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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:29:43 -0700
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+The Project Gutenberg eBook of Thérèse Raquin
+
+This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this ebook or online
+at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
+you will have to check the laws of the country where you are located
+before using this eBook.
+
+Title: Thérèse Raquin
+
+Author: Émile Zola
+
+Release date: February 1, 2005 [eBook #7461]
+ Most recently updated: December 9, 2024
+
+Language: French
+
+Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+THÉRÈSE RAQUIN
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le
+passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de
+la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et
+deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées,
+descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le
+couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
+
+Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une
+clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans
+le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de
+brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles
+gluantes, de la nuit salie et ignoble.
+
+A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées,
+laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des
+bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont
+les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les
+vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les
+marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les
+boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans
+lesquels s'agitent des formes bizarres.
+
+A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille
+contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites
+armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis
+vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une
+horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie
+dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,
+délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en
+acajou.
+
+Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie,
+comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices.
+
+Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend
+pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé
+par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et
+droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des
+ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des
+paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant
+dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits
+enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en
+courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée,
+c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une
+irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne;
+chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement,
+sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers
+regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent
+devant leurs étalages.
+
+Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et
+carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages
+sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber
+autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent
+disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un
+véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,
+des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie
+souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les
+marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que
+les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement,
+dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur
+un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce
+qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur
+la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier
+flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes
+jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre
+à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux.
+La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous
+son châle.
+
+Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une
+boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par
+toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et
+longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des
+vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en
+caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines
+profondes, tapissées de papier bleu.
+
+Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un
+clair-obscur adouci.
+
+D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle
+tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de
+mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.
+Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet
+de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de
+loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité
+transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient
+des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies.
+Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur
+mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la
+mousseline.
+
+De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros
+pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes
+blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les
+dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de
+papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de
+tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et
+fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.
+Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que
+la poussière et l'humidité pourrissaient.
+
+Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de
+rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre
+vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait
+vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et
+sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux
+minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait
+au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui
+se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur
+mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une
+épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et
+paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient
+laissé des bandes de rouille.
+
+Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la
+boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un
+escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre
+les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de
+cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier.
+La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées,
+serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux
+tapage de couleurs.
+
+D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une
+jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en
+sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage
+gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros
+chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.
+
+Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années
+lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit,
+chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe
+rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un
+enfant malade et gâté.
+
+Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la
+boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré
+suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre
+chaque barreau de la rampe.
+
+En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait
+dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche
+était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un
+buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table
+ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière
+une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de
+la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.
+
+La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se
+retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.
+Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde
+porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une
+allée obscure et étroite.
+
+Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant
+ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les
+persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande
+muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus
+de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,
+muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence
+dédaigneuse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de
+vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette
+ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la
+prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette
+vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs
+qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette
+somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,
+ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était
+fait une existence de paix et de bonheur tranquille.
+
+Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le
+jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close
+et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier
+menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les
+fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts
+de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine,
+s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines,
+entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.
+
+Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit
+garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une
+longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les
+fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte
+de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour
+lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses
+soins, par son adoration.
+
+Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des
+secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa
+croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des
+mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette
+faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie
+avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait
+donné la vie plus de dix fois.
+
+Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit
+les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe
+et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une
+connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit
+des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à
+trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle
+savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le
+tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une
+faiblesse de plus en lui.
+
+A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa
+mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de
+commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit
+inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus
+calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail
+d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes
+additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé,
+la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement
+qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le
+marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle,
+entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme
+parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants
+réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par
+besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui
+avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le
+plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part,
+au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les
+moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection
+attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une
+occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le
+soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa
+cousine Thérèse.
+
+Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant,
+lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine
+Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait
+d'Algérie.
+
+--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
+mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.
+
+La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
+resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette
+fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était
+née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande
+beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de
+naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il
+partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit
+tuer en Afrique.
+
+Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes
+tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut
+soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que
+prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par
+le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
+feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
+paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;
+elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de
+bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
+et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
+avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des
+muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui
+dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,
+pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste
+brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques
+ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime
+débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps
+maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles,
+légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,
+elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur
+lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.
+
+Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
+petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements
+de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,
+reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond
+d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid
+suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements
+terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
+auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
+silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand
+elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui
+montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
+crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa
+poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
+de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
+plaisait.
+
+Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
+souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant
+élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une
+existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,
+au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les
+yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle
+restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le
+soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
+rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle
+s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
+elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se
+questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les
+flots.
+
+Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;
+son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
+l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,
+songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait
+seule par moments la paix de cet intérieur endormi.
+
+Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait
+résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
+moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait
+un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
+comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une
+garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs
+tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans
+bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils
+comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté.
+
+Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un
+jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue
+ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la
+famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: «
+Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient
+patiemment, sans fièvre, sans rougeur.
+
+Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres
+désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa
+cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,
+sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une
+camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à
+l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
+la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait
+pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces
+moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en
+riant d'un rire nerveux.
+
+La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.
+Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
+pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses
+lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
+pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait
+toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse
+devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que
+disait Mme Raquin. Camille s'endormait.
+
+Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
+Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des
+révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries
+qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la
+provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
+cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
+sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
+précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à
+terre. Il avait peur.
+
+Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage
+arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa
+mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa
+tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.
+
+Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche
+de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce
+fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le
+lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore
+sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse
+gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant
+de calme.
+
+
+
+
+III
+
+
+Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère
+qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se
+récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y
+changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
+menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
+
+--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai
+épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.
+C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu
+sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
+
+Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille
+bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une
+existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le
+jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
+suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
+remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.
+Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait
+fait le plan d'une vie nouvelle.
+
+Au déjeuner, elle était toute gaie.
+
+--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à
+Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
+remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela
+nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
+promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
+
+--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était
+qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait
+être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
+lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des
+manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
+
+Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle
+obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
+de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait
+ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même
+paraître savoir qu'elle changeait de place.
+
+Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
+vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes
+qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se
+débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un
+peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le
+tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,
+ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.
+Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
+ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix
+modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le
+loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents
+francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,
+calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer
+sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices
+du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
+journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
+laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
+
+Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une
+perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de
+quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
+obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
+souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
+inappréciables.
+
+--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons
+heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
+passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....
+Va, nous ne nous ennuierons pas.
+
+Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
+réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la
+vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
+famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,
+elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
+
+Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,
+il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
+Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de
+peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
+monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,
+sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La
+jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle
+était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle
+s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
+ne pouvant pleurer.
+
+Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses
+rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un
+remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait
+l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en
+affirmant qu'un coup de balai suffirait.
+
+--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....
+D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
+pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
+ne vous ennuierez pas.
+
+Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,
+s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se
+disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,
+le soir, il se coucherait de bonne heure.
+
+Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en
+désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le
+comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna
+de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait
+chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,
+demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
+proposait une réparation, un embellissement quelconque:
+
+--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très
+bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
+
+Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
+d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir
+sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,
+elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
+
+Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
+moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui
+le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il
+entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait
+cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
+
+Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et
+se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les
+poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
+Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
+jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les
+trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.
+Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
+échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces
+grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi.
+Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
+comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête
+pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le
+Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop
+pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,
+suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
+de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres
+ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se
+remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant
+des passants, des voitures, des magasins.
+
+Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté
+les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de
+vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui
+causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire
+du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
+de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
+croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à
+écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
+s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse
+pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au
+fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
+
+Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer
+oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait
+d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à
+faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une
+abnégation suprêmes.
+
+Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient
+régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du
+quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
+pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec
+des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
+mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
+bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa
+clientèle.
+
+Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille
+ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme
+sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre
+humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre
+devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et
+chaque matin la même journée vide.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
+allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une
+bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse
+histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé
+dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
+gaieté folle. On se couchait à onze heures.
+
+Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
+police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans
+la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi
+établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
+aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu
+perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
+vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents
+francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
+dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin.
+
+Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
+police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
+Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans,
+sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et
+maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de
+trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il
+était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
+sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid
+qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
+sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite
+femme.
+
+Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer
+d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis
+et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la
+besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait
+un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait
+un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine
+d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint
+chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa
+visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage
+du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,
+mécaniquement, par un instinct de brute.
+
+Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
+allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
+de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le
+buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se
+rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
+l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
+au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
+Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
+la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille
+vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans
+son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après
+chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
+minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
+
+Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle
+prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait
+apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
+les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour
+elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
+afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude
+sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait
+les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une
+sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
+ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des
+dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait
+une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes
+de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux
+ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient
+les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et
+insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute
+pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse
+ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures
+grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois
+des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
+caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant
+les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de
+la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs
+jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse
+inexprimable.
+
+On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le
+tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait
+l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
+rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle
+servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
+s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps
+possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus
+avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
+calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette
+rêverie grave qui lui était ordinaire.
+
+Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son
+absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la
+salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
+cherchait sa femme du regard.
+
+--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu
+pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.
+
+La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en
+face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires
+écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa
+chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
+voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
+gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
+familier.
+
+--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
+ce monsieur-là?
+
+La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
+souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
+placide.
+
+--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
+Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
+côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
+avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
+qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
+
+Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
+singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
+vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
+souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
+assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
+promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
+
+--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
+du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
+sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
+important, cette administration!
+
+Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
+pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
+machine. Il continua en secouant la tête:
+
+--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
+cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
+appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous.
+
+--Je veux bien, répondit carrément Laurent.
+
+Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
+Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
+prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
+un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
+contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
+rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
+régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
+sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle
+s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
+genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
+énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
+paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
+précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
+muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
+ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
+sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
+son cou de taureau.
+
+Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
+pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
+répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:
+
+--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te
+rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?
+
+--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
+Thérèse en face.
+
+Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
+éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
+quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller
+rejoindre sa tante. Elle souffrait.
+
+On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
+ami.
+
+--Comment va ton père? lui demanda-t-il.
+
+--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
+cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
+
+--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.
+
+--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
+continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
+rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
+ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
+veut tirer parti même de ses folies.
+
+--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
+étonné.
+
+--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
+semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
+cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
+camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
+de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant.
+Nous fumions, nous blaguions tout le jour...
+
+La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
+
+--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
+que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
+par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
+alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
+j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
+tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
+de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire.
+
+Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
+conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
+fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
+très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
+puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
+oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
+bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
+remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
+quelconque.
+
+La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
+de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
+métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
+manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
+voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
+des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le
+père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
+déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
+se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une
+journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
+disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut
+qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
+essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
+voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
+bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
+paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
+outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
+réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
+dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
+cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
+les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
+brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
+cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
+brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
+pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
+il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
+n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
+
+Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
+garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
+secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
+ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
+Il questionna Laurent.
+
+--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré
+leur chemise devant toi?
+
+--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
+était devenue très pâle.
+
+--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
+d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester
+tout bête.
+
+Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
+attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
+lueurs rouges montèrent à ses joues.
+
+--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
+que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
+seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
+qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
+superbe, des hanches d'une largeur....
+
+Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
+jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
+mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
+entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
+était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.
+
+Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
+retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
+voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
+et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
+
+Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
+s'adressa brusquement à Camille.
+
+--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
+
+Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
+silencieuse.
+
+--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
+à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
+heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec
+nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.
+
+Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
+et Suzanne arrivèrent derrière eux.
+
+Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il
+détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
+selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
+d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un
+inconnu sans quelque froideur.
+
+Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
+plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
+la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.
+
+Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
+resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
+rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
+d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires
+gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa
+personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
+d'angoisse nerveuse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
+Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
+petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
+cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui
+s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres
+carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
+de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
+traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie
+où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
+coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
+flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était
+tiède.
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
+charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
+amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
+l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,
+assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir
+aidé Camille à fermer la boutique.
+
+Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait
+commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
+fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans
+la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.
+
+Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec
+soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,
+roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres
+primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une
+académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait
+à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette
+de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des
+pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
+des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon.
+
+A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
+Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
+venir.
+
+Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la
+chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le
+comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à
+regarder peindre Laurent.
+
+Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait
+et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
+cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme
+attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se
+retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
+plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son
+extase recueillie.
+
+Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de
+longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,
+devenir l'amant de Thérèse.
+
+--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je
+le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me
+mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle,
+muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se
+voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
+
+Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
+ami. Puis il continuait:
+
+--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
+sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
+Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....
+Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un
+autre?
+
+Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la
+Seine d'un air absorbé.
+
+--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première
+occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.
+
+Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
+
+--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,
+la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
+peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
+
+Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête
+pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
+d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter
+l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à
+le faire.
+
+Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;
+mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait
+à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.
+L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.
+D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;
+l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
+laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille
+liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
+Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément
+quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se
+fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.
+La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et
+engageante.
+
+Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la
+première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans
+l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses
+jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin
+le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,
+l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.
+
+Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse
+restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait
+point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour
+une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait
+le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble
+et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.
+
+Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de
+pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le
+portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
+violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
+éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,
+exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille
+ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant
+convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
+frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il
+avait un air distingué.
+
+Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher
+deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la
+boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.
+
+Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant
+elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il
+examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
+Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être
+plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec
+Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
+
+Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
+contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres
+sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,
+et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
+carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
+et brutal.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,
+fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,
+ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité
+eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur
+situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
+
+Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut
+décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
+nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues
+auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée
+qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de
+l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,
+en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient
+réussir.
+
+Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité
+brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
+calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si
+hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un
+congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
+
+Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La
+marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de
+l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune
+ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
+Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit
+et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds
+heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
+une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
+seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en
+jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.
+Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle
+une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement
+lavée.
+
+Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette
+femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en
+arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des
+sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,
+elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux
+luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était
+belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa
+figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient
+de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se
+tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et
+âcre.
+
+Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se
+jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,
+elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille
+dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
+puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
+la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une
+violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines,
+se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque
+vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur
+souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.
+
+Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
+à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une
+telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,
+à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse
+l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.
+Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
+lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
+demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui
+donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez
+lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir
+Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et
+toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance
+physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
+
+Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
+Pont-Neuf.
+
+A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
+encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
+moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
+désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
+désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
+
+Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,
+allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les
+circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu
+son être entier, expliquant sa vie.
+
+Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur
+sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:
+
+--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été
+élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais
+avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur
+fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne
+voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec
+lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
+ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
+pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
+comme je t'aime.
+
+Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
+sourde:
+
+--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont
+recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré
+l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand
+air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans
+la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que
+ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé
+à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
+instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
+sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
+dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées
+que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie
+devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
+membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
+faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la
+petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à
+peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée
+toute vive dans cette ignoble boutique.
+
+Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,
+elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
+battements nerveux.
+
+--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
+mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
+m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
+comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,
+j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie
+morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,
+j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je
+songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
+affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma
+chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me
+battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais
+déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
+au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute
+docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.
+Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,
+toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
+
+La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de
+Laurent. Elle ajoutait, après un silence:
+
+--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai
+pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me
+faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
+s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
+que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour
+lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec
+lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi
+plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me
+répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
+jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais
+les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des
+nuits terribles.... Mais toi, toi....
+
+Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans
+les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou
+énorme....
+
+--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
+boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis
+livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
+est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre
+le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette
+chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta
+vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se
+tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que
+j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
+je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
+traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
+me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte
+de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
+retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens
+quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je
+respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je
+paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
+sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes
+lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
+prendre dans tes bras....
+
+Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.
+Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
+glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité
+sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
+fougueuses.
+
+La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle
+n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans
+l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,
+mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,
+pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se
+reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait
+carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les
+commencements, Laurent s'effrayait.
+
+--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de
+tapage, Mme Raquin va monter.
+
+--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
+clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
+elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle
+monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.
+
+Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas
+encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant,
+l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
+ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à
+deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le
+danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.
+Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette
+pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
+amour, dans une tranquillité incroyable.
+
+Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût
+malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en
+haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte
+de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
+
+Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,
+montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son
+gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il
+faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
+dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:
+
+--Tiens-toi là... ne remue pas.
+
+Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur
+le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec
+des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis
+elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
+
+Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant
+le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
+sous le jupon blanc.
+
+--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma
+fille?
+
+Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix
+dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
+laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans
+faire de bruit.
+
+Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence
+passionnée.
+
+--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien
+ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.
+
+Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle
+était comme folle, elle délirait.
+
+Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu
+de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
+deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
+paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.
+
+--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il
+comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait
+drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il
+sait de belles histoires sur notre compte....
+
+Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la
+jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
+un frisson lui courir sur la peau.
+
+--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,
+me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:
+«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se
+sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me
+dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
+ils ne troubleront plus ma sieste.»
+
+Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
+allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules
+des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre,
+la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
+avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
+éclater de rire cette tête d'animal empaillé.
+
+Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
+Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait
+peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait
+au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les
+premiers baisers de la jeune femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.
+D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était
+prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant
+mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
+toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait
+ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
+les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
+du passé.
+
+Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au
+sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
+quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils
+s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à
+venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la
+porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,
+fumant et crachant, comme s'il était chez lui.
+
+La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
+jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
+des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille
+riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des
+monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un
+jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa
+froideur pour Laurent.
+
+Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami
+du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un
+pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des
+jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
+position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
+tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas
+ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de
+son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le
+protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait
+une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
+n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
+qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence
+l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur
+de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la
+découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
+comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé.
+De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes
+désintéressées et goguenardes.
+
+Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de
+jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie
+savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze
+ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté
+implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser
+sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent
+entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres
+plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle
+n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
+éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
+trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle
+n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses
+désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
+il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser
+Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle
+n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.
+
+Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne
+comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
+quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se
+trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
+nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
+en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
+neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
+de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
+
+La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
+cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la
+femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
+faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se
+protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de
+la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et
+souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de
+Thérèse.
+
+C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre
+transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se
+serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille
+riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du
+lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
+égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;
+il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes
+serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,
+mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
+qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances
+qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
+leur amitié.
+
+Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
+bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
+avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son
+visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des
+raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était
+dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de
+Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion
+folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène
+brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
+trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper
+avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière
+cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se
+vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,
+devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
+d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
+comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
+baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des
+ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
+
+Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se
+levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,
+ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
+étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
+l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
+retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait
+avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de
+passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
+
+Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce
+jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
+manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,
+être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les
+radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
+les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps
+de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
+se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
+d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le
+jeu de dominos.
+
+C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs
+rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille
+accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme
+s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
+même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par
+une sorte de fanfaronnade.
+
+Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
+amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait
+plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,
+avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
+auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
+signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé
+des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait
+une seule fois.
+
+Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son
+pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage
+courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
+expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille
+fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:
+
+--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me
+refuse toute nouvelle permission de sortie.
+
+Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
+explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration
+brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses
+voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de
+rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
+au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne
+savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
+femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de
+parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,
+le voir à tout prix.
+
+Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.
+Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;
+l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une
+exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les
+embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une
+obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses
+muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion
+éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait
+inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des
+instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme.
+Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il
+serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses
+tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son
+insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses
+fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,
+il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de
+commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec
+ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée
+peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de
+cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.
+
+Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre
+de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son
+amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du
+soir.
+
+Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il
+était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après
+le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait
+déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle
+déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente
+demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course
+longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas,
+ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.
+
+La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui
+étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des
+moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit
+une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé.
+Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent,
+penché sur la rampe, qui l'attendait.
+
+Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,
+tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et
+s'appuya contre le lit, défaillante....
+
+La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs
+du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le
+taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit
+l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être
+sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait
+pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit
+en disant d'une voix lente:
+
+--Il faut que je parte.
+
+Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.
+
+--Au revoir, reprit-elle sans bouger.
+
+--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour
+reviendras-tu?
+
+Elle le regarda en face.
+
+--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne
+reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer.
+
+--Alors il faut nous dire adieu.
+
+--Non, je ne veux pas!
+
+Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus
+doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:
+
+--Je vais m'en aller.
+
+Laurent songeait. Il pensait à Camille.
+
+--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il
+nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser,
+l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?
+
+--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la
+tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a
+qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;
+ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.
+
+Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant
+contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine.
+
+--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière
+avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous
+tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends?
+
+--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante.
+
+Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit
+de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe
+rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et
+qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle
+prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.
+
+--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force
+de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt;
+dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de
+moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?
+
+--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains
+tremblantes montaient le long de sa taille.
+
+--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte.
+
+Elle se tordait les bras. Elle reprit:
+
+--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je
+vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....
+C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je
+désire te faire une existence heureuse.
+
+Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.
+
+--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si
+ton mari mourait....
+
+--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.
+
+--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous
+jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!
+
+La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son
+amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres.
+
+--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est
+dangereux pour ceux qui survivent.
+
+Laurent ne répondit pas.
+
+--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,
+je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous
+les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu
+comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.
+
+Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton
+caressant:
+
+--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons
+heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si
+nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que
+je travaille à nos félicités.
+
+Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir.
+
+--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer
+entière, à toute heure, quand je voudrai?
+
+--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te
+plaira.
+
+Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha
+avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde
+et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui
+s'éloignaient.
+
+Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se
+coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou
+étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui
+semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;
+elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs
+de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras
+que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui;
+il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma
+pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,
+cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu
+sombre que le châssis taillait dans le ciel.
+
+Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de
+Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de
+la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il
+ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa
+nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver
+l'assassinat dans les emportements de l'adultère.
+
+Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il
+étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux
+baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie,
+énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière
+elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait
+les avantages qu'il aurait à être assassin.
+
+Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père,
+le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait
+peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries,
+vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au
+contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme
+Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se
+plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant
+et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la
+réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre
+Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.
+
+Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à
+portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme
+lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait
+bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de
+faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait
+aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa
+place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen
+excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet
+expédient rapide.
+
+Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face
+moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il
+prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums
+légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant
+passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se
+demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la
+respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur
+le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les
+souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la
+clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.
+
+Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas
+un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui
+fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte
+d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple
+disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;
+tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop
+lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de
+vivre calme et heureux.
+
+Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le
+fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa
+envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,
+il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de
+plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le
+tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une
+régularité sereine.
+
+Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la
+pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir
+conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de
+chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles
+qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux
+et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant
+qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une
+heure sur un trottoir à attendre un omnibus.
+
+Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.
+Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance.
+Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette
+face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte.
+Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing
+fermé dans cette bouche.
+
+
+
+
+X
+
+
+Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique
+tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle
+bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient.
+D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait
+Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin
+choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait
+s'endormir dans une sorte de fièvre sourde.
+
+Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus
+immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait
+que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui
+adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence
+parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude,
+disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur
+de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur
+est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. »
+
+Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la
+rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le
+soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles
+et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de
+désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
+Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y
+avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.
+Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette
+fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
+épaisse et âcre.
+
+Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient
+les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils
+auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
+collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
+pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
+demandaient rien autre chose, ils attendaient.
+
+Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille
+Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
+sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses
+anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres
+aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille
+écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face
+effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
+le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.
+
+Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
+dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
+hochant la tête:
+
+--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
+d'assassins échappent à la justice des hommes!
+
+--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la
+rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?
+
+Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.
+
+--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les
+arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.
+
+Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son
+secours.
+
+--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
+bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
+ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.
+
+Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.
+
+--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton
+vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
+des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils
+échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à
+Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on
+assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé
+en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur
+le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être
+notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
+chez lui.
+
+Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il
+croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il
+était enchanté d'avoir peur.
+
+--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
+bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
+histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
+pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après,
+comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
+C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous
+voyez bien que les coupables sont toujours punis.
+
+Grivet était triomphant, Olivier ricanait.
+
+--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?
+
+--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché
+de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de
+dominos.
+
+Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme
+continua, en s'adressant à Michaud:
+
+--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
+meurtriers qui se promènent au soleil?
+
+--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.
+
+--C'est immoral, conclut Grivet.
+
+Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés
+silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.
+Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues,
+ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et
+ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des
+cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons
+imperceptibles à la peau de Laurent.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse
+à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La
+jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,
+elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait
+sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,
+des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il
+aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,
+un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec
+lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
+sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
+traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un
+pareil homme au bras.
+
+Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
+bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
+un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières
+pressantes.
+
+--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
+tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
+dans la foule....
+
+Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.
+Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
+interdisaient toute longue marche.
+
+D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils
+allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un
+des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande
+débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus
+volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
+air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles
+vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les
+amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.
+Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,
+se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les
+souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa
+robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement
+son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions.
+Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours
+Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.
+
+Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
+vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis
+longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,
+des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air.
+
+Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il
+faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il
+fallait profiter des derniers rayons.
+
+Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des
+effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et
+quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen
+en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de
+poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs
+aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras
+de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,
+tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.
+Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
+cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
+les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
+balancements de hanches de sa maîtresse.
+
+Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un
+bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils
+passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles
+tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les
+pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,
+innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
+branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
+ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et
+les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au
+désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière
+silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
+gronder.
+
+Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les
+pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,
+venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au
+milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
+découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat
+ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son
+ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait
+changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
+des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.
+
+Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le
+soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner.
+Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
+fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé
+son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières
+closes, feignait de sommeiller.
+
+Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les
+lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
+baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les
+parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant
+son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
+chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de
+Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au
+fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre
+et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
+qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,
+déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un
+obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les
+jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la
+bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un
+mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.
+
+Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
+jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
+luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur
+mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient
+un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
+elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.
+
+Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si
+muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les
+plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs
+cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
+yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
+pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait
+légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on
+apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
+grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton
+grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête
+renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel
+le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à
+chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.
+
+Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
+allait, d'un coup, lui écraser la face.
+
+Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la
+tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.
+
+Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
+au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
+jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là
+un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la
+police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement
+pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,
+comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté
+l'histoire.
+
+Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air
+stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
+d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
+lui.
+
+Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
+paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
+Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
+secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut
+dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de
+feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en
+cassant les petites branches devant eux.
+
+Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les
+sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des
+filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant;
+des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec
+leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque
+chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait
+sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les
+arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté
+pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur
+pénétrante.
+
+Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent,
+riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait
+les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre
+côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois
+pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle
+s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari.
+
+--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.
+
+--Si, répondit-elle.
+
+--Alors, en route!
+
+Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle
+ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle
+d'anxiété.
+
+Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un
+restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches,
+dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de
+cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans
+chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les
+minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les
+garçons en montant faisaient trembler l'escalier.
+
+En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les
+odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait
+sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de
+guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les
+feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les
+taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens
+allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard
+de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de
+Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air
+calme.
+
+Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de
+gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau
+tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la
+main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de
+voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales
+avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.
+Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des
+étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner
+en leur jetant des plaisanteries grasses.
+
+Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du
+soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur
+transparente.
+
+--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,
+garçon, et ce dîner?
+
+Puis, comme se ravisant:
+
+--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade
+sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de
+faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à
+attendre.
+
+--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a
+faim.
+
+--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que
+Laurent regardait avec des yeux fixes.
+
+Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils
+retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de
+retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le
+prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque
+dont la légèreté effrayait Camille.
+
+--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un
+fameux plongeon.
+
+La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A
+Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était
+enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades
+d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre
+deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un
+rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les
+enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le
+bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité.
+
+--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles
+toujours.
+
+Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière.
+Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il
+plaisanta, pour faire acte de courage.
+
+Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son
+amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse:
+
+--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi...
+Je réponds de tout.
+
+La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au
+sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
+
+--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.
+
+Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle
+tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater
+en sanglots et de tomber à terre.
+
+--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle
+qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...
+
+Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les
+bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un
+regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un
+coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans
+la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot
+quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
+
+Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les
+eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait
+de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine
+Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les
+cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes.
+On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs
+traînaient. Il faisait froid.
+
+Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.
+
+En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux
+rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges
+bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel
+semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus
+douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent
+dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La
+campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir
+avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des
+souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant
+des linceuls dans son ombre.
+
+Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait
+avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes
+branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres
+devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule;
+la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches
+brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux.
+
+Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête
+au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière.
+
+--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de
+piquer une tête dans ce bouillon-là.
+
+Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives
+avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en
+serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu
+renversée, attendait.
+
+La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit,
+s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles,
+les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la
+Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.
+
+Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis
+éclata de rire.
+
+--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là...
+Voyons, finis; ta vas me faire tomber.
+
+Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit
+la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit
+pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une
+main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se
+défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la
+barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.
+
+La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot
+qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les
+yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur
+le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
+
+A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se
+détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au
+fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
+
+Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la
+gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre
+bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras
+vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime,
+folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les
+enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de
+souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de
+celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
+
+Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois
+sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.
+
+Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot
+pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse
+évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber
+dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau,
+appelant au secours d'une voix lamentable.
+
+Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de
+l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un
+malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse
+qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se
+désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha
+Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en
+pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les
+canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.
+
+--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre
+garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous
+sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons
+chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme...
+
+Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou
+trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident.
+
+--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une
+barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre
+petite femme, elle va avoir un beau réveil!
+
+Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent
+Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout
+Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le
+racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée
+stationnait devant le cabaret.
+
+Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur
+garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son
+évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots
+déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre
+comédie qui venait de se jouer.
+
+Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des
+maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour
+apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements
+possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de
+Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre
+son rôle.
+
+Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à
+Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de
+l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
+l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se
+fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures
+du soir.
+
+Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie
+d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,
+dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer
+lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui
+répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il
+craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la
+douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât
+médiocrement au fond.
+
+Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits
+pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de
+l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de
+fatigue.
+
+--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
+faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point
+osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.
+
+Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
+droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,
+dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
+Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui
+l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la
+stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près
+de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le
+coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
+surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
+sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux
+Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,
+d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
+les yeux au ciel.
+
+--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,
+l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça,
+tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
+mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
+venir nous chercher... Nous allons avec vous...
+
+Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et
+son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails
+de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.
+
+Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,
+Michaud arrêta Laurent.
+
+--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu
+brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un
+malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne
+devons la lui dire... Attendez-nous ici.
+
+Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée
+d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
+mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute
+paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
+regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
+voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
+demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.
+
+Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
+un pâtissier et se bourra de gâteaux.
+
+Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré
+les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
+vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son
+fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de
+désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
+vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.
+Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
+arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là
+étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement
+profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne
+l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
+sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et
+muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont
+leur égoïsme souffrait.
+
+Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la
+Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le
+voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
+penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
+l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.
+Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
+et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
+couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
+quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
+cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme
+Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait
+mourir, étranglée par le désespoir.
+
+Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la
+mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
+toute hâte à Saint-Ouen.
+
+Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient
+enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
+rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
+sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte
+d'accablement lugubre.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
+trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le
+traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte
+fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche,
+craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
+d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
+lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant
+de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle
+se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait
+autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient
+passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
+luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
+horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
+limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.
+
+Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
+mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à
+sangloter.
+
+--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
+bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.
+
+En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
+verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
+de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé
+supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les
+canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres
+circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient
+tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père
+avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de
+tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la
+véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de
+police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
+faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à
+l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
+racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse
+mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
+manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
+qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.
+
+Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui
+pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime
+lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il
+agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.
+L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
+paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
+certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines
+avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime,
+et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de
+l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le
+long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
+la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle
+d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
+avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était
+couchée dans la chambre, en haut.
+
+--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à
+Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la
+ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.
+
+En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se
+laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
+entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
+tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.
+Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la
+laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle
+descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.
+
+Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
+parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
+prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre
+flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa
+poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
+garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main
+trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
+caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les
+paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se
+meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse
+que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
+leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie
+bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le
+furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids
+écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.
+
+Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les
+premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement:
+
+--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à
+attendre... Souviens-toi.
+
+La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour
+la première fois depuis la mort de son mari.
+
+--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère
+comme un souffle.
+
+Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,
+cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à
+un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à
+peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout
+s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
+taudis de la rue Saint-Victor.
+
+Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes
+et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de
+ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le
+pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des
+sensations rapides de volupté. Il flânait.
+
+Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était
+là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
+tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La
+pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre
+était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.
+Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte
+mettaient en lui.
+
+Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres
+et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son
+sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi.
+L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il
+se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente
+qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix
+heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un
+fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la
+douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il
+lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa
+chair.
+
+Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant
+miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou
+rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée,
+la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de
+sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui
+s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd
+et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille.
+Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre
+donnait à sa face une grimace atroce.
+
+Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la
+blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il
+s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à
+l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses
+collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un
+véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer
+d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout
+fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur
+l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si
+facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.
+
+Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille
+n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien
+mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un
+acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait
+inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans
+doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des
+ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.
+
+Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se
+rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires.
+Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les
+frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit
+jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur
+les dalles.
+
+Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée
+l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité
+des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants
+à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs
+des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait.
+Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur
+les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes,
+blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans
+la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes
+sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques
+lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité
+du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des
+pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements
+et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait.
+
+Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre.
+Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres
+gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à
+reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient
+par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était
+comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps,
+il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les
+noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies,
+des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en
+face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des
+grimaces horribles.
+
+Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis
+quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les
+chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau
+courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait
+sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez
+s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La
+tête du noyé éclata de rire.
+
+Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une
+brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa
+victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce
+corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de
+cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses
+peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré
+lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son
+être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la
+salle.
+
+Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il
+respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait
+alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la
+mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et
+grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des
+femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues,
+tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient.
+Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple,
+large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et
+gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande
+délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait
+la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane
+vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait
+comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre
+par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses
+regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux.
+
+Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le
+va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.
+
+La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se
+payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est
+ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour
+ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les
+dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant
+entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a
+un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent
+des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou
+sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que
+la Morgue est réussie, ce jour-là.
+
+Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate
+qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en
+allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils
+trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics
+d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant
+sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des
+charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres
+troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui
+tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence
+frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des
+vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par
+désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des
+moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand
+nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc,
+les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage,
+lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage
+d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple,
+hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises,
+traînant nonchalamment leur robe de soie.
+
+Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à
+quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses
+narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand
+mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et
+ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour
+d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un
+cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un
+grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un
+échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts,
+une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame
+l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait,
+s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa
+voilette, regarda encore, puis s'en alla.
+
+Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à
+quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant
+les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et
+promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se
+poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils
+apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les
+jeunes voyous ont leur première maîtresse.
+
+Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les
+cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de
+chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point
+qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme
+il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en
+face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos,
+la tête levée, les yeux entr'ouverts.
+
+Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant
+détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait
+seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de
+peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant
+cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente,
+gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles,
+toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa
+face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient
+conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et
+boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait;
+elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières
+levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées
+vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout
+de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette
+tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était
+restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un
+tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait
+que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des
+épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes
+noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de
+lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes,
+plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds
+tombaient.
+
+Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si
+épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure
+maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un
+tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze
+cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce
+pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la
+dalle froide.
+
+Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le
+tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement
+sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai
+fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait,
+l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction.
+
+Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de
+reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent
+remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent,
+tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime
+et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours.
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
+humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de
+la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière
+les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de
+Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un
+calme sinistre.
+
+Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de
+bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la
+jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable.
+
+Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur
+lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur
+son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant
+elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un
+grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle
+demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond
+du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
+pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre
+voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille
+et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
+muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la
+couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les
+pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
+allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur,
+penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à
+faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements
+d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès
+qu'une voix la tirait de son abattement.
+
+Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
+rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses
+cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
+au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta
+sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de
+larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
+comme vide de chair. Elle était vieillie.
+
+Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle
+lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se
+reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait
+ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut
+habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
+ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
+prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et
+entra chez Mme Raquin.
+
+L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand
+Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune
+veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux
+femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une
+anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de
+mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
+et, prenant Thérèse par le cou, s'écria:
+
+--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!
+
+Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la
+veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse
+demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.
+Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était
+restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au
+rôle terrible qu'elle avait à jouer.
+
+Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
+lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille
+mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa
+nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
+la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.
+Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant
+plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle
+regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle
+l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
+disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.
+
+Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put
+voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre
+vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner
+dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient
+autour d'elle.
+
+Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle
+craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
+descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
+chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce
+jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.
+
+A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son
+calme noir.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il
+restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une
+demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face.
+La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme
+un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle
+l'accueillait avec une bonté attendrie.
+
+Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et
+Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien
+commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient
+reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils
+arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort.
+Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée.
+
+On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,
+se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde
+se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la
+boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée
+dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait
+une place vide, la place de son fils.
+
+Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un
+air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus
+dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.
+
+--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère
+impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous
+rendrez malade.
+
+--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.
+
+--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement
+Olivier.
+
+--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.
+
+Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses
+larmes:
+
+--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez
+bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous
+attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la
+partie. Hein! qu'en dites-vous?
+
+La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être
+eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses
+yeux, encore toute secouée.
+
+Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées
+sous ses paupières l'empêchaient de voir.
+
+On joua.
+
+Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave
+et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les
+soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait
+besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander
+pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques
+personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face.
+
+La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une
+beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards
+et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse.
+Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures
+s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de
+plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette
+stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les
+commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence
+nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il
+faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en
+marquer toutes les phases.
+
+Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé.
+Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des
+soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait
+après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir
+en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un
+jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de
+valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les
+honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui
+charmaient la vieille mercière.
+
+Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de
+son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus
+souriante, plus douce.
+
+A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction
+nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une
+expression étrange de douleur et d'effroi.
+
+Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais
+ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent
+furtivement un baiser.
+
+Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses
+de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces
+désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se
+brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une
+jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs
+embrassements.
+
+Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre
+d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin,
+impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur
+appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais
+l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils
+restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans
+frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient
+meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se
+rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se
+dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.
+Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte
+de malaise en sentant leur peau se toucher.
+
+D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi
+indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur
+attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur
+abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils
+prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de
+leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise
+qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du
+châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à
+reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout
+étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se
+cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but,
+n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient
+leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les
+calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était
+creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le
+passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement
+heureux en les liant pour toujours.
+
+Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait
+certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se
+détendaient.
+
+La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne
+sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui
+exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se
+croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au
+milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui
+plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de
+cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui
+montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle
+resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette
+muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les
+cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un
+cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant,
+tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se
+disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un
+homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien
+qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un
+frisson de désir.
+
+Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures,
+elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée
+en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait
+le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens
+qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.
+Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle
+n'avait eu que des actes et des idées d'homme.
+
+Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un
+étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait
+plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté
+pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier,
+Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une
+semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle
+compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais,
+bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle
+ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle
+se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il
+avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures.
+
+Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les
+héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la
+lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une
+sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.
+L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba
+dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la
+secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins
+d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt
+elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même,
+tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans,
+en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle
+entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui
+voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans
+l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur,
+elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,
+elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors
+elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision
+cruelle.
+
+De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de
+fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme
+soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec
+étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait
+s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu
+son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le
+surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un
+assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui
+montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait
+pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou
+le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant
+lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se
+retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des
+défaillances d'épouvante le prenaient.
+
+--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de
+caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine,
+avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était
+à refaire, je ne recommencerais pas.
+
+Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais.
+Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps,
+tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,
+n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit
+ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé
+modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,
+il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain
+par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas
+le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et
+fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait
+à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le
+visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était
+heureux.
+
+Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait
+parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus
+tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage
+avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il
+aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il
+flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du
+passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant.
+
+Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien
+ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé
+pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait
+envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un
+lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme
+était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche
+haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,
+allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était
+assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son
+ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation.
+Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un
+an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à
+l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser
+tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure;
+elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle
+gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait
+nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette
+femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un
+objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en
+santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la
+pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus
+heureux. Voilà tout.
+
+Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait
+de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie
+et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant
+elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de
+caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où
+il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses
+troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre
+sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de
+ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se
+liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou.
+D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les
+angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui.
+
+Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut
+la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de
+quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas
+se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont
+l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit
+qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le
+crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui
+seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre
+deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter
+un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et
+se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son
+corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.
+D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et
+d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui
+appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne
+l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et
+jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.
+
+La fièvre le reprit.
+
+Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche,
+cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus
+chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé;
+seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté,
+et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses
+nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées
+entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse
+avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui
+sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,
+s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.
+
+Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après
+une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent,
+en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.
+
+--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il
+d'une voix ardente.
+
+La jeune femme fit un geste d'effroi.
+
+--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.
+
+--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis
+las; je te veux.
+
+Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et
+le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque:
+
+--Marions-nous, je serai à toi.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète.
+L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en
+lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau
+à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.
+
+Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut
+peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,
+imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde.
+Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya
+même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez
+un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit,
+immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de
+vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui
+n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il
+pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.
+
+On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander
+des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage.
+Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter,
+avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier,
+d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait
+gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se
+disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par
+l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à
+la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette
+et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il
+resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes
+sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il
+lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les
+allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une.
+Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui
+redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du
+soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer
+des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint
+blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en
+ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer
+devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une
+masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques
+marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé
+lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement,
+en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il
+devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,
+lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le
+remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant
+brusquement devant lui.
+
+Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son
+premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite
+minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait
+caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait
+bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se
+déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire,
+par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait
+s'expliquer cette crise subite de terreur.
+
+Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de
+nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux
+fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses
+pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui
+présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus
+vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus,
+dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon
+bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.
+Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses
+raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie
+aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son
+mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à
+tour pour et contre la possession de Thérèse.
+
+Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair
+irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il
+laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre
+était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut
+l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait
+ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et
+Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou.
+
+Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues,
+marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce
+boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis
+la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et
+déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu
+de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée,
+dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il
+éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs
+délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs
+devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait
+l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait
+l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant,
+prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche
+craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte
+s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche.
+
+Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux
+fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les
+rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit
+escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta
+vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle
+m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa
+l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta
+un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre
+du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait
+passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui
+fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit,
+une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa
+chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors,
+doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il
+remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se
+dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé.
+
+Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il
+y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,
+de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en
+la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il
+avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait
+toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter
+délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour
+ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux
+repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant
+de peur.
+
+Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité
+effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de
+Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son
+mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait
+d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il
+lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que
+Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le
+remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux
+dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les
+secousses devenaient de plus en plus violentes.
+
+Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en
+lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant
+d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau.
+
+--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne
+sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui
+à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit,
+et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné
+l'insomnie.... Dormons.
+
+Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller,
+un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur.
+La fatigue commençait à détendre ses nerfs.
+
+Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il
+glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement
+engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il
+sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée
+dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il
+s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand
+les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées
+revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être
+défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le
+séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et
+se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies
+auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le
+passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte.
+Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge
+nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la
+Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les
+bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre
+dans la blancheur des dents.
+
+Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une
+sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en
+se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir.
+
+Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement
+le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la
+langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le
+conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut
+encore le noyé qui lui ouvrit la porte.
+
+Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout
+au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb
+qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez
+d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il
+n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à
+l'épouvante en le conduisant à la volupté.
+
+Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession
+d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants.
+Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours
+il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il
+refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même
+itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec
+une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé
+s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir
+et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le
+réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son
+désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir
+oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de
+nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure,
+Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve
+sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le
+brisait d'une épouvante plus aiguë.
+
+Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il
+se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une
+lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans
+le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre.
+
+Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était
+exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par
+une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son
+pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les
+mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il
+répétait:
+
+--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais
+et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier
+soir, si Thérèse avait couché avec moi....
+
+Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa
+un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à
+celle qu'il venait d'endurer.
+
+Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce
+bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs.
+Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans
+tous ses membres.
+
+--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se
+vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire
+que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être
+croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au
+plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère
+à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus
+l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure.
+
+Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice
+était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de
+sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête,
+et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut
+empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante,
+elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps,
+Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des
+aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise.
+
+--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers
+suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses!
+
+Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air,
+besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit;
+il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette
+porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur
+les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures.
+
+Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil
+accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête,
+lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait
+brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette
+lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant
+des anxiétés intolérables.
+
+Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la
+trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui.
+
+--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin,
+lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une
+insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce
+matin, elle était toute malade.
+
+Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans
+doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson
+nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de
+l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se
+conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient
+s'unir contre le noyé.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille,
+pendant cette nuit de fièvre.
+
+La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après
+plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La
+chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait
+songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des
+secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle
+s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et,
+comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle
+n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son
+amant entre ses bras.
+
+Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme,
+une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et
+terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté
+s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs
+coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux
+mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme
+pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration
+mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent
+lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent
+violemment l'un à l'autre.
+
+Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la
+chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement
+succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins
+de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire
+qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne
+détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient
+frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer
+ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par
+les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles
+ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse
+telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre.
+
+Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à
+amener son mariage avec Laurent.
+
+C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants
+tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de
+montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de
+Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils
+arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce
+qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités
+du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier
+Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette
+idée venait d'eux et leur appartenait en propre.
+
+La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient
+pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une
+prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au
+fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait
+leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il
+leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et
+paisibles.
+
+S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester
+séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie
+les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des
+pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait
+encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des
+hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu,
+n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses
+vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette
+grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de
+fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa
+bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses
+yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle
+voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le
+matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques
+heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron
+depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la
+cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant,
+au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon.
+Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne
+l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la
+peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements
+profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il
+lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer
+des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il
+resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là,
+accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il
+regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre
+blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre
+humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues
+traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la
+lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y
+débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le
+même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras
+ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de
+Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte
+chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine
+pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
+alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair
+brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
+haleter et frissonner, râler d'angoisse.
+
+Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
+cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
+plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
+n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
+mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.
+
+C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils
+éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
+d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons
+égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir
+tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils
+retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons
+premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite
+les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.
+D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la
+résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
+avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,
+en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur
+les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,
+cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,
+alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
+Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs
+désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de
+rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.
+Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
+l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
+cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler
+devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
+mariage.
+
+Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
+son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était
+en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
+elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit
+détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par
+les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs
+semaines.
+
+Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et
+à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver
+que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être
+parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
+prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le
+paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que
+l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que
+cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses
+cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction
+du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
+femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
+D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait
+à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui
+était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses
+réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien
+faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser
+Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à
+lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son
+crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par
+l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner
+comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion
+seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de
+prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un
+assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable
+de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui
+revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de
+tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant
+lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
+son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il
+boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une
+femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;
+bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme
+Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
+se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.
+
+A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et
+lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
+avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un
+nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la
+veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait
+beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait
+toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait
+toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa
+gorge.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des
+résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,
+au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière
+voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme
+joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle
+parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
+rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
+répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
+ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des
+étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences
+écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée
+sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
+Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde
+que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
+enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce
+dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les
+faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint
+à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de
+la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce
+du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune
+femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir
+de ses désespoirs muets.
+
+En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
+vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
+lui dit ses craintes.
+
+--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses
+anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude,
+et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
+chagrine.
+
+--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions
+la guérir!
+
+--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce
+s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
+bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.
+
+La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
+Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
+elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,
+tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
+il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.
+Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était
+malade par besoin de mari.
+
+--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
+la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il
+est bon, croyez-moi.
+
+Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils
+était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom
+de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue
+maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au
+fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
+il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
+quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
+malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée
+d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
+délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés
+lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne
+et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était
+pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à
+vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des
+dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse
+et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis
+que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie,
+l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait
+un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
+la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à
+attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent
+accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son
+fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
+réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
+cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix
+d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
+plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être
+heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de
+la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse.
+La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de
+chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait
+de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.
+
+Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
+éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,
+Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux
+petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
+comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable
+dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou
+noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait
+auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
+ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de
+Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux
+asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en
+sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.
+Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait
+qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
+s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et
+pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
+la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la
+santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la
+souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,
+il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,
+des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.
+
+--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
+Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
+pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!
+
+Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace
+jusqu'à parler de Camille.
+
+--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre
+ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
+depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
+rien ne la guérira. Il faut nous résigner.
+
+Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes
+larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
+fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,
+elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son
+pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et
+d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
+pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette
+des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
+et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de
+ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
+rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
+sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
+rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il
+frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il
+disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
+jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à
+l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.
+Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne
+voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
+était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils,
+lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle
+essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
+infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.
+
+Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à
+manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant
+avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un
+instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son
+rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près
+l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
+se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant
+Laurent:
+
+--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce
+mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire.
+
+Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse
+devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée
+d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
+retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce
+mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà,
+elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait
+les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un
+étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse;
+au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une
+joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
+dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection
+filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au
+souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont
+des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un
+étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à
+la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
+fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
+famille.
+
+Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos,
+la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui
+firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie
+avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se
+retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin,
+puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il
+allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant,
+échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de
+recommandations pressantes.
+
+Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme
+très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage
+entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait
+comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
+commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire
+de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
+consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au
+jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin
+et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il
+feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme
+une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir,
+ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
+formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
+croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
+d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du
+jeudi toute leur ancienne joie.
+
+Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
+les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
+Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours,
+allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la
+questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui
+avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
+n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
+Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
+finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret
+désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à
+cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à
+pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
+désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune
+femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
+brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur
+la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
+âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle
+peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs,
+entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse,
+résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits.
+
+--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa
+tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un
+époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me
+laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
+s'agit de votre bonheur.
+
+Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée
+d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
+Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que
+Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve
+acceptait par simple abnégation.
+
+Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
+conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
+communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener
+les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir
+même.
+
+Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque
+Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
+de police lui dit à l'oreille:
+
+--Elle accepte.
+
+Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux
+impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant
+quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
+qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup.
+Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
+tous ses efforts pour retenir ses larmes.
+
+--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec
+M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.
+
+La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa
+couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit
+dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.
+
+Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
+restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse.
+Le jeune homme reprit d'une voix hésitante:
+
+--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence
+gaie et paisible?
+
+--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à
+remplir.
+
+Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle:
+
+--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je
+te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant
+Thérèse.
+
+Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
+reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
+l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme
+Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait:
+
+--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
+remerciera du fond de sa tombe.
+
+Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
+chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers
+Thérèse, en disant:
+
+--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles.
+
+Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur
+les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée
+par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses
+que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la
+face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
+qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.
+
+Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.
+
+Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils
+poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le
+jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa
+femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait
+les mains et répétait:
+
+--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous
+verrez le joli couple!
+
+Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature,
+toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune
+veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
+terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet
+hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre.
+En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout
+était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la
+noce.
+
+L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
+témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient
+l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur
+physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui
+les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec
+des bienveillances molles et reconnaissantes.
+
+Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son
+père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
+qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en
+quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
+voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un
+sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre
+toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta
+singulièrement Laurent.
+
+Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan
+de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa
+nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se
+dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon
+coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien
+à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours
+son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs,
+l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et
+quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie,
+devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste
+assez pour être heureux.
+
+Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités
+autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser
+Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
+avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
+dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
+ils se défendraient mutuellement contre le noyé.
+
+Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
+des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
+attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
+mariée.
+
+Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
+ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
+quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
+frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
+le soir.
+
+Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
+main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
+toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
+s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
+avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.
+
+Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
+cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
+savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
+procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
+attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
+souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
+doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
+lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
+aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
+légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
+pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
+l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
+qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
+il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
+tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
+mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les
+dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
+ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher
+Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.
+
+Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux
+Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
+la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
+Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
+les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
+Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
+partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.
+
+Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
+calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
+prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
+lui-même.
+
+Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
+agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les
+traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
+regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
+qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.
+
+Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
+restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
+étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
+voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
+où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
+jaune, qui puait la poussière et le vin.
+
+Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
+Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
+cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
+étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
+de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
+promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
+leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
+d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
+monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
+yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
+tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
+entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
+épaules, une stupeur croissante les envahissait.
+
+Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
+contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
+mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
+machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
+même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
+mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
+étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait
+encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
+franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
+obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
+rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
+heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
+cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
+au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
+loin de l'autre.
+
+Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
+entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
+rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
+devant le monde.
+
+Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
+disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
+oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
+pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
+simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
+journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
+Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
+Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
+douloureuse.
+
+Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
+ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la
+morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
+que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
+longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
+dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
+coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
+gilet.
+
+Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
+gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
+son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
+Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
+triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
+Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
+qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
+cependant à se lever une fois. Il porta un toast.
+
+--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
+égrillard.
+
+Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
+pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
+qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
+un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
+ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.
+
+On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
+les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
+heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
+marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
+devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
+tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
+son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
+avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
+Laurent se glisser dans la petite allée.
+
+Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
+Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
+faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
+la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
+plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
+joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
+Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
+dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
+tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
+les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
+la porte, comme un homme ivre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un
+instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
+inquiet et embarrassé.
+
+Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés
+jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi
+éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une
+table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
+arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
+toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches
+amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle
+et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une
+chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli
+et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
+silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits
+bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et
+sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
+et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la
+passion.
+
+Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le
+menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
+ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une
+camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous
+l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule
+passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.
+
+Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet.
+Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui
+n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout
+d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce
+morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant
+brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance
+et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de
+terreur et de dégoût.
+
+Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée.
+Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
+Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et
+alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.
+
+Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés
+enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à
+l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
+où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du
+meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A
+peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
+baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs
+les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des
+noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur
+serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
+restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
+qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,
+et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.
+L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se
+regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
+ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une
+étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et
+à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût
+effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée
+jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.
+
+Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion
+qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de
+muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;
+ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
+l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et
+de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des
+imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et
+joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
+assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux
+coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair
+morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible
+et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les
+souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour
+ressusciter ses tendresses.
+
+--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
+de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
+Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
+allons pouvoir nous aimer en paix.
+
+Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie
+sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
+n'écoutant pas. Laurent continua:
+
+--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit
+entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le
+lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.
+
+Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
+balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
+duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle
+regarda ce visage sanglant, et frissonna.
+
+Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:
+
+--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et
+nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir
+de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....
+
+Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au
+nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux
+meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés
+jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
+tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits
+bruits secs dans le silence.
+
+Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de
+s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.
+Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé
+dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
+était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
+bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au
+fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du
+passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de
+l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et
+tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent
+mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards
+terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
+causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se
+tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre
+peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à
+l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit
+quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des
+pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya
+de parler de choses indifférentes.
+
+Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions.
+Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à
+une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la
+chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous
+la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite
+porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des
+roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,
+trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.
+Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés;
+ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des
+étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face.
+
+Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient
+des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils
+cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient
+invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du
+passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et
+muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard.
+Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient
+pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange
+silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des
+roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait
+parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute
+sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à
+une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se
+souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient
+ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre
+chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils
+prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase;
+ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute,
+sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet
+entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de
+Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se
+devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient
+monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire
+l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent
+leur causerie.
+
+Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers
+s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs
+regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des
+phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler
+à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte
+d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées
+sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant,
+qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux
+entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué
+Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos
+membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus
+visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la
+chambre.
+
+Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur
+première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus
+un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les
+moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre.
+C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de
+ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le
+vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés
+ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi
+l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé
+sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son
+épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main
+de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à
+voix haute:
+
+--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer
+Camille.
+
+Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un
+moment sur le visage blanc de la jeune femme.
+
+--Oui, répondit-il d'une voix étranglée.
+
+Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils
+étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût
+subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le
+silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement:
+
+--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?
+
+Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter
+une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec
+violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse.
+
+--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.
+
+Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se
+renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle
+regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait
+d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit
+cette tache, qui devint d'un rouge ardent.
+
+--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en
+feu.
+
+La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et,
+appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda
+à son mari:
+
+--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure.
+
+Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au
+contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant
+un léger cri de douleur.
+
+--Ça, dit-il en balbutiant, ça?
+
+Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui.
+
+--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,
+c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.
+
+Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que
+Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette
+femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le
+menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée
+sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et
+s'écria d'une voix suppliante:
+
+--Oh! non, pas là. Il y a du sang.
+
+Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les
+mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda
+vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête
+fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui
+appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,
+il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse
+s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait
+sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle
+s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait
+pas prononcé une parole.
+
+Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant
+du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait
+fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse
+s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait
+souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le
+briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,
+tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec
+laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui
+tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que
+cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta
+affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous
+deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils
+avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait
+doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu,
+la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se
+fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes.
+
+Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait
+revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein
+d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime
+était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une
+dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant,
+s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva
+la tête.
+
+--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il
+montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre
+de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre
+lui.
+
+--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure
+peinte de son ancien mari eût pu l'entendre.
+
+--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.
+
+--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le
+prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le
+décrocher.
+
+--Bien sûr, c'est son portrait....
+
+Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il
+oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces
+teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le
+tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un
+fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et
+l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux
+blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui
+rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta
+un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis
+il distingua le cadre, il se calma peu à peu.
+
+--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.
+
+--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson.
+
+Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il
+ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,
+longuement.
+
+--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher.
+
+--Non, non.
+
+--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.
+
+--Non, je ne puis pas.
+
+Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile,
+se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle
+s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,
+levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si
+écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter
+de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant:
+
+--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le
+décrochera demain.
+
+Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le
+portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher,
+par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au
+fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du
+noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant,
+assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de
+rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.
+
+Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la
+tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte
+de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du
+portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur
+l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait.
+
+--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par
+là?
+
+La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une
+sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la
+chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant
+tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus
+sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois
+avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils
+n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.
+
+Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui
+avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en
+sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur
+de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les
+pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur
+et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait
+presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat
+allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait
+tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement
+dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards
+de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François:
+
+--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse.
+
+Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit
+la tête.
+
+--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue
+cette bête.... Elle a l'air d'une personne.
+
+Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui
+parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les
+plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat
+était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que
+cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre.
+Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait
+une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une
+irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
+avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique
+de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger,
+et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.
+
+Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent
+reprit sa marche du lit à la fenêtre.
+
+C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se
+coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir
+les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.
+Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à
+respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour
+rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils
+étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
+ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
+silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de
+reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
+tranquille.
+
+Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid
+pénétrant.
+
+Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
+sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
+vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les
+épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le
+lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.
+
+--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce
+soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.
+
+Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.
+
+--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des
+nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
+troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être
+gaie et de me pas m'effrayer.
+
+Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait.
+
+--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
+noces de Thérèse et de Laurent.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
+avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
+par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
+frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
+nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
+en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
+conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
+qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
+
+La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre
+sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
+passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
+cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
+sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
+L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
+l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
+mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
+les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
+tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
+ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
+celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux
+d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
+organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
+qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
+tout l'individu.
+
+Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
+prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
+buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
+journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
+un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
+sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
+que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
+pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
+sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
+plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
+existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
+brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette
+existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
+joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
+ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
+eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
+l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
+nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
+endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
+équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
+parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
+qui secouent les corps et les esprits détraqués.
+
+C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
+comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
+individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
+éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
+circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
+l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
+exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
+nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
+l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
+intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.
+
+Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
+et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
+n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
+regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
+ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
+avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait
+de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
+qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
+frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
+épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
+dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
+sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
+crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
+qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
+sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
+d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
+réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
+convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
+se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait
+absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
+Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.
+
+Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
+Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
+mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des
+désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans
+l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il
+s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
+éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
+ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
+première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
+développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
+passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient,
+elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
+l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
+montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
+remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
+genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en
+lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
+s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
+commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
+brutalité.
+
+Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
+jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
+jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur
+causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
+évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
+Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
+s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
+s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque
+cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
+de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
+contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
+l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
+écoeurement et leur terreur.
+
+Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
+Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
+riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
+avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
+tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
+siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon
+lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
+noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
+railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
+tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
+n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
+et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté
+d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
+vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.
+
+Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
+cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
+comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
+faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
+poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
+son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
+ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
+pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
+
+Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
+entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
+journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
+bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
+fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
+vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils
+feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
+tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
+souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
+leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
+l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
+mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
+debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit,
+ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
+conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
+l'hypocrisie maladroite de deux fous.
+
+La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un
+soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
+jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
+vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
+douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
+ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
+quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
+restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
+point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
+fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue;
+alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
+au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
+de Camille.
+
+Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
+qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
+leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair.
+C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
+délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
+touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
+verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
+pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
+acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
+compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
+Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
+mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
+sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
+que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
+s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
+
+Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
+voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
+ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
+mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
+venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
+entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.
+
+--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
+Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
+
+Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
+Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
+du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
+n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
+crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
+rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
+prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
+délirait.
+
+--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
+de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
+pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
+premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
+avec toi....
+
+Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
+les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
+plus de violence, en se déchirant lui-même:
+
+--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....
+
+Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
+pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
+pas que nous l'avons jeté à l'eau.
+
+Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
+
+--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
+mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
+l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre
+bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
+trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
+avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
+notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.
+
+La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
+frémissant qu'elle.
+
+Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
+bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
+voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
+coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
+achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
+tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
+n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
+avait déjà pour mari un noyé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
+Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
+avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
+voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que
+de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
+brutalité.
+
+En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
+insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
+Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair,
+déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
+la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
+se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
+pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la
+possédait.
+
+L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
+premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
+noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
+mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
+irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit
+la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
+cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
+Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
+noyé, et la tira à lui avec violence.
+
+La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
+dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et
+la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
+être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
+soulagement.
+
+Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
+l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
+touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
+poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
+entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
+lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant
+leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.
+
+Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
+la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
+colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
+blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
+comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
+caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa
+violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
+appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
+baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa
+bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
+instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
+d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
+plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
+disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
+propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
+éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
+qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se
+débattant dans l'horreur de leurs caresses.
+
+Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
+Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
+de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
+pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
+donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient
+ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
+hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
+et imprimait au lit de violentes secousses.
+
+Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
+nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
+reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
+lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
+membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
+dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
+fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
+exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
+s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
+leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
+ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils
+reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient
+tomber.
+
+Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent
+à sangloter.
+
+Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
+du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
+Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
+s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
+impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la
+fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
+ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen
+suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
+n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
+qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
+de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
+du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
+versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
+qu'ils allaient devenir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
+Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne
+gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un
+grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus
+présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
+semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que
+la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
+épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec
+l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune
+veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou
+ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir,
+ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
+façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En
+attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
+derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la
+boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être
+plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent
+s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
+Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
+ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient
+autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances
+désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup
+de maître en mariant la veuve du noyé.
+
+Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée
+triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de
+nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent
+en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes
+plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour
+eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
+n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été
+chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies.
+Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
+les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils
+devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les
+recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit
+mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
+petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un
+en face de l'autre, au bruit sec des dominos.
+
+Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois
+autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient
+Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils
+l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions
+sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une
+faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au
+passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces
+imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les
+invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite
+de soirées tièdes devant eux.
+
+Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque
+sorte.
+
+Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
+s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son
+calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol
+de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente,
+pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des
+sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait
+l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un
+petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A
+ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis
+il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres
+des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert
+pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut,
+les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent
+se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces
+souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
+cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui
+moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait
+pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
+de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à
+Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
+Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme
+courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac
+plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il
+arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à
+attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les
+autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût
+alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il
+rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait
+pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du
+passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de
+la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les
+quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement,
+il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante
+l'attendait.
+
+Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas
+auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme
+de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la
+boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La
+vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses
+membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant,
+nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui
+l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la
+tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps
+de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du
+plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se
+mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se
+désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;
+elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle
+la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.
+Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à
+rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la
+prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à
+l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était
+assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme
+vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle
+goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout
+d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle
+s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces
+quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension
+de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour
+souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne
+s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond
+d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,
+elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait
+dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,
+parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se
+laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui
+lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait
+à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant
+surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle
+cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,
+traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les
+parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un
+mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne
+viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les
+lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre
+de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive;
+elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où
+grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle
+se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir,
+qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les
+yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du
+comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,
+avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un
+étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute;
+elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté,
+souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique
+une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une
+transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au
+fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre
+heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de
+nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte
+fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa
+gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être.
+
+Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes.
+Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils
+goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient
+réunis, un malaise poignant les envahissait.
+
+C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui
+frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient
+durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à
+demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et
+causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à
+son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle
+souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets
+d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses
+paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et
+silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles,
+semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne
+cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,
+ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les
+empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se
+regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais
+ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin,
+dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement
+qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même
+le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à
+manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au
+fond d'un gouffre.
+
+A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées
+du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient
+s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie
+n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir
+l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils
+rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de
+l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à
+mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se
+grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils
+souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les
+jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle
+serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la
+salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;
+elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit,
+quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle
+montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,
+ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces
+d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si
+bruyantes.
+
+C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient
+rester face à face sans frissonner.
+
+Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme
+Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son
+fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à
+balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux
+autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle
+devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller
+cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs
+mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne
+mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son
+fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus
+échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante
+commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en
+deviendraient fous.
+
+Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui
+leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux
+petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de
+garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de
+zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les
+soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que
+la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur
+chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés
+qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les
+avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille
+francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une
+pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout
+attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la
+paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque
+jour.
+
+Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y
+avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux
+et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être
+engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le
+soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule,
+et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur
+visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de
+les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils
+cachaient instinctivement leurs maux.
+
+Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le
+jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût
+pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet
+les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient
+cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à
+quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse
+pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux
+plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient
+dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs.
+L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait
+en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi
+soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il
+semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs
+nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait
+toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être
+endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous.
+
+--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud.
+Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils
+se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.
+
+Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et
+Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf
+entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel
+éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille
+couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur
+visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement
+leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie
+en un masque ignoble et douloureux.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il
+s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se
+serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce,
+si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il
+acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui
+l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En
+quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de
+conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au
+contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans
+rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa
+femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille
+francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière,
+conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le
+contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à
+Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces,
+il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse,
+bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour
+contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec
+le cadavre du noyé.
+
+Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa
+démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine.
+Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait
+louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il
+s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges
+horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous
+et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas
+capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait
+simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.
+Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point
+que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté.
+Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son
+consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à
+comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et
+serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la
+regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le
+refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son
+complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas.
+» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de
+son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens
+de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle
+avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui
+prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait
+toujours à son avis.
+
+Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il
+toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à
+faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés
+dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de
+l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du
+ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs
+par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le
+reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette
+façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu.
+Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était
+allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer
+des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se
+promettait bien de ne signer aucun papier.
+
+Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un
+petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas
+quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses
+journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux
+a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme,
+disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui
+en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui,
+Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore
+davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la
+peinture.
+
+Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une
+sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le
+plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large
+fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le
+plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient
+pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant
+en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans
+une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y
+apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur
+pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de
+cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du
+lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un
+brocanteur.
+
+Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux.
+Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le
+divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore
+devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis
+il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage
+pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait
+jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait
+pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il
+refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il
+n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée
+du Louvre.
+
+Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de
+Camille.
+
+L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,
+il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des
+modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier
+de la nature. Il entreprit une tête d'homme.
+
+D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou
+trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et
+là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces
+longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami
+de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier
+Salon.
+
+--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je
+ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.
+
+--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé.
+
+--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que
+fais-tu maintenant?
+
+--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin.
+
+Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets
+d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné
+qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne
+retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il
+avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures
+distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon
+goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.
+
+--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier
+l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A
+quelle école es-tu donc?
+
+L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait
+s'éloigner d'une façon brusque.
+
+--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son
+ami, qui ne le quittait pas.
+
+--Volontiers, répondit celui-ci.
+
+Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,
+était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il
+ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,
+qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie
+de contenter sa curiosité.
+
+Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles
+accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq
+études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une
+véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau
+s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.
+L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à
+cacher sa surprise:
+
+--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent.
+
+--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour
+un grand tableau que je prépare.
+
+--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là?
+
+--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?
+
+Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste,
+et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en
+silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais
+elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles
+annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la
+peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si
+pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il
+se tourna vers l'auteur:
+
+--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de
+peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne
+s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui
+semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il
+ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme,
+en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et
+délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans
+l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de
+pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu
+artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand
+détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant,
+il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par
+l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri,
+frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et
+poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il
+menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la
+maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était
+secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange;
+depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau
+éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa
+pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de
+poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction
+subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un
+coup personnelles et vivantes.
+
+Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet
+artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda
+encore les toiles et dit à Laurent:
+
+--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont
+un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes
+elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne
+l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau
+avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des
+physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela
+ferait rire.
+
+Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant:
+
+--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je
+vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!
+
+Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque
+son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude
+avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher
+sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il
+revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les
+contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui
+mouillait le dos.
+
+--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils
+ressemblent à Camille....
+
+Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux
+des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une
+longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le
+menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille
+blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa
+victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du
+noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant
+le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant
+toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre
+ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient
+souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même
+sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche,
+qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se
+rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un
+signe d'ignoble parenté.
+
+Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image
+du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main,
+sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage
+atroce dont le souvenir le suivait partout.
+
+Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les
+figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que
+ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une
+étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se
+leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il
+mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des
+portraits de sa victime.
+
+Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus
+dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout
+de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur
+son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en
+quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça
+brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,
+il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque
+nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa
+volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il
+traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés.
+Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à
+conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille,
+grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.
+L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des
+têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains
+coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits
+couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il
+était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
+Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des
+profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit
+qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
+finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
+les chats ressemblaient vaguement à Camille.
+
+Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un
+coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.
+Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,
+il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait
+dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
+Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules
+de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
+épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut
+d'un ridicule atroce et l'exaspéra.
+
+Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
+ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
+paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
+pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de
+reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
+avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la
+paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
+toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.
+Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et
+Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui
+semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
+secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était
+devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se
+trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.
+
+Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui
+tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut
+roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
+pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle
+ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse
+profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
+devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les
+entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;
+au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
+pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel
+tête-à-tête.
+
+Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des
+soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
+leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
+un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
+la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;
+par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
+Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger
+devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre
+de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
+jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
+lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait
+parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils
+ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
+et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se
+mouvoir et briller.
+
+Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la
+lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse
+devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle
+insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de
+compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.
+On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
+mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
+dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles
+gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se
+laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors
+toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;
+Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
+du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les
+eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.
+
+Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs
+mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner
+ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à
+secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
+son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était
+lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
+délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui
+qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle
+habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à
+comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
+jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et
+demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
+lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,
+elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce
+devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de
+garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui
+lui fit grand bien.
+
+Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,
+dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
+l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur
+existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs
+entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait
+le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre
+leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit
+heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la
+boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger
+jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de
+nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce
+montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
+rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour
+exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
+
+Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme
+par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à
+onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les
+invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux
+Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de
+leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
+n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans
+quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il
+parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
+à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
+était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son
+état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,
+riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par
+l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces
+hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les
+petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide
+et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
+gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et
+Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
+croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,
+l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se
+voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était
+permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
+
+Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
+Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît
+sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention
+délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
+interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
+les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle
+demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne
+demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela
+ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous
+le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était
+une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un
+désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les
+objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
+par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
+par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
+Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:
+
+--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
+que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.
+
+D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits
+de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle
+communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante
+encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
+cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie
+sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
+doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
+n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui
+naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait
+pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,
+une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était
+comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se
+réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous
+du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans
+entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
+Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,
+mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:
+
+--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
+quelque drame cruel au fond de cette morte.
+
+Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et
+de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir
+comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.
+Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
+qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans
+révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les
+douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement
+les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue
+enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,
+à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester
+bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
+
+Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus
+pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une
+main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,
+ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient
+défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de
+sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que
+ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
+du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
+passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était
+plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce
+visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
+s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle
+mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
+âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
+la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
+amour par des regards pleins d'une tendre effusion.
+
+Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
+croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa
+part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
+l'écrasa.
+
+Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
+lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre
+contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle
+les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
+Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
+laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par
+tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
+laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique
+comprit.
+
+Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une
+telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
+elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut
+d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
+sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus
+écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus
+noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
+
+Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre
+vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en
+elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
+lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les
+assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout
+entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
+gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et
+Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de
+s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous
+avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui
+étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement
+dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
+surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa
+gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement
+elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide
+contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
+impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
+à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,
+bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit
+sourd des pelletées de sable.
+
+Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
+sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était
+désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses
+dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.
+Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures
+dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
+bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
+mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui
+montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un
+spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si
+elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de
+soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
+amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
+elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,
+ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des
+passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus
+tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
+Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant
+l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la
+luxure.
+
+Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,
+et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère?
+Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne
+pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle
+n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
+semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
+disait: « Je vais aller me briser au fond. »
+
+Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut
+invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
+conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir
+de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.
+Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse
+qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et
+tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un
+bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle
+descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à
+un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
+pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait
+son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se
+répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne
+trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
+
+Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
+égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous
+l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute
+la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en
+elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être,
+impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
+fils.
+
+Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,
+lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de
+Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au
+silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de
+ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.
+Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une
+ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
+par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un
+spectacle poignant.
+
+Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.
+
+--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.
+
+Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
+baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra
+qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
+effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre
+sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait
+cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
+ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un
+paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par
+l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,
+entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de
+Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.
+
+--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
+pas....
+
+Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa
+dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût.
+Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde
+des bras de Laurent.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à
+faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni
+l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par
+humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le
+silence.
+
+Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,
+Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la
+paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait
+tout, elle pourrait donner l'éveil.
+
+--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
+doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?
+
+--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre
+soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
+
+--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.
+Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
+l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de
+charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette
+soirée....
+
+Thérèse frissonna.
+
+--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
+de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
+dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
+dort.
+
+--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait
+carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce
+serait une excellente façon pour nous perdre.
+
+Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait
+balbutier.
+
+--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces
+gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
+aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
+chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,
+nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
+verras, tout ira bien.
+
+Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place
+ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la
+belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
+l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé
+très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.
+
+Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
+précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne
+manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur
+sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses
+excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus
+s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
+avec délices.
+
+Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
+fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour
+dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
+pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait
+disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans
+sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en
+présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle
+allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien
+morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté
+étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,
+à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,
+inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de
+la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la
+toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
+l'attention.
+
+Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte,
+blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras
+en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.
+Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.
+
+--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite
+les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.
+
+Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
+labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
+sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
+parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
+
+--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous
+nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
+Hein! n'est-ce pas, chère dame?
+
+Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un
+doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer
+péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué
+quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:
+
+--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.
+
+L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le
+mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet
+l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,
+et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
+
+--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
+amie.
+
+Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.
+Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé
+un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en
+s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
+pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières
+lettres.
+
+--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
+vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... »
+Achevez, chère dame.
+
+Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
+tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts
+traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
+s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter
+sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était
+perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment,
+en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.
+
+Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante.
+
+--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un
+instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: «
+_Thérèse et Laurent_... »
+
+La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
+sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut
+achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les
+galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter
+lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
+Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute
+voix:
+
+--« _Thérèse et Laurent ont_... »
+
+Et Olivier demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?
+
+Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
+d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
+avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
+fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
+retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
+inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment.
+Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et
+Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous
+le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
+
+Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le
+moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la
+phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette
+phrase:
+
+--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux
+de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de
+ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont
+bien soin de moi. »
+
+Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de
+son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se
+montraient si bons pour la pauvre dame.
+
+--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a
+voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses
+enfants. Cela honore toute la famille.
+
+Et il ajouta en reprenant ses dominos:
+
+--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le
+double-six, je crois.
+
+Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
+
+La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa
+main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,
+maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne
+voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen
+de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime.
+Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller
+rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se
+sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du
+tombeau.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses
+de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta
+lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère
+pleins de menaces sourdes.
+
+La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes,
+avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements
+du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé
+une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la
+souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se
+révoltaient et s'emportaient.
+
+Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien
+qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une
+existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face.
+Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les
+étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se
+pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs,
+il leur prenait des envies de s'entre-dévorer.
+
+Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur
+crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là
+venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le
+mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre
+de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les
+exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à
+eux-mêmes, ils s'exécraient.
+
+Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le
+châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix
+intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire
+de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les
+secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils
+devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à
+l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans
+l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se
+souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de
+luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils
+avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point
+pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur
+corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec
+terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils
+n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement
+sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés
+ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet
+embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se
+roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais
+ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur
+coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure
+croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à
+l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils
+s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir
+moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en
+s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.
+
+Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers
+cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs
+roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs
+blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre
+volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu
+d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus
+supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer.
+Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère
+impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon
+étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup
+grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au
+lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une
+simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises
+de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le
+noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher
+la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient
+jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des
+coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire,
+Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils
+s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur
+désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise,
+au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe
+éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de
+la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et
+ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors
+seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs
+querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner
+le sommeil en hébétant leurs nerfs.
+
+Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil,
+les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette.
+Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses
+yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son
+martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les
+faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle
+descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle
+avait appelés ses chers enfants.
+
+Les querelles des époux la mirent au courant des moindres
+circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les
+épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus
+avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait
+toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.
+Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours
+l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle
+était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le
+premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait
+davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux
+laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient
+le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait
+le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit
+devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses
+oreilles avec plus de cruauté et d'éclat.
+
+Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard
+sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait
+sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.
+
+--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien
+qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux
+qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me
+gêner.
+
+Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille.
+Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur
+venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils
+se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils
+redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux
+ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils
+imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils
+avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs
+hallucinations.
+
+Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes
+accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un
+d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc
+effrayant.
+
+Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter,
+trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède
+lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche.
+
+--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
+
+--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent.
+
+--Cette eau est excellente.
+
+--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de
+rivière.
+
+Thérèse répéta:
+
+--De l'eau de rivière....
+
+Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir
+lieu dans son esprit.
+
+--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et
+qui pâlissait.
+
+--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le
+sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué.
+
+--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je
+l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.
+
+--Moi! moi!
+
+--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire
+avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que
+tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me
+soulage.
+
+--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.
+
+--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et
+l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.
+
+Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en
+feu, lui cria dans la face:
+
+--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:
+« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée
+dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.
+
+--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai
+fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.
+
+Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée
+d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé,
+de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur
+Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui
+faire confesser qu'elle était la plus coupable.
+
+Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les
+regards fixes de Mme Raquin.
+
+--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée,
+elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma
+chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses
+pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il
+sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir
+ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi?
+est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme,
+ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.
+
+--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination
+désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.
+
+--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat
+terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir....
+Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi
+comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait
+connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé
+tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais
+le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre
+lui et de le briser.
+
+--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as
+pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,
+qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais
+fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus
+folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais
+trop de choses à te reprocher.
+
+--Qu'aurais-tu donc à me reprocher?
+
+--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes
+abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout
+cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde
+ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage.
+
+Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
+
+--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
+
+Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à
+côté delà jeune femme.
+
+--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il
+y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
+nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
+moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
+innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à
+m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre.
+Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur
+impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et
+l'autre.
+
+Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit:
+
+--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que
+tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
+tourmente.
+
+--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi
+qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.
+
+--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas
+crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
+cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente!
+
+Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir
+évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
+ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper
+eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels
+efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime,
+à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
+sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne
+parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
+parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
+des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des
+démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules,
+la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir,
+sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
+le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se
+faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir
+avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
+qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient
+toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge,
+aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par
+l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
+disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le
+tapage les étourdissait un moment.
+
+Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
+paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
+dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de
+Thérèse.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne
+sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé
+tout haut devant Laurent.
+
+Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
+brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu
+des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
+attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale.
+Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre
+le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois
+sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les
+guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un
+coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
+femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de
+se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta
+dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver
+quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
+chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas
+cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut
+ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le
+meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
+dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
+des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse
+s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
+au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté.
+D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à
+s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur
+sans résistance.
+
+Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui
+devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
+prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
+ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin
+de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
+l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène
+de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.
+
+--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce.
+Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne
+me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
+me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous
+pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos
+pieds, écrasée par la honte et la douleur.
+
+Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du
+désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
+prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt
+plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
+obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et
+de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait
+qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son
+monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses
+propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle
+descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en
+sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
+remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller
+encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par
+jour.
+
+Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir
+devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était
+que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme
+Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la
+comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait
+l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
+horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à
+chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
+de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
+pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
+aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de
+pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre;
+certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus
+écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa
+cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de
+crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
+inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient
+dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
+crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
+supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de
+défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait
+devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.
+
+Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour,
+pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
+yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur
+les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me
+pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues
+de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair
+froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent
+dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les
+remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à
+embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager.
+
+--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que
+mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié....
+Je suis sauvée....
+
+Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux,
+lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait
+avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps,
+elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait
+obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
+qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce.
+
+C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
+baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de
+répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
+la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était
+obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi
+et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers
+que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
+elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était
+devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils
+habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se
+servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
+entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
+entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et
+déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui
+l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
+prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque
+ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
+des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
+sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se
+répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de
+caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
+acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
+Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en
+face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
+la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste.
+
+Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme
+Raquin, il la relevait avec brutalité:
+
+--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
+me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.
+
+Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage
+depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par
+les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
+redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un
+reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
+le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait
+préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté
+contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle
+reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
+crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive,
+et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités
+ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient,
+chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
+
+--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables,
+il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité....
+Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
+ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
+horrible.
+
+--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
+sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
+distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes
+larmes.
+
+--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu
+as pris Camille en traître.
+
+--Veux-tu dire que je suis seul coupable?
+
+--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
+J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
+l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y
+réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie
+désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la
+vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de
+regret.
+
+Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
+autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui
+prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
+
+--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
+sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
+
+Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées
+le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait
+bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause
+commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se
+soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle
+avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de
+ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,
+à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
+moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
+les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,
+il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
+folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre
+par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire
+d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
+Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son
+irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de
+Camille, par étaler les vertus de sa victime.
+
+--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
+cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
+une mauvaise pensée.
+
+--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
+était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la
+moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
+sans laisser échapper une sottise.
+
+--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
+as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
+Camille m'aimait et je l'aimais.
+
+--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans
+doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
+me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant
+que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair
+comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te
+fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
+
+--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il
+avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait
+noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon
+Dieu! mon Dieu?
+
+Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards
+aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille
+bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se
+promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour
+étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de
+sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se
+laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il
+croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
+Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de
+violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais
+d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du
+premier.
+
+--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais
+qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
+
+Laurent haussait d'abord les épaules.
+
+--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être
+pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
+l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
+assassin....
+
+--Te tairas-tu! hurlait Laurent.
+
+--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!
+tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un
+homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime,
+maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait
+toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
+pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
+
+--Te tairas-tu, misérable?
+
+--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au
+prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
+si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
+baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.
+
+Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse
+étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par
+terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
+
+--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
+levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!
+
+Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la
+battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,
+il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle
+goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle
+s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage.
+C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle
+dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme
+Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi
+sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
+
+L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse
+avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
+haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement
+avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
+regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
+prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
+telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,
+toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.
+Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette
+torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.
+Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille
+riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le
+souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,
+qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
+sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se
+servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait
+toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse
+lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse
+heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver
+une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force
+d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était
+servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
+cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
+taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.
+Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle
+endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage
+était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
+lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de
+chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses
+angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque
+Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
+décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui
+causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez
+pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne
+laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
+rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.
+
+Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières
+forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui
+introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait
+au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
+tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour
+lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même,
+retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la
+paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin
+tenait bon. C'était une lutte odieuse.
+
+Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de
+la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.
+Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il
+souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait
+mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
+
+--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon
+débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera
+plus là.
+
+Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme
+Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent
+ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes
+et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle
+n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment
+de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
+la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide
+lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance
+qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du
+silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par
+l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien
+dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
+cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine
+satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les
+aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.
+
+D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin.
+Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus
+insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.
+Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à
+toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
+leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu
+d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et
+souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
+et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
+l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
+tombant à la fois.
+
+La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils
+avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque
+repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse
+semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne
+pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point
+rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
+impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une
+sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la
+fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,
+après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant
+reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
+obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que
+faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils
+fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils
+s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
+restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement
+dans l'horreur de leur existence.
+
+Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,
+Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et
+troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
+creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne
+pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et
+injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
+un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui
+traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir
+au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier
+Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que
+la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.
+
+Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
+sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de
+venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.
+Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide
+de Mme Raquin.
+
+Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta
+moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
+avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt
+les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des
+banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se
+surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait
+ensuite sourire amèrement.
+
+Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.
+Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle
+laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la
+poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des
+araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais
+balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange
+façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,
+battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la
+sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait
+descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni
+d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
+qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir,
+en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
+ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites
+pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées
+aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les
+rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris
+Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes,
+pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages,
+s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se
+présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de
+fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital
+des quarante et quelques mille francs.
+
+Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne
+savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
+non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
+boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
+éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite
+femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un
+sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq
+heures auparavant.
+
+Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle
+acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un
+enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât
+pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui
+semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
+amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant
+qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
+rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué,
+comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se
+laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une
+fausse couche.
+
+De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui
+semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
+mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures
+fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait
+dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et
+par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours
+se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances.
+Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient,
+sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et
+l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent
+prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il
+s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son
+être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où
+aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et
+forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier,
+par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne
+voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
+Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie.
+D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de
+nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à
+ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par
+jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
+plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur
+incroyable.
+
+L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
+ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
+Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il
+pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il
+se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le
+long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris
+de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son
+atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain,
+il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait
+l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
+pouvait durer pendant des années.
+
+Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire
+ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien,
+d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
+Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
+la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il
+était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses
+raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer
+au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en
+lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs
+et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de
+brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il
+souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées.
+Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité
+sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement.
+
+A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait
+Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
+
+Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait
+de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
+il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
+venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait
+ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne
+pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène
+qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous
+l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la
+plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
+vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre
+trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
+dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau
+de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
+à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée
+en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses
+propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
+et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à
+l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
+faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
+dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à
+Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de
+le martyriser à l'aide de cette morsure.
+
+Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
+cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le
+miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
+sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
+il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais
+le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait
+une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa
+lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe.
+
+Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
+des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller
+avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
+de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le
+soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré
+François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de
+l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la
+vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
+ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts
+sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
+voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
+véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à
+table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
+silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les
+regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
+pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat:
+« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il
+pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
+effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait
+d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une
+personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout
+que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
+d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses
+yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une
+vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se
+disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
+dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
+
+Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
+comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
+grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la
+peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses
+joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se
+retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
+lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
+son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y
+cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
+la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine
+brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin
+pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse
+eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres,
+dans l'ombre, sous les fenêtres.
+
+Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains
+changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.
+
+Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin
+des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
+devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence
+égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le
+remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un
+autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à
+calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain,
+comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa
+consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas
+la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée,
+elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
+jusqu'à quatre et cinq fois par semaine.
+
+Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le
+remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait
+maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
+parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle
+l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
+querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il
+aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir
+ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
+l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un
+prêtre ou à un juge d'instruction.
+
+Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante
+signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
+dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
+suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau.
+Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des
+révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la
+bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un
+marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face
+du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient
+sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la
+jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
+rentrerait sans doute que le soir.
+
+Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
+allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
+qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée
+de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la
+maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du
+passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois,
+il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à
+longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon
+provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
+jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses
+jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue
+Mazarine. Laurent la suivit.
+
+Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu
+renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée
+de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de
+l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait
+quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne
+pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il
+se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du
+commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire.
+Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il
+trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le
+creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté
+sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable
+agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir,
+traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle,
+pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait
+se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait
+faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui
+donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la
+jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où
+elle allait comme on va au supplice.
+
+Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse
+se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue
+Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et
+d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna
+familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit
+servir une absinthe.
+
+Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui
+l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se
+pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de
+leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes,
+les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants,
+qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras
+arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la
+place, sous une porte cochère.
+
+Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du
+jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit
+jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une
+maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés,
+regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une
+fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du
+jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La
+fenêtre se ferma avec un bruit sec.
+
+Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement,
+rassuré, heureux.
+
+--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux.
+Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est
+diablement plus fine que moi.
+
+Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se
+jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur.
+Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se
+sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme
+le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang
+et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre
+homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait
+qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que
+cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à
+ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il
+l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme.
+
+Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui
+venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait
+presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle
+se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un
+dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce
+qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de
+trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le
+vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées.
+
+Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait
+quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands
+moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme,
+il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il
+attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand
+elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage
+du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal
+rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans
+les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle
+chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée.
+
+Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent
+posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille
+francs.
+
+--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous
+mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout
+droit à la misère.
+
+--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux
+de l'argent.
+
+--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de
+mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma
+dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te
+nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu
+n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile!
+
+--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille
+francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même.
+
+Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler.
+
+--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il
+y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour
+manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge.
+Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes
+dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou....
+Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un....
+
+Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il
+se contenta de répondre:
+
+--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant.
+
+Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de
+Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre:
+
+--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.
+
+Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux
+fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante:
+
+--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait
+rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait
+prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive
+malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai
+besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer
+notre tranquillité.
+
+Il eut un étrange sourire et continua:
+
+--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot.
+
+--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu
+n'auras pas un sou.
+
+Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se
+fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent
+ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement
+qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre
+au commissaire de police du quartier.
+
+--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable.
+Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux.
+Voilà tout.
+
+--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse
+que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu
+n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je
+n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire.
+
+Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier.
+
+--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent
+descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il
+leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes
+qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi
+pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils
+virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la
+guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur
+être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter
+aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien
+révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant
+deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à
+parler et à céder.
+
+--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent.
+Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant
+vaut-il que je te le donne tout de suite.
+
+Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au
+comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait
+toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce
+soir-là.
+
+Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta
+les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il
+découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions
+fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à
+s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le
+grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse
+l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de
+l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la
+luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à
+l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a
+l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter
+ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la
+débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait
+Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses
+de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa
+souffrance pour s'y habituer et la vaincre.
+
+De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle
+vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait
+un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et
+s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent,
+une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts
+profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la
+comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels
+garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et
+tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs
+physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui
+procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais
+brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle
+restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de
+ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant
+qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée
+qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et
+les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse.
+
+Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés,
+ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils
+comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche
+n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses.
+Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage,
+ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient
+tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui
+les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne
+impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés
+ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte
+serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine
+devint de la rage furieuse.
+
+Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris
+duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la
+méfiance acheva de les rendre fous.
+
+Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande
+des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée
+fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient
+pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste,
+l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire
+de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur
+colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils
+s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils
+s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le
+silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le
+courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se
+menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier
+et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de
+parler et de chercher la paix dans le châtiment.
+
+A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du
+commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent
+qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se
+livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se
+décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des
+insultes et des prières ardentes.
+
+Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches.
+
+Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le
+logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs
+soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent
+dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient
+vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant
+souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se
+quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les
+plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse
+descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne
+causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant
+les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de
+lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les
+invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards
+suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à
+quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens
+compromettants.
+
+Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.
+
+Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver
+d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier
+crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre
+goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous
+deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux
+voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur
+pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de
+Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet
+comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse,
+parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et
+qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida
+qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
+
+La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils
+prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre,
+sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences
+probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent
+assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils
+obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas
+livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant
+d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un
+second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une
+contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se
+disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à
+l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à
+vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui
+restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent
+connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait
+Mme Raquin.
+
+Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses
+anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste
+célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait
+fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les
+appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé
+au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau
+sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de
+grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait
+dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui
+foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison
+qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit
+visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il
+vola le petit flacon de grès.
+
+Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire
+repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,
+et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du
+buffet.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités
+continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté
+toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie.
+Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus
+agréables.
+
+Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses
+douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand
+intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par
+moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son
+visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux
+récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient
+pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux
+phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain
+respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie
+ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de
+l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie
+de dominos.
+
+Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les
+jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule
+fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité
+énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se
+jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y
+entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie
+d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme.
+Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la
+Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse
+expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux
+invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait
+reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le
+ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et
+d'amour.
+
+La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se
+cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face
+des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater
+un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements,
+elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.
+Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de
+l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour.
+Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister
+au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de
+repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui
+briseraient Thérèse et Laurent.
+
+Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps,
+faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put
+en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les
+invités se levèrent vivement.
+
+--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à
+s'en aller.
+
+--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui
+me couche à neuf heures d'habitude.
+
+Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.
+
+--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les
+honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien.
+
+Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un
+geste emphatique:
+
+--Cette pièce est le Temple de la Paix.
+
+Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à
+Thérèse:
+
+--Je viendrai demain matin à neuf heures.
+
+--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que
+l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée.
+
+Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités
+jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main.
+Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de
+soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute
+la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets
+en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent
+silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements
+convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour
+ne pas la laisser tomber.
+
+Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre
+la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit,
+d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que
+tout fût prêt.
+
+Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les
+yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence:
+
+--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait
+sortir en sursaut d'un rêve.
+
+--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme
+si elle avait eu grand froid.
+
+Elle se leva et prit la carafe.
+
+--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta
+tante.
+
+Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.
+Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y
+mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était
+accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et
+cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa
+ceinture.
+
+A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un
+danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils
+se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et
+Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis
+de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques
+secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée
+devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en
+retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement
+leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et
+horreur.
+
+Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec
+des yeux fixes et aigus.
+
+Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise
+suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles
+comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et
+d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans
+parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils
+mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au
+souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés
+d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant.
+Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face
+du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à
+moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un
+éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une
+consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,
+sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de
+Camille.
+
+Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et
+manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés
+de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze
+heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les
+contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant
+de regards lourds.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will
+be renamed.
+
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index 0000000..1f08168
--- /dev/null
+++ b/7461-0.txt~
@@ -0,0 +1,7933 @@
+The Project Gutenberg eBook of Thérèse Raquin
+
+This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this ebook or online
+at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
+you will have to check the laws of the country where you are located
+before using this eBook.
+
+Title: Thérèse Raquin
+
+Author: Émile Zola
+
+Release date: February 1, 2005 [eBook #7461]
+ Most recently updated: December 9, 2024
+
+Language: French
+
+Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+THÉRÈSE RAQUIN
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le
+passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de
+la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et
+deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées,
+descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le
+couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
+
+Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une
+clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans
+le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de
+brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles
+gluantes, de la nuit salie et ignoble.
+
+A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées,
+laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des
+bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont
+les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les
+vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les
+marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les
+boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans
+lesquels s'agitent des formes bizarres.
+
+A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille
+contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites
+armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis
+vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une
+horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie
+dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,
+délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en
+acajou.
+
+Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie,
+comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices.
+
+Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend
+pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé
+par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et
+droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des
+ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des
+paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant
+dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits
+enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en
+courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée,
+c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une
+irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne;
+chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement,
+sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers
+regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent
+devant leurs étalages.
+
+Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et
+carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages
+sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber
+autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent
+disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un
+véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,
+des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie
+souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les
+marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que
+les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement,
+dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur
+un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce
+qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur
+la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier
+flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes
+jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre
+à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux.
+La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous
+son châle.
+
+Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une
+boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par
+toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et
+longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des
+vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en
+caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines
+profondes, tapissées de papier bleu.
+
+Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un
+clair-obscur adouci.
+
+D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle
+tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de
+mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.
+Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet
+de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de
+loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité
+transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient
+des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies.
+Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur
+mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la
+mousseline.
+
+De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros
+pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes
+blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les
+dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de
+papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de
+tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et
+fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.
+Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que
+la poussière et l'humidité pourrissaient.
+
+Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de
+rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre
+vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait
+vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et
+sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux
+minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait
+au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui
+se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur
+mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une
+épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et
+paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient
+laissé des bandes de rouille.
+
+Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la
+boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un
+escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre
+les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de
+cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier.
+La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées,
+serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux
+tapage de couleurs.
+
+D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une
+jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en
+sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage
+gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros
+chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.
+
+Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années
+lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit,
+chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe
+rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un
+enfant malade et gâté.
+
+Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la
+boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré
+suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre
+chaque barreau de la rampe.
+
+En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait
+dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche
+était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un
+buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table
+ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière
+une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de
+la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.
+
+La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se
+retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.
+Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde
+porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une
+allée obscure et étroite.
+
+Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant
+ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les
+persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande
+muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus
+de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,
+muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence
+dédaigneuse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de
+vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette
+ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la
+prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette
+vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs
+qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette
+somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,
+ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était
+fait une existence de paix et de bonheur tranquille.
+
+Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le
+jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close
+et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier
+menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les
+fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts
+de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine,
+s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines,
+entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.
+
+Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit
+garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une
+longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les
+fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte
+de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour
+lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses
+soins, par son adoration.
+
+Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des
+secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa
+croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des
+mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette
+faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie
+avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait
+donné la vie plus de dix fois.
+
+Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit
+les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe
+et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une
+connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit
+des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à
+trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle
+savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le
+tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une
+faiblesse de plus en lui.
+
+A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa
+mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de
+commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit
+inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus
+calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail
+d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes
+additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé,
+la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement
+qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le
+marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle,
+entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme
+parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants
+réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par
+besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui
+avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le
+plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part,
+au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les
+moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection
+attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une
+occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le
+soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa
+cousine Thérèse.
+
+Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant,
+lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine
+Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait
+d'Algérie.
+
+--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
+mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.
+
+La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
+resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette
+fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était
+née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande
+beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de
+naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il
+partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit
+tuer en Afrique.
+
+Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes
+tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut
+soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que
+prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par
+le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
+feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
+paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;
+elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de
+bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
+et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
+avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des
+muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui
+dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,
+pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste
+brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques
+ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime
+débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps
+maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles,
+légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,
+elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur
+lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.
+
+Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
+petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements
+de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,
+reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond
+d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid
+suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements
+terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
+auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
+silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand
+elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui
+montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
+crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa
+poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
+de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
+plaisait.
+
+Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
+souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant
+élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une
+existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,
+au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les
+yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle
+restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le
+soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
+rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle
+s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
+elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se
+questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les
+flots.
+
+Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;
+son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
+l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,
+songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait
+seule par moments la paix de cet intérieur endormi.
+
+Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait
+résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
+moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait
+un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
+comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une
+garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs
+tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans
+bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils
+comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté.
+
+Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un
+jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue
+ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la
+famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: «
+Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient
+patiemment, sans fièvre, sans rougeur.
+
+Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres
+désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa
+cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,
+sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une
+camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à
+l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
+la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait
+pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces
+moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en
+riant d'un rire nerveux.
+
+La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.
+Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
+pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses
+lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
+pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait
+toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse
+devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que
+disait Mme Raquin. Camille s'endormait.
+
+Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
+Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des
+révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries
+qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la
+provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
+cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
+sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
+précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à
+terre. Il avait peur.
+
+Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage
+arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa
+mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa
+tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.
+
+Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche
+de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce
+fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le
+lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore
+sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse
+gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant
+de calme.
+
+
+
+
+III
+
+
+Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère
+qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se
+récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y
+changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
+menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
+
+--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai
+épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.
+C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu
+sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
+
+Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille
+bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une
+existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le
+jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
+suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
+remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.
+Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait
+fait le plan d'une vie nouvelle.
+
+Au déjeuner, elle était toute gaie.
+
+--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à
+Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
+remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela
+nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
+promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
+
+--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était
+qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait
+être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
+lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des
+manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
+
+Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle
+obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
+de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait
+ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même
+paraître savoir qu'elle changeait de place.
+
+Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
+vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes
+qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se
+débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un
+peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le
+tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,
+ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.
+Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
+ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix
+modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le
+loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents
+francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,
+calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer
+sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices
+du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
+journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
+laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
+
+Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une
+perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de
+quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
+obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
+souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
+inappréciables.
+
+--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons
+heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
+passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....
+Va, nous ne nous ennuierons pas.
+
+Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
+réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la
+vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
+famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,
+elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
+
+Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,
+il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
+Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de
+peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
+monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,
+sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La
+jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle
+était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle
+s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
+ne pouvant pleurer.
+
+Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses
+rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un
+remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait
+l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en
+affirmant qu'un coup de balai suffirait.
+
+--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....
+D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
+pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
+ne vous ennuierez pas.
+
+Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,
+s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se
+disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,
+le soir, il se coucherait de bonne heure.
+
+Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en
+désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le
+comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna
+de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait
+chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,
+demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
+proposait une réparation, un embellissement quelconque:
+
+--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très
+bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
+
+Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
+d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir
+sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,
+elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
+
+Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
+moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui
+le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il
+entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait
+cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
+
+Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et
+se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les
+poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
+Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
+jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les
+trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.
+Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
+échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces
+grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi.
+Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
+comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête
+pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le
+Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop
+pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,
+suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
+de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres
+ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se
+remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant
+des passants, des voitures, des magasins.
+
+Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté
+les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de
+vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui
+causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire
+du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
+de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
+croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à
+écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
+s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse
+pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au
+fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
+
+Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer
+oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait
+d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à
+faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une
+abnégation suprêmes.
+
+Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient
+régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du
+quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
+pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec
+des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
+mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
+bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa
+clientèle.
+
+Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille
+ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme
+sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre
+humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre
+devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et
+chaque matin la même journée vide.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
+allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une
+bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse
+histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé
+dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
+gaieté folle. On se couchait à onze heures.
+
+Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
+police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans
+la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi
+établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
+aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu
+perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
+vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents
+francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
+dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin.
+
+Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
+police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
+Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans,
+sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et
+maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de
+trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il
+était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
+sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid
+qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
+sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite
+femme.
+
+Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer
+d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis
+et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la
+besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait
+un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait
+un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine
+d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint
+chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa
+visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage
+du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,
+mécaniquement, par un instinct de brute.
+
+Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
+allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
+de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le
+buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se
+rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
+l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
+au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
+Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
+la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille
+vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans
+son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après
+chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
+minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
+
+Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle
+prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait
+apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
+les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour
+elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
+afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude
+sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait
+les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une
+sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
+ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des
+dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait
+une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes
+de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux
+ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient
+les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et
+insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute
+pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse
+ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures
+grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois
+des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
+caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant
+les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de
+la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs
+jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse
+inexprimable.
+
+On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le
+tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait
+l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
+rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle
+servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
+s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps
+possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus
+avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
+calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette
+rêverie grave qui lui était ordinaire.
+
+Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son
+absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la
+salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
+cherchait sa femme du regard.
+
+--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu
+pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.
+
+La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en
+face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires
+écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa
+chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
+voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
+gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
+familier.
+
+--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
+ce monsieur-là?
+
+La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
+souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
+placide.
+
+--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
+Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
+côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
+avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
+qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
+
+Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
+singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
+vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
+souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
+assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
+promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
+
+--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
+du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
+sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
+important, cette administration!
+
+Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
+pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
+machine. Il continua en secouant la tête:
+
+--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
+cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
+appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous.
+
+--Je veux bien, répondit carrément Laurent.
+
+Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
+Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
+prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
+un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
+contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
+rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
+régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
+sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle
+s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
+genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
+énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
+paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
+précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
+muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
+ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
+sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
+son cou de taureau.
+
+Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
+pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
+répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:
+
+--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te
+rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?
+
+--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
+Thérèse en face.
+
+Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
+éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
+quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller
+rejoindre sa tante. Elle souffrait.
+
+On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
+ami.
+
+--Comment va ton père? lui demanda-t-il.
+
+--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
+cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
+
+--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.
+
+--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
+continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
+rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
+ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
+veut tirer parti même de ses folies.
+
+--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
+étonné.
+
+--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
+semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
+cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
+camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
+de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant.
+Nous fumions, nous blaguions tout le jour...
+
+La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
+
+--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
+que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
+par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
+alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
+j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
+tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
+de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire.
+
+Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
+conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
+fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
+très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
+puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
+oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
+bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
+remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
+quelconque.
+
+La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
+de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
+métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
+manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
+voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
+des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le
+père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
+déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
+se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une
+journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
+disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut
+qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
+essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
+voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
+bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
+paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
+outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
+réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
+dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
+cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
+les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
+brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
+cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
+brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
+pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
+il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
+n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
+
+Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
+garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
+secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
+ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
+Il questionna Laurent.
+
+--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré
+leur chemise devant toi?
+
+--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
+était devenue très pâle.
+
+--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
+d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester
+tout bête.
+
+Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
+attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
+lueurs rouges montèrent à ses joues.
+
+--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
+que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
+seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
+qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
+superbe, des hanches d'une largeur....
+
+Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
+jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
+mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
+entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
+était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.
+
+Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
+retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
+voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
+et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
+
+Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
+s'adressa brusquement à Camille.
+
+--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
+
+Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
+silencieuse.
+
+--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
+à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
+heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec
+nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.
+
+Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
+et Suzanne arrivèrent derrière eux.
+
+Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il
+détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
+selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
+d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un
+inconnu sans quelque froideur.
+
+Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
+plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
+la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.
+
+Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
+resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
+rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
+d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires
+gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa
+personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
+d'angoisse nerveuse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
+Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
+petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
+cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui
+s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres
+carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
+de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
+traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie
+où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
+coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
+flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était
+tiède.
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
+charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
+amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
+l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,
+assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir
+aidé Camille à fermer la boutique.
+
+Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait
+commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
+fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans
+la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.
+
+Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec
+soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,
+roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres
+primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une
+académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait
+à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette
+de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des
+pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
+des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon.
+
+A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
+Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
+venir.
+
+Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la
+chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le
+comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à
+regarder peindre Laurent.
+
+Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait
+et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
+cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme
+attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se
+retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
+plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son
+extase recueillie.
+
+Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de
+longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,
+devenir l'amant de Thérèse.
+
+--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je
+le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me
+mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle,
+muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se
+voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
+
+Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
+ami. Puis il continuait:
+
+--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
+sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
+Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....
+Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un
+autre?
+
+Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la
+Seine d'un air absorbé.
+
+--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première
+occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.
+
+Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
+
+--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,
+la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
+peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
+
+Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête
+pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
+d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter
+l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à
+le faire.
+
+Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;
+mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait
+à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.
+L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.
+D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;
+l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
+laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille
+liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
+Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément
+quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se
+fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.
+La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et
+engageante.
+
+Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la
+première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans
+l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses
+jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin
+le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,
+l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.
+
+Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse
+restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait
+point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour
+une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait
+le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble
+et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.
+
+Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de
+pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le
+portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
+violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
+éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,
+exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille
+ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant
+convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
+frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il
+avait un air distingué.
+
+Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher
+deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la
+boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.
+
+Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant
+elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il
+examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
+Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être
+plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec
+Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
+
+Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
+contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres
+sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,
+et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
+carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
+et brutal.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,
+fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,
+ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité
+eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur
+situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
+
+Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut
+décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
+nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues
+auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée
+qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de
+l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,
+en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient
+réussir.
+
+Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité
+brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
+calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si
+hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un
+congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
+
+Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La
+marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de
+l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune
+ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
+Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit
+et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds
+heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
+une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
+seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en
+jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.
+Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle
+une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement
+lavée.
+
+Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette
+femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en
+arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des
+sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,
+elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux
+luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était
+belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa
+figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient
+de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se
+tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et
+âcre.
+
+Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se
+jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,
+elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille
+dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
+puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
+la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une
+violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines,
+se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque
+vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur
+souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.
+
+Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
+à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une
+telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,
+à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse
+l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.
+Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
+lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
+demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui
+donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez
+lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir
+Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et
+toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance
+physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
+
+Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
+Pont-Neuf.
+
+A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
+encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
+moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
+désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
+désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
+
+Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,
+allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les
+circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu
+son être entier, expliquant sa vie.
+
+Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur
+sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:
+
+--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été
+élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais
+avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur
+fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne
+voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec
+lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
+ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
+pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
+comme je t'aime.
+
+Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
+sourde:
+
+--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont
+recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré
+l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand
+air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans
+la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que
+ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé
+à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
+instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
+sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
+dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées
+que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie
+devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
+membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
+faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la
+petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à
+peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée
+toute vive dans cette ignoble boutique.
+
+Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,
+elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
+battements nerveux.
+
+--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
+mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
+m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
+comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,
+j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie
+morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,
+j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je
+songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
+affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma
+chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me
+battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais
+déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
+au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute
+docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.
+Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,
+toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
+
+La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de
+Laurent. Elle ajoutait, après un silence:
+
+--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai
+pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me
+faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
+s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
+que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour
+lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec
+lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi
+plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me
+répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
+jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais
+les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des
+nuits terribles.... Mais toi, toi....
+
+Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans
+les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou
+énorme....
+
+--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
+boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis
+livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
+est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre
+le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette
+chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta
+vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se
+tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que
+j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
+je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
+traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
+me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte
+de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
+retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens
+quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je
+respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je
+paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
+sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes
+lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
+prendre dans tes bras....
+
+Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.
+Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
+glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité
+sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
+fougueuses.
+
+La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle
+n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans
+l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,
+mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,
+pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se
+reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait
+carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les
+commencements, Laurent s'effrayait.
+
+--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de
+tapage, Mme Raquin va monter.
+
+--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
+clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
+elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle
+monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.
+
+Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas
+encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant,
+l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
+ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à
+deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le
+danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.
+Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette
+pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
+amour, dans une tranquillité incroyable.
+
+Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût
+malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en
+haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte
+de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
+
+Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,
+montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son
+gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il
+faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
+dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:
+
+--Tiens-toi là... ne remue pas.
+
+Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur
+le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec
+des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis
+elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
+
+Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant
+le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
+sous le jupon blanc.
+
+--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma
+fille?
+
+Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix
+dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
+laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans
+faire de bruit.
+
+Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence
+passionnée.
+
+--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien
+ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.
+
+Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle
+était comme folle, elle délirait.
+
+Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu
+de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
+deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
+paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.
+
+--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il
+comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait
+drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il
+sait de belles histoires sur notre compte....
+
+Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la
+jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
+un frisson lui courir sur la peau.
+
+--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,
+me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:
+«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se
+sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me
+dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
+ils ne troubleront plus ma sieste.»
+
+Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
+allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules
+des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre,
+la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
+avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
+éclater de rire cette tête d'animal empaillé.
+
+Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
+Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait
+peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait
+au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les
+premiers baisers de la jeune femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.
+D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était
+prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant
+mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
+toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait
+ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
+les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
+du passé.
+
+Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au
+sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
+quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils
+s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à
+venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la
+porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,
+fumant et crachant, comme s'il était chez lui.
+
+La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
+jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
+des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille
+riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des
+monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un
+jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa
+froideur pour Laurent.
+
+Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami
+du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un
+pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des
+jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
+position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
+tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas
+ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de
+son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le
+protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait
+une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
+n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
+qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence
+l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur
+de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la
+découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
+comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé.
+De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes
+désintéressées et goguenardes.
+
+Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de
+jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie
+savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze
+ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté
+implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser
+sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent
+entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres
+plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle
+n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
+éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
+trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle
+n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses
+désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
+il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser
+Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle
+n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.
+
+Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne
+comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
+quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se
+trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
+nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
+en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
+neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
+de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
+
+La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
+cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la
+femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
+faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se
+protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de
+la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et
+souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de
+Thérèse.
+
+C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre
+transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se
+serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille
+riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du
+lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
+égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;
+il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes
+serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,
+mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
+qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances
+qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
+leur amitié.
+
+Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
+bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
+avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son
+visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des
+raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était
+dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de
+Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion
+folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène
+brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
+trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper
+avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière
+cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se
+vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,
+devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
+d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
+comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
+baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des
+ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
+
+Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se
+levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,
+ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
+étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
+l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
+retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait
+avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de
+passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
+
+Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce
+jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
+manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,
+être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les
+radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
+les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps
+de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
+se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
+d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le
+jeu de dominos.
+
+C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs
+rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille
+accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme
+s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
+même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par
+une sorte de fanfaronnade.
+
+Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
+amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait
+plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,
+avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
+auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
+signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé
+des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait
+une seule fois.
+
+Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son
+pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage
+courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
+expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille
+fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:
+
+--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me
+refuse toute nouvelle permission de sortie.
+
+Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
+explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration
+brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses
+voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de
+rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
+au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne
+savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
+femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de
+parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,
+le voir à tout prix.
+
+Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.
+Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;
+l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une
+exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les
+embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une
+obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses
+muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion
+éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait
+inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des
+instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme.
+Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il
+serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses
+tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son
+insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses
+fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,
+il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de
+commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec
+ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée
+peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de
+cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.
+
+Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre
+de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son
+amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du
+soir.
+
+Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il
+était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après
+le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait
+déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle
+déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente
+demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course
+longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas,
+ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.
+
+La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui
+étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des
+moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit
+une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé.
+Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent,
+penché sur la rampe, qui l'attendait.
+
+Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,
+tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et
+s'appuya contre le lit, défaillante....
+
+La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs
+du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le
+taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit
+l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être
+sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait
+pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit
+en disant d'une voix lente:
+
+--Il faut que je parte.
+
+Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.
+
+--Au revoir, reprit-elle sans bouger.
+
+--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour
+reviendras-tu?
+
+Elle le regarda en face.
+
+--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne
+reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer.
+
+--Alors il faut nous dire adieu.
+
+--Non, je ne veux pas!
+
+Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus
+doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:
+
+--Je vais m'en aller.
+
+Laurent songeait. Il pensait à Camille.
+
+--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il
+nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser,
+l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?
+
+--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la
+tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a
+qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;
+ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.
+
+Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant
+contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine.
+
+--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière
+avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous
+tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends?
+
+--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante.
+
+Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit
+de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe
+rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et
+qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle
+prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.
+
+--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force
+de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt;
+dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de
+moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?
+
+--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains
+tremblantes montaient le long de sa taille.
+
+--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte.
+
+Elle se tordait les bras. Elle reprit:
+
+--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je
+vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....
+C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je
+désire te faire une existence heureuse.
+
+Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.
+
+--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si
+ton mari mourait....
+
+--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.
+
+--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous
+jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!
+
+La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son
+amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres.
+
+--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est
+dangereux pour ceux qui survivent.
+
+Laurent ne répondit pas.
+
+--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,
+je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous
+les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu
+comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.
+
+Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton
+caressant:
+
+--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons
+heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si
+nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que
+je travaille à nos félicités.
+
+Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir.
+
+--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer
+entière, à toute heure, quand je voudrai?
+
+--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te
+plaira.
+
+Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha
+avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde
+et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui
+s'éloignaient.
+
+Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se
+coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou
+étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui
+semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;
+elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs
+de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras
+que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui;
+il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma
+pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,
+cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu
+sombre que le châssis taillait dans le ciel.
+
+Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de
+Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de
+la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il
+ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa
+nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver
+l'assassinat dans les emportements de l'adultère.
+
+Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il
+étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux
+baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie,
+énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière
+elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait
+les avantages qu'il aurait à être assassin.
+
+Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père,
+le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait
+peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries,
+vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au
+contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme
+Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se
+plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant
+et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la
+réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre
+Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.
+
+Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à
+portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme
+lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait
+bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de
+faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait
+aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa
+place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen
+excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet
+expédient rapide.
+
+Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face
+moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il
+prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums
+légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant
+passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se
+demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la
+respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur
+le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les
+souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la
+clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.
+
+Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas
+un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui
+fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte
+d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple
+disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;
+tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop
+lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de
+vivre calme et heureux.
+
+Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le
+fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa
+envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,
+il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de
+plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le
+tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une
+régularité sereine.
+
+Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la
+pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir
+conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de
+chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles
+qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux
+et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant
+qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une
+heure sur un trottoir à attendre un omnibus.
+
+Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.
+Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance.
+Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette
+face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte.
+Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing
+fermé dans cette bouche.
+
+
+
+
+X
+
+
+Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique
+tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle
+bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient.
+D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait
+Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin
+choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait
+s'endormir dans une sorte de fièvre sourde.
+
+Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus
+immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait
+que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui
+adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence
+parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude,
+disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur
+de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur
+est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. »
+
+Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la
+rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le
+soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles
+et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de
+désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
+Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y
+avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.
+Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette
+fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
+épaisse et âcre.
+
+Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient
+les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils
+auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
+collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
+pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
+demandaient rien autre chose, ils attendaient.
+
+Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille
+Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
+sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses
+anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres
+aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille
+écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face
+effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
+le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.
+
+Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
+dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
+hochant la tête:
+
+--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
+d'assassins échappent à la justice des hommes!
+
+--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la
+rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?
+
+Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.
+
+--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les
+arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.
+
+Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son
+secours.
+
+--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
+bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
+ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.
+
+Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.
+
+--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton
+vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
+des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils
+échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à
+Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on
+assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé
+en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur
+le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être
+notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
+chez lui.
+
+Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il
+croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il
+était enchanté d'avoir peur.
+
+--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
+bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
+histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
+pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après,
+comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
+C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous
+voyez bien que les coupables sont toujours punis.
+
+Grivet était triomphant, Olivier ricanait.
+
+--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?
+
+--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché
+de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de
+dominos.
+
+Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme
+continua, en s'adressant à Michaud:
+
+--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
+meurtriers qui se promènent au soleil?
+
+--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.
+
+--C'est immoral, conclut Grivet.
+
+Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés
+silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.
+Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues,
+ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et
+ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des
+cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons
+imperceptibles à la peau de Laurent.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse
+à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La
+jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,
+elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait
+sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,
+des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il
+aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,
+un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec
+lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
+sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
+traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un
+pareil homme au bras.
+
+Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
+bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
+un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières
+pressantes.
+
+--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
+tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
+dans la foule....
+
+Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.
+Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
+interdisaient toute longue marche.
+
+D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils
+allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un
+des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande
+débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus
+volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
+air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles
+vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les
+amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.
+Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,
+se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les
+souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa
+robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement
+son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions.
+Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours
+Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.
+
+Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
+vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis
+longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,
+des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air.
+
+Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il
+faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il
+fallait profiter des derniers rayons.
+
+Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des
+effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et
+quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen
+en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de
+poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs
+aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras
+de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,
+tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.
+Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
+cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
+les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
+balancements de hanches de sa maîtresse.
+
+Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un
+bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils
+passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles
+tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les
+pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,
+innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
+branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
+ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et
+les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au
+désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière
+silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
+gronder.
+
+Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les
+pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,
+venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au
+milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
+découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat
+ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son
+ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait
+changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
+des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.
+
+Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le
+soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner.
+Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
+fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé
+son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières
+closes, feignait de sommeiller.
+
+Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les
+lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
+baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les
+parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant
+son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
+chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de
+Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au
+fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre
+et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
+qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,
+déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un
+obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les
+jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la
+bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un
+mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.
+
+Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
+jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
+luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur
+mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient
+un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
+elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.
+
+Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si
+muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les
+plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs
+cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
+yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
+pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait
+légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on
+apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
+grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton
+grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête
+renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel
+le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à
+chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.
+
+Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
+allait, d'un coup, lui écraser la face.
+
+Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la
+tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.
+
+Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
+au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
+jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là
+un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la
+police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement
+pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,
+comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté
+l'histoire.
+
+Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air
+stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
+d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
+lui.
+
+Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
+paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
+Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
+secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut
+dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de
+feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en
+cassant les petites branches devant eux.
+
+Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les
+sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des
+filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant;
+des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec
+leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque
+chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait
+sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les
+arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté
+pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur
+pénétrante.
+
+Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent,
+riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait
+les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre
+côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois
+pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle
+s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari.
+
+--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.
+
+--Si, répondit-elle.
+
+--Alors, en route!
+
+Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle
+ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle
+d'anxiété.
+
+Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un
+restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches,
+dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de
+cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans
+chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les
+minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les
+garçons en montant faisaient trembler l'escalier.
+
+En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les
+odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait
+sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de
+guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les
+feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les
+taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens
+allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard
+de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de
+Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air
+calme.
+
+Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de
+gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau
+tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la
+main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de
+voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales
+avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.
+Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des
+étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner
+en leur jetant des plaisanteries grasses.
+
+Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du
+soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur
+transparente.
+
+--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,
+garçon, et ce dîner?
+
+Puis, comme se ravisant:
+
+--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade
+sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de
+faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à
+attendre.
+
+--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a
+faim.
+
+--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que
+Laurent regardait avec des yeux fixes.
+
+Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils
+retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de
+retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le
+prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque
+dont la légèreté effrayait Camille.
+
+--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un
+fameux plongeon.
+
+La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A
+Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était
+enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades
+d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre
+deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un
+rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les
+enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le
+bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité.
+
+--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles
+toujours.
+
+Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière.
+Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il
+plaisanta, pour faire acte de courage.
+
+Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son
+amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse:
+
+--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi...
+Je réponds de tout.
+
+La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au
+sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
+
+--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.
+
+Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle
+tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater
+en sanglots et de tomber à terre.
+
+--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle
+qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...
+
+Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les
+bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un
+regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un
+coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans
+la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot
+quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
+
+Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les
+eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait
+de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine
+Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les
+cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes.
+On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs
+traînaient. Il faisait froid.
+
+Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.
+
+En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux
+rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges
+bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel
+semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus
+douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent
+dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La
+campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir
+avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des
+souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant
+des linceuls dans son ombre.
+
+Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait
+avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes
+branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres
+devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule;
+la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches
+brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux.
+
+Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête
+au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière.
+
+--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de
+piquer une tête dans ce bouillon-là.
+
+Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives
+avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en
+serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu
+renversée, attendait.
+
+La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit,
+s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles,
+les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la
+Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.
+
+Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis
+éclata de rire.
+
+--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là...
+Voyons, finis; ta vas me faire tomber.
+
+Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit
+la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit
+pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une
+main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se
+défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la
+barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.
+
+La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot
+qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les
+yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur
+le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
+
+A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se
+détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au
+fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
+
+Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la
+gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre
+bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras
+vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime,
+folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les
+enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de
+souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de
+celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
+
+Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois
+sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.
+
+Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot
+pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse
+évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber
+dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau,
+appelant au secours d'une voix lamentable.
+
+Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de
+l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un
+malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse
+qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se
+désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha
+Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en
+pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les
+canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.
+
+--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre
+garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous
+sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons
+chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme...
+
+Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou
+trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident.
+
+--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une
+barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre
+petite femme, elle va avoir un beau réveil!
+
+Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent
+Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout
+Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le
+racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée
+stationnait devant le cabaret.
+
+Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur
+garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son
+évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots
+déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre
+comédie qui venait de se jouer.
+
+Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des
+maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour
+apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements
+possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de
+Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre
+son rôle.
+
+Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à
+Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de
+l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
+l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se
+fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures
+du soir.
+
+Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie
+d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,
+dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer
+lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui
+répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il
+craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la
+douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât
+médiocrement au fond.
+
+Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits
+pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de
+l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de
+fatigue.
+
+--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
+faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point
+osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.
+
+Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
+droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,
+dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
+Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui
+l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la
+stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près
+de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le
+coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
+surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
+sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux
+Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,
+d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
+les yeux au ciel.
+
+--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,
+l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça,
+tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
+mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
+venir nous chercher... Nous allons avec vous...
+
+Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et
+son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails
+de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.
+
+Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,
+Michaud arrêta Laurent.
+
+--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu
+brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un
+malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne
+devons la lui dire... Attendez-nous ici.
+
+Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée
+d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
+mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute
+paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
+regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
+voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
+demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.
+
+Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
+un pâtissier et se bourra de gâteaux.
+
+Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré
+les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
+vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son
+fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de
+désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
+vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.
+Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
+arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là
+étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement
+profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne
+l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
+sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et
+muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont
+leur égoïsme souffrait.
+
+Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la
+Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le
+voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
+penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
+l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.
+Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
+et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
+couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
+quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
+cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme
+Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait
+mourir, étranglée par le désespoir.
+
+Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la
+mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
+toute hâte à Saint-Ouen.
+
+Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient
+enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
+rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
+sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte
+d'accablement lugubre.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
+trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le
+traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte
+fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche,
+craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
+d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
+lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant
+de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle
+se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait
+autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient
+passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
+luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
+horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
+limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.
+
+Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
+mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à
+sangloter.
+
+--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
+bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.
+
+En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
+verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
+de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé
+supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les
+canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres
+circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient
+tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père
+avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de
+tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la
+véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de
+police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
+faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à
+l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
+racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse
+mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
+manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
+qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.
+
+Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui
+pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime
+lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il
+agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.
+L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
+paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
+certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines
+avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime,
+et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de
+l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le
+long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
+la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle
+d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
+avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était
+couchée dans la chambre, en haut.
+
+--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à
+Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la
+ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.
+
+En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se
+laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
+entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
+tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.
+Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la
+laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle
+descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.
+
+Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
+parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
+prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre
+flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa
+poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
+garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main
+trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
+caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les
+paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se
+meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse
+que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
+leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie
+bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le
+furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids
+écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.
+
+Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les
+premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement:
+
+--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à
+attendre... Souviens-toi.
+
+La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour
+la première fois depuis la mort de son mari.
+
+--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère
+comme un souffle.
+
+Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,
+cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à
+un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à
+peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout
+s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
+taudis de la rue Saint-Victor.
+
+Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes
+et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de
+ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le
+pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des
+sensations rapides de volupté. Il flânait.
+
+Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était
+là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
+tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La
+pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre
+était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.
+Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte
+mettaient en lui.
+
+Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres
+et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son
+sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi.
+L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il
+se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente
+qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix
+heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un
+fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la
+douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il
+lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa
+chair.
+
+Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant
+miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou
+rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée,
+la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de
+sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui
+s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd
+et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille.
+Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre
+donnait à sa face une grimace atroce.
+
+Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la
+blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il
+s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à
+l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses
+collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un
+véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer
+d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout
+fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur
+l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si
+facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.
+
+Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille
+n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien
+mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un
+acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait
+inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans
+doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des
+ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.
+
+Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se
+rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires.
+Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les
+frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit
+jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur
+les dalles.
+
+Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée
+l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité
+des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants
+à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs
+des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait.
+Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur
+les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes,
+blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans
+la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes
+sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques
+lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité
+du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des
+pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements
+et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait.
+
+Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre.
+Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres
+gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à
+reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient
+par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était
+comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps,
+il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les
+noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies,
+des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en
+face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des
+grimaces horribles.
+
+Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis
+quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les
+chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau
+courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait
+sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez
+s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La
+tête du noyé éclata de rire.
+
+Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une
+brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa
+victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce
+corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de
+cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses
+peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré
+lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son
+être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la
+salle.
+
+Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il
+respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait
+alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la
+mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et
+grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des
+femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues,
+tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient.
+Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple,
+large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et
+gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande
+délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait
+la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane
+vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait
+comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre
+par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses
+regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux.
+
+Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le
+va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.
+
+La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se
+payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est
+ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour
+ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les
+dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant
+entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a
+un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent
+des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou
+sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que
+la Morgue est réussie, ce jour-là.
+
+Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate
+qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en
+allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils
+trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics
+d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant
+sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des
+charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres
+troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui
+tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence
+frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des
+vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par
+désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des
+moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand
+nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc,
+les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage,
+lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage
+d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple,
+hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises,
+traînant nonchalamment leur robe de soie.
+
+Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à
+quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses
+narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand
+mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et
+ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour
+d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un
+cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un
+grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un
+échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts,
+une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame
+l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait,
+s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa
+voilette, regarda encore, puis s'en alla.
+
+Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à
+quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant
+les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et
+promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se
+poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils
+apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les
+jeunes voyous ont leur première maîtresse.
+
+Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les
+cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de
+chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point
+qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme
+il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en
+face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos,
+la tête levée, les yeux entr'ouverts.
+
+Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant
+détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait
+seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de
+peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant
+cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente,
+gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles,
+toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa
+face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient
+conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et
+boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait;
+elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières
+levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées
+vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout
+de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette
+tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était
+restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un
+tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait
+que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des
+épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes
+noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de
+lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes,
+plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds
+tombaient.
+
+Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si
+épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure
+maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un
+tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze
+cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce
+pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la
+dalle froide.
+
+Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le
+tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement
+sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai
+fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait,
+l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction.
+
+Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de
+reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent
+remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent,
+tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime
+et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours.
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
+humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de
+la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière
+les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de
+Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un
+calme sinistre.
+
+Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de
+bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la
+jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable.
+
+Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur
+lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur
+son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant
+elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un
+grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle
+demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond
+du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
+pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre
+voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille
+et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
+muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la
+couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les
+pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
+allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur,
+penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à
+faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements
+d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès
+qu'une voix la tirait de son abattement.
+
+Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
+rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses
+cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
+au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta
+sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de
+larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
+comme vide de chair. Elle était vieillie.
+
+Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle
+lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se
+reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait
+ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut
+habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
+ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
+prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et
+entra chez Mme Raquin.
+
+L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand
+Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune
+veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux
+femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une
+anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de
+mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
+et, prenant Thérèse par le cou, s'écria:
+
+--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!
+
+Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la
+veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse
+demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.
+Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était
+restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au
+rôle terrible qu'elle avait à jouer.
+
+Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
+lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille
+mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa
+nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
+la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.
+Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant
+plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle
+regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle
+l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
+disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.
+
+Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put
+voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre
+vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner
+dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient
+autour d'elle.
+
+Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle
+craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
+descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
+chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce
+jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.
+
+A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son
+calme noir.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il
+restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une
+demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face.
+La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme
+un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle
+l'accueillait avec une bonté attendrie.
+
+Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et
+Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien
+commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient
+reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils
+arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort.
+Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée.
+
+On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,
+se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde
+se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la
+boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée
+dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait
+une place vide, la place de son fils.
+
+Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un
+air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus
+dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.
+
+--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère
+impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous
+rendrez malade.
+
+--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.
+
+--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement
+Olivier.
+
+--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.
+
+Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses
+larmes:
+
+--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez
+bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous
+attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la
+partie. Hein! qu'en dites-vous?
+
+La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être
+eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses
+yeux, encore toute secouée.
+
+Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées
+sous ses paupières l'empêchaient de voir.
+
+On joua.
+
+Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave
+et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les
+soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait
+besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander
+pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques
+personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face.
+
+La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une
+beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards
+et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse.
+Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures
+s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de
+plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette
+stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les
+commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence
+nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il
+faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en
+marquer toutes les phases.
+
+Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé.
+Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des
+soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait
+après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir
+en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un
+jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de
+valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les
+honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui
+charmaient la vieille mercière.
+
+Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de
+son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus
+souriante, plus douce.
+
+A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction
+nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une
+expression étrange de douleur et d'effroi.
+
+Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais
+ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent
+furtivement un baiser.
+
+Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses
+de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces
+désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se
+brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une
+jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs
+embrassements.
+
+Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre
+d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin,
+impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur
+appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais
+l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils
+restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans
+frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient
+meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se
+rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se
+dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.
+Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte
+de malaise en sentant leur peau se toucher.
+
+D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi
+indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur
+attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur
+abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils
+prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de
+leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise
+qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du
+châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à
+reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout
+étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se
+cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but,
+n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient
+leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les
+calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était
+creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le
+passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement
+heureux en les liant pour toujours.
+
+Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait
+certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se
+détendaient.
+
+La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne
+sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui
+exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se
+croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au
+milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui
+plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de
+cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui
+montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle
+resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette
+muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les
+cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un
+cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant,
+tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se
+disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un
+homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien
+qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un
+frisson de désir.
+
+Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures,
+elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée
+en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait
+le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens
+qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.
+Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle
+n'avait eu que des actes et des idées d'homme.
+
+Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un
+étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait
+plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté
+pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier,
+Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une
+semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle
+compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais,
+bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle
+ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle
+se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il
+avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures.
+
+Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les
+héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la
+lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une
+sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.
+L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba
+dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la
+secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins
+d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt
+elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même,
+tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans,
+en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle
+entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui
+voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans
+l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur,
+elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,
+elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors
+elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision
+cruelle.
+
+De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de
+fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme
+soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec
+étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait
+s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu
+son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le
+surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un
+assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui
+montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait
+pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou
+le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant
+lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se
+retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des
+défaillances d'épouvante le prenaient.
+
+--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de
+caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine,
+avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était
+à refaire, je ne recommencerais pas.
+
+Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais.
+Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps,
+tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,
+n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit
+ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé
+modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,
+il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain
+par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas
+le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et
+fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait
+à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le
+visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était
+heureux.
+
+Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait
+parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus
+tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage
+avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il
+aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il
+flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du
+passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant.
+
+Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien
+ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé
+pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait
+envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un
+lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme
+était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche
+haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,
+allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était
+assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son
+ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation.
+Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un
+an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à
+l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser
+tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure;
+elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle
+gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait
+nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette
+femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un
+objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en
+santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la
+pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus
+heureux. Voilà tout.
+
+Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait
+de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie
+et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant
+elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de
+caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où
+il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses
+troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre
+sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de
+ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se
+liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou.
+D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les
+angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui.
+
+Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut
+la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de
+quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas
+se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont
+l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit
+qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le
+crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui
+seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre
+deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter
+un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et
+se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son
+corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.
+D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et
+d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui
+appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne
+l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et
+jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.
+
+La fièvre le reprit.
+
+Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche,
+cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus
+chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé;
+seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté,
+et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses
+nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées
+entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse
+avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui
+sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,
+s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.
+
+Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après
+une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent,
+en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.
+
+--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il
+d'une voix ardente.
+
+La jeune femme fit un geste d'effroi.
+
+--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.
+
+--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis
+las; je te veux.
+
+Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et
+le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque:
+
+--Marions-nous, je serai à toi.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète.
+L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en
+lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau
+à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.
+
+Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut
+peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,
+imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde.
+Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya
+même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez
+un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit,
+immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de
+vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui
+n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il
+pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.
+
+On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander
+des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage.
+Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter,
+avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier,
+d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait
+gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se
+disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par
+l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à
+la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette
+et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il
+resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes
+sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il
+lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les
+allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une.
+Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui
+redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du
+soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer
+des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint
+blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en
+ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer
+devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une
+masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques
+marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé
+lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement,
+en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il
+devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,
+lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le
+remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant
+brusquement devant lui.
+
+Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son
+premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite
+minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait
+caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait
+bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se
+déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire,
+par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait
+s'expliquer cette crise subite de terreur.
+
+Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de
+nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux
+fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses
+pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui
+présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus
+vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus,
+dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon
+bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.
+Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses
+raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie
+aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son
+mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à
+tour pour et contre la possession de Thérèse.
+
+Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair
+irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il
+laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre
+était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut
+l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait
+ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et
+Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou.
+
+Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues,
+marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce
+boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis
+la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et
+déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu
+de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée,
+dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il
+éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs
+délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs
+devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait
+l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait
+l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant,
+prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche
+craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte
+s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche.
+
+Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux
+fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les
+rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit
+escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta
+vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle
+m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa
+l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta
+un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre
+du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait
+passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui
+fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit,
+une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa
+chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors,
+doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il
+remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se
+dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé.
+
+Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il
+y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,
+de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en
+la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il
+avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait
+toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter
+délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour
+ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux
+repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant
+de peur.
+
+Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité
+effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de
+Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son
+mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait
+d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il
+lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que
+Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le
+remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux
+dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les
+secousses devenaient de plus en plus violentes.
+
+Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en
+lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant
+d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau.
+
+--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne
+sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui
+à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit,
+et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné
+l'insomnie.... Dormons.
+
+Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller,
+un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur.
+La fatigue commençait à détendre ses nerfs.
+
+Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il
+glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement
+engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il
+sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée
+dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il
+s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand
+les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées
+revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être
+défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le
+séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et
+se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies
+auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le
+passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte.
+Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge
+nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la
+Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les
+bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre
+dans la blancheur des dents.
+
+Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une
+sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en
+se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir.
+
+Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement
+le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la
+langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le
+conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut
+encore le noyé qui lui ouvrit la porte.
+
+Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout
+au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb
+qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez
+d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il
+n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à
+l'épouvante en le conduisant à la volupté.
+
+Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession
+d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants.
+Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours
+il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il
+refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même
+itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec
+une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé
+s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir
+et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le
+réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son
+désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir
+oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de
+nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure,
+Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve
+sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le
+brisait d'une épouvante plus aiguë.
+
+Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il
+se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une
+lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans
+le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre.
+
+Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était
+exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par
+une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son
+pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les
+mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il
+répétait:
+
+--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais
+et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier
+soir, si Thérèse avait couché avec moi....
+
+Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa
+un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à
+celle qu'il venait d'endurer.
+
+Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce
+bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs.
+Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans
+tous ses membres.
+
+--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se
+vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire
+que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être
+croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au
+plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère
+à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus
+l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure.
+
+Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice
+était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de
+sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête,
+et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut
+empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante,
+elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps,
+Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des
+aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise.
+
+--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers
+suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses!
+
+Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air,
+besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit;
+il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette
+porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur
+les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures.
+
+Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil
+accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête,
+lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait
+brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette
+lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant
+des anxiétés intolérables.
+
+Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la
+trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui.
+
+--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin,
+lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une
+insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce
+matin, elle était toute malade.
+
+Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans
+doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson
+nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de
+l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se
+conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient
+s'unir contre le noyé.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille,
+pendant cette nuit de fièvre.
+
+La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après
+plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La
+chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait
+songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des
+secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle
+s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et,
+comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle
+n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son
+amant entre ses bras.
+
+Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme,
+une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et
+terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté
+s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs
+coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux
+mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme
+pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration
+mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent
+lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent
+violemment l'un à l'autre.
+
+Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la
+chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement
+succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins
+de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire
+qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne
+détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient
+frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer
+ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par
+les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles
+ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse
+telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre.
+
+Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à
+amener son mariage avec Laurent.
+
+C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants
+tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de
+montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de
+Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils
+arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce
+qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités
+du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier
+Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette
+idée venait d'eux et leur appartenait en propre.
+
+La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient
+pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une
+prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au
+fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait
+leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il
+leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et
+paisibles.
+
+S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester
+séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie
+les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des
+pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait
+encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des
+hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu,
+n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses
+vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette
+grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de
+fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa
+bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses
+yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle
+voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le
+matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques
+heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron
+depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la
+cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant,
+au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon.
+Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne
+l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la
+peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements
+profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il
+lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer
+des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il
+resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là,
+accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il
+regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre
+blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre
+humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues
+traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la
+lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y
+débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le
+même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras
+ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de
+Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte
+chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine
+pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
+alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair
+brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
+haleter et frissonner, râler d'angoisse.
+
+Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
+cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
+plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
+n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
+mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.
+
+C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils
+éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
+d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons
+égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir
+tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils
+retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons
+premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite
+les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.
+D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la
+résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
+avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,
+en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur
+les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,
+cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,
+alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
+Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs
+désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de
+rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.
+Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
+l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
+cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler
+devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
+mariage.
+
+Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
+son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était
+en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
+elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit
+détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par
+les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs
+semaines.
+
+Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et
+à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver
+que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être
+parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
+prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le
+paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que
+l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que
+cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses
+cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction
+du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
+femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
+D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait
+à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui
+était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses
+réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien
+faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser
+Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à
+lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son
+crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par
+l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner
+comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion
+seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de
+prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un
+assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable
+de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui
+revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de
+tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant
+lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
+son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il
+boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une
+femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;
+bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme
+Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
+se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.
+
+A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et
+lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
+avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un
+nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la
+veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait
+beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait
+toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait
+toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa
+gorge.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des
+résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,
+au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière
+voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme
+joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle
+parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
+rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
+répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
+ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des
+étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences
+écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée
+sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
+Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde
+que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
+enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce
+dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les
+faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint
+à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de
+la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce
+du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune
+femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir
+de ses désespoirs muets.
+
+En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
+vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
+lui dit ses craintes.
+
+--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses
+anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude,
+et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
+chagrine.
+
+--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions
+la guérir!
+
+--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce
+s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
+bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.
+
+La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
+Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
+elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,
+tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
+il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.
+Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était
+malade par besoin de mari.
+
+--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
+la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il
+est bon, croyez-moi.
+
+Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils
+était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom
+de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue
+maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au
+fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
+il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
+quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
+malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée
+d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
+délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés
+lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne
+et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était
+pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à
+vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des
+dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse
+et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis
+que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie,
+l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait
+un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
+la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à
+attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent
+accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son
+fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
+réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
+cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix
+d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
+plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être
+heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de
+la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse.
+La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de
+chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait
+de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.
+
+Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
+éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,
+Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux
+petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
+comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable
+dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou
+noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait
+auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
+ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de
+Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux
+asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en
+sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.
+Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait
+qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
+s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et
+pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
+la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la
+santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la
+souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,
+il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,
+des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.
+
+--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
+Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
+pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!
+
+Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace
+jusqu'à parler de Camille.
+
+--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre
+ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
+depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
+rien ne la guérira. Il faut nous résigner.
+
+Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes
+larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
+fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,
+elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son
+pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et
+d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
+pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette
+des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
+et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de
+ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
+rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
+sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
+rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il
+frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il
+disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
+jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à
+l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.
+Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne
+voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
+était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils,
+lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle
+essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
+infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.
+
+Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à
+manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant
+avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un
+instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son
+rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près
+l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
+se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant
+Laurent:
+
+--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce
+mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire.
+
+Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse
+devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée
+d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
+retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce
+mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà,
+elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait
+les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un
+étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse;
+au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une
+joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
+dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection
+filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au
+souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont
+des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un
+étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à
+la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
+fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
+famille.
+
+Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos,
+la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui
+firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie
+avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se
+retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin,
+puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il
+allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant,
+échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de
+recommandations pressantes.
+
+Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme
+très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage
+entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait
+comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
+commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire
+de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
+consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au
+jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin
+et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il
+feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme
+une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir,
+ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
+formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
+croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
+d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du
+jeudi toute leur ancienne joie.
+
+Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
+les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
+Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours,
+allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la
+questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui
+avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
+n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
+Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
+finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret
+désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à
+cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à
+pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
+désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune
+femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
+brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur
+la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
+âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle
+peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs,
+entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse,
+résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits.
+
+--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa
+tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un
+époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me
+laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
+s'agit de votre bonheur.
+
+Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée
+d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
+Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que
+Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve
+acceptait par simple abnégation.
+
+Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
+conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
+communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener
+les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir
+même.
+
+Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque
+Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
+de police lui dit à l'oreille:
+
+--Elle accepte.
+
+Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux
+impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant
+quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
+qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup.
+Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
+tous ses efforts pour retenir ses larmes.
+
+--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec
+M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.
+
+La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa
+couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit
+dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.
+
+Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
+restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse.
+Le jeune homme reprit d'une voix hésitante:
+
+--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence
+gaie et paisible?
+
+--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à
+remplir.
+
+Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle:
+
+--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je
+te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant
+Thérèse.
+
+Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
+reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
+l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme
+Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait:
+
+--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
+remerciera du fond de sa tombe.
+
+Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
+chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers
+Thérèse, en disant:
+
+--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles.
+
+Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur
+les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée
+par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses
+que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la
+face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
+qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.
+
+Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.
+
+Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils
+poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le
+jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa
+femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait
+les mains et répétait:
+
+--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous
+verrez le joli couple!
+
+Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature,
+toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune
+veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
+terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet
+hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre.
+En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout
+était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la
+noce.
+
+L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
+témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient
+l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur
+physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui
+les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec
+des bienveillances molles et reconnaissantes.
+
+Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son
+père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
+qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en
+quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
+voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un
+sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre
+toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta
+singulièrement Laurent.
+
+Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan
+de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa
+nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se
+dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon
+coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien
+à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours
+son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs,
+l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et
+quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie,
+devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste
+assez pour être heureux.
+
+Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités
+autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser
+Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
+avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
+dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
+ils se défendraient mutuellement contre le noyé.
+
+Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
+des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
+attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
+mariée.
+
+Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
+ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
+quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
+frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
+le soir.
+
+Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
+main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
+toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
+s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
+avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.
+
+Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
+cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
+savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
+procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
+attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
+souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
+doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
+lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
+aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
+légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
+pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
+l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
+qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
+il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
+tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
+mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les
+dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
+ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher
+Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.
+
+Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux
+Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
+la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
+Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
+les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
+Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
+partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.
+
+Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
+calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
+prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
+lui-même.
+
+Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
+agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les
+traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
+regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
+qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.
+
+Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
+restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
+étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
+voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
+où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
+jaune, qui puait la poussière et le vin.
+
+Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
+Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
+cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
+étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
+de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
+promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
+leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
+d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
+monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
+yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
+tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
+entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
+épaules, une stupeur croissante les envahissait.
+
+Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
+contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
+mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
+machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
+même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
+mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
+étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait
+encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
+franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
+obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
+rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
+heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
+cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
+au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
+loin de l'autre.
+
+Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
+entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
+rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
+devant le monde.
+
+Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
+disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
+oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
+pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
+simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
+journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
+Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
+Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
+douloureuse.
+
+Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
+ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la
+morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
+que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
+longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
+dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
+coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
+gilet.
+
+Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
+gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
+son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
+Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
+triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
+Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
+qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
+cependant à se lever une fois. Il porta un toast.
+
+--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
+égrillard.
+
+Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
+pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
+qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
+un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
+ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.
+
+On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
+les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
+heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
+marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
+devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
+tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
+son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
+avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
+Laurent se glisser dans la petite allée.
+
+Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
+Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
+faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
+la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
+plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
+joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
+Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
+dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
+tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
+les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
+la porte, comme un homme ivre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un
+instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
+inquiet et embarrassé.
+
+Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés
+jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi
+éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une
+table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
+arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
+toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches
+amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle
+et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une
+chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli
+et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
+silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits
+bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et
+sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
+et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la
+passion.
+
+Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le
+menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
+ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une
+camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous
+l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule
+passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.
+
+Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet.
+Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui
+n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout
+d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce
+morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant
+brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance
+et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de
+terreur et de dégoût.
+
+Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée.
+Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
+Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et
+alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.
+
+Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés
+enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à
+l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
+où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du
+meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A
+peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
+baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs
+les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des
+noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur
+serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
+restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
+qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,
+et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.
+L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se
+regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
+ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une
+étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et
+à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût
+effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée
+jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.
+
+Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion
+qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de
+muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;
+ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
+l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et
+de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des
+imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et
+joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
+assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux
+coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair
+morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible
+et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les
+souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour
+ressusciter ses tendresses.
+
+--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
+de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
+Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
+allons pouvoir nous aimer en paix.
+
+Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie
+sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
+n'écoutant pas. Laurent continua:
+
+--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit
+entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le
+lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.
+
+Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
+balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
+duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle
+regarda ce visage sanglant, et frissonna.
+
+Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:
+
+--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et
+nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir
+de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....
+
+Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au
+nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux
+meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés
+jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
+tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits
+bruits secs dans le silence.
+
+Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de
+s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.
+Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé
+dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
+était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
+bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au
+fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du
+passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de
+l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et
+tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent
+mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards
+terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
+causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se
+tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre
+peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à
+l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit
+quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des
+pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya
+de parler de choses indifférentes.
+
+Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions.
+Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à
+une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la
+chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous
+la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite
+porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des
+roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,
+trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.
+Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés;
+ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des
+étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face.
+
+Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient
+des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils
+cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient
+invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du
+passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et
+muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard.
+Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient
+pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange
+silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des
+roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait
+parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute
+sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à
+une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se
+souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient
+ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre
+chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils
+prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase;
+ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute,
+sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet
+entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de
+Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se
+devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient
+monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire
+l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent
+leur causerie.
+
+Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers
+s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs
+regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des
+phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler
+à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte
+d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées
+sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant,
+qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux
+entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué
+Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos
+membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus
+visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la
+chambre.
+
+Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur
+première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus
+un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les
+moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre.
+C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de
+ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le
+vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés
+ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi
+l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé
+sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son
+épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main
+de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à
+voix haute:
+
+--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer
+Camille.
+
+Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un
+moment sur le visage blanc de la jeune femme.
+
+--Oui, répondit-il d'une voix étranglée.
+
+Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils
+étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût
+subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le
+silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement:
+
+--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?
+
+Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter
+une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec
+violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse.
+
+--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.
+
+Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se
+renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle
+regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait
+d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit
+cette tache, qui devint d'un rouge ardent.
+
+--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en
+feu.
+
+La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et,
+appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda
+à son mari:
+
+--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure.
+
+Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au
+contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant
+un léger cri de douleur.
+
+--Ça, dit-il en balbutiant, ça?
+
+Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui.
+
+--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,
+c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.
+
+Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que
+Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette
+femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le
+menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée
+sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et
+s'écria d'une voix suppliante:
+
+--Oh! non, pas là. Il y a du sang.
+
+Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les
+mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda
+vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête
+fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui
+appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,
+il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse
+s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait
+sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle
+s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait
+pas prononcé une parole.
+
+Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant
+du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait
+fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse
+s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait
+souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le
+briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,
+tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec
+laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui
+tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que
+cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta
+affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous
+deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils
+avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait
+doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu,
+la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se
+fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes.
+
+Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait
+revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein
+d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime
+était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une
+dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant,
+s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva
+la tête.
+
+--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il
+montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre
+de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre
+lui.
+
+--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure
+peinte de son ancien mari eût pu l'entendre.
+
+--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.
+
+--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le
+prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le
+décrocher.
+
+--Bien sûr, c'est son portrait....
+
+Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il
+oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces
+teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le
+tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un
+fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et
+l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux
+blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui
+rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta
+un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis
+il distingua le cadre, il se calma peu à peu.
+
+--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.
+
+--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson.
+
+Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il
+ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,
+longuement.
+
+--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher.
+
+--Non, non.
+
+--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.
+
+--Non, je ne puis pas.
+
+Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile,
+se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle
+s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,
+levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si
+écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter
+de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant:
+
+--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le
+décrochera demain.
+
+Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le
+portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher,
+par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au
+fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du
+noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant,
+assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de
+rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.
+
+Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la
+tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte
+de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du
+portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur
+l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait.
+
+--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par
+là?
+
+La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une
+sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la
+chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant
+tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus
+sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois
+avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils
+n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.
+
+Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui
+avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en
+sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur
+de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les
+pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur
+et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait
+presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat
+allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait
+tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement
+dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards
+de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François:
+
+--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse.
+
+Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit
+la tête.
+
+--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue
+cette bête.... Elle a l'air d'une personne.
+
+Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui
+parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les
+plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat
+était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que
+cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre.
+Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait
+une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une
+irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
+avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique
+de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger,
+et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.
+
+Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent
+reprit sa marche du lit à la fenêtre.
+
+C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se
+coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir
+les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.
+Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à
+respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour
+rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils
+étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
+ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
+silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de
+reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
+tranquille.
+
+Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid
+pénétrant.
+
+Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
+sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
+vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les
+épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le
+lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.
+
+--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce
+soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.
+
+Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.
+
+--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des
+nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
+troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être
+gaie et de me pas m'effrayer.
+
+Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait.
+
+--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
+noces de Thérèse et de Laurent.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
+avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
+par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
+frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
+nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
+en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
+conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
+qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
+
+La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre
+sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
+passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
+cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
+sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
+L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
+l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
+mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
+les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
+tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
+ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
+celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux
+d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
+organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
+qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
+tout l'individu.
+
+Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
+prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
+buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
+journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
+un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
+sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
+que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
+pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
+sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
+plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
+existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
+brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette
+existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
+joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
+ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
+eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
+l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
+nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
+endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
+équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
+parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
+qui secouent les corps et les esprits détraqués.
+
+C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
+comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
+individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
+éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
+circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
+l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
+exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
+nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
+l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
+intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.
+
+Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
+et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
+n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
+regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
+ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
+avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait
+de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
+qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
+frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
+épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
+dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
+sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
+crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
+qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
+sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
+d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
+réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
+convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
+se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait
+absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
+Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.
+
+Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
+Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
+mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des
+désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans
+l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il
+s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
+éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
+ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
+première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
+développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
+passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient,
+elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
+l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
+montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
+remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
+genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en
+lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
+s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
+commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
+brutalité.
+
+Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
+jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
+jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur
+causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
+évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
+Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
+s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
+s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque
+cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
+de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
+contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
+l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
+écoeurement et leur terreur.
+
+Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
+Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
+riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
+avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
+tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
+siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon
+lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
+noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
+railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
+tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
+n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
+et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté
+d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
+vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.
+
+Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
+cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
+comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
+faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
+poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
+son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
+ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
+pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
+
+Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
+entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
+journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
+bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
+fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
+vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils
+feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
+tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
+souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
+leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
+l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
+mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
+debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit,
+ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
+conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
+l'hypocrisie maladroite de deux fous.
+
+La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un
+soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
+jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
+vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
+douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
+ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
+quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
+restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
+point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
+fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue;
+alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
+au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
+de Camille.
+
+Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
+qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
+leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair.
+C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
+délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
+touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
+verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
+pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
+acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
+compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
+Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
+mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
+sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
+que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
+s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
+
+Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
+voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
+ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
+mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
+venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
+entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.
+
+--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
+Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
+
+Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
+Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
+du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
+n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
+crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
+rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
+prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
+délirait.
+
+--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
+de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
+pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
+premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
+avec toi....
+
+Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
+les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
+plus de violence, en se déchirant lui-même:
+
+--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....
+
+Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
+pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
+pas que nous l'avons jeté à l'eau.
+
+Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
+
+--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
+mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
+l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre
+bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
+trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
+avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
+notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.
+
+La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
+frémissant qu'elle.
+
+Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
+bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
+voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
+coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
+achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
+tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
+n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
+avait déjà pour mari un noyé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
+Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
+avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
+voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que
+de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
+brutalité.
+
+En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
+insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
+Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair,
+déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
+la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
+se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
+pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la
+possédait.
+
+L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
+premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
+noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
+mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
+irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit
+la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
+cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
+Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
+noyé, et la tira à lui avec violence.
+
+La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
+dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et
+la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
+être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
+soulagement.
+
+Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
+l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
+touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
+poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
+entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
+lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant
+leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.
+
+Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
+la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
+colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
+blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
+comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
+caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa
+violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
+appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
+baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa
+bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
+instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
+d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
+plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
+disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
+propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
+éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
+qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se
+débattant dans l'horreur de leurs caresses.
+
+Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
+Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
+de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
+pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
+donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient
+ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
+hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
+et imprimait au lit de violentes secousses.
+
+Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
+nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
+reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
+lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
+membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
+dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
+fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
+exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
+s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
+leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
+ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils
+reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient
+tomber.
+
+Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent
+à sangloter.
+
+Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
+du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
+Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
+s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
+impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la
+fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
+ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen
+suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
+n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
+qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
+de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
+du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
+versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
+qu'ils allaient devenir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
+Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne
+gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un
+grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus
+présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
+semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que
+la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
+épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec
+l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune
+veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou
+ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir,
+ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
+façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En
+attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
+derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la
+boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être
+plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent
+s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
+Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
+ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient
+autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances
+désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup
+de maître en mariant la veuve du noyé.
+
+Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée
+triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de
+nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent
+en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes
+plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour
+eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
+n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été
+chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies.
+Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
+les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils
+devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les
+recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit
+mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
+petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un
+en face de l'autre, au bruit sec des dominos.
+
+Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois
+autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient
+Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils
+l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions
+sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une
+faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au
+passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces
+imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les
+invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite
+de soirées tièdes devant eux.
+
+Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque
+sorte.
+
+Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
+s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son
+calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol
+de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente,
+pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des
+sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait
+l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un
+petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A
+ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis
+il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres
+des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert
+pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut,
+les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent
+se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces
+souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
+cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui
+moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait
+pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
+de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à
+Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
+Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme
+courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac
+plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il
+arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à
+attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les
+autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût
+alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il
+rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait
+pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du
+passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de
+la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les
+quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement,
+il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante
+l'attendait.
+
+Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas
+auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme
+de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la
+boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La
+vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses
+membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant,
+nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui
+l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la
+tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps
+de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du
+plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se
+mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se
+désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;
+elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle
+la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.
+Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à
+rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la
+prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à
+l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était
+assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme
+vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle
+goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout
+d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle
+s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces
+quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension
+de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour
+souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne
+s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond
+d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,
+elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait
+dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,
+parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se
+laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui
+lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait
+à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant
+surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle
+cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,
+traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les
+parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un
+mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne
+viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les
+lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre
+de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive;
+elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où
+grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle
+se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir,
+qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les
+yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du
+comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,
+avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un
+étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute;
+elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté,
+souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique
+une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une
+transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au
+fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre
+heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de
+nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte
+fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa
+gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être.
+
+Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes.
+Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils
+goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient
+réunis, un malaise poignant les envahissait.
+
+C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui
+frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient
+durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à
+demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et
+causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à
+son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle
+souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets
+d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses
+paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et
+silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles,
+semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne
+cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,
+ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les
+empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se
+regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais
+ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin,
+dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement
+qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même
+le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à
+manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au
+fond d'un gouffre.
+
+A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées
+du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient
+s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie
+n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir
+l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils
+rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de
+l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à
+mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se
+grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils
+souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les
+jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle
+serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la
+salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;
+elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit,
+quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle
+montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,
+ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces
+d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si
+bruyantes.
+
+C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient
+rester face à face sans frissonner.
+
+Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme
+Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son
+fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à
+balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux
+autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle
+devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller
+cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs
+mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne
+mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son
+fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus
+échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante
+commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en
+deviendraient fous.
+
+Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui
+leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux
+petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de
+garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de
+zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les
+soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que
+la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur
+chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés
+qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les
+avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille
+francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une
+pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout
+attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la
+paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque
+jour.
+
+Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y
+avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux
+et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être
+engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le
+soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule,
+et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur
+visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de
+les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils
+cachaient instinctivement leurs maux.
+
+Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le
+jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût
+pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet
+les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient
+cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à
+quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse
+pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux
+plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient
+dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs.
+L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait
+en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi
+soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il
+semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs
+nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait
+toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être
+endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous.
+
+--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud.
+Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils
+se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.
+
+Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et
+Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf
+entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel
+éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille
+couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur
+visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement
+leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie
+en un masque ignoble et douloureux.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il
+s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se
+serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce,
+si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il
+acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui
+l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En
+quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de
+conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au
+contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans
+rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa
+femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille
+francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière,
+conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le
+contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à
+Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces,
+il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse,
+bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour
+contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec
+le cadavre du noyé.
+
+Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa
+démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine.
+Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait
+louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il
+s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges
+horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous
+et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas
+capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait
+simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.
+Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point
+que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté.
+Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son
+consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à
+comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et
+serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la
+regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le
+refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son
+complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas.
+» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de
+son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens
+de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle
+avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui
+prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait
+toujours à son avis.
+
+Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il
+toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à
+faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés
+dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de
+l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du
+ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs
+par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le
+reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette
+façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu.
+Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était
+allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer
+des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se
+promettait bien de ne signer aucun papier.
+
+Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un
+petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas
+quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses
+journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux
+a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme,
+disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui
+en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui,
+Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore
+davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la
+peinture.
+
+Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une
+sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le
+plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large
+fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le
+plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient
+pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant
+en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans
+une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y
+apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur
+pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de
+cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du
+lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un
+brocanteur.
+
+Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux.
+Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le
+divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore
+devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis
+il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage
+pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait
+jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait
+pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il
+refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il
+n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée
+du Louvre.
+
+Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de
+Camille.
+
+L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,
+il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des
+modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier
+de la nature. Il entreprit une tête d'homme.
+
+D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou
+trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et
+là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces
+longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami
+de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier
+Salon.
+
+--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je
+ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.
+
+--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé.
+
+--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que
+fais-tu maintenant?
+
+--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin.
+
+Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets
+d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné
+qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne
+retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il
+avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures
+distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon
+goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.
+
+--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier
+l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A
+quelle école es-tu donc?
+
+L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait
+s'éloigner d'une façon brusque.
+
+--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son
+ami, qui ne le quittait pas.
+
+--Volontiers, répondit celui-ci.
+
+Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,
+était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il
+ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,
+qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie
+de contenter sa curiosité.
+
+Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles
+accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq
+études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une
+véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau
+s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.
+L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à
+cacher sa surprise:
+
+--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent.
+
+--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour
+un grand tableau que je prépare.
+
+--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là?
+
+--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?
+
+Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste,
+et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en
+silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais
+elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles
+annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la
+peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si
+pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il
+se tourna vers l'auteur:
+
+--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de
+peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne
+s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui
+semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il
+ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme,
+en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et
+délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans
+l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de
+pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu
+artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand
+détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant,
+il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par
+l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri,
+frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et
+poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il
+menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la
+maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était
+secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange;
+depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau
+éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa
+pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de
+poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction
+subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un
+coup personnelles et vivantes.
+
+Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet
+artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda
+encore les toiles et dit à Laurent:
+
+--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont
+un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes
+elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne
+l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau
+avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des
+physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela
+ferait rire.
+
+Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant:
+
+--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je
+vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!
+
+Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque
+son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude
+avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher
+sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il
+revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les
+contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui
+mouillait le dos.
+
+--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils
+ressemblent à Camille....
+
+Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux
+des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une
+longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le
+menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille
+blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa
+victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du
+noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant
+le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant
+toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre
+ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient
+souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même
+sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche,
+qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se
+rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un
+signe d'ignoble parenté.
+
+Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image
+du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main,
+sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage
+atroce dont le souvenir le suivait partout.
+
+Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les
+figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que
+ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une
+étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se
+leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il
+mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des
+portraits de sa victime.
+
+Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus
+dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout
+de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur
+son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en
+quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça
+brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,
+il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque
+nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa
+volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il
+traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés.
+Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à
+conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille,
+grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.
+L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des
+têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains
+coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits
+couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il
+était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
+Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des
+profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit
+qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
+finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
+les chats ressemblaient vaguement à Camille.
+
+Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un
+coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.
+Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,
+il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait
+dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
+Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules
+de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
+épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut
+d'un ridicule atroce et l'exaspéra.
+
+Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
+ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
+paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
+pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de
+reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
+avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la
+paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
+toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.
+Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et
+Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui
+semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
+secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était
+devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se
+trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.
+
+Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui
+tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut
+roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
+pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle
+ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse
+profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
+devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les
+entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;
+au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
+pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel
+tête-à-tête.
+
+Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des
+soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
+leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
+un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
+la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;
+par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
+Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger
+devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre
+de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
+jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
+lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait
+parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils
+ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
+et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se
+mouvoir et briller.
+
+Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la
+lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse
+devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle
+insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de
+compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.
+On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
+mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
+dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles
+gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se
+laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors
+toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;
+Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
+du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les
+eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.
+
+Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs
+mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner
+ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à
+secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
+son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était
+lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
+délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui
+qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle
+habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à
+comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
+jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et
+demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
+lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,
+elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce
+devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de
+garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui
+lui fit grand bien.
+
+Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,
+dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
+l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur
+existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs
+entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait
+le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre
+leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit
+heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la
+boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger
+jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de
+nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce
+montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
+rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour
+exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
+
+Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme
+par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à
+onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les
+invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux
+Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de
+leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
+n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans
+quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il
+parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
+à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
+était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son
+état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,
+riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par
+l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces
+hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les
+petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide
+et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
+gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et
+Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
+croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,
+l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se
+voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était
+permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
+
+Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
+Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît
+sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention
+délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
+interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
+les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle
+demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne
+demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela
+ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous
+le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était
+une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un
+désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les
+objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
+par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
+par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
+Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:
+
+--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
+que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.
+
+D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits
+de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle
+communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante
+encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
+cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie
+sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
+doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
+n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui
+naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait
+pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,
+une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était
+comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se
+réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous
+du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans
+entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
+Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,
+mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:
+
+--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
+quelque drame cruel au fond de cette morte.
+
+Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et
+de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir
+comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.
+Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
+qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans
+révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les
+douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement
+les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue
+enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,
+à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester
+bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
+
+Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus
+pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une
+main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,
+ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient
+défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de
+sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que
+ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
+du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
+passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était
+plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce
+visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
+s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle
+mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
+âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
+la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
+amour par des regards pleins d'une tendre effusion.
+
+Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
+croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa
+part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
+l'écrasa.
+
+Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
+lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre
+contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle
+les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
+Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
+laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par
+tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
+laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique
+comprit.
+
+Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une
+telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
+elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut
+d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
+sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus
+écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus
+noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
+
+Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre
+vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en
+elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
+lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les
+assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout
+entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
+gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et
+Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de
+s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous
+avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui
+étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement
+dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
+surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa
+gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement
+elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide
+contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
+impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
+à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,
+bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit
+sourd des pelletées de sable.
+
+Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
+sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était
+désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses
+dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.
+Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures
+dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
+bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
+mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui
+montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un
+spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si
+elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de
+soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
+amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
+elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,
+ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des
+passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus
+tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
+Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant
+l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la
+luxure.
+
+Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,
+et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère?
+Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne
+pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle
+n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
+semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
+disait: « Je vais aller me briser au fond. »
+
+Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut
+invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
+conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir
+de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.
+Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse
+qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et
+tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un
+bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle
+descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à
+un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
+pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait
+son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se
+répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne
+trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
+
+Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
+égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous
+l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute
+la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en
+elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être,
+impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
+fils.
+
+Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,
+lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de
+Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au
+silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de
+ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.
+Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une
+ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
+par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un
+spectacle poignant.
+
+Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.
+
+--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.
+
+Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
+baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra
+qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
+effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre
+sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait
+cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
+ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un
+paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par
+l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,
+entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de
+Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.
+
+--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
+pas....
+
+Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa
+dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût.
+Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde
+des bras de Laurent.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à
+faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni
+l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par
+humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le
+silence.
+
+Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,
+Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la
+paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait
+tout, elle pourrait donner l'éveil.
+
+--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
+doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?
+
+--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre
+soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
+
+--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.
+Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
+l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de
+charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette
+soirée....
+
+Thérèse frissonna.
+
+--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
+de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
+dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
+dort.
+
+--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait
+carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce
+serait une excellente façon pour nous perdre.
+
+Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait
+balbutier.
+
+--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces
+gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
+aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
+chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,
+nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
+verras, tout ira bien.
+
+Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place
+ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la
+belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
+l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé
+très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.
+
+Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
+précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne
+manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur
+sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses
+excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus
+s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
+avec délices.
+
+Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
+fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour
+dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
+pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait
+disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans
+sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en
+présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle
+allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien
+morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté
+étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,
+à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,
+inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de
+la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la
+toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
+l'attention.
+
+Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte,
+blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras
+en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.
+Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.
+
+--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite
+les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.
+
+Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
+labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
+sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
+parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
+
+--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous
+nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
+Hein! n'est-ce pas, chère dame?
+
+Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un
+doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer
+péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué
+quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:
+
+--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.
+
+L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le
+mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet
+l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,
+et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
+
+--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
+amie.
+
+Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.
+Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé
+un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en
+s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
+pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières
+lettres.
+
+--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
+vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... »
+Achevez, chère dame.
+
+Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
+tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts
+traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
+s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter
+sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était
+perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment,
+en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.
+
+Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante.
+
+--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un
+instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: «
+_Thérèse et Laurent_... »
+
+La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
+sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut
+achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les
+galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter
+lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
+Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute
+voix:
+
+--« _Thérèse et Laurent ont_... »
+
+Et Olivier demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?
+
+Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
+d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
+avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
+fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
+retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
+inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment.
+Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et
+Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous
+le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
+
+Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le
+moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la
+phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette
+phrase:
+
+--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux
+de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de
+ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont
+bien soin de moi. »
+
+Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de
+son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se
+montraient si bons pour la pauvre dame.
+
+--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a
+voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses
+enfants. Cela honore toute la famille.
+
+Et il ajouta en reprenant ses dominos:
+
+--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le
+double-six, je crois.
+
+Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
+
+La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa
+main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,
+maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne
+voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen
+de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime.
+Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller
+rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se
+sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du
+tombeau.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses
+de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta
+lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère
+pleins de menaces sourdes.
+
+La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes,
+avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements
+du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé
+une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la
+souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se
+révoltaient et s'emportaient.
+
+Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien
+qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une
+existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face.
+Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les
+étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se
+pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs,
+il leur prenait des envies de s'entre-dévorer.
+
+Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur
+crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là
+venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le
+mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre
+de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les
+exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à
+eux-mêmes, ils s'exécraient.
+
+Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le
+châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix
+intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire
+de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les
+secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils
+devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à
+l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans
+l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se
+souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de
+luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils
+avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point
+pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur
+corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec
+terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils
+n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement
+sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés
+ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet
+embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se
+roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais
+ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur
+coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure
+croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à
+l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils
+s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir
+moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en
+s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.
+
+Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers
+cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs
+roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs
+blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre
+volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu
+d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus
+supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer.
+Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère
+impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon
+étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup
+grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au
+lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une
+simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises
+de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le
+noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher
+la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient
+jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des
+coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire,
+Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils
+s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur
+désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise,
+au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe
+éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de
+la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et
+ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors
+seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs
+querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner
+le sommeil en hébétant leurs nerfs.
+
+Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil,
+les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette.
+Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses
+yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son
+martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les
+faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle
+descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle
+avait appelés ses chers enfants.
+
+Les querelles des époux la mirent au courant des moindres
+circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les
+épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus
+avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait
+toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.
+Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours
+l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle
+était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le
+premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait
+davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux
+laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient
+le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait
+le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit
+devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses
+oreilles avec plus de cruauté et d'éclat.
+
+Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard
+sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait
+sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.
+
+--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien
+qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux
+qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me
+gêner.
+
+Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille.
+Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur
+venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils
+se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils
+redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux
+ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils
+imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils
+avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs
+hallucinations.
+
+Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes
+accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un
+d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc
+effrayant.
+
+Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter,
+trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède
+lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche.
+
+--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
+
+--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent.
+
+--Cette eau est excellente.
+
+--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de
+rivière.
+
+Thérèse répéta:
+
+--De l'eau de rivière....
+
+Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir
+lieu dans son esprit.
+
+--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et
+qui pâlissait.
+
+--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le
+sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué.
+
+--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je
+l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.
+
+--Moi! moi!
+
+--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire
+avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que
+tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me
+soulage.
+
+--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.
+
+--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et
+l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.
+
+Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en
+feu, lui cria dans la face:
+
+--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:
+« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée
+dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.
+
+--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai
+fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.
+
+Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée
+d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé,
+de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur
+Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui
+faire confesser qu'elle était la plus coupable.
+
+Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les
+regards fixes de Mme Raquin.
+
+--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée,
+elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma
+chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses
+pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il
+sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir
+ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi?
+est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme,
+ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.
+
+--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination
+désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.
+
+--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat
+terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir....
+Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi
+comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait
+connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé
+tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais
+le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre
+lui et de le briser.
+
+--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as
+pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,
+qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais
+fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus
+folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais
+trop de choses à te reprocher.
+
+--Qu'aurais-tu donc à me reprocher?
+
+--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes
+abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout
+cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde
+ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage.
+
+Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
+
+--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
+
+Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à
+côté delà jeune femme.
+
+--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il
+y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
+nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
+moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
+innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à
+m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre.
+Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur
+impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et
+l'autre.
+
+Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit:
+
+--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que
+tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
+tourmente.
+
+--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi
+qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.
+
+--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas
+crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
+cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente!
+
+Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir
+évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
+ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper
+eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels
+efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime,
+à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
+sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne
+parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
+parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
+des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des
+démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules,
+la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir,
+sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
+le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se
+faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir
+avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
+qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient
+toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge,
+aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par
+l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
+disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le
+tapage les étourdissait un moment.
+
+Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
+paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
+dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de
+Thérèse.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne
+sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé
+tout haut devant Laurent.
+
+Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
+brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu
+des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
+attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale.
+Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre
+le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois
+sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les
+guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un
+coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
+femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de
+se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta
+dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver
+quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
+chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas
+cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut
+ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le
+meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
+dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
+des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse
+s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
+au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté.
+D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à
+s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur
+sans résistance.
+
+Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui
+devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
+prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
+ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin
+de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
+l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène
+de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.
+
+--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce.
+Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne
+me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
+me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous
+pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos
+pieds, écrasée par la honte et la douleur.
+
+Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du
+désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
+prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt
+plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
+obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et
+de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait
+qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son
+monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses
+propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle
+descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en
+sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
+remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller
+encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par
+jour.
+
+Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir
+devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était
+que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme
+Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la
+comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait
+l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
+horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à
+chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
+de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
+pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
+aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de
+pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre;
+certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus
+écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa
+cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de
+crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
+inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient
+dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
+crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
+supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de
+défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait
+devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.
+
+Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour,
+pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
+yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur
+les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me
+pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues
+de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair
+froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent
+dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les
+remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à
+embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager.
+
+--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que
+mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié....
+Je suis sauvée....
+
+Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux,
+lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait
+avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps,
+elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait
+obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
+qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce.
+
+C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
+baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de
+répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
+la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était
+obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi
+et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers
+que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
+elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était
+devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils
+habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se
+servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
+entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
+entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et
+déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui
+l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
+prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque
+ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
+des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
+sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se
+répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de
+caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
+acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
+Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en
+face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
+la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste.
+
+Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme
+Raquin, il la relevait avec brutalité:
+
+--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
+me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.
+
+Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage
+depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par
+les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
+redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un
+reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
+le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait
+préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté
+contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle
+reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
+crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive,
+et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités
+ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient,
+chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
+
+--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables,
+il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité....
+Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
+ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
+horrible.
+
+--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
+sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
+distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes
+larmes.
+
+--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu
+as pris Camille en traître.
+
+--Veux-tu dire que je suis seul coupable?
+
+--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
+J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
+l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y
+réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie
+désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la
+vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de
+regret.
+
+Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
+autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui
+prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
+
+--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
+sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
+
+Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées
+le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait
+bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause
+commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se
+soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle
+avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de
+ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,
+à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
+moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
+les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,
+il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
+folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre
+par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire
+d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
+Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son
+irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de
+Camille, par étaler les vertus de sa victime.
+
+--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
+cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
+une mauvaise pensée.
+
+--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
+était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la
+moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
+sans laisser échapper une sottise.
+
+--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
+as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
+Camille m'aimait et je l'aimais.
+
+--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans
+doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
+me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant
+que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair
+comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te
+fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
+
+--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il
+avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait
+noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon
+Dieu! mon Dieu?
+
+Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards
+aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille
+bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se
+promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour
+étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de
+sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se
+laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il
+croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
+Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de
+violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais
+d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du
+premier.
+
+--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais
+qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
+
+Laurent haussait d'abord les épaules.
+
+--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être
+pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
+l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
+assassin....
+
+--Te tairas-tu! hurlait Laurent.
+
+--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!
+tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un
+homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime,
+maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait
+toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
+pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
+
+--Te tairas-tu, misérable?
+
+--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au
+prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
+si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
+baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.
+
+Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse
+étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par
+terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
+
+--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
+levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!
+
+Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la
+battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,
+il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle
+goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle
+s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage.
+C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle
+dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme
+Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi
+sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
+
+L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse
+avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
+haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement
+avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
+regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
+prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
+telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,
+toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.
+Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette
+torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.
+Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille
+riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le
+souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,
+qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
+sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se
+servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait
+toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse
+lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse
+heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver
+une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force
+d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était
+servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
+cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
+taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.
+Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle
+endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage
+était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
+lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de
+chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses
+angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque
+Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
+décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui
+causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez
+pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne
+laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
+rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.
+
+Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières
+forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui
+introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait
+au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
+tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour
+lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même,
+retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la
+paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin
+tenait bon. C'était une lutte odieuse.
+
+Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de
+la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.
+Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il
+souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait
+mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
+
+--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon
+débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera
+plus là.
+
+Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme
+Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent
+ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes
+et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle
+n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment
+de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
+la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide
+lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance
+qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du
+silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par
+l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien
+dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
+cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine
+satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les
+aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.
+
+D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin.
+Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus
+insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.
+Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à
+toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
+leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu
+d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et
+souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
+et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
+l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
+tombant à la fois.
+
+La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils
+avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque
+repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse
+semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne
+pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point
+rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
+impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une
+sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la
+fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,
+après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant
+reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
+obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que
+faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils
+fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils
+s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
+restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement
+dans l'horreur de leur existence.
+
+Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,
+Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et
+troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
+creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne
+pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et
+injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
+un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui
+traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir
+au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier
+Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que
+la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.
+
+Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
+sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de
+venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.
+Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide
+de Mme Raquin.
+
+Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta
+moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
+avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt
+les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des
+banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se
+surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait
+ensuite sourire amèrement.
+
+Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.
+Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle
+laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la
+poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des
+araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais
+balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange
+façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,
+battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la
+sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait
+descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni
+d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
+qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir,
+en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
+ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites
+pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées
+aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les
+rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris
+Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes,
+pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages,
+s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se
+présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de
+fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital
+des quarante et quelques mille francs.
+
+Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne
+savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
+non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
+boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
+éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite
+femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un
+sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq
+heures auparavant.
+
+Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle
+acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un
+enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât
+pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui
+semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
+amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant
+qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
+rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué,
+comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se
+laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une
+fausse couche.
+
+De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui
+semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
+mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures
+fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait
+dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et
+par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours
+se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances.
+Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient,
+sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et
+l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent
+prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il
+s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son
+être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où
+aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et
+forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier,
+par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne
+voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
+Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie.
+D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de
+nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à
+ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par
+jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
+plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur
+incroyable.
+
+L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
+ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
+Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il
+pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il
+se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le
+long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris
+de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son
+atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain,
+il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait
+l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
+pouvait durer pendant des années.
+
+Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire
+ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien,
+d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
+Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
+la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il
+était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses
+raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer
+au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en
+lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs
+et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de
+brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il
+souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées.
+Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité
+sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement.
+
+A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait
+Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
+
+Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait
+de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
+il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
+venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait
+ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne
+pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène
+qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous
+l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la
+plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
+vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre
+trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
+dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau
+de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
+à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée
+en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses
+propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
+et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à
+l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
+faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
+dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à
+Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de
+le martyriser à l'aide de cette morsure.
+
+Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
+cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le
+miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
+sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
+il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais
+le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait
+une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa
+lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe.
+
+Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
+des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller
+avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
+de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le
+soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré
+François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de
+l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la
+vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
+ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts
+sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
+voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
+véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à
+table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
+silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les
+regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
+pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat:
+« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il
+pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
+effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait
+d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une
+personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout
+que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
+d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses
+yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une
+vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se
+disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
+dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
+
+Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
+comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
+grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la
+peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses
+joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se
+retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
+lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
+son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y
+cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
+la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine
+brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin
+pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse
+eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres,
+dans l'ombre, sous les fenêtres.
+
+Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains
+changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.
+
+Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin
+des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
+devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence
+égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le
+remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un
+autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à
+calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain,
+comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa
+consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas
+la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée,
+elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
+jusqu'à quatre et cinq fois par semaine.
+
+Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le
+remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait
+maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
+parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle
+l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
+querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il
+aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir
+ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
+l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un
+prêtre ou à un juge d'instruction.
+
+Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante
+signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
+dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
+suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau.
+Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des
+révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la
+bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un
+marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face
+du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient
+sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la
+jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
+rentrerait sans doute que le soir.
+
+Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
+allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
+qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée
+de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la
+maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du
+passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois,
+il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à
+longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon
+provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
+jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses
+jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue
+Mazarine. Laurent la suivit.
+
+Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu
+renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée
+de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de
+l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait
+quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne
+pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il
+se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du
+commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire.
+Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il
+trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le
+creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté
+sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable
+agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir,
+traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle,
+pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait
+se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait
+faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui
+donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la
+jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où
+elle allait comme on va au supplice.
+
+Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse
+se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue
+Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et
+d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna
+familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit
+servir une absinthe.
+
+Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui
+l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se
+pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de
+leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes,
+les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants,
+qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras
+arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la
+place, sous une porte cochère.
+
+Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du
+jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit
+jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une
+maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés,
+regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une
+fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du
+jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La
+fenêtre se ferma avec un bruit sec.
+
+Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement,
+rassuré, heureux.
+
+--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux.
+Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est
+diablement plus fine que moi.
+
+Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se
+jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur.
+Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se
+sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme
+le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang
+et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre
+homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait
+qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que
+cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à
+ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il
+l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme.
+
+Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui
+venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait
+presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle
+se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un
+dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce
+qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de
+trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le
+vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées.
+
+Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait
+quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands
+moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme,
+il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il
+attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand
+elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage
+du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal
+rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans
+les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle
+chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée.
+
+Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent
+posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille
+francs.
+
+--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous
+mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout
+droit à la misère.
+
+--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux
+de l'argent.
+
+--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de
+mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma
+dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te
+nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu
+n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile!
+
+--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille
+francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même.
+
+Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler.
+
+--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il
+y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour
+manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge.
+Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes
+dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou....
+Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un....
+
+Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il
+se contenta de répondre:
+
+--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant.
+
+Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de
+Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre:
+
+--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.
+
+Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux
+fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante:
+
+--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait
+rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait
+prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive
+malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai
+besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer
+notre tranquillité.
+
+Il eut un étrange sourire et continua:
+
+--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot.
+
+--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu
+n'auras pas un sou.
+
+Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se
+fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent
+ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement
+qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre
+au commissaire de police du quartier.
+
+--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable.
+Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux.
+Voilà tout.
+
+--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse
+que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu
+n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je
+n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire.
+
+Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier.
+
+--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent
+descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il
+leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes
+qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi
+pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils
+virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la
+guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur
+être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter
+aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien
+révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant
+deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à
+parler et à céder.
+
+--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent.
+Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant
+vaut-il que je te le donne tout de suite.
+
+Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au
+comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait
+toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce
+soir-là.
+
+Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta
+les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il
+découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions
+fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à
+s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le
+grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse
+l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de
+l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la
+luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à
+l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a
+l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter
+ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la
+débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait
+Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses
+de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa
+souffrance pour s'y habituer et la vaincre.
+
+De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle
+vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait
+un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et
+s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent,
+une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts
+profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la
+comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels
+garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et
+tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs
+physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui
+procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais
+brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle
+restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de
+ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant
+qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée
+qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et
+les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse.
+
+Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés,
+ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils
+comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche
+n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses.
+Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage,
+ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient
+tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui
+les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne
+impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés
+ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte
+serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine
+devint de la rage furieuse.
+
+Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris
+duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la
+méfiance acheva de les rendre fous.
+
+Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande
+des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée
+fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient
+pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste,
+l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire
+de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur
+colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils
+s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils
+s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le
+silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le
+courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se
+menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier
+et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de
+parler et de chercher la paix dans le châtiment.
+
+A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du
+commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent
+qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se
+livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se
+décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des
+insultes et des prières ardentes.
+
+Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches.
+
+Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le
+logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs
+soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent
+dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient
+vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant
+souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se
+quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les
+plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse
+descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne
+causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant
+les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de
+lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les
+invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards
+suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à
+quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens
+compromettants.
+
+Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.
+
+Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver
+d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier
+crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre
+goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous
+deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux
+voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur
+pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de
+Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet
+comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse,
+parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et
+qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida
+qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
+
+La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils
+prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre,
+sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences
+probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent
+assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils
+obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas
+livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant
+d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un
+second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une
+contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se
+disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à
+l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à
+vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui
+restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent
+connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait
+Mme Raquin.
+
+Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses
+anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste
+célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait
+fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les
+appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé
+au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau
+sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de
+grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait
+dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui
+foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison
+qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit
+visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il
+vola le petit flacon de grès.
+
+Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire
+repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,
+et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du
+buffet.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités
+continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté
+toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie.
+Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus
+agréables.
+
+Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses
+douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand
+intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par
+moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son
+visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux
+récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient
+pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux
+phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain
+respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie
+ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de
+l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie
+de dominos.
+
+Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les
+jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule
+fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité
+énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se
+jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y
+entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie
+d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme.
+Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la
+Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse
+expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux
+invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait
+reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le
+ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et
+d'amour.
+
+La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se
+cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face
+des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater
+un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements,
+elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.
+Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de
+l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour.
+Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister
+au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de
+repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui
+briseraient Thérèse et Laurent.
+
+Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps,
+faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put
+en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les
+invités se levèrent vivement.
+
+--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à
+s'en aller.
+
+--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui
+me couche à neuf heures d'habitude.
+
+Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.
+
+--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les
+honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien.
+
+Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un
+geste emphatique:
+
+--Cette pièce est le Temple de la Paix.
+
+Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à
+Thérèse:
+
+--Je viendrai demain matin à neuf heures.
+
+--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que
+l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée.
+
+Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités
+jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main.
+Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de
+soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute
+la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets
+en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent
+silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements
+convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour
+ne pas la laisser tomber.
+
+Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre
+la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit,
+d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que
+tout fût prêt.
+
+Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les
+yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence:
+
+--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait
+sortir en sursaut d'un rêve.
+
+--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme
+si elle avait eu grand froid.
+
+Elle se leva et prit la carafe.
+
+--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta
+tante.
+
+Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.
+Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y
+mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était
+accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et
+cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa
+ceinture.
+
+A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un
+danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils
+se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et
+Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis
+de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques
+secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée
+devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en
+retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement
+leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et
+horreur.
+
+Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec
+des yeux fixes et aigus.
+
+Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise
+suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles
+comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et
+d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans
+parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils
+mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au
+souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés
+d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant.
+Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face
+du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à
+moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un
+éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une
+consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,
+sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de
+Camille.
+
+Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et
+manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés
+de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze
+heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les
+contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant
+de regards lourds.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
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+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase “Project
+Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
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+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
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+that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting
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+ receipt of the work.
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+ • You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg™ works.
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+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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+or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
+Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
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+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state’s laws.
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+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation’s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit www.gutenberg.org/donate.
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org.
+
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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index 0000000..0d48378
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+++ b/7461-0.zip
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diff --git a/7461-0.zip~ b/7461-0.zip~
new file mode 100644
index 0000000..0d48378
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+++ b/7461-0.zip~
Binary files differ
diff --git a/7461-8.txt b/7461-8.txt
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index 0000000..1f08168
--- /dev/null
+++ b/7461-8.txt
@@ -0,0 +1,7933 @@
+The Project Gutenberg eBook of Thérèse Raquin
+
+This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this ebook or online
+at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
+you will have to check the laws of the country where you are located
+before using this eBook.
+
+Title: Thérèse Raquin
+
+Author: Émile Zola
+
+Release date: February 1, 2005 [eBook #7461]
+ Most recently updated: December 9, 2024
+
+Language: French
+
+Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+THÉRÈSE RAQUIN
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le
+passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de
+la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et
+deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées,
+descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le
+couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
+
+Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une
+clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans
+le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de
+brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles
+gluantes, de la nuit salie et ignoble.
+
+A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées,
+laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des
+bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont
+les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les
+vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les
+marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les
+boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans
+lesquels s'agitent des formes bizarres.
+
+A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille
+contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites
+armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis
+vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une
+horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie
+dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,
+délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en
+acajou.
+
+Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie,
+comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices.
+
+Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend
+pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé
+par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et
+droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des
+ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des
+paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant
+dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits
+enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en
+courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée,
+c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une
+irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne;
+chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement,
+sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers
+regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent
+devant leurs étalages.
+
+Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et
+carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages
+sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber
+autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent
+disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un
+véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,
+des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie
+souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les
+marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que
+les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement,
+dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur
+un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce
+qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur
+la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier
+flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes
+jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre
+à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux.
+La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous
+son châle.
+
+Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une
+boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par
+toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et
+longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des
+vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en
+caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines
+profondes, tapissées de papier bleu.
+
+Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un
+clair-obscur adouci.
+
+D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle
+tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de
+mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.
+Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet
+de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de
+loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité
+transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient
+des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies.
+Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur
+mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la
+mousseline.
+
+De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros
+pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes
+blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les
+dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de
+papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de
+tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et
+fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.
+Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que
+la poussière et l'humidité pourrissaient.
+
+Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de
+rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre
+vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait
+vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et
+sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux
+minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait
+au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui
+se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur
+mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une
+épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et
+paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient
+laissé des bandes de rouille.
+
+Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la
+boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un
+escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre
+les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de
+cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier.
+La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées,
+serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux
+tapage de couleurs.
+
+D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une
+jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en
+sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage
+gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros
+chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.
+
+Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années
+lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit,
+chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe
+rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un
+enfant malade et gâté.
+
+Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la
+boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré
+suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre
+chaque barreau de la rampe.
+
+En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait
+dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche
+était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un
+buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table
+ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière
+une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de
+la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.
+
+La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se
+retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.
+Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde
+porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une
+allée obscure et étroite.
+
+Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant
+ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les
+persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande
+muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus
+de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,
+muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence
+dédaigneuse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de
+vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette
+ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la
+prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette
+vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs
+qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette
+somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,
+ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était
+fait une existence de paix et de bonheur tranquille.
+
+Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le
+jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close
+et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier
+menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les
+fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts
+de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine,
+s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines,
+entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.
+
+Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit
+garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une
+longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les
+fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte
+de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour
+lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses
+soins, par son adoration.
+
+Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des
+secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa
+croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des
+mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette
+faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie
+avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait
+donné la vie plus de dix fois.
+
+Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit
+les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe
+et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une
+connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit
+des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à
+trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle
+savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le
+tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une
+faiblesse de plus en lui.
+
+A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa
+mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de
+commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit
+inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus
+calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail
+d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes
+additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé,
+la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement
+qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le
+marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle,
+entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme
+parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants
+réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par
+besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui
+avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le
+plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part,
+au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les
+moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection
+attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une
+occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le
+soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa
+cousine Thérèse.
+
+Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant,
+lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine
+Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait
+d'Algérie.
+
+--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
+mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.
+
+La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
+resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette
+fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était
+née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande
+beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de
+naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il
+partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit
+tuer en Afrique.
+
+Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes
+tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut
+soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que
+prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par
+le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
+feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
+paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;
+elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de
+bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
+et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
+avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des
+muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui
+dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,
+pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste
+brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques
+ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime
+débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps
+maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles,
+légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,
+elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur
+lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.
+
+Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
+petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements
+de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,
+reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond
+d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid
+suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements
+terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
+auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
+silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand
+elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui
+montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
+crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa
+poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
+de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
+plaisait.
+
+Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
+souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant
+élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une
+existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,
+au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les
+yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle
+restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le
+soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
+rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle
+s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
+elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se
+questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les
+flots.
+
+Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;
+son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
+l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,
+songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait
+seule par moments la paix de cet intérieur endormi.
+
+Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait
+résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
+moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait
+un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
+comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une
+garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs
+tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans
+bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils
+comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté.
+
+Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un
+jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue
+ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la
+famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: «
+Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient
+patiemment, sans fièvre, sans rougeur.
+
+Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres
+désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa
+cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,
+sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une
+camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à
+l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
+la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait
+pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces
+moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en
+riant d'un rire nerveux.
+
+La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.
+Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
+pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses
+lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
+pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait
+toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse
+devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que
+disait Mme Raquin. Camille s'endormait.
+
+Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
+Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des
+révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries
+qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la
+provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
+cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
+sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
+précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à
+terre. Il avait peur.
+
+Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage
+arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa
+mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa
+tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.
+
+Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche
+de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce
+fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le
+lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore
+sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse
+gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant
+de calme.
+
+
+
+
+III
+
+
+Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère
+qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se
+récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y
+changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
+menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
+
+--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai
+épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.
+C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu
+sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
+
+Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille
+bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une
+existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le
+jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
+suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
+remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.
+Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait
+fait le plan d'une vie nouvelle.
+
+Au déjeuner, elle était toute gaie.
+
+--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à
+Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
+remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela
+nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
+promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
+
+--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était
+qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait
+être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
+lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des
+manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
+
+Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle
+obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
+de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait
+ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même
+paraître savoir qu'elle changeait de place.
+
+Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
+vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes
+qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se
+débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un
+peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le
+tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,
+ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.
+Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
+ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix
+modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le
+loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents
+francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,
+calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer
+sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices
+du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
+journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
+laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
+
+Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une
+perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de
+quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
+obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
+souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
+inappréciables.
+
+--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons
+heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
+passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....
+Va, nous ne nous ennuierons pas.
+
+Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
+réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la
+vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
+famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,
+elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
+
+Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,
+il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
+Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de
+peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
+monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,
+sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La
+jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle
+était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle
+s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
+ne pouvant pleurer.
+
+Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses
+rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un
+remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait
+l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en
+affirmant qu'un coup de balai suffirait.
+
+--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....
+D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
+pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
+ne vous ennuierez pas.
+
+Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,
+s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se
+disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,
+le soir, il se coucherait de bonne heure.
+
+Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en
+désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le
+comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna
+de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait
+chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,
+demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
+proposait une réparation, un embellissement quelconque:
+
+--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très
+bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
+
+Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
+d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir
+sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,
+elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
+
+Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
+moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui
+le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il
+entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait
+cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
+
+Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et
+se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les
+poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
+Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
+jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les
+trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.
+Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
+échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces
+grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi.
+Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
+comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête
+pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le
+Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop
+pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,
+suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
+de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres
+ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se
+remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant
+des passants, des voitures, des magasins.
+
+Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté
+les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de
+vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui
+causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire
+du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
+de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
+croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à
+écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
+s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse
+pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au
+fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
+
+Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer
+oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait
+d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à
+faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une
+abnégation suprêmes.
+
+Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient
+régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du
+quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
+pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec
+des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
+mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
+bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa
+clientèle.
+
+Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille
+ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme
+sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre
+humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre
+devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et
+chaque matin la même journée vide.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
+allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une
+bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse
+histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé
+dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
+gaieté folle. On se couchait à onze heures.
+
+Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
+police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans
+la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi
+établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
+aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu
+perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
+vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents
+francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
+dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin.
+
+Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
+police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
+Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans,
+sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et
+maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de
+trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il
+était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
+sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid
+qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
+sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite
+femme.
+
+Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer
+d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis
+et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la
+besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait
+un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait
+un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine
+d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint
+chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa
+visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage
+du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,
+mécaniquement, par un instinct de brute.
+
+Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
+allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
+de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le
+buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se
+rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
+l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
+au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
+Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
+la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille
+vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans
+son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après
+chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
+minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
+
+Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle
+prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait
+apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
+les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour
+elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
+afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude
+sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait
+les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une
+sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
+ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des
+dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait
+une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes
+de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux
+ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient
+les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et
+insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute
+pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse
+ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures
+grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois
+des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
+caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant
+les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de
+la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs
+jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse
+inexprimable.
+
+On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le
+tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait
+l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
+rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle
+servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
+s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps
+possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus
+avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
+calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette
+rêverie grave qui lui était ordinaire.
+
+Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son
+absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la
+salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
+cherchait sa femme du regard.
+
+--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu
+pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.
+
+La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en
+face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires
+écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa
+chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
+voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
+gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
+familier.
+
+--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
+ce monsieur-là?
+
+La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
+souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
+placide.
+
+--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
+Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
+côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
+avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
+qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
+
+Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
+singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
+vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
+souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
+assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
+promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
+
+--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
+du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
+sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
+important, cette administration!
+
+Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
+pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
+machine. Il continua en secouant la tête:
+
+--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
+cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
+appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous.
+
+--Je veux bien, répondit carrément Laurent.
+
+Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
+Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
+prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
+un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
+contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
+rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
+régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
+sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle
+s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
+genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
+énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
+paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
+précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
+muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
+ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
+sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
+son cou de taureau.
+
+Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
+pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
+répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:
+
+--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te
+rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?
+
+--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
+Thérèse en face.
+
+Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
+éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
+quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller
+rejoindre sa tante. Elle souffrait.
+
+On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
+ami.
+
+--Comment va ton père? lui demanda-t-il.
+
+--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
+cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
+
+--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.
+
+--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
+continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
+rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
+ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
+veut tirer parti même de ses folies.
+
+--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
+étonné.
+
+--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
+semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
+cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
+camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
+de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant.
+Nous fumions, nous blaguions tout le jour...
+
+La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
+
+--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
+que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
+par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
+alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
+j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
+tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
+de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire.
+
+Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
+conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
+fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
+très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
+puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
+oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
+bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
+remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
+quelconque.
+
+La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
+de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
+métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
+manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
+voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
+des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le
+père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
+déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
+se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une
+journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
+disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut
+qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
+essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
+voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
+bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
+paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
+outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
+réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
+dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
+cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
+les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
+brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
+cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
+brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
+pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
+il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
+n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
+
+Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
+garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
+secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
+ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
+Il questionna Laurent.
+
+--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré
+leur chemise devant toi?
+
+--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
+était devenue très pâle.
+
+--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
+d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester
+tout bête.
+
+Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
+attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
+lueurs rouges montèrent à ses joues.
+
+--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
+que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
+seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
+qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
+superbe, des hanches d'une largeur....
+
+Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
+jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
+mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
+entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
+était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.
+
+Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
+retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
+voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
+et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
+
+Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
+s'adressa brusquement à Camille.
+
+--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
+
+Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
+silencieuse.
+
+--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
+à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
+heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec
+nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.
+
+Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
+et Suzanne arrivèrent derrière eux.
+
+Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il
+détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
+selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
+d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un
+inconnu sans quelque froideur.
+
+Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
+plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
+la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.
+
+Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
+resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
+rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
+d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires
+gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa
+personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
+d'angoisse nerveuse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
+Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
+petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
+cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui
+s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres
+carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
+de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
+traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie
+où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
+coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
+flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était
+tiède.
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
+charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
+amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
+l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,
+assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir
+aidé Camille à fermer la boutique.
+
+Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait
+commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
+fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans
+la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.
+
+Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec
+soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,
+roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres
+primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une
+académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait
+à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette
+de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des
+pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
+des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon.
+
+A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
+Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
+venir.
+
+Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la
+chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le
+comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à
+regarder peindre Laurent.
+
+Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait
+et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
+cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme
+attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se
+retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
+plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son
+extase recueillie.
+
+Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de
+longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,
+devenir l'amant de Thérèse.
+
+--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je
+le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me
+mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle,
+muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se
+voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
+
+Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
+ami. Puis il continuait:
+
+--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
+sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
+Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....
+Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un
+autre?
+
+Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la
+Seine d'un air absorbé.
+
+--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première
+occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.
+
+Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
+
+--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,
+la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
+peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
+
+Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête
+pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
+d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter
+l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à
+le faire.
+
+Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;
+mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait
+à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.
+L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.
+D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;
+l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
+laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille
+liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
+Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément
+quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se
+fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.
+La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et
+engageante.
+
+Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la
+première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans
+l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses
+jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin
+le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,
+l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.
+
+Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse
+restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait
+point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour
+une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait
+le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble
+et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.
+
+Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de
+pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le
+portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
+violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
+éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,
+exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille
+ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant
+convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
+frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il
+avait un air distingué.
+
+Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher
+deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la
+boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.
+
+Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant
+elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il
+examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
+Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être
+plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec
+Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
+
+Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
+contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres
+sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,
+et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
+carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
+et brutal.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,
+fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,
+ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité
+eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur
+situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
+
+Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut
+décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
+nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues
+auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée
+qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de
+l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,
+en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient
+réussir.
+
+Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité
+brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
+calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si
+hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un
+congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
+
+Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La
+marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de
+l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune
+ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
+Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit
+et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds
+heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
+une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
+seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en
+jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.
+Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle
+une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement
+lavée.
+
+Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette
+femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en
+arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des
+sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,
+elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux
+luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était
+belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa
+figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient
+de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se
+tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et
+âcre.
+
+Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se
+jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,
+elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille
+dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
+puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
+la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une
+violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines,
+se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque
+vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur
+souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.
+
+Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
+à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une
+telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,
+à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse
+l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.
+Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
+lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
+demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui
+donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez
+lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir
+Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et
+toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance
+physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
+
+Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
+Pont-Neuf.
+
+A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
+encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
+moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
+désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
+désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
+
+Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,
+allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les
+circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu
+son être entier, expliquant sa vie.
+
+Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur
+sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:
+
+--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été
+élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais
+avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur
+fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne
+voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec
+lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
+ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
+pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
+comme je t'aime.
+
+Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
+sourde:
+
+--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont
+recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré
+l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand
+air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans
+la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que
+ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé
+à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
+instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
+sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
+dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées
+que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie
+devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
+membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
+faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la
+petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à
+peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée
+toute vive dans cette ignoble boutique.
+
+Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,
+elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
+battements nerveux.
+
+--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
+mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
+m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
+comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,
+j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie
+morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,
+j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je
+songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
+affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma
+chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me
+battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais
+déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
+au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute
+docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.
+Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,
+toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
+
+La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de
+Laurent. Elle ajoutait, après un silence:
+
+--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai
+pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me
+faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
+s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
+que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour
+lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec
+lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi
+plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me
+répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
+jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais
+les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des
+nuits terribles.... Mais toi, toi....
+
+Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans
+les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou
+énorme....
+
+--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
+boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis
+livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
+est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre
+le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette
+chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta
+vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se
+tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que
+j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
+je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
+traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
+me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte
+de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
+retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens
+quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je
+respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je
+paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
+sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes
+lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
+prendre dans tes bras....
+
+Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.
+Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
+glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité
+sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
+fougueuses.
+
+La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle
+n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans
+l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,
+mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,
+pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se
+reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait
+carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les
+commencements, Laurent s'effrayait.
+
+--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de
+tapage, Mme Raquin va monter.
+
+--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
+clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
+elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle
+monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.
+
+Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas
+encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant,
+l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
+ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à
+deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le
+danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.
+Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette
+pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
+amour, dans une tranquillité incroyable.
+
+Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût
+malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en
+haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte
+de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
+
+Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,
+montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son
+gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il
+faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
+dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:
+
+--Tiens-toi là... ne remue pas.
+
+Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur
+le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec
+des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis
+elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
+
+Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant
+le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
+sous le jupon blanc.
+
+--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma
+fille?
+
+Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix
+dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
+laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans
+faire de bruit.
+
+Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence
+passionnée.
+
+--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien
+ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.
+
+Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle
+était comme folle, elle délirait.
+
+Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu
+de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
+deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
+paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.
+
+--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il
+comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait
+drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il
+sait de belles histoires sur notre compte....
+
+Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la
+jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
+un frisson lui courir sur la peau.
+
+--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,
+me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:
+«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se
+sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me
+dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
+ils ne troubleront plus ma sieste.»
+
+Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
+allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules
+des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre,
+la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
+avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
+éclater de rire cette tête d'animal empaillé.
+
+Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
+Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait
+peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait
+au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les
+premiers baisers de la jeune femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.
+D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était
+prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant
+mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
+toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait
+ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
+les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
+du passé.
+
+Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au
+sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
+quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils
+s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à
+venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la
+porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,
+fumant et crachant, comme s'il était chez lui.
+
+La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
+jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
+des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille
+riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des
+monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un
+jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa
+froideur pour Laurent.
+
+Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami
+du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un
+pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des
+jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
+position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
+tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas
+ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de
+son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le
+protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait
+une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
+n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
+qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence
+l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur
+de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la
+découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
+comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé.
+De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes
+désintéressées et goguenardes.
+
+Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de
+jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie
+savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze
+ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté
+implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser
+sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent
+entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres
+plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle
+n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
+éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
+trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle
+n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses
+désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
+il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser
+Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle
+n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.
+
+Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne
+comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
+quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se
+trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
+nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
+en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
+neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
+de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
+
+La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
+cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la
+femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
+faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se
+protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de
+la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et
+souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de
+Thérèse.
+
+C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre
+transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se
+serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille
+riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du
+lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
+égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;
+il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes
+serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,
+mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
+qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances
+qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
+leur amitié.
+
+Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
+bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
+avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son
+visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des
+raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était
+dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de
+Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion
+folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène
+brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
+trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper
+avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière
+cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se
+vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,
+devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
+d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
+comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
+baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des
+ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
+
+Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se
+levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,
+ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
+étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
+l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
+retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait
+avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de
+passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
+
+Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce
+jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
+manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,
+être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les
+radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
+les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps
+de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
+se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
+d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le
+jeu de dominos.
+
+C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs
+rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille
+accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme
+s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
+même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par
+une sorte de fanfaronnade.
+
+Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
+amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait
+plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,
+avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
+auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
+signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé
+des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait
+une seule fois.
+
+Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son
+pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage
+courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
+expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille
+fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:
+
+--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me
+refuse toute nouvelle permission de sortie.
+
+Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
+explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration
+brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses
+voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de
+rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
+au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne
+savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
+femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de
+parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,
+le voir à tout prix.
+
+Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.
+Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;
+l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une
+exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les
+embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une
+obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses
+muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion
+éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait
+inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des
+instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme.
+Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il
+serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses
+tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son
+insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses
+fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,
+il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de
+commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec
+ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée
+peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de
+cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.
+
+Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre
+de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son
+amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du
+soir.
+
+Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il
+était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après
+le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait
+déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle
+déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente
+demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course
+longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas,
+ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.
+
+La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui
+étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des
+moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit
+une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé.
+Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent,
+penché sur la rampe, qui l'attendait.
+
+Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,
+tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et
+s'appuya contre le lit, défaillante....
+
+La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs
+du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le
+taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit
+l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être
+sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait
+pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit
+en disant d'une voix lente:
+
+--Il faut que je parte.
+
+Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.
+
+--Au revoir, reprit-elle sans bouger.
+
+--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour
+reviendras-tu?
+
+Elle le regarda en face.
+
+--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne
+reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer.
+
+--Alors il faut nous dire adieu.
+
+--Non, je ne veux pas!
+
+Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus
+doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:
+
+--Je vais m'en aller.
+
+Laurent songeait. Il pensait à Camille.
+
+--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il
+nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser,
+l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?
+
+--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la
+tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a
+qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;
+ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.
+
+Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant
+contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine.
+
+--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière
+avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous
+tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends?
+
+--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante.
+
+Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit
+de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe
+rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et
+qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle
+prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.
+
+--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force
+de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt;
+dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de
+moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?
+
+--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains
+tremblantes montaient le long de sa taille.
+
+--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte.
+
+Elle se tordait les bras. Elle reprit:
+
+--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je
+vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....
+C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je
+désire te faire une existence heureuse.
+
+Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.
+
+--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si
+ton mari mourait....
+
+--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.
+
+--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous
+jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!
+
+La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son
+amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres.
+
+--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est
+dangereux pour ceux qui survivent.
+
+Laurent ne répondit pas.
+
+--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,
+je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous
+les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu
+comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.
+
+Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton
+caressant:
+
+--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons
+heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si
+nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que
+je travaille à nos félicités.
+
+Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir.
+
+--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer
+entière, à toute heure, quand je voudrai?
+
+--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te
+plaira.
+
+Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha
+avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde
+et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui
+s'éloignaient.
+
+Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se
+coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou
+étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui
+semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;
+elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs
+de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras
+que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui;
+il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma
+pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,
+cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu
+sombre que le châssis taillait dans le ciel.
+
+Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de
+Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de
+la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il
+ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa
+nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver
+l'assassinat dans les emportements de l'adultère.
+
+Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il
+étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux
+baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie,
+énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière
+elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait
+les avantages qu'il aurait à être assassin.
+
+Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père,
+le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait
+peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries,
+vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au
+contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme
+Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se
+plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant
+et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la
+réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre
+Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.
+
+Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à
+portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme
+lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait
+bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de
+faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait
+aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa
+place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen
+excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet
+expédient rapide.
+
+Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face
+moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il
+prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums
+légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant
+passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se
+demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la
+respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur
+le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les
+souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la
+clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.
+
+Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas
+un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui
+fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte
+d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple
+disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;
+tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop
+lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de
+vivre calme et heureux.
+
+Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le
+fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa
+envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,
+il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de
+plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le
+tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une
+régularité sereine.
+
+Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la
+pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir
+conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de
+chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles
+qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux
+et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant
+qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une
+heure sur un trottoir à attendre un omnibus.
+
+Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.
+Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance.
+Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette
+face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte.
+Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing
+fermé dans cette bouche.
+
+
+
+
+X
+
+
+Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique
+tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle
+bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient.
+D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait
+Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin
+choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait
+s'endormir dans une sorte de fièvre sourde.
+
+Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus
+immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait
+que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui
+adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence
+parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude,
+disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur
+de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur
+est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. »
+
+Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la
+rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le
+soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles
+et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de
+désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
+Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y
+avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.
+Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette
+fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
+épaisse et âcre.
+
+Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient
+les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils
+auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
+collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
+pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
+demandaient rien autre chose, ils attendaient.
+
+Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille
+Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
+sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses
+anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres
+aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille
+écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face
+effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
+le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.
+
+Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
+dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
+hochant la tête:
+
+--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
+d'assassins échappent à la justice des hommes!
+
+--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la
+rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?
+
+Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.
+
+--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les
+arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.
+
+Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son
+secours.
+
+--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
+bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
+ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.
+
+Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.
+
+--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton
+vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
+des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils
+échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à
+Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on
+assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé
+en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur
+le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être
+notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
+chez lui.
+
+Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il
+croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il
+était enchanté d'avoir peur.
+
+--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
+bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
+histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
+pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après,
+comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
+C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous
+voyez bien que les coupables sont toujours punis.
+
+Grivet était triomphant, Olivier ricanait.
+
+--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?
+
+--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché
+de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de
+dominos.
+
+Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme
+continua, en s'adressant à Michaud:
+
+--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
+meurtriers qui se promènent au soleil?
+
+--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.
+
+--C'est immoral, conclut Grivet.
+
+Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés
+silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.
+Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues,
+ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et
+ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des
+cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons
+imperceptibles à la peau de Laurent.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse
+à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La
+jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,
+elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait
+sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,
+des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il
+aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,
+un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec
+lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
+sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
+traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un
+pareil homme au bras.
+
+Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
+bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
+un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières
+pressantes.
+
+--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
+tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
+dans la foule....
+
+Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.
+Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
+interdisaient toute longue marche.
+
+D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils
+allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un
+des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande
+débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus
+volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
+air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles
+vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les
+amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.
+Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,
+se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les
+souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa
+robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement
+son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions.
+Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours
+Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.
+
+Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
+vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis
+longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,
+des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air.
+
+Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il
+faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il
+fallait profiter des derniers rayons.
+
+Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des
+effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et
+quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen
+en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de
+poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs
+aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras
+de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,
+tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.
+Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
+cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
+les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
+balancements de hanches de sa maîtresse.
+
+Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un
+bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils
+passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles
+tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les
+pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,
+innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
+branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
+ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et
+les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au
+désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière
+silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
+gronder.
+
+Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les
+pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,
+venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au
+milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
+découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat
+ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son
+ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait
+changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
+des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.
+
+Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le
+soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner.
+Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
+fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé
+son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières
+closes, feignait de sommeiller.
+
+Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les
+lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
+baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les
+parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant
+son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
+chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de
+Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au
+fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre
+et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
+qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,
+déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un
+obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les
+jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la
+bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un
+mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.
+
+Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
+jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
+luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur
+mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient
+un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
+elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.
+
+Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si
+muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les
+plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs
+cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
+yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
+pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait
+légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on
+apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
+grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton
+grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête
+renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel
+le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à
+chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.
+
+Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
+allait, d'un coup, lui écraser la face.
+
+Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la
+tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.
+
+Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
+au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
+jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là
+un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la
+police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement
+pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,
+comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté
+l'histoire.
+
+Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air
+stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
+d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
+lui.
+
+Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
+paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
+Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
+secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut
+dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de
+feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en
+cassant les petites branches devant eux.
+
+Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les
+sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des
+filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant;
+des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec
+leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque
+chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait
+sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les
+arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté
+pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur
+pénétrante.
+
+Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent,
+riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait
+les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre
+côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois
+pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle
+s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari.
+
+--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.
+
+--Si, répondit-elle.
+
+--Alors, en route!
+
+Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle
+ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle
+d'anxiété.
+
+Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un
+restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches,
+dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de
+cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans
+chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les
+minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les
+garçons en montant faisaient trembler l'escalier.
+
+En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les
+odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait
+sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de
+guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les
+feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les
+taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens
+allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard
+de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de
+Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air
+calme.
+
+Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de
+gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau
+tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la
+main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de
+voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales
+avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.
+Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des
+étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner
+en leur jetant des plaisanteries grasses.
+
+Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du
+soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur
+transparente.
+
+--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,
+garçon, et ce dîner?
+
+Puis, comme se ravisant:
+
+--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade
+sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de
+faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à
+attendre.
+
+--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a
+faim.
+
+--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que
+Laurent regardait avec des yeux fixes.
+
+Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils
+retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de
+retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le
+prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque
+dont la légèreté effrayait Camille.
+
+--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un
+fameux plongeon.
+
+La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A
+Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était
+enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades
+d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre
+deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un
+rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les
+enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le
+bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité.
+
+--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles
+toujours.
+
+Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière.
+Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il
+plaisanta, pour faire acte de courage.
+
+Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son
+amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse:
+
+--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi...
+Je réponds de tout.
+
+La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au
+sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
+
+--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.
+
+Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle
+tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater
+en sanglots et de tomber à terre.
+
+--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle
+qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...
+
+Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les
+bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un
+regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un
+coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans
+la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot
+quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
+
+Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les
+eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait
+de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine
+Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les
+cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes.
+On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs
+traînaient. Il faisait froid.
+
+Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.
+
+En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux
+rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges
+bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel
+semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus
+douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent
+dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La
+campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir
+avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des
+souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant
+des linceuls dans son ombre.
+
+Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait
+avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes
+branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres
+devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule;
+la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches
+brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux.
+
+Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête
+au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière.
+
+--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de
+piquer une tête dans ce bouillon-là.
+
+Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives
+avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en
+serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu
+renversée, attendait.
+
+La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit,
+s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles,
+les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la
+Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.
+
+Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis
+éclata de rire.
+
+--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là...
+Voyons, finis; ta vas me faire tomber.
+
+Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit
+la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit
+pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une
+main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se
+défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la
+barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.
+
+La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot
+qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les
+yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur
+le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
+
+A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se
+détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au
+fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
+
+Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la
+gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre
+bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras
+vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime,
+folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les
+enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de
+souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de
+celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
+
+Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois
+sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.
+
+Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot
+pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse
+évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber
+dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau,
+appelant au secours d'une voix lamentable.
+
+Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de
+l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un
+malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse
+qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se
+désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha
+Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en
+pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les
+canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.
+
+--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre
+garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous
+sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons
+chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme...
+
+Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou
+trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident.
+
+--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une
+barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre
+petite femme, elle va avoir un beau réveil!
+
+Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent
+Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout
+Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le
+racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée
+stationnait devant le cabaret.
+
+Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur
+garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son
+évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots
+déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre
+comédie qui venait de se jouer.
+
+Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des
+maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour
+apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements
+possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de
+Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre
+son rôle.
+
+Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à
+Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de
+l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
+l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se
+fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures
+du soir.
+
+Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie
+d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,
+dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer
+lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui
+répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il
+craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la
+douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât
+médiocrement au fond.
+
+Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits
+pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de
+l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de
+fatigue.
+
+--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
+faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point
+osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.
+
+Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
+droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,
+dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
+Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui
+l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la
+stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près
+de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le
+coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
+surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
+sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux
+Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,
+d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
+les yeux au ciel.
+
+--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,
+l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça,
+tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
+mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
+venir nous chercher... Nous allons avec vous...
+
+Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et
+son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails
+de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.
+
+Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,
+Michaud arrêta Laurent.
+
+--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu
+brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un
+malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne
+devons la lui dire... Attendez-nous ici.
+
+Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée
+d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
+mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute
+paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
+regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
+voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
+demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.
+
+Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
+un pâtissier et se bourra de gâteaux.
+
+Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré
+les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
+vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son
+fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de
+désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
+vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.
+Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
+arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là
+étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement
+profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne
+l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
+sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et
+muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont
+leur égoïsme souffrait.
+
+Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la
+Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le
+voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
+penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
+l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.
+Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
+et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
+couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
+quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
+cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme
+Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait
+mourir, étranglée par le désespoir.
+
+Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la
+mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
+toute hâte à Saint-Ouen.
+
+Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient
+enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
+rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
+sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte
+d'accablement lugubre.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
+trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le
+traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte
+fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche,
+craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
+d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
+lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant
+de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle
+se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait
+autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient
+passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
+luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
+horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
+limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.
+
+Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
+mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à
+sangloter.
+
+--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
+bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.
+
+En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
+verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
+de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé
+supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les
+canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres
+circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient
+tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père
+avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de
+tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la
+véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de
+police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
+faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à
+l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
+racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse
+mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
+manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
+qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.
+
+Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui
+pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime
+lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il
+agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.
+L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
+paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
+certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines
+avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime,
+et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de
+l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le
+long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
+la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle
+d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
+avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était
+couchée dans la chambre, en haut.
+
+--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à
+Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la
+ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.
+
+En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se
+laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
+entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
+tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.
+Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la
+laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle
+descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.
+
+Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
+parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
+prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre
+flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa
+poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
+garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main
+trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
+caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les
+paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se
+meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse
+que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
+leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie
+bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le
+furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids
+écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.
+
+Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les
+premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement:
+
+--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à
+attendre... Souviens-toi.
+
+La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour
+la première fois depuis la mort de son mari.
+
+--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère
+comme un souffle.
+
+Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,
+cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à
+un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à
+peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout
+s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
+taudis de la rue Saint-Victor.
+
+Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes
+et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de
+ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le
+pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des
+sensations rapides de volupté. Il flânait.
+
+Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était
+là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
+tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La
+pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre
+était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.
+Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte
+mettaient en lui.
+
+Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres
+et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son
+sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi.
+L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il
+se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente
+qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix
+heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un
+fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la
+douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il
+lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa
+chair.
+
+Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant
+miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou
+rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée,
+la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de
+sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui
+s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd
+et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille.
+Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre
+donnait à sa face une grimace atroce.
+
+Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la
+blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il
+s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à
+l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses
+collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un
+véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer
+d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout
+fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur
+l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si
+facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.
+
+Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille
+n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien
+mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un
+acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait
+inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans
+doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des
+ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.
+
+Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se
+rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires.
+Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les
+frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit
+jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur
+les dalles.
+
+Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée
+l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité
+des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants
+à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs
+des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait.
+Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur
+les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes,
+blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans
+la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes
+sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques
+lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité
+du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des
+pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements
+et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait.
+
+Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre.
+Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres
+gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à
+reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient
+par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était
+comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps,
+il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les
+noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies,
+des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en
+face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des
+grimaces horribles.
+
+Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis
+quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les
+chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau
+courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait
+sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez
+s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La
+tête du noyé éclata de rire.
+
+Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une
+brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa
+victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce
+corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de
+cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses
+peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré
+lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son
+être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la
+salle.
+
+Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il
+respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait
+alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la
+mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et
+grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des
+femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues,
+tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient.
+Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple,
+large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et
+gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande
+délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait
+la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane
+vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait
+comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre
+par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses
+regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux.
+
+Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le
+va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.
+
+La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se
+payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est
+ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour
+ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les
+dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant
+entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a
+un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent
+des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou
+sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que
+la Morgue est réussie, ce jour-là.
+
+Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate
+qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en
+allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils
+trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics
+d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant
+sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des
+charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres
+troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui
+tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence
+frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des
+vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par
+désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des
+moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand
+nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc,
+les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage,
+lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage
+d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple,
+hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises,
+traînant nonchalamment leur robe de soie.
+
+Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à
+quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses
+narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand
+mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et
+ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour
+d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un
+cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un
+grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un
+échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts,
+une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame
+l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait,
+s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa
+voilette, regarda encore, puis s'en alla.
+
+Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à
+quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant
+les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et
+promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se
+poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils
+apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les
+jeunes voyous ont leur première maîtresse.
+
+Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les
+cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de
+chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point
+qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme
+il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en
+face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos,
+la tête levée, les yeux entr'ouverts.
+
+Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant
+détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait
+seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de
+peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant
+cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente,
+gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles,
+toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa
+face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient
+conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et
+boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait;
+elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières
+levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées
+vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout
+de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette
+tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était
+restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un
+tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait
+que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des
+épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes
+noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de
+lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes,
+plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds
+tombaient.
+
+Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si
+épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure
+maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un
+tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze
+cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce
+pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la
+dalle froide.
+
+Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le
+tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement
+sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai
+fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait,
+l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction.
+
+Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de
+reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent
+remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent,
+tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime
+et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours.
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
+humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de
+la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière
+les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de
+Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un
+calme sinistre.
+
+Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de
+bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la
+jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable.
+
+Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur
+lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur
+son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant
+elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un
+grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle
+demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond
+du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
+pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre
+voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille
+et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
+muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la
+couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les
+pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
+allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur,
+penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à
+faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements
+d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès
+qu'une voix la tirait de son abattement.
+
+Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
+rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses
+cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
+au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta
+sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de
+larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
+comme vide de chair. Elle était vieillie.
+
+Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle
+lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se
+reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait
+ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut
+habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
+ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
+prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et
+entra chez Mme Raquin.
+
+L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand
+Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune
+veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux
+femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une
+anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de
+mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
+et, prenant Thérèse par le cou, s'écria:
+
+--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!
+
+Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la
+veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse
+demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.
+Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était
+restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au
+rôle terrible qu'elle avait à jouer.
+
+Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
+lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille
+mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa
+nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
+la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.
+Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant
+plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle
+regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle
+l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
+disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.
+
+Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put
+voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre
+vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner
+dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient
+autour d'elle.
+
+Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle
+craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
+descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
+chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce
+jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.
+
+A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son
+calme noir.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il
+restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une
+demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face.
+La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme
+un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle
+l'accueillait avec une bonté attendrie.
+
+Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et
+Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien
+commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient
+reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils
+arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort.
+Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée.
+
+On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,
+se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde
+se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la
+boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée
+dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait
+une place vide, la place de son fils.
+
+Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un
+air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus
+dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.
+
+--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère
+impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous
+rendrez malade.
+
+--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.
+
+--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement
+Olivier.
+
+--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.
+
+Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses
+larmes:
+
+--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez
+bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous
+attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la
+partie. Hein! qu'en dites-vous?
+
+La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être
+eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses
+yeux, encore toute secouée.
+
+Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées
+sous ses paupières l'empêchaient de voir.
+
+On joua.
+
+Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave
+et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les
+soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait
+besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander
+pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques
+personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face.
+
+La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une
+beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards
+et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse.
+Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures
+s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de
+plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette
+stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les
+commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence
+nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il
+faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en
+marquer toutes les phases.
+
+Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé.
+Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des
+soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait
+après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir
+en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un
+jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de
+valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les
+honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui
+charmaient la vieille mercière.
+
+Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de
+son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus
+souriante, plus douce.
+
+A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction
+nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une
+expression étrange de douleur et d'effroi.
+
+Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais
+ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent
+furtivement un baiser.
+
+Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses
+de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces
+désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se
+brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une
+jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs
+embrassements.
+
+Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre
+d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin,
+impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur
+appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais
+l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils
+restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans
+frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient
+meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se
+rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se
+dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.
+Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte
+de malaise en sentant leur peau se toucher.
+
+D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi
+indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur
+attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur
+abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils
+prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de
+leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise
+qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du
+châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à
+reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout
+étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se
+cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but,
+n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient
+leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les
+calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était
+creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le
+passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement
+heureux en les liant pour toujours.
+
+Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait
+certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se
+détendaient.
+
+La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne
+sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui
+exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se
+croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au
+milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui
+plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de
+cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui
+montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle
+resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette
+muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les
+cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un
+cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant,
+tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se
+disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un
+homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien
+qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un
+frisson de désir.
+
+Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures,
+elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée
+en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait
+le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens
+qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.
+Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle
+n'avait eu que des actes et des idées d'homme.
+
+Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un
+étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait
+plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté
+pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier,
+Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une
+semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle
+compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais,
+bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle
+ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle
+se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il
+avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures.
+
+Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les
+héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la
+lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une
+sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.
+L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba
+dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la
+secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins
+d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt
+elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même,
+tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans,
+en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle
+entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui
+voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans
+l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur,
+elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,
+elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors
+elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision
+cruelle.
+
+De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de
+fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme
+soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec
+étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait
+s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu
+son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le
+surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un
+assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui
+montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait
+pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou
+le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant
+lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se
+retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des
+défaillances d'épouvante le prenaient.
+
+--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de
+caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine,
+avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était
+à refaire, je ne recommencerais pas.
+
+Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais.
+Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps,
+tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,
+n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit
+ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé
+modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,
+il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain
+par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas
+le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et
+fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait
+à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le
+visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était
+heureux.
+
+Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait
+parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus
+tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage
+avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il
+aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il
+flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du
+passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant.
+
+Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien
+ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé
+pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait
+envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un
+lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme
+était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche
+haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,
+allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était
+assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son
+ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation.
+Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un
+an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à
+l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser
+tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure;
+elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle
+gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait
+nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette
+femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un
+objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en
+santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la
+pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus
+heureux. Voilà tout.
+
+Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait
+de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie
+et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant
+elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de
+caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où
+il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses
+troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre
+sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de
+ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se
+liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou.
+D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les
+angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui.
+
+Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut
+la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de
+quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas
+se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont
+l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit
+qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le
+crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui
+seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre
+deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter
+un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et
+se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son
+corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.
+D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et
+d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui
+appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne
+l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et
+jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.
+
+La fièvre le reprit.
+
+Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche,
+cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus
+chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé;
+seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté,
+et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses
+nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées
+entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse
+avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui
+sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,
+s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.
+
+Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après
+une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent,
+en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.
+
+--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il
+d'une voix ardente.
+
+La jeune femme fit un geste d'effroi.
+
+--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.
+
+--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis
+las; je te veux.
+
+Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et
+le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque:
+
+--Marions-nous, je serai à toi.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète.
+L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en
+lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau
+à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.
+
+Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut
+peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,
+imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde.
+Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya
+même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez
+un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit,
+immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de
+vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui
+n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il
+pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.
+
+On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander
+des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage.
+Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter,
+avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier,
+d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait
+gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se
+disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par
+l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à
+la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette
+et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il
+resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes
+sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il
+lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les
+allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une.
+Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui
+redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du
+soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer
+des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint
+blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en
+ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer
+devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une
+masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques
+marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé
+lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement,
+en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il
+devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,
+lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le
+remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant
+brusquement devant lui.
+
+Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son
+premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite
+minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait
+caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait
+bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se
+déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire,
+par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait
+s'expliquer cette crise subite de terreur.
+
+Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de
+nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux
+fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses
+pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui
+présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus
+vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus,
+dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon
+bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.
+Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses
+raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie
+aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son
+mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à
+tour pour et contre la possession de Thérèse.
+
+Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair
+irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il
+laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre
+était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut
+l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait
+ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et
+Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou.
+
+Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues,
+marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce
+boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis
+la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et
+déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu
+de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée,
+dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il
+éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs
+délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs
+devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait
+l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait
+l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant,
+prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche
+craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte
+s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche.
+
+Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux
+fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les
+rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit
+escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta
+vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle
+m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa
+l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta
+un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre
+du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait
+passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui
+fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit,
+une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa
+chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors,
+doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il
+remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se
+dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé.
+
+Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il
+y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,
+de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en
+la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il
+avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait
+toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter
+délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour
+ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux
+repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant
+de peur.
+
+Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité
+effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de
+Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son
+mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait
+d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il
+lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que
+Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le
+remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux
+dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les
+secousses devenaient de plus en plus violentes.
+
+Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en
+lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant
+d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau.
+
+--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne
+sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui
+à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit,
+et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné
+l'insomnie.... Dormons.
+
+Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller,
+un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur.
+La fatigue commençait à détendre ses nerfs.
+
+Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il
+glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement
+engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il
+sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée
+dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il
+s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand
+les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées
+revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être
+défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le
+séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et
+se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies
+auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le
+passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte.
+Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge
+nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la
+Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les
+bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre
+dans la blancheur des dents.
+
+Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une
+sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en
+se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir.
+
+Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement
+le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la
+langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le
+conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut
+encore le noyé qui lui ouvrit la porte.
+
+Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout
+au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb
+qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez
+d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il
+n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à
+l'épouvante en le conduisant à la volupté.
+
+Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession
+d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants.
+Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours
+il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il
+refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même
+itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec
+une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé
+s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir
+et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le
+réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son
+désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir
+oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de
+nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure,
+Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve
+sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le
+brisait d'une épouvante plus aiguë.
+
+Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il
+se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une
+lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans
+le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre.
+
+Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était
+exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par
+une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son
+pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les
+mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il
+répétait:
+
+--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais
+et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier
+soir, si Thérèse avait couché avec moi....
+
+Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa
+un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à
+celle qu'il venait d'endurer.
+
+Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce
+bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs.
+Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans
+tous ses membres.
+
+--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se
+vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire
+que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être
+croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au
+plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère
+à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus
+l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure.
+
+Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice
+était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de
+sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête,
+et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut
+empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante,
+elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps,
+Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des
+aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise.
+
+--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers
+suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses!
+
+Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air,
+besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit;
+il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette
+porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur
+les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures.
+
+Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil
+accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête,
+lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait
+brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette
+lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant
+des anxiétés intolérables.
+
+Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la
+trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui.
+
+--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin,
+lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une
+insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce
+matin, elle était toute malade.
+
+Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans
+doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson
+nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de
+l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se
+conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient
+s'unir contre le noyé.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille,
+pendant cette nuit de fièvre.
+
+La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après
+plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La
+chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait
+songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des
+secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle
+s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et,
+comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle
+n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son
+amant entre ses bras.
+
+Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme,
+une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et
+terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté
+s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs
+coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux
+mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme
+pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration
+mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent
+lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent
+violemment l'un à l'autre.
+
+Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la
+chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement
+succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins
+de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire
+qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne
+détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient
+frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer
+ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par
+les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles
+ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse
+telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre.
+
+Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à
+amener son mariage avec Laurent.
+
+C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants
+tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de
+montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de
+Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils
+arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce
+qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités
+du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier
+Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette
+idée venait d'eux et leur appartenait en propre.
+
+La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient
+pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une
+prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au
+fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait
+leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il
+leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et
+paisibles.
+
+S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester
+séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie
+les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des
+pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait
+encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des
+hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu,
+n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses
+vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette
+grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de
+fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa
+bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses
+yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle
+voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le
+matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques
+heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron
+depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la
+cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant,
+au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon.
+Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne
+l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la
+peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements
+profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il
+lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer
+des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il
+resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là,
+accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il
+regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre
+blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre
+humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues
+traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la
+lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y
+débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le
+même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras
+ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de
+Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte
+chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine
+pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
+alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair
+brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
+haleter et frissonner, râler d'angoisse.
+
+Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
+cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
+plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
+n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
+mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.
+
+C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils
+éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
+d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons
+égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir
+tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils
+retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons
+premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite
+les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.
+D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la
+résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
+avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,
+en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur
+les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,
+cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,
+alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
+Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs
+désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de
+rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.
+Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
+l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
+cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler
+devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
+mariage.
+
+Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
+son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était
+en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
+elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit
+détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par
+les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs
+semaines.
+
+Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et
+à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver
+que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être
+parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
+prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le
+paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que
+l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que
+cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses
+cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction
+du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
+femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
+D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait
+à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui
+était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses
+réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien
+faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser
+Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à
+lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son
+crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par
+l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner
+comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion
+seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de
+prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un
+assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable
+de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui
+revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de
+tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant
+lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
+son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il
+boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une
+femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;
+bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme
+Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
+se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.
+
+A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et
+lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
+avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un
+nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la
+veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait
+beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait
+toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait
+toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa
+gorge.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des
+résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,
+au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière
+voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme
+joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle
+parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
+rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
+répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
+ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des
+étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences
+écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée
+sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
+Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde
+que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
+enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce
+dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les
+faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint
+à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de
+la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce
+du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune
+femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir
+de ses désespoirs muets.
+
+En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
+vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
+lui dit ses craintes.
+
+--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses
+anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude,
+et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
+chagrine.
+
+--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions
+la guérir!
+
+--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce
+s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
+bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.
+
+La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
+Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
+elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,
+tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
+il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.
+Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était
+malade par besoin de mari.
+
+--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
+la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il
+est bon, croyez-moi.
+
+Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils
+était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom
+de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue
+maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au
+fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
+il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
+quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
+malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée
+d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
+délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés
+lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne
+et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était
+pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à
+vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des
+dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse
+et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis
+que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie,
+l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait
+un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
+la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à
+attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent
+accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son
+fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
+réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
+cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix
+d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
+plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être
+heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de
+la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse.
+La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de
+chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait
+de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.
+
+Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
+éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,
+Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux
+petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
+comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable
+dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou
+noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait
+auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
+ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de
+Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux
+asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en
+sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.
+Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait
+qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
+s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et
+pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
+la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la
+santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la
+souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,
+il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,
+des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.
+
+--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
+Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
+pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!
+
+Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace
+jusqu'à parler de Camille.
+
+--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre
+ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
+depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
+rien ne la guérira. Il faut nous résigner.
+
+Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes
+larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
+fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,
+elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son
+pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et
+d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
+pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette
+des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
+et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de
+ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
+rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
+sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
+rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il
+frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il
+disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
+jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à
+l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.
+Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne
+voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
+était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils,
+lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle
+essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
+infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.
+
+Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à
+manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant
+avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un
+instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son
+rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près
+l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
+se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant
+Laurent:
+
+--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce
+mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire.
+
+Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse
+devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée
+d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
+retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce
+mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà,
+elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait
+les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un
+étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse;
+au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une
+joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
+dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection
+filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au
+souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont
+des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un
+étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à
+la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
+fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
+famille.
+
+Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos,
+la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui
+firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie
+avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se
+retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin,
+puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il
+allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant,
+échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de
+recommandations pressantes.
+
+Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme
+très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage
+entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait
+comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
+commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire
+de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
+consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au
+jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin
+et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il
+feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme
+une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir,
+ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
+formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
+croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
+d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du
+jeudi toute leur ancienne joie.
+
+Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
+les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
+Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours,
+allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la
+questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui
+avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
+n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
+Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
+finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret
+désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à
+cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à
+pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
+désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune
+femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
+brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur
+la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
+âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle
+peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs,
+entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse,
+résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits.
+
+--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa
+tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un
+époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me
+laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
+s'agit de votre bonheur.
+
+Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée
+d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
+Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que
+Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve
+acceptait par simple abnégation.
+
+Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
+conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
+communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener
+les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir
+même.
+
+Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque
+Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
+de police lui dit à l'oreille:
+
+--Elle accepte.
+
+Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux
+impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant
+quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
+qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup.
+Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
+tous ses efforts pour retenir ses larmes.
+
+--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec
+M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.
+
+La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa
+couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit
+dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.
+
+Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
+restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse.
+Le jeune homme reprit d'une voix hésitante:
+
+--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence
+gaie et paisible?
+
+--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à
+remplir.
+
+Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle:
+
+--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je
+te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant
+Thérèse.
+
+Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
+reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
+l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme
+Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait:
+
+--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
+remerciera du fond de sa tombe.
+
+Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
+chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers
+Thérèse, en disant:
+
+--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles.
+
+Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur
+les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée
+par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses
+que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la
+face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
+qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.
+
+Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.
+
+Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils
+poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le
+jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa
+femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait
+les mains et répétait:
+
+--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous
+verrez le joli couple!
+
+Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature,
+toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune
+veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
+terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet
+hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre.
+En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout
+était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la
+noce.
+
+L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
+témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient
+l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur
+physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui
+les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec
+des bienveillances molles et reconnaissantes.
+
+Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son
+père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
+qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en
+quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
+voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un
+sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre
+toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta
+singulièrement Laurent.
+
+Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan
+de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa
+nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se
+dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon
+coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien
+à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours
+son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs,
+l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et
+quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie,
+devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste
+assez pour être heureux.
+
+Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités
+autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser
+Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
+avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
+dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
+ils se défendraient mutuellement contre le noyé.
+
+Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
+des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
+attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
+mariée.
+
+Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
+ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
+quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
+frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
+le soir.
+
+Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
+main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
+toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
+s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
+avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.
+
+Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
+cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
+savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
+procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
+attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
+souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
+doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
+lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
+aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
+légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
+pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
+l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
+qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
+il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
+tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
+mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les
+dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
+ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher
+Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.
+
+Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux
+Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
+la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
+Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
+les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
+Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
+partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.
+
+Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
+calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
+prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
+lui-même.
+
+Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
+agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les
+traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
+regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
+qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.
+
+Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
+restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
+étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
+voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
+où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
+jaune, qui puait la poussière et le vin.
+
+Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
+Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
+cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
+étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
+de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
+promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
+leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
+d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
+monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
+yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
+tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
+entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
+épaules, une stupeur croissante les envahissait.
+
+Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
+contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
+mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
+machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
+même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
+mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
+étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait
+encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
+franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
+obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
+rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
+heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
+cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
+au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
+loin de l'autre.
+
+Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
+entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
+rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
+devant le monde.
+
+Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
+disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
+oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
+pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
+simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
+journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
+Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
+Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
+douloureuse.
+
+Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
+ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la
+morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
+que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
+longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
+dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
+coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
+gilet.
+
+Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
+gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
+son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
+Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
+triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
+Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
+qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
+cependant à se lever une fois. Il porta un toast.
+
+--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
+égrillard.
+
+Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
+pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
+qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
+un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
+ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.
+
+On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
+les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
+heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
+marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
+devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
+tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
+son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
+avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
+Laurent se glisser dans la petite allée.
+
+Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
+Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
+faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
+la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
+plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
+joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
+Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
+dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
+tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
+les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
+la porte, comme un homme ivre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un
+instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
+inquiet et embarrassé.
+
+Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés
+jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi
+éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une
+table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
+arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
+toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches
+amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle
+et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une
+chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli
+et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
+silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits
+bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et
+sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
+et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la
+passion.
+
+Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le
+menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
+ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une
+camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous
+l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule
+passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.
+
+Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet.
+Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui
+n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout
+d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce
+morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant
+brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance
+et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de
+terreur et de dégoût.
+
+Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée.
+Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
+Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et
+alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.
+
+Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés
+enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à
+l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
+où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du
+meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A
+peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
+baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs
+les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des
+noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur
+serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
+restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
+qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,
+et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.
+L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se
+regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
+ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une
+étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et
+à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût
+effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée
+jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.
+
+Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion
+qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de
+muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;
+ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
+l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et
+de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des
+imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et
+joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
+assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux
+coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair
+morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible
+et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les
+souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour
+ressusciter ses tendresses.
+
+--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
+de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
+Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
+allons pouvoir nous aimer en paix.
+
+Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie
+sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
+n'écoutant pas. Laurent continua:
+
+--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit
+entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le
+lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.
+
+Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
+balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
+duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle
+regarda ce visage sanglant, et frissonna.
+
+Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:
+
+--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et
+nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir
+de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....
+
+Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au
+nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux
+meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés
+jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
+tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits
+bruits secs dans le silence.
+
+Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de
+s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.
+Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé
+dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
+était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
+bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au
+fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du
+passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de
+l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et
+tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent
+mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards
+terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
+causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se
+tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre
+peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à
+l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit
+quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des
+pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya
+de parler de choses indifférentes.
+
+Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions.
+Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à
+une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la
+chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous
+la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite
+porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des
+roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,
+trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.
+Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés;
+ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des
+étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face.
+
+Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient
+des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils
+cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient
+invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du
+passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et
+muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard.
+Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient
+pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange
+silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des
+roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait
+parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute
+sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à
+une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se
+souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient
+ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre
+chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils
+prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase;
+ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute,
+sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet
+entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de
+Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se
+devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient
+monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire
+l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent
+leur causerie.
+
+Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers
+s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs
+regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des
+phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler
+à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte
+d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées
+sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant,
+qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux
+entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué
+Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos
+membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus
+visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la
+chambre.
+
+Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur
+première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus
+un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les
+moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre.
+C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de
+ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le
+vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés
+ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi
+l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé
+sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son
+épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main
+de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à
+voix haute:
+
+--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer
+Camille.
+
+Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un
+moment sur le visage blanc de la jeune femme.
+
+--Oui, répondit-il d'une voix étranglée.
+
+Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils
+étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût
+subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le
+silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement:
+
+--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?
+
+Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter
+une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec
+violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse.
+
+--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.
+
+Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se
+renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle
+regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait
+d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit
+cette tache, qui devint d'un rouge ardent.
+
+--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en
+feu.
+
+La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et,
+appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda
+à son mari:
+
+--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure.
+
+Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au
+contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant
+un léger cri de douleur.
+
+--Ça, dit-il en balbutiant, ça?
+
+Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui.
+
+--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,
+c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.
+
+Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que
+Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette
+femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le
+menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée
+sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et
+s'écria d'une voix suppliante:
+
+--Oh! non, pas là. Il y a du sang.
+
+Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les
+mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda
+vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête
+fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui
+appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,
+il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse
+s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait
+sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle
+s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait
+pas prononcé une parole.
+
+Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant
+du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait
+fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse
+s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait
+souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le
+briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,
+tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec
+laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui
+tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que
+cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta
+affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous
+deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils
+avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait
+doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu,
+la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se
+fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes.
+
+Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait
+revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein
+d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime
+était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une
+dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant,
+s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva
+la tête.
+
+--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il
+montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre
+de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre
+lui.
+
+--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure
+peinte de son ancien mari eût pu l'entendre.
+
+--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.
+
+--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le
+prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le
+décrocher.
+
+--Bien sûr, c'est son portrait....
+
+Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il
+oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces
+teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le
+tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un
+fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et
+l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux
+blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui
+rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta
+un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis
+il distingua le cadre, il se calma peu à peu.
+
+--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.
+
+--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson.
+
+Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il
+ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,
+longuement.
+
+--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher.
+
+--Non, non.
+
+--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.
+
+--Non, je ne puis pas.
+
+Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile,
+se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle
+s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,
+levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si
+écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter
+de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant:
+
+--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le
+décrochera demain.
+
+Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le
+portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher,
+par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au
+fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du
+noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant,
+assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de
+rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.
+
+Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la
+tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte
+de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du
+portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur
+l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait.
+
+--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par
+là?
+
+La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une
+sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la
+chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant
+tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus
+sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois
+avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils
+n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.
+
+Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui
+avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en
+sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur
+de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les
+pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur
+et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait
+presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat
+allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait
+tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement
+dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards
+de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François:
+
+--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse.
+
+Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit
+la tête.
+
+--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue
+cette bête.... Elle a l'air d'une personne.
+
+Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui
+parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les
+plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat
+était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que
+cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre.
+Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait
+une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une
+irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
+avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique
+de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger,
+et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.
+
+Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent
+reprit sa marche du lit à la fenêtre.
+
+C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se
+coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir
+les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.
+Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à
+respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour
+rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils
+étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
+ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
+silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de
+reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
+tranquille.
+
+Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid
+pénétrant.
+
+Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
+sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
+vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les
+épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le
+lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.
+
+--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce
+soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.
+
+Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.
+
+--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des
+nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
+troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être
+gaie et de me pas m'effrayer.
+
+Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait.
+
+--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
+noces de Thérèse et de Laurent.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
+avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
+par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
+frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
+nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
+en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
+conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
+qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
+
+La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre
+sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
+passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
+cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
+sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
+L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
+l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
+mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
+les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
+tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
+ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
+celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux
+d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
+organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
+qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
+tout l'individu.
+
+Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
+prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
+buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
+journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
+un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
+sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
+que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
+pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
+sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
+plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
+existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
+brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette
+existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
+joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
+ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
+eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
+l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
+nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
+endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
+équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
+parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
+qui secouent les corps et les esprits détraqués.
+
+C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
+comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
+individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
+éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
+circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
+l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
+exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
+nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
+l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
+intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.
+
+Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
+et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
+n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
+regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
+ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
+avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait
+de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
+qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
+frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
+épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
+dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
+sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
+crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
+qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
+sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
+d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
+réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
+convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
+se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait
+absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
+Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.
+
+Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
+Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
+mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des
+désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans
+l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il
+s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
+éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
+ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
+première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
+développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
+passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient,
+elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
+l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
+montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
+remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
+genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en
+lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
+s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
+commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
+brutalité.
+
+Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
+jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
+jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur
+causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
+évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
+Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
+s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
+s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque
+cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
+de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
+contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
+l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
+écoeurement et leur terreur.
+
+Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
+Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
+riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
+avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
+tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
+siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon
+lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
+noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
+railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
+tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
+n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
+et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté
+d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
+vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.
+
+Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
+cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
+comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
+faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
+poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
+son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
+ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
+pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
+
+Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
+entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
+journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
+bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
+fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
+vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils
+feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
+tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
+souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
+leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
+l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
+mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
+debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit,
+ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
+conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
+l'hypocrisie maladroite de deux fous.
+
+La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un
+soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
+jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
+vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
+douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
+ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
+quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
+restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
+point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
+fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue;
+alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
+au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
+de Camille.
+
+Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
+qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
+leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair.
+C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
+délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
+touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
+verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
+pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
+acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
+compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
+Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
+mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
+sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
+que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
+s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
+
+Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
+voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
+ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
+mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
+venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
+entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.
+
+--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
+Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
+
+Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
+Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
+du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
+n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
+crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
+rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
+prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
+délirait.
+
+--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
+de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
+pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
+premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
+avec toi....
+
+Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
+les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
+plus de violence, en se déchirant lui-même:
+
+--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....
+
+Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
+pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
+pas que nous l'avons jeté à l'eau.
+
+Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
+
+--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
+mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
+l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre
+bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
+trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
+avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
+notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.
+
+La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
+frémissant qu'elle.
+
+Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
+bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
+voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
+coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
+achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
+tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
+n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
+avait déjà pour mari un noyé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
+Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
+avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
+voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que
+de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
+brutalité.
+
+En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
+insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
+Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair,
+déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
+la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
+se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
+pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la
+possédait.
+
+L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
+premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
+noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
+mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
+irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit
+la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
+cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
+Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
+noyé, et la tira à lui avec violence.
+
+La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
+dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et
+la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
+être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
+soulagement.
+
+Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
+l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
+touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
+poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
+entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
+lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant
+leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.
+
+Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
+la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
+colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
+blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
+comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
+caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa
+violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
+appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
+baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa
+bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
+instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
+d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
+plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
+disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
+propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
+éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
+qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se
+débattant dans l'horreur de leurs caresses.
+
+Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
+Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
+de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
+pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
+donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient
+ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
+hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
+et imprimait au lit de violentes secousses.
+
+Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
+nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
+reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
+lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
+membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
+dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
+fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
+exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
+s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
+leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
+ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils
+reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient
+tomber.
+
+Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent
+à sangloter.
+
+Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
+du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
+Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
+s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
+impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la
+fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
+ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen
+suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
+n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
+qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
+de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
+du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
+versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
+qu'ils allaient devenir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
+Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne
+gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un
+grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus
+présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
+semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que
+la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
+épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec
+l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune
+veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou
+ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir,
+ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
+façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En
+attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
+derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la
+boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être
+plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent
+s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
+Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
+ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient
+autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances
+désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup
+de maître en mariant la veuve du noyé.
+
+Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée
+triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de
+nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent
+en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes
+plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour
+eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
+n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été
+chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies.
+Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
+les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils
+devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les
+recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit
+mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
+petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un
+en face de l'autre, au bruit sec des dominos.
+
+Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois
+autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient
+Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils
+l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions
+sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une
+faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au
+passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces
+imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les
+invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite
+de soirées tièdes devant eux.
+
+Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque
+sorte.
+
+Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
+s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son
+calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol
+de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente,
+pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des
+sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait
+l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un
+petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A
+ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis
+il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres
+des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert
+pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut,
+les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent
+se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces
+souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
+cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui
+moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait
+pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
+de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à
+Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
+Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme
+courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac
+plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il
+arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à
+attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les
+autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût
+alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il
+rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait
+pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du
+passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de
+la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les
+quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement,
+il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante
+l'attendait.
+
+Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas
+auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme
+de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la
+boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La
+vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses
+membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant,
+nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui
+l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la
+tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps
+de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du
+plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se
+mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se
+désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;
+elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle
+la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.
+Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à
+rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la
+prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à
+l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était
+assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme
+vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle
+goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout
+d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle
+s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces
+quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension
+de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour
+souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne
+s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond
+d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,
+elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait
+dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,
+parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se
+laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui
+lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait
+à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant
+surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle
+cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,
+traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les
+parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un
+mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne
+viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les
+lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre
+de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive;
+elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où
+grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle
+se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir,
+qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les
+yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du
+comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,
+avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un
+étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute;
+elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté,
+souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique
+une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une
+transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au
+fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre
+heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de
+nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte
+fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa
+gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être.
+
+Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes.
+Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils
+goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient
+réunis, un malaise poignant les envahissait.
+
+C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui
+frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient
+durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à
+demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et
+causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à
+son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle
+souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets
+d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses
+paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et
+silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles,
+semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne
+cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,
+ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les
+empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se
+regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais
+ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin,
+dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement
+qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même
+le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à
+manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au
+fond d'un gouffre.
+
+A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées
+du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient
+s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie
+n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir
+l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils
+rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de
+l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à
+mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se
+grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils
+souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les
+jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle
+serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la
+salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;
+elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit,
+quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle
+montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,
+ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces
+d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si
+bruyantes.
+
+C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient
+rester face à face sans frissonner.
+
+Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme
+Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son
+fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à
+balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux
+autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle
+devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller
+cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs
+mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne
+mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son
+fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus
+échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante
+commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en
+deviendraient fous.
+
+Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui
+leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux
+petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de
+garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de
+zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les
+soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que
+la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur
+chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés
+qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les
+avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille
+francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une
+pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout
+attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la
+paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque
+jour.
+
+Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y
+avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux
+et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être
+engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le
+soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule,
+et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur
+visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de
+les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils
+cachaient instinctivement leurs maux.
+
+Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le
+jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût
+pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet
+les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient
+cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à
+quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse
+pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux
+plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient
+dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs.
+L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait
+en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi
+soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il
+semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs
+nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait
+toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être
+endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous.
+
+--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud.
+Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils
+se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.
+
+Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et
+Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf
+entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel
+éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille
+couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur
+visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement
+leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie
+en un masque ignoble et douloureux.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il
+s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se
+serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce,
+si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il
+acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui
+l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En
+quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de
+conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au
+contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans
+rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa
+femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille
+francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière,
+conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le
+contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à
+Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces,
+il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse,
+bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour
+contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec
+le cadavre du noyé.
+
+Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa
+démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine.
+Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait
+louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il
+s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges
+horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous
+et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas
+capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait
+simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.
+Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point
+que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté.
+Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son
+consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à
+comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et
+serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la
+regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le
+refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son
+complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas.
+» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de
+son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens
+de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle
+avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui
+prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait
+toujours à son avis.
+
+Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il
+toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à
+faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés
+dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de
+l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du
+ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs
+par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le
+reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette
+façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu.
+Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était
+allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer
+des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se
+promettait bien de ne signer aucun papier.
+
+Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un
+petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas
+quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses
+journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux
+a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme,
+disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui
+en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui,
+Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore
+davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la
+peinture.
+
+Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une
+sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le
+plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large
+fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le
+plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient
+pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant
+en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans
+une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y
+apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur
+pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de
+cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du
+lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un
+brocanteur.
+
+Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux.
+Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le
+divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore
+devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis
+il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage
+pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait
+jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait
+pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il
+refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il
+n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée
+du Louvre.
+
+Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de
+Camille.
+
+L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,
+il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des
+modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier
+de la nature. Il entreprit une tête d'homme.
+
+D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou
+trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et
+là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces
+longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami
+de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier
+Salon.
+
+--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je
+ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.
+
+--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé.
+
+--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que
+fais-tu maintenant?
+
+--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin.
+
+Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets
+d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné
+qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne
+retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il
+avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures
+distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon
+goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.
+
+--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier
+l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A
+quelle école es-tu donc?
+
+L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait
+s'éloigner d'une façon brusque.
+
+--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son
+ami, qui ne le quittait pas.
+
+--Volontiers, répondit celui-ci.
+
+Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,
+était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il
+ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,
+qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie
+de contenter sa curiosité.
+
+Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles
+accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq
+études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une
+véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau
+s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.
+L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à
+cacher sa surprise:
+
+--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent.
+
+--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour
+un grand tableau que je prépare.
+
+--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là?
+
+--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?
+
+Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste,
+et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en
+silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais
+elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles
+annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la
+peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si
+pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il
+se tourna vers l'auteur:
+
+--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de
+peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne
+s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui
+semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il
+ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme,
+en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et
+délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans
+l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de
+pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu
+artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand
+détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant,
+il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par
+l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri,
+frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et
+poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il
+menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la
+maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était
+secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange;
+depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau
+éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa
+pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de
+poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction
+subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un
+coup personnelles et vivantes.
+
+Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet
+artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda
+encore les toiles et dit à Laurent:
+
+--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont
+un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes
+elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne
+l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau
+avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des
+physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela
+ferait rire.
+
+Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant:
+
+--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je
+vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!
+
+Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque
+son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude
+avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher
+sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il
+revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les
+contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui
+mouillait le dos.
+
+--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils
+ressemblent à Camille....
+
+Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux
+des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une
+longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le
+menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille
+blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa
+victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du
+noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant
+le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant
+toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre
+ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient
+souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même
+sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche,
+qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se
+rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un
+signe d'ignoble parenté.
+
+Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image
+du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main,
+sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage
+atroce dont le souvenir le suivait partout.
+
+Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les
+figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que
+ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une
+étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se
+leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il
+mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des
+portraits de sa victime.
+
+Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus
+dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout
+de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur
+son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en
+quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça
+brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,
+il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque
+nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa
+volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il
+traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés.
+Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à
+conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille,
+grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.
+L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des
+têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains
+coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits
+couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il
+était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
+Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des
+profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit
+qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
+finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
+les chats ressemblaient vaguement à Camille.
+
+Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un
+coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.
+Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,
+il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait
+dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
+Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules
+de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
+épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut
+d'un ridicule atroce et l'exaspéra.
+
+Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
+ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
+paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
+pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de
+reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
+avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la
+paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
+toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.
+Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et
+Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui
+semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
+secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était
+devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se
+trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.
+
+Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui
+tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut
+roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
+pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle
+ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse
+profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
+devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les
+entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;
+au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
+pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel
+tête-à-tête.
+
+Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des
+soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
+leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
+un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
+la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;
+par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
+Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger
+devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre
+de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
+jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
+lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait
+parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils
+ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
+et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se
+mouvoir et briller.
+
+Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la
+lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse
+devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle
+insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de
+compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.
+On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
+mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
+dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles
+gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se
+laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors
+toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;
+Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
+du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les
+eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.
+
+Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs
+mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner
+ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à
+secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
+son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était
+lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
+délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui
+qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle
+habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à
+comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
+jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et
+demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
+lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,
+elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce
+devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de
+garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui
+lui fit grand bien.
+
+Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,
+dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
+l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur
+existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs
+entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait
+le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre
+leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit
+heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la
+boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger
+jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de
+nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce
+montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
+rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour
+exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
+
+Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme
+par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à
+onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les
+invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux
+Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de
+leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
+n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans
+quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il
+parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
+à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
+était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son
+état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,
+riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par
+l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces
+hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les
+petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide
+et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
+gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et
+Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
+croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,
+l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se
+voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était
+permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
+
+Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
+Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît
+sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention
+délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
+interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
+les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle
+demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne
+demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela
+ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous
+le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était
+une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un
+désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les
+objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
+par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
+par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
+Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:
+
+--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
+que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.
+
+D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits
+de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle
+communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante
+encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
+cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie
+sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
+doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
+n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui
+naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait
+pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,
+une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était
+comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se
+réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous
+du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans
+entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
+Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,
+mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:
+
+--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
+quelque drame cruel au fond de cette morte.
+
+Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et
+de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir
+comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.
+Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
+qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans
+révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les
+douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement
+les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue
+enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,
+à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester
+bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
+
+Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus
+pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une
+main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,
+ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient
+défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de
+sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que
+ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
+du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
+passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était
+plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce
+visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
+s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle
+mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
+âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
+la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
+amour par des regards pleins d'une tendre effusion.
+
+Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
+croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa
+part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
+l'écrasa.
+
+Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
+lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre
+contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle
+les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
+Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
+laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par
+tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
+laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique
+comprit.
+
+Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une
+telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
+elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut
+d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
+sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus
+écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus
+noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
+
+Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre
+vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en
+elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
+lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les
+assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout
+entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
+gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et
+Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de
+s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous
+avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui
+étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement
+dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
+surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa
+gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement
+elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide
+contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
+impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
+à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,
+bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit
+sourd des pelletées de sable.
+
+Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
+sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était
+désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses
+dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.
+Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures
+dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
+bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
+mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui
+montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un
+spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si
+elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de
+soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
+amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
+elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,
+ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des
+passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus
+tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
+Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant
+l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la
+luxure.
+
+Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,
+et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère?
+Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne
+pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle
+n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
+semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
+disait: « Je vais aller me briser au fond. »
+
+Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut
+invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
+conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir
+de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.
+Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse
+qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et
+tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un
+bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle
+descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à
+un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
+pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait
+son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se
+répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne
+trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
+
+Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
+égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous
+l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute
+la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en
+elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être,
+impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
+fils.
+
+Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,
+lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de
+Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au
+silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de
+ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.
+Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une
+ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
+par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un
+spectacle poignant.
+
+Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.
+
+--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.
+
+Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
+baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra
+qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
+effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre
+sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait
+cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
+ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un
+paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par
+l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,
+entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de
+Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.
+
+--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
+pas....
+
+Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa
+dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût.
+Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde
+des bras de Laurent.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à
+faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni
+l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par
+humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le
+silence.
+
+Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,
+Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la
+paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait
+tout, elle pourrait donner l'éveil.
+
+--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
+doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?
+
+--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre
+soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
+
+--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.
+Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
+l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de
+charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette
+soirée....
+
+Thérèse frissonna.
+
+--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
+de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
+dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
+dort.
+
+--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait
+carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce
+serait une excellente façon pour nous perdre.
+
+Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait
+balbutier.
+
+--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces
+gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
+aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
+chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,
+nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
+verras, tout ira bien.
+
+Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place
+ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la
+belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
+l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé
+très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.
+
+Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
+précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne
+manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur
+sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses
+excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus
+s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
+avec délices.
+
+Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
+fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour
+dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
+pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait
+disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans
+sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en
+présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle
+allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien
+morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté
+étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,
+à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,
+inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de
+la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la
+toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
+l'attention.
+
+Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte,
+blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras
+en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.
+Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.
+
+--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite
+les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.
+
+Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
+labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
+sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
+parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
+
+--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous
+nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
+Hein! n'est-ce pas, chère dame?
+
+Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un
+doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer
+péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué
+quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:
+
+--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.
+
+L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le
+mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet
+l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,
+et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
+
+--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
+amie.
+
+Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.
+Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé
+un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en
+s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
+pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières
+lettres.
+
+--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
+vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... »
+Achevez, chère dame.
+
+Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
+tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts
+traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
+s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter
+sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était
+perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment,
+en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.
+
+Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante.
+
+--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un
+instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: «
+_Thérèse et Laurent_... »
+
+La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
+sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut
+achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les
+galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter
+lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
+Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute
+voix:
+
+--« _Thérèse et Laurent ont_... »
+
+Et Olivier demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?
+
+Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
+d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
+avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
+fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
+retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
+inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment.
+Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et
+Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous
+le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
+
+Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le
+moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la
+phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette
+phrase:
+
+--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux
+de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de
+ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont
+bien soin de moi. »
+
+Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de
+son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se
+montraient si bons pour la pauvre dame.
+
+--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a
+voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses
+enfants. Cela honore toute la famille.
+
+Et il ajouta en reprenant ses dominos:
+
+--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le
+double-six, je crois.
+
+Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
+
+La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa
+main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,
+maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne
+voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen
+de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime.
+Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller
+rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se
+sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du
+tombeau.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses
+de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta
+lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère
+pleins de menaces sourdes.
+
+La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes,
+avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements
+du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé
+une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la
+souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se
+révoltaient et s'emportaient.
+
+Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien
+qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une
+existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face.
+Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les
+étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se
+pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs,
+il leur prenait des envies de s'entre-dévorer.
+
+Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur
+crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là
+venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le
+mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre
+de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les
+exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à
+eux-mêmes, ils s'exécraient.
+
+Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le
+châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix
+intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire
+de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les
+secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils
+devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à
+l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans
+l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se
+souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de
+luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils
+avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point
+pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur
+corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec
+terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils
+n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement
+sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés
+ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet
+embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se
+roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais
+ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur
+coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure
+croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à
+l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils
+s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir
+moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en
+s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.
+
+Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers
+cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs
+roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs
+blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre
+volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu
+d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus
+supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer.
+Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère
+impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon
+étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup
+grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au
+lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une
+simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises
+de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le
+noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher
+la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient
+jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des
+coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire,
+Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils
+s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur
+désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise,
+au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe
+éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de
+la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et
+ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors
+seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs
+querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner
+le sommeil en hébétant leurs nerfs.
+
+Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil,
+les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette.
+Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses
+yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son
+martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les
+faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle
+descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle
+avait appelés ses chers enfants.
+
+Les querelles des époux la mirent au courant des moindres
+circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les
+épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus
+avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait
+toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.
+Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours
+l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle
+était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le
+premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait
+davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux
+laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient
+le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait
+le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit
+devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses
+oreilles avec plus de cruauté et d'éclat.
+
+Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard
+sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait
+sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.
+
+--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien
+qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux
+qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me
+gêner.
+
+Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille.
+Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur
+venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils
+se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils
+redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux
+ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils
+imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils
+avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs
+hallucinations.
+
+Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes
+accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un
+d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc
+effrayant.
+
+Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter,
+trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède
+lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche.
+
+--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
+
+--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent.
+
+--Cette eau est excellente.
+
+--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de
+rivière.
+
+Thérèse répéta:
+
+--De l'eau de rivière....
+
+Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir
+lieu dans son esprit.
+
+--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et
+qui pâlissait.
+
+--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le
+sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué.
+
+--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je
+l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.
+
+--Moi! moi!
+
+--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire
+avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que
+tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me
+soulage.
+
+--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.
+
+--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et
+l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.
+
+Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en
+feu, lui cria dans la face:
+
+--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:
+« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée
+dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.
+
+--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai
+fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.
+
+Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée
+d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé,
+de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur
+Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui
+faire confesser qu'elle était la plus coupable.
+
+Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les
+regards fixes de Mme Raquin.
+
+--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée,
+elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma
+chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses
+pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il
+sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir
+ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi?
+est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme,
+ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.
+
+--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination
+désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.
+
+--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat
+terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir....
+Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi
+comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait
+connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé
+tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais
+le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre
+lui et de le briser.
+
+--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as
+pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,
+qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais
+fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus
+folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais
+trop de choses à te reprocher.
+
+--Qu'aurais-tu donc à me reprocher?
+
+--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes
+abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout
+cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde
+ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage.
+
+Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
+
+--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
+
+Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à
+côté delà jeune femme.
+
+--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il
+y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
+nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
+moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
+innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à
+m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre.
+Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur
+impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et
+l'autre.
+
+Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit:
+
+--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que
+tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
+tourmente.
+
+--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi
+qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.
+
+--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas
+crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
+cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente!
+
+Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir
+évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
+ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper
+eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels
+efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime,
+à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
+sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne
+parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
+parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
+des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des
+démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules,
+la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir,
+sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
+le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se
+faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir
+avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
+qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient
+toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge,
+aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par
+l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
+disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le
+tapage les étourdissait un moment.
+
+Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
+paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
+dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de
+Thérèse.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne
+sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé
+tout haut devant Laurent.
+
+Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
+brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu
+des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
+attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale.
+Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre
+le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois
+sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les
+guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un
+coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
+femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de
+se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta
+dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver
+quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
+chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas
+cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut
+ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le
+meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
+dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
+des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse
+s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
+au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté.
+D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à
+s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur
+sans résistance.
+
+Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui
+devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
+prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
+ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin
+de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
+l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène
+de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.
+
+--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce.
+Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne
+me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
+me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous
+pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos
+pieds, écrasée par la honte et la douleur.
+
+Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du
+désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
+prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt
+plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
+obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et
+de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait
+qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son
+monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses
+propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle
+descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en
+sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
+remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller
+encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par
+jour.
+
+Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir
+devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était
+que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme
+Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la
+comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait
+l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
+horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à
+chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
+de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
+pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
+aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de
+pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre;
+certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus
+écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa
+cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de
+crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
+inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient
+dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
+crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
+supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de
+défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait
+devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.
+
+Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour,
+pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
+yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur
+les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me
+pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues
+de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair
+froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent
+dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les
+remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à
+embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager.
+
+--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que
+mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié....
+Je suis sauvée....
+
+Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux,
+lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait
+avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps,
+elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait
+obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
+qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce.
+
+C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
+baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de
+répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
+la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était
+obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi
+et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers
+que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
+elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était
+devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils
+habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se
+servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
+entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
+entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et
+déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui
+l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
+prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque
+ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
+des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
+sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se
+répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de
+caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
+acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
+Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en
+face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
+la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste.
+
+Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme
+Raquin, il la relevait avec brutalité:
+
+--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
+me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.
+
+Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage
+depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par
+les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
+redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un
+reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
+le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait
+préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté
+contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle
+reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
+crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive,
+et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités
+ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient,
+chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
+
+--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables,
+il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité....
+Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
+ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
+horrible.
+
+--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
+sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
+distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes
+larmes.
+
+--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu
+as pris Camille en traître.
+
+--Veux-tu dire que je suis seul coupable?
+
+--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
+J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
+l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y
+réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie
+désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la
+vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de
+regret.
+
+Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
+autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui
+prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
+
+--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
+sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
+
+Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées
+le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait
+bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause
+commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se
+soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle
+avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de
+ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,
+à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
+moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
+les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,
+il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
+folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre
+par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire
+d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
+Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son
+irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de
+Camille, par étaler les vertus de sa victime.
+
+--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
+cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
+une mauvaise pensée.
+
+--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
+était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la
+moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
+sans laisser échapper une sottise.
+
+--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
+as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
+Camille m'aimait et je l'aimais.
+
+--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans
+doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
+me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant
+que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair
+comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te
+fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
+
+--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il
+avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait
+noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon
+Dieu! mon Dieu?
+
+Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards
+aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille
+bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se
+promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour
+étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de
+sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se
+laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il
+croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
+Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de
+violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais
+d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du
+premier.
+
+--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais
+qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
+
+Laurent haussait d'abord les épaules.
+
+--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être
+pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
+l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
+assassin....
+
+--Te tairas-tu! hurlait Laurent.
+
+--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!
+tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un
+homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime,
+maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait
+toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
+pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
+
+--Te tairas-tu, misérable?
+
+--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au
+prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
+si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
+baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.
+
+Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse
+étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par
+terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
+
+--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
+levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!
+
+Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la
+battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,
+il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle
+goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle
+s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage.
+C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle
+dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme
+Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi
+sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
+
+L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse
+avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
+haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement
+avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
+regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
+prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
+telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,
+toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.
+Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette
+torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.
+Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille
+riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le
+souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,
+qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
+sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se
+servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait
+toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse
+lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse
+heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver
+une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force
+d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était
+servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
+cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
+taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.
+Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle
+endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage
+était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
+lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de
+chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses
+angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque
+Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
+décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui
+causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez
+pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne
+laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
+rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.
+
+Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières
+forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui
+introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait
+au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
+tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour
+lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même,
+retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la
+paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin
+tenait bon. C'était une lutte odieuse.
+
+Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de
+la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.
+Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il
+souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait
+mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
+
+--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon
+débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera
+plus là.
+
+Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme
+Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent
+ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes
+et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle
+n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment
+de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
+la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide
+lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance
+qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du
+silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par
+l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien
+dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
+cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine
+satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les
+aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.
+
+D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin.
+Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus
+insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.
+Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à
+toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
+leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu
+d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et
+souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
+et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
+l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
+tombant à la fois.
+
+La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils
+avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque
+repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse
+semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne
+pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point
+rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
+impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une
+sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la
+fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,
+après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant
+reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
+obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que
+faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils
+fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils
+s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
+restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement
+dans l'horreur de leur existence.
+
+Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,
+Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et
+troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
+creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne
+pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et
+injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
+un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui
+traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir
+au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier
+Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que
+la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.
+
+Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
+sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de
+venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.
+Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide
+de Mme Raquin.
+
+Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta
+moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
+avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt
+les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des
+banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se
+surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait
+ensuite sourire amèrement.
+
+Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.
+Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle
+laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la
+poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des
+araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais
+balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange
+façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,
+battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la
+sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait
+descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni
+d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
+qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir,
+en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
+ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites
+pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées
+aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les
+rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris
+Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes,
+pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages,
+s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se
+présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de
+fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital
+des quarante et quelques mille francs.
+
+Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne
+savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
+non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
+boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
+éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite
+femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un
+sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq
+heures auparavant.
+
+Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle
+acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un
+enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât
+pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui
+semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
+amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant
+qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
+rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué,
+comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se
+laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une
+fausse couche.
+
+De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui
+semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
+mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures
+fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait
+dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et
+par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours
+se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances.
+Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient,
+sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et
+l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent
+prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il
+s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son
+être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où
+aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et
+forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier,
+par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne
+voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
+Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie.
+D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de
+nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à
+ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par
+jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
+plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur
+incroyable.
+
+L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
+ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
+Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il
+pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il
+se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le
+long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris
+de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son
+atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain,
+il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait
+l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
+pouvait durer pendant des années.
+
+Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire
+ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien,
+d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
+Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
+la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il
+était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses
+raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer
+au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en
+lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs
+et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de
+brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il
+souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées.
+Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité
+sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement.
+
+A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait
+Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
+
+Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait
+de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
+il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
+venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait
+ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne
+pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène
+qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous
+l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la
+plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
+vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre
+trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
+dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau
+de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
+à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée
+en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses
+propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
+et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à
+l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
+faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
+dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à
+Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de
+le martyriser à l'aide de cette morsure.
+
+Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
+cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le
+miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
+sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
+il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais
+le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait
+une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa
+lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe.
+
+Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
+des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller
+avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
+de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le
+soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré
+François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de
+l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la
+vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
+ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts
+sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
+voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
+véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à
+table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
+silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les
+regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
+pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat:
+« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il
+pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
+effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait
+d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une
+personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout
+que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
+d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses
+yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une
+vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se
+disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
+dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
+
+Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
+comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
+grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la
+peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses
+joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se
+retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
+lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
+son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y
+cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
+la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine
+brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin
+pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse
+eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres,
+dans l'ombre, sous les fenêtres.
+
+Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains
+changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.
+
+Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin
+des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
+devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence
+égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le
+remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un
+autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à
+calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain,
+comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa
+consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas
+la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée,
+elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
+jusqu'à quatre et cinq fois par semaine.
+
+Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le
+remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait
+maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
+parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle
+l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
+querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il
+aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir
+ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
+l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un
+prêtre ou à un juge d'instruction.
+
+Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante
+signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
+dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
+suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau.
+Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des
+révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la
+bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un
+marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face
+du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient
+sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la
+jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
+rentrerait sans doute que le soir.
+
+Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
+allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
+qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée
+de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la
+maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du
+passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois,
+il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à
+longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon
+provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
+jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses
+jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue
+Mazarine. Laurent la suivit.
+
+Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu
+renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée
+de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de
+l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait
+quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne
+pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il
+se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du
+commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire.
+Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il
+trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le
+creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté
+sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable
+agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir,
+traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle,
+pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait
+se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait
+faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui
+donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la
+jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où
+elle allait comme on va au supplice.
+
+Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse
+se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue
+Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et
+d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna
+familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit
+servir une absinthe.
+
+Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui
+l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se
+pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de
+leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes,
+les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants,
+qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras
+arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la
+place, sous une porte cochère.
+
+Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du
+jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit
+jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une
+maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés,
+regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une
+fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du
+jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La
+fenêtre se ferma avec un bruit sec.
+
+Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement,
+rassuré, heureux.
+
+--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux.
+Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est
+diablement plus fine que moi.
+
+Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se
+jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur.
+Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se
+sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme
+le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang
+et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre
+homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait
+qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que
+cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à
+ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il
+l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme.
+
+Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui
+venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait
+presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle
+se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un
+dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce
+qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de
+trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le
+vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées.
+
+Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait
+quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands
+moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme,
+il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il
+attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand
+elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage
+du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal
+rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans
+les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle
+chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée.
+
+Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent
+posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille
+francs.
+
+--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous
+mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout
+droit à la misère.
+
+--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux
+de l'argent.
+
+--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de
+mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma
+dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te
+nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu
+n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile!
+
+--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille
+francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même.
+
+Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler.
+
+--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il
+y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour
+manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge.
+Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes
+dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou....
+Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un....
+
+Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il
+se contenta de répondre:
+
+--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant.
+
+Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de
+Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre:
+
+--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.
+
+Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux
+fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante:
+
+--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait
+rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait
+prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive
+malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai
+besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer
+notre tranquillité.
+
+Il eut un étrange sourire et continua:
+
+--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot.
+
+--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu
+n'auras pas un sou.
+
+Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se
+fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent
+ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement
+qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre
+au commissaire de police du quartier.
+
+--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable.
+Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux.
+Voilà tout.
+
+--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse
+que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu
+n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je
+n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire.
+
+Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier.
+
+--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent
+descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il
+leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes
+qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi
+pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils
+virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la
+guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur
+être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter
+aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien
+révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant
+deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à
+parler et à céder.
+
+--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent.
+Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant
+vaut-il que je te le donne tout de suite.
+
+Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au
+comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait
+toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce
+soir-là.
+
+Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta
+les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il
+découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions
+fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à
+s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le
+grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse
+l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de
+l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la
+luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à
+l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a
+l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter
+ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la
+débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait
+Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses
+de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa
+souffrance pour s'y habituer et la vaincre.
+
+De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle
+vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait
+un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et
+s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent,
+une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts
+profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la
+comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels
+garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et
+tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs
+physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui
+procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais
+brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle
+restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de
+ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant
+qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée
+qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et
+les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse.
+
+Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés,
+ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils
+comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche
+n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses.
+Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage,
+ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient
+tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui
+les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne
+impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés
+ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte
+serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine
+devint de la rage furieuse.
+
+Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris
+duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la
+méfiance acheva de les rendre fous.
+
+Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande
+des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée
+fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient
+pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste,
+l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire
+de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur
+colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils
+s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils
+s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le
+silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le
+courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se
+menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier
+et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de
+parler et de chercher la paix dans le châtiment.
+
+A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du
+commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent
+qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se
+livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se
+décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des
+insultes et des prières ardentes.
+
+Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches.
+
+Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le
+logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs
+soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent
+dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient
+vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant
+souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se
+quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les
+plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse
+descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne
+causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant
+les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de
+lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les
+invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards
+suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à
+quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens
+compromettants.
+
+Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.
+
+Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver
+d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier
+crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre
+goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous
+deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux
+voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur
+pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de
+Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet
+comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse,
+parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et
+qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida
+qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
+
+La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils
+prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre,
+sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences
+probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent
+assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils
+obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas
+livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant
+d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un
+second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une
+contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se
+disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à
+l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à
+vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui
+restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent
+connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait
+Mme Raquin.
+
+Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses
+anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste
+célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait
+fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les
+appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé
+au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau
+sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de
+grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait
+dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui
+foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison
+qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit
+visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il
+vola le petit flacon de grès.
+
+Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire
+repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,
+et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du
+buffet.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités
+continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté
+toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie.
+Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus
+agréables.
+
+Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses
+douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand
+intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par
+moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son
+visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux
+récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient
+pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux
+phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain
+respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie
+ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de
+l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie
+de dominos.
+
+Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les
+jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule
+fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité
+énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se
+jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y
+entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie
+d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme.
+Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la
+Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse
+expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux
+invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait
+reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le
+ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et
+d'amour.
+
+La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se
+cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face
+des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater
+un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements,
+elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.
+Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de
+l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour.
+Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister
+au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de
+repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui
+briseraient Thérèse et Laurent.
+
+Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps,
+faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put
+en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les
+invités se levèrent vivement.
+
+--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à
+s'en aller.
+
+--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui
+me couche à neuf heures d'habitude.
+
+Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.
+
+--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les
+honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien.
+
+Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un
+geste emphatique:
+
+--Cette pièce est le Temple de la Paix.
+
+Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à
+Thérèse:
+
+--Je viendrai demain matin à neuf heures.
+
+--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que
+l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée.
+
+Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités
+jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main.
+Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de
+soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute
+la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets
+en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent
+silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements
+convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour
+ne pas la laisser tomber.
+
+Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre
+la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit,
+d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que
+tout fût prêt.
+
+Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les
+yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence:
+
+--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait
+sortir en sursaut d'un rêve.
+
+--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme
+si elle avait eu grand froid.
+
+Elle se leva et prit la carafe.
+
+--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta
+tante.
+
+Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.
+Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y
+mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était
+accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et
+cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa
+ceinture.
+
+A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un
+danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils
+se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et
+Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis
+de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques
+secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée
+devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en
+retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement
+leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et
+horreur.
+
+Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec
+des yeux fixes et aigus.
+
+Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise
+suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles
+comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et
+d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans
+parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils
+mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au
+souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés
+d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant.
+Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face
+du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à
+moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un
+éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une
+consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,
+sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de
+Camille.
+
+Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et
+manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés
+de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze
+heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les
+contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant
+de regards lourds.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
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+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
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+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
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+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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+facility: www.gutenberg.org.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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diff --git a/7461-8.txt~ b/7461-8.txt~
new file mode 100644
index 0000000..1f08168
--- /dev/null
+++ b/7461-8.txt~
@@ -0,0 +1,7933 @@
+The Project Gutenberg eBook of Thérèse Raquin
+
+This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this ebook or online
+at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
+you will have to check the laws of the country where you are located
+before using this eBook.
+
+Title: Thérèse Raquin
+
+Author: Émile Zola
+
+Release date: February 1, 2005 [eBook #7461]
+ Most recently updated: December 9, 2024
+
+Language: French
+
+Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+THÉRÈSE RAQUIN
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le
+passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de
+la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et
+deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées,
+descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le
+couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
+
+Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une
+clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans
+le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de
+brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles
+gluantes, de la nuit salie et ignoble.
+
+A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées,
+laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des
+bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont
+les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les
+vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les
+marchandises de reflets verdâtres; au delà, derrière les étalages, les
+boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans
+lesquels s'agitent des formes bizarres.
+
+A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille
+contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites
+armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis
+vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une
+horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie
+dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,
+délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte en
+acajou.
+
+Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie,
+comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices.
+
+Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend
+pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé
+par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et
+droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des
+ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des
+paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se traînant
+dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits
+enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en
+courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée,
+c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une
+irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne;
+chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement,
+sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers
+regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent
+devant leurs étalages.
+
+Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et
+carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages
+sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber
+autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent
+disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un
+véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,
+des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie
+souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les
+marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que
+les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement,
+dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur
+un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce
+qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur
+la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier
+flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes
+jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre
+à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux.
+La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous
+son châle.
+
+Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une
+boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par
+toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et
+longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des
+vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en
+caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines
+profondes, tapissées de papier bleu.
+
+Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un
+clair-obscur adouci.
+
+D'un côté, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle
+tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de
+mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.
+Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet
+de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de
+loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité
+transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient
+des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies.
+Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur
+mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la
+mousseline.
+
+De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros
+pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes
+blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les
+dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de
+papier bleuâtre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de
+tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et
+fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.
+Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que
+la poussière et l'humidité pourrissaient.
+
+Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de
+rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre
+vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait
+vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et
+sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux
+minces traits d'un rosé pâle, et le menton, court et nerveux, tenait
+au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui
+se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur
+mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une
+épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et
+paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient
+laissé des bandes de rouille.
+
+Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la
+boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un
+escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre
+les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de
+cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier.
+La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées,
+serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux
+tapage de couleurs.
+
+D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une
+jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en
+sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage
+gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros
+chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.
+
+Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années
+lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit,
+chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe
+rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un
+enfant malade et gâté.
+
+Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la
+boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré
+suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre
+chaque barreau de la rampe.
+
+En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait
+dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche
+était un poêle de faïence dans une niche; en face se dressait un
+buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table
+ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière
+une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de
+la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.
+
+La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se
+retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.
+Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde
+porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une
+allée obscure et étroite.
+
+Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant
+ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les
+persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande
+muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus
+de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,
+muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence
+dédaigneuse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de
+vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette
+ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la
+prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette
+vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs
+qu'elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette
+somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,
+ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était
+fait une existence de paix et de bonheur tranquille.
+
+Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le
+jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close
+et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un étroit sentier
+menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les
+fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts
+de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine,
+s'enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines,
+entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.
+
+Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit
+garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une
+longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les
+fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte
+de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour
+lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses
+soins, par son adoration.
+
+Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des
+secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa
+croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des
+mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette
+faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie
+avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait
+donné la vie plus de dix fois.
+
+Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit
+les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe
+et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une
+connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit
+des leçons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à
+trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle
+savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le
+tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une
+faiblesse de plus en lui.
+
+A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa
+mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de
+commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit
+inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus
+calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail
+d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes
+additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé,
+la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement
+qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le
+marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle,
+entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme
+parla en maître; il réclama le travail comme d'autres enfants
+réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par
+besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui
+avaient donné un égoïsme féroce; il croyait aimer ceux qui le
+plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part,
+au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les
+moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection
+attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une
+occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le
+soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa
+cousine Thérèse.
+
+Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant,
+lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine
+Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait
+d'Algérie.
+
+--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
+mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.
+
+La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
+resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette
+fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était
+née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande
+beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de
+naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il
+partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit
+tuer en Afrique.
+
+Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes
+tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut
+soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que
+prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par
+le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
+feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
+paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;
+elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de
+bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
+et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
+avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des
+muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui
+dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,
+pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste
+brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques
+ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime
+débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps
+maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pâles,
+légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,
+elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur
+lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.
+
+Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
+petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements
+de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,
+reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond
+d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid
+suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements
+terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
+auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
+silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand
+elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui
+montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
+crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa
+poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
+de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
+plaisait.
+
+Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
+souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant
+élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une
+existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,
+au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les
+yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle
+restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le
+soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
+rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle
+s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
+elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se
+questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les
+flots.
+
+Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;
+son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
+l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,
+songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait
+seule par moments la paix de cet intérieur endormi.
+
+Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait
+résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
+moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait
+un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
+comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une
+garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs
+tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans
+bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils
+comme un ange gardien. Ce mariage était un dénoûment prévu, arrêté.
+
+Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un
+jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue
+ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la
+famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: «
+Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient
+patiemment, sans fièvre, sans rougeur.
+
+Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres
+désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa
+cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,
+sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une
+camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à
+l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
+la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon; sa chair n'avait
+pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces
+moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en
+riant d'un rire nerveux.
+
+La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.
+Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
+pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses
+lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
+pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait
+toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse
+devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que
+disait Mme Raquin. Camille s'endormait.
+
+Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
+Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des
+révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries
+qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la
+provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
+cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
+sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
+précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à
+terre. Il avait peur.
+
+Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage
+arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa
+mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa
+tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.
+
+Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche
+de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce
+fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le
+lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore
+sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse
+gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant
+de calme.
+
+
+
+
+III
+
+
+Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère
+qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se
+récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y
+changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
+menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
+
+--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai
+épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.
+C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu
+sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
+
+Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille
+bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une
+existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le
+jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
+suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
+remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.
+Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait
+fait le plan d'une vie nouvelle.
+
+Au déjeuner, elle était toute gaie.
+
+--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à
+Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
+remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela
+nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
+promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
+
+--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était
+qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait
+être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
+lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des
+manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
+
+Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle
+obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
+de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait
+ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même
+paraître savoir qu'elle changeait de place.
+
+Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
+vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes
+qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se
+débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un
+peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le
+tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,
+ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.
+Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
+ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix
+modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le
+loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents
+francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,
+calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer
+sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices
+du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
+journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
+laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
+
+Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une
+perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de
+quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
+obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
+souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
+inappréciables.
+
+--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons
+heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
+passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....
+Va, nous ne nous ennuierons pas.
+
+Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
+réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la
+vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
+famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,
+elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
+
+Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,
+il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
+Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de
+peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
+monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,
+sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La
+jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle
+était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle
+s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
+ne pouvant pleurer.
+
+Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses
+rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un
+remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait
+l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en
+affirmant qu'un coup de balai suffirait.
+
+--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....
+D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
+pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
+ne vous ennuierez pas.
+
+Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,
+s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se
+disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,
+le soir, il se coucherait de bonne heure.
+
+Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en
+désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le
+comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna
+de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait
+chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,
+demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
+proposait une réparation, un embellissement quelconque:
+
+--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très
+bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
+
+Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
+d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir
+sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,
+elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
+
+Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
+moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui
+le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il
+entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait
+cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
+
+Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et
+se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les
+poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
+Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
+jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les
+trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.
+Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
+échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces
+grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi.
+Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
+comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête
+pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le
+Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop
+pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,
+suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
+de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres
+ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se
+remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant
+des passants, des voitures, des magasins.
+
+Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté
+les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de
+vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui
+causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire
+du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
+de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
+croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à
+écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
+s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse
+pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au
+fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
+
+Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer
+oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait
+d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à
+faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une
+abnégation suprêmes.
+
+Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient
+régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du
+quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
+pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec
+des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
+mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
+bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa
+clientèle.
+
+Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille
+ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme
+sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre
+humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre
+devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et
+chaque matin la même journée vide.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
+allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une
+bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse
+histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé
+dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
+gaieté folle. On se couchait à onze heures.
+
+Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
+police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans
+la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi
+établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
+aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu
+perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
+vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents
+francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
+dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin.
+
+Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
+police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
+Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans,
+sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et
+maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de
+trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il
+était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
+sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid
+qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
+sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite
+femme.
+
+Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer
+d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis
+et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la
+besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait
+un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait
+un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine
+d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint
+chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa
+visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage
+du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,
+mécaniquement, par un instinct de brute.
+
+Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
+allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
+de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le
+buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se
+rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
+l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
+au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
+Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
+la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille
+vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans
+son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après
+chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
+minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
+
+Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle
+prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait
+apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
+les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour
+elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
+afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude
+sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait
+les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une
+sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
+ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des
+dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait
+une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes
+de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux
+ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient
+les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et
+insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute
+pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse
+ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures
+grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois
+des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
+caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant
+les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de
+la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs
+jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse
+inexprimable.
+
+On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le
+tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait
+l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
+rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle
+servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
+s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps
+possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus
+avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
+calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette
+rêverie grave qui lui était ordinaire.
+
+Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son
+absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la
+salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
+cherchait sa femme du regard.
+
+--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu
+pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.
+
+La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en
+face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires
+écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa
+chaise, regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
+voir les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
+gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
+familier.
+
+--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
+ce monsieur-là?
+
+La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
+souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
+placide.
+
+--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
+Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
+côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
+avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
+qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
+
+Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
+singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
+vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
+souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
+assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
+promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
+
+--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
+du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
+sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
+important, cette administration!
+
+Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
+pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
+machine. Il continua en secouant la tête:
+
+--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
+cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
+appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous.
+
+--Je veux bien, répondit carrément Laurent.
+
+Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
+Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
+prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
+un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
+contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
+rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
+régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
+sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle
+s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
+genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
+énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
+paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
+précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
+muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
+ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
+sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
+son cou de taureau.
+
+Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
+pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
+répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:
+
+--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te
+rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?
+
+--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
+Thérèse en face.
+
+Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
+éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
+quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller
+rejoindre sa tante. Elle souffrait.
+
+On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
+ami.
+
+--Comment va ton père? lui demanda-t-il.
+
+--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
+cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
+
+--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.
+
+--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
+continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
+rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
+ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
+veut tirer parti même de ses folies.
+
+--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
+étonné.
+
+--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
+semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
+cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
+camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
+de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant.
+Nous fumions, nous blaguions tout le jour...
+
+La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
+
+--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
+que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
+par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
+alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
+j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
+tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
+de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire.
+
+Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
+conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
+fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
+très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
+puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
+oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
+bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
+remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
+quelconque.
+
+La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
+de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
+métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
+manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
+voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
+des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le
+père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
+déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
+se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une
+journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
+disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut
+qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
+essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
+voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
+bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
+paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
+outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
+réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
+dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
+cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
+les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
+brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
+cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
+brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
+pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
+il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
+n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
+
+Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
+garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
+secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
+ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
+Il questionna Laurent.
+
+--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré
+leur chemise devant toi?
+
+--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
+était devenue très pâle.
+
+--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
+d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester
+tout bête.
+
+Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
+attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
+lueurs rouges montèrent à ses joues.
+
+--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
+que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
+seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
+qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
+superbe, des hanches d'une largeur....
+
+Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
+jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
+mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
+entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
+était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.
+
+Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
+retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
+voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
+et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
+
+Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
+s'adressa brusquement à Camille.
+
+--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
+
+Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
+silencieuse.
+
+--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
+à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
+heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec
+nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.
+
+Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
+et Suzanne arrivèrent derrière eux.
+
+Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il
+détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
+selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
+d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un
+inconnu sans quelque froideur.
+
+Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
+plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
+la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.
+
+Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
+resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
+rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
+d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires
+gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa
+personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
+d'angoisse nerveuse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
+Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
+petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
+cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui
+s'entrebâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres
+carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
+de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
+traîner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie
+où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
+coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
+flânant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était
+tiède.
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
+charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
+amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
+l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,
+assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir
+aidé Camille à fermer la boutique.
+
+Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait
+commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
+fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans
+la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.
+
+Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec
+soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,
+roide et sec, rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres
+primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une
+académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait
+à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette
+de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des
+pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
+des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût servi d'un crayon.
+
+A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
+Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
+venir.
+
+Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la
+chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le
+comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à
+regarder peindre Laurent.
+
+Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait
+et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
+cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme
+attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se
+retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
+plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son
+extase recueillie.
+
+Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de
+longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,
+devenir l'amant de Thérèse.
+
+--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je
+le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me
+mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drôle,
+muette et passionnée. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se
+voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
+
+Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
+ami. Puis il continuait:
+
+--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
+sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
+Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....
+Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutôt qu'un
+autre?
+
+Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la
+Seine d'un air absorbé.
+
+--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première
+occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.
+
+Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
+
+--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,
+la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
+peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
+
+Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête
+pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
+d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter
+l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à
+le faire.
+
+Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;
+mais, en somme, elle ne lui coûterait rien, les femmes qu'il achetait
+à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.
+L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.
+D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;
+l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
+laisser échapper l'occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille
+liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
+Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément
+quand il voudrait; en admettant même que Camille découvrît tout et se
+fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.
+La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et
+engageante.
+
+Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la
+première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans
+l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses
+jouissances: Thérèse apaiserait les brûlures de son sang; Mme Raquin
+le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,
+l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.
+
+Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse
+restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait
+point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour
+une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait
+le portrait le lendemain. Mme Raquin annonça qu'on dînerait ensemble
+et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.
+
+Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de
+pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le
+portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
+violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
+éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,
+exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille
+ressemblait à la face verdâtre d'un noyé; le dessin grimaçant
+convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
+frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il
+avait un air distingué.
+
+Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher
+deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la
+boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.
+
+Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant
+elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il
+examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
+Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être
+plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec
+Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
+
+Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
+contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres
+sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,
+et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
+carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
+et brutal.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,
+fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,
+ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité
+eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur
+situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
+
+Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut
+décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
+nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues
+auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée
+qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de
+l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,
+en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient
+réussir.
+
+Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité
+brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
+calme de sa maîtresse l'engagea à venir goûter d'une passion si
+hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un
+congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
+
+Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La
+marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de
+l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle fût occupée, qu'une jeune
+ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
+Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit
+et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds
+heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
+une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
+seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en
+jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.
+Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle
+une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement
+lavée.
+
+Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette
+femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en
+arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des
+sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,
+elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux
+luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était
+belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa
+figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient
+de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se
+tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et
+âcre.
+
+Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se
+jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,
+elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille
+dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
+puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
+la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une
+violence inouïe; le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines,
+se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque
+vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur
+souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.
+
+Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
+à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une
+telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,
+à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse
+l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.
+Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
+lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
+demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui
+donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez
+lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir
+Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et
+toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance
+physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
+
+Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
+Pont-Neuf.
+
+A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
+encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
+moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
+désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
+désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
+
+Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,
+allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les
+circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu
+son être entier, expliquant sa vie.
+
+Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur
+sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:
+
+--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été
+élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais
+avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur
+fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne
+voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec
+lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
+ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
+pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
+comme je t'aime.
+
+Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
+sourde:
+
+--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont
+recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré
+l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand
+air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans
+la poussière, demandant l'aumône, vivant en bohémienne. On m'a dit que
+ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé
+à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
+instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
+sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
+dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées
+que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie
+devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
+membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
+faisais du bruit. Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la
+petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à
+peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée
+toute vive dans cette ignoble boutique.
+
+Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,
+elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
+battements nerveux.
+
+--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
+mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
+m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
+comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,
+j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie
+morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,
+j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je
+songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
+affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma
+chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me
+battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais
+déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
+au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute
+docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.
+Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,
+toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
+
+La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de
+Laurent. Elle ajoutait, après un silence:
+
+--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai
+pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me
+faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
+s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
+que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour
+lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec
+lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi
+plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me
+répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
+jaloux.... Une sorte de dégoût me montait à la gorge; je me rappelais
+les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des
+nuits terribles.... Mais toi, toi....
+
+Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans
+les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou
+énorme....
+
+--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
+boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis
+livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
+est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre
+le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette
+chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta
+vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se
+tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que
+j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
+je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
+traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
+me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte
+de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
+retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens
+quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton côté, je
+respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je
+paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
+sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes
+lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
+prendre dans tes bras....
+
+Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.
+Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
+glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité
+sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
+fougueuses.
+
+La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle
+n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans
+l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,
+mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,
+pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se
+reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait
+carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les
+commencements, Laurent s'effrayait.
+
+--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de
+tapage, Mme Raquin va monter.
+
+--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
+clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
+elle aurait trop peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle
+monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.
+
+Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas
+encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant,
+l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
+ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à
+deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le
+danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.
+Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette
+pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
+amour, dans une tranquillité incroyable.
+
+Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût
+malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en
+haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte
+de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
+
+Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,
+montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son
+gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il
+faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
+dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:
+
+--Tiens-toi là... ne remue pas.
+
+Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur
+le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec
+des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis
+elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
+
+Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant
+le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
+sous le jupon blanc.
+
+--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma
+fille?
+
+Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d'une voix
+dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
+laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans
+faire de bruit.
+
+Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence
+passionnée.
+
+--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien
+ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.
+
+Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle
+était comme folle, elle délirait.
+
+Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu
+de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
+deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
+paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.
+
+--Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il
+comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait
+drôle, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il
+sait de belles histoires sur notre compte....
+
+Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la
+jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
+un frisson lui courir sur la peau.
+
+--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,
+me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:
+«Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se
+sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me
+dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
+ils ne troubleront plus ma sieste.»
+
+Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
+allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules
+des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre,
+la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
+avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
+éclater de rire cette tête d'animal empaillé.
+
+Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
+Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait
+peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait
+au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les
+premiers baisers de la jeune femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.
+D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était
+prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant
+mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
+toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait
+ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
+les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
+du passé.
+
+Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au
+sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
+quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils
+s'ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à
+venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en maître la
+porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,
+fumant et crachant, comme s'il était chez lui.
+
+La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
+jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
+des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeât. Camille
+riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des
+monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un
+jour même il fît des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa
+froideur pour Laurent.
+
+Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami
+du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un
+pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des
+jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
+position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
+tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas
+ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de
+son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le
+protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait
+une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
+n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
+qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence
+l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur
+de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la
+découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
+comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé.
+De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes
+désintéressées et goguenardes.
+
+Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de
+jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie
+savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze
+ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté
+implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser
+sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent
+entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres
+plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle
+n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
+éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
+trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle
+n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses
+désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
+il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser
+Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle
+n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.
+
+Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne
+comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
+quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se
+trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
+nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
+en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
+neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
+de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
+
+La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
+cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la
+femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
+faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se
+protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de
+la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et
+souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de
+Thérèse.
+
+C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre
+transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se
+serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille
+riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du
+lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
+égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;
+il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes
+serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,
+mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
+qu'ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances
+qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
+leur amitié.
+
+Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
+bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
+avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son
+visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des
+raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était
+dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de
+Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion
+folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène
+brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
+trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper
+avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière
+cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se
+vautrait dans les âpretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,
+devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
+d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
+comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
+baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des
+ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
+
+Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se
+levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,
+ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
+étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
+l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
+retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait
+avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de
+passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
+
+Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce
+jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
+manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,
+être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les
+radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
+les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps
+de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
+se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
+d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hâtait de réclamer le
+jeu de dominos.
+
+C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs
+rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille
+accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme
+s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
+même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par
+une sorte de fanfaronnade.
+
+Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
+amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait
+plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,
+avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
+auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
+signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé
+des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait
+une seule fois.
+
+Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son
+pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage
+courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
+expliquer son manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille
+fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:
+
+--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me
+refuse toute nouvelle permission de sortie.
+
+Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
+explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration
+brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses
+voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à bâtir des plans de
+rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
+au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne
+savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
+femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de
+parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,
+le voir à tout prix.
+
+Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.
+Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;
+l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une
+exigence aiguë. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les
+embrassements de sa maîtresse, il quêtait ces embrassements avec une
+obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses
+muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion
+éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait
+inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des
+instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme.
+Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il
+serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses
+tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son
+insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses
+fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,
+il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de
+commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa maîtresse, avec
+ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée
+peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de
+cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.
+
+Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reçu une lettre
+de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son
+amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du
+soir.
+
+Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il
+était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après
+le dîner, joua également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait
+déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle
+déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente
+demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course
+longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas,
+ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.
+
+La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui
+étaient gras, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des
+moiteurs lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit
+une femme soûle. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé.
+Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent,
+penché sur la rampe, qui l'attendait.
+
+Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,
+tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et
+s'appuya contre le lit, défaillante....
+
+La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs
+du soir sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le
+taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit
+l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être
+sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait
+pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit
+en disant d'une voix lente:
+
+--Il faut que je parte.
+
+Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.
+
+--Au revoir, reprit-elle sans bouger.
+
+--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour
+reviendras-tu?
+
+Elle le regarda en face.
+
+--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne
+reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer.
+
+--Alors il faut nous dire adieu.
+
+--Non, je ne veux pas!
+
+Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus
+doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:
+
+--Je vais m'en aller.
+
+Laurent songeait. Il pensait à Camille.
+
+--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il
+nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser,
+l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?
+
+--Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la
+tête. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager.... Il n'y a
+qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;
+ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.
+
+Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant
+contre sa maîtresse, appuyant la tête contre sa poitrine.
+
+--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière
+avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous
+tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends?
+
+--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante.
+
+Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit
+de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe
+rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et
+qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle
+prononçait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.
+
+--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force
+de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plutôt;
+dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de
+moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?
+
+--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains
+tremblantes montaient le long de sa taille.
+
+--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte.
+
+Elle se tordait les bras. Elle reprit:
+
+--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je
+vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....
+C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je
+désire te faire une existence heureuse.
+
+Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.
+
+--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si
+ton mari mourait....
+
+--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.
+
+--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous
+jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!
+
+La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son
+amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres.
+
+--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est
+dangereux pour ceux qui survivent.
+
+Laurent ne répondit pas.
+
+--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,
+je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous
+les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu
+comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.
+
+Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton
+caressant:
+
+--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons
+heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si
+nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que
+je travaille à nos félicités.
+
+Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir.
+
+--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer
+entière, à toute heure, quand je voudrai?
+
+--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te
+plaira.
+
+Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha
+avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde
+et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui
+s'éloignaient.
+
+Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se
+coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou
+étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui
+semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;
+elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs
+de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras
+que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant autour de lui;
+il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma
+pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,
+cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu
+sombre que le châssis taillait dans le ciel.
+
+Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de
+Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de
+la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il
+ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa
+nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver
+l'assassinat dans les emportements de l'adultère.
+
+Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il
+étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux
+baisers, revenait implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie,
+énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière
+elle, dressait des embûches, calculait les mauvaises chances, étalait
+les avantages qu'il aurait à être assassin.
+
+Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père,
+le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait
+peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries,
+vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au
+contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme
+Raquin, il donnait sa démission et flânait au soleil. Alors, il se
+plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant
+et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la
+réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre
+Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.
+
+Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à
+portée de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme
+lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait
+bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de
+faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait
+aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa
+place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen
+excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet
+expédient rapide.
+
+Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face
+moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il
+prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums
+légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant
+passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se
+demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la
+respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur
+le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les
+souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la
+clarté bleuâtre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.
+
+Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas
+un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui
+fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte
+d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple
+disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;
+tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop
+lâche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de
+vivre calme et heureux.
+
+Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le
+fantôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa
+envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,
+il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de
+plus en plus fuyante, le berçait en murmurant: «Je le tuerai, je le
+tuerai.» Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une
+régularité sereine.
+
+Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la
+pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir
+conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de
+chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles
+qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux
+et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant
+qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une
+heure sur un trottoir à attendre un omnibus.
+
+Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.
+Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de répugnance.
+Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette
+face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte.
+Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing
+fermé dans cette bouche.
+
+
+
+
+X
+
+
+Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique
+tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle
+bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient.
+D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait
+Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin
+choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait
+s'endormir dans une sorte de fièvre sourde.
+
+Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus
+immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait
+que Laurent n'existât pas pour elle; elle le regardait à peine, lui
+adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence
+parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude,
+disait parfois au jeune homme: « Ne faites pas attention à la froideur
+de ma nièce. Je la connais; son visage paraît froid, mais son coeur
+est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. »
+
+Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la
+rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le
+soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles
+et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de
+désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
+Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y
+avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.
+Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette
+fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
+épaisse et âcre.
+
+Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient
+les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils
+auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
+collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
+pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
+demandaient rien autre chose, ils attendaient.
+
+Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille
+Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
+sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses
+anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres
+aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille
+écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face
+effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
+le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.
+
+Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
+dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
+hochant la tête:
+
+--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
+d'assassins échappent à la justice des hommes!
+
+--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la
+rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?
+
+Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.
+
+--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les
+arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.
+
+Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son
+secours.
+
+--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
+bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
+ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.
+
+Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.
+
+--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton
+vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
+des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils
+échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à
+Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on
+assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé
+en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur
+le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être
+notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
+chez lui.
+
+Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il
+croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il
+était enchanté d'avoir peur.
+
+--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
+bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
+histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
+pour avoir volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois après,
+comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
+C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante.... Vous
+voyez bien que les coupables sont toujours punis.
+
+Grivet était triomphant, Olivier ricanait.
+
+--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?
+
+--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché
+de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de
+dominos.
+
+Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme
+continua, en s'adressant à Michaud:
+
+--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
+meurtriers qui se promènent au soleil?
+
+--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.
+
+--C'est immoral, conclut Grivet.
+
+Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés
+silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.
+Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues,
+ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et
+ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des
+cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons
+imperceptibles à la peau de Laurent.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse
+à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La
+jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,
+elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait
+sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,
+des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il
+aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,
+un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec
+lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
+sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
+traînant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un
+pareil homme au bras.
+
+Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
+bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
+un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières
+pressantes.
+
+--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
+tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
+dans la foule....
+
+Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.
+Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
+interdisaient toute longue marche.
+
+D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils
+allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un
+des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande
+débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus
+volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
+air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles
+vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les
+amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.
+Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,
+se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les
+souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa
+robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement
+son mouchoir et s'accroupissait à côté d'elle avec mille précautions.
+Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours
+Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.
+
+Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
+vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis
+longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,
+des souffles froids commençaient, le soir, à faire frissonner l'air.
+
+Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il
+faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il
+fallait profiter des derniers rayons.
+
+Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des
+effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et
+quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen
+en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de
+poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs
+aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et âcre. Thérèse, au bras
+de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,
+tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.
+Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
+cou, sans qu'il parût rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
+les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
+balancements de hanches de sa maîtresse.
+
+Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un
+bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils
+passèrent dans une île et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles
+tombées faisaient à terre une couche rougeâtre qui craquait sous les
+pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,
+innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
+branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
+ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des feuillages mourants et
+les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au
+désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière
+silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
+gronder.
+
+Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les
+pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,
+venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au
+milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
+découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat
+ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son
+ami qui se fâchait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait
+changer tous les îlots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
+des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.
+
+Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le
+soleil fût moins chaud, pour courir la campagne, avant le dîner.
+Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
+fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé
+son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières
+closes, feignait de sommeiller.
+
+Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les
+lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
+baisait lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les
+parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant
+son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
+chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de
+Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au
+fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre
+et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
+qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,
+déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un
+obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les
+jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la
+bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un
+mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.
+
+Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
+jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
+luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une pâleur
+mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient
+un abîme sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
+elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.
+
+Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si
+muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les
+plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs
+cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
+yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
+pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait
+légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on
+apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
+grimace bête; de petits poils roussâtres, clairsemés sur son menton
+grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête
+renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel
+le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à
+chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.
+
+Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
+allait, d'un coup, lui écraser la face.
+
+Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la
+tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.
+
+Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
+au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
+jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là
+un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la
+police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement
+pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,
+comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté
+l'histoire.
+
+Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air
+stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
+d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
+lui.
+
+Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
+paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
+Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
+secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut
+dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de
+feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en
+cassant les petites branches devant eux.
+
+Ils sortirent de l'île, ils s'en allèrent par les routes, par les
+sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des
+filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant;
+des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec
+leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque
+chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait
+sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les
+arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté
+pâle. Du ciel frissonnant commençait à tomber une fraîcheur
+pénétrante.
+
+Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent,
+riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait
+les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre
+côté de la route, s'avançait, la tête penchée, se courbant parfois
+pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle
+s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari.
+
+--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.
+
+--Si, répondit-elle.
+
+--Alors, en route!
+
+Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle
+ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle
+d'anxiété.
+
+Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un
+restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches,
+dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de
+cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans
+chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les
+minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les
+garçons en montant faisaient trembler l'escalier.
+
+En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les
+odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait
+sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de
+guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les
+feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les
+taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens
+allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard
+de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de
+Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air
+calme.
+
+Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de
+gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau
+tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la
+main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de
+voix fraîche, et leurs visages pâles, que des caresses brutales
+avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.
+Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des
+étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner
+en leur jetant des plaisanteries grasses.
+
+Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du
+soir, un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur
+transparente.
+
+--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,
+garçon, et ce dîner?
+
+Puis, comme se ravisant:
+
+--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade
+sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de
+faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à
+attendre.
+
+--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a
+faim.
+
+--Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que
+Laurent regardait avec des yeux fixes.
+
+Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils
+retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de
+retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le
+prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque
+dont la légèreté effrayait Camille.
+
+--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un
+fameux plongeon.
+
+La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A
+Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était
+enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades
+d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre
+deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un
+rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les
+enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tâta du pied le
+bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité.
+
+--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles
+toujours.
+
+Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière.
+Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il
+plaisanta, pour faire acte de courage.
+
+Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son
+amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse:
+
+--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi...
+Je réponds de tout.
+
+La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au
+sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
+
+--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.
+
+Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle
+tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater
+en sanglots et de tomber à terre.
+
+--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle
+qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...
+
+Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les
+bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un
+regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un
+coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans
+la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot
+quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
+
+Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les
+eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait
+de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine
+Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les
+cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes.
+On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fraîcheurs
+traînaient. Il faisait froid.
+
+Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.
+
+En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux
+rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges
+bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel
+semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus
+douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent
+dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La
+campagne, brûlée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir
+avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des
+souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant
+des linceuls dans son ombre.
+
+Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait
+avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes
+branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres
+devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule;
+la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n'étaient plus que des taches
+brunes et grises qui s'effaçaient au milieu d'un brouillard laiteux.
+
+Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête
+au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière.
+
+--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de
+piquer une tête dans ce bouillon-là.
+
+Laurent ne répondît pas. Depuis un instant il regardait les deux rives
+avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en
+serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu
+renversée, attendait.
+
+La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit,
+s'enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l'une des îles,
+les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la
+Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.
+
+Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis
+éclata de rire.
+
+--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là...
+Voyons, finis; ta vas me faire tomber.
+
+Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit
+la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit
+pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une
+main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se
+défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la
+barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.
+
+La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot
+qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les
+yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur
+le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
+
+--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
+
+A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se
+détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au
+fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
+
+Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la
+gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre
+bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras
+vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime,
+folle de rage et d'épouvante, se tordit, avança les dents et les
+enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de
+souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de
+celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
+
+Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois
+sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.
+
+Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot
+pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse
+évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber
+dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau,
+appelant au secours d'une voix lamentable.
+
+Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de
+l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un
+malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse
+qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se
+désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha
+Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en
+pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les
+canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.
+
+--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dû laisser ce pauvre
+garçon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous
+sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons
+chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme...
+
+Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou
+trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident.
+
+--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une
+barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre
+petite femme, elle va avoir un beau réveil!
+
+Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent
+Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. Tout
+Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le
+racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée
+stationnait devant le cabaret.
+
+Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur
+garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son
+évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots
+déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre
+comédie qui venait de se jouer.
+
+Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des
+maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour
+apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements
+possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de
+Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre
+son rôle.
+
+Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à
+Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de
+l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
+l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se
+fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures
+du soir.
+
+Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie
+d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,
+dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer
+lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui
+répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il
+craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la
+douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât
+médiocrement au fond.
+
+Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits
+pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de
+l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de
+fatigue.
+
+--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
+faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point
+osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.
+
+Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
+droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,
+dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
+Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui
+l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la
+stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près
+de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le
+coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
+surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
+sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux
+Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,
+d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
+les yeux au ciel.
+
+--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,
+l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça,
+tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
+mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
+venir nous chercher... Nous allons avec vous...
+
+Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et
+son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails
+de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.
+
+Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,
+Michaud arrêta Laurent.
+
+--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu
+brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un
+malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne
+devons la lui dire... Attendez-nous ici.
+
+Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée
+d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
+mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute
+paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
+regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
+voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
+demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.
+
+Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
+un pâtissier et se bourra de gâteaux.
+
+Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré
+les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
+vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son
+fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de
+désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
+vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.
+Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
+arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là
+étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement
+profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne
+l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
+sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et
+muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont
+leur égoïsme souffrait.
+
+Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la
+Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le
+voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
+penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
+l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.
+Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
+et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
+couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
+quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
+cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme
+Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait
+mourir, étranglée par le désespoir.
+
+Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la
+mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
+toute hâte à Saint-Ouen.
+
+Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient
+enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
+rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
+sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte
+d'accablement lugubre.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
+trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le
+traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte
+fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche,
+craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
+d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
+lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant
+de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle
+se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait
+autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient
+passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
+luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
+horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
+limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.
+
+Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
+mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à
+sangloter.
+
+--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
+bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.
+
+En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
+verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
+de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé
+supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les
+canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres
+circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient
+tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père
+avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de
+tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la
+véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de
+police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
+faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à
+l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
+racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse
+mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
+manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
+qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.
+
+Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui
+pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime
+lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il
+agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.
+L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
+paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
+certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines
+avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime,
+et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de
+l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le
+long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
+la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle
+d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
+avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était
+couchée dans la chambre, en haut.
+
+--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à
+Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la
+ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.
+
+En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se
+laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
+entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
+tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.
+Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la
+laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle
+descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.
+
+Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
+parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
+prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre
+flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa
+poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
+garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main
+trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
+caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les
+paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se
+meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse
+que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
+leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie
+bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le
+furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids
+écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.
+
+Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les
+premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement:
+
+--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à
+attendre... Souviens-toi.
+
+La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour
+la première fois depuis la mort de son mari.
+
+--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère
+comme un souffle.
+
+Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,
+cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à
+un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à
+peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout
+s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
+taudis de la rue Saint-Victor.
+
+Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes
+et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de
+ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le
+pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des
+sensations rapides de volupté. Il flânait.
+
+Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était
+là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
+tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La
+pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre
+était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.
+Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte
+mettaient en lui.
+
+Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres
+et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son
+sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi.
+L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il
+se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente
+qui le brûlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix
+heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un
+fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la
+douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il
+lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa
+chair.
+
+Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant
+miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou
+rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée,
+la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de
+sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui
+s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd
+et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille.
+Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdâtre
+donnait à sa face une grimace atroce.
+
+Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la
+blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il
+s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à
+l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses
+collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un
+véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer
+d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout
+fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne tarissait pas sur
+l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si
+facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.
+
+Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille
+n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien
+mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un
+acte formel fût dressé. Le lendemain de l'accident, on avait
+inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans
+doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des îles. Des
+ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.
+
+Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se
+rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires.
+Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les
+frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit
+jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur
+les dalles.
+
+Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée
+l'écoeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidité
+des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants
+à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs
+des cadavres; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait.
+Devant lui s'alignaient les rangées de dalles grises. Ça et là, sur
+les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes,
+blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans
+la rigidité de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes
+sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques
+lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité
+du plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des
+pierres et des murailles, tâché de roux et de noir par les vêtements
+et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait.
+
+Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre.
+Les noyés seuls l'intéressaient; quand il y avait plusieurs cadavres
+gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à
+reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient
+par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était
+comme bouillie et désossée. Laurent hésitait; il examinait les corps,
+il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les
+noyés sont gras; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies,
+des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en
+face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des
+grimaces horribles.
+
+Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis
+quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les
+chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l'eau
+courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait
+sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez
+s'aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La
+tête du noyé éclata de rire.
+
+Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une
+brûlure au coeur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa
+victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce
+corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de
+cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses
+peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort; mais, malgré
+lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'emparaient de son
+être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la
+salle.
+
+Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il
+respirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait
+alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la
+mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et
+grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des
+femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues,
+tachées de sang, trouées par endroits, l'attiraient et le retenaient.
+Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple,
+large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et
+gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande
+délicatesse; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait
+la poitrine d'une façon provocante; on aurait dit une courtisane
+vautrée, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait
+comme un collier d'ombre; c'était une fille qui venait de se pendre
+par désespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses
+regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux.
+
+Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le
+va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.
+
+La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se
+payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est
+ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour
+ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les
+dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant
+entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a
+un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent
+des émotions à bon marché, s'épouvantent plaisantent, applaudissent ou
+sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que
+la Morgue est réussie, ce jour-là.
+
+Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate
+qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en
+allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils
+trouvaient la mort drôle. Parmi eux se rencontraient des loustics
+d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant
+sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendiés des
+charbonniers; les pendus les assassinés, les noyés, les cadavres
+troués ou broyés excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui
+tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence
+frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des
+vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par
+désoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux bêtes et des
+moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand
+nombre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc,
+les jupes propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage,
+lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage
+d'un magasin de nouveautés; il y avait encore des femmes du peuple,
+hébétées, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises,
+traînant nonchalamment leur robe de soie.
+
+Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à
+quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses
+narines. Elle portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand
+mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et
+ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour
+d'elle traînait une senteur douce de violette. Elle regardait un
+cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était allongé le corps d'un
+grand gaillard, d'un maçon qui venait de se tuer net en tombant d'un
+échafaudage; il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts,
+une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame
+l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait,
+s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa
+voilette, regarda encore, puis s'en alla.
+
+Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à
+quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrêtant que devant
+les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et
+promenaient des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se
+poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils
+apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les
+jeunes voyous ont leur première maîtresse.
+
+Au bout d'une semaine, Laurent était écoeuré. La nuit, il rêvait les
+cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dégoût de
+chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler à un tel point
+qu'il résolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme
+il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine: en
+face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos,
+la tête levée, les yeux entr'ouverts.
+
+Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant
+détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il éprouvait
+seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de
+peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant
+cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente,
+gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles,
+toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Sa
+face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'étaient
+conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et
+boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait;
+elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières
+levées, montrant le globe blafard des yeux: les lèvres tordues, tirées
+vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout
+de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette
+tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était
+restée plus effrayante de douleur et d'épouvante. Le corps semblait un
+tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait
+que les bras ne tenaient plus; les clavicules perçaient la peau des
+épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes
+noires; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de
+lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes,
+plus fermes, s'allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds
+tombaient.
+
+Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noyé si
+épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure
+maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un
+tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze
+cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce
+pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la
+dalle froide.
+
+Quand Laurent put enfin s'arracher à la curiosité poignante qui le
+tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement
+sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait: « Voilà ce que j'en ai
+fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur âcre le suivait,
+l'odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction.
+
+Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de
+reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalités furent
+remplies, on enterra le noyé, on dressa un acte de décès. Laurent,
+tranquille désormais, se jeta avec volupté dans l'oubli de son crime
+et des scènes fâcheuses et pénibles qui avaient suivi le meurtre.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours.
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
+humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de
+la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière
+les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de
+Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un
+calme sinistre.
+
+Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de
+bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la
+jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable.
+
+Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur
+lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur
+son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant
+elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un
+grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle
+demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond
+du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
+pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre
+voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille
+et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
+muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la
+couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les
+pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
+allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur,
+penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à
+faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements
+d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès
+qu'une voix la tirait de son abattement.
+
+Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
+rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses
+cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
+au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta
+sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de
+larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
+comme vide de chair. Elle était vieillie.
+
+Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle
+lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se
+reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait
+ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut
+habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
+ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
+prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et
+entra chez Mme Raquin.
+
+L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand
+Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune
+veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux
+femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une
+anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de
+mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
+et, prenant Thérèse par le cou, s'écria:
+
+--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!
+
+Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la
+veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse
+demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.
+Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était
+restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au
+rôle terrible qu'elle avait à jouer.
+
+Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
+lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille
+mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa
+nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
+la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.
+Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant
+plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle
+regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle
+l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
+disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.
+
+Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put
+voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre
+vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner
+dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient
+autour d'elle.
+
+Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle
+craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
+descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
+chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce
+jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.
+
+A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son
+calme noir.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il
+restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une
+demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face.
+La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme
+un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle
+l'accueillait avec une bonté attendrie.
+
+Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et
+Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien
+commissaire avaient jugé chacun de leur côté qu'ils pouvaient
+reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils
+arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort.
+Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée.
+
+On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,
+se hâta d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde
+se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la
+boîte des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée
+dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait
+une place vide, la place de son fils.
+
+Ce désespoir glaça et ennuya la société. Tous les visages avaient un
+air de béatitude égoïste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus
+dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.
+
+--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère
+impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous
+rendrez malade.
+
+--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.
+
+--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement
+Olivier.
+
+--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.
+
+Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses
+larmes:
+
+--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez
+bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous
+attristons pas, tâchons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la
+partie. Hein! qu'en dites-vous?
+
+La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être
+eut-elle conscience de l'égoïsme heureux de ses hôtes. Elle essuya ses
+yeux, encore toute secouée.
+
+Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées
+sous ses paupières l'empêchaient de voir.
+
+On joua.
+
+Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave
+et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les
+soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait
+besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander
+pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques
+personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face.
+
+La jeune femme, vêtue de noir, pâle et recueillie, lui parut avoir une
+beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards
+et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse.
+Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quinze mois se passèrent. Les âpretés des premières heures
+s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de
+plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette
+stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les
+commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence
+nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il
+faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en
+marquer toutes les phases.
+
+Laurent revint bientôt chaque soir à la boutique, comme par le passé.
+Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des
+soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait
+après avoir fermé le magasin. On eût dit qu'il accomplissait un devoir
+en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un
+jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de
+valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les
+honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui
+charmaient la vieille mercière.
+
+Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pâleur de
+son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus
+souriante, plus douce.
+
+A peine si parfois sa bouche, en se pinçant dans une contraction
+nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une
+expression étrange de douleur et d'effroi.
+
+Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais
+ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent
+furtivement un baiser.
+
+Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses
+de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces
+désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se
+brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une
+jouissance aiguë qui les écoeurait et les dégoûtait de leurs
+embrassements.
+
+Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre
+d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin,
+impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur
+appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais
+l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils
+restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans
+frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient
+meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se
+rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se
+dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.
+Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte
+de malaise en sentant leur peau se toucher.
+
+D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi
+indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur
+attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur
+abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils
+prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de
+leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise
+qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du
+châtiment. Parfois, ils se forçaient à l'espérance, ils cherchaient à
+reprendre les rêves brûlants d'autrefois, et ils demeuraient tout
+étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se
+cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but,
+n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient
+leur passion, ils goûteraient les délices rêvées. Cet espoir les
+calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était
+creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le
+passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement
+heureux en les liant pour toujours.
+
+Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait
+certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se
+détendaient.
+
+La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne
+sentait plus à son côté la face maigre, le corps chétif de Camille qui
+exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se
+croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au
+milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui
+plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de
+cloître. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui
+montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle
+resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette
+muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les
+cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un
+cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant,
+tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se
+disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un
+homme couché à côté d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien
+qui l'eût gardée et protégée; sa peau fraîche et calme n'avait pas un
+frisson de désir.
+
+Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures,
+elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée
+en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait
+le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens
+qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.
+Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle
+n'avait eu que des actes et des idées d'homme.
+
+Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un
+étudiant, qui habitait un hôtel garni du voisinage et qui passait
+plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté
+pâle, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier,
+Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une
+semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle
+compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais,
+bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle
+ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle
+se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il
+avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures.
+
+Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les
+héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la
+lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une
+sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.
+L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba
+dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la
+secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins
+d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tantôt
+elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même,
+tantôt elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans,
+en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle
+entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui
+voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans
+l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur,
+elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,
+elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors
+elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision
+cruelle.
+
+De son côté, Laurent passa par différentes phases de calme et de
+fièvre. Il goûta d'abord une tranquillité profonde; il était comme
+soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec
+étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait
+s'il était bien vrai qu'il eût jeté Camille à l'eau et qu'il eût revu
+son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le
+surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un
+assassinat; toute sa prudence, toute sa lâcheté frissonnait, il lui
+montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait
+pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou
+le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant
+lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se
+retournait, et, à voir l'abîme qu'il venait de franchir, des
+défaillances d'épouvante le prenaient.
+
+--Sûrement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait soûlé de
+caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine,
+avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était
+à refaire, je ne recommencerais pas.
+
+Laurent s'affaissa, devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais.
+Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps,
+tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,
+n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit
+ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé
+modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,
+il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain
+par petites tranches, mâchant avec lenteur, faisant traîner son repas
+le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et
+fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait
+à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le
+visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était
+heureux.
+
+Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait
+parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus
+tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage
+avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il
+aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il
+flânerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du
+passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant.
+
+Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien
+ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé
+pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait
+envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un
+lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme
+était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche
+haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,
+allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était
+assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son
+ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation.
+Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un
+an, il la garda pour maîtresse. La pauvre fille s'était mise à
+l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser
+tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure;
+elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle
+gagnait, ne coûtant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait
+nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette
+femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un
+objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en
+santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la
+pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus
+heureux. Voilà tout.
+
+Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait
+de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie
+et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant
+elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de
+caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où
+il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses
+troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre
+sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de
+ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se
+liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou.
+D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les
+angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui.
+
+Le premier choc qu'il reçut et qui le secoua dans son affaissement fut
+la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de
+quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas
+se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont
+l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit
+qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le
+crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui
+seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre
+deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter
+un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et
+se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui traînait son
+corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.
+D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et
+d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui
+appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne
+l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et
+jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.
+
+La fièvre le reprit.
+
+Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche,
+cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un gîte plus
+chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé;
+seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son côté,
+et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses
+nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées
+entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse
+avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui
+sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,
+s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.
+
+Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après
+une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent,
+en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.
+
+--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il
+d'une voix ardente.
+
+La jeune femme fit un geste d'effroi.
+
+--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.
+
+--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis
+las; je te veux.
+
+Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui brûlaient les mains et
+le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque:
+
+--Marions-nous, je serai à toi.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète.
+L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en
+lui les âpretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau
+à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.
+
+Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel, il eut
+peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,
+imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde.
+Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya
+même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez
+un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit,
+immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de
+vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui
+n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il
+pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.
+
+On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander
+des allumettes. Le bureau de l'hôtel se trouvait au premier étage.
+Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter,
+avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier,
+d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait
+gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se
+disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par
+l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à
+la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette
+et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il
+resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes
+sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il
+lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les
+allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une.
+Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui
+redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pâle et bleuâtre du
+soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer
+des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint
+blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avança avec précaution, en
+ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer
+devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une
+masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques
+marches qui le séparaient du bureau de l'hôtel, et se crut sauvé
+lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement,
+en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il
+devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,
+lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le
+remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaçant
+brusquement devant lui.
+
+Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son
+premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite
+minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait
+caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait
+bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se
+déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, il finit par sourire,
+par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait
+s'expliquer cette crise subite de terreur.
+
+Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de
+nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux
+fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses
+pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui
+présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus
+vite. Par moments, il se retournait, il se disait: « Ne pensons plus,
+dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon
+bureau. » Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.
+Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses
+raisonnements recommençait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie
+aiguë, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son
+mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à
+tour pour et contre la possession de Thérèse.
+
+Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair
+irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il
+laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre
+était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut
+l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait
+ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et
+Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou.
+
+Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues,
+marchant vite le long des maisons, et il se disait: « Je prends ce
+boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus tôt arrivé. » Puis
+la grille du passage grinçait, il suivait l'étroite galerie, sombre et
+déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu
+de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée,
+dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il
+éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs
+délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs
+devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait
+l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait
+l'ombre sale qui traînait. Et il montait chaque marche, haletant,
+prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche
+craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte
+s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche.
+
+Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux
+fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les
+rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit
+escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pâle, il sauta
+vivement de son lit, en murmurant: « Il faut que j'y aille, elle
+m'attend. » Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa
+l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta
+un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre
+du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait
+passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui
+fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit,
+une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa
+chambre, il y vit traîner des lambeaux blanchâtres de clarté; alors,
+doucement, avec des précautions pleines d'une hâte anxieuse, il
+remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se
+dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé.
+
+Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le brûlait. Il
+y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,
+de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en
+la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il
+avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait
+toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter
+délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour
+ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux
+repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant
+de peur.
+
+Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité
+effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de
+Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son
+mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait
+d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il
+lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s'imagina que
+Camille se trouvait caché sous le lit, et que c'était lui qui le
+remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux
+dressés sur la tête, il se cramponna à son matelas, croyant que les
+secousses devenaient de plus en plus violentes.
+
+Puis, il s'aperçut que le lit ne remuait pas. Il y eut une réaction en
+lui. Il se mit sur son séant, alluma sa bougie, en se traitant
+d'imbécile. Pour apaiser sa fièvre, il avala un grand verre d'eau.
+
+--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne
+sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai éreinté aujourd'hui
+à mon bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me mettant au lit,
+et ne pas penser à un tas de choses: c'est cela qui m'a donné
+l'insomnie.... Dormons.
+
+Il souffla de nouveau la lumière, il enfonça la tête dans l'oreiller,
+un peu rafraîchi, bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur.
+La fatigue commençait à détendre ses nerfs.
+
+Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accablé; il
+glissa lentement à une somnolence vague. Il était comme simplement
+engourdi, comme plongé dans un abrutissement doux et voluptueux. Il
+sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait éveillée
+dans sa chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient, il
+s'était défendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand
+les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées
+revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être
+défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le
+séparait de Thérèse: il descendit, passa devant la cave en courant et
+se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies
+auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts; il entra dans le
+passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte.
+Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge
+nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la
+Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les
+bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre
+dans la blancheur des dents.
+
+Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une
+sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en
+se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir.
+
+Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur; le même accablement
+le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la
+langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le
+conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut
+encore le noyé qui lui ouvrit la porte.
+
+Terrifié, le misérable se mit sur son séant. Il aurait voulu pour tout
+au monde chasser ce rêve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb
+qui écrasât ses pensées. Tant qu'il se tenait éveillé, il avait assez
+d'énergie pour chasser le fantôme de sa victime; mais dès qu'il
+n'était plus maître de son esprit, son esprit le conduisait à
+l'épouvante en le conduisant à la volupté.
+
+Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession
+d'assoupissements voluptueux et de réveils brusques et déchirants.
+Dans son entêtement furieux, toujours il allait vers Thérèse, toujours
+il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il
+refit le chemin, il partit la chair brûlante, suivit le même
+itinéraire, eut les mêmes sensations, accomplit les mêmes actes, avec
+une exactitude minutieuse, et, à plus de dix reprises, il vit le noyé
+s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir
+et étreindre sa maîtresse. Ce même dénouement sinistre qui le
+réveillait chaque fois, haletant et éperdu, ne décourageait pas son
+désir; quelques minutes après, dès qu'il se rendormait, son désir
+oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de
+nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure,
+Laurent vécut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rêve
+sans cesse répété et sans cesse imprévu, qui, à chaque sursaut, le
+brisait d'une épouvante plus aiguë.
+
+Une des secousses, la dernière, fut si violente, si douloureuse, qu'il
+se décida à se lever, à ne pas lutter davantage. Le jour venait; une
+lueur grise et morne entrait par la fenêtre du toit qui coupait dans
+le ciel un carré blanchâtre couleur de cendre.
+
+Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il était
+exaspéré de n'avoir pas dormi, exaspéré de s'être laissé prendre par
+une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son
+pantalon, il s'étirait, il se frottait les membres, il se passait les
+mains sur son visage battu et brouillé par une nuit de fièvre. Et il
+répétait:
+
+--Je n'aurais pas dû penser à tout ça, j'aurais dormi, je serais frais
+et dispos, à cette heure.... Ah! si Thérèse avait bien voulu, hier
+soir, si Thérèse avait couché avec moi....
+
+Cette idée, que Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur, le tranquillisa
+un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables à
+celle qu'il venait d'endurer.
+
+Il se jeta de l'eau à la face, puis se donna un coup de peigne. Ce
+bout de toilette rafraîchit sa tête et dissipa ses dernières terreurs.
+Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans
+tous ses membres.
+
+--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se
+vêtir. Je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire
+que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être
+croire cela toutes les nuits.... Décidément il faut que je me marie au
+plus tôt. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai guère
+à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus
+l'atroce cuisson que j'ai éprouvée.... Voyons donc cette morsure.
+
+Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice
+était d'un rosé pâle. Laurent, en distinguant la marque des dents de
+sa victime, éprouva une certaine émotion, le sang lui monta à la tête,
+et il s'aperçut alors d'un étrange phénomène. La cicatrice fut
+empourprée par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante,
+elle se détacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps,
+Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on eût enfoncé des
+aiguilles dans la plaie. Il se hâta de relever le col de sa chemise.
+
+--Bah! reprit-il, Thérèse guérira cela.... Quelques baisers
+suffiront.... Que je suis bête de songer à ces choses!
+
+Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air,
+besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit;
+il s'assura cependant de la solidité du crochet qui fermait cette
+porte. Dehors, il marcha à pas lents, dans l'air frais du matin, sur
+les trottoirs déserts. Il était environ cinq heures.
+
+Laurent passa une journée atroce. Il dut lutter contre le sommeil
+accablant qui le saisit dans l'après-midi à son bureau. Sa tête,
+lourde et endolorie, se penchait malgré lui, et il la relevait
+brusquement, dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette
+lutte, ces secousses achevèrent de briser ses membres, en lui causant
+des anxiétés intolérables.
+
+Le soir, malgré sa lassitude, il voulut aller voir Thérèse. Il la
+trouva fiévreuse, accablée, lasse comme lui.
+
+--Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin,
+lorsqu'il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une
+insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce
+matin, elle était toute malade.
+
+Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait fixement Laurent. Sans
+doute, ils devinèrent leurs communes terreurs, car un même frisson
+nerveux courut sur leurs visages. Ils restèrent en face l'un de
+l'autre jusqu'à dix heures, parlant de banalités, se comprenant, se
+conjurant tous deux du regard de hâter le moment où ils pourraient
+s'unir contre le noyé.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Thérèse, elle aussi, avait été visitée par le spectre de Camille,
+pendant cette nuit de fièvre.
+
+La proposition brûlante de Laurent, demandant un rendez-vous, après
+plus d'une année d'indifférence, l'avait brusquement fouettée. La
+chair s'était mise à lui cuire, lorsque, seule et couchée, elle avait
+songé que le mariage devait avoir bientôt lieu. Alors, au milieu des
+secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noyé; elle
+s'était, comme Laurent, tordue dans le désir et dans l'épouvante, et,
+comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle
+n'éprouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son
+amant entre ses bras.
+
+Il y avait eu, à la même heure, chez cette femme et chez cet homme,
+une sorte de détraquement nerveux qui les rendait, pantelants et
+terrifiés, à leurs terribles amours. Une parenté de sang et de volupté
+s'était établie entre eux. Ils frissonnaient des mêmes frissons; leurs
+coeurs, dans une espèce de fraternité poignante, se serraient aux
+mêmes angoisses. Ils eurent dès lors un seul corps et une seule âme
+pour jouir et pour souffrir. Cette communauté, cette pénétration
+mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent
+lieu chez les êtres que de grandes secousses nerveuses heurtent
+violemment l'un à l'autre.
+
+Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent légèrement la
+chaîne rivée à leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement
+succédant à la crise aiguë du meurtre, dans les dégoûts et les besoins
+de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forçats purent croire
+qu'ils étaient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chaîne
+détendue traînait à terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient
+frappés d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient à aimer
+ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais le jour où, poussés par
+les faits, ils en étaient venus à échanger de nouveau des paroles
+ardentes, la chaîne se tendit violemment, ils reçurent une secousse
+telle, qu'ils se sentirent à jamais attachés l'un à l'autre.
+
+Dès le lendemain, Thérèse se mit à l'oeuvre, travailla sourdement à
+amener son mariage avec Laurent.
+
+C'était là une tâche difficile, pleine de périls. Les amants
+tremblaient de commettre une imprudence, d'éveiller les soupçons, de
+montrer trop brusquement l'intérêt qu'ils avaient eu à la mort de
+Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils
+arrêtèrent un plan fort sage qui consistait à se faire offrir ce
+qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-même et par les invités
+du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'idée de remarier
+Thérèse à ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette
+idée venait d'eux et leur appartenait en propre.
+
+La comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient
+pris chacun le rôle qui leur convenait; ils avançaient avec une
+prudence extrême, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au
+fond, ils étaient dévorés par une impatience qui roidissait et tendait
+leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il
+leur fallait toute leur lâcheté pour s'imposer des airs souriants et
+paisibles.
+
+S'ils avaient hâte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester
+séparés et solitaires. Chaque nuit le noyé les visitait, l'insomnie
+les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des
+pinces de feu. L'état d'énervement dans lequel ils vivaient, activait
+encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des
+hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu,
+n'osait plus monter dans sa chambre, elle éprouvait des angoisses
+vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette
+grande pièce, qui s'éclairait de lueurs étranges et se peuplait de
+fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa
+bougie allumée, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses
+yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle
+voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le
+matin, elle se traînait, brisée, n'ayant sommeillé que quelques
+heures, au jour. Quant à Laurent, il était devenu décidément poltron
+depuis le soir où il avait eu peur en passant devant la porte de la
+cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant,
+au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon.
+Un frisson d'effroi avait brusquement secoué ses membres, et ne
+l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait plus encore que Thérèse; la
+peur, dans ce grand corps mou et lâche, amenait des déchirements
+profonds. Il voyait tomber le jour avec des appréhensions cruelles. Il
+lui arriva, à plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer
+des nuits entières à marcher au milieu des rues désertes. Une fois, il
+resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; là,
+accroupi, glacé, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il
+regarda, pendant près de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre
+blanchâtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre
+humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues
+traînées de noyés qui descendaient au fil du courant. Lorsque la
+lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait à double tour, il s'y
+débattait jusqu'à l'aube, au milieu d'accès effrayants de fièvre. Le
+même cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras
+ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de
+Camille; il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte
+chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine
+pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
+alternées de volupté et de dégoût, ces contacts successifs de chair
+brûlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
+haleter et frissonner, râler d'angoisse.
+
+Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
+cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
+plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
+n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
+mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.
+
+C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils
+éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
+d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons
+égoïstes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir
+tous deux poussés au meurtre. La fièvre les brûlant de nouveau, ils
+retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égoïsme, ces raisons
+premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour goûter ensuite
+les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.
+D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la
+résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
+avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,
+en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abîme dont l'horreur
+les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,
+cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,
+alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
+Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs
+désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de
+rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.
+Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
+l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
+cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler
+devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
+mariage.
+
+Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
+son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était
+en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
+elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit
+détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par
+les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs
+semaines.
+
+Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et
+à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver
+que son mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être
+parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
+prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le
+paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que
+l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que
+cet héritage ne lui échappât et n'allât dans les poches d'un de ses
+cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction
+du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
+femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
+D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commençait
+à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui
+était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses
+réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien
+faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser
+Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à
+lui seul sa maîtresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son
+crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par
+l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner
+comme lui, de goûter une béatitude de toutes les heures; si la passion
+seule l'eût poussé, il n'aurait pas montré tant de lâcheté, tant de
+prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un
+assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable
+de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui
+revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de
+tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant
+lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
+son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il
+boirait, il dormirait son soûl; il aurait sans cesse sous la main une
+femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;
+bientôt il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme
+Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
+se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.
+
+A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et
+lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
+avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un
+nouvel argument puisé dans son égoïsme, qui l'obligeait à épouser la
+veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait
+beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait
+toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait
+toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa
+gorge.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des
+résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,
+au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière
+voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme
+joua son rôle de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle
+parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
+rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
+répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
+ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des
+étouffements continus, des sourires pâles et navrants, des silences
+écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée
+sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
+Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde
+que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
+enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce
+dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les
+faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint
+à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de
+la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce
+du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune
+femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir
+de ses désespoirs muets.
+
+En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
+vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
+lui dit ses craintes.
+
+--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses
+anciennes fonctions, je m'aperçois depuis longtemps que Thérèse boude,
+et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
+chagrine.
+
+--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions
+la guérir!
+
+--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce
+s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
+bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.
+
+La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
+Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
+elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,
+tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
+il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.
+Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était
+malade par besoin de mari.
+
+--Mariez-la au plus tôt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
+la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il
+est bon, croyez-moi.
+
+Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils
+était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom
+de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue
+maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au
+fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
+il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
+quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
+malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée
+d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
+délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lâchetés
+lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne
+et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était
+pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie âpre à
+vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des
+dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse
+et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis
+que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et affaiblie,
+l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait
+un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
+la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidât à
+attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent
+accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son
+fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
+réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
+cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix
+d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
+plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de façon à être
+heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de
+la jeune femme ne vînt troubler les dernières heures de sa vieillesse.
+La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de
+chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait
+de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.
+
+Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
+éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,
+Laurent avait pris le rôle d'homme sensible et serviable. Il était aux
+petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
+comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable
+dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou
+noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait
+auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
+ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de
+Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux
+asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en
+sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.
+Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait
+qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
+s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et
+pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
+la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la
+santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'âme souffre de la
+souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,
+il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,
+des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.
+
+--Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
+Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
+pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!
+
+Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace
+jusqu'à parler de Camille.
+
+--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre
+ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
+depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
+rien ne la guérira. Il faut nous résigner.
+
+Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes
+larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
+fois qu'on prononçait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,
+elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son
+pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et
+d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
+pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ôtait la vue nette
+des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
+et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de
+ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
+rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
+sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
+rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il
+frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il
+disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
+jalousie, craignant que la veuve n'aimât l'homme qu'il avait jeté à
+l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.
+Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne
+voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
+était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils,
+lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle
+essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
+infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.
+
+Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à
+manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant
+avec une inquiétude douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un
+instant à côté d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son
+rôle d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près
+l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
+se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant
+Laurent:
+
+--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce
+mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire.
+
+Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse
+devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée
+d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
+retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce
+mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà,
+elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait
+les distraire, le soir. De cette façon, elle n'introduirait pas un
+étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse;
+au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une
+joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
+dans ce garçon qui depuis trois ans lui témoignait une affection
+filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au
+souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont
+des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un
+étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à
+la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
+fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
+famille.
+
+Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos,
+la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui
+firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie
+avait réussi et que le dénoûment était proche. Michaud, avant de se
+retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin,
+puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il
+allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant,
+échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de
+recommandations pressantes.
+
+Michaud s'était chargé de tâter le terrain, il trouva le jeune homme
+très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage
+entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait
+comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
+commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire
+de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
+consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au
+jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin
+et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il
+feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme
+une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir,
+ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
+formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
+croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
+d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du
+jeudi toute leur ancienne joie.
+
+Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
+les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
+Thérèse. Au moment où sa nièce, pâle et chancelante comme toujours,
+allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la
+questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui
+avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
+n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
+Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
+finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret
+désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à
+cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à
+pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
+désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune
+femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
+brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur
+la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
+âme, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle
+peignit, avec un naïf égoïsme, le tableau de ses derniers bonheurs,
+entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse,
+résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits.
+
+--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa
+tante se tut. Puisque vous le désirez, je tâcherai de l'aimer comme un
+époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me
+laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
+s'agit de votre bonheur.
+
+Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée
+d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
+Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que
+Thérèse, de vouloir par égoïsme un mariage que la jeune veuve
+acceptait par simple abnégation.
+
+Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
+conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
+communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener
+les choses rondement, en forçant les jeunes gens à se fiancer le soir
+même.
+
+Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque
+Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
+de police lui dit à l'oreille:
+
+--Elle accepte.
+
+Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pâle, les yeux
+impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant
+quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
+qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup.
+Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
+tous ses efforts pour retenir ses larmes.
+
+--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec
+M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.
+
+La pauvre vieille, en s'entendant appeler « chère mère », laissa
+couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit
+dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.
+
+Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
+restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse.
+Le jeune homme reprit d'une voix hésitante:
+
+--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence
+gaie et paisible?
+
+--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tâche à
+remplir.
+
+Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pâle:
+
+--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: « Sauve ma femme, je
+te la confie. » Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant
+Thérèse.
+
+Thérèse lâcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
+reçu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
+l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme
+Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait:
+
+--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
+remerciera du fond de sa tombe.
+
+Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
+chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers
+Thérèse, en disant:
+
+--Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles.
+
+Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur
+les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brûlée
+par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses
+que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la
+face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
+qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.
+
+Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.
+
+Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils
+poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le
+jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa
+femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait
+les mains et répétait:
+
+--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous
+verrez le joli couple!
+
+Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature,
+toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune
+veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
+terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet
+hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre.
+En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout
+était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la
+noce.
+
+L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
+témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient
+l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur
+physionomie ne pouvait faire soupçonner les terreurs, les désirs qui
+les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec
+des bienveillances molles et reconnaissantes.
+
+Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son
+père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
+qui avait presque oublié qu'il eût un fils à Paris, lui répondit, en
+quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
+voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un
+sou, il le laissait maître de son corps et l'autorisait à commettre
+toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta
+singulièrement Laurent.
+
+Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan
+de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa
+nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se
+dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon
+coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien
+à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours
+son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs,
+l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et
+quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie,
+devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste
+assez pour être heureux.
+
+Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités
+autant qu'il fut possible. On eût dit que chacun avait hâte de pousser
+Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
+avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
+dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
+ils se défendraient mutuellement contre le noyé.
+
+Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
+des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
+attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
+mariée.
+
+Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
+ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
+quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
+frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
+le soir.
+
+Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
+main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
+toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
+s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
+avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.
+
+Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
+cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
+savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
+procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
+attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
+souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
+doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
+lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
+aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
+légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
+pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
+l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
+qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
+il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
+tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
+mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les
+dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
+ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher
+Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.
+
+Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux
+Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
+la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
+Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
+les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
+Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
+partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.
+
+Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
+calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
+prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
+lui-même.
+
+Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
+agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les
+traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
+regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
+qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.
+
+Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
+restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
+étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
+voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
+où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
+jaune, qui puait la poussière et le vin.
+
+Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
+Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
+cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
+étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
+de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
+promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
+leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
+d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
+monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
+yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
+tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
+entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
+épaules, une stupeur croissante les envahissait.
+
+Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
+contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
+mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
+machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
+même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
+mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
+étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait
+encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
+franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
+obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
+rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
+heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
+cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
+au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
+loin de l'autre.
+
+Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
+entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
+rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
+devant le monde.
+
+Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
+disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
+oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
+pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
+simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
+journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
+Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
+Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
+douloureuse.
+
+Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
+ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la
+morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
+que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
+longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
+dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
+coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
+gilet.
+
+Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
+gravité; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
+son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
+Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
+triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
+Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
+qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
+cependant à se lever une fois. Il porta un toast.
+
+--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
+égrillard.
+
+Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
+pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
+qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
+un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
+ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.
+
+On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
+les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
+heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
+marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
+devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
+tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
+son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
+avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
+Laurent se glisser dans la petite allée.
+
+Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
+Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
+faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
+la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
+plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
+joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
+Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
+dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
+tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
+les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
+la porte, comme un homme ivre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un
+instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
+inquiet et embarrassé.
+
+Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés
+jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi
+éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une
+table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
+arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
+toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches
+amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle
+et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une
+chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L'air était recueilli
+et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
+silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits
+bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et
+sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
+et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la
+passion.
+
+Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le
+menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
+ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une
+camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous
+l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule
+passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.
+
+Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet.
+Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui
+n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout
+d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce
+morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant
+brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance
+et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de
+terreur et de dégoût.
+
+Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée.
+Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
+Par instants, des jets de flammes rougeâtres s'échappaient du bois, et
+alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.
+
+Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés
+enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à
+l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
+où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du
+meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A
+peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
+baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs
+les avaient brûlés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des
+noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur
+serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
+restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
+qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,
+et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.
+L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se
+regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
+ainsi silencieux et froids. Leurs rêves brûlants aboutissaient à une
+étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et
+à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent eût
+effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure fût contentée
+jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.
+
+Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion
+qui les brûlait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de
+muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;
+ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
+l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et
+de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des
+imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et
+joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
+assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux
+coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair
+morte. Un tel dénoûment finit par leur paraître d'un ridicule horrible
+et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les
+souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour
+ressusciter ses tendresses.
+
+--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
+de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
+Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
+allons pouvoir nous aimer en paix.
+
+Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie
+sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
+n'écoutant pas. Laurent continua:
+
+--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit
+entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le
+lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.
+
+Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
+balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
+duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeâtre, elle
+regarda ce visage sanglant, et frissonna.
+
+Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:
+
+--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et
+nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir
+de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....
+
+Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au
+nom de Camille, Thérèse avait reçu un choc aux entrailles. Les deux
+meurtriers se contemplèrent, hébétés, pâles et tremblants. Les clartés
+jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
+tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits
+bruits secs dans le silence.
+
+Les souvenirs étaient lâchés. Le spectre de Camille évoqué venait de
+s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.
+Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé
+dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
+était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
+bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au
+fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffît pour les emplir du
+passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de
+l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et
+tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent
+mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards
+terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
+causa une appréhension aiguë, intolérable. Leurs nerfs qui se
+tendaient les menaçaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre
+peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à
+l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit
+quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des
+pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya
+de parler de choses indifférentes.
+
+Thérèse comprit son désir. Elle s'efforça de répondre à ses questions.
+Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à
+une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la
+chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous
+la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite
+porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hâta de parler des
+roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,
+trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.
+Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés;
+ils tâchaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des
+étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à face.
+
+Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient
+des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils
+cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient
+invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du
+passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et
+muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard.
+Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient
+pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange
+silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des
+roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait
+parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute
+sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à
+une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se
+souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient
+ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre
+chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils
+prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase;
+ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute,
+sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet
+entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de
+Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se
+devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient
+monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire
+l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent
+leur causerie.
+
+Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers
+s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs
+regards pénétraient mutuellement leur chair et enfonçaient en eux des
+phrases nettes et aiguës. Par moments, ils croyaient s'entendre parler
+à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte
+d'ouïe, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées
+sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant,
+qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux
+entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: « Nous avons tué
+Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, glaçant nos
+membres. » Et les terribles confidences allaient toujours, plus
+visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la
+chambre.
+
+Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur
+première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus
+un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les
+moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre.
+C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de
+ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le
+vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés
+ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi
+l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé
+sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son
+épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main
+de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à
+voix haute:
+
+--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer
+Camille.
+
+Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un
+moment sur le visage blanc de la jeune femme.
+
+--Oui, répondit-il d'une voix étranglée.
+
+Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils
+étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé eût
+subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le
+silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement:
+
+--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?
+
+Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter
+une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec
+violence, les bras ouverts, s'avançant vers Thérèse.
+
+--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.
+
+Thérèse s'était levée, toute pâle dans sa toilette de nuit; elle se
+renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle
+regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait
+d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit
+cette tache, qui devint d'un rouge ardent.
+
+--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en
+feu.
+
+La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et,
+appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda
+à son mari:
+
+--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure.
+
+Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au
+contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant
+un léger cri de douleur.
+
+--Ça, dit-il en balbutiant, ça?
+
+Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui.
+
+--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,
+c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.
+
+Et le misérable tendait son cou qui le brûlait, il désirait que
+Thérèse le baisât sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette
+femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le
+menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée
+sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégoût et
+s'écria d'une voix suppliante:
+
+--Oh! non, pas là. Il y a du sang.
+
+Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les
+mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda
+vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête
+fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui
+appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,
+il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse
+s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait
+sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle
+s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait
+pas prononcé une parole.
+
+Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant
+du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait
+fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse
+s'étaient trouvées froides sur la cicatrice brûlante, il avait
+souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le
+briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,
+tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec
+laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui
+tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que
+cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta
+affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous
+deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils
+avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait
+doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu,
+la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se
+fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes.
+
+Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait
+revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein
+d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime
+était verdâtre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aperçue sur une
+dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant,
+s'appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu'il poussa, Thérèse leva
+la tête.
+
+--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il
+montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre
+de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre
+lui.
+
+--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure
+peinte de son ancien mari eût pu l'entendre.
+
+--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.
+
+--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le
+prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le
+décrocher.
+
+--Bien sûr, c'est son portrait....
+
+Le meurtrier hésitait à reconnaître la toile. Dans son trouble, il
+oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces
+teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le
+tableau tel qu'il était, ignoble, mal bâti, boueux, montrant sur un
+fond noir une face grimaçante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et
+l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux
+blancs flottant dans les orbites molles et jaunâtres, qui lui
+rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta
+un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis
+il distingua le cadre, il se calma peu à peu.
+
+--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.
+
+--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson.
+
+Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il
+ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,
+longuement.
+
+--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher.
+
+--Non, non.
+
+--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.
+
+--Non, je ne puis pas.
+
+Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers la toile,
+se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle
+s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,
+levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si
+écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter
+de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant:
+
+--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le
+décrochera demain.
+
+Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le
+portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher,
+par instants, de jeter un coup d'oeil du côté de la toile; alors, au
+fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du
+noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant,
+assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de
+rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.
+
+Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la
+tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte
+de grattement. Il pâlit, il s'imagina que ce grattement venait du
+portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur
+l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait.
+
+--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par
+là?
+
+La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une
+sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la
+chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant
+tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus
+sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois
+avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils
+n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.
+
+Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui
+avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en
+sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur
+de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les
+pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur
+et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, François l'effrayait
+presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat
+allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait
+tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement
+dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards
+de brute. Comme il allait donner un coup de pied à François:
+
+--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse.
+
+Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit
+la tête.
+
+--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue
+cette bête.... Elle a l'air d'une personne.
+
+Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre François lui
+parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les
+plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat
+était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que
+cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre.
+Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. François gardait
+une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une
+irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
+avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique
+de ses yeux; il se hâta de lui ouvrir la porte de la salle à manger,
+et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.
+
+Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent
+reprit sa marche du lit à la fenêtre.
+
+C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se
+coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir
+les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.
+Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à
+respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y eût là quelqu'un pour
+rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils
+étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
+ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
+silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de
+reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
+tranquille.
+
+Le jour vint enfin, sale et blanchâtre, amenant avec lui un froid
+pénétrant.
+
+Lorsqu'une clarté pâle eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
+sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
+vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les
+épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le
+lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.
+
+--Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce
+soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.
+
+Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.
+
+--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des
+nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
+troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tâcheras d'être
+gaie et de me pas m'effrayer.
+
+Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait.
+
+--Je tâcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
+noces de Thérèse et de Laurent.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
+avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
+par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
+frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
+nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
+en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
+conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
+qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
+
+La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre
+sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
+passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
+cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
+sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
+L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
+l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
+mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
+les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
+tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
+ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
+celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux
+d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
+organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
+qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
+tout l'individu.
+
+Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
+prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
+buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
+journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
+un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
+sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
+que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
+pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
+sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
+plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
+existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
+brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette
+existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
+joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
+ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
+eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
+l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
+nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
+endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
+équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
+parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
+qui secouent les corps et les esprits détraqués.
+
+C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
+comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
+individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
+éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
+circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
+l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
+exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
+nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
+l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
+intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.
+
+Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
+et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
+n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
+regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
+ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
+avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait
+de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
+qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
+frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
+épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
+dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
+sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
+crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
+qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
+sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
+d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
+réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
+convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
+se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait
+absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
+Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.
+
+Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
+Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
+mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des
+désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans
+l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il
+s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
+éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
+ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
+première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
+développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
+passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient,
+elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
+l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
+montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
+remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
+genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en
+lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
+s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
+commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
+brutalité.
+
+Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
+jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
+jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur
+causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
+évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
+Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
+s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
+s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque
+cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
+de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
+contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
+l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
+écoeurement et leur terreur.
+
+Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
+Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
+riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
+avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
+tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
+siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon
+lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
+noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
+railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
+tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
+n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
+et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté
+d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
+vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.
+
+Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
+cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
+comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
+faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
+poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
+son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
+ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
+pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
+
+Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
+entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
+journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
+bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
+fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
+vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils
+feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
+tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
+souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
+leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
+l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
+mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
+debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit,
+ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
+conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
+l'hypocrisie maladroite de deux fous.
+
+La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un
+soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
+jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
+vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
+douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
+ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
+quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
+restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
+point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
+fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue;
+alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
+au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
+de Camille.
+
+Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
+qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
+leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair.
+C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
+délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
+touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
+verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
+pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
+acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
+compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
+Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
+mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
+sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
+que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
+s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
+
+Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
+voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
+ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
+mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
+venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
+entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.
+
+--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
+Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
+
+Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
+Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
+du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
+n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
+crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
+rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
+prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
+délirait.
+
+--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
+de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
+pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
+premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
+avec toi....
+
+Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
+les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
+plus de violence, en se déchirant lui-même:
+
+--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....
+
+Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
+pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
+pas que nous l'avons jeté à l'eau.
+
+Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
+
+--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
+mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
+l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre
+bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
+trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
+avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
+notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.
+
+La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
+frémissant qu'elle.
+
+Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
+bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
+voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
+coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
+achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
+tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
+n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
+avait déjà pour mari un noyé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
+Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
+avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
+voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que
+de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
+brutalité.
+
+En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
+insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
+Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair,
+déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
+la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
+se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
+pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la
+possédait.
+
+L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
+premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
+noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
+mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
+irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit
+la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
+cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
+Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
+noyé, et la tira à lui avec violence.
+
+La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
+dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et
+la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
+être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
+soulagement.
+
+Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
+l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
+touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
+poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
+entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
+lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant
+leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.
+
+Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
+la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
+colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
+blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
+comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
+caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa
+violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
+appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
+baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa
+bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
+instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
+d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
+plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
+disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
+propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
+éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
+qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se
+débattant dans l'horreur de leurs caresses.
+
+Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
+Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
+de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
+pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
+donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient
+ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
+hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
+et imprimait au lit de violentes secousses.
+
+Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
+nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
+reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
+lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
+membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
+dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
+fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
+exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
+s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
+leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
+ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils
+reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient
+tomber.
+
+Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent
+à sangloter.
+
+Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
+du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
+Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
+s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
+impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la
+fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
+ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen
+suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
+n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
+qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
+de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
+du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
+versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
+qu'ils allaient devenir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
+Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne
+gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un
+grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus
+présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
+semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que
+la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
+épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec
+l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune
+veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou
+ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir,
+ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
+façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En
+attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
+derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la
+boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être
+plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent
+s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
+Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
+ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient
+autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances
+désespérées que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup
+de maître en mariant la veuve du noyé.
+
+Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée
+triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de
+nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiât. Ils entrèrent
+en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes
+plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour
+eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
+n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été
+chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies.
+Laurent remplaçait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
+les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils
+devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les
+recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit
+mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
+petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s'endormir, l'un
+en face de l'autre, au bruit sec des dominos.
+
+Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois
+autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient
+Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils
+l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions
+sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une
+faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au
+passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces
+imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia; les
+invités, bien reçus, virent avec béatitude s'étendre une longue suite
+de soirées tièdes devant eux.
+
+Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque
+sorte.
+
+Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
+s'habillait en toute hâte. Il n'était à son aise, il ne reprenait son
+calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol
+de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente,
+pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des
+sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait
+l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un
+petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: « A
+ce soir », à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis
+il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait; les arbres
+des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert
+pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut,
+les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent
+se sentait renaître dans l'air frais: il respirait largement ces
+souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
+cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui
+moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait
+pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
+de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à
+Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
+Morgue, de l'autre côté de l'eau; il pensait alors au noyé en homme
+courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac
+plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il
+arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à
+attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les
+autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il eût
+alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il
+rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait
+pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du
+passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de
+la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les
+quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement,
+il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante
+l'attendait.
+
+Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas
+auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme
+de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la
+boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La
+vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses
+membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant,
+nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui
+l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la
+tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps
+de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du
+plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se
+mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se
+désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;
+elle était émue et fâchée de l'activité que déployait sa nièce; elle
+la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.
+Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à
+rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la
+prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à
+l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était
+assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme
+vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle
+goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout
+d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle
+s'enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces
+quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension
+de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour
+souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne
+s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond
+d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,
+elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait
+dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,
+parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se
+laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui
+lui ôtaient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait
+à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant
+surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle
+cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,
+traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les
+parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un
+mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne
+viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les
+lueurs terreuses qui traînaient autour d'elle, en sentant l'odeur âcre
+de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive;
+elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où
+grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle
+se disait qu'elle était en sûreté maintenant, qu'elle allait mourir,
+qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les
+yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du
+comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,
+avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un
+étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute;
+elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté,
+souriant d'un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique
+une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une
+transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au
+fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre
+heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de
+nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte
+fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa
+gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être.
+
+Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes.
+Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils
+goûtaient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient
+réunis, un malaise poignant les envahissait.
+
+C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui
+frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient
+durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à
+demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et
+causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à
+son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle
+souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets
+d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles; ses
+paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et
+silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles,
+semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne
+cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,
+ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les
+empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se
+regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais
+ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin,
+dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement
+qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même
+le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à
+manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au
+fond d'un gouffre.
+
+A ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées
+du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient
+s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie
+n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir
+l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils
+rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de
+l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à
+mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se
+grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils
+souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les
+jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle
+serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la
+salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;
+elle aurait voulu qu'il y eût toujours là des invités, du bruit,
+quelque chose qui l'étourdit et l'isolât. Devant le monde, elle
+montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,
+ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces
+d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si
+bruyantes.
+
+C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient
+rester face à face sans frissonner.
+
+Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme
+Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son
+fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à
+balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux
+autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle
+devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller
+cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs
+mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne
+mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son
+fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus
+échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante
+commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en
+deviendraient fous.
+
+Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui
+leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux
+petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de
+garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de
+zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les
+soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que
+la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur
+chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés
+qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les
+avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille
+francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une
+pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout
+attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la
+paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque
+jour.
+
+Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y
+avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux
+et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être
+engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le
+soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule,
+et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur
+visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de
+les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils
+cachaient instinctivement leurs maux.
+
+Personne n'aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le
+jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût
+pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet
+les appelait galamment «les tourtereaux ». Lorsque leurs yeux étaient
+cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à
+quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse
+pâlissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux
+plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient
+dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs.
+L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait
+en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi
+soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il
+semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs
+nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait
+toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être
+endolori. Ils auraient parlé qu'on les eût crus fous.
+
+--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud.
+Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils
+se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.
+
+Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et
+Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf
+entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel
+éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille
+couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur
+visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement
+leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie
+en un masque ignoble et douloureux.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il
+s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se
+serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce,
+si son intérêt ne l'eût pas cloué dans la boutique du passage. Il
+acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui
+l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En
+quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de
+conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au
+contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans
+rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa
+femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille
+francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière,
+conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le
+contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à
+Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces,
+il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse,
+bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour
+contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec
+le cadavre du noyé.
+
+Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa
+démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine.
+Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hâta d'ajouter qu'il allait
+louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il
+s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges
+horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous
+et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas
+capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait
+simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.
+Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point
+que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté.
+Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son
+consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à
+comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et
+serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la
+regardait d'une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le
+refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son
+complice cette pensée menaçante: « Je dis tout, si tu ne consens pas.
+» Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de
+son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens
+de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle
+avait gâté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui
+prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait
+toujours à son avis.
+
+Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il
+toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à
+faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés
+dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de
+l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du
+ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs
+par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le
+reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette
+façon, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu.
+Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était
+allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer
+des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se
+promettait bien de ne signer aucun papier.
+
+Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un
+petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas
+quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses
+journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux
+a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme,
+disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui
+en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui,
+Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore
+davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la
+peinture.
+
+Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une
+sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le
+plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large
+fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le
+plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient
+pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant
+en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans
+une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y
+apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur
+pour qu'elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de
+cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du
+lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un
+brocanteur.
+
+Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux.
+Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le
+divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore
+devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis
+il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage
+pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait
+jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait
+pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il
+refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il
+n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée
+du Louvre.
+
+Il craignait que Thérèse n'introduisît avec elle le spectre de
+Camille.
+
+L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,
+il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des
+modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier
+de la nature. Il entreprit une tête d'homme.
+
+D'ailleurs, il ne se cloîtra plus autant; il travailla pendant deux ou
+trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et
+là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces
+longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami
+de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier
+Salon.
+
+--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je
+ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.
+
+--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé.
+
+--Marié, toi! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle.... Et que
+fais-tu maintenant?
+
+--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin.
+
+Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets
+d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné
+qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne
+retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu'il
+avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures
+distinguées; le visage s'était aminci et avait des pâleurs de bon
+goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.
+
+--Mais tu deviens joli garçon, ne put s'empêcher de s'écrier
+l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A
+quelle école es-tu donc?
+
+L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait
+s'éloigner d'une façon brusque.
+
+--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son
+ami, qui ne le quittait pas.
+
+--Volontiers, répondit celui-ci.
+
+Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,
+était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il
+ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,
+qui allaient sûrement lui donner des nausées; il avait la seule envie
+de contenter sa curiosité.
+
+Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles
+accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq
+études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une
+véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau
+s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.
+L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à
+cacher sa surprise:
+
+--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent.
+
+--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour
+un grand tableau que je prépare.
+
+--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là?
+
+--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?
+
+Le peintre n'osa répondre: « Parce que ces toiles sont d'un artiste,
+et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps en
+silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais
+elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles
+annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la
+peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si
+pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il
+se tourna vers l'auteur:
+
+--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de
+peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? Ça ne
+s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui
+semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il
+ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme,
+en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et
+délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans
+l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de
+pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu
+artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand
+détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant,
+il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par
+l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri,
+frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et
+poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il
+menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la
+maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était
+secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange;
+depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau
+éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa
+pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de
+poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction
+subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un
+coup personnelles et vivantes.
+
+Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet
+artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda
+encore les toiles et dit à Laurent:
+
+--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont
+un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes
+elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne
+l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau
+avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des
+physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela
+ferait rire.
+
+Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant:
+
+--Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je
+vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!
+
+Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque
+son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude
+avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher
+sa pâleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il
+revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les
+contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui
+mouillait le dos.
+
+--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils
+ressemblent à Camille....
+
+Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux
+des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une
+longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le
+menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille
+blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa
+victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du
+noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant
+le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant
+toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre
+ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient
+souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même
+sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche,
+qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se
+rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un
+signe d'ignoble parenté.
+
+Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image
+du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main,
+sans qu'il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage
+atroce dont le souvenir le suivait partout.
+
+Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les
+figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que
+ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une
+étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se
+leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il
+mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des
+portraits de sa victime.
+
+Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus
+dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout
+de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur
+son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en
+quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça
+brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,
+il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque
+nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa
+volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il
+traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés.
+Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à
+conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille,
+grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.
+L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des
+têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains
+coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits
+couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il
+était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
+Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des
+profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit
+qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
+finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
+les chats ressemblaient vaguement à Camille.
+
+Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un
+coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.
+Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,
+il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait
+dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
+Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules
+de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
+épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut
+d'un ridicule atroce et l'exaspéra.
+
+Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
+ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
+paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
+pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de
+reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
+avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la
+paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
+toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.
+Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et
+Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui
+semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
+secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était
+devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se
+trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.
+
+Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui
+tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut
+roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
+pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle
+ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse
+profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
+devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les
+entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;
+au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
+pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel
+tête-à-tête.
+
+Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des
+soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
+leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
+un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
+la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;
+par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
+Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger
+devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre
+de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
+jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
+lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que Mme Raquin allait
+parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils
+ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
+et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se
+mouvoir et briller.
+
+Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la
+lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse
+devant eux. Ce visage, mou et blafard, eût été un spectacle
+insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de
+compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.
+On eût dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
+mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
+dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles
+gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se
+laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors
+toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;
+Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
+du bruit jusqu'à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les
+eût regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.
+
+Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs
+mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner
+ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les forçaient à
+secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
+son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était
+lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
+délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui
+qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle
+habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à
+comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
+jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et
+demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
+lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,
+elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce
+devinât ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de
+garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui
+lui fit grand bien.
+
+Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,
+dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
+l'apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur
+existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs
+entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait
+le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre
+leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit
+heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la
+boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger
+jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de
+nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce
+montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
+rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour
+exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
+
+Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme
+par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à
+onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les
+invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux
+Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de
+leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
+n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans
+quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il
+parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
+à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
+était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son
+état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,
+riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par
+l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces
+hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les
+petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide
+et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
+gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et
+Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
+croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,
+l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se
+voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était
+permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
+
+Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
+Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprît
+sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention
+délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
+interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
+les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle
+demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne
+demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela
+ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux: «Quand je vous
+le disais!» et qui recommençait quelques minutes plus tard. C'était
+une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un
+désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les
+objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
+par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
+par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
+Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:
+
+--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
+que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.
+
+D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits
+de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle
+communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante
+encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
+cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie
+sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
+doute d'une façon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
+n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui
+naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait
+pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,
+une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était
+comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se
+réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous
+du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans
+entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
+Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,
+mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:
+
+--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
+quelque drame cruel au fond de cette morte.
+
+Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et
+de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir
+comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.
+Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
+qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans
+révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les
+douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement
+les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue
+enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,
+à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester
+bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
+
+Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus
+pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une
+main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,
+ainsi, d'une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient
+défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de
+sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que
+ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
+du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
+passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était
+plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce
+visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
+s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle
+mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
+âme dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
+la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
+amour par des regards pleins d'une tendre effusion.
+
+Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
+croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa
+part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
+l'écrasa.
+
+Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
+lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre
+contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle
+les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
+Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
+laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par
+tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
+laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique
+comprit.
+
+Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une
+telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
+elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut
+d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
+sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus
+écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus
+noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
+
+Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre
+vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en
+elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
+lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les
+assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais après avoir tout
+entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
+gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et
+Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de
+s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: « Nous
+avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui
+étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement
+dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
+surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa
+gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement
+elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide
+contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
+impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
+à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,
+bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit
+sourd des pelletées de sable.
+
+Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
+sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était
+désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses
+dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.
+Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures
+dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
+bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
+mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui
+montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un
+spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si
+elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de
+soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
+amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
+elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,
+ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des
+passions. Dieu était mauvais; il aurait dû lui dire la vérité plus
+tôt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
+Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant
+l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la
+luxure.
+
+Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,
+et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l'adultère?
+Il y avait pour Mme Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu'elle ne
+pouvait la raisonner ni la saisir d'une façon nette et détaillée. Elle
+n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
+semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
+disait: « Je vais aller me briser au fond. »
+
+Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut
+invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
+conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir
+de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.
+Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse
+qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et
+tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un
+bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle
+descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à
+un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
+pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait
+son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se
+répétait: « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne
+trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
+
+Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
+égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous
+l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute
+la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en
+elle; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être,
+impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
+fils.
+
+Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,
+lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de
+Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au
+silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de
+ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.
+Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une
+ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
+par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un
+spectacle poignant.
+
+Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.
+
+--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.
+
+Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
+baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra
+qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
+effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre
+sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait
+cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
+ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un
+paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par
+l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,
+entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de
+Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.
+
+--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
+pas....
+
+Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa
+dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût.
+Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde
+des bras de Laurent.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à
+faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni
+l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par
+humanité si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le
+silence.
+
+Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,
+Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la
+paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait
+tout, elle pourrait donner l'éveil.
+
+--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
+doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?
+
+--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre
+soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
+
+--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.
+Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
+l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de
+charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette
+soirée....
+
+Thérèse frissonna.
+
+--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
+de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
+dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
+dort.
+
+--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait
+carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce
+serait une excellente façon pour nous perdre.
+
+Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l'anxiété le faisait
+balbutier.
+
+--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces
+gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
+aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
+chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,
+nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
+verras, tout ira bien.
+
+Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place
+ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la
+belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
+l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé
+très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.
+
+Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
+précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne
+manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur
+sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses
+excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus
+s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
+avec délices.
+
+Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
+fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour
+dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
+pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait
+disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans
+sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en
+présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu'elle
+allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien
+morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté
+étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,
+à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,
+inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de
+la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la
+toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
+l'attention.
+
+Quand les joueurs aperçurent au milieu d'eux cette main de morte,
+blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras
+en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.
+Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.
+
+--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite
+les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.
+
+Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
+labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
+sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
+parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
+
+--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous
+nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
+Hein! n'est-ce pas, chère dame?
+
+Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un
+doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer
+péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué
+quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:
+
+--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.
+
+L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le
+mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet
+l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,
+et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
+
+--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
+amie.
+
+Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.
+Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé
+un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu'en
+s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
+pouvant lire, forçant l'impotente à toujours reprendre les premières
+lettres.
+
+--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
+vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: « _Thérèse et_... »
+Achevez, chère dame.
+
+Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
+tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts
+traçaient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
+s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter
+sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était
+perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment,
+en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.
+
+Mme Raquin écrivait toujours, d'une façon de plus en plus hésitante.
+
+--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un
+instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: «
+_Thérèse et Laurent_... »
+
+La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
+sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut
+achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les
+galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter
+lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
+Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute
+voix:
+
+--« _Thérèse et Laurent ont_... »
+
+Et Olivier demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?
+
+Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
+d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
+avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
+fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
+retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
+inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment.
+Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et
+Laurent goûtaient une joie si âcre, qu'ils se sentaient défaillir sous
+le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
+
+Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sa parole. Il pensa que le
+moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la
+phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette
+phrase:
+
+--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux
+de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de
+ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: « Thérèse et Laurent ont
+bien soin de moi. »
+
+Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de
+son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se
+montraient si bons pour la pauvre dame.
+
+--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a
+voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses
+enfants. Cela honore toute la famille.
+
+Et il ajouta en reprenant ses dominos:
+
+--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le
+double-six, je crois.
+
+Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
+
+La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa
+main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,
+maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne
+voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen
+de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime.
+Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller
+rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se
+sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du
+tombeau.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses
+de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta
+lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère
+pleins de menaces sourdes.
+
+La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes,
+avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements
+du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé
+une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la
+souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se
+révoltaient et s'emportaient.
+
+Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien
+qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une
+existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face.
+Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les
+étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se
+pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs,
+il leur prenait des envies de s'entre-dévorer.
+
+Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur
+crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là
+venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le
+mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre
+de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les
+exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à
+eux-mêmes, ils s'exécraient.
+
+Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le
+châtiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix
+intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire
+de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les
+secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils
+devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avaient poussés à
+l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans
+l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se
+souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de
+luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils
+avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point
+pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur
+corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec
+terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégoût. Ils
+n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement
+sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés
+ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet
+embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se
+roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais
+ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur
+coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure
+croître leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à
+l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils
+s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir
+moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en
+s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.
+
+Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers
+cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs
+roidis. Ils s'épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs
+blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre
+volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu
+d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus
+supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer.
+Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère
+impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une façon
+étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup
+grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au
+lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une
+simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises
+de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le
+noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher
+la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient
+jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des
+coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire,
+Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils
+s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur
+désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise,
+au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe
+éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de
+la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et
+ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors
+seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs
+querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner
+le sommeil en hébétant leurs nerfs.
+
+Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil,
+les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette.
+Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses
+yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son
+martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les
+faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle
+descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle
+avait appelés ses chers enfants.
+
+Les querelles des époux la mirent au courant des moindres
+circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les
+épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus
+avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait
+toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.
+Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours
+l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle
+était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le
+premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait
+davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux
+laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient
+le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait
+le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit
+devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses
+oreilles avec plus de cruauté et d'éclat.
+
+Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard
+sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait
+sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.
+
+--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien
+qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux
+qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me
+gêner.
+
+Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille.
+Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur
+venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils
+se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils
+redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux
+ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils
+imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils
+avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs
+hallucinations.
+
+Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes
+accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un
+d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc
+effrayant.
+
+Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter,
+trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède
+lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fraîche.
+
+--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
+
+--C'est bien, je ne boirai pas, reprît Laurent.
+
+--Cette eau est excellente.
+
+--Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l'eau de
+rivière.
+
+Thérèse répéta:
+
+--De l'eau de rivière....
+
+Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir
+lieu dans son esprit.
+
+--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et
+qui pâlissait.
+
+--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le
+sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué.
+
+--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je
+l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.
+
+--Moi! moi!
+
+--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire
+avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que
+tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me
+soulage.
+
+--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.
+
+--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et
+l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.
+
+Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en
+feu, lui cria dans la face:
+
+--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:
+« Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée
+dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.
+
+--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai
+fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.
+
+Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée
+d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé,
+de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur
+Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui
+faire confesser qu'elle était la plus coupable.
+
+Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les
+regards fixes de Mme Raquin.
+
+--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée,
+elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma
+chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses
+pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il
+sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir
+ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi?
+est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme,
+ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.
+
+--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination
+désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.
+
+--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat
+terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir....
+Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi
+comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait
+connaître tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé
+tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais
+le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre
+lui et de le briser.
+
+--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as
+pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,
+qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais
+fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus
+folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais
+trop de choses à te reprocher.
+
+--Qu'aurais-tu donc à me reprocher?
+
+--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes
+abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout
+cela.... Mais, par grâce, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde
+ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage.
+
+Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
+
+--Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
+
+Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à
+côté delà jeune femme.
+
+--Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, il
+y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
+nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
+moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
+innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à
+m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre.
+Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur
+impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et
+l'autre.
+
+Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit:
+
+--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que
+tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
+tourmente.
+
+--Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c'est toi
+qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.
+
+--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas
+crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
+cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente!
+
+Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir
+évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
+ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper
+eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels
+efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime,
+à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
+sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne
+parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
+parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
+des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des
+démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules,
+la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir,
+sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
+le rôle d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se
+faisaient n'eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir
+avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
+qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient
+toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge,
+aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par
+l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
+disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le
+tapage les étourdissait un moment.
+
+Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
+paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
+dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de
+Thérèse.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne
+sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé
+tout haut devant Laurent.
+
+Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
+brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu
+des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
+attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale.
+Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre
+le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois
+sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les
+guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un
+coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
+femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de
+se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta
+dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver
+quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
+chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas
+cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut
+ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le
+meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
+dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
+des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse
+s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
+au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lâcheté.
+D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à
+s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur
+sans résistance.
+
+Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui
+devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
+prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
+ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin
+de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
+l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène
+de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.
+
+--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce.
+Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne
+me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
+me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous
+pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos
+pieds, écrasée par la honte et la douleur.
+
+Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du
+désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
+prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt
+plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
+obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et
+de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait
+qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son
+monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses
+propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle
+descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en
+sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
+remords la prenait elle se hâtait de remonter et de s'agenouiller
+encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommençait dix fois par
+jour.
+
+Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir
+devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était
+que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme
+Raquin, on n'en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la
+comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait
+l'égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
+horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à
+chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
+de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
+pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
+aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de
+pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre;
+certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus
+écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa
+cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de
+crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
+inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient
+dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
+crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
+supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de
+défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait
+devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.
+
+Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour,
+pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
+yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se traîna sur
+les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: « Vous me
+pardonnez! vous me pardonnez! » puis elle baisa le front et les joues
+de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair
+froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent
+dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les
+remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à
+embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager.
+
+--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que
+mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié....
+Je suis sauvée....
+
+Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux,
+lui baisait les mains, lui souriait d'une façon heureuse, la soignait
+avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps,
+elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait
+obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
+qu'elle éprouvait d'avoir sa grâce.
+
+C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
+baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de
+répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
+la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était
+obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi
+et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers
+que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
+elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C'est ainsi qu'elle était
+devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils
+habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se
+servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
+entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
+entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et
+déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui
+l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
+prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque
+ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
+des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
+sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se
+répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de
+caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
+acceptât des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
+Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en
+face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
+la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste.
+
+Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme
+Raquin, il la relevait avec brutalité:
+
+--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
+me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.
+
+Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage
+depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par
+les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
+redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un
+reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
+le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait
+préféré qu'elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté
+contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle
+reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
+crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive,
+et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités
+ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient,
+chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
+
+--Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables,
+il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité....
+Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
+ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
+horrible.
+
+--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
+sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
+distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes
+larmes.
+
+--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu
+as pris Camille en traître.
+
+--Veux-tu dire que je suis seul coupable?
+
+--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
+J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
+l'horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j'y
+réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie
+désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la
+vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de
+regret.
+
+Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
+autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui
+prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
+
+--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
+sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
+
+Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées
+le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait
+bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause
+commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se
+soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle
+avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de
+ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,
+à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
+moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
+les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,
+il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
+folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre
+par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire
+d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
+Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son
+irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de
+Camille, par étaler les vertus de sa victime.
+
+--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
+cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
+une mauvaise pensée.
+
+--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
+était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la
+moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
+sans laisser échapper une sottise.
+
+--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
+as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
+Camille m'aimait et je l'aimais.
+
+--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans
+doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
+me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant
+que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair
+comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te
+fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
+
+--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il
+avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait
+noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon
+Dieu! mon Dieu?
+
+Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards
+aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille
+bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se
+promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour
+étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de
+sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se
+laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il
+croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
+Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de
+violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais
+d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du
+premier.
+
+--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais
+qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
+
+Laurent haussait d'abord les épaules.
+
+--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être
+pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
+l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
+assassin....
+
+--Te tairas-tu! hurlait Laurent.
+
+--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!
+tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un
+homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime,
+maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait
+toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
+pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
+
+--Te tairas-tu, misérable?
+
+--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au
+prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
+si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
+baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.
+
+Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse
+étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par
+terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
+
+--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
+levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!
+
+Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la
+battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,
+il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle
+goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle
+s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage.
+C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle
+dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme
+Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi
+sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
+
+L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse
+avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
+haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement
+avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
+regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
+prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
+telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,
+toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.
+Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette
+torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.
+Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille
+riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le
+souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,
+qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
+sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se
+servit des meubles, des objets qui traînaient. Lauréat ne pouvait
+toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse
+lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse
+heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver
+une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force
+d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était
+servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
+cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
+taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.
+Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle
+endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage
+était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
+lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de
+chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses
+angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque
+Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
+décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui
+causaient d'horribles dégoûts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez
+pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne
+laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
+rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.
+
+Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières
+forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui
+introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait
+au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
+tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour
+lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fâcha même,
+retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la
+paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin
+tenait bon. C'était une lutte odieuse.
+
+Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de
+la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.
+Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il
+souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait
+mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
+
+--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon
+débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera
+plus là.
+
+Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme
+Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent
+ne se réalisât, qu'après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes
+et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir, qu'elle
+n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au dénoûment
+de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
+la nuit, pour dire à Camille; « Tu es vengé. » La pensée du suicide
+lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance
+qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du
+silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par
+l'incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien
+dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
+cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine
+satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les
+aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.
+
+D'ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin.
+Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus
+insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.
+Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l'un devant l'autre, à
+toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
+leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu
+d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et
+souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
+et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
+l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
+tombant à la fois.
+
+La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils
+avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d'aller goûter quelque
+repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse
+semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne
+pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point
+rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
+impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une
+sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la
+fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,
+après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant
+reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
+obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que
+faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils
+fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils
+s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
+restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement
+dans l'horreur de leur existence.
+
+Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,
+Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et
+troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
+creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne
+pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et
+injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
+un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui
+traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir
+au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier
+Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que
+la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.
+
+Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
+sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de
+venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.
+Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide
+de Mme Raquin.
+
+Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta
+moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
+avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt
+les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des
+banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se
+surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait
+ensuite sourire amèrement.
+
+Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.
+Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle
+laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la
+poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des
+araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais
+balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange
+façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,
+battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la
+sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait
+descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni
+d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
+qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir,
+en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
+ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n'étaient pas faites
+pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées
+aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les
+rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris
+Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes,
+pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages,
+s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se
+présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de
+fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital
+des quarante et quelques mille francs.
+
+Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne
+savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
+non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
+boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
+éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite
+femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un
+sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq
+heures auparavant.
+
+Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle
+acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un
+enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquât
+pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui
+semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
+amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant
+qui la glaçait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
+rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué,
+comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se
+laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une
+fausse couche.
+
+De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui
+semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
+mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures
+fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait
+dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et
+par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours
+se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances.
+Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient,
+sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et
+l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent
+prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il
+s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son
+être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où
+aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et
+forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier,
+par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne
+voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
+Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie.
+D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de
+nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à
+ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par
+jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
+plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur
+incroyable.
+
+L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
+ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
+Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il
+pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il
+se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le
+long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris
+de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il fût dans son
+atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain,
+il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait
+l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
+pouvait durer pendant des années.
+
+Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire
+ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien,
+d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
+Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
+la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il
+était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicite. Mais ses
+raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer
+au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en
+lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs
+et en approfondir l'âpreté incurable. La paresse, cette existence de
+brute qu'il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il
+souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées.
+Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité
+sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus sûrement.
+
+A la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu'il battait
+Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
+
+Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait
+de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
+il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
+venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu'il croyait
+ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne
+pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène
+qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous
+l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la
+plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
+vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre
+trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
+dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau
+de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
+à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée
+en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses
+propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
+et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à
+l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
+faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
+dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à
+Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de
+le martyriser à l'aide de cette morsure.
+
+Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
+cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le
+miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
+sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
+il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais
+le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait
+une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa
+lâcheté rassurée lui permît d'achever de se faire la barbe.
+
+Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
+des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller
+avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
+de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le
+soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré
+François qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de
+l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la
+vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
+ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts
+sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
+voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
+véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à
+table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
+silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les
+regards de François qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
+pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat:
+« Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il
+pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
+effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait
+d'une vague terreur, comme s'il eût entendu le cri de douleur d'une
+personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout
+que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
+d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses
+yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une
+vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se
+disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
+dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
+
+Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
+comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
+grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la
+peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses
+joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tâchant de se
+retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
+lui fît faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
+son bras contre la muraille noire d'en face. François s'y aplatit, s'y
+cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
+la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l'échine
+brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin
+pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse
+eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres,
+dans l'ombre, sous les fenêtres.
+
+Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains
+changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.
+
+Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin
+des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
+devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence
+égoïste. On eût dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le
+remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un
+autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à
+calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain,
+comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa
+consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas
+la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée,
+elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
+jusqu'à quatre et cinq fois par semaine.
+
+Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le
+remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait
+maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
+parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle
+l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
+querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il
+aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir
+ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
+l'étouffât et que, pour se soulager, elle n'allât tout conter à un
+prêtre ou à un juge d'instruction.
+
+Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante
+signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
+dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
+suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau.
+Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des
+révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la
+bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un
+marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face
+du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient
+sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la
+jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
+rentrerait sans doute que le soir.
+
+Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
+allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
+qu'elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée
+de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la
+maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du
+passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois,
+il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à
+longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon
+provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
+jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses
+jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue
+Mazarine. Laurent la suivit.
+
+Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu
+renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée
+de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de
+l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié; il savait qu'il y avait
+quelque part près de là un commissariat de police; il se dit qu'il ne
+pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il
+se promit de s'élancer sur elle, si elle franchissait la porte du
+commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire.
+Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il
+trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le
+creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'être arrêté
+sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable
+agonie; tandis que sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir,
+traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle,
+pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu'il ne pourrait
+se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait
+faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui
+donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la
+jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait où
+elle allait comme on va au supplice.
+
+Brusquement, en débouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thérèse
+se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue
+Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et
+d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna
+familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit
+servir une absinthe.
+
+Elle semblait à l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui
+l'attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se
+pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent à la tutoyer de
+leur voix enrouée. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes,
+les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants,
+qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras
+arrivaient jusqu'à Laurent, demeuré immobile de l'autre côté de la
+place, sous une porte cochère.
+
+Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du
+jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit
+jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une
+maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés,
+regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une
+fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du
+jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La
+fenêtre se ferma avec un bruit sec.
+
+Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement,
+rassuré, heureux.
+
+--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux.
+Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal.... Elle est
+diablement plus fine que moi.
+
+Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se
+jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur.
+Il n'y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu'il ne se
+sentait plus le moindre appétit de débauche. L'infidélité de sa femme
+le laissait parfaitement froid; il n'éprouvait aucune révolte de sang
+et de nerfs à la pensée qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre
+homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait
+qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que
+cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à
+ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il
+l'aurait vendue et livrée cent fais pour acheter une heure de calme.
+
+Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui
+venait de le faire passer de l'épouvante à la paix. Il remerciait
+presque sa femme d'être allée chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle
+se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un
+dénouement tout imprévu qui le surprenait d'une façon agréable. Ce
+qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de
+trembler, et qu'il devait à son tour goûter du vice pour voir si le
+vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées.
+
+Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu'il demanderait
+quelques milliers de francs à sa femme et qu'il emploierait les grands
+moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme,
+il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il
+attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand
+elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage
+du matin. Elle était un peu grise: il s'échappait de ses vêtements mal
+rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans
+les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle
+chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée.
+
+Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent
+posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille
+francs.
+
+--Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous
+mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout
+droit à la misère.
+
+--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est égal, je veux
+de l'argent.
+
+--Non, mille fois non!... Tu as quitté ta place, le commerce de
+mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma
+dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te
+nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu
+n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile!
+
+--Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille
+francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même.
+
+Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler.
+
+--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé.... Il
+y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour
+manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge.
+Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrangé de façon à vivre à mes
+dépens, les bras croisés.... Non tu n'auras rien, pas un sou....
+Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un....
+
+Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il
+se contenta de répondre:
+
+--Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant.
+
+Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de
+Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d'un ton aigre:
+
+--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.
+
+Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux
+fixés sur sa femme; puis, d'une voix tremblante:
+
+--Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas; cela ne vaudrait
+rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait
+prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive
+malheur.... Je t'ai demandé cinq mille francs, parce que j'en ai
+besoin; je puis même te dire que je compte les employer à assurer
+notre tranquillité.
+
+Il eut un étrange sourire et continua:
+
+--Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot.
+
+--C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu
+n'auras pas un sou.
+
+Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue; elle se
+fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent
+ne s'approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement
+qu'il était las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre
+au commissaire de police du quartier.
+
+--Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable.
+Je préfère en finir.... Nous serons jugés et condamnés tous deux.
+Voilà tout.
+
+--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse
+que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu
+n'y vas pas. Ah! bien, je suis prête à te suivre sur l'échafaud, je
+n'ai pas ta lâcheté.... Allons, viens avec moi chez le commissaire.
+
+Elle s'était levée, elle se dirigeait déjà vers l'escalier.
+
+--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent
+descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il
+leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes
+qu'ils avaient mises à franchir l'escalier de bois leur avaient suffi
+pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d'un aveu. Ils
+virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la
+guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur
+être, ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter
+aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien
+révéler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant
+deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à
+parler et à céder.
+
+--Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent.
+Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l'autre. Autant
+vaut-il que je te le donne tout de suite.
+
+Elle n'essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s'assit au
+comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait
+toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce
+soir-là.
+
+Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, fréquenta
+les filles, se traîna au milieu d'une vie bruyante et affolée. Il
+découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions
+fortes, tâchait d'échapper au réel. Mais il ne réussit qu'à
+s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le
+grand silence terrible qui était en lui; lorsqu'une maîtresse
+l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de
+l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'était plus fait pour la
+luxure et la gloutonnerie; son être refroidi, comme rigide à
+l'intérieur, s'énervait sous les baisers et dans les repas. Écoeurer a
+l'avance, il ne parvenait point à se monter l'imagination, à exciter
+ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la
+débauche, et c'était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait
+Mme Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses
+de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa
+souffrance pour s'y habituer et la vaincre.
+
+De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle
+vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait
+un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et
+s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restèrent,
+une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts
+profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la
+comédie du remords. Elle s'était en vain traînée dans tous les hôtels
+garnis du quartier latin, elle avait en vain mené une vie sale et
+tapageuse. Ses nerfs étaient brisés, la débauche, les plaisirs
+physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui
+procurer l'oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais
+brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle
+restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprès de
+ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant
+qu'ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d'une paresse désespérée
+qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et
+les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse.
+
+Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés,
+ayant épuisé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils
+comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche
+n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter à leurs angoisses.
+Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage,
+ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient
+tenté le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui
+les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne
+impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés
+ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute révolte
+serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine
+devint de la rage furieuse.
+
+Les querelles du soir recommencèrent. D'ailleurs les coups, les cris
+duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la méfiance, et la
+méfiance acheva de les rendre fous.
+
+Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène qui avait suivi la demande
+des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée
+fixe était qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient
+pas de là. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste,
+l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire
+de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur
+colère, ils criaient qu'ils couraient tout révéler, ils
+s'épouvantaient à en mourir; puis ils frissonnaient, ils
+s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le
+silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le
+courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se
+menaçaient de confesser le crime, c'était uniquement pour se terrifier
+et s'en ôter la pensée, car jamais ils n'auraient eu la force de
+parler et de chercher la paix dans le châtiment.
+
+A plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu'à la porte du
+commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent
+qui voulait avouer le meurtre, tantôt c'était Thérèse qui courait se
+livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se
+décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des
+insultes et des prières ardentes.
+
+Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches.
+
+Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le
+logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs
+soupçons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent
+dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient
+vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant
+souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se
+quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les
+plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse
+descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne
+causât avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant
+les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de
+lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les
+invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards
+suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à
+quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens
+compromettants.
+
+Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.
+
+Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver
+d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier
+crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparût pour que l'autre
+goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous
+deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux
+voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur
+pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de
+Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet
+comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse,
+parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et
+qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida
+qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
+
+La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils
+prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre,
+sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences
+probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent
+assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils
+obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas
+livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant
+d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un
+second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une
+contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se
+disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à
+l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à
+vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui
+restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent
+connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait
+Mme Raquin.
+
+Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses
+anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste
+célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait
+fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les
+appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé
+au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau
+sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de
+grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait
+dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui
+foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison
+qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit
+visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il
+vola le petit flacon de grès.
+
+Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire
+repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,
+et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du
+buffet.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités
+continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d'une gaieté
+toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie.
+Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus
+agréables.
+
+Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses
+douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand
+intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par
+moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son
+visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux
+récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient
+pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux
+phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain
+respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie
+ayant remplacé le jeu, il s'écria naïvement que la conversation de
+l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie
+de dominos.
+
+Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les
+jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule
+fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité
+énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se
+jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y
+entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie
+d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme.
+Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la
+Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse
+expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux
+invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait
+reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le
+ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et
+d'amour.
+
+La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se
+cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face
+des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater
+un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements,
+elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.
+Dès lors, elle s'effaça, elle laissa agir les conséquences de
+l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour.
+Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister
+au dénoûment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de
+repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui
+briseraient Thérèse et Laurent.
+
+Ce soir-là, Grivet vint se placer à côté d'elle et causa longtemps,
+faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put
+en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les
+invités se levèrent vivement.
+
+--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à
+s'en aller.
+
+--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui
+me couche à neuf heures d'habitude.
+
+Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.
+
+--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les
+honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien.
+
+Grivet, fâché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un
+geste emphatique:
+
+--Cette pièce est le Temple de la Paix.
+
+Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à
+Thérèse:
+
+--Je viendrai demain matin à neuf heures.
+
+--Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que
+l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée.
+
+Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités
+jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main.
+Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de
+soulagement; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute
+la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets
+en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent
+silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements
+convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour
+ne pas la laisser tomber.
+
+Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre
+la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit,
+d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que
+tout fût prêt.
+
+Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les
+yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d'un silence:
+
+--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait
+sortir en sursaut d'un rêve.
+
+--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme
+si elle avait eu grand froid.
+
+Elle se leva et prit la carafe.
+
+--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta
+tante.
+
+Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.
+Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y
+mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était
+accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et
+cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa
+ceinture.
+
+A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un
+danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils
+se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et
+Laurent aperçut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis
+de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques
+secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée
+devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en
+retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement
+leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et
+horreur.
+
+Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec
+des yeux fixes et aigus.
+
+Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise
+suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles
+comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et
+d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans
+parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils
+mèneraient encore, s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au
+souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés
+d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant.
+Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face
+du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à
+moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un
+éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une
+consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,
+sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de
+Camille.
+
+Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et
+manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés
+de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze
+heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les
+contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant
+de regards lourds.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉRÈSE RAQUIN ***
+
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will
+be renamed.
+
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+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
+
+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state’s laws.
+
+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation’s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit www.gutenberg.org/donate.
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org.
+
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #7461 (https://www.gutenberg.org/ebooks/7461)
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