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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-14 06:08:12 -0800 |
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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***
-
-
-
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-
- LA
- PREMIÈRE FLÉTRISSURE
-
- PAR
- Le Docteur J. AGRIPPA
-
- Au moins, je vais toucher une étrange matière,
- Ne vous scandalisez en aucune manière,
- Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis,
- Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
-
- (Molière.--_Tartuffe_.)
-
-
- PARIS
- L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15
-
- 1873
-
-
-
-
-Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’_Affaire Clémenceau_:
-
- «On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme, de la dépravation des
- temps modernes: entrez dans le premier collége venu, remuez cette
- apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez
- cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée
- depuis longtemps: et quand on n’a pas été un enfant, on ne devient pas
- un homme.»
-
-Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai tenté de la faire pour
-l’édification des pères de famille.
-
-Quelques-uns crieront: Au scandale!--Je réponds à ceux-là qu’il faut
-étaler sincèrement la plaie pour la pouvoir inspecter et guérir.
-
-D’autres diront: Enfantillages!--Je ne partage point cet optimisme.
-
-Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit exact, ni rapporté un fait dont
-je ne puisse fournir des preuves, produire des témoins.
-
-J’ai laissé de côté les procédés d’instruction stériles, l’enseignement
-mécanique, pour m’attacher exclusivement à la question des mœurs. On
-veut réformer les études: cela est fort bien. Mais je voudrais qu’on
-réformât l’éducation.
-
-Le vice germe spontanément sur cet engrais malsain du collége: en tant
-que régime d’emprisonnement et d’agglomération, l’internat est mortel
-aux inclinations honnêtes, et,--pardon du mot,--à la vertu. Toutes les
-améliorations qu’on pourra inventer sont inutiles.
-
-Je plaide la suppression radicale de l’internat, la fermeture de mauvais
-lieux, où sous prétexte de latin et de grec, la chair et l’esprit de nos
-enfants sont gâtés et s’atrophient sans retour.
-
-Que l’affection que j’analyse soit uniquement due à l’internat, je ne le
-prétends point, mais je montre que l’internat la développe au point de
-la rendre quelquefois incurable. Loin de moi la pensée d’attaquer ni
-l’Université ni aucun corps enseignant: je fais le procès d’un système.
-
-Que vos enfants soient _instruits_ au dehors, soit. Mais c’est vous
-seul, père de famille, qui devez _élever_ vos enfants, parce qu’il
-n’existe pas un individu sur la terre qui vous puisse remplacer dans ce
-quotidien labeur.
-
-Ne le voulez-vous point? Eh bien! sachez au moins ce que fera d’eux le
-collége, et voyez si, pour reconquérir nos provinces et notre honneur
-perdus, nous pouvons compter sur la France de demain.
-
-J. A.
-
- * * * * *
-
-Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot _collége_ fréquemment
-employé au cours de ces pages, je désigne tout établissement qui
-recueille un certain nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend
-les élever en lieu et place de leurs parents.
-
-
-
-
-LA
-
-PREMIÈRE FLÉTRISSURE
-
-
-Monsieur est au café ou au Cercle; madame est en visites. Le petit Henri
-est au collége, la petite Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame
-disent _mon fils, ma fille_; parents vient de _parere_: n’ont-ils pas
-engendré?
-
-Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de mauvaise santé.
-Ensuite, il a passé cinq ans à la maison. Mais il salissait tout, il
-cassait tout; la bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait chez sa
-grand’mère l’été. Enfin, comme madame ne pouvait garder un pareil petit
-diable, elle l’a mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en a
-pour douze années, au bout desquelles il prendra la clef des champs et
-ira courir les filles.
-
-Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande quelquefois son bras
-pour sortir; mais le garçon se dérobe à cet honneur; n’a-t-il point ses
-amis, ses affaires?
-
-C’est là le foyer, le _home_ français.
-
-Qu’il y eût des génératrices comme il y a des nourrices, croyez-vous que
-madame se fût donné la peine d’accoucher?
-
-Voilà cependant le seul lien qui constitue la famille aujourd’hui. Ce
-jeune homme, cette jeune fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et
-elle se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, la bonne, la
-grand’mère, les professeurs, les pions, les camarades s’étant effacés,
-elle se retrouve seule en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis
-de ses entrailles elle a remis à des étrangers!
-
-En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux qu’on l’esquive
-absolument; et Malthus connaissait son siècle, qui prescrivait le
-_restreint moral_.
-
-Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous conter ce que vous
-semblez ignorer parfaitement: l’éducation qu’a reçue votre fils au
-collége. Pendant le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde
-nationale? Vous avez, comme tout le monde, déploré notre décadence; vous
-vous êtes écrié: Français dégénérés! La virilité physique et morale, ce
-que les Romains appelaient _virtus_, la force d’initiative
-n’apparaissait nulle part;--et le soir, au coin du feu, en fumant votre
-cigare, vous cherchiez, comme tant d’autres, la «cause de nos
-désastres».--Rassurez-vous: je ne prétends pas vous la révéler; mais je
-veux dire comment vous avez contribué pour votre part à ces désastres,
-en rejetant sur d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à vos
-enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence et la santé. Je
-déclare que le patriotisme ne peut point exister dans une nation qui ne
-connaît pas la famille.
-
-Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, la condition et
-l’apprentissage des autres. C’est chez vous, non chez des étrangers, que
-votre fils devait trouver les bons exemples, apprendre à obéir et à
-aimer.
-
- * * * * *
-
-Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de leurs enfants, d’un
-préjugé que l’égoïsme souvent inspire. Il ne faut point, disent-ils, que
-mon fils vive sous les jupons de sa mère; ici, il s’amollirait.
-Mettons-le au collége; son caractère se formera; il apprendra à vivre.
-
-Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne trop tard?
-
-Oui, c’est vrai: il apprendra à vivre, mais _comment_?
-
-Je vais vous le dire.
-
- * * * * *
-
-Henri a été présenté au proviseur: sa mère a déclaré qu’il était très
-intelligent, et le proviseur a souri avec indulgence.
-
---«Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos petits camarades.» Car on
-était en récréation.
-
-Un nouveau! Les petits camarades passent et repassent, montrent du doigt
-l’arrivant; ils rient de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de
-recevoir de sa mère une montre en or avec la chaîne, les écoliers lui
-témoignent encore quelque respect. La vue de l’or produit cet effet sur
-ces petits bourgeois du dix-neuvième siècle; j’en parle d’expérience.
-
-Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche:
-
---«Comment t’appelles-tu?
-
---«Henri.
-
---«Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête!--Ton nom de famille?»
-
-Et comme les enfants se groupent autour de lui, Henri, sur qui tous ces
-regards malins se fixent, rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit
-par fondre en larmes.
-
-Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus terrible que ce
-premier moment où l’homme se trouve seul, en présence de l’humanité. Il
-est envolé du nid maternel; une effroyable impression d’isolement
-l’envahit; il appelle: Maman! maman! sa première providence.
-
-A ses larmes répond le rire méchant du prochain. Ses joujoux, ses
-livres, ses images, tout son petit monde va être exploré, fouillé,
-bafoué. Où trouver un protecteur? qui aimer? à qui obéir?
-
-La cloche sonne: on se rend à l’étude. Le voici sous les yeux du maître,
-entre deux bambins qui essuient leurs plumes sur son habit, et lui
-donnent des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche de
-s’absorber dans son devoir.
-
- * * * * *
-
-Le _devoir_ de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, est de jouer.
-L’hygiène, autant que la raison, l’exige. Ces petits membres frêles ont
-besoin de mouvement, mais d’un mouvement continuel: c’est la condition
-de l’appétit, du sommeil; c’est à ce prix que le cerveau se développera,
-et deviendra apte à recueillir et garder les impressions extérieures.
-
---«Il ne se tient pas en place! Il est distrait!»
-
-Mais cela est naturel, nécessaire! L’attention est une faculté qui ne
-vient qu’avec l’âge. Vous ne demandez point à ce bébé de soulever des
-poids de vingt kilos; pourquoi voulez-vous que son intelligence soit
-formée avant son corps?
-
-L’éducation d’abord doit être toute physique. Que l’alphabet soit
-déguisé en un jeu: j’y consens. Mais vous lésez la santé de l’enfant, en
-le tenant huit et dix heures par jour sur les grammaires. L’instruction
-ne s’ingurgite pas ainsi violemment: c’est seulement quand l’esprit est
-mûr pour la recevoir qu’il la faut présenter par petites cuillerées
-emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable: vous chatouillerez
-la curiosité du bambin.
-
-Pourquoi le jeune homme qui sort du collége brûle-t-il ses livres
-classiques, sinon parce qu’on lui a donné dès sa première enfance le
-dégoût, l’horreur de la science?
-
- * * * * *
-
-Une étude aux murs nus. Les petits camarades saisissent le moment où le
-pion dort pour parler tout bas et se faire des signes. Les flèches de
-papier assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, n’ose lever les
-yeux. Par moments éclate, comme un coup de tonnerre, la voix du maître:
-
---«Monsieur X... cent vers à copier!
-
---«Vous irez en retenue... Pas d’explications!»
-
-Le ressort de cette éducation, c’est la peur: peur des condisciples;
-peur du pion. Sentiments mauvais qui engendrent rapidement la lâcheté.
-L’élève apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et par derrière.
-Ces vices sont de ceux qui se développent au contact du prochain.
-
-Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau venu. S’il manifeste le
-moindre désir de se plaindre, immédiatement traité de _cafard_, il est
-malmené sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de papier
-mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de _cafard_ a le privilége
-d’ameuter les bambins, et ils se ruent sur un innocent, comme fait la
-multitude aveugle quand on lui a conté que L... empoisonnait les
-rivières ou méditait de faire tirer sur le peuple. Rien n’égale
-l’acharnement de ces malheureux, car ils ont à se venger de leur
-asservissement et de leur misère.
-
-Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de temps. Il se
-vengera,--sur un nouveau ou sur le pion. Point de détestables tours que
-celui-ci n’endure.
-
-Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine à penser au
-dimanche précédent, et les trois autres jours à compter les heures qui
-le séparent du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété se passe:
-l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur s’endurcit. Dans deux mois,
-les caresses d’une mère ne lui seront plus nécessaires.
-
-Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans ce cœur d’enfant; et
-savez-vous ce qui va le remplir?--Le vice.
-
- * * * * *
-
-Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage, plus de
-mouvement; en même temps que le corps est opprimé, l’esprit est
-surmené;--et, à l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux, on
-lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels.
-
-Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous plaira, ce n’est plus un
-enfant. Enrégimenté, bridé, il a perdu la libre allure et l’expansion
-des premières années; il porte un joug d’abêtissement dont le poids se
-fera sentir de plus en plus lourdement avec l’âge.
-
-La maman, au parloir, s’écrie en le voyant:
-
---«Ah! le joli petit soldat! que ce liseré rouge lui sied bien!»,
-
-Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée, mademoiselle!
-
- * * * * *
-
-L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de la famille, trouve en
-échange les élèves et le maître-d’études. Est-ce à ce dernier qu’il aura
-recours contre les influences pernicieuses? Le maître-d’études
-remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle soit, les parents?
-Quelles sont les relations du maître-d’études et de l’élève? Quels
-exemples celui-ci reçoit-il de celui-là?
-
-Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord moins peur de
-l’homme que des autres enfants, du maître que des camarades. Il croit
-peut-être trouver un refuge auprès de l’un contre les autres: espérance
-promptement déçue. Le maître ne peut ni aimer les élèves, ni en être
-aimé: ses rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y entre
-point de confiance, point d’affection, car le règlement exige que le
-maître soit oppresseur, et la nature que l’élève soit rebelle.
-
-Peu de gens savent au juste ce que c’est que le maître-d’études. Plus
-misérable que l’élève, parce que l’abrutissement, datant de plus loin,
-est plus profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr de
-l’internat.
-
-Il commence par être bon, mais ses tourments de chaque jour le forment à
-la méchanceté. Jeune homme sans fortune, il a néanmoins reçu de
-l’instruction. Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever un jour
-au-dessus de sa condition; peut-être, lui reconnaissant des aptitudes
-sérieuses, ses professeurs ont excité sa famille, qui ne s’en souciait
-point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. Le collége lui a
-ouvert ses portes gratuitement, et il s’est efforcé de rétribuer le
-collége par quelques nominations au concours académique.
-
-D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, dès ce moment, il est
-aisé de prévoir sa perte. La conscription menace; il est deux moyens de
-l’éviter: la prêtrise, remède pire que le mal; l’engagement décennal
-dans l’Université, qui semble une planche de salut. Le malheureux s’y
-raccroche et se noie: d’homme il se Change en pion, désastre
-irréparable.
-
-Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant! Il ne s’est sans
-doute pas résigné sans répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne
-point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit: «L’épreuve ne sera
-pas longue; vous pourrez travailler, atteindre l’agrégation,
-professer...» qu’il a fini par le croire[1]. Il entreprend donc avec
-courage cette ingrate besogne: il a la résolution de travailler et
-s’imagine pouvoir le faire.
-
- [1] On sait que le _maître-d’études_ a été remplacé par le «_maître
- répétiteur_», lequel n’est plus un simple gardien d’enfants,
- puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, le professeur
- absent. M. de Fortoul, ministre de l’instruction publique, disait
- dans le rapport qui a précédé le décret du 17 août 1853:
-
- «Les _maîtres-d’études_, séparés des professeurs par un intervalle
- pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés à languir
- éternellement dans leurs fonctions _et à devenir pour leurs propres
- élèves un sujet de pitié et d’aversion_. . . . . . . . . . . . . . .
- Mettre les _répétiteurs_ en mesure de fortifier leur instruction,
- c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs modestes
- fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les jeunes gens dont
- _ils auront intérêt_ à gouverner les dispositions, à redresser les
- écarts, à conquérir les cœurs, puisqu’ils devront passer leur vie
- au milieu d’eux comme auxiliaires des professeurs d’abord, comme
- professeurs ensuite.»
-
- L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination n’a
- introduit aucune modification dans la condition de l’être misérable
- que depuis, comme avant 1853, on appelle partout uniformément le
- _pion_.
-
-Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. Habitués à haïr le
-pion quel qu’il puisse être, les élèves n’ont vu dans sa bonté que
-crainte ou sottise: ils l’ont récompensée par les plus méchants tours. A
-force d’injustice, ils ont soulevé la bile, aigri le caractère du
-malheureux. Aussi devient-il dur, soupçonneux; il ne croit plus aux
-excuses, s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. Ne
-l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille où il s’en faut
-que l’avantage soit de son côté. Ses ennemis lui portent plus de coups
-qu’ils n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que lui à la
-lutte. Continuellement distrait, tracassé, irrité, il ne peut lire qu’à
-peine. Au début, il tâchait de tout concilier, de dédoubler son esprit,
-de diviser son attention entre les travaux qui lui étaient
-personnellement nécessaires et la surveillance du quartier; mais il se
-consumait en des efforts stériles. Une fois son impuissance clairement
-démontrée, à sa première ardeur succèdent le découragement et une morne
-somnolence. Il ne tente plus même d’employer le temps des classes. Ce
-n’est point de trop de quatre heures sur vingt-quatre pour prendre
-haleine quand on fait ce rude métier. Qu’en dites-vous, parents, qui
-n’aviez qu’un seul enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre,
-l’arme toute puissante: l’affection?
-
-Tout doucement s’établit, par la force des choses, l’habitude de la
-paresse, et la capacité de travailler se perd. C’est du reste une
-fainéantise laborieuse que celle du pion.
-
-Après quelques années de service, il ne nourrit plus l’espérance de
-sortir de sa galère; à peine le désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à
-l’idée de rester éternellement ainsi; il s’est accoutumé à son
-abjection. Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme chose naturelle;
-il n’en sent plus le poids, parce qu’il a oublié ce que c’est que de ne
-pas le sentir. Traité comme un valet par le proviseur, harcelé même par
-des «fils de famille» contre lesquels il lui serait téméraire de se
-défendre, fût-ce le règlement à la main, il a commencé par faire pitié,
-et finit par inspirer le dégoût.
-
-A ce point, est-il un homme, une bête, une machine?
-
-C’est un être dégradé; le mépris général a fait cette œuvre: c’est le
-_pion_.
-
-Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit pas, quand il
-prend son chapeau à la fin de l’étude, qu’on a profité de son sommeil
-pour verser un encrier dedans.
-
-Tel est, Monsieur, l’_éducateur_, tel est le porte-respect par qui vous
-vous êtes fait remplacer auprès de votre fils.
-
-Voilà la première image que l’enfant ait de cette chose dont on parle
-tant en France, et dont on déplore la ruine: L’AUTORITÉ.
-
- * * * * *
-
-J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de révéler beaucoup de
-choses abominables et de vous faire assister, lecteur, à la vie de votre
-collégien, depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de cloche du
-coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, avant de lever le voile et de
-découvrir les plaies, je vous prie de considérer ceci:
-
-C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût même ce que c’était
-que le vice.
-
-Cette observation expliquera les désordres monstrueux que je vais dire,
-et dont la monstruosité échappe à l’enfant.
-
-Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache, et l’intelligence
-est viciée avant de s’être développée. On répète souvent que le niveau
-du _sens moral_ a baissé en France. J’attribue ce fait--exact--à la
-dépravation précoce de l’individu au collége.
-
- * * * * *
-
-Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant cause avec des
-élèves. Sur un banc, loin de ses regards, deux enfants sont assis. Ce
-sont des créoles: ils sont âgés d’environ treize ans et fort arriérés
-dans leurs études. Autour d’eux s’est formé un cercle d’enfants de neuf
-ou dix ans. Que contemplent si curieusement ces enfants?
-
-Je ne saurais vous le décrire; c’est la scène du Maure dans les
-_Confessions_, moins la résistance de Jean-Jacques. Le philosophe a
-donné à cette scène une physionomie hideuse. La raison de l’homme se
-révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en analyste exact, je
-dois dire que les spectateurs étaient charmés de ce qu’ils voyaient:
-leur curiosité malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une première
-leçon; et les contorsions de l’onaniaque, ses cris, son rire
-spasmodique, imprimaient dans ces jeunes cervelles un souvenir
-ineffaçable, en même temps qu’un désir vague, irréalisable encore.
-
-L’initiateur menaçait les enfants de leur «f... une pile s’ils avaient
-le malheur de cafarder». Et le soir, au dortoir, il employait à la même
-opération l’un de ces curieux,--un bambin de dix ans.
-
---«Et le pion?»
-
-Lecteur,
-
-1º Il est impossible que le pion voie tout ce qui se passe;
-
-2º Il sait tout cela, ayant été élève: il en rit souvent avec ses
-collègues. Je me souviendrai toujours du sourire ignoble de ce pion
-disant à un écolier de treize ans dont l’_ami_ était chassé pour avoir
-fait circuler une chanson obscène:
-
---«Eh bien! il s’en va donc, votre petit ami...»
-
-Je ne parle que pour mémoire des pions qui, subissant eux-mêmes cette
-atmosphère de l’internat, vont caresser la nuit les enfants que vous
-avez confiés à leurs soins.
-
-Cette abomination heureusement est très rare dans les établissements de
-l’Université; d’ailleurs, l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le
-jeu peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris, chasser un
-maître-d’études qui s’était rendu coupable de cette infamie: son nom est
-encore dans mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes.
-
- * * * * *
-
-Ici, on me fait une observation que je ne veux point esquiver; c’est
-que, dans la famille même, l’enfant peut contracter les mauvaises
-habitudes. J’entends dire: «Sous le toit paternel, il court bien des
-périls: tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et domestiques le
-gâtent. Il trouve auprès de sa mère qui l’adore une sollicitude trop
-vive, dont les effets sont parfois funestes. Autour de lui les
-distractions abondent; le bien-être amollit ses mœurs, et, la puberté
-venue, les sollicitations des sens seront irrésistibles: l’onanisme, on
-le sait, peut se passer d’être enseigné.»
-
-Eh bien! ces objections témoignent chez les parents qui les font, d’une
-intelligence fort incomplète de leurs devoirs. Comment! votre enfant se
-gâtera sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans que vous
-arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus, les progrès du mal! Mais
-c’est vous seuls que je fais responsables des vices de vos enfants; vous
-jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les guider: pourquoi les
-avoir mis au monde?
-
-Savez-vous que vos observations manquent absolument de justesse? Car,
-considérez le parallèle suivant:
-
-Dans la famille:
-
-1º L’enfant peut être surveillé,
-
-2º Il ne rencontre aucune excitation sensuelle: au contraire.
-
-Au collége:
-
-1º L’enfant ne peut pas être surveillé;
-
-2º Il est à toute heure du jour circonvenu par les sollicitations du
-vice.
-
-Quelle femme est donc votre femme et quelle fille votre fille, si, dans
-la société constante de sa mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri
-des sens et fait son apprentissage de la débauche?
-
-Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze ans, le tempérament et
-les lectures brûlantes aidant, votre fils apprenne un jour la
-masturbation. Eh bien! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la
-démarche embarrassée, dans le regard hésitant, dans les traits pâlis de
-l’adolescent, les premières traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous
-dire comment vous reconnaîtrez cela: les symptômes sont connus de tout
-le monde, et ils sont si frappants à l’origine, qu’il est impossible que
-vous ne les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant aux
-dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement dans la famille qu’ils
-peuvent être appliqués avec succès. Je vous renvoie aux livres qui
-traitent de la matière, et en particulier à celui du docteur Deslandes.
-Votre fils se guérira si vous le voulez; car, au lieu de trouver les
-encouragements du collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il aime
-et dont il ambitionne l’estime.
-
- * * * * *
-
-Cette influence moralisatrice de la famille se fait sentir, dans une
-certaine mesure, au collége même. Ainsi, l’enfant qui succombe le plus
-vite et le plus sûrement est celui que des parents (indignes de ce
-titre) font sortir deux fois l’année: aux grandes vacances et à Paques.
-Celui-là a dû organiser toute sa vie entre les quatre murs du collége:
-ses besoins d’affection, il les a reportés sur certains de ses camarades
-parmi lesquels, hélas! se trouve toujours ce que l’autorité appelle des
-_complices_. Le vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était,
-et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A peine entré dans la
-geôle, il a appris; maintenant il enseigne. Son système nerveux était
-d’abord surexcité, et il souffrait; aujourd’hui (il a quatorze ans), la
-sensation est émoussée. Il est l’élève le plus paresseux de sa classe,
-et cela naturellement: il ne peut pas travailler. La mémoire, cette
-faculté principale à l’École, la mémoire est complétement détruite.
-
-Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux:
-
-Il a pris des habitudes et des manies de vieux garçon. Toutes ses
-démarches de la journée sont réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à
-esprit de vin faite d’un encrier de buis; un cordon de soulier sert de
-mèche. Il fait, le matin, du chocolat à l’eau: une palissade de livres
-dissimule au pion la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs
-trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se prélasse un
-hanneton ou un ver à soie. Dans une autre prison, formée d’un bouchon
-évidé et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous ces menus
-travaux occupent constamment l’esprit du _potache_: il taille dans une
-règle des petits bateaux, des figurines dans un marron d’Inde; comme
-Pellisson, il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il n’est pas
-malheureux plus que l’oiseau né en cage; il n’a jamais connu une autre
-vie que celle-là, et la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne
-lui fait aucune envie.
-
-J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient volontiers avec ce
-prisonnier, car ce n’est pas un enfant: le vice et la routine l’ont
-vieilli. Ce ne sera point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il
-ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro à la loterie du
-baccalauréat, il demeurera dans l’établissement en qualité de
-maître-d’études.
-
-Internat, internement; soit: le Code emploie un autre vocable, il
-prévoit et punit la _séquestration_.
-
-De bonne foi, et laissant de côté les arguties des jurisconsultes, en
-morale, en raison, n’est-ce pas là un fait de séquestration?
-
-Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans chaque cour, on compte
-environ dix jeunes gens qui sont ainsi retirés du monde et de l’air
-libre, confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai connu un qui
-était absolument idiot. Il faisait la joie des pions et des élèves.
-C’était un mulâtre de la Martinique, et le professeur, en ouvrant la
-classe, ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie:
-
---«Otez donc vos gants, Monsieur X... (on rit). Ah! pardon, vous étiez
-dans l’ombre...»
-
- * * * * *
-
-«La nature des fréquentations d’un jeune sujet, dit le docteur
-Deslandes, peut éveiller des soupçons, _car la masturbation se donne_.»
-Voilà pourquoi, Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils au
-collége qu’en qualité d’externe. Pendant que vous êtes à vos affaires,
-il va en classe, et le reste du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez
-de lui les spectacles obscènes, les excitations des sens: à ce titre,
-vous devez à tout prix garder votre enfant chez vous.
-
-Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout: au dortoir, aux
-récréations, à l’étude. La classe seule fait exception. D’ailleurs, en
-classe, l’externe n’est point placé près des internes.
-
-L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la société pernicieuse de
-jeunes gens qui vivent au grand air; et moi, je vous félicite de ce que
-votre fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en troupeau.
-
- * * * * *
-
-Je ne puis pas entrer dans les détails de cette prostitution enfantine.
-Je ne cesserai de le répéter: ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est
-l’_innocence_ de ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la
-monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la luxure, c’est
-l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet endroit, est quelque chose de
-fatal, à quoi on peut à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément
-d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal.
-
- * * * * *
-
-Si je signale des choses énormes, je ne signale que des choses vraies,
-et si je relève des faits exceptionnels, c’est pour montrer les
-conséquences extrêmes de l’état de choses créé par l’internat.
-
-J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer, c’est-à-dire offrir
-leurs affreux services à des _grands_ pour des gâteaux, pour de
-l’argent.
-
-Voici un fait plus fréquent: le _grand_ fait les devoirs du _petit_ et
-touche sa récompense en plaisirs unisexuels.
-
-_Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus, manustupratio quasi
-quotidie deprehendi posset[2]._
-
- [2] Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer les poches. Les
- enfants ouvrent la couture, en ayant soin de conserver le liseré
- rouge.
-
-Un _grand_ donne rendez-vous à un _petit_, soit le dimanche quand on
-réunit les quartiers, soit tous les jours aux _lieux_, soit même au
-dortoir. Mais cet arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux.
-
-Un de ces malheureux allait voir _son complice_ chez ses parents, le
-dimanche. Un autre ne dissimulait pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice
-ainsi déborde au dehors.
-
-Assez, n’est-ce pas? Eh bien, je ne prononce plus qu’un mot. Ce qui se
-passe actuellement dans la plupart des colléges entre enfants de neuf à
-quatorze ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant cela
-parfaitement, vous persistez à faire de votre fils un _potache_, vous
-avez neuf chances sur dix de commettre un infanticide moral.
-
- * * * * *
-
-Ceci est l’histoire de Gaston C..., qui occupe aujourd’hui une haute
-position officielle. Je la raconte de son aveu.
-
-Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment malheureux, et
-c’est en pleurant abondamment qu’il s’endormait chaque soir. Il était
-orphelin, sa mère étant morte en le mettant au monde. Son père ne
-s’occupait point de lui. Cependant il se consumait dans la pensée de
-revoir ce père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.
-
-A l’infirmerie, quelle consolation! il rencontre les sœurs de charité.
-Le voilà qui se met à les aimer, et comme c’était le plus charmant
-enfant du monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont trouvé moyen
-de le garder un mois de trop.
-
-Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il a dû quitter cette
-délicate famille d’adoption, j’y renonce. Les sœurs de charité, ces
-déshéritées de la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le laissant
-partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de leur vie manquée, de leur
-destinée sociale désertée. Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle
-l’avait mis au monde; et lui, il avait retrouvé ce qu’il faut à l’enfant
-le plus longtemps possible, entendez-vous, lecteur, LA MÈRE.
-
-En descendant de l’infirmerie, Gaston C... retrouve ses camarades. Il
-mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui
-avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, il
-s’échappait, affrontait les retenues pour rentrer dans l’étude; là, il
-ouvrait un petit _manuel_ qui venait de la sœur Colombe, et il lisait
-avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection du bon Dieu.
-
-Un jour, comme la porte de son étude était fermée, après quelques
-démarches inutiles, il prit le parti d’aller s’enfermer dans une étude
-voisine; il y surprit deux de ses camarades dans une posture et une
-occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait pas fréquenté ses camarades,
-qui le haïssaient. Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le
-voilà qui glose.
-
-Les écoliers le traitent de sot, de _cafard_. Il se bat avec l’un d’eux
-et le jette par terre, ce qui lui attire immédiatement quelque
-considération des autres.
-
-Mais une image et des idées étranges avaient fait irruption dans ce
-jeune cerveau. Il s’inquiète, cherche à savoir, interroge: les fanfarons
-de vice l’initient avec joie.
-
-Que fait Gaston? Il prend des notes sur tout ce qu’il entend; il copie
-des chansons obscènes, il fait une relation des amours d’un pion, fable
-de collége, et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé est
-l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un enfant de dix ans, qui
-exécrait le collége et ne songeait qu’à retrouver le foyer paternel
-perdu.
-
-Les documents sont adressés au père. Celui-ci s’en va naïvement trouver
-M. le proviseur, et lui détaille la chose. Surprise, indignation,
-promesse d’enquête: les maîtres-d’études sont convoqués, on appelle
-plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, et le malheureux Gaston,
-traité de calomniateur, est condamné à demeurer au collége pendant les
-grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le chasser; c’est sur les
-instances du père que la punition a été commuée.
-
---«Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai la stupéfaction où
-m’a plongé cette première perspective ouverte sur la malignité et
-l’hypocrisie humaines. J’en faillis devenir fou. Je m’interrogeais
-moi-même anxieusement, et me prenais à douter de mon innocence. J’ai
-avalé des couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. J’ai voulu me
-sauver, et me suis vu rattraper par un garçon. Cette aventure m’a
-vieilli de plusieurs années.»
-
- * * * * *
-
-Allez dans une cour de récréation. Des enfants de douze à quinze ans se
-promènent gravement; en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil
-chauffe; en été, ils s’asseyent ou même se couchent sur leur tunique.
-Ils sont réunis par groupes de cinq ou six individus, car je ne parle
-pas des couples,--ou accouplements. Quelle est la conversation de ces
-bambins?
-
-L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il n’est pas d’équivoque
-qui les fasse rougir. Ils ne savent rire que lorsque quelque grosse
-saleté chatouille leur imagination déjà blasée. Point de débauche
-secrète qu’ils ne connaissent; point de raffinements qui leur soient
-étrangers: leur curiosité a pénétré dans les auteurs anciens pour y
-apprendre les pratiques de la pédérastie et de la tribadie. Les
-chansons, les gravures, les photographies obscènes passent de mains en
-mains. Chaque génération d’écoliers communique à la suivante ses
-traditions et ses turpitudes. Il est telle platitude rimée comme
-l’_Examen de Flora_, telles comédies infâmes comme le _Théâtre
-Gaillard_, dont il circule des copies manuscrites dans tous les colléges
-de France. Car il y a là réellement une littérature pornocratique,
-apportée en partie par les pions, qui ne sort point des murs du collége.
-Et j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement donné le titre et la
-date de publication aux premiers éditeurs de Paris.
-
- * * * * *
-
-Je veux traiter en passant cette question des lectures pernicieuses.
-
-Qu’est-ce qu’un livre _moral_? Que faut-il permettre ou interdire aux
-enfants, aux jeunes gens?
-
-Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du crime est un auteur
-immoral.--Soit. L’enfant ne lira point _Mademoiselle de Maupin_ ni
-_Justine_.
-
-Mais que dites-vous de ces livres _moraux_, c’est-à-dire qui ont pour
-but de démontrer la laideur du vice et l’excellence de la vertu: _Don
-Quichotte_, les comédies de _Molière_, _Gil Blas_, _Clarisse Harlowe_,
-_Paul et Virginie_?
-
-Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé de quatorze ans?
-
-En principe, je réponds: Oui.
-
-Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures lestes ou
-brillantes. Mais je suppose que l’enfant qui lit cela ne cherche point
-le mal. Je l’imagine,--à quatorze ans,--instruit, d’une manière à la
-fois discrète et scientifique, par son père lui-même, de ce que sont les
-relations sexuelles et l’acte de la génération. Son imagination n’est
-point sensible, parce que sa raison est émue. Il étudie en lisant, et
-c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. Aussi les secrets de la
-nature ne l’étonnent-ils point, et de la connaissance des passions
-humaines il ne recueille que l’ambition du bien.
-
-Je le sais: ce jeune homme n’existe point. Dans notre société où, à
-défaut de la foi, le préjugé religieux est demeuré, il règne une fausse
-pudeur qui prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette
-modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à tant de retenue
-succèdent les plaisanteries indécentes et les parodies ignobles. Mais il
-est convenu dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses et,
-plutôt que d’instruire lui-même ses enfants quand l’âge de la puberté
-est venu, le père de famille préfère les abandonner aux mauvaises
-connaissances, aux mauvais livres et aux mauvaises habitudes.
-
-J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient fermer les yeux sur
-la conduite de leurs fils: ils ne les ouvraient que quand la maladie
-enlevait ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.
-
-S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je reconnais que tous ces
-livres sont dangereux. Mais je vais plus loin, et je retire de ses mains
-Boileau, Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité plus ou moins
-directement des plaisirs sensuels. Ils les ont flétris, sans doute, mais
-dans une ligne que le collégien ne lit pas.
-
-Car dans ses livres classiques, et jusque dans le _Manuel de la
-confession_, il cherche et trouve un aliment à la surexcitation
-constante de son imagination. Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi
-que par des impressions lascives; il s’épuise dans la méditation du
-plaisir, s’use et se détraque par l’abus de la sensation.
-
-Les allusions les plus légères lui suffisent, le cynisme le plus
-grossier ne le révolte pas. On a souvent dit que le nu n’avait point
-d’action sur les sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du
-décolleté. Cette observation n’est pas applicable à l’écolier. Son goût
-est dépravé, et les ordures de Rabelais ne sont pas une épice trop forte
-pour ce palais échauffé.
-
-Je me résume. Laissez à votre collégien tous les livres qu’il vous
-plaira, ou bien faites-lui sa part: le résultat sera à peu près le même.
-Les livres, quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque
-les emploie comme moyen d’excitation, ne doutez point qu’à leur défaut
-il ne trouve d’autres instruments. Et les conversations honteuses que
-tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par les livres qu’ils
-lisent, car ils ont eu l’expérience de la débauche avant de connaître
-aucun écrit sur la matière.
-
-Un romancier raconte l’histoire d’une femme séduite au moyen d’un livre
-du marquis de Sade. La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, un
-livre infâme ne produit qu’une seule impression: l’horreur.
-
-Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse des mauvaises
-lectures.
-
-Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils _Gil Blas_ ou _Clarisse
-Harlowe_. Si les passages vifs provoquent ce «ris d’après nature» dont
-parle l’auteur des _Plaideurs_, eh bien! je vous en félicite: c’est que
-le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous devez écarter avant tout,
-c’est le mystère. N’interdisez rien à ce jeune homme; s’il veut lire M.
-de Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. Qu’il connaisse
-lui-même et apprécie le mal; ainsi seulement le mal n’aura point
-d’attraits pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite,
-il usera avec modération des fruits nombreux, tous permis également, du
-paradis.
-
- * * * * *
-
-«Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à faire que les bonnes.»
-Pères de famille, c’est là un mot de Montaigne que vous devez avoir
-toujours en la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et c’est de
-l’asservissement que naissent tous les vices. Le fait seul de
-l’internement d’un être qui pense est le commencement de la dégradation
-morale qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, elles sont
-impossibles où l’indépendance n’existe pas.
-
-Les hommes qui recueillent un enfant et règlent sa vie, non pas au gré
-de la nature, mais à leur fantaisie propre, devraient s’engager à le
-rendre à ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette geôle de
-bien et de mal, ils devraient au moins le garantir contre la peste, et,
-s’ils ne développent point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices.
-Voilà le traité à forfait que les parents devraient exiger avant
-d’abandonner leurs enfants à des étrangers. Ils ne le font point; leur
-prudence ne va pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que
-l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une avec l’autre, et
-ne songent point à demander à leurs fils comment ils vivent!
-
- * * * * *
-
-J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents de ces choses. Je les
-exhortais à mettre leurs fils au collége en qualité d’_externes_. Je
-dépeignais les mœurs de l’internat: je racontais les scènes abominables
-qui se passent tous les jours dans certaines pensions de province, où la
-poignée de main même devient un attouchement, et je suppliais ces pères
-d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns alors
-rappelaient leurs propres souvenirs. L’un d’eux me faisait ces
-objections:
-
---«La corruption que vous dépeignez n’est que superficielle: le terme
-même auquel vous avez fait plusieurs fois allusion, et que vous
-traduisez par _complice_, est pris dans l’acception la plus méprisante,
-et constitue dans ce monde-là l’injure la plus intolérable. On ne peut
-pas empêcher ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations
-glorieuses qui sont sorties des colléges de l’État.»
-
---Sans doute, répondais-je, le mot _l..._ est ignominieux: mais les mots
-_c..._, _p..._, qu’emploie Molière ne sont-ils pas également injurieux,
-et de cette observation peut-on conclure que la prostitution est quelque
-chose de rare et d’exceptionnel?
-
-Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, dites-vous;--et celui
-de Tibère, et celui de Léon X. Cette graine-là lève sur tous les
-terrains et dans tous les temps. Ce n’est point des exceptions que je
-m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh bien, la lèpre sévit
-sur cette multitude. Certaines natures d’élite guérissent, et conservent
-à peine plus tard la trace du mal; d’autres, en plus petit nombre
-encore, sont absolument réfractaires, mais ce sont là précisément des
-exceptions.
-
-Dans certaines maisons, il n’y a pas _un seul_, entendez-vous bien, un
-seul enfant qui échappe à la contagion. Et allez voir vous-même ce qui
-se passe dans le premier lycée de France: vivez quelque temps de la vie
-de pion, et vous vous convaincrez que le fléau est aussi général, si ses
-ravages sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air dans la
-capitale: la vie est plus propre, plus confortable, les dérivatifs
-extérieurs sont nombreux, mais c’est toujours la prison, toujours
-l’absence de famille, et par conséquent la démoralisation.
-
-Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir été élevé par son
-père lui-même:
-
-«Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher d’être convoiteux,
-avare, débauché; si ma pureté, mon intégrité me rendent cher à mes amis,
-c’est grâce à mon père... Mon père lui-même, gardien à l’œil sévère, me
-suivait chez tous mes maîtres: que vous dirai-je? mon innocence, cette
-fleur de la vertu, fut préservée non-seulement de toute action, mais
-encore de tout soupçon honteux.» (L. I, _Sat._ VI.)
-
-Cette surveillance exercée sur les précepteurs eux-mêmes, est
-aujourd’hui impraticable aux pères de famille. Les Romains envoyaient
-leurs fils suivre des cours publics, et les pouvaient accompagner.
-Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer paternel chez des
-mercenaires, de les enfermer pêle-mêle par centaines dans un même
-édifice durant les dix plus belles et plus précieuses années de leur
-vie.
-
-J’ai dit quels développements effrayants prenait le mal à l’époque de la
-puberté. L’enfant qui s’est adonné aux pratiques de l’onanisme durant
-cette période, trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait à
-remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers besoins de l’amour qui
-se font sentir modifient les habitudes vicieuses, et, sans les extirper,
-les règlent et les gouvernent d’une singulière façon. La flétrissure de
-la chair gagne alors l’intelligence, et l’on voit naître ces amours
-monstrueux et cependant sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés.
-Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement curieux, et qu’il
-est étonnant qu’on n’ait point abordé. Les instincts naturels sont
-faussés, se déforment, et l’esprit et le cœur deviennent le siége de
-passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, les goûts honteux et
-les aspirations idéales se confondent et se combinent étrangement.
-
-Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et corrupteur. Une sorte
-de promiscuité régnait dans ce petit peuple d’enfants sans famille: eh
-bien, à cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, des
-accouplements par consentement mutuel. Des unions libres s’effectuent
-entre ces jeunes gens, sevrés à la fois des affections de la famille et
-des satisfactions sexuelles: le vice devient rangé et entre en ménage.
-
- * * * * *
-
-Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique; je pourrais
-nommer le collége. Les acteurs sont encore vivants, et plusieurs savent
-que j’écris ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement exact. Je
-parlerai _de visu, de auditis, de scriptis_.
-
-Avant de commencer, quelques mots sur le travail des classes et des
-études seront utiles.
-
- * * * * *
-
-A Paris, les classes de troisième, de seconde, de rhétorique sont en
-général composées de deux divisions, comprenant ensemble de soixante à
-quatre-vingts élèves, un professeur par division.
-
-Nous voici dans une salle contenant trente-cinq élèves: croyez-vous que
-ces trente-cinq jeunes gens occupent tous à un certain degré l’attention
-du professeur?--Non, n’est-ce pas, cela est impossible. Or, sans
-chercher le possible, voici ce qui est.
-
-Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués; dix ou douze élèves, les
-plus forts, entendent la parole du maître depuis le 1er octobre jusqu’au
-1er août, et en font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés à
-entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter des prix au
-concours général: ils sont la raison d’être de l’établissement;--le
-reste est le bétail en exploitation.
-
-Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que les proviseurs sont
-en correspondance avec les directeurs des colléges de province, qu’ils
-recrutent chaque année et font venir à Paris les sujets les plus
-précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils pauvres? Ils payent en
-nominations au concours,--monnaie inestimable qui vaudra au proviseur un
-rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour la rentrée des
-classes.
-
-La conséquence de cet état de choses n’a pas été souvent notée. On voit
-ce qu’est la classe: dix élèves travaillent, le reste dort les yeux
-ouverts, les bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect pour
-le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus cela.
-
-La première préoccupation de l’écolier est de faire sa _copie_: sur les
-dix ou douze forts, six au moins sont des externes. Dans toutes les
-classes, j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes font
-chacun leur devoir, mais ils le font pour toute l’étude. Les textes
-étant donnés deux ou trois jours d’avance, afin de faciliter les
-recherches historiques ou autres, la version, le thème, le discours même
-sont communiqués, et vingt-cinq élèves sur trente-cinq livrent une
-_copie_ calquée avec plus ou moins de précaution et d’habileté.
-
-Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le professeur n’ignore
-point et ne peut point ignorer ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies
-qu’il ne lit presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les dix
-autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a pris pour ainsi dire
-force de loi dans les hautes classes. Dès l’âge de seize ans, le
-collégien n’a plus qu’une préoccupation toute personnelle, et plus
-étrangère qu’on ne croit à ses études: l’examen du baccalauréat.
-
-Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font pas de devoirs
-eux-mêmes, à quoi passent-ils le temps au quartier?
-
-A lire tout autre chose que leurs livres classiques et à rêver en
-attendant qu’ils puissent agir.
-
- * * * * *
-
-On a dit maintes fois que le collége était la société en raccourci; ce
-mot n’est qu’à demi vrai. Le collége ne reproduit guère que ce qu’il y a
-de pire dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, comme
-dans le monde, la vertu est estimée d’une manière toute platonique,
-c’est-à-dire isolée et abandonnée à elle-même, tandis que le vice est
-recherché, choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction
-collective, pour l’émulation qu’il est censé développer entre les
-condisciples. Cette émulation, dans les hautes classes, si l’on excepte
-les dix premiers, est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les jeunes
-gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation du vice: Celle-là est
-réelle, publique.
-
-Il faut l’avouer, d’ailleurs: les mauvaises habitudes sont générales à
-tous, mais l’abêtissement est encore plus rapide chez les jeunes gens
-qui dissimulent et s’isolent, que chez ceux qui affichent, étalent leur
-corruption et s’attachent hautement un ou plusieurs _complices_.
-L’onanisme, chez les premiers, développe le plus bas égoïsme; chez les
-seconds, il se mêle parfois à une affection très sincère et très vive.
-Alors il effémine l’individu, sans tarir dans son cœur la source de la
-tendresse et des sentiments humains.
-
-Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société factice que crée
-l’internat, je ne puis mieux faire que de lui mettre les faits eux-mêmes
-devant les yeux.
-
- * * * * *
-
-Nous sommes en été: par une grande chaleur, les plus intrépides joueurs
-(ils sont rares) ont renoncé à se fatiguer. Tuniques et gilets sont
-accrochés aux murs, et la partie de la cour qui se trouve à l’ombre est
-peuplée de groupes qui vont et reviennent dans le même cercle.
-
-Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu; sur le tapis, quelques
-flacons contenant des liqueurs tolérées, un gâteau breton, une
-bonbonnière, un ou deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis,
-adossés à l’arbre; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, et les doigts
-chargés de bagues; l’autre, plus jeune, a les yeux vifs et la
-physionomie expressive d’un enfant du Midi.
-
-Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, les épaules et les
-reins déprimés, la face pâle; les yeux sont cerclés de noir. Des cheveux
-d’un blond cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup il se lève,
-court fort agilement, les coudes en arrière comme une fille; il accoste
-un camarade, lui jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même
-prestesse prendre sa place entre ses deux amis.
-
-Je dis _amis_, vous avez lu _amants_.
-
-De quoi causent-ils? Pour plaire à l’objet aimé, ils parlent toilette,
-soirées, grand monde, étiquette. Deux jeunes gens passent devant la
-_cour_ et jettent un regard d’intelligence au blondin; d’autres
-s’approchent et observent.
-
-Mais que s’est-il passé? Mignon (c’est un surnom) saisit par les cheveux
-son adorateur de droite en faisant entendre un rire de tête aigu:
-l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, laisse voir un petit
-carré de papier dont Mignon s’empare avidement. Le billet, déplié et lu,
-est passé à l’amant de gauche qui sourit: ce sont des vers «A Mignon».
-
-Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à Mignon reparaît: c’est
-un... _complaisant_ en retraite, que nous appellerons Albert; il est
-très maigre et porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse le
-poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras qu’Albert lui offre, il
-s’en va trottant lestement sur la pointe des pieds. Son compagnon lui
-verse dans le creux de l’oreille des révélations qui provoquent des
-éclats de rire perçants.
-
- * * * * *
-
-Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à jouer des hanches,
-à lancer des œillades comme une femme en quête d’un dîner? Il faut bien
-reconnaître que la nature l’a doué étrangement. Ses membres sont menus
-et déliés comme ceux d’une fillette de seize ans: la blancheur de son
-teint est incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de leurs boucles
-blondes un ovale fin et délicat. Les jambes et les bras sont peut-être
-d’une longueur mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, car
-c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus de carrure nuirait au
-rôle féminin que ce garçonnet joue avec un naturel réellement
-extraordinaire.
-
-Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument amoureux de lui. Nous
-venons de voir les deux plus malades.
-
-Appelons l’un Richard et l’autre Horace.
-
- * * * * *
-
-Richard a près de dix-huit ans: ce n’est point un vétéran sur les bancs
-du collége, car il est demeuré dans sa famille jusqu’à seize ans passés.
-Un beau jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse et de
-l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de le mettre en pension.
-Là, Richard s’est trouvé d’abord isolé; c’est un enfant délicatement
-élevé, qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison les mille
-et une douceurs de la vie de famille. Il y réussit mal, et ses gâteaux,
-ses livres, ses bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus d’un
-camarade. En revanche, ce sont là les charmes auxquels il doit les
-premiers sourires de Mignon. Il est difficile d’exprimer la force,
-l’intensité de son amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a
-eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la femme est oubliée;
-l’image coquette et vicieuse de l’adolescent l’a chassée de cet esprit
-artistique et déjà légèrement blasé.
-
-Horace, au contraire de Richard, est grand, fort: il a la manie de la
-lecture et possède des cahiers couverts de prose et de poésie pillée çà
-et là. Doué d’une mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine
-et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres à Mignon et sur Mignon, ce
-qu’il compose de vers sur sa passion sans espoir est incalculable. Il
-passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la tête entre les mains,
-et à noircir le papier de déclamations amoureuses. Sensuel et point
-novice, il a le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec tant
-de feu et fait tant de gestes, que ses camarades le déclarent
-positivement fou. D’ailleurs, son passé compte de nombreux amours
-semblables à celui qui le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon
-l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, et il rêve de
-prendre, sur une beauté plus facile, sa revanche des mépris du blondin.
-
-Disons comment il a noué connaissance avec celui-ci.
-
-Pendant une récréation, Horace était couché sur un banc, les mains
-derrière la tête; autour de lui quatre ou cinq amis. Il exaltait la
-grâce d’un nouveau venu, lequel jouait à une certaine distance. Attentif
-à ses moindres mouvements, il soupirait je ne sais quelle romance
-d’amour et de désespoir. X... fatigué de l’entendre:
-
---«Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa connaissance? Ce n’est pas
-difficile.
-
---«Oh! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule, comme vous dites.
-
---«Parions que je te l’amène!
-
---«Non, tu le blesseras... non! Qu’est-ce qu’il fait?»
-
-X... était parti: il aborde Mignon, le saisit soudainement à
-bras-le-corps, l’emporte comme il eût fait d’un enfant, et, tout
-essoufflé, il dépose sa dépouille opime qui gigotait, criait, et riait,
-sur le sein agité d’Horace.
-
-Celui-ci ne pouvait plus se relever; s’adressant à Mignon:
-
---«Je vous demande bien pardon de la brutalité de X... C’est un animal!
-
---«Eh! Horace brûle du désir de te connaître. Voilà un homme, mon petit,
-qui est fou de toi, et je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu
-voudras.»
-
-Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité, et blêmissant de
-colère, il réparait le désordre que la présentation avait causé dans sa
-toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace, qui s’était
-assis, il prit place à côté de lui. Au fond, peut-être ce rapt le
-flattait-il un peu, n’eût été le ridicule. La conversation s’engagea,
-et, X... les ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La récréation
-finie, il jurait de n’aimer au monde que Mignon, et, heureux ou non,
-prenait les dieux à témoin, à la manière classique, de l’éternité de son
-amour.
-
- * * * * *
-
-Mignon avait d’autres prétendants que Richard et Horace. Il en comptait
-dans toutes les classes, même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis
-que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. Le reste suivait
-avec curiosité les vicissitudes de sa vie galante; c’était le vulgaire
-qui regarde de loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.
-
-Quant aux _complices_, ils étaient quatre ou cinq. Ce n’étaient point, à
-proprement parler, des amants; c’étaient des _complaisants_ que l’âge
-avait mis hors service, et dont l’intimité n’était pas compromettante
-comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient eu les faveurs de
-Mignon à titre d’anciens _mignons_, et les services étaient réciproques.
-L’un d’eux, que nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure; était
-devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait rigueur à ses amants,
-affectionnait sa société: c’était un _repoussoir_.
-
-Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port étaient indécis. Il
-grandissait, et ses traits s’accentuaient trop rapidement par rapport au
-développement tardif du buste: la tête, sur ce corps grêle, semblait
-énorme. Albert était le confident le plus intime de Mignon: il n’était
-point d’ordures que celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert
-était discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui se passait entre
-eux était sans conséquence. Aux yeux des soupirants, c’étaient deux
-femmes, l’une jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques
-vicieuses et volaient l’amour.
-
-Quant aux autres complices, on les connaissait mal. Voici dans quelles
-circonstances l’un d’eux a été découvert. Je raconte cet incident, parce
-qu’il a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier amant.
-
- * * * * *
-
-Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence qu’en réalité, car
-il souffrait d’une maladie de foie. Il contenait son amour, n’en parlait
-point. Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point que ses amis,
-qui avaient aisément pénétré son secret, lui demandassent en riant s’il
-était «heureux». Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel il donnait
-le bras gauche, comme cela se fait. C’était un jeudi, et une partie des
-élèves était en promenade: Léopold et Mignon se promenaient sous un
-préau; celui-ci sautillait par instants et se pendait au bras de
-Léopold, par une de ces manœuvres coquettes qu’il employait avec ses
-amants lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans l’ivresse.
-C’était la première fois qu’il causait si longtemps avec _lui_: il
-entretenait de son mieux une conversation fastidieuse, et s’efforçait
-d’inventer quelque conte scabreux capable de chatouiller l’esprit
-vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré à ses amants lorsqu’ils le
-mettaient au courant de quelque sale affaire, et révélaient les
-faiblesses d’un camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de lui
-plaire.
-
-A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, les deux jeunes
-gens, qui se parlaient bas, en venaient peu à peu aux attouchements...
-
-Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement Léopold. Celui-ci,
-effroyablement pâle, gagne un banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne
-s’assied. Plusieurs élèves s’approchent de lui: le cercle se forme, la
-foule s’accroît. Léopold était évanoui: un maître, étudiant en médecine,
-le fit revenir à lui et le conduisit à l’infirmerie.
-
-Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le parquet du dortoir
-craquer faiblement; une ombre passe devant son lit: il se lève sans
-bruit, s’assied dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au bout de
-quelques minutes, il entend ces mots prononcés à voix basse:
-
- --«A quel numéro es-tu?
-
- --«Au numéro 12.»
-
-Il reconnaît la première voix: c’était celle d’Albert, le _complice_
-favori de Mignon; la seconde voix était celle de Mignon lui-même. Ces
-deux jeunes gens, ne couchant point dans le même dortoir, trouvaient le
-moyen de se faire passer pour malades, afin de dormir de temps en temps
-dans le même lit.
-
-D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea à en tirer parti. Il
-suffit de dire qu’il eut son tour.
-
- * * * * *
-
-Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un médecin de sa famille
-qu’il préférait le plaisir solitaire au coonanisme. Sa démarche,
-certains jours, ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son vice
-pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence s’accordait chez
-lui avec la vanité et l’égoïsme monstrueux qui formaient le fond de son
-caractère.
-
-Le matin, quand, à la première récréation, il disait bonjour à ses
-amoureux, l’un d’eux le regardait fixement et lui disait en souriant:
-
---Eh! eh! _il a plu cette nuit?_
-
-Ce mot avait été prononcé pour la première fois par Mignon lui-même. Il
-avait posé la question un peu trop haut à Z... On l’avait entendue et
-répétée. Quant à Z..., il nous intéresse peu: ç’avait été un joli
-garçon; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste pour s’être livré
-à tous les raffinements du vice sans paraître en souffrir. Comme il ne
-lui restait plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des gens plus
-affamés que difficiles. Aussi ses camarades l’appelaient-ils _refugium
-peccatorum_.
-
- * * * * *
-
-Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux aspects de la
-prostitution au collége. Je vous ai présenté quelques-uns des
-personnages de ce monde gangrené. Des vauriens! dites-vous.--Ce ne sont
-pas toujours les pires de nos collégiens.
-
-Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant--vous savez le mot de
-Lafontaine--l’enfant est malfaisant; l’adolescent ne l’est point. J’ai
-eu occasion d’observer fréquemment l’alliance, chez les jeunes gens de
-cet âge, des habitudes les plus déplorables et des sentiments les plus
-délicats. Sachez bien que le sot très souvent manque de cœur et qu’il
-n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les meilleurs que le vice
-fait ses plus effrayants ravages. Ceux-là sont cités pour les scandales
-de leur existence collégienne; ils ne cachent point leurs goûts.
-Malheureusement, il arrive qu’au bout de peu de temps les facultés les
-plus nobles disparaissent; le système nerveux surmené, l’intelligence
-s’obscurcit, et la patrie française compte un homme de moins.
-
-Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les esprits médiocres, les
-tempéraments froids parviennent à triompher du vice, mais ils n’en ont
-pas moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate des sentiments
-généreux de la jeunesse allait s’épanouir. Ce mot qu’on répète à
-satiété: _Il n’y a plus d’enfants_, ce mot est terrible, et l’on ne
-comprend pas assez quelle condamnation il contient. «Ce qui n’a pas été
-un enfant ne sera point un homme.» La dépravation précoce a stérilisé le
-cœur: quelle résolution héroïque y germera jamais?
-
-L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point traités aujourd’hui
-d’enfantillages? Les eunuques ont pris le parti de parodier les
-sentiments auxquels ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague
-informe, le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille gaîté
-gauloise, ne proviennent que de ceci: le dessèchement du cœur par le
-vice, l’anéantissement dans l’enfant de la vertu virile.
-
- * * * * *
-
-Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque position brillante dans la
-diplomatie. C’est une nullité de plus dans les rouages de la haute
-administration. Homme sans passion, sans moralité, il s’est trouvé en
-Suisse quand la guerre a éclaté, et n’a saisi le temps de revenir qu’une
-fois les dernières flammes de la Commune éteintes. L’esprit, le cœur
-sont émasculés; il est vrai que celui-là était prédestiné.
-
-Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent: il n’a besoin
-que d’être dirigé. Richard est un garçon capable de résolution; la vie
-de collége l’a énervé.
-
-Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. Ne lui donnez aucun maître,
-j’y consens. Mais qu’il aille et vienne; qu’il voie le monde, serait-ce
-le monde des salons parisiens.
-
-Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, plus acquis qu’en
-dix années de collége: le sportsman précoce, le boulevardier blasé
-gâtent moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de courses, de
-parties, de voyages et de plaisirs. A _faire la vie_, ils apprennent
-davantage, et leurs vices au moins ne sont pas des vices contre nature.
-
-Votre illusion est de croire que votre fils travaille: ce qui travaille
-en lui, c’est l’imagination, ce sont les sens irrités par l’oisiveté des
-longues heures d’étude et par les méditations érotiques.
-
- * * * * *
-
-La masturbation, une fois devenue habitude, produit en peu de temps
-l’imbécillité. J’ai connu des enfants parfaitement doués qui, au bout de
-deux ans, sont devenus de véritables _crétins_. L’un d’eux, porteur
-d’une fort jolie physionomie, et, ce qui vaut mieux, capable des plus
-sincères affections, s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières
-poignées de main qu’il a reçues, le jour même de son arrivée,
-contenaient une invitation obscène. Le goût des plaisirs sensuels
-devenait rapidement pour lui une nécessité. En peu de temps son
-intelligence s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait souvent
-le plus sincère désir de se corriger: mais le tempérament et l’habitude
-triomphaient. Son caractère, sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit
-rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne parvenait pas à
-occuper dans sa classe le rang qu’il méritait: certainement aucun de ses
-condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui; eh bien,
-les résultats étaient à peu près nuls; le malheureux enfant avait épuisé
-les ressources qu’il tenait de la nature; le vice avait détruit les
-ressorts de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses mains, il
-étudiait patiemment: l’esprit était devenu rebelle aux impressions;
-l’abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette cervelle
-excellemment organisée[3].
-
- [3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un
- affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de
- la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des
- témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et
- d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette
- habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application.
- Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à
- l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas
- de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des
- facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme
- étant sans remède.
-
-Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.
-
-Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai
-eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses: en voici une.
-
- * * * * *
-
-C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à
-l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les
-yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce
-garçon se battre en jouant avec ses camarades: au bout d’une minute, il
-était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre
-en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même
-spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières: on faisait
-cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque
-refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul
-moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un
-véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était
-invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris
-qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille.
-De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un
-cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce
-malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à
-ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la
-continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas
-particulier, pouvait extirper radicalement le vice: aucun médecin n’a
-osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes
-contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté.
-
- * * * * *
-
-Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus,
-étaient encore loin de ce degré d’avilissement.
-
-J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il
-versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de
-philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette
-volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant
-mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison
-et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au
-hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans
-le procès que je fais à l’éducation moderne.
-
-Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première
-pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été: Quel chenapan! Et
-je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan.
-
-Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet
-rare: il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte
-rien; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à
-l’heure où j’écris ceci, un homme distingué; vous l’invitez volontiers à
-dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille.
-J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice
-s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens
-du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice
-ces ressources que possède Horace.
-
-Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de
-tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des
-vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un
-_Manuel du baccalauréat_, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui
-ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les
-beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.
-
- * * * * *
-
-Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun,--qui était en même
-temps un rival: car on n’aimait point Mignon d’amitié.
-
- Tu vois, mon cher L..., ce qu’il faut attendre de Mignon. _S’il avait
- du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose_; ses autres
- défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non;
- il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait
- se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa
- conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si
- belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le
- moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je
- comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé
- que lui; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu
- avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui
- disant de lui en rendre compte? Il voulait me blesser, il voulait me
- faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais
- remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui
- en rendre compte; et son éducation est tellement bonne qu’il ne
- s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela
- m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui; j’avais
- mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre
- qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que
- veux-tu? je dois être malheureux; Dieu le veut, il veut me montrer
- jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine; je saurai
- souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments; il me prête ses défauts
- ignobles; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe;
- peut-être un jour il reconnaîtra ses torts; peut-être il souffrira ce
- qu’il a fait souffrir aux autres: je ne le lui souhaite pas.
-
-Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre? Cela
-n’est-il pas d’une coquette consommée? Et le désespoir de l’amant
-n’est-il point le plus romanesque du monde? Le malheureux en appelle à
-Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne; il trouve encore
-une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé.
-
-Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes
-époques: quelques-unes ont dix pages; il en est qui figureraient
-honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences
-abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des
-sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers
-de Musset: c’est un ragoût de plus.
-
- * * * * *
-
-Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté; il fait
-volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il
-prévient les remontrances ironiques de ses amis:
-
- ... J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter: je me fâche... il
- rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me
- connaît, le gredin! _Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard
- il s’imaginait que je l’aimais.--Mais j’en suis très persuadé, me
- dit-il._--Est-ce assez désespérant?
-
-Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux.
-Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir
-montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a
-voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage
-le procédé irrésistible.
-
- ... Montrer les vers de N... sur l’_Amour_, je n’y voyais point de
- mal; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les
- montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme
- Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. _Je ne pouvais
- supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que
- j’eusse obéi à ses volontés_; aussi j’avais mon cahier dans la poche
- (j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de
- les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a
- fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait:
- nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter...
-
-Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses
-amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux: jalousie, dépits
-amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est
-parlé ci-dessus:
-
- Tu as beau dire, mon cher L..., tu aimes ou tu veux me faire croire
- que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me
- fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater,
- parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux
- parler des passions insensées.
-
- Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou
- sur son mollet? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué
- de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides;
- peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui: oui, mais
- c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise...
-
-Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer: un nouveau venu, un inconnu
-supplante le soupirant en place.
-
- Est-il possible, mon cher L..., que tu n’aies pas encore vu la cause
- de ma brouille avec Mignon? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui
- pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard? Il m’en a dit
- bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché; mais la cause seule et
- non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui
- depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première
- parole de C..., sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me
- quitte, et, _comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un
- seul homme_. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant
- m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à
- peine... J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu
- noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.
-
-Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle; il se
-désolait de sa trahison: l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il
-reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème:
-
- Pauvre Mignon! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce
- ravissant S...! quel feu et en même temps quelle douceur dans son
- regard! quelle grâce dans son sourire! quelle intelligence dans cette
- attitude de tête! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses
- épaules! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières! La
- beauté, c’est déjà un grand avantage; mais il y a autre chose en lui,
- c’est un noble cœur. Quelle affection!
-
- Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le
- jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit.
-
- Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon! toi dont toute la
- personne ne respire que froideur, orgueil et prétention! Et, dans
- l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à
- apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans!
-
- Décidément, mon cher L..., je crois que je vais être heureux.
-
- Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes
- un peu; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire: mais que
- mes sentiments sont changés! Il ne trouvera plus que de l’indifférence
- pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les
- beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je
- crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait
- profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. _Pendant le
- dîner, mon cher L..., nous causerons de ce cher S... de manière à ce
- qu’il entende._
-
- * * * * *
-
-Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que
-pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt.
-
-Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous
-craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette
-coquette et de ses prétendants,--de cette Cour d’amour poussée, comme
-une plante malsaine, entre les pavés humides du collége? Vous avez
-redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au
-contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous
-êtes dit: Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne
-heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer
-dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se
-réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M.
-votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement;
-il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de
-Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son
-amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P..., un
-_petit_ de la troisième cour, le poulet suivant:
-
- Mon chéri,
-
- Pourquoi n’es-tu pas venu hier? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et
- demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur
- tes lèvres un baiser brûlant.
-
- H...
-
-Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche! Car votre
-fils, lecteur, c’est la France de demain.
-
-Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi,
-l’abrutissement par le fouet: les écoliers du temps de Montaigne, que
-leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité
-en sortant de Montaigu!
-
-Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue
-plus? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des
-galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des
-progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il
-a rencontré le pion dans un _caboulot_ du quartier.
-
-Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les
-lectures infâmes? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra: la
-folie.
-
-Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit,
-tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler
-leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien
-camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé
-qu’il était le _chien_ de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition,
-a signalé également des désordres graves dans le cerveau.
-
-Eh bien! ce sont là deux illustrations du collége.
-
-Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement
-logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de
-l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens
-moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les
-plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience,
-c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de
-l’immonde.
-
- * * * * *
-
-Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente.
-Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur
-le bien et le mal; les mots _vertu_, _honneur_ se représentent avec une
-fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir
-point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire
-qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie
-et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens
-parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa
-rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans
-cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet
-venu, et se satisfont à tout prix.
-
-C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers
-instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands; au
-collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à
-vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune
-homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de
-colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide
-du vice.
-
-George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui:
-
- «Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus,
- ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous
- voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris,
- infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la
- sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par
- miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait
- conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son
- âge... Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air
- honteux et il ne vous regarde point en face; il dévore en secret de
- mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les
- caresses de sa mère le font rougir: on dirait qu’il s’en reconnaît
- indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de
- l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de
- dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs
- aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui
- faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable
- éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait
- mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour
- avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur
- qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé
- sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est
- alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions
- s’emparent de lui; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je
- parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de
- l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la
- puberté...»
-
-Du collégien est issu l’homme moderne: le vice sérieux en habit noir et
-en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point
-capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché.
-
-Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est
-un excellent symptôme; mais son palais malade a gâté le vin généreux de
-la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé
-l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa
-correspondance.
-
- * * * * *
-
-Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude
-équivoque auprès de R..., un élève de mathématiques spéciales. C’était à
-l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé
-la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses
-classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir
-auprès de R... Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre
-de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les
-mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le
-soir, Horace est informé de l’accident.
-
-Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre: l’amant ne
-laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre
-dont voici la dernière partie:
-
- Tu le sais, tôt ou tard _j’apprends tout_, surtout lorsqu’il s’agit de
- toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est
- passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer
- de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me
- convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme
- tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée
- que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien
- senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe,
- avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient
- pas de toi? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait
- de mauvais? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du
- passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et
- sincère.--Je te pardonne.--_Les fautes sont nécessaires pour conduire
- à la vertu_, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce
- sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à
- une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément
- dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil.
-
-Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu
-avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il
-lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres
-où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la
-vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres:
-
- Mon cher L...
-
- Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis:
- Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer,
- celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir
- aimé! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle:
- je respire son air avec plus de volupté; le monde me paraît bon, je le
- regarde avec un œil plus favorable; en un mot, je suis heureux. Et
- puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N..., me revient à
- l’esprit; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision,
- que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me
- tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille
- moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux.
- Est-ce possible? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce
- qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait
- souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté?
- S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on
- l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le
- haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis!
- Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais
- ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a
- de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas
- lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un
- cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me
- tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus
- qu’un mois à passer au collége? Il a fait preuve d’un grand courage,
- il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage
- aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son
- âme, s’il était venu me dire: «Je t’estime, mais une passion peut-être
- insensée m’entraîne vers C... Si j’étais capable d’amitié, je voudrais
- t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop
- pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus.»
-
- Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au
- désespoir; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur _et
- j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs_. Mais
- heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler
- ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins _du cœur_;
- il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son
- orgueil; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur.
- Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au
- sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour
- moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées.
- J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui
- remplissent cette terre, _des cœurs nobles et généreux, des cœurs
- d’anges sous une écorce humaine; il y a encore des gens qui éprouvent
- le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour_.
- Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts; _c’est un égaré, mais
- il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur; il y a un cœur
- qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si
- doux_.
-
- Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. _Il a un
- cœur._ Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas
- montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne
- songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces
- langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a
- pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que
- pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a
- employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et
- l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai
- autrement. S’il ne m’aime pas, _j’emploierai le temps que je pourrai
- passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux
- cœurs qui s’aiment_, qui se comprennent et qui se confient leurs
- plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris
- cela; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris
- et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce
- chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit
- qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. _Moi, je l’adore!_
-
-Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi.
-Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait
-naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres
-yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos,
-c’est la déteinte des auteurs classiques.
-
- * * * * *
-
-Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi:
-
- Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage! Que ce temps
- est long! Oh! je l’aime de tout mon cœur. _Il s’est égaré, mais mon
- amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus
- pur que de s’aimer. Je veux former son cœur_, je veux qu’il soit aussi
- beau que son visage. Ah! dormons: l’aurore arrivera plus vite!...
-
-Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale
-des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du
-beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation
-curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral:
-
- Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule; mais
- cette sensibilité passe bientôt; l’âme se resserre et reprend sa
- dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une
- sensibilité qui dure toute la vie. _Qu’il est beau de courir en
- s’aimant dans la carrière de la vertu!_ Oui, je l’ai, cette amitié;
- oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres
- amis? Hélas! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les
- bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc.
-
- Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai
- voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les
- fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que
- jamais. _Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part.
- Mais, je te le jure, ma passion est pure_, etc., etc.
-
-Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une
-divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de
-guider Mignon, de le sauver; on admire le courage que témoigne l’aveu de
-sa faute:
-
- Mignon s’est confié à nous; il ne nous a pas caché ses défauts; il
- nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami.
- Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous
- l’abandonner maintenant? Devons-nous le laisser aller? Non...
-
- Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi; je
- n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému,
- sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration.
- Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon; mais, avec le
- caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte
- avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas
- sorti victorieux.
-
- D’AILLEURS, aujourd’hui, il m’a charmé; chaque regard de lui m’agitait
- et faisait battre plus fort mon cœur; chaque fois que je touchais sa
- main, un frisson parcourait mon corps. _J’ai eu plusieurs fois envie
- de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, tu en sais quelque chose,
- mais à cet amour qui s’est encore accru, est venue se joindre
- l’admiration pour sa conduite de ces derniers temps_...
-
-J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi avec les autres, sinon
-avec lui-même. Le lecteur a pu voir, à travers sa correspondance, la
-candeur de son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans fin entre
-les aspirations morales et les désirs sensuels, lesquels se confondaient
-en un objet indigne. Sans doute, tous les romans nous retracent de tels
-combats; mais c’est une femme qui en est l’objet, et, fût-elle une
-prostituée, l’amour qu’elle inspire ne vicie point l’esprit: les
-douleurs mêmes et les déceptions dont elle est la cause souvent
-enrichissent et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, rien de
-semblable. Je réserve quelques billets où Horace se découvre lui-même et
-reconnaît, avec un peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa
-passion.
-
- * * * * *
-
-J’ai observé au collége des sentiments moins mélangés encore que ceux
-d’Horace, des amours où le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un
-cas fort rare. Le voici:
-
-Henri C... est jeté au collége à l’âge de huit ans par une marâtre.
-Jusqu’à l’âge de treize ans, il a été souvent spectateur involontaire
-des plus tristes désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait
-pas quatorze ans lorsqu’il devint le _complice_ d’un grand et fit son
-apprentissage de l’infamie.
-
-Henri C... était d’un naturel aimant. Orphelin, il avait dû réunir
-toutes ses affections sur une vieille tante qui lui tenait lieu de
-_correspondant_, et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme que
-son caractère changea rapidement: il devint paresseux, sa santé
-s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait point. Il lui arrivait de
-pleurer lorsque sa tante l’interrogeait avec effroi; il se jurait à
-lui-même de se corriger et n’y parvenait point. Cependant certaine
-appellation lui était odieuse, et qui la lui appliquait n’en était pas
-quitte à bon marché.
-
-En revenant des vacances, l’enfant se portait mieux: deux mois de vie au
-grand air sont un précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses
-mœurs: il n’était point guéri, mais il s’en fallait peu. Il se lie avec
-un nouveau, plus jeune que lui de dix-huit mois, qui arrivait, tout
-interdit, de sa province. Cette amitié devient rapidement de l’amour.
-
-Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles D... était fort arriéré,
-il donnait ses devoirs à corriger à Henri. Les jeudis et dimanches, on
-travaillait ensemble.
-
-Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des scandales de la
-veille, mais ils demeuraient chastes: l’idée de se livrer ensemble à des
-plaisirs honteux ne s’était pas présentée à leur esprit.
-
---Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure amitié?
-
---Non point, lecteur; c’était bel et bien de l’amour, car Charles était
-un joli enfant, doué du caractère le plus affable, le plus bienveillant.
-Il était sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait la
-pensée et la vie.
-
-Savez-vous quel prodige fit cet amour?--Henri désapprit tout à fait
-l’onanisme. Lorsque, dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le
-spasme, le lendemain il était morne et soucieux. Il se mettait au
-travail avec une sorte de fureur. Confiait-il ces choses à Charles? Je
-ne le crois point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse.
-
-Cet amour, fortifié par quelques brouilles et quelques raccommodements
-délicieux, dura huit mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se
-félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu; elle avait remarqué
-le rétablissement de sa santé, et comment son teint, son regard
-s’étaient insensiblement éclaircis. «Il s’est corrigé, pensait-elle; il
-a la volonté du bien: il arrivera!»
-
---Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi cette occasion infiniment
-rare d’arracher un enfant aux flétrissures du collége! Alors il était
-possible encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle, le cœur
-avait momentanément fait taire les sollicitations furieuses des sens
-surexcités par deux ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et
-affectueux, la passion se fût définitivement épurée, et l’amour de
-Charles D... n’eût servi à Henri que d’une sorte de transition à l’amour
-de la femme. La nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la
-science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon, et effacé les
-impressions funestes.
-
- * * * * *
-
-Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin. Henri et Charles,
-qui avaient peu à peu laissé les amis s’introduire entre eux deux,
-tenaient je ne sais quelle conversation malpropre. Maintes fois, Henri
-avait été accusé de faire de Charles son _complice_, et il avait
-repoussé avec indignation un tel soupçon. Mais depuis quelques jours,
-par suite d’un changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher à
-côté de son ami. La tentation était trop forte, et de ce soir-là même
-leur amour s’abîma dans le vice.
-
-C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du collége, confine à
-l’onanisme, et que les premières aspirations, si vous ne les surveillez
-point, se trompent d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence
-et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri C..., votre fils est retombé
-à l’âge de seize ans dans les pratiques unisexuelles, soyez certain
-qu’il est perdu. De cette seconde crise on ne se relève point.
-
- * * * * *
-
-Quels que soient les débuts d’une union semblable, le jeune homme, au
-collége, dans cette épaisse atmosphère de vice, succombe nécessairement.
-Au moment même où les premières ardeurs de l’âge l’aiguillonnent, il
-n’est entouré que d’excitations. Dans l’air moite de l’étude, sa tête
-s’enflamme au contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les
-dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes de son être. Le
-corps a besoin d’être fatigué, et c’est l’esprit que l’on surexcite: cet
-adolescent est soumis au traitement spécial qui convient à un vieillard.
-
-Entourez-le maintenant d’êtres vicieux: je défie qu’il résiste! Il n’y a
-point de séminariste que sa robe protégerait contre ces provocations de
-tous les instants. Eh! le ridicule même le récompenserait, s’il
-prétendait garder la pureté de son corps. A l’étude, aux récréations, au
-dortoir, la sensualité l’assiége, ce que les camarades appellent le
-_chauffage_, paroles et actes.
-
-Imaginez ce jeune homme libre: lâchez-le sur les boulevards. Il verra là
-des filles en grand nombre, mais elles sont dans la foule; mais il n’est
-pas forcé de vivre à leur contact; mais mille autres objets contribuent
-à le distraire. Sa timidité même, s’il a toujours vécu dans sa famille,
-le retient, et ce n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées,
-c’est de l’horreur.
-
-Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même: il est obligé de
-leur donner la main, de manger avec eux, et de dormir près d’eux. Je
-déclare impossible qu’il ne soit pas souillé.
-
-J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses mœurs pures dans ce
-mauvais lieu. Il avait un vice de conformation qui constituait presque
-l’impuissance. Il vivait assez solitairement; on lui rendait la vie
-malheureuse par les railleries ignobles dont on l’accablait; il est
-parti avant d’avoir fini ses études.
-
- * * * * *
-
-Nous avons vu tout à l’heure Henri C... se dégrader par amour. Dans ses
-lettres, Horace voulant se justifier de désirer Mignon, allègue
-quelquefois l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours
-témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume en cette
-alternative:
-
- A-t-il }
- n’a-t-il pas } du _cœur_?
-
-On penche pour l’affirmative quand Mignon se montre gracieux, et pour la
-négative lorsqu’il querelle. Mais aimé ou point, il est facile
-d’indiquer l’identité du but où tend la passion d’Horace.
-
-Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative l’emportait:
-
- Sombres pensées, retirez-vous; laissez mon cœur aimer, laissez les
- rêves les plus beaux se former dans ma tête, retirez-vous, je ne vous
- crois pas; mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce pas
- _lui_ qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes rêves? N’est-ce
- pas _lui_ que je vois, qui m’embrasse qui me répète ce doux mot: _Je
- t’aime_, et que je couvre de mes baisers? N’est-ce pas _lui_ que,
- depuis trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses bras
- blancs pendant mon sommeil? N’est-ce pas _lui_ que maintenant je vois
- étendu sur sa couche et cherchant en vain le sommeil? Il rêve, il
- pense à moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma main, et il
- appelle, en murmurant des mots d’amour, l’amour qui tarde tant à
- venir. Il se dit que je dors, et il voudrait être _un ange_ pour venir
- contempler mon sommeil et déposer un baiser sur mon front! Oui, il
- m’aime. Oui, je puis enfin le dire: Nous nous aimons.
-
-On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire des sentiments très
-vifs, et l’amour d’Horace se réduit à de simples désirs pédérastiques.
-
-Mais quand il n’en a pas?--Il en est absolument de même:
-
- ... Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré, mais je n’en
- conviens pas moins que mon amour pour Mignon n’est pas très pur. A qui
- la faute? Quand donc cesseras-tu de m’accuser? Si tu avais réfléchi ce
- soir, si tu avais approfondi un peu plus le cœur humain lorsque tu
- parlais, m’aurais-tu lancé la pierre?
-
- Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour pour lui était très
- pure. Mais il m’a changé. Pourquoi est-il si indifférent? On n’aime
- point si l’on n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces
- passions sans retour qui font tant de malheureux ne sont fondées que
- sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on n’est pas aimé, on n’aime pas
- longtemps, tout juste le temps de contenter ses sens.
-
- Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités (qui lui font défaut),
- que puis-je aimer? Tu le sais, ce que j’aime, c’est sa beauté.
- _Lorsque l’on n’aime que la beauté, tu sais à quoi cela mène_, sans
- compter que l’on est un égoïste. _Mais encore une fois, à qui la
- faute? J’ai frappé à la porte de son cœur: elle est restée fermée..._
-
- Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence: le quitter?
- Mais mon cœur ne le peut; ou aimer quoi? son corps. Je le dis avec
- franchise...
-
- _Je serais pourtant si heureux de l’aimer PUREMENT s’il avait un
- cœur._
-
-Le refrain persiste: _S’il avait un cœur!_ Il se referait une virginité
-sans doute.
-
-Horace est imbibé de phrases de roman: tout cela découle pour peu qu’on
-le presse; c’est une écritoire intarissable, c’est un flot poétique qui
-roule un fond de gravelures. Il lui est arrivé d’abuser le plus
-étrangement du monde de ce mot: _cœur_.
-
-C’était un jeudi soir à l’étude: il se trouvait entre Mignon et Q..., un
-_lapin_, grâce aux soins de L... que ces intrigues réjouissaient. Horace
-lui fit passer ce billet:
-
- Est-ce que tu aurais l’intention, par cette invention, de nous exciter
- et de nous familiariser avec les endroits sensibles? Tu sais qu’un feu
- brûlant coule dans mes veines et que mon jeune voisin n’est pas moins
- ardent. N’allume donc pas en nous un incendie qui par sa force
- pourrait nous être funeste. Entre les deux mon cœur ne balancerait
- bientôt plus; _car mon charmant voisin de droite sait aimer_; IL A DU
- CŒUR.
-
-Voilà l’aveu; voilà le mot qui illumine toutes les lettres précédentes
-et détermine, caractérise les amours de collége.
-
- * * * * *
-
-Je crois avoir montré suffisamment par tous ces extraits quelle est la
-marche de la corruption; comment l’intelligence devient la dupe, souvent
-complaisante, des sens, et quelle dépravation morale résulte de ces
-passions ambiguës. Le jeune homme prétend toujours viser au bien; il se
-félicite d’aimer, se glorifie de ces premières expansions, et il mêle si
-bien, si longtemps les mots amour, vertu, cœur, honneur, que les idées
-elles-mêmes se fondent et se confondent: la fange reflète encore les
-splendeurs de l’idéal.
-
---«Il n’est qu’un bonheur au monde, dit un personnage d’un roman de
-George Sand: c’est l’amour, _et il faut l’accepter par vertu_.»
-
-Cette philosophie-là est celle de notre Horace; elle court les colléges:
-seulement là, faute de femmes, la communion a lieu entre êtres du même
-sexe.
-
-Précédemment, j’ai nommé Platon. Le poëte a donné la théorie et la loi
-de cette prostitution juvénile. Diotime, la prophétesse de Mantinée,
-s’exprime en ces termes dans le _Banquet_:
-
-«Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune
-âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit en outre, s’il
-est bien dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il aura
-choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à
-comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est la
-sœur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s’il
-faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne
-pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et
-identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer
-l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller, comme une petitesse
-méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela,
-il doit regarder la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du
-corps; en sorte qu’une belle âme, même dans un corps dépourvu
-d’agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui
-faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la
-jeunesse meilleure. Par là, il sera nécessairement amené à contempler la
-beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à
-voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et
-conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions
-des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté;
-et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné
-comme un esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune garçon;
-mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera avec une inépuisable
-fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la
-philosophie, jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son esprit par cette
-sublime contemplation, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du
-beau.»
-
-Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie à la vertu est
-parcouru par tous les jeunes gens réduits à vivre en troupeau; seulement
-il est parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle des choses.
-Le poëte grec, non-seulement accepte la fatalité des sens, mais il
-prétend la prévenir et soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant
-satisfaction. Cette fiction philosophique a pris corps, et la lubricité
-moderne, dont nos romanciers sont les interprètes, s’est inspirée de ces
-rêveries hyperphysiques.
-
-C’est là la bibliothèque où Horace puisait les «arguments» de sa
-passion. Ses lettres ne pourraient-elles point porter en épigraphe cette
-autre proposition de Platon?
-
-«Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection, on est capable de
-tout entreprendre; _il est donc beau d’aimer pour la vertu_; cet amour
-est celui de la Vénus céleste; il est céleste lui-même, utile aux
-particuliers et aux États, et digne d’être l’objet de leur principale
-étude, puisqu’il oblige l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à
-s’efforcer de se rendre mutuellement vertueux.»
-
-Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur certains esprits
-d’élite: elle contribue à la dépravation de l’individu. Quant à la
-foule, elle n’est point capable de lire, et j’ai dit déjà que les
-pratiques vicieuses précédaient généralement toute initiation par les
-livres.
-
- * * * * *
-
-Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis abstenu de parler de la
-femme. Quelle part la femme a-t-elle dans l’existence du
-collégien?--Petite. Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement «le
-mari de Mignon», Richard avait une maîtresse qu’il allait voir tous les
-dimanches; mais, un jour, ayant projeté une partie de campagne avec
-Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et ne la revit plus. Si ce
-fait n’était pas assez éloquent par lui-même, je n’hésiterais pas à
-affirmer qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans le cœur de ses
-amants. Lorsque l’esprit est dépravé, le cœur est peu susceptible de ces
-amours honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu d’images et de
-pensées obscènes est plus porté à dédaigner la femme qu’à l’aimer; à cet
-égard, il est moralement impuissant: tout au plus souffre-t-il la
-_fille_.
-
-Tissot note cet effet du vice:
-
-«Un symptôme commun aux deux sexes, c’est l’indifférence qu’il laisse
-pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs et les
-forces ne sont pas éteints: indifférence qui non seulement fait bien des
-célibataires, mais qui souvent poursuit jusque dans le lit nuptial... Je
-connais un homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur,
-éprouvait un profond dégoût pour sa femme dès les premiers jours de son
-mariage.»
-
-Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui ne s’accommode pas des
-soupirs et du dévouement délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que
-vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné, souffre d’avoir été
-déplacé de son milieu. On a dit que ce que nos pères appelaient la
-galanterie n’existe plus. Eh! comment demandez-vous d’être aimable,
-prévenant, de chercher des flatteries fines et gracieuses, de
-marivauder, au besoin, à un jeune homme chez lequel l’accoutumance du
-plaisir le plus brutal a éteint le désir? C’est un des symptômes
-frappants de notre démoralisation, que le mépris de la femme. L’homme,
-avant d’en arriver là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même.
-Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses illusions qui
-font la vie charmante. Il ne peut pas même se dire blasé, car il n’a pas
-désiré. Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait atteint
-l’âge où il est seulement capable de goûter les plus douces émotions. Le
-corps, la tête et le cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre
-bestialement, privé des jouissances de l’imagination. Il ne voit de
-toutes choses que la surface grise et terne; il ne peut même pleurer et
-se désespérer, car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a
-faite est irréparable.
-
- * * * * *
-
-Je racontais un jour ces tristes désordres à un médecin célèbre, qui de
-tous ses malades s’est fait des amis. Je lui rappelais que, dans
-certains séminaires, on fait aux jeunes gens des saignées périodiques,
-et je lui demandais si ce moyen pouvait suffire à étouffer le cri des
-sens et à prévenir l’onanisme. Il me répondit que non, et que le vice
-solitaire était plus commun dans les maisons religieuses que dans les
-établissements laïques. On le comprend, si l’on considère que les
-enfants sont dressés à s’espionner les uns les autres et ne peuvent,
-d’après les règlements, se promener _moins de trois_ ensemble. Et, comme
-nous insistions sur la difficulté inouïe que l’enfant trouve à se
-corriger de telles habitudes, le docteur, s’échauffant par degrés:
-
-«Tenez, conclut-il, si vous voulez maintenir ces agrégations de jeunes
-gens, si vous prétendez que la luxure ne sévisse pas sur toutes ces
-natures en éveil, il n’est qu’un parti à prendre. Je ne le conseillerais
-pas à la rue des Postes; il n’est qu’un remède: _la femme_.»
-
-Ce mot brutal renferme la condamnation sans appel de l’internat. Il
-signifie qu’il y a impossibilité pour le collégien de conserver sa
-virginité, et que de remède aux vices contre nature, il n’en est point
-en dehors de la satisfaction normale des désirs sensuels.
-
-Ces vices contre nature sont développés fatalement par une éducation
-contre nature. L’adolescent, dans la famille, trouve un refuge contre
-les sollicitations des sens; au collége, il ne rencontre qu’excitations,
-et, à défaut de l’assouvissement légitime, il tombe fatalement dans la
-bestialité.
-
-J’ai décrit un état de choses qui ne peut point changer, quelques
-modifications qu’on apporte dans le régime intérieur du collége: car il
-est le résultat de la vie en commun d’êtres du même sexe dans le même
-air.
-
-Par une fausse et pernicieuse pudeur, on a coutume, en France,
-d’éloigner le jeune homme de la société des femmes. A ce système est due
-la brutalité de nos mœurs. L’enfance est mise au corps de garde: comment
-voulez-vous qu’elle n’en prenne point la tenue et les goûts?
-
-Par la seule suppression du collége, c’est-à-dire de l’internat, on
-supprimera un tel état de choses.
-
-Pères de famille qui prétendez faire de votre fils un honnête homme et
-un homme de cœur, laissez-le grandir entre sa mère et sa sœur. Qu’il
-suive en qualité d’externe les leçons de l’Université: croyez qu’il se
-fera toujours assez de camarades au dehors. Ce que rien ne remplace,
-c’est l’éducation du foyer. C’est là seulement qu’il prendra le goût des
-bonnes et des belles choses, avec l’horreur du vice. La pureté des mœurs
-fait leur urbanité, et la société d’une mère et d’une sœur est
-excellente à protéger le jeune homme contre la _femme_.
-
-La _femme_ est au collége l’antidote du poison unisexuel.
-
-Dans le salon de sa mère, à peine la soupçonnera-t-il; les
-sollicitations du cœur dominent celles des sens dans l’atmosphère
-affectueuse et chaste de la famille.
-
-Peut-être direz-vous que le gamin vous embarrasse à la maison: alors
-autant en font, entre nous, votre femme cet votre fille. Point ne
-fallait épouser, procréer.
-
-Comment fait l’ouvrier, l’homme du peuple? Quand le gars a atteint
-l’âge, il le met apprenti. Mais quitte-t-il pour cela le pauvre logis?
-Non.
-
-Ayez moins de glaces, monsieur, dans votre appartement; jouez moins,
-fumez moins, s’il le faut; mais vous avez fait un fils, il faut vous
-occuper de lui. Il y a de la place dans la maison pour un domestique
-fainéant qui passe sa vie à _annoncer_. Cet homme mange, couche chez
-vous: et il n’y a point de place pour votre fils!
-
-Si depuis trois ans nous avons appris quelque chose;
-
-Si nous nous sommes avisés de la rareté du patriotisme et de
-l’abaissement du sens moral;
-
-Si nous sommes soucieux d’enrayer ce mouvement de décadence, il faut
-nous occuper de fonder chez nous la FAMILLE;
-
-Il n’y a point de famille en France, partant point de bonne éducation,
-et très peu d’hommes. Quand la cause du mal est connue, il ne reste qu’à
-la détruire. La régénération de la patrie, si elle doit se faire, ne se
-fera qu’en commençant au foyer paternel. Les musons qui éloignent les
-enfants de ce foyer, les internats, sont condamnées à disparaître. Qu’on
-ne m’objecte point l’impossibilité prétendue de satisfaire aux besoins
-chaque jour croissants de l’instruction publique par des maisons
-d’externes: c’est là une question qui s’impose et que nous ne saurions
-esquiver sans lâcheté! Qu’elle soit difficile à résoudre, je le veux;
-mais il faut à tout prix qu’elle soit résolue; car cette solution est,
-je le dis sans déclamer, essentielle au relèvement de la société
-française.
-
-
-PARIS.--IMP. NOUV. (ASSOC. OUV.), 14, rue des Jeûneurs
-
-G. Masquin et Cie
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***
+ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 *** + + + + + + LA + PREMIÈRE FLÉTRISSURE + + PAR + Le Docteur J. AGRIPPA + + Au moins, je vais toucher une étrange matière, + Ne vous scandalisez en aucune manière, + Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis, + Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis. + + (Molière.--_Tartuffe_.) + + + PARIS + L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15 + + 1873 + + + + +Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’_Affaire Clémenceau_: + + «On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme, de la dépravation des + temps modernes: entrez dans le premier collége venu, remuez cette + apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez + cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée + depuis longtemps: et quand on n’a pas été un enfant, on ne devient pas + un homme.» + +Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai tenté de la faire pour +l’édification des pères de famille. + +Quelques-uns crieront: Au scandale!--Je réponds à ceux-là qu’il faut +étaler sincèrement la plaie pour la pouvoir inspecter et guérir. + +D’autres diront: Enfantillages!--Je ne partage point cet optimisme. + +Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit exact, ni rapporté un fait dont +je ne puisse fournir des preuves, produire des témoins. + +J’ai laissé de côté les procédés d’instruction stériles, l’enseignement +mécanique, pour m’attacher exclusivement à la question des mœurs. On +veut réformer les études: cela est fort bien. Mais je voudrais qu’on +réformât l’éducation. + +Le vice germe spontanément sur cet engrais malsain du collége: en tant +que régime d’emprisonnement et d’agglomération, l’internat est mortel +aux inclinations honnêtes, et,--pardon du mot,--à la vertu. Toutes les +améliorations qu’on pourra inventer sont inutiles. + +Je plaide la suppression radicale de l’internat, la fermeture de mauvais +lieux, où sous prétexte de latin et de grec, la chair et l’esprit de nos +enfants sont gâtés et s’atrophient sans retour. + +Que l’affection que j’analyse soit uniquement due à l’internat, je ne le +prétends point, mais je montre que l’internat la développe au point de +la rendre quelquefois incurable. Loin de moi la pensée d’attaquer ni +l’Université ni aucun corps enseignant: je fais le procès d’un système. + +Que vos enfants soient _instruits_ au dehors, soit. Mais c’est vous +seul, père de famille, qui devez _élever_ vos enfants, parce qu’il +n’existe pas un individu sur la terre qui vous puisse remplacer dans ce +quotidien labeur. + +Ne le voulez-vous point? Eh bien! sachez au moins ce que fera d’eux le +collége, et voyez si, pour reconquérir nos provinces et notre honneur +perdus, nous pouvons compter sur la France de demain. + +J. A. + + * * * * * + +Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot _collége_ fréquemment +employé au cours de ces pages, je désigne tout établissement qui +recueille un certain nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend +les élever en lieu et place de leurs parents. + + + + +LA + +PREMIÈRE FLÉTRISSURE + + +Monsieur est au café ou au Cercle; madame est en visites. Le petit Henri +est au collége, la petite Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame +disent _mon fils, ma fille_; parents vient de _parere_: n’ont-ils pas +engendré? + +Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de mauvaise santé. +Ensuite, il a passé cinq ans à la maison. Mais il salissait tout, il +cassait tout; la bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait chez sa +grand’mère l’été. Enfin, comme madame ne pouvait garder un pareil petit +diable, elle l’a mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en a +pour douze années, au bout desquelles il prendra la clef des champs et +ira courir les filles. + +Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande quelquefois son bras +pour sortir; mais le garçon se dérobe à cet honneur; n’a-t-il point ses +amis, ses affaires? + +C’est là le foyer, le _home_ français. + +Qu’il y eût des génératrices comme il y a des nourrices, croyez-vous que +madame se fût donné la peine d’accoucher? + +Voilà cependant le seul lien qui constitue la famille aujourd’hui. Ce +jeune homme, cette jeune fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et +elle se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, la bonne, la +grand’mère, les professeurs, les pions, les camarades s’étant effacés, +elle se retrouve seule en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis +de ses entrailles elle a remis à des étrangers! + +En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux qu’on l’esquive +absolument; et Malthus connaissait son siècle, qui prescrivait le +_restreint moral_. + +Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous conter ce que vous +semblez ignorer parfaitement: l’éducation qu’a reçue votre fils au +collége. Pendant le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde +nationale? Vous avez, comme tout le monde, déploré notre décadence; vous +vous êtes écrié: Français dégénérés! La virilité physique et morale, ce +que les Romains appelaient _virtus_, la force d’initiative +n’apparaissait nulle part;--et le soir, au coin du feu, en fumant votre +cigare, vous cherchiez, comme tant d’autres, la «cause de nos +désastres».--Rassurez-vous: je ne prétends pas vous la révéler; mais je +veux dire comment vous avez contribué pour votre part à ces désastres, +en rejetant sur d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à vos +enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence et la santé. Je +déclare que le patriotisme ne peut point exister dans une nation qui ne +connaît pas la famille. + +Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, la condition et +l’apprentissage des autres. C’est chez vous, non chez des étrangers, que +votre fils devait trouver les bons exemples, apprendre à obéir et à +aimer. + + * * * * * + +Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de leurs enfants, d’un +préjugé que l’égoïsme souvent inspire. Il ne faut point, disent-ils, que +mon fils vive sous les jupons de sa mère; ici, il s’amollirait. +Mettons-le au collége; son caractère se formera; il apprendra à vivre. + +Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne trop tard? + +Oui, c’est vrai: il apprendra à vivre, mais _comment_? + +Je vais vous le dire. + + * * * * * + +Henri a été présenté au proviseur: sa mère a déclaré qu’il était très +intelligent, et le proviseur a souri avec indulgence. + +--«Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos petits camarades.» Car on +était en récréation. + +Un nouveau! Les petits camarades passent et repassent, montrent du doigt +l’arrivant; ils rient de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de +recevoir de sa mère une montre en or avec la chaîne, les écoliers lui +témoignent encore quelque respect. La vue de l’or produit cet effet sur +ces petits bourgeois du dix-neuvième siècle; j’en parle d’expérience. + +Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche: + +--«Comment t’appelles-tu? + +--«Henri. + +--«Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête!--Ton nom de famille?» + +Et comme les enfants se groupent autour de lui, Henri, sur qui tous ces +regards malins se fixent, rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit +par fondre en larmes. + +Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus terrible que ce +premier moment où l’homme se trouve seul, en présence de l’humanité. Il +est envolé du nid maternel; une effroyable impression d’isolement +l’envahit; il appelle: Maman! maman! sa première providence. + +A ses larmes répond le rire méchant du prochain. Ses joujoux, ses +livres, ses images, tout son petit monde va être exploré, fouillé, +bafoué. Où trouver un protecteur? qui aimer? à qui obéir? + +La cloche sonne: on se rend à l’étude. Le voici sous les yeux du maître, +entre deux bambins qui essuient leurs plumes sur son habit, et lui +donnent des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche de +s’absorber dans son devoir. + + * * * * * + +Le _devoir_ de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, est de jouer. +L’hygiène, autant que la raison, l’exige. Ces petits membres frêles ont +besoin de mouvement, mais d’un mouvement continuel: c’est la condition +de l’appétit, du sommeil; c’est à ce prix que le cerveau se développera, +et deviendra apte à recueillir et garder les impressions extérieures. + +--«Il ne se tient pas en place! Il est distrait!» + +Mais cela est naturel, nécessaire! L’attention est une faculté qui ne +vient qu’avec l’âge. Vous ne demandez point à ce bébé de soulever des +poids de vingt kilos; pourquoi voulez-vous que son intelligence soit +formée avant son corps? + +L’éducation d’abord doit être toute physique. Que l’alphabet soit +déguisé en un jeu: j’y consens. Mais vous lésez la santé de l’enfant, en +le tenant huit et dix heures par jour sur les grammaires. L’instruction +ne s’ingurgite pas ainsi violemment: c’est seulement quand l’esprit est +mûr pour la recevoir qu’il la faut présenter par petites cuillerées +emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable: vous chatouillerez +la curiosité du bambin. + +Pourquoi le jeune homme qui sort du collége brûle-t-il ses livres +classiques, sinon parce qu’on lui a donné dès sa première enfance le +dégoût, l’horreur de la science? + + * * * * * + +Une étude aux murs nus. Les petits camarades saisissent le moment où le +pion dort pour parler tout bas et se faire des signes. Les flèches de +papier assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, n’ose lever les +yeux. Par moments éclate, comme un coup de tonnerre, la voix du maître: + +--«Monsieur X... cent vers à copier! + +--«Vous irez en retenue... Pas d’explications!» + +Le ressort de cette éducation, c’est la peur: peur des condisciples; +peur du pion. Sentiments mauvais qui engendrent rapidement la lâcheté. +L’élève apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et par derrière. +Ces vices sont de ceux qui se développent au contact du prochain. + +Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau venu. S’il manifeste le +moindre désir de se plaindre, immédiatement traité de _cafard_, il est +malmené sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de papier +mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de _cafard_ a le privilége +d’ameuter les bambins, et ils se ruent sur un innocent, comme fait la +multitude aveugle quand on lui a conté que L... empoisonnait les +rivières ou méditait de faire tirer sur le peuple. Rien n’égale +l’acharnement de ces malheureux, car ils ont à se venger de leur +asservissement et de leur misère. + +Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de temps. Il se +vengera,--sur un nouveau ou sur le pion. Point de détestables tours que +celui-ci n’endure. + +Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine à penser au +dimanche précédent, et les trois autres jours à compter les heures qui +le séparent du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété se passe: +l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur s’endurcit. Dans deux mois, +les caresses d’une mère ne lui seront plus nécessaires. + +Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans ce cœur d’enfant; et +savez-vous ce qui va le remplir?--Le vice. + + * * * * * + +Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage, plus de +mouvement; en même temps que le corps est opprimé, l’esprit est +surmené;--et, à l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux, on +lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels. + +Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous plaira, ce n’est plus un +enfant. Enrégimenté, bridé, il a perdu la libre allure et l’expansion +des premières années; il porte un joug d’abêtissement dont le poids se +fera sentir de plus en plus lourdement avec l’âge. + +La maman, au parloir, s’écrie en le voyant: + +--«Ah! le joli petit soldat! que ce liseré rouge lui sied bien!», + +Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée, mademoiselle! + + * * * * * + +L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de la famille, trouve en +échange les élèves et le maître-d’études. Est-ce à ce dernier qu’il aura +recours contre les influences pernicieuses? Le maître-d’études +remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle soit, les parents? +Quelles sont les relations du maître-d’études et de l’élève? Quels +exemples celui-ci reçoit-il de celui-là? + +Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord moins peur de +l’homme que des autres enfants, du maître que des camarades. Il croit +peut-être trouver un refuge auprès de l’un contre les autres: espérance +promptement déçue. Le maître ne peut ni aimer les élèves, ni en être +aimé: ses rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y entre +point de confiance, point d’affection, car le règlement exige que le +maître soit oppresseur, et la nature que l’élève soit rebelle. + +Peu de gens savent au juste ce que c’est que le maître-d’études. Plus +misérable que l’élève, parce que l’abrutissement, datant de plus loin, +est plus profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr de +l’internat. + +Il commence par être bon, mais ses tourments de chaque jour le forment à +la méchanceté. Jeune homme sans fortune, il a néanmoins reçu de +l’instruction. Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever un jour +au-dessus de sa condition; peut-être, lui reconnaissant des aptitudes +sérieuses, ses professeurs ont excité sa famille, qui ne s’en souciait +point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. Le collége lui a +ouvert ses portes gratuitement, et il s’est efforcé de rétribuer le +collége par quelques nominations au concours académique. + +D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, dès ce moment, il est +aisé de prévoir sa perte. La conscription menace; il est deux moyens de +l’éviter: la prêtrise, remède pire que le mal; l’engagement décennal +dans l’Université, qui semble une planche de salut. Le malheureux s’y +raccroche et se noie: d’homme il se Change en pion, désastre +irréparable. + +Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant! Il ne s’est sans +doute pas résigné sans répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne +point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit: «L’épreuve ne sera +pas longue; vous pourrez travailler, atteindre l’agrégation, +professer...» qu’il a fini par le croire[1]. Il entreprend donc avec +courage cette ingrate besogne: il a la résolution de travailler et +s’imagine pouvoir le faire. + + [1] On sait que le _maître-d’études_ a été remplacé par le «_maître + répétiteur_», lequel n’est plus un simple gardien d’enfants, + puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, le professeur + absent. M. de Fortoul, ministre de l’instruction publique, disait + dans le rapport qui a précédé le décret du 17 août 1853: + + «Les _maîtres-d’études_, séparés des professeurs par un intervalle + pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés à languir + éternellement dans leurs fonctions _et à devenir pour leurs propres + élèves un sujet de pitié et d’aversion_. . . . . . . . . . . . . . . + Mettre les _répétiteurs_ en mesure de fortifier leur instruction, + c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs modestes + fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les jeunes gens dont + _ils auront intérêt_ à gouverner les dispositions, à redresser les + écarts, à conquérir les cœurs, puisqu’ils devront passer leur vie + au milieu d’eux comme auxiliaires des professeurs d’abord, comme + professeurs ensuite.» + + L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination n’a + introduit aucune modification dans la condition de l’être misérable + que depuis, comme avant 1853, on appelle partout uniformément le + _pion_. + +Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. Habitués à haïr le +pion quel qu’il puisse être, les élèves n’ont vu dans sa bonté que +crainte ou sottise: ils l’ont récompensée par les plus méchants tours. A +force d’injustice, ils ont soulevé la bile, aigri le caractère du +malheureux. Aussi devient-il dur, soupçonneux; il ne croit plus aux +excuses, s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. Ne +l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille où il s’en faut +que l’avantage soit de son côté. Ses ennemis lui portent plus de coups +qu’ils n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que lui à la +lutte. Continuellement distrait, tracassé, irrité, il ne peut lire qu’à +peine. Au début, il tâchait de tout concilier, de dédoubler son esprit, +de diviser son attention entre les travaux qui lui étaient +personnellement nécessaires et la surveillance du quartier; mais il se +consumait en des efforts stériles. Une fois son impuissance clairement +démontrée, à sa première ardeur succèdent le découragement et une morne +somnolence. Il ne tente plus même d’employer le temps des classes. Ce +n’est point de trop de quatre heures sur vingt-quatre pour prendre +haleine quand on fait ce rude métier. Qu’en dites-vous, parents, qui +n’aviez qu’un seul enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre, +l’arme toute puissante: l’affection? + +Tout doucement s’établit, par la force des choses, l’habitude de la +paresse, et la capacité de travailler se perd. C’est du reste une +fainéantise laborieuse que celle du pion. + +Après quelques années de service, il ne nourrit plus l’espérance de +sortir de sa galère; à peine le désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à +l’idée de rester éternellement ainsi; il s’est accoutumé à son +abjection. Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme chose naturelle; +il n’en sent plus le poids, parce qu’il a oublié ce que c’est que de ne +pas le sentir. Traité comme un valet par le proviseur, harcelé même par +des «fils de famille» contre lesquels il lui serait téméraire de se +défendre, fût-ce le règlement à la main, il a commencé par faire pitié, +et finit par inspirer le dégoût. + +A ce point, est-il un homme, une bête, une machine? + +C’est un être dégradé; le mépris général a fait cette œuvre: c’est le +_pion_. + +Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit pas, quand il +prend son chapeau à la fin de l’étude, qu’on a profité de son sommeil +pour verser un encrier dedans. + +Tel est, Monsieur, l’_éducateur_, tel est le porte-respect par qui vous +vous êtes fait remplacer auprès de votre fils. + +Voilà la première image que l’enfant ait de cette chose dont on parle +tant en France, et dont on déplore la ruine: L’AUTORITÉ. + + * * * * * + +J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de révéler beaucoup de +choses abominables et de vous faire assister, lecteur, à la vie de votre +collégien, depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de cloche du +coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, avant de lever le voile et de +découvrir les plaies, je vous prie de considérer ceci: + +C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût même ce que c’était +que le vice. + +Cette observation expliquera les désordres monstrueux que je vais dire, +et dont la monstruosité échappe à l’enfant. + +Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache, et l’intelligence +est viciée avant de s’être développée. On répète souvent que le niveau +du _sens moral_ a baissé en France. J’attribue ce fait--exact--à la +dépravation précoce de l’individu au collége. + + * * * * * + +Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant cause avec des +élèves. Sur un banc, loin de ses regards, deux enfants sont assis. Ce +sont des créoles: ils sont âgés d’environ treize ans et fort arriérés +dans leurs études. Autour d’eux s’est formé un cercle d’enfants de neuf +ou dix ans. Que contemplent si curieusement ces enfants? + +Je ne saurais vous le décrire; c’est la scène du Maure dans les +_Confessions_, moins la résistance de Jean-Jacques. Le philosophe a +donné à cette scène une physionomie hideuse. La raison de l’homme se +révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en analyste exact, je +dois dire que les spectateurs étaient charmés de ce qu’ils voyaient: +leur curiosité malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une première +leçon; et les contorsions de l’onaniaque, ses cris, son rire +spasmodique, imprimaient dans ces jeunes cervelles un souvenir +ineffaçable, en même temps qu’un désir vague, irréalisable encore. + +L’initiateur menaçait les enfants de leur «f... une pile s’ils avaient +le malheur de cafarder». Et le soir, au dortoir, il employait à la même +opération l’un de ces curieux,--un bambin de dix ans. + +--«Et le pion?» + +Lecteur, + +1º Il est impossible que le pion voie tout ce qui se passe; + +2º Il sait tout cela, ayant été élève: il en rit souvent avec ses +collègues. Je me souviendrai toujours du sourire ignoble de ce pion +disant à un écolier de treize ans dont l’_ami_ était chassé pour avoir +fait circuler une chanson obscène: + +--«Eh bien! il s’en va donc, votre petit ami...» + +Je ne parle que pour mémoire des pions qui, subissant eux-mêmes cette +atmosphère de l’internat, vont caresser la nuit les enfants que vous +avez confiés à leurs soins. + +Cette abomination heureusement est très rare dans les établissements de +l’Université; d’ailleurs, l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le +jeu peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris, chasser un +maître-d’études qui s’était rendu coupable de cette infamie: son nom est +encore dans mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes. + + * * * * * + +Ici, on me fait une observation que je ne veux point esquiver; c’est +que, dans la famille même, l’enfant peut contracter les mauvaises +habitudes. J’entends dire: «Sous le toit paternel, il court bien des +périls: tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et domestiques le +gâtent. Il trouve auprès de sa mère qui l’adore une sollicitude trop +vive, dont les effets sont parfois funestes. Autour de lui les +distractions abondent; le bien-être amollit ses mœurs, et, la puberté +venue, les sollicitations des sens seront irrésistibles: l’onanisme, on +le sait, peut se passer d’être enseigné.» + +Eh bien! ces objections témoignent chez les parents qui les font, d’une +intelligence fort incomplète de leurs devoirs. Comment! votre enfant se +gâtera sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans que vous +arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus, les progrès du mal! Mais +c’est vous seuls que je fais responsables des vices de vos enfants; vous +jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les guider: pourquoi les +avoir mis au monde? + +Savez-vous que vos observations manquent absolument de justesse? Car, +considérez le parallèle suivant: + +Dans la famille: + +1º L’enfant peut être surveillé, + +2º Il ne rencontre aucune excitation sensuelle: au contraire. + +Au collége: + +1º L’enfant ne peut pas être surveillé; + +2º Il est à toute heure du jour circonvenu par les sollicitations du +vice. + +Quelle femme est donc votre femme et quelle fille votre fille, si, dans +la société constante de sa mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri +des sens et fait son apprentissage de la débauche? + +Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze ans, le tempérament et +les lectures brûlantes aidant, votre fils apprenne un jour la +masturbation. Eh bien! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la +démarche embarrassée, dans le regard hésitant, dans les traits pâlis de +l’adolescent, les premières traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous +dire comment vous reconnaîtrez cela: les symptômes sont connus de tout +le monde, et ils sont si frappants à l’origine, qu’il est impossible que +vous ne les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant aux +dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement dans la famille qu’ils +peuvent être appliqués avec succès. Je vous renvoie aux livres qui +traitent de la matière, et en particulier à celui du docteur Deslandes. +Votre fils se guérira si vous le voulez; car, au lieu de trouver les +encouragements du collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il aime +et dont il ambitionne l’estime. + + * * * * * + +Cette influence moralisatrice de la famille se fait sentir, dans une +certaine mesure, au collége même. Ainsi, l’enfant qui succombe le plus +vite et le plus sûrement est celui que des parents (indignes de ce +titre) font sortir deux fois l’année: aux grandes vacances et à Paques. +Celui-là a dû organiser toute sa vie entre les quatre murs du collége: +ses besoins d’affection, il les a reportés sur certains de ses camarades +parmi lesquels, hélas! se trouve toujours ce que l’autorité appelle des +_complices_. Le vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était, +et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A peine entré dans la +geôle, il a appris; maintenant il enseigne. Son système nerveux était +d’abord surexcité, et il souffrait; aujourd’hui (il a quatorze ans), la +sensation est émoussée. Il est l’élève le plus paresseux de sa classe, +et cela naturellement: il ne peut pas travailler. La mémoire, cette +faculté principale à l’École, la mémoire est complétement détruite. + +Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux: + +Il a pris des habitudes et des manies de vieux garçon. Toutes ses +démarches de la journée sont réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à +esprit de vin faite d’un encrier de buis; un cordon de soulier sert de +mèche. Il fait, le matin, du chocolat à l’eau: une palissade de livres +dissimule au pion la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs +trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se prélasse un +hanneton ou un ver à soie. Dans une autre prison, formée d’un bouchon +évidé et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous ces menus +travaux occupent constamment l’esprit du _potache_: il taille dans une +règle des petits bateaux, des figurines dans un marron d’Inde; comme +Pellisson, il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il n’est pas +malheureux plus que l’oiseau né en cage; il n’a jamais connu une autre +vie que celle-là, et la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne +lui fait aucune envie. + +J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient volontiers avec ce +prisonnier, car ce n’est pas un enfant: le vice et la routine l’ont +vieilli. Ce ne sera point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il +ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro à la loterie du +baccalauréat, il demeurera dans l’établissement en qualité de +maître-d’études. + +Internat, internement; soit: le Code emploie un autre vocable, il +prévoit et punit la _séquestration_. + +De bonne foi, et laissant de côté les arguties des jurisconsultes, en +morale, en raison, n’est-ce pas là un fait de séquestration? + +Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans chaque cour, on compte +environ dix jeunes gens qui sont ainsi retirés du monde et de l’air +libre, confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai connu un qui +était absolument idiot. Il faisait la joie des pions et des élèves. +C’était un mulâtre de la Martinique, et le professeur, en ouvrant la +classe, ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie: + +--«Otez donc vos gants, Monsieur X... (on rit). Ah! pardon, vous étiez +dans l’ombre...» + + * * * * * + +«La nature des fréquentations d’un jeune sujet, dit le docteur +Deslandes, peut éveiller des soupçons, _car la masturbation se donne_.» +Voilà pourquoi, Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils au +collége qu’en qualité d’externe. Pendant que vous êtes à vos affaires, +il va en classe, et le reste du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez +de lui les spectacles obscènes, les excitations des sens: à ce titre, +vous devez à tout prix garder votre enfant chez vous. + +Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout: au dortoir, aux +récréations, à l’étude. La classe seule fait exception. D’ailleurs, en +classe, l’externe n’est point placé près des internes. + +L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la société pernicieuse de +jeunes gens qui vivent au grand air; et moi, je vous félicite de ce que +votre fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en troupeau. + + * * * * * + +Je ne puis pas entrer dans les détails de cette prostitution enfantine. +Je ne cesserai de le répéter: ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est +l’_innocence_ de ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la +monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la luxure, c’est +l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet endroit, est quelque chose de +fatal, à quoi on peut à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément +d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal. + + * * * * * + +Si je signale des choses énormes, je ne signale que des choses vraies, +et si je relève des faits exceptionnels, c’est pour montrer les +conséquences extrêmes de l’état de choses créé par l’internat. + +J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer, c’est-à-dire offrir +leurs affreux services à des _grands_ pour des gâteaux, pour de +l’argent. + +Voici un fait plus fréquent: le _grand_ fait les devoirs du _petit_ et +touche sa récompense en plaisirs unisexuels. + +_Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus, manustupratio quasi +quotidie deprehendi posset[2]._ + + [2] Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer les poches. Les + enfants ouvrent la couture, en ayant soin de conserver le liseré + rouge. + +Un _grand_ donne rendez-vous à un _petit_, soit le dimanche quand on +réunit les quartiers, soit tous les jours aux _lieux_, soit même au +dortoir. Mais cet arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux. + +Un de ces malheureux allait voir _son complice_ chez ses parents, le +dimanche. Un autre ne dissimulait pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice +ainsi déborde au dehors. + +Assez, n’est-ce pas? Eh bien, je ne prononce plus qu’un mot. Ce qui se +passe actuellement dans la plupart des colléges entre enfants de neuf à +quatorze ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant cela +parfaitement, vous persistez à faire de votre fils un _potache_, vous +avez neuf chances sur dix de commettre un infanticide moral. + + * * * * * + +Ceci est l’histoire de Gaston C..., qui occupe aujourd’hui une haute +position officielle. Je la raconte de son aveu. + +Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment malheureux, et +c’est en pleurant abondamment qu’il s’endormait chaque soir. Il était +orphelin, sa mère étant morte en le mettant au monde. Son père ne +s’occupait point de lui. Cependant il se consumait dans la pensée de +revoir ce père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade. + +A l’infirmerie, quelle consolation! il rencontre les sœurs de charité. +Le voilà qui se met à les aimer, et comme c’était le plus charmant +enfant du monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont trouvé moyen +de le garder un mois de trop. + +Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il a dû quitter cette +délicate famille d’adoption, j’y renonce. Les sœurs de charité, ces +déshéritées de la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le laissant +partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de leur vie manquée, de leur +destinée sociale désertée. Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle +l’avait mis au monde; et lui, il avait retrouvé ce qu’il faut à l’enfant +le plus longtemps possible, entendez-vous, lecteur, LA MÈRE. + +En descendant de l’infirmerie, Gaston C... retrouve ses camarades. Il +mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui +avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, il +s’échappait, affrontait les retenues pour rentrer dans l’étude; là, il +ouvrait un petit _manuel_ qui venait de la sœur Colombe, et il lisait +avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection du bon Dieu. + +Un jour, comme la porte de son étude était fermée, après quelques +démarches inutiles, il prit le parti d’aller s’enfermer dans une étude +voisine; il y surprit deux de ses camarades dans une posture et une +occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait pas fréquenté ses camarades, +qui le haïssaient. Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le +voilà qui glose. + +Les écoliers le traitent de sot, de _cafard_. Il se bat avec l’un d’eux +et le jette par terre, ce qui lui attire immédiatement quelque +considération des autres. + +Mais une image et des idées étranges avaient fait irruption dans ce +jeune cerveau. Il s’inquiète, cherche à savoir, interroge: les fanfarons +de vice l’initient avec joie. + +Que fait Gaston? Il prend des notes sur tout ce qu’il entend; il copie +des chansons obscènes, il fait une relation des amours d’un pion, fable +de collége, et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé est +l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un enfant de dix ans, qui +exécrait le collége et ne songeait qu’à retrouver le foyer paternel +perdu. + +Les documents sont adressés au père. Celui-ci s’en va naïvement trouver +M. le proviseur, et lui détaille la chose. Surprise, indignation, +promesse d’enquête: les maîtres-d’études sont convoqués, on appelle +plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, et le malheureux Gaston, +traité de calomniateur, est condamné à demeurer au collége pendant les +grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le chasser; c’est sur les +instances du père que la punition a été commuée. + +--«Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai la stupéfaction où +m’a plongé cette première perspective ouverte sur la malignité et +l’hypocrisie humaines. J’en faillis devenir fou. Je m’interrogeais +moi-même anxieusement, et me prenais à douter de mon innocence. J’ai +avalé des couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. J’ai voulu me +sauver, et me suis vu rattraper par un garçon. Cette aventure m’a +vieilli de plusieurs années.» + + * * * * * + +Allez dans une cour de récréation. Des enfants de douze à quinze ans se +promènent gravement; en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil +chauffe; en été, ils s’asseyent ou même se couchent sur leur tunique. +Ils sont réunis par groupes de cinq ou six individus, car je ne parle +pas des couples,--ou accouplements. Quelle est la conversation de ces +bambins? + +L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il n’est pas d’équivoque +qui les fasse rougir. Ils ne savent rire que lorsque quelque grosse +saleté chatouille leur imagination déjà blasée. Point de débauche +secrète qu’ils ne connaissent; point de raffinements qui leur soient +étrangers: leur curiosité a pénétré dans les auteurs anciens pour y +apprendre les pratiques de la pédérastie et de la tribadie. Les +chansons, les gravures, les photographies obscènes passent de mains en +mains. Chaque génération d’écoliers communique à la suivante ses +traditions et ses turpitudes. Il est telle platitude rimée comme +l’_Examen de Flora_, telles comédies infâmes comme le _Théâtre +Gaillard_, dont il circule des copies manuscrites dans tous les colléges +de France. Car il y a là réellement une littérature pornocratique, +apportée en partie par les pions, qui ne sort point des murs du collége. +Et j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement donné le titre et la +date de publication aux premiers éditeurs de Paris. + + * * * * * + +Je veux traiter en passant cette question des lectures pernicieuses. + +Qu’est-ce qu’un livre _moral_? Que faut-il permettre ou interdire aux +enfants, aux jeunes gens? + +Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du crime est un auteur +immoral.--Soit. L’enfant ne lira point _Mademoiselle de Maupin_ ni +_Justine_. + +Mais que dites-vous de ces livres _moraux_, c’est-à-dire qui ont pour +but de démontrer la laideur du vice et l’excellence de la vertu: _Don +Quichotte_, les comédies de _Molière_, _Gil Blas_, _Clarisse Harlowe_, +_Paul et Virginie_? + +Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé de quatorze ans? + +En principe, je réponds: Oui. + +Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures lestes ou +brillantes. Mais je suppose que l’enfant qui lit cela ne cherche point +le mal. Je l’imagine,--à quatorze ans,--instruit, d’une manière à la +fois discrète et scientifique, par son père lui-même, de ce que sont les +relations sexuelles et l’acte de la génération. Son imagination n’est +point sensible, parce que sa raison est émue. Il étudie en lisant, et +c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. Aussi les secrets de la +nature ne l’étonnent-ils point, et de la connaissance des passions +humaines il ne recueille que l’ambition du bien. + +Je le sais: ce jeune homme n’existe point. Dans notre société où, à +défaut de la foi, le préjugé religieux est demeuré, il règne une fausse +pudeur qui prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette +modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à tant de retenue +succèdent les plaisanteries indécentes et les parodies ignobles. Mais il +est convenu dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses et, +plutôt que d’instruire lui-même ses enfants quand l’âge de la puberté +est venu, le père de famille préfère les abandonner aux mauvaises +connaissances, aux mauvais livres et aux mauvaises habitudes. + +J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient fermer les yeux sur +la conduite de leurs fils: ils ne les ouvraient que quand la maladie +enlevait ceux-ci à l’apprentissage de la débauche. + +S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je reconnais que tous ces +livres sont dangereux. Mais je vais plus loin, et je retire de ses mains +Boileau, Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité plus ou moins +directement des plaisirs sensuels. Ils les ont flétris, sans doute, mais +dans une ligne que le collégien ne lit pas. + +Car dans ses livres classiques, et jusque dans le _Manuel de la +confession_, il cherche et trouve un aliment à la surexcitation +constante de son imagination. Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi +que par des impressions lascives; il s’épuise dans la méditation du +plaisir, s’use et se détraque par l’abus de la sensation. + +Les allusions les plus légères lui suffisent, le cynisme le plus +grossier ne le révolte pas. On a souvent dit que le nu n’avait point +d’action sur les sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du +décolleté. Cette observation n’est pas applicable à l’écolier. Son goût +est dépravé, et les ordures de Rabelais ne sont pas une épice trop forte +pour ce palais échauffé. + +Je me résume. Laissez à votre collégien tous les livres qu’il vous +plaira, ou bien faites-lui sa part: le résultat sera à peu près le même. +Les livres, quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque +les emploie comme moyen d’excitation, ne doutez point qu’à leur défaut +il ne trouve d’autres instruments. Et les conversations honteuses que +tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par les livres qu’ils +lisent, car ils ont eu l’expérience de la débauche avant de connaître +aucun écrit sur la matière. + +Un romancier raconte l’histoire d’une femme séduite au moyen d’un livre +du marquis de Sade. La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, un +livre infâme ne produit qu’une seule impression: l’horreur. + +Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse des mauvaises +lectures. + +Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils _Gil Blas_ ou _Clarisse +Harlowe_. Si les passages vifs provoquent ce «ris d’après nature» dont +parle l’auteur des _Plaideurs_, eh bien! je vous en félicite: c’est que +le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous devez écarter avant tout, +c’est le mystère. N’interdisez rien à ce jeune homme; s’il veut lire M. +de Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. Qu’il connaisse +lui-même et apprécie le mal; ainsi seulement le mal n’aura point +d’attraits pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite, +il usera avec modération des fruits nombreux, tous permis également, du +paradis. + + * * * * * + +«Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à faire que les bonnes.» +Pères de famille, c’est là un mot de Montaigne que vous devez avoir +toujours en la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et c’est de +l’asservissement que naissent tous les vices. Le fait seul de +l’internement d’un être qui pense est le commencement de la dégradation +morale qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, elles sont +impossibles où l’indépendance n’existe pas. + +Les hommes qui recueillent un enfant et règlent sa vie, non pas au gré +de la nature, mais à leur fantaisie propre, devraient s’engager à le +rendre à ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette geôle de +bien et de mal, ils devraient au moins le garantir contre la peste, et, +s’ils ne développent point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices. +Voilà le traité à forfait que les parents devraient exiger avant +d’abandonner leurs enfants à des étrangers. Ils ne le font point; leur +prudence ne va pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que +l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une avec l’autre, et +ne songent point à demander à leurs fils comment ils vivent! + + * * * * * + +J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents de ces choses. Je les +exhortais à mettre leurs fils au collége en qualité d’_externes_. Je +dépeignais les mœurs de l’internat: je racontais les scènes abominables +qui se passent tous les jours dans certaines pensions de province, où la +poignée de main même devient un attouchement, et je suppliais ces pères +d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns alors +rappelaient leurs propres souvenirs. L’un d’eux me faisait ces +objections: + +--«La corruption que vous dépeignez n’est que superficielle: le terme +même auquel vous avez fait plusieurs fois allusion, et que vous +traduisez par _complice_, est pris dans l’acception la plus méprisante, +et constitue dans ce monde-là l’injure la plus intolérable. On ne peut +pas empêcher ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations +glorieuses qui sont sorties des colléges de l’État.» + +--Sans doute, répondais-je, le mot _l..._ est ignominieux: mais les mots +_c..._, _p..._, qu’emploie Molière ne sont-ils pas également injurieux, +et de cette observation peut-on conclure que la prostitution est quelque +chose de rare et d’exceptionnel? + +Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, dites-vous;--et celui +de Tibère, et celui de Léon X. Cette graine-là lève sur tous les +terrains et dans tous les temps. Ce n’est point des exceptions que je +m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh bien, la lèpre sévit +sur cette multitude. Certaines natures d’élite guérissent, et conservent +à peine plus tard la trace du mal; d’autres, en plus petit nombre +encore, sont absolument réfractaires, mais ce sont là précisément des +exceptions. + +Dans certaines maisons, il n’y a pas _un seul_, entendez-vous bien, un +seul enfant qui échappe à la contagion. Et allez voir vous-même ce qui +se passe dans le premier lycée de France: vivez quelque temps de la vie +de pion, et vous vous convaincrez que le fléau est aussi général, si ses +ravages sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air dans la +capitale: la vie est plus propre, plus confortable, les dérivatifs +extérieurs sont nombreux, mais c’est toujours la prison, toujours +l’absence de famille, et par conséquent la démoralisation. + +Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir été élevé par son +père lui-même: + +«Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher d’être convoiteux, +avare, débauché; si ma pureté, mon intégrité me rendent cher à mes amis, +c’est grâce à mon père... Mon père lui-même, gardien à l’œil sévère, me +suivait chez tous mes maîtres: que vous dirai-je? mon innocence, cette +fleur de la vertu, fut préservée non-seulement de toute action, mais +encore de tout soupçon honteux.» (L. I, _Sat._ VI.) + +Cette surveillance exercée sur les précepteurs eux-mêmes, est +aujourd’hui impraticable aux pères de famille. Les Romains envoyaient +leurs fils suivre des cours publics, et les pouvaient accompagner. +Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer paternel chez des +mercenaires, de les enfermer pêle-mêle par centaines dans un même +édifice durant les dix plus belles et plus précieuses années de leur +vie. + +J’ai dit quels développements effrayants prenait le mal à l’époque de la +puberté. L’enfant qui s’est adonné aux pratiques de l’onanisme durant +cette période, trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait à +remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers besoins de l’amour qui +se font sentir modifient les habitudes vicieuses, et, sans les extirper, +les règlent et les gouvernent d’une singulière façon. La flétrissure de +la chair gagne alors l’intelligence, et l’on voit naître ces amours +monstrueux et cependant sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés. +Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement curieux, et qu’il +est étonnant qu’on n’ait point abordé. Les instincts naturels sont +faussés, se déforment, et l’esprit et le cœur deviennent le siége de +passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, les goûts honteux et +les aspirations idéales se confondent et se combinent étrangement. + +Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et corrupteur. Une sorte +de promiscuité régnait dans ce petit peuple d’enfants sans famille: eh +bien, à cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, des +accouplements par consentement mutuel. Des unions libres s’effectuent +entre ces jeunes gens, sevrés à la fois des affections de la famille et +des satisfactions sexuelles: le vice devient rangé et entre en ménage. + + * * * * * + +Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique; je pourrais +nommer le collége. Les acteurs sont encore vivants, et plusieurs savent +que j’écris ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement exact. Je +parlerai _de visu, de auditis, de scriptis_. + +Avant de commencer, quelques mots sur le travail des classes et des +études seront utiles. + + * * * * * + +A Paris, les classes de troisième, de seconde, de rhétorique sont en +général composées de deux divisions, comprenant ensemble de soixante à +quatre-vingts élèves, un professeur par division. + +Nous voici dans une salle contenant trente-cinq élèves: croyez-vous que +ces trente-cinq jeunes gens occupent tous à un certain degré l’attention +du professeur?--Non, n’est-ce pas, cela est impossible. Or, sans +chercher le possible, voici ce qui est. + +Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués; dix ou douze élèves, les +plus forts, entendent la parole du maître depuis le 1er octobre jusqu’au +1er août, et en font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés à +entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter des prix au +concours général: ils sont la raison d’être de l’établissement;--le +reste est le bétail en exploitation. + +Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que les proviseurs sont +en correspondance avec les directeurs des colléges de province, qu’ils +recrutent chaque année et font venir à Paris les sujets les plus +précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils pauvres? Ils payent en +nominations au concours,--monnaie inestimable qui vaudra au proviseur un +rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour la rentrée des +classes. + +La conséquence de cet état de choses n’a pas été souvent notée. On voit +ce qu’est la classe: dix élèves travaillent, le reste dort les yeux +ouverts, les bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect pour +le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus cela. + +La première préoccupation de l’écolier est de faire sa _copie_: sur les +dix ou douze forts, six au moins sont des externes. Dans toutes les +classes, j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes font +chacun leur devoir, mais ils le font pour toute l’étude. Les textes +étant donnés deux ou trois jours d’avance, afin de faciliter les +recherches historiques ou autres, la version, le thème, le discours même +sont communiqués, et vingt-cinq élèves sur trente-cinq livrent une +_copie_ calquée avec plus ou moins de précaution et d’habileté. + +Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le professeur n’ignore +point et ne peut point ignorer ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies +qu’il ne lit presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les dix +autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a pris pour ainsi dire +force de loi dans les hautes classes. Dès l’âge de seize ans, le +collégien n’a plus qu’une préoccupation toute personnelle, et plus +étrangère qu’on ne croit à ses études: l’examen du baccalauréat. + +Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font pas de devoirs +eux-mêmes, à quoi passent-ils le temps au quartier? + +A lire tout autre chose que leurs livres classiques et à rêver en +attendant qu’ils puissent agir. + + * * * * * + +On a dit maintes fois que le collége était la société en raccourci; ce +mot n’est qu’à demi vrai. Le collége ne reproduit guère que ce qu’il y a +de pire dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, comme +dans le monde, la vertu est estimée d’une manière toute platonique, +c’est-à-dire isolée et abandonnée à elle-même, tandis que le vice est +recherché, choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction +collective, pour l’émulation qu’il est censé développer entre les +condisciples. Cette émulation, dans les hautes classes, si l’on excepte +les dix premiers, est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les jeunes +gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation du vice: Celle-là est +réelle, publique. + +Il faut l’avouer, d’ailleurs: les mauvaises habitudes sont générales à +tous, mais l’abêtissement est encore plus rapide chez les jeunes gens +qui dissimulent et s’isolent, que chez ceux qui affichent, étalent leur +corruption et s’attachent hautement un ou plusieurs _complices_. +L’onanisme, chez les premiers, développe le plus bas égoïsme; chez les +seconds, il se mêle parfois à une affection très sincère et très vive. +Alors il effémine l’individu, sans tarir dans son cœur la source de la +tendresse et des sentiments humains. + +Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société factice que crée +l’internat, je ne puis mieux faire que de lui mettre les faits eux-mêmes +devant les yeux. + + * * * * * + +Nous sommes en été: par une grande chaleur, les plus intrépides joueurs +(ils sont rares) ont renoncé à se fatiguer. Tuniques et gilets sont +accrochés aux murs, et la partie de la cour qui se trouve à l’ombre est +peuplée de groupes qui vont et reviennent dans le même cercle. + +Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu; sur le tapis, quelques +flacons contenant des liqueurs tolérées, un gâteau breton, une +bonbonnière, un ou deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis, +adossés à l’arbre; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, et les doigts +chargés de bagues; l’autre, plus jeune, a les yeux vifs et la +physionomie expressive d’un enfant du Midi. + +Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, les épaules et les +reins déprimés, la face pâle; les yeux sont cerclés de noir. Des cheveux +d’un blond cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup il se lève, +court fort agilement, les coudes en arrière comme une fille; il accoste +un camarade, lui jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même +prestesse prendre sa place entre ses deux amis. + +Je dis _amis_, vous avez lu _amants_. + +De quoi causent-ils? Pour plaire à l’objet aimé, ils parlent toilette, +soirées, grand monde, étiquette. Deux jeunes gens passent devant la +_cour_ et jettent un regard d’intelligence au blondin; d’autres +s’approchent et observent. + +Mais que s’est-il passé? Mignon (c’est un surnom) saisit par les cheveux +son adorateur de droite en faisant entendre un rire de tête aigu: +l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, laisse voir un petit +carré de papier dont Mignon s’empare avidement. Le billet, déplié et lu, +est passé à l’amant de gauche qui sourit: ce sont des vers «A Mignon». + +Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à Mignon reparaît: c’est +un... _complaisant_ en retraite, que nous appellerons Albert; il est +très maigre et porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse le +poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras qu’Albert lui offre, il +s’en va trottant lestement sur la pointe des pieds. Son compagnon lui +verse dans le creux de l’oreille des révélations qui provoquent des +éclats de rire perçants. + + * * * * * + +Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à jouer des hanches, +à lancer des œillades comme une femme en quête d’un dîner? Il faut bien +reconnaître que la nature l’a doué étrangement. Ses membres sont menus +et déliés comme ceux d’une fillette de seize ans: la blancheur de son +teint est incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de leurs boucles +blondes un ovale fin et délicat. Les jambes et les bras sont peut-être +d’une longueur mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, car +c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus de carrure nuirait au +rôle féminin que ce garçonnet joue avec un naturel réellement +extraordinaire. + +Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument amoureux de lui. Nous +venons de voir les deux plus malades. + +Appelons l’un Richard et l’autre Horace. + + * * * * * + +Richard a près de dix-huit ans: ce n’est point un vétéran sur les bancs +du collége, car il est demeuré dans sa famille jusqu’à seize ans passés. +Un beau jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse et de +l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de le mettre en pension. +Là, Richard s’est trouvé d’abord isolé; c’est un enfant délicatement +élevé, qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison les mille +et une douceurs de la vie de famille. Il y réussit mal, et ses gâteaux, +ses livres, ses bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus d’un +camarade. En revanche, ce sont là les charmes auxquels il doit les +premiers sourires de Mignon. Il est difficile d’exprimer la force, +l’intensité de son amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a +eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la femme est oubliée; +l’image coquette et vicieuse de l’adolescent l’a chassée de cet esprit +artistique et déjà légèrement blasé. + +Horace, au contraire de Richard, est grand, fort: il a la manie de la +lecture et possède des cahiers couverts de prose et de poésie pillée çà +et là. Doué d’une mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine +et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres à Mignon et sur Mignon, ce +qu’il compose de vers sur sa passion sans espoir est incalculable. Il +passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la tête entre les mains, +et à noircir le papier de déclamations amoureuses. Sensuel et point +novice, il a le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec tant +de feu et fait tant de gestes, que ses camarades le déclarent +positivement fou. D’ailleurs, son passé compte de nombreux amours +semblables à celui qui le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon +l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, et il rêve de +prendre, sur une beauté plus facile, sa revanche des mépris du blondin. + +Disons comment il a noué connaissance avec celui-ci. + +Pendant une récréation, Horace était couché sur un banc, les mains +derrière la tête; autour de lui quatre ou cinq amis. Il exaltait la +grâce d’un nouveau venu, lequel jouait à une certaine distance. Attentif +à ses moindres mouvements, il soupirait je ne sais quelle romance +d’amour et de désespoir. X... fatigué de l’entendre: + +--«Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa connaissance? Ce n’est pas +difficile. + +--«Oh! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule, comme vous dites. + +--«Parions que je te l’amène! + +--«Non, tu le blesseras... non! Qu’est-ce qu’il fait?» + +X... était parti: il aborde Mignon, le saisit soudainement à +bras-le-corps, l’emporte comme il eût fait d’un enfant, et, tout +essoufflé, il dépose sa dépouille opime qui gigotait, criait, et riait, +sur le sein agité d’Horace. + +Celui-ci ne pouvait plus se relever; s’adressant à Mignon: + +--«Je vous demande bien pardon de la brutalité de X... C’est un animal! + +--«Eh! Horace brûle du désir de te connaître. Voilà un homme, mon petit, +qui est fou de toi, et je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu +voudras.» + +Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité, et blêmissant de +colère, il réparait le désordre que la présentation avait causé dans sa +toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace, qui s’était +assis, il prit place à côté de lui. Au fond, peut-être ce rapt le +flattait-il un peu, n’eût été le ridicule. La conversation s’engagea, +et, X... les ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La récréation +finie, il jurait de n’aimer au monde que Mignon, et, heureux ou non, +prenait les dieux à témoin, à la manière classique, de l’éternité de son +amour. + + * * * * * + +Mignon avait d’autres prétendants que Richard et Horace. Il en comptait +dans toutes les classes, même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis +que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. Le reste suivait +avec curiosité les vicissitudes de sa vie galante; c’était le vulgaire +qui regarde de loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle. + +Quant aux _complices_, ils étaient quatre ou cinq. Ce n’étaient point, à +proprement parler, des amants; c’étaient des _complaisants_ que l’âge +avait mis hors service, et dont l’intimité n’était pas compromettante +comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient eu les faveurs de +Mignon à titre d’anciens _mignons_, et les services étaient réciproques. +L’un d’eux, que nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure; était +devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait rigueur à ses amants, +affectionnait sa société: c’était un _repoussoir_. + +Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port étaient indécis. Il +grandissait, et ses traits s’accentuaient trop rapidement par rapport au +développement tardif du buste: la tête, sur ce corps grêle, semblait +énorme. Albert était le confident le plus intime de Mignon: il n’était +point d’ordures que celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert +était discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui se passait entre +eux était sans conséquence. Aux yeux des soupirants, c’étaient deux +femmes, l’une jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques +vicieuses et volaient l’amour. + +Quant aux autres complices, on les connaissait mal. Voici dans quelles +circonstances l’un d’eux a été découvert. Je raconte cet incident, parce +qu’il a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier amant. + + * * * * * + +Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence qu’en réalité, car +il souffrait d’une maladie de foie. Il contenait son amour, n’en parlait +point. Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point que ses amis, +qui avaient aisément pénétré son secret, lui demandassent en riant s’il +était «heureux». Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel il donnait +le bras gauche, comme cela se fait. C’était un jeudi, et une partie des +élèves était en promenade: Léopold et Mignon se promenaient sous un +préau; celui-ci sautillait par instants et se pendait au bras de +Léopold, par une de ces manœuvres coquettes qu’il employait avec ses +amants lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans l’ivresse. +C’était la première fois qu’il causait si longtemps avec _lui_: il +entretenait de son mieux une conversation fastidieuse, et s’efforçait +d’inventer quelque conte scabreux capable de chatouiller l’esprit +vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré à ses amants lorsqu’ils le +mettaient au courant de quelque sale affaire, et révélaient les +faiblesses d’un camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de lui +plaire. + +A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, les deux jeunes +gens, qui se parlaient bas, en venaient peu à peu aux attouchements... + +Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement Léopold. Celui-ci, +effroyablement pâle, gagne un banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne +s’assied. Plusieurs élèves s’approchent de lui: le cercle se forme, la +foule s’accroît. Léopold était évanoui: un maître, étudiant en médecine, +le fit revenir à lui et le conduisit à l’infirmerie. + +Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le parquet du dortoir +craquer faiblement; une ombre passe devant son lit: il se lève sans +bruit, s’assied dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au bout de +quelques minutes, il entend ces mots prononcés à voix basse: + + --«A quel numéro es-tu? + + --«Au numéro 12.» + +Il reconnaît la première voix: c’était celle d’Albert, le _complice_ +favori de Mignon; la seconde voix était celle de Mignon lui-même. Ces +deux jeunes gens, ne couchant point dans le même dortoir, trouvaient le +moyen de se faire passer pour malades, afin de dormir de temps en temps +dans le même lit. + +D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea à en tirer parti. Il +suffit de dire qu’il eut son tour. + + * * * * * + +Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un médecin de sa famille +qu’il préférait le plaisir solitaire au coonanisme. Sa démarche, +certains jours, ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son vice +pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence s’accordait chez +lui avec la vanité et l’égoïsme monstrueux qui formaient le fond de son +caractère. + +Le matin, quand, à la première récréation, il disait bonjour à ses +amoureux, l’un d’eux le regardait fixement et lui disait en souriant: + +--Eh! eh! _il a plu cette nuit?_ + +Ce mot avait été prononcé pour la première fois par Mignon lui-même. Il +avait posé la question un peu trop haut à Z... On l’avait entendue et +répétée. Quant à Z..., il nous intéresse peu: ç’avait été un joli +garçon; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste pour s’être livré +à tous les raffinements du vice sans paraître en souffrir. Comme il ne +lui restait plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des gens plus +affamés que difficiles. Aussi ses camarades l’appelaient-ils _refugium +peccatorum_. + + * * * * * + +Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux aspects de la +prostitution au collége. Je vous ai présenté quelques-uns des +personnages de ce monde gangrené. Des vauriens! dites-vous.--Ce ne sont +pas toujours les pires de nos collégiens. + +Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant--vous savez le mot de +Lafontaine--l’enfant est malfaisant; l’adolescent ne l’est point. J’ai +eu occasion d’observer fréquemment l’alliance, chez les jeunes gens de +cet âge, des habitudes les plus déplorables et des sentiments les plus +délicats. Sachez bien que le sot très souvent manque de cœur et qu’il +n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les meilleurs que le vice +fait ses plus effrayants ravages. Ceux-là sont cités pour les scandales +de leur existence collégienne; ils ne cachent point leurs goûts. +Malheureusement, il arrive qu’au bout de peu de temps les facultés les +plus nobles disparaissent; le système nerveux surmené, l’intelligence +s’obscurcit, et la patrie française compte un homme de moins. + +Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les esprits médiocres, les +tempéraments froids parviennent à triompher du vice, mais ils n’en ont +pas moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate des sentiments +généreux de la jeunesse allait s’épanouir. Ce mot qu’on répète à +satiété: _Il n’y a plus d’enfants_, ce mot est terrible, et l’on ne +comprend pas assez quelle condamnation il contient. «Ce qui n’a pas été +un enfant ne sera point un homme.» La dépravation précoce a stérilisé le +cœur: quelle résolution héroïque y germera jamais? + +L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point traités aujourd’hui +d’enfantillages? Les eunuques ont pris le parti de parodier les +sentiments auxquels ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague +informe, le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille gaîté +gauloise, ne proviennent que de ceci: le dessèchement du cœur par le +vice, l’anéantissement dans l’enfant de la vertu virile. + + * * * * * + +Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque position brillante dans la +diplomatie. C’est une nullité de plus dans les rouages de la haute +administration. Homme sans passion, sans moralité, il s’est trouvé en +Suisse quand la guerre a éclaté, et n’a saisi le temps de revenir qu’une +fois les dernières flammes de la Commune éteintes. L’esprit, le cœur +sont émasculés; il est vrai que celui-là était prédestiné. + +Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent: il n’a besoin +que d’être dirigé. Richard est un garçon capable de résolution; la vie +de collége l’a énervé. + +Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. Ne lui donnez aucun maître, +j’y consens. Mais qu’il aille et vienne; qu’il voie le monde, serait-ce +le monde des salons parisiens. + +Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, plus acquis qu’en +dix années de collége: le sportsman précoce, le boulevardier blasé +gâtent moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de courses, de +parties, de voyages et de plaisirs. A _faire la vie_, ils apprennent +davantage, et leurs vices au moins ne sont pas des vices contre nature. + +Votre illusion est de croire que votre fils travaille: ce qui travaille +en lui, c’est l’imagination, ce sont les sens irrités par l’oisiveté des +longues heures d’étude et par les méditations érotiques. + + * * * * * + +La masturbation, une fois devenue habitude, produit en peu de temps +l’imbécillité. J’ai connu des enfants parfaitement doués qui, au bout de +deux ans, sont devenus de véritables _crétins_. L’un d’eux, porteur +d’une fort jolie physionomie, et, ce qui vaut mieux, capable des plus +sincères affections, s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières +poignées de main qu’il a reçues, le jour même de son arrivée, +contenaient une invitation obscène. Le goût des plaisirs sensuels +devenait rapidement pour lui une nécessité. En peu de temps son +intelligence s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait souvent +le plus sincère désir de se corriger: mais le tempérament et l’habitude +triomphaient. Son caractère, sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit +rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne parvenait pas à +occuper dans sa classe le rang qu’il méritait: certainement aucun de ses +condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui; eh bien, +les résultats étaient à peu près nuls; le malheureux enfant avait épuisé +les ressources qu’il tenait de la nature; le vice avait détruit les +ressorts de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses mains, il +étudiait patiemment: l’esprit était devenu rebelle aux impressions; +l’abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette cervelle +excellemment organisée[3]. + + [3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un + affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de + la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des + témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et + d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette + habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application. + Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à + l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas + de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des + facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme + étant sans remède. + +Il est rare que ces effets n’apparaissent pas. + +Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai +eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses: en voici une. + + * * * * * + +C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à +l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les +yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce +garçon se battre en jouant avec ses camarades: au bout d’une minute, il +était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre +en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même +spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières: on faisait +cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque +refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul +moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un +véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était +invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris +qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille. +De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un +cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce +malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à +ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la +continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas +particulier, pouvait extirper radicalement le vice: aucun médecin n’a +osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes +contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté. + + * * * * * + +Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus, +étaient encore loin de ce degré d’avilissement. + +J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il +versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de +philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette +volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant +mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison +et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au +hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans +le procès que je fais à l’éducation moderne. + +Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première +pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été: Quel chenapan! Et +je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan. + +Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet +rare: il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte +rien; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à +l’heure où j’écris ceci, un homme distingué; vous l’invitez volontiers à +dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille. +J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice +s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens +du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice +ces ressources que possède Horace. + +Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de +tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des +vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un +_Manuel du baccalauréat_, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui +ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les +beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué. + + * * * * * + +Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun,--qui était en même +temps un rival: car on n’aimait point Mignon d’amitié. + + Tu vois, mon cher L..., ce qu’il faut attendre de Mignon. _S’il avait + du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose_; ses autres + défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non; + il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait + se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa + conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si + belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le + moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je + comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé + que lui; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu + avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui + disant de lui en rendre compte? Il voulait me blesser, il voulait me + faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais + remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui + en rendre compte; et son éducation est tellement bonne qu’il ne + s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela + m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui; j’avais + mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre + qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que + veux-tu? je dois être malheureux; Dieu le veut, il veut me montrer + jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine; je saurai + souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments; il me prête ses défauts + ignobles; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe; + peut-être un jour il reconnaîtra ses torts; peut-être il souffrira ce + qu’il a fait souffrir aux autres: je ne le lui souhaite pas. + +Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre? Cela +n’est-il pas d’une coquette consommée? Et le désespoir de l’amant +n’est-il point le plus romanesque du monde? Le malheureux en appelle à +Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne; il trouve encore +une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé. + +Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes +époques: quelques-unes ont dix pages; il en est qui figureraient +honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences +abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des +sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers +de Musset: c’est un ragoût de plus. + + * * * * * + +Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté; il fait +volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il +prévient les remontrances ironiques de ses amis: + + ... J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter: je me fâche... il + rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me + connaît, le gredin! _Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard + il s’imaginait que je l’aimais.--Mais j’en suis très persuadé, me + dit-il._--Est-ce assez désespérant? + +Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux. +Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir +montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a +voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage +le procédé irrésistible. + + ... Montrer les vers de N... sur l’_Amour_, je n’y voyais point de + mal; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les + montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme + Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. _Je ne pouvais + supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que + j’eusse obéi à ses volontés_; aussi j’avais mon cahier dans la poche + (j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de + les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a + fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait: + nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter... + +Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses +amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux: jalousie, dépits +amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est +parlé ci-dessus: + + Tu as beau dire, mon cher L..., tu aimes ou tu veux me faire croire + que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me + fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater, + parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux + parler des passions insensées. + + Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou + sur son mollet? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué + de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides; + peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui: oui, mais + c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise... + +Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer: un nouveau venu, un inconnu +supplante le soupirant en place. + + Est-il possible, mon cher L..., que tu n’aies pas encore vu la cause + de ma brouille avec Mignon? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui + pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard? Il m’en a dit + bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché; mais la cause seule et + non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui + depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première + parole de C..., sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me + quitte, et, _comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un + seul homme_. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant + m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à + peine... J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu + noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités. + +Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle; il se +désolait de sa trahison: l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il +reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème: + + Pauvre Mignon! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce + ravissant S...! quel feu et en même temps quelle douceur dans son + regard! quelle grâce dans son sourire! quelle intelligence dans cette + attitude de tête! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses + épaules! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières! La + beauté, c’est déjà un grand avantage; mais il y a autre chose en lui, + c’est un noble cœur. Quelle affection! + + Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le + jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit. + + Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon! toi dont toute la + personne ne respire que froideur, orgueil et prétention! Et, dans + l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à + apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans! + + Décidément, mon cher L..., je crois que je vais être heureux. + + Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes + un peu; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire: mais que + mes sentiments sont changés! Il ne trouvera plus que de l’indifférence + pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les + beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je + crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait + profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. _Pendant le + dîner, mon cher L..., nous causerons de ce cher S... de manière à ce + qu’il entende._ + + * * * * * + +Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que +pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt. + +Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous +craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette +coquette et de ses prétendants,--de cette Cour d’amour poussée, comme +une plante malsaine, entre les pavés humides du collége? Vous avez +redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au +contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous +êtes dit: Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne +heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer +dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se +réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M. +votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement; +il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de +Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son +amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P..., un +_petit_ de la troisième cour, le poulet suivant: + + Mon chéri, + + Pourquoi n’es-tu pas venu hier? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et + demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur + tes lèvres un baiser brûlant. + + H... + +Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche! Car votre +fils, lecteur, c’est la France de demain. + +Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi, +l’abrutissement par le fouet: les écoliers du temps de Montaigne, que +leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité +en sortant de Montaigu! + +Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue +plus? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des +galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des +progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il +a rencontré le pion dans un _caboulot_ du quartier. + +Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les +lectures infâmes? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra: la +folie. + +Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit, +tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler +leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien +camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé +qu’il était le _chien_ de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition, +a signalé également des désordres graves dans le cerveau. + +Eh bien! ce sont là deux illustrations du collége. + +Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement +logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de +l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens +moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les +plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience, +c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de +l’immonde. + + * * * * * + +Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente. +Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur +le bien et le mal; les mots _vertu_, _honneur_ se représentent avec une +fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir +point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire +qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie +et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens +parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa +rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans +cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet +venu, et se satisfont à tout prix. + +C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers +instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands; au +collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à +vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune +homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de +colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide +du vice. + +George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui: + + «Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus, + ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous + voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, + infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la + sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par + miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait + conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son + âge... Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air + honteux et il ne vous regarde point en face; il dévore en secret de + mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les + caresses de sa mère le font rougir: on dirait qu’il s’en reconnaît + indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de + l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de + dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs + aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui + faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable + éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait + mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour + avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur + qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé + sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est + alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions + s’emparent de lui; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je + parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de + l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la + puberté...» + +Du collégien est issu l’homme moderne: le vice sérieux en habit noir et +en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point +capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché. + +Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est +un excellent symptôme; mais son palais malade a gâté le vin généreux de +la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé +l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa +correspondance. + + * * * * * + +Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude +équivoque auprès de R..., un élève de mathématiques spéciales. C’était à +l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé +la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses +classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir +auprès de R... Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre +de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les +mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le +soir, Horace est informé de l’accident. + +Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre: l’amant ne +laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre +dont voici la dernière partie: + + Tu le sais, tôt ou tard _j’apprends tout_, surtout lorsqu’il s’agit de + toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est + passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer + de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me + convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme + tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée + que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien + senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe, + avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient + pas de toi? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait + de mauvais? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du + passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et + sincère.--Je te pardonne.--_Les fautes sont nécessaires pour conduire + à la vertu_, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce + sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à + une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément + dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil. + +Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu +avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il +lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres +où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la +vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres: + + Mon cher L... + + Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis: + Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer, + celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir + aimé! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle: + je respire son air avec plus de volupté; le monde me paraît bon, je le + regarde avec un œil plus favorable; en un mot, je suis heureux. Et + puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N..., me revient à + l’esprit; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision, + que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me + tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille + moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux. + Est-ce possible? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce + qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait + souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté? + S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on + l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le + haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis! + Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais + ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a + de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas + lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un + cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me + tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus + qu’un mois à passer au collége? Il a fait preuve d’un grand courage, + il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage + aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son + âme, s’il était venu me dire: «Je t’estime, mais une passion peut-être + insensée m’entraîne vers C... Si j’étais capable d’amitié, je voudrais + t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop + pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus.» + + Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au + désespoir; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur _et + j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs_. Mais + heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler + ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins _du cœur_; + il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son + orgueil; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur. + Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au + sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour + moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées. + J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui + remplissent cette terre, _des cœurs nobles et généreux, des cœurs + d’anges sous une écorce humaine; il y a encore des gens qui éprouvent + le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour_. + Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts; _c’est un égaré, mais + il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur; il y a un cœur + qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si + doux_. + + Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. _Il a un + cœur._ Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas + montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne + songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces + langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a + pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que + pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a + employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et + l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai + autrement. S’il ne m’aime pas, _j’emploierai le temps que je pourrai + passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux + cœurs qui s’aiment_, qui se comprennent et qui se confient leurs + plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris + cela; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris + et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce + chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit + qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. _Moi, je l’adore!_ + +Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi. +Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait +naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres +yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos, +c’est la déteinte des auteurs classiques. + + * * * * * + +Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi: + + Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage! Que ce temps + est long! Oh! je l’aime de tout mon cœur. _Il s’est égaré, mais mon + amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus + pur que de s’aimer. Je veux former son cœur_, je veux qu’il soit aussi + beau que son visage. Ah! dormons: l’aurore arrivera plus vite!... + +Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale +des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du +beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation +curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral: + + Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule; mais + cette sensibilité passe bientôt; l’âme se resserre et reprend sa + dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une + sensibilité qui dure toute la vie. _Qu’il est beau de courir en + s’aimant dans la carrière de la vertu!_ Oui, je l’ai, cette amitié; + oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres + amis? Hélas! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les + bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc. + + Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai + voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les + fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que + jamais. _Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part. + Mais, je te le jure, ma passion est pure_, etc., etc. + +Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une +divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de +guider Mignon, de le sauver; on admire le courage que témoigne l’aveu de +sa faute: + + Mignon s’est confié à nous; il ne nous a pas caché ses défauts; il + nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami. + Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous + l’abandonner maintenant? Devons-nous le laisser aller? Non... + + Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi; je + n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému, + sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration. + Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon; mais, avec le + caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte + avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas + sorti victorieux. + + D’AILLEURS, aujourd’hui, il m’a charmé; chaque regard de lui m’agitait + et faisait battre plus fort mon cœur; chaque fois que je touchais sa + main, un frisson parcourait mon corps. _J’ai eu plusieurs fois envie + de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, tu en sais quelque chose, + mais à cet amour qui s’est encore accru, est venue se joindre + l’admiration pour sa conduite de ces derniers temps_... + +J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi avec les autres, sinon +avec lui-même. Le lecteur a pu voir, à travers sa correspondance, la +candeur de son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans fin entre +les aspirations morales et les désirs sensuels, lesquels se confondaient +en un objet indigne. Sans doute, tous les romans nous retracent de tels +combats; mais c’est une femme qui en est l’objet, et, fût-elle une +prostituée, l’amour qu’elle inspire ne vicie point l’esprit: les +douleurs mêmes et les déceptions dont elle est la cause souvent +enrichissent et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, rien de +semblable. Je réserve quelques billets où Horace se découvre lui-même et +reconnaît, avec un peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa +passion. + + * * * * * + +J’ai observé au collége des sentiments moins mélangés encore que ceux +d’Horace, des amours où le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un +cas fort rare. Le voici: + +Henri C... est jeté au collége à l’âge de huit ans par une marâtre. +Jusqu’à l’âge de treize ans, il a été souvent spectateur involontaire +des plus tristes désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait +pas quatorze ans lorsqu’il devint le _complice_ d’un grand et fit son +apprentissage de l’infamie. + +Henri C... était d’un naturel aimant. Orphelin, il avait dû réunir +toutes ses affections sur une vieille tante qui lui tenait lieu de +_correspondant_, et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme que +son caractère changea rapidement: il devint paresseux, sa santé +s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait point. Il lui arrivait de +pleurer lorsque sa tante l’interrogeait avec effroi; il se jurait à +lui-même de se corriger et n’y parvenait point. Cependant certaine +appellation lui était odieuse, et qui la lui appliquait n’en était pas +quitte à bon marché. + +En revenant des vacances, l’enfant se portait mieux: deux mois de vie au +grand air sont un précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses +mœurs: il n’était point guéri, mais il s’en fallait peu. Il se lie avec +un nouveau, plus jeune que lui de dix-huit mois, qui arrivait, tout +interdit, de sa province. Cette amitié devient rapidement de l’amour. + +Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles D... était fort arriéré, +il donnait ses devoirs à corriger à Henri. Les jeudis et dimanches, on +travaillait ensemble. + +Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des scandales de la +veille, mais ils demeuraient chastes: l’idée de se livrer ensemble à des +plaisirs honteux ne s’était pas présentée à leur esprit. + +--Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure amitié? + +--Non point, lecteur; c’était bel et bien de l’amour, car Charles était +un joli enfant, doué du caractère le plus affable, le plus bienveillant. +Il était sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait la +pensée et la vie. + +Savez-vous quel prodige fit cet amour?--Henri désapprit tout à fait +l’onanisme. Lorsque, dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le +spasme, le lendemain il était morne et soucieux. Il se mettait au +travail avec une sorte de fureur. Confiait-il ces choses à Charles? Je +ne le crois point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse. + +Cet amour, fortifié par quelques brouilles et quelques raccommodements +délicieux, dura huit mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se +félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu; elle avait remarqué +le rétablissement de sa santé, et comment son teint, son regard +s’étaient insensiblement éclaircis. «Il s’est corrigé, pensait-elle; il +a la volonté du bien: il arrivera!» + +--Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi cette occasion infiniment +rare d’arracher un enfant aux flétrissures du collége! Alors il était +possible encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle, le cœur +avait momentanément fait taire les sollicitations furieuses des sens +surexcités par deux ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et +affectueux, la passion se fût définitivement épurée, et l’amour de +Charles D... n’eût servi à Henri que d’une sorte de transition à l’amour +de la femme. La nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la +science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon, et effacé les +impressions funestes. + + * * * * * + +Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin. Henri et Charles, +qui avaient peu à peu laissé les amis s’introduire entre eux deux, +tenaient je ne sais quelle conversation malpropre. Maintes fois, Henri +avait été accusé de faire de Charles son _complice_, et il avait +repoussé avec indignation un tel soupçon. Mais depuis quelques jours, +par suite d’un changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher à +côté de son ami. La tentation était trop forte, et de ce soir-là même +leur amour s’abîma dans le vice. + +C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du collége, confine à +l’onanisme, et que les premières aspirations, si vous ne les surveillez +point, se trompent d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence +et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri C..., votre fils est retombé +à l’âge de seize ans dans les pratiques unisexuelles, soyez certain +qu’il est perdu. De cette seconde crise on ne se relève point. + + * * * * * + +Quels que soient les débuts d’une union semblable, le jeune homme, au +collége, dans cette épaisse atmosphère de vice, succombe nécessairement. +Au moment même où les premières ardeurs de l’âge l’aiguillonnent, il +n’est entouré que d’excitations. Dans l’air moite de l’étude, sa tête +s’enflamme au contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les +dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes de son être. Le +corps a besoin d’être fatigué, et c’est l’esprit que l’on surexcite: cet +adolescent est soumis au traitement spécial qui convient à un vieillard. + +Entourez-le maintenant d’êtres vicieux: je défie qu’il résiste! Il n’y a +point de séminariste que sa robe protégerait contre ces provocations de +tous les instants. Eh! le ridicule même le récompenserait, s’il +prétendait garder la pureté de son corps. A l’étude, aux récréations, au +dortoir, la sensualité l’assiége, ce que les camarades appellent le +_chauffage_, paroles et actes. + +Imaginez ce jeune homme libre: lâchez-le sur les boulevards. Il verra là +des filles en grand nombre, mais elles sont dans la foule; mais il n’est +pas forcé de vivre à leur contact; mais mille autres objets contribuent +à le distraire. Sa timidité même, s’il a toujours vécu dans sa famille, +le retient, et ce n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées, +c’est de l’horreur. + +Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même: il est obligé de +leur donner la main, de manger avec eux, et de dormir près d’eux. Je +déclare impossible qu’il ne soit pas souillé. + +J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses mœurs pures dans ce +mauvais lieu. Il avait un vice de conformation qui constituait presque +l’impuissance. Il vivait assez solitairement; on lui rendait la vie +malheureuse par les railleries ignobles dont on l’accablait; il est +parti avant d’avoir fini ses études. + + * * * * * + +Nous avons vu tout à l’heure Henri C... se dégrader par amour. Dans ses +lettres, Horace voulant se justifier de désirer Mignon, allègue +quelquefois l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours +témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume en cette +alternative: + + A-t-il } + n’a-t-il pas } du _cœur_? + +On penche pour l’affirmative quand Mignon se montre gracieux, et pour la +négative lorsqu’il querelle. Mais aimé ou point, il est facile +d’indiquer l’identité du but où tend la passion d’Horace. + +Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative l’emportait: + + Sombres pensées, retirez-vous; laissez mon cœur aimer, laissez les + rêves les plus beaux se former dans ma tête, retirez-vous, je ne vous + crois pas; mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce pas + _lui_ qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes rêves? N’est-ce + pas _lui_ que je vois, qui m’embrasse qui me répète ce doux mot: _Je + t’aime_, et que je couvre de mes baisers? N’est-ce pas _lui_ que, + depuis trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses bras + blancs pendant mon sommeil? N’est-ce pas _lui_ que maintenant je vois + étendu sur sa couche et cherchant en vain le sommeil? Il rêve, il + pense à moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma main, et il + appelle, en murmurant des mots d’amour, l’amour qui tarde tant à + venir. Il se dit que je dors, et il voudrait être _un ange_ pour venir + contempler mon sommeil et déposer un baiser sur mon front! Oui, il + m’aime. Oui, je puis enfin le dire: Nous nous aimons. + +On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire des sentiments très +vifs, et l’amour d’Horace se réduit à de simples désirs pédérastiques. + +Mais quand il n’en a pas?--Il en est absolument de même: + + ... Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré, mais je n’en + conviens pas moins que mon amour pour Mignon n’est pas très pur. A qui + la faute? Quand donc cesseras-tu de m’accuser? Si tu avais réfléchi ce + soir, si tu avais approfondi un peu plus le cœur humain lorsque tu + parlais, m’aurais-tu lancé la pierre? + + Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour pour lui était très + pure. Mais il m’a changé. Pourquoi est-il si indifférent? On n’aime + point si l’on n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces + passions sans retour qui font tant de malheureux ne sont fondées que + sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on n’est pas aimé, on n’aime pas + longtemps, tout juste le temps de contenter ses sens. + + Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités (qui lui font défaut), + que puis-je aimer? Tu le sais, ce que j’aime, c’est sa beauté. + _Lorsque l’on n’aime que la beauté, tu sais à quoi cela mène_, sans + compter que l’on est un égoïste. _Mais encore une fois, à qui la + faute? J’ai frappé à la porte de son cœur: elle est restée fermée..._ + + Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence: le quitter? + Mais mon cœur ne le peut; ou aimer quoi? son corps. Je le dis avec + franchise... + + _Je serais pourtant si heureux de l’aimer PUREMENT s’il avait un + cœur._ + +Le refrain persiste: _S’il avait un cœur!_ Il se referait une virginité +sans doute. + +Horace est imbibé de phrases de roman: tout cela découle pour peu qu’on +le presse; c’est une écritoire intarissable, c’est un flot poétique qui +roule un fond de gravelures. Il lui est arrivé d’abuser le plus +étrangement du monde de ce mot: _cœur_. + +C’était un jeudi soir à l’étude: il se trouvait entre Mignon et Q..., un +_lapin_, grâce aux soins de L... que ces intrigues réjouissaient. Horace +lui fit passer ce billet: + + Est-ce que tu aurais l’intention, par cette invention, de nous exciter + et de nous familiariser avec les endroits sensibles? Tu sais qu’un feu + brûlant coule dans mes veines et que mon jeune voisin n’est pas moins + ardent. N’allume donc pas en nous un incendie qui par sa force + pourrait nous être funeste. Entre les deux mon cœur ne balancerait + bientôt plus; _car mon charmant voisin de droite sait aimer_; IL A DU + CŒUR. + +Voilà l’aveu; voilà le mot qui illumine toutes les lettres précédentes +et détermine, caractérise les amours de collége. + + * * * * * + +Je crois avoir montré suffisamment par tous ces extraits quelle est la +marche de la corruption; comment l’intelligence devient la dupe, souvent +complaisante, des sens, et quelle dépravation morale résulte de ces +passions ambiguës. Le jeune homme prétend toujours viser au bien; il se +félicite d’aimer, se glorifie de ces premières expansions, et il mêle si +bien, si longtemps les mots amour, vertu, cœur, honneur, que les idées +elles-mêmes se fondent et se confondent: la fange reflète encore les +splendeurs de l’idéal. + +--«Il n’est qu’un bonheur au monde, dit un personnage d’un roman de +George Sand: c’est l’amour, _et il faut l’accepter par vertu_.» + +Cette philosophie-là est celle de notre Horace; elle court les colléges: +seulement là, faute de femmes, la communion a lieu entre êtres du même +sexe. + +Précédemment, j’ai nommé Platon. Le poëte a donné la théorie et la loi +de cette prostitution juvénile. Diotime, la prophétesse de Mantinée, +s’exprime en ces termes dans le _Banquet_: + +«Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune +âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit en outre, s’il +est bien dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il aura +choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à +comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est la +sœur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s’il +faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne +pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et +identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer +l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller, comme une petitesse +méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela, +il doit regarder la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du +corps; en sorte qu’une belle âme, même dans un corps dépourvu +d’agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui +faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la +jeunesse meilleure. Par là, il sera nécessairement amené à contempler la +beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à +voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et +conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions +des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté; +et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné +comme un esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune garçon; +mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera avec une inépuisable +fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la +philosophie, jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son esprit par cette +sublime contemplation, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du +beau.» + +Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie à la vertu est +parcouru par tous les jeunes gens réduits à vivre en troupeau; seulement +il est parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle des choses. +Le poëte grec, non-seulement accepte la fatalité des sens, mais il +prétend la prévenir et soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant +satisfaction. Cette fiction philosophique a pris corps, et la lubricité +moderne, dont nos romanciers sont les interprètes, s’est inspirée de ces +rêveries hyperphysiques. + +C’est là la bibliothèque où Horace puisait les «arguments» de sa +passion. Ses lettres ne pourraient-elles point porter en épigraphe cette +autre proposition de Platon? + +«Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection, on est capable de +tout entreprendre; _il est donc beau d’aimer pour la vertu_; cet amour +est celui de la Vénus céleste; il est céleste lui-même, utile aux +particuliers et aux États, et digne d’être l’objet de leur principale +étude, puisqu’il oblige l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à +s’efforcer de se rendre mutuellement vertueux.» + +Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur certains esprits +d’élite: elle contribue à la dépravation de l’individu. Quant à la +foule, elle n’est point capable de lire, et j’ai dit déjà que les +pratiques vicieuses précédaient généralement toute initiation par les +livres. + + * * * * * + +Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis abstenu de parler de la +femme. Quelle part la femme a-t-elle dans l’existence du +collégien?--Petite. Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement «le +mari de Mignon», Richard avait une maîtresse qu’il allait voir tous les +dimanches; mais, un jour, ayant projeté une partie de campagne avec +Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et ne la revit plus. Si ce +fait n’était pas assez éloquent par lui-même, je n’hésiterais pas à +affirmer qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans le cœur de ses +amants. Lorsque l’esprit est dépravé, le cœur est peu susceptible de ces +amours honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu d’images et de +pensées obscènes est plus porté à dédaigner la femme qu’à l’aimer; à cet +égard, il est moralement impuissant: tout au plus souffre-t-il la +_fille_. + +Tissot note cet effet du vice: + +«Un symptôme commun aux deux sexes, c’est l’indifférence qu’il laisse +pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs et les +forces ne sont pas éteints: indifférence qui non seulement fait bien des +célibataires, mais qui souvent poursuit jusque dans le lit nuptial... Je +connais un homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur, +éprouvait un profond dégoût pour sa femme dès les premiers jours de son +mariage.» + +Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui ne s’accommode pas des +soupirs et du dévouement délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que +vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné, souffre d’avoir été +déplacé de son milieu. On a dit que ce que nos pères appelaient la +galanterie n’existe plus. Eh! comment demandez-vous d’être aimable, +prévenant, de chercher des flatteries fines et gracieuses, de +marivauder, au besoin, à un jeune homme chez lequel l’accoutumance du +plaisir le plus brutal a éteint le désir? C’est un des symptômes +frappants de notre démoralisation, que le mépris de la femme. L’homme, +avant d’en arriver là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même. +Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses illusions qui +font la vie charmante. Il ne peut pas même se dire blasé, car il n’a pas +désiré. Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait atteint +l’âge où il est seulement capable de goûter les plus douces émotions. Le +corps, la tête et le cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre +bestialement, privé des jouissances de l’imagination. Il ne voit de +toutes choses que la surface grise et terne; il ne peut même pleurer et +se désespérer, car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a +faite est irréparable. + + * * * * * + +Je racontais un jour ces tristes désordres à un médecin célèbre, qui de +tous ses malades s’est fait des amis. Je lui rappelais que, dans +certains séminaires, on fait aux jeunes gens des saignées périodiques, +et je lui demandais si ce moyen pouvait suffire à étouffer le cri des +sens et à prévenir l’onanisme. Il me répondit que non, et que le vice +solitaire était plus commun dans les maisons religieuses que dans les +établissements laïques. On le comprend, si l’on considère que les +enfants sont dressés à s’espionner les uns les autres et ne peuvent, +d’après les règlements, se promener _moins de trois_ ensemble. Et, comme +nous insistions sur la difficulté inouïe que l’enfant trouve à se +corriger de telles habitudes, le docteur, s’échauffant par degrés: + +«Tenez, conclut-il, si vous voulez maintenir ces agrégations de jeunes +gens, si vous prétendez que la luxure ne sévisse pas sur toutes ces +natures en éveil, il n’est qu’un parti à prendre. Je ne le conseillerais +pas à la rue des Postes; il n’est qu’un remède: _la femme_.» + +Ce mot brutal renferme la condamnation sans appel de l’internat. Il +signifie qu’il y a impossibilité pour le collégien de conserver sa +virginité, et que de remède aux vices contre nature, il n’en est point +en dehors de la satisfaction normale des désirs sensuels. + +Ces vices contre nature sont développés fatalement par une éducation +contre nature. L’adolescent, dans la famille, trouve un refuge contre +les sollicitations des sens; au collége, il ne rencontre qu’excitations, +et, à défaut de l’assouvissement légitime, il tombe fatalement dans la +bestialité. + +J’ai décrit un état de choses qui ne peut point changer, quelques +modifications qu’on apporte dans le régime intérieur du collége: car il +est le résultat de la vie en commun d’êtres du même sexe dans le même +air. + +Par une fausse et pernicieuse pudeur, on a coutume, en France, +d’éloigner le jeune homme de la société des femmes. A ce système est due +la brutalité de nos mœurs. L’enfance est mise au corps de garde: comment +voulez-vous qu’elle n’en prenne point la tenue et les goûts? + +Par la seule suppression du collége, c’est-à-dire de l’internat, on +supprimera un tel état de choses. + +Pères de famille qui prétendez faire de votre fils un honnête homme et +un homme de cœur, laissez-le grandir entre sa mère et sa sœur. Qu’il +suive en qualité d’externe les leçons de l’Université: croyez qu’il se +fera toujours assez de camarades au dehors. Ce que rien ne remplace, +c’est l’éducation du foyer. C’est là seulement qu’il prendra le goût des +bonnes et des belles choses, avec l’horreur du vice. La pureté des mœurs +fait leur urbanité, et la société d’une mère et d’une sœur est +excellente à protéger le jeune homme contre la _femme_. + +La _femme_ est au collége l’antidote du poison unisexuel. + +Dans le salon de sa mère, à peine la soupçonnera-t-il; les +sollicitations du cœur dominent celles des sens dans l’atmosphère +affectueuse et chaste de la famille. + +Peut-être direz-vous que le gamin vous embarrasse à la maison: alors +autant en font, entre nous, votre femme cet votre fille. Point ne +fallait épouser, procréer. + +Comment fait l’ouvrier, l’homme du peuple? Quand le gars a atteint +l’âge, il le met apprenti. Mais quitte-t-il pour cela le pauvre logis? +Non. + +Ayez moins de glaces, monsieur, dans votre appartement; jouez moins, +fumez moins, s’il le faut; mais vous avez fait un fils, il faut vous +occuper de lui. Il y a de la place dans la maison pour un domestique +fainéant qui passe sa vie à _annoncer_. Cet homme mange, couche chez +vous: et il n’y a point de place pour votre fils! + +Si depuis trois ans nous avons appris quelque chose; + +Si nous nous sommes avisés de la rareté du patriotisme et de +l’abaissement du sens moral; + +Si nous sommes soucieux d’enrayer ce mouvement de décadence, il faut +nous occuper de fonder chez nous la FAMILLE; + +Il n’y a point de famille en France, partant point de bonne éducation, +et très peu d’hommes. Quand la cause du mal est connue, il ne reste qu’à +la détruire. La régénération de la patrie, si elle doit se faire, ne se +fera qu’en commençant au foyer paternel. Les musons qui éloignent les +enfants de ce foyer, les internats, sont condamnées à disparaître. Qu’on +ne m’objecte point l’impossibilité prétendue de satisfaire aux besoins +chaque jour croissants de l’instruction publique par des maisons +d’externes: c’est là une question qui s’impose et que nous ne saurions +esquiver sans lâcheté! Qu’elle soit difficile à résoudre, je le veux; +mais il faut à tout prix qu’elle soit résolue; car cette solution est, +je le dis sans déclamer, essentielle au relèvement de la société +française. + + +PARIS.--IMP. NOUV. (ASSOC. OUV.), 14, rue des Jeûneurs + +G. Masquin et Cie + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 *** diff --git a/74487-h/74487-h.htm b/74487-h/74487-h.htm index b36ed4b..a298929 100644 --- a/74487-h/74487-h.htm +++ b/74487-h/74487-h.htm @@ -1,3072 +1,3072 @@ -<!DOCTYPE html>
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- <title>La flétrissure | Project Gutenberg</title>
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-</head>
-<body>
-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***</div>
-<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LA</span><br>
-PREMIÈRE FLÉTRISSURE</h1>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br>
-<span class="large sc">Le Docteur J. AGRIPPA</span></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au moins, je vais toucher une étrange matière,</div>
-<div class="verse">Ne vous scandalisez en aucune manière,</div>
-<div class="verse">Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis,</div>
-<div class="verse">Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign">(<span class="sc">Molière</span>. — <i>Tartuffe</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
-L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
-<span class="xsmall">12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15</span></p>
-
-<p class="c small">1873</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’<i>Affaire
-Clémenceau</i> :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme,
-de la dépravation des temps modernes :
-entrez dans le premier collége
-venu, remuez cette apparente jeunesse,
-appelez à la surface ce qui est au fond, analysez
-cette vase, vous ne vous étonnerez
-plus. La source est empoisonnée depuis
-longtemps : et quand on n’a pas été un
-enfant, on ne devient pas un homme. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai
-tenté de la faire pour l’édification des pères
-de famille.</p>
-
-<p>Quelques-uns crieront : Au scandale ! — Je
-réponds à ceux-là qu’il faut étaler sincèrement
-la plaie pour la pouvoir inspecter et
-guérir.</p>
-
-<p>D’autres diront : Enfantillages ! — Je ne
-partage point cet optimisme.</p>
-
-<p>Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit
-exact, ni rapporté un fait dont je ne puisse
-fournir des preuves, produire des témoins.</p>
-
-<p>J’ai laissé de côté les procédés d’instruction
-stériles, l’enseignement mécanique, pour
-m’attacher exclusivement à la question des
-mœurs. On veut réformer les études : cela
-est fort bien. Mais je voudrais qu’on réformât
-l’éducation.</p>
-
-<p>Le vice germe spontanément sur cet engrais
-malsain du collége : en tant que régime
-d’emprisonnement et d’agglomération,
-l’internat est mortel aux inclinations honnêtes,
-et, — pardon du mot, — à la vertu.
-Toutes les améliorations qu’on pourra inventer
-sont inutiles.</p>
-
-<p>Je plaide la suppression radicale de l’internat,
-la fermeture de mauvais lieux, où
-sous prétexte de latin et de grec, la chair et
-l’esprit de nos enfants sont gâtés et s’atrophient
-sans retour.</p>
-
-<p>Que l’affection que j’analyse soit uniquement
-due à l’internat, je ne le prétends point,
-mais je montre que l’internat la développe
-au point de la rendre quelquefois incurable.
-Loin de moi la pensée d’attaquer ni l’Université
-ni aucun corps enseignant : je fais le
-procès d’un système.</p>
-
-<p>Que vos enfants soient <i>instruits</i> au dehors,
-soit. Mais c’est vous seul, père de famille,
-qui devez <i>élever</i> vos enfants, parce qu’il
-n’existe pas un individu sur la terre qui vous
-puisse remplacer dans ce quotidien labeur.</p>
-
-<p>Ne le voulez-vous point ? Eh bien ! sachez
-au moins ce que fera d’eux le collége, et
-voyez si, pour reconquérir nos provinces et
-notre honneur perdus, nous pouvons compter
-sur la France de demain.</p>
-
-<p class="sign">J. A.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p class="small">Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot
-<i>collége</i> fréquemment employé au cours de ces pages,
-je désigne tout établissement qui recueille un certain
-nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend
-les élever en lieu et place de leurs parents.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">LA</span><br>
-PREMIÈRE FLÉTRISSURE</h2>
-
-
-<p>Monsieur est au café ou au Cercle ; madame est
-en visites. Le petit Henri est au collége, la petite
-Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame disent
-<i>mon fils, ma fille</i> ; parents vient de <i lang="la" xml:lang="la">parere</i> : n’ont-ils
-pas engendré ?</p>
-
-<p>Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de
-mauvaise santé. Ensuite, il a passé cinq ans à la
-maison. Mais il salissait tout, il cassait tout ; la
-bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait
-chez sa grand’mère l’été. Enfin, comme madame
-ne pouvait garder un pareil petit diable, elle l’a
-mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en
-a pour douze années, au bout desquelles il prendra
-la clef des champs et ira courir les filles.</p>
-
-<p>Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande
-quelquefois son bras pour sortir ; mais le garçon se
-dérobe à cet honneur ; n’a-t-il point ses amis, ses
-affaires ?</p>
-
-<p>C’est là le foyer, le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> français.</p>
-
-<p>Qu’il y eût des génératrices comme il y a des
-nourrices, croyez-vous que madame se fût donné
-la peine d’accoucher ?</p>
-
-<p>Voilà cependant le seul lien qui constitue la
-famille aujourd’hui. Ce jeune homme, cette jeune
-fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et elle
-se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice,
-la bonne, la grand’mère, les professeurs, les pions,
-les camarades s’étant effacés, elle se retrouve seule
-en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis de
-ses entrailles elle a remis à des étrangers !</p>
-
-<p>En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux
-qu’on l’esquive absolument ; et Malthus connaissait
-son siècle, qui prescrivait le <i>restreint moral</i>.</p>
-
-<p>Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous
-conter ce que vous semblez ignorer parfaitement :
-l’éducation qu’a reçue votre fils au collége. Pendant
-le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde
-nationale ? Vous avez, comme tout le monde, déploré
-notre décadence ; vous vous êtes écrié :
-Français dégénérés ! La virilité physique et morale,
-ce que les Romains appelaient <i lang="la" xml:lang="la">virtus</i>, la force d’initiative
-n’apparaissait nulle part ; — et le soir, au
-coin du feu, en fumant votre cigare, vous cherchiez,
-comme tant d’autres, la « cause de nos désastres ». — Rassurez-vous :
-je ne prétends pas vous la révéler ;
-mais je veux dire comment vous avez contribué
-pour votre part à ces désastres, en rejetant sur
-d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à
-vos enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence
-et la santé. Je déclare que le patriotisme ne
-peut point exister dans une nation qui ne connaît
-pas la famille.</p>
-
-<p>Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs,
-la condition et l’apprentissage des autres.
-C’est chez vous, non chez des étrangers, que votre
-fils devait trouver les bons exemples, apprendre à
-obéir et à aimer.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de
-leurs enfants, d’un préjugé que l’égoïsme souvent
-inspire. Il ne faut point, disent-ils, que mon fils
-vive sous les jupons de sa mère ; ici, il s’amollirait.
-Mettons-le au collége ; son caractère se formera ; il
-apprendra à vivre.</p>
-
-<p>Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne
-trop tard ?</p>
-
-<p>Oui, c’est vrai : il apprendra à vivre, mais
-<i>comment</i> ?</p>
-
-<p>Je vais vous le dire.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Henri a été présenté au proviseur : sa mère a
-déclaré qu’il était très intelligent, et le proviseur a
-souri avec indulgence.</p>
-
-<p>— « Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos
-petits camarades. » Car on était en récréation.</p>
-
-<p>Un nouveau ! Les petits camarades passent et
-repassent, montrent du doigt l’arrivant ; ils rient
-de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de recevoir
-de sa mère une montre en or avec la chaîne, les
-écoliers lui témoignent encore quelque respect. La
-vue de l’or produit cet effet sur ces petits bourgeois
-du dix-neuvième siècle ; j’en parle d’expérience.</p>
-
-<p>Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche :</p>
-
-<p>— « Comment t’appelles-tu ?</p>
-
-<p>— « Henri.</p>
-
-<p>— « Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête ! — Ton
-nom de famille ? »</p>
-
-<p>Et comme les enfants se groupent autour de lui,
-Henri, sur qui tous ces regards malins se fixent,
-rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit par
-fondre en larmes.</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus
-terrible que ce premier moment où l’homme se
-trouve seul, en présence de l’humanité. Il est
-envolé du nid maternel ; une effroyable impression
-d’isolement l’envahit ; il appelle : Maman ! maman !
-sa première providence.</p>
-
-<p>A ses larmes répond le rire méchant du prochain.
-Ses joujoux, ses livres, ses images, tout son petit
-monde va être exploré, fouillé, bafoué. Où trouver
-un protecteur ? qui aimer ? à qui obéir ?</p>
-
-<p>La cloche sonne : on se rend à l’étude. Le voici
-sous les yeux du maître, entre deux bambins qui
-essuient leurs plumes sur son habit, et lui donnent
-des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche
-de s’absorber dans son devoir.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Le <i>devoir</i> de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans,
-est de jouer. L’hygiène, autant que la raison,
-l’exige. Ces petits membres frêles ont besoin de
-mouvement, mais d’un mouvement continuel : c’est
-la condition de l’appétit, du sommeil ; c’est à ce
-prix que le cerveau se développera, et deviendra
-apte à recueillir et garder les impressions extérieures.</p>
-
-<p>— « Il ne se tient pas en place ! Il est distrait ! »</p>
-
-<p>Mais cela est naturel, nécessaire ! L’attention est
-une faculté qui ne vient qu’avec l’âge. Vous ne
-demandez point à ce bébé de soulever des poids de
-vingt kilos ; pourquoi voulez-vous que son intelligence
-soit formée avant son corps ?</p>
-
-<p>L’éducation d’abord doit être toute physique.
-Que l’alphabet soit déguisé en un jeu : j’y consens.
-Mais vous lésez la santé de l’enfant, en le tenant
-huit et dix heures par jour sur les grammaires.
-L’instruction ne s’ingurgite pas ainsi violemment :
-c’est seulement quand l’esprit est mûr pour la recevoir
-qu’il la faut présenter par petites cuillerées
-emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable :
-vous chatouillerez la curiosité du bambin.</p>
-
-<p>Pourquoi le jeune homme qui sort du collége
-brûle-t-il ses livres classiques, sinon parce qu’on
-lui a donné dès sa première enfance le dégoût,
-l’horreur de la science ?</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Une étude aux murs nus. Les petits camarades
-saisissent le moment où le pion dort pour parler
-tout bas et se faire des signes. Les flèches de papier
-assaillent le nouveau qui, immobile à sa place,
-n’ose lever les yeux. Par moments éclate, comme
-un coup de tonnerre, la voix du maître :</p>
-
-<p>— « Monsieur X… cent vers à copier !</p>
-
-<p>— « Vous irez en retenue… Pas d’explications ! »</p>
-
-<p>Le ressort de cette éducation, c’est la peur : peur
-des condisciples ; peur du pion. Sentiments mauvais
-qui engendrent rapidement la lâcheté. L’élève
-apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et
-par derrière. Ces vices sont de ceux qui se développent
-au contact du prochain.</p>
-
-<p>Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau
-venu. S’il manifeste le moindre désir de se plaindre,
-immédiatement traité de <i>cafard</i>, il est malmené
-sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de
-papier mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de
-<i>cafard</i> a le privilége d’ameuter les bambins, et ils
-se ruent sur un innocent, comme fait la multitude
-aveugle quand on lui a conté que L… empoisonnait
-les rivières ou méditait de faire tirer sur le
-peuple. Rien n’égale l’acharnement de ces malheureux,
-car ils ont à se venger de leur asservissement
-et de leur misère.</p>
-
-<p>Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de
-temps. Il se vengera, — sur un nouveau ou sur le
-pion. Point de détestables tours que celui-ci n’endure.</p>
-
-<p>Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine
-à penser au dimanche précédent, et les trois
-autres jours à compter les heures qui le séparent
-du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété
-se passe : l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur
-s’endurcit. Dans deux mois, les caresses d’une mère
-ne lui seront plus nécessaires.</p>
-
-<p>Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans
-ce cœur d’enfant ; et savez-vous ce qui va le remplir ? — Le
-vice.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage,
-plus de mouvement ; en même temps que le
-corps est opprimé, l’esprit est surmené ; — et, à
-l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux,
-on lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels.</p>
-
-<p>Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous
-plaira, ce n’est plus un enfant. Enrégimenté, bridé,
-il a perdu la libre allure et l’expansion des premières
-années ; il porte un joug d’abêtissement
-dont le poids se fera sentir de plus en plus lourdement
-avec l’âge.</p>
-
-<p>La maman, au parloir, s’écrie en le voyant :</p>
-
-<p>— « Ah ! le joli petit soldat ! que ce liseré rouge
-lui sied bien ! »,</p>
-
-<p>Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée,
-mademoiselle !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de
-la famille, trouve en échange les élèves et le maître-d’études.
-Est-ce à ce dernier qu’il aura recours contre
-les influences pernicieuses ? Le maître-d’études
-remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle
-soit, les parents ? Quelles sont les relations du maître-d’études
-et de l’élève ? Quels exemples celui-ci
-reçoit-il de celui-là ?</p>
-
-<p>Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord
-moins peur de l’homme que des autres enfants,
-du maître que des camarades. Il croit peut-être
-trouver un refuge auprès de l’un contre les
-autres : espérance promptement déçue. Le maître
-ne peut ni aimer les élèves, ni en être aimé : ses
-rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y
-entre point de confiance, point d’affection, car le
-règlement exige que le maître soit oppresseur, et
-la nature que l’élève soit rebelle.</p>
-
-<p>Peu de gens savent au juste ce que c’est que le
-maître-d’études. Plus misérable que l’élève, parce
-que l’abrutissement, datant de plus loin, est plus
-profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr
-de l’internat.</p>
-
-<p>Il commence par être bon, mais ses tourments
-de chaque jour le forment à la méchanceté. Jeune
-homme sans fortune, il a néanmoins reçu de l’instruction.
-Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever
-un jour au-dessus de sa condition ; peut-être,
-lui reconnaissant des aptitudes sérieuses, ses professeurs
-ont excité sa famille, qui ne s’en souciait
-point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études.
-Le collége lui a ouvert ses portes gratuitement, et
-il s’est efforcé de rétribuer le collége par quelques
-nominations au concours académique.</p>
-
-<p>D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et,
-dès ce moment, il est aisé de prévoir sa perte. La
-conscription menace ; il est deux moyens de l’éviter :
-la prêtrise, remède pire que le mal ; l’engagement
-décennal dans l’Université, qui semble une
-planche de salut. Le malheureux s’y raccroche et
-se noie : d’homme il se Change en pion, désastre
-irréparable.</p>
-
-<p>Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant !
-Il ne s’est sans doute pas résigné sans
-répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne
-point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit :
-« L’épreuve ne sera pas longue ; vous pourrez travailler,
-atteindre l’agrégation, professer… » qu’il
-a fini par le croire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il entreprend donc avec
-courage cette ingrate besogne : il a la résolution
-de travailler et s’imagine pouvoir le faire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que le <i>maître-d’études</i> a été remplacé par le
-« <i>maître répétiteur</i> », lequel n’est plus un simple gardien
-d’enfants, puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils,
-le professeur absent. M. de Fortoul, ministre de
-l’instruction publique, disait dans le rapport qui a précédé
-le décret du 17 août 1853 :</p>
-
-<p>« Les <i>maîtres-d’études</i>, séparés des professeurs par un
-intervalle pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés
-à languir éternellement dans leurs fonctions <i>et à devenir
-pour leurs propres élèves un sujet de pitié et
-d’aversion</i>…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">Mettre les <i>répétiteurs</i> en mesure de fortifier leur instruction,
-c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs
-modestes fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les
-jeunes gens dont <i>ils auront intérêt</i> à gouverner les dispositions,
-à redresser les écarts, à conquérir les cœurs,
-puisqu’ils devront passer leur vie au milieu d’eux comme
-auxiliaires des professeurs d’abord, comme professeurs
-ensuite. »</p>
-
-<p>L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination
-n’a introduit aucune modification dans la condition
-de l’être misérable que depuis, comme avant 1853, on
-appelle partout uniformément le <i>pion</i>.</p>
-</div>
-<p>Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité.
-Habitués à haïr le pion quel qu’il puisse être, les
-élèves n’ont vu dans sa bonté que crainte ou sottise :
-ils l’ont récompensée par les plus méchants
-tours. A force d’injustice, ils ont soulevé la bile,
-aigri le caractère du malheureux. Aussi devient-il
-dur, soupçonneux ; il ne croit plus aux excuses,
-s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers.
-Ne l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille
-où il s’en faut que l’avantage soit de son
-côté. Ses ennemis lui portent plus de coups qu’ils
-n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que
-lui à la lutte. Continuellement distrait, tracassé,
-irrité, il ne peut lire qu’à peine. Au début, il tâchait
-de tout concilier, de dédoubler son esprit, de diviser
-son attention entre les travaux qui lui étaient
-personnellement nécessaires et la surveillance du
-quartier ; mais il se consumait en des efforts stériles.
-Une fois son impuissance clairement démontrée,
-à sa première ardeur succèdent le découragement
-et une morne somnolence. Il ne tente plus
-même d’employer le temps des classes. Ce n’est
-point de trop de quatre heures sur vingt-quatre
-pour prendre haleine quand on fait ce rude métier.
-Qu’en dites-vous, parents, qui n’aviez qu’un seul
-enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre,
-l’arme toute puissante : l’affection ?</p>
-
-<p>Tout doucement s’établit, par la force des choses,
-l’habitude de la paresse, et la capacité de travailler
-se perd. C’est du reste une fainéantise laborieuse
-que celle du pion.</p>
-
-<p>Après quelques années de service, il ne nourrit
-plus l’espérance de sortir de sa galère ; à peine le
-désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à l’idée de rester
-éternellement ainsi ; il s’est accoutumé à son abjection.
-Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme
-chose naturelle ; il n’en sent plus le poids, parce
-qu’il a oublié ce que c’est que de ne pas le sentir.
-Traité comme un valet par le proviseur, harcelé
-même par des « fils de famille » contre lesquels il lui
-serait téméraire de se défendre, fût-ce le règlement
-à la main, il a commencé par faire pitié, et
-finit par inspirer le dégoût.</p>
-
-<p>A ce point, est-il un homme, une bête, une machine ?</p>
-
-<p>C’est un être dégradé ; le mépris général a fait
-cette œuvre : c’est le <i>pion</i>.</p>
-
-<p>Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit
-pas, quand il prend son chapeau à la fin de
-l’étude, qu’on a profité de son sommeil pour verser
-un encrier dedans.</p>
-
-<p>Tel est, Monsieur, l’<i>éducateur</i>, tel est le porte-respect
-par qui vous vous êtes fait remplacer auprès
-de votre fils.</p>
-
-<p>Voilà la première image que l’enfant ait de cette
-chose dont on parle tant en France, et dont on déplore
-la ruine : <span class="small">L’AUTORITÉ</span>.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de
-révéler beaucoup de choses abominables et de vous
-faire assister, lecteur, à la vie de votre collégien,
-depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de
-cloche du coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital,
-avant de lever le voile et de découvrir les plaies, je
-vous prie de considérer ceci :</p>
-
-<p>C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût
-même ce que c’était que le vice.</p>
-
-<p>Cette observation expliquera les désordres monstrueux
-que je vais dire, et dont la monstruosité
-échappe à l’enfant.</p>
-
-<p>Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache,
-et l’intelligence est viciée avant de s’être développée.
-On répète souvent que le niveau du <i>sens moral</i>
-a baissé en France. J’attribue ce fait — exact — à
-la dépravation précoce de l’individu au collége.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant
-cause avec des élèves. Sur un banc, loin de
-ses regards, deux enfants sont assis. Ce sont des
-créoles : ils sont âgés d’environ treize ans et fort
-arriérés dans leurs études. Autour d’eux s’est formé
-un cercle d’enfants de neuf ou dix ans. Que contemplent
-si curieusement ces enfants ?</p>
-
-<p>Je ne saurais vous le décrire ; c’est la scène du
-Maure dans les <i>Confessions</i>, moins la résistance de
-Jean-Jacques. Le philosophe a donné à cette scène
-une physionomie hideuse. La raison de l’homme se
-révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en
-analyste exact, je dois dire que les spectateurs
-étaient charmés de ce qu’ils voyaient : leur curiosité
-malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une
-première leçon ; et les contorsions de l’onaniaque,
-ses cris, son rire spasmodique, imprimaient dans
-ces jeunes cervelles un souvenir ineffaçable, en
-même temps qu’un désir vague, irréalisable encore.</p>
-
-<p>L’initiateur menaçait les enfants de leur « f…
-une pile s’ils avaient le malheur de cafarder ».
-Et le soir, au dortoir, il employait à la même opération
-l’un de ces curieux, — un bambin de dix ans.</p>
-
-<p>— « Et le pion ? »</p>
-
-<p>Lecteur,</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il est impossible que le pion voie tout ce qui
-se passe ;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il sait tout cela, ayant été élève : il en rit souvent
-avec ses collègues. Je me souviendrai toujours
-du sourire ignoble de ce pion disant à un écolier de
-treize ans dont l’<i>ami</i> était chassé pour avoir fait
-circuler une chanson obscène :</p>
-
-<p>— « Eh bien ! il s’en va donc, votre petit ami… »</p>
-
-<p>Je ne parle que pour mémoire des pions qui,
-subissant eux-mêmes cette atmosphère de l’internat,
-vont caresser la nuit les enfants que vous avez
-confiés à leurs soins.</p>
-
-<p>Cette abomination heureusement est très rare
-dans les établissements de l’Université ; d’ailleurs,
-l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le jeu
-peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris,
-chasser un maître-d’études qui s’était rendu coupable
-de cette infamie : son nom est encore dans
-mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Ici, on me fait une observation que je ne veux
-point esquiver ; c’est que, dans la famille même,
-l’enfant peut contracter les mauvaises habitudes.
-J’entends dire : « Sous le toit paternel, il court bien
-des périls : tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et
-domestiques le gâtent. Il trouve auprès de sa mère
-qui l’adore une sollicitude trop vive, dont les effets
-sont parfois funestes. Autour de lui les distractions
-abondent ; le bien-être amollit ses mœurs, et, la
-puberté venue, les sollicitations des sens seront
-irrésistibles : l’onanisme, on le sait, peut se passer
-d’être enseigné. »</p>
-
-<p>Eh bien ! ces objections témoignent chez les parents
-qui les font, d’une intelligence fort incomplète
-de leurs devoirs. Comment ! votre enfant se gâtera
-sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans
-que vous arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus,
-les progrès du mal ! Mais c’est vous seuls que je
-fais responsables des vices de vos enfants ; vous
-jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les
-guider : pourquoi les avoir mis au monde ?</p>
-
-<p>Savez-vous que vos observations manquent absolument
-de justesse ? Car, considérez le parallèle
-suivant :</p>
-
-<p>Dans la famille :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L’enfant peut être surveillé,</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il ne rencontre aucune excitation sensuelle :
-au contraire.</p>
-
-<p>Au collége :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L’enfant ne peut pas être surveillé ;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il est à toute heure du jour circonvenu par les
-sollicitations du vice.</p>
-
-<p>Quelle femme est donc votre femme et quelle
-fille votre fille, si, dans la société constante de sa
-mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri des
-sens et fait son apprentissage de la débauche ?</p>
-
-<p>Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze
-ans, le tempérament et les lectures brûlantes aidant,
-votre fils apprenne un jour la masturbation. Eh
-bien ! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la
-démarche embarrassée, dans le regard hésitant,
-dans les traits pâlis de l’adolescent, les premières
-traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous dire
-comment vous reconnaîtrez cela : les symptômes
-sont connus de tout le monde, et ils sont si frappants
-à l’origine, qu’il est impossible que vous ne
-les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant
-aux dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement
-dans la famille qu’ils peuvent être appliqués
-avec succès. Je vous renvoie aux livres qui traitent
-de la matière, et en particulier à celui du docteur
-Deslandes. Votre fils se guérira si vous le voulez ;
-car, au lieu de trouver les encouragements du
-collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il
-aime et dont il ambitionne l’estime.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Cette influence moralisatrice de la famille se fait
-sentir, dans une certaine mesure, au collége même.
-Ainsi, l’enfant qui succombe le plus vite et le plus
-sûrement est celui que des parents (indignes de ce
-titre) font sortir deux fois l’année : aux grandes vacances
-et à Paques. Celui-là a dû organiser toute
-sa vie entre les quatre murs du collége : ses besoins
-d’affection, il les a reportés sur certains de
-ses camarades parmi lesquels, hélas ! se trouve
-toujours ce que l’autorité appelle des <i>complices</i>. Le
-vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était,
-et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A
-peine entré dans la geôle, il a appris ; maintenant
-il enseigne. Son système nerveux était d’abord
-surexcité, et il souffrait ; aujourd’hui (il a quatorze
-ans), la sensation est émoussée. Il est l’élève le
-plus paresseux de sa classe, et cela naturellement :
-il ne peut pas travailler. La mémoire, cette faculté
-principale à l’École, la mémoire est complétement
-détruite.</p>
-
-<p>Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux :</p>
-
-<p>Il a pris des habitudes et des manies de vieux
-garçon. Toutes ses démarches de la journée sont
-réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à esprit
-de vin faite d’un encrier de buis ; un cordon de soulier
-sert de mèche. Il fait, le matin, du chocolat
-à l’eau : une palissade de livres dissimule au pion
-la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs
-trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se
-prélasse un hanneton ou un ver à soie.
-Dans une autre prison, formée d’un bouchon évidé
-et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous
-ces menus travaux occupent constamment l’esprit du
-<i>potache</i> : il taille dans une règle des petits bateaux,
-des figurines dans un marron d’Inde ; comme Pellisson,
-il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il
-n’est pas malheureux plus que l’oiseau né en cage ;
-il n’a jamais connu une autre vie que celle-là, et
-la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne
-lui fait aucune envie.</p>
-
-<p>J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient
-volontiers avec ce prisonnier, car ce n’est pas un
-enfant : le vice et la routine l’ont vieilli. Ce ne sera
-point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il
-ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro
-à la loterie du baccalauréat, il demeurera dans
-l’établissement en qualité de maître-d’études.</p>
-
-<p>Internat, internement ; soit : le Code emploie un
-autre vocable, il prévoit et punit la <i>séquestration</i>.</p>
-
-<p>De bonne foi, et laissant de côté les arguties des
-jurisconsultes, en morale, en raison, n’est-ce pas
-là un fait de séquestration ?</p>
-
-<p>Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans
-chaque cour, on compte environ dix jeunes gens
-qui sont ainsi retirés du monde et de l’air libre,
-confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai
-connu un qui était absolument idiot. Il faisait la
-joie des pions et des élèves. C’était un mulâtre de
-la Martinique, et le professeur, en ouvrant la classe,
-ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie :</p>
-
-<p>— « Otez donc vos gants, Monsieur X… (on rit).
-Ah ! pardon, vous étiez dans l’ombre… »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>« La nature des fréquentations d’un jeune sujet,
-dit le docteur Deslandes, peut éveiller des soupçons,
-<i>car la masturbation se donne</i>. » Voilà pourquoi,
-Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils
-au collége qu’en qualité d’externe. Pendant que
-vous êtes à vos affaires, il va en classe, et le reste
-du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez de lui
-les spectacles obscènes, les excitations des sens : à
-ce titre, vous devez à tout prix garder votre enfant
-chez vous.</p>
-
-<p>Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout :
-au dortoir, aux récréations, à l’étude. La
-classe seule fait exception. D’ailleurs, en classe,
-l’externe n’est point placé près des internes.</p>
-
-<p>L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la
-société pernicieuse de jeunes gens qui vivent au
-grand air ; et moi, je vous félicite de ce que votre
-fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en
-troupeau.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je ne puis pas entrer dans les détails de cette
-prostitution enfantine. Je ne cesserai de le répéter :
-ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est l’<i>innocence</i> de
-ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la
-monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la
-luxure, c’est l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet
-endroit, est quelque chose de fatal, à quoi on peut
-à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément
-d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Si je signale des choses énormes, je ne signale
-que des choses vraies, et si je relève des faits exceptionnels,
-c’est pour montrer les conséquences extrêmes
-de l’état de choses créé par l’internat.</p>
-
-<p>J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer,
-c’est-à-dire offrir leurs affreux services à des <i>grands</i>
-pour des gâteaux, pour de l’argent.</p>
-
-<p>Voici un fait plus fréquent : le <i>grand</i> fait les devoirs
-du <i>petit</i> et touche sa récompense en plaisirs
-unisexuels.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus,
-manustupratio quasi quotidie deprehendi posset<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer
-les poches. Les enfants ouvrent la couture, en ayant soin
-de conserver le liseré rouge.</p>
-</div>
-<p>Un <i>grand</i> donne rendez-vous à un <i>petit</i>, soit le
-dimanche quand on réunit les quartiers, soit tous
-les jours aux <i>lieux</i>, soit même au dortoir. Mais cet
-arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux.</p>
-
-<p>Un de ces malheureux allait voir <i>son complice</i>
-chez ses parents, le dimanche. Un autre ne dissimulait
-pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice ainsi
-déborde au dehors.</p>
-
-<p>Assez, n’est-ce pas ? Eh bien, je ne prononce plus
-qu’un mot. Ce qui se passe actuellement dans la
-plupart des colléges entre enfants de neuf à quatorze
-ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant
-cela parfaitement, vous persistez à faire de
-votre fils un <i>potache</i>, vous avez neuf chances sur
-dix de commettre un infanticide moral.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Ceci est l’histoire de Gaston C…, qui occupe
-aujourd’hui une haute position officielle. Je la raconte
-de son aveu.</p>
-
-<p>Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment
-malheureux, et c’est en pleurant abondamment
-qu’il s’endormait chaque soir. Il était
-orphelin, sa mère étant morte en le mettant au
-monde. Son père ne s’occupait point de lui. Cependant
-il se consumait dans la pensée de revoir ce
-père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.</p>
-
-<p>A l’infirmerie, quelle consolation ! il rencontre
-les sœurs de charité. Le voilà qui se met à les aimer,
-et comme c’était le plus charmant enfant du
-monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont
-trouvé moyen de le garder un mois de trop.</p>
-
-<p>Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il
-a dû quitter cette délicate famille d’adoption, j’y
-renonce. Les sœurs de charité, ces déshéritées de
-la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le
-laissant partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de
-leur vie manquée, de leur destinée sociale désertée.
-Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle l’avait
-mis au monde ; et lui, il avait retrouvé ce qu’il
-faut à l’enfant le plus longtemps possible, entendez-vous,
-lecteur, <span class="small">LA MÈRE</span>.</p>
-
-<p>En descendant de l’infirmerie, Gaston C… retrouve
-ses camarades. Il mordait son mouchoir
-pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui
-avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations,
-il s’échappait, affrontait les retenues
-pour rentrer dans l’étude ; là, il ouvrait un petit
-<i>manuel</i> qui venait de la sœur Colombe, et il lisait
-avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection
-du bon Dieu.</p>
-
-<p>Un jour, comme la porte de son étude était fermée,
-après quelques démarches inutiles, il prit le
-parti d’aller s’enfermer dans une étude voisine ; il
-y surprit deux de ses camarades dans une posture
-et une occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait
-pas fréquenté ses camarades, qui le haïssaient.
-Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le voilà
-qui glose.</p>
-
-<p>Les écoliers le traitent de sot, de <i>cafard</i>. Il se
-bat avec l’un d’eux et le jette par terre, ce qui lui
-attire immédiatement quelque considération des
-autres.</p>
-
-<p>Mais une image et des idées étranges avaient fait
-irruption dans ce jeune cerveau. Il s’inquiète,
-cherche à savoir, interroge : les fanfarons de vice
-l’initient avec joie.</p>
-
-<p>Que fait Gaston ? Il prend des notes sur tout ce
-qu’il entend ; il copie des chansons obscènes, il fait
-une relation des amours d’un pion, fable de collége,
-et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé
-est l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un
-enfant de dix ans, qui exécrait le collége et ne songeait
-qu’à retrouver le foyer paternel perdu.</p>
-
-<p>Les documents sont adressés au père. Celui-ci
-s’en va naïvement trouver M. le proviseur, et lui
-détaille la chose. Surprise, indignation, promesse
-d’enquête : les maîtres-d’études sont convoqués, on
-appelle plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu,
-et le malheureux Gaston, traité de calomniateur,
-est condamné à demeurer au collége pendant les
-grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le
-chasser ; c’est sur les instances du père que la punition
-a été commuée.</p>
-
-<p>— « Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai
-la stupéfaction où m’a plongé cette première
-perspective ouverte sur la malignité et l’hypocrisie
-humaines. J’en faillis devenir fou. Je
-m’interrogeais moi-même anxieusement, et me
-prenais à douter de mon innocence. J’ai avalé des
-couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi.
-J’ai voulu me sauver, et me suis vu rattraper par
-un garçon. Cette aventure m’a vieilli de plusieurs
-années. »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Allez dans une cour de récréation. Des enfants
-de douze à quinze ans se promènent gravement ;
-en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil
-chauffe ; en été, ils s’asseyent ou même se couchent
-sur leur tunique. Ils sont réunis par groupes de
-cinq ou six individus, car je ne parle pas des couples, — ou
-accouplements. Quelle est la conversation
-de ces bambins ?</p>
-
-<p>L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il
-n’est pas d’équivoque qui les fasse rougir. Ils ne
-savent rire que lorsque quelque grosse saleté chatouille
-leur imagination déjà blasée. Point de débauche
-secrète qu’ils ne connaissent ; point de
-raffinements qui leur soient étrangers : leur curiosité
-a pénétré dans les auteurs anciens pour y
-apprendre les pratiques de la pédérastie et de la
-tribadie. Les chansons, les gravures, les photographies
-obscènes passent de mains en mains.
-Chaque génération d’écoliers communique à la
-suivante ses traditions et ses turpitudes. Il est telle
-platitude rimée comme l’<i>Examen de Flora</i>, telles
-comédies infâmes comme le <i>Théâtre Gaillard</i>, dont
-il circule des copies manuscrites dans tous les colléges
-de France. Car il y a là réellement une littérature
-pornocratique, apportée en partie par les
-pions, qui ne sort point des murs du collége. Et
-j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement
-donné le titre et la date de publication aux premiers
-éditeurs de Paris.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je veux traiter en passant cette question des lectures
-pernicieuses.</p>
-
-<p>Qu’est-ce qu’un livre <i>moral</i> ? Que faut-il permettre
-ou interdire aux enfants, aux jeunes gens ?</p>
-
-<p>Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du
-crime est un auteur immoral. — Soit. L’enfant ne
-lira point <i>Mademoiselle de Maupin</i> ni <i>Justine</i>.</p>
-
-<p>Mais que dites-vous de ces livres <i>moraux</i>, c’est-à-dire
-qui ont pour but de démontrer la laideur du
-vice et l’excellence de la vertu : <i>Don Quichotte</i>, les
-comédies de <i>Molière</i>, <i>Gil Blas</i>, <i>Clarisse Harlowe</i>,
-<i>Paul et Virginie</i> ?</p>
-
-<p>Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé
-de quatorze ans ?</p>
-
-<p>En principe, je réponds : Oui.</p>
-
-<p>Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures
-lestes ou brillantes. Mais je suppose que l’enfant
-qui lit cela ne cherche point le mal. Je l’imagine, — à
-quatorze ans, — instruit, d’une manière
-à la fois discrète et scientifique, par son père lui-même,
-de ce que sont les relations sexuelles et l’acte
-de la génération. Son imagination n’est point sensible,
-parce que sa raison est émue. Il étudie en
-lisant, et c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire.
-Aussi les secrets de la nature ne l’étonnent-ils
-point, et de la connaissance des passions humaines
-il ne recueille que l’ambition du bien.</p>
-
-<p>Je le sais : ce jeune homme n’existe point. Dans
-notre société où, à défaut de la foi, le préjugé religieux
-est demeuré, il règne une fausse pudeur qui
-prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette
-modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à
-tant de retenue succèdent les plaisanteries indécentes
-et les parodies ignobles. Mais il est convenu
-dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses
-et, plutôt que d’instruire lui-même ses enfants
-quand l’âge de la puberté est venu, le père de famille
-préfère les abandonner aux mauvaises connaissances,
-aux mauvais livres et aux mauvaises
-habitudes.</p>
-
-<p>J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient
-fermer les yeux sur la conduite de leurs fils :
-ils ne les ouvraient que quand la maladie enlevait
-ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.</p>
-
-<p>S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je
-reconnais que tous ces livres sont dangereux. Mais
-je vais plus loin, et je retire de ses mains Boileau,
-Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité
-plus ou moins directement des plaisirs sensuels. Ils
-les ont flétris, sans doute, mais dans une ligne que
-le collégien ne lit pas.</p>
-
-<p>Car dans ses livres classiques, et jusque dans le
-<i>Manuel de la confession</i>, il cherche et trouve un
-aliment à la surexcitation constante de son imagination.
-Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi
-que par des impressions lascives ; il s’épuise dans
-la méditation du plaisir, s’use et se détraque par
-l’abus de la sensation.</p>
-
-<p>Les allusions les plus légères lui suffisent, le
-cynisme le plus grossier ne le révolte pas. On a
-souvent dit que le nu n’avait point d’action sur les
-sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du
-décolleté. Cette observation n’est pas applicable à
-l’écolier. Son goût est dépravé, et les ordures de
-Rabelais ne sont pas une épice trop forte pour ce
-palais échauffé.</p>
-
-<p>Je me résume. Laissez à votre collégien tous les
-livres qu’il vous plaira, ou bien faites-lui sa part :
-le résultat sera à peu près le même. Les livres,
-quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque
-les emploie comme moyen d’excitation, ne
-doutez point qu’à leur défaut il ne trouve d’autres
-instruments. Et les conversations honteuses que
-tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par
-les livres qu’ils lisent, car ils ont eu l’expérience de
-la débauche avant de connaître aucun écrit sur la
-matière.</p>
-
-<p>Un romancier raconte l’histoire d’une femme
-séduite au moyen d’un livre du marquis de Sade.
-La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice,
-un livre infâme ne produit qu’une seule impression :
-l’horreur.</p>
-
-<p>Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse
-des mauvaises lectures.</p>
-
-<p>Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils <i>Gil
-Blas</i> ou <i>Clarisse Harlowe</i>. Si les passages vifs provoquent
-ce « ris d’après nature » dont parle l’auteur
-des <i>Plaideurs</i>, eh bien ! je vous en félicite :
-c’est que le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous
-devez écarter avant tout, c’est le mystère. N’interdisez
-rien à ce jeune homme ; s’il veut lire M. de
-Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu.
-Qu’il connaisse lui-même et apprécie le
-mal ; ainsi seulement le mal n’aura point d’attraits
-pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite,
-il usera avec modération des fruits nombreux,
-tous permis également, du paradis.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>« Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à
-faire que les bonnes. » Pères de famille, c’est là un
-mot de Montaigne que vous devez avoir toujours en
-la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et
-c’est de l’asservissement que naissent tous les vices.
-Le fait seul de l’internement d’un être qui
-pense est le commencement de la dégradation morale
-qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions,
-elles sont impossibles où l’indépendance n’existe
-pas.</p>
-
-<p>Les hommes qui recueillent un enfant et règlent
-sa vie, non pas au gré de la nature, mais à leur
-fantaisie propre, devraient s’engager à le rendre à
-ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette
-geôle de bien et de mal, ils devraient au moins le
-garantir contre la peste, et, s’ils ne développent
-point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices.
-Voilà le traité à forfait que les parents devraient
-exiger avant d’abandonner leurs enfants à des
-étrangers. Ils ne le font point ; leur prudence ne va
-pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que
-l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une
-avec l’autre, et ne songent point à demander à leurs
-fils comment ils vivent !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents
-de ces choses. Je les exhortais à mettre leurs fils au
-collége en qualité d’<i>externes</i>. Je dépeignais les
-mœurs de l’internat : je racontais les scènes abominables
-qui se passent tous les jours dans certaines
-pensions de province, où la poignée de main même
-devient un attouchement, et je suppliais ces pères
-d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns
-alors rappelaient leurs propres souvenirs.
-L’un d’eux me faisait ces objections :</p>
-
-<p>— « La corruption que vous dépeignez n’est que
-superficielle : le terme même auquel vous avez
-fait plusieurs fois allusion, et que vous traduisez
-par <i>complice</i>, est pris dans l’acception la plus
-méprisante, et constitue dans ce monde-là l’injure
-la plus intolérable. On ne peut pas empêcher
-ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations
-glorieuses qui sont sorties des colléges de
-l’État. »</p>
-
-<p>— Sans doute, répondais-je, le mot <i>l…</i> est ignominieux :
-mais les mots <i>c…</i>, <i>p…</i>, qu’emploie
-Molière ne sont-ils pas également injurieux, et de
-cette observation peut-on conclure que la prostitution
-est quelque chose de rare et d’exceptionnel ?</p>
-
-<p>Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent,
-dites-vous ; — et celui de Tibère, et celui de Léon X.
-Cette graine-là lève sur tous les terrains et dans
-tous les temps. Ce n’est point des exceptions que
-je m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh
-bien, la lèpre sévit sur cette multitude. Certaines
-natures d’élite guérissent, et conservent à peine
-plus tard la trace du mal ; d’autres, en plus petit
-nombre encore, sont absolument réfractaires, mais
-ce sont là précisément des exceptions.</p>
-
-<p>Dans certaines maisons, il n’y a pas <i>un seul</i>,
-entendez-vous bien, un seul enfant qui échappe à
-la contagion. Et allez voir vous-même ce qui se
-passe dans le premier lycée de France : vivez quelque
-temps de la vie de pion, et vous vous convaincrez
-que le fléau est aussi général, si ses ravages
-sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air
-dans la capitale : la vie est plus propre, plus confortable,
-les dérivatifs extérieurs sont nombreux,
-mais c’est toujours la prison, toujours l’absence de
-famille, et par conséquent la démoralisation.</p>
-
-<p>Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir
-été élevé par son père lui-même :</p>
-
-<p>« Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher
-d’être convoiteux, avare, débauché ; si ma
-pureté, mon intégrité me rendent cher à mes
-amis, c’est grâce à mon père… Mon père lui-même,
-gardien à l’œil sévère, me suivait chez
-tous mes maîtres : que vous dirai-je ? mon innocence,
-cette fleur de la vertu, fut préservée non-seulement
-de toute action, mais encore de tout
-soupçon honteux. » (L. I, <i>Sat.</i> <small>VI</small>.)</p>
-
-<p>Cette surveillance exercée sur les précepteurs
-eux-mêmes, est aujourd’hui impraticable aux pères
-de famille. Les Romains envoyaient leurs fils suivre
-des cours publics, et les pouvaient accompagner.
-Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer
-paternel chez des mercenaires, de les enfermer pêle-mêle
-par centaines dans un même édifice durant les
-dix plus belles et plus précieuses années de leur vie.</p>
-
-<p>J’ai dit quels développements effrayants prenait
-le mal à l’époque de la puberté. L’enfant qui s’est
-adonné aux pratiques de l’onanisme durant cette période,
-trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait
-à remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers
-besoins de l’amour qui se font sentir modifient les
-habitudes vicieuses, et, sans les extirper, les règlent
-et les gouvernent d’une singulière façon. La
-flétrissure de la chair gagne alors l’intelligence, et
-l’on voit naître ces amours monstrueux et cependant
-sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés.
-Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement
-curieux, et qu’il est étonnant qu’on n’ait point
-abordé. Les instincts naturels sont faussés, se déforment,
-et l’esprit et le cœur deviennent le siége
-de passions bizarres, où le vice et l’amour du beau,
-les goûts honteux et les aspirations idéales se confondent
-et se combinent étrangement.</p>
-
-<p>Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et
-corrupteur. Une sorte de promiscuité régnait dans
-ce petit peuple d’enfants sans famille : eh bien, à
-cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue,
-des accouplements par consentement mutuel. Des
-unions libres s’effectuent entre ces jeunes gens, sevrés
-à la fois des affections de la famille et des satisfactions
-sexuelles : le vice devient rangé et entre
-en ménage.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique ;
-je pourrais nommer le collége. Les acteurs
-sont encore vivants, et plusieurs savent que j’écris
-ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement
-exact. Je parlerai <i lang="la" xml:lang="la">de visu, de auditis, de scriptis</i>.</p>
-
-<p>Avant de commencer, quelques mots sur le travail
-des classes et des études seront utiles.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>A Paris, les classes de troisième, de seconde, de
-rhétorique sont en général composées de deux
-divisions, comprenant ensemble de soixante à quatre-vingts
-élèves, un professeur par division.</p>
-
-<p>Nous voici dans une salle contenant trente-cinq
-élèves : croyez-vous que ces trente-cinq jeunes gens
-occupent tous à un certain degré l’attention du professeur ? — Non,
-n’est-ce pas, cela est impossible.
-Or, sans chercher le possible, voici ce qui est.</p>
-
-<p>Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués ; dix ou
-douze élèves, les plus forts, entendent la parole du
-maître depuis le 1<sup>er</sup> octobre jusqu’au 1<sup>er</sup> août, et en
-font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés
-à entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter
-des prix au concours général : ils sont la
-raison d’être de l’établissement ; — le reste est le
-bétail en exploitation.</p>
-
-<p>Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que
-les proviseurs sont en correspondance avec les directeurs
-des colléges de province, qu’ils recrutent
-chaque année et font venir à Paris les sujets les
-plus précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils
-pauvres ? Ils payent en nominations au concours, — monnaie
-inestimable qui vaudra au proviseur
-un rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour
-la rentrée des classes.</p>
-
-<p>La conséquence de cet état de choses n’a pas été
-souvent notée. On voit ce qu’est la classe : dix élèves
-travaillent, le reste dort les yeux ouverts, les
-bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect
-pour le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus
-cela.</p>
-
-<p>La première préoccupation de l’écolier est de
-faire sa <i>copie</i> : sur les dix ou douze forts, six au
-moins sont des externes. Dans toutes les classes,
-j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes
-font chacun leur devoir, mais ils le font
-pour toute l’étude. Les textes étant donnés deux ou
-trois jours d’avance, afin de faciliter les recherches
-historiques ou autres, la version, le thème, le discours
-même sont communiqués, et vingt-cinq
-élèves sur trente-cinq livrent une <i>copie</i> calquée
-avec plus ou moins de précaution et d’habileté.</p>
-
-<p>Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le
-professeur n’ignore point et ne peut point ignorer
-ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies qu’il ne lit
-presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les
-dix autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a
-pris pour ainsi dire force de loi dans les hautes
-classes. Dès l’âge de seize ans, le collégien n’a plus
-qu’une préoccupation toute personnelle, et plus
-étrangère qu’on ne croit à ses études : l’examen du
-baccalauréat.</p>
-
-<p>Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font
-pas de devoirs eux-mêmes, à quoi passent-ils le
-temps au quartier ?</p>
-
-<p>A lire tout autre chose que leurs livres classiques
-et à rêver en attendant qu’ils puissent agir.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>On a dit maintes fois que le collége était la société
-en raccourci ; ce mot n’est qu’à demi vrai. Le
-collége ne reproduit guère que ce qu’il y a de pire
-dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége,
-comme dans le monde, la vertu est estimée d’une
-manière toute platonique, c’est-à-dire isolée et abandonnée
-à elle-même, tandis que le vice est recherché,
-choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction
-collective, pour l’émulation qu’il est censé
-développer entre les condisciples. Cette émulation,
-dans les hautes classes, si l’on excepte les dix premiers,
-est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les
-jeunes gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation
-du vice : Celle-là est réelle, publique.</p>
-
-<p>Il faut l’avouer, d’ailleurs : les mauvaises habitudes
-sont générales à tous, mais l’abêtissement
-est encore plus rapide chez les jeunes gens qui dissimulent
-et s’isolent, que chez ceux qui affichent,
-étalent leur corruption et s’attachent hautement un
-ou plusieurs <i>complices</i>. L’onanisme, chez les premiers,
-développe le plus bas égoïsme ; chez les seconds,
-il se mêle parfois à une affection très sincère
-et très vive. Alors il effémine l’individu, sans tarir
-dans son cœur la source de la tendresse et des sentiments
-humains.</p>
-
-<p>Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société
-factice que crée l’internat, je ne puis mieux
-faire que de lui mettre les faits eux-mêmes devant
-les yeux.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Nous sommes en été : par une grande chaleur,
-les plus intrépides joueurs (ils sont rares) ont renoncé
-à se fatiguer. Tuniques et gilets sont accrochés
-aux murs, et la partie de la cour qui se trouve
-à l’ombre est peuplée de groupes qui vont et reviennent
-dans le même cercle.</p>
-
-<p>Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu ; sur
-le tapis, quelques flacons contenant des liqueurs
-tolérées, un gâteau breton, une bonbonnière, un ou
-deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis,
-adossés à l’arbre ; l’un, déjà barbu, aux traits délicats,
-et les doigts chargés de bagues ; l’autre, plus
-jeune, a les yeux vifs et la physionomie expressive
-d’un enfant du Midi.</p>
-
-<p>Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre,
-les épaules et les reins déprimés, la face pâle ; les
-yeux sont cerclés de noir. Des cheveux d’un blond
-cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup
-il se lève, court fort agilement, les coudes en arrière
-comme une fille ; il accoste un camarade, lui
-jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même
-prestesse prendre sa place entre ses deux amis.</p>
-
-<p>Je dis <i>amis</i>, vous avez lu <i>amants</i>.</p>
-
-<p>De quoi causent-ils ? Pour plaire à l’objet aimé,
-ils parlent toilette, soirées, grand monde, étiquette.
-Deux jeunes gens passent devant la <i>cour</i> et jettent
-un regard d’intelligence au blondin ; d’autres s’approchent
-et observent.</p>
-
-<p>Mais que s’est-il passé ? Mignon (c’est un surnom)
-saisit par les cheveux son adorateur de
-droite en faisant entendre un rire de tête aigu :
-l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main,
-laisse voir un petit carré de papier dont Mignon
-s’empare avidement. Le billet, déplié et lu, est
-passé à l’amant de gauche qui sourit : ce sont des
-vers « A Mignon ».</p>
-
-<p>Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à
-Mignon reparaît : c’est un… <i>complaisant</i> en retraite,
-que nous appellerons Albert ; il est très maigre et
-porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse
-le poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras
-qu’Albert lui offre, il s’en va trottant lestement sur
-la pointe des pieds. Son compagnon lui verse dans
-le creux de l’oreille des révélations qui provoquent
-des éclats de rire perçants.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à
-jouer des hanches, à lancer des œillades comme
-une femme en quête d’un dîner ? Il faut bien reconnaître
-que la nature l’a doué étrangement. Ses
-membres sont menus et déliés comme ceux d’une
-fillette de seize ans : la blancheur de son teint est
-incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de
-leurs boucles blondes un ovale fin et délicat. Les
-jambes et les bras sont peut-être d’une longueur
-mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas,
-car c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus
-de carrure nuirait au rôle féminin que ce garçonnet
-joue avec un naturel réellement extraordinaire.</p>
-
-<p>Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument
-amoureux de lui. Nous venons de voir les
-deux plus malades.</p>
-
-<p>Appelons l’un Richard et l’autre Horace.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Richard a près de dix-huit ans : ce n’est point un
-vétéran sur les bancs du collége, car il est demeuré
-dans sa famille jusqu’à seize ans passés. Un beau
-jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse
-et de l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de
-le mettre en pension. Là, Richard s’est trouvé
-d’abord isolé ; c’est un enfant délicatement élevé,
-qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison
-les mille et une douceurs de la vie de famille.
-Il y réussit mal, et ses gâteaux, ses livres, ses
-bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus
-d’un camarade. En revanche, ce sont là les charmes
-auxquels il doit les premiers sourires de Mignon. Il
-est difficile d’exprimer la force, l’intensité de son
-amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a
-eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la
-femme est oubliée ; l’image coquette et vicieuse de
-l’adolescent l’a chassée de cet esprit artistique et
-déjà légèrement blasé.</p>
-
-<p>Horace, au contraire de Richard, est grand, fort :
-il a la manie de la lecture et possède des cahiers couverts
-de prose et de poésie pillée çà et là. Doué d’une
-mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine
-et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres
-à Mignon et sur Mignon, ce qu’il compose de
-vers sur sa passion sans espoir est incalculable.
-Il passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la
-tête entre les mains, et à noircir le papier de déclamations
-amoureuses. Sensuel et point novice, il a
-le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec
-tant de feu et fait tant de gestes, que ses camarades
-le déclarent positivement fou. D’ailleurs, son passé
-compte de nombreux amours semblables à celui qui
-le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon
-l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons,
-et il rêve de prendre, sur une beauté plus facile, sa
-revanche des mépris du blondin.</p>
-
-<p>Disons comment il a noué connaissance avec
-celui-ci.</p>
-
-<p>Pendant une récréation, Horace était couché sur
-un banc, les mains derrière la tête ; autour de lui
-quatre ou cinq amis. Il exaltait la grâce d’un nouveau
-venu, lequel jouait à une certaine distance.
-Attentif à ses moindres mouvements, il soupirait
-je ne sais quelle romance d’amour et de désespoir.
-X… fatigué de l’entendre :</p>
-
-<p>— « Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa
-connaissance ? Ce n’est pas difficile.</p>
-
-<p>— « Oh ! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule,
-comme vous dites.</p>
-
-<p>— « Parions que je te l’amène !</p>
-
-<p>— « Non, tu le blesseras… non ! Qu’est-ce qu’il
-fait ? »</p>
-
-<p>X… était parti : il aborde Mignon, le saisit soudainement
-à bras-le-corps, l’emporte comme il eût
-fait d’un enfant, et, tout essoufflé, il dépose sa dépouille
-opime qui gigotait, criait, et riait, sur le
-sein agité d’Horace.</p>
-
-<p>Celui-ci ne pouvait plus se relever ; s’adressant
-à Mignon :</p>
-
-<p>— « Je vous demande bien pardon de la brutalité
-de X… C’est un animal !</p>
-
-<p>— « Eh ! Horace brûle du désir de te connaître.
-Voilà un homme, mon petit, qui est fou de toi, et
-je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu voudras. »</p>
-
-<p>Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité,
-et blêmissant de colère, il réparait le désordre
-que la présentation avait causé dans sa
-toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace,
-qui s’était assis, il prit place à côté de lui. Au fond,
-peut-être ce rapt le flattait-il un peu, n’eût été le
-ridicule. La conversation s’engagea, et, X… les
-ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La
-récréation finie, il jurait de n’aimer au monde que
-Mignon, et, heureux ou non, prenait les dieux à
-témoin, à la manière classique, de l’éternité de son
-amour.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Mignon avait d’autres prétendants que Richard
-et Horace. Il en comptait dans toutes les classes,
-même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis
-que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés.
-Le reste suivait avec curiosité les vicissitudes
-de sa vie galante ; c’était le vulgaire qui regarde de
-loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.</p>
-
-<p>Quant aux <i>complices</i>, ils étaient quatre ou cinq.
-Ce n’étaient point, à proprement parler, des amants ;
-c’étaient des <i>complaisants</i> que l’âge avait mis hors
-service, et dont l’intimité n’était pas compromettante
-comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient
-eu les faveurs de Mignon à titre d’anciens <i>mignons</i>,
-et les services étaient réciproques. L’un d’eux, que
-nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure ;
-était devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait
-rigueur à ses amants, affectionnait sa société :
-c’était un <i>repoussoir</i>.</p>
-
-<p>Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port
-étaient indécis. Il grandissait, et ses traits s’accentuaient
-trop rapidement par rapport au développement
-tardif du buste : la tête, sur ce corps grêle,
-semblait énorme. Albert était le confident le plus
-intime de Mignon : il n’était point d’ordures que
-celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert était
-discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui
-se passait entre eux était sans conséquence. Aux
-yeux des soupirants, c’étaient deux femmes, l’une
-jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques
-vicieuses et volaient l’amour.</p>
-
-<p>Quant aux autres complices, on les connaissait
-mal. Voici dans quelles circonstances l’un d’eux a
-été découvert. Je raconte cet incident, parce qu’il
-a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier
-amant.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence
-qu’en réalité, car il souffrait d’une maladie
-de foie. Il contenait son amour, n’en parlait point.
-Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point
-que ses amis, qui avaient aisément pénétré son secret,
-lui demandassent en riant s’il était « heureux ».
-Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel
-il donnait le bras gauche, comme cela se fait.
-C’était un jeudi, et une partie des élèves était en
-promenade : Léopold et Mignon se promenaient
-sous un préau ; celui-ci sautillait par instants et se
-pendait au bras de Léopold, par une de ces manœuvres
-coquettes qu’il employait avec ses amants
-lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans
-l’ivresse. C’était la première fois qu’il causait si
-longtemps avec <i>lui</i> : il entretenait de son mieux
-une conversation fastidieuse, et s’efforçait d’inventer
-quelque conte scabreux capable de chatouiller
-l’esprit vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré
-à ses amants lorsqu’ils le mettaient au courant de
-quelque sale affaire, et révélaient les faiblesses d’un
-camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de
-lui plaire.</p>
-
-<p>A force de médire des voisins et de causer d’obscénités,
-les deux jeunes gens, qui se parlaient bas,
-en venaient peu à peu aux attouchements…</p>
-
-<p>Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement
-Léopold. Celui-ci, effroyablement pâle, gagne un
-banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne s’assied.
-Plusieurs élèves s’approchent de lui : le cercle se
-forme, la foule s’accroît. Léopold était évanoui :
-un maître, étudiant en médecine, le fit revenir à
-lui et le conduisit à l’infirmerie.</p>
-
-<p>Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le
-parquet du dortoir craquer faiblement ; une ombre
-passe devant son lit : il se lève sans bruit, s’assied
-dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au
-bout de quelques minutes, il entend ces mots prononcés
-à voix basse :</p>
-
-<blockquote>
-<p>— « A quel numéro es-tu ?</p>
-
-<p>— « Au numéro 12. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il reconnaît la première voix : c’était celle d’Albert,
-le <i>complice</i> favori de Mignon ; la seconde voix
-était celle de Mignon lui-même. Ces deux jeunes
-gens, ne couchant point dans le même dortoir,
-trouvaient le moyen de se faire passer pour malades,
-afin de dormir de temps en temps dans le
-même lit.</p>
-
-<p>D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea
-à en tirer parti. Il suffit de dire qu’il eut son
-tour.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un
-médecin de sa famille qu’il préférait le plaisir solitaire
-au coonanisme. Sa démarche, certains jours,
-ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son
-vice pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence
-s’accordait chez lui avec la vanité et l’égoïsme
-monstrueux qui formaient le fond de son caractère.</p>
-
-<p>Le matin, quand, à la première récréation, il disait
-bonjour à ses amoureux, l’un d’eux le regardait
-fixement et lui disait en souriant :</p>
-
-<p>— Eh ! eh ! <i>il a plu cette nuit ?</i></p>
-
-<p>Ce mot avait été prononcé pour la première fois
-par Mignon lui-même. Il avait posé la question un
-peu trop haut à Z… On l’avait entendue et répétée.
-Quant à Z…, il nous intéresse peu : ç’avait été un
-joli garçon ; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste
-pour s’être livré à tous les raffinements du
-vice sans paraître en souffrir. Comme il ne lui restait
-plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des
-gens plus affamés que difficiles. Aussi ses camarades
-l’appelaient-ils <i lang="la" xml:lang="la">refugium peccatorum</i>.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux
-aspects de la prostitution au collége. Je vous ai
-présenté quelques-uns des personnages de ce
-monde gangrené. Des vauriens ! dites-vous. — Ce
-ne sont pas toujours les pires de nos collégiens.</p>
-
-<p>Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant — vous
-savez le mot de Lafontaine — l’enfant est
-malfaisant ; l’adolescent ne l’est point. J’ai eu occasion
-d’observer fréquemment l’alliance, chez les
-jeunes gens de cet âge, des habitudes les plus déplorables
-et des sentiments les plus délicats. Sachez
-bien que le sot très souvent manque de cœur et
-qu’il n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les
-meilleurs que le vice fait ses plus effrayants ravages.
-Ceux-là sont cités pour les scandales de leur
-existence collégienne ; ils ne cachent point leurs
-goûts. Malheureusement, il arrive qu’au bout de
-peu de temps les facultés les plus nobles disparaissent ;
-le système nerveux surmené, l’intelligence
-s’obscurcit, et la patrie française compte un homme
-de moins.</p>
-
-<p>Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les
-esprits médiocres, les tempéraments froids parviennent
-à triompher du vice, mais ils n’en ont pas
-moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate
-des sentiments généreux de la jeunesse allait s’épanouir.
-Ce mot qu’on répète à satiété : <i>Il n’y a plus
-d’enfants</i>, ce mot est terrible, et l’on ne comprend
-pas assez quelle condamnation il contient. « Ce qui
-n’a pas été un enfant ne sera point un homme. »
-La dépravation précoce a stérilisé le cœur : quelle
-résolution héroïque y germera jamais ?</p>
-
-<p>L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point
-traités aujourd’hui d’enfantillages ? Les eunuques
-ont pris le parti de parodier les sentiments auxquels
-ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague informe,
-le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille
-gaîté gauloise, ne proviennent que de ceci : le dessèchement
-du cœur par le vice, l’anéantissement dans
-l’enfant de la vertu virile.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque
-position brillante dans la diplomatie. C’est une
-nullité de plus dans les rouages de la haute administration.
-Homme sans passion, sans moralité, il
-s’est trouvé en Suisse quand la guerre a éclaté, et
-n’a saisi le temps de revenir qu’une fois les dernières
-flammes de la Commune éteintes. L’esprit,
-le cœur sont émasculés ; il est vrai que celui-là
-était prédestiné.</p>
-
-<p>Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent :
-il n’a besoin que d’être dirigé. Richard
-est un garçon capable de résolution ; la vie de collége
-l’a énervé.</p>
-
-<p>Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous.
-Ne lui donnez aucun maître, j’y consens. Mais qu’il
-aille et vienne ; qu’il voie le monde, serait-ce le
-monde des salons parisiens.</p>
-
-<p>Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris,
-plus acquis qu’en dix années de collége : le
-<span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span> précoce, le boulevardier blasé gâtent
-moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de
-courses, de parties, de voyages et de plaisirs. A
-<i>faire la vie</i>, ils apprennent davantage, et leurs vices
-au moins ne sont pas des vices contre nature.</p>
-
-<p>Votre illusion est de croire que votre fils travaille :
-ce qui travaille en lui, c’est l’imagination,
-ce sont les sens irrités par l’oisiveté des longues
-heures d’étude et par les méditations érotiques.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>La masturbation, une fois devenue habitude,
-produit en peu de temps l’imbécillité. J’ai connu
-des enfants parfaitement doués qui, au bout de
-deux ans, sont devenus de véritables <i>crétins</i>. L’un
-d’eux, porteur d’une fort jolie physionomie, et, ce
-qui vaut mieux, capable des plus sincères affections,
-s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières
-poignées de main qu’il a reçues, le jour même de
-son arrivée, contenaient une invitation obscène. Le
-goût des plaisirs sensuels devenait rapidement pour
-lui une nécessité. En peu de temps son intelligence
-s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait
-souvent le plus sincère désir de se corriger : mais le
-tempérament et l’habitude triomphaient. Son caractère,
-sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit
-rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne
-parvenait pas à occuper dans sa classe le rang qu’il
-méritait : certainement aucun de ses condisciples
-ne travaillait aussi consciencieusement que lui ; eh
-bien, les résultats étaient à peu près nuls ; le malheureux
-enfant avait épuisé les ressources qu’il
-tenait de la nature ; le vice avait détruit les ressorts
-de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses
-mains, il étudiait patiemment : l’esprit était devenu
-rebelle aux impressions ; l’abus de la sensation
-avait détraqué pour toujours cette cervelle excellemment
-organisée<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent
-un affaiblissement très-marqué de l’intelligence et
-particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui
-avaient précédemment donné des témoignages non équivoques
-d’une certaine vivacité d’esprit et d’aptitude à
-s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette habitude,
-lourds, comme hébétés et incapables de toute application.
-Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement
-à l’acte vénérien est devenu continuel, parce
-qu’on ne lui permet pas de se dissiper d’une manière
-complète. Cet affaiblissement des facultés intellectuelles ne
-doit pas toujours être considéré comme étant sans remède.</p>
-</div>
-<p>Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.</p>
-
-<p>Cependant Mignon avait gardé son intelligence
-presque intacte, et j’ai eu occasion de noter quelques
-autres exceptions curieuses : en voici une.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules
-carrées, il avait, à l’âge de seize ans, le teint d’un
-blanc mat et pas un poil de barbe. Les yeux étaient
-brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu
-ce garçon se battre en jouant avec ses camarades :
-au bout d’une minute, il était pris d’une espèce de
-défaillance, et se laissait renverser à terre en éclatant
-de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent,
-et même spirituel, il excellait à raconter des anecdotes
-ordurières : on faisait cercle autour de lui, et
-lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque refrain
-obscène, il y mettait une verve extraordinaire.
-C’était le seul moment où ses joues pâles se colorassent
-un peu. Ce garçon était un véritable phénomène
-de corruption précoce. Le vice chez lui était
-invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature
-même. Il n’avait à Paris qu’un correspondant, et on
-ne l’entendait jamais parler de sa famille. De toutes
-les choses les plus respectables il plaisantait avec
-un cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont
-été gâtés par ce malheureux, qui, plus semblable
-au singe qu’à l’homme, en était arrivé à ce degré où
-les pratiques vicieuses sont comme une condition
-de la continuation de la vie. Une seule opération,
-très délicate au cas particulier, pouvait extirper
-radicalement le vice : aucun médecin n’a osé la
-tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de
-remèdes contre la gangrène morale dont cet enfant
-de seize ans était infecté.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même,
-quoique fort corrompus, étaient encore loin de ce
-degré d’avilissement.</p>
-
-<p>J’ai dit comment Horace passait le temps des
-études. Il compilait, il versifiait, il analysait sa
-flamme, et dissertait à perte de vue de philosophie
-et de religion à propos de Mignon. Une partie de
-cette volumineuse correspondance se trouve entre
-mes mains. Rien ne pouvant mieux expliquer la
-confusion des sentiments, la perversion de la raison
-et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur,
-fouiller au hasard ces lettres, ces griffonnages
-d’écolier, documents précieux dans le procès que je
-fais à l’éducation moderne.</p>
-
-<p>Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez
-mal, votre première pensée, lorsque je vous
-ai parlé de ses amours, a été : Quel chenapan ! Et
-je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point
-un chenapan.</p>
-
-<p>Non seulement Horace n’est pas ce que vous
-croyez, mais c’est un sujet rare : il possède une mémoire
-extraordinaire. Le travail ne lui coûte rien ;
-il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot,
-c’est, à l’heure où j’écris ceci, un homme distingué ;
-vous l’invitez volontiers à dîner et lui donnez la
-place d’honneur entre votre femme et votre fille.
-J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer
-comment le vice s’introduisait dans les âmes élevées,
-comment il pervertissait le sens du vrai et du bon.
-Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du
-vice ces ressources que possède Horace.</p>
-
-<p>Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies
-de citations de tous les auteurs, anciens ou modernes.
-D’ailleurs, il est un des vingt-cinq fainéants
-de sa classe. De temps en temps, il ouvre un <i>Manuel
-du baccalauréat</i>, mais c’est tout. Et si ses
-professeurs ne lui ont pas donné, quand il était enfant,
-le dégoût invincible de toutes les beautés
-classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Ce que vous allez lire est adressé à un ami
-commun, — qui était en même temps un rival :
-car on n’aimait point Mignon d’amitié.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Tu vois, mon cher L…, ce qu’il faut attendre de
-Mignon. <i>S’il avait du cœur encore, on en pourrait
-tirer quelque chose</i> ; ses autres défauts céderaient
-bientôt la place à un reste d’affection. Mais non ;
-il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce
-chapitre. Il pouvait se passer de faire cette déclamation
-sur l’amour pour agir ainsi. Sa conduite me
-confirme trop dans l’opinion que ses définitions si
-belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il
-n’a pas le moindre égard. Il m’a dit que je n’avais
-pas de tact, mais je comprends mieux que lui les
-choses. Je me glorifie d’être mieux élevé que lui ; je
-ne sais pas blesser comme lui mes semblables.
-As-tu vu avec quel dédain il a froissé ma lettre et
-l’a donnée à Albert en lui disant de lui en rendre
-compte ? Il voulait me blesser, il voulait me faire
-voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui
-avais remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait
-à un autre pour lui en rendre compte ; et son éducation
-est tellement bonne qu’il ne s’apercevait pas
-qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout
-cela m’a bien moins blessé pour moi personnellement
-que pour lui ; j’avais mal de le voir agir ainsi,
-de le voir si peu capable de comprendre qu’il ne
-faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections.
-Que veux-tu ? je dois être malheureux ; Dieu le
-veut, il veut me montrer jusqu’au bout la fourberie
-et la méchanceté humaine ; je saurai souffrir. Il
-doute de moi, de mes sentiments ; il me prête ses
-défauts ignobles ; il me blesse, il frappe tant qu’il
-peut, n’importe ; peut-être un jour il reconnaîtra
-ses torts ; peut-être il souffrira ce qu’il a fait souffrir
-aux autres : je ne le lui souhaite pas.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon
-recevant la lettre ? Cela n’est-il pas d’une coquette
-consommée ? Et le désespoir de l’amant n’est-il
-point le plus romanesque du monde ? Le malheureux
-en appelle à Dieu et se complaît dans son infortune.
-Il se résigne ; il trouve encore une certaine
-douceur à souffrir pour l’objet aimé.</p>
-
-<p>Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton,
-écrites à différentes époques : quelques-unes ont
-dix pages ; il en est qui figureraient honorablement
-dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences
-abondent, preuve que la tête est frappée.
-D’ailleurs, le cri honteux des sens s’enveloppe volontiers
-dans une stance de Lamartine ou dans un
-vers de Musset : c’est un ragoût de plus.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Et cependant l’amour d’Horace comporte une
-certaine naïveté ; il fait volontiers sa confession, les
-aveux ne lui coûtent point, souvent il prévient les
-remontrances ironiques de ses amis :</p>
-
-<blockquote>
-<p>… J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter :
-je me fâche… il rit, me passe la main dans les cheveux,
-et tout est fini. Comme il me connaît, le gredin !
-<i>Figure-toi qu’hier je lui demandais si par
-hasard il s’imaginait que je l’aimais. — Mais j’en
-suis très persuadé, me dit-il.</i> — Est-ce assez désespérant ?</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mignon employait avec beaucoup de succès le
-tiraillement des cheveux. Ainsi, Horace raconte
-comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir
-montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait
-point, mais Mignon a voulu, et, rencontrant
-quelque résistance, a immédiatement mis en usage
-le procédé irrésistible.</p>
-
-<blockquote>
-<p>… Montrer les vers de N… sur l’<i>Amour</i>, je n’y
-voyais point de mal ; mais, pour les autres, quoique
-j’en eusse parlé avant de les montrer, je ne trouvais
-pas cela convenable. Mais tu as vu comme Mignon
-m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. <i>Je ne
-pouvais supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait
-duré jusqu’à ce que j’eusse obéi à ses volontés</i> ;
-aussi j’avais mon cahier dans la poche (j’aurais
-mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui
-dire de les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux
-ce soir, et il a fallu les donner. Il les a lus et
-n’en a certes pas été satisfait : nous l’avions prévenu
-de tout, et il n’a rien voulu écouter…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon
-faisait marcher ses amants. Voici maintenant
-des nuages entre les rivaux : jalousie, dépits amoureux,
-projets de vengeance. Remontrances au confident
-dont il est parlé ci-dessus :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Tu as beau dire, mon cher L…, tu aimes ou tu
-veux me faire croire que tu aimes Mignon. Je ne
-pense pas que ce soit la jalousie qui me fasse ainsi
-parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater,
-parce que tu prétends être au-dessus des passions
-humaines, je veux parler des passions insensées.</p>
-
-<p>Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi
-sur son bras ou sur son mollet ? Il y a deux mois,
-le pauvre garçon n’était pas habitué de ta part à
-tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides ;
-peut-être tu me diras que tu lui en dis encore
-aujourd’hui : oui, mais c’est sur un chapitre qui lui
-plaît assez, quoi qu’il en dise…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer : un
-nouveau venu, un inconnu supplante le soupirant
-en place.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Est-il possible, mon cher L…, que tu n’aies pas
-encore vu la cause de ma brouille avec Mignon ?
-Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui pour quelques
-mots plus ou moins blessants à mon égard ? Il
-m’en a dit bien d’autres, et je ne me suis jamais
-fâché ; mais la cause seule et non les mots m’ont
-blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui depuis
-assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et,
-à la première parole de C…, sans jamais, pour ainsi
-dire, l’avoir connu, il me quitte, et, <i>comme dit
-Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un seul
-homme</i>. Tu comprends l’effet que cela m’a produit
-en le voyant m’abandonner pour aller avec un nouveau
-venu qu’il connaissait à peine… J’ai trouvé
-cette manière de me remplacer peu polie et peu noble
-pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir
-aussi l’infidèle ; il se désolait de sa trahison : l’idée
-d’une éclatante vengeance le console. Il reportera
-à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Pauvre Mignon ! combien ton image était loin de
-moi, hier, en voyant ce ravissant S…! quel feu et
-en même temps quelle douceur dans son regard !
-quelle grâce dans son sourire ! quelle intelligence
-dans cette attitude de tête ! quelle beauté dans cette
-chevelure flottant sur ses épaules ! quel abandon et
-quelle simplicité dans ses manières ! La beauté,
-c’est déjà un grand avantage ; mais il y a autre chose
-en lui, c’est un noble cœur. Quelle affection !</p>
-
-<p>Dans son accueil, dans ses manières, dans son
-langage, on reconnaît le jeune homme que l’amour
-seul, et non des idées basses, conduit.</p>
-
-<p>Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon !
-toi dont toute la personne ne respire que
-froideur, orgueil et prétention ! Et, dans l’éducation,
-combien toi, qui te crois pourtant si bien
-élevé, tu as à apprendre pour atteindre ce garçon
-de quatorze ans !</p>
-
-<p>Décidément, mon cher L…, je crois que je vais
-être heureux.</p>
-
-<p>Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon.
-Tu l’abandonnes un peu ; eh bien, je vais me
-remettre avec lui au réfectoire : mais que mes sentiments
-sont changés ! Il ne trouvera plus que de
-l’indifférence pour lui et de l’amour pour un autre
-dont je saurai bien montrer les beautés à propos.
-Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je
-crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au
-fond il serait profondément indigné de voir quelqu’un
-supérieur à lui. <i>Pendant le dîner, mon cher
-L…, nous causerons de ce cher S… de manière à
-ce qu’il entende.</i></p>
-</blockquote>
-
-<hr>
-
-
-<p>Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait
-jusqu’ici, lecteur, que pressentir le vice. Tout à
-l’heure vous le toucherez du doigt.</p>
-
-<p>Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége
-parce que vous craigniez pour lui les distractions
-du monde, que vous semble de cette coquette
-et de ses prétendants, — de cette Cour d’amour
-poussée, comme une plante malsaine, entre les pavés
-humides du collége ? Vous avez redouté que
-l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure
-au contact des frivolités et des banalités de la vie
-parisienne. Vous vous êtes dit : Au collége, son
-caractère se formera, il deviendra de bonne heure
-un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant
-rentrer, s’enfermer dans sa chambre, écrire pendant
-toute la soirée, votre cœur paternel se réjouit.
-Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner,
-que M. votre fils est occupé. En effet, le petit
-bonhomme écrit fiévreusement ; il se fâche avec
-celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de
-Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses
-stations de son amour, l’injustice de l’humanité,
-et il lance par la poste à P…, un <i>petit</i> de la
-troisième cour, le poulet suivant :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Mon chéri,</p>
-
-<p>Pourquoi n’es-tu pas venu hier ? Je t’ai attendu
-jusqu’à sept heures et demie. J’irai t’attendre demain
-dimanche à la sortie. Je dépose sur tes lèvres
-un baiser brûlant.</p>
-
-<p class="sign">H…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de
-la revanche ! Car votre fils, lecteur, c’est la France
-de demain.</p>
-
-<p>Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais,
-moi, l’abrutissement par le fouet : les écoliers
-du temps de Montaigne, que leurs maîtres
-rouaient de coups, avaient conservé au moins leur
-virilité en sortant de Montaigu !</p>
-
-<p>Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze
-ou de seize ans ne joue plus ? Hiver comme été,
-dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des galanteries
-du voisin, des paris heureux qu’il a faits
-aux courses, des progrès accomplis dans le cœur
-d’un petit, des femmes avec lesquelles il a rencontré
-le pion dans un <i>caboulot</i> du quartier.</p>
-
-<p>Savez-vous ce qu’engendre la méditation du
-vice, les entretiens et les lectures infâmes ? Demandez-le
-à votre médecin. Il vous répondra : la
-folie.</p>
-
-<p>Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du
-lycée Saint-Louis, fit, tout en blaguant, fumant et
-buvant, tuer ses compatriotes et brûler leurs
-maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel
-un ancien camarade de collége, Gaston Dacosta.
-Le procès de ce misérable a révélé qu’il était le
-<i>chien</i> de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition,
-a signalé également des désordres graves
-dans le cerveau.</p>
-
-<p>Eh bien ! ce sont là deux illustrations du collége.</p>
-
-<p>Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans
-leur enchaînement logique, et reconnaître que
-le plaisir unisexuel, fruit naturel de l’internat,
-pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens
-moral, transforme les pratiquants en des êtres capables
-des actions les plus féroces et les plus lâches,
-parce qu’ils n’ont plus la Conscience, c’est-à-dire
-le discernement du juste et de l’injuste, du
-beau et de l’immonde.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il
-était sur la pente. Ses lettres, précisément, sont
-remplies de curieuses dissertations sur le bien et le
-mal ; les mots <i>vertu</i>, <i>honneur</i> se représentent avec
-une fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait
-à Mignon de n’avoir point de cœur, et moi
-qui ai vu les personnages de près, je puis dire qu’en
-effet le reproche était fondé, mais que tout n’était
-pas parodie et impureté dans la passion d’Horace.
-Lorsque le cœur et les sens parlent à la fois,
-il est bien difficile à l’esprit de conserver sa rectitude.
-Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre,
-dans cette malpropre et malsaine prison, se
-rabattent sur le premier objet venu, et se satisfont
-à tout prix.</p>
-
-<p>C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil
-des premiers instincts, et de les diriger sur des
-objets nobles et grands ; au collége, fatalement ils
-s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à vous-même
-si, pour un enfant intelligent et bon, on
-vous rend un jeune homme au caractère équivoque,
-au regard louche, aussi incapable de colère que
-d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la
-flamme froide du vice.</p>
-
-<p>George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent
-d’aujourd’hui :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent
-n’existe plus, ou c’est un être élevé d’une
-manière exceptionnelle. Celui que nous voyons
-tous les jours est un collégien mal peigné, assez
-mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a
-déjà détruit dans son être la sainteté du premier
-idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle,
-à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait
-conservé la chasteté de l’imagination et la sainte
-ignorance de son âge… Il est laid, même lorsque
-la nature l’a fait beau. Il a l’air honteux et
-il ne vous regarde point en face ; il dévore en secret
-de mauvais livres, et pourtant la vue d’une
-femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le
-font rougir : on dirait qu’il s’en reconnaît indigne.
-Les plus belles langues du monde, les plus
-grands poëmes de l’humanité ne sont pour lui
-qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût.
-Nourri brutalement et sans intelligence des plus
-purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire
-qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre
-les fruits de cette détestable éducation, pour
-apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait
-mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former
-son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire,
-pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance
-chagrine et l’abrutissement de l’esclavage
-ont imprimé sur son front, pour regarder franchement
-et porter haut la tête. C’est alors seulement
-qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions
-s’emparent de lui ; il n’aura jamais connu cet
-amour angélique dont je parlais tout à l’heure, et
-qui est comme une pause pour l’âme de l’homme
-au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance
-et la puberté… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Du collégien est issu l’homme moderne : le vice
-sérieux en habit noir et en gants blancs, qui se fait
-appeler scepticisme, et n’est même point capable
-de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir
-cherché.</p>
-
-<p>Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait
-les vers, ce qui est un excellent symptôme ; mais
-son palais malade a gâté le vin généreux de la
-poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du
-vice a faussé l’esprit. Nous suivons cette marche
-fatale des choses dans sa correspondance.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Horace apprend un beau matin que Mignon a
-été surpris dans une attitude équivoque auprès de
-R…, un élève de mathématiques spéciales. C’était
-à l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais
-temps, on avait supprimé la promenade. Il n’était
-resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses
-classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon
-avait pu s’asseoir auprès de R… Un de ses nombreux
-jaloux le surprend penché sur le livre de son
-voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le
-grand, et les mains absentes. Le scandale se répand
-immédiatement, et, en rentrant le soir, Horace est
-informé de l’accident.</p>
-
-<p>Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa
-rencontre : l’amant ne laissa rien paraître, mais il
-lui fit donner en le quittant une lettre dont voici la
-dernière partie :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Tu le sais, tôt ou tard <i>j’apprends tout</i>, surtout
-lorsqu’il s’agit de toi. Aujourd’hui, je sais dans les
-plus petits détails ce qui s’est passé. Je ne pouvais
-croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer de ma
-mémoire ce récit que je regardais comme faux,
-mais j’ai dû me convaincre. Certes, la faute est
-grande, irréparable peut-être, comme tu le dis toi-même,
-et tout cela me confirme entièrement dans
-l’idée que j’avais déjà que les phrases si pures, si
-poétiques, si bien senties de ta lettre sur l’amour
-n’étaient pas de toi. N’importe, avais-tu au moins
-de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient pas
-de toi ? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce
-qu’elle avait de mauvais ? Je le crois, je suis persuadé
-que tu étais dégoûté du passé, et que tu revenais
-à moi pour goûter cet amour pur, chaste et
-sincère. — Je te pardonne. — <i>Les fautes sont nécessaires
-pour conduire à la vertu</i>, et ta honte est
-une preuve pour moi que tu as ce sentiment de la
-vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à
-une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est
-entré profondément dans le vice, ne rougit même
-plus devant son orgueil.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour
-détruire ce que l’aveu avait de répugnant, il fit à
-Horace la seule déclaration d’amitié qu’il lui ait
-jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis
-des lettres où il expliquait son bonheur. Il se vantait
-d’avoir ramené Mignon à la vertu. Je transcris
-tout au long la plus significative de ces épîtres :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Mon cher L…</p>
-
-<p>Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de
-bonheur. Je me dis : Voici mes rêves enfin réalisés.
-Voici revenu à moi, pour m’aimer, celui qui a repoussé
-mon amour. Comme on est heureux de se
-savoir aimé ! Cette idée vous rend meilleur. La
-nature me semble plus belle : je respire son air
-avec plus de volupté ; le monde me paraît bon, je
-le regarde avec un œil plus favorable ; en un mot,
-je suis heureux. Et puis, ce que vous m’avez dit ce
-matin, toi et N…, me revient à l’esprit ; il me semble
-que je vais être le jouet d’une amère dérision,
-que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me
-dit ce mot pour me tuer. Cette pensée m’étourdit.
-Je ne puis croire à une pareille moquerie, et cependant
-ce nuage noir vient toujours devant mes
-yeux. Est-ce possible ? Se peut-il que celui qui me
-trouvait lâche, parce qu’il croyait que j’étais l’instigateur
-de ce qu’on lui faisait souffrir dans son
-amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté ?
-S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer,
-lui dire qu’on l’aime, savoir ce que ce mot peut
-faire sur lui, et après cela le haïr, ne lui parler
-ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis !
-Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté.
-Je connais ce que vaut le monde, je sais que
-Mignon est loin d’être ce qu’il y a de plus pur,
-mais il a au moins des sentiments d’honneur, il
-n’est pas lâche. Et c’est selon moi la plus basse des
-lâchetés que d’abuser d’un cœur. Non, Mignon
-n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me
-tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il
-n’y a plus qu’un mois à passer au collége ? Il a
-fait preuve d’un grand courage, il a montré une
-âme grande en s’humiliant devant moi. Son
-courage aurait été plus grand, il m’aurait donné
-une preuve plus grande de son âme, s’il était venu
-me dire : « Je t’estime, mais une passion peut-être
-insensée m’entraîne vers C… Si j’étais capable d’amitié,
-je voudrais t’avoir pour ami, mais je vis seulement
-des sens, et je t’estime trop pour te choisir.
-Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente
-plus. »</p>
-
-<p>Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal,
-j’aurais été au désespoir ; j’aurais souffert, mais il
-n’aurait pas vu ma douleur <i>et j’aurais essayé de le
-ramener à des sentiments plus purs</i>. Mais heureusement
-il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait
-parler ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts,
-il a au moins <i>du cœur</i> ; il m’a demandé mon
-amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son
-orgueil ; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment
-de l’honneur. Je le répète, il ne peut être
-aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au sombre
-tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait
-pour moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions
-ne sont pas envolées. J’ai encore celle de penser
-qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui remplissent
-cette terre, <i>des cœurs nobles et généreux,
-des cœurs d’anges sous une écorce humaine ; il y a
-encore des gens qui éprouvent le besoin d’aimer et
-qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour</i>. Mignon
-est un garçon qui a beaucoup de défauts ; <i>c’est
-un égaré, mais il a du cœur. Dans ce corps si
-beau, il y a un cœur ; il y a un cœur qui donne à
-ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un
-charme si doux</i>.</p>
-
-<p>Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout
-ce corps. <i>Il a un cœur.</i> Jusqu’à présent sa beauté
-est peut-être cause qu’il ne l’a pas montré. Il a
-vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté
-et ne songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous
-l’influence de ces langues mielleuses qui ne parlaient
-qu’une passion impure, son cœur a pu se
-rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la
-sienne que pour lui communiquer un amour insensé.
-Jamais peut-être quelqu’un n’a employé envers lui
-de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et
-l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et
-j’agirai autrement. S’il ne m’aime pas, <i>j’emploierai
-le temps que je pourrai passer avec lui à lui faire
-sentir ce qu’il y a de beau dans deux cœurs qui
-s’aiment</i>, qui se comprennent et qui se confient
-leurs plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre
-qu’il a déjà compris cela ; je l’affermirai davantage
-dans cette voie. Oui, il l’a compris et il veut revenir
-à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce chemin,
-mais ma main sera toujours tendue pour le
-relever. Il m’a dit qu’il m’aimait et il me l’a dit
-sincèrement. <i>Moi, je l’adore !</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Il est certain pour moi que cette lettre était écrite
-de bonne foi. Tandis que Mignon joignait au vice
-l’hypocrisie, Horace s’efforçait naïvement de parer
-son amour de vertu, et de le justifier à ses propres
-yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale
-hors de propos, c’est la déteinte des auteurs classiques.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je tiens un billet, monologue de veillée, qui
-débute ainsi :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Encore quatre heures et demie, et je verrai son
-visage ! Que ce temps est long ! Oh ! je l’aime de tout
-mon cœur. <i>Il s’est égaré, mais mon amour lui fera
-sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus
-pur que de s’aimer. Je veux former son cœur</i>, je
-veux qu’il soit aussi beau que son visage. Ah ! dormons :
-l’aurore arrivera plus vite !…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Tel est le dévergondage d’esprit que produit la
-surexcitation anormale des sens. Dans une autre
-lettre de la même époque, cette confusion du beau
-et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation
-curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation
-du sens moral :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond
-et s’écoule ; mais cette sensibilité passe bientôt ;
-l’âme se resserre et reprend sa dureté. La vertu
-seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une
-sensibilité qui dure toute la vie. <i>Qu’il est beau de
-courir en s’aimant dans la carrière de la vertu !</i>
-Oui, je l’ai, cette amitié ; oui, j’aime la vertu, je suis
-heureux. Pourquoi chercher d’autres amis ? Hélas !
-je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer
-les bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui
-suffit pas, etc., etc.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase
-et le dévore. J’ai voulu l’étouffer, ce feu,
-mais il s’est élancé à travers toutes les fissures, et
-maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort
-que jamais. <i>Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui
-faire sa part. Mais, je te le jure, ma passion est
-pure</i>, etc., etc.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quelquefois, dans une même lettre, le cri des
-sens cynique succède à une divagation transcendentale
-sur la vertu. Il est toujours question de
-guider Mignon, de le sauver ; on admire le courage
-que témoigne l’aveu de sa faute :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Mignon s’est confié à nous ; il ne nous a pas caché
-ses défauts ; il nous a dit surtout qu’il n’avait pas
-les qualités qui font un ami. Nous lui avons tendu
-la main et nous avons bien fait. Devons-nous l’abandonner
-maintenant ? Devons-nous le laisser
-aller ? Non…</p>
-
-<p>Toute action grande et noble a toujours produit
-un effet sur moi ; je n’ai jamais pu voir ou entendre
-conter un beau trait sans être ému, sans verser des
-larmes et donner au héros mon amour et mon adoration.
-Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait
-Mignon ; mais, avec le caractère que nous lui connaissons,
-il lui a fallu une grande lutte avec lui-même,
-et tout le monde, dans sa position, n’en serait
-pas sorti victorieux.</p>
-
-<p>D’<span class="xsmall">AILLEURS</span>, aujourd’hui, il m’a charmé ; chaque
-regard de lui m’agitait et faisait battre plus fort
-mon cœur ; chaque fois que je touchais sa main, un
-frisson parcourait mon corps. <i>J’ai eu plusieurs fois
-envie de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant,
-tu en sais quelque chose, mais à cet amour qui
-s’est encore accru, est venue se joindre l’admiration
-pour sa conduite de ces derniers temps</i>…</p>
-</blockquote>
-
-<p>J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi
-avec les autres, sinon avec lui-même. Le lecteur a
-pu voir, à travers sa correspondance, la candeur de
-son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans
-fin entre les aspirations morales et les désirs sensuels,
-lesquels se confondaient en un objet indigne.
-Sans doute, tous les romans nous retracent de tels
-combats ; mais c’est une femme qui en est l’objet,
-et, fût-elle une prostituée, l’amour qu’elle inspire
-ne vicie point l’esprit : les douleurs mêmes et les
-déceptions dont elle est la cause souvent enrichissent
-et fécondent le cœur du jeune homme. Ici,
-rien de semblable. Je réserve quelques billets où
-Horace se découvre lui-même et reconnaît, avec un
-peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa passion.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>J’ai observé au collége des sentiments moins
-mélangés encore que ceux d’Horace, des amours où
-le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un cas
-fort rare. Le voici :</p>
-
-<p>Henri C… est jeté au collége à l’âge de huit ans
-par une marâtre. Jusqu’à l’âge de treize ans, il a
-été souvent spectateur involontaire des plus tristes
-désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait
-pas quatorze ans lorsqu’il devint le <i>complice</i> d’un
-grand et fit son apprentissage de l’infamie.</p>
-
-<p>Henri C… était d’un naturel aimant. Orphelin,
-il avait dû réunir toutes ses affections sur une
-vieille tante qui lui tenait lieu de <i>correspondant</i>,
-et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme
-que son caractère changea rapidement : il devint
-paresseux, sa santé s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait
-point. Il lui arrivait de pleurer lorsque sa
-tante l’interrogeait avec effroi ; il se jurait à lui-même
-de se corriger et n’y parvenait point. Cependant
-certaine appellation lui était odieuse, et qui
-la lui appliquait n’en était pas quitte à bon marché.</p>
-
-<p>En revenant des vacances, l’enfant se portait
-mieux : deux mois de vie au grand air sont un
-précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses
-mœurs : il n’était point guéri, mais il s’en fallait
-peu. Il se lie avec un nouveau, plus jeune que lui
-de dix-huit mois, qui arrivait, tout interdit, de sa
-province. Cette amitié devient rapidement de
-l’amour.</p>
-
-<p>Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles
-D… était fort arriéré, il donnait ses devoirs à corriger
-à Henri. Les jeudis et dimanches, on travaillait
-ensemble.</p>
-
-<p>Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des
-scandales de la veille, mais ils demeuraient chastes :
-l’idée de se livrer ensemble à des plaisirs honteux
-ne s’était pas présentée à leur esprit.</p>
-
-<p>— Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure
-amitié ?</p>
-
-<p>— Non point, lecteur ; c’était bel et bien de l’amour,
-car Charles était un joli enfant, doué du caractère
-le plus affable, le plus bienveillant. Il était
-sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait
-la pensée et la vie.</p>
-
-<p>Savez-vous quel prodige fit cet amour ? — Henri
-désapprit tout à fait l’onanisme. Lorsque,
-dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le
-spasme, le lendemain il était morne et soucieux.
-Il se mettait au travail avec une sorte de fureur.
-Confiait-il ces choses à Charles ? Je ne le crois
-point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse.</p>
-
-<p>Cet amour, fortifié par quelques brouilles et
-quelques raccommodements délicieux, dura huit
-mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se
-félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu ;
-elle avait remarqué le rétablissement de sa santé,
-et comment son teint, son regard s’étaient insensiblement
-éclaircis. « Il s’est corrigé, pensait-elle ; il
-a la volonté du bien : il arrivera ! »</p>
-
-<p>— Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi
-cette occasion infiniment rare d’arracher un enfant
-aux flétrissures du collége ! Alors il était possible
-encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle,
-le cœur avait momentanément fait taire les
-sollicitations furieuses des sens surexcités par deux
-ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et affectueux,
-la passion se fût définitivement épurée, et
-l’amour de Charles D… n’eût servi à Henri que
-d’une sorte de transition à l’amour de la femme. La
-nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la
-science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon,
-et effacé les impressions funestes.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin.
-Henri et Charles, qui avaient peu à peu laissé les
-amis s’introduire entre eux deux, tenaient je ne
-sais quelle conversation malpropre. Maintes fois,
-Henri avait été accusé de faire de Charles son <i>complice</i>,
-et il avait repoussé avec indignation un tel
-soupçon. Mais depuis quelques jours, par suite d’un
-changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher
-à côté de son ami. La tentation était trop forte, et
-de ce soir-là même leur amour s’abîma dans le
-vice.</p>
-
-<p>C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du
-collége, confine à l’onanisme, et que les premières
-aspirations, si vous ne les surveillez point, se trompent
-d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence
-et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri
-C…, votre fils est retombé à l’âge de seize ans dans
-les pratiques unisexuelles, soyez certain qu’il est
-perdu. De cette seconde crise on ne se relève point.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Quels que soient les débuts d’une union semblable,
-le jeune homme, au collége, dans cette épaisse
-atmosphère de vice, succombe nécessairement. Au
-moment même où les premières ardeurs de l’âge
-l’aiguillonnent, il n’est entouré que d’excitations.
-Dans l’air moite de l’étude, sa tête s’enflamme au
-contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les
-dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes
-de son être. Le corps a besoin d’être fatigué, et c’est
-l’esprit que l’on surexcite : cet adolescent est soumis
-au traitement spécial qui convient à un vieillard.</p>
-
-<p>Entourez-le maintenant d’êtres vicieux : je défie
-qu’il résiste ! Il n’y a point de séminariste que sa
-robe protégerait contre ces provocations de tous les
-instants. Eh ! le ridicule même le récompenserait,
-s’il prétendait garder la pureté de son corps. A
-l’étude, aux récréations, au dortoir, la sensualité
-l’assiége, ce que les camarades appellent le <i>chauffage</i>,
-paroles et actes.</p>
-
-<p>Imaginez ce jeune homme libre : lâchez-le sur
-les boulevards. Il verra là des filles en grand nombre,
-mais elles sont dans la foule ; mais il n’est pas
-forcé de vivre à leur contact ; mais mille autres
-objets contribuent à le distraire. Sa timidité même,
-s’il a toujours vécu dans sa famille, le retient, et ce
-n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées,
-c’est de l’horreur.</p>
-
-<p>Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même :
-il est obligé de leur donner la main, de manger
-avec eux, et de dormir près d’eux. Je déclare impossible
-qu’il ne soit pas souillé.</p>
-
-<p>J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses
-mœurs pures dans ce mauvais lieu. Il avait un vice
-de conformation qui constituait presque l’impuissance.
-Il vivait assez solitairement ; on lui rendait
-la vie malheureuse par les railleries ignobles dont
-on l’accablait ; il est parti avant d’avoir fini ses
-études.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Nous avons vu tout à l’heure Henri C… se dégrader
-par amour. Dans ses lettres, Horace voulant
-se justifier de désirer Mignon, allègue quelquefois
-l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours
-témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume
-en cette alternative :</p>
-
-<p class="c"><span class="blkl">A-t-il<br>n’a-t-il pas</span>
-<span class="raised xlarge">}</span> <span class="raised2">du <i>cœur</i> ?</span></p>
-
-<p>On penche pour l’affirmative quand Mignon se
-montre gracieux, et pour la négative lorsqu’il querelle.
-Mais aimé ou point, il est facile d’indiquer
-l’identité du but où tend la passion d’Horace.</p>
-
-<p>Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative
-l’emportait :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Sombres pensées, retirez-vous ; laissez mon cœur
-aimer, laissez les rêves les plus beaux se former
-dans ma tête, retirez-vous, je ne vous crois pas ;
-mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce
-pas <i>lui</i> qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes
-rêves ? N’est-ce pas <i>lui</i> que je vois, qui m’embrasse
-qui me répète ce doux mot : <i>Je t’aime</i>, et que je
-couvre de mes baisers ? N’est-ce pas <i>lui</i> que, depuis
-trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses
-bras blancs pendant mon sommeil ? N’est-ce pas
-<i>lui</i> que maintenant je vois étendu sur sa couche et
-cherchant en vain le sommeil ? Il rêve, il pense à
-moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma
-main, et il appelle, en murmurant des mots d’amour,
-l’amour qui tarde tant à venir. Il se dit que je dors,
-et il voudrait être <i>un ange</i> pour venir contempler
-mon sommeil et déposer un baiser sur mon front !
-Oui, il m’aime. Oui, je puis enfin le dire : Nous
-nous aimons.</p>
-</blockquote>
-
-<p>On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire
-des sentiments très vifs, et l’amour d’Horace se
-réduit à de simples désirs pédérastiques.</p>
-
-<p>Mais quand il n’en a pas ? — Il en est absolument
-de même :</p>
-
-<blockquote>
-<p>… Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré,
-mais je n’en conviens pas moins que mon amour
-pour Mignon n’est pas très pur. A qui la faute ?
-Quand donc cesseras-tu de m’accuser ? Si tu avais
-réfléchi ce soir, si tu avais approfondi un peu plus
-le cœur humain lorsque tu parlais, m’aurais-tu
-lancé la pierre ?</p>
-
-<p>Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour
-pour lui était très pure. Mais il m’a changé. Pourquoi
-est-il si indifférent ? On n’aime point si l’on
-n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces
-passions sans retour qui font tant de malheureux
-ne sont fondées que sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on
-n’est pas aimé, on n’aime pas longtemps, tout
-juste le temps de contenter ses sens.</p>
-
-<p>Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités
-(qui lui font défaut), que puis-je aimer ? Tu le sais,
-ce que j’aime, c’est sa beauté. <i>Lorsque l’on n’aime
-que la beauté, tu sais à quoi cela mène</i>, sans
-compter que l’on est un égoïste. <i>Mais encore une
-fois, à qui la faute ? J’ai frappé à la porte de son
-cœur : elle est restée fermée…</i></p>
-
-<p>Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence :
-le quitter ? Mais mon cœur ne le peut ; ou
-aimer quoi ? son corps. Je le dis avec franchise…</p>
-
-<p><i>Je serais pourtant si heureux de l’aimer <span class="rm xsmall">PUREMENT</span>
-s’il avait un cœur.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Le refrain persiste : <i>S’il avait un cœur !</i> Il se referait
-une virginité sans doute.</p>
-
-<p>Horace est imbibé de phrases de roman : tout
-cela découle pour peu qu’on le presse ; c’est une
-écritoire intarissable, c’est un flot poétique qui
-roule un fond de gravelures. Il lui est arrivé d’abuser
-le plus étrangement du monde de ce mot : <i>cœur</i>.</p>
-
-<p>C’était un jeudi soir à l’étude : il se trouvait entre
-Mignon et Q…, un <i>lapin</i>, grâce aux soins de L… que
-ces intrigues réjouissaient. Horace lui fit passer ce
-billet :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Est-ce que tu aurais l’intention, par cette invention,
-de nous exciter et de nous familiariser avec
-les endroits sensibles ? Tu sais qu’un feu brûlant
-coule dans mes veines et que mon jeune voisin n’est
-pas moins ardent. N’allume donc pas en nous un
-incendie qui par sa force pourrait nous être funeste.
-Entre les deux mon cœur ne balancerait
-bientôt plus ; <i>car mon charmant voisin de droite
-sait aimer</i> ; <span class="xsmall">IL A DU CŒUR</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voilà l’aveu ; voilà le mot qui illumine toutes les
-lettres précédentes et détermine, caractérise les
-amours de collége.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je crois avoir montré suffisamment par tous ces
-extraits quelle est la marche de la corruption ; comment
-l’intelligence devient la dupe, souvent complaisante,
-des sens, et quelle dépravation morale
-résulte de ces passions ambiguës. Le jeune homme
-prétend toujours viser au bien ; il se félicite d’aimer,
-se glorifie de ces premières expansions, et il
-mêle si bien, si longtemps les mots amour, vertu,
-cœur, honneur, que les idées elles-mêmes se fondent
-et se confondent : la fange reflète encore les
-splendeurs de l’idéal.</p>
-
-<p>— « Il n’est qu’un bonheur au monde, dit un
-personnage d’un roman de George Sand : c’est
-l’amour, <i>et il faut l’accepter par vertu</i>. »</p>
-
-<p>Cette philosophie-là est celle de notre Horace ;
-elle court les colléges : seulement là, faute de femmes,
-la communion a lieu entre êtres du même
-sexe.</p>
-
-<p>Précédemment, j’ai nommé Platon. Le poëte a
-donné la théorie et la loi de cette prostitution juvénile.
-Diotime, la prophétesse de Mantinée, s’exprime
-en ces termes dans le <i>Banquet</i> :</p>
-
-<p>« Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie
-voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher
-les beaux corps. Il doit en outre, s’il est bien
-dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il
-aura choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite,
-il doit arriver à comprendre que la beauté qui se
-trouve dans un corps quelconque est la sœur de la
-beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet,
-s’il faut rechercher la beauté en général, ce serait
-une grande folie de ne pas croire que la beauté qui
-réside dans tous les corps est une et identique. Une
-fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se
-montrer l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller,
-comme une petitesse méprisable, toute
-passion qui se concentrerait sur un seul. Après
-cela, il doit regarder la beauté de l’âme comme
-plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu’une
-belle âme, même dans un corps dépourvu d’agréments,
-suffise pour attirer son amour et ses soins,
-et pour lui faire engendrer en elle les discours les
-plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là,
-il sera nécessairement amené à contempler la beauté
-qui se trouve dans les actions des hommes et
-dans les lois, à voir que cette beauté est partout
-identique à elle-même, et conséquemment à faire
-peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des
-hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler
-la beauté ; et alors, ayant une vue plus
-large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un
-esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune
-garçon ; mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera
-avec une inépuisable fécondité les discours
-et les pensées les plus magnifiques de la philosophie,
-jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son
-esprit par cette sublime contemplation, il n’aperçoive
-plus qu’une science, celle du beau. »</p>
-
-<p>Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie
-à la vertu est parcouru par tous les jeunes
-gens réduits à vivre en troupeau ; seulement il est
-parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle
-des choses. Le poëte grec, non-seulement accepte
-la fatalité des sens, mais il prétend la prévenir et
-soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant satisfaction.
-Cette fiction philosophique a pris corps, et la
-lubricité moderne, dont nos romanciers sont les
-interprètes, s’est inspirée de ces rêveries hyperphysiques.</p>
-
-<p>C’est là la bibliothèque où Horace puisait les « arguments »
-de sa passion. Ses lettres ne pourraient-elles
-point porter en épigraphe cette autre proposition
-de Platon ?</p>
-
-<p>« Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection,
-on est capable de tout entreprendre ; <i>il est
-donc beau d’aimer pour la vertu</i> ; cet amour est celui
-de la Vénus céleste ; il est céleste lui-même,
-utile aux particuliers et aux États, et digne d’être
-l’objet de leur principale étude, puisqu’il oblige
-l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à s’efforcer
-de se rendre mutuellement vertueux. »</p>
-
-<p>Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur
-certains esprits d’élite : elle contribue à la dépravation
-de l’individu. Quant à la foule, elle n’est point
-capable de lire, et j’ai dit déjà que les pratiques vicieuses
-précédaient généralement toute initiation
-par les livres.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis
-abstenu de parler de la femme. Quelle part la
-femme a-t-elle dans l’existence du collégien ? — Petite.
-Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement
-« le mari de Mignon », Richard avait une
-maîtresse qu’il allait voir tous les dimanches ; mais,
-un jour, ayant projeté une partie de campagne
-avec Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et
-ne la revit plus. Si ce fait n’était pas assez éloquent
-par lui-même, je n’hésiterais pas à affirmer
-qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans
-le cœur de ses amants. Lorsque l’esprit est dépravé,
-le cœur est peu susceptible de ces amours
-honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu
-d’images et de pensées obscènes est plus porté à
-dédaigner la femme qu’à l’aimer ; à cet égard, il est
-moralement impuissant : tout au plus souffre-t-il
-la <i>fille</i>.</p>
-
-<p>Tissot note cet effet du vice :</p>
-
-<p>« Un symptôme commun aux deux sexes, c’est
-l’indifférence qu’il laisse pour les plaisirs légitimes
-de l’hymen, lors même que les désirs et les forces
-ne sont pas éteints : indifférence qui non seulement
-fait bien des célibataires, mais qui souvent
-poursuit jusque dans le lit nuptial… Je connais un
-homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur,
-éprouvait un profond dégoût pour sa
-femme dès les premiers jours de son mariage. »</p>
-
-<p>Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui
-ne s’accommode pas des soupirs et du dévouement
-délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que
-vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné,
-souffre d’avoir été déplacé de son milieu. On a dit
-que ce que nos pères appelaient la galanterie
-n’existe plus. Eh ! comment demandez-vous d’être
-aimable, prévenant, de chercher des flatteries fines
-et gracieuses, de marivauder, au besoin, à un jeune
-homme chez lequel l’accoutumance du plaisir le
-plus brutal a éteint le désir ? C’est un des symptômes
-frappants de notre démoralisation, que le
-mépris de la femme. L’homme, avant d’en arriver
-là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même.
-Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses
-illusions qui font la vie charmante. Il ne
-peut pas même se dire blasé, car il n’a pas désiré.
-Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait
-atteint l’âge où il est seulement capable de goûter
-les plus douces émotions. Le corps, la tête et le
-cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre bestialement,
-privé des jouissances de l’imagination. Il
-ne voit de toutes choses que la surface grise et
-terne ; il ne peut même pleurer et se désespérer,
-car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a
-faite est irréparable.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Je racontais un jour ces tristes désordres à un
-médecin célèbre, qui de tous ses malades s’est fait
-des amis. Je lui rappelais que, dans certains séminaires,
-on fait aux jeunes gens des saignées périodiques,
-et je lui demandais si ce moyen pouvait
-suffire à étouffer le cri des sens et à prévenir l’onanisme.
-Il me répondit que non, et que le vice solitaire
-était plus commun dans les maisons religieuses
-que dans les établissements laïques. On le
-comprend, si l’on considère que les enfants sont
-dressés à s’espionner les uns les autres et ne peuvent,
-d’après les règlements, se promener <i>moins de
-trois</i> ensemble. Et, comme nous insistions sur la
-difficulté inouïe que l’enfant trouve à se corriger
-de telles habitudes, le docteur, s’échauffant par
-degrés :</p>
-
-<p class="ugap">« Tenez, conclut-il, si vous voulez maintenir ces
-agrégations de jeunes gens, si vous prétendez que
-la luxure ne sévisse pas sur toutes ces natures en
-éveil, il n’est qu’un parti à prendre. Je ne le conseillerais
-pas à la rue des Postes ; il n’est qu’un
-remède : <i>la femme</i>. »</p>
-
-<p class="ugap">Ce mot brutal renferme la condamnation sans
-appel de l’internat. Il signifie qu’il y a impossibilité
-pour le collégien de conserver sa virginité, et
-que de remède aux vices contre nature, il n’en est
-point en dehors de la satisfaction normale des désirs
-sensuels.</p>
-
-<p class="ugap">Ces vices contre nature sont développés fatalement
-par une éducation contre nature. L’adolescent,
-dans la famille, trouve un refuge contre
-les sollicitations des sens ; au collége, il ne rencontre
-qu’excitations, et, à défaut de l’assouvissement
-légitime, il tombe fatalement dans la bestialité.</p>
-
-<p class="ugap">J’ai décrit un état de choses qui ne peut point
-changer, quelques modifications qu’on apporte
-dans le régime intérieur du collége : car il est le
-résultat de la vie en commun d’êtres du même sexe
-dans le même air.</p>
-
-<p class="ugap">Par une fausse et pernicieuse pudeur, on a coutume,
-en France, d’éloigner le jeune homme de la
-société des femmes. A ce système est due la brutalité
-de nos mœurs. L’enfance est mise au corps de
-garde : comment voulez-vous qu’elle n’en prenne
-point la tenue et les goûts ?</p>
-
-<p class="ugap">Par la seule suppression du collége, c’est-à-dire
-de l’internat, on supprimera un tel état de choses.</p>
-
-<p class="ugap">Pères de famille qui prétendez faire de votre fils
-un honnête homme et un homme de cœur, laissez-le
-grandir entre sa mère et sa sœur. Qu’il suive en
-qualité d’externe les leçons de l’Université : croyez
-qu’il se fera toujours assez de camarades au dehors.
-Ce que rien ne remplace, c’est l’éducation du foyer.
-C’est là seulement qu’il prendra le goût des bonnes
-et des belles choses, avec l’horreur du vice. La
-pureté des mœurs fait leur urbanité, et la société
-d’une mère et d’une sœur est excellente à protéger
-le jeune homme contre la <i>femme</i>.</p>
-
-<p class="ugap">La <i>femme</i> est au collége l’antidote du poison
-unisexuel.</p>
-
-<p class="ugap">Dans le salon de sa mère, à peine la soupçonnera-t-il ;
-les sollicitations du cœur dominent celles des
-sens dans l’atmosphère affectueuse et chaste de la
-famille.</p>
-
-<p class="ugap">Peut-être direz-vous que le gamin vous embarrasse
-à la maison : alors autant en font, entre nous,
-votre femme cet votre fille. Point ne fallait épouser,
-procréer.</p>
-
-<p class="ugap">Comment fait l’ouvrier, l’homme du peuple ?
-Quand le gars a atteint l’âge, il le met apprenti.
-Mais quitte-t-il pour cela le pauvre logis ? Non.</p>
-
-<p class="ugap">Ayez moins de glaces, monsieur, dans votre appartement ;
-jouez moins, fumez moins, s’il le faut ;
-mais vous avez fait un fils, il faut vous occuper de
-lui. Il y a de la place dans la maison pour un domestique
-fainéant qui passe sa vie à <i>annoncer</i>. Cet
-homme mange, couche chez vous : et il n’y a point
-de place pour votre fils !</p>
-
-<p class="ugap">Si depuis trois ans nous avons appris quelque
-chose ;</p>
-
-<p class="ugap">Si nous nous sommes avisés de la rareté du patriotisme
-et de l’abaissement du sens moral ;</p>
-
-<p class="ugap">Si nous sommes soucieux d’enrayer ce mouvement
-de décadence, il faut nous occuper de fonder
-chez nous la F<span class="xsmall">AMILLE</span> ;</p>
-
-<p class="ugap">Il n’y a point de famille en France, partant point
-de bonne éducation, et très peu d’hommes. Quand
-la cause du mal est connue, il ne reste qu’à la détruire.
-La régénération de la patrie, si elle doit se
-faire, ne se fera qu’en commençant au foyer paternel.
-Les musons qui éloignent les enfants de ce
-foyer, les internats, sont condamnées à disparaître.
-Qu’on ne m’objecte point l’impossibilité prétendue
-de satisfaire aux besoins chaque jour croissants de
-l’instruction publique par des maisons d’externes :
-c’est là une question qui s’impose et que nous ne
-saurions esquiver sans lâcheté ! Qu’elle soit difficile
-à résoudre, je le veux ; mais il faut à tout prix
-qu’elle soit résolue ; car cette solution est, je le dis
-sans déclamer, essentielle au relèvement de la
-société française.</p>
-
-
-<p class="c gap small"><span class="xsmall">PARIS. — IMP. NOUV.</span>
-(<span class="xsmall">ASSOC. OUV.</span>), 14, rue des Jeûneurs<br>
-G. Masquin et C<sup>ie</sup></p>
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***</div>
-</body>
-</html>
-
+<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La flétrissure | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 180%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +span.blkl { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: left; line-height: 1em; } +span.raised { vertical-align: 0.25em; line-height: 1em; } +span.raised2 { vertical-align: 0.6em; line-height: 1em; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***</div> +<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LA</span><br> +PREMIÈRE FLÉTRISSURE</h1> + +<p class="c"><span class="small">PAR</span><br> +<span class="large sc">Le Docteur J. AGRIPPA</span></p> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Au moins, je vais toucher une étrange matière,</div> +<div class="verse">Ne vous scandalisez en aucune manière,</div> +<div class="verse">Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis,</div> +<div class="verse">Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(<span class="sc">Molière</span>. — <i>Tartuffe</i>.)</p> + +</blockquote> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +<span class="xsmall">12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15</span></p> + +<p class="c small">1873</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’<i>Affaire +Clémenceau</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme, +de la dépravation des temps modernes : +entrez dans le premier collége +venu, remuez cette apparente jeunesse, +appelez à la surface ce qui est au fond, analysez +cette vase, vous ne vous étonnerez +plus. La source est empoisonnée depuis +longtemps : et quand on n’a pas été un +enfant, on ne devient pas un homme. »</p> +</blockquote> + +<p>Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai +tenté de la faire pour l’édification des pères +de famille.</p> + +<p>Quelques-uns crieront : Au scandale ! — Je +réponds à ceux-là qu’il faut étaler sincèrement +la plaie pour la pouvoir inspecter et +guérir.</p> + +<p>D’autres diront : Enfantillages ! — Je ne +partage point cet optimisme.</p> + +<p>Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit +exact, ni rapporté un fait dont je ne puisse +fournir des preuves, produire des témoins.</p> + +<p>J’ai laissé de côté les procédés d’instruction +stériles, l’enseignement mécanique, pour +m’attacher exclusivement à la question des +mœurs. On veut réformer les études : cela +est fort bien. Mais je voudrais qu’on réformât +l’éducation.</p> + +<p>Le vice germe spontanément sur cet engrais +malsain du collége : en tant que régime +d’emprisonnement et d’agglomération, +l’internat est mortel aux inclinations honnêtes, +et, — pardon du mot, — à la vertu. +Toutes les améliorations qu’on pourra inventer +sont inutiles.</p> + +<p>Je plaide la suppression radicale de l’internat, +la fermeture de mauvais lieux, où +sous prétexte de latin et de grec, la chair et +l’esprit de nos enfants sont gâtés et s’atrophient +sans retour.</p> + +<p>Que l’affection que j’analyse soit uniquement +due à l’internat, je ne le prétends point, +mais je montre que l’internat la développe +au point de la rendre quelquefois incurable. +Loin de moi la pensée d’attaquer ni l’Université +ni aucun corps enseignant : je fais le +procès d’un système.</p> + +<p>Que vos enfants soient <i>instruits</i> au dehors, +soit. Mais c’est vous seul, père de famille, +qui devez <i>élever</i> vos enfants, parce qu’il +n’existe pas un individu sur la terre qui vous +puisse remplacer dans ce quotidien labeur.</p> + +<p>Ne le voulez-vous point ? Eh bien ! sachez +au moins ce que fera d’eux le collége, et +voyez si, pour reconquérir nos provinces et +notre honneur perdus, nous pouvons compter +sur la France de demain.</p> + +<p class="sign">J. A.</p> + +<hr> + + +<p class="small">Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot +<i>collége</i> fréquemment employé au cours de ces pages, +je désigne tout établissement qui recueille un certain +nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend +les élever en lieu et place de leurs parents.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">LA</span><br> +PREMIÈRE FLÉTRISSURE</h2> + + +<p>Monsieur est au café ou au Cercle ; madame est +en visites. Le petit Henri est au collége, la petite +Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame disent +<i>mon fils, ma fille</i> ; parents vient de <i lang="la" xml:lang="la">parere</i> : n’ont-ils +pas engendré ?</p> + +<p>Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de +mauvaise santé. Ensuite, il a passé cinq ans à la +maison. Mais il salissait tout, il cassait tout ; la +bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait +chez sa grand’mère l’été. Enfin, comme madame +ne pouvait garder un pareil petit diable, elle l’a +mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en +a pour douze années, au bout desquelles il prendra +la clef des champs et ira courir les filles.</p> + +<p>Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande +quelquefois son bras pour sortir ; mais le garçon se +dérobe à cet honneur ; n’a-t-il point ses amis, ses +affaires ?</p> + +<p>C’est là le foyer, le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> français.</p> + +<p>Qu’il y eût des génératrices comme il y a des +nourrices, croyez-vous que madame se fût donné +la peine d’accoucher ?</p> + +<p>Voilà cependant le seul lien qui constitue la +famille aujourd’hui. Ce jeune homme, cette jeune +fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et elle +se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, +la bonne, la grand’mère, les professeurs, les pions, +les camarades s’étant effacés, elle se retrouve seule +en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis de +ses entrailles elle a remis à des étrangers !</p> + +<p>En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux +qu’on l’esquive absolument ; et Malthus connaissait +son siècle, qui prescrivait le <i>restreint moral</i>.</p> + +<p>Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous +conter ce que vous semblez ignorer parfaitement : +l’éducation qu’a reçue votre fils au collége. Pendant +le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde +nationale ? Vous avez, comme tout le monde, déploré +notre décadence ; vous vous êtes écrié : +Français dégénérés ! La virilité physique et morale, +ce que les Romains appelaient <i lang="la" xml:lang="la">virtus</i>, la force d’initiative +n’apparaissait nulle part ; — et le soir, au +coin du feu, en fumant votre cigare, vous cherchiez, +comme tant d’autres, la « cause de nos désastres ». — Rassurez-vous : +je ne prétends pas vous la révéler ; +mais je veux dire comment vous avez contribué +pour votre part à ces désastres, en rejetant sur +d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à +vos enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence +et la santé. Je déclare que le patriotisme ne +peut point exister dans une nation qui ne connaît +pas la famille.</p> + +<p>Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, +la condition et l’apprentissage des autres. +C’est chez vous, non chez des étrangers, que votre +fils devait trouver les bons exemples, apprendre à +obéir et à aimer.</p> + +<hr> + + +<p>Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de +leurs enfants, d’un préjugé que l’égoïsme souvent +inspire. Il ne faut point, disent-ils, que mon fils +vive sous les jupons de sa mère ; ici, il s’amollirait. +Mettons-le au collége ; son caractère se formera ; il +apprendra à vivre.</p> + +<p>Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne +trop tard ?</p> + +<p>Oui, c’est vrai : il apprendra à vivre, mais +<i>comment</i> ?</p> + +<p>Je vais vous le dire.</p> + +<hr> + + +<p>Henri a été présenté au proviseur : sa mère a +déclaré qu’il était très intelligent, et le proviseur a +souri avec indulgence.</p> + +<p>— « Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos +petits camarades. » Car on était en récréation.</p> + +<p>Un nouveau ! Les petits camarades passent et +repassent, montrent du doigt l’arrivant ; ils rient +de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de recevoir +de sa mère une montre en or avec la chaîne, les +écoliers lui témoignent encore quelque respect. La +vue de l’or produit cet effet sur ces petits bourgeois +du dix-neuvième siècle ; j’en parle d’expérience.</p> + +<p>Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche :</p> + +<p>— « Comment t’appelles-tu ?</p> + +<p>— « Henri.</p> + +<p>— « Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête ! — Ton +nom de famille ? »</p> + +<p>Et comme les enfants se groupent autour de lui, +Henri, sur qui tous ces regards malins se fixent, +rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit par +fondre en larmes.</p> + +<p>Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus +terrible que ce premier moment où l’homme se +trouve seul, en présence de l’humanité. Il est +envolé du nid maternel ; une effroyable impression +d’isolement l’envahit ; il appelle : Maman ! maman ! +sa première providence.</p> + +<p>A ses larmes répond le rire méchant du prochain. +Ses joujoux, ses livres, ses images, tout son petit +monde va être exploré, fouillé, bafoué. Où trouver +un protecteur ? qui aimer ? à qui obéir ?</p> + +<p>La cloche sonne : on se rend à l’étude. Le voici +sous les yeux du maître, entre deux bambins qui +essuient leurs plumes sur son habit, et lui donnent +des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche +de s’absorber dans son devoir.</p> + +<hr> + + +<p>Le <i>devoir</i> de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, +est de jouer. L’hygiène, autant que la raison, +l’exige. Ces petits membres frêles ont besoin de +mouvement, mais d’un mouvement continuel : c’est +la condition de l’appétit, du sommeil ; c’est à ce +prix que le cerveau se développera, et deviendra +apte à recueillir et garder les impressions extérieures.</p> + +<p>— « Il ne se tient pas en place ! Il est distrait ! »</p> + +<p>Mais cela est naturel, nécessaire ! L’attention est +une faculté qui ne vient qu’avec l’âge. Vous ne +demandez point à ce bébé de soulever des poids de +vingt kilos ; pourquoi voulez-vous que son intelligence +soit formée avant son corps ?</p> + +<p>L’éducation d’abord doit être toute physique. +Que l’alphabet soit déguisé en un jeu : j’y consens. +Mais vous lésez la santé de l’enfant, en le tenant +huit et dix heures par jour sur les grammaires. +L’instruction ne s’ingurgite pas ainsi violemment : +c’est seulement quand l’esprit est mûr pour la recevoir +qu’il la faut présenter par petites cuillerées +emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable : +vous chatouillerez la curiosité du bambin.</p> + +<p>Pourquoi le jeune homme qui sort du collége +brûle-t-il ses livres classiques, sinon parce qu’on +lui a donné dès sa première enfance le dégoût, +l’horreur de la science ?</p> + +<hr> + + +<p>Une étude aux murs nus. Les petits camarades +saisissent le moment où le pion dort pour parler +tout bas et se faire des signes. Les flèches de papier +assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, +n’ose lever les yeux. Par moments éclate, comme +un coup de tonnerre, la voix du maître :</p> + +<p>— « Monsieur X… cent vers à copier !</p> + +<p>— « Vous irez en retenue… Pas d’explications ! »</p> + +<p>Le ressort de cette éducation, c’est la peur : peur +des condisciples ; peur du pion. Sentiments mauvais +qui engendrent rapidement la lâcheté. L’élève +apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et +par derrière. Ces vices sont de ceux qui se développent +au contact du prochain.</p> + +<p>Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau +venu. S’il manifeste le moindre désir de se plaindre, +immédiatement traité de <i>cafard</i>, il est malmené +sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de +papier mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de +<i>cafard</i> a le privilége d’ameuter les bambins, et ils +se ruent sur un innocent, comme fait la multitude +aveugle quand on lui a conté que L… empoisonnait +les rivières ou méditait de faire tirer sur le +peuple. Rien n’égale l’acharnement de ces malheureux, +car ils ont à se venger de leur asservissement +et de leur misère.</p> + +<p>Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de +temps. Il se vengera, — sur un nouveau ou sur le +pion. Point de détestables tours que celui-ci n’endure.</p> + +<p>Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine +à penser au dimanche précédent, et les trois +autres jours à compter les heures qui le séparent +du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété +se passe : l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur +s’endurcit. Dans deux mois, les caresses d’une mère +ne lui seront plus nécessaires.</p> + +<p>Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans +ce cœur d’enfant ; et savez-vous ce qui va le remplir ? — Le +vice.</p> + +<hr> + + +<p>Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage, +plus de mouvement ; en même temps que le +corps est opprimé, l’esprit est surmené ; — et, à +l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux, +on lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels.</p> + +<p>Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous +plaira, ce n’est plus un enfant. Enrégimenté, bridé, +il a perdu la libre allure et l’expansion des premières +années ; il porte un joug d’abêtissement +dont le poids se fera sentir de plus en plus lourdement +avec l’âge.</p> + +<p>La maman, au parloir, s’écrie en le voyant :</p> + +<p>— « Ah ! le joli petit soldat ! que ce liseré rouge +lui sied bien ! »,</p> + +<p>Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée, +mademoiselle !</p> + +<hr> + + +<p>L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de +la famille, trouve en échange les élèves et le maître-d’études. +Est-ce à ce dernier qu’il aura recours contre +les influences pernicieuses ? Le maître-d’études +remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle +soit, les parents ? Quelles sont les relations du maître-d’études +et de l’élève ? Quels exemples celui-ci +reçoit-il de celui-là ?</p> + +<p>Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord +moins peur de l’homme que des autres enfants, +du maître que des camarades. Il croit peut-être +trouver un refuge auprès de l’un contre les +autres : espérance promptement déçue. Le maître +ne peut ni aimer les élèves, ni en être aimé : ses +rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y +entre point de confiance, point d’affection, car le +règlement exige que le maître soit oppresseur, et +la nature que l’élève soit rebelle.</p> + +<p>Peu de gens savent au juste ce que c’est que le +maître-d’études. Plus misérable que l’élève, parce +que l’abrutissement, datant de plus loin, est plus +profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr +de l’internat.</p> + +<p>Il commence par être bon, mais ses tourments +de chaque jour le forment à la méchanceté. Jeune +homme sans fortune, il a néanmoins reçu de l’instruction. +Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever +un jour au-dessus de sa condition ; peut-être, +lui reconnaissant des aptitudes sérieuses, ses professeurs +ont excité sa famille, qui ne s’en souciait +point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. +Le collége lui a ouvert ses portes gratuitement, et +il s’est efforcé de rétribuer le collége par quelques +nominations au concours académique.</p> + +<p>D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, +dès ce moment, il est aisé de prévoir sa perte. La +conscription menace ; il est deux moyens de l’éviter : +la prêtrise, remède pire que le mal ; l’engagement +décennal dans l’Université, qui semble une +planche de salut. Le malheureux s’y raccroche et +se noie : d’homme il se Change en pion, désastre +irréparable.</p> + +<p>Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant ! +Il ne s’est sans doute pas résigné sans +répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne +point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit : +« L’épreuve ne sera pas longue ; vous pourrez travailler, +atteindre l’agrégation, professer… » qu’il +a fini par le croire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il entreprend donc avec +courage cette ingrate besogne : il a la résolution +de travailler et s’imagine pouvoir le faire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que le <i>maître-d’études</i> a été remplacé par le +« <i>maître répétiteur</i> », lequel n’est plus un simple gardien +d’enfants, puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, +le professeur absent. M. de Fortoul, ministre de +l’instruction publique, disait dans le rapport qui a précédé +le décret du 17 août 1853 :</p> + +<p>« Les <i>maîtres-d’études</i>, séparés des professeurs par un +intervalle pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés +à languir éternellement dans leurs fonctions <i>et à devenir +pour leurs propres élèves un sujet de pitié et +d’aversion</i>…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p class="noindent">Mettre les <i>répétiteurs</i> en mesure de fortifier leur instruction, +c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs +modestes fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les +jeunes gens dont <i>ils auront intérêt</i> à gouverner les dispositions, +à redresser les écarts, à conquérir les cœurs, +puisqu’ils devront passer leur vie au milieu d’eux comme +auxiliaires des professeurs d’abord, comme professeurs +ensuite. »</p> + +<p>L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination +n’a introduit aucune modification dans la condition +de l’être misérable que depuis, comme avant 1853, on +appelle partout uniformément le <i>pion</i>.</p> +</div> +<p>Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. +Habitués à haïr le pion quel qu’il puisse être, les +élèves n’ont vu dans sa bonté que crainte ou sottise : +ils l’ont récompensée par les plus méchants +tours. A force d’injustice, ils ont soulevé la bile, +aigri le caractère du malheureux. Aussi devient-il +dur, soupçonneux ; il ne croit plus aux excuses, +s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. +Ne l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille +où il s’en faut que l’avantage soit de son +côté. Ses ennemis lui portent plus de coups qu’ils +n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que +lui à la lutte. Continuellement distrait, tracassé, +irrité, il ne peut lire qu’à peine. Au début, il tâchait +de tout concilier, de dédoubler son esprit, de diviser +son attention entre les travaux qui lui étaient +personnellement nécessaires et la surveillance du +quartier ; mais il se consumait en des efforts stériles. +Une fois son impuissance clairement démontrée, +à sa première ardeur succèdent le découragement +et une morne somnolence. Il ne tente plus +même d’employer le temps des classes. Ce n’est +point de trop de quatre heures sur vingt-quatre +pour prendre haleine quand on fait ce rude métier. +Qu’en dites-vous, parents, qui n’aviez qu’un seul +enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre, +l’arme toute puissante : l’affection ?</p> + +<p>Tout doucement s’établit, par la force des choses, +l’habitude de la paresse, et la capacité de travailler +se perd. C’est du reste une fainéantise laborieuse +que celle du pion.</p> + +<p>Après quelques années de service, il ne nourrit +plus l’espérance de sortir de sa galère ; à peine le +désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à l’idée de rester +éternellement ainsi ; il s’est accoutumé à son abjection. +Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme +chose naturelle ; il n’en sent plus le poids, parce +qu’il a oublié ce que c’est que de ne pas le sentir. +Traité comme un valet par le proviseur, harcelé +même par des « fils de famille » contre lesquels il lui +serait téméraire de se défendre, fût-ce le règlement +à la main, il a commencé par faire pitié, et +finit par inspirer le dégoût.</p> + +<p>A ce point, est-il un homme, une bête, une machine ?</p> + +<p>C’est un être dégradé ; le mépris général a fait +cette œuvre : c’est le <i>pion</i>.</p> + +<p>Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit +pas, quand il prend son chapeau à la fin de +l’étude, qu’on a profité de son sommeil pour verser +un encrier dedans.</p> + +<p>Tel est, Monsieur, l’<i>éducateur</i>, tel est le porte-respect +par qui vous vous êtes fait remplacer auprès +de votre fils.</p> + +<p>Voilà la première image que l’enfant ait de cette +chose dont on parle tant en France, et dont on déplore +la ruine : <span class="small">L’AUTORITÉ</span>.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de +révéler beaucoup de choses abominables et de vous +faire assister, lecteur, à la vie de votre collégien, +depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de +cloche du coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, +avant de lever le voile et de découvrir les plaies, je +vous prie de considérer ceci :</p> + +<p>C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût +même ce que c’était que le vice.</p> + +<p>Cette observation expliquera les désordres monstrueux +que je vais dire, et dont la monstruosité +échappe à l’enfant.</p> + +<p>Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache, +et l’intelligence est viciée avant de s’être développée. +On répète souvent que le niveau du <i>sens moral</i> +a baissé en France. J’attribue ce fait — exact — à +la dépravation précoce de l’individu au collége.</p> + +<hr> + + +<p>Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant +cause avec des élèves. Sur un banc, loin de +ses regards, deux enfants sont assis. Ce sont des +créoles : ils sont âgés d’environ treize ans et fort +arriérés dans leurs études. Autour d’eux s’est formé +un cercle d’enfants de neuf ou dix ans. Que contemplent +si curieusement ces enfants ?</p> + +<p>Je ne saurais vous le décrire ; c’est la scène du +Maure dans les <i>Confessions</i>, moins la résistance de +Jean-Jacques. Le philosophe a donné à cette scène +une physionomie hideuse. La raison de l’homme se +révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en +analyste exact, je dois dire que les spectateurs +étaient charmés de ce qu’ils voyaient : leur curiosité +malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une +première leçon ; et les contorsions de l’onaniaque, +ses cris, son rire spasmodique, imprimaient dans +ces jeunes cervelles un souvenir ineffaçable, en +même temps qu’un désir vague, irréalisable encore.</p> + +<p>L’initiateur menaçait les enfants de leur « f… +une pile s’ils avaient le malheur de cafarder ». +Et le soir, au dortoir, il employait à la même opération +l’un de ces curieux, — un bambin de dix ans.</p> + +<p>— « Et le pion ? »</p> + +<p>Lecteur,</p> + +<p>1<sup>o</sup> Il est impossible que le pion voie tout ce qui +se passe ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Il sait tout cela, ayant été élève : il en rit souvent +avec ses collègues. Je me souviendrai toujours +du sourire ignoble de ce pion disant à un écolier de +treize ans dont l’<i>ami</i> était chassé pour avoir fait +circuler une chanson obscène :</p> + +<p>— « Eh bien ! il s’en va donc, votre petit ami… »</p> + +<p>Je ne parle que pour mémoire des pions qui, +subissant eux-mêmes cette atmosphère de l’internat, +vont caresser la nuit les enfants que vous avez +confiés à leurs soins.</p> + +<p>Cette abomination heureusement est très rare +dans les établissements de l’Université ; d’ailleurs, +l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le jeu +peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris, +chasser un maître-d’études qui s’était rendu coupable +de cette infamie : son nom est encore dans +mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes.</p> + +<hr> + + +<p>Ici, on me fait une observation que je ne veux +point esquiver ; c’est que, dans la famille même, +l’enfant peut contracter les mauvaises habitudes. +J’entends dire : « Sous le toit paternel, il court bien +des périls : tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et +domestiques le gâtent. Il trouve auprès de sa mère +qui l’adore une sollicitude trop vive, dont les effets +sont parfois funestes. Autour de lui les distractions +abondent ; le bien-être amollit ses mœurs, et, la +puberté venue, les sollicitations des sens seront +irrésistibles : l’onanisme, on le sait, peut se passer +d’être enseigné. »</p> + +<p>Eh bien ! ces objections témoignent chez les parents +qui les font, d’une intelligence fort incomplète +de leurs devoirs. Comment ! votre enfant se gâtera +sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans +que vous arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus, +les progrès du mal ! Mais c’est vous seuls que je +fais responsables des vices de vos enfants ; vous +jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les +guider : pourquoi les avoir mis au monde ?</p> + +<p>Savez-vous que vos observations manquent absolument +de justesse ? Car, considérez le parallèle +suivant :</p> + +<p>Dans la famille :</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’enfant peut être surveillé,</p> + +<p>2<sup>o</sup> Il ne rencontre aucune excitation sensuelle : +au contraire.</p> + +<p>Au collége :</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’enfant ne peut pas être surveillé ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Il est à toute heure du jour circonvenu par les +sollicitations du vice.</p> + +<p>Quelle femme est donc votre femme et quelle +fille votre fille, si, dans la société constante de sa +mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri des +sens et fait son apprentissage de la débauche ?</p> + +<p>Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze +ans, le tempérament et les lectures brûlantes aidant, +votre fils apprenne un jour la masturbation. Eh +bien ! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la +démarche embarrassée, dans le regard hésitant, +dans les traits pâlis de l’adolescent, les premières +traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous dire +comment vous reconnaîtrez cela : les symptômes +sont connus de tout le monde, et ils sont si frappants +à l’origine, qu’il est impossible que vous ne +les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant +aux dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement +dans la famille qu’ils peuvent être appliqués +avec succès. Je vous renvoie aux livres qui traitent +de la matière, et en particulier à celui du docteur +Deslandes. Votre fils se guérira si vous le voulez ; +car, au lieu de trouver les encouragements du +collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il +aime et dont il ambitionne l’estime.</p> + +<hr> + + +<p>Cette influence moralisatrice de la famille se fait +sentir, dans une certaine mesure, au collége même. +Ainsi, l’enfant qui succombe le plus vite et le plus +sûrement est celui que des parents (indignes de ce +titre) font sortir deux fois l’année : aux grandes vacances +et à Paques. Celui-là a dû organiser toute +sa vie entre les quatre murs du collége : ses besoins +d’affection, il les a reportés sur certains de +ses camarades parmi lesquels, hélas ! se trouve +toujours ce que l’autorité appelle des <i>complices</i>. Le +vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était, +et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A +peine entré dans la geôle, il a appris ; maintenant +il enseigne. Son système nerveux était d’abord +surexcité, et il souffrait ; aujourd’hui (il a quatorze +ans), la sensation est émoussée. Il est l’élève le +plus paresseux de sa classe, et cela naturellement : +il ne peut pas travailler. La mémoire, cette faculté +principale à l’École, la mémoire est complétement +détruite.</p> + +<p>Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux :</p> + +<p>Il a pris des habitudes et des manies de vieux +garçon. Toutes ses démarches de la journée sont +réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à esprit +de vin faite d’un encrier de buis ; un cordon de soulier +sert de mèche. Il fait, le matin, du chocolat +à l’eau : une palissade de livres dissimule au pion +la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs +trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se +prélasse un hanneton ou un ver à soie. +Dans une autre prison, formée d’un bouchon évidé +et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous +ces menus travaux occupent constamment l’esprit du +<i>potache</i> : il taille dans une règle des petits bateaux, +des figurines dans un marron d’Inde ; comme Pellisson, +il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il +n’est pas malheureux plus que l’oiseau né en cage ; +il n’a jamais connu une autre vie que celle-là, et +la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne +lui fait aucune envie.</p> + +<p>J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient +volontiers avec ce prisonnier, car ce n’est pas un +enfant : le vice et la routine l’ont vieilli. Ce ne sera +point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il +ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro +à la loterie du baccalauréat, il demeurera dans +l’établissement en qualité de maître-d’études.</p> + +<p>Internat, internement ; soit : le Code emploie un +autre vocable, il prévoit et punit la <i>séquestration</i>.</p> + +<p>De bonne foi, et laissant de côté les arguties des +jurisconsultes, en morale, en raison, n’est-ce pas +là un fait de séquestration ?</p> + +<p>Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans +chaque cour, on compte environ dix jeunes gens +qui sont ainsi retirés du monde et de l’air libre, +confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai +connu un qui était absolument idiot. Il faisait la +joie des pions et des élèves. C’était un mulâtre de +la Martinique, et le professeur, en ouvrant la classe, +ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie :</p> + +<p>— « Otez donc vos gants, Monsieur X… (on rit). +Ah ! pardon, vous étiez dans l’ombre… »</p> + +<hr> + + +<p>« La nature des fréquentations d’un jeune sujet, +dit le docteur Deslandes, peut éveiller des soupçons, +<i>car la masturbation se donne</i>. » Voilà pourquoi, +Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils +au collége qu’en qualité d’externe. Pendant que +vous êtes à vos affaires, il va en classe, et le reste +du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez de lui +les spectacles obscènes, les excitations des sens : à +ce titre, vous devez à tout prix garder votre enfant +chez vous.</p> + +<p>Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout : +au dortoir, aux récréations, à l’étude. La +classe seule fait exception. D’ailleurs, en classe, +l’externe n’est point placé près des internes.</p> + +<p>L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la +société pernicieuse de jeunes gens qui vivent au +grand air ; et moi, je vous félicite de ce que votre +fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en +troupeau.</p> + +<hr> + + +<p>Je ne puis pas entrer dans les détails de cette +prostitution enfantine. Je ne cesserai de le répéter : +ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est l’<i>innocence</i> de +ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la +monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la +luxure, c’est l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet +endroit, est quelque chose de fatal, à quoi on peut +à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément +d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal.</p> + +<hr> + + +<p>Si je signale des choses énormes, je ne signale +que des choses vraies, et si je relève des faits exceptionnels, +c’est pour montrer les conséquences extrêmes +de l’état de choses créé par l’internat.</p> + +<p>J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer, +c’est-à-dire offrir leurs affreux services à des <i>grands</i> +pour des gâteaux, pour de l’argent.</p> + +<p>Voici un fait plus fréquent : le <i>grand</i> fait les devoirs +du <i>petit</i> et touche sa récompense en plaisirs +unisexuels.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus, +manustupratio quasi quotidie deprehendi posset<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer +les poches. Les enfants ouvrent la couture, en ayant soin +de conserver le liseré rouge.</p> +</div> +<p>Un <i>grand</i> donne rendez-vous à un <i>petit</i>, soit le +dimanche quand on réunit les quartiers, soit tous +les jours aux <i>lieux</i>, soit même au dortoir. Mais cet +arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux.</p> + +<p>Un de ces malheureux allait voir <i>son complice</i> +chez ses parents, le dimanche. Un autre ne dissimulait +pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice ainsi +déborde au dehors.</p> + +<p>Assez, n’est-ce pas ? Eh bien, je ne prononce plus +qu’un mot. Ce qui se passe actuellement dans la +plupart des colléges entre enfants de neuf à quatorze +ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant +cela parfaitement, vous persistez à faire de +votre fils un <i>potache</i>, vous avez neuf chances sur +dix de commettre un infanticide moral.</p> + +<hr> + + +<p>Ceci est l’histoire de Gaston C…, qui occupe +aujourd’hui une haute position officielle. Je la raconte +de son aveu.</p> + +<p>Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment +malheureux, et c’est en pleurant abondamment +qu’il s’endormait chaque soir. Il était +orphelin, sa mère étant morte en le mettant au +monde. Son père ne s’occupait point de lui. Cependant +il se consumait dans la pensée de revoir ce +père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.</p> + +<p>A l’infirmerie, quelle consolation ! il rencontre +les sœurs de charité. Le voilà qui se met à les aimer, +et comme c’était le plus charmant enfant du +monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont +trouvé moyen de le garder un mois de trop.</p> + +<p>Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il +a dû quitter cette délicate famille d’adoption, j’y +renonce. Les sœurs de charité, ces déshéritées de +la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le +laissant partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de +leur vie manquée, de leur destinée sociale désertée. +Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle l’avait +mis au monde ; et lui, il avait retrouvé ce qu’il +faut à l’enfant le plus longtemps possible, entendez-vous, +lecteur, <span class="small">LA MÈRE</span>.</p> + +<p>En descendant de l’infirmerie, Gaston C… retrouve +ses camarades. Il mordait son mouchoir +pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui +avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, +il s’échappait, affrontait les retenues +pour rentrer dans l’étude ; là, il ouvrait un petit +<i>manuel</i> qui venait de la sœur Colombe, et il lisait +avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection +du bon Dieu.</p> + +<p>Un jour, comme la porte de son étude était fermée, +après quelques démarches inutiles, il prit le +parti d’aller s’enfermer dans une étude voisine ; il +y surprit deux de ses camarades dans une posture +et une occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait +pas fréquenté ses camarades, qui le haïssaient. +Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le voilà +qui glose.</p> + +<p>Les écoliers le traitent de sot, de <i>cafard</i>. Il se +bat avec l’un d’eux et le jette par terre, ce qui lui +attire immédiatement quelque considération des +autres.</p> + +<p>Mais une image et des idées étranges avaient fait +irruption dans ce jeune cerveau. Il s’inquiète, +cherche à savoir, interroge : les fanfarons de vice +l’initient avec joie.</p> + +<p>Que fait Gaston ? Il prend des notes sur tout ce +qu’il entend ; il copie des chansons obscènes, il fait +une relation des amours d’un pion, fable de collége, +et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé +est l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un +enfant de dix ans, qui exécrait le collége et ne songeait +qu’à retrouver le foyer paternel perdu.</p> + +<p>Les documents sont adressés au père. Celui-ci +s’en va naïvement trouver M. le proviseur, et lui +détaille la chose. Surprise, indignation, promesse +d’enquête : les maîtres-d’études sont convoqués, on +appelle plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, +et le malheureux Gaston, traité de calomniateur, +est condamné à demeurer au collége pendant les +grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le +chasser ; c’est sur les instances du père que la punition +a été commuée.</p> + +<p>— « Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai +la stupéfaction où m’a plongé cette première +perspective ouverte sur la malignité et l’hypocrisie +humaines. J’en faillis devenir fou. Je +m’interrogeais moi-même anxieusement, et me +prenais à douter de mon innocence. J’ai avalé des +couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. +J’ai voulu me sauver, et me suis vu rattraper par +un garçon. Cette aventure m’a vieilli de plusieurs +années. »</p> + +<hr> + + +<p>Allez dans une cour de récréation. Des enfants +de douze à quinze ans se promènent gravement ; +en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil +chauffe ; en été, ils s’asseyent ou même se couchent +sur leur tunique. Ils sont réunis par groupes de +cinq ou six individus, car je ne parle pas des couples, — ou +accouplements. Quelle est la conversation +de ces bambins ?</p> + +<p>L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il +n’est pas d’équivoque qui les fasse rougir. Ils ne +savent rire que lorsque quelque grosse saleté chatouille +leur imagination déjà blasée. Point de débauche +secrète qu’ils ne connaissent ; point de +raffinements qui leur soient étrangers : leur curiosité +a pénétré dans les auteurs anciens pour y +apprendre les pratiques de la pédérastie et de la +tribadie. Les chansons, les gravures, les photographies +obscènes passent de mains en mains. +Chaque génération d’écoliers communique à la +suivante ses traditions et ses turpitudes. Il est telle +platitude rimée comme l’<i>Examen de Flora</i>, telles +comédies infâmes comme le <i>Théâtre Gaillard</i>, dont +il circule des copies manuscrites dans tous les colléges +de France. Car il y a là réellement une littérature +pornocratique, apportée en partie par les +pions, qui ne sort point des murs du collége. Et +j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement +donné le titre et la date de publication aux premiers +éditeurs de Paris.</p> + +<hr> + + +<p>Je veux traiter en passant cette question des lectures +pernicieuses.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’un livre <i>moral</i> ? Que faut-il permettre +ou interdire aux enfants, aux jeunes gens ?</p> + +<p>Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du +crime est un auteur immoral. — Soit. L’enfant ne +lira point <i>Mademoiselle de Maupin</i> ni <i>Justine</i>.</p> + +<p>Mais que dites-vous de ces livres <i>moraux</i>, c’est-à-dire +qui ont pour but de démontrer la laideur du +vice et l’excellence de la vertu : <i>Don Quichotte</i>, les +comédies de <i>Molière</i>, <i>Gil Blas</i>, <i>Clarisse Harlowe</i>, +<i>Paul et Virginie</i> ?</p> + +<p>Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé +de quatorze ans ?</p> + +<p>En principe, je réponds : Oui.</p> + +<p>Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures +lestes ou brillantes. Mais je suppose que l’enfant +qui lit cela ne cherche point le mal. Je l’imagine, — à +quatorze ans, — instruit, d’une manière +à la fois discrète et scientifique, par son père lui-même, +de ce que sont les relations sexuelles et l’acte +de la génération. Son imagination n’est point sensible, +parce que sa raison est émue. Il étudie en +lisant, et c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. +Aussi les secrets de la nature ne l’étonnent-ils +point, et de la connaissance des passions humaines +il ne recueille que l’ambition du bien.</p> + +<p>Je le sais : ce jeune homme n’existe point. Dans +notre société où, à défaut de la foi, le préjugé religieux +est demeuré, il règne une fausse pudeur qui +prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette +modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à +tant de retenue succèdent les plaisanteries indécentes +et les parodies ignobles. Mais il est convenu +dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses +et, plutôt que d’instruire lui-même ses enfants +quand l’âge de la puberté est venu, le père de famille +préfère les abandonner aux mauvaises connaissances, +aux mauvais livres et aux mauvaises +habitudes.</p> + +<p>J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient +fermer les yeux sur la conduite de leurs fils : +ils ne les ouvraient que quand la maladie enlevait +ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.</p> + +<p>S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je +reconnais que tous ces livres sont dangereux. Mais +je vais plus loin, et je retire de ses mains Boileau, +Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité +plus ou moins directement des plaisirs sensuels. Ils +les ont flétris, sans doute, mais dans une ligne que +le collégien ne lit pas.</p> + +<p>Car dans ses livres classiques, et jusque dans le +<i>Manuel de la confession</i>, il cherche et trouve un +aliment à la surexcitation constante de son imagination. +Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi +que par des impressions lascives ; il s’épuise dans +la méditation du plaisir, s’use et se détraque par +l’abus de la sensation.</p> + +<p>Les allusions les plus légères lui suffisent, le +cynisme le plus grossier ne le révolte pas. On a +souvent dit que le nu n’avait point d’action sur les +sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du +décolleté. Cette observation n’est pas applicable à +l’écolier. Son goût est dépravé, et les ordures de +Rabelais ne sont pas une épice trop forte pour ce +palais échauffé.</p> + +<p>Je me résume. Laissez à votre collégien tous les +livres qu’il vous plaira, ou bien faites-lui sa part : +le résultat sera à peu près le même. Les livres, +quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque +les emploie comme moyen d’excitation, ne +doutez point qu’à leur défaut il ne trouve d’autres +instruments. Et les conversations honteuses que +tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par +les livres qu’ils lisent, car ils ont eu l’expérience de +la débauche avant de connaître aucun écrit sur la +matière.</p> + +<p>Un romancier raconte l’histoire d’une femme +séduite au moyen d’un livre du marquis de Sade. +La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, +un livre infâme ne produit qu’une seule impression : +l’horreur.</p> + +<p>Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse +des mauvaises lectures.</p> + +<p>Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils <i>Gil +Blas</i> ou <i>Clarisse Harlowe</i>. Si les passages vifs provoquent +ce « ris d’après nature » dont parle l’auteur +des <i>Plaideurs</i>, eh bien ! je vous en félicite : +c’est que le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous +devez écarter avant tout, c’est le mystère. N’interdisez +rien à ce jeune homme ; s’il veut lire M. de +Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. +Qu’il connaisse lui-même et apprécie le +mal ; ainsi seulement le mal n’aura point d’attraits +pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite, +il usera avec modération des fruits nombreux, +tous permis également, du paradis.</p> + +<hr> + + +<p>« Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à +faire que les bonnes. » Pères de famille, c’est là un +mot de Montaigne que vous devez avoir toujours en +la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et +c’est de l’asservissement que naissent tous les vices. +Le fait seul de l’internement d’un être qui +pense est le commencement de la dégradation morale +qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, +elles sont impossibles où l’indépendance n’existe +pas.</p> + +<p>Les hommes qui recueillent un enfant et règlent +sa vie, non pas au gré de la nature, mais à leur +fantaisie propre, devraient s’engager à le rendre à +ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette +geôle de bien et de mal, ils devraient au moins le +garantir contre la peste, et, s’ils ne développent +point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices. +Voilà le traité à forfait que les parents devraient +exiger avant d’abandonner leurs enfants à des +étrangers. Ils ne le font point ; leur prudence ne va +pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que +l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une +avec l’autre, et ne songent point à demander à leurs +fils comment ils vivent !</p> + +<hr> + + +<p>J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents +de ces choses. Je les exhortais à mettre leurs fils au +collége en qualité d’<i>externes</i>. Je dépeignais les +mœurs de l’internat : je racontais les scènes abominables +qui se passent tous les jours dans certaines +pensions de province, où la poignée de main même +devient un attouchement, et je suppliais ces pères +d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns +alors rappelaient leurs propres souvenirs. +L’un d’eux me faisait ces objections :</p> + +<p>— « La corruption que vous dépeignez n’est que +superficielle : le terme même auquel vous avez +fait plusieurs fois allusion, et que vous traduisez +par <i>complice</i>, est pris dans l’acception la plus +méprisante, et constitue dans ce monde-là l’injure +la plus intolérable. On ne peut pas empêcher +ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations +glorieuses qui sont sorties des colléges de +l’État. »</p> + +<p>— Sans doute, répondais-je, le mot <i>l…</i> est ignominieux : +mais les mots <i>c…</i>, <i>p…</i>, qu’emploie +Molière ne sont-ils pas également injurieux, et de +cette observation peut-on conclure que la prostitution +est quelque chose de rare et d’exceptionnel ?</p> + +<p>Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, +dites-vous ; — et celui de Tibère, et celui de Léon X. +Cette graine-là lève sur tous les terrains et dans +tous les temps. Ce n’est point des exceptions que +je m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh +bien, la lèpre sévit sur cette multitude. Certaines +natures d’élite guérissent, et conservent à peine +plus tard la trace du mal ; d’autres, en plus petit +nombre encore, sont absolument réfractaires, mais +ce sont là précisément des exceptions.</p> + +<p>Dans certaines maisons, il n’y a pas <i>un seul</i>, +entendez-vous bien, un seul enfant qui échappe à +la contagion. Et allez voir vous-même ce qui se +passe dans le premier lycée de France : vivez quelque +temps de la vie de pion, et vous vous convaincrez +que le fléau est aussi général, si ses ravages +sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air +dans la capitale : la vie est plus propre, plus confortable, +les dérivatifs extérieurs sont nombreux, +mais c’est toujours la prison, toujours l’absence de +famille, et par conséquent la démoralisation.</p> + +<p>Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir +été élevé par son père lui-même :</p> + +<p>« Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher +d’être convoiteux, avare, débauché ; si ma +pureté, mon intégrité me rendent cher à mes +amis, c’est grâce à mon père… Mon père lui-même, +gardien à l’œil sévère, me suivait chez +tous mes maîtres : que vous dirai-je ? mon innocence, +cette fleur de la vertu, fut préservée non-seulement +de toute action, mais encore de tout +soupçon honteux. » (L. I, <i>Sat.</i> <small>VI</small>.)</p> + +<p>Cette surveillance exercée sur les précepteurs +eux-mêmes, est aujourd’hui impraticable aux pères +de famille. Les Romains envoyaient leurs fils suivre +des cours publics, et les pouvaient accompagner. +Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer +paternel chez des mercenaires, de les enfermer pêle-mêle +par centaines dans un même édifice durant les +dix plus belles et plus précieuses années de leur vie.</p> + +<p>J’ai dit quels développements effrayants prenait +le mal à l’époque de la puberté. L’enfant qui s’est +adonné aux pratiques de l’onanisme durant cette période, +trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait +à remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers +besoins de l’amour qui se font sentir modifient les +habitudes vicieuses, et, sans les extirper, les règlent +et les gouvernent d’une singulière façon. La +flétrissure de la chair gagne alors l’intelligence, et +l’on voit naître ces amours monstrueux et cependant +sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés. +Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement +curieux, et qu’il est étonnant qu’on n’ait point +abordé. Les instincts naturels sont faussés, se déforment, +et l’esprit et le cœur deviennent le siége +de passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, +les goûts honteux et les aspirations idéales se confondent +et se combinent étrangement.</p> + +<p>Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et +corrupteur. Une sorte de promiscuité régnait dans +ce petit peuple d’enfants sans famille : eh bien, à +cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, +des accouplements par consentement mutuel. Des +unions libres s’effectuent entre ces jeunes gens, sevrés +à la fois des affections de la famille et des satisfactions +sexuelles : le vice devient rangé et entre +en ménage.</p> + +<hr> + + +<p>Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique ; +je pourrais nommer le collége. Les acteurs +sont encore vivants, et plusieurs savent que j’écris +ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement +exact. Je parlerai <i lang="la" xml:lang="la">de visu, de auditis, de scriptis</i>.</p> + +<p>Avant de commencer, quelques mots sur le travail +des classes et des études seront utiles.</p> + +<hr> + + +<p>A Paris, les classes de troisième, de seconde, de +rhétorique sont en général composées de deux +divisions, comprenant ensemble de soixante à quatre-vingts +élèves, un professeur par division.</p> + +<p>Nous voici dans une salle contenant trente-cinq +élèves : croyez-vous que ces trente-cinq jeunes gens +occupent tous à un certain degré l’attention du professeur ? — Non, +n’est-ce pas, cela est impossible. +Or, sans chercher le possible, voici ce qui est.</p> + +<p>Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués ; dix ou +douze élèves, les plus forts, entendent la parole du +maître depuis le 1<sup>er</sup> octobre jusqu’au 1<sup>er</sup> août, et en +font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés +à entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter +des prix au concours général : ils sont la +raison d’être de l’établissement ; — le reste est le +bétail en exploitation.</p> + +<p>Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que +les proviseurs sont en correspondance avec les directeurs +des colléges de province, qu’ils recrutent +chaque année et font venir à Paris les sujets les +plus précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils +pauvres ? Ils payent en nominations au concours, — monnaie +inestimable qui vaudra au proviseur +un rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour +la rentrée des classes.</p> + +<p>La conséquence de cet état de choses n’a pas été +souvent notée. On voit ce qu’est la classe : dix élèves +travaillent, le reste dort les yeux ouverts, les +bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect +pour le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus +cela.</p> + +<p>La première préoccupation de l’écolier est de +faire sa <i>copie</i> : sur les dix ou douze forts, six au +moins sont des externes. Dans toutes les classes, +j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes +font chacun leur devoir, mais ils le font +pour toute l’étude. Les textes étant donnés deux ou +trois jours d’avance, afin de faciliter les recherches +historiques ou autres, la version, le thème, le discours +même sont communiqués, et vingt-cinq +élèves sur trente-cinq livrent une <i>copie</i> calquée +avec plus ou moins de précaution et d’habileté.</p> + +<p>Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le +professeur n’ignore point et ne peut point ignorer +ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies qu’il ne lit +presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les +dix autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a +pris pour ainsi dire force de loi dans les hautes +classes. Dès l’âge de seize ans, le collégien n’a plus +qu’une préoccupation toute personnelle, et plus +étrangère qu’on ne croit à ses études : l’examen du +baccalauréat.</p> + +<p>Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font +pas de devoirs eux-mêmes, à quoi passent-ils le +temps au quartier ?</p> + +<p>A lire tout autre chose que leurs livres classiques +et à rêver en attendant qu’ils puissent agir.</p> + +<hr> + + +<p>On a dit maintes fois que le collége était la société +en raccourci ; ce mot n’est qu’à demi vrai. Le +collége ne reproduit guère que ce qu’il y a de pire +dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, +comme dans le monde, la vertu est estimée d’une +manière toute platonique, c’est-à-dire isolée et abandonnée +à elle-même, tandis que le vice est recherché, +choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction +collective, pour l’émulation qu’il est censé +développer entre les condisciples. Cette émulation, +dans les hautes classes, si l’on excepte les dix premiers, +est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les +jeunes gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation +du vice : Celle-là est réelle, publique.</p> + +<p>Il faut l’avouer, d’ailleurs : les mauvaises habitudes +sont générales à tous, mais l’abêtissement +est encore plus rapide chez les jeunes gens qui dissimulent +et s’isolent, que chez ceux qui affichent, +étalent leur corruption et s’attachent hautement un +ou plusieurs <i>complices</i>. L’onanisme, chez les premiers, +développe le plus bas égoïsme ; chez les seconds, +il se mêle parfois à une affection très sincère +et très vive. Alors il effémine l’individu, sans tarir +dans son cœur la source de la tendresse et des sentiments +humains.</p> + +<p>Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société +factice que crée l’internat, je ne puis mieux +faire que de lui mettre les faits eux-mêmes devant +les yeux.</p> + +<hr> + + +<p>Nous sommes en été : par une grande chaleur, +les plus intrépides joueurs (ils sont rares) ont renoncé +à se fatiguer. Tuniques et gilets sont accrochés +aux murs, et la partie de la cour qui se trouve +à l’ombre est peuplée de groupes qui vont et reviennent +dans le même cercle.</p> + +<p>Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu ; sur +le tapis, quelques flacons contenant des liqueurs +tolérées, un gâteau breton, une bonbonnière, un ou +deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis, +adossés à l’arbre ; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, +et les doigts chargés de bagues ; l’autre, plus +jeune, a les yeux vifs et la physionomie expressive +d’un enfant du Midi.</p> + +<p>Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, +les épaules et les reins déprimés, la face pâle ; les +yeux sont cerclés de noir. Des cheveux d’un blond +cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup +il se lève, court fort agilement, les coudes en arrière +comme une fille ; il accoste un camarade, lui +jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même +prestesse prendre sa place entre ses deux amis.</p> + +<p>Je dis <i>amis</i>, vous avez lu <i>amants</i>.</p> + +<p>De quoi causent-ils ? Pour plaire à l’objet aimé, +ils parlent toilette, soirées, grand monde, étiquette. +Deux jeunes gens passent devant la <i>cour</i> et jettent +un regard d’intelligence au blondin ; d’autres s’approchent +et observent.</p> + +<p>Mais que s’est-il passé ? Mignon (c’est un surnom) +saisit par les cheveux son adorateur de +droite en faisant entendre un rire de tête aigu : +l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, +laisse voir un petit carré de papier dont Mignon +s’empare avidement. Le billet, déplié et lu, est +passé à l’amant de gauche qui sourit : ce sont des +vers « A Mignon ».</p> + +<p>Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à +Mignon reparaît : c’est un… <i>complaisant</i> en retraite, +que nous appellerons Albert ; il est très maigre et +porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse +le poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras +qu’Albert lui offre, il s’en va trottant lestement sur +la pointe des pieds. Son compagnon lui verse dans +le creux de l’oreille des révélations qui provoquent +des éclats de rire perçants.</p> + +<hr> + + +<p>Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à +jouer des hanches, à lancer des œillades comme +une femme en quête d’un dîner ? Il faut bien reconnaître +que la nature l’a doué étrangement. Ses +membres sont menus et déliés comme ceux d’une +fillette de seize ans : la blancheur de son teint est +incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de +leurs boucles blondes un ovale fin et délicat. Les +jambes et les bras sont peut-être d’une longueur +mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, +car c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus +de carrure nuirait au rôle féminin que ce garçonnet +joue avec un naturel réellement extraordinaire.</p> + +<p>Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument +amoureux de lui. Nous venons de voir les +deux plus malades.</p> + +<p>Appelons l’un Richard et l’autre Horace.</p> + +<hr> + + +<p>Richard a près de dix-huit ans : ce n’est point un +vétéran sur les bancs du collége, car il est demeuré +dans sa famille jusqu’à seize ans passés. Un beau +jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse +et de l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de +le mettre en pension. Là, Richard s’est trouvé +d’abord isolé ; c’est un enfant délicatement élevé, +qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison +les mille et une douceurs de la vie de famille. +Il y réussit mal, et ses gâteaux, ses livres, ses +bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus +d’un camarade. En revanche, ce sont là les charmes +auxquels il doit les premiers sourires de Mignon. Il +est difficile d’exprimer la force, l’intensité de son +amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a +eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la +femme est oubliée ; l’image coquette et vicieuse de +l’adolescent l’a chassée de cet esprit artistique et +déjà légèrement blasé.</p> + +<p>Horace, au contraire de Richard, est grand, fort : +il a la manie de la lecture et possède des cahiers couverts +de prose et de poésie pillée çà et là. Doué d’une +mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine +et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres +à Mignon et sur Mignon, ce qu’il compose de +vers sur sa passion sans espoir est incalculable. +Il passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la +tête entre les mains, et à noircir le papier de déclamations +amoureuses. Sensuel et point novice, il a +le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec +tant de feu et fait tant de gestes, que ses camarades +le déclarent positivement fou. D’ailleurs, son passé +compte de nombreux amours semblables à celui qui +le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon +l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, +et il rêve de prendre, sur une beauté plus facile, sa +revanche des mépris du blondin.</p> + +<p>Disons comment il a noué connaissance avec +celui-ci.</p> + +<p>Pendant une récréation, Horace était couché sur +un banc, les mains derrière la tête ; autour de lui +quatre ou cinq amis. Il exaltait la grâce d’un nouveau +venu, lequel jouait à une certaine distance. +Attentif à ses moindres mouvements, il soupirait +je ne sais quelle romance d’amour et de désespoir. +X… fatigué de l’entendre :</p> + +<p>— « Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa +connaissance ? Ce n’est pas difficile.</p> + +<p>— « Oh ! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule, +comme vous dites.</p> + +<p>— « Parions que je te l’amène !</p> + +<p>— « Non, tu le blesseras… non ! Qu’est-ce qu’il +fait ? »</p> + +<p>X… était parti : il aborde Mignon, le saisit soudainement +à bras-le-corps, l’emporte comme il eût +fait d’un enfant, et, tout essoufflé, il dépose sa dépouille +opime qui gigotait, criait, et riait, sur le +sein agité d’Horace.</p> + +<p>Celui-ci ne pouvait plus se relever ; s’adressant +à Mignon :</p> + +<p>— « Je vous demande bien pardon de la brutalité +de X… C’est un animal !</p> + +<p>— « Eh ! Horace brûle du désir de te connaître. +Voilà un homme, mon petit, qui est fou de toi, et +je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu voudras. »</p> + +<p>Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité, +et blêmissant de colère, il réparait le désordre +que la présentation avait causé dans sa +toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace, +qui s’était assis, il prit place à côté de lui. Au fond, +peut-être ce rapt le flattait-il un peu, n’eût été le +ridicule. La conversation s’engagea, et, X… les +ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La +récréation finie, il jurait de n’aimer au monde que +Mignon, et, heureux ou non, prenait les dieux à +témoin, à la manière classique, de l’éternité de son +amour.</p> + +<hr> + + +<p>Mignon avait d’autres prétendants que Richard +et Horace. Il en comptait dans toutes les classes, +même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis +que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. +Le reste suivait avec curiosité les vicissitudes +de sa vie galante ; c’était le vulgaire qui regarde de +loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.</p> + +<p>Quant aux <i>complices</i>, ils étaient quatre ou cinq. +Ce n’étaient point, à proprement parler, des amants ; +c’étaient des <i>complaisants</i> que l’âge avait mis hors +service, et dont l’intimité n’était pas compromettante +comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient +eu les faveurs de Mignon à titre d’anciens <i>mignons</i>, +et les services étaient réciproques. L’un d’eux, que +nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure ; +était devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait +rigueur à ses amants, affectionnait sa société : +c’était un <i>repoussoir</i>.</p> + +<p>Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port +étaient indécis. Il grandissait, et ses traits s’accentuaient +trop rapidement par rapport au développement +tardif du buste : la tête, sur ce corps grêle, +semblait énorme. Albert était le confident le plus +intime de Mignon : il n’était point d’ordures que +celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert était +discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui +se passait entre eux était sans conséquence. Aux +yeux des soupirants, c’étaient deux femmes, l’une +jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques +vicieuses et volaient l’amour.</p> + +<p>Quant aux autres complices, on les connaissait +mal. Voici dans quelles circonstances l’un d’eux a +été découvert. Je raconte cet incident, parce qu’il +a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier +amant.</p> + +<hr> + + +<p>Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence +qu’en réalité, car il souffrait d’une maladie +de foie. Il contenait son amour, n’en parlait point. +Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point +que ses amis, qui avaient aisément pénétré son secret, +lui demandassent en riant s’il était « heureux ». +Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel +il donnait le bras gauche, comme cela se fait. +C’était un jeudi, et une partie des élèves était en +promenade : Léopold et Mignon se promenaient +sous un préau ; celui-ci sautillait par instants et se +pendait au bras de Léopold, par une de ces manœuvres +coquettes qu’il employait avec ses amants +lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans +l’ivresse. C’était la première fois qu’il causait si +longtemps avec <i>lui</i> : il entretenait de son mieux +une conversation fastidieuse, et s’efforçait d’inventer +quelque conte scabreux capable de chatouiller +l’esprit vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré +à ses amants lorsqu’ils le mettaient au courant de +quelque sale affaire, et révélaient les faiblesses d’un +camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de +lui plaire.</p> + +<p>A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, +les deux jeunes gens, qui se parlaient bas, +en venaient peu à peu aux attouchements…</p> + +<p>Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement +Léopold. Celui-ci, effroyablement pâle, gagne un +banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne s’assied. +Plusieurs élèves s’approchent de lui : le cercle se +forme, la foule s’accroît. Léopold était évanoui : +un maître, étudiant en médecine, le fit revenir à +lui et le conduisit à l’infirmerie.</p> + +<p>Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le +parquet du dortoir craquer faiblement ; une ombre +passe devant son lit : il se lève sans bruit, s’assied +dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au +bout de quelques minutes, il entend ces mots prononcés +à voix basse :</p> + +<blockquote> +<p>— « A quel numéro es-tu ?</p> + +<p>— « Au numéro 12. »</p> +</blockquote> + +<p>Il reconnaît la première voix : c’était celle d’Albert, +le <i>complice</i> favori de Mignon ; la seconde voix +était celle de Mignon lui-même. Ces deux jeunes +gens, ne couchant point dans le même dortoir, +trouvaient le moyen de se faire passer pour malades, +afin de dormir de temps en temps dans le +même lit.</p> + +<p>D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea +à en tirer parti. Il suffit de dire qu’il eut son +tour.</p> + +<hr> + + +<p>Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un +médecin de sa famille qu’il préférait le plaisir solitaire +au coonanisme. Sa démarche, certains jours, +ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son +vice pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence +s’accordait chez lui avec la vanité et l’égoïsme +monstrueux qui formaient le fond de son caractère.</p> + +<p>Le matin, quand, à la première récréation, il disait +bonjour à ses amoureux, l’un d’eux le regardait +fixement et lui disait en souriant :</p> + +<p>— Eh ! eh ! <i>il a plu cette nuit ?</i></p> + +<p>Ce mot avait été prononcé pour la première fois +par Mignon lui-même. Il avait posé la question un +peu trop haut à Z… On l’avait entendue et répétée. +Quant à Z…, il nous intéresse peu : ç’avait été un +joli garçon ; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste +pour s’être livré à tous les raffinements du +vice sans paraître en souffrir. Comme il ne lui restait +plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des +gens plus affamés que difficiles. Aussi ses camarades +l’appelaient-ils <i lang="la" xml:lang="la">refugium peccatorum</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux +aspects de la prostitution au collége. Je vous ai +présenté quelques-uns des personnages de ce +monde gangrené. Des vauriens ! dites-vous. — Ce +ne sont pas toujours les pires de nos collégiens.</p> + +<p>Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant — vous +savez le mot de Lafontaine — l’enfant est +malfaisant ; l’adolescent ne l’est point. J’ai eu occasion +d’observer fréquemment l’alliance, chez les +jeunes gens de cet âge, des habitudes les plus déplorables +et des sentiments les plus délicats. Sachez +bien que le sot très souvent manque de cœur et +qu’il n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les +meilleurs que le vice fait ses plus effrayants ravages. +Ceux-là sont cités pour les scandales de leur +existence collégienne ; ils ne cachent point leurs +goûts. Malheureusement, il arrive qu’au bout de +peu de temps les facultés les plus nobles disparaissent ; +le système nerveux surmené, l’intelligence +s’obscurcit, et la patrie française compte un homme +de moins.</p> + +<p>Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les +esprits médiocres, les tempéraments froids parviennent +à triompher du vice, mais ils n’en ont pas +moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate +des sentiments généreux de la jeunesse allait s’épanouir. +Ce mot qu’on répète à satiété : <i>Il n’y a plus +d’enfants</i>, ce mot est terrible, et l’on ne comprend +pas assez quelle condamnation il contient. « Ce qui +n’a pas été un enfant ne sera point un homme. » +La dépravation précoce a stérilisé le cœur : quelle +résolution héroïque y germera jamais ?</p> + +<p>L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point +traités aujourd’hui d’enfantillages ? Les eunuques +ont pris le parti de parodier les sentiments auxquels +ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague informe, +le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille +gaîté gauloise, ne proviennent que de ceci : le dessèchement +du cœur par le vice, l’anéantissement dans +l’enfant de la vertu virile.</p> + +<hr> + + +<p>Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque +position brillante dans la diplomatie. C’est une +nullité de plus dans les rouages de la haute administration. +Homme sans passion, sans moralité, il +s’est trouvé en Suisse quand la guerre a éclaté, et +n’a saisi le temps de revenir qu’une fois les dernières +flammes de la Commune éteintes. L’esprit, +le cœur sont émasculés ; il est vrai que celui-là +était prédestiné.</p> + +<p>Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent : +il n’a besoin que d’être dirigé. Richard +est un garçon capable de résolution ; la vie de collége +l’a énervé.</p> + +<p>Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. +Ne lui donnez aucun maître, j’y consens. Mais qu’il +aille et vienne ; qu’il voie le monde, serait-ce le +monde des salons parisiens.</p> + +<p>Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, +plus acquis qu’en dix années de collége : le +<span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span> précoce, le boulevardier blasé gâtent +moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de +courses, de parties, de voyages et de plaisirs. A +<i>faire la vie</i>, ils apprennent davantage, et leurs vices +au moins ne sont pas des vices contre nature.</p> + +<p>Votre illusion est de croire que votre fils travaille : +ce qui travaille en lui, c’est l’imagination, +ce sont les sens irrités par l’oisiveté des longues +heures d’étude et par les méditations érotiques.</p> + +<hr> + + +<p>La masturbation, une fois devenue habitude, +produit en peu de temps l’imbécillité. J’ai connu +des enfants parfaitement doués qui, au bout de +deux ans, sont devenus de véritables <i>crétins</i>. L’un +d’eux, porteur d’une fort jolie physionomie, et, ce +qui vaut mieux, capable des plus sincères affections, +s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières +poignées de main qu’il a reçues, le jour même de +son arrivée, contenaient une invitation obscène. Le +goût des plaisirs sensuels devenait rapidement pour +lui une nécessité. En peu de temps son intelligence +s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait +souvent le plus sincère désir de se corriger : mais le +tempérament et l’habitude triomphaient. Son caractère, +sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit +rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne +parvenait pas à occuper dans sa classe le rang qu’il +méritait : certainement aucun de ses condisciples +ne travaillait aussi consciencieusement que lui ; eh +bien, les résultats étaient à peu près nuls ; le malheureux +enfant avait épuisé les ressources qu’il +tenait de la nature ; le vice avait détruit les ressorts +de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses +mains, il étudiait patiemment : l’esprit était devenu +rebelle aux impressions ; l’abus de la sensation +avait détraqué pour toujours cette cervelle excellemment +organisée<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent +un affaiblissement très-marqué de l’intelligence et +particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui +avaient précédemment donné des témoignages non équivoques +d’une certaine vivacité d’esprit et d’aptitude à +s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette habitude, +lourds, comme hébétés et incapables de toute application. +Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement +à l’acte vénérien est devenu continuel, parce +qu’on ne lui permet pas de se dissiper d’une manière +complète. Cet affaiblissement des facultés intellectuelles ne +doit pas toujours être considéré comme étant sans remède.</p> +</div> +<p>Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.</p> + +<p>Cependant Mignon avait gardé son intelligence +presque intacte, et j’ai eu occasion de noter quelques +autres exceptions curieuses : en voici une.</p> + +<hr> + + +<p>C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules +carrées, il avait, à l’âge de seize ans, le teint d’un +blanc mat et pas un poil de barbe. Les yeux étaient +brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu +ce garçon se battre en jouant avec ses camarades : +au bout d’une minute, il était pris d’une espèce de +défaillance, et se laissait renverser à terre en éclatant +de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, +et même spirituel, il excellait à raconter des anecdotes +ordurières : on faisait cercle autour de lui, et +lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque refrain +obscène, il y mettait une verve extraordinaire. +C’était le seul moment où ses joues pâles se colorassent +un peu. Ce garçon était un véritable phénomène +de corruption précoce. Le vice chez lui était +invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature +même. Il n’avait à Paris qu’un correspondant, et on +ne l’entendait jamais parler de sa famille. De toutes +les choses les plus respectables il plaisantait avec +un cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont +été gâtés par ce malheureux, qui, plus semblable +au singe qu’à l’homme, en était arrivé à ce degré où +les pratiques vicieuses sont comme une condition +de la continuation de la vie. Une seule opération, +très délicate au cas particulier, pouvait extirper +radicalement le vice : aucun médecin n’a osé la +tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de +remèdes contre la gangrène morale dont cet enfant +de seize ans était infecté.</p> + +<hr> + + +<p>Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, +quoique fort corrompus, étaient encore loin de ce +degré d’avilissement.</p> + +<p>J’ai dit comment Horace passait le temps des +études. Il compilait, il versifiait, il analysait sa +flamme, et dissertait à perte de vue de philosophie +et de religion à propos de Mignon. Une partie de +cette volumineuse correspondance se trouve entre +mes mains. Rien ne pouvant mieux expliquer la +confusion des sentiments, la perversion de la raison +et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, +fouiller au hasard ces lettres, ces griffonnages +d’écolier, documents précieux dans le procès que je +fais à l’éducation moderne.</p> + +<p>Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez +mal, votre première pensée, lorsque je vous +ai parlé de ses amours, a été : Quel chenapan ! Et +je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point +un chenapan.</p> + +<p>Non seulement Horace n’est pas ce que vous +croyez, mais c’est un sujet rare : il possède une mémoire +extraordinaire. Le travail ne lui coûte rien ; +il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, +c’est, à l’heure où j’écris ceci, un homme distingué ; +vous l’invitez volontiers à dîner et lui donnez la +place d’honneur entre votre femme et votre fille. +J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer +comment le vice s’introduisait dans les âmes élevées, +comment il pervertissait le sens du vrai et du bon. +Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du +vice ces ressources que possède Horace.</p> + +<p>Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies +de citations de tous les auteurs, anciens ou modernes. +D’ailleurs, il est un des vingt-cinq fainéants +de sa classe. De temps en temps, il ouvre un <i>Manuel +du baccalauréat</i>, mais c’est tout. Et si ses +professeurs ne lui ont pas donné, quand il était enfant, +le dégoût invincible de toutes les beautés +classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.</p> + +<hr> + + +<p>Ce que vous allez lire est adressé à un ami +commun, — qui était en même temps un rival : +car on n’aimait point Mignon d’amitié.</p> + +<blockquote> +<p>Tu vois, mon cher L…, ce qu’il faut attendre de +Mignon. <i>S’il avait du cœur encore, on en pourrait +tirer quelque chose</i> ; ses autres défauts céderaient +bientôt la place à un reste d’affection. Mais non ; +il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce +chapitre. Il pouvait se passer de faire cette déclamation +sur l’amour pour agir ainsi. Sa conduite me +confirme trop dans l’opinion que ses définitions si +belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il +n’a pas le moindre égard. Il m’a dit que je n’avais +pas de tact, mais je comprends mieux que lui les +choses. Je me glorifie d’être mieux élevé que lui ; je +ne sais pas blesser comme lui mes semblables. +As-tu vu avec quel dédain il a froissé ma lettre et +l’a donnée à Albert en lui disant de lui en rendre +compte ? Il voulait me blesser, il voulait me faire +voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui +avais remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait +à un autre pour lui en rendre compte ; et son éducation +est tellement bonne qu’il ne s’apercevait pas +qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout +cela m’a bien moins blessé pour moi personnellement +que pour lui ; j’avais mal de le voir agir ainsi, +de le voir si peu capable de comprendre qu’il ne +faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. +Que veux-tu ? je dois être malheureux ; Dieu le +veut, il veut me montrer jusqu’au bout la fourberie +et la méchanceté humaine ; je saurai souffrir. Il +doute de moi, de mes sentiments ; il me prête ses +défauts ignobles ; il me blesse, il frappe tant qu’il +peut, n’importe ; peut-être un jour il reconnaîtra +ses torts ; peut-être il souffrira ce qu’il a fait souffrir +aux autres : je ne le lui souhaite pas.</p> +</blockquote> + +<p>Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon +recevant la lettre ? Cela n’est-il pas d’une coquette +consommée ? Et le désespoir de l’amant n’est-il +point le plus romanesque du monde ? Le malheureux +en appelle à Dieu et se complaît dans son infortune. +Il se résigne ; il trouve encore une certaine +douceur à souffrir pour l’objet aimé.</p> + +<p>Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, +écrites à différentes époques : quelques-unes ont +dix pages ; il en est qui figureraient honorablement +dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences +abondent, preuve que la tête est frappée. +D’ailleurs, le cri honteux des sens s’enveloppe volontiers +dans une stance de Lamartine ou dans un +vers de Musset : c’est un ragoût de plus.</p> + +<hr> + + +<p>Et cependant l’amour d’Horace comporte une +certaine naïveté ; il fait volontiers sa confession, les +aveux ne lui coûtent point, souvent il prévient les +remontrances ironiques de ses amis :</p> + +<blockquote> +<p>… J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter : +je me fâche… il rit, me passe la main dans les cheveux, +et tout est fini. Comme il me connaît, le gredin ! +<i>Figure-toi qu’hier je lui demandais si par +hasard il s’imaginait que je l’aimais. — Mais j’en +suis très persuadé, me dit-il.</i> — Est-ce assez désespérant ?</p> +</blockquote> + +<p>Mignon employait avec beaucoup de succès le +tiraillement des cheveux. Ainsi, Horace raconte +comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir +montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait +point, mais Mignon a voulu, et, rencontrant +quelque résistance, a immédiatement mis en usage +le procédé irrésistible.</p> + +<blockquote> +<p>… Montrer les vers de N… sur l’<i>Amour</i>, je n’y +voyais point de mal ; mais, pour les autres, quoique +j’en eusse parlé avant de les montrer, je ne trouvais +pas cela convenable. Mais tu as vu comme Mignon +m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. <i>Je ne +pouvais supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait +duré jusqu’à ce que j’eusse obéi à ses volontés</i> ; +aussi j’avais mon cahier dans la poche (j’aurais +mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui +dire de les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux +ce soir, et il a fallu les donner. Il les a lus et +n’en a certes pas été satisfait : nous l’avions prévenu +de tout, et il n’a rien voulu écouter…</p> +</blockquote> + +<p>Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon +faisait marcher ses amants. Voici maintenant +des nuages entre les rivaux : jalousie, dépits amoureux, +projets de vengeance. Remontrances au confident +dont il est parlé ci-dessus :</p> + +<blockquote> +<p>Tu as beau dire, mon cher L…, tu aimes ou tu +veux me faire croire que tu aimes Mignon. Je ne +pense pas que ce soit la jalousie qui me fasse ainsi +parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater, +parce que tu prétends être au-dessus des passions +humaines, je veux parler des passions insensées.</p> + +<p>Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi +sur son bras ou sur son mollet ? Il y a deux mois, +le pauvre garçon n’était pas habitué de ta part à +tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides ; +peut-être tu me diras que tu lui en dis encore +aujourd’hui : oui, mais c’est sur un chapitre qui lui +plaît assez, quoi qu’il en dise…</p> +</blockquote> + +<p>Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer : un +nouveau venu, un inconnu supplante le soupirant +en place.</p> + +<blockquote> +<p>Est-il possible, mon cher L…, que tu n’aies pas +encore vu la cause de ma brouille avec Mignon ? +Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui pour quelques +mots plus ou moins blessants à mon égard ? Il +m’en a dit bien d’autres, et je ne me suis jamais +fâché ; mais la cause seule et non les mots m’ont +blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui depuis +assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, +à la première parole de C…, sans jamais, pour ainsi +dire, l’avoir connu, il me quitte, et, <i>comme dit +Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un seul +homme</i>. Tu comprends l’effet que cela m’a produit +en le voyant m’abandonner pour aller avec un nouveau +venu qu’il connaissait à peine… J’ai trouvé +cette manière de me remplacer peu polie et peu noble +pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.</p> +</blockquote> + +<p>Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir +aussi l’infidèle ; il se désolait de sa trahison : l’idée +d’une éclatante vengeance le console. Il reportera +à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème :</p> + +<blockquote> +<p>Pauvre Mignon ! combien ton image était loin de +moi, hier, en voyant ce ravissant S…! quel feu et +en même temps quelle douceur dans son regard ! +quelle grâce dans son sourire ! quelle intelligence +dans cette attitude de tête ! quelle beauté dans cette +chevelure flottant sur ses épaules ! quel abandon et +quelle simplicité dans ses manières ! La beauté, +c’est déjà un grand avantage ; mais il y a autre chose +en lui, c’est un noble cœur. Quelle affection !</p> + +<p>Dans son accueil, dans ses manières, dans son +langage, on reconnaît le jeune homme que l’amour +seul, et non des idées basses, conduit.</p> + +<p>Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon ! +toi dont toute la personne ne respire que +froideur, orgueil et prétention ! Et, dans l’éducation, +combien toi, qui te crois pourtant si bien +élevé, tu as à apprendre pour atteindre ce garçon +de quatorze ans !</p> + +<p>Décidément, mon cher L…, je crois que je vais +être heureux.</p> + +<p>Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. +Tu l’abandonnes un peu ; eh bien, je vais me +remettre avec lui au réfectoire : mais que mes sentiments +sont changés ! Il ne trouvera plus que de +l’indifférence pour lui et de l’amour pour un autre +dont je saurai bien montrer les beautés à propos. +Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je +crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au +fond il serait profondément indigné de voir quelqu’un +supérieur à lui. <i>Pendant le dîner, mon cher +L…, nous causerons de ce cher S… de manière à +ce qu’il entende.</i></p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait +jusqu’ici, lecteur, que pressentir le vice. Tout à +l’heure vous le toucherez du doigt.</p> + +<p>Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége +parce que vous craigniez pour lui les distractions +du monde, que vous semble de cette coquette +et de ses prétendants, — de cette Cour d’amour +poussée, comme une plante malsaine, entre les pavés +humides du collége ? Vous avez redouté que +l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure +au contact des frivolités et des banalités de la vie +parisienne. Vous vous êtes dit : Au collége, son +caractère se formera, il deviendra de bonne heure +un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant +rentrer, s’enfermer dans sa chambre, écrire pendant +toute la soirée, votre cœur paternel se réjouit. +Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, +que M. votre fils est occupé. En effet, le petit +bonhomme écrit fiévreusement ; il se fâche avec +celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de +Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses +stations de son amour, l’injustice de l’humanité, +et il lance par la poste à P…, un <i>petit</i> de la +troisième cour, le poulet suivant :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Mon chéri,</p> + +<p>Pourquoi n’es-tu pas venu hier ? Je t’ai attendu +jusqu’à sept heures et demie. J’irai t’attendre demain +dimanche à la sortie. Je dépose sur tes lèvres +un baiser brûlant.</p> + +<p class="sign">H…</p> +</blockquote> + +<p>Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de +la revanche ! Car votre fils, lecteur, c’est la France +de demain.</p> + +<p>Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, +moi, l’abrutissement par le fouet : les écoliers +du temps de Montaigne, que leurs maîtres +rouaient de coups, avaient conservé au moins leur +virilité en sortant de Montaigu !</p> + +<p>Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze +ou de seize ans ne joue plus ? Hiver comme été, +dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des galanteries +du voisin, des paris heureux qu’il a faits +aux courses, des progrès accomplis dans le cœur +d’un petit, des femmes avec lesquelles il a rencontré +le pion dans un <i>caboulot</i> du quartier.</p> + +<p>Savez-vous ce qu’engendre la méditation du +vice, les entretiens et les lectures infâmes ? Demandez-le +à votre médecin. Il vous répondra : la +folie.</p> + +<p>Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du +lycée Saint-Louis, fit, tout en blaguant, fumant et +buvant, tuer ses compatriotes et brûler leurs +maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel +un ancien camarade de collége, Gaston Dacosta. +Le procès de ce misérable a révélé qu’il était le +<i>chien</i> de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition, +a signalé également des désordres graves +dans le cerveau.</p> + +<p>Eh bien ! ce sont là deux illustrations du collége.</p> + +<p>Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans +leur enchaînement logique, et reconnaître que +le plaisir unisexuel, fruit naturel de l’internat, +pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens +moral, transforme les pratiquants en des êtres capables +des actions les plus féroces et les plus lâches, +parce qu’ils n’ont plus la Conscience, c’est-à-dire +le discernement du juste et de l’injuste, du +beau et de l’immonde.</p> + +<hr> + + +<p>Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il +était sur la pente. Ses lettres, précisément, sont +remplies de curieuses dissertations sur le bien et le +mal ; les mots <i>vertu</i>, <i>honneur</i> se représentent avec +une fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait +à Mignon de n’avoir point de cœur, et moi +qui ai vu les personnages de près, je puis dire qu’en +effet le reproche était fondé, mais que tout n’était +pas parodie et impureté dans la passion d’Horace. +Lorsque le cœur et les sens parlent à la fois, +il est bien difficile à l’esprit de conserver sa rectitude. +Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, +dans cette malpropre et malsaine prison, se +rabattent sur le premier objet venu, et se satisfont +à tout prix.</p> + +<p>C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil +des premiers instincts, et de les diriger sur des +objets nobles et grands ; au collége, fatalement ils +s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à vous-même +si, pour un enfant intelligent et bon, on +vous rend un jeune homme au caractère équivoque, +au regard louche, aussi incapable de colère que +d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la +flamme froide du vice.</p> + +<p>George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent +d’aujourd’hui :</p> + +<blockquote> +<p>« Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent +n’existe plus, ou c’est un être élevé d’une +manière exceptionnelle. Celui que nous voyons +tous les jours est un collégien mal peigné, assez +mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a +déjà détruit dans son être la sainteté du premier +idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle, +à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait +conservé la chasteté de l’imagination et la sainte +ignorance de son âge… Il est laid, même lorsque +la nature l’a fait beau. Il a l’air honteux et +il ne vous regarde point en face ; il dévore en secret +de mauvais livres, et pourtant la vue d’une +femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le +font rougir : on dirait qu’il s’en reconnaît indigne. +Les plus belles langues du monde, les plus +grands poëmes de l’humanité ne sont pour lui +qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût. +Nourri brutalement et sans intelligence des plus +purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire +qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre +les fruits de cette détestable éducation, pour +apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait +mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former +son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, +pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance +chagrine et l’abrutissement de l’esclavage +ont imprimé sur son front, pour regarder franchement +et porter haut la tête. C’est alors seulement +qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions +s’emparent de lui ; il n’aura jamais connu cet +amour angélique dont je parlais tout à l’heure, et +qui est comme une pause pour l’âme de l’homme +au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance +et la puberté… »</p> +</blockquote> + +<p>Du collégien est issu l’homme moderne : le vice +sérieux en habit noir et en gants blancs, qui se fait +appeler scepticisme, et n’est même point capable +de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir +cherché.</p> + +<p>Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait +les vers, ce qui est un excellent symptôme ; mais +son palais malade a gâté le vin généreux de la +poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du +vice a faussé l’esprit. Nous suivons cette marche +fatale des choses dans sa correspondance.</p> + +<hr> + + +<p>Horace apprend un beau matin que Mignon a +été surpris dans une attitude équivoque auprès de +R…, un élève de mathématiques spéciales. C’était +à l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais +temps, on avait supprimé la promenade. Il n’était +resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses +classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon +avait pu s’asseoir auprès de R… Un de ses nombreux +jaloux le surprend penché sur le livre de son +voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le +grand, et les mains absentes. Le scandale se répand +immédiatement, et, en rentrant le soir, Horace est +informé de l’accident.</p> + +<p>Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa +rencontre : l’amant ne laissa rien paraître, mais il +lui fit donner en le quittant une lettre dont voici la +dernière partie :</p> + +<blockquote> +<p>Tu le sais, tôt ou tard <i>j’apprends tout</i>, surtout +lorsqu’il s’agit de toi. Aujourd’hui, je sais dans les +plus petits détails ce qui s’est passé. Je ne pouvais +croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer de ma +mémoire ce récit que je regardais comme faux, +mais j’ai dû me convaincre. Certes, la faute est +grande, irréparable peut-être, comme tu le dis toi-même, +et tout cela me confirme entièrement dans +l’idée que j’avais déjà que les phrases si pures, si +poétiques, si bien senties de ta lettre sur l’amour +n’étaient pas de toi. N’importe, avais-tu au moins +de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient pas +de toi ? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce +qu’elle avait de mauvais ? Je le crois, je suis persuadé +que tu étais dégoûté du passé, et que tu revenais +à moi pour goûter cet amour pur, chaste et +sincère. — Je te pardonne. — <i>Les fautes sont nécessaires +pour conduire à la vertu</i>, et ta honte est +une preuve pour moi que tu as ce sentiment de la +vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à +une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est +entré profondément dans le vice, ne rougit même +plus devant son orgueil.</p> +</blockquote> + +<p>Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour +détruire ce que l’aveu avait de répugnant, il fit à +Horace la seule déclaration d’amitié qu’il lui ait +jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis +des lettres où il expliquait son bonheur. Il se vantait +d’avoir ramené Mignon à la vertu. Je transcris +tout au long la plus significative de ces épîtres :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Mon cher L…</p> + +<p>Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de +bonheur. Je me dis : Voici mes rêves enfin réalisés. +Voici revenu à moi, pour m’aimer, celui qui a repoussé +mon amour. Comme on est heureux de se +savoir aimé ! Cette idée vous rend meilleur. La +nature me semble plus belle : je respire son air +avec plus de volupté ; le monde me paraît bon, je +le regarde avec un œil plus favorable ; en un mot, +je suis heureux. Et puis, ce que vous m’avez dit ce +matin, toi et N…, me revient à l’esprit ; il me semble +que je vais être le jouet d’une amère dérision, +que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me +dit ce mot pour me tuer. Cette pensée m’étourdit. +Je ne puis croire à une pareille moquerie, et cependant +ce nuage noir vient toujours devant mes +yeux. Est-ce possible ? Se peut-il que celui qui me +trouvait lâche, parce qu’il croyait que j’étais l’instigateur +de ce qu’on lui faisait souffrir dans son +amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté ? +S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, +lui dire qu’on l’aime, savoir ce que ce mot peut +faire sur lui, et après cela le haïr, ne lui parler +ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis ! +Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. +Je connais ce que vaut le monde, je sais que +Mignon est loin d’être ce qu’il y a de plus pur, +mais il a au moins des sentiments d’honneur, il +n’est pas lâche. Et c’est selon moi la plus basse des +lâchetés que d’abuser d’un cœur. Non, Mignon +n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me +tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il +n’y a plus qu’un mois à passer au collége ? Il a +fait preuve d’un grand courage, il a montré une +âme grande en s’humiliant devant moi. Son +courage aurait été plus grand, il m’aurait donné +une preuve plus grande de son âme, s’il était venu +me dire : « Je t’estime, mais une passion peut-être +insensée m’entraîne vers C… Si j’étais capable d’amitié, +je voudrais t’avoir pour ami, mais je vis seulement +des sens, et je t’estime trop pour te choisir. +Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente +plus. »</p> + +<p>Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, +j’aurais été au désespoir ; j’aurais souffert, mais il +n’aurait pas vu ma douleur <i>et j’aurais essayé de le +ramener à des sentiments plus purs</i>. Mais heureusement +il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait +parler ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, +il a au moins <i>du cœur</i> ; il m’a demandé mon +amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son +orgueil ; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment +de l’honneur. Je le répète, il ne peut être +aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au sombre +tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait +pour moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions +ne sont pas envolées. J’ai encore celle de penser +qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui remplissent +cette terre, <i>des cœurs nobles et généreux, +des cœurs d’anges sous une écorce humaine ; il y a +encore des gens qui éprouvent le besoin d’aimer et +qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour</i>. Mignon +est un garçon qui a beaucoup de défauts ; <i>c’est +un égaré, mais il a du cœur. Dans ce corps si +beau, il y a un cœur ; il y a un cœur qui donne à +ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un +charme si doux</i>.</p> + +<p>Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout +ce corps. <i>Il a un cœur.</i> Jusqu’à présent sa beauté +est peut-être cause qu’il ne l’a pas montré. Il a +vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté +et ne songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous +l’influence de ces langues mielleuses qui ne parlaient +qu’une passion impure, son cœur a pu se +rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la +sienne que pour lui communiquer un amour insensé. +Jamais peut-être quelqu’un n’a employé envers lui +de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et +l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et +j’agirai autrement. S’il ne m’aime pas, <i>j’emploierai +le temps que je pourrai passer avec lui à lui faire +sentir ce qu’il y a de beau dans deux cœurs qui +s’aiment</i>, qui se comprennent et qui se confient +leurs plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre +qu’il a déjà compris cela ; je l’affermirai davantage +dans cette voie. Oui, il l’a compris et il veut revenir +à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce chemin, +mais ma main sera toujours tendue pour le +relever. Il m’a dit qu’il m’aimait et il me l’a dit +sincèrement. <i>Moi, je l’adore !</i></p> +</blockquote> + +<p>Il est certain pour moi que cette lettre était écrite +de bonne foi. Tandis que Mignon joignait au vice +l’hypocrisie, Horace s’efforçait naïvement de parer +son amour de vertu, et de le justifier à ses propres +yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale +hors de propos, c’est la déteinte des auteurs classiques.</p> + +<hr> + + +<p>Je tiens un billet, monologue de veillée, qui +débute ainsi :</p> + +<blockquote> +<p>Encore quatre heures et demie, et je verrai son +visage ! Que ce temps est long ! Oh ! je l’aime de tout +mon cœur. <i>Il s’est égaré, mais mon amour lui fera +sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus +pur que de s’aimer. Je veux former son cœur</i>, je +veux qu’il soit aussi beau que son visage. Ah ! dormons : +l’aurore arrivera plus vite !…</p> +</blockquote> + +<p>Tel est le dévergondage d’esprit que produit la +surexcitation anormale des sens. Dans une autre +lettre de la même époque, cette confusion du beau +et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation +curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation +du sens moral :</p> + +<blockquote> +<p>Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond +et s’écoule ; mais cette sensibilité passe bientôt ; +l’âme se resserre et reprend sa dureté. La vertu +seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une +sensibilité qui dure toute la vie. <i>Qu’il est beau de +courir en s’aimant dans la carrière de la vertu !</i> +Oui, je l’ai, cette amitié ; oui, j’aime la vertu, je suis +heureux. Pourquoi chercher d’autres amis ? Hélas ! +je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer +les bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui +suffit pas, etc., etc.</p> + +<p>Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase +et le dévore. J’ai voulu l’étouffer, ce feu, +mais il s’est élancé à travers toutes les fissures, et +maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort +que jamais. <i>Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui +faire sa part. Mais, je te le jure, ma passion est +pure</i>, etc., etc.</p> +</blockquote> + +<p>Quelquefois, dans une même lettre, le cri des +sens cynique succède à une divagation transcendentale +sur la vertu. Il est toujours question de +guider Mignon, de le sauver ; on admire le courage +que témoigne l’aveu de sa faute :</p> + +<blockquote> +<p>Mignon s’est confié à nous ; il ne nous a pas caché +ses défauts ; il nous a dit surtout qu’il n’avait pas +les qualités qui font un ami. Nous lui avons tendu +la main et nous avons bien fait. Devons-nous l’abandonner +maintenant ? Devons-nous le laisser +aller ? Non…</p> + +<p>Toute action grande et noble a toujours produit +un effet sur moi ; je n’ai jamais pu voir ou entendre +conter un beau trait sans être ému, sans verser des +larmes et donner au héros mon amour et mon adoration. +Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait +Mignon ; mais, avec le caractère que nous lui connaissons, +il lui a fallu une grande lutte avec lui-même, +et tout le monde, dans sa position, n’en serait +pas sorti victorieux.</p> + +<p>D’<span class="xsmall">AILLEURS</span>, aujourd’hui, il m’a charmé ; chaque +regard de lui m’agitait et faisait battre plus fort +mon cœur ; chaque fois que je touchais sa main, un +frisson parcourait mon corps. <i>J’ai eu plusieurs fois +envie de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, +tu en sais quelque chose, mais à cet amour qui +s’est encore accru, est venue se joindre l’admiration +pour sa conduite de ces derniers temps</i>…</p> +</blockquote> + +<p>J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi +avec les autres, sinon avec lui-même. Le lecteur a +pu voir, à travers sa correspondance, la candeur de +son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans +fin entre les aspirations morales et les désirs sensuels, +lesquels se confondaient en un objet indigne. +Sans doute, tous les romans nous retracent de tels +combats ; mais c’est une femme qui en est l’objet, +et, fût-elle une prostituée, l’amour qu’elle inspire +ne vicie point l’esprit : les douleurs mêmes et les +déceptions dont elle est la cause souvent enrichissent +et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, +rien de semblable. Je réserve quelques billets où +Horace se découvre lui-même et reconnaît, avec un +peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa passion.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai observé au collége des sentiments moins +mélangés encore que ceux d’Horace, des amours où +le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un cas +fort rare. Le voici :</p> + +<p>Henri C… est jeté au collége à l’âge de huit ans +par une marâtre. Jusqu’à l’âge de treize ans, il a +été souvent spectateur involontaire des plus tristes +désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait +pas quatorze ans lorsqu’il devint le <i>complice</i> d’un +grand et fit son apprentissage de l’infamie.</p> + +<p>Henri C… était d’un naturel aimant. Orphelin, +il avait dû réunir toutes ses affections sur une +vieille tante qui lui tenait lieu de <i>correspondant</i>, +et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme +que son caractère changea rapidement : il devint +paresseux, sa santé s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait +point. Il lui arrivait de pleurer lorsque sa +tante l’interrogeait avec effroi ; il se jurait à lui-même +de se corriger et n’y parvenait point. Cependant +certaine appellation lui était odieuse, et qui +la lui appliquait n’en était pas quitte à bon marché.</p> + +<p>En revenant des vacances, l’enfant se portait +mieux : deux mois de vie au grand air sont un +précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses +mœurs : il n’était point guéri, mais il s’en fallait +peu. Il se lie avec un nouveau, plus jeune que lui +de dix-huit mois, qui arrivait, tout interdit, de sa +province. Cette amitié devient rapidement de +l’amour.</p> + +<p>Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles +D… était fort arriéré, il donnait ses devoirs à corriger +à Henri. Les jeudis et dimanches, on travaillait +ensemble.</p> + +<p>Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des +scandales de la veille, mais ils demeuraient chastes : +l’idée de se livrer ensemble à des plaisirs honteux +ne s’était pas présentée à leur esprit.</p> + +<p>— Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure +amitié ?</p> + +<p>— Non point, lecteur ; c’était bel et bien de l’amour, +car Charles était un joli enfant, doué du caractère +le plus affable, le plus bienveillant. Il était +sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait +la pensée et la vie.</p> + +<p>Savez-vous quel prodige fit cet amour ? — Henri +désapprit tout à fait l’onanisme. Lorsque, +dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le +spasme, le lendemain il était morne et soucieux. +Il se mettait au travail avec une sorte de fureur. +Confiait-il ces choses à Charles ? Je ne le crois +point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse.</p> + +<p>Cet amour, fortifié par quelques brouilles et +quelques raccommodements délicieux, dura huit +mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se +félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu ; +elle avait remarqué le rétablissement de sa santé, +et comment son teint, son regard s’étaient insensiblement +éclaircis. « Il s’est corrigé, pensait-elle ; il +a la volonté du bien : il arrivera ! »</p> + +<p>— Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi +cette occasion infiniment rare d’arracher un enfant +aux flétrissures du collége ! Alors il était possible +encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle, +le cœur avait momentanément fait taire les +sollicitations furieuses des sens surexcités par deux +ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et affectueux, +la passion se fût définitivement épurée, et +l’amour de Charles D… n’eût servi à Henri que +d’une sorte de transition à l’amour de la femme. La +nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la +science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon, +et effacé les impressions funestes.</p> + +<hr> + + +<p>Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin. +Henri et Charles, qui avaient peu à peu laissé les +amis s’introduire entre eux deux, tenaient je ne +sais quelle conversation malpropre. Maintes fois, +Henri avait été accusé de faire de Charles son <i>complice</i>, +et il avait repoussé avec indignation un tel +soupçon. Mais depuis quelques jours, par suite d’un +changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher +à côté de son ami. La tentation était trop forte, et +de ce soir-là même leur amour s’abîma dans le +vice.</p> + +<p>C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du +collége, confine à l’onanisme, et que les premières +aspirations, si vous ne les surveillez point, se trompent +d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence +et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri +C…, votre fils est retombé à l’âge de seize ans dans +les pratiques unisexuelles, soyez certain qu’il est +perdu. De cette seconde crise on ne se relève point.</p> + +<hr> + + +<p>Quels que soient les débuts d’une union semblable, +le jeune homme, au collége, dans cette épaisse +atmosphère de vice, succombe nécessairement. Au +moment même où les premières ardeurs de l’âge +l’aiguillonnent, il n’est entouré que d’excitations. +Dans l’air moite de l’étude, sa tête s’enflamme au +contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les +dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes +de son être. Le corps a besoin d’être fatigué, et c’est +l’esprit que l’on surexcite : cet adolescent est soumis +au traitement spécial qui convient à un vieillard.</p> + +<p>Entourez-le maintenant d’êtres vicieux : je défie +qu’il résiste ! Il n’y a point de séminariste que sa +robe protégerait contre ces provocations de tous les +instants. Eh ! le ridicule même le récompenserait, +s’il prétendait garder la pureté de son corps. A +l’étude, aux récréations, au dortoir, la sensualité +l’assiége, ce que les camarades appellent le <i>chauffage</i>, +paroles et actes.</p> + +<p>Imaginez ce jeune homme libre : lâchez-le sur +les boulevards. Il verra là des filles en grand nombre, +mais elles sont dans la foule ; mais il n’est pas +forcé de vivre à leur contact ; mais mille autres +objets contribuent à le distraire. Sa timidité même, +s’il a toujours vécu dans sa famille, le retient, et ce +n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées, +c’est de l’horreur.</p> + +<p>Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même : +il est obligé de leur donner la main, de manger +avec eux, et de dormir près d’eux. Je déclare impossible +qu’il ne soit pas souillé.</p> + +<p>J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses +mœurs pures dans ce mauvais lieu. Il avait un vice +de conformation qui constituait presque l’impuissance. +Il vivait assez solitairement ; on lui rendait +la vie malheureuse par les railleries ignobles dont +on l’accablait ; il est parti avant d’avoir fini ses +études.</p> + +<hr> + + +<p>Nous avons vu tout à l’heure Henri C… se dégrader +par amour. Dans ses lettres, Horace voulant +se justifier de désirer Mignon, allègue quelquefois +l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours +témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume +en cette alternative :</p> + +<p class="c"><span class="blkl">A-t-il<br>n’a-t-il pas</span> +<span class="raised xlarge">}</span> <span class="raised2">du <i>cœur</i> ?</span></p> + +<p>On penche pour l’affirmative quand Mignon se +montre gracieux, et pour la négative lorsqu’il querelle. +Mais aimé ou point, il est facile d’indiquer +l’identité du but où tend la passion d’Horace.</p> + +<p>Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative +l’emportait :</p> + +<blockquote> +<p>Sombres pensées, retirez-vous ; laissez mon cœur +aimer, laissez les rêves les plus beaux se former +dans ma tête, retirez-vous, je ne vous crois pas ; +mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce +pas <i>lui</i> qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes +rêves ? N’est-ce pas <i>lui</i> que je vois, qui m’embrasse +qui me répète ce doux mot : <i>Je t’aime</i>, et que je +couvre de mes baisers ? N’est-ce pas <i>lui</i> que, depuis +trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses +bras blancs pendant mon sommeil ? N’est-ce pas +<i>lui</i> que maintenant je vois étendu sur sa couche et +cherchant en vain le sommeil ? Il rêve, il pense à +moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma +main, et il appelle, en murmurant des mots d’amour, +l’amour qui tarde tant à venir. Il se dit que je dors, +et il voudrait être <i>un ange</i> pour venir contempler +mon sommeil et déposer un baiser sur mon front ! +Oui, il m’aime. Oui, je puis enfin le dire : Nous +nous aimons.</p> +</blockquote> + +<p>On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire +des sentiments très vifs, et l’amour d’Horace se +réduit à de simples désirs pédérastiques.</p> + +<p>Mais quand il n’en a pas ? — Il en est absolument +de même :</p> + +<blockquote> +<p>… Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré, +mais je n’en conviens pas moins que mon amour +pour Mignon n’est pas très pur. A qui la faute ? +Quand donc cesseras-tu de m’accuser ? Si tu avais +réfléchi ce soir, si tu avais approfondi un peu plus +le cœur humain lorsque tu parlais, m’aurais-tu +lancé la pierre ?</p> + +<p>Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour +pour lui était très pure. Mais il m’a changé. Pourquoi +est-il si indifférent ? On n’aime point si l’on +n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces +passions sans retour qui font tant de malheureux +ne sont fondées que sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on +n’est pas aimé, on n’aime pas longtemps, tout +juste le temps de contenter ses sens.</p> + +<p>Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités +(qui lui font défaut), que puis-je aimer ? Tu le sais, +ce que j’aime, c’est sa beauté. <i>Lorsque l’on n’aime +que la beauté, tu sais à quoi cela mène</i>, sans +compter que l’on est un égoïste. <i>Mais encore une +fois, à qui la faute ? J’ai frappé à la porte de son +cœur : elle est restée fermée…</i></p> + +<p>Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence : +le quitter ? Mais mon cœur ne le peut ; ou +aimer quoi ? son corps. Je le dis avec franchise…</p> + +<p><i>Je serais pourtant si heureux de l’aimer <span class="rm xsmall">PUREMENT</span> +s’il avait un cœur.</i></p> +</blockquote> + +<p>Le refrain persiste : <i>S’il avait un cœur !</i> Il se referait +une virginité sans doute.</p> + +<p>Horace est imbibé de phrases de roman : tout +cela découle pour peu qu’on le presse ; c’est une +écritoire intarissable, c’est un flot poétique qui +roule un fond de gravelures. Il lui est arrivé d’abuser +le plus étrangement du monde de ce mot : <i>cœur</i>.</p> + +<p>C’était un jeudi soir à l’étude : il se trouvait entre +Mignon et Q…, un <i>lapin</i>, grâce aux soins de L… que +ces intrigues réjouissaient. Horace lui fit passer ce +billet :</p> + +<blockquote> +<p>Est-ce que tu aurais l’intention, par cette invention, +de nous exciter et de nous familiariser avec +les endroits sensibles ? Tu sais qu’un feu brûlant +coule dans mes veines et que mon jeune voisin n’est +pas moins ardent. N’allume donc pas en nous un +incendie qui par sa force pourrait nous être funeste. +Entre les deux mon cœur ne balancerait +bientôt plus ; <i>car mon charmant voisin de droite +sait aimer</i> ; <span class="xsmall">IL A DU CŒUR</span>.</p> +</blockquote> + +<p>Voilà l’aveu ; voilà le mot qui illumine toutes les +lettres précédentes et détermine, caractérise les +amours de collége.</p> + +<hr> + + +<p>Je crois avoir montré suffisamment par tous ces +extraits quelle est la marche de la corruption ; comment +l’intelligence devient la dupe, souvent complaisante, +des sens, et quelle dépravation morale +résulte de ces passions ambiguës. Le jeune homme +prétend toujours viser au bien ; il se félicite d’aimer, +se glorifie de ces premières expansions, et il +mêle si bien, si longtemps les mots amour, vertu, +cœur, honneur, que les idées elles-mêmes se fondent +et se confondent : la fange reflète encore les +splendeurs de l’idéal.</p> + +<p>— « Il n’est qu’un bonheur au monde, dit un +personnage d’un roman de George Sand : c’est +l’amour, <i>et il faut l’accepter par vertu</i>. »</p> + +<p>Cette philosophie-là est celle de notre Horace ; +elle court les colléges : seulement là, faute de femmes, +la communion a lieu entre êtres du même +sexe.</p> + +<p>Précédemment, j’ai nommé Platon. Le poëte a +donné la théorie et la loi de cette prostitution juvénile. +Diotime, la prophétesse de Mantinée, s’exprime +en ces termes dans le <i>Banquet</i> :</p> + +<p>« Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie +voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher +les beaux corps. Il doit en outre, s’il est bien +dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il +aura choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite, +il doit arriver à comprendre que la beauté qui se +trouve dans un corps quelconque est la sœur de la +beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, +s’il faut rechercher la beauté en général, ce serait +une grande folie de ne pas croire que la beauté qui +réside dans tous les corps est une et identique. Une +fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se +montrer l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller, +comme une petitesse méprisable, toute +passion qui se concentrerait sur un seul. Après +cela, il doit regarder la beauté de l’âme comme +plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu’une +belle âme, même dans un corps dépourvu d’agréments, +suffise pour attirer son amour et ses soins, +et pour lui faire engendrer en elle les discours les +plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là, +il sera nécessairement amené à contempler la beauté +qui se trouve dans les actions des hommes et +dans les lois, à voir que cette beauté est partout +identique à elle-même, et conséquemment à faire +peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des +hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler +la beauté ; et alors, ayant une vue plus +large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un +esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune +garçon ; mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera +avec une inépuisable fécondité les discours +et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, +jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son +esprit par cette sublime contemplation, il n’aperçoive +plus qu’une science, celle du beau. »</p> + +<p>Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie +à la vertu est parcouru par tous les jeunes +gens réduits à vivre en troupeau ; seulement il est +parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle +des choses. Le poëte grec, non-seulement accepte +la fatalité des sens, mais il prétend la prévenir et +soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant satisfaction. +Cette fiction philosophique a pris corps, et la +lubricité moderne, dont nos romanciers sont les +interprètes, s’est inspirée de ces rêveries hyperphysiques.</p> + +<p>C’est là la bibliothèque où Horace puisait les « arguments » +de sa passion. Ses lettres ne pourraient-elles +point porter en épigraphe cette autre proposition +de Platon ?</p> + +<p>« Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection, +on est capable de tout entreprendre ; <i>il est +donc beau d’aimer pour la vertu</i> ; cet amour est celui +de la Vénus céleste ; il est céleste lui-même, +utile aux particuliers et aux États, et digne d’être +l’objet de leur principale étude, puisqu’il oblige +l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à s’efforcer +de se rendre mutuellement vertueux. »</p> + +<p>Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur +certains esprits d’élite : elle contribue à la dépravation +de l’individu. Quant à la foule, elle n’est point +capable de lire, et j’ai dit déjà que les pratiques vicieuses +précédaient généralement toute initiation +par les livres.</p> + +<hr> + + +<p>Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis +abstenu de parler de la femme. Quelle part la +femme a-t-elle dans l’existence du collégien ? — Petite. +Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement +« le mari de Mignon », Richard avait une +maîtresse qu’il allait voir tous les dimanches ; mais, +un jour, ayant projeté une partie de campagne +avec Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et +ne la revit plus. Si ce fait n’était pas assez éloquent +par lui-même, je n’hésiterais pas à affirmer +qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans +le cœur de ses amants. Lorsque l’esprit est dépravé, +le cœur est peu susceptible de ces amours +honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu +d’images et de pensées obscènes est plus porté à +dédaigner la femme qu’à l’aimer ; à cet égard, il est +moralement impuissant : tout au plus souffre-t-il +la <i>fille</i>.</p> + +<p>Tissot note cet effet du vice :</p> + +<p>« Un symptôme commun aux deux sexes, c’est +l’indifférence qu’il laisse pour les plaisirs légitimes +de l’hymen, lors même que les désirs et les forces +ne sont pas éteints : indifférence qui non seulement +fait bien des célibataires, mais qui souvent +poursuit jusque dans le lit nuptial… Je connais un +homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur, +éprouvait un profond dégoût pour sa +femme dès les premiers jours de son mariage. »</p> + +<p>Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui +ne s’accommode pas des soupirs et du dévouement +délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que +vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné, +souffre d’avoir été déplacé de son milieu. On a dit +que ce que nos pères appelaient la galanterie +n’existe plus. Eh ! comment demandez-vous d’être +aimable, prévenant, de chercher des flatteries fines +et gracieuses, de marivauder, au besoin, à un jeune +homme chez lequel l’accoutumance du plaisir le +plus brutal a éteint le désir ? C’est un des symptômes +frappants de notre démoralisation, que le +mépris de la femme. L’homme, avant d’en arriver +là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même. +Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses +illusions qui font la vie charmante. Il ne +peut pas même se dire blasé, car il n’a pas désiré. +Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait +atteint l’âge où il est seulement capable de goûter +les plus douces émotions. Le corps, la tête et le +cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre bestialement, +privé des jouissances de l’imagination. Il +ne voit de toutes choses que la surface grise et +terne ; il ne peut même pleurer et se désespérer, +car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a +faite est irréparable.</p> + +<hr> + + +<p>Je racontais un jour ces tristes désordres à un +médecin célèbre, qui de tous ses malades s’est fait +des amis. Je lui rappelais que, dans certains séminaires, +on fait aux jeunes gens des saignées périodiques, +et je lui demandais si ce moyen pouvait +suffire à étouffer le cri des sens et à prévenir l’onanisme. +Il me répondit que non, et que le vice solitaire +était plus commun dans les maisons religieuses +que dans les établissements laïques. On le +comprend, si l’on considère que les enfants sont +dressés à s’espionner les uns les autres et ne peuvent, +d’après les règlements, se promener <i>moins de +trois</i> ensemble. Et, comme nous insistions sur la +difficulté inouïe que l’enfant trouve à se corriger +de telles habitudes, le docteur, s’échauffant par +degrés :</p> + +<p class="ugap">« Tenez, conclut-il, si vous voulez maintenir ces +agrégations de jeunes gens, si vous prétendez que +la luxure ne sévisse pas sur toutes ces natures en +éveil, il n’est qu’un parti à prendre. Je ne le conseillerais +pas à la rue des Postes ; il n’est qu’un +remède : <i>la femme</i>. »</p> + +<p class="ugap">Ce mot brutal renferme la condamnation sans +appel de l’internat. Il signifie qu’il y a impossibilité +pour le collégien de conserver sa virginité, et +que de remède aux vices contre nature, il n’en est +point en dehors de la satisfaction normale des désirs +sensuels.</p> + +<p class="ugap">Ces vices contre nature sont développés fatalement +par une éducation contre nature. L’adolescent, +dans la famille, trouve un refuge contre +les sollicitations des sens ; au collége, il ne rencontre +qu’excitations, et, à défaut de l’assouvissement +légitime, il tombe fatalement dans la bestialité.</p> + +<p class="ugap">J’ai décrit un état de choses qui ne peut point +changer, quelques modifications qu’on apporte +dans le régime intérieur du collége : car il est le +résultat de la vie en commun d’êtres du même sexe +dans le même air.</p> + +<p class="ugap">Par une fausse et pernicieuse pudeur, on a coutume, +en France, d’éloigner le jeune homme de la +société des femmes. A ce système est due la brutalité +de nos mœurs. L’enfance est mise au corps de +garde : comment voulez-vous qu’elle n’en prenne +point la tenue et les goûts ?</p> + +<p class="ugap">Par la seule suppression du collége, c’est-à-dire +de l’internat, on supprimera un tel état de choses.</p> + +<p class="ugap">Pères de famille qui prétendez faire de votre fils +un honnête homme et un homme de cœur, laissez-le +grandir entre sa mère et sa sœur. Qu’il suive en +qualité d’externe les leçons de l’Université : croyez +qu’il se fera toujours assez de camarades au dehors. +Ce que rien ne remplace, c’est l’éducation du foyer. +C’est là seulement qu’il prendra le goût des bonnes +et des belles choses, avec l’horreur du vice. La +pureté des mœurs fait leur urbanité, et la société +d’une mère et d’une sœur est excellente à protéger +le jeune homme contre la <i>femme</i>.</p> + +<p class="ugap">La <i>femme</i> est au collége l’antidote du poison +unisexuel.</p> + +<p class="ugap">Dans le salon de sa mère, à peine la soupçonnera-t-il ; +les sollicitations du cœur dominent celles des +sens dans l’atmosphère affectueuse et chaste de la +famille.</p> + +<p class="ugap">Peut-être direz-vous que le gamin vous embarrasse +à la maison : alors autant en font, entre nous, +votre femme cet votre fille. Point ne fallait épouser, +procréer.</p> + +<p class="ugap">Comment fait l’ouvrier, l’homme du peuple ? +Quand le gars a atteint l’âge, il le met apprenti. +Mais quitte-t-il pour cela le pauvre logis ? Non.</p> + +<p class="ugap">Ayez moins de glaces, monsieur, dans votre appartement ; +jouez moins, fumez moins, s’il le faut ; +mais vous avez fait un fils, il faut vous occuper de +lui. Il y a de la place dans la maison pour un domestique +fainéant qui passe sa vie à <i>annoncer</i>. Cet +homme mange, couche chez vous : et il n’y a point +de place pour votre fils !</p> + +<p class="ugap">Si depuis trois ans nous avons appris quelque +chose ;</p> + +<p class="ugap">Si nous nous sommes avisés de la rareté du patriotisme +et de l’abaissement du sens moral ;</p> + +<p class="ugap">Si nous sommes soucieux d’enrayer ce mouvement +de décadence, il faut nous occuper de fonder +chez nous la F<span class="xsmall">AMILLE</span> ;</p> + +<p class="ugap">Il n’y a point de famille en France, partant point +de bonne éducation, et très peu d’hommes. Quand +la cause du mal est connue, il ne reste qu’à la détruire. +La régénération de la patrie, si elle doit se +faire, ne se fera qu’en commençant au foyer paternel. +Les musons qui éloignent les enfants de ce +foyer, les internats, sont condamnées à disparaître. +Qu’on ne m’objecte point l’impossibilité prétendue +de satisfaire aux besoins chaque jour croissants de +l’instruction publique par des maisons d’externes : +c’est là une question qui s’impose et que nous ne +saurions esquiver sans lâcheté ! Qu’elle soit difficile +à résoudre, je le veux ; mais il faut à tout prix +qu’elle soit résolue ; car cette solution est, je le dis +sans déclamer, essentielle au relèvement de la +société française.</p> + + +<p class="c gap small"><span class="xsmall">PARIS. — IMP. NOUV.</span> +(<span class="xsmall">ASSOC. OUV.</span>), 14, rue des Jeûneurs<br> +G. Masquin et C<sup>ie</sup></p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74487 ***</div> +</body> +</html> + |
