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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:29:43 -0700 |
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If you are not located in the United States, +you will have to check the laws of the country where you are located +before using this eBook. + +Title: Thérèse Raquin + +Author: Émile Zola + +Release date: February 1, 2005 [eBook #7461] + Most recently updated: December 9, 2024 + +Language: French + +Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + +ÉMILE ZOLA + +THÉRÈSE RAQUIN + + + + + +I + + +Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le +passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de +la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et +deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, +descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le +couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse. + +Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une +clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans +le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de +brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles +gluantes, de la nuit salie et ignoble. + +A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, +laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des +bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont +les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les +vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les +marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les +boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans +lesquels s'agitent des formes bizarres. + +A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille +contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites +armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis +vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une +horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie +dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous, +délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en +acajou. + +Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, +comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices. + +Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend +pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé +par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et +droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des +ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des +paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant +dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits +enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en +courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, +c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une +irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne; +chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, +sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers +regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent +devant leurs étalages. + +Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et +carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages +sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber +autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent +disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un +véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, +des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie +souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les +marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que +les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement, +dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur +un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce +qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur +la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier +flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes +jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre +à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux. +La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous +son châle. + +Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une +boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par +toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et +longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des +vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en +caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines +profondes, tapissées de papier bleu. + +Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un +clair-obscur adouci. + +D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle +tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de +mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. +Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet +de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de +loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité +transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient +des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. +Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur +mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la +mousseline. + +De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros +pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes +blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les +dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de +papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de +tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et +fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. +Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que +la poussière et l'humidité pourrissaient. + +Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de +rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre +vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait +vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et +sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux +minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait +au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui +se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur +mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une +épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et +paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient +laissé des bandes de rouille. + +Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la +boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un +escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre +les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de +cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. +La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées, +serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux +tapage de couleurs. + +D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une +jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en +sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage +gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros +chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. + +Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années +lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, +chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe +rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un +enfant malade et gâté. + +Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la +boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré +suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre +chaque barreau de la rampe. + +En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait +dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche +était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un +buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table +ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière +une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de +la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. + +La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se +retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. +Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde +porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une +allée obscure et étroite. + +Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant +ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les +persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande +muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus +de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, +muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence +dédaigneuse. + + + + +II + + +Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de +vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette +ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la +prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette +vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs +qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette +somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, +ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était +fait une existence de paix et de bonheur tranquille. + +Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le +jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close +et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier +menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les +fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts +de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, +s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, +entre son fils Camille et sa nièce Thérèse. + +Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit +garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une +longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les +fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte +de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour +lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses +soins, par son adoration. + +Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des +secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa +croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des +mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette +faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie +avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait +donné la vie plus de dix fois. + +Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit +les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe +et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une +connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit +des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à +trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle +savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le +tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une +faiblesse de plus en lui. + +A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa +mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de +commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit +inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus +calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail +d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes +additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, +la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement +qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le +marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle, +entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme +parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants +réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par +besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui +avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le +plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part, +au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les +moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection +attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une +occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le +soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa +cousine Thérèse. + +Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, +lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine +Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait +d'Algérie. + +--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa +mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. + +La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans +resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette +fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était +née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande +beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de +naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il +partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit +tuer en Afrique. + +Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes +tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut +soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que +prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par +le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le +feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les +paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même; +elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de +bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts +et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle +avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des +muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui +dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, +pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste +brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques +ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime +débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps +maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles, +légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois, +elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur +lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. + +Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la +petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements +de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit, +reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond +d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid +suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements +terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, +auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des +silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand +elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui +montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de +crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa +poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta +de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui +plaisait. + +Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures +souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant +élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une +existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe, +au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les +yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle +restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le +soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des +rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle +s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors +elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se +questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les +flots. + +Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante; +son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de +l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil, +songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait +seule par moments la paix de cet intérieur endormi. + +Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait +résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en +moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait +un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle +comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une +garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs +tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans +bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils +comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté. + +Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un +jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue +ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la +famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: « +Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient +patiemment, sans fièvre, sans rougeur. + +Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres +désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa +cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, +sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une +camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à +l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il +la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait +pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces +moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en +riant d'un rire nerveux. + +La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. +Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait +pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses +lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne +pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait +toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse +devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que +disait Mme Raquin. Camille s'endormait. + +Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. +Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des +révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries +qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la +provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa +cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une +sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se +précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à +terre. Il avait peur. + +Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage +arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa +mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa +tante, puis l'embrassa sans répondre un mot. + +Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche +de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce +fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le +lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore +sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse +gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant +de calme. + + + + +III + + +Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère +qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se +récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y +changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la +menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice. + +--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai +épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. +C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu +sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois. + +Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille +bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une +existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le +jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne +suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se +remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. +Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait +fait le plan d'une vie nouvelle. + +Au déjeuner, elle était toute gaie. + +--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à +Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous +remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela +nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te +promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi. + +--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était +qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait +être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir, +lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des +manches de lustrine, la plume sur l'oreille. + +Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle +obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine +de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait +ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même +paraître savoir qu'elle changeait de place. + +Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une +vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes +qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se +débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un +peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le +tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, +ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. +Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que +ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix +modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le +loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents +francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies, +calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer +sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices +du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins +journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle +laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. + +Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une +perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de +quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et +obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses +souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages +inappréciables. + +--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons +heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le +passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants.... +Va, nous ne nous ennuierons pas. + +Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se +réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la +vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la +famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour, +elle s'installait au passage du Pont-Neuf. + +Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, +il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. +Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de +peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, +monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues, +sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La +jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle +était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle +s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, +ne pouvant pleurer. + +Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses +rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un +remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait +l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en +affirmant qu'un coup de balai suffirait. + +--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable.... +D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai +pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous +ne vous ennuierez pas. + +Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, +s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se +disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, +le soir, il se coucherait de bonne heure. + +Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en +désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le +comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna +de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait +chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, +demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle +proposait une réparation, un embellissement quelconque: + +--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très +bien, nous n'avons pas besoin de luxe. + +Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu +d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir +sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, +elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle. + +Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le +moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui +le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il +entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait +cent francs par mois. Son rêve était exaucé. + +Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et +se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les +poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. +Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait +jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les +trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. +Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les +échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces +grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi. +Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il +comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête +pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le +Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop +pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, +suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures +de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres +ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se +remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant +des passants, des voitures, des magasins. + +Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté +les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de +vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui +causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire +du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_, +de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il +croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à +écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il +s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse +pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au +fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence. + +Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer +oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait +d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à +faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une +abnégation suprêmes. + +Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient +régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du +quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait +pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec +des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait +mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus +bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa +clientèle. + +Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille +ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme +sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre +humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre +devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et +chaque matin la même journée vide. + + + + +IV + + +Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On +allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une +bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse +histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé +dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une +gaieté folle. On se couchait à onze heures. + +Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de +police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans +la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi +établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour +aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu +perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et +vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents +francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie +dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin. + +Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de +police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. +Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, +sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et +maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de +trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il +était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de +sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid +qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la +sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite +femme. + +Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer +d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis +et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la +besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait +un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait +un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine +d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint +chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa +visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage +du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, +mécaniquement, par un instinct de brute. + +Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin +allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu +de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le +buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se +rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, +l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait +au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait +Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand +la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille +vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans +son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après +chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois +minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs. + +Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle +prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait +apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait +les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour +elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, +afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude +sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait +les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une +sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes +ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des +dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait +une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes +de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux +ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient +les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et +insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute +pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse +ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures +grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois +des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un +caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant +les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de +la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs +jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse +inexprimable. + +On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le +tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait +l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait +rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle +servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle +s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps +possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus +avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique +calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette +rêverie grave qui lui était ordinaire. + +Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son +absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la +salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, +cherchait sa femme du regard. + +--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu +pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. + +La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en +face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires +écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa +chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas +voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle. + + + + +V + + +Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand +gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste +familier. + +--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu +ce monsieur-là? + +La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses +souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air +placide. + +--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit +Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du +côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école +avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle +qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. + +Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva +singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait +vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de +souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était +assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il +promenait autour de lui des regards calmes et aisés. + +--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare +du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous +sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si +important, cette administration! + +Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en +pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse +machine. Il continua en secouant la tête: + +--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze +cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a +appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous. + +--Je veux bien, répondit carrément Laurent. + +Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme +Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore +prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu +un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle +contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une +rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face +régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards +sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle +s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses +genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être +énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de +paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et +précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des +muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et +ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à +sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient +son cou de taureau. + +Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, +pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme +répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants: + +--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te +rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? + +--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant +Thérèse en face. + +Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme +éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea +quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller +rejoindre sa tante. Elle souffrait. + +On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son +ami. + +--Comment va ton père? lui demanda-t-il. + +--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a +cinq ans que nous ne nous écrivons plus. + +--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité. + +--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est +continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège, +rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes +ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il +veut tirer parti même de ses folies. + +--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus +étonné. + +--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait +semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze +cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes +camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi +de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant. +Nous fumions, nous blaguions tout le jour... + +La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. + +--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su +que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs +par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé +alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme +j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à +tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un +de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire. + +Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de +conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au +fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs +très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps +puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une +oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu +bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans +remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue +quelconque. + +La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée +de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un +métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à +manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de +voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur +des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le +père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait +déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il +se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une +journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le +disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut +qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers +essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan +voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal +bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne +paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas +outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta +réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier +dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou +cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont +les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances +brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva +cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en +brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait +pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement: +il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous +n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac. + +Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce +garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une +secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son +ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. +Il questionna Laurent. + +--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré +leur chemise devant toi? + +--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui +était devenue très pâle. + +--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire +d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester +tout bête. + +Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait +attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des +lueurs rouges montèrent à ses joues. + +--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois +que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art, +seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse +qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine +superbe, des hanches d'une largeur.... + +Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La +jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir +mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres +entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle +était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait. + +Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre +retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et +voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, +et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. + +Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, +s'adressa brusquement à Camille. + +--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. + +Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta +silencieuse. + +--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau +à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux +heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. + +--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec +nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire. + +Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier +et Suzanne arrivèrent derrière eux. + +Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il +détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, +selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction +d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un +inconnu sans quelque froideur. + +Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut +plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya +la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même. + +Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle +resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de +rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas +d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires +gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa +personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte +d'angoisse nerveuse. + + + + +VI + + +Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les +Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un +petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce +cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui +s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres +carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant +de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se +traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie +où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui +coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, +flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était +tiède. + +La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite +charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions +amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand +l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là, +assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir +aidé Camille à fermer la boutique. + +Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait +commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on +fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans +la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair. + +Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec +soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin, +roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres +primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une +académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait +à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette +de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des +pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait +des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon. + +A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient. +Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait +venir. + +Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la +chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le +comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à +regarder peindre Laurent. + +Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait +et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait +cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme +attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se +retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui +plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son +extase recueillie. + +Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de +longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non, +devenir l'amant de Thérèse. + +--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je +le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me +mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle, +muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se +voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire. + +Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son +ami. Puis il continuait: + +--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne +sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du +Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans.... +Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un +autre? + +Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la +Seine d'un air absorbé. + +--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première +occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. + +Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. + +--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, +la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais +peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. + +Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête +pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles +d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter +l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à +le faire. + +Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas; +mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait +à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. +L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. +D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits; +l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point +laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille +liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites: +Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément +quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se +fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant. +La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et +engageante. + +Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la +première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans +l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses +jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin +le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui, +l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique. + +Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse +restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait +point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour +une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait +le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble +et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre. + +Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de +pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le +portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques +violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus +éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui, +exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille +ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant +convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus +frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il +avait un air distingué. + +Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher +deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la +boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse. + +Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant +elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il +examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, +Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être +plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec +Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. + +Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme +contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres +sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, +et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le +carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux +et brutal. + + + + +VII + + +Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, +fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent, +ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité +eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur +situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites. + +Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut +décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix +nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues +auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée +qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de +l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin, +en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient +réussir. + +Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité +brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et +calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si +hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un +congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. + +Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La +marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de +l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune +ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre. +Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit +et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds +heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait +une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le +seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en +jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. +Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle +une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement +lavée. + +Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette +femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en +arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des +sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée, +elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux +luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était +belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa +figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient +de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se +tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et +âcre. + +Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se +jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe, +elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille +dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme +puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de +la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une +violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines, +se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque +vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur +souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient. + +Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal +à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une +telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, +à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse +l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. +Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le +lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se +demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui +donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez +lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir +Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et +toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance +physique que lui causait ce spectacle devint intolérable. + +Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du +Pont-Neuf. + +A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas +encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des +moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait +désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses +désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent. + +Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, +allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les +circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu +son être entier, expliquant sa vie. + +Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur +sa poitrine, et, d'une voix encore haletante: + +--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été +élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais +avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur +fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne +voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec +lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je +ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon +pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer +comme je t'aime. + +Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine +sourde: + +--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont +recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré +l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand +air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans +la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que +ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé +à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les +instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les +sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des +dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées +que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie +devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes +membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je +faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la +petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à +peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée +toute vive dans cette ignoble boutique. + +Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, +elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits +battements nerveux. + +--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue +mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils +m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas +comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux, +j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie +morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête, +j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je +songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet +affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma +chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me +battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais +déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, +au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute +docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante. +Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, +toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre. + +La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de +Laurent. Elle ajoutait, après un silence: + +--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai +pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me +faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts +s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce +que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour +lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec +lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi +plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me +répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas +jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais +les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des +nuits terribles.... Mais toi, toi.... + +Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans +les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou +énorme.... + +--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la +boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis +livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela +est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre +le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette +chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta +vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se +tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que +j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue, +je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour +traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang +me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte +de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me +retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens +quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je +respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je +paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je +sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes +lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me +prendre dans tes bras.... + +Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. +Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et +glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité +sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus +fougueuses. + +La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle +n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans +l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, +mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, +pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se +reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait +carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les +commencements, Laurent s'effrayait. + +--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de +tapage, Mme Raquin va monter. + +--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est +clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? +elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle +monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. + +Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas +encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, +l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de +ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à +deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le +danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison. +Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette +pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur +amour, dans une tranquillité incroyable. + +Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût +malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en +haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte +de la chambre qui donnait dans la salle à manger. + +Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, +montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son +gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il +faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, +dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme: + +--Tiens-toi là... ne remue pas. + +Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur +le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec +des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis +elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante. + +Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant +le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait +sous le jupon blanc. + +--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma +fille? + +Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix +dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la +laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans +faire de bruit. + +Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence +passionnée. + +--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien +ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas. + +Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle +était comme folle, elle délirait. + +Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu +de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les +deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les +paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique. + +--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il +comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait +drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il +sait de belles histoires sur notre compte.... + +Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la +jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit +un frisson lui courir sur la peau. + +--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, +me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait: +«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se +sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me +dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux; +ils ne troubleront plus ma sieste.» + +Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle +allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules +des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, +la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y +avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient +éclater de rire cette tête d'animal empaillé. + +Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de +Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait +peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait +au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les +premiers baisers de la jeune femme. + + + + +VIII + + +Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. +D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était +prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant +mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour +toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait +ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour +les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs +du passé. + +Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au +sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les +quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils +s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à +venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la +porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises, +fumant et crachant, comme s'il était chez lui. + +La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la +jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait +des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille +riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des +monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un +jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa +froideur pour Laurent. + +Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami +du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un +pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des +jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa +position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il +tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas +ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de +son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le +protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait +une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui +n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est +qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence +l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur +de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la +découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, +comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. +De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes +désintéressées et goguenardes. + +Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de +jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie +savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze +ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté +implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser +sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent +entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres +plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle +n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans +éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle +trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle +n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses +désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et +il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser +Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle +n'était pas une bête et qu'elle avait un amant. + +Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne +comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, +quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se +trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa +nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et +en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier +neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles +de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent. + +La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour +cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la +femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils +faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se +protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de +la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et +souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de +Thérèse. + +C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre +transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se +serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille +riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du +lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en +égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection; +il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes +serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide, +mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille +qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances +qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de +leur amitié. + +Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies +bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y +avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son +visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des +raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était +dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de +Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion +folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène +brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle +trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper +avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière +cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se +vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure, +devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte +d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette +comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les +baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des +ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. + +Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se +levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, +ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant, +étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de +l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle +retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait +avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de +passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. + +Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce +jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas +manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence, +être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les +radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours +les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps +de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme +se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient +d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le +jeu de dominos. + +C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs +rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille +accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme +s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois +même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par +une sorte de fanfaronnade. + +Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les +amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait +plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore, +avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence. + + + + +IX + + +Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir +auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui +signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé +des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait +une seule fois. + +Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son +pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage +courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment +expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille +fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme: + +--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me +refuse toute nouvelle permission de sortie. + +Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples +explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration +brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses +voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de +rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute +au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne +savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune +femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de +parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe, +le voir à tout prix. + +Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse. +Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire; +l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une +exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les +embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une +obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses +muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion +éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait +inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des +instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme. +Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il +serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses +tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son +insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses +fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence, +il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de +commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec +ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée +peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de +cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. + +Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre +de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son +amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du +soir. + +Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il +était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après +le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait +déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle +déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente +demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course +longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas, +ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité. + +La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui +étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des +moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit +une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé. +Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent, +penché sur la rampe, qui l'attendait. + +Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, +tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et +s'appuya contre le lit, défaillante.... + +La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs +du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le +taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit +l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être +sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait +pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit +en disant d'une voix lente: + +--Il faut que je parte. + +Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. + +--Au revoir, reprit-elle sans bouger. + +--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour +reviendras-tu? + +Elle le regarda en face. + +--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne +reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer. + +--Alors il faut nous dire adieu. + +--Non, je ne veux pas! + +Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus +doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise: + +--Je vais m'en aller. + +Laurent songeait. Il pensait à Camille. + +--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il +nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser, +l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin? + +--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la +tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a +qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous; +ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais. + +Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant +contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine. + +--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière +avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous +tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends? + +--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante. + +Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit +de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe +rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et +qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle +prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. + +--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force +de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt; +dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de +moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? + +--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains +tremblantes montaient le long de sa taille. + +--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte. + +Elle se tordait les bras. Elle reprit: + +--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je +vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici.... +C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je +désire te faire une existence heureuse. + +Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent. + +--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si +ton mari mourait.... + +--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse. + +--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous +jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie! + +La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son +amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres. + +--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est +dangereux pour ceux qui survivent. + +Laurent ne répondit pas. + +--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. + +--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, +je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous +les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu +comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. + +Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton +caressant: + +--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons +heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si +nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que +je travaille à nos félicités. + +Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir. + +--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer +entière, à toute heure, quand je voudrai? + +--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te +plaira. + +Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha +avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde +et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui +s'éloignaient. + +Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se +coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou +étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui +semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme; +elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs +de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras +que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui; +il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma +pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, +cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu +sombre que le châssis taillait dans le ciel. + +Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de +Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de +la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il +ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa +nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver +l'assassinat dans les emportements de l'adultère. + +Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il +étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux +baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie, +énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière +elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait +les avantages qu'il aurait à être assassin. + +Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, +le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait +peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries, +vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au +contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme +Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se +plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant +et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la +réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre +Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. + +Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à +portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme +lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait +bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de +faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait +aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa +place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen +excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet +expédient rapide. + +Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face +moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il +prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums +légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant +passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se +demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la +respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur +le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les +souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la +clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat. + +Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas +un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui +fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte +d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple +disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant; +tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop +lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de +vivre calme et heureux. + +Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le +fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa +envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, +il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de +plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le +tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une +régularité sereine. + +Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la +pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir +conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de +chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles +qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux +et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant +qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une +heure sur un trottoir à attendre un omnibus. + +Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. +Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance. +Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette +face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. +Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing +fermé dans cette bouche. + + + + +X + + +Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique +tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle +bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. +D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait +Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin +choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait +s'endormir dans une sorte de fièvre sourde. + +Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus +immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait +que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui +adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence +parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, +disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur +de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur +est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » + +Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la +rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le +soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles +et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de +désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans +Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y +avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. +Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette +fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur +épaisse et âcre. + +Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient +les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils +auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, +collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains +pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se +demandaient rien autre chose, ils attendaient. + +Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille +Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands +sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses +anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres +aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille +écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face +effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou +le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait. + +Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat +dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en +hochant la tête: + +--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que +d'assassins échappent à la justice des hommes! + +--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la +rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas? + +Olivier se mit à sourire d'un air de dédain. + +--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les +arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné. + +Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son +secours. + +--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance +bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je +ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. + +Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. + +--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton +vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a +des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils +échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père? + +--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à +Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on +assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé +en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur +le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être +notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant +chez lui. + +Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il +croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il +était enchanté d'avoir peur. + +--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah +bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une +histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, +pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après, +comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. +C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous +voyez bien que les coupables sont toujours punis. + +Grivet était triomphant, Olivier ricanait. + +--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison? + +--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché +de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de +dominos. + +Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme +continua, en s'adressant à Michaud: + +--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des +meurtriers qui se promènent au soleil? + +--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire. + +--C'est immoral, conclut Grivet. + +Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés +silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet. +Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, +ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et +ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des +cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons +imperceptibles à la peau de Laurent. + + + + +XI + + +Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse +à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La +jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique, +elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait +sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements, +des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il +aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues, +un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec +lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, +sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, +traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un +pareil homme au bras. + +Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au +bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour +un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières +pressantes. + +--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a +tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller +dans la foule.... + +Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux. +Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui +interdisaient toute longue marche. + +D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils +allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un +des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande +débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus +volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein +air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles +vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les +amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille. +Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière, +se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les +souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa +robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement +son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions. +Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours +Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. + +Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen +vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis +longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait, +des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air. + +Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il +faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il +fallait profiter des derniers rayons. + +Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des +effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et +quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen +en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de +poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs +aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras +de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle, +tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir. +Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le +cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied +les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les +balancements de hanches de sa maîtresse. + +Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un +bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils +passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles +tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les +pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits, +innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les +branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient +ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et +les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au +désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière +silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine +gronder. + +Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les +pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, +venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au +milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en +découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat +ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son +ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait +changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, +des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries. + +Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le +soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner. +Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis, +fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé +son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières +closes, feignait de sommeiller. + +Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les +lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il +baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les +parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant +son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une +chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de +Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au +fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre +et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme +qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir, +déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un +obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les +jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la +bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un +mouvement. Laurent crut qu'elle dormait. + +Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la +jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et +luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur +mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient +un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, +elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle. + +Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si +muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les +plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs +cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands +yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le +pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait +légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on +apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une +grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton +grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête +renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel +le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à +chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble. + +Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il +allait, d'un coup, lui écraser la face. + +Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la +tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang. + +Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, +au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la +jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là +un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la +police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement +pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime, +comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté +l'histoire. + +Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air +stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin +d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour +lui. + +Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une +paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. +Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il +secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut +dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de +feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en +cassant les petites branches devant eux. + +Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les +sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des +filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant; +des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec +leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque +chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait +sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les +arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté +pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur +pénétrante. + +Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent, +riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait +les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre +côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois +pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle +s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari. + +--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille. + +--Si, répondit-elle. + +--Alors, en route! + +Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle +ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle +d'anxiété. + +Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un +restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, +dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de +cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans +chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les +minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les +garçons en montant faisaient trembler l'escalier. + +En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les +odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait +sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de +guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les +feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les +taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens +allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard +de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de +Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air +calme. + +Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de +gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau +tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la +main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de +voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales +avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. +Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des +étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner +en leur jetant des plaisanteries grasses. + +Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du +soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur +transparente. + +--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier, +garçon, et ce dîner? + +Puis, comme se ravisant: + +--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade +sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de +faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à +attendre. + +--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a +faim. + +--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que +Laurent regardait avec des yeux fixes. + +Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils +retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de +retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le +prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque +dont la légèreté effrayait Camille. + +--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un +fameux plongeon. + +La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A +Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était +enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades +d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre +deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un +rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les +enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le +bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité. + +--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles +toujours. + +Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière. +Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il +plaisanta, pour faire acte de courage. + +Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son +amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse: + +--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi... +Je réponds de tout. + +La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au +sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. + +--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. + +Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle +tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater +en sanglots et de tomber à terre. + +--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle +qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... + +Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les +bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un +regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un +coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans +la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot +quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur. + +Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les +eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait +de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine +Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les +cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes. +On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs +traînaient. Il faisait froid. + +Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. + +En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux +rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges +bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel +semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus +douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent +dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La +campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir +avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des +souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant +des linceuls dans son ombre. + +Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait +avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes +branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres +devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule; +la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches +brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux. + +Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête +au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière. + +--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de +piquer une tête dans ce bouillon-là. + +Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives +avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en +serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu +renversée, attendait. + +La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit, +s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles, +les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la +Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre. + +Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis +éclata de rire. + +--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là... +Voyons, finis; ta vas me faire tomber. + +Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit +la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit +pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une +main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se +défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la +barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. + +--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante. + +La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot +qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les +yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur +le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette. + +--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait. + +A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se +détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au +fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte. + +Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la +gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre +bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras +vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, +folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les +enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de +souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de +celui-ci lui emportèrent un morceau de chair. + +Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois +sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds. + +Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot +pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse +évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber +dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau, +appelant au secours d'une voix lamentable. + +Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de +l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un +malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse +qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se +désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha +Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en +pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les +canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. + +--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre +garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous +sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons +chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme... + +Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou +trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident. + +--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une +barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre +petite femme, elle va avoir un beau réveil! + +Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent +Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout +Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le +racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée +stationnait devant le cabaret. + +Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur +garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son +évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots +déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre +comédie qui venait de se jouer. + +Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des +maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour +apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements +possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de +Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre +son rôle. + +Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille. + + + + +XII + + +Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à +Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de +l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, +l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se +fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures +du soir. + +Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie +d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection, +dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer +lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui +répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il +craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la +douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât +médiocrement au fond. + +Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits +pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de +l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de +fatigue. + +--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que +faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point +osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. + +Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards +droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée, +dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. +Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui +l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la +stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près +de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le +coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de +surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, +sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux +Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération, +d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait +les yeux au ciel. + +--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu, +l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça, +tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette +mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de +venir nous chercher... Nous allons avec vous... + +Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et +son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails +de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase. + +Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf, +Michaud arrêta Laurent. + +--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu +brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un +malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne +devons la lui dire... Attendez-nous ici. + +Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée +d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se +mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute +paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il +regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour +voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande +demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid. + +Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez +un pâtissier et se bourra de gâteaux. + +Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré +les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il +vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son +fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de +désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son +vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique. +Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en +arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là +étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement +profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne +l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle +sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et +muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont +leur égoïsme souffrait. + +Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la +Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le +voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort +penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle +l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans. +Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide +et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes +couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins, +quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout +cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme +Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait +mourir, étranglée par le désespoir. + +Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la +mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en +toute hâte à Saint-Ouen. + +Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient +enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide +rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le +sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte +d'accablement lugubre. + +Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils +trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le +traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte +fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche, +craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti +d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les +lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant +de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle +se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait +autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient +passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent +luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, +horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau +limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang. + +Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un +mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à +sangloter. + +--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre +bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. + +En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui +verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis +de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé +supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les +canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres +circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient +tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père +avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de +tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la +véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de +police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de +faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à +l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux +racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse +mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne +manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et +qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements. + +Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui +pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime +lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il +agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance. +L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses +paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la +certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines +avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime, +et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de +l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le +long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent +la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle +d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il +avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était +couchée dans la chambre, en haut. + +--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à +Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la +ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre. + +En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se +laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme +entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux +tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante. +Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la +laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle +descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. + +Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence +parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui +prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre +flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa +poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la +garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main +trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des +caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les +paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se +meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse +que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par +leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie +bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le +furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids +écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau. + +Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les +premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement: + +--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à +attendre... Souviens-toi. + +La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour +la première fois depuis la mort de son mari. + +--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère +comme un souffle. + +Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla, +cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à +un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à +peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout +s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son +taudis de la rue Saint-Victor. + +Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes +et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de +ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le +pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des +sensations rapides de volupté. Il flânait. + +Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était +là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre +tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La +pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre +était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise. +Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte +mettaient en lui. + +Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres +et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son +sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage. + + + + +XIII + + +Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. +L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il +se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente +qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix +heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un +fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la +douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il +lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa +chair. + +Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant +miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou +rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée, +la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de +sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui +s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd +et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille. +Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre +donnait à sa face une grimace atroce. + +Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la +blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il +s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à +l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses +collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un +véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer +d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout +fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur +l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si +facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts. + +Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille +n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien +mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un +acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait +inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans +doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des +ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. + +Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se +rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires. +Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les +frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit +jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur +les dalles. + +Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée +l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité +des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants +à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs +des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait. +Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur +les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, +blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans +la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes +sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques +lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité +du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des +pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements +et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait. + +Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. +Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres +gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à +reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient +par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était +comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps, +il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les +noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies, +des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en +face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des +grimaces horribles. + +Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis +quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les +chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau +courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait +sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez +s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La +tête du noyé éclata de rire. + +Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une +brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa +victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce +corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de +cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses +peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré +lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son +être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la +salle. + +Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il +respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait +alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la +mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et +grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des +femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues, +tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient. +Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, +large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et +gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande +délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait +la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane +vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait +comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre +par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses +regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux. + +Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le +va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. + +La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se +payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est +ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour +ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les +dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant +entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a +un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent +des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou +sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que +la Morgue est réussie, ce jour-là. + +Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate +qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en +allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils +trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics +d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant +sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des +charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres +troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui +tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence +frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des +vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par +désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des +moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand +nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, +les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage, +lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage +d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple, +hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises, +traînant nonchalamment leur robe de soie. + +Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à +quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses +narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand +mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et +ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour +d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un +cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un +grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un +échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts, +une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame +l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, +s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa +voilette, regarda encore, puis s'en alla. + +Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à +quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant +les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et +promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se +poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils +apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les +jeunes voyous ont leur première maîtresse. + +Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les +cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de +chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point +qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme +il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en +face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, +la tête levée, les yeux entr'ouverts. + +Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant +détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait +seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de +peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant +cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, +gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, +toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux. + +Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa +face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient +conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et +boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait; +elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières +levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées +vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout +de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette +tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était +restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un +tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait +que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des +épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes +noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de +lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, +plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds +tombaient. + +Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si +épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure +maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un +tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze +cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce +pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la +dalle froide. + +Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le +tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement +sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai +fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait, +l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction. + +Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de +reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent +remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent, +tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime +et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre. + + + + +XIV + + +La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours. +Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus +humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de +la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière +les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de +Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un +calme sinistre. + +Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de +bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la +jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable. + +Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur +lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur +son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant +elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un +grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle +demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond +du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle +pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre +voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille +et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et +muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la +couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les +pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, +allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur, +penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à +faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements +d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès +qu'une voix la tirait de son abattement. + +Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit, +rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses +cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains +au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta +sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de +larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits +comme vide de chair. Elle était vieillie. + +Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle +lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se +reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait +ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut +habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa +ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans +prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et +entra chez Mme Raquin. + +L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand +Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune +veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux +femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une +anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de +mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, +et, prenant Thérèse par le cou, s'écria: + +--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille! + +Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la +veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse +demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs. +Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était +restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au +rôle terrible qu'elle avait à jouer. + +Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle +lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille +mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa +nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre +la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient. +Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant +plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle +regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle +l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui +disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde. + +Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put +voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre +vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner +dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient +autour d'elle. + +Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle +craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle +descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur +chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce +jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine. + +A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son +calme noir. + + + + +XV + + +Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il +restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une +demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face. +La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme +un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle +l'accueillait avec une bonté attendrie. + +Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et +Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien +commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient +reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils +arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort. +Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée. + +On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne, +se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde +se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la +boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée +dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait +une place vide, la place de son fils. + +Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un +air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus +dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille. + +--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère +impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous +rendrez malade. + +--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet. + +--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement +Olivier. + +--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. + +Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses +larmes: + +--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez +bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous +attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la +partie. Hein! qu'en dites-vous? + +La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être +eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses +yeux, encore toute secouée. + +Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées +sous ses paupières l'empêchaient de voir. + +On joua. + +Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave +et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les +soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait +besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander +pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques +personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face. + +La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une +beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards +et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse. +Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur. + + + + +XVI + + +Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures +s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de +plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette +stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les +commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence +nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il +faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en +marquer toutes les phases. + +Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé. +Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des +soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait +après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir +en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un +jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de +valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les +honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui +charmaient la vieille mercière. + +Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de +son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus +souriante, plus douce. + +A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction +nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une +expression étrange de douleur et d'effroi. + +Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais +ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent +furtivement un baiser. + +Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses +de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces +désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se +brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une +jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs +embrassements. + +Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre +d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin, +impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur +appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais +l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils +restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans +frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient +meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se +rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se +dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. +Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte +de malaise en sentant leur peau se toucher. + +D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi +indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur +attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur +abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils +prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de +leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise +qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du +châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à +reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout +étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se +cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but, +n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient +leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les +calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était +creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le +passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement +heureux en les liant pour toujours. + +Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait +certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se +détendaient. + +La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne +sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui +exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se +croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au +milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui +plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de +cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui +montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle +resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette +muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les +cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un +cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant, +tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se +disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un +homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien +qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un +frisson de désir. + +Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures, +elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée +en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait +le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens +qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient. +Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle +n'avait eu que des actes et des idées d'homme. + +Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un +étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait +plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté +pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier, +Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une +semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle +compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais, +bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle +ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle +se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il +avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures. + +Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les +héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la +lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une +sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. +L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba +dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la +secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins +d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt +elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même, +tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans, +en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle +entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui +voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans +l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur, +elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier, +elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors +elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision +cruelle. + +De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de +fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme +soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec +étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait +s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu +son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le +surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un +assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui +montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait +pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou +le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant +lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se +retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des +défaillances d'épouvante le prenaient. + +--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de +caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine, +avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était +à refaire, je ne recommencerais pas. + +Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais. +Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps, +tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, +n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit +ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé +modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, +il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain +par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas +le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et +fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait +à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le +visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était +heureux. + +Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait +parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus +tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage +avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il +aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il +flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du +passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant. + +Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien +ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé +pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait +envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un +lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme +était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche +haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, +allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était +assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son +ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation. +Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un +an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à +l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser +tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure; +elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle +gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait +nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette +femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un +objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en +santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la +pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus +heureux. Voilà tout. + +Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait +de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie +et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant +elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de +caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où +il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses +troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre +sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de +ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se +liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou. +D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les +angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui. + +Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut +la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de +quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas +se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont +l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit +qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le +crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui +seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre +deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter +un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et +se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son +corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. +D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et +d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui +appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne +l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et +jalousie. Ces idées battaient dans sa tête. + +La fièvre le reprit. + +Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche, +cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus +chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé; +seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté, +et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses +nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées +entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse +avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui +sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait, +s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards. + +Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après +une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent, +en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage. + +--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il +d'une voix ardente. + +La jeune femme fit un geste d'effroi. + +--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents. + +--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis +las; je te veux. + +Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et +le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque: + +--Marions-nous, je serai à toi. + + + + +XVII + + +Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète. +L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en +lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau +à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel. + +Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut +peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable, +imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde. +Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya +même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez +un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit, +immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de +vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui +n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il +pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle. + +On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander +des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage. +Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter, +avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier, +d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait +gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se +disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par +l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à +la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette +et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il +resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes +sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il +lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les +allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une. +Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui +redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du +soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer +des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint +blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en +ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer +devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une +masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques +marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé +lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement, +en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il +devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, +lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le +remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant +brusquement devant lui. + +Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son +premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite +minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait +caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait +bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se +déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire, +par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait +s'expliquer cette crise subite de terreur. + +Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de +nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux +fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses +pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui +présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus +vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus, +dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon +bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. +Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses +raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie +aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son +mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à +tour pour et contre la possession de Thérèse. + +Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair +irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il +laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre +était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut +l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait +ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et +Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou. + +Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues, +marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce +boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis +la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et +déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu +de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée, +dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il +éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs +délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs +devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait +l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait +l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant, +prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche +craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte +s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche. + +Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux +fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les +rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit +escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta +vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle +m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa +l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta +un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre +du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait +passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui +fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit, +une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa +chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors, +doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il +remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se +dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé. + +Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il +y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure, +de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en +la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il +avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait +toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter +délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour +ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux +repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant +de peur. + +Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité +effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de +Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son +mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait +d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il +lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que +Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le +remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux +dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les +secousses devenaient de plus en plus violentes. + +Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en +lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant +d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau. + +--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne +sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui +à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit, +et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné +l'insomnie.... Dormons. + +Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller, +un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur. +La fatigue commençait à détendre ses nerfs. + +Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il +glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement +engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il +sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée +dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il +s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand +les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées +revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être +défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le +séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et +se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies +auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le +passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. +Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge +nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la +Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les +bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre +dans la blancheur des dents. + +Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une +sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en +se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir. + +Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement +le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la +langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le +conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut +encore le noyé qui lui ouvrit la porte. + +Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout +au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb +qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez +d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il +n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à +l'épouvante en le conduisant à la volupté. + +Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession +d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants. +Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours +il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il +refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même +itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec +une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé +s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir +et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le +réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son +désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir +oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de +nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, +Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve +sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le +brisait d'une épouvante plus aiguë. + +Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il +se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une +lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans +le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre. + +Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était +exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par +une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son +pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les +mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il +répétait: + +--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais +et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier +soir, si Thérèse avait couché avec moi.... + +Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa +un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à +celle qu'il venait d'endurer. + +Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce +bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs. +Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans +tous ses membres. + +--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se +vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire +que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être +croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au +plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère +à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus +l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure. + +Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice +était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de +sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête, +et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut +empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, +elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps, +Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des +aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise. + +--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers +suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses! + +Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, +besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit; +il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette +porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur +les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures. + +Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil +accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête, +lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait +brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette +lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant +des anxiétés intolérables. + +Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la +trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui. + +--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, +lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une +insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce +matin, elle était toute malade. + +Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans +doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson +nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de +l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se +conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient +s'unir contre le noyé. + + + + +XVIII + + +Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille, +pendant cette nuit de fièvre. + +La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après +plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La +chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait +songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des +secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle +s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et, +comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle +n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son +amant entre ses bras. + +Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme, +une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et +terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté +s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs +coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux +mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme +pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration +mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent +lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent +violemment l'un à l'autre. + +Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la +chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement +succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins +de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire +qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne +détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient +frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer +ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par +les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles +ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse +telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre. + +Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à +amener son mariage avec Laurent. + +C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants +tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de +montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de +Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils +arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce +qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités +du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier +Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette +idée venait d'eux et leur appartenait en propre. + +La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient +pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une +prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au +fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait +leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il +leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et +paisibles. + +S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester +séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie +les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des +pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait +encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des +hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu, +n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses +vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette +grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de +fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa +bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses +yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle +voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le +matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques +heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron +depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la +cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant, +au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon. +Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne +l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la +peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements +profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il +lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer +des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il +resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là, +accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il +regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre +blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre +humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues +traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la +lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y +débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le +même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras +ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de +Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte +chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine +pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et +alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair +brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient +haleter et frissonner, râler d'angoisse. + +Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs +cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient +plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils +n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du +mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse. + +C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils +éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures +d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons +égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir +tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils +retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons +premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite +les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime. +D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la +résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y +avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, +en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur +les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être, +cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante, +alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. +Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs +désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de +rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. +Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient +l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils +cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler +devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au +mariage. + +Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que +son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était +en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire, +elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit +détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par +les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs +semaines. + +Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et +à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver +que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être +parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le +prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le +paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que +l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que +cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses +cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction +du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans +femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. +D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait +à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui +était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses +réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien +faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser +Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à +lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son +crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par +l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner +comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion +seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de +prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un +assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable +de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui +revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de +tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant +lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait +son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il +boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une +femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs; +bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme +Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il +se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. + +A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et +lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres +avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un +nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la +veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait +beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait +toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait +toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa +gorge. + + + + +XIX + + +Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des +résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui, +au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière +voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme +joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle +parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans +rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle +répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait +ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des +étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences +écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée +sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme +Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde +que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette +enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce +dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les +faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint +à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de +la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce +du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune +femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir +de ses désespoirs muets. + +En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son +vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et +lui dit ses craintes. + +--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses +anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude, +et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute +chagrine. + +--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions +la guérir! + +--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce +s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis +bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux. + +La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement +Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en +elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive, +tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort, +il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce. +Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était +malade par besoin de mari. + +--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas +la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il +est bon, croyez-moi. + +Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils +était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom +de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue +maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au +fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, +il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, +quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea +malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée +d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les +délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés +lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne +et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était +pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à +vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des +dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse +et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis +que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie, +l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait +un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de +la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à +attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent +accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son +fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un +réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle +cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix +d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore +plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être +heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de +la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse. +La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de +chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait +de causer mariage avec sa nièce, ouvertement. + +Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son +éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement, +Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux +petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il +comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable +dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou +noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait +auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose, +ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de +Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux +asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en +sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage. +Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait +qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il +s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et +pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de +la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la +santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la +souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part, +il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements, +des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme. + +--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. +Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre +pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées! + +Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace +jusqu'à parler de Camille. + +--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre +ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, +depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, +rien ne la guérira. Il faut nous résigner. + +Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes +larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque +fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots, +elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son +pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et +d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire +pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette +des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple +et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de +ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les +rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait +sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il +rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il +frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il +disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce +jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à +l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné. +Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne +voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent +était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils, +lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle +essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse +infinie, elle l'aimait comme son propre enfant. + +Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à +manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant +avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un +instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son +rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près +l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, +se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant +Laurent: + +--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce +mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire. + +Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse +devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée +d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle +retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce +mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà, +elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait +les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un +étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse; +au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une +joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils +dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection +filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au +souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont +des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un +étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à +la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son +fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la +famille. + +Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos, +la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui +firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie +avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se +retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin, +puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il +allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant, +échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de +recommandations pressantes. + +Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme +très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage +entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait +comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait +commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire +de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un +consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au +jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin +et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il +feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme +une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir, +ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui +formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait, +croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait +d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du +jeudi toute leur ancienne joie. + +Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement +les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec +Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours, +allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la +questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui +avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle +n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage. +Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle +finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret +désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à +cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à +pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le +désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune +femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma +brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur +la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son +âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle +peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs, +entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse, +résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits. + +--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa +tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un +époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me +laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il +s'agit de votre bonheur. + +Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée +d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme +Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que +Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve +acceptait par simple abnégation. + +Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte +conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se +communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener +les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir +même. + +Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque +Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire +de police lui dit à l'oreille: + +--Elle accepte. + +Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux +impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant +quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux +qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup. +Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait +tous ses efforts pour retenir ses larmes. + +--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec +M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. + +La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa +couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit +dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. + +Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils +restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. +Le jeune homme reprit d'une voix hésitante: + +--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence +gaie et paisible? + +--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à +remplir. + +Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle: + +--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je +te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant +Thérèse. + +Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait +reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant +l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme +Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait: + +--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous +remerciera du fond de sa tombe. + +Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une +chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers +Thérèse, en disant: + +--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles. + +Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur +les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée +par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses +que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la +face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et +qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours. + +Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent. + +Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils +poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le +jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa +femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait +les mains et répétait: + +--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous +verrez le joli couple! + +Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature, +toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune +veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de +terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet +hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre. +En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout +était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la +noce. + +L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se +témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient +l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur +physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui +les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec +des bienveillances molles et reconnaissantes. + +Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son +père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, +qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en +quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il +voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un +sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre +toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta +singulièrement Laurent. + +Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan +de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa +nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se +dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon +coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien +à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours +son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs, +l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et +quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie, +devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste +assez pour être heureux. + +Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités +autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser +Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin. + + + + +XX + + +Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent +avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur +dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls, +ils se défendraient mutuellement contre le noyé. + +Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant +des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en +attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de +mariée. + +Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant +ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait +quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il +frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud +le soir. + +Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la +main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, +toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et +s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui +avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage. + +Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la +cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se +savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il +procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il +attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une +souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des +doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée +lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il +aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait +légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint +pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et +l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre +qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand +il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait +tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque +mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les +dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de +ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher +Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église. + +Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux +Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à +la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et +Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme +les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller. +Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner +partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit. + +Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude +calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils +prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet +lui-même. + +Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou +agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les +traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se +regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla +qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant. + +Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit +restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet +étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en +voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote +où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en +jaune, qui puait la poussière et le vin. + +Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs. +Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne +cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés +étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et +de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue +promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il +leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers; +d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la +monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des +yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils +tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient +entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs +épaules, une stupeur croissante les envahissait. + +Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air +contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils +mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des +machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une +même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient +mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les +étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait +encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient +franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un +obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se +rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques +heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi +cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient +au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter +loin de l'autre. + +Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les +entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils +rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants, +devant le monde. + +Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait +disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils +oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait +pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient +simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la +journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux. +Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien. +Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement +douloureuse. + +Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson +ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la +morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant +que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette +longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient +dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui +coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son +gilet. + +Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur +gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle, +son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de +Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce +triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de +Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois +qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit +cependant à se lever une fois. Il porta un toast. + +--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton +égrillard. + +Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement +pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé +qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme +un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux, +ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face. + +On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner +les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf +heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La +marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire, +devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la +tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent +son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme +avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant +Laurent se glisser dans la petite allée. + +Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. +Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée +faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas +la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses +plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour +joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et +Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière +dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il +tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement +les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à +la porte, comme un homme ivre. + + + + +XXI + + +Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un +instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air +inquiet et embarrassé. + +Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés +jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi +éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une +table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu +arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et +toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches +amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle +et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une +chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli +et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du +silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits +bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et +sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits +et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la +passion. + +Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le +menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle +ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une +camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous +l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule +passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux. + +Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet. +Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui +n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout +d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce +morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant +brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance +et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de +terreur et de dégoût. + +Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée. +Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. +Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et +alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. + +Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés +enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à +l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour +où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du +meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A +peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un +baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs +les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des +noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur +serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils +restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient +qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée, +et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour. +L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se +regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester +ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une +étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et +à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût +effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée +jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante. + +Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion +qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de +muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient; +ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face +l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et +de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des +imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et +joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un +assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux +coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair +morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible +et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les +souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour +ressusciter ses tendresses. + +--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu +de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte.... +Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous +allons pouvoir nous aimer en paix. + +Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie +sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, +n'écoutant pas. Laurent continua: + +--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit +entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le +lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve. + +Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui +balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage +duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle +regarda ce visage sanglant, et frissonna. + +Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet: + +--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et +nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir +de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là.... + +Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au +nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux +meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés +jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur +tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits +bruits secs dans le silence. + +Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de +s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait. +Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé +dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre +était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser +bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au +fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du +passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de +l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et +tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent +mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards +terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur +causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se +tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre +peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à +l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit +quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des +pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya +de parler de choses indifférentes. + +Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions. +Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à +une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la +chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous +la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite +porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des +roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort, +trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. +Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés; +ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des +étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face. + +Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient +des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils +cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient +invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du +passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et +muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. +Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient +pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange +silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des +roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait +parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute +sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à +une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se +souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient +ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre +chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils +prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase; +ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, +sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet +entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de +Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se +devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient +monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire +l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent +leur causerie. + +Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers +s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs +regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des +phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler +à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte +d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées +sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant, +qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux +entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué +Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos +membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus +visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la +chambre. + +Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur +première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus +un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les +moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre. +C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de +ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le +vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés +ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi +l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé +sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son +épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main +de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à +voix haute: + +--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer +Camille. + +Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un +moment sur le visage blanc de la jeune femme. + +--Oui, répondit-il d'une voix étranglée. + +Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils +étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût +subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le +silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement: + +--Paraissait-il avoir beaucoup souffert? + +Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter +une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec +violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse. + +--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou. + +Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se +renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle +regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait +d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit +cette tache, qui devint d'un rouge ardent. + +--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en +feu. + +La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et, +appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda +à son mari: + +--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure. + +Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au +contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant +un léger cri de douleur. + +--Ça, dit-il en balbutiant, ça? + +Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui. + +--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, +c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi. + +Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que +Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette +femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le +menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée +sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et +s'écria d'une voix suppliante: + +--Oh! non, pas là. Il y a du sang. + +Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les +mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda +vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête +fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui +appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, +il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse +s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait +sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle +s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait +pas prononcé une parole. + +Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant +du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait +fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse +s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait +souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le +briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second, +tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec +laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui +tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que +cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta +affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous +deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils +avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait +doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu, +la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se +fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes. + +Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait +revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein +d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime +était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une +dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant, +s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva +la tête. + +--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il +montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre +de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre +lui. + +--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure +peinte de son ancien mari eût pu l'entendre. + +--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient. + +--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le +prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le +décrocher. + +--Bien sûr, c'est son portrait.... + +Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il +oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces +teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le +tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un +fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et +l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux +blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui +rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta +un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis +il distingua le cadre, il se calma peu à peu. + +--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme. + +--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson. + +Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il +ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui, +longuement. + +--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher. + +--Non, non. + +--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur. + +--Non, je ne puis pas. + +Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, +se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle +s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau, +levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si +écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter +de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant: + +--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le +décrochera demain. + +Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le +portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher, +par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au +fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du +noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant, +assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de +rendre Laurent fou de terreur et de désespoir. + +Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la +tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte +de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du +portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur +l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait. + +--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par +là? + +La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une +sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la +chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant +tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus +sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois +avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils +n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. + +Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui +avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en +sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur +de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les +pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur +et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait +presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat +allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait +tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement +dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards +de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François: + +--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse. + +Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit +la tête. + +--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue +cette bête.... Elle a l'air d'une personne. + +Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui +parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les +plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat +était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que +cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre. +Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait +une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une +irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi +avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique +de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger, +et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu. + +Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent +reprit sa marche du lit à la fenêtre. + +C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se +coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir +les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient. +Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à +respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour +rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils +étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir +ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces +silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de +reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air +tranquille. + +Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid +pénétrant. + +Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se +sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le +vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les +épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le +lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse. + +--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce +soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer. + +Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond. + +--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des +nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as +troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être +gaie et de me pas m'effrayer. + +Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait. + +--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de +noces de Thérèse et de Laurent. + + + + +XXII + + +Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers +avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, +par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils +frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs +nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, +en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre +conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête +qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient. + +La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre +sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de +passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de +cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une +sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. +L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient +l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le +mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire; +les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé +tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence +ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu +celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux +d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains +organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, +qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à +tout l'individu. + +Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme +prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait, +buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence +journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui, +un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie, +sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements +que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait +pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une +sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie +plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une +existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut +brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette +existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses +joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à +ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors +eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent, +l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa +nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie +endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en +équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence +parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses +qui secouent les corps et les esprits détraqués. + +C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre, +comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel +individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti +éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les +circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, +l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en +exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses +nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle +l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie +intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait. + +Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités +et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience +n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre +regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre +ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il +avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait +de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse, +qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui +frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes +épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait, +dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à +sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des +crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, +qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de +sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte +d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était +réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se +convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs +se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait +absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de +Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout. + +Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. +Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre +mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des +désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans +l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il +s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient +éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle +ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la +première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était +développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la +passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, +elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits +l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se +montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues +remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à +genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en +lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent +s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante +commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec +brutalité. + +Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le +jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le +jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur +causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils +évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que +Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils +s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour +s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque +cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré +de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se +contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis +l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur +écoeurement et leur terreur. + +Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient. +Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille +riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y +avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils +tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un +siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon +lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des +noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et +railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se +tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils +n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes, +et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté +d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la +vision et lui donnaient des reflets rougeâtres. + +Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la +cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, +comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui +faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle +poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que +son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il +ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la +pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre. + +Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits +entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la +journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son +bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le +fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient +vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils +feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se +tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs +souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher +leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à +l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer +mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient +debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, +ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se +conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était +l'hypocrisie maladroite de deux fous. + +La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un +soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se +jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne +vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse +douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé +ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à +quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils +restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne +point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au +fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue; +alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout +au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre +de Camille. + +Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et +qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de +leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. +C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le +délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils +touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau +verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de +pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une +acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde +compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse. +Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras; +mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main +sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors +que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de +s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux. + +Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour +voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui +ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la +mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui +venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui +entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle. + +--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?... +Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure. + +Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. +Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard +du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, +n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une +crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une +rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom, +prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier +délirait. + +--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur +de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as +pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton +premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché +avec toi.... + +Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer +les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec +plus de violence, en se déchirant lui-même: + +--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière.... + +Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de +pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait +pas que nous l'avons jeté à l'eau. + +Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées. + +--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son +mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas +l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre +bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous +trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous +avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de +notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi. + +La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi +frémissant qu'elle. + +Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait +bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et +voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se +coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir +achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs +tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse +n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui +avait déjà pour mari un noyé. + + + + +XXIII + + +Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser +Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il +avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il +voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que +de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de +brutalité. + +En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses +insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme. +Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, +déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter +la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne +se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne +pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la +possédait. + +L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le +premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de +noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au +mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une +irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit +la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses +cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement +Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du +noyé, et la tira à lui avec violence. + +La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée +dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et +la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à +être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un +soulagement. + +Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et +l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se +touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils +poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser +entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des +lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant +leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. + +Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres +la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y +colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette +blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme +comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses +caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa +violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui +appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut +baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa +bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un +instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, +d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, +plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se +disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses +propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il +éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois +qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se +débattant dans l'horreur de leurs caresses. + +Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. +Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient +de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne +pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne +donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient +ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes +hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds +et imprimait au lit de violentes secousses. + +Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes +nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se +reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se +lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs +membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs +dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque +fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des +exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement +s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre +leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient, +ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils +reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient +tomber. + +Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent +à sangloter. + +Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe +du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. +Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille +s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son +impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la +fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre +ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen +suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils +n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou +qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait +de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid +du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils +versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce +qu'ils allaient devenir. + + + + +XXIV + + +Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de +Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne +gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un +grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus +présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque +semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que +la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux +épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec +l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune +veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou +ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir, +ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une +façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En +attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs +derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la +boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être +plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent +s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de +Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille, +ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient +autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances +désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup +de maître en mariant la veuve du noyé. + +Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée +triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de +nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent +en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes +plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour +eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille +n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été +chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies. +Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait, +les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils +devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les +recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit +mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur +petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un +en face de l'autre, au bruit sec des dominos. + +Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois +autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient +Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils +l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions +sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une +faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au +passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces +imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les +invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite +de soirées tièdes devant eux. + +Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque +sorte. + +Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent +s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son +calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol +de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente, +pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des +sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait +l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un +petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A +ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis +il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres +des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert +pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut, +les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent +se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces +souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il +cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui +moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait +pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens +de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à +Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la +Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme +courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac +plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il +arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à +attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les +autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût +alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il +rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait +pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du +passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de +la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les +quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement, +il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante +l'attendait. + +Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas +auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme +de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la +boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La +vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses +membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant, +nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui +l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la +tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps +de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du +plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se +mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se +désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats; +elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle +la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies. +Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à +rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la +prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à +l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était +assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme +vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle +goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout +d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle +s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces +quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension +de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour +souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne +s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond +d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, +elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait +dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, +parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se +laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui +lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait +à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant +surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle +cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble, +traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les +parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un +mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne +viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les +lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre +de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive; +elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où +grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle +se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir, +qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les +yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du +comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou, +avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un +étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute; +elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté, +souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique +une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une +transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au +fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre +heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de +nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte +fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa +gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être. + +Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes. +Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils +goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient +réunis, un malaise poignant les envahissait. + +C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui +frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient +durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à +demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et +causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à +son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle +souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets +d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses +paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et +silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles, +semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne +cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, +ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les +empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se +regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais +ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin, +dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement +qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même +le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à +manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au +fond d'un gouffre. + +A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées +du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient +s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie +n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir +l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils +rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de +l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à +mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se +grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils +souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les +jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle +serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la +salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme; +elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit, +quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle +montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, +ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces +d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si +bruyantes. + +C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient +rester face à face sans frissonner. + +Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme +Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son +fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à +balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux +autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle +devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller +cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs +mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne +mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son +fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus +échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante +commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en +deviendraient fous. + +Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui +leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux +petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de +garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de +zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les +soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que +la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur +chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés +qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les +avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille +francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une +pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout +attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la +paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque +jour. + +Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y +avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux +et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être +engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le +soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule, +et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur +visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de +les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils +cachaient instinctivement leurs maux. + +Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le +jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût +pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet +les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient +cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à +quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse +pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux +plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient +dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. +L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait +en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi +soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il +semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs +nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait +toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être +endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous. + +--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud. +Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils +se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là. + +Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et +Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf +entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel +éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille +couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur +visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement +leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie +en un masque ignoble et douloureux. + + + + +XXV + + +Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il +s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se +serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, +si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il +acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui +l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En +quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de +conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au +contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans +rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa +femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille +francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière, +conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le +contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à +Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, +il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, +bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour +contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec +le cadavre du noyé. + +Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa +démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine. +Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait +louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il +s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges +horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous +et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas +capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait +simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier. +Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point +que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. +Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son +consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à +comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et +serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la +regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le +refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son +complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas. +» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de +son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens +de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle +avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui +prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait +toujours à son avis. + +Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il +toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à +faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés +dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de +l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du +ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs +par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le +reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette +façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. +Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était +allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer +des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se +promettait bien de ne signer aucun papier. + +Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un +petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas +quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses +journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux +a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, +disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui +en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui, +Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore +davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la +peinture. + +Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une +sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le +plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large +fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le +plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient +pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant +en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans +une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y +apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur +pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de +cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du +lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un +brocanteur. + +Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. +Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le +divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore +devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis +il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage +pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait +jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait +pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il +refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il +n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée +du Louvre. + +Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de +Camille. + +L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, +il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des +modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier +de la nature. Il entreprit une tête d'homme. + +D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou +trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et +là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces +longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami +de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier +Salon. + +--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je +ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri. + +--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé. + +--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que +fais-tu maintenant? + +--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin. + +Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets +d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné +qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne +retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il +avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures +distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon +goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. + +--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier +l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A +quelle école es-tu donc? + +L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait +s'éloigner d'une façon brusque. + +--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son +ami, qui ne le quittait pas. + +--Volontiers, répondit celui-ci. + +Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait, +était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il +ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent, +qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie +de contenter sa curiosité. + +Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles +accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq +études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une +véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau +s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair. +L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à +cacher sa surprise: + +--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent. + +--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour +un grand tableau que je prépare. + +--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là? + +--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur? + +Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste, +et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en +silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais +elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles +annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la +peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si +pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il +se tourna vers l'auteur: + +--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de +peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne +s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui +semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il +ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme, +en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et +délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans +l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de +pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu +artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand +détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, +il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par +l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri, +frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et +poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il +menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la +maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était +secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange; +depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau +éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa +pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de +poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction +subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un +coup personnelles et vivantes. + +Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet +artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda +encore les toiles et dit à Laurent: + +--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont +un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes +elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne +l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau +avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des +physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela +ferait rire. + +Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant: + +--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je +vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut! + +Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque +son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude +avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher +sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il +revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les +contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui +mouillait le dos. + +--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils +ressemblent à Camille.... + +Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux +des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une +longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le +menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille +blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa +victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du +noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant +le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant +toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre +ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient +souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même +sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, +qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se +rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un +signe d'ignoble parenté. + +Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image +du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, +sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage +atroce dont le souvenir le suivait partout. + +Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les +figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que +ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une +étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se +leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il +mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des +portraits de sa victime. + +Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus +dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout +de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur +son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en +quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça +brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, +il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque +nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa +volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il +traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. +Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à +conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille, +grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. +L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des +têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains +coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits +couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il +était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors +Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des +profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit +qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il +finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et +les chats ressemblaient vaguement à Camille. + +Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un +coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. +Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais, +il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait +dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire. +Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules +de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et +épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut +d'un ridicule atroce et l'exaspéra. + +Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de +ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre +paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette +pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de +reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main +avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. + + + + +XXVI + + +La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la +paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, +toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. +Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et +Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui +semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au +secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était +devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se +trouvait frappée de mutisme et d'immobilité. + +Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui +tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut +roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la +pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle +ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse +profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre +devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les +entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra; +au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils +pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel +tête-à-tête. + +Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des +soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus +leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme +un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de +la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus; +par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. +Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger +devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre +de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par +jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la +lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait +parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils +ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore, +et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se +mouvoir et briller. + +Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la +lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse +devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle +insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de +compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie. +On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait +mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement +dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles +gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se +laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors +toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre; +Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient +du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les +eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée. + +Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs +mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner +ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à +secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans +son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était +lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre +délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui +qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle +habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à +comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques +jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et +demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il +lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors, +elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce +devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de +garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui +lui fit grand bien. + +Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin, +dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils +l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur +existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs +entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait +le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre +leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit +heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la +boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger +jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de +nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce +montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de +rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour +exalter les vertus de Thérèse et de Laurent. + +Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme +par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à +onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les +invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux +Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de +leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils +n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans +quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il +parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu +à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui +était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son +état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses, +riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par +l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces +hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les +petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide +et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les +gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et +Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils +croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre, +l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se +voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était +permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule. + +Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec +Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît +sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention +délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il +interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont +les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle +demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne +demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela +ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous +le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était +une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un +désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les +objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer +par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait +par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme +Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter: + +--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit +que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui. + +D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits +de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle +communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante +encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans +cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie +sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans +doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle +n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui +naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait +pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements, +une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était +comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se +réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous +du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans +entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme +Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, +mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait: + +--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer +quelque drame cruel au fond de cette morte. + +Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et +de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir +comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses. +Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis +qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans +révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les +douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement +les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue +enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, +à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester +bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. + +Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus +pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une +main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait, +ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient +défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de +sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que +ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait +du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides +passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était +plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce +visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut +s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle +mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son +âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent +la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec +amour par des regards pleins d'une tendre effusion. + +Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se +croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa +part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup +l'écrasa. + +Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine +lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre +contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle +les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient +Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils +laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par +tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant +laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique +comprit. + +Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une +telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis, +elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut +d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La +sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus +écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus +noirs et durs, pareils à des morceaux de métal. + +Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre +vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en +elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se +lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les +assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout +entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, +gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et +Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de +s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous +avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui +étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement +dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts +surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa +gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement +elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide +contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une +impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient +à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui, +bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit +sourd des pelletées de sable. + +Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle +sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était +désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses +dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds. +Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures +dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux +bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est +mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui +montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un +spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si +elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de +soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en +amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et +elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises, +ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des +passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus +tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement. +Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant +l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la +luxure. + +Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent, +et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère? +Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne +pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle +n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui +semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se +disait: « Je vais aller me briser au fond. » + +Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut +invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la +conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir +de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis. +Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse +qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et +tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un +bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle +descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à +un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir +pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait +son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se +répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne +trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir. + +Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec +égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous +l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute +la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en +elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être, +impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son +fils. + +Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie, +lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de +Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au +silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de +ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile. +Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une +ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer +par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un +spectacle poignant. + +Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée. + +--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante. + +Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se +baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra +qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un +effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre +sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait +cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le +ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un +paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par +l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée, +entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de +Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur. + +--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront +pas.... + +Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa +dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. +Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde +des bras de Laurent. + + + + +XXVII + + +Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à +faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni +l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par +humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le +silence. + +Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, +Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la +paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait +tout, elle pourrait donner l'éveil. + +--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit +doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde? + +--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre +soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable. + +--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle. +Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de +l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de +charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette +soirée.... + +Thérèse frissonna. + +--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez +de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante +dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle +dort. + +--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait +carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce +serait une excellente façon pour nous perdre. + +Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait +balbutier. + +--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces +gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien +aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la +chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite, +nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu +verras, tout ira bien. + +Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place +ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la +belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse +l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé +très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée. + +Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui +précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne +manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur +sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses +excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus +s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu +avec délices. + +Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait +fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour +dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne +pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait +disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans +sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en +présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle +allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien +morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté +étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, +à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, +inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de +la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la +toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer +l'attention. + +Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte, +blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras +en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. +Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains. + +--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite +les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose. + +Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le +labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde +sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait +parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. + +--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous +nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos.... +Hein! n'est-ce pas, chère dame? + +Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un +doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer +péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué +quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe: + +--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six. + +L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le +mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet +l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris, +et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire. + +--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille +amie. + +Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille. +Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé +un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en +s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne +pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières +lettres. + +--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle +vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... » +Achevez, chère dame. + +Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa +tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts +traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent +s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter +sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était +perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, +en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille. + +Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante. + +--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un +instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: « +_Thérèse et Laurent_... » + +La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant +sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut +achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les +galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter +lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet. +Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute +voix: + +--« _Thérèse et Laurent ont_... » + +Et Olivier demanda: + +--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants? + +Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point +d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse +avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main +fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et +retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair +inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. +Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et +Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous +le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. + +Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le +moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la +phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette +phrase: + +--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux +de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de +ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont +bien soin de moi. » + +Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de +son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se +montraient si bons pour la pauvre dame. + +--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a +voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses +enfants. Cela honore toute la famille. + +Et il ajouta en reprenant ses dominos: + +--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le +double-six, je crois. + +Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. + +La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa +main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, +maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne +voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen +de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. +Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller +rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se +sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du +tombeau. + + + + +XXVIII + + +Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses +de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta +lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère +pleins de menaces sourdes. + +La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes, +avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements +du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé +une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la +souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se +révoltaient et s'emportaient. + +Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien +qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une +existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face. +Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les +étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se +pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, +il leur prenait des envies de s'entre-dévorer. + +Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur +crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là +venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le +mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre +de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les +exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à +eux-mêmes, ils s'exécraient. + +Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le +châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix +intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire +de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les +secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils +devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à +l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans +l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se +souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de +luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils +avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point +pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur +corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec +terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils +n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement +sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés +ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet +embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se +roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais +ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur +coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure +croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à +l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils +s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir +moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en +s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations. + +Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers +cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs +roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs +blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre +volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu +d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus +supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. +Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère +impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon +étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup +grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au +lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une +simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises +de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le +noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher +la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient +jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des +coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire, +Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils +s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur +désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise, +au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe +éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de +la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et +ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors +seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs +querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner +le sommeil en hébétant leurs nerfs. + +Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, +les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. +Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses +yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son +martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les +faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle +descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle +avait appelés ses chers enfants. + +Les querelles des époux la mirent au courant des moindres +circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les +épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus +avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait +toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore. +Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours +l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle +était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le +premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait +davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux +laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient +le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait +le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit +devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses +oreilles avec plus de cruauté et d'éclat. + +Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard +sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait +sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire. + +--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien +qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux +qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me +gêner. + +Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. +Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur +venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils +se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils +redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux +ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils +imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils +avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs +hallucinations. + +Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes +accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un +d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc +effrayant. + +Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter, +trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède +lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche. + +--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse. + +--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent. + +--Cette eau est excellente. + +--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de +rivière. + +Thérèse répéta: + +--De l'eau de rivière.... + +Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir +lieu dans son esprit. + +--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et +qui pâlissait. + +--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le +sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué. + +--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je +l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre. + +--Moi! moi! + +--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire +avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que +tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me +soulage. + +--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille. + +--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et +l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. + +Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en +feu, lui cria dans la face: + +--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas: +« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée +dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi. + +--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai +fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. + +Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée +d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé, +de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur +Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui +faire confesser qu'elle était la plus coupable. + +Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les +regards fixes de Mme Raquin. + +--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée, +elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma +chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses +pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il +sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir +ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? +est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme, +ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche. + +--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination +désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent. + +--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat +terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir.... +Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi +comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait +connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé +tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais +le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre +lui et de le briser. + +--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as +pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, +qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais +fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus +folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais +trop de choses à te reprocher. + +--Qu'aurais-tu donc à me reprocher? + +--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes +abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout +cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde +ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage. + +Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage. + +--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. + +Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à +côté delà jeune femme. + +--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il +y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que +nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que +moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant +innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à +m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. +Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur +impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et +l'autre. + +Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit: + +--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que +tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te +tourmente. + +--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi +qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier. + +--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas +crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu +cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente! + +Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir +évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi; +ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper +eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels +efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, +à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser +sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne +parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient +parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient +des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des +démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, +la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, +sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient +le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se +faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir +avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien, +qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient +toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, +aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par +l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs +disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le +tapage les étourdissait un moment. + +Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la +paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait +dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de +Thérèse. + + + + +XXIX + + +Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne +sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé +tout haut devant Laurent. + +Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se +brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu +des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces +attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale. +Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre +le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois +sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les +guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un +coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue +femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de +se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta +dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver +quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de +chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas +cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut +ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le +meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines +dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant +des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse +s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir +au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté. +D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à +s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur +sans résistance. + +Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui +devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de +prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer +ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin +de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant +l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène +de remords qui la soulageait en l'affaiblissant. + +--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce. +Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne +me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui +me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous +pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos +pieds, écrasée par la honte et la douleur. + +Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du +désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle +prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt +plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, +obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et +de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait +qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son +monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses +propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle +descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en +sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de +remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller +encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par +jour. + +Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir +devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était +que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme +Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la +comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait +l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait +horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à +chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat +de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une +pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus +aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de +pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre; +certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus +écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa +cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de +crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment +inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient +dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle +crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de +supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de +défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait +devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas. + +Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour, +pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les +yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur +les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me +pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues +de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair +froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent +dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les +remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à +embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager. + +--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que +mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié.... +Je suis sauvée.... + +Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux, +lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait +avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps, +elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait +obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur +qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce. + +C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les +baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de +répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent +la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était +obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi +et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers +que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, +elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était +devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils +habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se +servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte +entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les +entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et +déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui +l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui +prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque +ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent +des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute +sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se +répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de +caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique +acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait. +Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en +face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour +la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste. + +Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme +Raquin, il la relevait avec brutalité: + +--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je +me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler. + +Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage +depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par +les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant +redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un +reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que +le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait +préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté +contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle +reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au +crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive, +et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités +ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient, +chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. + +--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables, +il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité.... +Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons +ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime +horrible. + +--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te +sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te +distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes +larmes. + +--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu +as pris Camille en traître. + +--Veux-tu dire que je suis seul coupable? + +--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. +J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute +l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y +réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie +désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la +vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de +regret. + +Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait +autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui +prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré. + +--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui +sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. + +Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées +le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait +bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause +commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se +soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle +avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de +ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir, +à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au +moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver +les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence, +il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la +folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre +par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire +d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude. +Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son +irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de +Camille, par étaler les vertus de sa victime. + +--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien +cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu +une mauvaise pensée. + +--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il +était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la +moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche +sans laisser échapper une sottise. + +--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu +as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; +Camille m'aimait et je l'aimais. + +--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans +doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je +me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant +que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair +comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te +fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. + +--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il +avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait +noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon +Dieu! mon Dieu? + +Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards +aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille +bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se +promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour +étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de +sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se +laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il +croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. +Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de +violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais +d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du +premier. + +--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais +qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre. + +Laurent haussait d'abord les épaules. + +--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être +pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je +l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un +assassin.... + +--Te tairas-tu! hurlait Laurent. + +--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh! +tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un +homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, +maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait +toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela +pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. + +--Te tairas-tu, misérable? + +--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au +prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute +si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit +baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés. + +Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse +étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par +terre et la serrait sous son genou, le poing haut. + +--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a +levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre! + +Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la +battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises, +il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle +goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle +s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage. +C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle +dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme +Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi +sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. + +L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse +avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout +haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement +avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et +regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un +prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait +telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille, +toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille. +Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette +torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même. +Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille +riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le +souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre, +qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit +sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se +servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait +toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse +lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse +heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver +une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force +d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était +servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son +cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire +taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. +Toutes leurs querelles se termineraient par des coups. + + + + +XXX + + +Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle +endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage +était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que +lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de +chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses +angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque +Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle +décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui +causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez +pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne +laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait +rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. + +Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières +forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui +introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait +au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa +tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour +lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même, +retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la +paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin +tenait bon. C'était une lutte odieuse. + +Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de +la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente. +Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il +souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait +mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens. + +--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon +débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera +plus là. + +Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme +Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent +ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes +et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle +n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment +de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans +la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide +lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance +qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du +silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par +l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien +dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie +cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine +satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les +aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore. + +D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin. +Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus +insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent. +Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à +toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de +leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu +d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et +souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer +et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser +l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et +tombant à la fois. + +La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils +avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque +repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse +semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne +pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point +rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait +impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une +sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la +fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui, +après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant +reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des +obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que +faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils +fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils +s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils +restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement +dans l'horreur de leur existence. + +Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi, +Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et +troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se +creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne +pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et +injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique, +un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui +traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir +au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier +Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que +la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait. + +Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une +sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de +venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau. +Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide +de Mme Raquin. + +Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta +moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle +avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt +les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des +banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se +surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait +ensuite sourire amèrement. + +Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique. +Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle +laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la +poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des +araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais +balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange +façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut, +battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la +sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait +descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni +d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente +qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir, +en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de +ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites +pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées +aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les +rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris +Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes, +pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages, +s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se +présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de +fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital +des quarante et quelques mille francs. + +Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne +savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, +non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la +boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, +éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite +femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un +sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq +heures auparavant. + +Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle +acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un +enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât +pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui +semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et +amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant +qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit +rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué, +comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se +laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une +fausse couche. + +De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui +semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les +mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures +fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait +dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et +par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours +se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances. +Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient, +sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et +l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent +prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il +s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son +être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où +aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et +forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier, +par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne +voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne. +Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie. +D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de +nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à +ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par +jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la +plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur +incroyable. + +L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il +ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue +Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il +pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il +se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le +long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris +de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son +atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain, +il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait +l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela +pouvait durer pendant des années. + +Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire +ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien, +d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. +Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre +la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il +était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses +raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer +au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en +lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs +et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de +brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il +souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées. +Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité +sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement. + +A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait +Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. + +Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait +de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments, +il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il +venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait +ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne +pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène +qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous +l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la +plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure +vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre +trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les +dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau +de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir +à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée +en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses +propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant +et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à +l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le +faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter, +dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à +Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de +le martyriser à l'aide de cette morsure. + +Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le +cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le +miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge, +sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, +il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais +le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait +une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa +lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe. + +Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans +des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller +avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups +de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le +soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré +François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de +l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la +vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux +ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts +sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui +voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de +véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à +table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long +silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les +regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il +pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat: +« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il +pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie +effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait +d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une +personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout +que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein +d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses +yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une +vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se +disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le +dénoncerait, si jamais il parlait un jour. + +Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au +comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute +grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la +peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses +joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se +retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il +lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de +son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y +cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute +la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine +brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin +pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse +eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres, +dans l'ombre, sous les fenêtres. + +Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains +changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme. + +Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin +des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait +devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence +égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le +remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un +autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à +calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain, +comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa +consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas +la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée, +elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta +jusqu'à quatre et cinq fois par semaine. + +Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le +remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait +maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui +parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle +l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le +querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il +aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir +ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne +l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un +prêtre ou à un juge d'instruction. + +Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante +signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au +dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la +suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau. +Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des +révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la +bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge. + + + + +XXXI + + +Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un +marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face +du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient +sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la +jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne +rentrerait sans doute que le soir. + +Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en +allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit +qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée +de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la +maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du +passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois, +il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à +longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon +provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa +jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses +jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue +Mazarine. Laurent la suivit. + +Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu +renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée +de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de +l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait +quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne +pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il +se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du +commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire. +Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il +trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le +creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté +sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable +agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir, +traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle, +pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait +se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait +faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui +donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la +jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où +elle allait comme on va au supplice. + +Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse +se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue +Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et +d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna +familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit +servir une absinthe. + +Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui +l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se +pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de +leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes, +les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, +qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras +arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la +place, sous une porte cochère. + +Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du +jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit +jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une +maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés, +regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une +fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du +jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La +fenêtre se ferma avec un bruit sec. + +Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement, +rassuré, heureux. + +--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. +Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est +diablement plus fine que moi. + +Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se +jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. +Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se +sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme +le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang +et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre +homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait +qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que +cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à +ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il +l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme. + +Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui +venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait +presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle +se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un +dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce +qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de +trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le +vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées. + +Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait +quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands +moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme, +il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il +attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand +elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage +du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal +rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans +les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle +chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée. + +Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent +posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille +francs. + +--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous +mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout +droit à la misère. + +--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux +de l'argent. + +--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de +mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma +dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te +nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu +n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile! + +--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille +francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même. + +Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler. + +--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il +y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour +manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge. +Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes +dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou.... +Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un.... + +Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il +se contenta de répondre: + +--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant. + +Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de +Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre: + +--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. + +Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux +fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante: + +--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait +rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait +prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive +malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai +besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer +notre tranquillité. + +Il eut un étrange sourire et continua: + +--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot. + +--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu +n'auras pas un sou. + +Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se +fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent +ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement +qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre +au commissaire de police du quartier. + +--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable. +Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux. +Voilà tout. + +--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse +que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu +n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je +n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire. + +Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier. + +--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent +descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il +leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes +qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi +pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils +virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la +guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur +être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter +aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien +révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant +deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à +parler et à céder. + +--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent. +Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant +vaut-il que je te le donne tout de suite. + +Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au +comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait +toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce +soir-là. + +Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta +les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il +découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions +fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à +s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le +grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse +l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de +l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la +luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à +l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a +l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter +ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la +débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait +Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses +de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa +souffrance pour s'y habituer et la vaincre. + +De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle +vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait +un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et +s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent, +une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts +profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la +comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels +garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et +tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs +physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui +procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais +brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle +restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de +ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant +qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée +qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et +les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse. + +Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, +ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils +comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche +n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses. +Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage, +ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient +tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui +les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne +impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés +ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte +serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine +devint de la rage furieuse. + +Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris +duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la +méfiance acheva de les rendre fous. + +Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande +des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée +fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient +pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste, +l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire +de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur +colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils +s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils +s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le +silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le +courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se +menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier +et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de +parler et de chercher la paix dans le châtiment. + +A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du +commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent +qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se +livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se +décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des +insultes et des prières ardentes. + +Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches. + +Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le +logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs +soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent +dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient +vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant +souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se +quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les +plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse +descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne +causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant +les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de +lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les +invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards +suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à +quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens +compromettants. + +Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage. + +Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver +d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier +crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre +goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous +deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux +voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur +pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de +Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet +comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse, +parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et +qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida +qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons. + +La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils +prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, +sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences +probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent +assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils +obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas +livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant +d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un +second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une +contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se +disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à +l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à +vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui +restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent +connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait +Mme Raquin. + +Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses +anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste +célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait +fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les +appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé +au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau +sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de +grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait +dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui +foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison +qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit +visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il +vola le petit flacon de grès. + +Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire +repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, +et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du +buffet. + + + + +XXXII + + +Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités +continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté +toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie. +Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus +agréables. + +Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses +douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand +intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par +moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son +visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux +récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient +pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux +phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain +respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie +ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de +l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie +de dominos. + +Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les +jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule +fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité +énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se +jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y +entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie +d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme. +Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la +Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse +expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux +invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait +reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le +ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et +d'amour. + +La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se +cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face +des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater +un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements, +elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. +Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de +l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour. +Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister +au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de +repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui +briseraient Thérèse et Laurent. + +Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps, +faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put +en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les +invités se levèrent vivement. + +--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à +s'en aller. + +--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui +me couche à neuf heures d'habitude. + +Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. + +--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les +honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien. + +Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un +geste emphatique: + +--Cette pièce est le Temple de la Paix. + +Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à +Thérèse: + +--Je viendrai demain matin à neuf heures. + +--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que +l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée. + +Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités +jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main. +Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de +soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute +la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets +en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent +silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements +convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour +ne pas la laisser tomber. + +Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre +la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit, +d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que +tout fût prêt. + +Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les +yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence: + +--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait +sortir en sursaut d'un rêve. + +--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme +si elle avait eu grand froid. + +Elle se leva et prit la carafe. + +--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre +naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta +tante. + +Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. +Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y +mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était +accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et +cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa +ceinture. + +A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un +danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils +se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et +Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis +de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques +secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée +devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en +retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement +leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et +horreur. + +Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec +des yeux fixes et aigus. + +Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise +suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles +comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et +d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans +parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils +mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au +souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés +d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. +Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face +du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à +moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un +éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une +consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, +sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de +Camille. + +Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et +manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés +de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze +heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les +contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant +de regards lourds. + + +FIN + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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If you are not located in the United States, +you will have to check the laws of the country where you are located +before using this eBook. + +Title: Thérèse Raquin + +Author: Émile Zola + +Release date: February 1, 2005 [eBook #7461] + Most recently updated: December 9, 2024 + +Language: French + +Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + +ÉMILE ZOLA + +THÉRÈSE RAQUIN + + + + + +I + + +Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le +passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de +la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et +deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, +descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le +couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse. + +Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une +clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans +le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de +brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles +gluantes, de la nuit salie et ignoble. + +A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, +laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des +bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont +les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les +vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les +marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les +boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans +lesquels s'agitent des formes bizarres. + +A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille +contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites +armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis +vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une +horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie +dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous, +délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en +acajou. + +Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, +comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices. + +Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend +pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé +par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et +droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des +ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des +paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant +dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits +enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en +courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, +c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une +irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne; +chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, +sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers +regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent +devant leurs étalages. + +Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et +carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages +sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber +autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent +disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un +véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, +des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie +souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les +marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que +les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement, +dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur +un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce +qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur +la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier +flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes +jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre +à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux. +La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous +son châle. + +Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une +boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par +toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et +longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des +vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en +caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines +profondes, tapissées de papier bleu. + +Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un +clair-obscur adouci. + +D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle +tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de +mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. +Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet +de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de +loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité +transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient +des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. +Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur +mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la +mousseline. + +De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros +pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes +blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les +dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de +papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de +tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et +fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. +Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que +la poussière et l'humidité pourrissaient. + +Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de +rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre +vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait +vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et +sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux +minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait +au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui +se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur +mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une +épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et +paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient +laissé des bandes de rouille. + +Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la +boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un +escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre +les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de +cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. +La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées, +serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux +tapage de couleurs. + +D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une +jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en +sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage +gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros +chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. + +Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années +lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, +chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe +rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un +enfant malade et gâté. + +Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la +boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré +suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre +chaque barreau de la rampe. + +En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait +dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche +était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un +buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table +ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière +une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de +la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. + +La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se +retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. +Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde +porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une +allée obscure et étroite. + +Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant +ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les +persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande +muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus +de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, +muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence +dédaigneuse. + + + + +II + + +Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de +vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette +ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la +prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette +vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs +qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette +somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, +ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était +fait une existence de paix et de bonheur tranquille. + +Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le +jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close +et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier +menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les +fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts +de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, +s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, +entre son fils Camille et sa nièce Thérèse. + +Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit +garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une +longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les +fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte +de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour +lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses +soins, par son adoration. + +Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des +secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa +croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des +mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette +faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie +avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait +donné la vie plus de dix fois. + +Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit +les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe +et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une +connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit +des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à +trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle +savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le +tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une +faiblesse de plus en lui. + +A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa +mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de +commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit +inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus +calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail +d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes +additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, +la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement +qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le +marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle, +entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme +parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants +réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par +besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui +avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le +plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part, +au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les +moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection +attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une +occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le +soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa +cousine Thérèse. + +Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, +lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine +Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait +d'Algérie. + +--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa +mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. + +La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans +resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette +fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était +née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande +beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de +naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il +partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit +tuer en Afrique. + +Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes +tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut +soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que +prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par +le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le +feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les +paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même; +elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de +bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts +et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle +avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des +muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui +dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, +pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste +brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques +ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime +débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps +maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles, +légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois, +elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur +lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. + +Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la +petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements +de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit, +reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond +d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid +suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements +terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, +auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des +silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand +elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui +montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de +crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa +poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta +de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui +plaisait. + +Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures +souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant +élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une +existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe, +au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les +yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle +restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le +soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des +rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle +s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors +elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se +questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les +flots. + +Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante; +son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de +l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil, +songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait +seule par moments la paix de cet intérieur endormi. + +Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait +résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en +moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait +un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle +comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une +garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs +tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans +bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils +comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté. + +Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un +jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue +ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la +famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: « +Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient +patiemment, sans fièvre, sans rougeur. + +Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres +désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa +cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, +sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une +camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à +l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il +la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait +pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces +moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en +riant d'un rire nerveux. + +La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. +Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait +pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses +lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne +pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait +toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse +devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que +disait Mme Raquin. Camille s'endormait. + +Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. +Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des +révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries +qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la +provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa +cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une +sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se +précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à +terre. Il avait peur. + +Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage +arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa +mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa +tante, puis l'embrassa sans répondre un mot. + +Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche +de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce +fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le +lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore +sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse +gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant +de calme. + + + + +III + + +Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère +qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se +récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y +changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la +menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice. + +--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai +épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. +C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu +sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois. + +Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille +bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une +existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le +jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne +suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se +remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. +Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait +fait le plan d'une vie nouvelle. + +Au déjeuner, elle était toute gaie. + +--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à +Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous +remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela +nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te +promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi. + +--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était +qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait +être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir, +lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des +manches de lustrine, la plume sur l'oreille. + +Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle +obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine +de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait +ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même +paraître savoir qu'elle changeait de place. + +Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une +vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes +qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se +débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un +peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le +tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, +ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. +Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que +ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix +modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le +loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents +francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies, +calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer +sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices +du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins +journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle +laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. + +Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une +perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de +quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et +obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses +souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages +inappréciables. + +--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons +heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le +passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants.... +Va, nous ne nous ennuierons pas. + +Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se +réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la +vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la +famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour, +elle s'installait au passage du Pont-Neuf. + +Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, +il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. +Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de +peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, +monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues, +sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La +jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle +était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle +s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, +ne pouvant pleurer. + +Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses +rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un +remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait +l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en +affirmant qu'un coup de balai suffirait. + +--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable.... +D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai +pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous +ne vous ennuierez pas. + +Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, +s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se +disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, +le soir, il se coucherait de bonne heure. + +Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en +désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le +comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna +de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait +chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, +demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle +proposait une réparation, un embellissement quelconque: + +--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très +bien, nous n'avons pas besoin de luxe. + +Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu +d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir +sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, +elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle. + +Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le +moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui +le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il +entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait +cent francs par mois. Son rêve était exaucé. + +Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et +se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les +poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. +Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait +jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les +trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. +Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les +échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces +grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi. +Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il +comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête +pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le +Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop +pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, +suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures +de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres +ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se +remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant +des passants, des voitures, des magasins. + +Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté +les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de +vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui +causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire +du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_, +de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il +croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à +écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il +s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse +pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au +fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence. + +Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer +oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait +d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à +faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une +abnégation suprêmes. + +Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient +régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du +quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait +pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec +des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait +mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus +bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa +clientèle. + +Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille +ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme +sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre +humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre +devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et +chaque matin la même journée vide. + + + + +IV + + +Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On +allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une +bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse +histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé +dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une +gaieté folle. On se couchait à onze heures. + +Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de +police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans +la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi +établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour +aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu +perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et +vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents +francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie +dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin. + +Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de +police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. +Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, +sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et +maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de +trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il +était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de +sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid +qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la +sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite +femme. + +Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer +d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis +et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la +besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait +un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait +un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine +d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint +chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa +visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage +du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, +mécaniquement, par un instinct de brute. + +Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin +allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu +de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le +buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se +rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, +l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait +au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait +Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand +la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille +vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans +son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après +chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois +minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs. + +Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle +prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait +apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait +les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour +elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, +afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude +sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait +les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une +sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes +ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des +dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait +une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes +de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux +ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient +les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et +insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute +pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse +ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures +grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois +des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un +caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant +les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de +la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs +jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse +inexprimable. + +On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le +tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait +l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait +rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle +servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle +s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps +possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus +avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique +calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette +rêverie grave qui lui était ordinaire. + +Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son +absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la +salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, +cherchait sa femme du regard. + +--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu +pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. + +La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en +face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires +écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa +chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas +voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle. + + + + +V + + +Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand +gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste +familier. + +--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu +ce monsieur-là? + +La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses +souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air +placide. + +--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit +Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du +côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école +avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle +qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. + +Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva +singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait +vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de +souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était +assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il +promenait autour de lui des regards calmes et aisés. + +--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare +du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous +sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si +important, cette administration! + +Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en +pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse +machine. Il continua en secouant la tête: + +--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze +cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a +appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous. + +--Je veux bien, répondit carrément Laurent. + +Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme +Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore +prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu +un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle +contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une +rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face +régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards +sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle +s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses +genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être +énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de +paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et +précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des +muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et +ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à +sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient +son cou de taureau. + +Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, +pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme +répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants: + +--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te +rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? + +--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant +Thérèse en face. + +Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme +éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea +quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller +rejoindre sa tante. Elle souffrait. + +On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son +ami. + +--Comment va ton père? lui demanda-t-il. + +--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a +cinq ans que nous ne nous écrivons plus. + +--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité. + +--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est +continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège, +rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes +ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il +veut tirer parti même de ses folies. + +--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus +étonné. + +--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait +semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze +cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes +camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi +de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant. +Nous fumions, nous blaguions tout le jour... + +La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. + +--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su +que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs +par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé +alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme +j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à +tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un +de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire. + +Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de +conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au +fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs +très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps +puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une +oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu +bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans +remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue +quelconque. + +La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée +de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un +métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à +manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de +voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur +des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le +père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait +déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il +se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une +journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le +disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut +qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers +essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan +voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal +bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne +paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas +outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta +réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier +dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou +cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont +les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances +brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva +cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en +brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait +pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement: +il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous +n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac. + +Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce +garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une +secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son +ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. +Il questionna Laurent. + +--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré +leur chemise devant toi? + +--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui +était devenue très pâle. + +--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire +d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester +tout bête. + +Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait +attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des +lueurs rouges montèrent à ses joues. + +--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois +que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art, +seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse +qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine +superbe, des hanches d'une largeur.... + +Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La +jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir +mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres +entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle +était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait. + +Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre +retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et +voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, +et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. + +Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, +s'adressa brusquement à Camille. + +--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. + +Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta +silencieuse. + +--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau +à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux +heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. + +--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec +nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire. + +Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier +et Suzanne arrivèrent derrière eux. + +Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il +détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, +selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction +d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un +inconnu sans quelque froideur. + +Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut +plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya +la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même. + +Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle +resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de +rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas +d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires +gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa +personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte +d'angoisse nerveuse. + + + + +VI + + +Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les +Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un +petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce +cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui +s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres +carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant +de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se +traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie +où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui +coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, +flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était +tiède. + +La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite +charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions +amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand +l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là, +assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir +aidé Camille à fermer la boutique. + +Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait +commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on +fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans +la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair. + +Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec +soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin, +roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres +primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une +académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait +à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette +de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des +pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait +des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon. + +A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient. +Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait +venir. + +Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la +chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le +comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à +regarder peindre Laurent. + +Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait +et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait +cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme +attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se +retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui +plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son +extase recueillie. + +Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de +longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non, +devenir l'amant de Thérèse. + +--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je +le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me +mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle, +muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se +voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire. + +Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son +ami. Puis il continuait: + +--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne +sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du +Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans.... +Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un +autre? + +Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la +Seine d'un air absorbé. + +--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première +occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. + +Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. + +--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, +la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais +peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. + +Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête +pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles +d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter +l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à +le faire. + +Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas; +mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait +à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. +L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. +D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits; +l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point +laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille +liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites: +Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément +quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se +fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant. +La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et +engageante. + +Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la +première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans +l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses +jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin +le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui, +l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique. + +Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse +restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait +point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour +une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait +le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble +et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre. + +Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de +pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le +portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques +violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus +éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui, +exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille +ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant +convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus +frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il +avait un air distingué. + +Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher +deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la +boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse. + +Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant +elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il +examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, +Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être +plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec +Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. + +Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme +contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres +sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, +et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le +carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux +et brutal. + + + + +VII + + +Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, +fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent, +ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité +eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur +situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites. + +Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut +décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix +nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues +auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée +qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de +l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin, +en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient +réussir. + +Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité +brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et +calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si +hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un +congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. + +Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La +marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de +l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune +ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre. +Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit +et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds +heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait +une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le +seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en +jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. +Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle +une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement +lavée. + +Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette +femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en +arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des +sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée, +elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux +luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était +belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa +figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient +de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se +tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et +âcre. + +Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se +jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe, +elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille +dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme +puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de +la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une +violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines, +se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque +vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur +souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient. + +Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal +à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une +telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, +à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse +l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. +Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le +lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se +demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui +donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez +lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir +Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et +toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance +physique que lui causait ce spectacle devint intolérable. + +Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du +Pont-Neuf. + +A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas +encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des +moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait +désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses +désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent. + +Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, +allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les +circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu +son être entier, expliquant sa vie. + +Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur +sa poitrine, et, d'une voix encore haletante: + +--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été +élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais +avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur +fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne +voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec +lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je +ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon +pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer +comme je t'aime. + +Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine +sourde: + +--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont +recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré +l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand +air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans +la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que +ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé +à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les +instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les +sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des +dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées +que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie +devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes +membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je +faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la +petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à +peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée +toute vive dans cette ignoble boutique. + +Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, +elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits +battements nerveux. + +--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue +mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils +m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas +comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux, +j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie +morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête, +j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je +songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet +affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma +chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me +battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais +déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, +au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute +docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante. +Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, +toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre. + +La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de +Laurent. Elle ajoutait, après un silence: + +--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai +pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me +faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts +s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce +que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour +lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec +lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi +plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me +répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas +jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais +les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des +nuits terribles.... Mais toi, toi.... + +Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans +les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou +énorme.... + +--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la +boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis +livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela +est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre +le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette +chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta +vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se +tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que +j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue, +je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour +traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang +me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte +de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me +retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens +quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je +respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je +paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je +sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes +lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me +prendre dans tes bras.... + +Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. +Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et +glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité +sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus +fougueuses. + +La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle +n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans +l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, +mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, +pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se +reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait +carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les +commencements, Laurent s'effrayait. + +--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de +tapage, Mme Raquin va monter. + +--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est +clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? +elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle +monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. + +Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas +encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, +l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de +ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à +deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le +danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison. +Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette +pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur +amour, dans une tranquillité incroyable. + +Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût +malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en +haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte +de la chambre qui donnait dans la salle à manger. + +Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, +montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son +gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il +faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, +dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme: + +--Tiens-toi là... ne remue pas. + +Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur +le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec +des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis +elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante. + +Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant +le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait +sous le jupon blanc. + +--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma +fille? + +Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix +dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la +laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans +faire de bruit. + +Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence +passionnée. + +--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien +ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas. + +Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle +était comme folle, elle délirait. + +Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu +de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les +deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les +paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique. + +--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il +comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait +drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il +sait de belles histoires sur notre compte.... + +Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la +jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit +un frisson lui courir sur la peau. + +--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, +me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait: +«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se +sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me +dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux; +ils ne troubleront plus ma sieste.» + +Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle +allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules +des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, +la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y +avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient +éclater de rire cette tête d'animal empaillé. + +Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de +Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait +peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait +au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les +premiers baisers de la jeune femme. + + + + +VIII + + +Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. +D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était +prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant +mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour +toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait +ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour +les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs +du passé. + +Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au +sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les +quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils +s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à +venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la +porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises, +fumant et crachant, comme s'il était chez lui. + +La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la +jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait +des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille +riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des +monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un +jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa +froideur pour Laurent. + +Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami +du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un +pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des +jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa +position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il +tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas +ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de +son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le +protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait +une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui +n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est +qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence +l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur +de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la +découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, +comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. +De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes +désintéressées et goguenardes. + +Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de +jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie +savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze +ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté +implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser +sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent +entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres +plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle +n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans +éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle +trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle +n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses +désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et +il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser +Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle +n'était pas une bête et qu'elle avait un amant. + +Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne +comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, +quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se +trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa +nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et +en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier +neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles +de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent. + +La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour +cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la +femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils +faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se +protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de +la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et +souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de +Thérèse. + +C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre +transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se +serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille +riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du +lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en +égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection; +il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes +serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide, +mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille +qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances +qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de +leur amitié. + +Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies +bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y +avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son +visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des +raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était +dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de +Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion +folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène +brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle +trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper +avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière +cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se +vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure, +devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte +d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette +comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les +baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des +ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. + +Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se +levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, +ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant, +étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de +l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle +retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait +avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de +passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. + +Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce +jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas +manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence, +être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les +radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours +les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps +de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme +se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient +d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le +jeu de dominos. + +C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs +rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille +accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme +s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois +même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par +une sorte de fanfaronnade. + +Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les +amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait +plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore, +avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence. + + + + +IX + + +Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir +auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui +signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé +des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait +une seule fois. + +Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son +pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage +courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment +expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille +fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme: + +--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me +refuse toute nouvelle permission de sortie. + +Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples +explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration +brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses +voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de +rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute +au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne +savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune +femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de +parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe, +le voir à tout prix. + +Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse. +Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire; +l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une +exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les +embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une +obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses +muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion +éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait +inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des +instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme. +Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il +serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses +tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son +insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses +fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence, +il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de +commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec +ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée +peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de +cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. + +Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre +de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son +amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du +soir. + +Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il +était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après +le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait +déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle +déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente +demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course +longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas, +ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité. + +La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui +étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des +moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit +une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé. +Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent, +penché sur la rampe, qui l'attendait. + +Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, +tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et +s'appuya contre le lit, défaillante.... + +La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs +du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le +taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit +l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être +sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait +pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit +en disant d'une voix lente: + +--Il faut que je parte. + +Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. + +--Au revoir, reprit-elle sans bouger. + +--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour +reviendras-tu? + +Elle le regarda en face. + +--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne +reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer. + +--Alors il faut nous dire adieu. + +--Non, je ne veux pas! + +Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus +doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise: + +--Je vais m'en aller. + +Laurent songeait. Il pensait à Camille. + +--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il +nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser, +l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin? + +--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la +tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a +qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous; +ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais. + +Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant +contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine. + +--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière +avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous +tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends? + +--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante. + +Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit +de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe +rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et +qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle +prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. + +--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force +de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt; +dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de +moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? + +--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains +tremblantes montaient le long de sa taille. + +--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte. + +Elle se tordait les bras. Elle reprit: + +--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je +vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici.... +C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je +désire te faire une existence heureuse. + +Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent. + +--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si +ton mari mourait.... + +--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse. + +--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous +jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie! + +La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son +amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres. + +--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est +dangereux pour ceux qui survivent. + +Laurent ne répondit pas. + +--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. + +--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, +je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous +les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu +comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. + +Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton +caressant: + +--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons +heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si +nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que +je travaille à nos félicités. + +Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir. + +--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer +entière, à toute heure, quand je voudrai? + +--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te +plaira. + +Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha +avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde +et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui +s'éloignaient. + +Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se +coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou +étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui +semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme; +elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs +de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras +que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui; +il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma +pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, +cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu +sombre que le châssis taillait dans le ciel. + +Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de +Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de +la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il +ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa +nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver +l'assassinat dans les emportements de l'adultère. + +Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il +étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux +baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie, +énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière +elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait +les avantages qu'il aurait à être assassin. + +Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, +le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait +peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries, +vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au +contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme +Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se +plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant +et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la +réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre +Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. + +Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à +portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme +lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait +bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de +faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait +aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa +place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen +excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet +expédient rapide. + +Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face +moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il +prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums +légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant +passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se +demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la +respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur +le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les +souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la +clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat. + +Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas +un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui +fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte +d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple +disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant; +tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop +lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de +vivre calme et heureux. + +Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le +fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa +envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, +il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de +plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le +tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une +régularité sereine. + +Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la +pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir +conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de +chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles +qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux +et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant +qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une +heure sur un trottoir à attendre un omnibus. + +Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. +Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance. +Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette +face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. +Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing +fermé dans cette bouche. + + + + +X + + +Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique +tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle +bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. +D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait +Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin +choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait +s'endormir dans une sorte de fièvre sourde. + +Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus +immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait +que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui +adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence +parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, +disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur +de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur +est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » + +Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la +rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le +soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles +et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de +désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans +Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y +avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. +Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette +fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur +épaisse et âcre. + +Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient +les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils +auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, +collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains +pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se +demandaient rien autre chose, ils attendaient. + +Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille +Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands +sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses +anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres +aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille +écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face +effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou +le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait. + +Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat +dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en +hochant la tête: + +--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que +d'assassins échappent à la justice des hommes! + +--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la +rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas? + +Olivier se mit à sourire d'un air de dédain. + +--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les +arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné. + +Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son +secours. + +--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance +bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je +ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. + +Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. + +--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton +vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a +des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils +échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père? + +--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à +Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on +assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé +en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur +le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être +notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant +chez lui. + +Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il +croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il +était enchanté d'avoir peur. + +--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah +bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une +histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, +pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après, +comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. +C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous +voyez bien que les coupables sont toujours punis. + +Grivet était triomphant, Olivier ricanait. + +--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison? + +--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché +de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de +dominos. + +Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme +continua, en s'adressant à Michaud: + +--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des +meurtriers qui se promènent au soleil? + +--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire. + +--C'est immoral, conclut Grivet. + +Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés +silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet. +Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, +ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et +ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des +cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons +imperceptibles à la peau de Laurent. + + + + +XI + + +Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse +à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La +jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique, +elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait +sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements, +des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il +aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues, +un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec +lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, +sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, +traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un +pareil homme au bras. + +Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au +bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour +un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières +pressantes. + +--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a +tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller +dans la foule.... + +Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux. +Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui +interdisaient toute longue marche. + +D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils +allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un +des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande +débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus +volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein +air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles +vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les +amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille. +Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière, +se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les +souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa +robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement +son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions. +Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours +Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. + +Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen +vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis +longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait, +des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air. + +Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il +faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il +fallait profiter des derniers rayons. + +Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des +effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et +quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen +en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de +poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs +aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras +de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle, +tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir. +Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le +cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied +les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les +balancements de hanches de sa maîtresse. + +Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un +bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils +passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles +tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les +pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits, +innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les +branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient +ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et +les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au +désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière +silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine +gronder. + +Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les +pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, +venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au +milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en +découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat +ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son +ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait +changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, +des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries. + +Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le +soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner. +Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis, +fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé +son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières +closes, feignait de sommeiller. + +Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les +lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il +baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les +parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant +son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une +chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de +Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au +fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre +et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme +qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir, +déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un +obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les +jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la +bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un +mouvement. Laurent crut qu'elle dormait. + +Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la +jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et +luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur +mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient +un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, +elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle. + +Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si +muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les +plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs +cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands +yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le +pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait +légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on +apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une +grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton +grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête +renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel +le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à +chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble. + +Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il +allait, d'un coup, lui écraser la face. + +Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la +tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang. + +Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, +au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la +jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là +un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la +police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement +pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime, +comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté +l'histoire. + +Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air +stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin +d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour +lui. + +Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une +paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. +Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il +secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut +dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de +feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en +cassant les petites branches devant eux. + +Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les +sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des +filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant; +des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec +leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque +chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait +sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les +arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté +pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur +pénétrante. + +Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent, +riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait +les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre +côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois +pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle +s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari. + +--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille. + +--Si, répondit-elle. + +--Alors, en route! + +Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle +ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle +d'anxiété. + +Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un +restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, +dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de +cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans +chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les +minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les +garçons en montant faisaient trembler l'escalier. + +En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les +odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait +sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de +guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les +feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les +taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens +allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard +de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de +Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air +calme. + +Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de +gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau +tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la +main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de +voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales +avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. +Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des +étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner +en leur jetant des plaisanteries grasses. + +Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du +soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur +transparente. + +--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier, +garçon, et ce dîner? + +Puis, comme se ravisant: + +--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade +sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de +faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à +attendre. + +--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a +faim. + +--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que +Laurent regardait avec des yeux fixes. + +Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils +retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de +retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le +prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque +dont la légèreté effrayait Camille. + +--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un +fameux plongeon. + +La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A +Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était +enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades +d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre +deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un +rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les +enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le +bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité. + +--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles +toujours. + +Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière. +Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il +plaisanta, pour faire acte de courage. + +Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son +amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse: + +--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi... +Je réponds de tout. + +La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au +sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. + +--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. + +Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle +tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater +en sanglots et de tomber à terre. + +--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle +qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... + +Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les +bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un +regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un +coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans +la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot +quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur. + +Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les +eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait +de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine +Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les +cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes. +On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs +traînaient. Il faisait froid. + +Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. + +En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux +rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges +bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel +semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus +douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent +dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La +campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir +avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des +souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant +des linceuls dans son ombre. + +Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait +avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes +branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres +devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule; +la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches +brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux. + +Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête +au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière. + +--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de +piquer une tête dans ce bouillon-là. + +Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives +avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en +serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu +renversée, attendait. + +La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit, +s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles, +les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la +Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre. + +Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis +éclata de rire. + +--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là... +Voyons, finis; ta vas me faire tomber. + +Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit +la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit +pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une +main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se +défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la +barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. + +--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante. + +La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot +qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les +yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur +le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette. + +--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait. + +A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se +détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au +fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte. + +Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la +gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre +bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras +vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, +folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les +enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de +souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de +celui-ci lui emportèrent un morceau de chair. + +Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois +sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds. + +Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot +pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse +évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber +dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau, +appelant au secours d'une voix lamentable. + +Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de +l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un +malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse +qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se +désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha +Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en +pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les +canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. + +--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre +garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous +sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons +chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme... + +Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou +trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident. + +--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une +barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre +petite femme, elle va avoir un beau réveil! + +Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent +Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout +Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le +racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée +stationnait devant le cabaret. + +Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur +garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son +évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots +déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre +comédie qui venait de se jouer. + +Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des +maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour +apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements +possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de +Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre +son rôle. + +Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille. + + + + +XII + + +Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à +Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de +l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, +l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se +fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures +du soir. + +Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie +d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection, +dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer +lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui +répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il +craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la +douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât +médiocrement au fond. + +Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits +pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de +l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de +fatigue. + +--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que +faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point +osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. + +Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards +droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée, +dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. +Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui +l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la +stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près +de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le +coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de +surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, +sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux +Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération, +d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait +les yeux au ciel. + +--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu, +l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça, +tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette +mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de +venir nous chercher... Nous allons avec vous... + +Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et +son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails +de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase. + +Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf, +Michaud arrêta Laurent. + +--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu +brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un +malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne +devons la lui dire... Attendez-nous ici. + +Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée +d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se +mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute +paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il +regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour +voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande +demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid. + +Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez +un pâtissier et se bourra de gâteaux. + +Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré +les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il +vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son +fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de +désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son +vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique. +Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en +arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là +étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement +profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne +l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle +sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et +muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont +leur égoïsme souffrait. + +Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la +Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le +voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort +penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle +l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans. +Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide +et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes +couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins, +quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout +cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme +Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait +mourir, étranglée par le désespoir. + +Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la +mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en +toute hâte à Saint-Ouen. + +Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient +enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide +rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le +sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte +d'accablement lugubre. + +Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils +trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le +traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte +fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche, +craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti +d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les +lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant +de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle +se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait +autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient +passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent +luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, +horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau +limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang. + +Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un +mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à +sangloter. + +--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre +bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. + +En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui +verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis +de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé +supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les +canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres +circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient +tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père +avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de +tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la +véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de +police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de +faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à +l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux +racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse +mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne +manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et +qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements. + +Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui +pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime +lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il +agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance. +L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses +paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la +certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines +avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime, +et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de +l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le +long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent +la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle +d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il +avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était +couchée dans la chambre, en haut. + +--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à +Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la +ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre. + +En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se +laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme +entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux +tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante. +Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la +laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle +descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. + +Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence +parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui +prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre +flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa +poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la +garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main +trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des +caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les +paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se +meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse +que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par +leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie +bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le +furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids +écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau. + +Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les +premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement: + +--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à +attendre... Souviens-toi. + +La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour +la première fois depuis la mort de son mari. + +--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère +comme un souffle. + +Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla, +cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à +un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à +peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout +s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son +taudis de la rue Saint-Victor. + +Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes +et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de +ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le +pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des +sensations rapides de volupté. Il flânait. + +Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était +là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre +tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La +pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre +était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise. +Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte +mettaient en lui. + +Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres +et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son +sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage. + + + + +XIII + + +Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. +L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il +se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente +qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix +heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un +fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la +douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il +lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa +chair. + +Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant +miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou +rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée, +la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de +sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui +s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd +et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille. +Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre +donnait à sa face une grimace atroce. + +Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la +blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il +s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à +l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses +collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un +véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer +d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout +fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur +l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si +facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts. + +Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille +n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien +mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un +acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait +inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans +doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des +ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. + +Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se +rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires. +Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les +frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit +jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur +les dalles. + +Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée +l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité +des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants +à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs +des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait. +Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur +les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, +blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans +la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes +sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques +lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité +du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des +pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements +et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait. + +Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. +Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres +gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à +reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient +par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était +comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps, +il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les +noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies, +des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en +face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des +grimaces horribles. + +Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis +quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les +chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau +courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait +sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez +s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La +tête du noyé éclata de rire. + +Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une +brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa +victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce +corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de +cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses +peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré +lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son +être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la +salle. + +Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il +respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait +alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la +mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et +grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des +femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues, +tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient. +Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, +large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et +gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande +délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait +la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane +vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait +comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre +par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses +regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux. + +Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le +va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. + +La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se +payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est +ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour +ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les +dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant +entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a +un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent +des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou +sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que +la Morgue est réussie, ce jour-là. + +Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate +qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en +allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils +trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics +d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant +sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des +charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres +troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui +tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence +frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des +vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par +désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des +moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand +nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, +les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage, +lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage +d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple, +hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises, +traînant nonchalamment leur robe de soie. + +Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à +quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses +narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand +mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et +ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour +d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un +cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un +grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un +échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts, +une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame +l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, +s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa +voilette, regarda encore, puis s'en alla. + +Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à +quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant +les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et +promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se +poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils +apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les +jeunes voyous ont leur première maîtresse. + +Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les +cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de +chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point +qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme +il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en +face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, +la tête levée, les yeux entr'ouverts. + +Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant +détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait +seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de +peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant +cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, +gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, +toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux. + +Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa +face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient +conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et +boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait; +elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières +levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées +vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout +de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette +tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était +restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un +tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait +que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des +épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes +noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de +lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, +plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds +tombaient. + +Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si +épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure +maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un +tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze +cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce +pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la +dalle froide. + +Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le +tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement +sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai +fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait, +l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction. + +Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de +reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent +remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent, +tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime +et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre. + + + + +XIV + + +La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours. +Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus +humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de +la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière +les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de +Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un +calme sinistre. + +Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de +bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la +jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable. + +Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur +lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur +son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant +elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un +grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle +demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond +du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle +pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre +voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille +et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et +muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la +couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les +pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, +allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur, +penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à +faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements +d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès +qu'une voix la tirait de son abattement. + +Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit, +rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses +cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains +au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta +sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de +larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits +comme vide de chair. Elle était vieillie. + +Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle +lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se +reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait +ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut +habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa +ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans +prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et +entra chez Mme Raquin. + +L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand +Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune +veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux +femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une +anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de +mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, +et, prenant Thérèse par le cou, s'écria: + +--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille! + +Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la +veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse +demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs. +Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était +restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au +rôle terrible qu'elle avait à jouer. + +Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle +lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille +mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa +nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre +la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient. +Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant +plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle +regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle +l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui +disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde. + +Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put +voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre +vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner +dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient +autour d'elle. + +Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle +craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle +descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur +chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce +jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine. + +A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son +calme noir. + + + + +XV + + +Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il +restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une +demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face. +La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme +un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle +l'accueillait avec une bonté attendrie. + +Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et +Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien +commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient +reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils +arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort. +Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée. + +On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne, +se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde +se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la +boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée +dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait +une place vide, la place de son fils. + +Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un +air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus +dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille. + +--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère +impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous +rendrez malade. + +--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet. + +--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement +Olivier. + +--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. + +Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses +larmes: + +--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez +bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous +attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la +partie. Hein! qu'en dites-vous? + +La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être +eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses +yeux, encore toute secouée. + +Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées +sous ses paupières l'empêchaient de voir. + +On joua. + +Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave +et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les +soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait +besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander +pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques +personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face. + +La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une +beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards +et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse. +Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur. + + + + +XVI + + +Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures +s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de +plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette +stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les +commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence +nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il +faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en +marquer toutes les phases. + +Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé. +Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des +soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait +après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir +en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un +jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de +valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les +honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui +charmaient la vieille mercière. + +Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de +son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus +souriante, plus douce. + +A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction +nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une +expression étrange de douleur et d'effroi. + +Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais +ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent +furtivement un baiser. + +Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses +de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces +désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se +brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une +jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs +embrassements. + +Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre +d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin, +impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur +appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais +l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils +restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans +frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient +meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se +rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se +dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. +Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte +de malaise en sentant leur peau se toucher. + +D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi +indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur +attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur +abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils +prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de +leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise +qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du +châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à +reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout +étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se +cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but, +n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient +leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les +calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était +creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le +passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement +heureux en les liant pour toujours. + +Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait +certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se +détendaient. + +La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne +sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui +exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se +croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au +milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui +plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de +cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui +montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle +resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette +muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les +cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un +cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant, +tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se +disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un +homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien +qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un +frisson de désir. + +Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures, +elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée +en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait +le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens +qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient. +Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle +n'avait eu que des actes et des idées d'homme. + +Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un +étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait +plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté +pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier, +Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une +semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle +compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais, +bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle +ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle +se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il +avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures. + +Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les +héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la +lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une +sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. +L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba +dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la +secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins +d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt +elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même, +tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans, +en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle +entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui +voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans +l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur, +elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier, +elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors +elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision +cruelle. + +De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de +fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme +soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec +étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait +s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu +son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le +surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un +assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui +montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait +pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou +le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant +lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se +retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des +défaillances d'épouvante le prenaient. + +--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de +caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine, +avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était +à refaire, je ne recommencerais pas. + +Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais. +Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps, +tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, +n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit +ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé +modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, +il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain +par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas +le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et +fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait +à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le +visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était +heureux. + +Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait +parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus +tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage +avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il +aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il +flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du +passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant. + +Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien +ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé +pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait +envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un +lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme +était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche +haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, +allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était +assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son +ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation. +Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un +an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à +l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser +tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure; +elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle +gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait +nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette +femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un +objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en +santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la +pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus +heureux. Voilà tout. + +Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait +de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie +et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant +elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de +caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où +il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses +troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre +sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de +ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se +liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou. +D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les +angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui. + +Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut +la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de +quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas +se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont +l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit +qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le +crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui +seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre +deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter +un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et +se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son +corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. +D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et +d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui +appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne +l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et +jalousie. Ces idées battaient dans sa tête. + +La fièvre le reprit. + +Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche, +cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus +chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé; +seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté, +et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses +nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées +entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse +avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui +sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait, +s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards. + +Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après +une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent, +en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage. + +--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il +d'une voix ardente. + +La jeune femme fit un geste d'effroi. + +--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents. + +--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis +las; je te veux. + +Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et +le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque: + +--Marions-nous, je serai à toi. + + + + +XVII + + +Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète. +L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en +lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau +à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel. + +Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut +peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable, +imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde. +Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya +même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez +un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit, +immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de +vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui +n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il +pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle. + +On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander +des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage. +Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter, +avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier, +d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait +gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se +disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par +l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à +la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette +et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il +resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes +sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il +lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les +allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une. +Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui +redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du +soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer +des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint +blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en +ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer +devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une +masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques +marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé +lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement, +en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il +devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, +lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le +remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant +brusquement devant lui. + +Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son +premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite +minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait +caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait +bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se +déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire, +par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait +s'expliquer cette crise subite de terreur. + +Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de +nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux +fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses +pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui +présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus +vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus, +dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon +bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. +Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses +raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie +aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son +mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à +tour pour et contre la possession de Thérèse. + +Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair +irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il +laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre +était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut +l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait +ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et +Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou. + +Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues, +marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce +boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis +la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et +déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu +de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée, +dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il +éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs +délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs +devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait +l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait +l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant, +prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche +craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte +s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche. + +Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux +fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les +rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit +escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta +vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle +m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa +l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta +un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre +du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait +passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui +fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit, +une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa +chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors, +doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il +remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se +dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé. + +Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il +y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure, +de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en +la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il +avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait +toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter +délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour +ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux +repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant +de peur. + +Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité +effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de +Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son +mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait +d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il +lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que +Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le +remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux +dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les +secousses devenaient de plus en plus violentes. + +Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en +lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant +d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau. + +--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne +sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui +à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit, +et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné +l'insomnie.... Dormons. + +Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller, +un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur. +La fatigue commençait à détendre ses nerfs. + +Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il +glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement +engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il +sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée +dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il +s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand +les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées +revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être +défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le +séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et +se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies +auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le +passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. +Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge +nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la +Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les +bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre +dans la blancheur des dents. + +Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une +sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en +se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir. + +Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement +le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la +langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le +conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut +encore le noyé qui lui ouvrit la porte. + +Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout +au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb +qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez +d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il +n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à +l'épouvante en le conduisant à la volupté. + +Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession +d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants. +Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours +il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il +refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même +itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec +une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé +s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir +et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le +réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son +désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir +oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de +nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, +Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve +sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le +brisait d'une épouvante plus aiguë. + +Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il +se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une +lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans +le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre. + +Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était +exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par +une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son +pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les +mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il +répétait: + +--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais +et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier +soir, si Thérèse avait couché avec moi.... + +Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa +un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à +celle qu'il venait d'endurer. + +Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce +bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs. +Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans +tous ses membres. + +--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se +vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire +que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être +croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au +plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère +à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus +l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure. + +Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice +était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de +sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête, +et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut +empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, +elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps, +Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des +aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise. + +--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers +suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses! + +Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, +besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit; +il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette +porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur +les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures. + +Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil +accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête, +lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait +brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette +lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant +des anxiétés intolérables. + +Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la +trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui. + +--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, +lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une +insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce +matin, elle était toute malade. + +Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans +doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson +nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de +l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se +conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient +s'unir contre le noyé. + + + + +XVIII + + +Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille, +pendant cette nuit de fièvre. + +La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après +plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La +chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait +songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des +secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle +s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et, +comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle +n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son +amant entre ses bras. + +Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme, +une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et +terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté +s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs +coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux +mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme +pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration +mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent +lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent +violemment l'un à l'autre. + +Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la +chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement +succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins +de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire +qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne +détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient +frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer +ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par +les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles +ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse +telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre. + +Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à +amener son mariage avec Laurent. + +C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants +tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de +montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de +Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils +arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce +qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités +du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier +Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette +idée venait d'eux et leur appartenait en propre. + +La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient +pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une +prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au +fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait +leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il +leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et +paisibles. + +S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester +séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie +les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des +pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait +encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des +hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu, +n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses +vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette +grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de +fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa +bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses +yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle +voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le +matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques +heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron +depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la +cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant, +au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon. +Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne +l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la +peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements +profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il +lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer +des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il +resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là, +accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il +regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre +blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre +humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues +traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la +lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y +débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le +même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras +ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de +Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte +chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine +pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et +alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair +brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient +haleter et frissonner, râler d'angoisse. + +Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs +cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient +plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils +n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du +mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse. + +C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils +éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures +d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons +égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir +tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils +retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons +premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite +les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime. +D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la +résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y +avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, +en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur +les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être, +cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante, +alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. +Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs +désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de +rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. +Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient +l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils +cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler +devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au +mariage. + +Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que +son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était +en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire, +elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit +détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par +les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs +semaines. + +Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et +à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver +que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être +parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le +prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le +paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que +l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que +cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses +cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction +du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans +femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. +D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait +à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui +était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses +réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien +faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser +Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à +lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son +crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par +l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner +comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion +seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de +prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un +assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable +de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui +revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de +tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant +lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait +son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il +boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une +femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs; +bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme +Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il +se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. + +A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et +lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres +avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un +nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la +veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait +beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait +toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait +toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa +gorge. + + + + +XIX + + +Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des +résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui, +au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière +voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme +joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle +parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans +rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle +répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait +ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des +étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences +écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée +sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme +Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde +que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette +enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce +dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les +faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint +à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de +la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce +du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune +femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir +de ses désespoirs muets. + +En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son +vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et +lui dit ses craintes. + +--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses +anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude, +et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute +chagrine. + +--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions +la guérir! + +--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce +s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis +bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux. + +La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement +Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en +elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive, +tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort, +il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce. +Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était +malade par besoin de mari. + +--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas +la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il +est bon, croyez-moi. + +Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils +était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom +de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue +maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au +fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, +il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, +quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea +malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée +d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les +délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés +lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne +et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était +pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à +vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des +dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse +et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis +que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie, +l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait +un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de +la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à +attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent +accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son +fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un +réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle +cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix +d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore +plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être +heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de +la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse. +La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de +chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait +de causer mariage avec sa nièce, ouvertement. + +Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son +éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement, +Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux +petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il +comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable +dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou +noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait +auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose, +ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de +Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux +asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en +sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage. +Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait +qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il +s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et +pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de +la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la +santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la +souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part, +il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements, +des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme. + +--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. +Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre +pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées! + +Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace +jusqu'à parler de Camille. + +--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre +ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, +depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, +rien ne la guérira. Il faut nous résigner. + +Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes +larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque +fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots, +elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son +pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et +d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire +pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette +des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple +et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de +ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les +rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait +sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il +rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il +frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il +disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce +jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à +l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné. +Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne +voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent +était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils, +lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle +essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse +infinie, elle l'aimait comme son propre enfant. + +Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à +manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant +avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un +instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son +rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près +l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, +se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant +Laurent: + +--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce +mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire. + +Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse +devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée +d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle +retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce +mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà, +elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait +les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un +étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse; +au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une +joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils +dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection +filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au +souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont +des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un +étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à +la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son +fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la +famille. + +Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos, +la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui +firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie +avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se +retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin, +puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il +allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant, +échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de +recommandations pressantes. + +Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme +très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage +entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait +comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait +commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire +de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un +consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au +jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin +et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il +feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme +une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir, +ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui +formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait, +croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait +d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du +jeudi toute leur ancienne joie. + +Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement +les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec +Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours, +allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la +questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui +avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle +n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage. +Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle +finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret +désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à +cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à +pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le +désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune +femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma +brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur +la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son +âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle +peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs, +entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse, +résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits. + +--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa +tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un +époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me +laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il +s'agit de votre bonheur. + +Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée +d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme +Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que +Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve +acceptait par simple abnégation. + +Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte +conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se +communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener +les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir +même. + +Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque +Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire +de police lui dit à l'oreille: + +--Elle accepte. + +Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux +impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant +quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux +qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup. +Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait +tous ses efforts pour retenir ses larmes. + +--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec +M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. + +La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa +couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit +dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. + +Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils +restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. +Le jeune homme reprit d'une voix hésitante: + +--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence +gaie et paisible? + +--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à +remplir. + +Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle: + +--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je +te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant +Thérèse. + +Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait +reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant +l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme +Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait: + +--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous +remerciera du fond de sa tombe. + +Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une +chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers +Thérèse, en disant: + +--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles. + +Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur +les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée +par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses +que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la +face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et +qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours. + +Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent. + +Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils +poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le +jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa +femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait +les mains et répétait: + +--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous +verrez le joli couple! + +Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature, +toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune +veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de +terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet +hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre. +En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout +était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la +noce. + +L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se +témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient +l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur +physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui +les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec +des bienveillances molles et reconnaissantes. + +Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son +père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, +qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en +quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il +voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un +sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre +toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta +singulièrement Laurent. + +Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan +de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa +nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se +dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon +coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien +à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours +son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs, +l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et +quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie, +devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste +assez pour être heureux. + +Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités +autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser +Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin. + + + + +XX + + +Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent +avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur +dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls, +ils se défendraient mutuellement contre le noyé. + +Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant +des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en +attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de +mariée. + +Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant +ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait +quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il +frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud +le soir. + +Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la +main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, +toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et +s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui +avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage. + +Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la +cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se +savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il +procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il +attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une +souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des +doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée +lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il +aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait +légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint +pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et +l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre +qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand +il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait +tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque +mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les +dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de +ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher +Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église. + +Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux +Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à +la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et +Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme +les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller. +Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner +partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit. + +Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude +calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils +prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet +lui-même. + +Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou +agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les +traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se +regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla +qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant. + +Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit +restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet +étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en +voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote +où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en +jaune, qui puait la poussière et le vin. + +Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs. +Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne +cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés +étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et +de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue +promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il +leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers; +d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la +monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des +yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils +tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient +entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs +épaules, une stupeur croissante les envahissait. + +Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air +contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils +mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des +machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une +même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient +mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les +étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait +encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient +franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un +obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se +rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques +heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi +cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient +au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter +loin de l'autre. + +Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les +entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils +rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants, +devant le monde. + +Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait +disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils +oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait +pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient +simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la +journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux. +Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien. +Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement +douloureuse. + +Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson +ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la +morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant +que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette +longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient +dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui +coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son +gilet. + +Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur +gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle, +son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de +Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce +triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de +Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois +qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit +cependant à se lever une fois. Il porta un toast. + +--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton +égrillard. + +Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement +pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé +qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme +un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux, +ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face. + +On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner +les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf +heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La +marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire, +devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la +tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent +son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme +avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant +Laurent se glisser dans la petite allée. + +Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. +Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée +faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas +la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses +plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour +joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et +Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière +dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il +tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement +les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à +la porte, comme un homme ivre. + + + + +XXI + + +Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un +instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air +inquiet et embarrassé. + +Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés +jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi +éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une +table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu +arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et +toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches +amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle +et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une +chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli +et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du +silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits +bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et +sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits +et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la +passion. + +Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le +menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle +ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une +camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous +l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule +passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux. + +Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet. +Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui +n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout +d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce +morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant +brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance +et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de +terreur et de dégoût. + +Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée. +Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. +Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et +alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. + +Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés +enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à +l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour +où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du +meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A +peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un +baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs +les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des +noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur +serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils +restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient +qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée, +et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour. +L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se +regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester +ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une +étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et +à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût +effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée +jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante. + +Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion +qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de +muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient; +ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face +l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et +de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des +imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et +joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un +assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux +coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair +morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible +et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les +souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour +ressusciter ses tendresses. + +--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu +de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte.... +Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous +allons pouvoir nous aimer en paix. + +Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie +sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, +n'écoutant pas. Laurent continua: + +--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit +entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le +lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve. + +Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui +balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage +duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle +regarda ce visage sanglant, et frissonna. + +Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet: + +--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et +nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir +de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là.... + +Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au +nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux +meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés +jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur +tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits +bruits secs dans le silence. + +Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de +s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait. +Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé +dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre +était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser +bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au +fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du +passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de +l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et +tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent +mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards +terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur +causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se +tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre +peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à +l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit +quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des +pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya +de parler de choses indifférentes. + +Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions. +Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à +une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la +chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous +la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite +porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des +roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort, +trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. +Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés; +ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des +étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face. + +Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient +des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils +cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient +invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du +passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et +muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. +Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient +pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange +silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des +roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait +parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute +sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à +une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se +souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient +ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre +chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils +prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase; +ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, +sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet +entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de +Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se +devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient +monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire +l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent +leur causerie. + +Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers +s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs +regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des +phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler +à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte +d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées +sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant, +qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux +entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué +Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos +membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus +visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la +chambre. + +Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur +première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus +un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les +moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre. +C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de +ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le +vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés +ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi +l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé +sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son +épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main +de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à +voix haute: + +--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer +Camille. + +Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un +moment sur le visage blanc de la jeune femme. + +--Oui, répondit-il d'une voix étranglée. + +Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils +étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût +subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le +silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement: + +--Paraissait-il avoir beaucoup souffert? + +Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter +une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec +violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse. + +--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou. + +Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se +renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle +regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait +d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit +cette tache, qui devint d'un rouge ardent. + +--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en +feu. + +La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et, +appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda +à son mari: + +--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure. + +Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au +contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant +un léger cri de douleur. + +--Ça, dit-il en balbutiant, ça? + +Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui. + +--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, +c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi. + +Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que +Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette +femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le +menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée +sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et +s'écria d'une voix suppliante: + +--Oh! non, pas là. Il y a du sang. + +Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les +mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda +vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête +fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui +appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, +il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse +s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait +sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle +s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait +pas prononcé une parole. + +Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant +du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait +fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse +s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait +souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le +briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second, +tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec +laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui +tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que +cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta +affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous +deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils +avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait +doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu, +la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se +fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes. + +Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait +revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein +d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime +était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une +dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant, +s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva +la tête. + +--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il +montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre +de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre +lui. + +--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure +peinte de son ancien mari eût pu l'entendre. + +--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient. + +--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le +prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le +décrocher. + +--Bien sûr, c'est son portrait.... + +Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il +oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces +teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le +tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un +fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et +l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux +blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui +rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta +un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis +il distingua le cadre, il se calma peu à peu. + +--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme. + +--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson. + +Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il +ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui, +longuement. + +--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher. + +--Non, non. + +--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur. + +--Non, je ne puis pas. + +Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, +se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle +s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau, +levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si +écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter +de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant: + +--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le +décrochera demain. + +Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le +portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher, +par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au +fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du +noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant, +assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de +rendre Laurent fou de terreur et de désespoir. + +Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la +tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte +de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du +portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur +l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait. + +--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par +là? + +La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une +sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la +chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant +tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus +sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois +avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils +n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. + +Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui +avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en +sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur +de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les +pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur +et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait +presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat +allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait +tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement +dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards +de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François: + +--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse. + +Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit +la tête. + +--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue +cette bête.... Elle a l'air d'une personne. + +Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui +parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les +plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat +était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que +cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre. +Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait +une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une +irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi +avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique +de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger, +et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu. + +Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent +reprit sa marche du lit à la fenêtre. + +C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se +coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir +les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient. +Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à +respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour +rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils +étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir +ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces +silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de +reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air +tranquille. + +Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid +pénétrant. + +Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se +sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le +vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les +épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le +lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse. + +--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce +soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer. + +Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond. + +--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des +nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as +troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être +gaie et de me pas m'effrayer. + +Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait. + +--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de +noces de Thérèse et de Laurent. + + + + +XXII + + +Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers +avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, +par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils +frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs +nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, +en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre +conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête +qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient. + +La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre +sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de +passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de +cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une +sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. +L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient +l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le +mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire; +les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé +tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence +ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu +celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux +d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains +organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, +qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à +tout l'individu. + +Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme +prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait, +buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence +journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui, +un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie, +sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements +que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait +pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une +sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie +plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une +existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut +brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette +existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses +joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à +ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors +eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent, +l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa +nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie +endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en +équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence +parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses +qui secouent les corps et les esprits détraqués. + +C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre, +comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel +individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti +éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les +circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, +l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en +exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses +nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle +l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie +intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait. + +Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités +et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience +n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre +regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre +ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il +avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait +de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse, +qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui +frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes +épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait, +dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à +sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des +crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, +qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de +sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte +d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était +réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se +convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs +se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait +absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de +Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout. + +Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. +Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre +mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des +désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans +l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il +s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient +éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle +ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la +première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était +développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la +passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, +elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits +l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se +montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues +remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à +genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en +lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent +s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante +commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec +brutalité. + +Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le +jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le +jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur +causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils +évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que +Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils +s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour +s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque +cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré +de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se +contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis +l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur +écoeurement et leur terreur. + +Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient. +Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille +riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y +avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils +tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un +siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon +lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des +noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et +railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se +tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils +n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes, +et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté +d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la +vision et lui donnaient des reflets rougeâtres. + +Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la +cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, +comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui +faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle +poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que +son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il +ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la +pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre. + +Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits +entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la +journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son +bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le +fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient +vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils +feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se +tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs +souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher +leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à +l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer +mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient +debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, +ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se +conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était +l'hypocrisie maladroite de deux fous. + +La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un +soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se +jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne +vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse +douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé +ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à +quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils +restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne +point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au +fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue; +alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout +au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre +de Camille. + +Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et +qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de +leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. +C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le +délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils +touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau +verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de +pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une +acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde +compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse. +Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras; +mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main +sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors +que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de +s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux. + +Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour +voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui +ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la +mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui +venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui +entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle. + +--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?... +Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure. + +Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. +Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard +du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, +n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une +crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une +rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom, +prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier +délirait. + +--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur +de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as +pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton +premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché +avec toi.... + +Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer +les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec +plus de violence, en se déchirant lui-même: + +--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière.... + +Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de +pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait +pas que nous l'avons jeté à l'eau. + +Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées. + +--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son +mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas +l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre +bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous +trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous +avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de +notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi. + +La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi +frémissant qu'elle. + +Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait +bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et +voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se +coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir +achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs +tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse +n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui +avait déjà pour mari un noyé. + + + + +XXIII + + +Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser +Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il +avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il +voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que +de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de +brutalité. + +En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses +insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme. +Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, +déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter +la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne +se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne +pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la +possédait. + +L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le +premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de +noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au +mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une +irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit +la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses +cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement +Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du +noyé, et la tira à lui avec violence. + +La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée +dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et +la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à +être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un +soulagement. + +Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et +l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se +touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils +poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser +entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des +lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant +leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. + +Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres +la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y +colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette +blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme +comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses +caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa +violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui +appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut +baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa +bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un +instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, +d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, +plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se +disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses +propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il +éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois +qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se +débattant dans l'horreur de leurs caresses. + +Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. +Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient +de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne +pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne +donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient +ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes +hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds +et imprimait au lit de violentes secousses. + +Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes +nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se +reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se +lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs +membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs +dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque +fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des +exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement +s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre +leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient, +ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils +reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient +tomber. + +Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent +à sangloter. + +Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe +du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. +Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille +s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son +impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la +fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre +ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen +suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils +n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou +qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait +de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid +du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils +versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce +qu'ils allaient devenir. + + + + +XXIV + + +Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de +Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne +gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un +grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus +présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque +semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que +la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux +épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec +l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune +veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou +ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir, +ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une +façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En +attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs +derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la +boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être +plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent +s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de +Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille, +ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient +autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances +désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup +de maître en mariant la veuve du noyé. + +Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée +triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de +nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent +en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes +plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour +eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille +n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été +chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies. +Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait, +les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils +devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les +recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit +mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur +petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un +en face de l'autre, au bruit sec des dominos. + +Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois +autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient +Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils +l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions +sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une +faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au +passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces +imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les +invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite +de soirées tièdes devant eux. + +Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque +sorte. + +Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent +s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son +calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol +de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente, +pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des +sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait +l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un +petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A +ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis +il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres +des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert +pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut, +les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent +se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces +souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il +cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui +moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait +pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens +de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à +Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la +Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme +courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac +plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il +arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à +attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les +autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût +alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il +rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait +pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du +passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de +la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les +quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement, +il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante +l'attendait. + +Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas +auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme +de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la +boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La +vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses +membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant, +nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui +l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la +tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps +de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du +plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se +mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se +désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats; +elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle +la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies. +Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à +rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la +prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à +l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était +assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme +vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle +goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout +d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle +s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces +quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension +de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour +souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne +s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond +d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, +elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait +dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, +parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se +laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui +lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait +à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant +surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle +cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble, +traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les +parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un +mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne +viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les +lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre +de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive; +elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où +grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle +se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir, +qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les +yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du +comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou, +avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un +étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute; +elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté, +souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique +une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une +transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au +fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre +heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de +nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte +fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa +gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être. + +Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes. +Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils +goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient +réunis, un malaise poignant les envahissait. + +C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui +frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient +durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à +demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et +causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à +son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle +souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets +d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses +paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et +silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles, +semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne +cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, +ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les +empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se +regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais +ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin, +dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement +qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même +le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à +manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au +fond d'un gouffre. + +A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées +du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient +s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie +n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir +l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils +rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de +l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à +mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se +grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils +souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les +jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle +serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la +salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme; +elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit, +quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle +montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, +ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces +d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si +bruyantes. + +C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient +rester face à face sans frissonner. + +Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme +Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son +fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à +balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux +autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle +devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller +cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs +mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne +mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son +fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus +échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante +commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en +deviendraient fous. + +Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui +leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux +petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de +garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de +zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les +soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que +la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur +chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés +qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les +avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille +francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une +pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout +attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la +paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque +jour. + +Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y +avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux +et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être +engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le +soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule, +et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur +visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de +les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils +cachaient instinctivement leurs maux. + +Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le +jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût +pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet +les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient +cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à +quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse +pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux +plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient +dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. +L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait +en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi +soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il +semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs +nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait +toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être +endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous. + +--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud. +Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils +se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là. + +Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et +Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf +entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel +éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille +couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur +visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement +leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie +en un masque ignoble et douloureux. + + + + +XXV + + +Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il +s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se +serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, +si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il +acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui +l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En +quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de +conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au +contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans +rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa +femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille +francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière, +conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le +contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à +Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, +il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, +bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour +contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec +le cadavre du noyé. + +Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa +démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine. +Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait +louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il +s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges +horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous +et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas +capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait +simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier. +Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point +que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. +Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son +consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à +comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et +serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la +regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le +refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son +complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas. +» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de +son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens +de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle +avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui +prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait +toujours à son avis. + +Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il +toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à +faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés +dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de +l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du +ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs +par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le +reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette +façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. +Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était +allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer +des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se +promettait bien de ne signer aucun papier. + +Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un +petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas +quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses +journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux +a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, +disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui +en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui, +Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore +davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la +peinture. + +Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une +sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le +plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large +fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le +plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient +pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant +en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans +une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y +apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur +pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de +cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du +lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un +brocanteur. + +Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. +Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le +divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore +devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis +il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage +pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait +jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait +pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il +refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il +n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée +du Louvre. + +Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de +Camille. + +L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, +il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des +modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier +de la nature. Il entreprit une tête d'homme. + +D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou +trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et +là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces +longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami +de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier +Salon. + +--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je +ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri. + +--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé. + +--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que +fais-tu maintenant? + +--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin. + +Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets +d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné +qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne +retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il +avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures +distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon +goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. + +--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier +l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A +quelle école es-tu donc? + +L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait +s'éloigner d'une façon brusque. + +--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son +ami, qui ne le quittait pas. + +--Volontiers, répondit celui-ci. + +Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait, +était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il +ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent, +qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie +de contenter sa curiosité. + +Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles +accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq +études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une +véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau +s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair. +L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à +cacher sa surprise: + +--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent. + +--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour +un grand tableau que je prépare. + +--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là? + +--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur? + +Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste, +et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en +silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais +elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles +annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la +peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si +pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il +se tourna vers l'auteur: + +--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de +peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne +s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui +semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il +ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme, +en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et +délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans +l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de +pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu +artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand +détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, +il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par +l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri, +frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et +poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il +menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la +maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était +secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange; +depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau +éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa +pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de +poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction +subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un +coup personnelles et vivantes. + +Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet +artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda +encore les toiles et dit à Laurent: + +--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont +un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes +elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne +l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau +avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des +physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela +ferait rire. + +Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant: + +--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je +vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut! + +Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque +son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude +avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher +sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il +revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les +contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui +mouillait le dos. + +--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils +ressemblent à Camille.... + +Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux +des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une +longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le +menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille +blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa +victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du +noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant +le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant +toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre +ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient +souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même +sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, +qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se +rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un +signe d'ignoble parenté. + +Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image +du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, +sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage +atroce dont le souvenir le suivait partout. + +Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les +figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que +ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une +étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se +leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il +mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des +portraits de sa victime. + +Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus +dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout +de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur +son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en +quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça +brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, +il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque +nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa +volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il +traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. +Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à +conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille, +grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. +L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des +têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains +coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits +couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il +était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors +Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des +profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit +qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il +finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et +les chats ressemblaient vaguement à Camille. + +Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un +coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. +Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais, +il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait +dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire. +Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules +de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et +épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut +d'un ridicule atroce et l'exaspéra. + +Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de +ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre +paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette +pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de +reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main +avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. + + + + +XXVI + + +La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la +paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, +toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. +Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et +Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui +semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au +secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était +devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se +trouvait frappée de mutisme et d'immobilité. + +Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui +tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut +roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la +pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle +ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse +profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre +devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les +entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra; +au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils +pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel +tête-à-tête. + +Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des +soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus +leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme +un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de +la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus; +par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. +Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger +devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre +de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par +jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la +lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait +parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils +ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore, +et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se +mouvoir et briller. + +Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la +lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse +devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle +insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de +compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie. +On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait +mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement +dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles +gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se +laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors +toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre; +Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient +du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les +eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée. + +Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs +mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner +ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à +secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans +son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était +lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre +délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui +qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle +habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à +comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques +jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et +demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il +lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors, +elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce +devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de +garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui +lui fit grand bien. + +Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin, +dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils +l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur +existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs +entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait +le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre +leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit +heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la +boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger +jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de +nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce +montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de +rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour +exalter les vertus de Thérèse et de Laurent. + +Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme +par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à +onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les +invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux +Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de +leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils +n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans +quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il +parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu +à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui +était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son +état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses, +riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par +l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces +hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les +petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide +et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les +gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et +Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils +croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre, +l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se +voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était +permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule. + +Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec +Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît +sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention +délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il +interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont +les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle +demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne +demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela +ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous +le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était +une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un +désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les +objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer +par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait +par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme +Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter: + +--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit +que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui. + +D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits +de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle +communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante +encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans +cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie +sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans +doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle +n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui +naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait +pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements, +une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était +comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se +réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous +du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans +entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme +Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, +mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait: + +--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer +quelque drame cruel au fond de cette morte. + +Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et +de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir +comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses. +Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis +qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans +révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les +douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement +les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue +enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, +à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester +bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. + +Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus +pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une +main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait, +ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient +défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de +sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que +ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait +du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides +passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était +plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce +visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut +s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle +mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son +âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent +la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec +amour par des regards pleins d'une tendre effusion. + +Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se +croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa +part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup +l'écrasa. + +Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine +lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre +contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle +les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient +Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils +laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par +tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant +laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique +comprit. + +Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une +telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis, +elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut +d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La +sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus +écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus +noirs et durs, pareils à des morceaux de métal. + +Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre +vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en +elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se +lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les +assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout +entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, +gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et +Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de +s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous +avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui +étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement +dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts +surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa +gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement +elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide +contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une +impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient +à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui, +bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit +sourd des pelletées de sable. + +Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle +sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était +désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses +dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds. +Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures +dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux +bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est +mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui +montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un +spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si +elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de +soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en +amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et +elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises, +ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des +passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus +tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement. +Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant +l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la +luxure. + +Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent, +et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère? +Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne +pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle +n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui +semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se +disait: « Je vais aller me briser au fond. » + +Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut +invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la +conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir +de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis. +Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse +qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et +tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un +bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle +descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à +un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir +pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait +son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se +répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne +trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir. + +Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec +égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous +l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute +la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en +elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être, +impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son +fils. + +Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie, +lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de +Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au +silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de +ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile. +Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une +ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer +par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un +spectacle poignant. + +Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée. + +--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante. + +Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se +baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra +qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un +effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre +sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait +cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le +ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un +paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par +l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée, +entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de +Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur. + +--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront +pas.... + +Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa +dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. +Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde +des bras de Laurent. + + + + +XXVII + + +Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à +faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni +l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par +humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le +silence. + +Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, +Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la +paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait +tout, elle pourrait donner l'éveil. + +--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit +doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde? + +--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre +soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable. + +--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle. +Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de +l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de +charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette +soirée.... + +Thérèse frissonna. + +--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez +de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante +dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle +dort. + +--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait +carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce +serait une excellente façon pour nous perdre. + +Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait +balbutier. + +--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces +gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien +aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la +chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite, +nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu +verras, tout ira bien. + +Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place +ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la +belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse +l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé +très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée. + +Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui +précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne +manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur +sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses +excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus +s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu +avec délices. + +Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait +fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour +dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne +pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait +disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans +sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en +présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle +allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien +morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté +étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, +à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, +inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de +la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la +toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer +l'attention. + +Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte, +blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras +en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. +Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains. + +--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite +les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose. + +Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le +labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde +sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait +parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. + +--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous +nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos.... +Hein! n'est-ce pas, chère dame? + +Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un +doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer +péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué +quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe: + +--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six. + +L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le +mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet +l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris, +et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire. + +--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille +amie. + +Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille. +Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé +un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en +s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne +pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières +lettres. + +--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle +vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... » +Achevez, chère dame. + +Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa +tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts +traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent +s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter +sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était +perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, +en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille. + +Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante. + +--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un +instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: « +_Thérèse et Laurent_... » + +La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant +sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut +achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les +galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter +lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet. +Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute +voix: + +--« _Thérèse et Laurent ont_... » + +Et Olivier demanda: + +--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants? + +Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point +d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse +avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main +fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et +retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair +inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. +Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et +Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous +le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. + +Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le +moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la +phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette +phrase: + +--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux +de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de +ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont +bien soin de moi. » + +Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de +son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se +montraient si bons pour la pauvre dame. + +--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a +voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses +enfants. Cela honore toute la famille. + +Et il ajouta en reprenant ses dominos: + +--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le +double-six, je crois. + +Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. + +La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa +main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, +maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne +voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen +de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. +Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller +rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se +sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du +tombeau. + + + + +XXVIII + + +Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses +de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta +lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère +pleins de menaces sourdes. + +La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes, +avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements +du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé +une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la +souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se +révoltaient et s'emportaient. + +Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien +qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une +existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face. +Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les +étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se +pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, +il leur prenait des envies de s'entre-dévorer. + +Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur +crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là +venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le +mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre +de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les +exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à +eux-mêmes, ils s'exécraient. + +Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le +châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix +intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire +de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les +secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils +devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à +l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans +l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se +souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de +luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils +avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point +pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur +corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec +terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils +n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement +sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés +ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet +embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se +roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais +ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur +coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure +croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à +l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils +s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir +moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en +s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations. + +Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers +cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs +roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs +blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre +volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu +d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus +supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. +Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère +impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon +étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup +grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au +lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une +simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises +de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le +noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher +la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient +jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des +coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire, +Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils +s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur +désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise, +au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe +éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de +la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et +ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors +seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs +querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner +le sommeil en hébétant leurs nerfs. + +Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, +les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. +Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses +yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son +martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les +faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle +descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle +avait appelés ses chers enfants. + +Les querelles des époux la mirent au courant des moindres +circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les +épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus +avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait +toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore. +Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours +l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle +était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le +premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait +davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux +laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient +le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait +le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit +devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses +oreilles avec plus de cruauté et d'éclat. + +Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard +sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait +sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire. + +--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien +qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux +qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me +gêner. + +Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. +Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur +venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils +se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils +redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux +ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils +imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils +avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs +hallucinations. + +Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes +accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un +d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc +effrayant. + +Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter, +trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède +lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche. + +--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse. + +--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent. + +--Cette eau est excellente. + +--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de +rivière. + +Thérèse répéta: + +--De l'eau de rivière.... + +Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir +lieu dans son esprit. + +--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et +qui pâlissait. + +--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le +sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué. + +--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je +l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre. + +--Moi! moi! + +--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire +avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que +tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me +soulage. + +--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille. + +--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et +l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. + +Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en +feu, lui cria dans la face: + +--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas: +« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée +dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi. + +--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai +fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. + +Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée +d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé, +de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur +Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui +faire confesser qu'elle était la plus coupable. + +Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les +regards fixes de Mme Raquin. + +--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée, +elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma +chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses +pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il +sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir +ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? +est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme, +ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche. + +--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination +désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent. + +--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat +terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir.... +Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi +comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait +connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé +tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais +le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre +lui et de le briser. + +--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as +pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, +qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais +fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus +folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais +trop de choses à te reprocher. + +--Qu'aurais-tu donc à me reprocher? + +--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes +abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout +cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde +ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage. + +Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage. + +--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. + +Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à +côté delà jeune femme. + +--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il +y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que +nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que +moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant +innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à +m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. +Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur +impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et +l'autre. + +Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit: + +--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que +tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te +tourmente. + +--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi +qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier. + +--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas +crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu +cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente! + +Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir +évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi; +ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper +eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels +efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, +à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser +sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne +parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient +parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient +des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des +démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, +la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, +sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient +le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se +faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir +avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien, +qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient +toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, +aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par +l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs +disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le +tapage les étourdissait un moment. + +Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la +paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait +dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de +Thérèse. + + + + +XXIX + + +Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne +sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé +tout haut devant Laurent. + +Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se +brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu +des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces +attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale. +Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre +le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois +sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les +guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un +coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue +femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de +se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta +dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver +quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de +chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas +cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut +ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le +meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines +dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant +des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse +s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir +au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté. +D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à +s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur +sans résistance. + +Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui +devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de +prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer +ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin +de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant +l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène +de remords qui la soulageait en l'affaiblissant. + +--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce. +Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne +me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui +me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous +pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos +pieds, écrasée par la honte et la douleur. + +Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du +désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle +prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt +plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, +obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et +de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait +qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son +monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses +propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle +descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en +sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de +remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller +encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par +jour. + +Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir +devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était +que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme +Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la +comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait +l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait +horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à +chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat +de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une +pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus +aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de +pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre; +certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus +écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa +cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de +crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment +inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient +dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle +crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de +supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de +défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait +devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas. + +Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour, +pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les +yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur +les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me +pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues +de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair +froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent +dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les +remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à +embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager. + +--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que +mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié.... +Je suis sauvée.... + +Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux, +lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait +avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps, +elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait +obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur +qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce. + +C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les +baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de +répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent +la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était +obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi +et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers +que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, +elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était +devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils +habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se +servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte +entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les +entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et +déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui +l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui +prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque +ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent +des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute +sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se +répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de +caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique +acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait. +Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en +face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour +la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste. + +Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme +Raquin, il la relevait avec brutalité: + +--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je +me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler. + +Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage +depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par +les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant +redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un +reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que +le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait +préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté +contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle +reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au +crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive, +et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités +ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient, +chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. + +--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables, +il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité.... +Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons +ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime +horrible. + +--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te +sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te +distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes +larmes. + +--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu +as pris Camille en traître. + +--Veux-tu dire que je suis seul coupable? + +--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. +J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute +l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y +réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie +désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la +vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de +regret. + +Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait +autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui +prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré. + +--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui +sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. + +Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées +le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait +bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause +commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se +soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle +avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de +ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir, +à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au +moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver +les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence, +il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la +folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre +par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire +d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude. +Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son +irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de +Camille, par étaler les vertus de sa victime. + +--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien +cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu +une mauvaise pensée. + +--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il +était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la +moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche +sans laisser échapper une sottise. + +--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu +as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; +Camille m'aimait et je l'aimais. + +--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans +doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je +me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant +que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair +comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te +fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. + +--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il +avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait +noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon +Dieu! mon Dieu? + +Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards +aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille +bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se +promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour +étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de +sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se +laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il +croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. +Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de +violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais +d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du +premier. + +--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais +qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre. + +Laurent haussait d'abord les épaules. + +--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être +pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je +l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un +assassin.... + +--Te tairas-tu! hurlait Laurent. + +--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh! +tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un +homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, +maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait +toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela +pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. + +--Te tairas-tu, misérable? + +--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au +prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute +si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit +baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés. + +Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse +étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par +terre et la serrait sous son genou, le poing haut. + +--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a +levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre! + +Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la +battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises, +il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle +goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle +s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage. +C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle +dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme +Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi +sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. + +L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse +avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout +haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement +avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et +regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un +prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait +telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille, +toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille. +Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette +torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même. +Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille +riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le +souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre, +qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit +sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se +servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait +toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse +lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse +heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver +une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force +d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était +servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son +cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire +taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. +Toutes leurs querelles se termineraient par des coups. + + + + +XXX + + +Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle +endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage +était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que +lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de +chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses +angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque +Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle +décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui +causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez +pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne +laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait +rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. + +Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières +forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui +introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait +au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa +tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour +lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même, +retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la +paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin +tenait bon. C'était une lutte odieuse. + +Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de +la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente. +Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il +souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait +mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens. + +--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon +débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera +plus là. + +Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme +Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent +ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes +et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle +n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment +de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans +la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide +lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance +qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du +silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par +l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien +dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie +cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine +satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les +aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore. + +D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin. +Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus +insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent. +Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à +toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de +leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu +d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et +souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer +et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser +l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et +tombant à la fois. + +La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils +avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque +repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse +semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne +pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point +rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait +impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une +sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la +fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui, +après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant +reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des +obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que +faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils +fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils +s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils +restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement +dans l'horreur de leur existence. + +Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi, +Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et +troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se +creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne +pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et +injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique, +un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui +traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir +au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier +Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que +la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait. + +Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une +sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de +venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau. +Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide +de Mme Raquin. + +Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta +moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle +avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt +les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des +banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se +surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait +ensuite sourire amèrement. + +Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique. +Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle +laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la +poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des +araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais +balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange +façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut, +battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la +sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait +descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni +d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente +qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir, +en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de +ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites +pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées +aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les +rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris +Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes, +pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages, +s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se +présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de +fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital +des quarante et quelques mille francs. + +Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne +savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, +non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la +boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, +éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite +femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un +sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq +heures auparavant. + +Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle +acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un +enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât +pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui +semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et +amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant +qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit +rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué, +comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se +laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une +fausse couche. + +De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui +semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les +mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures +fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait +dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et +par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours +se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances. +Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient, +sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et +l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent +prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il +s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son +être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où +aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et +forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier, +par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne +voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne. +Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie. +D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de +nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à +ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par +jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la +plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur +incroyable. + +L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il +ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue +Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il +pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il +se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le +long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris +de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son +atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain, +il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait +l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela +pouvait durer pendant des années. + +Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire +ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien, +d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. +Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre +la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il +était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses +raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer +au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en +lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs +et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de +brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il +souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées. +Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité +sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement. + +A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait +Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. + +Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait +de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments, +il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il +venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait +ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne +pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène +qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous +l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la +plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure +vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre +trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les +dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau +de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir +à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée +en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses +propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant +et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à +l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le +faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter, +dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à +Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de +le martyriser à l'aide de cette morsure. + +Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le +cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le +miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge, +sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, +il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais +le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait +une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa +lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe. + +Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans +des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller +avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups +de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le +soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré +François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de +l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la +vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux +ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts +sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui +voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de +véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à +table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long +silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les +regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il +pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat: +« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il +pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie +effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait +d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une +personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout +que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein +d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses +yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une +vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se +disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le +dénoncerait, si jamais il parlait un jour. + +Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au +comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute +grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la +peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses +joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se +retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il +lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de +son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y +cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute +la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine +brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin +pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse +eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres, +dans l'ombre, sous les fenêtres. + +Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains +changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme. + +Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin +des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait +devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence +égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le +remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un +autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à +calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain, +comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa +consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas +la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée, +elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta +jusqu'à quatre et cinq fois par semaine. + +Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le +remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait +maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui +parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle +l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le +querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il +aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir +ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne +l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un +prêtre ou à un juge d'instruction. + +Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante +signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au +dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la +suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau. +Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des +révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la +bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge. + + + + +XXXI + + +Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un +marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face +du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient +sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la +jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne +rentrerait sans doute que le soir. + +Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en +allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit +qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée +de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la +maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du +passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois, +il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à +longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon +provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa +jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses +jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue +Mazarine. Laurent la suivit. + +Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu +renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée +de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de +l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait +quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne +pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il +se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du +commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire. +Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il +trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le +creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté +sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable +agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir, +traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle, +pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait +se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait +faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui +donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la +jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où +elle allait comme on va au supplice. + +Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse +se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue +Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et +d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna +familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit +servir une absinthe. + +Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui +l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se +pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de +leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes, +les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, +qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras +arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la +place, sous une porte cochère. + +Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du +jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit +jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une +maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés, +regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une +fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du +jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La +fenêtre se ferma avec un bruit sec. + +Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement, +rassuré, heureux. + +--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. +Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est +diablement plus fine que moi. + +Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se +jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. +Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se +sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme +le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang +et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre +homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait +qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que +cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à +ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il +l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme. + +Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui +venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait +presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle +se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un +dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce +qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de +trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le +vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées. + +Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait +quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands +moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme, +il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il +attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand +elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage +du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal +rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans +les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle +chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée. + +Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent +posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille +francs. + +--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous +mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout +droit à la misère. + +--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux +de l'argent. + +--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de +mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma +dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te +nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu +n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile! + +--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille +francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même. + +Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler. + +--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il +y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour +manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge. +Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes +dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou.... +Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un.... + +Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il +se contenta de répondre: + +--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant. + +Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de +Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre: + +--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. + +Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux +fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante: + +--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait +rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait +prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive +malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai +besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer +notre tranquillité. + +Il eut un étrange sourire et continua: + +--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot. + +--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu +n'auras pas un sou. + +Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se +fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent +ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement +qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre +au commissaire de police du quartier. + +--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable. +Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux. +Voilà tout. + +--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse +que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu +n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je +n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire. + +Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier. + +--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent +descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il +leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes +qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi +pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils +virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la +guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur +être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter +aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien +révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant +deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à +parler et à céder. + +--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent. +Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant +vaut-il que je te le donne tout de suite. + +Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au +comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait +toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce +soir-là. + +Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta +les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il +découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions +fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à +s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le +grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse +l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de +l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la +luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à +l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a +l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter +ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la +débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait +Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses +de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa +souffrance pour s'y habituer et la vaincre. + +De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle +vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait +un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et +s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent, +une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts +profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la +comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels +garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et +tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs +physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui +procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais +brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle +restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de +ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant +qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée +qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et +les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse. + +Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, +ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils +comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche +n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses. +Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage, +ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient +tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui +les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne +impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés +ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte +serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine +devint de la rage furieuse. + +Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris +duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la +méfiance acheva de les rendre fous. + +Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande +des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée +fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient +pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste, +l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire +de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur +colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils +s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils +s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le +silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le +courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se +menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier +et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de +parler et de chercher la paix dans le châtiment. + +A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du +commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent +qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se +livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se +décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des +insultes et des prières ardentes. + +Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches. + +Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le +logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs +soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent +dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient +vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant +souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se +quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les +plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse +descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne +causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant +les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de +lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les +invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards +suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à +quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens +compromettants. + +Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage. + +Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver +d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier +crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre +goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous +deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux +voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur +pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de +Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet +comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse, +parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et +qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida +qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons. + +La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils +prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, +sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences +probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent +assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils +obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas +livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant +d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un +second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une +contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se +disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à +l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à +vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui +restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent +connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait +Mme Raquin. + +Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses +anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste +célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait +fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les +appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé +au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau +sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de +grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait +dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui +foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison +qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit +visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il +vola le petit flacon de grès. + +Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire +repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, +et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du +buffet. + + + + +XXXII + + +Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités +continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté +toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie. +Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus +agréables. + +Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses +douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand +intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par +moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son +visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux +récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient +pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux +phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain +respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie +ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de +l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie +de dominos. + +Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les +jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule +fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité +énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se +jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y +entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie +d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme. +Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la +Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse +expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux +invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait +reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le +ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et +d'amour. + +La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se +cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face +des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater +un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements, +elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. +Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de +l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour. +Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister +au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de +repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui +briseraient Thérèse et Laurent. + +Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps, +faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put +en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les +invités se levèrent vivement. + +--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à +s'en aller. + +--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui +me couche à neuf heures d'habitude. + +Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. + +--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les +honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien. + +Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un +geste emphatique: + +--Cette pièce est le Temple de la Paix. + +Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à +Thérèse: + +--Je viendrai demain matin à neuf heures. + +--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que +l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée. + +Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités +jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main. +Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de +soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute +la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets +en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent +silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements +convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour +ne pas la laisser tomber. + +Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre +la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit, +d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que +tout fût prêt. + +Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les +yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence: + +--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait +sortir en sursaut d'un rêve. + +--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme +si elle avait eu grand froid. + +Elle se leva et prit la carafe. + +--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre +naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta +tante. + +Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. +Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y +mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était +accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et +cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa +ceinture. + +A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un +danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils +se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et +Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis +de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques +secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée +devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en +retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement +leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et +horreur. + +Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec +des yeux fixes et aigus. + +Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise +suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles +comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et +d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans +parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils +mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au +souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés +d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. +Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face +du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à +moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un +éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une +consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, +sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de +Camille. + +Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et +manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés +de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze +heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les +contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant +de regards lourds. + + +FIN + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this ebook or online +at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, +you will have to check the laws of the country where you are located +before using this eBook. + +Title: Thérèse Raquin + +Author: Émile Zola + +Release date: February 1, 2005 [eBook #7461] + Most recently updated: December 9, 2024 + +Language: French + +Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + +ÉMILE ZOLA + +THÉRÈSE RAQUIN + + + + + +I + + +Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le +passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de +la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et +deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, +descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le +couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse. + +Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une +clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans +le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de +brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles +gluantes, de la nuit salie et ignoble. + +A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, +laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des +bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont +les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les +vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les +marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les +boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans +lesquels s'agitent des formes bizarres. + +A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille +contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites +armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis +vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une +horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie +dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous, +délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en +acajou. + +Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, +comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices. + +Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend +pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé +par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et +droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des +ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des +paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant +dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits +enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en +courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, +c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une +irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne; +chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, +sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers +regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent +devant leurs étalages. + +Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et +carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages +sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber +autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent +disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un +véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, +des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie +souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les +marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que +les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement, +dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur +un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce +qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur +la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier +flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes +jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre +à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux. +La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous +son châle. + +Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une +boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par +toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et +longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des +vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en +caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines +profondes, tapissées de papier bleu. + +Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un +clair-obscur adouci. + +D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle +tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de +mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. +Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet +de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de +loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité +transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient +des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. +Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur +mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la +mousseline. + +De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros +pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes +blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les +dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de +papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de +tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et +fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. +Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que +la poussière et l'humidité pourrissaient. + +Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de +rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre +vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait +vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et +sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux +minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait +au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui +se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur +mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une +épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et +paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient +laissé des bandes de rouille. + +Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la +boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un +escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre +les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de +cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. +La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées, +serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux +tapage de couleurs. + +D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une +jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en +sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage +gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros +chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. + +Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années +lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, +chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe +rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un +enfant malade et gâté. + +Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la +boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré +suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre +chaque barreau de la rampe. + +En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait +dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche +était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un +buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table +ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière +une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de +la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. + +La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se +retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. +Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde +porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une +allée obscure et étroite. + +Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant +ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les +persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande +muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus +de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, +muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence +dédaigneuse. + + + + +II + + +Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de +vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette +ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la +prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette +vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs +qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette +somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, +ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était +fait une existence de paix et de bonheur tranquille. + +Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le +jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close +et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier +menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les +fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts +de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, +s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, +entre son fils Camille et sa nièce Thérèse. + +Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit +garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une +longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les +fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte +de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour +lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses +soins, par son adoration. + +Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des +secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa +croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des +mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette +faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie +avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait +donné la vie plus de dix fois. + +Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit +les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe +et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une +connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit +des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à +trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle +savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le +tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une +faiblesse de plus en lui. + +A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa +mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de +commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit +inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus +calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail +d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes +additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, +la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement +qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le +marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle, +entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme +parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants +réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par +besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui +avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le +plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part, +au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les +moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection +attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une +occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le +soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa +cousine Thérèse. + +Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, +lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine +Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait +d'Algérie. + +--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa +mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. + +La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans +resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette +fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était +née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande +beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de +naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il +partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit +tuer en Afrique. + +Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes +tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut +soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que +prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par +le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le +feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les +paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même; +elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de +bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts +et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle +avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des +muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui +dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, +pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste +brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques +ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime +débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps +maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles, +légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois, +elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur +lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. + +Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la +petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements +de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit, +reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond +d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid +suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements +terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, +auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des +silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand +elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui +montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de +crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa +poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta +de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui +plaisait. + +Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures +souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant +élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une +existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe, +au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les +yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle +restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le +soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des +rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle +s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors +elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se +questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les +flots. + +Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante; +son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de +l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil, +songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait +seule par moments la paix de cet intérieur endormi. + +Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait +résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en +moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait +un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle +comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une +garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs +tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans +bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils +comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté. + +Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un +jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue +ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la +famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: « +Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient +patiemment, sans fièvre, sans rougeur. + +Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres +désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa +cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, +sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une +camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à +l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il +la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait +pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces +moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en +riant d'un rire nerveux. + +La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. +Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait +pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses +lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne +pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait +toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse +devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que +disait Mme Raquin. Camille s'endormait. + +Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. +Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des +révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries +qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la +provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa +cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une +sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se +précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à +terre. Il avait peur. + +Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage +arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa +mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa +tante, puis l'embrassa sans répondre un mot. + +Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche +de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce +fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le +lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore +sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse +gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant +de calme. + + + + +III + + +Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère +qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se +récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y +changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la +menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice. + +--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai +épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. +C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu +sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois. + +Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille +bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une +existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le +jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne +suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se +remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. +Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait +fait le plan d'une vie nouvelle. + +Au déjeuner, elle était toute gaie. + +--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à +Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous +remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela +nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te +promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi. + +--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était +qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait +être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir, +lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des +manches de lustrine, la plume sur l'oreille. + +Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle +obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine +de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait +ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même +paraître savoir qu'elle changeait de place. + +Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une +vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes +qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se +débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un +peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le +tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, +ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. +Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que +ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix +modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le +loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents +francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies, +calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer +sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices +du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins +journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle +laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. + +Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une +perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de +quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et +obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses +souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages +inappréciables. + +--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons +heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le +passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants.... +Va, nous ne nous ennuierons pas. + +Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se +réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la +vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la +famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour, +elle s'installait au passage du Pont-Neuf. + +Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, +il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. +Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de +peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, +monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues, +sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La +jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle +était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle +s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, +ne pouvant pleurer. + +Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses +rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un +remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait +l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en +affirmant qu'un coup de balai suffirait. + +--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable.... +D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai +pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous +ne vous ennuierez pas. + +Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, +s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se +disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, +le soir, il se coucherait de bonne heure. + +Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en +désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le +comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna +de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait +chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, +demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle +proposait une réparation, un embellissement quelconque: + +--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très +bien, nous n'avons pas besoin de luxe. + +Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu +d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir +sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, +elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle. + +Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le +moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui +le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il +entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait +cent francs par mois. Son rêve était exaucé. + +Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et +se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les +poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. +Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait +jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les +trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. +Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les +échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces +grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi. +Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il +comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête +pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le +Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop +pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, +suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures +de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres +ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se +remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant +des passants, des voitures, des magasins. + +Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté +les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de +vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui +causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire +du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_, +de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il +croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à +écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il +s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse +pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au +fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence. + +Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer +oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait +d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à +faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une +abnégation suprêmes. + +Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient +régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du +quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait +pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec +des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait +mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus +bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa +clientèle. + +Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille +ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme +sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre +humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre +devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et +chaque matin la même journée vide. + + + + +IV + + +Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On +allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une +bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse +histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé +dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une +gaieté folle. On se couchait à onze heures. + +Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de +police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans +la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi +établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour +aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu +perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et +vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents +francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie +dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin. + +Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de +police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. +Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, +sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et +maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de +trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il +était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de +sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid +qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la +sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite +femme. + +Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer +d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis +et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la +besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait +un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait +un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine +d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint +chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa +visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage +du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, +mécaniquement, par un instinct de brute. + +Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin +allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu +de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le +buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se +rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, +l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait +au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait +Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand +la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille +vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans +son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après +chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois +minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs. + +Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle +prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait +apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait +les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour +elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, +afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude +sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait +les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une +sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes +ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des +dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait +une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes +de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux +ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient +les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et +insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute +pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse +ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures +grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois +des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un +caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant +les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de +la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs +jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse +inexprimable. + +On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le +tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait +l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait +rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle +servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle +s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps +possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus +avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique +calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette +rêverie grave qui lui était ordinaire. + +Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son +absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la +salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, +cherchait sa femme du regard. + +--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu +pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. + +La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en +face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires +écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa +chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas +voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle. + + + + +V + + +Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand +gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste +familier. + +--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu +ce monsieur-là? + +La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses +souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air +placide. + +--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit +Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du +côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école +avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle +qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. + +Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva +singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait +vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de +souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était +assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il +promenait autour de lui des regards calmes et aisés. + +--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare +du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous +sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si +important, cette administration! + +Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en +pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse +machine. Il continua en secouant la tête: + +--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze +cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a +appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous. + +--Je veux bien, répondit carrément Laurent. + +Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme +Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore +prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu +un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle +contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une +rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face +régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards +sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle +s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses +genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être +énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de +paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et +précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des +muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et +ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à +sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient +son cou de taureau. + +Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, +pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme +répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants: + +--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te +rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? + +--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant +Thérèse en face. + +Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme +éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea +quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller +rejoindre sa tante. Elle souffrait. + +On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son +ami. + +--Comment va ton père? lui demanda-t-il. + +--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a +cinq ans que nous ne nous écrivons plus. + +--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité. + +--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est +continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège, +rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes +ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il +veut tirer parti même de ses folies. + +--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus +étonné. + +--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait +semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze +cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes +camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi +de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant. +Nous fumions, nous blaguions tout le jour... + +La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. + +--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su +que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs +par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé +alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme +j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à +tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un +de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire. + +Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de +conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au +fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs +très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps +puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une +oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu +bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans +remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue +quelconque. + +La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée +de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un +métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à +manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de +voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur +des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le +père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait +déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il +se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une +journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le +disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut +qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers +essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan +voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal +bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne +paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas +outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta +réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier +dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou +cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont +les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances +brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva +cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en +brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait +pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement: +il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous +n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac. + +Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce +garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une +secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son +ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. +Il questionna Laurent. + +--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré +leur chemise devant toi? + +--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui +était devenue très pâle. + +--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire +d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester +tout bête. + +Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait +attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des +lueurs rouges montèrent à ses joues. + +--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois +que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art, +seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse +qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine +superbe, des hanches d'une largeur.... + +Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La +jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir +mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres +entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle +était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait. + +Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre +retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et +voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, +et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. + +Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, +s'adressa brusquement à Camille. + +--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. + +Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta +silencieuse. + +--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau +à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux +heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. + +--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec +nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire. + +Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier +et Suzanne arrivèrent derrière eux. + +Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il +détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, +selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction +d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un +inconnu sans quelque froideur. + +Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut +plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya +la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même. + +Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle +resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de +rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas +d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires +gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa +personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte +d'angoisse nerveuse. + + + + +VI + + +Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les +Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un +petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce +cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui +s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres +carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant +de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se +traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie +où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui +coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, +flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était +tiède. + +La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite +charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions +amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand +l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là, +assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir +aidé Camille à fermer la boutique. + +Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait +commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on +fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans +la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair. + +Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec +soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin, +roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres +primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une +académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait +à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette +de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des +pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait +des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon. + +A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient. +Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait +venir. + +Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la +chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le +comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à +regarder peindre Laurent. + +Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait +et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait +cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme +attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se +retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui +plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son +extase recueillie. + +Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de +longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non, +devenir l'amant de Thérèse. + +--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je +le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me +mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle, +muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se +voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire. + +Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son +ami. Puis il continuait: + +--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne +sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du +Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans.... +Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un +autre? + +Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la +Seine d'un air absorbé. + +--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première +occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. + +Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. + +--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, +la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais +peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. + +Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête +pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles +d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter +l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à +le faire. + +Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas; +mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait +à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. +L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. +D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits; +l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point +laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille +liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites: +Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément +quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se +fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant. +La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et +engageante. + +Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la +première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans +l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses +jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin +le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui, +l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique. + +Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse +restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait +point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour +une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait +le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble +et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre. + +Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de +pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le +portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques +violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus +éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui, +exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille +ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant +convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus +frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il +avait un air distingué. + +Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher +deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la +boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse. + +Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant +elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il +examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, +Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être +plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec +Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. + +Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme +contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres +sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, +et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le +carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux +et brutal. + + + + +VII + + +Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, +fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent, +ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité +eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur +situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites. + +Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut +décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix +nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues +auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée +qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de +l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin, +en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient +réussir. + +Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité +brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et +calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si +hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un +congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. + +Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La +marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de +l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune +ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre. +Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit +et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds +heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait +une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le +seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en +jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. +Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle +une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement +lavée. + +Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette +femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en +arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des +sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée, +elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux +luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était +belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa +figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient +de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se +tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et +âcre. + +Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se +jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe, +elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille +dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme +puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de +la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une +violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines, +se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque +vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur +souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient. + +Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal +à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une +telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, +à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse +l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. +Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le +lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se +demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui +donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez +lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir +Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et +toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance +physique que lui causait ce spectacle devint intolérable. + +Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du +Pont-Neuf. + +A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas +encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des +moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait +désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses +désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent. + +Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, +allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les +circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu +son être entier, expliquant sa vie. + +Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur +sa poitrine, et, d'une voix encore haletante: + +--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été +élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais +avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur +fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne +voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec +lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je +ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon +pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer +comme je t'aime. + +Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine +sourde: + +--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont +recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré +l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand +air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans +la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que +ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé +à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les +instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les +sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des +dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées +que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie +devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes +membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je +faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la +petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à +peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée +toute vive dans cette ignoble boutique. + +Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, +elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits +battements nerveux. + +--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue +mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils +m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas +comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux, +j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie +morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête, +j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je +songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet +affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma +chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me +battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais +déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, +au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute +docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante. +Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, +toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre. + +La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de +Laurent. Elle ajoutait, après un silence: + +--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai +pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me +faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts +s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce +que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour +lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec +lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi +plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me +répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas +jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais +les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des +nuits terribles.... Mais toi, toi.... + +Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans +les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou +énorme.... + +--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la +boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis +livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela +est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre +le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette +chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta +vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se +tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que +j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue, +je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour +traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang +me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte +de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me +retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens +quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je +respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je +paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je +sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes +lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me +prendre dans tes bras.... + +Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. +Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et +glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité +sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus +fougueuses. + +La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle +n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans +l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, +mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, +pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se +reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait +carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les +commencements, Laurent s'effrayait. + +--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de +tapage, Mme Raquin va monter. + +--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est +clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? +elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle +monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. + +Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas +encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, +l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de +ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à +deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le +danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison. +Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette +pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur +amour, dans une tranquillité incroyable. + +Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût +malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en +haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte +de la chambre qui donnait dans la salle à manger. + +Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, +montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son +gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il +faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, +dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme: + +--Tiens-toi là... ne remue pas. + +Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur +le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec +des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis +elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante. + +Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant +le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait +sous le jupon blanc. + +--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma +fille? + +Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix +dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la +laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans +faire de bruit. + +Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence +passionnée. + +--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien +ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas. + +Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle +était comme folle, elle délirait. + +Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu +de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les +deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les +paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique. + +--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il +comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait +drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il +sait de belles histoires sur notre compte.... + +Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la +jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit +un frisson lui courir sur la peau. + +--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, +me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait: +«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se +sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me +dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux; +ils ne troubleront plus ma sieste.» + +Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle +allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules +des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, +la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y +avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient +éclater de rire cette tête d'animal empaillé. + +Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de +Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait +peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait +au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les +premiers baisers de la jeune femme. + + + + +VIII + + +Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. +D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était +prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant +mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour +toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait +ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour +les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs +du passé. + +Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au +sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les +quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils +s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à +venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la +porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises, +fumant et crachant, comme s'il était chez lui. + +La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la +jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait +des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille +riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des +monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un +jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa +froideur pour Laurent. + +Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami +du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un +pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des +jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa +position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il +tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas +ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de +son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le +protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait +une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui +n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est +qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence +l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur +de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la +découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, +comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. +De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes +désintéressées et goguenardes. + +Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de +jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie +savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze +ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté +implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser +sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent +entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres +plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle +n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans +éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle +trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle +n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses +désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et +il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser +Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle +n'était pas une bête et qu'elle avait un amant. + +Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne +comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, +quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se +trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa +nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et +en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier +neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles +de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent. + +La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour +cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la +femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils +faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se +protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de +la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et +souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de +Thérèse. + +C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre +transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se +serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille +riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du +lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en +égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection; +il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes +serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide, +mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille +qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances +qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de +leur amitié. + +Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies +bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y +avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son +visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des +raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était +dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de +Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion +folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène +brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle +trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper +avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière +cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se +vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure, +devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte +d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette +comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les +baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des +ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. + +Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se +levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, +ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant, +étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de +l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle +retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait +avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de +passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. + +Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce +jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas +manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence, +être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les +radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours +les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps +de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme +se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient +d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le +jeu de dominos. + +C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs +rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille +accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme +s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois +même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par +une sorte de fanfaronnade. + +Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les +amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait +plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore, +avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence. + + + + +IX + + +Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir +auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui +signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé +des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait +une seule fois. + +Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son +pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage +courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment +expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille +fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme: + +--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me +refuse toute nouvelle permission de sortie. + +Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples +explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration +brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses +voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de +rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute +au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne +savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune +femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de +parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe, +le voir à tout prix. + +Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse. +Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire; +l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une +exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les +embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une +obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses +muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion +éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait +inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des +instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme. +Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il +serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses +tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son +insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses +fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence, +il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de +commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec +ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée +peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de +cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. + +Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre +de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son +amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du +soir. + +Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il +était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après +le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait +déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle +déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente +demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course +longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas, +ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité. + +La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui +étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des +moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit +une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé. +Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent, +penché sur la rampe, qui l'attendait. + +Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, +tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et +s'appuya contre le lit, défaillante.... + +La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs +du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le +taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit +l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être +sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait +pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit +en disant d'une voix lente: + +--Il faut que je parte. + +Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. + +--Au revoir, reprit-elle sans bouger. + +--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour +reviendras-tu? + +Elle le regarda en face. + +--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne +reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer. + +--Alors il faut nous dire adieu. + +--Non, je ne veux pas! + +Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus +doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise: + +--Je vais m'en aller. + +Laurent songeait. Il pensait à Camille. + +--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il +nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser, +l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin? + +--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la +tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a +qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous; +ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais. + +Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant +contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine. + +--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière +avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous +tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends? + +--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante. + +Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit +de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe +rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et +qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle +prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. + +--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force +de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt; +dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de +moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? + +--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains +tremblantes montaient le long de sa taille. + +--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte. + +Elle se tordait les bras. Elle reprit: + +--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je +vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici.... +C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je +désire te faire une existence heureuse. + +Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent. + +--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si +ton mari mourait.... + +--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse. + +--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous +jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie! + +La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son +amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres. + +--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est +dangereux pour ceux qui survivent. + +Laurent ne répondit pas. + +--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. + +--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, +je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous +les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu +comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. + +Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton +caressant: + +--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons +heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si +nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que +je travaille à nos félicités. + +Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir. + +--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer +entière, à toute heure, quand je voudrai? + +--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te +plaira. + +Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha +avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde +et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui +s'éloignaient. + +Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se +coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou +étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui +semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme; +elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs +de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras +que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui; +il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma +pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, +cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu +sombre que le châssis taillait dans le ciel. + +Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de +Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de +la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il +ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa +nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver +l'assassinat dans les emportements de l'adultère. + +Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il +étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux +baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie, +énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière +elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait +les avantages qu'il aurait à être assassin. + +Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, +le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait +peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries, +vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au +contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme +Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se +plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant +et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la +réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre +Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. + +Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à +portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme +lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait +bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de +faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait +aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa +place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen +excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet +expédient rapide. + +Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face +moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il +prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums +légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant +passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se +demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la +respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur +le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les +souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la +clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat. + +Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas +un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui +fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte +d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple +disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant; +tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop +lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de +vivre calme et heureux. + +Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le +fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa +envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, +il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de +plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le +tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une +régularité sereine. + +Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la +pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir +conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de +chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles +qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux +et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant +qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une +heure sur un trottoir à attendre un omnibus. + +Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. +Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance. +Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette +face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. +Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing +fermé dans cette bouche. + + + + +X + + +Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique +tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle +bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. +D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait +Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin +choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait +s'endormir dans une sorte de fièvre sourde. + +Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus +immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait +que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui +adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence +parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, +disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur +de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur +est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » + +Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la +rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le +soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles +et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de +désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans +Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y +avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. +Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette +fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur +épaisse et âcre. + +Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient +les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils +auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, +collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains +pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se +demandaient rien autre chose, ils attendaient. + +Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille +Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands +sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses +anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres +aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille +écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face +effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou +le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait. + +Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat +dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en +hochant la tête: + +--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que +d'assassins échappent à la justice des hommes! + +--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la +rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas? + +Olivier se mit à sourire d'un air de dédain. + +--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les +arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné. + +Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son +secours. + +--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance +bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je +ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. + +Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. + +--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton +vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a +des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils +échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père? + +--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à +Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on +assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé +en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur +le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être +notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant +chez lui. + +Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il +croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il +était enchanté d'avoir peur. + +--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah +bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une +histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, +pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après, +comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. +C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous +voyez bien que les coupables sont toujours punis. + +Grivet était triomphant, Olivier ricanait. + +--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison? + +--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché +de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de +dominos. + +Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme +continua, en s'adressant à Michaud: + +--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des +meurtriers qui se promènent au soleil? + +--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire. + +--C'est immoral, conclut Grivet. + +Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés +silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet. +Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, +ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et +ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des +cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons +imperceptibles à la peau de Laurent. + + + + +XI + + +Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse +à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La +jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique, +elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait +sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements, +des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il +aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues, +un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec +lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, +sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, +traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un +pareil homme au bras. + +Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au +bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour +un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières +pressantes. + +--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a +tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller +dans la foule.... + +Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux. +Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui +interdisaient toute longue marche. + +D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils +allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un +des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande +débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus +volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein +air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles +vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les +amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille. +Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière, +se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les +souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa +robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement +son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions. +Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours +Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. + +Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen +vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis +longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait, +des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air. + +Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il +faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il +fallait profiter des derniers rayons. + +Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des +effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et +quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen +en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de +poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs +aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras +de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle, +tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir. +Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le +cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied +les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les +balancements de hanches de sa maîtresse. + +Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un +bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils +passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles +tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les +pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits, +innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les +branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient +ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et +les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au +désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière +silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine +gronder. + +Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les +pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, +venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au +milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en +découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat +ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son +ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait +changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, +des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries. + +Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le +soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner. +Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis, +fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé +son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières +closes, feignait de sommeiller. + +Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les +lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il +baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les +parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant +son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une +chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de +Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au +fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre +et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme +qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir, +déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un +obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les +jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la +bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un +mouvement. Laurent crut qu'elle dormait. + +Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la +jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et +luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur +mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient +un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, +elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle. + +Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si +muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les +plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs +cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands +yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le +pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait +légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on +apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une +grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton +grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête +renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel +le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à +chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble. + +Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il +allait, d'un coup, lui écraser la face. + +Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la +tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang. + +Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, +au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la +jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là +un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la +police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement +pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime, +comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté +l'histoire. + +Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air +stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin +d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour +lui. + +Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une +paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. +Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il +secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut +dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de +feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en +cassant les petites branches devant eux. + +Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les +sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des +filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant; +des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec +leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque +chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait +sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les +arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté +pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur +pénétrante. + +Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent, +riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait +les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre +côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois +pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle +s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari. + +--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille. + +--Si, répondit-elle. + +--Alors, en route! + +Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle +ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle +d'anxiété. + +Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un +restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, +dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de +cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans +chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les +minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les +garçons en montant faisaient trembler l'escalier. + +En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les +odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait +sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de +guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les +feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les +taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens +allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard +de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de +Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air +calme. + +Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de +gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau +tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la +main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de +voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales +avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. +Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des +étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner +en leur jetant des plaisanteries grasses. + +Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du +soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur +transparente. + +--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier, +garçon, et ce dîner? + +Puis, comme se ravisant: + +--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade +sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de +faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à +attendre. + +--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a +faim. + +--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que +Laurent regardait avec des yeux fixes. + +Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils +retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de +retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le +prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque +dont la légèreté effrayait Camille. + +--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un +fameux plongeon. + +La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A +Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était +enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades +d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre +deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un +rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les +enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le +bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité. + +--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles +toujours. + +Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière. +Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il +plaisanta, pour faire acte de courage. + +Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son +amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse: + +--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi... +Je réponds de tout. + +La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au +sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. + +--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. + +Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle +tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater +en sanglots et de tomber à terre. + +--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle +qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... + +Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les +bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un +regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un +coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans +la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot +quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur. + +Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les +eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait +de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine +Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les +cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes. +On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs +traînaient. Il faisait froid. + +Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. + +En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux +rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges +bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel +semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus +douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent +dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La +campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir +avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des +souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant +des linceuls dans son ombre. + +Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait +avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes +branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres +devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule; +la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches +brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux. + +Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête +au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière. + +--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de +piquer une tête dans ce bouillon-là. + +Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives +avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en +serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu +renversée, attendait. + +La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit, +s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles, +les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la +Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre. + +Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis +éclata de rire. + +--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là... +Voyons, finis; ta vas me faire tomber. + +Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit +la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit +pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une +main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se +défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la +barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. + +--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante. + +La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot +qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les +yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur +le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette. + +--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait. + +A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se +détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au +fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte. + +Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la +gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre +bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras +vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, +folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les +enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de +souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de +celui-ci lui emportèrent un morceau de chair. + +Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois +sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds. + +Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot +pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse +évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber +dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau, +appelant au secours d'une voix lamentable. + +Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de +l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un +malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse +qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se +désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha +Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en +pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les +canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. + +--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre +garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous +sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons +chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme... + +Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou +trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident. + +--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une +barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre +petite femme, elle va avoir un beau réveil! + +Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent +Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout +Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le +racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée +stationnait devant le cabaret. + +Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur +garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son +évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots +déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre +comédie qui venait de se jouer. + +Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des +maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour +apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements +possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de +Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre +son rôle. + +Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille. + + + + +XII + + +Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à +Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de +l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, +l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se +fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures +du soir. + +Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie +d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection, +dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer +lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui +répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il +craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la +douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât +médiocrement au fond. + +Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits +pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de +l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de +fatigue. + +--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que +faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point +osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. + +Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards +droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée, +dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. +Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui +l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la +stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près +de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le +coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de +surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, +sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux +Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération, +d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait +les yeux au ciel. + +--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu, +l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça, +tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette +mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de +venir nous chercher... Nous allons avec vous... + +Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et +son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails +de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase. + +Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf, +Michaud arrêta Laurent. + +--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu +brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un +malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne +devons la lui dire... Attendez-nous ici. + +Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée +d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se +mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute +paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il +regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour +voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande +demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid. + +Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez +un pâtissier et se bourra de gâteaux. + +Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré +les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il +vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son +fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de +désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son +vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique. +Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en +arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là +étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement +profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne +l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle +sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et +muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont +leur égoïsme souffrait. + +Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la +Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le +voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort +penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle +l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans. +Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide +et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes +couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins, +quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout +cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme +Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait +mourir, étranglée par le désespoir. + +Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la +mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en +toute hâte à Saint-Ouen. + +Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient +enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide +rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le +sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte +d'accablement lugubre. + +Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils +trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le +traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte +fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche, +craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti +d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les +lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant +de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle +se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait +autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient +passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent +luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, +horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau +limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang. + +Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un +mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à +sangloter. + +--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre +bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. + +En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui +verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis +de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé +supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les +canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres +circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient +tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père +avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de +tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la +véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de +police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de +faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à +l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux +racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse +mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne +manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et +qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements. + +Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui +pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime +lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il +agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance. +L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses +paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la +certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines +avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime, +et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de +l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le +long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent +la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle +d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il +avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était +couchée dans la chambre, en haut. + +--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à +Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la +ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre. + +En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se +laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme +entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux +tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante. +Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la +laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle +descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. + +Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence +parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui +prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre +flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa +poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la +garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main +trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des +caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les +paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se +meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse +que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par +leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie +bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le +furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids +écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau. + +Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les +premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement: + +--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à +attendre... Souviens-toi. + +La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour +la première fois depuis la mort de son mari. + +--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère +comme un souffle. + +Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla, +cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à +un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à +peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout +s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son +taudis de la rue Saint-Victor. + +Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes +et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de +ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le +pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des +sensations rapides de volupté. Il flânait. + +Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était +là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre +tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La +pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre +était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise. +Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte +mettaient en lui. + +Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres +et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son +sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage. + + + + +XIII + + +Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. +L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il +se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente +qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix +heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un +fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la +douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il +lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa +chair. + +Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant +miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou +rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée, +la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de +sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui +s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd +et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille. +Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre +donnait à sa face une grimace atroce. + +Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la +blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il +s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à +l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses +collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un +véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer +d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout +fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur +l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si +facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts. + +Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille +n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien +mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un +acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait +inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans +doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des +ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. + +Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se +rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires. +Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les +frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit +jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur +les dalles. + +Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée +l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité +des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants +à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs +des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait. +Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur +les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, +blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans +la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes +sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques +lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité +du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des +pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements +et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait. + +Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. +Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres +gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à +reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient +par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était +comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps, +il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les +noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies, +des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en +face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des +grimaces horribles. + +Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis +quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les +chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau +courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait +sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez +s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La +tête du noyé éclata de rire. + +Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une +brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa +victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce +corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de +cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses +peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré +lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son +être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la +salle. + +Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il +respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait +alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la +mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et +grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des +femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues, +tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient. +Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, +large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et +gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande +délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait +la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane +vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait +comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre +par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses +regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux. + +Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le +va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. + +La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se +payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est +ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour +ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les +dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant +entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a +un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent +des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou +sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que +la Morgue est réussie, ce jour-là. + +Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate +qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en +allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils +trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics +d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant +sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des +charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres +troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui +tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence +frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des +vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par +désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des +moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand +nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, +les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage, +lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage +d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple, +hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises, +traînant nonchalamment leur robe de soie. + +Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à +quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses +narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand +mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et +ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour +d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un +cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un +grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un +échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts, +une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame +l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, +s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa +voilette, regarda encore, puis s'en alla. + +Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à +quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant +les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et +promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se +poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils +apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les +jeunes voyous ont leur première maîtresse. + +Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les +cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de +chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point +qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme +il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en +face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, +la tête levée, les yeux entr'ouverts. + +Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant +détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait +seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de +peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant +cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, +gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, +toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux. + +Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa +face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient +conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et +boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait; +elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières +levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées +vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout +de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette +tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était +restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un +tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait +que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des +épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes +noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de +lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, +plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds +tombaient. + +Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si +épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure +maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un +tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze +cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce +pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la +dalle froide. + +Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le +tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement +sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai +fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait, +l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction. + +Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de +reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent +remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent, +tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime +et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre. + + + + +XIV + + +La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours. +Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus +humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de +la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière +les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de +Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un +calme sinistre. + +Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de +bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la +jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable. + +Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur +lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur +son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant +elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un +grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle +demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond +du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle +pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre +voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille +et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et +muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la +couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les +pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, +allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur, +penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à +faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements +d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès +qu'une voix la tirait de son abattement. + +Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit, +rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses +cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains +au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta +sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de +larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits +comme vide de chair. Elle était vieillie. + +Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle +lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se +reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait +ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut +habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa +ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans +prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et +entra chez Mme Raquin. + +L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand +Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune +veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux +femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une +anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de +mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, +et, prenant Thérèse par le cou, s'écria: + +--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille! + +Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la +veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse +demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs. +Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était +restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au +rôle terrible qu'elle avait à jouer. + +Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle +lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille +mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa +nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre +la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient. +Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant +plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle +regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle +l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui +disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde. + +Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put +voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre +vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner +dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient +autour d'elle. + +Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle +craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle +descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur +chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce +jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine. + +A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son +calme noir. + + + + +XV + + +Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il +restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une +demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face. +La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme +un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle +l'accueillait avec une bonté attendrie. + +Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et +Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien +commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient +reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils +arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort. +Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée. + +On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne, +se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde +se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la +boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée +dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait +une place vide, la place de son fils. + +Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un +air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus +dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille. + +--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère +impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous +rendrez malade. + +--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet. + +--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement +Olivier. + +--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. + +Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses +larmes: + +--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez +bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous +attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la +partie. Hein! qu'en dites-vous? + +La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être +eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses +yeux, encore toute secouée. + +Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées +sous ses paupières l'empêchaient de voir. + +On joua. + +Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave +et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les +soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait +besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander +pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques +personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face. + +La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une +beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards +et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse. +Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur. + + + + +XVI + + +Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures +s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de +plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette +stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les +commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence +nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il +faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en +marquer toutes les phases. + +Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé. +Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des +soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait +après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir +en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un +jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de +valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les +honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui +charmaient la vieille mercière. + +Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de +son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus +souriante, plus douce. + +A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction +nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une +expression étrange de douleur et d'effroi. + +Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais +ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent +furtivement un baiser. + +Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses +de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces +désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se +brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une +jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs +embrassements. + +Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre +d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin, +impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur +appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais +l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils +restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans +frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient +meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se +rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se +dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. +Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte +de malaise en sentant leur peau se toucher. + +D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi +indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur +attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur +abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils +prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de +leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise +qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du +châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à +reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout +étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se +cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but, +n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient +leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les +calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était +creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le +passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement +heureux en les liant pour toujours. + +Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait +certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se +détendaient. + +La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne +sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui +exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se +croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au +milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui +plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de +cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui +montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle +resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette +muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les +cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un +cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant, +tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se +disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un +homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien +qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un +frisson de désir. + +Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures, +elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée +en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait +le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens +qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient. +Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle +n'avait eu que des actes et des idées d'homme. + +Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un +étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait +plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté +pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier, +Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une +semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle +compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais, +bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle +ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle +se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il +avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures. + +Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les +héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la +lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une +sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. +L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba +dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la +secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins +d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt +elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même, +tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans, +en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle +entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui +voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans +l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur, +elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier, +elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors +elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision +cruelle. + +De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de +fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme +soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec +étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait +s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu +son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le +surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un +assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui +montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait +pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou +le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant +lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se +retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des +défaillances d'épouvante le prenaient. + +--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de +caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine, +avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était +à refaire, je ne recommencerais pas. + +Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais. +Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps, +tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, +n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit +ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé +modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, +il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain +par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas +le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et +fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait +à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le +visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était +heureux. + +Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait +parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus +tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage +avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il +aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il +flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du +passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant. + +Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien +ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé +pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait +envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un +lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme +était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche +haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, +allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était +assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son +ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation. +Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un +an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à +l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser +tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure; +elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle +gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait +nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette +femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un +objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en +santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la +pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus +heureux. Voilà tout. + +Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait +de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie +et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant +elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de +caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où +il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses +troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre +sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de +ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se +liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou. +D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les +angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui. + +Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut +la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de +quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas +se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont +l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit +qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le +crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui +seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre +deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter +un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et +se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son +corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. +D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et +d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui +appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne +l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et +jalousie. Ces idées battaient dans sa tête. + +La fièvre le reprit. + +Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche, +cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus +chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé; +seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté, +et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses +nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées +entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse +avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui +sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait, +s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards. + +Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après +une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent, +en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage. + +--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il +d'une voix ardente. + +La jeune femme fit un geste d'effroi. + +--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents. + +--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis +las; je te veux. + +Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et +le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque: + +--Marions-nous, je serai à toi. + + + + +XVII + + +Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète. +L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en +lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau +à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel. + +Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut +peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable, +imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde. +Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya +même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez +un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit, +immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de +vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui +n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il +pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle. + +On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander +des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage. +Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter, +avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier, +d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait +gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se +disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par +l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à +la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette +et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il +resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes +sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il +lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les +allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une. +Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui +redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du +soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer +des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint +blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en +ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer +devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une +masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques +marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé +lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement, +en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il +devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, +lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le +remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant +brusquement devant lui. + +Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son +premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite +minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait +caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait +bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se +déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire, +par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait +s'expliquer cette crise subite de terreur. + +Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de +nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux +fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses +pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui +présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus +vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus, +dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon +bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. +Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses +raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie +aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son +mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à +tour pour et contre la possession de Thérèse. + +Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair +irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il +laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre +était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut +l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait +ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et +Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou. + +Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues, +marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce +boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis +la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et +déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu +de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée, +dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il +éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs +délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs +devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait +l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait +l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant, +prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche +craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte +s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche. + +Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux +fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les +rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit +escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta +vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle +m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa +l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta +un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre +du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait +passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui +fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit, +une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa +chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors, +doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il +remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se +dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé. + +Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il +y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure, +de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en +la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il +avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait +toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter +délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour +ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux +repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant +de peur. + +Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité +effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de +Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son +mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait +d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il +lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que +Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le +remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux +dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les +secousses devenaient de plus en plus violentes. + +Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en +lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant +d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau. + +--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne +sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui +à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit, +et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné +l'insomnie.... Dormons. + +Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller, +un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur. +La fatigue commençait à détendre ses nerfs. + +Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il +glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement +engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il +sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée +dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il +s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand +les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées +revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être +défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le +séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et +se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies +auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le +passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. +Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge +nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la +Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les +bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre +dans la blancheur des dents. + +Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une +sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en +se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir. + +Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement +le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la +langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le +conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut +encore le noyé qui lui ouvrit la porte. + +Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout +au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb +qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez +d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il +n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à +l'épouvante en le conduisant à la volupté. + +Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession +d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants. +Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours +il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il +refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même +itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec +une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé +s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir +et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le +réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son +désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir +oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de +nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, +Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve +sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le +brisait d'une épouvante plus aiguë. + +Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il +se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une +lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans +le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre. + +Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était +exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par +une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son +pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les +mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il +répétait: + +--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais +et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier +soir, si Thérèse avait couché avec moi.... + +Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa +un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à +celle qu'il venait d'endurer. + +Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce +bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs. +Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans +tous ses membres. + +--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se +vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire +que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être +croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au +plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère +à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus +l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure. + +Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice +était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de +sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête, +et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut +empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, +elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps, +Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des +aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise. + +--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers +suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses! + +Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, +besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit; +il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette +porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur +les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures. + +Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil +accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête, +lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait +brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette +lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant +des anxiétés intolérables. + +Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la +trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui. + +--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, +lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une +insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce +matin, elle était toute malade. + +Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans +doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson +nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de +l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se +conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient +s'unir contre le noyé. + + + + +XVIII + + +Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille, +pendant cette nuit de fièvre. + +La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après +plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La +chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait +songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des +secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle +s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et, +comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle +n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son +amant entre ses bras. + +Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme, +une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et +terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté +s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs +coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux +mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme +pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration +mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent +lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent +violemment l'un à l'autre. + +Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la +chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement +succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins +de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire +qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne +détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient +frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer +ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par +les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles +ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse +telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre. + +Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à +amener son mariage avec Laurent. + +C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants +tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de +montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de +Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils +arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce +qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités +du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier +Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette +idée venait d'eux et leur appartenait en propre. + +La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient +pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une +prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au +fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait +leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il +leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et +paisibles. + +S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester +séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie +les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des +pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait +encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des +hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu, +n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses +vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette +grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de +fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa +bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses +yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle +voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le +matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques +heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron +depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la +cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant, +au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon. +Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne +l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la +peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements +profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il +lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer +des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il +resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là, +accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il +regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre +blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre +humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues +traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la +lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y +débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le +même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras +ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de +Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte +chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine +pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et +alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair +brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient +haleter et frissonner, râler d'angoisse. + +Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs +cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient +plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils +n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du +mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse. + +C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils +éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures +d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons +égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir +tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils +retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons +premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite +les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime. +D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la +résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y +avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, +en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur +les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être, +cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante, +alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. +Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs +désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de +rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. +Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient +l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils +cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler +devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au +mariage. + +Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que +son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était +en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire, +elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit +détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par +les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs +semaines. + +Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et +à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver +que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être +parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le +prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le +paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que +l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que +cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses +cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction +du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans +femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. +D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait +à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui +était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses +réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien +faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser +Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à +lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son +crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par +l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner +comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion +seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de +prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un +assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable +de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui +revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de +tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant +lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait +son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il +boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une +femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs; +bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme +Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il +se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. + +A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et +lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres +avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un +nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la +veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait +beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait +toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait +toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa +gorge. + + + + +XIX + + +Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des +résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui, +au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière +voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme +joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle +parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans +rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle +répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait +ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des +étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences +écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée +sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme +Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde +que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette +enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce +dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les +faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint +à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de +la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce +du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune +femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir +de ses désespoirs muets. + +En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son +vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et +lui dit ses craintes. + +--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses +anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude, +et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute +chagrine. + +--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions +la guérir! + +--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce +s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis +bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux. + +La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement +Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en +elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive, +tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort, +il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce. +Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était +malade par besoin de mari. + +--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas +la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il +est bon, croyez-moi. + +Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils +était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom +de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue +maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au +fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, +il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, +quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea +malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée +d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les +délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés +lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne +et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était +pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à +vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des +dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse +et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis +que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie, +l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait +un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de +la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à +attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent +accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son +fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un +réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle +cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix +d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore +plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être +heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de +la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse. +La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de +chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait +de causer mariage avec sa nièce, ouvertement. + +Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son +éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement, +Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux +petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il +comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable +dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou +noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait +auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose, +ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de +Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux +asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en +sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage. +Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait +qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il +s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et +pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de +la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la +santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la +souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part, +il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements, +des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme. + +--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. +Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre +pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées! + +Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace +jusqu'à parler de Camille. + +--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre +ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, +depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, +rien ne la guérira. Il faut nous résigner. + +Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes +larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque +fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots, +elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son +pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et +d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire +pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette +des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple +et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de +ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les +rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait +sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il +rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il +frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il +disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce +jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à +l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné. +Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne +voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent +était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils, +lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle +essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse +infinie, elle l'aimait comme son propre enfant. + +Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à +manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant +avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un +instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son +rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près +l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, +se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant +Laurent: + +--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce +mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire. + +Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse +devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée +d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle +retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce +mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà, +elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait +les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un +étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse; +au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une +joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils +dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection +filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au +souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont +des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un +étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à +la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son +fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la +famille. + +Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos, +la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui +firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie +avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se +retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin, +puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il +allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant, +échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de +recommandations pressantes. + +Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme +très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage +entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait +comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait +commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire +de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un +consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au +jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin +et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il +feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme +une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir, +ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui +formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait, +croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait +d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du +jeudi toute leur ancienne joie. + +Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement +les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec +Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours, +allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la +questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui +avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle +n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage. +Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle +finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret +désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à +cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à +pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le +désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune +femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma +brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur +la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son +âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle +peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs, +entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse, +résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits. + +--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa +tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un +époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me +laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il +s'agit de votre bonheur. + +Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée +d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme +Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que +Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve +acceptait par simple abnégation. + +Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte +conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se +communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener +les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir +même. + +Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque +Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire +de police lui dit à l'oreille: + +--Elle accepte. + +Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux +impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant +quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux +qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup. +Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait +tous ses efforts pour retenir ses larmes. + +--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec +M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. + +La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa +couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit +dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. + +Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils +restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. +Le jeune homme reprit d'une voix hésitante: + +--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence +gaie et paisible? + +--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à +remplir. + +Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle: + +--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je +te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant +Thérèse. + +Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait +reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant +l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme +Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait: + +--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous +remerciera du fond de sa tombe. + +Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une +chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers +Thérèse, en disant: + +--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles. + +Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur +les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée +par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses +que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la +face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et +qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours. + +Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent. + +Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils +poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le +jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa +femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait +les mains et répétait: + +--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous +verrez le joli couple! + +Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature, +toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune +veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de +terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet +hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre. +En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout +était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la +noce. + +L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se +témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient +l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur +physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui +les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec +des bienveillances molles et reconnaissantes. + +Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son +père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, +qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en +quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il +voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un +sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre +toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta +singulièrement Laurent. + +Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan +de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa +nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se +dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon +coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien +à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours +son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs, +l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et +quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie, +devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste +assez pour être heureux. + +Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités +autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser +Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin. + + + + +XX + + +Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent +avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur +dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls, +ils se défendraient mutuellement contre le noyé. + +Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant +des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en +attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de +mariée. + +Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant +ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait +quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il +frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud +le soir. + +Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la +main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, +toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et +s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui +avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage. + +Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la +cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se +savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il +procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il +attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une +souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des +doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée +lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il +aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait +légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint +pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et +l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre +qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand +il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait +tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque +mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les +dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de +ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher +Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église. + +Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux +Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à +la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et +Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme +les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller. +Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner +partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit. + +Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude +calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils +prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet +lui-même. + +Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou +agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les +traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se +regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla +qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant. + +Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit +restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet +étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en +voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote +où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en +jaune, qui puait la poussière et le vin. + +Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs. +Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne +cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés +étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et +de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue +promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il +leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers; +d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la +monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des +yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils +tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient +entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs +épaules, une stupeur croissante les envahissait. + +Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air +contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils +mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des +machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une +même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient +mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les +étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait +encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient +franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un +obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se +rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques +heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi +cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient +au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter +loin de l'autre. + +Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les +entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils +rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants, +devant le monde. + +Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait +disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils +oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait +pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient +simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la +journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux. +Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien. +Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement +douloureuse. + +Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson +ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la +morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant +que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette +longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient +dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui +coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son +gilet. + +Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur +gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle, +son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de +Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce +triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de +Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois +qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit +cependant à se lever une fois. Il porta un toast. + +--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton +égrillard. + +Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement +pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé +qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme +un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux, +ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face. + +On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner +les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf +heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La +marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire, +devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la +tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent +son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme +avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant +Laurent se glisser dans la petite allée. + +Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. +Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée +faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas +la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses +plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour +joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et +Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière +dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il +tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement +les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à +la porte, comme un homme ivre. + + + + +XXI + + +Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un +instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air +inquiet et embarrassé. + +Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés +jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi +éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une +table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu +arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et +toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches +amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle +et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une +chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli +et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du +silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits +bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et +sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits +et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la +passion. + +Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le +menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle +ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une +camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous +l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule +passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux. + +Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet. +Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui +n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout +d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce +morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant +brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance +et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de +terreur et de dégoût. + +Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée. +Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. +Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et +alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. + +Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés +enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à +l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour +où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du +meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A +peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un +baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs +les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des +noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur +serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils +restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient +qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée, +et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour. +L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se +regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester +ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une +étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et +à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût +effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée +jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante. + +Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion +qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de +muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient; +ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face +l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et +de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des +imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et +joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un +assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux +coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair +morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible +et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les +souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour +ressusciter ses tendresses. + +--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu +de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte.... +Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous +allons pouvoir nous aimer en paix. + +Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie +sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, +n'écoutant pas. Laurent continua: + +--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit +entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le +lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve. + +Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui +balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage +duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle +regarda ce visage sanglant, et frissonna. + +Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet: + +--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et +nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir +de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là.... + +Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au +nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux +meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés +jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur +tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits +bruits secs dans le silence. + +Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de +s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait. +Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé +dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre +était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser +bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au +fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du +passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de +l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et +tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent +mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards +terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur +causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se +tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre +peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à +l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit +quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des +pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya +de parler de choses indifférentes. + +Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions. +Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à +une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la +chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous +la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite +porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des +roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort, +trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. +Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés; +ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des +étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face. + +Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient +des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils +cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient +invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du +passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et +muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. +Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient +pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange +silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des +roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait +parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute +sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à +une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se +souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient +ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre +chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils +prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase; +ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, +sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet +entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de +Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se +devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient +monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire +l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent +leur causerie. + +Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers +s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs +regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des +phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler +à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte +d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées +sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant, +qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux +entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué +Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos +membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus +visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la +chambre. + +Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur +première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus +un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les +moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre. +C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de +ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le +vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés +ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi +l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé +sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son +épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main +de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à +voix haute: + +--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer +Camille. + +Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un +moment sur le visage blanc de la jeune femme. + +--Oui, répondit-il d'une voix étranglée. + +Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils +étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût +subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le +silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement: + +--Paraissait-il avoir beaucoup souffert? + +Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter +une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec +violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse. + +--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou. + +Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se +renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle +regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait +d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit +cette tache, qui devint d'un rouge ardent. + +--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en +feu. + +La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et, +appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda +à son mari: + +--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure. + +Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au +contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant +un léger cri de douleur. + +--Ça, dit-il en balbutiant, ça? + +Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui. + +--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, +c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi. + +Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que +Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette +femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le +menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée +sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et +s'écria d'une voix suppliante: + +--Oh! non, pas là. Il y a du sang. + +Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les +mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda +vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête +fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui +appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, +il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse +s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait +sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle +s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait +pas prononcé une parole. + +Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant +du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait +fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse +s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait +souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le +briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second, +tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec +laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui +tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que +cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta +affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous +deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils +avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait +doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu, +la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se +fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes. + +Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait +revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein +d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime +était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une +dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant, +s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva +la tête. + +--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il +montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre +de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre +lui. + +--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure +peinte de son ancien mari eût pu l'entendre. + +--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient. + +--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le +prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le +décrocher. + +--Bien sûr, c'est son portrait.... + +Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il +oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces +teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le +tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un +fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et +l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux +blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui +rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta +un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis +il distingua le cadre, il se calma peu à peu. + +--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme. + +--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson. + +Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il +ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui, +longuement. + +--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher. + +--Non, non. + +--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur. + +--Non, je ne puis pas. + +Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, +se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle +s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau, +levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si +écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter +de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant: + +--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le +décrochera demain. + +Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le +portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher, +par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au +fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du +noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant, +assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de +rendre Laurent fou de terreur et de désespoir. + +Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la +tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte +de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du +portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur +l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait. + +--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par +là? + +La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une +sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la +chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant +tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus +sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois +avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils +n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. + +Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui +avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en +sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur +de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les +pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur +et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait +presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat +allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait +tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement +dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards +de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François: + +--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse. + +Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit +la tête. + +--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue +cette bête.... Elle a l'air d'une personne. + +Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui +parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les +plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat +était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que +cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre. +Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait +une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une +irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi +avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique +de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger, +et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu. + +Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent +reprit sa marche du lit à la fenêtre. + +C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se +coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir +les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient. +Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à +respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour +rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils +étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir +ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces +silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de +reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air +tranquille. + +Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid +pénétrant. + +Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se +sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le +vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les +épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le +lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse. + +--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce +soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer. + +Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond. + +--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des +nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as +troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être +gaie et de me pas m'effrayer. + +Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait. + +--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de +noces de Thérèse et de Laurent. + + + + +XXII + + +Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers +avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, +par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils +frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs +nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, +en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre +conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête +qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient. + +La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre +sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de +passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de +cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une +sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. +L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient +l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le +mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire; +les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé +tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence +ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu +celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux +d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains +organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, +qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à +tout l'individu. + +Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme +prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait, +buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence +journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui, +un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie, +sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements +que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait +pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une +sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie +plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une +existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut +brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette +existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses +joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à +ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors +eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent, +l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa +nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie +endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en +équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence +parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses +qui secouent les corps et les esprits détraqués. + +C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre, +comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel +individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti +éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les +circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, +l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en +exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses +nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle +l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie +intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait. + +Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités +et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience +n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre +regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre +ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il +avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait +de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse, +qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui +frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes +épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait, +dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à +sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des +crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, +qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de +sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte +d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était +réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se +convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs +se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait +absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de +Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout. + +Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. +Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre +mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des +désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans +l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il +s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient +éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle +ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la +première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était +développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la +passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, +elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits +l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se +montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues +remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à +genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en +lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent +s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante +commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec +brutalité. + +Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le +jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le +jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur +causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils +évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que +Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils +s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour +s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque +cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré +de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se +contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis +l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur +écoeurement et leur terreur. + +Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient. +Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille +riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y +avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils +tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un +siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon +lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des +noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et +railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se +tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils +n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes, +et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté +d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la +vision et lui donnaient des reflets rougeâtres. + +Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la +cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, +comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui +faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle +poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que +son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il +ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la +pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre. + +Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits +entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la +journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son +bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le +fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient +vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils +feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se +tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs +souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher +leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à +l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer +mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient +debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, +ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se +conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était +l'hypocrisie maladroite de deux fous. + +La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un +soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se +jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne +vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse +douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé +ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à +quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils +restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne +point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au +fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue; +alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout +au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre +de Camille. + +Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et +qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de +leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. +C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le +délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils +touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau +verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de +pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une +acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde +compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse. +Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras; +mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main +sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors +que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de +s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux. + +Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour +voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui +ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la +mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui +venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui +entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle. + +--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?... +Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure. + +Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. +Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard +du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, +n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une +crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une +rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom, +prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier +délirait. + +--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur +de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as +pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton +premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché +avec toi.... + +Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer +les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec +plus de violence, en se déchirant lui-même: + +--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière.... + +Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de +pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait +pas que nous l'avons jeté à l'eau. + +Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées. + +--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son +mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas +l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre +bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous +trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous +avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de +notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi. + +La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi +frémissant qu'elle. + +Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait +bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et +voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se +coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir +achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs +tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse +n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui +avait déjà pour mari un noyé. + + + + +XXIII + + +Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser +Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il +avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il +voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que +de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de +brutalité. + +En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses +insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme. +Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, +déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter +la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne +se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne +pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la +possédait. + +L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le +premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de +noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au +mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une +irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit +la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses +cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement +Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du +noyé, et la tira à lui avec violence. + +La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée +dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et +la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à +être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un +soulagement. + +Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et +l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se +touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils +poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser +entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des +lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant +leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. + +Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres +la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y +colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette +blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme +comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses +caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa +violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui +appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut +baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa +bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un +instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, +d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, +plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se +disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses +propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il +éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois +qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se +débattant dans l'horreur de leurs caresses. + +Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. +Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient +de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne +pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne +donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient +ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes +hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds +et imprimait au lit de violentes secousses. + +Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes +nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se +reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se +lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs +membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs +dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque +fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des +exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement +s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre +leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient, +ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils +reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient +tomber. + +Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent +à sangloter. + +Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe +du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. +Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille +s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son +impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la +fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre +ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen +suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils +n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou +qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait +de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid +du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils +versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce +qu'ils allaient devenir. + + + + +XXIV + + +Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de +Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne +gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un +grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus +présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque +semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que +la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux +épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec +l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune +veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou +ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir, +ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une +façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En +attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs +derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la +boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être +plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent +s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de +Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille, +ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient +autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances +désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup +de maître en mariant la veuve du noyé. + +Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée +triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de +nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent +en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes +plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour +eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille +n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été +chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies. +Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait, +les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils +devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les +recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit +mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur +petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un +en face de l'autre, au bruit sec des dominos. + +Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois +autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient +Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils +l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions +sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une +faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au +passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces +imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les +invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite +de soirées tièdes devant eux. + +Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque +sorte. + +Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent +s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son +calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol +de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente, +pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des +sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait +l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un +petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A +ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis +il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres +des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert +pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut, +les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent +se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces +souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il +cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui +moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait +pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens +de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à +Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la +Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme +courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac +plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il +arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à +attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les +autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût +alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il +rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait +pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du +passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de +la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les +quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement, +il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante +l'attendait. + +Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas +auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme +de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la +boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La +vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses +membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant, +nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui +l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la +tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps +de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du +plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se +mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se +désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats; +elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle +la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies. +Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à +rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la +prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à +l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était +assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme +vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle +goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout +d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle +s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces +quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension +de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour +souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne +s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond +d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, +elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait +dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, +parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se +laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui +lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait +à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant +surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle +cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble, +traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les +parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un +mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne +viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les +lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre +de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive; +elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où +grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle +se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir, +qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les +yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du +comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou, +avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un +étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute; +elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté, +souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique +une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une +transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au +fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre +heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de +nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte +fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa +gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être. + +Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes. +Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils +goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient +réunis, un malaise poignant les envahissait. + +C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui +frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient +durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à +demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et +causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à +son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle +souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets +d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses +paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et +silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles, +semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne +cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, +ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les +empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se +regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais +ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin, +dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement +qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même +le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à +manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au +fond d'un gouffre. + +A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées +du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient +s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie +n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir +l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils +rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de +l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à +mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se +grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils +souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les +jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle +serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la +salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme; +elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit, +quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle +montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, +ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces +d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si +bruyantes. + +C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient +rester face à face sans frissonner. + +Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme +Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son +fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à +balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux +autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle +devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller +cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs +mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne +mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son +fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus +échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante +commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en +deviendraient fous. + +Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui +leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux +petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de +garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de +zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les +soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que +la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur +chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés +qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les +avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille +francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une +pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout +attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la +paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque +jour. + +Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y +avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux +et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être +engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le +soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule, +et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur +visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de +les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils +cachaient instinctivement leurs maux. + +Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le +jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût +pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet +les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient +cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à +quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse +pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux +plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient +dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. +L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait +en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi +soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il +semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs +nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait +toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être +endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous. + +--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud. +Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils +se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là. + +Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et +Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf +entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel +éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille +couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur +visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement +leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie +en un masque ignoble et douloureux. + + + + +XXV + + +Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il +s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se +serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, +si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il +acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui +l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En +quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de +conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au +contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans +rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa +femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille +francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière, +conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le +contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à +Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, +il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, +bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour +contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec +le cadavre du noyé. + +Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa +démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine. +Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait +louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il +s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges +horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous +et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas +capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait +simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier. +Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point +que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. +Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son +consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à +comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et +serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la +regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le +refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son +complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas. +» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de +son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens +de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle +avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui +prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait +toujours à son avis. + +Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il +toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à +faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés +dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de +l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du +ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs +par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le +reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette +façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. +Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était +allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer +des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se +promettait bien de ne signer aucun papier. + +Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un +petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas +quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses +journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux +a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, +disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui +en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui, +Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore +davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la +peinture. + +Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une +sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le +plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large +fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le +plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient +pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant +en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans +une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y +apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur +pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de +cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du +lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un +brocanteur. + +Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. +Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le +divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore +devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis +il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage +pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait +jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait +pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il +refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il +n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée +du Louvre. + +Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de +Camille. + +L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, +il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des +modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier +de la nature. Il entreprit une tête d'homme. + +D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou +trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et +là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces +longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami +de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier +Salon. + +--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je +ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri. + +--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé. + +--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que +fais-tu maintenant? + +--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin. + +Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets +d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné +qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne +retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il +avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures +distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon +goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. + +--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier +l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A +quelle école es-tu donc? + +L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait +s'éloigner d'une façon brusque. + +--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son +ami, qui ne le quittait pas. + +--Volontiers, répondit celui-ci. + +Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait, +était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il +ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent, +qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie +de contenter sa curiosité. + +Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles +accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq +études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une +véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau +s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair. +L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à +cacher sa surprise: + +--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent. + +--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour +un grand tableau que je prépare. + +--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là? + +--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur? + +Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste, +et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en +silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais +elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles +annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la +peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si +pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il +se tourna vers l'auteur: + +--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de +peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne +s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui +semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il +ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme, +en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et +délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans +l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de +pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu +artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand +détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, +il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par +l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri, +frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et +poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il +menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la +maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était +secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange; +depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau +éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa +pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de +poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction +subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un +coup personnelles et vivantes. + +Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet +artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda +encore les toiles et dit à Laurent: + +--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont +un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes +elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne +l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau +avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des +physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela +ferait rire. + +Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant: + +--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je +vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut! + +Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque +son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude +avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher +sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il +revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les +contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui +mouillait le dos. + +--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils +ressemblent à Camille.... + +Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux +des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une +longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le +menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille +blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa +victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du +noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant +le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant +toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre +ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient +souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même +sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, +qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se +rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un +signe d'ignoble parenté. + +Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image +du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, +sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage +atroce dont le souvenir le suivait partout. + +Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les +figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que +ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une +étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se +leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il +mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des +portraits de sa victime. + +Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus +dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout +de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur +son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en +quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça +brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, +il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque +nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa +volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il +traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. +Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à +conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille, +grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. +L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des +têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains +coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits +couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il +était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors +Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des +profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit +qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il +finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et +les chats ressemblaient vaguement à Camille. + +Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un +coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. +Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais, +il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait +dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire. +Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules +de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et +épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut +d'un ridicule atroce et l'exaspéra. + +Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de +ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre +paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette +pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de +reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main +avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. + + + + +XXVI + + +La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la +paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, +toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. +Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et +Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui +semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au +secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était +devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se +trouvait frappée de mutisme et d'immobilité. + +Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui +tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut +roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la +pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle +ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse +profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre +devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les +entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra; +au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils +pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel +tête-à-tête. + +Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des +soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus +leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme +un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de +la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus; +par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. +Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger +devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre +de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par +jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la +lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait +parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils +ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore, +et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se +mouvoir et briller. + +Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la +lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse +devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle +insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de +compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie. +On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait +mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement +dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles +gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se +laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors +toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre; +Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient +du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les +eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée. + +Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs +mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner +ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à +secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans +son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était +lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre +délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui +qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle +habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à +comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques +jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et +demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il +lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors, +elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce +devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de +garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui +lui fit grand bien. + +Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin, +dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils +l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur +existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs +entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait +le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre +leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit +heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la +boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger +jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de +nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce +montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de +rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour +exalter les vertus de Thérèse et de Laurent. + +Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme +par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à +onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les +invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux +Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de +leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils +n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans +quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il +parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu +à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui +était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son +état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses, +riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par +l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces +hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les +petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide +et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les +gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et +Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils +croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre, +l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se +voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était +permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule. + +Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec +Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît +sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention +délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il +interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont +les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle +demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne +demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela +ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous +le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était +une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un +désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les +objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer +par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait +par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme +Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter: + +--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit +que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui. + +D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits +de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle +communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante +encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans +cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie +sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans +doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle +n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui +naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait +pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements, +une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était +comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se +réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous +du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans +entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme +Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, +mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait: + +--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer +quelque drame cruel au fond de cette morte. + +Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et +de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir +comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses. +Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis +qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans +révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les +douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement +les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue +enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, +à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester +bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. + +Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus +pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une +main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait, +ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient +défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de +sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que +ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait +du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides +passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était +plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce +visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut +s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle +mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son +âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent +la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec +amour par des regards pleins d'une tendre effusion. + +Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se +croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa +part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup +l'écrasa. + +Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine +lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre +contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle +les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient +Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils +laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par +tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant +laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique +comprit. + +Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une +telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis, +elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut +d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La +sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus +écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus +noirs et durs, pareils à des morceaux de métal. + +Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre +vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en +elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se +lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les +assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout +entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, +gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et +Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de +s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous +avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui +étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement +dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts +surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa +gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement +elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide +contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une +impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient +à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui, +bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit +sourd des pelletées de sable. + +Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle +sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était +désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses +dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds. +Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures +dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux +bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est +mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui +montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un +spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si +elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de +soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en +amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et +elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises, +ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des +passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus +tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement. +Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant +l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la +luxure. + +Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent, +et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère? +Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne +pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle +n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui +semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se +disait: « Je vais aller me briser au fond. » + +Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut +invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la +conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir +de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis. +Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse +qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et +tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un +bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle +descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à +un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir +pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait +son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se +répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne +trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir. + +Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec +égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous +l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute +la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en +elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être, +impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son +fils. + +Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie, +lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de +Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au +silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de +ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile. +Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une +ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer +par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un +spectacle poignant. + +Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée. + +--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante. + +Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se +baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra +qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un +effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre +sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait +cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le +ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un +paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par +l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée, +entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de +Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur. + +--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront +pas.... + +Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa +dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. +Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde +des bras de Laurent. + + + + +XXVII + + +Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à +faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni +l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par +humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le +silence. + +Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, +Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la +paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait +tout, elle pourrait donner l'éveil. + +--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit +doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde? + +--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre +soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable. + +--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle. +Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de +l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de +charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette +soirée.... + +Thérèse frissonna. + +--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez +de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante +dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle +dort. + +--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait +carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce +serait une excellente façon pour nous perdre. + +Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait +balbutier. + +--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces +gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien +aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la +chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite, +nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu +verras, tout ira bien. + +Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place +ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la +belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse +l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé +très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée. + +Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui +précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne +manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur +sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses +excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus +s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu +avec délices. + +Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait +fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour +dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne +pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait +disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans +sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en +présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle +allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien +morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté +étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, +à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, +inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de +la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la +toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer +l'attention. + +Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte, +blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras +en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. +Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains. + +--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite +les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose. + +Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le +labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde +sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait +parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. + +--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous +nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos.... +Hein! n'est-ce pas, chère dame? + +Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un +doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer +péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué +quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe: + +--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six. + +L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le +mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet +l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris, +et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire. + +--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille +amie. + +Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille. +Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé +un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en +s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne +pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières +lettres. + +--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle +vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... » +Achevez, chère dame. + +Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa +tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts +traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent +s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter +sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était +perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, +en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille. + +Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante. + +--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un +instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: « +_Thérèse et Laurent_... » + +La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant +sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut +achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les +galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter +lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet. +Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute +voix: + +--« _Thérèse et Laurent ont_... » + +Et Olivier demanda: + +--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants? + +Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point +d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse +avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main +fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et +retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair +inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. +Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et +Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous +le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. + +Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le +moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la +phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette +phrase: + +--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux +de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de +ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont +bien soin de moi. » + +Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de +son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se +montraient si bons pour la pauvre dame. + +--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a +voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses +enfants. Cela honore toute la famille. + +Et il ajouta en reprenant ses dominos: + +--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le +double-six, je crois. + +Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. + +La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa +main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, +maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne +voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen +de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. +Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller +rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se +sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du +tombeau. + + + + +XXVIII + + +Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses +de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta +lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère +pleins de menaces sourdes. + +La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes, +avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements +du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé +une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la +souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se +révoltaient et s'emportaient. + +Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien +qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une +existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face. +Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les +étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se +pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, +il leur prenait des envies de s'entre-dévorer. + +Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur +crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là +venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le +mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre +de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les +exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à +eux-mêmes, ils s'exécraient. + +Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le +châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix +intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire +de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les +secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils +devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à +l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans +l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se +souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de +luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils +avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point +pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur +corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec +terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils +n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement +sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés +ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet +embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se +roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais +ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur +coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure +croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à +l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils +s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir +moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en +s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations. + +Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers +cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs +roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs +blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre +volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu +d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus +supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. +Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère +impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon +étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup +grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au +lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une +simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises +de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le +noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher +la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient +jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des +coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire, +Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils +s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur +désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise, +au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe +éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de +la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et +ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors +seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs +querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner +le sommeil en hébétant leurs nerfs. + +Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, +les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. +Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses +yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son +martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les +faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle +descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle +avait appelés ses chers enfants. + +Les querelles des époux la mirent au courant des moindres +circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les +épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus +avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait +toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore. +Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours +l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle +était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le +premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait +davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux +laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient +le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait +le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit +devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses +oreilles avec plus de cruauté et d'éclat. + +Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard +sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait +sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire. + +--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien +qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux +qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me +gêner. + +Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. +Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur +venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils +se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils +redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux +ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils +imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils +avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs +hallucinations. + +Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes +accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un +d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc +effrayant. + +Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter, +trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède +lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche. + +--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse. + +--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent. + +--Cette eau est excellente. + +--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de +rivière. + +Thérèse répéta: + +--De l'eau de rivière.... + +Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir +lieu dans son esprit. + +--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et +qui pâlissait. + +--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le +sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué. + +--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je +l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre. + +--Moi! moi! + +--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire +avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que +tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me +soulage. + +--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille. + +--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et +l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. + +Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en +feu, lui cria dans la face: + +--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas: +« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée +dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi. + +--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai +fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. + +Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée +d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé, +de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur +Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui +faire confesser qu'elle était la plus coupable. + +Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les +regards fixes de Mme Raquin. + +--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée, +elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma +chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses +pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il +sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir +ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? +est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme, +ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche. + +--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination +désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent. + +--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat +terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir.... +Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi +comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait +connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé +tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais +le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre +lui et de le briser. + +--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as +pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, +qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais +fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus +folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais +trop de choses à te reprocher. + +--Qu'aurais-tu donc à me reprocher? + +--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes +abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout +cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde +ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage. + +Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage. + +--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. + +Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à +côté delà jeune femme. + +--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il +y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que +nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que +moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant +innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à +m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. +Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur +impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et +l'autre. + +Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit: + +--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que +tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te +tourmente. + +--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi +qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier. + +--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas +crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu +cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente! + +Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir +évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi; +ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper +eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels +efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, +à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser +sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne +parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient +parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient +des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des +démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, +la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, +sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient +le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se +faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir +avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien, +qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient +toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, +aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par +l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs +disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le +tapage les étourdissait un moment. + +Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la +paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait +dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de +Thérèse. + + + + +XXIX + + +Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne +sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé +tout haut devant Laurent. + +Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se +brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu +des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces +attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale. +Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre +le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois +sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les +guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un +coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue +femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de +se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta +dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver +quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de +chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas +cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut +ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le +meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines +dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant +des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse +s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir +au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté. +D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à +s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur +sans résistance. + +Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui +devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de +prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer +ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin +de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant +l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène +de remords qui la soulageait en l'affaiblissant. + +--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce. +Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne +me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui +me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous +pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos +pieds, écrasée par la honte et la douleur. + +Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du +désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle +prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt +plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, +obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et +de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait +qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son +monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses +propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle +descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en +sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de +remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller +encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par +jour. + +Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir +devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était +que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme +Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la +comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait +l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait +horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à +chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat +de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une +pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus +aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de +pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre; +certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus +écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa +cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de +crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment +inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient +dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle +crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de +supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de +défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait +devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas. + +Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour, +pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les +yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur +les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me +pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues +de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair +froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent +dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les +remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à +embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager. + +--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que +mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié.... +Je suis sauvée.... + +Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux, +lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait +avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps, +elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait +obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur +qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce. + +C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les +baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de +répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent +la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était +obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi +et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers +que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, +elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était +devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils +habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se +servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte +entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les +entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et +déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui +l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui +prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque +ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent +des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute +sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se +répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de +caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique +acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait. +Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en +face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour +la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste. + +Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme +Raquin, il la relevait avec brutalité: + +--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je +me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler. + +Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage +depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par +les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant +redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un +reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que +le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait +préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté +contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle +reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au +crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive, +et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités +ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient, +chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. + +--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables, +il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité.... +Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons +ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime +horrible. + +--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te +sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te +distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes +larmes. + +--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu +as pris Camille en traître. + +--Veux-tu dire que je suis seul coupable? + +--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. +J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute +l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y +réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie +désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la +vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de +regret. + +Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait +autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui +prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré. + +--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui +sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. + +Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées +le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait +bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause +commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se +soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle +avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de +ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir, +à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au +moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver +les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence, +il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la +folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre +par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire +d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude. +Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son +irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de +Camille, par étaler les vertus de sa victime. + +--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien +cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu +une mauvaise pensée. + +--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il +était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la +moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche +sans laisser échapper une sottise. + +--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu +as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; +Camille m'aimait et je l'aimais. + +--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans +doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je +me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant +que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair +comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te +fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. + +--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il +avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait +noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon +Dieu! mon Dieu? + +Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards +aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille +bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se +promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour +étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de +sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se +laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il +croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. +Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de +violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais +d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du +premier. + +--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais +qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre. + +Laurent haussait d'abord les épaules. + +--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être +pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je +l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un +assassin.... + +--Te tairas-tu! hurlait Laurent. + +--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh! +tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un +homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, +maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait +toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela +pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. + +--Te tairas-tu, misérable? + +--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au +prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute +si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit +baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés. + +Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse +étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par +terre et la serrait sous son genou, le poing haut. + +--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a +levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre! + +Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la +battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises, +il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle +goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle +s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage. +C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle +dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme +Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi +sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. + +L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse +avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout +haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement +avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et +regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un +prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait +telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille, +toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille. +Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette +torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même. +Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille +riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le +souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre, +qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit +sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se +servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait +toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse +lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse +heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver +une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force +d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était +servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son +cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire +taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. +Toutes leurs querelles se termineraient par des coups. + + + + +XXX + + +Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle +endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage +était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que +lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de +chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses +angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque +Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle +décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui +causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez +pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne +laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait +rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. + +Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières +forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui +introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait +au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa +tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour +lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même, +retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la +paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin +tenait bon. C'était une lutte odieuse. + +Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de +la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente. +Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il +souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait +mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens. + +--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon +débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera +plus là. + +Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme +Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent +ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes +et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle +n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment +de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans +la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide +lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance +qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du +silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par +l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien +dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie +cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine +satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les +aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore. + +D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin. +Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus +insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent. +Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à +toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de +leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu +d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et +souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer +et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser +l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et +tombant à la fois. + +La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils +avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque +repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse +semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne +pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point +rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait +impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une +sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la +fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui, +après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant +reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des +obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que +faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils +fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils +s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils +restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement +dans l'horreur de leur existence. + +Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi, +Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et +troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se +creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne +pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et +injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique, +un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui +traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir +au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier +Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que +la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait. + +Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une +sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de +venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau. +Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide +de Mme Raquin. + +Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta +moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle +avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt +les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des +banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se +surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait +ensuite sourire amèrement. + +Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique. +Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle +laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la +poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des +araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais +balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange +façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut, +battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la +sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait +descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni +d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente +qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir, +en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de +ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites +pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées +aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les +rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris +Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes, +pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages, +s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se +présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de +fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital +des quarante et quelques mille francs. + +Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne +savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, +non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la +boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, +éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite +femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un +sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq +heures auparavant. + +Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle +acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un +enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât +pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui +semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et +amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant +qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit +rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué, +comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se +laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une +fausse couche. + +De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui +semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les +mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures +fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait +dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et +par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours +se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances. +Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient, +sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et +l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent +prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il +s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son +être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où +aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et +forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier, +par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne +voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne. +Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie. +D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de +nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à +ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par +jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la +plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur +incroyable. + +L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il +ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue +Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il +pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il +se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le +long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris +de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son +atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain, +il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait +l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela +pouvait durer pendant des années. + +Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire +ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien, +d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. +Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre +la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il +était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses +raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer +au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en +lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs +et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de +brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il +souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées. +Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité +sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement. + +A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait +Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. + +Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait +de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments, +il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il +venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait +ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne +pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène +qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous +l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la +plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure +vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre +trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les +dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau +de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir +à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée +en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses +propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant +et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à +l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le +faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter, +dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à +Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de +le martyriser à l'aide de cette morsure. + +Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le +cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le +miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge, +sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, +il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais +le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait +une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa +lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe. + +Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans +des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller +avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups +de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le +soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré +François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de +l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la +vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux +ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts +sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui +voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de +véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à +table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long +silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les +regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il +pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat: +« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il +pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie +effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait +d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une +personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout +que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein +d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses +yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une +vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se +disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le +dénoncerait, si jamais il parlait un jour. + +Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au +comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute +grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la +peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses +joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se +retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il +lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de +son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y +cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute +la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine +brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin +pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse +eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres, +dans l'ombre, sous les fenêtres. + +Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains +changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme. + +Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin +des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait +devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence +égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le +remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un +autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à +calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain, +comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa +consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas +la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée, +elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta +jusqu'à quatre et cinq fois par semaine. + +Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le +remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait +maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui +parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle +l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le +querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il +aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir +ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne +l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un +prêtre ou à un juge d'instruction. + +Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante +signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au +dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la +suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau. +Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des +révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la +bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge. + + + + +XXXI + + +Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un +marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face +du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient +sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la +jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne +rentrerait sans doute que le soir. + +Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en +allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit +qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée +de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la +maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du +passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois, +il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à +longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon +provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa +jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses +jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue +Mazarine. Laurent la suivit. + +Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu +renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée +de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de +l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait +quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne +pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il +se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du +commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire. +Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il +trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le +creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté +sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable +agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir, +traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle, +pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait +se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait +faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui +donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la +jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où +elle allait comme on va au supplice. + +Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse +se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue +Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et +d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna +familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit +servir une absinthe. + +Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui +l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se +pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de +leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes, +les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, +qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras +arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la +place, sous une porte cochère. + +Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du +jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit +jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une +maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés, +regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une +fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du +jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La +fenêtre se ferma avec un bruit sec. + +Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement, +rassuré, heureux. + +--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. +Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est +diablement plus fine que moi. + +Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se +jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. +Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se +sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme +le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang +et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre +homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait +qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que +cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à +ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il +l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme. + +Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui +venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait +presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle +se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un +dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce +qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de +trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le +vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées. + +Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait +quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands +moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme, +il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il +attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand +elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage +du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal +rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans +les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle +chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée. + +Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent +posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille +francs. + +--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous +mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout +droit à la misère. + +--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux +de l'argent. + +--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de +mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma +dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te +nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu +n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile! + +--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille +francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même. + +Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler. + +--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il +y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour +manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge. +Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes +dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou.... +Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un.... + +Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il +se contenta de répondre: + +--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant. + +Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de +Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre: + +--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. + +Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux +fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante: + +--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait +rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait +prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive +malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai +besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer +notre tranquillité. + +Il eut un étrange sourire et continua: + +--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot. + +--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu +n'auras pas un sou. + +Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se +fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent +ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement +qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre +au commissaire de police du quartier. + +--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable. +Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux. +Voilà tout. + +--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse +que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu +n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je +n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire. + +Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier. + +--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent +descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il +leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes +qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi +pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils +virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la +guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur +être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter +aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien +révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant +deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à +parler et à céder. + +--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent. +Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant +vaut-il que je te le donne tout de suite. + +Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au +comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait +toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce +soir-là. + +Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta +les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il +découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions +fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à +s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le +grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse +l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de +l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la +luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à +l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a +l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter +ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la +débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait +Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses +de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa +souffrance pour s'y habituer et la vaincre. + +De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle +vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait +un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et +s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent, +une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts +profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la +comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels +garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et +tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs +physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui +procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais +brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle +restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de +ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant +qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée +qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et +les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse. + +Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, +ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils +comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche +n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses. +Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage, +ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient +tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui +les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne +impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés +ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte +serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine +devint de la rage furieuse. + +Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris +duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la +méfiance acheva de les rendre fous. + +Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande +des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée +fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient +pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste, +l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire +de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur +colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils +s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils +s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le +silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le +courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se +menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier +et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de +parler et de chercher la paix dans le châtiment. + +A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du +commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent +qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se +livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se +décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des +insultes et des prières ardentes. + +Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches. + +Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le +logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs +soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent +dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient +vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant +souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se +quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les +plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse +descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne +causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant +les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de +lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les +invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards +suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à +quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens +compromettants. + +Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage. + +Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver +d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier +crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre +goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous +deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux +voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur +pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de +Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet +comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse, +parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et +qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida +qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons. + +La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils +prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, +sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences +probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent +assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils +obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas +livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant +d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un +second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une +contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se +disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à +l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à +vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui +restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent +connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait +Mme Raquin. + +Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses +anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste +célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait +fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les +appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé +au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau +sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de +grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait +dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui +foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison +qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit +visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il +vola le petit flacon de grès. + +Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire +repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, +et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du +buffet. + + + + +XXXII + + +Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités +continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté +toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie. +Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus +agréables. + +Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses +douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand +intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par +moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son +visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux +récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient +pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux +phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain +respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie +ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de +l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie +de dominos. + +Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les +jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule +fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité +énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se +jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y +entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie +d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme. +Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la +Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse +expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux +invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait +reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le +ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et +d'amour. + +La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se +cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face +des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater +un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements, +elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. +Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de +l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour. +Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister +au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de +repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui +briseraient Thérèse et Laurent. + +Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps, +faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put +en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les +invités se levèrent vivement. + +--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à +s'en aller. + +--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui +me couche à neuf heures d'habitude. + +Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. + +--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les +honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien. + +Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un +geste emphatique: + +--Cette pièce est le Temple de la Paix. + +Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à +Thérèse: + +--Je viendrai demain matin à neuf heures. + +--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que +l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée. + +Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités +jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main. +Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de +soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute +la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets +en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent +silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements +convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour +ne pas la laisser tomber. + +Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre +la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit, +d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que +tout fût prêt. + +Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les +yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence: + +--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait +sortir en sursaut d'un rêve. + +--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme +si elle avait eu grand froid. + +Elle se leva et prit la carafe. + +--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre +naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta +tante. + +Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. +Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y +mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était +accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et +cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa +ceinture. + +A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un +danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils +se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et +Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis +de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques +secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée +devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en +retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement +leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et +horreur. + +Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec +des yeux fixes et aigus. + +Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise +suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles +comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et +d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans +parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils +mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au +souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés +d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. +Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face +du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à +moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un +éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une +consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, +sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de +Camille. + +Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et +manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés +de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze +heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les +contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant +de regards lourds. + + +FIN + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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If you are not located in the United States, +you will have to check the laws of the country where you are located +before using this eBook. + +Title: Thérèse Raquin + +Author: Émile Zola + +Release date: February 1, 2005 [eBook #7461] + Most recently updated: December 9, 2024 + +Language: French + +Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team + + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + +ÉMILE ZOLA + +THÉRÈSE RAQUIN + + + + + +I + + +Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le +passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de +la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et +deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, +descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le +couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse. + +Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une +clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans +le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de +brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles +gluantes, de la nuit salie et ignoble. + +A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, +laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des +bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont +les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les +vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les +marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les +boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans +lesquels s'agitent des formes bizarres. + +A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille +contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites +armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis +vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une +horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie +dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous, +délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en +acajou. + +Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, +comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices. + +Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend +pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé +par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et +droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des +ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des +paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant +dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits +enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en +courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, +c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une +irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne; +chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, +sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers +regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent +devant leurs étalages. + +Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et +carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages +sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber +autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent +disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un +véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, +des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie +souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les +marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que +les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement, +dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur +un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce +qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur +la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier +flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes +jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre +à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux. +La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous +son châle. + +Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une +boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par +toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et +longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des +vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en +caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines +profondes, tapissées de papier bleu. + +Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un +clair-obscur adouci. + +D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle +tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de +mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. +Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet +de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de +loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité +transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient +des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. +Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur +mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la +mousseline. + +De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros +pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes +blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les +dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de +papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de +tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et +fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. +Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que +la poussière et l'humidité pourrissaient. + +Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de +rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre +vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait +vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et +sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux +minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait +au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui +se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur +mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une +épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et +paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient +laissé des bandes de rouille. + +Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la +boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un +escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre +les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de +cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. +La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées, +serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux +tapage de couleurs. + +D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une +jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en +sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage +gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros +chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. + +Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années +lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, +chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe +rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un +enfant malade et gâté. + +Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la +boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré +suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre +chaque barreau de la rampe. + +En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait +dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche +était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un +buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table +ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière +une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de +la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. + +La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se +retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. +Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde +porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une +allée obscure et étroite. + +Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant +ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les +persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande +muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus +de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, +muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence +dédaigneuse. + + + + +II + + +Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de +vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette +ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la +prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette +vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs +qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette +somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, +ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était +fait une existence de paix et de bonheur tranquille. + +Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le +jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close +et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier +menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les +fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts +de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, +s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, +entre son fils Camille et sa nièce Thérèse. + +Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit +garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une +longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les +fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte +de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour +lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses +soins, par son adoration. + +Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des +secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa +croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des +mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette +faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie +avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait +donné la vie plus de dix fois. + +Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit +les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe +et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une +connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit +des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à +trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle +savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le +tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une +faiblesse de plus en lui. + +A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa +mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de +commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit +inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus +calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail +d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes +additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, +la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement +qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le +marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle, +entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme +parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants +réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par +besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui +avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le +plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part, +au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les +moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection +attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une +occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le +soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa +cousine Thérèse. + +Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, +lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine +Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait +d'Algérie. + +--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa +mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. + +La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans +resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette +fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était +née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande +beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de +naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il +partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit +tuer en Afrique. + +Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes +tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut +soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que +prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par +le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le +feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les +paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même; +elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de +bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts +et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle +avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des +muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui +dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, +pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste +brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques +ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime +débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps +maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles, +légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois, +elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur +lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. + +Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la +petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements +de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit, +reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond +d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid +suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements +terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, +auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des +silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand +elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui +montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de +crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa +poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta +de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui +plaisait. + +Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures +souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant +élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une +existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe, +au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les +yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle +restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le +soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des +rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle +s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors +elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se +questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les +flots. + +Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante; +son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de +l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil, +songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait +seule par moments la paix de cet intérieur endormi. + +Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait +résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en +moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait +un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle +comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une +garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs +tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans +bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils +comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté. + +Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un +jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue +ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la +famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: « +Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient +patiemment, sans fièvre, sans rougeur. + +Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres +désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa +cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, +sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une +camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à +l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il +la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait +pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces +moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en +riant d'un rire nerveux. + +La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. +Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait +pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses +lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne +pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait +toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse +devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que +disait Mme Raquin. Camille s'endormait. + +Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. +Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des +révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries +qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la +provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa +cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une +sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se +précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à +terre. Il avait peur. + +Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage +arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa +mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa +tante, puis l'embrassa sans répondre un mot. + +Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche +de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce +fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le +lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore +sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse +gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant +de calme. + + + + +III + + +Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère +qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se +récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y +changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la +menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice. + +--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai +épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. +C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu +sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois. + +Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille +bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une +existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le +jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne +suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se +remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. +Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait +fait le plan d'une vie nouvelle. + +Au déjeuner, elle était toute gaie. + +--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à +Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous +remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela +nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te +promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi. + +--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était +qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait +être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir, +lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des +manches de lustrine, la plume sur l'oreille. + +Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle +obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine +de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait +ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même +paraître savoir qu'elle changeait de place. + +Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une +vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes +qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se +débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un +peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le +tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, +ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. +Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que +ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix +modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le +loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents +francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies, +calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer +sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices +du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins +journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle +laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. + +Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une +perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de +quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et +obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses +souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages +inappréciables. + +--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons +heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le +passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants.... +Va, nous ne nous ennuierons pas. + +Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se +réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la +vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la +famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour, +elle s'installait au passage du Pont-Neuf. + +Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, +il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. +Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de +peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, +monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues, +sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La +jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle +était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle +s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, +ne pouvant pleurer. + +Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses +rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un +remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait +l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en +affirmant qu'un coup de balai suffirait. + +--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable.... +D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai +pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous +ne vous ennuierez pas. + +Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, +s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se +disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, +le soir, il se coucherait de bonne heure. + +Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en +désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le +comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna +de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait +chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, +demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle +proposait une réparation, un embellissement quelconque: + +--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très +bien, nous n'avons pas besoin de luxe. + +Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu +d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir +sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, +elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle. + +Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le +moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui +le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il +entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait +cent francs par mois. Son rêve était exaucé. + +Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et +se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les +poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. +Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait +jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les +trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. +Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les +échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces +grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi. +Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il +comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête +pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le +Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop +pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, +suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures +de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres +ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se +remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant +des passants, des voitures, des magasins. + +Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté +les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de +vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui +causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire +du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_, +de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il +croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à +écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il +s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse +pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au +fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence. + +Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer +oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait +d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à +faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une +abnégation suprêmes. + +Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient +régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du +quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait +pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec +des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait +mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus +bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa +clientèle. + +Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille +ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme +sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre +humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre +devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et +chaque matin la même journée vide. + + + + +IV + + +Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On +allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une +bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse +histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé +dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une +gaieté folle. On se couchait à onze heures. + +Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de +police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans +la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi +établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour +aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu +perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et +vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents +francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie +dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin. + +Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de +police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. +Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, +sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et +maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de +trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il +était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de +sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid +qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la +sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite +femme. + +Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer +d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis +et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la +besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait +un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait +un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine +d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint +chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa +visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage +du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, +mécaniquement, par un instinct de brute. + +Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin +allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu +de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le +buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se +rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, +l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait +au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait +Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand +la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille +vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans +son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après +chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois +minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs. + +Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle +prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait +apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait +les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour +elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, +afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude +sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait +les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une +sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes +ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des +dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait +une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes +de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux +ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient +les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et +insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute +pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse +ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures +grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois +des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un +caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant +les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de +la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs +jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse +inexprimable. + +On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le +tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait +l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait +rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle +servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle +s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps +possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus +avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique +calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette +rêverie grave qui lui était ordinaire. + +Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son +absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la +salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, +cherchait sa femme du regard. + +--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu +pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. + +La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en +face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires +écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa +chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas +voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle. + + + + +V + + +Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand +gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste +familier. + +--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu +ce monsieur-là? + +La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses +souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air +placide. + +--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit +Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du +côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école +avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle +qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. + +Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva +singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait +vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de +souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était +assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il +promenait autour de lui des regards calmes et aisés. + +--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare +du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous +sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si +important, cette administration! + +Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en +pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse +machine. Il continua en secouant la tête: + +--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze +cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a +appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous. + +--Je veux bien, répondit carrément Laurent. + +Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme +Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore +prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu +un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle +contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une +rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face +régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards +sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle +s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses +genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être +énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de +paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et +précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des +muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et +ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à +sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient +son cou de taureau. + +Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, +pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme +répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants: + +--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te +rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? + +--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant +Thérèse en face. + +Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme +éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea +quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller +rejoindre sa tante. Elle souffrait. + +On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son +ami. + +--Comment va ton père? lui demanda-t-il. + +--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a +cinq ans que nous ne nous écrivons plus. + +--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité. + +--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est +continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège, +rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes +ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il +veut tirer parti même de ses folies. + +--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus +étonné. + +--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait +semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze +cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes +camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi +de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant. +Nous fumions, nous blaguions tout le jour... + +La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. + +--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su +que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs +par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé +alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme +j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à +tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un +de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire. + +Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de +conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au +fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs +très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps +puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une +oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu +bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans +remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue +quelconque. + +La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée +de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un +métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à +manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de +voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur +des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le +père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait +déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il +se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une +journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le +disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut +qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers +essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan +voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal +bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne +paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas +outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta +réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier +dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou +cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont +les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances +brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva +cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en +brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait +pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement: +il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous +n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac. + +Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce +garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une +secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son +ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. +Il questionna Laurent. + +--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré +leur chemise devant toi? + +--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui +était devenue très pâle. + +--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire +d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester +tout bête. + +Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait +attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des +lueurs rouges montèrent à ses joues. + +--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois +que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art, +seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse +qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine +superbe, des hanches d'une largeur.... + +Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La +jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir +mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres +entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle +était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait. + +Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre +retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et +voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, +et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. + +Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, +s'adressa brusquement à Camille. + +--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. + +Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta +silencieuse. + +--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau +à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux +heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. + +--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec +nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire. + +Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier +et Suzanne arrivèrent derrière eux. + +Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il +détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, +selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction +d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un +inconnu sans quelque froideur. + +Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut +plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya +la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même. + +Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle +resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de +rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas +d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires +gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa +personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte +d'angoisse nerveuse. + + + + +VI + + +Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les +Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un +petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce +cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui +s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres +carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant +de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se +traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie +où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui +coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, +flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était +tiède. + +La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite +charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions +amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand +l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là, +assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir +aidé Camille à fermer la boutique. + +Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait +commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on +fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans +la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair. + +Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec +soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin, +roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres +primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une +académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait +à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette +de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des +pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait +des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon. + +A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient. +Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait +venir. + +Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la +chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le +comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à +regarder peindre Laurent. + +Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait +et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait +cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme +attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se +retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui +plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son +extase recueillie. + +Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de +longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non, +devenir l'amant de Thérèse. + +--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je +le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me +mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle, +muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se +voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire. + +Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son +ami. Puis il continuait: + +--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne +sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du +Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans.... +Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un +autre? + +Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la +Seine d'un air absorbé. + +--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première +occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. + +Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. + +--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, +la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais +peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. + +Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête +pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles +d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter +l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à +le faire. + +Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas; +mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait +à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. +L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. +D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits; +l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point +laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille +liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites: +Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément +quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se +fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant. +La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et +engageante. + +Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la +première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans +l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses +jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin +le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui, +l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique. + +Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse +restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait +point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour +une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait +le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble +et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre. + +Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de +pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le +portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques +violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus +éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui, +exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille +ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant +convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus +frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il +avait un air distingué. + +Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher +deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la +boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse. + +Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant +elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il +examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, +Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être +plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec +Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes. + +Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme +contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres +sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, +et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le +carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux +et brutal. + + + + +VII + + +Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, +fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent, +ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité +eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur +situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites. + +Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut +décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix +nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues +auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée +qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de +l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin, +en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient +réussir. + +Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité +brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et +calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si +hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un +congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. + +Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La +marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de +l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune +ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre. +Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit +et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds +heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait +une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le +seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en +jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. +Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle +une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement +lavée. + +Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette +femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en +arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des +sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée, +elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux +luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était +belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa +figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient +de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se +tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et +âcre. + +Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se +jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe, +elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille +dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme +puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de +la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une +violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines, +se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque +vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur +souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient. + +Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal +à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une +telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, +à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse +l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. +Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le +lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se +demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui +donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez +lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir +Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et +toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance +physique que lui causait ce spectacle devint intolérable. + +Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du +Pont-Neuf. + +A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas +encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des +moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait +désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses +désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent. + +Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, +allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les +circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu +son être entier, expliquant sa vie. + +Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur +sa poitrine, et, d'une voix encore haletante: + +--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été +élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais +avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur +fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne +voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec +lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je +ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon +pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer +comme je t'aime. + +Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine +sourde: + +--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont +recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré +l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand +air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans +la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que +ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé +à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les +instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les +sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des +dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées +que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie +devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes +membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je +faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la +petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à +peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée +toute vive dans cette ignoble boutique. + +Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, +elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits +battements nerveux. + +--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue +mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils +m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas +comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux, +j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie +morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête, +j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je +songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet +affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma +chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me +battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais +déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, +au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute +docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante. +Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, +toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre. + +La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de +Laurent. Elle ajoutait, après un silence: + +--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai +pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me +faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts +s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce +que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour +lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec +lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi +plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me +répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas +jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais +les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des +nuits terribles.... Mais toi, toi.... + +Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans +les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou +énorme.... + +--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la +boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis +livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela +est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre +le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette +chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta +vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se +tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que +j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue, +je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour +traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang +me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte +de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me +retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens +quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je +respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je +paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je +sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes +lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me +prendre dans tes bras.... + +Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. +Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et +glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité +sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus +fougueuses. + +La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle +n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans +l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, +mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, +pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se +reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait +carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les +commencements, Laurent s'effrayait. + +--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de +tapage, Mme Raquin va monter. + +--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est +clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? +elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle +monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. + +Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas +encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, +l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de +ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à +deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le +danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison. +Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette +pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur +amour, dans une tranquillité incroyable. + +Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût +malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en +haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte +de la chambre qui donnait dans la salle à manger. + +Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, +montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son +gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il +faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, +dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme: + +--Tiens-toi là... ne remue pas. + +Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur +le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec +des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis +elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante. + +Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant +le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait +sous le jupon blanc. + +--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma +fille? + +Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix +dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la +laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans +faire de bruit. + +Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence +passionnée. + +--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien +ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas. + +Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle +était comme folle, elle délirait. + +Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu +de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les +deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les +paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique. + +--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il +comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait +drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il +sait de belles histoires sur notre compte.... + +Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la +jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit +un frisson lui courir sur la peau. + +--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, +me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait: +«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se +sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me +dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux; +ils ne troubleront plus ma sieste.» + +Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle +allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules +des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, +la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y +avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient +éclater de rire cette tête d'animal empaillé. + +Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de +Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait +peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait +au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les +premiers baisers de la jeune femme. + + + + +VIII + + +Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. +D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était +prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant +mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour +toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait +ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour +les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs +du passé. + +Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au +sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les +quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils +s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à +venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la +porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises, +fumant et crachant, comme s'il était chez lui. + +La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la +jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait +des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille +riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des +monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un +jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa +froideur pour Laurent. + +Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami +du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un +pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des +jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa +position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il +tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas +ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de +son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le +protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait +une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui +n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est +qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence +l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur +de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la +découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, +comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. +De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes +désintéressées et goguenardes. + +Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de +jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie +savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze +ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté +implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser +sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent +entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres +plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle +n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans +éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle +trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle +n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses +désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et +il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser +Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle +n'était pas une bête et qu'elle avait un amant. + +Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne +comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, +quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se +trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa +nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et +en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier +neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles +de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent. + +La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour +cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la +femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils +faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se +protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de +la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et +souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de +Thérèse. + +C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre +transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se +serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille +riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du +lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en +égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection; +il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes +serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide, +mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille +qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances +qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de +leur amitié. + +Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies +bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y +avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son +visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des +raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était +dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de +Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion +folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène +brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle +trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper +avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière +cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se +vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure, +devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte +d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette +comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les +baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des +ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. + +Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se +levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, +ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant, +étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de +l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle +retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait +avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de +passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. + +Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce +jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas +manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence, +être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les +radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours +les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps +de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme +se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient +d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le +jeu de dominos. + +C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs +rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille +accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme +s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois +même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par +une sorte de fanfaronnade. + +Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les +amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait +plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore, +avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence. + + + + +IX + + +Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir +auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui +signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé +des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait +une seule fois. + +Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son +pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage +courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment +expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille +fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme: + +--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me +refuse toute nouvelle permission de sortie. + +Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples +explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration +brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses +voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de +rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute +au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne +savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune +femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de +parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe, +le voir à tout prix. + +Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse. +Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire; +l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une +exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les +embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une +obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses +muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion +éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait +inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des +instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme. +Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il +serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses +tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son +insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses +fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence, +il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de +commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec +ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée +peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de +cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. + +Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre +de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son +amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du +soir. + +Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il +était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après +le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait +déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle +déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente +demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course +longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas, +ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité. + +La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui +étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des +moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit +une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé. +Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent, +penché sur la rampe, qui l'attendait. + +Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, +tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et +s'appuya contre le lit, défaillante.... + +La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs +du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le +taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit +l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être +sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait +pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit +en disant d'une voix lente: + +--Il faut que je parte. + +Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. + +--Au revoir, reprit-elle sans bouger. + +--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour +reviendras-tu? + +Elle le regarda en face. + +--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne +reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer. + +--Alors il faut nous dire adieu. + +--Non, je ne veux pas! + +Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus +doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise: + +--Je vais m'en aller. + +Laurent songeait. Il pensait à Camille. + +--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il +nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser, +l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin? + +--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la +tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a +qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous; +ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais. + +Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant +contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine. + +--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière +avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous +tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends? + +--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante. + +Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit +de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe +rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et +qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle +prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. + +--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force +de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt; +dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de +moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? + +--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains +tremblantes montaient le long de sa taille. + +--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte. + +Elle se tordait les bras. Elle reprit: + +--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je +vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici.... +C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je +désire te faire une existence heureuse. + +Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent. + +--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si +ton mari mourait.... + +--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse. + +--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous +jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie! + +La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son +amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres. + +--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est +dangereux pour ceux qui survivent. + +Laurent ne répondit pas. + +--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. + +--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, +je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous +les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu +comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. + +Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton +caressant: + +--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons +heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si +nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que +je travaille à nos félicités. + +Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir. + +--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer +entière, à toute heure, quand je voudrai? + +--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te +plaira. + +Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha +avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde +et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui +s'éloignaient. + +Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se +coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou +étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui +semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme; +elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs +de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras +que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui; +il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma +pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, +cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu +sombre que le châssis taillait dans le ciel. + +Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de +Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de +la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il +ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa +nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver +l'assassinat dans les emportements de l'adultère. + +Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il +étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux +baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie, +énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière +elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait +les avantages qu'il aurait à être assassin. + +Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, +le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait +peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries, +vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au +contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme +Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se +plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant +et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la +réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre +Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. + +Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à +portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme +lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait +bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de +faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait +aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa +place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen +excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet +expédient rapide. + +Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face +moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il +prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums +légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant +passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se +demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la +respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur +le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les +souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la +clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat. + +Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas +un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui +fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte +d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple +disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant; +tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop +lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de +vivre calme et heureux. + +Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le +fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa +envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, +il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de +plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le +tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une +régularité sereine. + +Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la +pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir +conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de +chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles +qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux +et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant +qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une +heure sur un trottoir à attendre un omnibus. + +Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. +Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance. +Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette +face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. +Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing +fermé dans cette bouche. + + + + +X + + +Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique +tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle +bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. +D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait +Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin +choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait +s'endormir dans une sorte de fièvre sourde. + +Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus +immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait +que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui +adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence +parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, +disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur +de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur +est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » + +Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la +rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le +soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles +et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de +désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans +Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y +avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. +Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette +fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur +épaisse et âcre. + +Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient +les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils +auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, +collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains +pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se +demandaient rien autre chose, ils attendaient. + +Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille +Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands +sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses +anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres +aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille +écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face +effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou +le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait. + +Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat +dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en +hochant la tête: + +--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que +d'assassins échappent à la justice des hommes! + +--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la +rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas? + +Olivier se mit à sourire d'un air de dédain. + +--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les +arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné. + +Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son +secours. + +--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance +bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je +ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. + +Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. + +--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton +vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a +des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils +échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père? + +--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à +Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on +assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé +en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur +le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être +notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant +chez lui. + +Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il +croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il +était enchanté d'avoir peur. + +--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah +bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une +histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, +pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après, +comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. +C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous +voyez bien que les coupables sont toujours punis. + +Grivet était triomphant, Olivier ricanait. + +--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison? + +--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché +de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de +dominos. + +Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme +continua, en s'adressant à Michaud: + +--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des +meurtriers qui se promènent au soleil? + +--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire. + +--C'est immoral, conclut Grivet. + +Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés +silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet. +Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, +ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et +ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des +cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons +imperceptibles à la peau de Laurent. + + + + +XI + + +Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse +à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La +jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique, +elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait +sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements, +des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il +aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues, +un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec +lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, +sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, +traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un +pareil homme au bras. + +Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au +bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour +un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières +pressantes. + +--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a +tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller +dans la foule.... + +Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux. +Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui +interdisaient toute longue marche. + +D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils +allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un +des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande +débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus +volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein +air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles +vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les +amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille. +Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière, +se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les +souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa +robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement +son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions. +Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours +Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. + +Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen +vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis +longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait, +des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air. + +Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il +faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il +fallait profiter des derniers rayons. + +Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des +effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et +quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen +en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de +poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs +aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras +de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle, +tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir. +Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le +cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied +les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les +balancements de hanches de sa maîtresse. + +Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un +bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils +passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles +tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les +pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits, +innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les +branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient +ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et +les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au +désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière +silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine +gronder. + +Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les +pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, +venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au +milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en +découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat +ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son +ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait +changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, +des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries. + +Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le +soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner. +Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis, +fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé +son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières +closes, feignait de sommeiller. + +Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les +lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il +baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les +parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant +son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une +chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de +Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au +fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre +et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme +qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir, +déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un +obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les +jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la +bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un +mouvement. Laurent crut qu'elle dormait. + +Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la +jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et +luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur +mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient +un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, +elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle. + +Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si +muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les +plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs +cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands +yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le +pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait +légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on +apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une +grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton +grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête +renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel +le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à +chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble. + +Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il +allait, d'un coup, lui écraser la face. + +Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la +tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang. + +Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, +au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la +jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là +un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la +police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement +pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime, +comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté +l'histoire. + +Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air +stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin +d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour +lui. + +Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une +paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. +Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il +secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut +dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de +feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en +cassant les petites branches devant eux. + +Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les +sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des +filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant; +des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec +leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque +chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait +sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les +arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté +pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur +pénétrante. + +Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent, +riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait +les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre +côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois +pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle +s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari. + +--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille. + +--Si, répondit-elle. + +--Alors, en route! + +Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle +ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle +d'anxiété. + +Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un +restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, +dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de +cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans +chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les +minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les +garçons en montant faisaient trembler l'escalier. + +En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les +odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait +sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de +guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les +feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les +taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens +allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard +de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de +Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air +calme. + +Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de +gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau +tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la +main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de +voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales +avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. +Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des +étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner +en leur jetant des plaisanteries grasses. + +Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du +soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur +transparente. + +--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier, +garçon, et ce dîner? + +Puis, comme se ravisant: + +--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade +sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de +faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à +attendre. + +--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a +faim. + +--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que +Laurent regardait avec des yeux fixes. + +Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils +retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de +retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le +prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque +dont la légèreté effrayait Camille. + +--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un +fameux plongeon. + +La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A +Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était +enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades +d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre +deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un +rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les +enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le +bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité. + +--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles +toujours. + +Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière. +Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il +plaisanta, pour faire acte de courage. + +Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son +amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse: + +--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi... +Je réponds de tout. + +La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au +sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. + +--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. + +Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle +tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater +en sanglots et de tomber à terre. + +--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle +qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... + +Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les +bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un +regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un +coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans +la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot +quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur. + +Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les +eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait +de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine +Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les +cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes. +On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs +traînaient. Il faisait froid. + +Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. + +En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux +rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges +bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel +semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus +douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent +dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La +campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir +avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des +souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant +des linceuls dans son ombre. + +Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait +avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes +branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres +devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule; +la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches +brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux. + +Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête +au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière. + +--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de +piquer une tête dans ce bouillon-là. + +Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives +avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en +serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu +renversée, attendait. + +La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit, +s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles, +les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la +Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre. + +Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis +éclata de rire. + +--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là... +Voyons, finis; ta vas me faire tomber. + +Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit +la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit +pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une +main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se +défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la +barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. + +--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante. + +La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot +qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les +yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur +le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette. + +--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait. + +A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se +détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au +fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte. + +Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la +gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre +bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras +vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, +folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les +enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de +souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de +celui-ci lui emportèrent un morceau de chair. + +Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois +sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds. + +Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot +pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse +évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber +dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau, +appelant au secours d'une voix lamentable. + +Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de +l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un +malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse +qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se +désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha +Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en +pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les +canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. + +--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre +garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous +sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons +chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme... + +Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou +trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident. + +--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une +barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre +petite femme, elle va avoir un beau réveil! + +Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent +Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout +Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le +racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée +stationnait devant le cabaret. + +Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur +garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son +évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots +déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre +comédie qui venait de se jouer. + +Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des +maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour +apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements +possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de +Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre +son rôle. + +Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille. + + + + +XII + + +Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à +Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de +l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, +l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se +fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures +du soir. + +Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie +d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection, +dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer +lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui +répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il +craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la +douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât +médiocrement au fond. + +Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits +pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de +l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de +fatigue. + +--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que +faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point +osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. + +Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards +droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée, +dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. +Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui +l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la +stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près +de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le +coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de +surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, +sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux +Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération, +d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait +les yeux au ciel. + +--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu, +l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça, +tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette +mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de +venir nous chercher... Nous allons avec vous... + +Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et +son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails +de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase. + +Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf, +Michaud arrêta Laurent. + +--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu +brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un +malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne +devons la lui dire... Attendez-nous ici. + +Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée +d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se +mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute +paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il +regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour +voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande +demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid. + +Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez +un pâtissier et se bourra de gâteaux. + +Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré +les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il +vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son +fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de +désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son +vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique. +Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en +arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là +étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement +profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne +l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle +sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et +muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont +leur égoïsme souffrait. + +Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la +Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le +voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort +penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle +l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans. +Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide +et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes +couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins, +quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout +cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme +Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait +mourir, étranglée par le désespoir. + +Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la +mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en +toute hâte à Saint-Ouen. + +Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient +enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide +rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le +sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte +d'accablement lugubre. + +Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils +trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le +traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte +fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche, +craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti +d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les +lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant +de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle +se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait +autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient +passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent +luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, +horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau +limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang. + +Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un +mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à +sangloter. + +--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre +bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. + +En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui +verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis +de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé +supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les +canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres +circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient +tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père +avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de +tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la +véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de +police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de +faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à +l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux +racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse +mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne +manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et +qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements. + +Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui +pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime +lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il +agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance. +L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses +paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la +certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines +avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime, +et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de +l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le +long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent +la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle +d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il +avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était +couchée dans la chambre, en haut. + +--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à +Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la +ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre. + +En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se +laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme +entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux +tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante. +Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la +laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle +descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. + +Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence +parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui +prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre +flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa +poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la +garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main +trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des +caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les +paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se +meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse +que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par +leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie +bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le +furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids +écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau. + +Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les +premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement: + +--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à +attendre... Souviens-toi. + +La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour +la première fois depuis la mort de son mari. + +--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère +comme un souffle. + +Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla, +cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à +un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à +peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout +s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son +taudis de la rue Saint-Victor. + +Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes +et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de +ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le +pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des +sensations rapides de volupté. Il flânait. + +Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était +là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre +tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La +pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre +était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise. +Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte +mettaient en lui. + +Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres +et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son +sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage. + + + + +XIII + + +Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. +L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il +se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente +qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix +heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un +fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la +douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il +lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa +chair. + +Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant +miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou +rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée, +la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de +sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui +s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd +et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille. +Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre +donnait à sa face une grimace atroce. + +Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la +blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il +s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à +l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses +collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un +véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer +d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout +fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur +l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si +facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts. + +Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille +n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien +mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un +acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait +inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans +doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des +ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. + +Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se +rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires. +Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les +frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit +jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur +les dalles. + +Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée +l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité +des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants +à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs +des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait. +Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur +les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, +blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans +la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes +sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques +lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité +du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des +pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements +et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait. + +Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. +Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres +gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à +reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient +par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était +comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps, +il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les +noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies, +des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en +face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des +grimaces horribles. + +Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis +quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les +chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau +courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait +sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez +s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La +tête du noyé éclata de rire. + +Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une +brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa +victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce +corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de +cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses +peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré +lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son +être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la +salle. + +Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il +respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait +alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la +mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et +grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des +femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues, +tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient. +Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, +large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et +gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande +délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait +la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane +vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait +comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre +par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses +regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux. + +Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le +va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. + +La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se +payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est +ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour +ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les +dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant +entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a +un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent +des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou +sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que +la Morgue est réussie, ce jour-là. + +Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate +qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en +allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils +trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics +d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant +sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des +charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres +troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui +tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence +frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des +vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par +désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des +moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand +nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, +les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage, +lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage +d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple, +hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises, +traînant nonchalamment leur robe de soie. + +Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à +quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses +narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand +mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et +ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour +d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un +cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un +grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un +échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts, +une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame +l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, +s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa +voilette, regarda encore, puis s'en alla. + +Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à +quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant +les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et +promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se +poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils +apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les +jeunes voyous ont leur première maîtresse. + +Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les +cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de +chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point +qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme +il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en +face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, +la tête levée, les yeux entr'ouverts. + +Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant +détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait +seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de +peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant +cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, +gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, +toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux. + +Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa +face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient +conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et +boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait; +elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières +levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées +vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout +de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette +tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était +restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un +tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait +que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des +épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes +noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de +lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, +plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds +tombaient. + +Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si +épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure +maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un +tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze +cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce +pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la +dalle froide. + +Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le +tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement +sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai +fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait, +l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction. + +Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de +reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent +remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent, +tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime +et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre. + + + + +XIV + + +La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours. +Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus +humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de +la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière +les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de +Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un +calme sinistre. + +Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de +bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la +jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable. + +Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur +lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur +son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant +elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un +grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle +demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond +du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle +pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre +voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille +et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et +muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la +couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les +pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, +allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur, +penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à +faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements +d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès +qu'une voix la tirait de son abattement. + +Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit, +rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses +cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains +au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta +sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de +larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits +comme vide de chair. Elle était vieillie. + +Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle +lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se +reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait +ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut +habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa +ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans +prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et +entra chez Mme Raquin. + +L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand +Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune +veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux +femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une +anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de +mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, +et, prenant Thérèse par le cou, s'écria: + +--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille! + +Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la +veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse +demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs. +Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était +restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au +rôle terrible qu'elle avait à jouer. + +Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle +lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille +mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa +nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre +la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient. +Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant +plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle +regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle +l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui +disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde. + +Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put +voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre +vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner +dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient +autour d'elle. + +Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle +craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle +descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur +chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce +jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine. + +A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son +calme noir. + + + + +XV + + +Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il +restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une +demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face. +La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme +un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle +l'accueillait avec une bonté attendrie. + +Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et +Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien +commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient +reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils +arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort. +Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée. + +On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne, +se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde +se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la +boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée +dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait +une place vide, la place de son fils. + +Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un +air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus +dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille. + +--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère +impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous +rendrez malade. + +--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet. + +--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement +Olivier. + +--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. + +Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses +larmes: + +--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez +bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous +attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la +partie. Hein! qu'en dites-vous? + +La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être +eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses +yeux, encore toute secouée. + +Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées +sous ses paupières l'empêchaient de voir. + +On joua. + +Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave +et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les +soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait +besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander +pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques +personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face. + +La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une +beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards +et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse. +Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur. + + + + +XVI + + +Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures +s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de +plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette +stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les +commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence +nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il +faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en +marquer toutes les phases. + +Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé. +Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des +soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait +après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir +en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un +jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de +valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les +honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui +charmaient la vieille mercière. + +Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de +son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus +souriante, plus douce. + +A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction +nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une +expression étrange de douleur et d'effroi. + +Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais +ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent +furtivement un baiser. + +Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses +de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces +désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se +brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une +jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs +embrassements. + +Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre +d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin, +impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur +appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais +l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils +restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans +frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient +meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se +rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se +dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. +Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte +de malaise en sentant leur peau se toucher. + +D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi +indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur +attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur +abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils +prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de +leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise +qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du +châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à +reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout +étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se +cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but, +n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient +leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les +calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était +creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le +passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement +heureux en les liant pour toujours. + +Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait +certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se +détendaient. + +La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne +sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui +exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se +croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au +milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui +plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de +cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui +montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle +resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette +muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les +cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un +cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant, +tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se +disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un +homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien +qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un +frisson de désir. + +Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures, +elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée +en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait +le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens +qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient. +Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle +n'avait eu que des actes et des idées d'homme. + +Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un +étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait +plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté +pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier, +Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une +semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle +compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais, +bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle +ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle +se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il +avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures. + +Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les +héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la +lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une +sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. +L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba +dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la +secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins +d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt +elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même, +tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans, +en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle +entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui +voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans +l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur, +elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier, +elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors +elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision +cruelle. + +De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de +fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme +soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec +étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait +s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu +son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le +surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un +assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui +montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait +pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou +le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant +lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se +retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des +défaillances d'épouvante le prenaient. + +--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de +caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine, +avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était +à refaire, je ne recommencerais pas. + +Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais. +Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps, +tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, +n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit +ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé +modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, +il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain +par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas +le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et +fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait +à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le +visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était +heureux. + +Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait +parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus +tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage +avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il +aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il +flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du +passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant. + +Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien +ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé +pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait +envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un +lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme +était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche +haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, +allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était +assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son +ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation. +Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un +an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à +l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser +tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure; +elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle +gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait +nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette +femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un +objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en +santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la +pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus +heureux. Voilà tout. + +Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait +de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie +et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant +elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de +caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où +il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses +troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre +sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de +ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se +liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou. +D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les +angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui. + +Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut +la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de +quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas +se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont +l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit +qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le +crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui +seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre +deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter +un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et +se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son +corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. +D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et +d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui +appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne +l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et +jalousie. Ces idées battaient dans sa tête. + +La fièvre le reprit. + +Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche, +cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus +chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé; +seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté, +et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses +nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées +entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse +avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui +sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait, +s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards. + +Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après +une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent, +en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage. + +--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il +d'une voix ardente. + +La jeune femme fit un geste d'effroi. + +--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents. + +--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis +las; je te veux. + +Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et +le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque: + +--Marions-nous, je serai à toi. + + + + +XVII + + +Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète. +L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en +lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau +à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel. + +Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut +peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable, +imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde. +Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya +même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez +un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit, +immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de +vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui +n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il +pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle. + +On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander +des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage. +Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter, +avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier, +d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait +gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se +disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par +l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à +la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette +et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il +resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes +sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il +lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les +allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une. +Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui +redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du +soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer +des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint +blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en +ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer +devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une +masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques +marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé +lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement, +en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il +devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, +lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le +remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant +brusquement devant lui. + +Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son +premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite +minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait +caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait +bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se +déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire, +par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait +s'expliquer cette crise subite de terreur. + +Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de +nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux +fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses +pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui +présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus +vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus, +dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon +bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. +Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses +raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie +aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son +mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à +tour pour et contre la possession de Thérèse. + +Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair +irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il +laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre +était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut +l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait +ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et +Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou. + +Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues, +marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce +boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis +la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et +déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu +de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée, +dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il +éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs +délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs +devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait +l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait +l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant, +prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche +craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte +s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche. + +Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux +fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les +rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit +escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta +vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle +m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa +l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta +un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre +du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait +passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui +fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit, +une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa +chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors, +doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il +remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se +dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé. + +Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il +y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure, +de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en +la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il +avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait +toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter +délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour +ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux +repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant +de peur. + +Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité +effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de +Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son +mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait +d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il +lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que +Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le +remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux +dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les +secousses devenaient de plus en plus violentes. + +Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en +lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant +d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau. + +--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne +sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui +à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit, +et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné +l'insomnie.... Dormons. + +Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller, +un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur. +La fatigue commençait à détendre ses nerfs. + +Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il +glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement +engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il +sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée +dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il +s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand +les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées +revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être +défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le +séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et +se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies +auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le +passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. +Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge +nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la +Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les +bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre +dans la blancheur des dents. + +Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une +sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en +se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir. + +Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement +le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la +langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le +conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut +encore le noyé qui lui ouvrit la porte. + +Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout +au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb +qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez +d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il +n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à +l'épouvante en le conduisant à la volupté. + +Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession +d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants. +Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours +il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il +refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même +itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec +une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé +s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir +et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le +réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son +désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir +oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de +nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, +Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve +sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le +brisait d'une épouvante plus aiguë. + +Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il +se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une +lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans +le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre. + +Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était +exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par +une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son +pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les +mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il +répétait: + +--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais +et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier +soir, si Thérèse avait couché avec moi.... + +Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa +un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à +celle qu'il venait d'endurer. + +Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce +bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs. +Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans +tous ses membres. + +--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se +vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire +que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être +croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au +plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère +à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus +l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure. + +Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice +était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de +sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête, +et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut +empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, +elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps, +Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des +aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise. + +--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers +suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses! + +Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, +besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit; +il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette +porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur +les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures. + +Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil +accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête, +lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait +brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette +lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant +des anxiétés intolérables. + +Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la +trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui. + +--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, +lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une +insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce +matin, elle était toute malade. + +Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans +doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson +nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de +l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se +conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient +s'unir contre le noyé. + + + + +XVIII + + +Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille, +pendant cette nuit de fièvre. + +La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après +plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La +chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait +songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des +secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle +s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et, +comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle +n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son +amant entre ses bras. + +Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme, +une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et +terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté +s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs +coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux +mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme +pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration +mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent +lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent +violemment l'un à l'autre. + +Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la +chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement +succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins +de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire +qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne +détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient +frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer +ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par +les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles +ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse +telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre. + +Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à +amener son mariage avec Laurent. + +C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants +tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de +montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de +Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils +arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce +qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités +du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier +Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette +idée venait d'eux et leur appartenait en propre. + +La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient +pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une +prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au +fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait +leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il +leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et +paisibles. + +S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester +séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie +les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des +pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait +encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des +hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu, +n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses +vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette +grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de +fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa +bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses +yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle +voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le +matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques +heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron +depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la +cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant, +au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon. +Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne +l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la +peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements +profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il +lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer +des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il +resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là, +accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il +regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre +blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre +humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues +traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la +lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y +débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le +même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras +ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de +Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte +chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine +pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et +alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair +brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient +haleter et frissonner, râler d'angoisse. + +Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs +cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient +plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils +n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du +mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse. + +C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils +éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures +d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons +égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir +tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils +retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons +premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite +les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime. +D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la +résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y +avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, +en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur +les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être, +cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante, +alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. +Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs +désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de +rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. +Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient +l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils +cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler +devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au +mariage. + +Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que +son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était +en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire, +elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit +détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par +les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs +semaines. + +Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et +à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver +que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être +parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le +prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le +paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que +l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que +cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses +cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction +du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans +femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. +D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait +à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui +était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses +réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien +faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser +Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à +lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son +crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par +l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner +comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion +seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de +prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un +assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable +de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui +revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de +tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant +lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait +son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il +boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une +femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs; +bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme +Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il +se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. + +A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et +lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres +avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un +nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la +veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait +beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait +toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait +toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa +gorge. + + + + +XIX + + +Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des +résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui, +au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière +voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme +joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle +parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans +rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle +répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait +ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des +étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences +écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée +sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme +Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde +que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette +enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce +dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les +faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint +à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de +la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce +du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune +femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir +de ses désespoirs muets. + +En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son +vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et +lui dit ses craintes. + +--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses +anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude, +et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute +chagrine. + +--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions +la guérir! + +--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce +s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis +bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux. + +La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement +Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en +elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive, +tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort, +il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce. +Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était +malade par besoin de mari. + +--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas +la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il +est bon, croyez-moi. + +Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils +était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom +de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue +maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au +fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, +il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, +quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea +malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée +d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les +délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés +lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne +et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était +pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à +vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des +dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse +et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis +que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie, +l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait +un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de +la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à +attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent +accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son +fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un +réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle +cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix +d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore +plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être +heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de +la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse. +La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de +chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait +de causer mariage avec sa nièce, ouvertement. + +Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son +éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement, +Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux +petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il +comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable +dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou +noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait +auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose, +ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de +Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux +asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en +sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage. +Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait +qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il +s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et +pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de +la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la +santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la +souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part, +il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements, +des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme. + +--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. +Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre +pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées! + +Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace +jusqu'à parler de Camille. + +--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre +ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, +depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, +rien ne la guérira. Il faut nous résigner. + +Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes +larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque +fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots, +elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son +pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et +d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire +pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette +des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple +et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de +ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les +rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait +sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il +rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il +frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il +disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce +jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à +l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné. +Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne +voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent +était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils, +lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle +essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse +infinie, elle l'aimait comme son propre enfant. + +Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à +manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant +avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un +instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son +rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près +l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, +se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant +Laurent: + +--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce +mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire. + +Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse +devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée +d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle +retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce +mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà, +elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait +les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un +étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse; +au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une +joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils +dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection +filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au +souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont +des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un +étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à +la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son +fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la +famille. + +Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos, +la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui +firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie +avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se +retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin, +puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il +allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant, +échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de +recommandations pressantes. + +Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme +très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage +entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait +comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait +commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire +de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un +consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au +jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin +et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il +feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme +une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir, +ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui +formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait, +croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait +d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du +jeudi toute leur ancienne joie. + +Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement +les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec +Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours, +allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la +questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui +avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle +n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage. +Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle +finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret +désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à +cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à +pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le +désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune +femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma +brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur +la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son +âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle +peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs, +entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse, +résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits. + +--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa +tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un +époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me +laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il +s'agit de votre bonheur. + +Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée +d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme +Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que +Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve +acceptait par simple abnégation. + +Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte +conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se +communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener +les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir +même. + +Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque +Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire +de police lui dit à l'oreille: + +--Elle accepte. + +Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux +impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant +quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux +qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup. +Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait +tous ses efforts pour retenir ses larmes. + +--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec +M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. + +La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa +couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit +dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. + +Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils +restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. +Le jeune homme reprit d'une voix hésitante: + +--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence +gaie et paisible? + +--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à +remplir. + +Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle: + +--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je +te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant +Thérèse. + +Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait +reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant +l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme +Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait: + +--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous +remerciera du fond de sa tombe. + +Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une +chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers +Thérèse, en disant: + +--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles. + +Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur +les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée +par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses +que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la +face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et +qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours. + +Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent. + +Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils +poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le +jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa +femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait +les mains et répétait: + +--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous +verrez le joli couple! + +Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature, +toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune +veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de +terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet +hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre. +En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout +était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la +noce. + +L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se +témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient +l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur +physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui +les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec +des bienveillances molles et reconnaissantes. + +Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son +père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, +qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en +quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il +voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un +sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre +toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta +singulièrement Laurent. + +Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan +de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa +nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se +dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon +coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien +à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours +son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs, +l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et +quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie, +devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste +assez pour être heureux. + +Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités +autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser +Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin. + + + + +XX + + +Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent +avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur +dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls, +ils se défendraient mutuellement contre le noyé. + +Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant +des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en +attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de +mariée. + +Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant +ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait +quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il +frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud +le soir. + +Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la +main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, +toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et +s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui +avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage. + +Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la +cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se +savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il +procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il +attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une +souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des +doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée +lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il +aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait +légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint +pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et +l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre +qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand +il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait +tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque +mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les +dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de +ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher +Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église. + +Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux +Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à +la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et +Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme +les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller. +Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner +partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit. + +Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude +calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils +prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet +lui-même. + +Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou +agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les +traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se +regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla +qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant. + +Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit +restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet +étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en +voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote +où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en +jaune, qui puait la poussière et le vin. + +Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs. +Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne +cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés +étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et +de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue +promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il +leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers; +d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la +monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des +yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils +tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient +entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs +épaules, une stupeur croissante les envahissait. + +Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air +contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils +mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des +machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une +même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient +mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les +étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait +encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient +franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un +obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se +rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques +heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi +cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient +au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter +loin de l'autre. + +Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les +entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils +rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants, +devant le monde. + +Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait +disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils +oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait +pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient +simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la +journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux. +Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien. +Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement +douloureuse. + +Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson +ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la +morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant +que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette +longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient +dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui +coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son +gilet. + +Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur +gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle, +son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de +Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce +triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de +Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois +qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit +cependant à se lever une fois. Il porta un toast. + +--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton +égrillard. + +Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement +pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé +qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme +un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux, +ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face. + +On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner +les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf +heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La +marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire, +devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la +tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent +son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme +avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant +Laurent se glisser dans la petite allée. + +Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. +Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée +faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas +la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses +plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour +joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et +Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière +dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il +tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement +les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à +la porte, comme un homme ivre. + + + + +XXI + + +Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un +instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air +inquiet et embarrassé. + +Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés +jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi +éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une +table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu +arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et +toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches +amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle +et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une +chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli +et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du +silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits +bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et +sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits +et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la +passion. + +Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le +menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle +ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une +camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous +l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule +passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux. + +Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet. +Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui +n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout +d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce +morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant +brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance +et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de +terreur et de dégoût. + +Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée. +Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. +Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et +alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. + +Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés +enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à +l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour +où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du +meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A +peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un +baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs +les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des +noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur +serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils +restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient +qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée, +et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour. +L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se +regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester +ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une +étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et +à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût +effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée +jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante. + +Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion +qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de +muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient; +ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face +l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et +de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des +imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et +joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un +assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux +coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair +morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible +et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les +souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour +ressusciter ses tendresses. + +--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu +de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte.... +Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous +allons pouvoir nous aimer en paix. + +Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie +sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, +n'écoutant pas. Laurent continua: + +--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit +entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le +lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve. + +Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui +balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage +duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle +regarda ce visage sanglant, et frissonna. + +Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet: + +--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et +nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir +de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là.... + +Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au +nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux +meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés +jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur +tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits +bruits secs dans le silence. + +Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de +s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait. +Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé +dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre +était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser +bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au +fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du +passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de +l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et +tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent +mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards +terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur +causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se +tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre +peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à +l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit +quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des +pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya +de parler de choses indifférentes. + +Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions. +Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à +une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la +chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous +la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite +porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des +roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort, +trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. +Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés; +ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des +étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face. + +Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient +des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils +cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient +invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du +passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et +muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. +Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient +pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange +silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des +roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait +parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute +sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à +une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se +souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient +ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre +chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils +prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase; +ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, +sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet +entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de +Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se +devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient +monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire +l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent +leur causerie. + +Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers +s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs +regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des +phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler +à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte +d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées +sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant, +qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux +entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué +Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos +membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus +visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la +chambre. + +Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur +première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus +un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les +moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre. +C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de +ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le +vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés +ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi +l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé +sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son +épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main +de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à +voix haute: + +--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer +Camille. + +Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un +moment sur le visage blanc de la jeune femme. + +--Oui, répondit-il d'une voix étranglée. + +Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils +étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût +subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le +silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement: + +--Paraissait-il avoir beaucoup souffert? + +Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter +une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec +violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse. + +--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou. + +Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se +renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle +regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait +d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit +cette tache, qui devint d'un rouge ardent. + +--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en +feu. + +La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et, +appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda +à son mari: + +--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure. + +Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au +contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant +un léger cri de douleur. + +--Ça, dit-il en balbutiant, ça? + +Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui. + +--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, +c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi. + +Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que +Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette +femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le +menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée +sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et +s'écria d'une voix suppliante: + +--Oh! non, pas là. Il y a du sang. + +Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les +mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda +vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête +fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui +appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, +il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse +s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait +sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle +s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait +pas prononcé une parole. + +Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant +du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait +fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse +s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait +souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le +briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second, +tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec +laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui +tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que +cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta +affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous +deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils +avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait +doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu, +la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se +fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes. + +Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait +revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein +d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime +était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une +dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant, +s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva +la tête. + +--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il +montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre +de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre +lui. + +--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure +peinte de son ancien mari eût pu l'entendre. + +--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient. + +--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le +prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le +décrocher. + +--Bien sûr, c'est son portrait.... + +Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il +oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces +teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le +tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un +fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et +l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux +blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui +rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta +un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis +il distingua le cadre, il se calma peu à peu. + +--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme. + +--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson. + +Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il +ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui, +longuement. + +--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher. + +--Non, non. + +--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur. + +--Non, je ne puis pas. + +Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, +se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle +s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau, +levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si +écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter +de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant: + +--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le +décrochera demain. + +Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le +portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher, +par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au +fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du +noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant, +assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de +rendre Laurent fou de terreur et de désespoir. + +Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la +tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte +de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du +portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur +l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait. + +--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par +là? + +La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une +sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la +chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant +tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus +sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois +avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils +n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. + +Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui +avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en +sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur +de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les +pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur +et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait +presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat +allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait +tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement +dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards +de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François: + +--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse. + +Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit +la tête. + +--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue +cette bête.... Elle a l'air d'une personne. + +Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui +parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les +plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat +était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que +cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre. +Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait +une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une +irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi +avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique +de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger, +et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu. + +Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent +reprit sa marche du lit à la fenêtre. + +C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se +coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir +les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient. +Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à +respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour +rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils +étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir +ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces +silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de +reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air +tranquille. + +Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid +pénétrant. + +Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se +sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le +vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les +épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le +lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse. + +--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce +soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer. + +Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond. + +--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des +nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as +troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être +gaie et de me pas m'effrayer. + +Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait. + +--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de +noces de Thérèse et de Laurent. + + + + +XXII + + +Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers +avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, +par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils +frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs +nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, +en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre +conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête +qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient. + +La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre +sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de +passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de +cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une +sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. +L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient +l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le +mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire; +les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé +tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence +ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu +celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux +d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains +organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, +qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à +tout l'individu. + +Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme +prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait, +buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence +journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui, +un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie, +sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements +que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait +pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une +sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie +plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une +existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut +brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette +existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses +joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à +ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors +eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent, +l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa +nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie +endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en +équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence +parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses +qui secouent les corps et les esprits détraqués. + +C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre, +comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel +individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti +éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les +circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, +l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en +exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses +nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle +l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie +intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait. + +Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités +et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience +n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre +regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre +ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il +avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait +de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse, +qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui +frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes +épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait, +dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à +sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des +crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, +qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de +sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte +d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était +réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se +convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs +se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait +absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de +Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout. + +Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. +Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre +mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des +désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans +l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il +s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient +éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle +ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la +première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était +développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la +passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, +elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits +l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se +montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues +remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à +genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en +lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent +s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante +commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec +brutalité. + +Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le +jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le +jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur +causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils +évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que +Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils +s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour +s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque +cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré +de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se +contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis +l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur +écoeurement et leur terreur. + +Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient. +Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille +riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y +avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils +tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un +siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon +lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des +noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et +railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se +tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils +n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes, +et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté +d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la +vision et lui donnaient des reflets rougeâtres. + +Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la +cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, +comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui +faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle +poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que +son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il +ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la +pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre. + +Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits +entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la +journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son +bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le +fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient +vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils +feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se +tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs +souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher +leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à +l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer +mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient +debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, +ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se +conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était +l'hypocrisie maladroite de deux fous. + +La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un +soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se +jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne +vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse +douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé +ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à +quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils +restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne +point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au +fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue; +alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout +au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre +de Camille. + +Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et +qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de +leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. +C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le +délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils +touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau +verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de +pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une +acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde +compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse. +Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras; +mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main +sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors +que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de +s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux. + +Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour +voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui +ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la +mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui +venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui +entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle. + +--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?... +Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure. + +Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. +Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard +du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, +n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une +crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une +rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom, +prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier +délirait. + +--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur +de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as +pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton +premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché +avec toi.... + +Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer +les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec +plus de violence, en se déchirant lui-même: + +--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière.... + +Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de +pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait +pas que nous l'avons jeté à l'eau. + +Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées. + +--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son +mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas +l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre +bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous +trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous +avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de +notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi. + +La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi +frémissant qu'elle. + +Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait +bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et +voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se +coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir +achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs +tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse +n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui +avait déjà pour mari un noyé. + + + + +XXIII + + +Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser +Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il +avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il +voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que +de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de +brutalité. + +En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses +insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme. +Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, +déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter +la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne +se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne +pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la +possédait. + +L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le +premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de +noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au +mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une +irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit +la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses +cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement +Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du +noyé, et la tira à lui avec violence. + +La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée +dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et +la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à +être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un +soulagement. + +Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et +l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se +touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils +poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser +entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des +lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant +leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. + +Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres +la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y +colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette +blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme +comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses +caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa +violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui +appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut +baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa +bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un +instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, +d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, +plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se +disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses +propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il +éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois +qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se +débattant dans l'horreur de leurs caresses. + +Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. +Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient +de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne +pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne +donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient +ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes +hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds +et imprimait au lit de violentes secousses. + +Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes +nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se +reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se +lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs +membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs +dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque +fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des +exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement +s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre +leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient, +ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils +reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient +tomber. + +Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent +à sangloter. + +Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe +du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. +Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille +s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son +impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la +fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre +ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen +suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils +n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou +qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait +de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid +du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils +versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce +qu'ils allaient devenir. + + + + +XXIV + + +Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de +Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne +gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un +grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus +présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque +semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que +la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux +épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec +l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune +veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou +ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir, +ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une +façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En +attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs +derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la +boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être +plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent +s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de +Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille, +ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient +autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances +désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup +de maître en mariant la veuve du noyé. + +Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée +triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de +nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent +en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes +plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour +eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille +n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été +chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies. +Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait, +les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils +devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les +recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit +mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur +petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un +en face de l'autre, au bruit sec des dominos. + +Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois +autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient +Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils +l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions +sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une +faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au +passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces +imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les +invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite +de soirées tièdes devant eux. + +Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque +sorte. + +Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent +s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son +calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol +de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente, +pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des +sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait +l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un +petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A +ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis +il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres +des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert +pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut, +les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent +se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces +souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il +cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui +moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait +pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens +de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à +Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la +Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme +courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac +plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il +arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à +attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les +autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût +alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il +rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait +pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du +passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de +la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les +quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement, +il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante +l'attendait. + +Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas +auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme +de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la +boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La +vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses +membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant, +nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui +l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la +tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps +de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du +plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se +mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se +désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats; +elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle +la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies. +Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à +rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la +prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à +l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était +assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme +vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle +goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout +d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle +s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces +quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension +de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour +souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne +s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond +d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, +elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait +dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, +parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se +laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui +lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait +à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant +surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle +cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble, +traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les +parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un +mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne +viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les +lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre +de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive; +elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où +grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle +se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir, +qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les +yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du +comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou, +avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un +étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute; +elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté, +souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique +une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une +transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au +fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre +heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de +nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte +fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa +gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être. + +Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes. +Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils +goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient +réunis, un malaise poignant les envahissait. + +C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui +frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient +durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à +demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et +causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à +son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle +souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets +d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses +paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et +silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles, +semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne +cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, +ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les +empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se +regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais +ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin, +dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement +qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même +le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à +manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au +fond d'un gouffre. + +A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées +du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient +s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie +n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir +l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils +rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de +l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à +mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se +grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils +souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les +jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle +serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la +salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme; +elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit, +quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle +montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, +ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces +d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si +bruyantes. + +C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient +rester face à face sans frissonner. + +Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme +Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son +fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à +balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux +autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle +devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller +cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs +mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne +mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son +fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus +échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante +commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en +deviendraient fous. + +Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui +leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux +petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de +garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de +zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les +soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que +la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur +chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés +qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les +avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille +francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une +pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout +attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la +paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque +jour. + +Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y +avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux +et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être +engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le +soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule, +et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur +visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de +les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils +cachaient instinctivement leurs maux. + +Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le +jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût +pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet +les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient +cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à +quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse +pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux +plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient +dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. +L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait +en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi +soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il +semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs +nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait +toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être +endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous. + +--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud. +Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils +se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là. + +Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et +Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf +entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel +éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille +couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur +visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement +leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie +en un masque ignoble et douloureux. + + + + +XXV + + +Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il +s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se +serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, +si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il +acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui +l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En +quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de +conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au +contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans +rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa +femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille +francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière, +conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le +contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à +Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, +il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, +bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour +contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec +le cadavre du noyé. + +Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa +démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine. +Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait +louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il +s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges +horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous +et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas +capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait +simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier. +Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point +que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. +Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son +consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à +comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et +serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la +regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le +refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son +complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas. +» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de +son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens +de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle +avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui +prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait +toujours à son avis. + +Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il +toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à +faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés +dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de +l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du +ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs +par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le +reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette +façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. +Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était +allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer +des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se +promettait bien de ne signer aucun papier. + +Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un +petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas +quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses +journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux +a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, +disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui +en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui, +Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore +davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la +peinture. + +Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une +sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le +plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large +fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le +plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient +pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant +en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans +une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y +apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur +pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de +cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du +lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un +brocanteur. + +Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. +Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le +divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore +devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis +il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage +pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait +jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait +pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il +refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il +n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée +du Louvre. + +Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de +Camille. + +L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, +il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des +modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier +de la nature. Il entreprit une tête d'homme. + +D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou +trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et +là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces +longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami +de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier +Salon. + +--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je +ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri. + +--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé. + +--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que +fais-tu maintenant? + +--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin. + +Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets +d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné +qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne +retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il +avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures +distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon +goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. + +--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier +l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A +quelle école es-tu donc? + +L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait +s'éloigner d'une façon brusque. + +--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son +ami, qui ne le quittait pas. + +--Volontiers, répondit celui-ci. + +Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait, +était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il +ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent, +qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie +de contenter sa curiosité. + +Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles +accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq +études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une +véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau +s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair. +L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à +cacher sa surprise: + +--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent. + +--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour +un grand tableau que je prépare. + +--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là? + +--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur? + +Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste, +et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en +silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais +elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles +annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la +peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si +pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il +se tourna vers l'auteur: + +--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de +peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne +s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui +semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il +ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme, +en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et +délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans +l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de +pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu +artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand +détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, +il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par +l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri, +frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et +poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il +menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la +maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était +secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange; +depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau +éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa +pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de +poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction +subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un +coup personnelles et vivantes. + +Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet +artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda +encore les toiles et dit à Laurent: + +--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont +un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes +elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne +l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau +avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des +physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela +ferait rire. + +Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant: + +--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je +vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut! + +Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque +son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude +avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher +sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il +revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les +contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui +mouillait le dos. + +--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils +ressemblent à Camille.... + +Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux +des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une +longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le +menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille +blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa +victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du +noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant +le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant +toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre +ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient +souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même +sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, +qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se +rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un +signe d'ignoble parenté. + +Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image +du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, +sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage +atroce dont le souvenir le suivait partout. + +Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les +figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que +ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une +étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se +leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il +mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des +portraits de sa victime. + +Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus +dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout +de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur +son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en +quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça +brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, +il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque +nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa +volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il +traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. +Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à +conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille, +grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. +L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des +têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains +coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits +couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il +était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors +Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des +profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit +qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il +finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et +les chats ressemblaient vaguement à Camille. + +Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un +coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. +Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais, +il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait +dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire. +Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules +de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et +épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut +d'un ridicule atroce et l'exaspéra. + +Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de +ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre +paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette +pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de +reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main +avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. + + + + +XXVI + + +La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la +paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, +toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. +Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et +Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui +semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au +secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était +devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se +trouvait frappée de mutisme et d'immobilité. + +Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui +tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut +roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la +pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle +ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse +profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre +devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les +entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra; +au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils +pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel +tête-à-tête. + +Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des +soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus +leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme +un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de +la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus; +par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. +Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger +devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre +de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par +jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la +lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait +parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils +ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore, +et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se +mouvoir et briller. + +Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la +lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse +devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle +insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de +compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie. +On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait +mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement +dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles +gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se +laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors +toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre; +Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient +du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les +eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée. + +Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs +mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner +ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à +secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans +son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était +lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre +délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui +qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle +habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à +comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques +jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et +demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il +lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors, +elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce +devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de +garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui +lui fit grand bien. + +Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin, +dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils +l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur +existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs +entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait +le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre +leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit +heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la +boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger +jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de +nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce +montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de +rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour +exalter les vertus de Thérèse et de Laurent. + +Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme +par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à +onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les +invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux +Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de +leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils +n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans +quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il +parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu +à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui +était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son +état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses, +riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par +l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces +hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les +petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide +et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les +gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et +Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils +croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre, +l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se +voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était +permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule. + +Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec +Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît +sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention +délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il +interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont +les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle +demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne +demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela +ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous +le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était +une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un +désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les +objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer +par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait +par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme +Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter: + +--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit +que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui. + +D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits +de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle +communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante +encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans +cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie +sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans +doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle +n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui +naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait +pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements, +une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était +comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se +réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous +du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans +entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme +Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, +mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait: + +--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer +quelque drame cruel au fond de cette morte. + +Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et +de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir +comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses. +Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis +qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans +révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les +douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement +les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue +enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, +à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester +bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. + +Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus +pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une +main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait, +ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient +défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de +sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que +ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait +du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides +passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était +plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce +visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut +s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle +mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son +âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent +la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec +amour par des regards pleins d'une tendre effusion. + +Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se +croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa +part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup +l'écrasa. + +Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine +lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre +contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle +les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient +Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils +laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par +tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant +laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique +comprit. + +Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une +telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis, +elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut +d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La +sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus +écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus +noirs et durs, pareils à des morceaux de métal. + +Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre +vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en +elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se +lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les +assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout +entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, +gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et +Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de +s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous +avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui +étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement +dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts +surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa +gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement +elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide +contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une +impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient +à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui, +bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit +sourd des pelletées de sable. + +Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle +sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était +désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses +dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds. +Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures +dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux +bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est +mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui +montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un +spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si +elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de +soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en +amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et +elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises, +ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des +passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus +tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement. +Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant +l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la +luxure. + +Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent, +et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère? +Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne +pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle +n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui +semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se +disait: « Je vais aller me briser au fond. » + +Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut +invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la +conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir +de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis. +Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse +qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et +tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un +bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle +descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à +un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir +pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait +son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se +répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne +trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir. + +Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec +égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous +l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute +la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en +elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être, +impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son +fils. + +Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie, +lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de +Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au +silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de +ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile. +Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une +ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer +par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un +spectacle poignant. + +Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée. + +--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante. + +Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se +baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra +qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un +effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre +sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait +cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le +ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un +paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par +l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée, +entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de +Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur. + +--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront +pas.... + +Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa +dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. +Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde +des bras de Laurent. + + + + +XXVII + + +Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à +faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni +l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par +humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le +silence. + +Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, +Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la +paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait +tout, elle pourrait donner l'éveil. + +--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit +doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde? + +--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre +soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable. + +--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle. +Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de +l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de +charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette +soirée.... + +Thérèse frissonna. + +--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez +de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante +dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle +dort. + +--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait +carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce +serait une excellente façon pour nous perdre. + +Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait +balbutier. + +--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces +gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien +aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la +chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite, +nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu +verras, tout ira bien. + +Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place +ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la +belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse +l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé +très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée. + +Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui +précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne +manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur +sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses +excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus +s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu +avec délices. + +Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait +fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour +dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne +pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait +disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans +sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en +présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle +allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien +morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté +étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, +à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, +inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de +la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la +toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer +l'attention. + +Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte, +blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras +en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. +Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains. + +--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite +les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose. + +Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le +labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde +sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait +parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. + +--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous +nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos.... +Hein! n'est-ce pas, chère dame? + +Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un +doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer +péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué +quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe: + +--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six. + +L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le +mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet +l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris, +et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire. + +--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille +amie. + +Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille. +Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé +un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en +s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne +pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières +lettres. + +--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle +vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... » +Achevez, chère dame. + +Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa +tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts +traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent +s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter +sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était +perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, +en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille. + +Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante. + +--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un +instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: « +_Thérèse et Laurent_... » + +La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant +sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut +achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les +galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter +lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet. +Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute +voix: + +--« _Thérèse et Laurent ont_... » + +Et Olivier demanda: + +--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants? + +Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point +d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse +avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main +fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et +retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair +inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. +Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et +Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous +le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. + +Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le +moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la +phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette +phrase: + +--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux +de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de +ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont +bien soin de moi. » + +Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de +son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se +montraient si bons pour la pauvre dame. + +--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a +voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses +enfants. Cela honore toute la famille. + +Et il ajouta en reprenant ses dominos: + +--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le +double-six, je crois. + +Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. + +La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa +main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, +maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne +voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen +de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. +Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller +rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se +sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du +tombeau. + + + + +XXVIII + + +Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses +de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta +lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère +pleins de menaces sourdes. + +La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes, +avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements +du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé +une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la +souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se +révoltaient et s'emportaient. + +Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien +qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une +existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face. +Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les +étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se +pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, +il leur prenait des envies de s'entre-dévorer. + +Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur +crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là +venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le +mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre +de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les +exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à +eux-mêmes, ils s'exécraient. + +Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le +châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix +intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire +de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les +secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils +devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à +l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans +l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se +souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de +luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils +avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point +pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur +corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec +terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils +n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement +sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés +ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet +embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se +roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais +ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur +coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure +croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à +l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils +s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir +moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en +s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations. + +Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers +cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs +roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs +blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre +volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu +d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus +supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. +Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère +impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon +étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup +grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au +lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une +simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises +de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le +noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher +la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient +jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des +coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire, +Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils +s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur +désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise, +au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe +éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de +la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et +ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors +seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs +querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner +le sommeil en hébétant leurs nerfs. + +Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, +les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. +Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses +yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son +martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les +faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle +descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle +avait appelés ses chers enfants. + +Les querelles des époux la mirent au courant des moindres +circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les +épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus +avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait +toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore. +Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours +l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle +était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le +premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait +davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux +laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient +le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait +le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit +devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses +oreilles avec plus de cruauté et d'éclat. + +Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard +sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait +sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire. + +--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien +qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux +qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me +gêner. + +Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. +Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur +venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils +se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils +redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux +ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils +imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils +avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs +hallucinations. + +Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes +accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un +d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc +effrayant. + +Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter, +trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède +lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche. + +--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse. + +--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent. + +--Cette eau est excellente. + +--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de +rivière. + +Thérèse répéta: + +--De l'eau de rivière.... + +Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir +lieu dans son esprit. + +--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et +qui pâlissait. + +--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le +sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué. + +--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je +l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre. + +--Moi! moi! + +--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire +avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que +tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me +soulage. + +--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille. + +--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et +l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. + +Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en +feu, lui cria dans la face: + +--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas: +« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée +dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi. + +--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai +fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. + +Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée +d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé, +de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur +Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui +faire confesser qu'elle était la plus coupable. + +Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les +regards fixes de Mme Raquin. + +--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée, +elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma +chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses +pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il +sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir +ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? +est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme, +ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche. + +--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination +désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent. + +--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat +terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir.... +Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi +comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait +connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé +tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais +le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre +lui et de le briser. + +--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as +pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, +qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais +fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus +folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais +trop de choses à te reprocher. + +--Qu'aurais-tu donc à me reprocher? + +--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes +abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout +cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde +ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage. + +Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage. + +--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. + +Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à +côté delà jeune femme. + +--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il +y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que +nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que +moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant +innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à +m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. +Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur +impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et +l'autre. + +Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit: + +--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que +tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te +tourmente. + +--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi +qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier. + +--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas +crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu +cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente! + +Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir +évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi; +ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper +eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels +efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, +à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser +sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne +parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient +parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient +des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des +démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, +la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, +sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient +le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se +faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir +avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien, +qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient +toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, +aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par +l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs +disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le +tapage les étourdissait un moment. + +Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la +paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait +dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de +Thérèse. + + + + +XXIX + + +Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne +sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé +tout haut devant Laurent. + +Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se +brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu +des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces +attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale. +Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre +le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois +sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les +guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un +coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue +femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de +se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta +dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver +quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de +chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas +cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut +ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le +meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines +dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant +des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse +s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir +au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté. +D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à +s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur +sans résistance. + +Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui +devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de +prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer +ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin +de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant +l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène +de remords qui la soulageait en l'affaiblissant. + +--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce. +Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne +me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui +me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous +pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos +pieds, écrasée par la honte et la douleur. + +Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du +désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle +prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt +plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, +obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et +de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait +qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son +monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses +propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle +descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en +sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de +remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller +encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par +jour. + +Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir +devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était +que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme +Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la +comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait +l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait +horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à +chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat +de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une +pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus +aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de +pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre; +certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus +écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa +cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de +crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment +inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient +dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle +crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de +supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de +défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait +devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas. + +Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour, +pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les +yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur +les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me +pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues +de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair +froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent +dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les +remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à +embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager. + +--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que +mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié.... +Je suis sauvée.... + +Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux, +lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait +avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps, +elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait +obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur +qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce. + +C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les +baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de +répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent +la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était +obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi +et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers +que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, +elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était +devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils +habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se +servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte +entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les +entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et +déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui +l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui +prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque +ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent +des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute +sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se +répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de +caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique +acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait. +Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en +face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour +la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste. + +Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme +Raquin, il la relevait avec brutalité: + +--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je +me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler. + +Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage +depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par +les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant +redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un +reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que +le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait +préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté +contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle +reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au +crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive, +et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités +ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient, +chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. + +--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables, +il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité.... +Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons +ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime +horrible. + +--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te +sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te +distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes +larmes. + +--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu +as pris Camille en traître. + +--Veux-tu dire que je suis seul coupable? + +--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. +J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute +l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y +réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie +désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la +vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de +regret. + +Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait +autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui +prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré. + +--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui +sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. + +Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées +le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait +bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause +commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se +soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle +avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de +ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir, +à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au +moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver +les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence, +il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la +folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre +par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire +d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude. +Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son +irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de +Camille, par étaler les vertus de sa victime. + +--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien +cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu +une mauvaise pensée. + +--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il +était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la +moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche +sans laisser échapper une sottise. + +--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu +as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; +Camille m'aimait et je l'aimais. + +--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans +doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je +me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant +que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair +comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te +fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. + +--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il +avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait +noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon +Dieu! mon Dieu? + +Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards +aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille +bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se +promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour +étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de +sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se +laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il +croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. +Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de +violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais +d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du +premier. + +--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais +qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre. + +Laurent haussait d'abord les épaules. + +--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être +pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je +l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un +assassin.... + +--Te tairas-tu! hurlait Laurent. + +--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh! +tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un +homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, +maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait +toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela +pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. + +--Te tairas-tu, misérable? + +--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au +prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute +si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit +baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés. + +Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse +étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par +terre et la serrait sous son genou, le poing haut. + +--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a +levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre! + +Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la +battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises, +il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle +goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle +s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage. +C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle +dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme +Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi +sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. + +L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse +avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout +haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement +avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et +regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un +prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait +telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille, +toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille. +Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette +torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même. +Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille +riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le +souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre, +qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit +sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se +servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait +toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse +lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse +heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver +une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force +d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était +servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son +cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire +taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. +Toutes leurs querelles se termineraient par des coups. + + + + +XXX + + +Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle +endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage +était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que +lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de +chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses +angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque +Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle +décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui +causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez +pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne +laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait +rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. + +Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières +forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui +introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait +au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa +tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour +lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même, +retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la +paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin +tenait bon. C'était une lutte odieuse. + +Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de +la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente. +Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il +souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait +mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens. + +--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon +débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera +plus là. + +Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme +Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent +ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes +et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle +n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment +de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans +la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide +lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance +qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du +silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par +l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien +dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie +cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine +satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les +aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore. + +D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin. +Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus +insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent. +Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à +toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de +leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu +d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et +souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer +et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser +l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et +tombant à la fois. + +La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils +avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque +repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse +semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne +pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point +rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait +impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une +sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la +fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui, +après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant +reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des +obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que +faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils +fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils +s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils +restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement +dans l'horreur de leur existence. + +Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi, +Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et +troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se +creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne +pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et +injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique, +un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui +traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir +au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier +Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que +la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait. + +Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une +sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de +venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau. +Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide +de Mme Raquin. + +Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta +moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle +avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt +les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des +banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se +surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait +ensuite sourire amèrement. + +Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique. +Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle +laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la +poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des +araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais +balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange +façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut, +battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la +sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait +descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni +d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente +qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir, +en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de +ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites +pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées +aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les +rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris +Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes, +pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages, +s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se +présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de +fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital +des quarante et quelques mille francs. + +Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne +savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, +non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la +boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, +éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite +femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un +sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq +heures auparavant. + +Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle +acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un +enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât +pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui +semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et +amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant +qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit +rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué, +comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se +laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une +fausse couche. + +De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui +semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les +mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures +fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait +dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et +par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours +se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances. +Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient, +sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et +l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent +prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il +s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son +être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où +aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et +forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier, +par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne +voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne. +Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie. +D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de +nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à +ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par +jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la +plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur +incroyable. + +L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il +ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue +Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il +pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il +se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le +long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris +de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son +atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain, +il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait +l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela +pouvait durer pendant des années. + +Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire +ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien, +d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. +Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre +la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il +était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses +raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer +au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en +lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs +et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de +brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il +souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées. +Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité +sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement. + +A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait +Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. + +Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait +de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments, +il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il +venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait +ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne +pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène +qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous +l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la +plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure +vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre +trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les +dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau +de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir +à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée +en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses +propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant +et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à +l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le +faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter, +dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à +Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de +le martyriser à l'aide de cette morsure. + +Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le +cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le +miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge, +sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, +il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais +le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait +une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa +lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe. + +Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans +des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller +avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups +de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le +soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré +François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de +l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la +vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux +ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts +sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui +voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de +véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à +table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long +silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les +regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il +pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat: +« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il +pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie +effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait +d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une +personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout +que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein +d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses +yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une +vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se +disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le +dénoncerait, si jamais il parlait un jour. + +Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au +comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute +grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la +peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses +joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se +retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il +lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de +son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y +cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute +la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine +brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin +pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse +eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres, +dans l'ombre, sous les fenêtres. + +Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains +changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme. + +Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin +des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait +devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence +égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le +remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un +autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à +calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain, +comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa +consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas +la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée, +elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta +jusqu'à quatre et cinq fois par semaine. + +Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le +remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait +maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui +parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle +l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le +querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il +aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir +ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne +l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un +prêtre ou à un juge d'instruction. + +Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante +signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au +dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la +suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau. +Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des +révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la +bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge. + + + + +XXXI + + +Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un +marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face +du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient +sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la +jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne +rentrerait sans doute que le soir. + +Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en +allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit +qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée +de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la +maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du +passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois, +il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à +longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon +provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa +jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses +jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue +Mazarine. Laurent la suivit. + +Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu +renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée +de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de +l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait +quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne +pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il +se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du +commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire. +Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il +trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le +creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté +sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable +agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir, +traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle, +pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait +se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait +faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui +donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la +jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où +elle allait comme on va au supplice. + +Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse +se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue +Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et +d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna +familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit +servir une absinthe. + +Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui +l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se +pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de +leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes, +les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, +qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras +arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la +place, sous une porte cochère. + +Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du +jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit +jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une +maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés, +regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une +fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du +jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La +fenêtre se ferma avec un bruit sec. + +Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement, +rassuré, heureux. + +--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. +Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est +diablement plus fine que moi. + +Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se +jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. +Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se +sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme +le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang +et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre +homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait +qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que +cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à +ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il +l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme. + +Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui +venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait +presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle +se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un +dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce +qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de +trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le +vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées. + +Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait +quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands +moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme, +il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il +attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand +elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage +du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal +rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans +les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle +chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée. + +Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent +posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille +francs. + +--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous +mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout +droit à la misère. + +--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux +de l'argent. + +--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de +mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma +dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te +nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu +n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile! + +--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille +francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même. + +Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler. + +--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il +y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour +manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge. +Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes +dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou.... +Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un.... + +Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il +se contenta de répondre: + +--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant. + +Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de +Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre: + +--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. + +Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux +fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante: + +--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait +rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait +prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive +malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai +besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer +notre tranquillité. + +Il eut un étrange sourire et continua: + +--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot. + +--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu +n'auras pas un sou. + +Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se +fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent +ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement +qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre +au commissaire de police du quartier. + +--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable. +Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux. +Voilà tout. + +--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse +que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu +n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je +n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire. + +Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier. + +--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent +descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il +leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes +qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi +pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils +virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la +guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur +être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter +aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien +révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant +deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à +parler et à céder. + +--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent. +Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant +vaut-il que je te le donne tout de suite. + +Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au +comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait +toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce +soir-là. + +Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta +les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il +découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions +fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à +s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le +grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse +l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de +l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la +luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à +l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a +l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter +ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la +débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait +Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses +de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa +souffrance pour s'y habituer et la vaincre. + +De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle +vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait +un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et +s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent, +une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts +profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la +comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels +garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et +tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs +physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui +procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais +brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle +restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de +ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant +qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée +qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et +les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse. + +Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, +ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils +comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche +n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses. +Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage, +ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient +tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui +les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne +impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés +ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte +serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine +devint de la rage furieuse. + +Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris +duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la +méfiance acheva de les rendre fous. + +Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande +des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée +fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient +pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste, +l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire +de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur +colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils +s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils +s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le +silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le +courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se +menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier +et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de +parler et de chercher la paix dans le châtiment. + +A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du +commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent +qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se +livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se +décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des +insultes et des prières ardentes. + +Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches. + +Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le +logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs +soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent +dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient +vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant +souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se +quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les +plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse +descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne +causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant +les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de +lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les +invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards +suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à +quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens +compromettants. + +Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage. + +Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver +d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier +crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre +goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous +deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux +voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur +pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de +Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet +comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse, +parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et +qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida +qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons. + +La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils +prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, +sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences +probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent +assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils +obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas +livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant +d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un +second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une +contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se +disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à +l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à +vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui +restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent +connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait +Mme Raquin. + +Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses +anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste +célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait +fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les +appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé +au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau +sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de +grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait +dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui +foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison +qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit +visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il +vola le petit flacon de grès. + +Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire +repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, +et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du +buffet. + + + + +XXXII + + +Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités +continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté +toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie. +Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus +agréables. + +Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses +douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand +intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par +moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son +visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux +récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient +pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux +phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain +respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie +ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de +l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie +de dominos. + +Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les +jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule +fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité +énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se +jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y +entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie +d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme. +Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la +Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse +expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux +invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait +reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le +ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et +d'amour. + +La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se +cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face +des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater +un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements, +elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. +Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de +l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour. +Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister +au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de +repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui +briseraient Thérèse et Laurent. + +Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps, +faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put +en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les +invités se levèrent vivement. + +--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à +s'en aller. + +--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui +me couche à neuf heures d'habitude. + +Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. + +--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les +honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien. + +Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un +geste emphatique: + +--Cette pièce est le Temple de la Paix. + +Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à +Thérèse: + +--Je viendrai demain matin à neuf heures. + +--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que +l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée. + +Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités +jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main. +Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de +soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute +la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets +en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent +silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements +convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour +ne pas la laisser tomber. + +Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre +la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit, +d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que +tout fût prêt. + +Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les +yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence: + +--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait +sortir en sursaut d'un rêve. + +--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme +si elle avait eu grand froid. + +Elle se leva et prit la carafe. + +--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre +naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta +tante. + +Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. +Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y +mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était +accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et +cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa +ceinture. + +A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un +danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils +se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et +Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis +de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques +secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée +devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en +retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement +leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et +horreur. + +Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec +des yeux fixes et aigus. + +Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise +suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles +comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et +d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans +parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils +mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au +souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés +d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. +Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face +du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à +moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un +éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une +consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, +sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de +Camille. + +Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et +manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés +de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze +heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les +contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant +de regards lourds. + + +FIN + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN *** + + + + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. + +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our website which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org. + +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + diff --git a/7461-8.zip b/7461-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5e57862 --- /dev/null +++ b/7461-8.zip diff --git a/7461-8.zip~ b/7461-8.zip~ Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5e57862 --- /dev/null +++ b/7461-8.zip~ diff --git a/7461.zip b/7461.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..894d7e2 --- /dev/null +++ b/7461.zip diff --git a/7461.zip~ b/7461.zip~ Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..894d7e2 --- /dev/null +++ b/7461.zip~ diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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