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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
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- ESSAIS
- SUR
- LA NECESSITÉ
- ET SUR
- LES MOYENS
- DE PLAIRE,
-
- PAR
- Monsieur DE MONCRIF,
- de l’Academie Françoise.
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- A GENEVE,
- Chez PELLISSARI & Comp.
- MDCCXXXVIII.
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-AVERTISSEMENT.
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-Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut
-dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être
-applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans
-l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le
-plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en
-effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour
-ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui
-ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les
-objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il
-n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne
-rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus
-sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre
-d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour
-propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui
-flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne
-cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se
-concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut
-qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher
-celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les
-avantages qu’il verse dans la Société?
-
-Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun
-qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils
-aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir.
-Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les
-environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils
-sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs
-regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés,
-s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent
-communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien,
-le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui;
-ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il
-sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans
-l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait
-tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs
-travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des
-défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant
-ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on
-vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage.
-
-Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de
-démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens
-d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette
-nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages
-qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous
-égarent, ou comment ils nous font réussir.
-
-Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que
-j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront
-peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de
-l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement
-déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage,
-au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le
-droit d’en porter.
-
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-
-
-ESSAIS
-
-SUR
-
-LA NECESSITÉ
-
-ET SUR
-
-LES MOYENS
-
-DE PLAIRE.
-
-Premiere Partie.
-
-
-Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous
-ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes
-dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il
-ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque
-façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils
-peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe
-considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous
-passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de
-plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres
-hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.
-
-Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on
-devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens
-dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous
-rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de
-les fuir.
-
-Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire,
-l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils
-portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à
-qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son
-fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la
-terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus
-rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les
-actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de
-cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se
-plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en
-est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle
-arrache l’estime.
-
-Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps
-douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même
-qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces
-personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous
-marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous
-annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire
-que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent
-pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu
-d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.
-
-Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des
-grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets
-importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits:
-mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
-Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames
-sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de
-plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant
-qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si
-satisfaisant.
-
-Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne
-nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de
-l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres
-qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce
-siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de
-la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité &
-l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
-dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique
-de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans
-les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits
-communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une
-simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce
-n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte,
-assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les
-simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose,
-il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les
-leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire
-usage, leurs éloges & leur reconnoissance.
-
-S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime &
-l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à
-régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir
-compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les
-avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou
-le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les
-momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur
-espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si
-votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre,
-n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur
-aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de
-la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que
-l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un
-tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au
-bonheur d’une ame sensible.
-
-Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du
-rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs
-avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce
-qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu
-digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les
-respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est
-mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée;
-c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui
-l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est
-achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens
-se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui,
-répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés
-& rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse
-uniformité.
-
-Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir
-ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou
-moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui
-nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans
-notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un
-caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de
-la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde;
-quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air
-de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne
-nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable,
-ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une
-crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les
-sots.
-
-Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins
-communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se
-trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient
-long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont
-ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent
-dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils
-jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir
-de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir
-d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à
-la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils
-cherchent à satisfaire.
-
-Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible
-de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais
-continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui
-gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier
-les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur
-les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise
-foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul
-dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes
-injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du
-citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans
-le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on
-l’aime.
-
-La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des
-hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à
-les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle
-a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence.
-S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en
-général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur
-vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus
-abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de
-cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur
-le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards
-continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son
-amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.
-
-Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent
-pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à
-l’égard des liaisons qui forment la Société?
-
-L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil
-secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie,
-lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
-par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle
-ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas
-agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle
-reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est
-plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.
-
-Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes
-pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande
-utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des
-assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent
-mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame,
-c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle
-reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme
-une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur
-indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu
-de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout
-l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à
-vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de
-véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas
-une autre occasion de le haïr.
-
-Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si
-nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux
-personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de
-cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un
-panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; &
-cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont
-moins sujets que les services à trouver des ingrats.
-
-
-_Du désir de plaire._
-
-Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il
-est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si
-précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient
-lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut
-que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.
-
- [1]
-
- ... De quoi ne vient point à bout
- L’esprit joint au désir de plaire?
-
- LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_.
-
-Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous
-inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence &
-l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans
-les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les
-devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des
-autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui,
-dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre
-esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes;
-c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à
-lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les
-succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette
-conduite, nous gagnons d’être plus aimés.
-
-Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette
-marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le
-caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à
-croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires
-qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se
-voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime!
-Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de
-l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
-doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire,
-examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès
-satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus
-douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.
-
-C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes,
-que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître
-si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de
-démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant
-concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons
-d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous
-nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne
-nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que
-l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.
-
-Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en
-profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien
-pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point
-subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en
-liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît
-quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on
-diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur
-maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils
-voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages:
-ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est
-l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se
-pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui
-étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du
-nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins
-le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne
-profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste
-plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.
-
-D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont,
-presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils
-avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de
-considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en
-traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention,
-d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir
-de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage;
-mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une
-autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y
-ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens,
-qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.
-
-Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes
-les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande
-encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais
-moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans
-autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par
-exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller?
-
-L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans
-aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit,
-de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se
-suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils
-puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion
-qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de
-supériorité.
-
-La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous
-laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de
-solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne
-songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain
-ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce
-de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être
-accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte
-d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources
-ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient
-s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des
-Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils
-auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux
-être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans
-trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis
-sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il
-y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére
-naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à
-approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la
-présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle
-puisse être applaudie.
-
- [2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére
- de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai
- empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de
- personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards,
- mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére,
- qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point
- lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de
- connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
- ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_,
- langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus
- que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.
-
- Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés
- qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de
- mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée;
- l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à
- toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes
- Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la
- solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant
- de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de
- mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en
- exclure aucune.
-
-L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, &
-nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, &
-l’autre en imitant celui d’autrui.
-
-L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt
-marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler;
-c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction,
-les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les
-tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.
-
-Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que
-certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux
-communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, &
-cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément
-pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, &
-dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis
-qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances
-sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même
-vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie
-recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son
-maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble
-d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore &
-qu’elle dégrade.
-
-On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des
-gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se
-plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement.
-Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére
-aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule;
-car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien
-éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire;
-on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi
-tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir
-les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au
-contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être
-dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.
-
-L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un
-sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une
-connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous
-manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, &
-que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est
-une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus
-modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en
-être paré; on n’en a que l’étalage.
-
-L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est
-d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais
-modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain
-personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des
-yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il
-s’en fût tenu à ses propres travers.
-
-Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre
-extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce
-qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé,
-de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les
-attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se
-joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit
-volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou
-d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant
-ou comme agréable.
-
-Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins
-susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des
-moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre &
-farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir
-qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
-ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une
-satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire,
-sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets,
-que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui
-faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible
-pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même
-de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des
-uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent
-peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent
-par bien des vertus ou des qualités supérieures!
-
-Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société,
-ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique,
-dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne
-rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de
-Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.
-
-Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé
-que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent
-s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous
-proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous
-annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus
-l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde,
-jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas
-d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé
-que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être
-instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude
-méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société,
-que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre
-raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!
-
-Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est
-importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je
-viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont
-on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs
-discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher
-qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde
-contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est
-une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se
-passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour
-propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le
-silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent
-ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir
-ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne
-qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de
-ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque
-dont vous aviez voulu vous embellir.
-
-En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un
-moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux
-caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas
-moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est
-de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.
-
-Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce
-caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par
-les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner
-indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse
-d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire
-généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui
-paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans
-qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit
-l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette
-lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité
-grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit
-à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels
-qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est
-attachée.
-
-La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en
-commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente
-docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à
-faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus
-dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes
-humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, &
-d’être méprisé de tout le reste.
-
-La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est
-celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui
-les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même
-temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.
-
-Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux
-naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére:
-qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne
-sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades
-allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit
-n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son
-inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire!
-L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus
-marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu
-délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société,
-d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot
-n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme
-d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte,
-l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un
-Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même,
-jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose
-complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans &
-caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts
-qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû
-découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur
-des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de
-flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons
-ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que
-nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez
-d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison &
-la vérité.
-
- [3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.
-
-Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner,
-appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur
-qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil
-de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se
-garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en
-régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le
-caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à
-rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la
-raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus
-ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances.
-Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé
-apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme
-saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est
-parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route
-qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.
-
-Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer
-l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il
-paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4],
-le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée,
-& de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne
-plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie
-ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
-Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps
-sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que
-l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux
-ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais
-dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint
-tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait
-celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour
-le rompre.
-
- [4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_.
-
-Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges,
-parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui
-font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute
-son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des
-défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie,
-affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; &
-ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent
-plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise
-entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie
-à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui
-seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de
-ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient
-encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses
-l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.
-
-
-_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._
-
-Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous
-offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire?
-C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons
-reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la
-figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui
-sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix.
-Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause &
-par leurs effets.
-
-En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines
-dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de
-la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel
-sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions,
-qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle
-_l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans
-notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de
-la figure.
-
-Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain
-accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut
-que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de
-celui qui l’écoute & qui la voit.
-
-Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est
-de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au
-degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du
-caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils
-représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de
-délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus
-ou moins agréables.
-
- [5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour
- acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la
- délicatesse de l’esprit.
-
-Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui
-distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les
-personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du
-geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque,
-ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer,
-l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise
-éducation.
-
-C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce
-favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous
-pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne
-vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter,
-d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous
-adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action,
-qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en
-elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.
-
-Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence
-des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne
-sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche
-en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable
-qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la
-premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend
-indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut
-donner, ne les soutienne.
-
-Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez,
-qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que
-j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur.
-Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites
-sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit
-en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un
-désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas
-qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous,
-l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces
-regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur
-étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun
-d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.
-
-C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait
-valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne
-consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement
-arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir
-singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention,
-d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de
-plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans
-les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté
-de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre
-éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.
-
- [6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les
- exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la
- danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du
- secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils
- sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui
- ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le
- talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que
- dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la
- personne qu’on aime & qu’on recherche.
-
-Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de
-certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par
-elles-mêmes.
-
-Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à
-l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont
-quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le
-plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût
-avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire
-que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux
-personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur
-elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.
-
-On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité,
-qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet
-extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre,
-conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est
-emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la
-joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne
-répandre que pour le plaisir des autres.
-
-Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas
-constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il
-faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable
-sceau à toutes les bonnes qualités.
-
-Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous
-en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de
-la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, &
-ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
-sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde,
-sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur
-ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions
-agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui
-n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils
-croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables,
-parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le
-manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous
-grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est
-passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec
-peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu
-de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant
-d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les
-possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire
-qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt
-evanouïr.
-
-Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns
-avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir
-de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous
-cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont
-jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre
-entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de
-certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames
-sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins
-qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes,
-c’est vous aimer à leur maniére.
-
-
-_De quelques moyens de plaire._
-
-L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les
-qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de
-nouvelles.
-
-Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la
-plus noire envie: mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait
-trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel
-guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune! Il les rend modestes,
-il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air
-de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur
-langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur
-politesse; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir
-compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura
-été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre
-acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite
-personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec
-les autres hommes; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même
-si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il
-mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire
-qu’il en apporte davantage; combien à plus forte raison, nous
-dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît
-d’empressement de nous gagner? On est flatté de ce que son nouveau
-lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire; on pense
-qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
-sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a
-de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la
-solidité dans l’esprit; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes
-qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous
-convaincre de notre propre mérite.
-
-L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous
-des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent
-une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles
-que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez
-généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir,
-& qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester; on pense qu’avec
-celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux
-attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque
-d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous.
-Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait
-espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les
-plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est
-cependant conditionnelle; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour
-propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être.
-Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte
-d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils
-croiront en vous une marque de hauteur méprisante: Il m’a obligé,
-(diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé; on perd
-ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien
-que de louable; on se dérobe le prix le plus cher; des bienfaits, le
-plaisir d’être aimé; mais supposons que cette personne dont la vanité
-est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de
-gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause
-ce qui lui paroît en vous un manque d’égards: N’êtes-vous pas bien
-fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la
-satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à
-rendre heureuse?
-
-Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret; en nous
-assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison,
-quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé,
-remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre
-les services.
-
-
-_Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit._
-
-Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus
-favorable du désir de plaire; il y remédie à des défauts, & c’est à mon
-gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton
-méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si
-haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres,
-qui peut nous en corriger: voici deux cas assez ordinaires où l’on voit
-arriver ce changement.
-
-Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut,
-ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la
-Société: alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les
-y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.
-
-Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces
-mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se
-contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils
-ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable; ce qu’ils
-marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit
-d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.
-
-On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans,
-tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses
-humiliantes; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne
-prouvant pas qu’ils soient corrigés; s’ils fléchissent, on soupçonne que
-c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse,
-leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, &
-non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la
-dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté,
-pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.
-
-Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse
-nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre
-caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver
-grace dans la Société.
-
-Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On
-diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on
-en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent
-chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre; pour plus de facilité à peindre
-ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en
-liaison, & dont on vous fait cet éloge. «Elle joint à beaucoup d’esprit,
-des connoissances fort étendues; elle a sur-tout le don de s’approprier
-si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé
-vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est
-l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire; qu’elle
-raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous
-n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A
-l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la
-conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres.»
-A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un
-extrême empressement de la connoître; elle arrive; on n’avoit employé
-que de trop foibles couleurs; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
-qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer? elle vous laisse dans
-l’enchantement; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît
-un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel
-étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent!
-Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue.
-Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à
-peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre; la veille il lui
-manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre
-supérieurement aimable; vous étiez un objet intéressant pour elle, &
-vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant
-qu’elle se plaise à recommencer le charme; elle n’a de graces dans
-l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe
-enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de
-plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie;
-vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de
-pareils contrastes nourrissent l’amour; il est sûr du moins qu’ils
-n’entretiennent pas l’amitié.
-
-Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son
-inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous
-connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de
-s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son
-empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre
-égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer; ce
-ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette
-imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
-uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets; mais
-elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité
-qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite; elle
-vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point
-encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre; vous la
-trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas
-rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver
-des raisons de l’excuser; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son
-ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à
-l’indulgence; effet plus puissant encore du désir de plaire! en lui
-trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous
-finirez par l’aimer.
-
-Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a
-d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter
-séparément; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le
-plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire
-connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la
-conversation.
-
-Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie
-de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce
-même esprit; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce
-de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il
-posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met
-en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble
-s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose; qui,
-transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant
-presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, &
-dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus
-heureux: ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache
-presque entiérement ce qui le constitue; on le sent, & ne sauroit dire
-précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit
-éviter, que les qualitez qui sont de son essence: cependant entre ces
-qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles; la premiére, est
-la maniére d’écouter; la seconde, est ce caractére liant qui se prête
-aux idées d’autrui.
-
-L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation,
-elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent
-les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue,
-qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse,
-mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre; & le désir de plaire
-donne cette disposition obligeante; non qu’il la porte jusqu’à la
-fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi
-qu’aux idées riantes, ou ingénieuses: il sait, sans fausseté, garder les
-intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse
-mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à
-l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins,
-désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est
-à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se
-dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à
-le suivre; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il
-trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de
-s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de
-l’ennuyer.
-
-On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les
-jours; c’est un don bien rare que de savoir écouter: l’un, persuadé
-qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez;
-il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un
-autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se
-livre, en vous écoutant, à ses idées; vous le voyez moitié rêveur, &
-moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même: & sa reponse se ressent
-de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est
-le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de
-toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou
-vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent
-déplacé; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous
-répondre; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre
-commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére
-une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit
-être blessée.
-
-Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque
-justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant,
-parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son
-esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence
-pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter.
-C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond
-de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils
-trouvent du plaisir à vous entendre; espéce de ravissement, pendant
-lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du
-vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou
-par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se
-surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a
-fait naître.
-
-Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la
-Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces
-qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est
-une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous
-occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont
-l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh! comment ne pas aimer
-ces ames flexibles, que vous attirez sans peine; qui vous cherchent
-même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui
-n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles
-ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent
-des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage
-d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs
-d’applaudir & d’estimer.
-
-C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes
-occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard
-des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement
-raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne
-pardonne point un pareil succès; vous pourriez leur montrer de la
-supériorité: vous préférez de leur paroître aimable.
-
-Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer,
-indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe: c’est la
-douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des
-autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment
-de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les
-hommes de leur petitesse.
-
-Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination,
-qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on
-ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction:
-de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit &
-l’ignorance; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la
-mémoire, la contradiction.
-
-Le panchant à parler de soi, est bien séduisant; avec beaucoup d’esprit,
-on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous
-attire: ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la
-modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.
-
-Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes
-vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race;
-quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se
-défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu; vous les
-verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le
-Souverain, ou l’opinion commune le traite; ils croyent effectivement en
-être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en
-étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content
-insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent
-tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés; ils n’ont rien
-dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur
-mérite.
-
-L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui
-indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être
-l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais _moi_, ni
-_mon opinion_, ni _je sais_, ni _je prétens_; mais qui d’une maniére
-détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime
-satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux
-talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent; ils vous
-montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils
-vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou
-leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir: quelle
-modestie! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.
-
-On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle
-de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant
-aussi quelques portraits de soi-même: on ne doit point se rassurer sur
-ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point
-donner de jalousie; il faudra prévoir si les esprits portés à la
-critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que
-vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur
-raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce
-qui divertit; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres
-gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera
-fidéle, il paroîtra cependant ridicule; on exige que vous ayez le
-caractére désigné par votre phisionomie; on voudra du moins, si la joie
-ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que
-vous ressentez dans le fond de votre ame.
-
-Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant
-naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance,
-ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges
-qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui
-ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne
-point soupçonner les autres de l’être; & cette sécurité, toute estimable
-qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens; souvent des égards
-qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une
-maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses
-communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber
-dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge,
-soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne
-sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule
-confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas
-aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans
-l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs
-de qualités aimables; avec les esprits qui sont caustiques, il faut
-sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur
-dupe: & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de
-montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.
-
-On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans
-s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes; cette
-effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié.
-Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après
-cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à
-notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son
-ame; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié; dans
-les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
-foible qui tourne à notre désavantage.
-
-Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en
-écarter; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus
-petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne
-laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les
-sert si bien? C’est de n’en avoir aucun; ils ne prétendent ni se donner
-pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser; sensibles de
-bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à
-si haut prix; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent &
-approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles;
-les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes; & celui-ci devient pour
-la raison, une espéce de spectacle; vous croyez, en quelque façon, voir
-l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de
-ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le
-délire que je viens de dépeindre; & essayez de tenir des propos du même
-genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide; le mérite de
-ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle
-ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.
-
-La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens
-de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de
-soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec
-quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe; les
-regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des
-espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus
-imperceptibles.
-
-Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de
-peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite; que dans des
-discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait
-intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté
-exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs
-dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de
-votre silence? Vous resterez pendant un certain temps, (car
-insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous
-trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts
-qu’on aura eus avec vous.
-
-J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la
-mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards,
-au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de
-s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler
-de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres.
-Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls
-suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.
-
-Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une
-certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer
-l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne; qu’elle y
-attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que
-spectateurs: mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.
-
-Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air
-de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la
-consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage
-ordinaire du monde; mais cet art que quelques personnes de ce siécle
-possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.
-
-L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des
-répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela
-cause, ce que Montagne dit _de certains parleurs à qui la souvenance des
-choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites_,
-il les fuit avec soin.
-
-Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement &
-l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui
-ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les
-raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux
-que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page
-précisément de tel ou de tel livre; & ce dégoût paroît sensé; on se
-plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais
-on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture
-même[7].
-
- [7] _Montaigne_ a dit: Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir
- ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.
-
-Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits
-qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.
-
-Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans
-la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même
-quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit,
-qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route
-qu’elle doit tenir: j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours,
-elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer
-davantage; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée
-nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
-retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle
-les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse
-s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il
-m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
-désirable; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant
-favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix; c’est moins son
-étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des
-connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer.
-
-Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus
-choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que
-de heurter inconsidérément l’opinion des autres; non que la crainte de
-se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine
-fermeté; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son
-sentiment; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques
-occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére; dans tant
-d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire; mais souvent
-notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue.
-
-La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du
-jeu, & de l’heureuse mémoire; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce
-siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit
-quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La
-Bruyere; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins
-par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la
-cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de
-plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont
-accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable,
-étoit un relâchement à leur devoir; méthodiques, & conséquens, par
-habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
-rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans
-les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont
-d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin
-l’air de science, d’exactitude ou de mystére; de là, l’esprit de
-conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que
-l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir,
-à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui
-ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le
-joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître.
-
-Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de
-la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne
-font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe;
-l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à
-un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui
-souvent, lui sont étrangéres; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la
-conversation, plaît & se renouvelle sans cesse; il fait constamment les
-délices de tout ce qu’il rencontre: quelle différence dans la maniére de
-vous occuper! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du
-genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le
-sien, il ne vous montre que son mérite; l’autre vous raméne à vous-même,
-vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à
-votre avantage, vous croyez y partager ses succès; quelles ressources
-pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous!
-
-Ce don paroît quelquefois une espéce de magie: il est des gens dont le
-langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses
-de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que
-même vous aviez résolu de ne pas croire; vous étiez prévenu, je le
-suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié;
-viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils
-n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à
-la plénitude de leur cœur; la peinture est si vive, & si ressemblante,
-l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous
-vous y laissez tromper: ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de
-défiance, vous sentez du panchant à les écarter; état de séduction, qui
-me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois
-un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre
-raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit
-qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller.
-
-Comment _La Bruyere_ a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un
-genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé
-par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les
-convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré
-d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire?
-
-Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la
-conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir: & le loisir
-de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant,
-devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec
-vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs
-occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce
-volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux &
-de gaieté; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne,
-varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse; heureux encore
-une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un
-commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer.
-
-
-
-
-ESSAIS
-
-SUR
-
-LA NECESSITÉ
-
-ET SUR
-
-LES MOYENS
-
-DE PLAIRE.
-
-Seconde Partie.
-
-
-Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant
-les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité.
-
-Je la divise en trois Chapitres; le premier contiendra des réflexions
-préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par
-l’éducation.
-
-Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs &
-les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de
-plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement.
-
-Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances
-auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, &
-quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin,
-pour leur donner les moyens de plaire.
-
-
-_Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation._
-
-Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir
-aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me
-paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation.
-
-L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses
-différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par
-préférence, les principes vertueux & sociables.
-
-Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui
-concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je
-m’explique par un exemple: Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée,
-intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir
-pauvres; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à
-soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle,
-qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons
-de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion.
-
- [8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se
- joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se
- succéder dans cet exemple; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir
- pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve
- à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.
-
-On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès
-l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque
-jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que
-_l’idée des ténébres_ & _l’idée d’un fantôme_, quand elles nous sont
-présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les
-efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans
-l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre.
-
-Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix &
-dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant
-la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui
-des autres hommes: & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui
-produiroient des effets contraires.
-
-C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire,
-leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation
-s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui
-constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien
-étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A
-examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance
-soit contagieuse; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on
-fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes,
-les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées? Au lieu de
-leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous
-ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils
-sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable;
-commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car
-alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur
-expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un
-jeu de ne leur débiter que des chiméres badines; on les trompe sur le
-nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en
-donner la véritable connoissance; & il arrive de cette conduite, que les
-premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer
-qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que
-par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera,
-l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur
-place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour
-le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion; & cette
-confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre
-que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de
-parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des
-premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette
-espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur
-devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une
-moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse; & ce
-dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, &
-d’une extrême défiance d’eux-mêmes; cause vraisemblable de cette honte
-niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté
-naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées.
-
- [9] MONTAGNE, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la
- niaiserie puérile de leurs enfans: «Il semble, _dit-il_, que nous
- les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi
- que des hommes.» _Chap._ intitulé, _De l’affection des peres aux
- enfans_.
-
-Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses,
-qu’arrive-t-il? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité
-particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert
-de _l’argent_, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura
-des _dragées, des jouets, une belle robe_. De là il se place dans son
-imagination ces idées étroitement liées: _l’argent est fait pour me
-procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare_; &
-ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se
-formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il
-davantage de lui dire, que _l’argent sert à faire du bien aux autres, &
-à nous en faire aimer_? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces
-idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on
-l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses
-dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les
-faces qui les rendent utiles à la Société?
-
-Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation,
-est généralement estimé. «Les enfans sont capables d’entendre raison dès
-qu’ils entendent leur langue naturelle; & si je ne me trompe, dit-il,
-ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne
-s’imagine.»
-
- [10] M. Locke.
-
- Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet
- des premiéres idées des enfans, _pag. 21_.
-
-Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres
-années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules
-raisonnables? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à
-leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
-repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient
-communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude; car qu’on écoute
-les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les
-enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent
-qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques
-maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus
-raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois
-amusés.
-
-Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils
-possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les
-fondemens de leur éducation? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les
-premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un
-seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils
-entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent?
-On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à
-recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent;
-car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
-forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére
-idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe;
-tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son
-berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour
-la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient
-peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de
-quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au
-lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût
-entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres
-dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des
-idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, &
-seroit porté à les aimer.
-
-Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils
-écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils
-entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque
-impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que
-produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs
-domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent
-leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises
-inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe
-que les occasions dévelopent par la suite.
-
-Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne
-chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand
-nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent
-garantis.
-
-Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur
-entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les
-élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils
-viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des
-choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de
-ce refus, on en mange en leur présence; on les châtie pour s’être
-emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on
-grondera devant eux des domestiques; on se servira des mêmes mots dont
-on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres
-contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans
-leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est
-dangereux.
-
-La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples
-qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec
-les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de
-tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de
-tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite,
-ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment,
-vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement
-assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les
-enfans entiérement vertueux & aimables[12]! Soit qu’on y employât
-l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui
-est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des
-dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de
-principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh!
-quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit,
-uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles! J’avoue qu’à la
-place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la
-raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut
-nous engager à le devenir; mais quand la raison agit seule, il faut
-qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec
-effort; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne
-est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul
-bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour
-l’acquérir & pour le conserver.
-
- [11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de
- ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à
- remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le
- malheur des autres hommes? Mais les principes que je propose,
- appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé
- qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes
- de l’éducation de ceux qui leur appartiennent.
-
- [12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son
- entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées
- _salutaires_; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il
- fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à
- certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source
- dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec
- avantage; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux
- panchans, du moins ils en diminuent la force; ils empêchent que
- l’yvresse ne soit portée à l’extrême; & dans les intervalles, ils
- reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement.
- Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en
- enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes,
- qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre.
-
- [13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé:
- _Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27._
-
-A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle
-commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès; au
-lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en
-renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces
-maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties
-dont elles doivent être formées; car qu’on leur dise, par exemple,
-qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en
-leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche
-édifice, qu’arriveroit-il? S’ils se mettoient à y travailler, ou le
-bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres &
-vicieuses; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a
-différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les
-autres sont haïssables; ils ont besoin qu’on leur donne des idées
-distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse
-entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent
-au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié; que par
-degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le
-savoir aimables: c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens
-jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit
-prendre: il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé,
-qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais,
-n’aura élevé qu’une tour inaccessible: tel autre, sur de vastes
-fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu
-qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie; ainsi un plan sage qui les
-dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que
-les matériaux même qu’ils employent.
-
-C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à
-rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de
-l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également
-salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il
-d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus
-intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers
-éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se
-multiplient; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un
-esprit qui commence à se connoître? est-il enfin de spectacle plus digne
-de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour
-acquérir la saine raison?
-
- [14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils
- pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. LA
- BRUYERE: _De l’homme_.
-
-
-_Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les
-qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage._
-
-Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en
-même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit
-être le premier objet de leur éducation; soit qu’on cherche à former
-leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes
-est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur
-attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc
-dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit,
-& des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens
-qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres.
-
-Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre
-deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre: c’est
-de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de
-quelques autres.
-
-On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation
-concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances
-qui étendent l’esprit; c’est une maniére de l’engager à les porter à
-leur perfection, en les tournant au profit de la Société; mais il faut
-bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives,
-qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la
-noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15]; si vous faites valoir à
-ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront
-aux autres hommes; si vous lui vantez des richesses considérables qui
-l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des
-secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté; & bien-tôt,
-rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour
-paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le
-détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis; il éprouvera
-qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser
-nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de
-retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de
-plaire; mais quelle différence d’y être porté par une habitude
-contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives &
-intéressées! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction,
-dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre; il manquera à son
-extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le
-sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être
-entiérement remplacée par l’esprit; il sera long-temps, du moins, à
-effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le
-caractére dont il cherche à se dépouiller: mais supposé que la raison ne
-puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il
-fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde; si c’est
-la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera
-paroître que l’orgueil: si c’est la richesse, il en étalera tout le
-faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
-mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître,
-dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce
-bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser; il ne jouïra
-pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard; on
-sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes,
-n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire; à quel
-reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré,
-ni accueilli; il finira par se rendre haïssable[16].
-
- [15]
-
- Di-lui...
- Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
-
- RACINE, _Andromaque_, Tragédie.
-
- [16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre,
- pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans
- leur esprit, les moyens d’être considérés; c’est de combattre en eux
- le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre
- genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer,
- parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes; mais
- celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en
- jouït avec lui; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard
- des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de
- l’imagination dans les ouvrages d’esprit; qu’il y en ait une
- certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir; qu’elle se
- trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
-
-Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance,
-n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage; il est encore essentiel
-de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire &
-pour se faire aimer; & ce que je propose, n’implique point
-contradiction: on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par
-des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur
-raison; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée.
-Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état
-distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société? on se
-sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux
-des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne
-sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres
-hommes; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être _affables_ à ceux
-qui leur font _la cour_, qu’ils doivent avoir de _la bonté_ pour les
-gens qui leur sont attachés; & le mot de _cour_ excepté, on tient à peu
-près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec
-un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus
-sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie; il
-faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre
-modestes[17]; leur recommander, à titre de devoirs, _l’estime_ & _la
-vénération_, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se
-croyent pas supérieurs à tout. _Les égards_, _les déférences_, pour ceux
-qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au
-hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant; leur
-faire sentir qu’ils doivent de _la reconnoissance_ des soins qu’on prend
-pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit
-être occupé de leurs plaisirs; les entretenir _du respect_ qu’ils
-doivent à ceux qui les élevent, de _l’amitié_ qu’exige d’eux
-l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On
-doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que
-par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits
-qu’elle peut procurer ou répandre; ne leur peindre la fortune, que sous
-les traits de la libéralité[18]; n’appeller enfin devant eux, tous les
-avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
-
- [17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les
- enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé
- de S. PIERRE.
-
- [18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la
- Marquise de Lambert, _Avis d’une mere à son fils_.
-
-Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les
-agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage,
-l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point
-vanter en présence des enfans qui en sont doués; ce seroit les altérer,
-que de les leur faire remarquer en eux; le naturel est une espéce
-d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui
-apprend à se connoître.
-
-Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir
-employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le
-désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer,
-sans attendre qu’ils y soient sujets; parce qu’il est bien différent,
-par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui
-peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former; & c’est
-par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit
-aux regards des jeunes Lacédémoniens; c’est par le soin de leur
-dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
-la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la
-haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention
-maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir
-ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la
-volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui
-doive répugner; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde
-comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans
-la Société?
-
-L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des
-autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations
-dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des
-caractéres[19]; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe
-produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur
-jugement sur la conduite des autres: je lui attribuerois aussi la
-liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans
-les autres hommes; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté,
-qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel
-qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit
-caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est
-en effet que la haine du genre humain.
-
- [19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent
- dans la suite. M. ROLLIN, _Traité des Etudes, Tom. 3_.
-
-Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu
-raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances
-légéres; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, &
-qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination
-des enfans; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être
-employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur
-mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver; & ce n’est
-que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les
-secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de
-punitions; _Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les
-seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir_[20], c’est sur-tout à
-l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que
-la voie de douceur est convenable: quelle différence dans les effets que
-produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21]? Je suppose que
-la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura
-substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée:
-cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle; l’une
-n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
-
- [20] M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. LXI_.
-
- [21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je
- tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait
- jamais par la force. Montagne, _Essais, l. 2, ch. VIII_.
-
-A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à
-se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise
-éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux; il me
-paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui
-se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des
-autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de
-cette espéce.
-
-Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les
-enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une
-récompense quand ils ne s’en seroient point vantés: & lorsqu’ayant
-l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse,
-il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que
-d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la
-conversation, pour conter, ou pour parler de soi; qu’il vienne étaler
-ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il
-améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer; au lieu, de
-l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être
-comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter
-exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23]?
-commencer par l’écouter? lui marquer successivement le sentiment d’ennui
-ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se
-taire? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de
-sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des
-succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
-
- [22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére
- qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou
- le punir, ou l’applaudir.
-
- [23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire
- par avance en nous, l’effet de l’expérience.
-
-Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il
-s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices; ce
-seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours
-comme s’ils étoient raisonnables.
-
-Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent
-inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage,
-c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité; c’est les rendre
-timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant,
-sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre; supposé
-qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier
-devroit-il paroître préférable? La présomption diminue, il est vrai, le
-prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître;
-si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à
-les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose: par l’autre,
-comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour
-rien.
-
-Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient
-à l’être: l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui
-concilient les hommes; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que
-produisent sur eux les défauts d’autrui; que donnant lieu aux services
-mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or
-les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces
-moyens d’y réussir; ils y sont étrangers, ils n’entendent
-qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent; car dans la bonne
-compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle _cotterie_. Il y a
-de certaines plaisanteries convenues; une finesse arbitraire qu’on
-attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit
-des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures:
-sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera
-sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour
-n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence,
-quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore;
-car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens
-qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la
-timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour
-les autres.
-
-Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité,
-considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en
-connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de
-nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on
-est avec justice étonné.
-
-Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu,
-où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris, on voit
-qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée; on
-cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les
-rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop
-marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
-tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider? Il employoit
-le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé,
-il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le
-craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il
-passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la
-critique; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de
-l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a
-d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité; & bien-tôt
-cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa
-dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il
-craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit
-par être condamné.
-
-J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les
-petits esprits: je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté
-d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de
-l’enfance; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de
-l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts
-qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion.
-Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils
-n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les
-châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la
-combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre
-cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens; & il est
-certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font
-qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on
-traite; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite: mais
-puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur
-imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté,
-pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans
-imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur?
-C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens
-de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule
-est à craindre: je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs
-dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a
-point entretenues[25].
-
- [24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les
- dévorer...
-
- [25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur
- pli dès notre plus tendre enfance; ces semences se germent &
- s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains
- de la coûtume, _Essais, l. II, ch. XXII_.
-
-Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les
-enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus
-aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction
-n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son
-tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun
-avantage; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler
-efficacement à le détruire; au lieu que cette sagacité à discerner, & à
-peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de
-l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par
-l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache; & c’est un grand
-ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand
-ils font briller notre imagination.
-
-
-_Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer
-préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens
-de plaire._
-
-Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on
-entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la
-matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent
-se succéder. _L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices &
-les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables:
-l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance
-des hommes de son siécle._
-
- [26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de
- la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur
- cette matiére; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici
- les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de
- plaire & d’être aimé.
-
-Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues
-anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans
-destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me
-paroît indispensable; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner
-davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je
-croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise &
-l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que
-fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
-
-Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il
-faut faire parcourir aux jeunes gens; de maniére que dans le cours de
-leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront
-ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits
-généraux: mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire
-universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans
-les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais
-moins abrégé des Nations de l’Europe.
-
- [27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire
- de la Chine par le R. P. du Halde.
-
-Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de
-posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles,
-qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail; parce qu’ils
-présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, &
-plus souvent ramenés dans la conversation.
-
- [28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force
- d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui
- enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent
- usage dans le monde. M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. XCVI_.
-
-Les exercices doivent concourir avec les études précédentes; ceux
-sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont
-d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre
-extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de
-l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes
-ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier: il y
-a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard,
-quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent,
-communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec
-une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu
-de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, &
-ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où
-le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se
-remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser; & le
-croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait
-le second, qui devient comme anéanti; on l’a jugé au premier coup d’œil,
-on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe; & supposé qu’il ose vous
-tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous
-adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des
-lumiéres; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il
-éprouve; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme
-d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
-
-A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent
-être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent
-purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort,
-tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des
-instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables?
-Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux,
-soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre
-que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils
-excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout
-bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au
-lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils
-seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux
-dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors
-même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui
-attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
-point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour
-propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent
-remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y
-naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors
-percer & se faire connoître.
-
-Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre
-encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le
-rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles
-peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de
-consulter.
-
-Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur
-présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point
-de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du
-même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles
-avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la
-connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer
-leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour
-réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de
-plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par
-une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose
-davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à
-son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
-doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération
-où l’on doit naturellement prétendre.
-
- [29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il,
- qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils
- peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin
- d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.
-
-Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang;
-les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une
-partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les
-posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des
-soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis
-qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les
-accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles
-augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans
-cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent
-à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
-élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite
-dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer,
-& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de
-le donner.
-
-L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses
-exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si
-heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les
-talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
-
-A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions
-sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez
-l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour
-attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se
-rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont,
-comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de
-la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le
-vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour
-juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur
-grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens
-où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se
-livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison
-devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais
-certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur
-de leur principe.
-
-Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette
-observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent
-imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un
-certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux
-fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur
-commerce agréable.
-
-A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit
-est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux
-avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne
-donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui
-nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la
-conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les
-ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas
-toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux
-gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus
-généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de
-livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de
-faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce
-manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en
-parlant des usages du monde.
-
-Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez
-étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent
-autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces
-connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité
-liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous
-présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît
-davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui
-constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser
-l’honnêteté des mœurs.
-
-Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens
-vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les
-rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la
-quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir:
-on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être
-modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un
-assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage
-se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un
-homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux
-commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être!
-Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les
-petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils
-en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui
-leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils
-ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre
-amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul
-moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient,
-c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
-
- [30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on
- a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
- qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les
- autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie
- doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur
- donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité
- d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges
- sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
- succès, est un véritable ridicule.
-
-Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas
-l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des
-jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire
-connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur
-siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes,
-& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui
-marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences
-que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à
-l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les
-estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les
-accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne
-retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens
-sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on
-appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont
-décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui
-se sont étendues[31].
-
- [31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces
- pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son
- siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur
- par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours
- l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre,
- c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens
- par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets
- sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
-
-J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par
-des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont
-d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine,
-quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la
-conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où
-l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la
-conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui,
-infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans
-la plaine[32].
-
- [32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés
- dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de
- talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils
- voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du
- mérite personnel_.
-
-Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile
-épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux
-même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à
-peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit,
-qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit
-conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de
-réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte
-une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on
-veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir
-cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la
-procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens
-pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules
-ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, &
-passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne
-serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire
-connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui
-concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit
-point leur laisser ignorer.
-
-Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur
-proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur
-feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur
-donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des
-occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce
-qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à
-cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec
-des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les
-différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur
-vie.
-
-Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement,
-dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans
-l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect;
-c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de
-ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il
-faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit,
-ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances
-particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles
-délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens &
-d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette
-habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une
-certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
-
- [33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du
- nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est
- de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de
- honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de
- mauvaise grace.
-
-Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans
-la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse,
-l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement
-ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages
-de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On
-pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces
-usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en
-éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette
-théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de
-tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére
-jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on
-peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus
-indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent
-rarement pour y suppléer.
-
-Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une
-timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins
-d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent,
-mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils
-connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en
-est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette
-ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que
-le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un
-soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que
-nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre
-ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort
-qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous
-augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse
-confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous
-fait mépriser.
-
-C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui
-s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer
-en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin
-qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, &
-qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les
-qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
-
-Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une
-certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére
-naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût
-dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur
-tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de
-les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un
-mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils
-en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec
-soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le
-monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science;
-on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point
-employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On
-regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès
-que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource
-est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de
-l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que
-méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins
-parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que
-notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
-
-C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y
-joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on
-n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des
-personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on
-doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
-
-La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable,
-lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à
-ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les
-devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui
-peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard,
-qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne
-l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont
-elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de
-beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été
-faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens
-tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se
-trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des
-personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
-
-On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle,
-que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir
-de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de
-l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils
-sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de
-l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la
-bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment
-dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On
-passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté,
-si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point
-contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce
-qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je
-répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous
-fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est
-persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les
-qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux
-principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut
-vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner,
-a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il
-entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine
-pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec
-lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part
-qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément,
-que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme
-supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices
-de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne
-pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît &
-supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de
-les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse
-qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la
-principale douceur de la vie.
-
- [34]
-
- Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
- Des moyens d’exercer notre philosophie.
- C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
- Et si de probité tout étoit revêtu,
- Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,
- La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
-
- MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.
-
-Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des
-autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en
-sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même
-amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du
-vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité;
-celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes
-qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
-nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine,
-défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se
-croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être
-au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
-
-Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous,
-la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus
-dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des
-vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans
-cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien
-imparfaitement dans le monde.
-
-Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit
-nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour
-propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir,
-avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous
-faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces
-mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre
-lesquelles elle pourroit nous prévenir.
-
- [35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune,
- qu’il seroit honteux d’ignorer.
-
-Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de
-l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des
-traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent
-curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent
-montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de
-la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de
-phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par
-le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus
-traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques
-autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à
-réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux
-communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que
-s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût
-être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte
-encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence
-qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence,
-malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire
-que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend
-insupportables.
-
- [36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit
- sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les
- plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus
- réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage
- qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par
- elles & non de les étaler dans la conversation.
-
-Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on
-leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de
-ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui
-déplaisent si fort à entendre répéter.
-
- [37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux
- communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des
- traits d’esprit_.
-
- Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se
- corrige tous les jours_.
-
- S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper,
- décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, &
- au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.
-
- Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une
- représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit
- grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._
-
- On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire,
- _qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on
- l’adopte en pure perte, &c.
-
- On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien
- contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les
- sots, &c.
-
-Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que
-j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la
-conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits
-recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore;
-je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils
-sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des
-découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils
-ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait
-perdre.
-
-Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére
-occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on
-l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement
-frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat,
-& dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur.
-Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement,
-_lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité
-de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa
-Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
-secours?_
-
-Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il
-faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en
-dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes,
-le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres
-de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.
-
-L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation;
-une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre
-à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de
-Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que
-de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines?
-
-On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux
-communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui
-n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la
-prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ &
-_la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur
-lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens
-du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est
-la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en
-occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus
-rien de nouveau à dire sur ces matiéres.
-
-Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à
-ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines
-hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle
-imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont
-l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont
-qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions,
-qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le
-contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux
-femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la
-pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit
-aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme
-de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; &
-d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit
-en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec
-succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en
-faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs.
-Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances,
-par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére
-de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces
-rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles
-ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du
-peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un
-petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou
-renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général,
-l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque
-& réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.
-
- [38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est
- la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le
- merveilleux même, qui en fait le prix.
-
-Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses,
-que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant
-toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par
-paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de
-tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles
-renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car
-lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser,
-d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que
-l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces
-idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres
-ne sont pas capables.
-
- [39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que
- certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
- dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des
- talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des
- animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des
- huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun
- qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son
- d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses,
- Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._
-
-Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on
-ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la
-philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à
-celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce
-qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de
-féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant
-d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce
-qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment,
-sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur
-imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
-la honte d’une certaine ignorance.
-
-A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou
-guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de
-celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la
-plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme
-certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les
-éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux
-échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y
-a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de
-commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire
-paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du
-mépris des uns & de la haine des autres.
-
- [40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien
- l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois
- ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose,
- s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher
- la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils
- examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, &
- courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement
- ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il
- dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est
- rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE,
- _Essais_.
-
-Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de
-s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le
-caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en
-faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec
-laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande
-scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans
-chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend
-justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines
-conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de
-vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce
-soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a
-presqu’entiérement dicté l’arrêt.
-
- [41]
-
- Le premier pas... que l’on fait dans le monde
- Est celui d’où dépend le reste de nos jours;
- Ridicule une fois, on vous le croit toujours.
- L’impression demeure: en vain, croissant en âge,
- On change de conduite, on prend un air plus sage:
- On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé:
- On est suspect encor, quand on est corrigé;
- Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse
- Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.
- Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui
- Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.
-
- _L’Indiscret, Comédie, scéne 1._
-
-
-_Conclusion de cet Ouvrage._
-
-C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre
-éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la
-source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que
-d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur,
-les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans
-le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé;
-que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on
-fait contribuer au bonheur des autres.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage,
-seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
-même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent
-chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes
-répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de
-Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités
-morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre
-ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces
-Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais
-je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu,
-dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit
-sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose
-chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._
-
- [42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a
- composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses
- _Dialogues des Morts, anciens & modernes_.
-
-
-
-
-LES DONS
-
-DES FÉES,
-
-OU
-
-LE POUVOIR
-
-DE L’ÉDUCATION.
-
-CONTE.
-
-
-Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent
-l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit
-contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces
-Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels,
-que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de
-son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere
-de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des
-Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.
-
-Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à
-régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus,
-ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs
-Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers
-instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des
-Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des
-qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.
-
-L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, &
-touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner,
-dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur,
-& la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire
-des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons
-qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on
-nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.
-
-Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant
-alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon
-second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son
-frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques,
-celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment
-(le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la
-plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime?
-
-Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit
-rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à
-démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble
-que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli,
-tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans?
-Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére!
-J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où
-il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois
-des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la
-suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens,
-pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même.
-Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la
-mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse,
-dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, &
-qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de
-vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.
-
-A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie,
-qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La
-Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles
-immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit
-descendue.
-
-Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux
-Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard
-de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, &
-réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à
-embellir les ames.
-
-Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua
-de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer
-sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit
-naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement;
-mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par
-lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa
-raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que
-Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
-remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui
-donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.
-
-A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation
-ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres
-impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se
-perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce
-n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en
-lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison
-éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux
-présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la
-merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après
-s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps,
-tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de
-microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce
-qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un
-usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés
-d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais
-le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la
-Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à
-notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés
-sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en
-faire usage.
-
-Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet
-instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du
-Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester
-auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où
-les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre;
-je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la
-félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva
-dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.
-
-La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre
-Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous
-deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même
-vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive
-souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la
-différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur
-conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui
-paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui
-en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son
-courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité
-ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens
-injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui
-paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit
-être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui,
-avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere,
-accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les
-prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
-d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible
-avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance
-doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de
-triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à
-l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils
-voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.
-
-Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére,
-vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le
-bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet
-de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits
-sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
-d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere,
-dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir
-plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes
-d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles
-richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi
-exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne
-nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre
-tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer
-redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans
-ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez
-différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé,
-qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu
-d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour
-venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus
-salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; &
-devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la
-paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage;
-Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit
-Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de
-l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime
-acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit
-l’embellir.
-
-Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par
-l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa
-Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage
-forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit
-qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à
-l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle
-se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on
-découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours,
-que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse.
-L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être
-sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils
-croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec
-beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de
-dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité,
-ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets
-indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par
-cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de
-convenance, & de représentation.
-
-La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La
-Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé
-éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison
-d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
-communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la
-voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle.
-D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour
-les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
-ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née
-sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les
-égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute
-l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une
-ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance
-qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si
-naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la
-confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui
-caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au
-désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse &
-insupportable.
-
-Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit
-en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer
-jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance,
-cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison,
-& qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur
-soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il
-cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu
-l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle
-tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre
-heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle:
-Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui
-ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, &
-presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois
-oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que
-d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par
-eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux
-douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour
-d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace,
-& que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des
-devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à
-Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour
-de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se
-plaindre de la Princesse.
-
-On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes
-n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup,
-il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent
-jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à
-celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves,
-disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui
-s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à
-leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de
-l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville
-Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le
-dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les
-hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je
-n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je
-sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de
-régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au
-plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que
-j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos
-volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le
-nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous
-rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition.
-Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
-distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez
-ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré
-du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne
-de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit
-libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable
-Armée qui environnoit la Ville.
-
-L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous
-ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un
-fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes
-accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés,
-plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les
-Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un
-Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans
-l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir
-à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse,
-accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait
-naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir
-l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du
-spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la
-dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans
-les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la
-considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un
-rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite,
-tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de
-son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha
-inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y
-reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans,
-d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet
-hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse
-dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de
-la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir
-couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils
-éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor
-crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous,
-respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous
-m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la
-domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte,
-& qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la
-véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les
-Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils
-avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des
-larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd.
-Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre
-entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la
-Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent,
-non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux
-dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la
-Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
-qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je
-réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui.
-Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre,
-Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le
-Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva
-Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des
-airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives
-couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor
-venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit
-recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle
-gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation;
-& c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de
-l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.
-
-
-
-
-L’ISLE
-
-DE LA LIBERTÉ.
-
-CONTE.
-
-
-Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement,
-dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer
-les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une
-Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres
-de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part
-des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit
-arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous
-désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder.
-Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre
-caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires
-ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la
-maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.
-
-L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la
-dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On
-écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit
-Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
-les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_.
-_Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je
-suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous
-pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune
-contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire
-à l’habitation qui vous est destinée.
-
-Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour:
-Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer
-leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans
-égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais
-contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est
-toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein
-de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il
-interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le
-suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant
-libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui
-effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut
-qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il
-appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis,
-toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui
-attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite
-la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit
-qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions,
-des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant,
-injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que
-je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans
-qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces
-mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.
-
-Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe
-Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des
-cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit
-éblouïssante.
-
- _Tout le monde a raison._
-
-Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il
-entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques
-s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit
-composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des
-hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de
-gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére
-comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui
-l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; &
-tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon
-le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est
-charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y
-plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE,
-RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui
-fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN
-PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce
-dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts
-alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici
-tout le monde a raison._
-
-Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il
-vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs
-occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve,
-l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine
-dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre
-lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai
-beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont
-beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.
-
-Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé
-des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il
-étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois
-c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit
-été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque
-l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes,
-dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette
-Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous
-empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de
-circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai
-que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement,
-de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains
-usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai,
-repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à
-répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse
-d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous
-avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez
-ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon
-voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un
-sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la
-dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté
-que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous
-dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit
-l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous
-étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le
-privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de
-tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous
-ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent
-de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût
-s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il
-n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel
-s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le
-vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que
-j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je
-veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être
-bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur,
-sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de
-plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des
-avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A
-ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être
-présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé
-fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler
-toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler
-de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le
-sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre
-hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages
-équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de
-complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un
-mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme
-si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des
-écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire
-part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé
-augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt,
-pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits
-d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
-mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de
-l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des
-plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit
-d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de
-louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour
-propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement
-crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à
-contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans
-les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les
-reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur
-enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer
-convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître
-l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il
-faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui
-de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture
-très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme
-l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe
-très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint,
-s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez
-heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de
-nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit
-de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent,
-parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour
-faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu
-d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez
-l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le
-Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit:
-Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il
-ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié
-l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
-que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens
-médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris
-naissance.
-
-Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut
-bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une
-troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à
-monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes
-digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple,
-où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme
-résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos
-hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que,
-bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à
-l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une
-maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette
-façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte,
-il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, &
-tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver
-raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
-loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.
-
-Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si
-humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble
-d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement,
-& le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien
-que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux
-vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous
-n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos
-Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un
-grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, &
-vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages
-communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le
-soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper.
-Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand
-on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir
-nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître
-impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à
-nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici
-bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas
-une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos
-Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; &
-imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi,
-revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au
-seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans
-un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en
-même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la
-vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de
-mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma
-famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, &
-ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer,
-& servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite
-une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes,
-& qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret
-dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par
-principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se
-succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou
-parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui
-donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient
-souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez
-l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
-extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans.
-Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de
-vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je
-meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les
-gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société,
-au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son
-personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable;
-mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est
-arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un &
-l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que
-le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être
-extraordinaire, méne insensiblement à la folie.
-
-
-
-
-LES AYEUX,
-
-OU
-
-LE MERITE PERSONNEL.
-
-CONTE.
-
-
-Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére
-de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à
-remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même
-temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies,
-ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu
-d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si
-pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de
-soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit,
-changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du
-Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable,
-n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la
-vraisemblance.
-
-Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans
-Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter
-avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se
-prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun,
-descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la
-Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un
-avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le
-Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il
-n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure,
-beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux
-désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé
-sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été
-une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire.
-Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne
-famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle,
-qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter;
-ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il
-pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il
-paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il
-réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité
-qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.
-
-Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour
-avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir
-indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul
-décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y
-tracer.
-
- _Mes ayeux & moi._
-
-Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses
-grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à
-plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place,
-grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de
-mots.
-
- _Vos bontés & mon zéle._
-
-Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman;
-il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont
-l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques
-s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des
-acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante
-Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se
-placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de
-s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces
-figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda
-le silence.
-
-Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui
-m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous.
-Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
-d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre
-favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il
-exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison;
-qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
-seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin
-son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des
-hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant
-lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne
-daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de
-manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race
-des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation;
-Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux
-Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi
-pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient
-naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman.
-Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa
-considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus,
-pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié,
-presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le
-Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
-sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin
-d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte
-d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le
-Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit
-quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux
-qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître
-tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais,
-malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul
-effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne
-méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix,
-qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à
-vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.
-
-
-
-
-ALIDOR,
-
-ET THERSANDRE.
-
-CONTE.
-
-
-Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit
-rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite
-ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les
-mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin,
-que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de
-l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre
-différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par
-une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent
-jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens
-aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette
-habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à
-leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que
-le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à
-table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les
-personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle
-du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés
-pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient
-vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a
-été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.
-
-Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur
-étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante,
-c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui,
-qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit
-pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit
-que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il
-exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails
-de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement,
-tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La
-Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
-sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire;
-mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de
-tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, &
-s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne
-point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de
-ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.
-
-Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils
-entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter
-l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié
-du Royaume?_
-
-_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux
-têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on
-me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il
-est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa
-voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit
-nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au
-choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._
-
-Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur
-lequel ils trouvérent tracé:
-
- PORTRAIT DE LA PRINCESSE.
-
- _Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se
- représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure,
- l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la
- Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je
- voulois dépeindre._
-
-Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la
-singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous
-signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard,
-d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit
-cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur
-château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord
-d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre
-haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, &
-quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit
-pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité
-étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.
-
-Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si
-terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce
-seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage
-& l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant
-tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il
-marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira
-plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les
-évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des
-têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant
-plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation
-dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé.
-Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le
-Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il
-aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux
-de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le
-mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On
-vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur
-chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes.
-Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il
-lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde
-blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui
-manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables
-têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse,
-lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
-
-Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui,
-allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent
-charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur
-propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort
-du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette
-admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La
-Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret,
-vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous
-préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de
-vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de
-lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils
-partirent.
-
-Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja
-informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour
-les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience
-particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle
-& si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions,
-& l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son
-épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte
-d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta
-comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de
-chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la
-Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le
-péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin
-l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de
-tonnerre.
-
-Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence,
-flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru
-beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le
-Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez,
-lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense.
-Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.
-
-Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait
-Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau
-d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu
-aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la
-Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs,
-très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup
-de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi
-lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous,
-brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere
-l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit
-peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat,
-continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez
-bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie
-troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est
-vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne
-parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse,
-répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse.
-Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il
-appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don
-qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être
-regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le
-Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette
-importance.
-
-Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que
-l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille:
-Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon
-Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu
-te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras
-pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere:
-il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement
-Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment
-n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage
-sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé
-de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut
-n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a
-sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se
-démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, &
-que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois
-dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que
-je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le
-saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce
-que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance.
-Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de
-m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller
-qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne
-sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose
-s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse
-d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera,
-comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux
-autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je
-vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain
-nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la
-Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre
-reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le
-Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume;
-il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée;
-ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son
-sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre
-Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, &
-Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour
-avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu
-un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne
-s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la
-simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours
-égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.
-
-
-
-
-LES VOYAGEUSES.
-
-CONTE.
-
-
-Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la
-troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être,
-qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit
-point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance
-sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne;
-devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en
-attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la
-regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez
-donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou
-l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une
-allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante,
-& supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux
-femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de
-leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de
-l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les
-hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes
-n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit
-pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére
-jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit
-voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin
-de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit
-extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car
-elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle
-devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui
-attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le
-portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur,
-elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en
-avoit-elle jamais inspiré.
-
-La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit
-point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le
-monde; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un
-seul qui ne déplût; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une
-physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable; on jugeoit
-que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette
-imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la
-douceur, la finesse; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien,
-& qui fait tout valoir; voilà, à la fois, son esprit, & son visage; car,
-comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez,
-qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa
-figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut
-servir le mieux à faire connoître son caractére; elle savoit qu’elle
-étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
-
-Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison,
-qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu
-pouvoir en faire part à ses niéces; elle quittoit souvent le pays des
-Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un
-état, leur dit-elle un jour; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
-comme moi; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que
-quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons,
-d’abord, quelle figure vous voulez avoir; car il dépend de moi de
-changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de
-dédain; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien
-ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur,
-qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la
-mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à
-un changement; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je
-vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser.
-Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la
-former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous
-pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de
-l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement
-(quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une
-autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes
-étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez
-actuellement; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on
-peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut
-unanimement approuvé; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles
-passassent pour niéces de Fées; c’étoit le moyen d’être par-tout fort
-bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout
-soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
-c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide; vous savez qu’on nous
-appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit; & pour n’être point
-accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si
-elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante
-de ses niéces.
-
-On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les
-deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien:
-Mais que fait la laide? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On
-prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les
-barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, &
-perçante, qui répétoit cent fois dans une heure: La laide, la laide, la
-laide; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du
-moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au
-berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement
-conservé; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un
-autre. L’un l’appelloit _Zimzime_, ce qui en langage de Fée, veut dire,
-_mieux que belle_. L’autre, _Claride_, c’est-à-dire, _qui ne
-l’aimeroit?_ & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu
-qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été; il est
-vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur
-de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre;
-mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire
-une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se
-méprendre; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement
-modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui
-reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le
-contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.
-
-Leur premier séjour sur la Cour d’_Assyrie_, qui étoit brillante,
-nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les
-femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr; parce
-qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se
-blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des
-femmes vaines, aigres, méprisantes; des hommes _confians_, frivoles,
-indiscrets; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien
-raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la
-laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
-parce qu’on s’occupoit des deux autres.
-
-Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, &
-regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté,
-c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée,
-abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
-de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les
-belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs; & comme elle avoit méprisé
-toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles
-n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus
-qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit
-d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin
-avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils
-faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes
-prenoient grand soin d’accréditer; & que les gens sensés, à qui elle ne
-s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter,
-sans chercher à les détruire; & qu’enfin, elle n’avoit nulle
-considération. Cela la toucha assez; mais ce qui fit bien plus d’effet,
-c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés,
-& les plus aimables: la voir, la suivre, la trouver trop coquette, &
-l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours.
-
-Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par
-s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt,
-on examina si, effectivement, elle étoit laide; & la fin de ce doute,
-fut de la trouver extrémement aimable. Eh! comment ne pas convenir de
-son esprit? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à
-démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une
-autre auroit cherché à les voir en ridicule; ainsi on lui donnoit sa
-confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il
-falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour; elles vouloient
-absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La
-Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
-d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les
-habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes,
-brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des
-fleurs, des arbustes, des oiseaux; & ce qui étoit plus singulier encore,
-ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux
-d’un bleu de saphir, & très-brillans; des lévres extrémement grosses, de
-la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du
-monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées; elles pensérent
-qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, &
-de _tourner la cervelle_ à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette,
-elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures
-surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit
-vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances: comme la
-beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une
-surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point
-d’autres succès; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les
-appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur
-cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où
-les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, &
-que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne
-pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit
-au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies; & comme elle
-avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si
-bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter,
-avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut
-applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de
-dire: Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles
-grosses lévres bleues! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour
-mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes
-est si pénétrant); enfin elles pensérent en mourir de jalousie; & le bal
-fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la
-tante cédât; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la
-Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se
-bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie.
-L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit
-investir par un concours prodigieux de peuples; mais elle étoit déja
-dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées,
-qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette.
-
-Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces
-deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le
-deviner; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à
-tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit _prodigieusement_ belle; la belle
-disoit à celle-ci, qu’elle étoit _excessivement_ jolie; & chacune, parce
-qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer
-de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette
-louange chimérique.
-
-Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une &
-l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable? Cette objection est
-plus embarrassante; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit
-dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que
-ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être
-écoutés d’une belle personne; & la seconde disoit; Ils seront bien-tôt
-excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront; ainsi,
-c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre,
-qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris
-réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance,
-& même le nœud d’une sorte d’amitié.
-
-A l’égard de leur haine commune pour la troisiéme, voici quelle en fut
-l’origine. Leur cadette, ayant une ame douce, & s’appliquant à vaincre
-par de la déférence & par de l’amitié, la répugnance que lui marquoient
-ses sœurs, profitoit de toutes les occasions de faire leur éloge, avec
-justice; mais étant raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se déterminer
-à louer l’orgueil de l’une & la coquetterie de l’autre; & ne les pas
-applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer leur ennemie. Ajoutez que
-lorsque les deux aînées s’y attendoient le moins, elles virent cette
-sœur, condamnée dans leur esprit à ne jamais plaire, réussir souvent
-mieux qu’elles. On ne supporte point cela; car, qu’on ait prévû le
-succès que peut obtenir une autre femme, comme on a rassemblé, par
-avance, toutes les maniéres de l’envisager, qui en diminueront le prix;
-on peut en être témoin, sans se décontenancer; on le méprise, peut-être,
-au point qu’on le pardonne. Mais quand il surprend, qu’on est réduit à
-le voir tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit qui y tienne.
-
-Les voilà donc dans le char. Où vous ménerai-je? leur dit la Fée. Vous
-savez, sans doute, à quoi vous en tenir, sur votre figure? Voyageons à
-présent, afin de vous faire connoître le prix des différens états de la
-vie; je vais, pour commencer, vous faire toutes trois Reines. Alors,
-elle remua une chaîne de diamans, qui gouvernoit quatre Phénix, qu’elle
-avoit attelés à son char; ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans un
-pays charmant. On entra dans une Ville superbe; tous les Grands de
-l’Empire s’y trouvérent rassemblés, & les trois niéces, placées sur un
-même trône, furent toutes trois reconnues Souveraines.
-
-L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva le moyen d’augmenter de fierté &
-de bonne opinion de son mérite. Le lendemain de son couronnement, elle
-emprunta la baguette de sa tante, pour un coup d’état, disoit-elle, &
-l’on ne devineroit pas quel usage elle en vouloit faire. Il y avoit
-proche de sa Capitale, une vaste plaine; elle s’y promena, d’un soleil à
-l’autre, & pour donner à ses Sujets le plaisir de l’admirer, elle les
-transporta, tout à coup, dans cette plaine; & cet enlevement pensa les
-faire mourir tous de frayeur. L’un, occupé dans son cabinet, se sentoit
-emporté par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer cette merveille.
-L’autre, au moment de prononcer le serment qui l’alloit unir à sa
-maîtresse, quittoit, malgré lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité du
-Temple, au grand étonnement de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont
-la santé étoit languissante, transporté dans son fauteuil, se trouvoit
-dans les nues. On voyoit voler les batallions tout armés, & les
-personnages les plus graves traverser les airs, en habits de cérémonie.
-Enfin, cet événement causa un trouble, un désordre général, dans toute
-la Nation, & chaque jour de son Régne, amena quelque-autre folie, dont
-sa beauté étoit la cause.
-
-On s’attend bien à voir la seconde, ne contraignant pas mieux son
-caractére; aussi parut-il dans toute sa perfection. Il n’y eut bien-tôt
-plus à sa Cour que des petits soins pour occupation, des fleurettes pour
-langage, & des lorgneries pour politesses. La Fée se trouva forcée
-d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule présomption; à la seconde,
-le peu d’estime & de respect qu’on avoit pour elle; & les avis sages,
-quand ils viennent d’une Fée, ont cela de particulier, ils persuadent.
-Je ne veux pas dire, cependant, que les deux niéces crûrent avoir tort,
-elles sentirent, seulement, la honte de leur situation, qu’elles
-trouvérent injuste; & elles conclurent que le trône n’avoit pas tant de
-charmes qu’elles l’avoient pensé.
-
-La troisiéme Reine parut effectivement l’être. Si le Trône met les
-défauts dans un plus grand jour, il donne aussi plus d’occasions aux
-vertus de paroître. _Zimzime_, car la Fée avoit décidé qu’on ne
-l’appelleroit plus la laide, _mieux que belle_, dis-je, eut donc lieu
-d’être contente de sa nouvelle condition; elle avoit des mœurs, & de la
-dignité, elle fut respectée. Elle ne songeoit qu’aux moyens de faire le
-bien, & d’être aimée, on l’adora. Sa Cour devenoit, tous les jours, plus
-nombreuse, & cela acheva de désespérer ses sœurs.
-
-Une nuit, tourmentées d’un dépit qui ne leur avoit pas permis de fermer
-l’œil, elles allérent trouver la Fée, & la pressérent de partir dans le
-même moment, aimant mieux toute autre condition que celle de régner. La
-Fée, qui avoit ses vûes, répondit froidement, il est encore bien matin,
-mais j’y consens; elle alla éveiller _Zimzime_, l’habilla d’un seul coup
-de baguette, sans que rien manquât à son ajustement, répandit dans la
-Ville quelques trésors, & l’on remonta encore dans le char.
-
-Hé bien, mes chéres Niéces, (cela s’adressoit aux deux aînées) vous vous
-êtes ennuyées du Trône? Le rang qui en approche vous exposeroit, à peu
-près, aux mêmes inconveniens; & dans les états, successivement
-inférieurs, vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
-Passons, croyez-moi, à une extrémité dont vous n’avez qu’une idée
-très-imparfaite. Allons habiter quelque hameau. Je connois un endroit de
-l’Asie, où, sous un ciel doux, des peuples simples & sociables, vivent
-dans de belles campagnes; nulle ambition, peu de besoins, & un panchant
-inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent point de dégoûts: Voilà
-leur condition.
-
-J’aime _beaucoup_ ce hameau, dit l’aînée; Je serois _comblée_ de voir
-cette campagne, s’écria la seconde. A l’instant, elles se trouvérent,
-toutes trois, mises comme de simples Villageoises, c’est-à-dire, avec
-une coëffure & des habits, qui, pour toute magnificence, avoient une
-simplicité agréable, l’air frais, & d’une extrême propreté. L’aînée
-conçut, que, sous des dehors si peu brillans, on ne pouvoit être
-remarquée, à moins qu’on ne fût la beauté même. La seconde, ne douta pas
-que la singularité de cet ajustement, ne dût servir à la rendre plus
-piquante. Pour _Zimzime_, elle fut bien aise de pouvoir connoître un
-peuple ingénu, & dont les passions douces, disposoient, sans doute, leur
-ame à l’amitié. Elles aperçurent, alors, cette campagne, qu’elles
-désiroient. Elles arrivérent dans une prairie, au milieu d’une fête
-purement champêtre; le lieu, les habitans, tout rappelloit l’idée de
-l’âge d’or. La Belle, se voyant entourée d’une troupe considérable,
-leva, avec un air de bonté présomptueuse, un voile qu’elle portoit en
-voyage. Ces gens simples, la regardérent, long-temps, avec des yeux plus
-étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient belle, mais ce n’étoit point
-comme cela qu’ils désiroient qu’on le fût; elle ne parla à personne,
-dédaignant particuliérement les jeunes Villageoises qui s’approchoient
-d’elle; personne, aussi, ne lui parla; & comme elle ne recueillit aucune
-louange, la fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour la jolie, qui avoit
-bien résolu de le paroître, tout autant qu’elle le pourroit, elle y fit
-de son mieux, mais ses _agaceries_ furent perdues. Ces gens simples la
-virent, avec les mêmes yeux, qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
-de sa sœur; ses mines leur parurent des grimaces; & les petits propos
-qu’elle leur adressa, des moqueries; elle se mit, enfin, à danser avec
-eux, imitant, à ce qu’elle croyoit, leurs façons naïves; mais elle y
-ajoûtoit une légéreté forcée & des inflexions de corps affectées qu’ils
-ne prirent jamais pour des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une certaine
-simplicité, n’alloit point jusqu’à leur esprit; ils la regardoient,
-fixement, & n’y trouvoient point de plaisir; c’étoit-là tout ce qui se
-passoit en eux; elle s’en aperçut, & dit à la Fée, que _cette espéce-là
-étoit bien maussade, bien insuportable_.
-
-Et _Zimzime_? _Zimzime_, qui avoit abordé plusieurs de ces jeunes
-Villageoises, avoit trouvé jolies celles qui l’étoient; elle se mêla
-dans leurs jeux, & y réussit à merveilles. Si on lui donnoit le prix,
-elle vouloit qu’il fût partagé à toutes celles qui l’avoient disputé
-avec elle; ses caresses la faisoient aimer, même de celles qu’elle
-effaçoit; & ce succès dura tout le temps qu’elle resta dans cette
-Campagne. Les jeunes habitans, qui disposoient encore de leur cœur,
-passoient les jours à s’occuper d’elle; l’un d’eux, particuliérement,
-qui de son côté se faisoit distinguer de tous les autres, & que la Fée
-embarrassoit, quand elle lui disoit le mot de travestissement; celui-là,
-_Zimzime_ l’écoutoit avec plaisir; elle trouvoit la vie pastorale
-très-agréable, tandis que ses sœurs ne cessoient de répéter: _Je l’ai en
-horreur, elle m’est odieuse._ Enfin il fallut encore les emmener.
-
-Ce fut dans leur demeure ordinaire que la Fée les transporta. C’est une
-sotte chose que les Voyages, dit l’aînée: on y _périt_ d’ennui, ajouta
-la seconde: Dites plûtôt, répondit la Fée, que nous n’aimons que les
-lieux où nous plaisons, & que les gens qui paroissent charmés de nous
-voir. Vous l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous flatte, sans s’occuper
-jamais de ce qui flatte les autres, est un moyen sûr de s’ennuyer
-bien-tôt, par-tout, & de tout le monde. Je n’aime point à donner des
-leçons dures, j’ai espéré de vous corriger de vos défauts, en vous
-faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent; je vois que le mal
-est sans reméde. Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui vous convient. A
-ces mots, elle la laissa au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
-dont toutes les murailles lui représentoient son image. Elle avoit le
-plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle s’y vit vieillir de bonne
-heure; elle eut des rides, & ne pût s’empêcher de les apercevoir. Ce fut
-là sa punition, & l’origine des glaces. On ne croiroit pas qu’elles
-auroient été inventées pour corriger l’amour propre.
-
-La Fée mena la seconde dans un autre Palais: Vous vivrez ici, lui
-dit-elle, vous y verrez, sans cesse, une foule d’hommes, de toutes les
-Nations, que vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, gronder,
-apaiser; mais ils s’évanouïront, comme des ombres, dès que vous
-trouverez quelque satisfaction à les voir, ou à les entendre. C’est, à
-peu près, ce que vous auriez éprouvé dans le monde; la plûpart des
-succès qui naissent de la coquetterie, ne sont guéres plus réels, & je
-vous épargne les ridicules, & les dégoûts véritables qui y sont
-attachés; car ces ombres que vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne
-prendront point un air de dissimulation, en se défendant d’avoir sû vous
-plaire, & elles ne mettent point en chanson leurs prétendues conquêtes.
-
-La Fée demanda, ensuite, à _Zimzime_, quel rang, & quelle figure elle
-désiroit avoir. Vivre avec vous, répondit _Zimzime_, me paroît le sort
-le plus désirable; mais puisque ce bonheur est réservé aux Fées,
-laissez-moi d’abord, ma laideur; elle m’épargne la jalousie des autres
-femmes, & me rappelle la nécessité, où je suis, de songer à me rendre
-supportable, du moins par le caractére. A l’égard du rang, dont je
-voudrois jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois à partager celui de
-ce jeune Pasteur que j’ai vû dans cette heureuse campagne, où vous
-m’avez conduite; je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il étoit; mais ne
-fût-il qu’un simple habitant de ce même hameau, il me semble que je
-passerois, avec lui, une vie heureuse. A peine elle achevoit, qu’un
-Prince charmant parut au milieu de sa Cour; _Zimzime_ reconnut celui
-dont elle venoit de parler, qui se trouva fils d’un grand Roi; ils
-s’aimoient, ils s’épousérent, ils s’aiment encore.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-_APPROBATION._
-
-
-J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour
-titre; _Essais sur la nécessité, & sur les moyens de plaire_. J’ai
-trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, & de préceptes
-très-sages: je crois que l’impression n’en sera pas moins utile
-qu’agréable au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.
-
-DANCHET.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
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+
+ ESSAIS
+ SUR
+ LA NECESSITÉ
+ ET SUR
+ LES MOYENS
+ DE PLAIRE,
+
+ PAR
+ Monsieur DE MONCRIF,
+ de l’Academie Françoise.
+
+
+ A GENEVE,
+ Chez PELLISSARI & Comp.
+ MDCCXXXVIII.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut
+dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être
+applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans
+l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le
+plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en
+effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour
+ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui
+ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les
+objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il
+n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne
+rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus
+sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre
+d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour
+propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui
+flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne
+cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se
+concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut
+qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher
+celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les
+avantages qu’il verse dans la Société?
+
+Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun
+qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils
+aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir.
+Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les
+environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils
+sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs
+regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés,
+s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent
+communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien,
+le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui;
+ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il
+sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans
+l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait
+tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs
+travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des
+défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant
+ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on
+vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage.
+
+Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de
+démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens
+d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette
+nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages
+qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous
+égarent, ou comment ils nous font réussir.
+
+Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que
+j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront
+peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de
+l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement
+déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage,
+au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le
+droit d’en porter.
+
+
+
+
+ESSAIS
+
+SUR
+
+LA NECESSITÉ
+
+ET SUR
+
+LES MOYENS
+
+DE PLAIRE.
+
+Premiere Partie.
+
+
+Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous
+ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes
+dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il
+ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque
+façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils
+peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe
+considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous
+passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de
+plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres
+hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.
+
+Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on
+devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens
+dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous
+rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de
+les fuir.
+
+Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire,
+l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils
+portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à
+qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son
+fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la
+terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus
+rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les
+actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de
+cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se
+plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en
+est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle
+arrache l’estime.
+
+Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps
+douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même
+qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces
+personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous
+marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous
+annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire
+que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent
+pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu
+d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.
+
+Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des
+grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets
+importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits:
+mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
+Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames
+sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de
+plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant
+qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si
+satisfaisant.
+
+Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne
+nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de
+l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres
+qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce
+siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de
+la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité &
+l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
+dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique
+de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans
+les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits
+communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une
+simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce
+n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte,
+assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les
+simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose,
+il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les
+leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire
+usage, leurs éloges & leur reconnoissance.
+
+S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime &
+l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à
+régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir
+compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les
+avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou
+le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les
+momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur
+espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si
+votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre,
+n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur
+aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de
+la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que
+l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un
+tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au
+bonheur d’une ame sensible.
+
+Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du
+rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs
+avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce
+qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu
+digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les
+respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est
+mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée;
+c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui
+l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est
+achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens
+se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui,
+répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés
+& rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse
+uniformité.
+
+Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir
+ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou
+moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui
+nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans
+notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un
+caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de
+la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde;
+quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air
+de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne
+nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable,
+ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une
+crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les
+sots.
+
+Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins
+communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se
+trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient
+long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont
+ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent
+dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils
+jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir
+de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir
+d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à
+la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils
+cherchent à satisfaire.
+
+Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible
+de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais
+continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui
+gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier
+les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur
+les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise
+foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul
+dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes
+injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du
+citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans
+le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on
+l’aime.
+
+La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des
+hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à
+les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle
+a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence.
+S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en
+général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur
+vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus
+abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de
+cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur
+le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards
+continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son
+amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.
+
+Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent
+pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à
+l’égard des liaisons qui forment la Société?
+
+L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil
+secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie,
+lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
+par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle
+ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas
+agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle
+reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est
+plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.
+
+Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes
+pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande
+utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des
+assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent
+mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame,
+c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle
+reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme
+une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur
+indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu
+de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout
+l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à
+vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de
+véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas
+une autre occasion de le haïr.
+
+Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si
+nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux
+personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de
+cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un
+panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; &
+cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont
+moins sujets que les services à trouver des ingrats.
+
+
+_Du désir de plaire._
+
+Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il
+est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si
+précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient
+lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut
+que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.
+
+ [1]
+
+ ... De quoi ne vient point à bout
+ L’esprit joint au désir de plaire?
+
+ LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_.
+
+Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous
+inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence &
+l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans
+les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les
+devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des
+autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui,
+dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre
+esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes;
+c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à
+lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les
+succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette
+conduite, nous gagnons d’être plus aimés.
+
+Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette
+marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le
+caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à
+croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires
+qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se
+voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime!
+Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de
+l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
+doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire,
+examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès
+satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus
+douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.
+
+C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes,
+que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître
+si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de
+démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant
+concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons
+d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous
+nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne
+nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que
+l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.
+
+Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en
+profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien
+pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point
+subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en
+liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît
+quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on
+diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur
+maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils
+voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages:
+ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est
+l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se
+pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui
+étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du
+nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins
+le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne
+profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste
+plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.
+
+D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont,
+presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils
+avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de
+considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en
+traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention,
+d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir
+de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage;
+mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une
+autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y
+ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens,
+qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.
+
+Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes
+les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande
+encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais
+moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans
+autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par
+exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller?
+
+L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans
+aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit,
+de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se
+suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils
+puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion
+qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de
+supériorité.
+
+La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous
+laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de
+solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne
+songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain
+ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce
+de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être
+accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte
+d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources
+ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient
+s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des
+Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils
+auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux
+être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans
+trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis
+sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il
+y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére
+naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à
+approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la
+présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle
+puisse être applaudie.
+
+ [2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére
+ de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai
+ empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de
+ personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards,
+ mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére,
+ qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point
+ lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de
+ connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
+ ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_,
+ langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus
+ que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.
+
+ Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés
+ qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de
+ mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée;
+ l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à
+ toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes
+ Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la
+ solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant
+ de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de
+ mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en
+ exclure aucune.
+
+L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, &
+nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, &
+l’autre en imitant celui d’autrui.
+
+L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt
+marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler;
+c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction,
+les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les
+tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.
+
+Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que
+certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux
+communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, &
+cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément
+pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, &
+dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis
+qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances
+sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même
+vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie
+recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son
+maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble
+d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore &
+qu’elle dégrade.
+
+On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des
+gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se
+plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement.
+Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére
+aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule;
+car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien
+éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire;
+on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi
+tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir
+les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au
+contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être
+dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.
+
+L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un
+sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une
+connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous
+manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, &
+que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est
+une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus
+modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en
+être paré; on n’en a que l’étalage.
+
+L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est
+d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais
+modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain
+personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des
+yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il
+s’en fût tenu à ses propres travers.
+
+Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre
+extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce
+qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé,
+de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les
+attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se
+joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit
+volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou
+d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant
+ou comme agréable.
+
+Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins
+susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des
+moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre &
+farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir
+qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
+ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une
+satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire,
+sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets,
+que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui
+faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible
+pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même
+de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des
+uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent
+peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent
+par bien des vertus ou des qualités supérieures!
+
+Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société,
+ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique,
+dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne
+rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de
+Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.
+
+Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé
+que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent
+s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous
+proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous
+annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus
+l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde,
+jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas
+d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé
+que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être
+instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude
+méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société,
+que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre
+raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!
+
+Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est
+importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je
+viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont
+on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs
+discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher
+qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde
+contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est
+une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se
+passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour
+propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le
+silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent
+ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir
+ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne
+qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de
+ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque
+dont vous aviez voulu vous embellir.
+
+En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un
+moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux
+caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas
+moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est
+de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.
+
+Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce
+caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par
+les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner
+indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse
+d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire
+généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui
+paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans
+qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit
+l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette
+lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité
+grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit
+à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels
+qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est
+attachée.
+
+La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en
+commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente
+docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à
+faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus
+dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes
+humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, &
+d’être méprisé de tout le reste.
+
+La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est
+celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui
+les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même
+temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.
+
+Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux
+naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére:
+qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne
+sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades
+allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit
+n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son
+inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire!
+L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus
+marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu
+délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société,
+d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot
+n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme
+d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte,
+l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un
+Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même,
+jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose
+complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans &
+caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts
+qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû
+découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur
+des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de
+flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons
+ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que
+nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez
+d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison &
+la vérité.
+
+ [3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.
+
+Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner,
+appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur
+qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil
+de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se
+garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en
+régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le
+caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à
+rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la
+raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus
+ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances.
+Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé
+apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme
+saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est
+parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route
+qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.
+
+Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer
+l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il
+paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4],
+le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée,
+& de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne
+plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie
+ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
+Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps
+sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que
+l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux
+ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais
+dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint
+tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait
+celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour
+le rompre.
+
+ [4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_.
+
+Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges,
+parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui
+font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute
+son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des
+défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie,
+affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; &
+ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent
+plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise
+entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie
+à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui
+seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de
+ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient
+encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses
+l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.
+
+
+_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._
+
+Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous
+offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire?
+C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons
+reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la
+figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui
+sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix.
+Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause &
+par leurs effets.
+
+En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines
+dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de
+la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel
+sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions,
+qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle
+_l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans
+notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de
+la figure.
+
+Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain
+accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut
+que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de
+celui qui l’écoute & qui la voit.
+
+Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est
+de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au
+degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du
+caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils
+représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de
+délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus
+ou moins agréables.
+
+ [5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour
+ acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la
+ délicatesse de l’esprit.
+
+Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui
+distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les
+personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du
+geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque,
+ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer,
+l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise
+éducation.
+
+C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce
+favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous
+pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne
+vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter,
+d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous
+adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action,
+qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en
+elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.
+
+Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence
+des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne
+sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche
+en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable
+qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la
+premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend
+indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut
+donner, ne les soutienne.
+
+Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez,
+qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que
+j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur.
+Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites
+sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit
+en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un
+désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas
+qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous,
+l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces
+regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur
+étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun
+d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.
+
+C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait
+valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne
+consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement
+arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir
+singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention,
+d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de
+plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans
+les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté
+de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre
+éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.
+
+ [6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les
+ exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la
+ danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du
+ secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils
+ sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui
+ ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le
+ talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que
+ dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la
+ personne qu’on aime & qu’on recherche.
+
+Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de
+certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par
+elles-mêmes.
+
+Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à
+l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont
+quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le
+plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût
+avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire
+que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux
+personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur
+elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.
+
+On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité,
+qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet
+extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre,
+conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est
+emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la
+joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne
+répandre que pour le plaisir des autres.
+
+Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas
+constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il
+faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable
+sceau à toutes les bonnes qualités.
+
+Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous
+en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de
+la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, &
+ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
+sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde,
+sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur
+ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions
+agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui
+n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils
+croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables,
+parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le
+manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous
+grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est
+passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec
+peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu
+de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant
+d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les
+possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire
+qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt
+evanouïr.
+
+Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns
+avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir
+de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous
+cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont
+jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre
+entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de
+certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames
+sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins
+qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes,
+c’est vous aimer à leur maniére.
+
+
+_De quelques moyens de plaire._
+
+L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les
+qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de
+nouvelles.
+
+Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la
+plus noire envie: mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait
+trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel
+guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune! Il les rend modestes,
+il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air
+de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur
+langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur
+politesse; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir
+compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura
+été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre
+acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite
+personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec
+les autres hommes; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même
+si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il
+mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire
+qu’il en apporte davantage; combien à plus forte raison, nous
+dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît
+d’empressement de nous gagner? On est flatté de ce que son nouveau
+lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire; on pense
+qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
+sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a
+de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la
+solidité dans l’esprit; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes
+qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous
+convaincre de notre propre mérite.
+
+L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous
+des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent
+une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles
+que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez
+généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir,
+& qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester; on pense qu’avec
+celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux
+attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque
+d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous.
+Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait
+espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les
+plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est
+cependant conditionnelle; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour
+propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être.
+Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte
+d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils
+croiront en vous une marque de hauteur méprisante: Il m’a obligé,
+(diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé; on perd
+ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien
+que de louable; on se dérobe le prix le plus cher; des bienfaits, le
+plaisir d’être aimé; mais supposons que cette personne dont la vanité
+est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de
+gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause
+ce qui lui paroît en vous un manque d’égards: N’êtes-vous pas bien
+fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la
+satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à
+rendre heureuse?
+
+Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret; en nous
+assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison,
+quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé,
+remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre
+les services.
+
+
+_Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit._
+
+Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus
+favorable du désir de plaire; il y remédie à des défauts, & c’est à mon
+gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton
+méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si
+haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres,
+qui peut nous en corriger: voici deux cas assez ordinaires où l’on voit
+arriver ce changement.
+
+Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut,
+ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la
+Société: alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les
+y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.
+
+Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces
+mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se
+contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils
+ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable; ce qu’ils
+marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit
+d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.
+
+On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans,
+tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses
+humiliantes; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne
+prouvant pas qu’ils soient corrigés; s’ils fléchissent, on soupçonne que
+c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse,
+leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, &
+non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la
+dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté,
+pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.
+
+Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse
+nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre
+caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver
+grace dans la Société.
+
+Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On
+diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on
+en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent
+chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre; pour plus de facilité à peindre
+ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en
+liaison, & dont on vous fait cet éloge. «Elle joint à beaucoup d’esprit,
+des connoissances fort étendues; elle a sur-tout le don de s’approprier
+si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé
+vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est
+l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire; qu’elle
+raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous
+n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A
+l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la
+conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres.»
+A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un
+extrême empressement de la connoître; elle arrive; on n’avoit employé
+que de trop foibles couleurs; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
+qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer? elle vous laisse dans
+l’enchantement; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît
+un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel
+étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent!
+Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue.
+Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à
+peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre; la veille il lui
+manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre
+supérieurement aimable; vous étiez un objet intéressant pour elle, &
+vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant
+qu’elle se plaise à recommencer le charme; elle n’a de graces dans
+l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe
+enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de
+plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie;
+vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de
+pareils contrastes nourrissent l’amour; il est sûr du moins qu’ils
+n’entretiennent pas l’amitié.
+
+Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son
+inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous
+connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de
+s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son
+empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre
+égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer; ce
+ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette
+imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
+uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets; mais
+elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité
+qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite; elle
+vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point
+encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre; vous la
+trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas
+rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver
+des raisons de l’excuser; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son
+ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à
+l’indulgence; effet plus puissant encore du désir de plaire! en lui
+trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous
+finirez par l’aimer.
+
+Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a
+d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter
+séparément; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le
+plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire
+connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la
+conversation.
+
+Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie
+de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce
+même esprit; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce
+de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il
+posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met
+en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble
+s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose; qui,
+transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant
+presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, &
+dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus
+heureux: ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache
+presque entiérement ce qui le constitue; on le sent, & ne sauroit dire
+précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit
+éviter, que les qualitez qui sont de son essence: cependant entre ces
+qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles; la premiére, est
+la maniére d’écouter; la seconde, est ce caractére liant qui se prête
+aux idées d’autrui.
+
+L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation,
+elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent
+les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue,
+qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse,
+mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre; & le désir de plaire
+donne cette disposition obligeante; non qu’il la porte jusqu’à la
+fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi
+qu’aux idées riantes, ou ingénieuses: il sait, sans fausseté, garder les
+intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse
+mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à
+l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins,
+désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est
+à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se
+dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à
+le suivre; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il
+trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de
+s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de
+l’ennuyer.
+
+On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les
+jours; c’est un don bien rare que de savoir écouter: l’un, persuadé
+qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez;
+il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un
+autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se
+livre, en vous écoutant, à ses idées; vous le voyez moitié rêveur, &
+moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même: & sa reponse se ressent
+de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est
+le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de
+toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou
+vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent
+déplacé; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous
+répondre; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre
+commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére
+une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit
+être blessée.
+
+Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque
+justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant,
+parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son
+esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence
+pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter.
+C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond
+de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils
+trouvent du plaisir à vous entendre; espéce de ravissement, pendant
+lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du
+vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou
+par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se
+surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a
+fait naître.
+
+Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la
+Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces
+qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est
+une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous
+occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont
+l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh! comment ne pas aimer
+ces ames flexibles, que vous attirez sans peine; qui vous cherchent
+même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui
+n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles
+ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent
+des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage
+d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs
+d’applaudir & d’estimer.
+
+C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes
+occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard
+des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement
+raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne
+pardonne point un pareil succès; vous pourriez leur montrer de la
+supériorité: vous préférez de leur paroître aimable.
+
+Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer,
+indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe: c’est la
+douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des
+autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment
+de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les
+hommes de leur petitesse.
+
+Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination,
+qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on
+ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction:
+de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit &
+l’ignorance; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la
+mémoire, la contradiction.
+
+Le panchant à parler de soi, est bien séduisant; avec beaucoup d’esprit,
+on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous
+attire: ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la
+modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.
+
+Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes
+vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race;
+quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se
+défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu; vous les
+verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le
+Souverain, ou l’opinion commune le traite; ils croyent effectivement en
+être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en
+étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content
+insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent
+tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés; ils n’ont rien
+dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur
+mérite.
+
+L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui
+indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être
+l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais _moi_, ni
+_mon opinion_, ni _je sais_, ni _je prétens_; mais qui d’une maniére
+détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime
+satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux
+talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent; ils vous
+montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils
+vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou
+leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir: quelle
+modestie! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.
+
+On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle
+de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant
+aussi quelques portraits de soi-même: on ne doit point se rassurer sur
+ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point
+donner de jalousie; il faudra prévoir si les esprits portés à la
+critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que
+vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur
+raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce
+qui divertit; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres
+gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera
+fidéle, il paroîtra cependant ridicule; on exige que vous ayez le
+caractére désigné par votre phisionomie; on voudra du moins, si la joie
+ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que
+vous ressentez dans le fond de votre ame.
+
+Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant
+naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance,
+ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges
+qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui
+ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne
+point soupçonner les autres de l’être; & cette sécurité, toute estimable
+qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens; souvent des égards
+qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une
+maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses
+communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber
+dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge,
+soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne
+sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule
+confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas
+aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans
+l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs
+de qualités aimables; avec les esprits qui sont caustiques, il faut
+sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur
+dupe: & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de
+montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.
+
+On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans
+s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes; cette
+effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié.
+Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après
+cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à
+notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son
+ame; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié; dans
+les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
+foible qui tourne à notre désavantage.
+
+Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en
+écarter; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus
+petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne
+laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les
+sert si bien? C’est de n’en avoir aucun; ils ne prétendent ni se donner
+pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser; sensibles de
+bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à
+si haut prix; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent &
+approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles;
+les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes; & celui-ci devient pour
+la raison, une espéce de spectacle; vous croyez, en quelque façon, voir
+l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de
+ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le
+délire que je viens de dépeindre; & essayez de tenir des propos du même
+genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide; le mérite de
+ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle
+ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.
+
+La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens
+de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de
+soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec
+quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe; les
+regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des
+espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus
+imperceptibles.
+
+Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de
+peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite; que dans des
+discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait
+intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté
+exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs
+dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de
+votre silence? Vous resterez pendant un certain temps, (car
+insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous
+trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts
+qu’on aura eus avec vous.
+
+J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la
+mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards,
+au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de
+s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler
+de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres.
+Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls
+suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.
+
+Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une
+certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer
+l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne; qu’elle y
+attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que
+spectateurs: mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.
+
+Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air
+de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la
+consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage
+ordinaire du monde; mais cet art que quelques personnes de ce siécle
+possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.
+
+L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des
+répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela
+cause, ce que Montagne dit _de certains parleurs à qui la souvenance des
+choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites_,
+il les fuit avec soin.
+
+Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement &
+l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui
+ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les
+raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux
+que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page
+précisément de tel ou de tel livre; & ce dégoût paroît sensé; on se
+plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais
+on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture
+même[7].
+
+ [7] _Montaigne_ a dit: Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir
+ ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.
+
+Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits
+qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.
+
+Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans
+la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même
+quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit,
+qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route
+qu’elle doit tenir: j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours,
+elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer
+davantage; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée
+nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
+retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle
+les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse
+s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il
+m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
+désirable; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant
+favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix; c’est moins son
+étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des
+connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer.
+
+Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus
+choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que
+de heurter inconsidérément l’opinion des autres; non que la crainte de
+se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine
+fermeté; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son
+sentiment; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques
+occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére; dans tant
+d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire; mais souvent
+notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue.
+
+La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du
+jeu, & de l’heureuse mémoire; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce
+siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit
+quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La
+Bruyere; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins
+par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la
+cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de
+plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont
+accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable,
+étoit un relâchement à leur devoir; méthodiques, & conséquens, par
+habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
+rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans
+les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont
+d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin
+l’air de science, d’exactitude ou de mystére; de là, l’esprit de
+conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que
+l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir,
+à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui
+ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le
+joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître.
+
+Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de
+la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne
+font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe;
+l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à
+un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui
+souvent, lui sont étrangéres; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la
+conversation, plaît & se renouvelle sans cesse; il fait constamment les
+délices de tout ce qu’il rencontre: quelle différence dans la maniére de
+vous occuper! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du
+genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le
+sien, il ne vous montre que son mérite; l’autre vous raméne à vous-même,
+vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à
+votre avantage, vous croyez y partager ses succès; quelles ressources
+pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous!
+
+Ce don paroît quelquefois une espéce de magie: il est des gens dont le
+langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses
+de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que
+même vous aviez résolu de ne pas croire; vous étiez prévenu, je le
+suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié;
+viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils
+n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à
+la plénitude de leur cœur; la peinture est si vive, & si ressemblante,
+l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous
+vous y laissez tromper: ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de
+défiance, vous sentez du panchant à les écarter; état de séduction, qui
+me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois
+un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre
+raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit
+qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller.
+
+Comment _La Bruyere_ a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un
+genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé
+par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les
+convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré
+d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire?
+
+Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la
+conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir: & le loisir
+de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant,
+devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec
+vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs
+occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce
+volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux &
+de gaieté; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne,
+varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse; heureux encore
+une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un
+commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer.
+
+
+
+
+ESSAIS
+
+SUR
+
+LA NECESSITÉ
+
+ET SUR
+
+LES MOYENS
+
+DE PLAIRE.
+
+Seconde Partie.
+
+
+Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant
+les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité.
+
+Je la divise en trois Chapitres; le premier contiendra des réflexions
+préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par
+l’éducation.
+
+Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs &
+les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de
+plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement.
+
+Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances
+auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, &
+quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin,
+pour leur donner les moyens de plaire.
+
+
+_Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation._
+
+Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir
+aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me
+paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation.
+
+L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses
+différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par
+préférence, les principes vertueux & sociables.
+
+Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui
+concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je
+m’explique par un exemple: Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée,
+intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir
+pauvres; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à
+soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle,
+qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons
+de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion.
+
+ [8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se
+ joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se
+ succéder dans cet exemple; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir
+ pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve
+ à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.
+
+On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès
+l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque
+jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que
+_l’idée des ténébres_ & _l’idée d’un fantôme_, quand elles nous sont
+présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les
+efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans
+l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre.
+
+Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix &
+dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant
+la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui
+des autres hommes: & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui
+produiroient des effets contraires.
+
+C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire,
+leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation
+s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui
+constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien
+étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A
+examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance
+soit contagieuse; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on
+fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes,
+les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées? Au lieu de
+leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous
+ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils
+sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable;
+commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car
+alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur
+expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un
+jeu de ne leur débiter que des chiméres badines; on les trompe sur le
+nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en
+donner la véritable connoissance; & il arrive de cette conduite, que les
+premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer
+qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que
+par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera,
+l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur
+place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour
+le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion; & cette
+confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre
+que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de
+parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des
+premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette
+espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur
+devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une
+moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse; & ce
+dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, &
+d’une extrême défiance d’eux-mêmes; cause vraisemblable de cette honte
+niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté
+naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées.
+
+ [9] MONTAGNE, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la
+ niaiserie puérile de leurs enfans: «Il semble, _dit-il_, que nous
+ les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi
+ que des hommes.» _Chap._ intitulé, _De l’affection des peres aux
+ enfans_.
+
+Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses,
+qu’arrive-t-il? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité
+particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert
+de _l’argent_, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura
+des _dragées, des jouets, une belle robe_. De là il se place dans son
+imagination ces idées étroitement liées: _l’argent est fait pour me
+procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare_; &
+ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se
+formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il
+davantage de lui dire, que _l’argent sert à faire du bien aux autres, &
+à nous en faire aimer_? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces
+idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on
+l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses
+dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les
+faces qui les rendent utiles à la Société?
+
+Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation,
+est généralement estimé. «Les enfans sont capables d’entendre raison dès
+qu’ils entendent leur langue naturelle; & si je ne me trompe, dit-il,
+ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne
+s’imagine.»
+
+ [10] M. Locke.
+
+ Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet
+ des premiéres idées des enfans, _pag. 21_.
+
+Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres
+années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules
+raisonnables? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à
+leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
+repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient
+communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude; car qu’on écoute
+les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les
+enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent
+qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques
+maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus
+raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois
+amusés.
+
+Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils
+possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les
+fondemens de leur éducation? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les
+premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un
+seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils
+entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent?
+On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à
+recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent;
+car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
+forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére
+idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe;
+tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son
+berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour
+la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient
+peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de
+quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au
+lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût
+entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres
+dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des
+idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, &
+seroit porté à les aimer.
+
+Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils
+écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils
+entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque
+impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que
+produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs
+domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent
+leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises
+inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe
+que les occasions dévelopent par la suite.
+
+Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne
+chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand
+nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent
+garantis.
+
+Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur
+entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les
+élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils
+viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des
+choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de
+ce refus, on en mange en leur présence; on les châtie pour s’être
+emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on
+grondera devant eux des domestiques; on se servira des mêmes mots dont
+on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres
+contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans
+leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est
+dangereux.
+
+La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples
+qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec
+les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de
+tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de
+tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite,
+ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment,
+vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement
+assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les
+enfans entiérement vertueux & aimables[12]! Soit qu’on y employât
+l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui
+est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des
+dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de
+principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh!
+quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit,
+uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles! J’avoue qu’à la
+place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la
+raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut
+nous engager à le devenir; mais quand la raison agit seule, il faut
+qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec
+effort; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne
+est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul
+bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour
+l’acquérir & pour le conserver.
+
+ [11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de
+ ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à
+ remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le
+ malheur des autres hommes? Mais les principes que je propose,
+ appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé
+ qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes
+ de l’éducation de ceux qui leur appartiennent.
+
+ [12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son
+ entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées
+ _salutaires_; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il
+ fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à
+ certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source
+ dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec
+ avantage; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux
+ panchans, du moins ils en diminuent la force; ils empêchent que
+ l’yvresse ne soit portée à l’extrême; & dans les intervalles, ils
+ reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement.
+ Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en
+ enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes,
+ qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre.
+
+ [13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé:
+ _Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27._
+
+A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle
+commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès; au
+lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en
+renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces
+maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties
+dont elles doivent être formées; car qu’on leur dise, par exemple,
+qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en
+leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche
+édifice, qu’arriveroit-il? S’ils se mettoient à y travailler, ou le
+bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres &
+vicieuses; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a
+différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les
+autres sont haïssables; ils ont besoin qu’on leur donne des idées
+distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse
+entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent
+au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié; que par
+degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le
+savoir aimables: c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens
+jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit
+prendre: il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé,
+qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais,
+n’aura élevé qu’une tour inaccessible: tel autre, sur de vastes
+fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu
+qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie; ainsi un plan sage qui les
+dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que
+les matériaux même qu’ils employent.
+
+C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à
+rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de
+l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également
+salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il
+d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus
+intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers
+éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se
+multiplient; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un
+esprit qui commence à se connoître? est-il enfin de spectacle plus digne
+de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour
+acquérir la saine raison?
+
+ [14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils
+ pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. LA
+ BRUYERE: _De l’homme_.
+
+
+_Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les
+qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage._
+
+Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en
+même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit
+être le premier objet de leur éducation; soit qu’on cherche à former
+leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes
+est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur
+attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc
+dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit,
+& des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens
+qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres.
+
+Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre
+deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre: c’est
+de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de
+quelques autres.
+
+On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation
+concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances
+qui étendent l’esprit; c’est une maniére de l’engager à les porter à
+leur perfection, en les tournant au profit de la Société; mais il faut
+bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives,
+qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la
+noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15]; si vous faites valoir à
+ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront
+aux autres hommes; si vous lui vantez des richesses considérables qui
+l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des
+secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté; & bien-tôt,
+rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour
+paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le
+détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis; il éprouvera
+qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser
+nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de
+retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de
+plaire; mais quelle différence d’y être porté par une habitude
+contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives &
+intéressées! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction,
+dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre; il manquera à son
+extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le
+sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être
+entiérement remplacée par l’esprit; il sera long-temps, du moins, à
+effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le
+caractére dont il cherche à se dépouiller: mais supposé que la raison ne
+puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il
+fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde; si c’est
+la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera
+paroître que l’orgueil: si c’est la richesse, il en étalera tout le
+faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
+mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître,
+dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce
+bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser; il ne jouïra
+pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard; on
+sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes,
+n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire; à quel
+reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré,
+ni accueilli; il finira par se rendre haïssable[16].
+
+ [15]
+
+ Di-lui...
+ Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
+
+ RACINE, _Andromaque_, Tragédie.
+
+ [16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre,
+ pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans
+ leur esprit, les moyens d’être considérés; c’est de combattre en eux
+ le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre
+ genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer,
+ parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes; mais
+ celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en
+ jouït avec lui; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard
+ des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de
+ l’imagination dans les ouvrages d’esprit; qu’il y en ait une
+ certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir; qu’elle se
+ trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
+
+Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance,
+n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage; il est encore essentiel
+de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire &
+pour se faire aimer; & ce que je propose, n’implique point
+contradiction: on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par
+des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur
+raison; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée.
+Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état
+distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société? on se
+sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux
+des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne
+sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres
+hommes; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être _affables_ à ceux
+qui leur font _la cour_, qu’ils doivent avoir de _la bonté_ pour les
+gens qui leur sont attachés; & le mot de _cour_ excepté, on tient à peu
+près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec
+un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus
+sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie; il
+faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre
+modestes[17]; leur recommander, à titre de devoirs, _l’estime_ & _la
+vénération_, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se
+croyent pas supérieurs à tout. _Les égards_, _les déférences_, pour ceux
+qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au
+hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant; leur
+faire sentir qu’ils doivent de _la reconnoissance_ des soins qu’on prend
+pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit
+être occupé de leurs plaisirs; les entretenir _du respect_ qu’ils
+doivent à ceux qui les élevent, de _l’amitié_ qu’exige d’eux
+l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On
+doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que
+par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits
+qu’elle peut procurer ou répandre; ne leur peindre la fortune, que sous
+les traits de la libéralité[18]; n’appeller enfin devant eux, tous les
+avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
+
+ [17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les
+ enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé
+ de S. PIERRE.
+
+ [18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la
+ Marquise de Lambert, _Avis d’une mere à son fils_.
+
+Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les
+agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage,
+l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point
+vanter en présence des enfans qui en sont doués; ce seroit les altérer,
+que de les leur faire remarquer en eux; le naturel est une espéce
+d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui
+apprend à se connoître.
+
+Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir
+employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le
+désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer,
+sans attendre qu’ils y soient sujets; parce qu’il est bien différent,
+par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui
+peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former; & c’est
+par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit
+aux regards des jeunes Lacédémoniens; c’est par le soin de leur
+dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
+la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la
+haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention
+maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir
+ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la
+volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui
+doive répugner; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde
+comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans
+la Société?
+
+L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des
+autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations
+dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des
+caractéres[19]; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe
+produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur
+jugement sur la conduite des autres: je lui attribuerois aussi la
+liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans
+les autres hommes; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté,
+qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel
+qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit
+caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est
+en effet que la haine du genre humain.
+
+ [19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent
+ dans la suite. M. ROLLIN, _Traité des Etudes, Tom. 3_.
+
+Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu
+raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances
+légéres; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, &
+qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination
+des enfans; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être
+employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur
+mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver; & ce n’est
+que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les
+secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de
+punitions; _Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les
+seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir_[20], c’est sur-tout à
+l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que
+la voie de douceur est convenable: quelle différence dans les effets que
+produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21]? Je suppose que
+la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura
+substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée:
+cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle; l’une
+n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
+
+ [20] M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. LXI_.
+
+ [21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je
+ tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait
+ jamais par la force. Montagne, _Essais, l. 2, ch. VIII_.
+
+A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à
+se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise
+éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux; il me
+paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui
+se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des
+autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de
+cette espéce.
+
+Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les
+enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une
+récompense quand ils ne s’en seroient point vantés: & lorsqu’ayant
+l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse,
+il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que
+d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la
+conversation, pour conter, ou pour parler de soi; qu’il vienne étaler
+ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il
+améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer; au lieu, de
+l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être
+comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter
+exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23]?
+commencer par l’écouter? lui marquer successivement le sentiment d’ennui
+ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se
+taire? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de
+sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des
+succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
+
+ [22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére
+ qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou
+ le punir, ou l’applaudir.
+
+ [23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire
+ par avance en nous, l’effet de l’expérience.
+
+Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il
+s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices; ce
+seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours
+comme s’ils étoient raisonnables.
+
+Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent
+inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage,
+c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité; c’est les rendre
+timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant,
+sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre; supposé
+qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier
+devroit-il paroître préférable? La présomption diminue, il est vrai, le
+prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître;
+si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à
+les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose: par l’autre,
+comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour
+rien.
+
+Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient
+à l’être: l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui
+concilient les hommes; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que
+produisent sur eux les défauts d’autrui; que donnant lieu aux services
+mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or
+les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces
+moyens d’y réussir; ils y sont étrangers, ils n’entendent
+qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent; car dans la bonne
+compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle _cotterie_. Il y a
+de certaines plaisanteries convenues; une finesse arbitraire qu’on
+attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit
+des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures:
+sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera
+sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour
+n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence,
+quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore;
+car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens
+qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la
+timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour
+les autres.
+
+Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité,
+considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en
+connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de
+nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on
+est avec justice étonné.
+
+Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu,
+où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris, on voit
+qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée; on
+cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les
+rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop
+marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
+tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider? Il employoit
+le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé,
+il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le
+craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il
+passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la
+critique; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de
+l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a
+d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité; & bien-tôt
+cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa
+dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il
+craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit
+par être condamné.
+
+J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les
+petits esprits: je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté
+d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de
+l’enfance; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de
+l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts
+qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion.
+Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils
+n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les
+châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la
+combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre
+cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens; & il est
+certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font
+qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on
+traite; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite: mais
+puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur
+imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté,
+pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans
+imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur?
+C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens
+de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule
+est à craindre: je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs
+dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a
+point entretenues[25].
+
+ [24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les
+ dévorer...
+
+ [25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur
+ pli dès notre plus tendre enfance; ces semences se germent &
+ s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains
+ de la coûtume, _Essais, l. II, ch. XXII_.
+
+Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les
+enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus
+aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction
+n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son
+tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun
+avantage; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler
+efficacement à le détruire; au lieu que cette sagacité à discerner, & à
+peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de
+l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par
+l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache; & c’est un grand
+ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand
+ils font briller notre imagination.
+
+
+_Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer
+préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens
+de plaire._
+
+Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on
+entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la
+matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent
+se succéder. _L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices &
+les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables:
+l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance
+des hommes de son siécle._
+
+ [26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de
+ la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur
+ cette matiére; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici
+ les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de
+ plaire & d’être aimé.
+
+Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues
+anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans
+destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me
+paroît indispensable; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner
+davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je
+croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise &
+l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que
+fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
+
+Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il
+faut faire parcourir aux jeunes gens; de maniére que dans le cours de
+leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront
+ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits
+généraux: mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire
+universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans
+les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais
+moins abrégé des Nations de l’Europe.
+
+ [27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire
+ de la Chine par le R. P. du Halde.
+
+Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de
+posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles,
+qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail; parce qu’ils
+présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, &
+plus souvent ramenés dans la conversation.
+
+ [28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force
+ d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui
+ enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent
+ usage dans le monde. M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. XCVI_.
+
+Les exercices doivent concourir avec les études précédentes; ceux
+sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont
+d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre
+extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de
+l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes
+ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier: il y
+a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard,
+quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent,
+communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec
+une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu
+de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, &
+ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où
+le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se
+remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser; & le
+croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait
+le second, qui devient comme anéanti; on l’a jugé au premier coup d’œil,
+on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe; & supposé qu’il ose vous
+tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous
+adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des
+lumiéres; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il
+éprouve; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme
+d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
+
+A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent
+être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent
+purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort,
+tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des
+instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables?
+Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux,
+soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre
+que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils
+excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout
+bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au
+lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils
+seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux
+dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors
+même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui
+attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
+point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour
+propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent
+remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y
+naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors
+percer & se faire connoître.
+
+Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre
+encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le
+rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles
+peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de
+consulter.
+
+Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur
+présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point
+de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du
+même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles
+avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la
+connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer
+leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour
+réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de
+plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par
+une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose
+davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à
+son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
+doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération
+où l’on doit naturellement prétendre.
+
+ [29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il,
+ qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils
+ peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin
+ d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.
+
+Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang;
+les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une
+partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les
+posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des
+soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis
+qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les
+accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles
+augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans
+cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent
+à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
+élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite
+dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer,
+& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de
+le donner.
+
+L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses
+exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si
+heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les
+talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
+
+A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions
+sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez
+l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour
+attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se
+rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont,
+comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de
+la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le
+vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour
+juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur
+grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens
+où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se
+livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison
+devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais
+certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur
+de leur principe.
+
+Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette
+observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent
+imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un
+certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux
+fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur
+commerce agréable.
+
+A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit
+est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux
+avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne
+donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui
+nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la
+conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les
+ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas
+toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux
+gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus
+généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de
+livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de
+faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce
+manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en
+parlant des usages du monde.
+
+Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez
+étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent
+autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces
+connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité
+liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous
+présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît
+davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui
+constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser
+l’honnêteté des mœurs.
+
+Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens
+vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les
+rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la
+quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir:
+on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être
+modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un
+assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage
+se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un
+homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux
+commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être!
+Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les
+petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils
+en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui
+leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils
+ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre
+amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul
+moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient,
+c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
+
+ [30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on
+ a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
+ qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les
+ autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie
+ doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur
+ donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité
+ d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges
+ sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
+ succès, est un véritable ridicule.
+
+Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas
+l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des
+jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire
+connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur
+siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes,
+& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui
+marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences
+que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à
+l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les
+estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les
+accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne
+retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens
+sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on
+appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont
+décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui
+se sont étendues[31].
+
+ [31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces
+ pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son
+ siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur
+ par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours
+ l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre,
+ c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens
+ par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets
+ sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
+
+J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par
+des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont
+d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine,
+quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la
+conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où
+l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la
+conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui,
+infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans
+la plaine[32].
+
+ [32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés
+ dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de
+ talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils
+ voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du
+ mérite personnel_.
+
+Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile
+épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux
+même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à
+peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit,
+qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit
+conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de
+réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte
+une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on
+veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir
+cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la
+procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens
+pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules
+ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, &
+passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne
+serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire
+connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui
+concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit
+point leur laisser ignorer.
+
+Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur
+proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur
+feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur
+donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des
+occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce
+qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à
+cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec
+des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les
+différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur
+vie.
+
+Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement,
+dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans
+l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect;
+c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de
+ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il
+faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit,
+ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances
+particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles
+délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens &
+d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette
+habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une
+certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
+
+ [33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du
+ nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est
+ de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de
+ honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de
+ mauvaise grace.
+
+Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans
+la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse,
+l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement
+ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages
+de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On
+pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces
+usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en
+éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette
+théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de
+tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére
+jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on
+peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus
+indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent
+rarement pour y suppléer.
+
+Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une
+timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins
+d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent,
+mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils
+connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en
+est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette
+ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que
+le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un
+soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que
+nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre
+ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort
+qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous
+augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse
+confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous
+fait mépriser.
+
+C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui
+s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer
+en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin
+qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, &
+qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les
+qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
+
+Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une
+certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére
+naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût
+dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur
+tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de
+les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un
+mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils
+en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec
+soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le
+monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science;
+on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point
+employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On
+regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès
+que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource
+est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de
+l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que
+méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins
+parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que
+notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
+
+C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y
+joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on
+n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des
+personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on
+doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
+
+La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable,
+lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à
+ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les
+devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui
+peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard,
+qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne
+l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont
+elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de
+beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été
+faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens
+tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se
+trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des
+personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
+
+On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle,
+que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir
+de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de
+l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils
+sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de
+l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la
+bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment
+dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On
+passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté,
+si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point
+contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce
+qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je
+répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous
+fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est
+persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les
+qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux
+principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut
+vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner,
+a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il
+entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine
+pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec
+lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part
+qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément,
+que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme
+supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices
+de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne
+pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît &
+supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de
+les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse
+qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la
+principale douceur de la vie.
+
+ [34]
+
+ Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
+ Des moyens d’exercer notre philosophie.
+ C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
+ Et si de probité tout étoit revêtu,
+ Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,
+ La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
+
+ MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.
+
+Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des
+autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en
+sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même
+amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du
+vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité;
+celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes
+qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
+nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine,
+défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se
+croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être
+au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
+
+Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous,
+la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus
+dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des
+vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans
+cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien
+imparfaitement dans le monde.
+
+Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit
+nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour
+propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir,
+avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous
+faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces
+mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre
+lesquelles elle pourroit nous prévenir.
+
+ [35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune,
+ qu’il seroit honteux d’ignorer.
+
+Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de
+l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des
+traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent
+curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent
+montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de
+la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de
+phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par
+le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus
+traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques
+autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à
+réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux
+communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que
+s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût
+être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte
+encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence
+qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence,
+malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire
+que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend
+insupportables.
+
+ [36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit
+ sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les
+ plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus
+ réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage
+ qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par
+ elles & non de les étaler dans la conversation.
+
+Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on
+leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de
+ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui
+déplaisent si fort à entendre répéter.
+
+ [37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux
+ communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des
+ traits d’esprit_.
+
+ Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se
+ corrige tous les jours_.
+
+ S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper,
+ décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, &
+ au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.
+
+ Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une
+ représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit
+ grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._
+
+ On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire,
+ _qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on
+ l’adopte en pure perte, &c.
+
+ On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien
+ contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les
+ sots, &c.
+
+Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que
+j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la
+conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits
+recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore;
+je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils
+sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des
+découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils
+ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait
+perdre.
+
+Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére
+occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on
+l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement
+frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat,
+& dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur.
+Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement,
+_lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité
+de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa
+Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
+secours?_
+
+Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il
+faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en
+dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes,
+le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres
+de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.
+
+L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation;
+une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre
+à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de
+Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que
+de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines?
+
+On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux
+communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui
+n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la
+prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ &
+_la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur
+lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens
+du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est
+la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en
+occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus
+rien de nouveau à dire sur ces matiéres.
+
+Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à
+ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines
+hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle
+imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont
+l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont
+qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions,
+qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le
+contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux
+femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la
+pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit
+aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme
+de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; &
+d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit
+en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec
+succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en
+faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs.
+Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances,
+par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére
+de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces
+rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles
+ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du
+peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un
+petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou
+renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général,
+l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque
+& réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.
+
+ [38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est
+ la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le
+ merveilleux même, qui en fait le prix.
+
+Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses,
+que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant
+toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par
+paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de
+tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles
+renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car
+lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser,
+d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que
+l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces
+idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres
+ne sont pas capables.
+
+ [39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que
+ certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
+ dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des
+ talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des
+ animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des
+ huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun
+ qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son
+ d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses,
+ Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._
+
+Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on
+ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la
+philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à
+celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce
+qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de
+féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant
+d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce
+qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment,
+sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur
+imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
+la honte d’une certaine ignorance.
+
+A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou
+guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de
+celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la
+plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme
+certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les
+éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux
+échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y
+a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de
+commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire
+paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du
+mépris des uns & de la haine des autres.
+
+ [40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien
+ l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois
+ ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose,
+ s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher
+ la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils
+ examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, &
+ courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement
+ ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il
+ dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est
+ rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE,
+ _Essais_.
+
+Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de
+s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le
+caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en
+faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec
+laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande
+scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans
+chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend
+justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines
+conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de
+vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce
+soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a
+presqu’entiérement dicté l’arrêt.
+
+ [41]
+
+ Le premier pas... que l’on fait dans le monde
+ Est celui d’où dépend le reste de nos jours;
+ Ridicule une fois, on vous le croit toujours.
+ L’impression demeure: en vain, croissant en âge,
+ On change de conduite, on prend un air plus sage:
+ On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé:
+ On est suspect encor, quand on est corrigé;
+ Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse
+ Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.
+ Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui
+ Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.
+
+ _L’Indiscret, Comédie, scéne 1._
+
+
+_Conclusion de cet Ouvrage._
+
+C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre
+éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la
+source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que
+d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur,
+les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans
+le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé;
+que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on
+fait contribuer au bonheur des autres.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage,
+seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
+même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent
+chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes
+répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de
+Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités
+morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre
+ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces
+Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais
+je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu,
+dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit
+sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose
+chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._
+
+ [42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a
+ composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses
+ _Dialogues des Morts, anciens & modernes_.
+
+
+
+
+LES DONS
+
+DES FÉES,
+
+OU
+
+LE POUVOIR
+
+DE L’ÉDUCATION.
+
+CONTE.
+
+
+Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent
+l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit
+contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces
+Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels,
+que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de
+son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere
+de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des
+Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.
+
+Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à
+régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus,
+ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs
+Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers
+instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des
+Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des
+qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.
+
+L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, &
+touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner,
+dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur,
+& la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire
+des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons
+qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on
+nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.
+
+Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant
+alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon
+second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son
+frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques,
+celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment
+(le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la
+plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime?
+
+Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit
+rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à
+démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble
+que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli,
+tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans?
+Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére!
+J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où
+il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois
+des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la
+suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens,
+pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même.
+Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la
+mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse,
+dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, &
+qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de
+vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.
+
+A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie,
+qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La
+Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles
+immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit
+descendue.
+
+Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux
+Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard
+de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, &
+réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à
+embellir les ames.
+
+Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua
+de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer
+sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit
+naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement;
+mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par
+lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa
+raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que
+Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
+remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui
+donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.
+
+A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation
+ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres
+impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se
+perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce
+n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en
+lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison
+éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux
+présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la
+merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après
+s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps,
+tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de
+microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce
+qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un
+usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés
+d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais
+le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la
+Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à
+notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés
+sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en
+faire usage.
+
+Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet
+instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du
+Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester
+auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où
+les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre;
+je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la
+félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva
+dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.
+
+La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre
+Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous
+deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même
+vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive
+souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la
+différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur
+conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui
+paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui
+en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son
+courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité
+ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens
+injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui
+paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit
+être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui,
+avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere,
+accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les
+prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
+d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible
+avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance
+doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de
+triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à
+l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils
+voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.
+
+Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére,
+vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le
+bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet
+de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits
+sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
+d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere,
+dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir
+plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes
+d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles
+richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi
+exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne
+nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre
+tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer
+redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans
+ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez
+différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé,
+qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu
+d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour
+venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus
+salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; &
+devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la
+paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage;
+Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit
+Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de
+l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime
+acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit
+l’embellir.
+
+Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par
+l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa
+Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage
+forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit
+qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à
+l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle
+se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on
+découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours,
+que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse.
+L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être
+sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils
+croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec
+beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de
+dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité,
+ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets
+indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par
+cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de
+convenance, & de représentation.
+
+La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La
+Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé
+éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison
+d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
+communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la
+voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle.
+D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour
+les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
+ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née
+sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les
+égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute
+l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une
+ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance
+qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si
+naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la
+confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui
+caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au
+désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse &
+insupportable.
+
+Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit
+en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer
+jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance,
+cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison,
+& qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur
+soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il
+cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu
+l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle
+tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre
+heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle:
+Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui
+ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, &
+presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois
+oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que
+d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par
+eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux
+douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour
+d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace,
+& que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des
+devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à
+Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour
+de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se
+plaindre de la Princesse.
+
+On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes
+n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup,
+il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent
+jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à
+celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves,
+disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui
+s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à
+leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de
+l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville
+Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le
+dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les
+hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je
+n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je
+sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de
+régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au
+plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que
+j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos
+volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le
+nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous
+rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition.
+Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
+distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez
+ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré
+du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne
+de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit
+libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable
+Armée qui environnoit la Ville.
+
+L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous
+ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un
+fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes
+accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés,
+plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les
+Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un
+Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans
+l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir
+à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse,
+accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait
+naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir
+l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du
+spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la
+dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans
+les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la
+considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un
+rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite,
+tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de
+son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha
+inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y
+reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans,
+d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet
+hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse
+dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de
+la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir
+couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils
+éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor
+crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous,
+respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous
+m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la
+domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte,
+& qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la
+véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les
+Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils
+avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des
+larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd.
+Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre
+entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la
+Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent,
+non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux
+dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la
+Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
+qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je
+réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui.
+Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre,
+Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le
+Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva
+Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des
+airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives
+couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor
+venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit
+recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle
+gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation;
+& c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de
+l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.
+
+
+
+
+L’ISLE
+
+DE LA LIBERTÉ.
+
+CONTE.
+
+
+Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement,
+dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer
+les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une
+Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres
+de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part
+des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit
+arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous
+désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder.
+Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre
+caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires
+ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la
+maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.
+
+L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la
+dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On
+écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit
+Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
+les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_.
+_Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je
+suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous
+pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune
+contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire
+à l’habitation qui vous est destinée.
+
+Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour:
+Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer
+leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans
+égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais
+contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est
+toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein
+de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il
+interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le
+suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant
+libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui
+effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut
+qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il
+appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis,
+toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui
+attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite
+la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit
+qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions,
+des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant,
+injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que
+je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans
+qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces
+mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.
+
+Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe
+Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des
+cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit
+éblouïssante.
+
+ _Tout le monde a raison._
+
+Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il
+entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques
+s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit
+composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des
+hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de
+gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére
+comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui
+l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; &
+tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon
+le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est
+charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y
+plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE,
+RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui
+fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN
+PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce
+dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts
+alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici
+tout le monde a raison._
+
+Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il
+vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs
+occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve,
+l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine
+dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre
+lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai
+beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont
+beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.
+
+Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé
+des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il
+étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois
+c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit
+été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque
+l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes,
+dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette
+Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous
+empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de
+circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai
+que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement,
+de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains
+usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai,
+repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à
+répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse
+d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous
+avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez
+ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon
+voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un
+sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la
+dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté
+que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous
+dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit
+l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous
+étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le
+privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de
+tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous
+ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent
+de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût
+s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il
+n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel
+s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le
+vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que
+j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je
+veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être
+bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur,
+sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de
+plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des
+avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A
+ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être
+présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé
+fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler
+toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler
+de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le
+sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre
+hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages
+équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de
+complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un
+mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme
+si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des
+écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire
+part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé
+augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt,
+pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits
+d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
+mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de
+l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des
+plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit
+d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de
+louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour
+propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement
+crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à
+contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans
+les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les
+reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur
+enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer
+convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître
+l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il
+faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui
+de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture
+très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme
+l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe
+très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint,
+s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez
+heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de
+nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit
+de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent,
+parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour
+faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu
+d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez
+l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le
+Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit:
+Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il
+ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié
+l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
+que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens
+médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris
+naissance.
+
+Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut
+bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une
+troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à
+monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes
+digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple,
+où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme
+résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos
+hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que,
+bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à
+l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une
+maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette
+façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte,
+il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, &
+tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver
+raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
+loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.
+
+Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si
+humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble
+d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement,
+& le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien
+que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux
+vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous
+n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos
+Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un
+grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, &
+vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages
+communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le
+soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper.
+Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand
+on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir
+nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître
+impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à
+nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici
+bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas
+une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos
+Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; &
+imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi,
+revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au
+seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans
+un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en
+même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la
+vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de
+mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma
+famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, &
+ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer,
+& servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite
+une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes,
+& qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret
+dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par
+principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se
+succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou
+parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui
+donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient
+souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez
+l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
+extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans.
+Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de
+vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je
+meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les
+gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société,
+au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son
+personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable;
+mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est
+arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un &
+l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que
+le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être
+extraordinaire, méne insensiblement à la folie.
+
+
+
+
+LES AYEUX,
+
+OU
+
+LE MERITE PERSONNEL.
+
+CONTE.
+
+
+Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére
+de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à
+remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même
+temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies,
+ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu
+d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si
+pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de
+soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit,
+changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du
+Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable,
+n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la
+vraisemblance.
+
+Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans
+Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter
+avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se
+prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun,
+descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la
+Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un
+avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le
+Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il
+n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure,
+beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux
+désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé
+sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été
+une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire.
+Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne
+famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle,
+qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter;
+ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il
+pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il
+paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il
+réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité
+qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.
+
+Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour
+avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir
+indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul
+décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y
+tracer.
+
+ _Mes ayeux & moi._
+
+Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses
+grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à
+plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place,
+grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de
+mots.
+
+ _Vos bontés & mon zéle._
+
+Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman;
+il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont
+l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques
+s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des
+acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante
+Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se
+placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de
+s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces
+figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda
+le silence.
+
+Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui
+m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous.
+Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
+d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre
+favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il
+exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison;
+qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
+seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin
+son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des
+hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant
+lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne
+daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de
+manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race
+des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation;
+Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux
+Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi
+pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient
+naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman.
+Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa
+considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus,
+pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié,
+presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le
+Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
+sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin
+d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte
+d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le
+Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit
+quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux
+qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître
+tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais,
+malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul
+effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne
+méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix,
+qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à
+vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.
+
+
+
+
+ALIDOR,
+
+ET THERSANDRE.
+
+CONTE.
+
+
+Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit
+rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite
+ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les
+mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin,
+que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de
+l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre
+différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par
+une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent
+jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens
+aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette
+habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à
+leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que
+le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à
+table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les
+personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle
+du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés
+pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient
+vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a
+été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.
+
+Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur
+étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante,
+c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui,
+qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit
+pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit
+que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il
+exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails
+de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement,
+tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La
+Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
+sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire;
+mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de
+tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, &
+s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne
+point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de
+ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.
+
+Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils
+entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter
+l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié
+du Royaume?_
+
+_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux
+têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on
+me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il
+est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa
+voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit
+nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au
+choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._
+
+Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur
+lequel ils trouvérent tracé:
+
+ PORTRAIT DE LA PRINCESSE.
+
+ _Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se
+ représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure,
+ l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la
+ Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je
+ voulois dépeindre._
+
+Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la
+singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous
+signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard,
+d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit
+cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur
+château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord
+d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre
+haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, &
+quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit
+pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité
+étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.
+
+Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si
+terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce
+seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage
+& l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant
+tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il
+marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira
+plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les
+évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des
+têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant
+plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation
+dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé.
+Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le
+Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il
+aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux
+de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le
+mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On
+vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur
+chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes.
+Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il
+lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde
+blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui
+manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables
+têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse,
+lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
+
+Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui,
+allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent
+charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur
+propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort
+du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette
+admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La
+Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret,
+vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous
+préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de
+vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de
+lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils
+partirent.
+
+Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja
+informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour
+les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience
+particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle
+& si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions,
+& l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son
+épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte
+d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta
+comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de
+chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la
+Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le
+péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin
+l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de
+tonnerre.
+
+Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence,
+flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru
+beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le
+Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez,
+lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense.
+Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.
+
+Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait
+Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau
+d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu
+aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la
+Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs,
+très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup
+de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi
+lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous,
+brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere
+l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit
+peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat,
+continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez
+bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie
+troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est
+vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne
+parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse,
+répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse.
+Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il
+appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don
+qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être
+regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le
+Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette
+importance.
+
+Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que
+l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille:
+Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon
+Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu
+te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras
+pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere:
+il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement
+Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment
+n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage
+sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé
+de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut
+n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a
+sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se
+démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, &
+que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois
+dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que
+je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le
+saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce
+que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance.
+Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de
+m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller
+qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne
+sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose
+s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse
+d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera,
+comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux
+autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je
+vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain
+nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la
+Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre
+reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le
+Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume;
+il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée;
+ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son
+sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre
+Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, &
+Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour
+avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu
+un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne
+s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la
+simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours
+égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.
+
+
+
+
+LES VOYAGEUSES.
+
+CONTE.
+
+
+Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la
+troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être,
+qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit
+point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance
+sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne;
+devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en
+attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la
+regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez
+donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou
+l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une
+allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante,
+& supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux
+femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de
+leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de
+l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les
+hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes
+n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit
+pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére
+jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit
+voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin
+de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit
+extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car
+elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle
+devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui
+attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le
+portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur,
+elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en
+avoit-elle jamais inspiré.
+
+La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit
+point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le
+monde; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un
+seul qui ne déplût; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une
+physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable; on jugeoit
+que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette
+imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la
+douceur, la finesse; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien,
+& qui fait tout valoir; voilà, à la fois, son esprit, & son visage; car,
+comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez,
+qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa
+figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut
+servir le mieux à faire connoître son caractére; elle savoit qu’elle
+étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
+
+Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison,
+qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu
+pouvoir en faire part à ses niéces; elle quittoit souvent le pays des
+Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un
+état, leur dit-elle un jour; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
+comme moi; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que
+quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons,
+d’abord, quelle figure vous voulez avoir; car il dépend de moi de
+changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de
+dédain; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien
+ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur,
+qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la
+mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à
+un changement; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je
+vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser.
+Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la
+former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous
+pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de
+l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement
+(quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une
+autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes
+étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez
+actuellement; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on
+peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut
+unanimement approuvé; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles
+passassent pour niéces de Fées; c’étoit le moyen d’être par-tout fort
+bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout
+soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
+c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide; vous savez qu’on nous
+appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit; & pour n’être point
+accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si
+elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante
+de ses niéces.
+
+On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les
+deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien:
+Mais que fait la laide? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On
+prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les
+barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, &
+perçante, qui répétoit cent fois dans une heure: La laide, la laide, la
+laide; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du
+moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au
+berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement
+conservé; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un
+autre. L’un l’appelloit _Zimzime_, ce qui en langage de Fée, veut dire,
+_mieux que belle_. L’autre, _Claride_, c’est-à-dire, _qui ne
+l’aimeroit?_ & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu
+qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été; il est
+vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur
+de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre;
+mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire
+une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se
+méprendre; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement
+modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui
+reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le
+contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.
+
+Leur premier séjour sur la Cour d’_Assyrie_, qui étoit brillante,
+nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les
+femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr; parce
+qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se
+blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des
+femmes vaines, aigres, méprisantes; des hommes _confians_, frivoles,
+indiscrets; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien
+raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la
+laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
+parce qu’on s’occupoit des deux autres.
+
+Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, &
+regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté,
+c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée,
+abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
+de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les
+belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs; & comme elle avoit méprisé
+toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles
+n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus
+qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit
+d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin
+avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils
+faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes
+prenoient grand soin d’accréditer; & que les gens sensés, à qui elle ne
+s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter,
+sans chercher à les détruire; & qu’enfin, elle n’avoit nulle
+considération. Cela la toucha assez; mais ce qui fit bien plus d’effet,
+c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés,
+& les plus aimables: la voir, la suivre, la trouver trop coquette, &
+l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours.
+
+Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par
+s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt,
+on examina si, effectivement, elle étoit laide; & la fin de ce doute,
+fut de la trouver extrémement aimable. Eh! comment ne pas convenir de
+son esprit? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à
+démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une
+autre auroit cherché à les voir en ridicule; ainsi on lui donnoit sa
+confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il
+falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour; elles vouloient
+absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La
+Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
+d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les
+habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes,
+brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des
+fleurs, des arbustes, des oiseaux; & ce qui étoit plus singulier encore,
+ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux
+d’un bleu de saphir, & très-brillans; des lévres extrémement grosses, de
+la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du
+monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées; elles pensérent
+qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, &
+de _tourner la cervelle_ à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette,
+elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures
+surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit
+vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances: comme la
+beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une
+surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point
+d’autres succès; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les
+appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur
+cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où
+les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, &
+que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne
+pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit
+au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies; & comme elle
+avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si
+bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter,
+avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut
+applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de
+dire: Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles
+grosses lévres bleues! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour
+mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes
+est si pénétrant); enfin elles pensérent en mourir de jalousie; & le bal
+fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la
+tante cédât; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la
+Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se
+bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie.
+L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit
+investir par un concours prodigieux de peuples; mais elle étoit déja
+dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées,
+qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette.
+
+Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces
+deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le
+deviner; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à
+tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit _prodigieusement_ belle; la belle
+disoit à celle-ci, qu’elle étoit _excessivement_ jolie; & chacune, parce
+qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer
+de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette
+louange chimérique.
+
+Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une &
+l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable? Cette objection est
+plus embarrassante; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit
+dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que
+ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être
+écoutés d’une belle personne; & la seconde disoit; Ils seront bien-tôt
+excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront; ainsi,
+c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre,
+qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris
+réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance,
+& même le nœud d’une sorte d’amitié.
+
+A l’égard de leur haine commune pour la troisiéme, voici quelle en fut
+l’origine. Leur cadette, ayant une ame douce, & s’appliquant à vaincre
+par de la déférence & par de l’amitié, la répugnance que lui marquoient
+ses sœurs, profitoit de toutes les occasions de faire leur éloge, avec
+justice; mais étant raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se déterminer
+à louer l’orgueil de l’une & la coquetterie de l’autre; & ne les pas
+applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer leur ennemie. Ajoutez que
+lorsque les deux aînées s’y attendoient le moins, elles virent cette
+sœur, condamnée dans leur esprit à ne jamais plaire, réussir souvent
+mieux qu’elles. On ne supporte point cela; car, qu’on ait prévû le
+succès que peut obtenir une autre femme, comme on a rassemblé, par
+avance, toutes les maniéres de l’envisager, qui en diminueront le prix;
+on peut en être témoin, sans se décontenancer; on le méprise, peut-être,
+au point qu’on le pardonne. Mais quand il surprend, qu’on est réduit à
+le voir tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit qui y tienne.
+
+Les voilà donc dans le char. Où vous ménerai-je? leur dit la Fée. Vous
+savez, sans doute, à quoi vous en tenir, sur votre figure? Voyageons à
+présent, afin de vous faire connoître le prix des différens états de la
+vie; je vais, pour commencer, vous faire toutes trois Reines. Alors,
+elle remua une chaîne de diamans, qui gouvernoit quatre Phénix, qu’elle
+avoit attelés à son char; ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans un
+pays charmant. On entra dans une Ville superbe; tous les Grands de
+l’Empire s’y trouvérent rassemblés, & les trois niéces, placées sur un
+même trône, furent toutes trois reconnues Souveraines.
+
+L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva le moyen d’augmenter de fierté &
+de bonne opinion de son mérite. Le lendemain de son couronnement, elle
+emprunta la baguette de sa tante, pour un coup d’état, disoit-elle, &
+l’on ne devineroit pas quel usage elle en vouloit faire. Il y avoit
+proche de sa Capitale, une vaste plaine; elle s’y promena, d’un soleil à
+l’autre, & pour donner à ses Sujets le plaisir de l’admirer, elle les
+transporta, tout à coup, dans cette plaine; & cet enlevement pensa les
+faire mourir tous de frayeur. L’un, occupé dans son cabinet, se sentoit
+emporté par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer cette merveille.
+L’autre, au moment de prononcer le serment qui l’alloit unir à sa
+maîtresse, quittoit, malgré lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité du
+Temple, au grand étonnement de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont
+la santé étoit languissante, transporté dans son fauteuil, se trouvoit
+dans les nues. On voyoit voler les batallions tout armés, & les
+personnages les plus graves traverser les airs, en habits de cérémonie.
+Enfin, cet événement causa un trouble, un désordre général, dans toute
+la Nation, & chaque jour de son Régne, amena quelque-autre folie, dont
+sa beauté étoit la cause.
+
+On s’attend bien à voir la seconde, ne contraignant pas mieux son
+caractére; aussi parut-il dans toute sa perfection. Il n’y eut bien-tôt
+plus à sa Cour que des petits soins pour occupation, des fleurettes pour
+langage, & des lorgneries pour politesses. La Fée se trouva forcée
+d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule présomption; à la seconde,
+le peu d’estime & de respect qu’on avoit pour elle; & les avis sages,
+quand ils viennent d’une Fée, ont cela de particulier, ils persuadent.
+Je ne veux pas dire, cependant, que les deux niéces crûrent avoir tort,
+elles sentirent, seulement, la honte de leur situation, qu’elles
+trouvérent injuste; & elles conclurent que le trône n’avoit pas tant de
+charmes qu’elles l’avoient pensé.
+
+La troisiéme Reine parut effectivement l’être. Si le Trône met les
+défauts dans un plus grand jour, il donne aussi plus d’occasions aux
+vertus de paroître. _Zimzime_, car la Fée avoit décidé qu’on ne
+l’appelleroit plus la laide, _mieux que belle_, dis-je, eut donc lieu
+d’être contente de sa nouvelle condition; elle avoit des mœurs, & de la
+dignité, elle fut respectée. Elle ne songeoit qu’aux moyens de faire le
+bien, & d’être aimée, on l’adora. Sa Cour devenoit, tous les jours, plus
+nombreuse, & cela acheva de désespérer ses sœurs.
+
+Une nuit, tourmentées d’un dépit qui ne leur avoit pas permis de fermer
+l’œil, elles allérent trouver la Fée, & la pressérent de partir dans le
+même moment, aimant mieux toute autre condition que celle de régner. La
+Fée, qui avoit ses vûes, répondit froidement, il est encore bien matin,
+mais j’y consens; elle alla éveiller _Zimzime_, l’habilla d’un seul coup
+de baguette, sans que rien manquât à son ajustement, répandit dans la
+Ville quelques trésors, & l’on remonta encore dans le char.
+
+Hé bien, mes chéres Niéces, (cela s’adressoit aux deux aînées) vous vous
+êtes ennuyées du Trône? Le rang qui en approche vous exposeroit, à peu
+près, aux mêmes inconveniens; & dans les états, successivement
+inférieurs, vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
+Passons, croyez-moi, à une extrémité dont vous n’avez qu’une idée
+très-imparfaite. Allons habiter quelque hameau. Je connois un endroit de
+l’Asie, où, sous un ciel doux, des peuples simples & sociables, vivent
+dans de belles campagnes; nulle ambition, peu de besoins, & un panchant
+inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent point de dégoûts: Voilà
+leur condition.
+
+J’aime _beaucoup_ ce hameau, dit l’aînée; Je serois _comblée_ de voir
+cette campagne, s’écria la seconde. A l’instant, elles se trouvérent,
+toutes trois, mises comme de simples Villageoises, c’est-à-dire, avec
+une coëffure & des habits, qui, pour toute magnificence, avoient une
+simplicité agréable, l’air frais, & d’une extrême propreté. L’aînée
+conçut, que, sous des dehors si peu brillans, on ne pouvoit être
+remarquée, à moins qu’on ne fût la beauté même. La seconde, ne douta pas
+que la singularité de cet ajustement, ne dût servir à la rendre plus
+piquante. Pour _Zimzime_, elle fut bien aise de pouvoir connoître un
+peuple ingénu, & dont les passions douces, disposoient, sans doute, leur
+ame à l’amitié. Elles aperçurent, alors, cette campagne, qu’elles
+désiroient. Elles arrivérent dans une prairie, au milieu d’une fête
+purement champêtre; le lieu, les habitans, tout rappelloit l’idée de
+l’âge d’or. La Belle, se voyant entourée d’une troupe considérable,
+leva, avec un air de bonté présomptueuse, un voile qu’elle portoit en
+voyage. Ces gens simples, la regardérent, long-temps, avec des yeux plus
+étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient belle, mais ce n’étoit point
+comme cela qu’ils désiroient qu’on le fût; elle ne parla à personne,
+dédaignant particuliérement les jeunes Villageoises qui s’approchoient
+d’elle; personne, aussi, ne lui parla; & comme elle ne recueillit aucune
+louange, la fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour la jolie, qui avoit
+bien résolu de le paroître, tout autant qu’elle le pourroit, elle y fit
+de son mieux, mais ses _agaceries_ furent perdues. Ces gens simples la
+virent, avec les mêmes yeux, qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
+de sa sœur; ses mines leur parurent des grimaces; & les petits propos
+qu’elle leur adressa, des moqueries; elle se mit, enfin, à danser avec
+eux, imitant, à ce qu’elle croyoit, leurs façons naïves; mais elle y
+ajoûtoit une légéreté forcée & des inflexions de corps affectées qu’ils
+ne prirent jamais pour des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une certaine
+simplicité, n’alloit point jusqu’à leur esprit; ils la regardoient,
+fixement, & n’y trouvoient point de plaisir; c’étoit-là tout ce qui se
+passoit en eux; elle s’en aperçut, & dit à la Fée, que _cette espéce-là
+étoit bien maussade, bien insuportable_.
+
+Et _Zimzime_? _Zimzime_, qui avoit abordé plusieurs de ces jeunes
+Villageoises, avoit trouvé jolies celles qui l’étoient; elle se mêla
+dans leurs jeux, & y réussit à merveilles. Si on lui donnoit le prix,
+elle vouloit qu’il fût partagé à toutes celles qui l’avoient disputé
+avec elle; ses caresses la faisoient aimer, même de celles qu’elle
+effaçoit; & ce succès dura tout le temps qu’elle resta dans cette
+Campagne. Les jeunes habitans, qui disposoient encore de leur cœur,
+passoient les jours à s’occuper d’elle; l’un d’eux, particuliérement,
+qui de son côté se faisoit distinguer de tous les autres, & que la Fée
+embarrassoit, quand elle lui disoit le mot de travestissement; celui-là,
+_Zimzime_ l’écoutoit avec plaisir; elle trouvoit la vie pastorale
+très-agréable, tandis que ses sœurs ne cessoient de répéter: _Je l’ai en
+horreur, elle m’est odieuse._ Enfin il fallut encore les emmener.
+
+Ce fut dans leur demeure ordinaire que la Fée les transporta. C’est une
+sotte chose que les Voyages, dit l’aînée: on y _périt_ d’ennui, ajouta
+la seconde: Dites plûtôt, répondit la Fée, que nous n’aimons que les
+lieux où nous plaisons, & que les gens qui paroissent charmés de nous
+voir. Vous l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous flatte, sans s’occuper
+jamais de ce qui flatte les autres, est un moyen sûr de s’ennuyer
+bien-tôt, par-tout, & de tout le monde. Je n’aime point à donner des
+leçons dures, j’ai espéré de vous corriger de vos défauts, en vous
+faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent; je vois que le mal
+est sans reméde. Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui vous convient. A
+ces mots, elle la laissa au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
+dont toutes les murailles lui représentoient son image. Elle avoit le
+plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle s’y vit vieillir de bonne
+heure; elle eut des rides, & ne pût s’empêcher de les apercevoir. Ce fut
+là sa punition, & l’origine des glaces. On ne croiroit pas qu’elles
+auroient été inventées pour corriger l’amour propre.
+
+La Fée mena la seconde dans un autre Palais: Vous vivrez ici, lui
+dit-elle, vous y verrez, sans cesse, une foule d’hommes, de toutes les
+Nations, que vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, gronder,
+apaiser; mais ils s’évanouïront, comme des ombres, dès que vous
+trouverez quelque satisfaction à les voir, ou à les entendre. C’est, à
+peu près, ce que vous auriez éprouvé dans le monde; la plûpart des
+succès qui naissent de la coquetterie, ne sont guéres plus réels, & je
+vous épargne les ridicules, & les dégoûts véritables qui y sont
+attachés; car ces ombres que vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne
+prendront point un air de dissimulation, en se défendant d’avoir sû vous
+plaire, & elles ne mettent point en chanson leurs prétendues conquêtes.
+
+La Fée demanda, ensuite, à _Zimzime_, quel rang, & quelle figure elle
+désiroit avoir. Vivre avec vous, répondit _Zimzime_, me paroît le sort
+le plus désirable; mais puisque ce bonheur est réservé aux Fées,
+laissez-moi d’abord, ma laideur; elle m’épargne la jalousie des autres
+femmes, & me rappelle la nécessité, où je suis, de songer à me rendre
+supportable, du moins par le caractére. A l’égard du rang, dont je
+voudrois jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois à partager celui de
+ce jeune Pasteur que j’ai vû dans cette heureuse campagne, où vous
+m’avez conduite; je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il étoit; mais ne
+fût-il qu’un simple habitant de ce même hameau, il me semble que je
+passerois, avec lui, une vie heureuse. A peine elle achevoit, qu’un
+Prince charmant parut au milieu de sa Cour; _Zimzime_ reconnut celui
+dont elle venoit de parler, qui se trouva fils d’un grand Roi; ils
+s’aimoient, ils s’épousérent, ils s’aiment encore.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+_APPROBATION._
+
+
+J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour
+titre; _Essais sur la nécessité, & sur les moyens de plaire_. J’ai
+trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, & de préceptes
+très-sages: je crois que l’impression n’en sera pas moins utile
+qu’agréable au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.
+
+DANCHET.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
diff --git a/74080-h/74080-h.htm b/74080-h/74080-h.htm
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- <title>Essais sur la necessité et sur les moyens de plaire | Project Gutenberg</title>
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-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
-<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt="Couverture"></div>
-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<h1>ESSAIS<br>
-<span class="xsmall">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="xsmall">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-DE PLAIRE,</h1>
-
-<p class="c">PAR<br>
-<span class="large">Monsieur DE MONCRIF,</span><br>
-<i>de l’Academie Françoise</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">A GENEVE,</span><br>
-Chez PELLISSARI &amp; <span class="sc">Comp.</span></p>
-
-<p class="c">MDCCXXXVIII.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT.</h2>
-
-
-<p>Si l’on juge des hommes
-par le motif commun qui
-les fait agir, on peut dire
-qu’ils ont tous le désir
-de plaire, parce que tous veulent être
-applaudis, recherchés, accueillis ;
-que tous, enfin, veulent réussir dans
-l’esprit des autres. A décider d’eux
-par leur conduite, il semble que le
-plus grand nombre ait précisément
-la vûe opposée. Quelle différence,
-en effet, d’un homme, qui, concentré
-dans son amour propre, réduit,
-pour ainsi dire, la Société au
-commerce que ses passions ont entre
-elles ; qui ne conçoit que ses goûts,
-qui ne sent que ses besoins, pour
-qui tous les objets extérieurs semblent
-transformés en autant de miroirs,
-où il n’aperçoit que lui-même !
-Quel contraste, dis-je, de cet homme,
-(qu’on ne rencontre que trop
-souvent) à celui, qui, persuadé que
-les vertus sociables sont la source du
-véritable bonheur, se regarde comme
-membre d’une République, que
-des égards mutuels entretiennent,
-et que l’amour propre, mal entendu,
-cherche à détruire ; qui, toujours
-attentif à ce qui flatte ou mortifie,
-à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens,
-ne cherche, dans ces différens
-points de vûe, que ce qui le
-méne à se concilier leur amitié &amp;
-leur estime ! Peut-on trop fuir celui
-qui ne veut qu’un bonheur auquel il
-n’associe personne ? Peut-on trop rechercher
-celui qui n’est satisfait de
-soi-même, qui n’est heureux, que
-par les avantages qu’il verse dans la
-Société ?</p>
-
-<p>Cette opposition entre la conduite
-de quelques hommes, &amp; le motif
-commun qui les anime, vient, si je
-ne me trompe, de la maniére dont
-ils aperçoivent ce que c’est que plaire,
-ainsi que les moyens d’y parvenir.
-Eclairés sur les erreurs où tombent,
-à cet égard, ceux qui les environnent,
-ils se croyent garantis de
-l’illusion, par cela même qu’ils sont
-ingénieux à la démêler dans les autres ;
-ils ne portent point leurs regards
-sur leur propre conduite ; &amp;
-si quelques-uns, moins aveuglés,
-s’examinent, &amp; découvrent qu’il
-leur manque les qualités qui plaisent
-communément, ou s’ils se trouvent
-quelque ressemblance, par le maintien,
-le langage, l’humeur, avec ce
-qu’ils viennent de critiquer dans autrui ;
-ils n’aperçoivent plus les motifs
-de le condamner : On a ouï dire,
-<i>qu’il sied bien d’être singulier, extraordinaire ;
-que ce qui déplaît dans
-l’un, devient quelquefois une grace
-dans un autre ; que l’esprit fait tout
-valoir ; qu’il y a des gens qui font aimer,
-en eux, jusques à leurs travers</i>.
-On se voit alors avec tous ces avantages ;
-on ne s’avoue des défauts,
-que pour les sauver par ces exemples ;
-&amp; souvent, en s’éludant ainsi
-soi-même, on ne recueille pour tout
-fruit de la recherche qu’on vient de
-faire, que l’erreur grossiére de s’en
-estimer davantage.</p>
-
-<p>Ma principale vûe, dans la premiére
-Partie de cet Ouvrage, a été
-de démêler ces illusions, &amp; particuliérement
-celles qui séduisent les gens
-d’esprit. J’expose, en premier lieu,
-la nécessité de plaire : cette nécessité
-reconnue, méne à chercher les
-moyens de profiter des avantages
-qu’elle nous présente ; &amp; ces moyens,
-j’explique comment ils nous égarent,
-ou comment ils nous font réussir.</p>
-
-<p>Dans la seconde Partie, en appliquant
-à l’éducation les principes que
-j’ai établis dans la premiére, je propose
-quelques idées, qui paroîtront
-peut-être hazardées, sur la maniére
-de cultiver les premiéres années de
-l’enfance ; mais je déclare, par
-avance, que je suis entiérement déterminé
-à me soumettre à cet égard,
-comme sur le reste de l’Ouvrage, au
-jugement que tant de personnes plus
-éclairées que moi, auront le droit
-d’en porter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
-<span class="tiny">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="tiny">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
-
-<h2 class="nobreak sc">Premiere Partie.</h2>
-
-
-<p>Entre les principes les plus
-utiles à la Société, il en est
-un que nous ne pouvons
-trop connoître &amp; trop suivre,
-parce que dans les personnes
-dont il régle la conduite, il empêche
-la raison d’être farouche ; qu’il ôte
-à l’amour propre ce qui le rend haïssable ;
-qu’il supplée en quelque façon aux avantages
-de l’esprit, &amp; les sauve de la jalousie
-qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont
-éminens ; qu’enfin il influe considérablement
-sur notre bonheur &amp; sur celui des
-gens avec qui nous passons la vie ; c’est
-la nécessité de plaire. J’entens par le mot
-de plaire, une impression agréable que
-nous faisons sur l’esprit des autres hommes,
-qui les dispose ou même les détermine
-à nous aimer.</p>
-
-<p>Avec le caractére d’honnête homme,
-avec bien des vertus, il semble qu’on devroit
-paroître aimable. Cependant, il est
-commun de trouver des gens dont les
-principes &amp; les mœurs vous attirent, &amp;
-dont le commerce vous rebute ; on ne
-peut s’empêcher de les considérer, de les
-respecter &amp; de les fuir.</p>
-
-<p>Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils
-ne cherchent point à plaire, l’effet
-d’une sévérité dure, &amp; cependant estimable,
-avec laquelle ils portent quelquefois
-leurs jugemens. Je n’attaque point
-ici cette haine à qui les défauts des hommes
-ne sont qu’un prétexte pour répandre
-son fiel ; ce chagrin caustique qui
-verroit avec regret disparoître de la terre
-les vices contre lesquels il éclate, parce
-qu’il n’auroit plus rien à blâmer : je parle
-de cette équité trop austére qui pése
-les actions des autres avec le peu d’indulgence
-qu’elle a pour elle-même ; de cet
-amour de la raison &amp; de la justice, qui,
-converti en passion, ne se plie pas assez
-à la nécessité de voir des hommes imparfaits ;
-quel en est, dis-je, le fruit ? Le
-malheur de révolter ceux même dont
-elle arrache l’estime.</p>
-
-<p>Quand les ames, au-dessus des foiblesses
-ordinaires, sont en même temps douces,
-sensibles, indulgentes, vous les aimez,
-&amp; c’est leur vertu même qui vous
-attire encore plus à elles ; mais quand
-vous trouvez ces personnages vertueux
-qui, vous regardant du haut de leur mérite,
-vous marquent une certaine bonté
-impérieuse, une certaine pitié qui vous
-annonce leur supériorité &amp; votre petitesse ;
-vous êtes tenté de croire que le droit
-de vous mépriser est une récompense
-qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se
-donnent de fuir les vices ; vous sentez
-peu d’estime pour leur vertu, &amp; beaucoup
-d’éloignement pour leur personne.</p>
-
-<p>Il est, je l’avoue, des vertus épurées,
-&amp; qui, telles que le pardon des grandes
-offenses, le desintéressement, la générosité
-sur des objets importans, font, par
-elles-mêmes, une forte impression sur
-les esprits : mais les occasions d’employer
-ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
-Quelle est, pendant ces longs
-intervalles, la ressource des ames sensibles ?
-L’usage des vertus moins brillantes, dont
-l’effet est de plaire, &amp; le fruit de se faire
-aimer ; il n’y a presque point d’instant
-qui ne leur ouvre quelque route nouvelle
-pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.</p>
-
-<p>Cette attention de plaire, qui doit
-accompagner les vertus de l’ame, ne
-nous est pas moins nécessaire pour faire
-valoir les qualitez de l’esprit. Que servent
-dans le commerce ordinaire de la
-vie les lumiéres qui caractérisent un esprit
-éminent ? Il en est parmi nous, dans ce
-siécle-ci, du savoir &amp; des connoissances
-sublimes, à peu près comme de la richesse
-dans de certaines Républiques, où la
-somptuosité &amp; l’abondance passent pour
-une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
-dans leur fortune, où le plus opulent
-est restraint à la dépense modique de
-celui qui n’a presque que le nécessaire :
-de même il faut éviter dans les entretiens
-tous les sujets qui passent la portée des
-esprits communs, ou se plier à ne leur
-présenter ces mêmes sujets qu’avec une
-simplicité, que par une superficie qui les
-leur rende sensibles ; &amp; ce n’est que le
-désir de plaire qui peut, au milieu de
-tant de contrainte, assurer le succès de
-l’esprit supérieur. Bien loin de blesser
-les simples citoyens par l’éclat trop marqué
-des richesses dont il dispose, il semble,
-par la maniére dont il les leur découvre,
-les y associer, les leur rendre
-propres : il obtient d’eux, à la fois, la
-liberté d’en faire usage, leurs éloges &amp;
-leur reconnoissance.</p>
-
-<p>S’il est des lumiéres dans l’esprit qui
-doivent concilier l’estime &amp; l’amitié des
-autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent
-sans cesse à régler les intérêts
-qui sément entr’eux la division. On devroit
-pouvoir compter du moins sur le
-cœur de ceux qui ont obtenu de nous
-les avantages auxquels ils prétendoient :
-il arrive cependant, que le plus ou le
-moins d’égards que vous aurez marqués
-pour leur personne dans les momens,
-où dépendans &amp; soumis, ils vous auront
-entretenu de leur espérance ou de leur
-crainte, décide souvent de leur reconnoissance.
-Si votre extérieur ou vos
-discours ont fait souffrir leur amour propre,
-n’espérez pas qu’ils vous tiennent
-compte de la justice que vous leur aurez
-rendue ; ils penseront que vous n’êtes
-équitable que par crainte de la honte
-qu’il y auroit à ne pas l’être : vous n’obtiendrez
-d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent
-vous refuser, &amp; l’estime des hommes
-est un tribut qui ne satisfait que
-notre raison : leur amitié est nécessaire
-au bonheur d’une ame sensible.</p>
-
-<p>Posséde-t-on les avantages attachés à
-la haute naissance &amp; à l’éclat du rang ?
-On n’est point affranchi de la nécessité de
-plaire. Les inférieurs avec un respect
-bien attentif &amp; bien sérieux, sont quittes
-de tout ce qu’ils doivent aux Grands ; &amp;
-combien la supériorité de ceux-ci est peu
-digne d’envie, quand elle ne leur rapporte
-que ce seul tribut ! Les respecter
-scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens
-pour eux, c’est mettre à part leur
-personne &amp; ne rendre hommage qu’à
-leur destinée ; c’est n’entretenir une Divinité
-que de la beauté du pied-d’estal
-qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au
-moindre effort, l’ouvrage est achevé ;
-tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se
-découvre, les talens se multiplient ; leur
-sourire est comme ces rayons de lumiére,
-qui, répandus tout-à-coup sur une
-campagne, font sortir mille tableaux
-variés &amp; rians ; où l’on ne découvroit
-auparavant qu’une sombre &amp; confuse
-uniformité.</p>
-
-<p>Quand nous sommes d’un rang distingué,
-la conduite qui nous fait réussir ou
-déplaire, tient principalement, si je ne
-me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable
-que nous avons des prérogatives
-de ce même rang qui nous décore.
-Quand cette opinion secrette est exagérée,
-elle perce dans notre maintien, dans
-nos discours, elle imprime à notre politesse
-un caractére qui lui fait perdre presque
-tout son mérite ; souvent c’est de la
-hauteur qui se montre à découvert, &amp; elle
-déplaît à tout le monde ; quelquefois
-c’est de la bonté qu’on met à la place des
-égards, &amp; cet air de supériorité blesse
-avec justice ceux qui, sans être nos égaux,
-ne nous sont point subordonnés. Avec
-les gens d’un état moins considérable, ce
-sera une affectation de descendre, de s’abaisser
-jusqu’à eux, une crainte marquée
-de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire
-que les sots.</p>
-
-<p>Cette opinion outrée des avantages
-qu’on a sur les autres, séduit moins communément
-les gens nés dans le sein des
-honneurs, que ceux qui se trouvent transportés
-subitement dans une région qu’ils
-n’avoient long-temps considérée qu’en
-élevant leurs regards. Tous les objets
-dont ils se sont séparés leur paroissent
-si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de
-les apercevoir : ils voyent à peine ce
-qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement
-de ce qu’ils sont ; &amp; ce n’est que le
-désir de plaire qui, les ramenant à la véritable
-idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes,
-les garantit &amp; de cette hauteur
-haïssable qu’ils mettent à la place de la
-dignité, &amp; de cette bonté qui désoblige
-ceux qu’ils cherchent à satisfaire.</p>
-
-<p>Comment l’homme, revêtu de l’autorité,
-s’armeroit-il du courage pénible de
-supporter, sans en paroître accablé, les
-importunitez honorables mais continuelles
-des Grands, &amp; tout ce qu’a de rebutant
-la foule oisive qui gratuitement
-l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition
-de se concilier les cœurs ? C’est dans cette
-seule espérance qu’il écoute avec douceur
-les discours embrouillés ou captieux,
-que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui
-font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil
-est le seul dédommagement des graces
-qu’il ne peut accorder, ou des demandes
-injustes qu’il démasque : en lui,
-l’autorité parle toujours le langage du
-citoyen : on lui pardonne d’être puissant,
-parce qu’on le respecte sans le redouter :
-on fait plus, on lui porte le seul tribut
-qu’il désire, on l’aime.</p>
-
-<p>La fortune est bien ingénieuse à servir
-les goûts &amp; l’ambition des hommes qu’elle
-favorise ; cependant elle ne porte pas
-son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle
-est particuliérement la situation de ceux
-qu’elle a fait passer avec rapidité d’un
-état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils
-veulent ne se point abuser sur la disposition,
-où les esprits en général sont à leur
-égard, ils doivent se dire tous les jours
-de leur vie, Je posséde ce qui excite la
-haine de quiconque désire un état plus
-abondant que le sien ; ce ne sera pas assez
-de l’associer aux douceurs de cette même
-abondance qu’il m’envie, il faudra
-que pour obtenir grace sur le reste, je lui
-persuade par des prévenances, par des
-égards continuels, qu’au sein des richesses,
-j’ai besoin de son estime, de son amitié,
-de son aveu enfin, pour être heureux.</p>
-
-<p>Puisque tous les avantages que je viens
-de rappeler ne nous dispensent pas de
-songer à plaire, combien ce soin nous
-est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons
-qui forment la Société ?</p>
-
-<p>L’amitié qui est un engagement libre,
-a besoin elle-même qu’un pareil secours
-l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle
-soit établie, lorsqu’elle se renferme
-dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
-par ce goût qui a contribué autant
-que l’estime à la faire naître, elle ne se
-montre plus que dans les occasions où
-elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions
-sont quelquefois rares ; &amp; dans
-les intervalles, elle reste comme en létargie,
-elle paroissoit empressée &amp; riante,
-elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, &amp;
-même sévére.</p>
-
-<p>Le savoir-vivre, &amp; la politesse, ces secours
-si nécessaires aux hommes pour
-être en état de se supporter, ne deviennent
-pas d’une grande utilité à ceux qui
-ne remplissent de tels devoirs que comme
-des assujettissemens de la Société, ou
-par une habitude qui est souvent mêlée
-de distraction ; c’est le désir de plaire qui
-leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul
-qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle
-reconnoissance doit-on à celui qui ne
-vous marque des égards que comme une
-tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ?
-Son extérieur indifférent, ou contraint,
-ou réservé, ne vous annonce-t-il
-pas le peu de part que vous avez à ce
-qu’il fait pour vous ? Sa politesse a
-tout l’apprêt du cérémonial ; &amp; comme
-au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous
-plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi
-dire, de n’avoir pas de véritables sujets
-de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient
-pas une autre occasion de le
-haïr.</p>
-
-<p>Que ces qualitez soient dirigées par
-ce sentiment que je crois si nécessaire,
-attentives à se restraindre ou à s’étendre
-par rapport aux personnes qu’elles ont
-pour objet ; on sentira qu’elles naissent,
-non de cette habitude qui n’est qu’un
-rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant
-à s’occuper de vous, parce que
-c’est vous rendre justice ; &amp; cette conduite
-ne tardera guéres à s’attirer
-du retour. Les égards sont moins
-sujets que les services à trouver des
-ingrats.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Du désir de plaire.</i></h3>
-
-<p>Si l’art de plaire peut seul faire valoir
-nos plus grands avantages, il est évident
-que nous ne saurions trop désirer
-d’acquérir un talent si précieux. Or
-ce désir, quand il est éclairé par la
-raison, devient lui-même un des plus
-sûrs moyens pour parvenir à plaire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ;
-il ne faut que le définir pour faire
-connoître quel est le bonheur d’en être
-animé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… De quoi ne vient point à bout</div>
-<div class="verse">L’esprit joint au désir de plaire ?</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">La Fontaine</span>, <i>Fable <span class="rm">206.</span> à Mgr. le Duc du Maine</i>.</p>
-</div>
-<p>Le désir de plaire, tel que je le conçois,
-est un sentiment que nous inspire
-la raison, &amp; qui tient le milieu entre
-l’indifférence &amp; l’amitié, une sensibilité
-aux dispositions que nous faisons naître
-dans les cœurs, un mobile qui nous porte
-à remplir avec complaisance les devoirs
-de la Société, à les étendre même
-quand la satisfaction des autres hommes
-peut raisonnablement en dépendre ; c’est
-une force, qui, dans les changemens de
-notre humeur, dans les contradictions
-où notre esprit est sujet à tomber, nous
-retient en nous opposant à nous-mêmes ;
-c’est enfin une attention naturelle à démêler
-le mérite d’autrui, &amp; à lui donner
-lieu de paroître, une facilité judicieuse
-à négliger les succès qui n’intéressent que
-notre esprit &amp; nos talens, quand, par
-cette conduite, nous gagnons d’être plus
-aimés.</p>
-
-<p>Le désir de plaire renferme donc le
-désir d’être aimé. C’est à cette marque
-en effet qu’on peut le reconnoître ;
-c’est cette union qui le caractérise : elle
-paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit
-point à croire que l’un est inséparable de
-l’autre, sans les exemples contraires qui
-se trouvent dans la Société : combien de
-personnes contentes de se voir considérées
-ou applaudies, ne consultent jamais
-si on les aime ! Cette indifférence
-n’est pas moins, ce me semble, un égarement
-de l’esprit, qu’une malheureuse
-insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
-doit attendre de ce qu’on fait pour la
-Société ; le don de plaire, examiné avec
-les yeux de la raison, loin d’être regardé
-comme un succès satisfaisant, ne doit
-paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir
-la plus douce de toutes les récompenses,
-le plaisir d’inspirer de l’amitié.</p>
-
-<p>C’est donc une étude bien nécessaire
-que de rechercher en nous-mêmes,
-que d’approfondir en quoi consiste le
-désir de plaire, afin de connoître si nous
-cédons à ce même désir, dans la vûe de
-nous faire aimer, afin de démêler si nous
-sommes éclairés par cette sage ambition
-qui sachant concilier ce que la Société exige
-de nous, avec ce que nous voulons
-d’elle, ne nous procure que les succès qui
-nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons
-aux suggestions séduisantes d’un
-amour propre, qui ne nous occupant que
-de notre bonheur particulier, ne mérite
-que l’indifférence des autres hommes, &amp;
-nous expose à leur inimitié.</p>
-
-<p>Il arrive quelquefois qu’ayant tout
-ce qui sert à plaire, nous n’en profitons
-pas assez : on trouve communément
-des gens qui n’épargnant rien pour
-être d’un commerce aimable avec tout
-ce qui ne leur est point subordonné,
-passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils
-se trouvent en liberté ; alors ils deviennent
-épineux, farouches ; mais s’il reparoît
-quelque objet qui leur en impose,
-ils reprennent toutes leurs graces,
-on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion
-de se contraindre : leur maison
-étoit pour eux un antre qui noircissoit
-leur imagination. Ils voyent arriver un
-étranger ; la sérénité de l’esprit succéde
-aux nuages : ils semblent être transportés
-subitement dans un nouveau monde,
-&amp; c’est l’envie de plaire qui a produit
-l’enchantement. Mais comment se
-pardonnent-ils ce contraste ? Semblables
-à ces avares fastueux, qui étalant
-une magnificence extérieure, se privent
-dans leur famille du nécessaire, ils sont
-encore plus déraisonnables ; les avares
-ont du moins le plaisir d’accumuler
-leurs richesses, au lieu que ceux qui
-ne profitent pas des moyens qu’ils ont
-de plaire, n’y gagnent que le triste
-plaisir de se livrer à une humeur dont
-ils souffrent eux-mêmes.</p>
-
-<p>D’autres ne négligent point de paroître
-aimables ; mais ils n’ont, presque
-toujours, qu’une seule personne qui les
-occupe. Se trouvent-ils avec des gens
-à qui ils doivent à peu près les mêmes
-marques de considération &amp; d’amitié ?
-Leur goût dans le moment les porte à
-en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent,
-ils n’ont plus d’attention, d’esprit,
-de graces que pour lui ; ils y gagnent,
-il est vrai, le plaisir de flatter
-&amp; d’acquérir de plus en plus celui qui
-leur plaît davantage ; mais ils désobligent
-tous les autres ; c’est imiter encore
-l’erreur d’une autre espéce d’avares,
-qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor,
-y ajoûtent imprudemment ce qui
-serviroit à entretenir leurs autres biens,
-qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent
-pas que c’est s’appauvrir.</p>
-
-<p>Mais si nous négligeons de grands
-avantages, en ne saisissant pas toutes
-les occasions de plaire, nous tombons
-dans une erreur bien plus grande
-encore, lorsqu’aïant cette juste ambition,
-nous choisissons de mauvais moyens
-pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que
-remarquer dans autrui, pour connoître
-combien on doit les éviter. Quel égarement,
-par exemple, d’espérer de plaire,
-quand on ne songe qu’à briller ?</p>
-
-<p>L’envie de briller est un empressement
-de faire valoir son mérite, sans aucun
-égard à celui des autres ; c’est un étalage
-hazardé de son esprit, de ses talens, &amp;
-enfin de tous les avantages qu’on a, ou
-qu’on se suppose ; &amp; cette confiance les
-discrédite, quelque distingués qu’ils puissent
-être, parce qu’elle met à découvert
-l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même,
-&amp; l’intention de s’arroger une
-sorte de supériorité.</p>
-
-<p>La confiance impérieuse avec laquelle
-on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt,
-quelque mérite qui la soutienne,
-dans une espéce de solitude, au milieu
-même des gens avec qui on passe la vie.
-Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins
-qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule
-qui les amuse ; car en général, on
-recherche assez le commerce de ceux
-dont on est dans l’usage de se mocquer ;
-mais quel moyen d’être accueilli ? Peu
-de gens sont assez stupides pour ne pas
-sentir la honte d’un pareil succès : Et
-voici dans ces deux situations leurs ressources
-ordinaires ; ils rompent toute
-liaison avec ceux qu’ils préféreroient
-s’ils étoient sensés, pour aller fonder
-leur misérable empire dans des Sociétés,
-où leur ton de supériorité leur tiendra
-lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens
-dans un monde convenable, ils
-aiment mieux être Rois dans la mauvaise
-compagnie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, encore s’ils y régnoient
-sans trouble, si rien n’arrachoit jamais
-le bandeau que leur orgueil a mis sur
-leurs yeux. Leur folie seroit en quelque
-maniére un bonheur ; mais il y a
-dans toutes les Sociétés de bons esprits,
-qui par une lumiére naturelle, distinguent
-l’apparence d’avec la vérité ; ils
-s’attachent à approfondir le faux mérite
-qui d’abord les a éblouis, &amp; bien-tôt
-la présomption démasquée est réduite
-à chercher un autre théatre,
-où elle puisse être applaudie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache
-à cette maniére de s’exprimer, <i>la mauvaise
-compagnie</i> ; j’avertis que je ne l’ai empruntée
-que pour être mieux entendu d’un grand nombre
-de personnes, respectables dans leurs jugemens,
-à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en
-vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient
-abusivement de mauvaise compagnie tout
-ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent <i>les
-gens du monde, les gens de connoissance</i>, ou même
-ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
-ce qu’ils nomment <i>le ton de la bonne compagnie,
-le bon ton</i>, langage dont la prééminence qui consiste
-souvent dans les mots plus que dans les pensées,
-peut paroître bien arbitraire.</p>
-
-<p>Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir
-que les Sociétés qui ne sont point formées
-par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise
-compagnie, on auroit absolument mal entendu
-ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens,
-&amp; ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces
-qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans
-ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur :
-on a donné, ce me semble, la solution de cette
-espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a
-tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise,
-&amp; tant de gens de mauvaise compagnie
-dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement
-en exclure aucune.</p>
-</div>
-<p>L’envie de briller est sujette aussi à
-nous jetter dans l’affectation, &amp; nous
-y tombons de deux maniéres ; l’une
-en forçant notre naturel, &amp; l’autre en
-imitant celui d’autrui.</p>
-
-<p>L’affectation qui a sa source dans
-nous-mêmes est un certain apprêt marqué
-dans le maintien, dans la façon de
-marcher, de rire, de parler ; c’est une
-application sérieuse &amp; réfléchie à faire,
-avec distinction, les plus petites choses,
-par la persuasion que c’est un art
-de les tourner en autant de graces qui
-seront remarquées &amp; applaudies.</p>
-
-<p>Rien ne décele mieux la petitesse
-de l’esprit que cette sublimité que certaines
-gens recherchent jusques dans
-la maniére de dire les lieux communs
-de la conversation, que cette indifférence
-pour les pensées, &amp; cette haute
-estime des mots dont ils paroissent si
-profondément pénétrés. Combien les
-personnages que notre vanité nous fait
-faire, &amp; dont elle s’applaudit, sont quelquefois
-contrastés &amp; méprisables ? Tandis
-qu’elle portera un homme orné de
-grands talens, ou de connoissances sublimes,
-à se montrer par des côtés si
-justement louables ; cette même vanité
-exposera à nos regards une figure remarquable
-par la bizarerie recherchée
-de son ajustement, ou par la singularité
-méditée de son maintien &amp; de ses maniéres ;
-&amp; vous reconnoîtrez, pour comble
-d’étonnement, que c’est le même
-homme, qu’alternativement elle décore
-&amp; qu’elle dégrade.</p>
-
-<p>On connoît une autre affectation qui
-tient à notre naturel ; il y a des gens
-nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens,
-ou farouches ; qui se plaisent à
-le paroître encore davantage qu’ils ne le
-sont effectivement. Cette ambition d’ajouter
-(pour m’exprimer ainsi) à soi-même,
-n’est guére aperçûe que des
-gens d’esprit, &amp; n’en est que mieux
-tournée en ridicule ; car toute affectation
-ne tarde pas à leur paroître telle.
-On seroit bien éloigné de tomber dans
-celle-ci, si on songeoit véritablement
-à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit
-constamment, qu’en se montrant de
-bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on
-affecte au-delà, est une maniére d’avertir
-les gens de vous remarquer, de
-vous applaudir, qui les excite, au contraire,
-à ne plus voir en vous que le
-mérite emprunté, pour être dispensé
-de vous tenir compte de celui qui vous
-est naturel.</p>
-
-<p>L’affectation, qui consiste dans l’imitation,
-vient quelquefois d’un sentiment
-louable, mais dont nous savons
-mal profiter. C’est une connoissance
-intérieure, un aveu qu’on se fait à
-soi-même, qu’il nous manque de certains
-agrémens que nous applaudissons
-dans quelque autre, &amp; que nous pensons
-follement acquérir, en affectant de les
-posséder. C’est une adoption du mérite
-d’autrui qu’on préfére au sien, sans
-en être plus modeste, &amp; qu’on ne parvient
-jamais à s’approprier assez bien,
-pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.</p>
-
-<p>L’égarement de notre amour, qui
-nous porte à imiter les autres, est d’autant
-plus à craindre, qu’il est sujet à
-nous choisir de bien mauvais modéles.
-Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à
-ressembler à certain personnage, par les
-endroits mêmes que le Public ne regarde
-pas avec des yeux favorables ; qui
-eût peut-être été moins exposé à la critique,
-s’il s’en fût tenu à ses propres
-travers.</p>
-
-<p>Cette imitation volontaire ne se marque
-pas seulement dans notre extérieur,
-il y a des goûts, &amp; des haines, qu’on
-ne montre que parce qu’on s’imagine
-du bon air à les avoir. L’empressement,
-souvent déplacé, de les témoigner, &amp;
-les expressions outrées de ceux qui se les
-attribuent, font assez connoître que c’est
-pure affectation, &amp; il se joint une sorte
-de dépit à l’ennui que cela donne ; on
-leur contesteroit volontiers le frivole
-avantage dont ils se parent de détester,
-ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à
-peine d’être cité comme déplaisant ou
-comme agréable.</p>
-
-<p>Mais une autre erreur autant à craindre,
-quoiqu’elle soit moins susceptible
-de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique
-au rang des moyens de plaire.
-Je ne prétens pas combattre ici ce caractére
-sombre &amp; farouche qui ne trouve
-de gloire qu’à avilir le mérite, &amp;
-de plaisir qu’à troubler son bonheur.
-J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
-ordinairement accompagne, qui, sans
-intention de nuire, emportée par une
-satisfaction secrette, &amp; flattée des applaudissemens
-quelle s’attire, sans les
-mériter, se plaît à n’apercevoir, &amp; à ne
-peindre les objets, que par des faces
-qui les rendent ridicules. Je parle de
-cet art, qui faisant alternativement
-d’une partie de la Société, un spectacle
-risible pour l’autre, les sacrifiant &amp; les
-amusant tour à tour, est redouté même
-de ceux dont il se fait applaudir,
-&amp; finit toujours par être haï &amp; des uns
-&amp; des autres. Combien les hommes
-que ce caractére domine, doivent peu
-se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins
-qu’ils ne le rachetent par bien des vertus
-ou des qualités supérieures !</p>
-
-<p>Les esprits caustiques deviennent, en
-quelque maniére, pour la Société, ce
-que sont à l’égard des Nations voisines,
-certains Rois d’Afrique, dont toute
-la richesse consiste dans un commerce
-d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre
-à leur empire ; quand il ne leur
-reste plus de Peuples étrangers à livrer,
-ils trafiquent leurs propres Sujets.</p>
-
-<p>Le genre d’esprit caustique que je viens
-de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable,
-dans ceux qui ne le tenant
-point de la nature, veulent s’en faire
-un caractére ; rien ne déplaît tant que les
-gens qui vous proposent à titre de ridicule,
-ce qui ne l’est pas, ou qui vous
-annoncent comme une découverte, des
-ridicules usés, &amp; dont ce n’est plus l’usage
-de se moquer (car tout est mode dans
-le commerce du monde, jusqu’aux sujets
-de dégoût &amp; de haine.) Heureusement
-il ne suffit pas d’avoir de la malignité
-&amp; de l’esprit, pour être avec succès
-(supposé que c’en soit un) médisant,
-ironique ou dédaigneux, il faut être instruit
-des objets &amp; du ton de la critique
-en régne. Eh ! quelle étude méprisable,
-quand on a pour objet de s’en prévaloir
-contre la Société, que celle d’une
-science qui nous fait redouter, &amp; qui
-deshonore notre raison, à mesure que
-notre esprit réussit mieux à en faire usage !</p>
-
-<p>Il est de la prudence de ne s’y point
-tromper, &amp; cette observation est importante ;
-tout ce qu’on appelle esprit caustique,
-n’est pas tel que je viens de le définir ;
-on voit des personnes qui en ont une
-portion, dont on n’est pas équitablement
-en droit de se plaindre ; nul art dans
-leurs discours pour attirer votre confiance,
-nul déguisement pour vous cacher
-qu’elles vont vous juger à la rigueur ;
-il faut cependant être en garde
-contre elles, ou plutôt contre soi-même ;
-le caractére de leur esprit est une pénétration
-délicate, qui va saisir avec justesse
-tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles
-y lisent toutes les finesses de votre amour
-propre ; jamais aucun des motifs qui
-vous fait parler, ou garder le silence,
-sourire, ou être sérieux, ne leur échape,
-elles vous découvrent ingénieusement à
-vous-même ; peu de gens gagnent &amp; se
-plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin
-de leur reprocher la joie un peu maligne
-qu’elles trouvent à vous démasquer,
-rendez-leur graces au contraire de ce
-que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles
-font tomber le masque dont vous
-aviez voulu vous embellir.</p>
-
-<p>En général, l’esprit caustique ne
-doit donc pas être regardé comme un
-moyen de plaire, puisqu’il nous empêche
-d’être aimé : Mais il y a deux
-caractéres qui sont entiérement opposés
-à celui-ci, &amp; dont il n’est pas moins important
-de se garantir, parce qu’ils nous
-font mépriser ; c’est de la fade complaisance
-&amp; de la flatterie dont je veux parler.</p>
-
-<p>Je ne comprens point dans ce que j’appelle
-fade complaisance, ce caractére de
-foiblesse, qui, toujours dominé par les
-exemples, ou par les discours de quiconque
-veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment
-aux vertus comme aux vices.
-Je parle de cette souplesse d’humeur,
-de cette attention servile, qui, satisfaite
-de plaire généralement sans distinction
-des personnes, se permet tout ce qui lui
-paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue
-les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige
-ses propres goûts, &amp; va souvent même
-plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais
-avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si
-cette lâche flexibilité réussit auprès de
-quelques hommes, dont la vanité grossiére
-profite de tout ce qui cherche à la
-flatter, elle nous avilit à tel point aux
-yeux des autres, que les succès qu’elle
-procure, quels qu’ils puissent être, ne
-peuvent nous dédommager de la honte
-qui y est attachée.</p>
-
-<p>La flatterie, j’entens celle du genre le
-moins odieux, posséde, en commun,
-avec la fade complaisance, mais par art
-seulement, cette pente docile à céder aux
-volontez des autres ; elle y ajoûte une
-adresse à faire naître les occasions de séduire,
-qui la distingue &amp; la rend plus dangereuse ;
-&amp; tout le fruit que ce personnage
-pénible retire des scénes humiliantes
-qu’il joue, est d’abuser un petit nombre
-de spectateurs, &amp; d’être méprisé de
-tout le reste.</p>
-
-<p>La flatterie d’un autre genre, &amp; qu’on
-ne sauroit trop détester, c’est celle qui,
-pour s’emparer des esprits, saisit malignement
-le foible qui les deshonore, qui
-applaudit à nos ridicules, afin de jouir
-en même temps du plaisir de les augmenter
-&amp; de nous plaire.</p>
-
-<p>Qu’un homme qui sera né avec un esprit
-étendu, lumineux, mais sérieux naturellement,
-affecte une gaieté qui n’est
-point dans son caractére : qu’il se propose
-de vous réjouir par sa maniére de plaisanter,
-qui ne sera (je le suppose ainsi)
-qu’une malheureuse abondance de fades
-allusions, ou de contes usés ; car combien
-de gens avec beaucoup d’esprit n’ont
-point celui de la plaisanterie ? On s’attachera
-pour gagner son inclination, à le
-bercer dans son erreur : quel usage du désir
-de plaire ! L’art de séduire les hommes,
-en applaudissant à leurs travers les
-plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec
-les yeux, d’un amour propre un peu
-délicat, n’a rien que de méprisable. Il est
-si facile dans la Société, d’entretenir Bélise<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
-du nombre imaginaire de ses amans !
-Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte
-qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme
-d’esprit l’engageroit à traiter la Morale,
-parce que dans Dom-Quichotte,
-l’homme le plus singulier, &amp; qui fournit
-davantage à la curiosité d’un Philosophe,
-ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la
-raison même, jusqu’au moment où le
-mot de Chevalerie en fait une métamorphose
-complette ; il est aisé de le remarquer.
-Les sots se croyent pénétrans
-&amp; caustiques, quand ils font tant que
-d’apercevoir dans autrui des défauts
-qui n’échapent à personne ; on voit
-qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir
-qu’un fou extravague, &amp; qu’une Coquette
-s’abuse de compter sur des Amans
-qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser
-le genre de flatterie dont je viens de parler,
-ou convenir que quand nous embrassons
-ce caractére honteux, dans la
-vûe de nous faire aimer, c’est un abus
-que nous faisons d’un motif estimable,
-c’est que nous n’avons pas assez d’esprit
-pour saisir les moyens de plaire que nous
-offrent la raison &amp; la vérité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Personnage de la Comédie des Femmes savantes.</p>
-</div>
-<p>Ces égaremens, où le désir de plaire
-est sujet à nous entraîner, appartiennent
-également aux deux sexes ; mais on connoît
-une autre erreur qui séduit particuliérement
-les femmes ; c’est la coquetterie,
-cet écueil de leur raison, dont on
-voit un si petit nombre d’entr’elles se
-garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ;
-plus un défaut est en régne, &amp; plus il
-se montre par différentes faces, dont celles
-qui le caractérisent le mieux, sont
-quelquefois les plus difficiles à rapprocher,
-&amp; particuliérement dans les femmes,
-soit qu’elles suivent la raison, soit
-qu’elles cédent au caprice, leur imagination
-plus ingénieuse que la nôtre, varie
-&amp; multiplie bien davantage les nuances.
-Un homme aimable, &amp; qui cherche à le
-paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir
-tous les moyens d’y réussir, qui lui
-sont propres. Une femme saisit successivement
-presque toutes les maniéres de l’être ;
-&amp; c’est parce qu’en général elles sont
-portées à aller loin dans la route qu’elles
-prennent, qu’il leur est plus important
-de la bien choisir.</p>
-
-<p>Dans les femmes, le désir de plaire,
-qui a pour objet d’inspirer l’estime &amp; l’amitié,
-prend un empire durable sur les
-ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite,
-parce que c’est, comme on l’a remarqué<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
-le caractére des choses estimables de redoubler
-de prix par leur durée, &amp; de
-plaire par le degré de perfection qu’elles
-ont, quand elles ne plaisent plus par le
-charme de la nouveauté ; au lieu que la
-coquetterie ne peut rien sur les ames,
-qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
-Quelle que soit son adresse à se cacher,
-elle ne subsiste pas long-temps sans être
-reconnue ; elle perd alors une partie de
-son pouvoir, non que l’on se désabuse
-d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ;
-nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle,
-sont sujets aussi à se refermer. Mais dans
-les intervalles de raison que nous laisse
-le charme, on se peint tout ce qu’il y a
-d’humiliant à s’en laisser tyranniser, &amp;
-l’on hait celle qui l’emploie, à proportion
-des efforts qu’il nous en coûte pour
-le rompre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Madame la Marquise de Lambert, <i>Réflexion
-sur les Femmes</i>.</p>
-</div>
-<p>Le désir de plaire est convenable dans
-tous les états &amp; à tous les âges, parce
-qu’il ne met en œuvre que des moyens
-avoués par la raison, &amp; qui font honneur
-à l’esprit. La Coquetterie qui souvent
-paroît dans toute son étendue, sans
-que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à
-des défauts, pour parvenir au but
-qu’elle se propose ; étourderie, affectation,
-manque de bienséance, tout lui
-sert, &amp; rien ne l’arrête ; &amp; ces mêmes défauts,
-dès qu’ils cessent de la faire valoir,
-l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient
-embellie : mais ce qui caractérise
-entiérement la honte des succès qui la
-flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure
-qu’elle les multiplie ; les premiers jours de
-la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables,
-sont-ils éclipsés, combien de ridicules
-l’accompagnent jusques dans ses triomphes,
-si elle en obtient encore ? La fausse vanité
-la fait naître, des chiméres flatteuses
-l’entretiennent, &amp; le mépris en est le fruit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des qualités qui semblent plaire par
-elles-mêmes.</i></h3>
-
-<p>Si le désir de plaire nous égare quelquefois,
-combien aussi nous offre-t-il
-de moyens d’être aimés, quand c’est la
-raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne
-l’ame aux qualitez les plus heureuses
-que nous ayons reçues de la nature
-ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent
-à la figure, soit qu’elles tiennent
-au caractére, sans lui, les hommes qui
-sont doués de ces avantages, ne les portent
-point à leur véritable prix. Il ne
-faut, pour s’en convaincre, que les considérer
-par leur cause &amp; par leurs effets.</p>
-
-<p>En général, il y a, lorsqu’on agit,
-ou qu’on parle, de certaines dispositions
-du corps, de certaines expressions
-du visage, du geste, de la voix, convenues
-(ce semble) dans chaque Nation,
-pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ;
-&amp; c’est le meilleur choix entre ces
-actions, qu’on regarde comme les plus
-naturelles, qui forme ce qu’on appelle
-<i>l’air d’éducation, l’air du monde</i>, &amp; en
-un mot, ce qu’on approuve dans notre
-extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment
-de la régularité de la
-figure.</p>
-
-<p>Dans une personne qui parle, la grace
-extérieure dépend d’un certain accord,
-entre ce qu’elle dit, &amp; l’action
-dont elle l’accompagne ; il faut que de
-l’un &amp; de l’autre il ne résulte qu’une même
-idée dans l’esprit de celui qui l’écoute
-&amp; qui la voit.</p>
-
-<p>Et de même que l’art des Comédiens,
-supérieurs dans leur profession, est de
-s’approprier toutes ces actions heureuses,
-de ne les marquer qu’au degré, qu’à
-la nuance qui convient le plus exactement
-au fond du caractére, &amp; à la
-situation actuelle du personnage qu’ils
-représentent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; c’est dans les gens du
-monde le plus ou le moins de délicatesse
-d’esprit &amp; de sentiment, qui fait que
-ces actions sont plus ou moins agréables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On remarque que l’expérience du Théatre,
-ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle
-est l’ouvrage de la justesse &amp; de la délicatesse de
-l’esprit.</p>
-</div>
-<p>Il faut observer encore que comme
-ces actions convenues, &amp; qui distinguent
-une Nation, varient d’une maniére sensible
-dans les personnes de différentes
-conditions ; les expressions du visage,
-du geste, de la voix, sont un second langage,
-qui a son stile &amp; qui marque, ainsi
-que fait le choix des mots, &amp; la maniére
-de les prononcer, l’extraction plus
-ou moins relevée, ou du moins l’honnête
-ou la mauvaise éducation.</p>
-
-<p>C’est sans doute un avantage qu’un
-extérieur qui nous annonce favorablement,
-il accrédite par avance les autres
-qualitez dont nous pouvons être ornés ;
-on voit des personnes, qui, lors même
-qu’elles ne vous entretiennent que d’objets
-peu intéressans, ont l’art d’exciter,
-d’accroître, de fixer votre attention, soit
-par la maniére de vous adresser leurs regards,
-soit par une grace répandue dans
-leur action, qui vous inspire une disposition
-à leur applaudir, &amp; même à
-découvrir en elles plus d’esprit qu’elles
-n’en font paroître.</p>
-
-<p>Mais quand cet accord heureux du
-geste &amp; de la pensée, cette éloquence
-des regards, cette grace dans l’action,
-qualitez toujours désirables, ne sont
-qu’une disposition heureuse des organes,
-quand ce qui nous touche en elles, n’a
-d’autres rapports avec nous que l’impression
-agréable qu’elles font sur nos
-sens ; leur effet ne nous est bien sensible
-que la premiére fois que nous l’éprouvons,
-bien-tôt l’habitude nous les rend
-indifférentes, à moins qu’une certaine
-ame, que le sentiment seul peut donner,
-ne les soutienne.</p>
-
-<p>Pour démêler quelle est cette ame qui
-assure le succès des qualitez, qu’on croiroit
-devoir réussir par elles-mêmes, revenons
-à l’homme que j’ai dépeint avec
-un extérieur qui prévient si puissamment
-en sa faveur. Si vous recherchez la cause
-des impressions avantageuses qu’il a faites
-sur vous, vous connoîtrez qu’elles
-naissent d’un empressement qui étoit en
-lui de vous occuper ; non par la vanité
-d’être écouté, mais par un désir d’attiser
-votre attention, &amp; votre suffrage,
-qui suppose le cas qu’il faisoit de votre
-estime : toux ceux qui, comme vous,
-l’environnoient, resteront persuadés que
-cet empressement marqué, ces regards
-obligeans, quoique ramenés successivement
-à tout le cercle, leur étoient adressés
-par préférence, cette idée sera imprimée
-dans chacun d’eux, Il n’a songé
-qu’à me plaire.</p>
-
-<p>C’est donc la disposition de l’esprit, &amp;
-non celle du corps, qui fait valoir notre
-extérieur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; les agrémens du maintien
-&amp; du geste, qui ne consistent que dans
-la régularité convenue des mouvemens,
-sont purement arbitraires ; ce qui est
-à cet égard une grace à Paris, pouvant
-devenir singulier à Madrid ou à
-Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement,
-cette satisfaction à vous
-voir, que donne le désir de plaire, réussit
-toujours, &amp; par-tout il se fait distinguer,
-même dans les hommes dont nous n’entendons
-point le langage, il marque une
-volonté de se rapprocher de nous, qui
-nous flatte, parce que c’est faire notre
-éloge, &amp; qui nous dispose à les applaudir
-&amp; à les aimer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On peut mettre au rang des qualitez heureuses
-de la personne, les exercices agréables
-&amp; les talens, tels que l’art des instrumens, la
-danse, le chant, &amp;c. qui peuvent en quelque
-façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai
-point ici de quel prix ils sont dans la
-Société ; je remarquerai seulement, que dans celui
-qui ne les met en usage que pour satisfaire
-son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit.
-Dans celui qui ne paroît les employer que dans
-le dessein de concourir aux plaisirs de la Société,
-c’est la personne qu’on aime &amp; qu’on recherche.</p>
-</div>
-<p>Cette même disposition d’esprit fait
-également le principal mérite de certaines
-qualités attachées au caractére, &amp;
-qui semblent plaire par elles-mêmes.</p>
-
-<p>Il y a, par exemple, une certaine
-sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination,
-ou intéresser le cœur, d’une
-maniére agréable, dont quelques gens
-sont heureusement doués ; une disposition
-à saisir le plaisir, qui se répand dans
-leurs actions &amp; dans leur entretien ; un
-goût avec lequel ils agissent dans tout ce
-que les autres ne paroissent faire que
-par convenance, caractére qui plaît d’autant
-plus, qu’il les lie aux personnes
-avec lesquelles ils vivent par tout ce qui
-a de l’empire sur elles, soit les goûts,
-soit les caprices ou la raison.</p>
-
-<p>On aime encore une sorte de gaieté,
-marquée à un coin de singularité, qui
-la rend piquante ; c’est ce mélange de
-sérieux &amp; d’enjouement, cet extérieur
-raisonnable &amp; grave, que quelques gens,
-en petit nombre, conservent dans des
-momens où leur imagination, naturellement
-gaie, est emportée par les idées les
-plus riantes, &amp; même les plus badines ;
-la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent
-n’y pas connoître, &amp; ne répandre
-que pour le plaisir des autres.</p>
-
-<p>Mais ces caractéres, quel que soit leur
-mérite, ne réussissent pas constamment
-par eux-mêmes, ainsi que les agrémens
-de la personne, il faut qu’ils ayent
-pour ame ce désir de plaire, qui met
-le véritable sceau à toutes les bonnes
-qualités.</p>
-
-<p>Je ne connois qu’une sorte de moyen
-de réussir à plaire, sans que nous en
-ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs
-presque inséparables de la jeunesse ;
-il n’a que peu de jours où il puisse nous
-être favorable, &amp; ce caractére d’erreur
-seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
-sensibilité avec laquelle les jeunes
-gens qui entrent dans le monde, sont
-frapés de tout, parce que tout leur
-paroît nouveau ; leur ravissement, &amp;
-cette naïveté avec laquelle ils parlent
-des impressions agréables qu’ils reçoivent ;
-comme si le plaisir étoit une découverte
-qui n’eût été faite que par
-eux : ces premiéres agitations de l’ame,
-qu’ils croyent si merveilleuses, les font,
-il est vrai, paroître aimables, parce
-qu’elles marquent une franchise, une
-certaine simplicité, que le manque d’expérience
-justifie ; &amp; peut-être encore ne
-leur faisons-nous grace, que parce
-qu’elles ne sont que des erreurs, que
-leur succès est passager, &amp; ne vaut pas
-qu’on le regrette ; car on n’applaudit
-qu’avec peine dans autrui aux qualitez
-qu’on n’a plus. Il est, par exemple,
-peu de femmes (&amp; bien des hommes
-ont la même foiblesse,) qui, cessant
-d’avoir les agrémens de la jeunesse, se
-plaisent avec ceux qui les possédent dans
-tout leur éclat ; mais on n’envie pas
-des moyens de plaire qui ne portent
-que sur une illusion, que la raison fera
-bien-tôt evanouïr.</p>
-
-<p>Il est donc sensible que nous n’avons
-aucunes qualitez heureuses, aucuns
-avantages dont nous puissions retirer
-un véritable succès, si le désir de
-plaire n’en dirige l’usage : en effet,
-rien ne peut remplacer en nous cette
-indispensable ambition, dont on éprouve
-que les efforts ne sont jamais sans
-quelque récompense ; car s’ils ne sauroient
-vaincre entiérement le caractére
-méprisant ou chagrin, la dureté ou
-malignité de certains esprits, du moins
-il arrive insensiblement que ces ames
-sauvages ne sont plus épineuses ou injustes
-avec vous, que le moins qu’elles
-peuvent l’être ; c’est vous distinguer
-du reste des hommes, c’est vous aimer
-à leur maniére.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>De quelques moyens de plaire.</i></h3>
-
-<p>L’utilité du désir de plaire ne consiste
-pas seulement à relever les qualitez qui
-sont en nous, elle va plus loin, elle y en
-fait naître de nouvelles.</p>
-
-<p>Obtient-on des succès éclatans, c’est
-assez pour se voir en bute à la plus noire
-envie : mais soyons animés du désir
-de plaire, il nous fait trouver dans ces
-mêmes succès, des moyens de nous faire
-aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve
-tout à coup la fortune ! Il les rend modestes,
-il les garantit d’une certaine
-confiance orgueilleuse, d’un certain air
-de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils
-s’en aperçussent dans leur langage,
-dans leurs actions les plus indifférentes,
-&amp; même dans leur politesse ; il est sans
-doute honteux pour l’humanité, qu’on
-doive tenir compte à un homme de ce
-qu’un rang ou une grande place, qui ne
-lui aura été accordée que par considération
-pour ses ayeux, de ce qu’un titre
-acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent
-rien à son mérite personnel,
-n’ont pas changé son maintien, &amp; sa
-maniére de traiter avec les autres hommes ;
-mais enfin on lui en sait gré, on
-s’y attendoit même si peu, que dès qu’il
-ne diminue rien des soins &amp; des égards
-qu’il mettoit auparavant dans la Société,
-on se fait l’illusion de croire qu’il en
-apporte davantage ; combien à plus forte
-raison, nous dispose-t-il en sa faveur,
-quand il a effectivement ce surcroît d’empressement
-de nous gagner ? On est flatté
-de ce que son nouveau lustre n’a servi
-qu’à lui inspirer plus d’envie de nous
-plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui
-l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
-sur nous, n’a fait que l’en rapprocher
-davantage, par le besoin qu’il a de
-notre suffrage. On lui trouve de l’élévation
-dans l’ame, &amp; de la solidité dans
-l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion
-des bonnes qualitez des autres
-hommes, que quand elles nous aident
-à nous convaincre de notre propre mérite.</p>
-
-<p>L’attention à ne point diminuer d’égards
-pour ceux qui ont reçû de nous
-des services, sur-tout quand il s’est agi
-de bienfaits qui nous donnent une sorte
-de supériorité sur eux, est un des sentimens
-les plus utiles que nous inspire le
-désir de plaire. Souvent, après des procédez
-généreux, on s’endort sur la foi
-du panchant qui nous les a fait avoir,
-&amp; qui n’attend qu’une autre occasion
-de se manifester ; on pense qu’avec celui
-à qui on a découvert ainsi son ame,
-ne plus s’assujettir aux attentions, aux
-déférences ordinaires, loin de paroître
-un manque d’égards, est une autre maniére
-de lui témoigner qu’il est sûr de
-nous. Cette conduite cependant produit
-rarement le succès qu’elle nous fait
-espérer. Dans la plûpart des hommes
-(&amp; ceux-ci ne sont pas encore
-les plus méprisables) la reconnoissance
-sincére dans son principe, est cependant
-conditionnelle ; mettez-la à des
-épreuves qui offensent l’amour propre,
-vous la verrez s’évanouir, &amp; l’inimitié
-lui succéder peut-être. Naturellement
-portés à l’ingratitude, ils regarderont
-comme une sorte d’usure que
-vous retirez de ce que vous avez fait
-pour eux, ce qu’ils croiront en vous une
-marque de hauteur méprisante : Il m’a
-obligé, (diront-ils en secret) mais il
-m’humilie, il est plus que payé ; on
-perd ainsi par une négligence, dont la
-cause bien connue, n’a souvent rien que
-de louable ; on se dérobe le prix le plus
-cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ;
-mais supposons que cette personne
-dont la vanité est trop sensible, capable
-en même temps d’un véritable sentiment
-de gratitude, vous cache, &amp; vous sacrifie
-la peine intérieure que lui cause ce
-qui lui paroît en vous un manque d’égards :
-N’êtes-vous pas bien fâché, si
-vous venez à vous en apercevoir, d’avoir
-étouffé en partie la satisfaction
-que vous aviez fait naître dans une ame
-que vous aimiez à rendre heureuse ?</p>
-
-<p>Le désir de plaire nous garantit de cette
-perte, &amp; de ce regret ; en nous assujettissant
-à cette maxime, bien humiliante
-pour la raison, quoiqu’elle soit
-son ouvrage, il faut nécessairement,
-pour être aimé, remplir par une suite
-d’égards, les intervalles qui se trouvent
-entre les services.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des défauts que le désir de plaire corrige,
-&amp; de ceux qu’il adoucit.</i></h3>
-
-<p>Etablir en nous des qualités heureuses,
-n’est pas encore l’effet le plus favorable
-du désir de plaire ; il y remédie
-à des défauts, &amp; c’est à mon gré,
-l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux,
-par exemple, le ton méprisant,
-(habitudes volontaires, qui rendent
-notre commerce si haïssable,) ce n’est
-que l’envie de réussir dans l’esprit des
-autres, qui peut nous en corriger : voici
-deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver
-ce changement.</p>
-
-<p>Quelquefois, des gens qui entrent
-dans le monde, avec un extérieur brut,
-ou glorieux, prennent heureusement
-un goût vif pour le commerce de la
-Société : alors, portés, par sentiment,
-à connoître tout ce qui peut les y rendre
-aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.</p>
-
-<p>Le second exemple est, lorsque des
-gens qui se sont abandonnés à ces mêmes
-défauts, parce qu’ils n’ont point eu de
-motifs puissans de se contraindre, se
-trouvent forcés de vivre avec des personnes
-à qui ils ont intérêt de plaire, pour se
-rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent
-alors de prévenances, d’attentions obligeantes,
-réussit d’autant mieux, qu’on
-s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.</p>
-
-<p>On remarque une situation où des
-hommes, nés farouches, &amp; méprisans,
-tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand
-ils éprouvent des traverses humiliantes ;
-mais alors ce changement ne leur rapporte
-guéres, ne prouvant pas qu’ils
-soient corrigés ; s’ils fléchissent, on
-soupçonne que c’est par foiblesse, on est
-long-temps à ne regarder leur politesse,
-leur complaisance, que comme des
-témoignages de leur honte secrette, &amp;
-non comme un adoucissement de leur
-ame. C’est la seule occasion où la dureté
-ordinaire de leur commerce, qui
-auroit alors un air de fermeté, pourroit
-les servir mieux, que l’intention
-marquée de plaire.</p>
-
-<p>Mais supposons en nous des défauts,
-que le désir de plaire ne puisse nous faire
-vaincre entiérement, parce qu’ils seront
-du fond de notre caractére, du
-moins, il les adoucit de maniére à leur
-faire trouver grace dans la Société.</p>
-
-<p>Parmi ces défauts, l’inégalité est sans
-doute un des plus rebutans. On diroit
-que ceux dont l’humeur est changeante,
-à un certain excès, (&amp; on en
-voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs
-ames qui se plaisent chacune, à
-effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus
-de facilité à peindre ces oppositions,
-supposons une personne avec qui vous
-n’êtes point en liaison, &amp; dont on vous
-fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup
-d’esprit, des connoissances fort étendues ;
-elle a sur-tout le don de s’approprier
-si heureusement ce qu’on
-a pensé avant elle, &amp; ce que vous aurez
-pensé vous-même, que vous pancherez
-à croire que tout ce qu’elle
-dit est l’ouvrage de son imagination,
-sans aucun secours de sa mémoire ;
-qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit,
-qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez
-son amour propre, &amp; jamais
-elle ne blessera le vôtre. A l’égard de
-son ton de plaisanterie, il est à servir
-de modéle dans la conversation, comme
-celui de Madame de Sevigné l’est
-pour les Lettres. » A ce portrait, que
-vous ne permettez pas qu’on acheve,
-vous marquez un extrême empressement
-de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit
-employé que de trop foibles couleurs ;
-vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
-qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous
-en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ;
-vous ne songez qu’à la rejoindre,
-&amp; le lendemain paroît un terme
-trop long à votre impatience. A la seconde
-entrevûe, quel étonnement pour
-vous de ne plus retrouver la personne
-du jour précédent ! Vous demanderiez
-volontiers à celle-ci, ce que l’autre est
-devenue. Tombée dans une sorte de
-létargie, elle n’a presque rien à vous
-dire, à peine se trouvera-t-elle la force
-de vous répondre ; la veille il lui manquoit
-de vous avoir fait connoître, qu’elle
-a tout ce qui peut rendre supérieurement
-aimable ; vous étiez un objet intéressant
-pour elle, &amp; vous ne l’étiez que
-par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à
-tant qu’elle se plaise à recommencer le
-charme ; elle n’a de graces dans l’esprit,
-de feu dans l’imagination, de raison
-même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire,
-que dans les momens où elle est flattée
-de plaire, &amp; elle y réussira encore avec
-vous dès qu’elle en aura envie ; vous
-passerez alternativement de l’admiration
-au dépit. On dit que de pareils contrastes
-nourrissent l’amour ; il est sûr du
-moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.</p>
-
-<p>Qu’on inspire tout à coup à cette
-même personne (sans lui ôter son inégalité)
-le désir de plaire, qui a pour
-objet de se faire aimer, vous connoîtrez
-combien sa conduite deviendra différente.
-Au lieu de s’abandonner, sans
-retour, à cette langueur qui suivit de si
-près son empressement, elle sentira que
-le changement qu’elle a marqué, à votre
-égard, a dû vous déplaire, &amp; trouvera
-des ressources pour le réparer ; ce ne
-sera point par les traits de cet esprit saillant,
-ni de cette imagination riante que
-vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
-uniquement de l’émulation que lui
-cause la nouveauté des objets ; mais
-elle vous parlera la premiére des contrastes
-de son humeur, sincérité qui commencera
-à diminuer la blessure qu’ils
-vous avoient faite ; elle vous avouera, en
-les blamant, des bizarreries, que vous
-n’avez point encore essuyées, &amp; cette
-confiance vous engagera à la plaindre ;
-vous la trouverez sensible de si bonne
-foi aux sujets que vous avez de ne pas
-rechercher son commerce, que ce sera
-vous alors, qui songerez à trouver des
-raisons de l’excuser ; enfin dans chaque
-intervalle, vous ouvrant son ame sur ses
-caprices, &amp; sur son repentir, elle vous
-accoutumera à l’indulgence ; effet plus
-puissant encore du désir de plaire ! en
-lui trouvant les mêmes défauts, vous
-ne verrez plus de torts en elle, vous finirez
-par l’aimer.</p>
-
-<p>Il y a encore des qualitez qui naissent
-du désir de plaire, il y a d’autres défauts
-dont il nous garantit, que j’ai
-crû devoir traiter séparément ; comme la
-conversation est le champ où ils paroissent
-avec le plus d’éclat, je vais les considérer
-dans ce point de vûe, afin de
-faire connoître, selon que je le conçois,
-ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.</p>
-
-<p>Pour éclaircir suffisamment de quelle
-maniére ces qualitez font partie de
-l’esprit de la conversation, il faudroit
-analiser en quoi consiste ce même esprit ;
-mais comment définir, dans toutes
-ses faces, cette espéce de génie, qui
-dépend moins du genre &amp; de l’étendue
-des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment
-plus ou moins délicat, avec lequel
-il les met en usage, qui ne se sert
-jamais mieux de l’esprit, que quand il
-semble s’en passer, ou n’apercevoir pas
-tout celui dont il dispose ; qui, transporté
-à tous momens dans différentes
-régions, n’a qu’un instant presqu’insensible,
-pour s’emparer des richesses qui
-lui sont propres, &amp; dont le choix, à mesure
-qu’il est plus subit, est quelquefois plus
-heureux : ce talent qui a tant de ressources
-pour plaire, nous cache presque entiérement
-ce qui le constitue ; on le
-sent, &amp; ne sauroit dire précisément ce
-qu’il est. On connoît bien mieux les défauts
-qu’il doit éviter, que les qualitez
-qui sont de son essence : cependant entre
-ces qualitez, il en est deux qui me
-paroissent sensibles ; la premiére, est la
-maniére d’écouter ; la seconde, est ce
-caractére liant qui se prête aux idées
-d’autrui.</p>
-
-<p>L’attention est une partie essentielle
-de l’esprit de la conversation, elle ne
-doit pas consister seulement à ne rien
-perdre de ce que disent les autres, il
-faut qu’elle soit d’un caractére à en être
-aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est
-pas uniquement l’effet de la politesse,
-mais d’un panchant qu’on se trouve à
-les entendre ; &amp; le désir de plaire donne
-cette disposition obligeante ; non qu’il
-la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même
-sourire applaudisse aux lieux communs,
-ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses :
-il sait, sans fausseté, garder
-les intervalles différens entre la fade complaisance,
-&amp; la sécheresse mortifiante,
-qu’il évite toujours. Il prête une attention
-plus marquée à l’homme, plus digne d’être
-écouté, sans celui qui en le méritant
-moins, désire autant de l’être, puisse
-se plaindre de la maniére dont il l’est à
-son tour. Il ne laissera pas échaper
-les momens où l’esprit de l’un se dévelopant
-d’une maniére supérieure,
-exige qu’on se livre entiérement à le
-suivre ; &amp; lorsque l’entretien du dernier
-lui devient à charge, il trouve que c’est
-un inconvénient de plus, &amp; non un dédommagement,
-que de s’attirer sa haine,
-en lui faisant sentir le malheur qu’il
-a de l’ennuyer.</p>
-
-<p>On ne le croiroit pas, si l’expérience
-ne nous en convainquoit tous les
-jours ; c’est un don bien rare que de savoir
-écouter : l’un, persuadé qu’il vous
-devine, vous interrompt aux premiers
-mots que vous prononcez ; il part, &amp;
-répond avec chaleur à ce que vous n’avez
-ni dit ni pensé. Un autre, occupé à
-mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous
-repliquer, se livre, en vous écoutant,
-à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur,
-&amp; moitié attentif, n’être ni à vous ni à
-lui-même : &amp; sa reponse se ressent de
-ce partage, elle est spirituelle, &amp; inconséquente.
-Celui-ci, &amp; c’est le moins
-excusable, incapable par une paresse d’esprit
-habituelle, de toute application sérieuse,
-vous regarde avec des yeux létargiques,
-ou vous adresse de temps en
-temps un sourire distrait, &amp; le plus
-souvent déplacé ; il n’a pas projetté un
-moment de vous écouter, ni de vous
-répondre ; langueur désobligeante, qui
-dégoûte les gens sensés de notre commerce,
-&amp; excite l’inimitié de ceux dont
-la vanité commune, considére une pareille
-indifférence, comme une marque
-de mépris, dont elle doit être blessée.</p>
-
-<p>Il y a une autre sorte d’inattention,
-qu’on regarde, non sans quelque justice,
-comme un défaut, mais dont le
-principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle
-ne vient ni de cet empressement de
-faire parade de son esprit, qui empêche
-d’être occupé du vôtre, ni de cette
-indifférence pour ce que disent les
-autres, qui ne se prête pas même à les
-écouter. C’est cette distraction, qui, dans
-quelques gens d’esprit, naît du fond de
-leur caractére, &amp; qui les saisit dans les
-momens mêmes où ils trouvent du plaisir
-à vous entendre ; espéce de ravissement,
-pendant lequel vous les voyez
-comme transportés dans un monde différent
-du vôtre, &amp; dont ils sortent souvent
-par quelque trait si peu attendu, ou par
-une plaisanterie d’un si bon genre, sur
-le tort où ils se surprennent eux-mêmes,
-que vous aimez jusques à la distraction
-qui les a fait naître.</p>
-
-<p>Le caractére de douceur, &amp; de complaisance,
-si désirable dans la Société,
-n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne,
-une de ces qualités qui jettent
-un certain éclat sur ceux qui les possédent.
-C’est une sorte de philtre, qui,
-agissant d’une maniére peu sensible, ne
-vous occupe d’abord que foiblement
-de la main qui sait le répandre, mais
-dont l’effet est toujours de vous la rendre
-chére. Eh ! comment ne pas aimer ces
-ames flexibles, que vous attirez sans peine ;
-qui vous cherchent même, &amp; se plaisent
-à partager ce qui intéresse la vôtre,
-qui n’attendent de vous aucune attention,
-aucune condescendance, dont elles
-ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées,
-lorsqu’elles aperçoivent des défauts
-mêlés avec des vertus, pour dédaigner
-le faux avantage d’avilir les autres hommes,
-profitent par préférence des motifs
-d’applaudir &amp; d’estimer.</p>
-
-<p>C’est dans la conversation, que l’esprit
-de douceur a de plus fréquentes occasions
-de paroître, il nous fait abandonner,
-avec sagesse, à l’égard des matiéres
-indifférentes, le foible avantage d’avoir
-sévérement raison, contre les gens dont
-l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne
-point un pareil succès ; vous pourriez
-leur montrer de la supériorité : vous
-préférez de leur paroître aimable.</p>
-
-<p>Il n’est qu’un genre de douceur, qui,
-loin de nous faire aimer, indispose au
-contraire ceux qui en pénétrent le principe :
-c’est la douceur, qui, ayant pour
-base un fond de mépris pour les lumiéres
-des autres, les laisse apercevoir qu’elle
-ne leur céde, que par un sentiment de
-supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement
-de convaincre les hommes de
-leur petitesse.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le plus souvent, faute
-d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on
-indispose les gens avec qui l’on s’entretient,
-c’est parce qu’on ne songe à faire
-paroître ces qualités, que pour sa
-propre satisfaction : de là naissent des
-défauts plus nuisibles que la stérilité de
-l’esprit &amp; l’ignorance ; tels sont l’habitude
-de parler de soi, l’abus de la mémoire,
-la contradiction.</p>
-
-<p>Le panchant à parler de soi, est bien
-séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on
-n’est pas toujours garanti de ce piége,
-où notre amour propre nous attire : ingénieux
-à se déguiser, c’est quelquefois
-sous les traits de la modestie qu’il s’offre à
-nous, &amp; qu’il parvient à nous gouverner.</p>
-
-<p>Qu’on adresse des éloges mérités à des
-hommes connus par de grandes vertus,
-par des actions brillantes, ou par l’antiquité
-de leur race ; quelques-uns ayant
-sincérement l’intention d’être modestes,
-se défendront de vos louanges, de maniére
-à le paroître bien peu ; vous les
-verrez se répandre sur l’extrême faveur,
-non méritée, avec laquelle le Souverain,
-ou l’opinion commune le traite ; ils
-croyent effectivement en être surpris,
-mais ils entrent dans des détails, &amp; d’étonnement
-en étonnement, de bontés
-en bontés qu’on a pour eux, ils content
-insensiblement leur histoire, où ils font
-leur généalogie, &amp; rapportent tous les
-traits à leur gloire, qui vous étoient
-échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable,
-mais enfin c’est vous avoir entretenu
-de leur mérite.</p>
-
-<p>L’amour propre a d’autres subterfuges
-dans ce genre de séduction, qui indisposent
-plus encore quand on les démêle,
-que ne feroit peut-être l’orgueil à
-découvert. On trouve des gens qui ne
-diront jamais <i>moi</i>, ni <i>mon opinion</i>, ni
-<i>je sais</i>, ni <i>je prétens</i> ; mais qui d’une maniére
-détournée, sans s’en apercevoir
-peut-être, se procurent l’intime satisfaction
-de ne vous entretenir que d’eux-mêmes,
-tout les raméne aux talens, aux
-autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ;
-ils vous montrent, comme avec une
-baguette, l’excellence de ces dons heureux,
-ils vous feront sur-tout remarquer
-les parties qui désignent leur acquit,
-ou leurs ouvrages, comme celles
-où il y a plus de mérite à réussir : quelle
-modestie ! ils suppriment leur nom, pour
-n’être connu qu’à leur éloge.</p>
-
-<p>On s’abuse souvent encore, lorsque
-dans une conversation où chacun parle
-de ses goûts, ou de son humeur, on
-croit ne rien hazarder, en faisant aussi
-quelques portraits de soi-même : on ne
-doit point se rassurer sur ce qu’ils seront
-vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne
-pourront point donner de jalousie ; il faudra
-prévoir si les esprits portés à la critique,
-qui vous entendent, jugeront convenable
-que vous soyez tel que vous
-êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un
-homme qui a l’extérieur raisonnable &amp;
-froid, s’annonce comme ayant un goût
-très-vif pour tout ce qui divertit ; ou
-qu’il avoue qu’il lui vient, comme à
-bien d’autres gens, des idées folles ou
-bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit,
-sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ;
-on exige que vous ayez le caractére
-désigné par votre phisionomie ;
-on voudra du moins, si la joie ne vient
-point s’y peindre, que vous fassiez un
-mystére de celle que vous ressentez dans
-le fond de votre ame.</p>
-
-<p>Ce n’est pas encore assez que de s’être
-accoutumé à domter le panchant naturel
-qu’on sent à parler de soi-même,
-il y a une certaine défiance, ou plûtôt
-une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir
-les piéges qu’on nous tend, afin
-de le réveiller en nous. Souvent les
-personnes qui ne sont point caustiques,
-sont portées, même ayant de l’esprit, à
-ne point soupçonner les autres de l’être ;
-&amp; cette sécurité, toute estimable qu’elle
-a droit de paroître, a ses inconveniens ;
-souvent des égards qu’on vous marque,
-des louanges délicates qu’on vous adresse
-d’une maniére indirecte, un certain
-sourire d’applaudissement aux choses
-communes que vous dites, ont pour
-objet unique, de vous faire tomber
-dans un ridicule, soit en vous faisant
-parler de vous-même avec éloge, soit
-en vous engageant à mettre au jour des
-talens médiocres. Si vous ne sentez pas
-d’abord l’ironie de ces fausses prévenances,
-la seule confiance que vous paroîtrez
-y prendre, quand elle ne vous
-méneroit pas aussi loin qu’on le désire,
-est capable de vous faire perdre dans
-l’opinion des spectateurs, le prix de tout
-ce que vous avez d’ailleurs de qualités
-aimables ; avec les esprits qui sont caustiques,
-il faut sur-tout, pour ne point
-discréditer le sien, éviter qu’il ne soit
-leur dupe : &amp; s’il est un moyen d’acquérir
-de la supériorité sur eux, c’est de montrer
-qu’on les connoît sans les craindre,
-&amp; sans daigner les imiter.</p>
-
-<p>On a dit que les Amans ne s’entretiennent
-les jours entiers, sans s’ennuyer,
-que parce qu’ils se parlent toujours
-d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me
-paroît appartenir plus raisonnablement
-à l’amitié. Après ce goût de préférence,
-qui nous attache à un ami véritable,
-après cette satisfaction si chére, de
-compter sur l’intérêt qu’il prend à notre
-bonheur, le plaisir le plus touchant, est
-celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc
-réserver cette entiére confiance pour
-l’amitié ; dans les liaisons ordinaires,
-parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
-foible qui tourne à notre désavantage.</p>
-
-<p>Quelques exemples, contraires à ce
-principe, ne doivent point nous en écarter ;
-on trouve des gens qui vous entretiennent
-impunément des plus petits
-détails de leurs goûts, de leur maniére
-de vivre singuliére, &amp; ne laissent pas
-d’être de très-bonne compagnie. Quel
-est donc l’art qui les sert si bien ? C’est
-de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent
-ni se donner pour modéles, ni tirer vanité
-de leur façon de penser ; sensibles
-de bonne foi, jusqu’à la déraison, à
-toutes les petitesses qu’ils mettent à
-si haut prix ; ils vous étonnent, &amp; vous
-amusent par le ton conséquent &amp; approfondi
-avec lequel ils analisent des objets
-entiérement frivoles ; les contrastes
-plaisent quand ils sont extrêmes ; &amp; celui-ci
-devient pour la raison, une espéce de
-spectacle ; vous croyez, en quelque façon,
-voir l’homme du port de Pyrée,
-considérer avec transport les trésors d’un
-de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur,
-sans être emporté par le délire
-que je viens de dépeindre ; &amp; essayez
-de tenir des propos du même genre, en
-paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ;
-le mérite de ces sortes de singularités,
-tient uniquement à l’yvresse
-avec laquelle ceux qui y sont assujettis,
-font l’éloge de leur folie.</p>
-
-<p>La défiance salutaire de tomber dans
-tous les inconveniens que je viens de
-rapporter, peut se réduire à ce seul point.
-On se nuit, en parlant de soi, lorsque
-le seul intérêt de notre vanité nous détermine ;
-car avec quelque adresse qu’elle
-se déguise, elle sera toujours aperçûe ;
-les regards des hommes, même les plus
-bornés, à d’autres égards, étant des espéces
-de microscopes, qui grossissent nos
-défauts les plus imperceptibles.</p>
-
-<p>Il est malheureusement des occasions
-indispensables de parler de soi, de peindre
-son caractére, &amp; de mettre au jour
-sa conduite ; que dans des discussions
-d’intérêts, ou de quelque autre genre
-que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir
-rempli tout ce que la droiture &amp;
-l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir
-les esprits par les fausses couleurs dont
-vos adversaires se parent, &amp; vous défigurent.
-Quel sera le fruit de votre silence ?
-Vous resterez pendant un certain
-temps, (car insensiblement la vérité découvre
-les trames du mensonge) vous
-vous trouverez, dis-je, chargé, dans
-l’opinion commune, de tous les torts
-qu’on aura eus avec vous.</p>
-
-<p>J’ai placé à la suite de la vanité qui fait
-parler de soi, l’abus de la mémoire, parce
-que ce dernier défaut me paroît tenir, à
-quelques égards, au premier. Une mémoire
-abondante produit ordinairement le
-désir de s’emparer de la conversation, &amp;
-c’est un des moyens détournés de parler
-de soi, que l’empressement indiscret
-d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne
-encore le dégoût d’écouter, deux
-inconveniens, qui seuls suffiroient pour
-lui faire perdre tout son mérite.</p>
-
-<p>Il faut, pour que la mémoire se fasse
-aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse
-d’esprit, &amp; par l’attention à ne
-point offusquer l’amour propre d’autrui,
-elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y
-attire au contraire ceux qu’elle a réduits
-quelque temps, à n’être que spectateurs :
-mais elle ne sent pas toujours où son rôle
-doit finir.</p>
-
-<p>Il faut encore, qu’écartant de la conversation
-tout ce qui auroit l’air de dissertation,
-même dans les matiéres savantes
-sur lesquelles on la consulte, elle
-sache les assujettir toutes, sans obscurité,
-au langage ordinaire du monde ; mais
-cet art que quelques personnes de ce siécle
-possédent éminemment, c’est l’esprit
-supérieur qui seul le donne.</p>
-
-<p>L’usage habituel de la mémoire expose,
-ordinairement, à tomber dans des répétitions,
-&amp; il n’y a personne qui ne pense,
-sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne
-dit <i>de certains parleurs à qui la souvenance
-des choses passées demeure, &amp; qui
-ont perdu le souvenir de leurs redites</i>, il les
-fuit avec soin.</p>
-
-<p>Comme la conversation est un commerce
-d’idées, où le jugement &amp; l’imagination
-doivent concourir, ainsi que
-la mémoire, bien des gens qui ont assez
-d’acquis pour se rappeler les matiéres
-auxquelles on les raméne, haïssent de
-ne trouver le plus souvent dans l’entretien
-de ceux que la mémoire fait parler, que
-le sens littéral, que la page précisément
-de tel ou de tel livre ; &amp; ce dégoût paroît
-sensé ; on se plaît à la conversation qui
-vous présente le fruit de la lecture, mais
-on s’ennuye, avec raison, de celle où
-l’on ne trouve que la lecture même<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Montaigne</i> a dit : Savoir par cœur, n’est
-pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde
-à sa mémoire.</p>
-</div>
-<p>Il est vrai que rien n’est plus à charge,
-à la longue, que ces esprits qui se souviennent
-toujours, &amp; qui ne pensent
-jamais.</p>
-
-<p>Il faut avouer aussi que la mémoire
-heureusement cultivée, devient, dans
-la conversation, une source toujours féconde,
-&amp; toujours agréable, même quand
-elle est instructive, lorsque les différentes
-parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires,
-mesurent son essor, &amp; choisissent
-la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai
-que si elle en reçoit de grands secours,
-elle leur en prête à son tour, qui
-leur servent à se développer davantage ;
-sans elle, l’imagination la plus féconde,
-renfermée nécessairement dans un cercle
-d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
-retouche sans cesse, épuise bien-tôt les
-différentes faces par où elle les présente,
-&amp; languit enfin faute d’objets, sur lesquels
-elle puisse s’exercer. C’est donc
-comme un instrument à l’usage de l’esprit,
-(s’il m’est permis de m’exprimer
-ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
-désirable ; qu’on la réduise à son
-mérite particulier, même en la jugeant
-favorablement, elle n’est plus que d’un
-foible prix ; c’est moins son étendue qui
-plaît, sur-tout dans les gens du monde,
-que le choix des connoissances qu’elle
-rassemble, &amp; la maniére de les employer.</p>
-
-<p>Mais de tous les défauts opposés à
-l’esprit de la conversation, le plus choquant,
-est la contradiction. Rien en
-effet ne rend plus haïssable que de heurter
-inconsidérément l’opinion des autres ;
-non que la crainte de se laisser
-aller à ce panchant, doive bannir de
-l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien
-de la différence entre contredire, &amp;
-défendre son sentiment ; en avoir un, est
-convenable, &amp; même nécessaire dans
-quelques occasions, où ce que vous pensez,
-marque votre caractére ; dans tant
-d’autres, céder, ou ne céder pas, est
-bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil
-dispute encore, après que notre
-raison s’est rendue.</p>
-
-<p>La Bruyere réduit l’esprit de la conversation
-à la classe de l’esprit du jeu,
-&amp; de l’heureuse mémoire ; &amp; j’ai remarqué
-que quelques hommes de ce siécle,
-accoutumés aussi à réfléchir, &amp; qui
-jugent sainement de l’esprit quand il est
-employé dans des ouvrages, pensent à
-ce sujet, comme La Bruyere ; mais il
-m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité,
-moins par un examen raisonné,
-que par une sorte d’insensibilité,
-dont voici la cause. L’étendue, &amp; la justesse
-de l’esprit, étant en eux le fruit de
-plusieurs années de travail, &amp; d’une
-sorte de solitude, ils se sont accoutumés
-à penser austérement, comme si une idée
-purement agréable, étoit un relâchement
-à leur devoir ; méthodiques, &amp; conséquens,
-par habitude, lors même qu’il y
-auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
-rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination,
-qui va saisir dans les différentes
-matiéres que la conversation présente,
-ce qu’elles ont d’agréable, ou de
-plus à la portée des autres, &amp; en écarte
-avec soin l’air de science, d’exactitude
-ou de mystére ; de là, l’esprit de
-conversation leur paroît un avantage
-bien frivole, &amp; c’est ainsi que l’humanité
-est faite. Quelques Philosophes portés,
-sans s’en apercevoir, à ne considérer
-l’esprit qu’environné de la peine, &amp; de la
-méthode qui ont formé le leur, par-tout
-où ils voyent l’esprit facile, &amp; secouant
-le joug de l’exactitude, ils ont peine à
-le reconnoître.</p>
-
-<p>Il me semble qu’à esprit égal, les
-personnes qui possédent le talent de la
-conversation, ont bien plus d’occasions
-de plaire, que celles qui ne font qu’écrire.
-Je ne les compare ici, que dans ce
-seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux,
-&amp; le plus abondant, emploie
-bien du temps à un ouvrage, dont le
-succès dépend de quantité de circonstances,
-qui souvent, lui sont étrangéres ; au
-lieu que l’homme doué de l’esprit de la
-conversation, plaît &amp; se renouvelle sans
-cesse ; il fait constamment les délices de
-tout ce qu’il rencontre : quelle différence
-dans la maniére de vous occuper !
-L’un par la lecture de ses ouvrages (je
-les suppose du genre purement agréable,)
-n’offre pour spectacle à votre
-esprit que le sien, il ne vous montre
-que son mérite ; l’autre vous raméne à
-vous-même, vous place à côté de lui sur
-la scéne où il brille, &amp; vous y place à
-votre avantage, vous croyez y partager
-ses succès ; quelles ressources pour vous
-plaire, &amp; pour se faire aimer de
-vous !</p>
-
-<p>Ce don paroît quelquefois une espéce
-de magie : il est des gens dont le
-langage fascine si bien votre imagination,
-sur-tout à l’égard des choses de
-sentiment, que vous vous laissez persuader,
-en quelque façon, ce que même
-vous aviez résolu de ne pas croire ;
-vous étiez prévenu, je le suppose,
-sur la froideur de leur ame dans le commerce
-de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir
-des charmes de cette même amitié,
-qu’ils n’ont jamais sentie, il semble
-que leurs expressions suffisent à peine à la
-plénitude de leur cœur ; la peinture
-est si vive, &amp; si ressemblante, l’art a si
-bien les détails auxquels on reconnoît la
-nature, que vous vous y laissez tromper :
-ou s’il vous reste encore quelques
-mouvemens de défiance, vous sentez du
-panchant à les écarter ; état de séduction,
-qui me paroît ressembler à ces rêveries
-agréables que nous cause quelquefois
-un sommeil assez léger, pour nous
-laisser une partie de notre raisonnement,
-on s’apperçoit que ce ne sont que des
-songes, on se dit qu’il ne faut pas les
-croire, on craint en même temps de
-se réveiller.</p>
-
-<p>Comment <i>La Bruyere</i> a-t-il pû rabaisser,
-au point où il l’a fait, un genre
-d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui
-des autres, qui, éclairé par un jugement
-promt &amp; délicat, voit, d’un seul
-coup d’œil, toutes les convenances, par
-rapport au rang, à l’âge, aux opinions,
-au degré d’amour propre, d’un cercle de
-personnes difficiles à satisfaire ?</p>
-
-<p>Encore un mérite qui rend bien désirable
-l’esprit &amp; le goût de la conversation,
-c’est qu’il remplit facilement notre
-loisir : &amp; le loisir de la plûpart des
-hommes, loin d’être pour eux un état
-satisfaisant, devient un vuide qui leur
-est à charge. Combien les jours coulent
-avec vîtesse pour ces ames heureuses,
-qui, dans les intervalles de leurs
-occupations, s’amusent constamment,
-&amp; par préférence, de ce commerce volontaire
-de folie &amp; de raison, de savoir
-&amp; d’ignorance, de sérieux &amp; de gaieté ;
-enfin de cet enchainement d’idées que
-la conversation raméne, varie, confond,
-sépare, rejette &amp; reproduit sans cesse ;
-heureux encore une fois, ceux qui peuvent
-avoir à la place des passions, le goût
-d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions
-de plaire, &amp; de se faire aimer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
-<span class="tiny">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="tiny">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
-
-<h2 class="nobreak sc">Seconde Partie.</h2>
-
-
-<p>Dans cette seconde Partie,
-je traite de l’éducation des
-enfans, suivant les principes
-dont j’ai cherché, dans la
-premiére, à établir l’utilité.</p>
-
-<p>Je la divise en trois Chapitres ; le
-premier contiendra des réflexions préliminaires
-sur les premiéres idées qui nous
-sont imprimées par l’éducation.</p>
-
-<p>Dans le deuxiéme, je proposerai les
-moyens que je crois les plus sûrs &amp; les
-plus faciles, pour faire naître dans les
-enfans, avec le désir de plaire, les qualités
-de l’ame par lesquelles on plaît plus
-généralement.</p>
-
-<p>Dans le troisiéme, j’examinerai quelles
-sont les connoissances auxquelles il
-paroît plus à propos d’appliquer l’esprit
-des enfans, &amp; quels sont les talens qu’il
-faut cultiver en eux, avec plus de
-soin, pour leur donner les moyens de
-plaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des premiéres idées qui nous sont imprimées
-par l’éducation.</i></h3>
-
-<p>Pour pouvoir établir, avec quelque
-solidité, les moyens de faire sentir aux
-enfans la nécessité de plaire, &amp; leur en inspirer
-le désir, il me paroît nécessaire de
-remonter aux sources de l’éducation.</p>
-
-<p>L’éducation est l’art d’employer l’entendement
-des enfans dans ses différens
-dévelopemens, de maniére à y imprimer
-fortement, &amp; par préférence, les
-principes vertueux &amp; sociables.</p>
-
-<p>Ces principes consistent dans la liaison
-des idées rélatives qui concourent à former
-complettement telle vertu, ou telle
-qualité. Je m’explique par un exemple :
-Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément,
-dans notre imagination, l’idée
-de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à
-celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on
-peut trouver à soulager des malheureux<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>,
-&amp; celle de la convenance, si naturelle,
-qu’un homme assiste un homme,
-il en résultera, dès que nous apercevrons
-de la misére, cette sensibilité qui est
-nommée compassion.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Je supprime, pour n’être point diffus, les
-idées rélatives qui se joignent naturellement,
-pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder
-dans cet exemple ; on conçoit que l’idée
-de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement
-celle de la consolation qu’on trouve à
-être secouru par ceux qui ne le sont pas, &amp;c.</p>
-</div>
-<p>On sait que les premiéres impressions
-qui nous sont données dès l’enfance,
-sont toujours les plus fortes, &amp; ne s’effacent
-presque jamais, quelque peu de
-liaison qu’il y ait naturellement entr’elles.
-Que <i>l’idée des ténébres</i> &amp; <i>l’idée
-d’un fantôme</i>, quand elles nous sont présentées
-en même temps, deviennent
-souvent inséparables, malgré les efforts
-que notre raison fait dans la suite,
-pour les remettre dans l’indépendance
-naturelle, où elles sont l’une de
-l’autre.</p>
-
-<p>Le secret de l’éducation consiste donc,
-en premier lieu, dans le choix &amp; dans
-la liaison des idées principales, qui doivent
-nous conduire pendant la durée de
-notre être, par rapport à notre bonheur
-concilié avec celui des autres hommes :
-&amp; en second lieu, à s’opposer à
-l’union des idées qui produiroient des
-effets contraires.</p>
-
-<p>C’est dans le temps où les idées commencent
-à creuser, pour ainsi dire,
-leurs traces dans notre cerveau, qu’il
-est nécessaire que l’éducation s’attache
-à les y distribuer en ces différens assemblages,
-qui constituent les bons principes.
-Cependant on cultive d’une maniére
-bien étrange, par rapport à l’éducation,
-les premiéres années de notre
-vie. A examiner la conduite de ceux
-qui nous élevent, il semble que l’enfance
-soit contagieuse ; car y a-t-il une cause
-raisonnable d’imiter, comme on fait
-communément, pour parler aux enfans,
-la foiblesse de leurs organes, les sons
-aigus de leur voix, &amp; le désordre de
-leurs idées ? Au lieu de leur montrer
-en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils
-deviennent, nous ne leur offrons sans
-cesse, qu’une ressemblance pantomime
-de ce qu’ils sont eux-mêmes<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Ce n’est
-pas encore l’erreur la plus considérable ;
-commencent-ils à comprendre &amp; à réfléchir,
-s’ils nous questionnent, car alors
-leur panchant naturel est de s’instruire,
-au lieu de leur expliquer avec simplicité
-ce qu’ils désirent apprendre, on se fait
-un jeu de ne leur débiter que des chiméres
-badines ; on les trompe sur le
-nom des choses, on les abuse sur leurs
-usages, plutôt que de leur en donner la
-véritable connoissance ; &amp; il arrive de
-cette conduite, que les premiéres impressions
-qui se gravent dans leur cerveau,
-à supposer qu’elles ne soient pas
-nuisibles, sont incontestablement inutiles,
-&amp; que par là vous préparez à leur
-entendement, à mesure qu’il se formera,
-l’embarras de démêler tous ces mensonges,
-&amp; de mettre la vérité en leur place.
-Les premiéres opérations de cet entendement,
-si importantes pour le reste
-de leur vie, sont le doute, l’erreur, la
-confusion ; &amp; cette confusion est notre
-ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir
-à suivre que quelques routes faciles qu’on
-pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir
-un Dédale, où elle reste long-temps
-égarée. Voici un des premiers inconveniens
-qui résulte de cette mauvaise
-éducation. Cette espéce de mauvaise foi
-avec laquelle on traite avec les enfans,
-leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent
-enfin qu’elle est une moquerie,
-une marque du mépris que nous avons
-de leur foiblesse ; &amp; ce dégoût devient
-une source d’éloignement des personnes
-qui les élevent, &amp; d’une extrême défiance
-d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de
-cette honte niaise, &amp; de cette crainte
-de parler, qui succédent en eux, à la
-gaieté naïve dont les premiéres années
-de l’enfance sont accompagnées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="sc">Montagne</span>, en parlant du panchant qu’ont
-les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs
-enfans : « Il semble, <i>dit-il</i>, que nous les aimions
-pour notre passe-temps, ainsi que des guenons,
-non ainsi que des hommes. » <i>Chap.</i> intitulé,
-<i>De l’affection des peres aux enfans</i>.</p>
-</div>
-<p>Mais, je suppose qu’on leur explique
-fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ?
-On ne les leur présente ordinairement,
-que par l’utilité particuliére qu’ils
-en peuvent retirer. Qu’un enfant demande
-à quoi sert de <i>l’argent</i>, on lui répondra
-communément, qu’avec de l’argent
-il aura des <i>dragées, des jouets, une belle
-robe</i>. De là il se place dans son imagination
-ces idées étroitement liées : <i>l’argent
-est fait pour me procurer ce que j’aime
-à manger, ce qui me divertit, ce qui
-me pare</i> ; &amp; ce principe sera vraisemblablement
-le mieux imprimé de tous
-ceux qui se formeront dans son esprit
-au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage
-de lui dire, que <i>l’argent sert à
-faire du bien aux autres, &amp; à nous en faire
-aimer</i> ? Ne devroit-on pas s’attacher
-à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage
-qu’on feroit devant lui, &amp; qu’on
-l’accoutumeroit à faire de ce même argent,
-&amp; ainsi de toutes les choses dont
-on lui expliqueroit la propriété, ne les
-lui montrant que par les faces qui les
-rendent utiles à la Société ?</p>
-
-<p>Qu’on s’en rapporte à un Philosophe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
-dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement
-estimé. « Les enfans sont capables
-d’entendre raison dès qu’ils entendent
-leur langue naturelle ; &amp; si je
-ne me trompe, dit-il, ils aiment à être
-traités en gens raisonnables plus tôt
-qu’on ne s’imagine. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Locke.</p>
-
-<p>Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la
-Providence, au sujet des premiéres idées des
-enfans, <i>pag. 21</i>.</p>
-</div>
-<p>Ne seroit-il donc pas désirable que
-ceux qui disposent des premiéres années
-des enfans, n’employassent, en leur parlant,
-que des formules raisonnables ?
-Ne seroit-il pas possible d’en introduire
-qui fussent à leur portée, &amp; qui leur
-devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
-repetent à l’imitation les uns des autres,
-comme s’ils se les étoient communiquées,
-comme s’ils en avoient fait une
-étude ; car qu’on écoute les discours des
-Nourrices &amp; des autres domestiques qui
-environnent les enfans, on trouvera
-qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne
-consistent qu’en une petite quantité de
-mots follement estropiés, que dans quelques
-maximes contraires au bon sens,
-&amp; dans quelques chansons, plus raisonnablement
-employées, parce que les enfans
-en sont quelquefois amusés.</p>
-
-<p>Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer
-même le tems où ils possédent
-entiérement leur langue naturelle, pour
-chercher à jetter les fondemens de leur
-éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux
-perdre les premiers efforts qu’on feroit
-dans cette vûe, que de manquer à saisir
-un seul des instans où ils commencent
-à comprendre les discours qu’ils entendent,
-&amp; à voir, sans indifférence,
-les objets qui les environnent ? On ne
-sauroit préparer leur cerveau avec trop
-d’art, &amp; de soin, à recevoir les premiéres
-impressions qu’on veut que les objets
-y gravent ; car quand ce sont les
-objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
-forment une trace dans l’imagination
-d’un enfant, souvent cette
-premiére idée se trouve contraire à celle
-qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout
-ce qui est étranger à un petit nombre de
-gens qui ont entouré son berceau, l’étonne,
-lui répugne, ou même l’effraie,
-quand il le voit pour la premiére fois.
-Cette impression d’étonnement, de crainte,
-devient peut-être en lui l’origine de
-la timidité, de l’humeur farouche, ou
-de quelque autre défaut, qui, dans la
-suite formera son caractére. Qu’au lieu
-de lui parler de ses jouets, de ses habits,
-de ses repas, on l’eût entretenu
-de ses parens, des Maîtres qui lui sont
-destinés, des livres dont il faudra qu’il
-s’occupe, &amp; qu’on les lui eût dépeints
-sous des idées agréables, il les verroit
-avec une disposition différente, &amp; seroit
-porté à les aimer.</p>
-
-<p>Malgré la dissipation des enfans, &amp; le
-peu d’attention avec laquelle ils écoutent,
-leur cerveau est si tendre, que
-tous les discours qu’ils entendent, &amp;
-toutes les actions qu’ils remarquent,
-leur laissent quelque impression. La preuve
-n’en est que trop marquée par l’effet
-que produisent les discours de ceux qui
-les environnent, &amp; sur-tout de leurs
-domestiques. C’est là ordinairement la
-source des préjugés qui bornent leur
-esprit, des craintes qui l’avilissent, &amp;
-des mauvaises inclinations, dont ces impressions
-déposent dans leur cerveau
-un germe que les occasions dévelopent
-par la suite.</p>
-
-<p>Il est certain, que pour quelques idées
-salutaires qu’on leur donne chaque jour,
-à dessein de les instruire, ils en acquiérent
-un fort grand nombre d’un autre
-genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils
-fussent garantis.</p>
-
-<p>Qu’on réfléchisse encore sur ce qui
-doit se passer en eux, lorsque leur entendement
-ayant fait quelque progrès, ils
-connoissent que ceux qui les élevent démentent
-souvent, par leur conduite,
-les mêmes leçons qu’ils viennent de leur
-donner. On leur refuse, par exemple,
-une partie des choses qu’ils veulent manger,
-&amp; tandis qu’ils s’affligent amérement
-de ce refus, on en mange en
-leur présence ; on les châtie pour s’être
-emportés contre les gens qui les servent,
-&amp; dans l’instant même, on grondera
-devant eux des domestiques ; on se
-servira des mêmes mots dont on vient
-de leur faire un crime, &amp; ainsi de plusieurs
-autres contradictions. Ces exemples
-différens impriment chacun leur trace
-dans leur cerveau, &amp; la suite fait
-connoître combien ce mélange est dangereux.</p>
-
-<p>La véritable éducation consiste dans
-le rapport continuel des exemples qui
-frapent les enfans, &amp; des discours
-qu’ils entendent au hazard, avec les
-préceptes qu’on leur donne, &amp; ce pourroit
-être du moins celle de tous les enfans
-nés avec une fortune, qui permet
-de n’épargner rien de tout ce qui peut
-contribuer à les bien élever<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Par cette
-conduite, ces premiéres idées, dont
-le choix, l’ordre, &amp; la liaison forment,
-vraisemblablement, le fond de notre
-caractére, étant sagement assemblées,
-quelle facilité on auroit, dans la suite,
-à rendre les enfans entiérement vertueux
-&amp; aimables<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ! Soit qu’on y
-employât l’éducation particuliére, soit
-qu’on choisît l’éducation publique, qui
-est préférable à bien des égards<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, on
-ne trouveroit que des dispositions heureuses
-à cultiver. La raison, cet assemblage
-de principes salutaires, n’auroit
-point à résister en eux au sentiment.
-Eh ! quelle différence d’être déterminé
-par les lumiéres de l’esprit, uniquement,
-ou par un panchant qui s’accorde avec
-elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment
-de compassion, (pour revenir à
-cet exemple,) la raison, en nous présentant
-les divers motifs d’être secourables,
-peut nous engager à le devenir ;
-mais quand la raison agit seule, il faut
-qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle
-nous détermine, &amp; souvent avec effort ;
-quand le sentiment nous seconde, le
-mouvement qui nous entraîne est rapide,
-&amp; en même temps agréable. La raison
-est, peut-être, le seul bien qui nous
-plaît davantage, à mesure qu’il nous en
-coûte moins, pour l’acquérir &amp; pour le
-conserver.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Quel objet plus important pour la Société
-que l’instruction de ceux qui, par leur naissance,
-leur rang ou leur fortune, destinés à
-remplir des places considérables, influeront sur
-le bonheur ou le malheur des autres hommes ?
-Mais les principes que je propose, appliquables
-à toutes les conditions, peuvent être employés
-(supposé qu’ils méritent de l’être) par
-les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation
-de ceux qui leur appartiennent.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à
-l’âge où son entendement est formé, d’autres
-idées que celles que j’ai appellées <i>salutaires</i> ;
-je ne prétens pas en conclure, avec certitude,
-qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable,
-aimable, &amp;c. Il se dévelope à certains
-âges des inclinations, des passions, qui ont
-leur source dans les sens, &amp; qui combattent
-ces premiers principes, souvent avec avantage ;
-mais si ces mêmes principes n’éteignent
-pas ces nouveaux panchans, du moins ils en
-diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse
-ne soit portée à l’extrême ; &amp; dans les intervalles,
-ils reprennent leur empire, qu’ils établissent
-enfin souverainement. Quelle différence,
-d’attendre que les passions soient nées, pour
-en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous
-par avance les principes, qui leur serviront
-de frein, quand elles viendront à éclorre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé
-de S. Pierre, intitulé : <i>Projet pour perfectionner
-l’éducation, chap. <small class="rm">XIII</small>, pag. 27.</i></p>
-</div>
-<p>A l’égard de la maniére de cultiver la
-raison des enfans, lorsqu’elle commence
-à se déveloper, ou même qu’elle a
-fait un certain progrès ; au lieu de leur
-donner, comme on fait communément,
-des préceptes qui en renferment plusieurs
-autres, il faudroit au contraire
-décomposer ces maximes, &amp; faire travailler
-les enfans à rassembler toutes les
-parties dont elles doivent être formées ;
-car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec
-de l’esprit &amp; du savoir on se fait estimer,
-c’est comme si, en leur montrant
-de l’or &amp; des marbres, on leur proposoit
-d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ?
-S’ils se mettoient à y travailler, ou le
-bâtiment ne s’avanceroit point, ou il
-prendroit des formes bizarres &amp; vicieuses ;
-de même, n’étant point encore à
-portée de distinguer s’il y a différens genres
-d’esprit &amp; de savoir, dont les uns
-plaisent, &amp; les autres sont haïssables ;
-ils ont besoin qu’on leur donne des
-idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant
-davantage, peu à peu, on leur fasse entendre
-qu’avec de l’esprit sociable, &amp;
-des connoissances qui servent au bonheur
-des autres hommes, on en obtient
-l’estime &amp; l’amitié ; que par degrés on
-leur fasse connoître les qualitez qui rendent
-l’esprit &amp; le savoir aimables : c’est,
-à la fois, en leur montrant des fondemens
-jettés, leur donner l’idée de la forme
-heureuse que l’édifice doit prendre :
-il ne faut pas s’y tromper, sans un plan
-successivement tracé, qui les guide d’étage
-en étage, tel qui pouvoit construire
-un palais, n’aura élevé qu’une tour
-inaccessible : tel autre, sur de vastes
-fondemens, n’aura bâti qu’une simple
-cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en
-hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi
-un plan sage qui les dirige<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, est presque
-aussi utile à la perfection de l’ouvrage,
-que les matériaux même qu’ils
-employent.</p>
-
-<p>C’est donc aux personnes destinées à
-l’éducation des autres, à rassembler
-dans leur ordre, &amp; par convenance aux
-differens progrès de l’entendement, toutes
-les parties qui composent les principes
-également salutaires à celui qui en
-est éclairé, &amp; à la Société. Est-il d’occupation
-qui mérite davantage toute notre
-émulation, d’étude plus intéressante
-pour la raison, que d’observer &amp; de favoriser
-ces premiers éclats de lumiére,
-qui se combattent, s’unissent, se divisent,
-se multiplient ; que ces dévelopemens,
-quelquefois si surprenans, d’un
-esprit qui commence à se connoître ? est-il
-enfin de spectacle plus digne de l’homme
-raisonnable, que l’homme qui attend
-son secours, pour acquérir la saine
-raison ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Si de certains hommes ne vont pas dans
-le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par
-le vice de leur premiére instruction. <span class="sc">La Bruyere</span> :
-<i>De l’homme</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des moyens de faire naître dans les enfans
-le désir de plaire, &amp; les qualitez
-de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.</i></h3>
-
-<p>Poser le fondement des vertus dans
-l’ame des enfans, &amp; leur présenter en
-même temps ces vertus par ce qu’elles
-ont de sociable, voilà quel doit être le
-premier objet de leur éducation ; soit
-qu’on cherche à former leur caractére,
-soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime
-des hommes est un succès louable, qu’il
-faut leur faire envisager, le bonheur
-attaché à leur plaire, doit former le
-second point de vûe. C’est donc dans le
-sein même des qualités de leur ame,
-des lumiéres de leur esprit, &amp; des avantages
-de leur condition, qu’il faut puiser
-tous les moyens qu’ils ont d’être heureux,
-en s’occupant du bonheur des autres.</p>
-
-<p>Pour leur inspirer le sentiment qui
-réunit ces deux intérêts, il s’offre deux
-voies différentes, &amp; qui sont également
-nécessaires à suivre : c’est de les louer
-sur certains avantages, &amp; de ne jamais
-les entretenir de quelques autres.</p>
-
-<p>On peut louer dans un enfant les qualités
-que sa volonté &amp; son émulation
-concourent à lui donner, comme les
-vertus de l’ame, &amp; les connoissances qui
-étendent l’esprit ; c’est une maniére de
-l’engager à les porter à leur perfection,
-en les tournant au profit de la Société ;
-mais il faut bien se garder de le flatter
-sur les distinctions, sur les prérogatives,
-qu’il a reçûes gratuitement de sa
-naissance. Si vous l’entretenez de la
-noblesse, ou de l’illustration de ses
-ayeux<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> ; si vous faites valoir à ses yeux,
-la supériorité que lui donnent des dignitez,
-qui en imposeront aux autres
-hommes ; si vous lui vantez des richesses
-considérables qui l’attendent, vous le
-porterez à penser qu’il a, tel qu’il est,
-des secours assurés pour se voir considéré,
-distingué, respecté ; &amp; bien-tôt, rempli
-de confiance, il croira n’avoir plus
-rien à désirer, pour paroître avantageusement
-dans le monde. L’expérience, il
-est vrai, le détrompera un jour sur le
-succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera
-qu’on ne réussit effectivement que par
-un caractére qui fasse excuser nos défauts,
-&amp; rendre justice à nos bonnes qualités.
-S’il est capable de retour sur lui-même,
-il changera de principes, il
-se fera une étude de plaire ; mais quelle
-différence d’y être porté par une habitude
-contractée dès sa jeunesse, ou par des
-réflexions tardives &amp; intéressées ! Il lui
-prendra des momens de paresse, ou de
-distraction, dans la nouvelle route qu’il
-aura résolu de suivre ; il manquera à son
-extérieur &amp; à ses discours, une certaine
-grace persuasive, que le sentiment donne
-à tout ce qu’il accompagne, &amp; qui ne
-peut être entiérement remplacée par l’esprit ;
-il sera long-temps, du moins, à
-effacer les premiéres impressions qu’aura
-données contre lui, le caractére dont
-il cherche à se dépouiller : mais supposé
-que la raison ne puisse le déterminer
-à changer de caractére, aveuglé par sa
-vanité, il fixera son ambition à faire valoir
-les avantages qu’il posséde ; si c’est
-la haute naissance, croyant en conserver
-la dignité, il n’en fera paroître que
-l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera
-tout le faste, afin de s’enveloper,
-(pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
-mais il ne pourra se faire entiérement
-illusion. Forcé de reconnoître,
-dans mille occasions, qu’être aimé,
-est un bien nécessaire, &amp; que ce bien lui
-est refusé, il affectera vainement de le
-mépriser ; il ne jouïra pas même de la
-foible satisfaction de tromper personne
-à cet égard ; on sait que le dédain marqué
-avec lequel on regarde les autres
-hommes, n’est ordinairement qu’un dépit
-secret de ne pouvoir leur plaire ; à
-quel reméde insensé il aura recours,
-pour se dédommager de n’être ni désiré,
-ni accueilli ; il finira par se rendre
-haïssable<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Di-lui…</div>
-<div class="verse">Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">Racine</span>, <i>Andromaque</i>, Tragédie.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> J’ajouterai encore une autre précaution
-qu’on pourroit prendre, pour engager les
-jeunes gens à chercher dans leur caractére &amp;
-dans leur esprit, les moyens d’être considérés ;
-c’est de combattre en eux le goût démesuré de
-la parure. La magnificence, dans tout autre
-genre, peut avoir un caractére de grandeur,
-&amp; nous faire aimer, parce qu’elle procure
-quelque satisfaction aux autres hommes ; mais
-celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en
-décore, personne n’en jouït avec lui ; il me
-semble qu’il en est de la parure, à l’égard des
-gens du monde (je n’en excepte pas les femmes)
-comme de l’imagination dans les ouvrages
-d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure,
-c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se
-trouve répandue avec profusion, c’est une sorte
-de délire.</p>
-</div>
-<p>Ne point entretenir les enfans des
-avantages attachés à leur naissance, n’est
-tout au plus que la moitié de l’ouvrage ;
-il est encore essentiel de les exciter
-à profiter de leur rang &amp; de leur fortune,
-pour plaire &amp; pour se faire aimer ; &amp; ce
-que je propose, n’implique point contradiction :
-on peut leur faire envisager
-ces mêmes distinctions par des côtés où
-leur orgueil ne trouve point de prise,
-&amp; qui frapent leur raison ; mais dans
-l’éducation ordinaire, on prend la route
-opposée. Veut-on inspirer aux enfans
-nés dans le rang supérieur, ou dans un
-état distingué, les qualités qu’ils doivent
-apporter dans la Société ? on se
-sert, sans en apercevoir la conséquence,
-de termes qui réveillent en eux des idées
-de vanité sur leur condition, comme si
-on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez
-un jour, ce qu’ils ont de plus que les
-autres hommes ; on dira, par exemple,
-aux uns, qu’il faut être <i>affables</i> à ceux
-qui leur font <i>la cour</i>, qu’ils doivent
-avoir de <i>la bonté</i> pour les gens qui leur
-sont attachés ; &amp; le mot de <i>cour</i> excepté,
-on tient à peu près le même langage
-aux autres. Il faudroit bien plûtôt,
-évitant, avec un soin extrême, toutes
-ces expressions, dont la vanité des enfans,
-plus sensible déja qu’on ne le croit,
-ne saisit que trop bien l’énergie ; il
-faudroit, dis-je, n’employer que des
-termes propres à les rendre modestes<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ;
-leur recommander, à titre de devoirs,
-<i>l’estime</i> &amp; <i>la vénération</i>, pour les
-hommes d’une vertu distinguée, afin
-qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout.
-<i>Les égards</i>, <i>les déférences</i>, pour ceux qui
-les recherchent, afin qu’ils ne pensent
-pas qu’un regard jetté au hazard, ou
-un sourire d’habitude, soit un accueil
-assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils
-doivent de <i>la reconnoissance</i> des soins
-qu’on prend pour remplir leur loisir,
-de peur qu’ils ne s’imaginent que tout
-doit être occupé de leurs plaisirs ; les
-entretenir <i>du respect</i> qu’ils doivent à
-ceux qui les élevent, de <i>l’amitié</i> qu’exige
-d’eux l’attachement des gens d’un
-certain ordre, qui sont à leur service.
-On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire
-envisager la grandeur, que par ce qu’elle
-a de facile, de doux, de caressant,
-que par les bienfaits qu’elle peut procurer
-ou répandre ; ne leur peindre la
-fortune, que sous les traits de la libéralité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ;
-n’appeller enfin devant eux, tous
-les avantages qu’ils possédent, que du
-nom des vertus qui en peuvent naître.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L’éducation du Collége est la plus salutaire,
-pour garantir les enfans du piége de l’orgueil.
-Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S.
-<span class="sc">Pierre</span>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La libéralité est un des devoirs d’une grande
-naissance. M. la Marquise de Lambert, <i>Avis
-d’une mere à son fils</i>.</p>
-</div>
-<p>Certaines qualités de la personne &amp;
-du caractére, telles que les agrémens de
-la figure, le naturel dans les actions,
-&amp; dans le langage, l’enjouement &amp; la
-vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne
-faut point vanter en présence des enfans
-qui en sont doués ; ce seroit les
-altérer, que de les leur faire remarquer
-en eux ; le naturel est une espéce d’innocence,
-qui perd entiérement de ce
-qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se
-connoître.</p>
-
-<p>Pour donner lieu aux vertus de naître
-dans les enfans, pour pouvoir employer
-avec succès les avantages de leur condition,
-à leur inspirer le désir de plaire,
-il y a des défauts contre lesquels il faut
-les armer, sans attendre qu’ils y soient
-sujets ; parce qu’il est bien différent,
-par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions
-déja faites, &amp; qui peuvent aisément
-se réveiller, ou de les empêcher
-de se former ; &amp; c’est par des exemples
-étrangers, comme l’yvresse de l’esclave
-qu’on exposoit aux regards des jeunes
-Lacédémoniens ; c’est par le soin de
-leur dépeindre avec force, &amp; avec
-vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
-la difformité de ces mêmes défauts,
-qu’on parvient à leur en inspirer la haine.
-Peut-on prendre trop de soins pour
-les garantir de l’attention maligne à relever
-les fautes d’autrui, de l’empressement
-à faire valoir ce qu’ils se croyent de
-bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre
-à la volonté d’autrui, dans les choses,
-qui par elles-mêmes n’ont rien qui
-doive répugner ; inclinations si ordinaires
-à l’enfance, &amp; que je regarde comme
-la source d’une infinité de moyens de déplaire
-par la suite dans la Société ?</p>
-
-<p>L’attention qu’on remarque dans les
-enfans à relever les fautes des autres, est
-vraisemblablement le germe de plusieurs
-inclinations dangereuses, qui varient
-dans leurs effets, selon la différence
-des caractéres<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; je conçois que dans
-les ames vertueuses, ce germe produit
-la sévérité impitoyable avec laquelle
-elles portent leur jugement sur la conduite
-des autres : je lui attribuerois
-aussi la liberté de s’expliquer, hautement,
-sur ce qu’on trouve à reprendre
-dans les autres hommes ; en supposant,
-que c’est par horreur pour la fausseté,
-qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on
-se montre avec franchise tel qu’on est.
-Je le croirois, sur-tout, la cause de ce
-genre d’esprit caustique, que l’on colore
-du nom d’aversion pour le vice, &amp;
-qui n’est en effet que la haine du genre
-humain.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> On démêle presque dès le berceau, les passions
-qui se dévelopent dans la suite. <span class="sc">M. Rollin</span>,
-<i>Traité des Etudes, Tom. 3</i>.</p>
-</div>
-<p>Ce défaut n’est, dans la premiére enfance,
-qu’une malignité peu raisonnée,
-à laquelle on se contente d’opposer quelques
-remontrances légéres ; il seroit à
-désirer qu’on le combattît par des punitions,
-&amp; qu’elles fussent accompagnées
-de discours propres à fraper l’imagination
-des enfans ; les peines qu’on leur
-fait éprouver, ne devant être employées
-que comme une idée accessoire, plus capable
-de fixer dans leur mémoire les
-principes salutaires qu’on cherche à y
-graver ; &amp; ce n’est que quand on y est
-absolument forcé, &amp; qu’après qu’on a
-essayé tous les secrets de l’insinuation,
-qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ;
-<i>Si une honnête pudeur &amp; la crainte
-de déplaire sont les seuls moyens de retenir
-un enfant dans le devoir</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, c’est sur-tout
-à l’égard des qualités heureuses,
-qu’on cherche à leur faire acquérir, que
-la voie de douceur est convenable : quelle
-différence dans les effets que produit
-la crainte d’être puni, ou celle de déplaire<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ?
-Je suppose que la premiére ait
-vaincu l’opiniâtreté &amp; la négligence, elle
-n’aura substitué à leur place, que la docilité
-timide, &amp; l’exactitude forcée : cette
-derniére y aura fait naître la complaisance
-&amp; le zéle ; l’une n’efface que des défauts,
-l’autre établit des vertus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Locke, <i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">LXI</small></i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur
-&amp; contrainte, &amp; je tiens que ce qui ne peut se
-faire par raison &amp; prudence, ne se fait jamais
-par la force. Montagne, <i>Essais, l. 2, ch. <small class="rm">VIII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>A l’égard de ce premier essor de la vanité
-des enfans, qui les porte à se vanter
-de ce qu’ils font de louable, panchant
-que la mauvaise éducation non-seulement
-tolére, mais excite quelquefois en eux ;
-il me paroît être la source de cette préoccupation
-de son propre mérite, qui se
-marque dans la suite, par le peu d’attention
-qu’on fait à celui des autres, de l’habitude
-de parler de soi, &amp; de plusieurs
-autres foibles de cette espéce.</p>
-
-<p>Pour empêcher le progrès de cet orgueil
-naissant, en approuvant les enfans
-de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit
-utile d’y ajouter une récompense quand
-ils ne s’en seroient point vantés : &amp;
-lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur
-vanité s’annonce avec un peu plus de
-finesse, il faut, ce me semble, pour
-le combattre, plus de patience &amp; d’art,
-que d’autorité, &amp; de sécheresse. S’il
-arrive qu’un enfant trouble la conversation,
-pour conter, ou pour parler de
-soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand
-rien ne lui donne lieu d’en faire usage,
-ou qu’il améne, grossiérement, une
-occasion de les prodiguer ; au lieu, de
-l’interrompre, d’abord, avec dureté,
-action qu’il regarderoit peut-être comme
-un trait d’humeur<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, ne vaudroit-il
-pas mieux le traiter exactement, comme
-il seroit traité, s’il étoit alors dans
-le monde<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ? commencer par l’écouter ?
-lui marquer successivement le sentiment
-d’ennui ou d’impatience qu’il
-cause, afin de l’amener à s’en apercevoir
-&amp; à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à
-moins qu’il ne manque entiérement de
-sensibilité, il se corrigera d’une confiance
-qui lui promettoit des succès, &amp; dont
-il ne retirera jamais que des dégoûts
-&amp; de la honte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il est bien important d’agir toujours avec
-un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif
-raisonnable qui vous fait le quereller, ou le
-punir, ou l’applaudir.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> L’éducation, à bien des égards, doit
-avoir pour objet de produire par avance en
-nous, l’effet de l’expérience.</p>
-</div>
-<p>Cette méthode pourroit avoir lieu
-dans toutes les occasions où il s’agiroit
-de fixer leur attention, ou de combattre
-leurs caprices ; ce seroit avancer le
-progrès de leur raison, que de leur parler
-toujours comme s’ils étoient raisonnables.</p>
-
-<p>Reprendre les enfans, avec dureté,
-quand ils parlent ou agissent inconsidérément,
-les fraper de cette crainte
-qui abaisse le courage, c’est les jetter,
-souvent, dans une autre extrémité ;
-c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation
-que celle qui, combattant le panchant,
-sans éclairer la raison, ne sauve
-un défaut que par un autre ; supposé
-qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci,
-peut-être le premier devroit-il paroître
-préférable ? La présomption diminue,
-il est vrai, le prix de nos bonnes
-qualités, mais la timidité les empêche
-de paroître ; si par la premiére, on
-révolte les esprits, parce qu’on cherche
-trop à les occuper de soi, quelquefois
-aussi, on leur en impose : par l’autre,
-comme on ne les occupe pas assez, on
-en est ignoré, on est compté pour rien.</p>
-
-<p>Ordinairement la timidité rend sauvage,
-&amp; il y a bien de l’inconvénient à l’être :
-l’habitude de vivre ensemble est un
-des principaux liens qui concilient les
-hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement
-l’effet que produisent sur eux
-les défauts d’autrui ; que donnant lieu
-aux services mutuels, elle fait naître la
-confiance, &amp; le besoin de se chercher.
-Or les gens qui se livrent rarement à
-la Societé, sont privés de tous ces moyens
-d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils
-n’entendent qu’imparfaitement le langage
-de ceux qu’ils abordent ; car dans
-la bonne compagnie même il y régne
-un peu de ce qu’on apelle <i>cotterie</i>. Il y
-a de certaines plaisanteries convenues ;
-une finesse arbitraire qu’on attribue à
-de certaines expressions, que celui qui
-n’est pas instruit des circonstances qui
-les ont accréditées, trouve froides ou
-obscures : sujet à prendre pour une vérité
-ce qui n’est qu’une ironie, il restera
-sérieux où les autres seront livrés à la
-joie. S’il en étoit quitte pour n’être point
-remarqué, si on s’en tenoit avec lui à
-l’indifférence, quoique ce partage flatte
-peu l’amour propre, il y gagneroit encore ;
-car, comme en général, on trouve
-plus de plaisir à condamner les gens qu’à
-les plaindre, plutôt que d’attribuer le
-caractére farouche à la timidité, on le
-soupçonne, volontiers, de naître d’un
-mépris secret pour les autres.</p>
-
-<p>Afin de sentir davantage les inconvéniens
-de la timidité, considérons-la,
-particuliérement, dans les personnes d’esprit
-qui en connoissent tout l’abus, &amp;
-qui dans chaque occasion ont besoin de
-nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y
-produit un contraste dont on est avec justice
-étonné.</p>
-
-<p>Il y a des gens toujours embarrassés,
-quand ils arrivent dans un lieu, où il
-y a beaucoup de monde ; ils abordent
-avec un air entrepris, on voit qu’ils ne
-sont point à leur aise, &amp; cette gêne paroît
-mal fondée ; on cherche à leur faire
-sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent,
-on les rassure avec bonté, &amp;
-voici l’effet que cette bonté (souvent un
-peu trop marquée) leur cause. A quoi
-croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
-tandis qu’on faisoit des efforts pour ne
-point l’intimider ? Il employoit le temps
-de son trouble à examiner le tribunal qui
-l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement
-il n’avoit pas tant de sujet
-de le craindre, &amp; pour se dédommager
-de s’en être d’abord laissé imposer,
-il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude
-au calme, &amp; du calme à la critique ;
-il a démêlé l’affectation, la mieux
-déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie
-feinte qui dérobe le plus habilement
-ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin
-dans les replis de la vanité ; &amp; bien-tôt
-cet Aréopage qui avoit besoin, il
-n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité,
-s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement
-de celui qu’il craignoit de faire
-trembler, il se trouve que c’est le Juge
-qui finit par être condamné.</p>
-
-<p>J’examinerai, dans un autre endroit,
-l’effet de la timidité sur les petits esprits :
-je reviens à l’opposition opiniâtre à la
-volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement
-les premiéres années de
-l’enfance ; &amp; qui se métamorphosant dans
-la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse,
-de l’esprit de contradiction,
-&amp; des autres défauts qui forment l’attachement
-à notre propre volonté, &amp;
-à notre opinion. Comme cette opposition
-se montre souvent dans les enfans
-lorsqu’ils n’entendent encore qu’une
-partie de leur langue naturelle, &amp; que
-les châtimens pourroient l’irriter, il me
-paroît bien difficile de la combattre avec
-succès. Une étude constante sur la maniére
-de rompre cette malheureuse disposition,
-peut seule en offrir les moyens ;
-&amp; il est certain que les fausses frayeurs
-qu’on leur inspire<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ne font qu’ajouter
-un mal de plus, &amp; ne guérissent point
-la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise
-humeur est captivée &amp; non pas détruite :
-mais puisqu’au moyen des peintures
-fantastiques par lesquelles on frape
-leur imagination, on éprouve qu’on
-peut les distraire de leur opiniâtreté,
-pourquoi ne pas employer des images
-qui causent cette diversion, sans imprimer,
-dans leur entendement, des sujets
-chimériques de frayeur ? C’est aux personnes
-qui les élevent à imaginer, à multiplier
-ces moyens de diversion, pour
-rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude
-seule est à craindre : je suis persuadé
-que, dans bien des personnes,
-plusieurs dispositions vicieuses se sont
-évanouïes, parce que l’habitude ne les
-a point entretenues<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On leur peint un grand homme noir, un
-dragon qui doit les dévorer…</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Je trouve, dit Montagne, que nos plus
-grands vices prennent leur pli dès notre plus
-tendre enfance ; ces semences se germent &amp;
-s’élevent après gaillardement, &amp; profitent à
-force, entre les mains de la coûtume, <i>Essais,
-l. <small class="rm">II</small>, ch. <small class="rm">XXII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Quant au panchant à la contradiction,
-je pense qu’à mesure que les enfans ont
-plus d’esprit, l’éducation peut domter
-en eux ce défaut, plus aisément qu’elle
-ne feroit l’humeur caustique. Comme
-la contradiction n’amuse, ni n’exerce
-l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit
-à son tour ne s’occupe point à entretenir
-un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ;
-il peut, au contraire, par l’éducation,
-travailler efficacement à le
-détruire ; au lieu que cette sagacité à
-discerner, &amp; à peindre ce qu’on trouve
-à reprendre dans autrui, est un exercice
-de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit
-sans doute, séduit par l’idée de
-supériorité sur les autres qu’il y attache ;
-&amp; c’est un grand ouvrage pour la raison
-de nous arracher aux défauts du caractére,
-quand ils font briller notre imagination.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des connoissances de l’esprit &amp; des talens
-qui doivent entrer préférablement dans
-l’éducation des enfans pour leur donner
-les moyens de plaire.</i></h3>
-
-<p>Entre les différentes études<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> qui doivent
-précéder le temps où l’on entre
-dans le monde, voici celles qui me paroissent
-tenir davantage à la matiére
-que je traite, &amp; l’ordre dans lequel je
-crois qu’elles doivent se succéder. <i>L’intelligence
-des langues, l’histoire, les exercices
-&amp; les talens, la connoissance des ouvrages
-d’esprit, &amp; des arts agréables : l’habitude
-au stile épistolaire, les usages du monde,
-&amp; la connoissance des hommes de son siécle.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Plusieurs Ouvrages, justement estimés,
-qui traitent du choix &amp; de la méthode des études,
-semblent avoir épuisé les plus sages vûes
-sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne
-que je n’envisage ici les études, que par
-le secours dont elles peuvent être au désir de plaire
-&amp; d’être aimé.</p>
-</div>
-<p>Je ne rappellerai point ici de quelle
-utilité sont les langues anciennes, j’exposerai,
-seulement, que dans l’éducation
-des enfans destinés à vivre dans le
-monde, l’étude de leur langue naturelle
-me paroît indispensable ; rien ne dégrade
-tant l’esprit, &amp; ne paroît borner davantage
-l’imagination, que de se tromper
-sur le vrai sens des mots. Je croirois
-convenable aussi d’y faire entrer la Langue
-Angloise &amp; l’Italienne, afin d’être à
-portée de suivre la route &amp; le progrès
-que fait l’esprit dans les Ouvrages de
-ces deux Nations.</p>
-
-<p>Après l’étude des Langues, l’Histoire
-universelle est une carriére qu’il faut
-faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére
-que dans le cours de leur vie ils
-puissent s’y reconnoître, chaque fois
-qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour
-le plus grand nombre, d’en savoir les
-faits généraux : mais je comprens, dans
-cette connoissance de l’Histoire universelle,
-celle des principales Nations actuellement
-répandues dans les trois autres
-parties du monde<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, ainsi que l’état
-présent, mais moins abrégé des Nations
-de l’Europe.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour preuve de l’utilité de cette connoissance,
-lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.</p>
-</div>
-<p>Je mets à part l’histoire de notre Nation,
-qu’il est nécessaire de posséder avec
-plus d’étendue, &amp; sur-tout à l’égard des
-derniers siécles, qu’on ne peut connoître
-dans un trop grand détail ; parce
-qu’ils présentent des objets intéressans<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>,
-étant plus raprochés de nous, &amp; plus
-souvent ramenés dans la conversation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait
-le temps &amp; la force d’apprendre toutes choses,
-il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner
-celles qui doivent être du plus grand &amp; du
-plus fréquent usage dans le monde. M. Locke,
-<i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">XCVI</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Les exercices doivent concourir avec
-les études précédentes ; ceux sur-tout
-qui peuvent, en formant le corps,
-lui donner de la grace, sont d’une nécessité
-indispensable, à cause de l’impression
-subite que notre extérieur fait
-en notre faveur, ou à notre désavantage.
-Les agrémens de l’esprit sont long-temps
-à détruire le dégoût que des façons rebutantes
-ont inspiré ; je dis détruire,
-souvent ils ne font que le pallier : il y a,
-dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport
-de nos yeux à cet égard, quelque chose
-qui me paroît avilir beaucoup notre jugement.
-On se sent, communément,
-moins de répugnance pour une personne
-qui se produit avec une étourderie confiante,
-&amp; qui donne lieu de soupçonner
-qu’elle a peu de raison, que pour une autre
-qui se présente avec un air grossier, &amp;
-ignoble, quoique sensé. Quand ce ne
-seroit que pour connoître jusqu’où le
-premier donne prise à la critique, on s’en
-occupe, on l’écoute, on se remplit, avec
-plaisir, des motifs qu’on découvre de le
-mépriser ; &amp; le croiroit-on, c’est le traiter
-avec moins de dédain encore qu’on
-ne fait le second, qui devient comme
-anéanti ; on l’a jugé au premier coup
-d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir
-s’il existe ; &amp; supposé qu’il ose vous tirer
-de la létargie où vous êtes à son
-égard, qu’il prenne &amp; vous adresse la parole,
-il montrera inutilement du sens,
-&amp; peut-être des lumiéres ; la contradiction
-aigre sera le meilleur traitement qu’il
-éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir
-de répondre à un homme d’esprit
-qui n’a pas le maintien qui leur en impose.</p>
-
-<p>A l’égard des talens, si l’on ne les examine
-que par ce qu’ils peuvent être à
-notre bonheur, si l’on met en balance
-ceux qui appartiennent purement à l’esprit,
-avec ceux qui semblent n’être point
-de son ressort, tels que certains exercices,
-l’art du chant, de la danse, des instrumens,
-&amp;c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils
-préférables ? Combien d’écueils
-environnent les premiers ! En faire
-un usage vicieux, soit que l’envie nous
-y porte, ou que l’imagination nous égare,
-n’offre que de trop fréquens exemples.
-Sont-ils d’un ordre distingué, ils
-excitent dans quelques rivaux la jalousie
-la plus envenimée, &amp;, tout bien calculé,
-ils produisent plus de dégoûts que
-de satisfaction ; au lieu que les autres ne
-manquent jamais de succès, quand même
-ils seroient médiocres, parce qu’on
-n’en exige la perfection que dans ceux
-dont la profession est d’y parvenir. On
-ne vous les conteste pas, lors même
-qu’ils sont supérieurs, ils deviennent
-autant de chaînes, qui attachent d’autant
-mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
-point leur vanité : enfin si ces
-derniers rendent moins à notre amour
-propre, ils font davantage pour la douceur
-de notre vie ; ils peuvent remplacer
-en nous ceux de l’esprit, &amp; ne les étouffent
-point, s’ils y naissent avec le caractére
-de supériorité ; car ils sauront
-bien alors percer &amp; se faire connoître.</p>
-
-<p>Le choix qu’on doit faire entre les
-talens de différent genre, offre encore
-bien d’autres sujets d’examen ; il y a
-une convenance entre le rang des personnes
-qu’on éleve, leur destination, &amp;
-les talens qu’elles peuvent avoir avec
-bienséance, qu’il me paroît indispensable
-de consulter.</p>
-
-<p>Quand l’état des enfans est arrêté de
-bonne heure, il est aisé, en leur présentant
-habituellement cette perspective,
-de placer dans leur point de vûe les
-objets différens, que la raison veut qu’ils
-considérent du même coup d’œil ; l’ordre
-des devoirs, le choix des plaisirs
-compatibles avec le personnage qu’ils
-auront à remplir, naissent naturellement
-de la connoissance qu’ils ont
-de leur situation ; ainsi on ne peut
-trop fixer leurs regards vers ces mêmes
-objets<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, car il faut, en général, pour
-réussir dans le monde, un certain accord
-entre nos goûts, notre ton de plaisanterie,
-&amp; ce que nous sommes, qui ne peut
-être remplacé que par une supériorité
-d’esprit donnée à bien peu de personnes.
-Rien n’expose davantage à la critique,
-que de n’avoir pas l’amour propre convenable
-à son état, que de ne pas sentir
-qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
-doit y parvenir que par des moyens
-qui n’ôtent rien à la considération où
-l’on doit naturellement prétendre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Locke remarque qu’on prend rarement
-cette route ; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation
-des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent
-enseigner plutôt que sur ce que les enfans
-ont besoin d’aprendre de l’étude, <i>sec. <small class="rm">XCVII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Examinons d’abord ce que les talens
-sont aux personnes du premier rang ;
-les aimer fait une douceur dans leur
-vie, les récompenser fait une partie de
-leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles
-à les posséder ? elles n’en
-ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées
-des soins pénibles &amp; indispensables
-qu’il en coûte pour les acquérir,
-tandis qu’elles resteroient peut-être au
-dessous de la médiocrité, on les accableroit
-des éloges qui ne sont dûs qu’à la
-perfection ; doivent-elles augmenter le
-nombre des piéges, où la flatterie qui
-les assiége sans cesse, ne cherche qu’à
-les attirer ? Mais je suppose qu’elles parvinssent
-à les posséder dans un degré
-éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
-élévation, au dessus de pareils succès ?
-Que leur serviroit un mérite dont leur
-suffrage est la plus douce récompense ?
-L’avantage de disputer, &amp; même de remporter
-ce prix, est inférieur, pour elles,
-à la gloire de le donner.</p>
-
-<p>L’espéce de régle, que je viens de proposer,
-a, sans doute, ses exceptions : on
-voit dans le rang dont je parle, des personnes
-si heureusement nées pour la supériorité
-en tout genre, que l’esprit &amp;
-les talens semblent ajouter, en elles,
-aux prééminences de leur rang même.</p>
-
-<p>A l’égard des hommes destinés à ces
-premiers emplois, dont les fonctions
-sont sérieuses &amp; austéres, il est peu de talens,
-si vous en exceptez l’éloquence, qui
-paroissent leur convenir ; faits pour en
-imposer, pour attirer la considération &amp;
-le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser,
-être aperçûs par des avantages aussi
-frivoles, que le sont, comparés à la
-gravité de leur état, les talens qui font
-l’amusement de la Société. Je ne me fonde
-ici que sur l’opinion du vulgaire ;
-mais le vulgaire se trouve dans toutes les
-conditions : car s’ils n’avoient pour juges
-que de bons esprits, loin d’assujettir leur
-loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions,
-on aimeroit au contraire dans
-tous les momens où ces devoirs pénibles
-leur donnent quelque relâche, à les
-voir se livrer à tous les délassemens convenables
-aux autres hommes. La raison
-devroit-elle se plier à des usages
-plus sévéres qu’elle-même ? Mais certains
-usages sont respectés par le sage,
-quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.</p>
-
-<p>Cette exclusion des talens agréables,
-je dois faire encore cette observation,
-n’est pas toujours absolue ; il est des
-hommes qui savent imprimer le caractére
-de bienséance à tout ce qu’ils adoptent :
-un certain charme répandu dans
-leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions
-sérieuses qui les font considérer,
-les dons qui rendent leur commerce
-agréable.</p>
-
-<p>A quelque état qu’on soit destiné, la
-connoissance des ouvrages d’esprit est
-convenable, &amp; peut-être nécessaire ;
-être instruit, produit deux avantages ;
-on décide moins, &amp; on décide mieux.
-Mais comme la lecture ne donne pas des
-lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux
-personnes qui nous élevent, à y suppléer ;
-elles doivent, par le secours de
-la conversation, évitant le ton de précepte,
-nous instruire sur les ouvrages
-d’esprit, de ce que les ouvrages même
-ne nous apprennent pas toujours la maniére
-d’en bien juger. Comment laisse-t-on
-ignorer aux gens qui vont entrer
-dans le monde, le sentiment établi, le
-plus généralement, sur le mérite &amp; les défauts
-d’une certaine quantité de livres
-célébres dont ils entendront parler ? On
-les expose à porter de faux jugemens
-sur des matiéres décidées, &amp; rien ne déplaît
-davantage. Ce manque de connoissance
-a d’autres inconveniens, que j’exposerai
-en parlant des usages du monde.</p>
-
-<p>Il est utile encore de leur donner, de
-la même maniére, une idée assez étendue
-des arts agréables, &amp; particuliérement
-de ceux qui dépendent autant du
-goût, que des régles ; outre le plaisir
-qui est attaché à ces connoissances, l’esprit
-y gagne un certain agrément ; c’est
-une qualité liante de plus, de sentir le
-prix de ces merveilles, que les arts nous
-présentent : je pense enfin qu’on est plus
-heureux, &amp; qu’on plaît davantage, quand
-on est à portée de juger, avec délicatesse,
-de ce qui constitue les plaisirs qui
-rendent la Société aimable, sans blesser
-l’honnêteté des mœurs.</p>
-
-<p>Il est vrai que de cette multiplicité de
-connoissances &amp; de talens vulgaires, il
-peut naître, dans quelques jeunes gens,
-un défaut qui les rendroit insuportables ;
-les petits esprits s’estiment plutôt par
-la quantité d’objets qu’ils embrassent,
-que par la maniére de les saisir : on ne
-le croiroit pas, sans l’expérience, il est
-plus aisé d’être modeste, avec une supériorité
-de lumiéres ou de talens, qu’avec
-un assemblage de connoissances communes
-dont les occasions de faire usage
-se succédent presque sans cesse. On a
-bien du panchant à se croire un homme
-universel, parce qu’on est universellement
-médiocre. L’ennuyeux commerce
-que celui des gens qui sont un peu
-tout ce qu’ils veulent être ! Ils étalent,
-si volontiers, &amp; avec une confiance si
-parfaite, toutes les petites richesses qui
-les environnent ; ils vous en font l’histoire,
-ils en vantent eux-mêmes le succès ;
-ils se glorifient même de celles
-qui leur manquent : c’est, selon eux,
-par paresse, par indifférence, qu’ils ne
-les ont point acquises. C’est à ceux qui
-nous élevent, à régler notre amour
-propre à cet égard, en nous accoutumant
-à penser, que le seul moyen de
-faire valoir nos avantages, de quelque
-espéce qu’ils soient, c’est de les mettre
-toujours au dessous même de leur véritable
-prix<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La modestie raisonnable par rapport aux
-grandes qualitez dont on a donné des preuves,
-consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
-qu’à un degré inférieur à celui de l’estime
-que vous marquent les autres, mais à
-l’égard des avantages de peu de mérite, la
-modestie doit aller jusques à ne se prêter en
-rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer
-avec les gens à qui les miséres de la vanité
-d’autrui sont à charge, que d’écouter avec
-complaisance des éloges sur nos petits talens ;
-mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
-succès, est un véritable ridicule.</p>
-</div>
-<p>Par le secours des entretiens amenés
-de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de
-leçons, on pourroit porter plus loin
-l’éducation à l’égard des jeunes gens,
-doués d’une certaine intelligence ; ce
-seroit de leur faire connoître le terme
-(autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit
-de leur siécle est parvenu par rapport
-aux Sciences, aux connoissances
-sublimes, &amp; aux grands talens. Ils éviteroient,
-par-là, deux extrémités qui
-marquent de la petitesse d’esprit ; l’une
-est de n’admirer les Sciences que par
-ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu
-d’attacher leur prix à l’utilité dont elles
-peuvent être à la Société : &amp; l’autre,
-de les estimer moins à mesure que le
-nombre des Savans se multiplie : ainsi,
-les accoutumant à ne pas juger l’esprit
-sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient
-pas dans ces redites vagues &amp; si
-ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce
-que le siécle <i>dégénére</i> ; ils verroient que
-ce qu’on appelle décadence à cet égard,
-ne regarde que quelques branches qui
-ont décru, à la vérité, mais dont le siécle
-est dédommagé par d’autres qui se
-sont étendues<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Il est bien rare de voir des estimateurs
-équitables sur ces pertes &amp; sur ces compensations.
-Le foible commun est de dégrader
-son siécle pour élever le précédent : d’autres
-hommes estiment le leur par préférence ; &amp;
-dans ces deux opinions, c’est presque toujours
-l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre
-l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont
-avec les connoissances ou les talens par lesquels
-ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine
-leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur
-prévention sur ce qui reste.</p>
-</div>
-<p>J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans
-à ces différens égards, par des entretiens
-plûtôt que par la lecture. Les
-esprits lents &amp; qui n’ont d’acquit que ce
-qu’une étude opiniâtre leur en a donné,
-ont peine, quelquefois, à estimer le
-savoir, qui étant en partie le fruit de
-la conversation, en a pris l’air facile : ce
-mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît
-le travail qu’il a coûté ; ils sont
-au sujet de la conversation, comme ces
-hommes élevés dans des pays montueux,
-qui, infatigables à parcourir des
-routes pénibles, se lassent aisément dans
-la plaine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Les vûes courtes, je veux dire les esprits
-bornés &amp; resserrés dans leur petite sphére, ne
-peuvent comprendre cette universalité de talens,
-que l’on remarque quelquefois dans un
-même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en
-excluent la solidité. <i>La Bruyere, du mérite personnel</i>.</p>
-</div>
-<p>Une autre étude peu cultivée, &amp; cependant
-bien utile, est celle du stile épistolaire :
-la plûpart des jeunes gens, entrant
-dans le monde, &amp; ceux même qui
-parlent bien, sont si peu formés à ce stile,
-qu’ils écrivent à peine raisonnablement ;
-c’est une façon de décrier soi-même son
-esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion
-favorable qu’on en avoit conçue
-dans la conversation. Ce talent de bien
-écrire est un moyen de réussir, dont on a
-souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque
-sorte une autre maniére de vivre
-avec les personnes qu’on aime, &amp; à qui
-l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer
-aux enfans le désir d’acquérir cette
-ressource, &amp; ne leur pas donner les instructions
-qui peuvent la procurer ? Quand
-je propose de les instruire à cet égard, je
-ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur
-faire apprendre, ni des formules ingénieuses
-à leur prescrire ; les unes seroient
-trop étendues, &amp; passeroient souvent la
-portée de leur esprit, &amp; les autres ne serviroient
-qu’à le leur gâter. On pourroit
-seulement leur faire connoître les défauts
-qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce
-qui concerne le cérémonial ; théorie facile,
-que, sans doute, on ne doit point
-leur laisser ignorer.</p>
-
-<p>Il faudroit donc les mettre dans l’habitude
-d’écrire, non en leur proposant
-des sujets imaginaires, qui ne les intéressant
-point, leur feroient regarder ce
-travail, comme une tâche pénible, &amp;
-leur donneroient peut-être du faux dans
-l’esprit ; mais en faisant naître des occasions
-fréquentes, où ils fussent obligés
-d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient
-avec empressement ; les accoutumer
-ensuite à cultiver, de la même
-maniére, les liaisons qu’ils auroient formées
-avec des gens de leur âge, les familiariser
-ainsi, successivement, avec les
-différentes matiéres qu’ils pourroient
-traiter dans le cours de leur vie.</p>
-
-<p>Ce qui constitue une lettre bien écrite,
-ne consiste pas, seulement, dans la
-correction du style, dans la clarté du
-sens, ni dans l’exactitude à remplir les
-loix communes de la politesse ou du respect ;
-c’est quelquefois en négligeant,
-à un certain point, quelques-unes de ces
-régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une
-quantité de nuances, qu’il faut saisir,
-soit dans le ton, soit dans l’attention à
-éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un
-certain point. Ce sont, enfin, les convenances
-particuliéres, de personne à personne,
-qui forment autant de régles délicates,
-qu’on observe mieux, à mesure
-qu’on a plus de sens &amp; d’esprit, &amp; qui
-caractérisent le bon Ecrivain en ce genre :
-mais cette habitude, si nécessaire, des
-bienséances, ne s’acquiert dans une
-certaine perfection, que par la connoissance
-des usages du monde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On néglige assez généralement un art facile
-qu’on peut honorer du nom de talent, quand
-il est porté à une certaine perfection, c’est de
-bien lire les ouvrages de prose &amp; de poësie :
-il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le
-cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise
-grace.</p>
-</div>
-<p>Ce qu’on apelle les usages du monde,
-consiste (si je ne me trompe) dans la
-précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre,
-la politesse, l’empressement
-ou la retenue, la familiarité ou le respect,
-l’enjouement ou le sérieux, le refus
-ou la complaisance, enfin tous les
-témoignages de devoirs ou d’égards qui
-forment le commerce de la Société. On
-pourroit, par quelques observations générales,
-donner l’idée de ces usages aux
-personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur
-indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que
-la maniére précise de les remplir ; mais
-comme cette théorie ne les instruiroit
-que très-imparfaitement, il faut tâcher
-de tirer les préceptes des exemples
-mêmes, les accoutumer, dès la premiére
-jeunesse, à remarquer quels sont ces
-usages dans des personnes qu’on peut
-leur proposer pour modéle. Cette connoissance
-est d’autant plus indispensable,
-que tout autre savoir, &amp; l’esprit même,
-suffisent rarement pour y suppléer.</p>
-
-<p>Le manque d’habitude des usages du
-monde, cause ordinairement une timidité
-d’une espéce différente, selon que
-nous avons plus ou moins d’esprit.
-Dans cette situation, les gens de bon
-sens s’embarrassent, mais sans trop de
-crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ;
-ils connoissent ce qui leur manque,
-à cet égard, &amp; leur amour propre n’en
-est humilié qu’à un degré raisonnable.
-Dans les petits esprits, cette ignorance
-produit la mauvaise honte, foiblesse
-bien plus reprochable que le défaut qui
-l’a fait naître. Cette honte, mal entendue,
-est un soulevement de notre orgueil,
-qui nous porte à affecter de savoir
-ce que nous sentons bien que nous
-ignorons, ou à dissimuler grossiérement
-notre ignorance ; c’est un manque de
-courage, qui nous empêche d’avouer un
-tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions
-le connoître, &amp; que nous augmentons
-encore, lorsque nous croyons
-le sauver, par cette fausse confiance ; le
-défaut nous empêche de plaire, le reméde
-mal choisi nous fait mépriser.</p>
-
-<p>C’est cette mauvaise honte, dont il est
-essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent
-aveugler ; il faut, dans toutes les
-occasions, la démasquer en eux avec
-finesse &amp; avec sévérité, en démêler tous
-les détours, afin qu’ils sentent l’illusion
-de ce prestige, qui n’en impose à personne,
-&amp; qu’ils soient bien persuadés
-que le seul moyen de trouver grace sur
-les qualités qu’on désireroit en nous,
-est d’avouer qu’elles nous manquent.</p>
-
-<p>Si on éleve de jeunes gens, qui, avec
-de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité
-de saisir ces usages du monde,
-soit par un caractére naturellement sauvage,
-qui les retire de la Société, soit
-par un goût dominant pour les Sciences,
-qui les rende indifférens &amp; distraits sur
-tout le reste, je ne connois qu’une conduite
-à tenir avec eux, c’est de les accoutumer
-à sentir &amp; à avouer, comme je l’ai
-dit, que c’est un mérite qui leur manque :
-mais il faut que ce soit, avec modestie,
-qu’ils en conviennent ; car il arrive
-quelquefois, que pour se disculper avec
-soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni
-le langage qui plaît dans le monde, on
-s’excite à ne regarder qu’avec mépris
-cette sorte de science ; on laisse apercevoir
-qu’on s’applaudit intérieurement
-de n’avoir point employé son esprit à
-cette étude qu’on suppose absolument
-frivole. On regarde avec une certaine
-pitié, qu’on croit philosophique, les
-succès que ces agrémens procurent à
-ceux qui les possédent ; &amp; cette ressource
-est incontestablement la plus mauvaise.
-Quand on passe pour avoir de l’esprit,
-il est bien moins nuisible de paroître décontenancé,
-que méprisant. On voit
-assez généralement que quand on déplaît,
-c’est moins parce que les qualités
-aimables nous manquent, que par les
-défauts que notre vanité, qui en souffre,
-nous fait substituer à leur place.</p>
-
-<p>C’est encore peu que d’être instruit
-des usages de la Société, si on n’y joint
-la connoissance du caractére des hommes
-qui la composent, si l’on n’y apporte cet
-esprit d’examen si nécessaire pour juger
-sainement des personnes avec lesquelles
-on se lie, afin de discerner à quel degré
-on doit les chérir, les estimer, ou les
-craindre.</p>
-
-<p>La connoissance des hommes de son
-siécle, est donc indispensable, lorsqu’on
-veut satisfaire, convenablement, pour
-eux, &amp; pour soi-même, à ce qu’on leur
-doit, ainsi que pour aller avec bienséance,
-par de-là les devoirs, s’il est
-nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres
-qui peignent les différens caractéres
-des hommes, n’offrent, à cet égard,
-qu’une théorie souvent peu utile, même
-aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent
-en même temps qu’ils l’acquiérent,
-aux exemples vivans dont elle leur offre
-l’image. On trouve assez communément
-des gens remplis de beaucoup de lecture,
-qui connoissent tous les portraits
-qui ont été faits des hommes, &amp; ne connoissent
-pas les hommes mêmes ; ils ont
-présens tous les caractéres de la Bruyere,
-ceux du Cardinal de Retz, &amp; se trompent
-grossiérement sur le jugement qu’ils
-portent du caractére des personnes avec
-lesquelles ils passent leur vie.</p>
-
-<p>On pourra m’objecter que cette connoissance
-des hommes de son siécle, que
-je recommande, combattroit peut-être
-dans bien des esprits, ce désir de leur
-plaire, que j’ai regardé comme un des
-principaux objets de l’éducation. « M’instruire
-à voir la plûpart des hommes,
-tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me
-diroient-ils, à les mépriser, &amp; il y
-auroit de l’inconséquence à vouloir
-plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de
-la bassesse à s’y porter par l’intérêt
-qu’on auroit à en être aimé : Comment
-dans cette situation, si je veux
-plaire, puis-je éviter la fausseté ? On
-passe sa vie avec des personnes dont
-l’amour propre n’est point flatté, si
-vous ne les louez que par les qualités
-qui ne leur sont point contestées, il
-faut, sous peine de leur inimitié, perdre
-de vûe ce qu’elles sont, pour sourire
-à ce qu’elles s’imaginent être. »
-Je répondrai, que plus on est capable
-de cette droiture d’esprit qui nous fait
-sainement connoître en quoi consiste
-l’humanité, plus on est persuadé que rien
-ne nous dispense d’apporter, dans la Société,
-les qualités qui l’entretiennent.
-L’éducation doit faire concourir ces deux
-principes, les hommes sont assujettis
-à bien des défauts, mais il faut vivre
-avec les hommes ; celui qui est le plus en
-droit de les condamner, a lui-même
-besoin de leur indulgence. Qu’on examine
-un Misantrope, il entre souvent
-plus de vanité dans son caractére, que
-de véritable haine pour les vices attachés
-à la condition humaine : on étale le chagrin
-avec lequel on les envisage, comme
-une espéce de protestation contre la part
-qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose
-médiocre ; on pense intimément, que
-lorsqu’on a dit, il est bien humiliant
-d’être homme, on est un homme supérieur ;
-au lieu que la véritable supériorité
-seroit de voir les vices de la Société
-sans étonnement, &amp; sans être rebuté
-d’elle<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Le Sage ne pourroit-il
-pas la regarder comme il fait la santé ?
-Il connoît &amp; supporte patiemment ses
-révolutions dont il étudie les causes,
-afin de les combattre autant qu’il est en
-son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se
-contraint pour la ménager, parce que
-c’est elle qui fait la principale douceur
-de la vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie</div>
-<div class="verse">Des moyens d’exercer notre philosophie.</div>
-<div class="verse">C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;</div>
-<div class="verse">Et si de probité tout étoit revêtu,</div>
-<div class="verse">Si tous les cœurs étoient francs, justes &amp; dociles,</div>
-<div class="verse">La plûpart des vertus nous seroient inutiles.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">Moliere</span>, <i>act. <span class="rm">5.</span> du Misant., scéne <span class="rm">1</span></i>.</p>
-</div>
-<p>Si c’est l’amour propre qui nous rend
-si délicats sur les défauts des autres, &amp;
-qui nous inspire le panchant de leur
-faire sentir que nous en sommes frapés,
-l’art de l’éducation doit être de se servir
-de ce même amour propre, pour établir
-la vertu opposée à cette fausse haine
-du vice. C’est à elle à graver dans le fond
-de notre ame cette vérité ; celui qui avilit
-par ses dedains ou par ses discours, le
-peu d’hommes qui l’environnent, n’est
-supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
-nombre dont il se fait haïr. Celui qui,
-connoissant la nature humaine, défectueuse
-comme elle l’est, la considére
-sans orgueil, &amp; sans se croire dispensé
-d’être doux &amp; sociable, a saisi la seule
-maniére d’être au-dessus des autres hommes,
-&amp; jouït du plaisir d’en être aimé.</p>
-
-<p>Avec de pareils principes, qu’il n’est
-pas difficile d’établir en nous, la connoissance
-des hommes de son siécle ne
-deviendroit pas plus dangereuse que la
-sincérité, &amp; quelques autres qualités,
-qui sont des vertus en elles-mêmes,
-mais dont on peut abuser. Il est certain
-que sans cette connoissance, on peut,
-avec beaucoup d’esprit, ne réussir que
-bien imparfaitement dans le monde.</p>
-
-<p>Il est vrai que l’éducation ne nous
-donne pas le fond d’esprit nécessaire
-pour bien connoître le vrai caractére, le
-genre d’amour propre des gens avec qui
-nous sommes en Société, ainsi que pour
-remplir, avec une certaine supériorité,
-les usages du monde ; mais elle doit
-nous faire remarquer, dans autrui, dans
-nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes
-usages<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Voici à cet égard les erreurs
-principales contre lesquelles elle
-pourroit nous prévenir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Je ne parle point du savoir vivre, ni de
-la politesse commune, qu’il seroit honteux
-d’ignorer.</p>
-</div>
-<p>Les jeunes gens, je n’en excepte pas
-même quelques-uns qui ont de l’esprit,
-sont sujets, en arrivant dans le monde,
-à regarder, comme des traits d’imagination,
-des maximes de morale rebattue<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>,
-qu’ils placent curieusement, &amp;
-qu’ils débitent avec confiance, parce
-qu’ils pensent montrer, par là, un esprit
-de réflexion. Ce n’est pas encore
-l’abus de la mémoire le plus à craindre
-pour eux ; il y a une certaine quantité
-de phrases &amp; de bons mots fastidieux,
-qui les séduisent d’abord, soit par le
-brillant de l’antithése, soit parce qu’ils
-ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit,
-par des personnes qui leur en imposent
-à quelques autres égards. Si
-malheureusement il arrive qu’une certaine
-paresse à réfléchir, ou le défaut
-de goût les accoutume à l’usage facile
-des lieux communs, ils déplairont bien
-davantage par cette sottise empruntée,
-que s’ils s’abandonnoient à leur imagination,
-quelque bornée qu’elle pût être ;
-ce naturel ingrat, joint à ce faux art
-avec lequel on le gâte encore, caractérise
-sensiblement, à ce qu’il me paroît, la
-différence qu’il y a de manquer d’esprit,
-à être sot : l’un n’est qu’une indigence,
-malgré laquelle, on peut être aimable ;
-l’autre est un tort volontaire que notre
-orgueil ajoûte à la misére de notre esprit,
-&amp; qui nous rend insupportables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> La Morale étant un des principaux objets
-de l’éducation, on doit sans doute en imprimer
-dans le cœur des jeunes gens les maximes les
-plus simples &amp; les plus communes, ainsi que celles
-qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même
-temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent
-faire des unes &amp; des autres, est de se conduire
-par elles &amp; non de les étaler dans la conversation.</p>
-</div>
-<p>Je désirerois qu’avant que les jeunes
-gens entrassent dans le monde, on leur
-donnât par écrit une énumération<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> de
-ces véritez triviales, de ces bons mots,
-de ces contes qui ne sont ignorés de
-personne, &amp; qui déplaisent si fort à entendre
-répéter.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voici à peu près la forme que j’y donnerois :
-<i>Liste des lieux communs, qui ne peuvent
-qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits
-d’esprit</i>.</p>
-
-<p>Quand on parle d’être jeune, <i>dire que c’est un
-défaut dont on se corrige tous les jours</i>.</p>
-
-<p>S’il est question du nombre convenable de
-personnes pour un souper, décider qu’il faut
-être <i>au-dessus du nombre des Graces, &amp; au-dessous
-de celui des Muses</i>, c’est adopter des platitudes, &amp;c.</p>
-
-<p>Voyez ce que parut à Madame de <span class="sc">Sevigné</span>,
-un jeune homme d’une représentation aimable,
-lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand
-pour son âge, il répondit : <i>Méchante herbe
-croît toujours.</i></p>
-
-<p>On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer
-des éclats de rire, <i>qu’elles font rire l’esprit</i> :
-ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en
-pure perte, &amp;c.</p>
-
-<p>On vous avertit que les traits de distractions
-de M. de B… si bien contés par La
-Bruyere, ne le sont plus dans le monde que
-par les sots, &amp;c.</p>
-</div>
-<p>Je ne prétens pas conclure de ce
-que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai
-sur les lieux communs, qu’il faille
-les exclure de la conversation ; une attention
-réfléchie, à n’y produire que
-des traits recherchés, seroit une autre
-extrémité plus à charge peut-être encore ;
-je demande seulement, qu’on y
-donne les lieux communs pour ce qu’ils
-sont ; ils n’y déplaisent que quand ils
-sont amenés sottement, comme des découvertes ;
-ou qu’on paroît y entendre
-une finesse que peut-être ils ont eue,
-mais que l’usage vulgaire où ils sont
-tombés, leur a fait perdre.</p>
-
-<p>Un autre genre de lieux communs,
-où l’esprit trouve en quelque maniére
-occasion de briller, &amp; où les gens sensés
-regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce
-sont ces théses sur le cœur, ces différences
-subtilement frivoles, dont l’examen
-ne rend l’esprit ni plus solide ni
-plus délicat, &amp; dont la solution la plus
-heureuse, n’est presque jamais qu’une
-fadeur. Quel dégoût pour la raison,
-que d’entendre discuter scrupuleusement,
-<i>lequel est le plus insupportable, d’apprendre
-la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ;
-lequel est le plus tendre, de l’Amant
-qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril,
-tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
-secours ?</i></p>
-
-<p>Il y a un Recueil intitulé : <i>Les Arrêts
-de la Cour d’Amour</i>, qu’il faudroit
-faire apprendre par cœur aux enfans,
-de la maniére qui les en dégoûteroit davantage,
-afin qu’il leur restât pour les
-théses galantes, le même éloignement
-qu’ils gardent, si constamment, pour
-quelques livres de Grammaire, dont ils
-ont été excédés dans leurs Classes.</p>
-
-<p>L’observation que je viens de faire,
-n’a lieu que pour la conversation ; une
-analyse fine des sentimens, sera toujours
-un genre d’ouvrage propre à faire
-honneur à l’esprit, &amp; qui trouvera le plus
-grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels
-objets plus intéressans peut-on nous occuper,
-que de nous découvrir les sources
-de nos plaisirs &amp; de nos peines ?</p>
-
-<p>On doit encore prévenir les jeunes
-gens sur une autre espéce de lieux communs.
-Je parle de ces disputes, tant de
-fois recommencées, &amp; qui n’ont peut-être
-jamais eu de fondement bien raisonnable,
-telles que la prééminence
-entre <i>Corneille</i> &amp; <i>Racine</i>, entre <i>la Musique
-Italienne</i> &amp; <i>la Musique Françoise</i>, &amp;
-plusieurs autres matiéres à dissertation,
-sur lesquelles leur esprit ne commence
-qu’à s’exercer, &amp; où celui des gens du
-monde ne trouve plus de prise, à force
-de les avoir disséquées. C’est la nouveauté
-dont ces sortes de théses frapent leur
-esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient
-plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a
-plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.</p>
-
-<p>Ce seroit aussi une précaution sage que
-de faire connoître, sur-tout à ceux qui
-ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement
-de certaines hypothéses fabuleuses,
-que le vulgaire regarde comme
-l’effet d’une belle imagination, &amp; qui
-sont au contraire, la ressource de ceux
-dont l’imagination ne peut rien produire.
-Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un
-faux éclat, ne portent ordinairement que
-sur deux suppositions, qui se présentent
-aux esprits les plus bornés ; l’une est de
-prendre le contraste des mœurs communes,
-tel, par exemple, que d’attribuer
-aux femmes l’autorité &amp; la conduite des
-hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur
-&amp; les foiblesses des femmes ; &amp; la seconde,
-qui suppose un esprit aussi peu inventif,
-a pour base ce qu’on appelle <i>le merveilleux</i>,
-comme de posséder <i>l’Anneau
-d’Angélique</i>, d’avoir <i>un Génie</i> à ses ordres ;
-&amp; d’entamer, de là, un long &amp; frivole détail
-des avantages qu’on sauroit en tirer.
-Ce n’est pas que ces idées ne puissent
-être employées avec succès<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, mais il
-faut pour cela se garder d’abord de
-l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles
-entraînent souvent dans des lieux communs.
-Il y a si long-temps qu’il passe des
-exagérations, &amp; des extravagances, par
-la tête des hommes, qu’on n’en imagine
-guéres qui ayent un caractére de nouveauté.
-En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on
-se permet ces rêveries, observer
-de ne les point mener trop loin, fussent-elles
-ingénieuses : le suffrage de ceux
-qu’elles amusent, ne dédommage pas du
-peu d’opinion qu’on donne de son esprit,
-&amp; de l’ennui qu’on cause à un petit nombre
-de gens, qui sentent combien les
-idées gigantesques, ou renversées, sont
-froides &amp; dénuées d’imagination. En
-général, l’imagination n’est point caractérisée
-par les chiméres, elle se marque
-&amp; réussit bien mieux, en mettant la vérité
-dans son plus beau jour.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont
-la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination
-a employé le merveilleux, &amp; non le
-merveilleux même, qui en fait le prix.</p>
-</div>
-<p>Il y a d’autres lieux communs qui
-consistent dans des opinions fausses, que
-le vulgaire conserve comme un dépôt,
-(le surnaturel lui paroissant toujours
-croïable)<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> &amp; que quelques personnes
-d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir.
-Il seroit utile qu’on en formât des
-espéces de tables, afin que ces opinions
-&amp; l’idée de la chimére qu’elles renferment,
-se plaçassent, en même temps,
-dans notre mémoire. Car lorsque rien
-n’interrompt l’habitude que les enfans
-prennent de penser, d’après leur Gouvernante,
-<i>que les songes sont des présages, ou
-que l’Astrologie est la science de l’avenir</i>,
-il faut, pour effacer ces idées, des réflexions
-que les uns négligent de faire,
-&amp; dont les autres ne sont pas capables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Les présages. Les horoscopes. Les présentimens.
-La persuasion que certains songes
-sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
-dans les événemens de la vie de deux
-jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune
-fait croître &amp; décroître la cervelle des animaux :
-qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande,
-des huîtres, des écrevisses, &amp;c. Qu’un
-animal est plus pesant à jeun qu’après le repas.
-Qu’un tambour de peau de brebis se créve au
-son d’un tambour de peau de loup, &amp;c. <i>Voyez
-Bayle, Pensées diverses, Tom. <span class="rm">1</span></i>. <i>Voyez aussi Rohault,
-Physiq. <span class="rm">2.</span> p.</i></p>
-</div>
-<p>Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une
-conversation agréable, quoiqu’on ait
-toutes les craintes frivoles &amp; les opinions
-chimériques ; c’est la philosophie de
-presque toutes les femmes ; mais la nature
-a donné, à celles qu’elle a destinées
-à plaire, un charme qui se répand sur
-tout ce qu’elles pensent. Leur imagination,
-telle qu’on nous peint cet art de
-féerie, qui fait naître des Palais &amp; des
-Jardins, où l’instant d’auparavant on ne
-voyoit que des rochers &amp; des ronces,
-embellit tout ce qu’elle nous présente ;
-tandis que les hommes, pour réussir
-constamment, sont réduits à joindre de
-la solidité aux graces de l’esprit, &amp; que
-leur imagination, quelque brillante
-qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
-la honte d’une certaine ignorance.</p>
-
-<p>A l’égard des personnes, qui entrent
-dans le monde, préservées ou guéries de ces
-préjugés, elles ne peuvent trop ménager
-l’amour propre de celles qui sont accoutumées
-à les regarder comme des vérités<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>,
-la plûpart des hommes tiennent
-à la petitesse de leur esprit, comme certains
-Amans idolâtrent une laide maîtresse ;
-on ne pourroit les éclairer, qu’en
-leur découvrant leur erreur, &amp; l’art le
-plus ingénieux échoue bien souvent,
-quand il s’agit de désabuser, sans déplaire.
-Il y a, à cet égard, un milieu à
-saisir, qui, nous éloignant également, de
-commettre notre jugement avec les personnes
-éclairées, &amp; de faire paroître une
-supériorité qui blesse les esprits communs,
-nous sauve du mépris des uns &amp;
-de la haine des autres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Je rêvassois présentement, comme je
-fais souvent, sur ce combien l’humaine raison
-est un instrument libre &amp; vague. Je vois ordinairement
-que les hommes, aux faits qu’on
-leur propose, s’amusent plus volontiers à en
-chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ;
-ils passent par-dessus les propositions, mais ils
-examinent curieusement les conséquences ; ils
-laissent les choses, &amp; courent aux causes : plaisans
-causeurs, ils commencent ordinairement
-ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se
-fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi
-par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, &amp;
-employerois souvent cette réponse, mais je n’ose.
-<span class="sc">Montaigne</span>, <i>Essais</i>.</p>
-</div>
-<p>Pour faire connoître, dans toute son
-étendue, la nécessité de s’assujettir aux
-usages du monde, &amp; de s’appliquer à connoître
-le caractére des personnes qui
-composent la Société, afin de pouvoir
-s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer
-les jeunes gens à la sévérité avec laquelle
-on les examinera, quand ils paroîtront
-sur cette grande scéne<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ils
-doivent être prévenus qu’ils trouveront
-deux juges dans chaque spectateur, la
-raison, &amp; l’amour propre ; l’une, équitable,
-rend justice gratuitement ; l’autre
-n’est jamais favorable, qu’à de certaines
-conditions. L’amour propre veut qu’on
-le flatte, qu’on ne perde point de vûe
-ses intérêts ; &amp; dans la plûpart des jugemens,
-où il semble que ce soit la raison
-qui prononce, il se trouve que l’amour
-propre a presqu’entiérement dicté
-l’arrêt.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le premier pas… que l’on fait dans le monde</div>
-<div class="verse">Est celui d’où dépend le reste de nos jours ;</div>
-<div class="verse">Ridicule une fois, on vous le croit toujours.</div>
-<div class="verse">L’impression demeure : en vain, croissant en âge,</div>
-<div class="verse">On change de conduite, on prend un air plus sage :</div>
-<div class="verse">On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé :</div>
-<div class="verse">On est suspect encor, quand on est corrigé ;</div>
-<div class="verse">Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse</div>
-<div class="verse">Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.</div>
-<div class="verse">Connoissez donc le monde, &amp; songez qu’aujourd’hui</div>
-<div class="verse">Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><i>L’Indiscret, Comédie, scéne <span class="rm">1</span>.</i></p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Conclusion de cet Ouvrage.</i></h3>
-
-<p>C’est dès la premiere année de notre
-vie, que doit commencer notre éducation :
-Et après les principes de la Religion,
-qui est elle-même la source de
-toutes les vertus sociables, rien n’est
-plus important que d’établir en nous le
-désir &amp; les moyens de disposer, en notre
-faveur, les esprits, afin de parvenir à
-nous concilier les cœurs ; parce que
-dans le commerce ordinaire de la vie,
-pour être heureux, il faut être aimé ;
-que pour être aimé, il faut plaire, &amp;
-qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer
-au bonheur des autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak empty" title="Les Contes des Fées">&nbsp;</h2>
-
-<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
-
-
-<p><i>Les Contes des Fées, qu’on va
-trouver à la suite de cet Ouvrage,
-seroient sans doute déplacés,
-s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
-même ; mais on reconnoîtra que les
-idées, les événemens qui constituent
-chaque Conte, servent à prouver l’utilité
-de quelques-uns des principes
-répandus dans ces Essais. Mon objet
-a été d’embrasser une sorte de Roman,
-dont toute l’action tendît à établir
-une ou plusieurs vérités morales. J’ai
-cru que le merveilleux de la Féerie
-concourroit à mettre ces maximes dans
-un jour plus agréable. J’ai varié le
-stile de ces Contes, selon le genre des
-sujets &amp; le caractére des personnages ;
-mais je sens combien je serai
-loin de la perfection à laquelle est
-parvenu, dans de pareils Ouvrages,
-un de ces Auteurs célébres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> qu’on
-relit sans cesse, &amp; qu’on regarde
-comme d’excellens modéles, sans
-qu’on ose chercher à les imiter, parce
-qu’on les admire toujours davantage.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Mr. <span class="sc">De Fenelon</span>, Archevêque de Cambray.
-<i>Voyez</i> les Fables qu’il a composées pour
-l’éducation de M. le Dauphin. <i>Tom. <span class="rm">2.</span></i> de ses
-<i>Dialogues des Morts, anciens &amp; modernes</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3><span class="small">LES DONS</span><br>
-<span class="large">DES FÉES,</span><br>
-<span class="tiny">OU</span><br>
-<span class="small">LE POUVOIR</span><br>
-DE L’ÉDUCATION.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Entre les différens Souverains,
-qui, dans les temps
-reculés, partagérent l’Arabie,
-la Princesse Zoraïde fut
-célébre par l’amitié qu’elle
-avoit contractée avec deux Fées ; elle
-étoit bien digne de plaire à ces Intelligences,
-qui n’exerçoient alors leur supériorité
-sur les mortels, que dans la
-vûe de les rendre heureux. Peu de temps
-après la perte de son époux, qui lui fut
-extrêmement sensible, cette Princesse devint
-mere de deux fils, &amp; sentant approcher
-la fin de sa vie, que tout l’art des Fées
-ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.</p>
-
-<p>Je laisse deux enfans au berceau, tous
-deux destinés par nos loix à régner en
-même temps : vous connoissez mieux
-que nous, ce que les vertus, ou les
-défauts des Souverains, répandent de
-biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous
-m’avez trop aimée, pour me refuser,
-dans mes derniers instans, la douceur
-de me flatter que mes enfans feront
-le bonheur des Etats que je leur laisse ;
-vous allez les douer l’un &amp; l’autre,
-des qualités qui rendent les hommes dignes
-de la suprême autorité.</p>
-
-<p>L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane,
-s’approcha du berceau, &amp; touchant
-de sa baguette l’aîné des deux
-Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle,
-une puissante Fée te doue ; elle
-te donne <i>l’esprit, la valeur, &amp; la probité</i>.
-A ces mots, elle embrassa la Reine,
-&amp; vola dans l’Empire des Fées, graver sur
-la Table d’émeraude, où sont inscrits les
-dons qu’elles font aux Souverains, ceux
-dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit
-ce Prince) venoit d’être favorisé.</p>
-
-<p>Alsime, c’est la seconde Fée, resta
-dans le silence, portant alternativement
-ses regards sur les deux Princes. Quoi !
-dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il
-rien de votre puissance ? Tandis
-que son frere brillera de toutes
-les qualités qui font les vrais Monarques,
-celui-ci ne montrera-t-il que des
-vertus communes ? Est-ce dans ce moment
-(le seul qui me reste peut-être) que
-je dois cesser d’être chére à la plus secourable
-des Fées, à la généreuse Alsime ?</p>
-
-<p>Que vous êtes dans l’erreur, répondit
-la Fée ! mon silence ne présageoit rien
-de funeste pour le Prince Asaïd votre
-second fils ; je cherchois à démêler,
-dans l’avenir, quelle sera la destinée de
-son frere ; il semble que Zulmane l’ait
-doué de tout ce qui doit rendre un
-Prince accompli, tous ses dons auront
-leur effet ; mais seront-ils suffisans ?
-Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur
-le succès qu’elle en espére ! J’employerai
-bien mieux ma science en faveur d’Asaïd.
-Dans ce moment où il ne fait
-que de naître, ce seroit peut-être en vain
-que je le douerois des plus heureuses
-qualités ; les impressions qu’il recevra,
-dans la suite, des objets dont il sera environné,
-mille obstacles différens, pourroient
-altérer l’effet de mes dons, si je
-l’abandonnois à lui-même. Elle prit
-alors le Prince entre ses bras : O précieux
-enfant de la mortelle que j’ai le
-plus chérie, dit-elle, je verserai, sans
-cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles
-qui dévelopent les vertus,
-&amp; qui étouffent les semences des vices :
-Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au
-temps où tu seras digne de régner.</p>
-
-<p>A cette promesse, si intéressante, Zoraïde
-sentit un transport de joie, qui,
-en terminant sa vie, en rendit les derniers
-instans délicieux. La Fée, qu’elle
-tenoit embrassée, vit son ame, qui,
-s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit
-au centre de la lumiére, d’où
-elle étoit descendue.</p>
-
-<p>Alsime prit les rênes du Gouvernement
-pendant l’enfance des deux Princes,
-&amp; respectant l’ouvrage de Zulmane,
-elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné,
-que du soin de veiller à la conservation
-de sa vie, &amp; réserva, pour le second,
-tous les secrets de son art, qui servoient
-à embellir les ames.</p>
-
-<p>Les deux Souverains avancérent insensiblement
-en âge ; Alcimédor marqua
-de bonne heure le mépris des dangers,
-ou plutôt il parut s’y exposer sans les
-connoître ; il montra toujours plus
-d’esprit qu’on n’en devoit naturellement
-attendre des différens âges, où il
-passoit successivement ; mais on démêloit
-qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme
-un talent par lequel il étoit dominé,
-&amp; non une lumiére dont il fît usage
-au gré de sa raison. On reconnut, enfin,
-qu’il ne lui manquoit aucun des
-dons que Zulmane lui avoit faits ; mais
-qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
-remplissent l’idée qu’on en avoit conçue :
-cependant personne n’osoit lui donner
-des conseils, par respect pour la Fée
-qui l’avoit doué.</p>
-
-<p>A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit
-dévelopé que par une gradation
-ordinaire ; mais dans ses différens progrès
-(graces aux premiéres impressions
-qu’il avoit reçûes de la Fée, &amp; qui, par
-ses soins, se perfectionnoient tous les
-jours) il prenoit un caractére aimable.
-Ce n’étoit point ce que la supériorité a
-d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on
-y découvroit ce qui la caractérise bien
-davantage, une raison éclairée, égale,
-&amp; assaisonnée d’agrément. La Fée lui
-avoit fait deux présens d’un prix inestimable ;
-l’un étoit une glace, dont voici
-la merveilleuse propriété : il ne faloit
-que s’y considérer fixement, après s’être
-fait une habitude de la regarder,
-on s’y voyoit, en même temps, tel
-qu’on étoit, &amp; tel qu’on croyoit être.
-L’autre, étoit une sorte de microscope,
-qui faisoit distinguer dans les objets les
-plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur,
-&amp; de chimérique. Il semble
-qu’à faire un usage habituel de ce secret,
-comme presque tous les plaisirs
-sont mêlés d’illusions, on dût tomber
-bien-tôt dans une indifférence insipide ;
-mais le microscope ne grossissoit que les
-illusions dangereuses, pour la Société ;
-celles qui ne pouvoient nuire qu’à
-nous-mêmes, il laissoit à notre raison
-le soin de les apercevoir. Ces dons précieux
-sont restés sur la terre, mais on a
-presque entiérement renversé la maniére
-d’en faire usage.</p>
-
-<p>Les deux Princes, ayant atteint dix-huit
-ans, la Fée déclara que de cet
-instant ils restoient chargés, l’un &amp; l’autre,
-du poids redoutable du Gouvernement.
-Il ne m’est plus permis, dit-elle à
-Asaïd, de rester auprès de vous ; mais
-je descendrai souvent de la Région lumineuse
-d’où les Fées considérent, d’un
-coup d’œil, tous les événemens de la terre ;
-je viendrai jouir, avec le Prince que
-j’ai formé, &amp; que j’aime, de la félicité
-qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces
-mots, elle s’éleva dans les airs, portée
-sur un nuage d’azur, &amp; disparut.</p>
-
-<p>La puissance souveraine se trouva donc
-partagée, également, entre Alcimédor &amp;
-Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un
-pour l’autre ; tous deux désiroient régner
-avec équité ; tous deux agissoient
-dans cette même vûe ; mais leur caractére
-n’avoit aucune ressemblance ; &amp; il arrive
-souvent, qu’avec des principes communs,
-&amp; même des lumiéres égales, la différence
-du caractére des hommes, en met une
-bien grande dans leur conduite. Alcimédor,
-inébranlable dans ses projets, dès
-qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit
-jamais assez les inconveniens qui
-en pourroient naître. Son ambition se
-tournoit-elle vers la gloire, son courage
-ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ;
-sa probité ne lui auroit pas permis
-de faire usage, pour y parvenir, de
-moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit
-être un sujet de guerre légitime,
-lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre.
-Par-tout où la force pouvoit
-être employée, sans injustice, il la préféroit
-à des voyes douces, qui, avec
-plus de temps, auroient amené les mêmes
-succès. Son frere, accoutumé par
-degrés, dès l’enfance, à ne considérer,
-dans les prérogatives du Trône, que
-les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
-d’exercer, ne se permettoit aucune
-idée de gloire, qui ne fût compatible
-avec le bonheur de ses Sujets.
-Il pensoit que la véritable puissance doit
-s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit,
-comme autant de triomphes,
-ces effets favorables que la prudence &amp;
-le temps épargnent à l’autorité ; la Cour,
-le Peuple, bénissoient sa conduite, autant
-qu’ils voyoient celle de son frere
-avec trouble &amp; inquiétude.</p>
-
-<p>Il étoit difficile que des Souverains,
-si différens par le caractére, vécussent
-long-temps dans l’union parfaite, qui
-étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement.
-En effet, il nâquit bien-tôt,
-entr’eux, un sujet de division. Alcimédor
-ayant découvert qu’ils avoient d’anciens
-droits sur un Royaume voisin,
-possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
-d’armer pour le faire valoir. Asaïd
-se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il,
-l’ambition la plus glorieuse pour
-nous, n’est pas de devenir plus puissans ;
-nous le sommes assez, étant supérieurs
-aux autres Princes d’Arabie.
-Que nous serviroient de nouvelles Provinces,
-&amp; de nouvelles richesses ? Elles
-ne nous donneroient pas de nouvelles
-vertus. Pourquoi exposer des Sujets,
-qui nous aiment, pour en soumettre
-d’autres, qui ne nous regarderoient que
-comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler
-notre tranquillité ; nous sommes
-respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer
-redoutables ? Asaïd parla en vain,
-&amp; voyant que son frere persistoit dans
-ses desseins, il lui proposa de séparer
-leur Etat en deux Souverainetez différentes ;
-ce partage accepté, à peine fut-il
-entiérement terminé, qu’Alcimédor
-entreprit la guerre ; elle fut malheureuse.
-Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il
-eut recours à Asaïd ; il demanda des
-troupes, pour venger sa défaite ; mais
-Asaïd préféra de lui procurer un secours
-plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince
-qu’Alcimédor avoit attaqué ; &amp; devenant,
-pour l’avenir, un garant contre
-les attentats de son frere, la paix
-fut conclue. Le sceau de cette paix
-étoit un double mariage ; Mutalib,
-ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée
-épouseroit Alcimédor, &amp; qu’Asaïd
-seroit uni à la seconde. Bien-tôt les
-fêtes de l’hymen succédérent aux troubles
-de la guerre, &amp; la présence d’Alsime
-acheva de donner, à cette cérémonie,
-tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.</p>
-
-<p>Les deux Princesses, qui ne se ressembloient,
-ni par la figure, ni par l’esprit,
-étoient ornées de bien des qualités
-rares. Celle qu’épousa Alcimédor,
-avoit en partage tous ces traits réguliers,
-dont l’assemblage forme ce qu’on
-est convenu d’appeler la beauté ; mais
-quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement
-belle, il ne restoit plus rien
-à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce
-qui fut remarqué bien davantage, c’est
-qu’elle se trouva avoir, exactement, le
-même esprit, &amp; le même caractére qu’on
-découvroit dans Alcimédor ; &amp; cette conformité
-fit penser aux deux Cours, que
-ces Epoux passeroient, ensemble, une
-vie extrêmement heureuse. L’événement
-fut tout-à-fait contraire : Tous deux,
-ne voulant qu’être sévérement justes
-&amp; équitables, étoient sans complaisance,
-dès qu’ils croyoient leur opinion
-ou leurs desseins raisonnables : Tous
-deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient,
-dans leur entretien, des sujets
-de dégoût, d’éloignement, &amp; d’inimitié :
-Chacun, par amour de la sincérité,
-ne ménageoit point la vanité de
-l’autre, même à l’égard des objets indifférens,
-quand il voyoit un juste motif
-de la mortifier ; &amp;, par cette conduite,
-ils furent bien-tôt réduits au
-simple commerce de convenance, &amp; de
-représentation.</p>
-
-<p>La destinée d’Asaïd devint bien différente,
-&amp; ce fut son ouvrage. La Princesse,
-à qui l’hymen l’unissoit, &amp; dont
-il fut toujours aimé éperduement, avoit
-tout ce qui peut remplir le cœur, &amp;
-exercer la raison d’un époux ; sa figure
-ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
-communément comme la beauté ;
-mais les femmes mêmes avouoient, en la
-voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit
-être faite comme elle. D’ailleurs, par
-les graces de l’esprit &amp; du caractére, charmante
-pour les personnes qui lui étoient
-indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
-ce qu’elle aimoit, du commerce le plus
-épineux &amp; le plus difficile : Née sincére
-&amp; avec un cœur extrémement sensible, le
-sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs,
-la raison même, prenoient en
-elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante
-sur ce qui se passoit dans une
-ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit
-pas dans la complaisance qu’on
-lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle
-qu’elle faisoit si naturellement paroître ;
-si elle ne trouvoit pas dans l’amitié,
-dans la confiance, cette délicatesse, cette
-étendue sans réserve, qui caractérisoit
-la sienne ; elle passoit aux reproches,
-à la douleur, au désespoir ; sa société,
-enfin, étoit alternativement délicieuse
-&amp; insupportable.</p>
-
-<p>Asaïd charmé des vertus, de l’esprit,
-&amp; de la tendresse qu’il trouvoit en elle,
-faisoit grace aux imperfections du caractére :
-Loin d’y opposer jamais, ni
-d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette
-condescendance, cette douceur, qui
-naît d’une véritable amitié, que soutient
-la raison, &amp; qui n’a rien de la
-foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop
-prendre sur soi, pour faire cesser les torts
-&amp; les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit,
-il ramenoit bien-tôt le calme ; &amp;
-insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité
-de l’humeur, il ne resta que la tendresse ;
-eh quelle tendresse ! Elle n’avoit
-plus de sentimens, qui ne servissent à
-le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit
-que le plaisir, la décence &amp; le
-zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit
-un empressement à leur plaire, qui
-ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude.
-Bonheur inestimable, &amp; presque
-toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient
-quelquefois oublier qu’ils avoient
-des Courtisans, &amp; ne se croire entourés
-que d’amis aimables &amp; sincéres. Les talens,
-les arts, chéris &amp; protegés par eux,
-avoient, pour principale ambition, la
-gloire de concourir aux douceurs de la
-vie de deux maîtres si respectables ; tandis
-qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir
-de plaire, n’étoit qu’une crainte de la
-disgrace, &amp; que, jusques aux amusemens
-&amp; aux plaisirs, tout étoit mis au rang
-des devoirs austéres : Ainsi les dons de
-Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor,
-d’autre fortune, que de se voir
-Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets,
-&amp; Epoux malheureux, sans aucun
-motif considérable de se plaindre de la
-Princesse.</p>
-
-<p>On auroit crû, qu’avec une conduite
-si différente, ces deux Princes n’auroient
-dû jamais éprouver une commune destinée ;
-mais, tout à coup, il sortit du fond
-de la Tartarie, un Peuple de Guerriers,
-qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain
-les autres Souverains joignirent leurs forces
-à celles d’Alcimédor &amp; d’Asaïd. Ces
-hommes inconnus, étoient braves, disciplinés,
-&amp; si formidables en nombre,
-qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à
-leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor,
-ajoûtoit encore à leur force &amp; à leur
-valeur, par la haute opinion qu’ils avoient
-de l’élévation de son ame. Ce Conquérant
-s’étant emparé de la Ville Capitale des
-Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit
-été vaincu le dernier de tous, s’y étoit
-retiré avec son frere) Aterganor assembla
-les hommes les plus considérables des
-deux Nations, &amp; leur parla ainsi. Je n’ai
-pas prétendu vous conquérir, pour vous
-mettre dans l’esclavage. Je sai quelles
-sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition
-que j’avois de régner dans l’Arabie.
-Des hommes, tels que vous, ne doivent
-obéir qu’au plus grand Roi de la terre,
-au Monarque de la Tartarie. Peuples,
-que j’ai soumis, je ne viens point emporter
-vos richesses, ni forcer vos volontés :
-Conservez vos usages, vos mœurs,
-&amp; choisissez, vous-mêmes, le nouveau
-Maître, qui, sous mon autorité, sera
-chargé du soin de vous rendre heureux.
-J’établis, de ce moment, l’entiére égalité
-de condition. Que, pendant douze
-soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
-distinctions, d’autres égards, que
-ceux qui seront volontaires : Employez
-ces jours, d’une liberté si pure, à vous
-élire un Souverain ; fût-il tiré du sang
-le plus obscur, sur la foi de votre choix,
-il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur
-dit ensuite aux deux Princes, qu’il
-les laissoit libres dans leur Palais, &amp; il
-alla camper au milieu de cette redoutable
-Armée qui environnoit la Ville.</p>
-
-<p>L’égalité de condition ordonnée, fit
-naître une révolution subite ; tous ceux
-pour qui la servitude, les devoirs, le
-respect, avoient été un fardeau, ne songérent
-plus à le supporter. Entre les personnes
-accoutumées à être prévenues, à
-faire autant de loix de leurs volontés,
-plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité
-dans leur famille. Les Gardes, les
-Officiers d’Alcimédor, désertérent tous
-de son Palais, &amp; un Palais déserté est
-plus triste qu’une cabane habitée ; ses
-Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant
-plus que de la part qu’ils devoient
-avoir à l’élection d’un nouveau maître.
-Alcimédor &amp; la Princesse son Epouse,
-accoutumés à la hauteur &amp; la confiance
-qu’une longue prospérité fait naître,
-ne connoissoient point l’élévation d’ame,
-qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent
-seuls, &amp; humiliés. Aterganor voulut
-jouïr du spectacle de ces changemens ;
-il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité
-avec laquelle on soutenoit les grands
-revers. Il remarqua, dans les différens
-états, avec plaisir, des hommes dont
-toute la considération avoit disparu avec
-leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang
-distingué, &amp; qui les élevoit, réduits à
-leur propre mérite, tomboient confondus
-&amp; méprisés, dans la foule. Mais quel
-fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant
-au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement
-les marques de la révolution
-qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit
-les Gardes dans leur devoir, &amp; les Courtisans,
-d’autant plus occupés à marquer
-leur fidélité à leur Maître, que cet hommage
-étoit un gage de leur vertu. Il trouva le
-Prince &amp; la Princesse dans une assiette d’ame
-également éloignée de la fermeté fastueuse,
-&amp; de la tristesse humiliante : Ils ne
-s’entretenoient que du désir de voir couronner
-un Souverain, qui rendît heureux
-des Sujets dont ils éprouvoient,
-d’une maniére si admirable, le respect &amp;
-l’amour. Aterganor crut être abusé par
-un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, &amp;
-vous, respectable Princesse, que votre
-gloire est supérieure à la mienne ! Vous
-m’apprenez que je n’ai point encore régné.
-Je n’envisageois que la domination
-qui naît de la force, qui ne s’entretient
-que par la crainte, &amp; qui ne cherche qu’à
-s’étendre. Vous me faites connoître que
-la véritable autorité sur les hommes, a
-sa source dans leur cœur. Alors les Députés
-des deux Nations se présentérent
-pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi.
-Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit
-par-tout que des larmes de zéle, d’amour
-&amp; de joie ; on n’entendoit que le
-nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle,
-descendit du trône ; il déposa son sceptre
-entre les mains d’Asaïd, &amp; plaçant sa propre
-couronne sur la tête de la Princesse :
-Regnez, leur dit-il, puisque tous les
-cœurs vous appellent, non pour reconnoître
-un Roi supérieur à vous. Oserois-je
-assujettir ceux dont j’admire l’exemple,
-&amp; dont les vertus m’instruisent ? Je
-rens la Souveraineté à tous les Princes
-que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
-qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor
-cesse d’être Souverain. Je réunis,
-pour vous seul, les Etats que vous aviez
-partagés avec lui. Comme Aterganor
-achevoit ces mots, on entendit un coup
-de tonnerre, Zulmane parut sur un char ;
-&amp; pour dérober, aux yeux des mortels,
-le Prince à qui ses dons avoient été si peu
-profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi
-que sa Princesse, &amp; se perdit dans l’immensité
-des airs. Alsime s’offrit, alors,
-sur un trône brillant des plus vives couleurs
-de la lumiére ; elle confirma la loi,
-si juste, qu’Aterganor venoit de faire, &amp;
-qui assuroit le bonheur des Peuples que
-lui avoit recommandés Zoraïde. Elle
-reconnut, avec transport, dans la nouvelle
-gloire, dont Asaïd étoit environné,
-les fruits heureux de son éducation ;
-&amp; c’est depuis cette époque du régne
-d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a
-été nommée l’Arabie heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3><span class="small">L’ISLE</span><br>
-DE LA LIBERTÉ.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Un Enchanteur, ennuyé d’entendre
-des hommes condamner, particuliérement,
-dans autrui, les défauts
-qu’ils avoient eux-mêmes, résolut
-de démasquer les premiers qui lui
-tiendroient pareil langage. Il se retira
-dans une Isle, &amp; publia que ceux qui
-viendroient s’y établir, y seroient libres
-de faire leur volonté, &amp; n’éprouveroient
-jamais d’injustices, de la part
-des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle
-répandue, qu’il vit arriver trois
-personnages, de l’espéce de ceux qu’il
-attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens,
-leur dit-il ? je vais vous l’accorder.
-Voici l’unique condition que
-j’impose : Dites-moi, chacun, quel est
-votre caractére, votre goût dominant ;
-on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce
-que vous allez dicter, &amp;, dès ce moment,
-vous pourrez vivre ici de la
-maniére qui vous conviendra, sans
-que personne vous en empêche.</p>
-
-<p>L’un, qui s’appelloit Almon, dit :
-<i>Je suis naturel, je hais la dissimulation,
-je me montre tel que je suis</i>, voilà mon
-caractére. On écrivit : <i>Almon est naturel</i>.
-<i>Pour moi</i>, dit le second, qui
-se nommoit Alibé, <i>J’aime à plaire, à
-faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
-les talens qui peuvent y contribuer</i>. On
-écrivit : <i>Alibé aime à plaire</i>. <i>Il faut que
-je l’avoue</i>, dit le troisiéme, qui avoit
-nom Zanis, <i>Je suis extrémement singulier</i>.
-On écrivit : <i>Zanis est singulier</i>. Vous
-pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur,
-vous livrer, sans aucune contrainte,
-au genre de vie qui vous plaira ;
-allez, on va vous conduire à l’habitation
-qui vous est destinée.</p>
-
-<p>Quand ils furent partis, l’Enchanteur
-dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous
-voyez avec quelle confiance ces trois
-hommes viennent d’annoncer leur caractére ;
-Je vais vous en faire un portrait
-véritable : Almon, sans égards pour
-ce qui convient aux autres, est accoutumé
-à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il
-ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme,
-c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il
-appelle être naturel. Sans dessein de
-dominer, il est décidant ; il parle par
-la seule envie de parler ; il interrompt
-pour dire son avis, &amp; contrarie souvent
-celui qui vient à le suivre ; en un mot,
-rempli de défauts contre la Société, &amp;
-leur donnant libre carriére ; voilà ce
-qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé,
-qui effectivement a bien des talens,
-ne les emploie que contre lui ; il veut
-qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être
-applaudi, &amp; l’être seul ; &amp; il appelle
-cette sorte de tyrannie, aimer à plaire.
-A l’égard de Zanis, toujours occupé
-à ne ressembler à personne, il rit de
-ce qui attristeroit les autres, &amp; regarde
-d’un œil funeste tout ce qui excite
-la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il
-se croit impénétrable, on voit qu’il s’est
-fait le matin une liste des étonnemens,
-des distractions, des caprices qu’il aura
-dans sa journée ; indiscret, contredisant,
-injuste ; il se croit justifié, suffisamment,
-quand il a dit, <i>C’est que je suis singulier</i> ;
-il croit, même, avoir fait son
-éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent,
-des avantures qui vont les surprendre.
-A ces mots, l’Enchanteur &amp;
-ses confidens devinrent invisibles.</p>
-
-<p>Almon, en sortant de chez l’Enchanteur,
-se trouva près d’un superbe Palais,
-&amp; découvrit au frontispice une table
-de Lapis, sur laquelle des cailloux
-transparens, formoient cette inscription,
-qui étoit éblouïssante.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Tout le monde a raison.</i></p>
-
-
-<p>Almon, frapé de curiosité, entre ;
-&amp; comme il approchoit du vestibule, il
-entend un bruit de divers instrumens.
-Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent,
-&amp; il voit paroître deux Hérauts,
-dont l’habillement étoit composé de
-tout ce qui caractérise les différentes
-conditions des hommes, &amp; qui marchoient
-vers lui, tantôt avec une affectation
-de gravité, tantôt avec de fausses
-graces, &amp; quelquefois d’une maniére
-comique. <i>C’est ici le Palais d’Alcanor</i>,
-lui dit le premier qui l’aborda : <i>Vous
-pourrez le regarder comme le vôtre</i>, ajoûta
-le second ; &amp; tout de suite, reprenant
-alternativement la parole, sans donner
-à Almon le temps de répondre, ils
-continuérent ainsi : <i>Cette retraite est charmante</i> ;
-<span class="sc">On peut s’y ennuyer, et le
-dire</span> ; <i>On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer
-les jours entiers</i> ; <span class="sc">On peut n’y venir
-que par caprice, rester ou disparoître</span>.
-<i>Alcanor est sans cesse environné
-de tout ce qui fait l’amusement des autres.</i>
-<span class="sc">On peut croire que c’est pour le
-sien propre qu’il en use ainsi, et
-ne lui en savoir pas le moindre
-gré.</span> Ce dialogue achevé, Almon se
-trouva près de l’appartement ; les deux
-Hérauts alors lui répétérent trois fois
-de suite, parlant en même temps : <i>Ici
-tout le monde a raison.</i></p>
-
-<p>Les Hérauts se retirérent, &amp; Almon
-entra dans un magnifique sallon. Il vit
-un grand nombre d’hommes &amp; de femmes,
-qui, par leur maintien, leurs occupations,
-leurs discours, sembloient
-se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ;
-celui-ci parle, &amp; n’est point écouté ; celle-là
-s’examine dans une glace, &amp; révéle,
-tout haut, ce qu’en secret son amour propre
-lui inspire de bonne opinion d’elle-même :
-ici on entend dire, j’ai beaucoup
-d’esprit ; là, je suis une créature parfaite.
-Enfin ce sont beaucoup de gens en un même
-lieu, qui ne forment point de Société.</p>
-
-<p>Alcanor, assis sur une espéce de Trône,
-paroissoit n’être point occupé des
-autres ; &amp; les autres ne l’étoient point
-de lui. Dans des momens, il étoit environné
-d’un cercle, où tous parloient
-ensemble, quelquefois c’étoit un silence
-taciturne qu’on y voyoit régner. Almon,
-qui n’avoit été remarqué de personne,
-vint s’asseoir auprès d’Alcanor,
-lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge
-de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon,
-en interrompant, à définir la politesse
-des habitans de cette Isle, la
-conversation tombera bien-tôt : Je serois
-bien fâché de vous empêcher de penser
-comme il vous plaît, répondit Alcanor,
-avec un air de circonspection ;
-mais, comme je hais la dissimulation,
-je vous avouerai que votre opinion
-me paroît la plus dénuée de sens commun,
-de jugement, de raison, d’esprit ;
-la politesse ne consiste que dans de
-certains usages convenus, &amp; vous ignorez
-les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit
-Almon, à moins que pour m’acquiter
-avec vous, je n’apprenne à répondre
-d’une maniére fort désobligeante.
-Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor,
-avec un sourire d’amitié, elle
-n’est que naturelle, &amp; je vous avertis
-(car j’aime mes voisins) qu’à en juger
-autrement, vous paroissez ridicule ; &amp;
-vous faites bien, on se montre ici tel
-qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous
-insistez, interrompit la Dame, vous
-serez un sot, je vous le dis, parce que
-je le pense, &amp; que je hais la dissimulation.
-L’Enchanteur parut alors. Quelle
-insupportable liberté que celle de votre
-Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve,
-m’aviez-vous dit, aucune injustice de la
-part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit
-l’Enchanteur, c’est vous qui êtes
-injuste. Vous avez déclaré que vous
-étiez naturel, &amp; j’approuve que vous
-le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége
-exclusif de l’être ? Apprenez que c’est
-aussi le caractére de tous nos habitans.
-Pouvez-vous vous plaindre des
-gens qui vous ressemblent ? Mais sortez
-d’erreur, Almon, &amp; que les scénes
-qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ;
-il n’y a point de Société qui
-pût s’entretenir, si les hommes se
-montroient toujours tels qu’ils sont :
-il n’est permis de s’abandonner à son
-naturel, que quand ce naturel s’accorde
-avec les usages, &amp; les vertus qui lient
-la Société. Je le vois, dit Almon,
-frapé de ces vérités ; Madame m’avoit
-bien promis que j’allois n’être qu’un
-sot ; je le suis, je commence à le connoître,
-&amp; je veux rester parmi vous, afin
-de m’en convaincre, au point de ne
-l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons
-de vous, continua l’Enchanteur, sans
-même que mon art s’en mêle ; avec de
-l’esprit &amp; un vrai désir de plaire, on se
-corrige bien-tôt de ses défauts. Venez
-être témoin des avantures de vos camarades,
-elles serviront encore à vous instruire.
-A ces mots, ils furent transportés
-dans une maison, où Alibé venoit
-d’être présenté. C’étoit le rendez-vous
-de la bonne compagnie. A peine Alibé
-fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation,
-&amp; ce fut pour étaler toutes
-ses connoissances, pour montrer beaucoup
-d’esprit, &amp; pour parler de soi ;
-comme s’il n’y avoit eu dans le monde
-d’autre mérite que le sien, ou que celui
-des autres ne dût consister qu’à savoir
-lui rendre hommage. On l’écouta d’abord,
-en lui donnant tous ces témoignages
-équivoques d’applaudissement,
-tels qu’un certain sourire de complaisance,
-qu’on place, souvent, sans avoir
-entendu ce qu’on loue ; un mot dénué
-de sens, &amp; qu’on répéte, d’après la
-personne qui parle, comme si ce mot étoit
-un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui
-des écoutans, qui passe pour avoir le
-plus d’esprit, comme pour lui faire part
-de l’admiration où l’on est de ce qu’on
-vient d’entendre ; &amp; Alibé augmentoit
-de bonne opinion de lui-même, &amp; d’envie
-de parler. Bien-tôt, pour commencer
-à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit
-des traits d’imagination, on le
-louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
-mémoire ; s’il passoit à des recherches,
-qui ne supposent que de l’érudition,
-on admiroit en lui l’excellence du génie ;
-s’il faisoit des plaisanteries de mauvais
-goût, ou des contes usés, on le félicitoit
-d’avoir si bien l’esprit &amp; le langage
-du monde ; enfin on l’accabloit de
-louanges déplacées, &amp; d’abord il n’entendit
-que les louanges ; l’amour propre,
-même dans un homme d’esprit, est
-quelquefois si sottement crédule ! Alibé
-s’aperçut ensuite, que ces louanges
-étoient à contre-sens ; mais il pensa
-que c’étoit manque de justesse d’esprit
-dans les gens qui l’applaudissoient, &amp;
-leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit,
-avec bonté, quand il les voyoit
-ainsi se méprendre ; il leur enseignoit,
-d’une façon détournée, la maniére de le
-louer convenablement. L’assemblée jouïssoit
-du plaisir de voir croître l’orgueil
-&amp; le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit
-pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît
-sa situation. Tout d’un coup chacun
-change avec lui de conduite ; il
-venoit d’annoncer le récit d’une avanture
-très-singuliére qui lui étoit arrivée :
-il commence, un homme l’interrompt,
-&amp; à propos de singularité, raconte un
-songe très-extraordinaire qu’il a fait la
-nuit précédente. Alibé se contraint,
-s’impatiente ; il saisit enfin une occasion
-de proposer des vers assez heureux
-qu’il a composés. Au mot de vers, un
-autre en récite de nouveaux, &amp; voilà Alibé
-réduit à l’ennui d’écouter, ou du
-moins au dépit de se taire. Enfin il se
-voit environné de talens qui le persécutent,
-parce qu’ils sont applaudis, &amp; qu’il
-ne trouve pas le moindre jour, pour
-faire briller les siens ; il n’y peut plus
-tenir, il sort indigné du peu d’égards
-qu’on a dans cette maison, pour le mérite
-d’autrui. Il va chez l’Enchanteur,
-qui, pour toute réponse à ses plaintes,
-lui présente le Livre sur lequel on avoit
-inscrit son caractére ; il l’ouvre, &amp; lit :
-Alibé, comme il croit être, <i>Il aime à
-plaire</i>. Alibé, comme il est, <i>Il ne veut
-que briller</i>. Alibé referme le Livre, regarde
-en pitié l’Enchanteur, &amp; court se
-rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
-que jamais, dit l’Enchanteur,
-quelques connoissances, divers talens
-médiocres, &amp; peu d’esprit, c’est de cet
-assemblage que la fatuité a pris naissance.</p>
-
-<p>Il ne manquoit à l’Enchanteur que de
-voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt
-satisfaction. Comme Zanis passoit sur
-une grande place, une troupe de gens,
-parés d’une maniére bizarre, l’entourent,
-&amp; l’engagent à monter dans un char.
-On connoît votre mérite, lui dit-on, vous
-êtes digne du triomphe. Ils le conduisent,
-ainsi, dans une espéce de Temple,
-où il trouve une nombreuse assemblée.
-Il se présente avec une ferme résolution
-d’être plus singulier que jamais : maintien
-recherché, propos hazardés, tout
-est mis en œuvre, &amp; n’est point remarqué ;
-il voit que, bien loin d’étonner
-personne, il est regardé comme un homme
-à l’ordinaire. Cela le décontenance ;
-il reprend courage, il avance une maxime
-inouïe, tout le monde est de son
-opinion, on connoissoit cette façon
-de penser, elle est commune. Son embarras
-se renouvelle, il conte, il exagére,
-on commence à l’écouter ; mais
-un autre prend la parole, &amp; tient des
-discours si outrés, que Zanis est presque
-réduit à se trouver raisonnable ; enfin il
-se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
-loué sur la justesse de son
-esprit, &amp; sur la retenue de son imagination.</p>
-
-<p>Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur
-(car rien n’est si humiliant que la
-déraison affectée en pure perte) ; dans ce
-trouble d’esprit, il est abordé par un petit
-homme, qui, avec tout l’ajustement,
-&amp; le maintien d’un vieillard, avoit à peine
-dix-huit ans. Je vois bien que vous
-êtes un homme simple, un esprit sensé,
-lui dit le faux vieillard. On vous a
-bien étonné dans la maison dont vous
-sortez ? Vous n’êtes pas encore assez
-instruit de l’humeur capricieuse de nos
-Citoyens ; ce sont des espéces de fous,
-qui s’imaginent que c’est un grand mérite
-que d’étonner les autres par une
-conduite singuliére, &amp; vous sentez bien
-quelle est la sottise de penser ainsi ?
-Les usages communs sont des conventions
-sages, qui épargnent, à notre esprit, le
-soin de s’exercer sur des objets qui ne
-méritent pas de l’occuper. Concevez
-combien on rétrécit son imagination,
-combien on l’avilit, quand on la tient
-sans cesse appliquée à nous faire marcher,
-ou rire, ou tenir nos coudes différemment
-des autres hommes ; à nous
-faire paroître impatiens ou tranquilles,
-passionnés ou indifférens, par contenance,
-à nous faire dire oui ou non, d’une maniére
-remarquable ? Vous verrez ici bien
-des scénes qui vous surprendront, vous
-n’en verrez peut-être pas une qui vous
-amuse. A force de se singulariser à tous
-égards, nos Insulaires ont épuisé les
-moyens les plus bizarres d’y parvenir ;
-&amp; imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance
-qui se répéte ! Pour moi, revenu
-de la sotte ambition de paroître extraordinaire,
-je baille au seul souvenir de ce
-qu’elle m’a fait faire ; &amp; pour ne plus
-retomber dans un pareil égarement, je
-me suis imposé tous les assujettissemens,
-&amp; en même temps, tous les avantages de
-la vieillesse. Je méne constamment la vie
-sage &amp; retirée, qui lui est propre ; je passe
-les journées au coin de mon feu dans
-mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu
-de ma famille ; je ne sors qu’un moment
-à midi, pour me promener au soleil,
-&amp; ne songe pas s’il y a dans le monde
-des fous, qui veulent se distinguer, &amp; servir
-de spectacle aux autres. Le sage vieillard
-étala tout de suite une quantité de
-maximes rebattues sur la simplicité des
-premiers hommes, &amp; qui commençoient
-toutes par <i>Autrefois</i>. Zanis écoutoit avec
-un secret dépit, de l’étonnement que lui
-causoit cet homme, qui extravaguoit par
-principe. Cette scéne finie, plusieurs autres,
-aussi peu attendues, se succédérent,
-&amp; remplirent la journée de Zanis ; s’il
-vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ;
-désiroit-il se mettre à table, on lui
-donnoit une comédie ; enfin, outré de la
-persécution que lui faisoient souffrir les
-fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit,
-il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi
-partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
-extraordinaires, &amp; ils ne sont que contrarians,
-capricieux, extravagans. Vous faites
-leur portrait &amp; le vôtre, répondit l’Enchanteur,
-au lieu de vous vanter d’être
-singulier, que ne me disiez-vous de bonne
-foi : Je meurs d’envie de le paroître ;
-l’un est bien différent de l’autre. Les gens
-naturellement singuliers, plaisent ordinairement
-dans la Société, au lieu que celui
-qui ne l’est que par étude, outrant
-bien-tôt son personnage, ne tarde guére à
-ennuyer, &amp; finit par être insupportable ;
-mais j’ai voulu vous désabuser, &amp; non vous
-punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi
-qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez,
-l’un &amp; l’autre, dans votre Patrie, &amp;
-n’oubliez jamais, s’il est possible, que le
-naturel qui déplaît doit se cacher, &amp; que
-l’ambition d’être extraordinaire, méne
-insensiblement à la folie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LES AYEUX,<br>
-<span class="tiny">OU</span><br>
-<span class="small">LE MERITE PERSONNEL.</span><br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un
-usage singulier sur la maniére de briguer
-&amp; d’obtenir les grandes places.
-Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir,
-tous ceux qui pouvoient y prétendre,
-se présentoient, en même temps, devant
-le Souverain : là, sur un talisman
-composé par les Génies, ils gravoient,
-avec un diamant, les titres qui leur donnoient
-lieu d’espérer la préférence ; &amp; tel
-étoit le pouvoir du talisman, que, si pour
-se faire valoir, on y traçoit quelques
-faits, quelques éloges de soi-même, qui
-blessassent la vérité, les caractéres, en
-cet endroit, changeoient de couleur,
-lorsque le talisman passoit entre les
-mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le
-Prince de son siécle le plus équitable,
-n’avoit trouvé que cet expédient, pour
-n’être jamais trompé par la vraisemblance.</p>
-
-<p>Un jour que la Province la plus considérable
-de l’Empire, se trouva sans
-Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme
-il faloit, pour y représenter avec
-dignité, avoir des richesses immenses,
-deux hommes seuls vinrent se prosterner
-devant le Roi. L’un des concurrens,
-qui s’appelloit Kosroun, descendoit
-des Giamites, cette race si ancienne &amp;
-si illustre dans la Perse, que peu d’autres
-osoient lui disputer la prééminence ; outre
-un avantage si favorable, pour être
-traité avec distinction par le Souverain,
-Kosroun, incapable de manquer à l’honneur,
-quoiqu’au fond il n’y fût attaché
-que par vanité, joignoit encore à une
-belle figure, beaucoup d’esprit ; mais
-il étoit né farouche &amp; impérieux ; son
-sérieux désignoit la fierté, son sourire
-marquoit une ironie méprisante. Occupé
-sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit,
-en idée, comme si c’eût été
-une partie de leur succession, tout ce
-qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est
-le nom de son concurrent) descendu d’une
-ancienne famille, mais peu connue,
-s’étoit acquis une considération, telle,
-qu’une plus haute naissance que la sienne,
-n’auroit pû y rien ajouter ; ayant
-les vertus, &amp; les talens qui rendent digne
-des grandes places, il pensoit si modestement
-sur tout ce qui pouvoit être à sa
-gloire, il paroissoit si peu occupé de
-son esprit, dans les momens où il réussissoit
-davantage, qu’on lui pardonnoit,
-sans peine, une supériorité qui ne servoit
-qu’à rendre son commerce plus
-aimable.</p>
-
-<p>Kosroun, après s’être prosterné avec
-affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin
-de son exemple, pour rendre au Souverain
-ce devoir indispensable) reçut le
-talisman, &amp; persuadé que son mérite
-seul décidoit suffisamment en sa faveur,
-voici ce qu’il se contenta d’y tracer.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Mes ayeux &amp; moi.</i></p>
-
-
-<p>Le talisman passa ensuite dans les mains
-de Tharzis, qui pensant que ses grandes
-richesses étoient le seul titre qui
-dût le faire préférer à plusieurs hommes
-de la Cour, très-dignes comme lui de
-cette place, grava, pour motifs de la grace
-qu’il attendoit du Monarque, ce peu
-de mots.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Vos bontés &amp; mon zéle.</i></p>
-
-
-<p>Le Roi resta, quelques momens, dans
-le silence, observant le talisman ; il se
-tourna ensuite vers les portiques d’un
-sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit
-à tous ses Courtisans : A l’instant, les
-portiques s’ouvrirent ; on entendit un
-bruit mêlé du son des instrumens, &amp; des
-acclamations qui accompagnent un
-triomphe ; &amp; l’on vit paroître soixante
-Vieillards vénérables, qui, après s’être
-inclinés, avec respect, se placérent aux
-deux côtés du Trône, chacun sur un trophée
-qui venoit de s’élever. Kosroun,
-étonné, demanda, en secret, quelles
-étoient ces figures bizarres, qui osoient
-se placer si près du Souverain. Tout garda
-le silence.</p>
-
-<p>Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans,
-ces sages Vieillards qui m’environnent,
-plus éclairés que moi, ils vont
-choisir entre vous. Kosroun, blessé de
-cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
-d’autre Juge que son Souverain,
-&amp; loin de chercher à se rendre favorables
-ces mêmes Vieillards, dont sa destinée
-pouvoit dépendre, il exposa, sans
-ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré
-leur raison ; qu’attachés à des préjugés,
-des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
-seroient peut-être injustes, avec le dessein
-d’être équitables ; enfin son caractére
-présomptueux &amp; altier, son mépris pour
-le reste des hommes, parurent à découvert :
-Et quelques-uns de ces Vieillards
-voulant lui remontrer l’indécence des
-discours qu’il osoit se permettre, il ne
-daigna pas les écouter. Son orgueil alla
-jusqu’à leur reprocher de manquer à ce
-qu’ils devoient au seul homme qui restât
-de l’illustre race des Giamites.
-A ce nom, les Vieillards firent un cri
-d’indignation ; Sachez, dit le plus vénérable,
-à qui vous faites ce reproche, c’est
-aux Giamites mêmes, que vous parlez ;
-c’étoit eux, effectivement, que le Roi
-pour confondre le présomptueux, par
-les motifs même, qui faisoient naître
-sa confiance, avoit évoqués, avec le
-secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé
-subitement de tout ce qui fondoit
-sa considération, ne fut plus aperçû
-que par ses défauts ; il ne vit plus, pour
-lui, dans tous les yeux, que le mépris,
-ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante.
-Apprenez, malheureux Kosroun,
-continua le Vieillard, que celui à qui les
-vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
-sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est
-desavoué d’eux, &amp; que loin d’avoir part
-à leur gloire, il doit être condamné à
-l’oubli &amp; à la honte d’être inutile à ces
-mêmes Concitoyens, dont il dédaigne
-d’être aimé. Le Roi, alors, nomma
-Tharzis, &amp; les Vieillards disparurent. On
-conçoit quelle impression cet événement
-fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui
-avoient d’illustres ancêtres. Dans la
-crainte de les voir renaître tout à coup,
-on ne songea qu’à se rendre digne d’eux ;
-mais, malheureusement, le secret de les
-évoquer s’est perdu, &amp; voici le seul effet
-qui reste du pouvoir du charme ; quand
-on marque aux Grands, qui ne méritent
-rien, par eux-mêmes, des déférences,
-ou du respect, une voix, qu’eux seuls
-n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas
-à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards
-dont vous jouïssez s’adressent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>ALIDOR,<br>
-<span class="small">ET THERSANDRE.</span><br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Alidor, &amp; Thersandre, étoient
-jumeaux, &amp; d’une figure qui ne
-laissoit rien à désirer. C’étoit encore un
-autre prodige, que leur parfaite ressemblance ;
-ils avoient, avec beaucoup d’esprit,
-l’un &amp; l’autre, les mêmes traits, la
-même action, le même son de voix ; il
-sembloit, enfin, que la nature, ayant formé
-l’un des deux, avoit été si contente
-de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à
-l’imiter, sans la moindre différence.
-Ayant été adoptés, dès le berceau, par
-un Enchanteur, &amp; par une Fée, ils ne
-manquoient pas d’usage du monde,
-quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une
-Campagne. Par le secours de la Féerie,
-les gens aimables de chaque Nation
-étoient transportés, tour à tour, dans
-cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent,
-sans que cela dérangeât rien à
-leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs ;
-c’étoit pendant la nuit, que le charme
-les attiroit ; soit qu’ils dormissent ou
-qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou
-quelque autre fête, les rassemblât ; les
-personnes, le souper, le lieu, tout étoit
-enlevé &amp; devenoit le spectacle du Palais
-de la Fée, &amp; de l’Enchanteur. Ceux qui
-avoient été transportés pendant le sommeil,
-&amp; qui s’étant réveillés dans le Palais,
-en avoient vû les merveilles, s’imaginoient
-n’avoir fait que dormir, &amp; rêver ;
-on a été bien long-temps qu’on prenoit
-ces sortes de voyages pour des
-songes.</p>
-
-<p>Alidor, &amp; Thersandre passoient ainsi
-une vie agréable. L’Enchanteur étoit le
-meilleur homme du monde ; il n’avoit
-qu’une chose de gênante, c’est que,
-comme il pensoit fort peu, il vouloit
-qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant
-que le jour duroit, occupé à l’entretenir.
-Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des
-réflexions qu’il demandoit ; il ne vouloit
-que de ces choses qu’on entend,
-sans presque y donner attention ; il exigeoit,
-par exemple, que vous lui contassiez
-tous les petits détails de votre
-journée, &amp; cent minuties pareilles qui
-ennuyent, ordinairement, tout autre que
-celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter.
-La Fée, au contraire, avoit en
-antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
-sans nécessité ; elle auroit mieux aimé
-qu’on n’eût eu rien à lui dire ; mais ne
-voulant contraindre personne, comme
-Alidor parloit volontiers de tout ce qui
-le regardoit, elle l’avoit abandonné à
-l’Enchanteur, &amp; s’étoit réservé Thersandre ;
-l’ayant accoutumé, de bonne heure,
-à ne point entretenir les autres de ses
-petites avantures, de ses goûts, de ses
-haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit
-que lui.</p>
-
-<p>Thersandre, &amp; son frere étoient dans
-leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent
-un Héraut qui crioit à haute voix :
-<i>Qui osera mériter l’honneur d’épouser la
-fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la
-moitié du Royaume ?</i></p>
-
-<p><i>Il vient de naître un homme, ou plûtôt
-un horrible monstre à deux têtes, &amp; qui
-porte écrit sur chaque front, en caractéres
-de feu</i> : Qu’on me donne la Princesse en
-mariage, ou je renverserai le monde. <i>Comme
-il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une
-Armée par le seul bruit de sa voix ; mais il
-peut succomber, s’il n’est attaqué que par un
-petit nombre. Quiconque l’aura vaincu,
-&amp; apportera sa dépouille, recevra, au choix
-de la Princesse, l’une des récompenses promises.</i></p>
-
-<p>Le Héraut ayant achevé, il leur remit
-un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel
-ils trouvérent tracé :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Portrait de la Princesse.</span></p>
-
-<p><i>Qu’avec le secours de l’imagination la
-plus ingénieuse, on se représente tout ce qui
-forme une personne charmante, par la figure,
-l’esprit &amp; le caractére ; qu’ensuite on
-considére, on entende la Princesse, on dira :
-Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce
-que je voulois dépeindre.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Mon frere, dit Thersandre, nous ne
-sommes encore connus que par la singularité
-de notre ressemblance. C’est ici
-l’occasion de nous signaler. Alidor fut du
-même sentiment. Ils s’armérent chacun
-d’un dard, d’un bouclier &amp; d’une épée ;
-&amp; ayant appris que le Géant, qui parcouroit
-cent lieues de pays d’un soleil à
-l’autre, n’étoit pas loin de leur château,
-ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils
-sur le bord d’un bois assez proche
-de leur demeure, qu’ils aperçûrent un
-Monstre haut de trente pieds, ayant deux
-têtes humaines, des aîles de cristal, &amp;
-quatre bras armés de griffes fort longues,
-&amp; dentelées ; il ne voloit pas, mais secouru
-de ces mêmes aîles, il marchoit
-avec une rapidité étonnante, s’appuyant
-sur une énorme massue.</p>
-
-<p>Malgré la supériorité que paroissoit
-avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme
-il avoit quelque chose d’humain, ils
-crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer
-ensemble. Ils pensoient que le
-courage &amp; l’adresse, étoient un genre de
-force, supérieur à tout autre, &amp; ayant tiré
-au sort, à qui le combattroit le premier,
-Alidor fut le fortuné. Il marcha
-aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé
-de son arc, tira plusieurs fléches, dont la
-pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor
-les évita, avec une adresse extrême,
-&amp; lançant son dard, il fit, à l’une des têtes
-du Géant, une légére blessure. Le Monstre,
-alors, faisant plusieurs mouvemens
-de son énorme massue, causa une si grande
-agitation dans l’air, qu’Alidor tomba
-comme si un ouragan l’eût renversé.
-Thersandre, voyant son frere hors de
-combat, courut pour le venger. Le
-Géant tenoit un bras levé pour accabler
-son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le
-nouveau combattant, qui lui crioit de se
-défendre ; &amp; furieux de ce qu’un adversaire,
-qu’il trouvoit méprisable, se flattoit
-de le mettre en péril, il résolut de lui faire
-souffrir une mort horrible. On vit
-alors jaillir, de ces mêmes caractéres
-qu’il avoit imprimés sur chaque front,
-des serpentaux enflammés, &amp; des fléches
-brûlantes. Thersandre, loin d’en être
-effrayé, se jetta à travers ces dangers ;
-il lança son dard avec tant de justesse,
-qu’il fit au Monstre une profonde blessure.
-Le Monstre, alors, leva sa massue,
-mais les forces lui manquérent, il tomba,
-&amp; Thersandre lui trancha ces deux formidables
-têtes, qui avoient causé tant de
-frayeur au Roi &amp; à la Princesse, lorsque le
-Monstre avoit été la demander en mariage.</p>
-
-<p>Pendant ce combat, Alidor ayant repris
-ses esprits, Thersandre &amp; lui, allérent
-faire part de ce triomphe à l’Enchanteur
-&amp; à la Fée, qui furent charmés
-de ce qu’ils avoient tenté cette grande
-entreprise de leur propre mouvement.
-Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre
-au Roi la mort du Monstre. Contez-lui,
-bien en détail, les circonstances de cette
-admirable nouvelle ; &amp; recevez les récompenses
-que vous avez méritées. La
-Fée parla différemment à Thersandre ;
-sans doute, lui dit-elle en secret, vous
-voulez être l’Epoux de la Princesse ?
-Il faut mériter qu’elle vous préfére ;
-observez, plus sévérement que jamais, de
-ne point parler de vous, lors même que
-vous l’entretiendrez du service que vous
-venez de lui rendre. Thersandre remercia
-la Fée, rejoignit son frere ; ils partirent.</p>
-
-<p>Ils arrivérent le lendemain à la Cour.
-Le Roi &amp; la Princesse déja informés de
-toutes les circonstances de leur victoire,
-voulurent, pour les recevoir avec
-distinction, leur donner à chacun une
-audience particuliére. Alidor, comme
-l’aîné, parut le premier : sa figure si belle
-&amp; si noble, une certaine grace, qui
-paroissoit dans toutes ses actions, &amp;
-l’une des têtes du Monstre qu’il portoit,
-avec fierté, au bout de son épée,
-tout cela formoit un contraste qu’on
-voyoit avec une sorte d’admiration. Le
-Roi &amp; la Princesse en furent frapés.
-Alidor conta comment son frere &amp;
-lui, sur le récit du Héraut, avoient
-résolu de chercher le Géant. Il ne songea
-point à parler du portrait de la
-Princesse, mais il dépeignit la figure
-effrayante du Monstre, &amp; tout le péril
-de le combattre, la blessure qu’il
-lui avoit faite, &amp; enfin l’effet de ce
-tourbillon, dont il avoit été renversé,
-comme d’un coup de tonnerre.</p>
-
-<p>Pendant ce récit, qu’Alidor orna de
-traits d’esprit &amp; d’éloquence, flatté de
-l’espoir d’obtenir la main de la Princesse,
-il avoit paru beaucoup moins occupé
-d’elle, que de l’éclat de sa propre
-avanture. Le Roi, après lui avoir donné
-toutes sortes de témoignages d’estime :
-Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt,
-quelle sera votre récompense. Alidor
-se retira, &amp; Thersandre fut introduit.</p>
-
-<p>Thersandre ne portoit point une des
-têtes du Monstre, comme avoit fait
-Alidor, il l’avoit déposée dans la salle
-des Gardes, au pied du faisceau d’armes.
-Il parut avec l’extérieur simple,
-d’un homme qui n’auroit eu aucune
-part à l’événement du jour ; ce fut toute
-la différence que la Princesse aperçût entre
-son frere &amp; lui ; étant, d’ailleurs,
-très-surprise de leur ressemblance. Thersandre
-s’avança, avec beaucoup de grace,
-&amp; de modestie ; il resta dans le silence,
-attendant que le Roi lui parlât,
-&amp; regardant de temps en temps la Princesse.
-C’est donc vous, brave Thersandre,
-qui avez triomphé du Géant, lui dit
-le Roi ? Mon frere l’avoit blessé, répondit
-Thersandre, &amp; depuis sa blessure, il
-avoit peine à se défendre. Vous rabaissez
-beaucoup la gloire de votre combat,
-continua le Monarque, mais je suis instruit
-des périls que vous avez bravés.
-Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit
-Thersandre, sa vie troubloit le bonheur
-du Roi, &amp; les beaux jours de la Princesse.
-C’est vous qui me les rendez ces
-beaux jours, dit la Princesse, &amp; vous
-ne parlez point de la récompense ! Vous
-venez de l’accorder, Princesse, répondit
-Thersandre, vous annoncez que
-vous allez vivre heureuse. Cependant,
-ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de
-mon Royaume. Il appartient tout entier
-à la Princesse, interrompit Thersandre,
-un don qui diminueroit de son bonheur,
-ou de sa gloire, pourroit-il être regardé
-comme un bienfait par aucun de
-vos Sujets ? C’est assez, dit le Roi, vous
-apprendrez comment je sais reconnoître
-un service de cette importance.</p>
-
-<p>Quand Thersandre se fut retiré, le Roi,
-qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur,
-à entendre raconter de belles histoires,
-dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé ;
-celui-ci ne veut pas de la moitié de
-mon Royaume ; il mérite, cependant
-aussi, une grande récompense ; mais si
-tu te détermines à épouser l’un des deux,
-vraisemblablement tu ne prendras pas
-Thersandre. Il me paroît qu’il a bien
-moins d’esprit que son frere : il n’a pas
-sû nous conter son combat, comme
-avoit fait si agréablement Alidor. Mon
-pere, répondit la Princesse, pardonnez
-si mon sentiment n’est pas conforme
-au vôtre. Thersandre ne me paroît
-avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation
-d’ame, qu’il montre, en n’étant
-point occupé de sa victoire : Eh, quelle
-différence cela met entr’eux ! Quiconque
-peut n’avoir point de vanité sur l’événement
-le plus brillant de sa vie, a
-sans doute une force d’esprit, une raison
-supérieure, qui ne se démentiront
-jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue
-en sa faveur, &amp; que je l’épouserois
-sans répugnance. Il me semble que
-je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur,
-qui se plairoit à me faire souvenir
-que je suis sa conquête, qui dès que
-la moindre inquiétude viendroit le saisir,
-me présenteroit la tête du Géant, pour
-me faire souvenir de ce que je lui dois,
-&amp; qui réduiroit ainsi ma tendresse à la
-reconnoissance. Dans Thersandre, je
-découvre, à la fois, un extrême désir
-de m’intéresser en sa faveur, avec la
-crainte généreuse de me rappeller qu’il
-m’a servie ; il n’envisage, dans ce qu’il
-a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir
-d’avoir contribué au bonheur de ma vie,
-&amp; n’ose s’en faire un titre pour me plaire.
-L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir
-mérité ma main ; l’autre, en la méritant
-davantage, regardera, comme
-une grace, de l’avoir obtenue. Combien
-la modestie ajoute aux autres qualités
-qui rendent aimables ! Me voilà
-détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement
-Thersandre te plaît plus que
-son frere ; demain nous leur apprendrons
-leur destinée ; envoyons inviter
-l’Enchanteur &amp; la Fée qui les aiment,
-à venir être témoins des effets de notre
-reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur
-&amp; la Fée étant arrivés, le
-Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement
-de la moitié du Royaume ;
-il ordonna qu’on préparât les fêtes qui
-doivent précéder l’hyménée ; ensuite
-il posa sa couronne sur la tête de sa
-fille, lui remit son sceptre, &amp; présentant
-Thersandre : Vous êtes Reine, dit-il,
-&amp; voilà votre Libérateur. La Princesse
-regarda Thersandre, lui donna le sceptre,
-&amp; Thersandre tomba à ses pieds ; devenu
-éperduement amoureux d’elle, pour
-avancer, d’un moment, le bonheur
-de recevoir sa foi, il auroit combattu
-un nouveau monstre. Enfin ce moment
-désiré arriva ; la Princesse ne s’étoit point
-trompée ; Thersandre, Epoux &amp; Roi,
-garda la douceur, la simplicité de son
-caractére ; on parle encore de la félicité,
-toujours égale, dont la vie de
-ces deux Epoux a été remplie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LES VOYAGEUSES.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée
-étoit belle, la seconde jolie, &amp;
-la troisiéme laide. La belle étoit si contente,
-si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit,
-qu’elle ne vouloit être que cela ;
-elle n’imaginoit point d’autre avantage
-dans le monde. Si elle marchoit, sa
-contenance sembloit vous dire : Voyez
-de quelle air la beauté se proméne ;
-devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir,
-s’éveiller, c’étoit en attitude
-de belle personne. Quand vous l’entreteniez
-des choses qui la regardoient
-le moins, elle vous répondoit comme si
-vous lui eussiez donné des louanges.
-On lui auroit raconté la mort du grand
-Pan, ou l’entreprise des argonautes,
-qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie
-sur ses charmes. La jolie, vive naturellement,
-fort piquante, &amp; supérieurement
-coquette, vouloit que tout fût occupé
-d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit,
-pour être heureuse, se voir l’unique
-objet de leur jalousie, de leurs plaintes,
-de leur aigreur ; comme celui de l’empressement,
-des soins, des inquiétudes,
-des préférences de tous les hommes.
-On ne cessoit presque pas de parler,
-afin que les autres femmes n’eussent pas
-le temps de montrer de l’esprit ; &amp; quand
-on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement,
-qui donne si bien l’air de la premiére
-jeunesse, on y suppléoit, en prenant
-l’air de l’étourderie. Il faloit
-voir encore comme on affectoit de paroître
-sensible aux amusemens, afin de
-laisser imaginer que si on se permettoit
-des passions, on les auroit extrêmement
-vives : elle tiroit même parti de sa
-mauvaise humeur ; (car elle en avoit)
-elle en montroit aussi sans en avoir, &amp;
-alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit
-être, toujours, le personnage qui
-attiroit l’attention de toute l’assemblée ;
-enfin, pour achever le portrait, sensible
-uniquement par vanité, indifférente dans
-le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni
-n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle
-jamais inspiré.</p>
-
-<p>La laide l’étoit effectivement, mais d’une
-laideur qui ne ressembloit point à toutes
-celles qu’on rencontroit alors assez
-communément dans le monde ; quand
-on regardoit ses traits en détail, il n’y
-en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les
-voir ensemble, c’étoit de moment en
-moment une physionomie nouvelle, toujours
-singuliére, toujours agréable ; on
-jugeoit que cette variété venoit de beaucoup
-d’imagination, &amp; que cette imagination
-devoit être charmante. Elle l’étoit
-aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; &amp;
-sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à
-rien, &amp; qui fait tout valoir ; voilà, à
-la fois, son esprit, &amp; son visage ; car,
-comme je l’ai dit, l’un étoit toujours
-l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit
-les plus belles dents du monde, &amp; que
-le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà
-toute la personne. J’oubliois ce qui
-peut servir le mieux à faire connoître
-son caractére ; elle savoit qu’elle étoit
-laide, &amp; ne se doutoit pas qu’elle eût de
-quoi le faire oublier.</p>
-
-<p>Leur tante, qui n’avoit employé son
-art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle
-regardoit comme le premier de tous
-les dons, auroit bien voulu pouvoir
-en faire part à ses niéces ; elle quittoit
-souvent le pays des Fées, pour venir
-vivre avec elles. Il est temps que vous
-choisissiez un état, leur dit-elle un jour ;
-si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
-comme moi ; mais à mes niéces, je ne
-puis donner de ma Féerie, que quelques
-secours pour leur faire un grand
-établissement. Voyons, d’abord, quelle
-figure vous voulez avoir ; car il dépend
-de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit
-à cette proposition avec un air
-de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence
-de votre art, ma tante, rien ne
-presse. Je me consulterai, dit la seconde,
-avec un sourire lorgneur, qui marquoit
-une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse,
-&amp; la mieux enracinée. Pour
-moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que
-gagner à un changement ; tenez ma tante,
-que je prenne la figure sous laquelle
-je vous inspirerai le plus d’amitié pour
-moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle,
-n’imagine donc point de modéle
-sur lequel ma tante pût la former,
-ajoûta l’aînée, comme par bonté pour
-cette pauvre cadette. Vous pouvez vous
-flatter, ma tante, (continua la seconde,
-qui avoit pris de l’humeur de ce que la
-laide avoit été embrassée) que son changement
-(quel qu’il soit) fera beaucoup
-d’honneur à votre art. Il me vient une
-autre idée, dit la Fée, si nous allions
-voyager dans quelques Royaumes étrangers,
-vous sauriez ce qu’on penseroit du
-mérite que vous avez actuellement ; vous
-connoîtriez aussi les différentes conditions
-où l’on peut vivre heureux, &amp;
-vous vous décideriez ensuite. Le projet
-fut unanimement approuvé ; la Fée trouva
-convenable que dans le voyage, elles
-passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le
-moyen d’être par-tout fort bien reçûes.
-Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées,
-afin que tout soit dans la bonne
-foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
-c’est-à-dire, la belle, la jolie,
-&amp; la laide ; vous savez qu’on nous appelle
-ainsi depuis le berceau. La Fée y
-consentit ; &amp; pour n’être point accablée
-de toutes les demandes ridicules qu’on
-viendroit lui faire, si elle s’annonçoit
-comme Fée, elle voulut ne paroître que
-la Gouvernante de ses niéces.</p>
-
-<p>On part, &amp; pendant le voyage, dès
-qu’on étoit dans une grande Ville, les
-deux aînées ne manquoient pas de répéter,
-cent fois à propos de rien : Mais
-que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce
-que dit la laide. On prétend même, qu’elles
-portoient dans une petite cage de satin,
-dont les barreaux étoient de pelluche,
-une petite Perruche, à voix aigre,
-&amp; perçante, qui répétoit cent fois dans
-une heure : La laide, la laide, la laide ; &amp;
-c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il
-est certain, du moins, que depuis qu’on
-avoit donné à leur sœur, étant encore
-au berceau, le triste nom de laide, elles
-seules le lui avoient fidélement conservé ;
-tous ceux qui l’environnoient, en avoient
-chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit
-<i>Zimzime</i>, ce qui en langage de Fée,
-veut dire, <i>mieux que belle</i>. L’autre, <i>Claride</i>,
-c’est-à-dire, <i>qui ne l’aimeroit ?</i> &amp;
-ainsi de quantité d’autres noms. Si elle
-n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit
-perdu, quelque beau qu’il eût été ; il
-est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que
-tout bas devant ses sœurs, de peur de les
-mettre en colére, &amp; qu’elle-même ne vouloit
-pas les entendre ; mais l’appeller,
-comme par méprise, d’un de ces noms,
-c’étoit lui dire une chose obligeante, &amp;
-on profitoit de toutes les occasions de
-se méprendre ; car comme on craignoit,
-parce qu’elle étoit extrêmement modeste,
-qu’elle ne se crût du genre de laideur
-que ses sœurs lui reprochoient si
-volontiers, on s’appliquoit à lui persuader
-le contraire, &amp; cela, parce qu’elle
-cherchoit à être aimée.</p>
-
-<p>Leur premier séjour sur la Cour
-d’<i>Assyrie</i>, qui étoit brillante, nombreuse,
-où les hommes étoient à la fois
-sensés &amp; aimables, où les femmes
-étoient charmantes, &amp; vivoient ensemble,
-sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient
-que le cœur sensible, &amp; que leur
-amour propre ne se blessoit jamais mal
-à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût
-aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ;
-des hommes <i>confians</i>, frivoles,
-indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre,
-&amp; cela fait une Nation bien raisonnable.
-La belle y fut d’abord admirée, la jolie y
-fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la
-troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
-parce qu’on s’occupoit des deux autres.</p>
-
-<p>Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop
-froide, trop vaine dans la Société, &amp;
-regardant, trop en pitié, tout ce qui
-n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute
-autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà
-négligée, abandonnée, &amp;, à quelques
-vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
-de leur jeune âge, qu’une parfaite
-&amp; ennuyeuse admiration pour les belles,
-elle ne se trouva plus d’adorateurs ; &amp;
-comme elle avoit méprisé toutes les femmes,
-celles qui s’en étoient formalisées,
-parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit
-pour en rire, s’en trouvérent encore plus
-qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules.
-La seconde, qui avoit d’abord
-attiré ce petit nombre d’hommes, dont
-j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée,
-qu’ils avoient l’air trop libre avec elle,
-qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur
-son compte, que de certaines femmes
-prenoient grand soin d’accréditer ; &amp; que
-les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point
-souciée de plaire, se contentoient de ne
-point écouter, sans chercher à les détruire ;
-&amp; qu’enfin, elle n’avoit nulle considération.
-Cela la toucha assez ; mais ce qui
-fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit
-bien-tôt négligée par les hommes les
-plus estimés, &amp; les plus aimables : la
-voir, la suivre, la trouver trop coquette,
-&amp; l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage
-de peu de jours.</p>
-
-<p>Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée.
-On avoit commencé par s’apercevoir
-qu’elle avoit beaucoup d’esprit.
-On se demanda, bien-tôt, on
-examina si, effectivement, elle étoit laide ;
-&amp; la fin de ce doute, fut de la trouver
-extrémement aimable. Eh ! comment
-ne pas convenir de son esprit ? Elle en
-trouvoit si volontiers aux autres, &amp; se
-plaisoit à démêler, dans toutes les femmes,
-ce qui étoit à leur avantage,
-comme une autre auroit cherché à les
-voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit
-sa confiance, on vouloit son amitié, on
-aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir,
-les deux sœurs s’ennuyoient de cette
-Cour ; elles vouloient absolument aller
-dans quelque autre qui fût tout-à-fait
-différente. La Fée les transporta dans un
-pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
-d’une grande Ville, où l’on ne voyoit
-que des Palais, &amp; dont les habitans, d’une
-stature noble &amp; élevée, étoient habillés
-de gazes, brodées de petits coquillages
-qui représentoient, au naturel, des
-fleurs, des arbustes, des oiseaux ; &amp; ce
-qui étoit plus singulier encore, ces mêmes
-habitans avoient le teint couleur
-d’avanturine, avec des yeux d’un bleu
-de saphir, &amp; très-brillans ; des lévres
-extrémement grosses, de la même couleur
-que les yeux, &amp; des dents de nacre,
-les plus jolies du monde. Cette
-bizarrerie ne choqua point les deux
-aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur
-d’être admirées par des yeux couleur
-de saphir, &amp; de <i>tourner la cervelle</i>
-à ces hommes extraordinaires. Pour
-la cadette, elle étoit fort étonnée, &amp;
-tâchoit de s’accoutumer à ces figures
-surprenantes, afin de n’être point haïe
-des gens avec qui elle alloit vivre. Ses
-sœurs furent bien trompées dans leurs
-espérances : comme la beauté est une affaire
-d’opinion, on ne les regarda, jamais,
-qu’avec une surprise qui ne supposoit
-aucun plaisir à les voir, elles n’eurent
-point d’autres succès ; &amp;, pour comble
-de dégoût, elles apprirent, qu’on ne
-les appelloit que du nom qu’elles donnoient,
-avec tant de plaisir, à leur cadette.
-Mais voici bien pis encore,
-étant toutes trois à une fête, où les
-filles du Roi formoient une danse plus
-singuliére que difficile, &amp; que les deux
-aînées ne regardérent qu’avec dédain,
-(car elles ne pouvoient pas souffrir de
-voir briller les autres) la troisiéme se
-mit au rang des danseuses, qu’elle avoit
-beaucoup applaudies ; &amp; comme elle
-avoit acquis bien des talens, croyant
-en avoir besoin, elle saisit si bien le
-caractére de leur danse, on lui sût si
-bon gré de se prêter, avec tant de grace,
-à des amusemens étrangers pour elle,
-qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi,
-les Dames, les Courtisans, ne cessoient
-de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait
-pas un teint d’avanturine, &amp; de belles
-grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs
-entendirent, sans doute, mot pour
-mot, toutes les louanges qu’on lui
-donna (car le dépit dans les femmes
-est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en
-mourir de jalousie ; &amp; le bal fini, ce
-fut une persécution pour partir, à laquelle
-il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle
-le temps de prendre congé du Roi,
-de la Reine, &amp; des Princesses, à qui elle
-donna, cependant, un secret pour se
-bouffir, considérablement, les lévres, aux
-jours de cérémonie. L’importance de ce
-présent, la fit reconnoître pour Fée, &amp;
-elle se vit investir par un concours prodigieux
-de peuples ; mais elle étoit déja
-dans son char, &amp; elle disparut, au grand
-contentement des deux aînées, qui maudissoient
-un pays où l’on n’applaudissoit
-que leur cadette.</p>
-
-<p>Je ne sai pas comment j’ai oublié,
-jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux
-aînées étoient en si bonne intelligence. Il
-n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant
-paroître assez simple. La jolie
-disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle
-étoit <i>prodigieusement</i> belle ; la belle
-disoit à celle-ci, qu’elle étoit <i>excessivement</i>
-jolie ; &amp; chacune, parce qu’elle
-pensoit ne prononcer qu’un mot qui
-n’exprimoit rien, &amp; se moquer de sa
-sœur, à proportion du plaisir qu’elle
-lui causoit, par cette louange chimérique.</p>
-
-<p>Mais comment se pardonnoient-elles
-leurs conquêtes, puisque l’une &amp; l’autre
-vouloit, sans doute, être seule aimable ?
-Cette objection est plus embarrassante ;
-mais voici comment cette
-concurrence s’arrangeoit dans leur tête.
-La belle croyoit que sa sœur n’avoit de
-soupirans, que ceux qui, ne se sentant
-qu’un mérite commun, n’osoient se flatter
-d’être écoutés d’une belle personne ; &amp;
-la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt
-excédés de la triste beauté de ma sœur,
-ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le
-peu de bonne opinion que mutuellement
-l’une avoit de l’autre, qui entretenoit
-leur union. On ne sauroit croire
-combien un mépris réciproque est
-souvent parmi quelques femmes, une
-raison de convenance, &amp; même le nœud
-d’une sorte d’amitié.</p>
-
-<p>A l’égard de leur haine commune
-pour la troisiéme, voici quelle en fut
-l’origine. Leur cadette, ayant une ame
-douce, &amp; s’appliquant à vaincre par de
-la déférence &amp; par de l’amitié, la répugnance
-que lui marquoient ses sœurs,
-profitoit de toutes les occasions de faire
-leur éloge, avec justice ; mais étant
-raisonnable &amp; sincére, elle ne pouvoit se
-déterminer à louer l’orgueil de l’une &amp;
-la coquetterie de l’autre ; &amp; ne les pas
-applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer
-leur ennemie. Ajoutez que lorsque
-les deux aînées s’y attendoient le
-moins, elles virent cette sœur, condamnée
-dans leur esprit à ne jamais plaire,
-réussir souvent mieux qu’elles. On
-ne supporte point cela ; car, qu’on ait
-prévû le succès que peut obtenir une
-autre femme, comme on a rassemblé,
-par avance, toutes les maniéres de l’envisager,
-qui en diminueront le prix ; on
-peut en être témoin, sans se décontenancer ;
-on le méprise, peut-être, au
-point qu’on le pardonne. Mais quand
-il surprend, qu’on est réduit à le voir
-tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit
-qui y tienne.</p>
-
-<p>Les voilà donc dans le char. Où vous
-ménerai-je ? leur dit la Fée. Vous savez,
-sans doute, à quoi vous en tenir,
-sur votre figure ? Voyageons à présent,
-afin de vous faire connoître le prix
-des différens états de la vie ; je vais,
-pour commencer, vous faire toutes
-trois Reines. Alors, elle remua une chaîne
-de diamans, qui gouvernoit quatre
-Phénix, qu’elle avoit attelés à son char ;
-ils hâtérent leur vol, &amp; arrivérent dans
-un pays charmant. On entra dans une
-Ville superbe ; tous les Grands de l’Empire
-s’y trouvérent rassemblés, &amp; les trois
-niéces, placées sur un même trône, furent
-toutes trois reconnues Souveraines.</p>
-
-<p>L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva
-le moyen d’augmenter de fierté &amp; de
-bonne opinion de son mérite. Le lendemain
-de son couronnement, elle emprunta
-la baguette de sa tante, pour un
-coup d’état, disoit-elle, &amp; l’on ne devineroit
-pas quel usage elle en vouloit
-faire. Il y avoit proche de sa Capitale, une
-vaste plaine ; elle s’y promena, d’un soleil
-à l’autre, &amp; pour donner à ses Sujets
-le plaisir de l’admirer, elle les transporta,
-tout à coup, dans cette plaine ;
-&amp; cet enlevement pensa les faire
-mourir tous de frayeur. L’un, occupé
-dans son cabinet, se sentoit emporté
-par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer
-cette merveille. L’autre, au moment
-de prononcer le serment qui l’alloit
-unir à sa maîtresse, quittoit, malgré
-lui, sa main, &amp; s’échapoit avec rapidité
-du Temple, au grand étonnement
-de l’épouse &amp; de l’assemblée. Celui-ci, dont
-la santé étoit languissante, transporté dans
-son fauteuil, se trouvoit dans les nues. On
-voyoit voler les batallions tout armés,
-&amp; les personnages les plus graves traverser
-les airs, en habits de cérémonie. Enfin,
-cet événement causa un trouble, un désordre
-général, dans toute la Nation, &amp; chaque
-jour de son Régne, amena quelque-autre
-folie, dont sa beauté étoit la cause.</p>
-
-<p>On s’attend bien à voir la seconde,
-ne contraignant pas mieux son caractére ;
-aussi parut-il dans toute sa perfection.
-Il n’y eut bien-tôt plus à sa Cour que
-des petits soins pour occupation, des
-fleurettes pour langage, &amp; des lorgneries
-pour politesses. La Fée se trouva forcée
-d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule
-présomption ; à la seconde, le peu
-d’estime &amp; de respect qu’on avoit pour
-elle ; &amp; les avis sages, quand ils viennent
-d’une Fée, ont cela de particulier,
-ils persuadent. Je ne veux pas dire,
-cependant, que les deux niéces crûrent
-avoir tort, elles sentirent, seulement,
-la honte de leur situation, qu’elles trouvérent
-injuste ; &amp; elles conclurent que
-le trône n’avoit pas tant de charmes
-qu’elles l’avoient pensé.</p>
-
-<p>La troisiéme Reine parut effectivement
-l’être. Si le Trône met les défauts
-dans un plus grand jour, il donne
-aussi plus d’occasions aux vertus de
-paroître. <i>Zimzime</i>, car la Fée avoit décidé
-qu’on ne l’appelleroit plus la laide,
-<i>mieux que belle</i>, dis-je, eut donc lieu
-d’être contente de sa nouvelle condition ;
-elle avoit des mœurs, &amp; de la dignité,
-elle fut respectée. Elle ne songeoit
-qu’aux moyens de faire le bien, &amp;
-d’être aimée, on l’adora. Sa Cour
-devenoit, tous les jours, plus nombreuse,
-&amp; cela acheva de désespérer ses
-sœurs.</p>
-
-<p>Une nuit, tourmentées d’un dépit
-qui ne leur avoit pas permis de fermer
-l’œil, elles allérent trouver la Fée,
-&amp; la pressérent de partir dans le même
-moment, aimant mieux toute autre
-condition que celle de régner. La Fée,
-qui avoit ses vûes, répondit froidement,
-il est encore bien matin, mais
-j’y consens ; elle alla éveiller <i>Zimzime</i>,
-l’habilla d’un seul coup de baguette, sans
-que rien manquât à son ajustement, répandit
-dans la Ville quelques trésors,
-&amp; l’on remonta encore dans le char.</p>
-
-<p>Hé bien, mes chéres Niéces, (cela
-s’adressoit aux deux aînées) vous vous
-êtes ennuyées du Trône ? Le rang qui
-en approche vous exposeroit, à peu
-près, aux mêmes inconveniens ; &amp; dans
-les états, successivement inférieurs,
-vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
-Passons, croyez-moi, à
-une extrémité dont vous n’avez qu’une
-idée très-imparfaite. Allons habiter
-quelque hameau. Je connois un endroit
-de l’Asie, où, sous un ciel doux,
-des peuples simples &amp; sociables, vivent
-dans de belles campagnes ; nulle ambition,
-peu de besoins, &amp; un panchant
-inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent
-point de dégoûts : Voilà leur
-condition.</p>
-
-<p>J’aime <i>beaucoup</i> ce hameau, dit l’aînée ;
-Je serois <i>comblée</i> de voir cette campagne,
-s’écria la seconde. A l’instant, elles
-se trouvérent, toutes trois, mises comme
-de simples Villageoises, c’est-à-dire,
-avec une coëffure &amp; des habits,
-qui, pour toute magnificence, avoient
-une simplicité agréable, l’air frais, &amp;
-d’une extrême propreté. L’aînée conçut,
-que, sous des dehors si peu brillans,
-on ne pouvoit être remarquée, à
-moins qu’on ne fût la beauté même.
-La seconde, ne douta pas que la singularité
-de cet ajustement, ne dût servir
-à la rendre plus piquante. Pour
-<i>Zimzime</i>, elle fut bien aise de pouvoir
-connoître un peuple ingénu, &amp; dont
-les passions douces, disposoient, sans
-doute, leur ame à l’amitié. Elles aperçurent,
-alors, cette campagne, qu’elles
-désiroient. Elles arrivérent dans une
-prairie, au milieu d’une fête purement
-champêtre ; le lieu, les habitans, tout
-rappelloit l’idée de l’âge d’or. La Belle,
-se voyant entourée d’une troupe considérable,
-leva, avec un air de bonté
-présomptueuse, un voile qu’elle portoit
-en voyage. Ces gens simples, la
-regardérent, long-temps, avec des yeux
-plus étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient
-belle, mais ce n’étoit point
-comme cela qu’ils désiroient qu’on le
-fût ; elle ne parla à personne, dédaignant
-particuliérement les jeunes Villageoises
-qui s’approchoient d’elle ; personne,
-aussi, ne lui parla ; &amp; comme
-elle ne recueillit aucune louange, la
-fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour
-la jolie, qui avoit bien résolu de le
-paroître, tout autant qu’elle le pourroit,
-elle y fit de son mieux, mais
-ses <i>agaceries</i> furent perdues. Ces gens
-simples la virent, avec les mêmes yeux,
-qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
-de sa sœur ; ses mines leur parurent
-des grimaces ; &amp; les petits propos qu’elle
-leur adressa, des moqueries ; elle
-se mit, enfin, à danser avec eux, imitant,
-à ce qu’elle croyoit, leurs façons
-naïves ; mais elle y ajoûtoit une
-légéreté forcée &amp; des inflexions de corps
-affectées qu’ils ne prirent jamais pour
-des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une
-certaine simplicité, n’alloit point
-jusqu’à leur esprit ; ils la regardoient,
-fixement, &amp; n’y trouvoient point de
-plaisir ; c’étoit-là tout ce qui se passoit
-en eux ; elle s’en aperçut, &amp; dit à la
-Fée, que <i>cette espéce-là étoit bien maussade,
-bien insuportable</i>.</p>
-
-<p>Et <i>Zimzime</i> ? <i>Zimzime</i>, qui avoit
-abordé plusieurs de ces jeunes Villageoises,
-avoit trouvé jolies celles qui
-l’étoient ; elle se mêla dans leurs jeux,
-&amp; y réussit à merveilles. Si on lui donnoit
-le prix, elle vouloit qu’il fût partagé
-à toutes celles qui l’avoient disputé
-avec elle ; ses caresses la faisoient
-aimer, même de celles qu’elle effaçoit ;
-&amp; ce succès dura tout le temps qu’elle
-resta dans cette Campagne. Les jeunes
-habitans, qui disposoient encore de
-leur cœur, passoient les jours à s’occuper
-d’elle ; l’un d’eux, particuliérement,
-qui de son côté se faisoit distinguer
-de tous les autres, &amp; que la
-Fée embarrassoit, quand elle lui disoit
-le mot de travestissement ; celui-là,
-<i>Zimzime</i> l’écoutoit avec plaisir ; elle
-trouvoit la vie pastorale très-agréable,
-tandis que ses sœurs ne cessoient de
-répéter : <i>Je l’ai en horreur, elle m’est
-odieuse.</i> Enfin il fallut encore les emmener.</p>
-
-<p>Ce fut dans leur demeure ordinaire
-que la Fée les transporta. C’est une
-sotte chose que les Voyages, dit l’aînée :
-on y <i>périt</i> d’ennui, ajouta la seconde :
-Dites plûtôt, répondit la Fée,
-que nous n’aimons que les lieux où
-nous plaisons, &amp; que les gens qui paroissent
-charmés de nous voir. Vous
-l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous
-flatte, sans s’occuper jamais de ce qui
-flatte les autres, est un moyen sûr de
-s’ennuyer bien-tôt, par-tout, &amp; de
-tout le monde. Je n’aime point à donner
-des leçons dures, j’ai espéré de
-vous corriger de vos défauts, en vous
-faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent ;
-je vois que le mal est sans reméde.
-Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui
-vous convient. A ces mots, elle la laissa
-au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
-dont toutes les murailles lui représentoient
-son image. Elle avoit le
-plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle
-s’y vit vieillir de bonne heure ; elle eut
-des rides, &amp; ne pût s’empêcher de les
-apercevoir. Ce fut là sa punition, &amp;
-l’origine des glaces. On ne croiroit pas
-qu’elles auroient été inventées pour corriger
-l’amour propre.</p>
-
-<p>La Fée mena la seconde dans un autre
-Palais : Vous vivrez ici, lui dit-elle,
-vous y verrez, sans cesse, une foule
-d’hommes, de toutes les Nations, que
-vous pourrez attirer, mépriser, accueillir,
-gronder, apaiser ; mais ils s’évanouïront,
-comme des ombres, dès que
-vous trouverez quelque satisfaction à
-les voir, ou à les entendre. C’est, à
-peu près, ce que vous auriez éprouvé
-dans le monde ; la plûpart des succès qui
-naissent de la coquetterie, ne sont guéres
-plus réels, &amp; je vous épargne les
-ridicules, &amp; les dégoûts véritables qui
-y sont attachés ; car ces ombres que
-vous verrez s’évanouïr, &amp; renaître, ne
-prendront point un air de dissimulation,
-en se défendant d’avoir sû vous plaire,
-&amp; elles ne mettent point en chanson
-leurs prétendues conquêtes.</p>
-
-<p>La Fée demanda, ensuite, à <i>Zimzime</i>,
-quel rang, &amp; quelle figure elle désiroit
-avoir. Vivre avec vous, répondit <i>Zimzime</i>,
-me paroît le sort le plus désirable ;
-mais puisque ce bonheur est réservé
-aux Fées, laissez-moi d’abord, ma
-laideur ; elle m’épargne la jalousie des
-autres femmes, &amp; me rappelle la nécessité,
-où je suis, de songer à me rendre
-supportable, du moins par le caractére.
-A l’égard du rang, dont je voudrois
-jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois
-à partager celui de ce jeune Pasteur
-que j’ai vû dans cette heureuse
-campagne, où vous m’avez conduite ;
-je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il
-étoit ; mais ne fût-il qu’un simple habitant
-de ce même hameau, il me semble
-que je passerois, avec lui, une vie heureuse.
-A peine elle achevoit, qu’un
-Prince charmant parut au milieu de sa
-Cour ; <i>Zimzime</i> reconnut celui dont elle
-venoit de parler, qui se trouva fils d’un
-grand Roi ; ils s’aimoient, ils s’épousérent,
-ils s’aiment encore.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>APPROBATION.</i></p>
-
-<div class="narrow small">
-<p>J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier,
-un Manuscrit qui a pour titre ; <i>Essais
-sur la nécessité, &amp; sur les moyens de plaire</i>. J’ai
-trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats,
-&amp; de préceptes très-sages : je crois que
-l’impression n’en sera pas moins utile qu’agréable
-au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.</p>
-
-<p class="sign">DANCHET.</p>
-
-</div>
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
-</body>
-</html>
-
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Essais sur la necessité et sur les moyens de plaire | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt="Couverture"></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1>ESSAIS<br>
+<span class="xsmall">SUR</span><br>
+LA NECESSITÉ<br>
+<span class="xsmall">ET SUR</span><br>
+LES MOYENS<br>
+DE PLAIRE,</h1>
+
+<p class="c">PAR<br>
+<span class="large">Monsieur DE MONCRIF,</span><br>
+<i>de l’Academie Françoise</i>.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">A GENEVE,</span><br>
+Chez PELLISSARI &amp; <span class="sc">Comp.</span></p>
+
+<p class="c">MDCCXXXVIII.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT.</h2>
+
+
+<p>Si l’on juge des hommes
+par le motif commun qui
+les fait agir, on peut dire
+qu’ils ont tous le désir
+de plaire, parce que tous veulent être
+applaudis, recherchés, accueillis ;
+que tous, enfin, veulent réussir dans
+l’esprit des autres. A décider d’eux
+par leur conduite, il semble que le
+plus grand nombre ait précisément
+la vûe opposée. Quelle différence,
+en effet, d’un homme, qui, concentré
+dans son amour propre, réduit,
+pour ainsi dire, la Société au
+commerce que ses passions ont entre
+elles ; qui ne conçoit que ses goûts,
+qui ne sent que ses besoins, pour
+qui tous les objets extérieurs semblent
+transformés en autant de miroirs,
+où il n’aperçoit que lui-même !
+Quel contraste, dis-je, de cet homme,
+(qu’on ne rencontre que trop
+souvent) à celui, qui, persuadé que
+les vertus sociables sont la source du
+véritable bonheur, se regarde comme
+membre d’une République, que
+des égards mutuels entretiennent,
+et que l’amour propre, mal entendu,
+cherche à détruire ; qui, toujours
+attentif à ce qui flatte ou mortifie,
+à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens,
+ne cherche, dans ces différens
+points de vûe, que ce qui le
+méne à se concilier leur amitié &amp;
+leur estime ! Peut-on trop fuir celui
+qui ne veut qu’un bonheur auquel il
+n’associe personne ? Peut-on trop rechercher
+celui qui n’est satisfait de
+soi-même, qui n’est heureux, que
+par les avantages qu’il verse dans la
+Société ?</p>
+
+<p>Cette opposition entre la conduite
+de quelques hommes, &amp; le motif
+commun qui les anime, vient, si je
+ne me trompe, de la maniére dont
+ils aperçoivent ce que c’est que plaire,
+ainsi que les moyens d’y parvenir.
+Eclairés sur les erreurs où tombent,
+à cet égard, ceux qui les environnent,
+ils se croyent garantis de
+l’illusion, par cela même qu’ils sont
+ingénieux à la démêler dans les autres ;
+ils ne portent point leurs regards
+sur leur propre conduite ; &amp;
+si quelques-uns, moins aveuglés,
+s’examinent, &amp; découvrent qu’il
+leur manque les qualités qui plaisent
+communément, ou s’ils se trouvent
+quelque ressemblance, par le maintien,
+le langage, l’humeur, avec ce
+qu’ils viennent de critiquer dans autrui ;
+ils n’aperçoivent plus les motifs
+de le condamner : On a ouï dire,
+<i>qu’il sied bien d’être singulier, extraordinaire ;
+que ce qui déplaît dans
+l’un, devient quelquefois une grace
+dans un autre ; que l’esprit fait tout
+valoir ; qu’il y a des gens qui font aimer,
+en eux, jusques à leurs travers</i>.
+On se voit alors avec tous ces avantages ;
+on ne s’avoue des défauts,
+que pour les sauver par ces exemples ;
+&amp; souvent, en s’éludant ainsi
+soi-même, on ne recueille pour tout
+fruit de la recherche qu’on vient de
+faire, que l’erreur grossiére de s’en
+estimer davantage.</p>
+
+<p>Ma principale vûe, dans la premiére
+Partie de cet Ouvrage, a été
+de démêler ces illusions, &amp; particuliérement
+celles qui séduisent les gens
+d’esprit. J’expose, en premier lieu,
+la nécessité de plaire : cette nécessité
+reconnue, méne à chercher les
+moyens de profiter des avantages
+qu’elle nous présente ; &amp; ces moyens,
+j’explique comment ils nous égarent,
+ou comment ils nous font réussir.</p>
+
+<p>Dans la seconde Partie, en appliquant
+à l’éducation les principes que
+j’ai établis dans la premiére, je propose
+quelques idées, qui paroîtront
+peut-être hazardées, sur la maniére
+de cultiver les premiéres années de
+l’enfance ; mais je déclare, par
+avance, que je suis entiérement déterminé
+à me soumettre à cet égard,
+comme sur le reste de l’Ouvrage, au
+jugement que tant de personnes plus
+éclairées que moi, auront le droit
+d’en porter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
+<span class="tiny">SUR</span><br>
+LA NECESSITÉ<br>
+<span class="tiny">ET SUR</span><br>
+LES MOYENS<br>
+<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
+
+<h2 class="nobreak sc">Premiere Partie.</h2>
+
+
+<p>Entre les principes les plus
+utiles à la Société, il en est
+un que nous ne pouvons
+trop connoître &amp; trop suivre,
+parce que dans les personnes
+dont il régle la conduite, il empêche
+la raison d’être farouche ; qu’il ôte
+à l’amour propre ce qui le rend haïssable ;
+qu’il supplée en quelque façon aux avantages
+de l’esprit, &amp; les sauve de la jalousie
+qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont
+éminens ; qu’enfin il influe considérablement
+sur notre bonheur &amp; sur celui des
+gens avec qui nous passons la vie ; c’est
+la nécessité de plaire. J’entens par le mot
+de plaire, une impression agréable que
+nous faisons sur l’esprit des autres hommes,
+qui les dispose ou même les détermine
+à nous aimer.</p>
+
+<p>Avec le caractére d’honnête homme,
+avec bien des vertus, il semble qu’on devroit
+paroître aimable. Cependant, il est
+commun de trouver des gens dont les
+principes &amp; les mœurs vous attirent, &amp;
+dont le commerce vous rebute ; on ne
+peut s’empêcher de les considérer, de les
+respecter &amp; de les fuir.</p>
+
+<p>Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils
+ne cherchent point à plaire, l’effet
+d’une sévérité dure, &amp; cependant estimable,
+avec laquelle ils portent quelquefois
+leurs jugemens. Je n’attaque point
+ici cette haine à qui les défauts des hommes
+ne sont qu’un prétexte pour répandre
+son fiel ; ce chagrin caustique qui
+verroit avec regret disparoître de la terre
+les vices contre lesquels il éclate, parce
+qu’il n’auroit plus rien à blâmer : je parle
+de cette équité trop austére qui pése
+les actions des autres avec le peu d’indulgence
+qu’elle a pour elle-même ; de cet
+amour de la raison &amp; de la justice, qui,
+converti en passion, ne se plie pas assez
+à la nécessité de voir des hommes imparfaits ;
+quel en est, dis-je, le fruit ? Le
+malheur de révolter ceux même dont
+elle arrache l’estime.</p>
+
+<p>Quand les ames, au-dessus des foiblesses
+ordinaires, sont en même temps douces,
+sensibles, indulgentes, vous les aimez,
+&amp; c’est leur vertu même qui vous
+attire encore plus à elles ; mais quand
+vous trouvez ces personnages vertueux
+qui, vous regardant du haut de leur mérite,
+vous marquent une certaine bonté
+impérieuse, une certaine pitié qui vous
+annonce leur supériorité &amp; votre petitesse ;
+vous êtes tenté de croire que le droit
+de vous mépriser est une récompense
+qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se
+donnent de fuir les vices ; vous sentez
+peu d’estime pour leur vertu, &amp; beaucoup
+d’éloignement pour leur personne.</p>
+
+<p>Il est, je l’avoue, des vertus épurées,
+&amp; qui, telles que le pardon des grandes
+offenses, le desintéressement, la générosité
+sur des objets importans, font, par
+elles-mêmes, une forte impression sur
+les esprits : mais les occasions d’employer
+ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
+Quelle est, pendant ces longs
+intervalles, la ressource des ames sensibles ?
+L’usage des vertus moins brillantes, dont
+l’effet est de plaire, &amp; le fruit de se faire
+aimer ; il n’y a presque point d’instant
+qui ne leur ouvre quelque route nouvelle
+pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.</p>
+
+<p>Cette attention de plaire, qui doit
+accompagner les vertus de l’ame, ne
+nous est pas moins nécessaire pour faire
+valoir les qualitez de l’esprit. Que servent
+dans le commerce ordinaire de la
+vie les lumiéres qui caractérisent un esprit
+éminent ? Il en est parmi nous, dans ce
+siécle-ci, du savoir &amp; des connoissances
+sublimes, à peu près comme de la richesse
+dans de certaines Républiques, où la
+somptuosité &amp; l’abondance passent pour
+une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
+dans leur fortune, où le plus opulent
+est restraint à la dépense modique de
+celui qui n’a presque que le nécessaire :
+de même il faut éviter dans les entretiens
+tous les sujets qui passent la portée des
+esprits communs, ou se plier à ne leur
+présenter ces mêmes sujets qu’avec une
+simplicité, que par une superficie qui les
+leur rende sensibles ; &amp; ce n’est que le
+désir de plaire qui peut, au milieu de
+tant de contrainte, assurer le succès de
+l’esprit supérieur. Bien loin de blesser
+les simples citoyens par l’éclat trop marqué
+des richesses dont il dispose, il semble,
+par la maniére dont il les leur découvre,
+les y associer, les leur rendre
+propres : il obtient d’eux, à la fois, la
+liberté d’en faire usage, leurs éloges &amp;
+leur reconnoissance.</p>
+
+<p>S’il est des lumiéres dans l’esprit qui
+doivent concilier l’estime &amp; l’amitié des
+autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent
+sans cesse à régler les intérêts
+qui sément entr’eux la division. On devroit
+pouvoir compter du moins sur le
+cœur de ceux qui ont obtenu de nous
+les avantages auxquels ils prétendoient :
+il arrive cependant, que le plus ou le
+moins d’égards que vous aurez marqués
+pour leur personne dans les momens,
+où dépendans &amp; soumis, ils vous auront
+entretenu de leur espérance ou de leur
+crainte, décide souvent de leur reconnoissance.
+Si votre extérieur ou vos
+discours ont fait souffrir leur amour propre,
+n’espérez pas qu’ils vous tiennent
+compte de la justice que vous leur aurez
+rendue ; ils penseront que vous n’êtes
+équitable que par crainte de la honte
+qu’il y auroit à ne pas l’être : vous n’obtiendrez
+d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent
+vous refuser, &amp; l’estime des hommes
+est un tribut qui ne satisfait que
+notre raison : leur amitié est nécessaire
+au bonheur d’une ame sensible.</p>
+
+<p>Posséde-t-on les avantages attachés à
+la haute naissance &amp; à l’éclat du rang ?
+On n’est point affranchi de la nécessité de
+plaire. Les inférieurs avec un respect
+bien attentif &amp; bien sérieux, sont quittes
+de tout ce qu’ils doivent aux Grands ; &amp;
+combien la supériorité de ceux-ci est peu
+digne d’envie, quand elle ne leur rapporte
+que ce seul tribut ! Les respecter
+scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens
+pour eux, c’est mettre à part leur
+personne &amp; ne rendre hommage qu’à
+leur destinée ; c’est n’entretenir une Divinité
+que de la beauté du pied-d’estal
+qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au
+moindre effort, l’ouvrage est achevé ;
+tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se
+découvre, les talens se multiplient ; leur
+sourire est comme ces rayons de lumiére,
+qui, répandus tout-à-coup sur une
+campagne, font sortir mille tableaux
+variés &amp; rians ; où l’on ne découvroit
+auparavant qu’une sombre &amp; confuse
+uniformité.</p>
+
+<p>Quand nous sommes d’un rang distingué,
+la conduite qui nous fait réussir ou
+déplaire, tient principalement, si je ne
+me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable
+que nous avons des prérogatives
+de ce même rang qui nous décore.
+Quand cette opinion secrette est exagérée,
+elle perce dans notre maintien, dans
+nos discours, elle imprime à notre politesse
+un caractére qui lui fait perdre presque
+tout son mérite ; souvent c’est de la
+hauteur qui se montre à découvert, &amp; elle
+déplaît à tout le monde ; quelquefois
+c’est de la bonté qu’on met à la place des
+égards, &amp; cet air de supériorité blesse
+avec justice ceux qui, sans être nos égaux,
+ne nous sont point subordonnés. Avec
+les gens d’un état moins considérable, ce
+sera une affectation de descendre, de s’abaisser
+jusqu’à eux, une crainte marquée
+de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire
+que les sots.</p>
+
+<p>Cette opinion outrée des avantages
+qu’on a sur les autres, séduit moins communément
+les gens nés dans le sein des
+honneurs, que ceux qui se trouvent transportés
+subitement dans une région qu’ils
+n’avoient long-temps considérée qu’en
+élevant leurs regards. Tous les objets
+dont ils se sont séparés leur paroissent
+si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de
+les apercevoir : ils voyent à peine ce
+qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement
+de ce qu’ils sont ; &amp; ce n’est que le
+désir de plaire qui, les ramenant à la véritable
+idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes,
+les garantit &amp; de cette hauteur
+haïssable qu’ils mettent à la place de la
+dignité, &amp; de cette bonté qui désoblige
+ceux qu’ils cherchent à satisfaire.</p>
+
+<p>Comment l’homme, revêtu de l’autorité,
+s’armeroit-il du courage pénible de
+supporter, sans en paroître accablé, les
+importunitez honorables mais continuelles
+des Grands, &amp; tout ce qu’a de rebutant
+la foule oisive qui gratuitement
+l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition
+de se concilier les cœurs ? C’est dans cette
+seule espérance qu’il écoute avec douceur
+les discours embrouillés ou captieux,
+que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui
+font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil
+est le seul dédommagement des graces
+qu’il ne peut accorder, ou des demandes
+injustes qu’il démasque : en lui,
+l’autorité parle toujours le langage du
+citoyen : on lui pardonne d’être puissant,
+parce qu’on le respecte sans le redouter :
+on fait plus, on lui porte le seul tribut
+qu’il désire, on l’aime.</p>
+
+<p>La fortune est bien ingénieuse à servir
+les goûts &amp; l’ambition des hommes qu’elle
+favorise ; cependant elle ne porte pas
+son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle
+est particuliérement la situation de ceux
+qu’elle a fait passer avec rapidité d’un
+état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils
+veulent ne se point abuser sur la disposition,
+où les esprits en général sont à leur
+égard, ils doivent se dire tous les jours
+de leur vie, Je posséde ce qui excite la
+haine de quiconque désire un état plus
+abondant que le sien ; ce ne sera pas assez
+de l’associer aux douceurs de cette même
+abondance qu’il m’envie, il faudra
+que pour obtenir grace sur le reste, je lui
+persuade par des prévenances, par des
+égards continuels, qu’au sein des richesses,
+j’ai besoin de son estime, de son amitié,
+de son aveu enfin, pour être heureux.</p>
+
+<p>Puisque tous les avantages que je viens
+de rappeler ne nous dispensent pas de
+songer à plaire, combien ce soin nous
+est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons
+qui forment la Société ?</p>
+
+<p>L’amitié qui est un engagement libre,
+a besoin elle-même qu’un pareil secours
+l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle
+soit établie, lorsqu’elle se renferme
+dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
+par ce goût qui a contribué autant
+que l’estime à la faire naître, elle ne se
+montre plus que dans les occasions où
+elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions
+sont quelquefois rares ; &amp; dans
+les intervalles, elle reste comme en létargie,
+elle paroissoit empressée &amp; riante,
+elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, &amp;
+même sévére.</p>
+
+<p>Le savoir-vivre, &amp; la politesse, ces secours
+si nécessaires aux hommes pour
+être en état de se supporter, ne deviennent
+pas d’une grande utilité à ceux qui
+ne remplissent de tels devoirs que comme
+des assujettissemens de la Société, ou
+par une habitude qui est souvent mêlée
+de distraction ; c’est le désir de plaire qui
+leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul
+qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle
+reconnoissance doit-on à celui qui ne
+vous marque des égards que comme une
+tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ?
+Son extérieur indifférent, ou contraint,
+ou réservé, ne vous annonce-t-il
+pas le peu de part que vous avez à ce
+qu’il fait pour vous ? Sa politesse a
+tout l’apprêt du cérémonial ; &amp; comme
+au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous
+plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi
+dire, de n’avoir pas de véritables sujets
+de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient
+pas une autre occasion de le
+haïr.</p>
+
+<p>Que ces qualitez soient dirigées par
+ce sentiment que je crois si nécessaire,
+attentives à se restraindre ou à s’étendre
+par rapport aux personnes qu’elles ont
+pour objet ; on sentira qu’elles naissent,
+non de cette habitude qui n’est qu’un
+rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant
+à s’occuper de vous, parce que
+c’est vous rendre justice ; &amp; cette conduite
+ne tardera guéres à s’attirer
+du retour. Les égards sont moins
+sujets que les services à trouver des
+ingrats.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Du désir de plaire.</i></h3>
+
+<p>Si l’art de plaire peut seul faire valoir
+nos plus grands avantages, il est évident
+que nous ne saurions trop désirer
+d’acquérir un talent si précieux. Or
+ce désir, quand il est éclairé par la
+raison, devient lui-même un des plus
+sûrs moyens pour parvenir à plaire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ;
+il ne faut que le définir pour faire
+connoître quel est le bonheur d’en être
+animé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">… De quoi ne vient point à bout</div>
+<div class="verse">L’esprit joint au désir de plaire ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><span class="sc">La Fontaine</span>, <i>Fable <span class="rm">206.</span> à Mgr. le Duc du Maine</i>.</p>
+</div>
+<p>Le désir de plaire, tel que je le conçois,
+est un sentiment que nous inspire
+la raison, &amp; qui tient le milieu entre
+l’indifférence &amp; l’amitié, une sensibilité
+aux dispositions que nous faisons naître
+dans les cœurs, un mobile qui nous porte
+à remplir avec complaisance les devoirs
+de la Société, à les étendre même
+quand la satisfaction des autres hommes
+peut raisonnablement en dépendre ; c’est
+une force, qui, dans les changemens de
+notre humeur, dans les contradictions
+où notre esprit est sujet à tomber, nous
+retient en nous opposant à nous-mêmes ;
+c’est enfin une attention naturelle à démêler
+le mérite d’autrui, &amp; à lui donner
+lieu de paroître, une facilité judicieuse
+à négliger les succès qui n’intéressent que
+notre esprit &amp; nos talens, quand, par
+cette conduite, nous gagnons d’être plus
+aimés.</p>
+
+<p>Le désir de plaire renferme donc le
+désir d’être aimé. C’est à cette marque
+en effet qu’on peut le reconnoître ;
+c’est cette union qui le caractérise : elle
+paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit
+point à croire que l’un est inséparable de
+l’autre, sans les exemples contraires qui
+se trouvent dans la Société : combien de
+personnes contentes de se voir considérées
+ou applaudies, ne consultent jamais
+si on les aime ! Cette indifférence
+n’est pas moins, ce me semble, un égarement
+de l’esprit, qu’une malheureuse
+insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
+doit attendre de ce qu’on fait pour la
+Société ; le don de plaire, examiné avec
+les yeux de la raison, loin d’être regardé
+comme un succès satisfaisant, ne doit
+paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir
+la plus douce de toutes les récompenses,
+le plaisir d’inspirer de l’amitié.</p>
+
+<p>C’est donc une étude bien nécessaire
+que de rechercher en nous-mêmes,
+que d’approfondir en quoi consiste le
+désir de plaire, afin de connoître si nous
+cédons à ce même désir, dans la vûe de
+nous faire aimer, afin de démêler si nous
+sommes éclairés par cette sage ambition
+qui sachant concilier ce que la Société exige
+de nous, avec ce que nous voulons
+d’elle, ne nous procure que les succès qui
+nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons
+aux suggestions séduisantes d’un
+amour propre, qui ne nous occupant que
+de notre bonheur particulier, ne mérite
+que l’indifférence des autres hommes, &amp;
+nous expose à leur inimitié.</p>
+
+<p>Il arrive quelquefois qu’ayant tout
+ce qui sert à plaire, nous n’en profitons
+pas assez : on trouve communément
+des gens qui n’épargnant rien pour
+être d’un commerce aimable avec tout
+ce qui ne leur est point subordonné,
+passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils
+se trouvent en liberté ; alors ils deviennent
+épineux, farouches ; mais s’il reparoît
+quelque objet qui leur en impose,
+ils reprennent toutes leurs graces,
+on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion
+de se contraindre : leur maison
+étoit pour eux un antre qui noircissoit
+leur imagination. Ils voyent arriver un
+étranger ; la sérénité de l’esprit succéde
+aux nuages : ils semblent être transportés
+subitement dans un nouveau monde,
+&amp; c’est l’envie de plaire qui a produit
+l’enchantement. Mais comment se
+pardonnent-ils ce contraste ? Semblables
+à ces avares fastueux, qui étalant
+une magnificence extérieure, se privent
+dans leur famille du nécessaire, ils sont
+encore plus déraisonnables ; les avares
+ont du moins le plaisir d’accumuler
+leurs richesses, au lieu que ceux qui
+ne profitent pas des moyens qu’ils ont
+de plaire, n’y gagnent que le triste
+plaisir de se livrer à une humeur dont
+ils souffrent eux-mêmes.</p>
+
+<p>D’autres ne négligent point de paroître
+aimables ; mais ils n’ont, presque
+toujours, qu’une seule personne qui les
+occupe. Se trouvent-ils avec des gens
+à qui ils doivent à peu près les mêmes
+marques de considération &amp; d’amitié ?
+Leur goût dans le moment les porte à
+en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent,
+ils n’ont plus d’attention, d’esprit,
+de graces que pour lui ; ils y gagnent,
+il est vrai, le plaisir de flatter
+&amp; d’acquérir de plus en plus celui qui
+leur plaît davantage ; mais ils désobligent
+tous les autres ; c’est imiter encore
+l’erreur d’une autre espéce d’avares,
+qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor,
+y ajoûtent imprudemment ce qui
+serviroit à entretenir leurs autres biens,
+qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent
+pas que c’est s’appauvrir.</p>
+
+<p>Mais si nous négligeons de grands
+avantages, en ne saisissant pas toutes
+les occasions de plaire, nous tombons
+dans une erreur bien plus grande
+encore, lorsqu’aïant cette juste ambition,
+nous choisissons de mauvais moyens
+pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que
+remarquer dans autrui, pour connoître
+combien on doit les éviter. Quel égarement,
+par exemple, d’espérer de plaire,
+quand on ne songe qu’à briller ?</p>
+
+<p>L’envie de briller est un empressement
+de faire valoir son mérite, sans aucun
+égard à celui des autres ; c’est un étalage
+hazardé de son esprit, de ses talens, &amp;
+enfin de tous les avantages qu’on a, ou
+qu’on se suppose ; &amp; cette confiance les
+discrédite, quelque distingués qu’ils puissent
+être, parce qu’elle met à découvert
+l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même,
+&amp; l’intention de s’arroger une
+sorte de supériorité.</p>
+
+<p>La confiance impérieuse avec laquelle
+on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt,
+quelque mérite qui la soutienne,
+dans une espéce de solitude, au milieu
+même des gens avec qui on passe la vie.
+Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins
+qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule
+qui les amuse ; car en général, on
+recherche assez le commerce de ceux
+dont on est dans l’usage de se mocquer ;
+mais quel moyen d’être accueilli ? Peu
+de gens sont assez stupides pour ne pas
+sentir la honte d’un pareil succès : Et
+voici dans ces deux situations leurs ressources
+ordinaires ; ils rompent toute
+liaison avec ceux qu’ils préféreroient
+s’ils étoient sensés, pour aller fonder
+leur misérable empire dans des Sociétés,
+où leur ton de supériorité leur tiendra
+lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens
+dans un monde convenable, ils
+aiment mieux être Rois dans la mauvaise
+compagnie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, encore s’ils y régnoient
+sans trouble, si rien n’arrachoit jamais
+le bandeau que leur orgueil a mis sur
+leurs yeux. Leur folie seroit en quelque
+maniére un bonheur ; mais il y a
+dans toutes les Sociétés de bons esprits,
+qui par une lumiére naturelle, distinguent
+l’apparence d’avec la vérité ; ils
+s’attachent à approfondir le faux mérite
+qui d’abord les a éblouis, &amp; bien-tôt
+la présomption démasquée est réduite
+à chercher un autre théatre,
+où elle puisse être applaudie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache
+à cette maniére de s’exprimer, <i>la mauvaise
+compagnie</i> ; j’avertis que je ne l’ai empruntée
+que pour être mieux entendu d’un grand nombre
+de personnes, respectables dans leurs jugemens,
+à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en
+vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient
+abusivement de mauvaise compagnie tout
+ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent <i>les
+gens du monde, les gens de connoissance</i>, ou même
+ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
+ce qu’ils nomment <i>le ton de la bonne compagnie,
+le bon ton</i>, langage dont la prééminence qui consiste
+souvent dans les mots plus que dans les pensées,
+peut paroître bien arbitraire.</p>
+
+<p>Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir
+que les Sociétés qui ne sont point formées
+par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise
+compagnie, on auroit absolument mal entendu
+ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens,
+&amp; ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces
+qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans
+ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur :
+on a donné, ce me semble, la solution de cette
+espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a
+tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise,
+&amp; tant de gens de mauvaise compagnie
+dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement
+en exclure aucune.</p>
+</div>
+<p>L’envie de briller est sujette aussi à
+nous jetter dans l’affectation, &amp; nous
+y tombons de deux maniéres ; l’une
+en forçant notre naturel, &amp; l’autre en
+imitant celui d’autrui.</p>
+
+<p>L’affectation qui a sa source dans
+nous-mêmes est un certain apprêt marqué
+dans le maintien, dans la façon de
+marcher, de rire, de parler ; c’est une
+application sérieuse &amp; réfléchie à faire,
+avec distinction, les plus petites choses,
+par la persuasion que c’est un art
+de les tourner en autant de graces qui
+seront remarquées &amp; applaudies.</p>
+
+<p>Rien ne décele mieux la petitesse
+de l’esprit que cette sublimité que certaines
+gens recherchent jusques dans
+la maniére de dire les lieux communs
+de la conversation, que cette indifférence
+pour les pensées, &amp; cette haute
+estime des mots dont ils paroissent si
+profondément pénétrés. Combien les
+personnages que notre vanité nous fait
+faire, &amp; dont elle s’applaudit, sont quelquefois
+contrastés &amp; méprisables ? Tandis
+qu’elle portera un homme orné de
+grands talens, ou de connoissances sublimes,
+à se montrer par des côtés si
+justement louables ; cette même vanité
+exposera à nos regards une figure remarquable
+par la bizarerie recherchée
+de son ajustement, ou par la singularité
+méditée de son maintien &amp; de ses maniéres ;
+&amp; vous reconnoîtrez, pour comble
+d’étonnement, que c’est le même
+homme, qu’alternativement elle décore
+&amp; qu’elle dégrade.</p>
+
+<p>On connoît une autre affectation qui
+tient à notre naturel ; il y a des gens
+nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens,
+ou farouches ; qui se plaisent à
+le paroître encore davantage qu’ils ne le
+sont effectivement. Cette ambition d’ajouter
+(pour m’exprimer ainsi) à soi-même,
+n’est guére aperçûe que des
+gens d’esprit, &amp; n’en est que mieux
+tournée en ridicule ; car toute affectation
+ne tarde pas à leur paroître telle.
+On seroit bien éloigné de tomber dans
+celle-ci, si on songeoit véritablement
+à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit
+constamment, qu’en se montrant de
+bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on
+affecte au-delà, est une maniére d’avertir
+les gens de vous remarquer, de
+vous applaudir, qui les excite, au contraire,
+à ne plus voir en vous que le
+mérite emprunté, pour être dispensé
+de vous tenir compte de celui qui vous
+est naturel.</p>
+
+<p>L’affectation, qui consiste dans l’imitation,
+vient quelquefois d’un sentiment
+louable, mais dont nous savons
+mal profiter. C’est une connoissance
+intérieure, un aveu qu’on se fait à
+soi-même, qu’il nous manque de certains
+agrémens que nous applaudissons
+dans quelque autre, &amp; que nous pensons
+follement acquérir, en affectant de les
+posséder. C’est une adoption du mérite
+d’autrui qu’on préfére au sien, sans
+en être plus modeste, &amp; qu’on ne parvient
+jamais à s’approprier assez bien,
+pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.</p>
+
+<p>L’égarement de notre amour, qui
+nous porte à imiter les autres, est d’autant
+plus à craindre, qu’il est sujet à
+nous choisir de bien mauvais modéles.
+Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à
+ressembler à certain personnage, par les
+endroits mêmes que le Public ne regarde
+pas avec des yeux favorables ; qui
+eût peut-être été moins exposé à la critique,
+s’il s’en fût tenu à ses propres
+travers.</p>
+
+<p>Cette imitation volontaire ne se marque
+pas seulement dans notre extérieur,
+il y a des goûts, &amp; des haines, qu’on
+ne montre que parce qu’on s’imagine
+du bon air à les avoir. L’empressement,
+souvent déplacé, de les témoigner, &amp;
+les expressions outrées de ceux qui se les
+attribuent, font assez connoître que c’est
+pure affectation, &amp; il se joint une sorte
+de dépit à l’ennui que cela donne ; on
+leur contesteroit volontiers le frivole
+avantage dont ils se parent de détester,
+ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à
+peine d’être cité comme déplaisant ou
+comme agréable.</p>
+
+<p>Mais une autre erreur autant à craindre,
+quoiqu’elle soit moins susceptible
+de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique
+au rang des moyens de plaire.
+Je ne prétens pas combattre ici ce caractére
+sombre &amp; farouche qui ne trouve
+de gloire qu’à avilir le mérite, &amp;
+de plaisir qu’à troubler son bonheur.
+J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
+ordinairement accompagne, qui, sans
+intention de nuire, emportée par une
+satisfaction secrette, &amp; flattée des applaudissemens
+quelle s’attire, sans les
+mériter, se plaît à n’apercevoir, &amp; à ne
+peindre les objets, que par des faces
+qui les rendent ridicules. Je parle de
+cet art, qui faisant alternativement
+d’une partie de la Société, un spectacle
+risible pour l’autre, les sacrifiant &amp; les
+amusant tour à tour, est redouté même
+de ceux dont il se fait applaudir,
+&amp; finit toujours par être haï &amp; des uns
+&amp; des autres. Combien les hommes
+que ce caractére domine, doivent peu
+se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins
+qu’ils ne le rachetent par bien des vertus
+ou des qualités supérieures !</p>
+
+<p>Les esprits caustiques deviennent, en
+quelque maniére, pour la Société, ce
+que sont à l’égard des Nations voisines,
+certains Rois d’Afrique, dont toute
+la richesse consiste dans un commerce
+d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre
+à leur empire ; quand il ne leur
+reste plus de Peuples étrangers à livrer,
+ils trafiquent leurs propres Sujets.</p>
+
+<p>Le genre d’esprit caustique que je viens
+de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable,
+dans ceux qui ne le tenant
+point de la nature, veulent s’en faire
+un caractére ; rien ne déplaît tant que les
+gens qui vous proposent à titre de ridicule,
+ce qui ne l’est pas, ou qui vous
+annoncent comme une découverte, des
+ridicules usés, &amp; dont ce n’est plus l’usage
+de se moquer (car tout est mode dans
+le commerce du monde, jusqu’aux sujets
+de dégoût &amp; de haine.) Heureusement
+il ne suffit pas d’avoir de la malignité
+&amp; de l’esprit, pour être avec succès
+(supposé que c’en soit un) médisant,
+ironique ou dédaigneux, il faut être instruit
+des objets &amp; du ton de la critique
+en régne. Eh ! quelle étude méprisable,
+quand on a pour objet de s’en prévaloir
+contre la Société, que celle d’une
+science qui nous fait redouter, &amp; qui
+deshonore notre raison, à mesure que
+notre esprit réussit mieux à en faire usage !</p>
+
+<p>Il est de la prudence de ne s’y point
+tromper, &amp; cette observation est importante ;
+tout ce qu’on appelle esprit caustique,
+n’est pas tel que je viens de le définir ;
+on voit des personnes qui en ont une
+portion, dont on n’est pas équitablement
+en droit de se plaindre ; nul art dans
+leurs discours pour attirer votre confiance,
+nul déguisement pour vous cacher
+qu’elles vont vous juger à la rigueur ;
+il faut cependant être en garde
+contre elles, ou plutôt contre soi-même ;
+le caractére de leur esprit est une pénétration
+délicate, qui va saisir avec justesse
+tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles
+y lisent toutes les finesses de votre amour
+propre ; jamais aucun des motifs qui
+vous fait parler, ou garder le silence,
+sourire, ou être sérieux, ne leur échape,
+elles vous découvrent ingénieusement à
+vous-même ; peu de gens gagnent &amp; se
+plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin
+de leur reprocher la joie un peu maligne
+qu’elles trouvent à vous démasquer,
+rendez-leur graces au contraire de ce
+que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles
+font tomber le masque dont vous
+aviez voulu vous embellir.</p>
+
+<p>En général, l’esprit caustique ne
+doit donc pas être regardé comme un
+moyen de plaire, puisqu’il nous empêche
+d’être aimé : Mais il y a deux
+caractéres qui sont entiérement opposés
+à celui-ci, &amp; dont il n’est pas moins important
+de se garantir, parce qu’ils nous
+font mépriser ; c’est de la fade complaisance
+&amp; de la flatterie dont je veux parler.</p>
+
+<p>Je ne comprens point dans ce que j’appelle
+fade complaisance, ce caractére de
+foiblesse, qui, toujours dominé par les
+exemples, ou par les discours de quiconque
+veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment
+aux vertus comme aux vices.
+Je parle de cette souplesse d’humeur,
+de cette attention servile, qui, satisfaite
+de plaire généralement sans distinction
+des personnes, se permet tout ce qui lui
+paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue
+les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige
+ses propres goûts, &amp; va souvent même
+plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais
+avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si
+cette lâche flexibilité réussit auprès de
+quelques hommes, dont la vanité grossiére
+profite de tout ce qui cherche à la
+flatter, elle nous avilit à tel point aux
+yeux des autres, que les succès qu’elle
+procure, quels qu’ils puissent être, ne
+peuvent nous dédommager de la honte
+qui y est attachée.</p>
+
+<p>La flatterie, j’entens celle du genre le
+moins odieux, posséde, en commun,
+avec la fade complaisance, mais par art
+seulement, cette pente docile à céder aux
+volontez des autres ; elle y ajoûte une
+adresse à faire naître les occasions de séduire,
+qui la distingue &amp; la rend plus dangereuse ;
+&amp; tout le fruit que ce personnage
+pénible retire des scénes humiliantes
+qu’il joue, est d’abuser un petit nombre
+de spectateurs, &amp; d’être méprisé de
+tout le reste.</p>
+
+<p>La flatterie d’un autre genre, &amp; qu’on
+ne sauroit trop détester, c’est celle qui,
+pour s’emparer des esprits, saisit malignement
+le foible qui les deshonore, qui
+applaudit à nos ridicules, afin de jouir
+en même temps du plaisir de les augmenter
+&amp; de nous plaire.</p>
+
+<p>Qu’un homme qui sera né avec un esprit
+étendu, lumineux, mais sérieux naturellement,
+affecte une gaieté qui n’est
+point dans son caractére : qu’il se propose
+de vous réjouir par sa maniére de plaisanter,
+qui ne sera (je le suppose ainsi)
+qu’une malheureuse abondance de fades
+allusions, ou de contes usés ; car combien
+de gens avec beaucoup d’esprit n’ont
+point celui de la plaisanterie ? On s’attachera
+pour gagner son inclination, à le
+bercer dans son erreur : quel usage du désir
+de plaire ! L’art de séduire les hommes,
+en applaudissant à leurs travers les
+plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec
+les yeux, d’un amour propre un peu
+délicat, n’a rien que de méprisable. Il est
+si facile dans la Société, d’entretenir Bélise<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
+du nombre imaginaire de ses amans !
+Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte
+qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme
+d’esprit l’engageroit à traiter la Morale,
+parce que dans Dom-Quichotte,
+l’homme le plus singulier, &amp; qui fournit
+davantage à la curiosité d’un Philosophe,
+ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la
+raison même, jusqu’au moment où le
+mot de Chevalerie en fait une métamorphose
+complette ; il est aisé de le remarquer.
+Les sots se croyent pénétrans
+&amp; caustiques, quand ils font tant que
+d’apercevoir dans autrui des défauts
+qui n’échapent à personne ; on voit
+qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir
+qu’un fou extravague, &amp; qu’une Coquette
+s’abuse de compter sur des Amans
+qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser
+le genre de flatterie dont je viens de parler,
+ou convenir que quand nous embrassons
+ce caractére honteux, dans la
+vûe de nous faire aimer, c’est un abus
+que nous faisons d’un motif estimable,
+c’est que nous n’avons pas assez d’esprit
+pour saisir les moyens de plaire que nous
+offrent la raison &amp; la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Personnage de la Comédie des Femmes savantes.</p>
+</div>
+<p>Ces égaremens, où le désir de plaire
+est sujet à nous entraîner, appartiennent
+également aux deux sexes ; mais on connoît
+une autre erreur qui séduit particuliérement
+les femmes ; c’est la coquetterie,
+cet écueil de leur raison, dont on
+voit un si petit nombre d’entr’elles se
+garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ;
+plus un défaut est en régne, &amp; plus il
+se montre par différentes faces, dont celles
+qui le caractérisent le mieux, sont
+quelquefois les plus difficiles à rapprocher,
+&amp; particuliérement dans les femmes,
+soit qu’elles suivent la raison, soit
+qu’elles cédent au caprice, leur imagination
+plus ingénieuse que la nôtre, varie
+&amp; multiplie bien davantage les nuances.
+Un homme aimable, &amp; qui cherche à le
+paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir
+tous les moyens d’y réussir, qui lui
+sont propres. Une femme saisit successivement
+presque toutes les maniéres de l’être ;
+&amp; c’est parce qu’en général elles sont
+portées à aller loin dans la route qu’elles
+prennent, qu’il leur est plus important
+de la bien choisir.</p>
+
+<p>Dans les femmes, le désir de plaire,
+qui a pour objet d’inspirer l’estime &amp; l’amitié,
+prend un empire durable sur les
+ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite,
+parce que c’est, comme on l’a remarqué<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
+le caractére des choses estimables de redoubler
+de prix par leur durée, &amp; de
+plaire par le degré de perfection qu’elles
+ont, quand elles ne plaisent plus par le
+charme de la nouveauté ; au lieu que la
+coquetterie ne peut rien sur les ames,
+qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
+Quelle que soit son adresse à se cacher,
+elle ne subsiste pas long-temps sans être
+reconnue ; elle perd alors une partie de
+son pouvoir, non que l’on se désabuse
+d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ;
+nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle,
+sont sujets aussi à se refermer. Mais dans
+les intervalles de raison que nous laisse
+le charme, on se peint tout ce qu’il y a
+d’humiliant à s’en laisser tyranniser, &amp;
+l’on hait celle qui l’emploie, à proportion
+des efforts qu’il nous en coûte pour
+le rompre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Madame la Marquise de Lambert, <i>Réflexion
+sur les Femmes</i>.</p>
+</div>
+<p>Le désir de plaire est convenable dans
+tous les états &amp; à tous les âges, parce
+qu’il ne met en œuvre que des moyens
+avoués par la raison, &amp; qui font honneur
+à l’esprit. La Coquetterie qui souvent
+paroît dans toute son étendue, sans
+que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à
+des défauts, pour parvenir au but
+qu’elle se propose ; étourderie, affectation,
+manque de bienséance, tout lui
+sert, &amp; rien ne l’arrête ; &amp; ces mêmes défauts,
+dès qu’ils cessent de la faire valoir,
+l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient
+embellie : mais ce qui caractérise
+entiérement la honte des succès qui la
+flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure
+qu’elle les multiplie ; les premiers jours de
+la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables,
+sont-ils éclipsés, combien de ridicules
+l’accompagnent jusques dans ses triomphes,
+si elle en obtient encore ? La fausse vanité
+la fait naître, des chiméres flatteuses
+l’entretiennent, &amp; le mépris en est le fruit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Des qualités qui semblent plaire par
+elles-mêmes.</i></h3>
+
+<p>Si le désir de plaire nous égare quelquefois,
+combien aussi nous offre-t-il
+de moyens d’être aimés, quand c’est la
+raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne
+l’ame aux qualitez les plus heureuses
+que nous ayons reçues de la nature
+ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent
+à la figure, soit qu’elles tiennent
+au caractére, sans lui, les hommes qui
+sont doués de ces avantages, ne les portent
+point à leur véritable prix. Il ne
+faut, pour s’en convaincre, que les considérer
+par leur cause &amp; par leurs effets.</p>
+
+<p>En général, il y a, lorsqu’on agit,
+ou qu’on parle, de certaines dispositions
+du corps, de certaines expressions
+du visage, du geste, de la voix, convenues
+(ce semble) dans chaque Nation,
+pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ;
+&amp; c’est le meilleur choix entre ces
+actions, qu’on regarde comme les plus
+naturelles, qui forme ce qu’on appelle
+<i>l’air d’éducation, l’air du monde</i>, &amp; en
+un mot, ce qu’on approuve dans notre
+extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment
+de la régularité de la
+figure.</p>
+
+<p>Dans une personne qui parle, la grace
+extérieure dépend d’un certain accord,
+entre ce qu’elle dit, &amp; l’action
+dont elle l’accompagne ; il faut que de
+l’un &amp; de l’autre il ne résulte qu’une même
+idée dans l’esprit de celui qui l’écoute
+&amp; qui la voit.</p>
+
+<p>Et de même que l’art des Comédiens,
+supérieurs dans leur profession, est de
+s’approprier toutes ces actions heureuses,
+de ne les marquer qu’au degré, qu’à
+la nuance qui convient le plus exactement
+au fond du caractére, &amp; à la
+situation actuelle du personnage qu’ils
+représentent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; c’est dans les gens du
+monde le plus ou le moins de délicatesse
+d’esprit &amp; de sentiment, qui fait que
+ces actions sont plus ou moins agréables.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On remarque que l’expérience du Théatre,
+ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle
+est l’ouvrage de la justesse &amp; de la délicatesse de
+l’esprit.</p>
+</div>
+<p>Il faut observer encore que comme
+ces actions convenues, &amp; qui distinguent
+une Nation, varient d’une maniére sensible
+dans les personnes de différentes
+conditions ; les expressions du visage,
+du geste, de la voix, sont un second langage,
+qui a son stile &amp; qui marque, ainsi
+que fait le choix des mots, &amp; la maniére
+de les prononcer, l’extraction plus
+ou moins relevée, ou du moins l’honnête
+ou la mauvaise éducation.</p>
+
+<p>C’est sans doute un avantage qu’un
+extérieur qui nous annonce favorablement,
+il accrédite par avance les autres
+qualitez dont nous pouvons être ornés ;
+on voit des personnes, qui, lors même
+qu’elles ne vous entretiennent que d’objets
+peu intéressans, ont l’art d’exciter,
+d’accroître, de fixer votre attention, soit
+par la maniére de vous adresser leurs regards,
+soit par une grace répandue dans
+leur action, qui vous inspire une disposition
+à leur applaudir, &amp; même à
+découvrir en elles plus d’esprit qu’elles
+n’en font paroître.</p>
+
+<p>Mais quand cet accord heureux du
+geste &amp; de la pensée, cette éloquence
+des regards, cette grace dans l’action,
+qualitez toujours désirables, ne sont
+qu’une disposition heureuse des organes,
+quand ce qui nous touche en elles, n’a
+d’autres rapports avec nous que l’impression
+agréable qu’elles font sur nos
+sens ; leur effet ne nous est bien sensible
+que la premiére fois que nous l’éprouvons,
+bien-tôt l’habitude nous les rend
+indifférentes, à moins qu’une certaine
+ame, que le sentiment seul peut donner,
+ne les soutienne.</p>
+
+<p>Pour démêler quelle est cette ame qui
+assure le succès des qualitez, qu’on croiroit
+devoir réussir par elles-mêmes, revenons
+à l’homme que j’ai dépeint avec
+un extérieur qui prévient si puissamment
+en sa faveur. Si vous recherchez la cause
+des impressions avantageuses qu’il a faites
+sur vous, vous connoîtrez qu’elles
+naissent d’un empressement qui étoit en
+lui de vous occuper ; non par la vanité
+d’être écouté, mais par un désir d’attiser
+votre attention, &amp; votre suffrage,
+qui suppose le cas qu’il faisoit de votre
+estime : toux ceux qui, comme vous,
+l’environnoient, resteront persuadés que
+cet empressement marqué, ces regards
+obligeans, quoique ramenés successivement
+à tout le cercle, leur étoient adressés
+par préférence, cette idée sera imprimée
+dans chacun d’eux, Il n’a songé
+qu’à me plaire.</p>
+
+<p>C’est donc la disposition de l’esprit, &amp;
+non celle du corps, qui fait valoir notre
+extérieur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; les agrémens du maintien
+&amp; du geste, qui ne consistent que dans
+la régularité convenue des mouvemens,
+sont purement arbitraires ; ce qui est
+à cet égard une grace à Paris, pouvant
+devenir singulier à Madrid ou à
+Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement,
+cette satisfaction à vous
+voir, que donne le désir de plaire, réussit
+toujours, &amp; par-tout il se fait distinguer,
+même dans les hommes dont nous n’entendons
+point le langage, il marque une
+volonté de se rapprocher de nous, qui
+nous flatte, parce que c’est faire notre
+éloge, &amp; qui nous dispose à les applaudir
+&amp; à les aimer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On peut mettre au rang des qualitez heureuses
+de la personne, les exercices agréables
+&amp; les talens, tels que l’art des instrumens, la
+danse, le chant, &amp;c. qui peuvent en quelque
+façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai
+point ici de quel prix ils sont dans la
+Société ; je remarquerai seulement, que dans celui
+qui ne les met en usage que pour satisfaire
+son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit.
+Dans celui qui ne paroît les employer que dans
+le dessein de concourir aux plaisirs de la Société,
+c’est la personne qu’on aime &amp; qu’on recherche.</p>
+</div>
+<p>Cette même disposition d’esprit fait
+également le principal mérite de certaines
+qualités attachées au caractére, &amp;
+qui semblent plaire par elles-mêmes.</p>
+
+<p>Il y a, par exemple, une certaine
+sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination,
+ou intéresser le cœur, d’une
+maniére agréable, dont quelques gens
+sont heureusement doués ; une disposition
+à saisir le plaisir, qui se répand dans
+leurs actions &amp; dans leur entretien ; un
+goût avec lequel ils agissent dans tout ce
+que les autres ne paroissent faire que
+par convenance, caractére qui plaît d’autant
+plus, qu’il les lie aux personnes
+avec lesquelles ils vivent par tout ce qui
+a de l’empire sur elles, soit les goûts,
+soit les caprices ou la raison.</p>
+
+<p>On aime encore une sorte de gaieté,
+marquée à un coin de singularité, qui
+la rend piquante ; c’est ce mélange de
+sérieux &amp; d’enjouement, cet extérieur
+raisonnable &amp; grave, que quelques gens,
+en petit nombre, conservent dans des
+momens où leur imagination, naturellement
+gaie, est emportée par les idées les
+plus riantes, &amp; même les plus badines ;
+la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent
+n’y pas connoître, &amp; ne répandre
+que pour le plaisir des autres.</p>
+
+<p>Mais ces caractéres, quel que soit leur
+mérite, ne réussissent pas constamment
+par eux-mêmes, ainsi que les agrémens
+de la personne, il faut qu’ils ayent
+pour ame ce désir de plaire, qui met
+le véritable sceau à toutes les bonnes
+qualités.</p>
+
+<p>Je ne connois qu’une sorte de moyen
+de réussir à plaire, sans que nous en
+ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs
+presque inséparables de la jeunesse ;
+il n’a que peu de jours où il puisse nous
+être favorable, &amp; ce caractére d’erreur
+seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
+sensibilité avec laquelle les jeunes
+gens qui entrent dans le monde, sont
+frapés de tout, parce que tout leur
+paroît nouveau ; leur ravissement, &amp;
+cette naïveté avec laquelle ils parlent
+des impressions agréables qu’ils reçoivent ;
+comme si le plaisir étoit une découverte
+qui n’eût été faite que par
+eux : ces premiéres agitations de l’ame,
+qu’ils croyent si merveilleuses, les font,
+il est vrai, paroître aimables, parce
+qu’elles marquent une franchise, une
+certaine simplicité, que le manque d’expérience
+justifie ; &amp; peut-être encore ne
+leur faisons-nous grace, que parce
+qu’elles ne sont que des erreurs, que
+leur succès est passager, &amp; ne vaut pas
+qu’on le regrette ; car on n’applaudit
+qu’avec peine dans autrui aux qualitez
+qu’on n’a plus. Il est, par exemple,
+peu de femmes (&amp; bien des hommes
+ont la même foiblesse,) qui, cessant
+d’avoir les agrémens de la jeunesse, se
+plaisent avec ceux qui les possédent dans
+tout leur éclat ; mais on n’envie pas
+des moyens de plaire qui ne portent
+que sur une illusion, que la raison fera
+bien-tôt evanouïr.</p>
+
+<p>Il est donc sensible que nous n’avons
+aucunes qualitez heureuses, aucuns
+avantages dont nous puissions retirer
+un véritable succès, si le désir de
+plaire n’en dirige l’usage : en effet,
+rien ne peut remplacer en nous cette
+indispensable ambition, dont on éprouve
+que les efforts ne sont jamais sans
+quelque récompense ; car s’ils ne sauroient
+vaincre entiérement le caractére
+méprisant ou chagrin, la dureté ou
+malignité de certains esprits, du moins
+il arrive insensiblement que ces ames
+sauvages ne sont plus épineuses ou injustes
+avec vous, que le moins qu’elles
+peuvent l’être ; c’est vous distinguer
+du reste des hommes, c’est vous aimer
+à leur maniére.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>De quelques moyens de plaire.</i></h3>
+
+<p>L’utilité du désir de plaire ne consiste
+pas seulement à relever les qualitez qui
+sont en nous, elle va plus loin, elle y en
+fait naître de nouvelles.</p>
+
+<p>Obtient-on des succès éclatans, c’est
+assez pour se voir en bute à la plus noire
+envie : mais soyons animés du désir
+de plaire, il nous fait trouver dans ces
+mêmes succès, des moyens de nous faire
+aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve
+tout à coup la fortune ! Il les rend modestes,
+il les garantit d’une certaine
+confiance orgueilleuse, d’un certain air
+de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils
+s’en aperçussent dans leur langage,
+dans leurs actions les plus indifférentes,
+&amp; même dans leur politesse ; il est sans
+doute honteux pour l’humanité, qu’on
+doive tenir compte à un homme de ce
+qu’un rang ou une grande place, qui ne
+lui aura été accordée que par considération
+pour ses ayeux, de ce qu’un titre
+acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent
+rien à son mérite personnel,
+n’ont pas changé son maintien, &amp; sa
+maniére de traiter avec les autres hommes ;
+mais enfin on lui en sait gré, on
+s’y attendoit même si peu, que dès qu’il
+ne diminue rien des soins &amp; des égards
+qu’il mettoit auparavant dans la Société,
+on se fait l’illusion de croire qu’il en
+apporte davantage ; combien à plus forte
+raison, nous dispose-t-il en sa faveur,
+quand il a effectivement ce surcroît d’empressement
+de nous gagner ? On est flatté
+de ce que son nouveau lustre n’a servi
+qu’à lui inspirer plus d’envie de nous
+plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui
+l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
+sur nous, n’a fait que l’en rapprocher
+davantage, par le besoin qu’il a de
+notre suffrage. On lui trouve de l’élévation
+dans l’ame, &amp; de la solidité dans
+l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion
+des bonnes qualitez des autres
+hommes, que quand elles nous aident
+à nous convaincre de notre propre mérite.</p>
+
+<p>L’attention à ne point diminuer d’égards
+pour ceux qui ont reçû de nous
+des services, sur-tout quand il s’est agi
+de bienfaits qui nous donnent une sorte
+de supériorité sur eux, est un des sentimens
+les plus utiles que nous inspire le
+désir de plaire. Souvent, après des procédez
+généreux, on s’endort sur la foi
+du panchant qui nous les a fait avoir,
+&amp; qui n’attend qu’une autre occasion
+de se manifester ; on pense qu’avec celui
+à qui on a découvert ainsi son ame,
+ne plus s’assujettir aux attentions, aux
+déférences ordinaires, loin de paroître
+un manque d’égards, est une autre maniére
+de lui témoigner qu’il est sûr de
+nous. Cette conduite cependant produit
+rarement le succès qu’elle nous fait
+espérer. Dans la plûpart des hommes
+(&amp; ceux-ci ne sont pas encore
+les plus méprisables) la reconnoissance
+sincére dans son principe, est cependant
+conditionnelle ; mettez-la à des
+épreuves qui offensent l’amour propre,
+vous la verrez s’évanouir, &amp; l’inimitié
+lui succéder peut-être. Naturellement
+portés à l’ingratitude, ils regarderont
+comme une sorte d’usure que
+vous retirez de ce que vous avez fait
+pour eux, ce qu’ils croiront en vous une
+marque de hauteur méprisante : Il m’a
+obligé, (diront-ils en secret) mais il
+m’humilie, il est plus que payé ; on
+perd ainsi par une négligence, dont la
+cause bien connue, n’a souvent rien que
+de louable ; on se dérobe le prix le plus
+cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ;
+mais supposons que cette personne
+dont la vanité est trop sensible, capable
+en même temps d’un véritable sentiment
+de gratitude, vous cache, &amp; vous sacrifie
+la peine intérieure que lui cause ce
+qui lui paroît en vous un manque d’égards :
+N’êtes-vous pas bien fâché, si
+vous venez à vous en apercevoir, d’avoir
+étouffé en partie la satisfaction
+que vous aviez fait naître dans une ame
+que vous aimiez à rendre heureuse ?</p>
+
+<p>Le désir de plaire nous garantit de cette
+perte, &amp; de ce regret ; en nous assujettissant
+à cette maxime, bien humiliante
+pour la raison, quoiqu’elle soit
+son ouvrage, il faut nécessairement,
+pour être aimé, remplir par une suite
+d’égards, les intervalles qui se trouvent
+entre les services.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Des défauts que le désir de plaire corrige,
+&amp; de ceux qu’il adoucit.</i></h3>
+
+<p>Etablir en nous des qualités heureuses,
+n’est pas encore l’effet le plus favorable
+du désir de plaire ; il y remédie
+à des défauts, &amp; c’est à mon gré,
+l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux,
+par exemple, le ton méprisant,
+(habitudes volontaires, qui rendent
+notre commerce si haïssable,) ce n’est
+que l’envie de réussir dans l’esprit des
+autres, qui peut nous en corriger : voici
+deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver
+ce changement.</p>
+
+<p>Quelquefois, des gens qui entrent
+dans le monde, avec un extérieur brut,
+ou glorieux, prennent heureusement
+un goût vif pour le commerce de la
+Société : alors, portés, par sentiment,
+à connoître tout ce qui peut les y rendre
+aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.</p>
+
+<p>Le second exemple est, lorsque des
+gens qui se sont abandonnés à ces mêmes
+défauts, parce qu’ils n’ont point eu de
+motifs puissans de se contraindre, se
+trouvent forcés de vivre avec des personnes
+à qui ils ont intérêt de plaire, pour se
+rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent
+alors de prévenances, d’attentions obligeantes,
+réussit d’autant mieux, qu’on
+s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.</p>
+
+<p>On remarque une situation où des
+hommes, nés farouches, &amp; méprisans,
+tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand
+ils éprouvent des traverses humiliantes ;
+mais alors ce changement ne leur rapporte
+guéres, ne prouvant pas qu’ils
+soient corrigés ; s’ils fléchissent, on
+soupçonne que c’est par foiblesse, on est
+long-temps à ne regarder leur politesse,
+leur complaisance, que comme des
+témoignages de leur honte secrette, &amp;
+non comme un adoucissement de leur
+ame. C’est la seule occasion où la dureté
+ordinaire de leur commerce, qui
+auroit alors un air de fermeté, pourroit
+les servir mieux, que l’intention
+marquée de plaire.</p>
+
+<p>Mais supposons en nous des défauts,
+que le désir de plaire ne puisse nous faire
+vaincre entiérement, parce qu’ils seront
+du fond de notre caractére, du
+moins, il les adoucit de maniére à leur
+faire trouver grace dans la Société.</p>
+
+<p>Parmi ces défauts, l’inégalité est sans
+doute un des plus rebutans. On diroit
+que ceux dont l’humeur est changeante,
+à un certain excès, (&amp; on en
+voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs
+ames qui se plaisent chacune, à
+effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus
+de facilité à peindre ces oppositions,
+supposons une personne avec qui vous
+n’êtes point en liaison, &amp; dont on vous
+fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup
+d’esprit, des connoissances fort étendues ;
+elle a sur-tout le don de s’approprier
+si heureusement ce qu’on
+a pensé avant elle, &amp; ce que vous aurez
+pensé vous-même, que vous pancherez
+à croire que tout ce qu’elle
+dit est l’ouvrage de son imagination,
+sans aucun secours de sa mémoire ;
+qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit,
+qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez
+son amour propre, &amp; jamais
+elle ne blessera le vôtre. A l’égard de
+son ton de plaisanterie, il est à servir
+de modéle dans la conversation, comme
+celui de Madame de Sevigné l’est
+pour les Lettres. » A ce portrait, que
+vous ne permettez pas qu’on acheve,
+vous marquez un extrême empressement
+de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit
+employé que de trop foibles couleurs ;
+vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
+qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous
+en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ;
+vous ne songez qu’à la rejoindre,
+&amp; le lendemain paroît un terme
+trop long à votre impatience. A la seconde
+entrevûe, quel étonnement pour
+vous de ne plus retrouver la personne
+du jour précédent ! Vous demanderiez
+volontiers à celle-ci, ce que l’autre est
+devenue. Tombée dans une sorte de
+létargie, elle n’a presque rien à vous
+dire, à peine se trouvera-t-elle la force
+de vous répondre ; la veille il lui manquoit
+de vous avoir fait connoître, qu’elle
+a tout ce qui peut rendre supérieurement
+aimable ; vous étiez un objet intéressant
+pour elle, &amp; vous ne l’étiez que
+par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à
+tant qu’elle se plaise à recommencer le
+charme ; elle n’a de graces dans l’esprit,
+de feu dans l’imagination, de raison
+même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire,
+que dans les momens où elle est flattée
+de plaire, &amp; elle y réussira encore avec
+vous dès qu’elle en aura envie ; vous
+passerez alternativement de l’admiration
+au dépit. On dit que de pareils contrastes
+nourrissent l’amour ; il est sûr du
+moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.</p>
+
+<p>Qu’on inspire tout à coup à cette
+même personne (sans lui ôter son inégalité)
+le désir de plaire, qui a pour
+objet de se faire aimer, vous connoîtrez
+combien sa conduite deviendra différente.
+Au lieu de s’abandonner, sans
+retour, à cette langueur qui suivit de si
+près son empressement, elle sentira que
+le changement qu’elle a marqué, à votre
+égard, a dû vous déplaire, &amp; trouvera
+des ressources pour le réparer ; ce ne
+sera point par les traits de cet esprit saillant,
+ni de cette imagination riante que
+vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
+uniquement de l’émulation que lui
+cause la nouveauté des objets ; mais
+elle vous parlera la premiére des contrastes
+de son humeur, sincérité qui commencera
+à diminuer la blessure qu’ils
+vous avoient faite ; elle vous avouera, en
+les blamant, des bizarreries, que vous
+n’avez point encore essuyées, &amp; cette
+confiance vous engagera à la plaindre ;
+vous la trouverez sensible de si bonne
+foi aux sujets que vous avez de ne pas
+rechercher son commerce, que ce sera
+vous alors, qui songerez à trouver des
+raisons de l’excuser ; enfin dans chaque
+intervalle, vous ouvrant son ame sur ses
+caprices, &amp; sur son repentir, elle vous
+accoutumera à l’indulgence ; effet plus
+puissant encore du désir de plaire ! en
+lui trouvant les mêmes défauts, vous
+ne verrez plus de torts en elle, vous finirez
+par l’aimer.</p>
+
+<p>Il y a encore des qualitez qui naissent
+du désir de plaire, il y a d’autres défauts
+dont il nous garantit, que j’ai
+crû devoir traiter séparément ; comme la
+conversation est le champ où ils paroissent
+avec le plus d’éclat, je vais les considérer
+dans ce point de vûe, afin de
+faire connoître, selon que je le conçois,
+ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.</p>
+
+<p>Pour éclaircir suffisamment de quelle
+maniére ces qualitez font partie de
+l’esprit de la conversation, il faudroit
+analiser en quoi consiste ce même esprit ;
+mais comment définir, dans toutes
+ses faces, cette espéce de génie, qui
+dépend moins du genre &amp; de l’étendue
+des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment
+plus ou moins délicat, avec lequel
+il les met en usage, qui ne se sert
+jamais mieux de l’esprit, que quand il
+semble s’en passer, ou n’apercevoir pas
+tout celui dont il dispose ; qui, transporté
+à tous momens dans différentes
+régions, n’a qu’un instant presqu’insensible,
+pour s’emparer des richesses qui
+lui sont propres, &amp; dont le choix, à mesure
+qu’il est plus subit, est quelquefois plus
+heureux : ce talent qui a tant de ressources
+pour plaire, nous cache presque entiérement
+ce qui le constitue ; on le
+sent, &amp; ne sauroit dire précisément ce
+qu’il est. On connoît bien mieux les défauts
+qu’il doit éviter, que les qualitez
+qui sont de son essence : cependant entre
+ces qualitez, il en est deux qui me
+paroissent sensibles ; la premiére, est la
+maniére d’écouter ; la seconde, est ce
+caractére liant qui se prête aux idées
+d’autrui.</p>
+
+<p>L’attention est une partie essentielle
+de l’esprit de la conversation, elle ne
+doit pas consister seulement à ne rien
+perdre de ce que disent les autres, il
+faut qu’elle soit d’un caractére à en être
+aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est
+pas uniquement l’effet de la politesse,
+mais d’un panchant qu’on se trouve à
+les entendre ; &amp; le désir de plaire donne
+cette disposition obligeante ; non qu’il
+la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même
+sourire applaudisse aux lieux communs,
+ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses :
+il sait, sans fausseté, garder
+les intervalles différens entre la fade complaisance,
+&amp; la sécheresse mortifiante,
+qu’il évite toujours. Il prête une attention
+plus marquée à l’homme, plus digne d’être
+écouté, sans celui qui en le méritant
+moins, désire autant de l’être, puisse
+se plaindre de la maniére dont il l’est à
+son tour. Il ne laissera pas échaper
+les momens où l’esprit de l’un se dévelopant
+d’une maniére supérieure,
+exige qu’on se livre entiérement à le
+suivre ; &amp; lorsque l’entretien du dernier
+lui devient à charge, il trouve que c’est
+un inconvénient de plus, &amp; non un dédommagement,
+que de s’attirer sa haine,
+en lui faisant sentir le malheur qu’il
+a de l’ennuyer.</p>
+
+<p>On ne le croiroit pas, si l’expérience
+ne nous en convainquoit tous les
+jours ; c’est un don bien rare que de savoir
+écouter : l’un, persuadé qu’il vous
+devine, vous interrompt aux premiers
+mots que vous prononcez ; il part, &amp;
+répond avec chaleur à ce que vous n’avez
+ni dit ni pensé. Un autre, occupé à
+mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous
+repliquer, se livre, en vous écoutant,
+à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur,
+&amp; moitié attentif, n’être ni à vous ni à
+lui-même : &amp; sa reponse se ressent de
+ce partage, elle est spirituelle, &amp; inconséquente.
+Celui-ci, &amp; c’est le moins
+excusable, incapable par une paresse d’esprit
+habituelle, de toute application sérieuse,
+vous regarde avec des yeux létargiques,
+ou vous adresse de temps en
+temps un sourire distrait, &amp; le plus
+souvent déplacé ; il n’a pas projetté un
+moment de vous écouter, ni de vous
+répondre ; langueur désobligeante, qui
+dégoûte les gens sensés de notre commerce,
+&amp; excite l’inimitié de ceux dont
+la vanité commune, considére une pareille
+indifférence, comme une marque
+de mépris, dont elle doit être blessée.</p>
+
+<p>Il y a une autre sorte d’inattention,
+qu’on regarde, non sans quelque justice,
+comme un défaut, mais dont le
+principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle
+ne vient ni de cet empressement de
+faire parade de son esprit, qui empêche
+d’être occupé du vôtre, ni de cette
+indifférence pour ce que disent les
+autres, qui ne se prête pas même à les
+écouter. C’est cette distraction, qui, dans
+quelques gens d’esprit, naît du fond de
+leur caractére, &amp; qui les saisit dans les
+momens mêmes où ils trouvent du plaisir
+à vous entendre ; espéce de ravissement,
+pendant lequel vous les voyez
+comme transportés dans un monde différent
+du vôtre, &amp; dont ils sortent souvent
+par quelque trait si peu attendu, ou par
+une plaisanterie d’un si bon genre, sur
+le tort où ils se surprennent eux-mêmes,
+que vous aimez jusques à la distraction
+qui les a fait naître.</p>
+
+<p>Le caractére de douceur, &amp; de complaisance,
+si désirable dans la Société,
+n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne,
+une de ces qualités qui jettent
+un certain éclat sur ceux qui les possédent.
+C’est une sorte de philtre, qui,
+agissant d’une maniére peu sensible, ne
+vous occupe d’abord que foiblement
+de la main qui sait le répandre, mais
+dont l’effet est toujours de vous la rendre
+chére. Eh ! comment ne pas aimer ces
+ames flexibles, que vous attirez sans peine ;
+qui vous cherchent même, &amp; se plaisent
+à partager ce qui intéresse la vôtre,
+qui n’attendent de vous aucune attention,
+aucune condescendance, dont elles
+ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées,
+lorsqu’elles aperçoivent des défauts
+mêlés avec des vertus, pour dédaigner
+le faux avantage d’avilir les autres hommes,
+profitent par préférence des motifs
+d’applaudir &amp; d’estimer.</p>
+
+<p>C’est dans la conversation, que l’esprit
+de douceur a de plus fréquentes occasions
+de paroître, il nous fait abandonner,
+avec sagesse, à l’égard des matiéres
+indifférentes, le foible avantage d’avoir
+sévérement raison, contre les gens dont
+l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne
+point un pareil succès ; vous pourriez
+leur montrer de la supériorité : vous
+préférez de leur paroître aimable.</p>
+
+<p>Il n’est qu’un genre de douceur, qui,
+loin de nous faire aimer, indispose au
+contraire ceux qui en pénétrent le principe :
+c’est la douceur, qui, ayant pour
+base un fond de mépris pour les lumiéres
+des autres, les laisse apercevoir qu’elle
+ne leur céde, que par un sentiment de
+supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement
+de convaincre les hommes de
+leur petitesse.</p>
+
+<p>Ce n’est pas le plus souvent, faute
+d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on
+indispose les gens avec qui l’on s’entretient,
+c’est parce qu’on ne songe à faire
+paroître ces qualités, que pour sa
+propre satisfaction : de là naissent des
+défauts plus nuisibles que la stérilité de
+l’esprit &amp; l’ignorance ; tels sont l’habitude
+de parler de soi, l’abus de la mémoire,
+la contradiction.</p>
+
+<p>Le panchant à parler de soi, est bien
+séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on
+n’est pas toujours garanti de ce piége,
+où notre amour propre nous attire : ingénieux
+à se déguiser, c’est quelquefois
+sous les traits de la modestie qu’il s’offre à
+nous, &amp; qu’il parvient à nous gouverner.</p>
+
+<p>Qu’on adresse des éloges mérités à des
+hommes connus par de grandes vertus,
+par des actions brillantes, ou par l’antiquité
+de leur race ; quelques-uns ayant
+sincérement l’intention d’être modestes,
+se défendront de vos louanges, de maniére
+à le paroître bien peu ; vous les
+verrez se répandre sur l’extrême faveur,
+non méritée, avec laquelle le Souverain,
+ou l’opinion commune le traite ; ils
+croyent effectivement en être surpris,
+mais ils entrent dans des détails, &amp; d’étonnement
+en étonnement, de bontés
+en bontés qu’on a pour eux, ils content
+insensiblement leur histoire, où ils font
+leur généalogie, &amp; rapportent tous les
+traits à leur gloire, qui vous étoient
+échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable,
+mais enfin c’est vous avoir entretenu
+de leur mérite.</p>
+
+<p>L’amour propre a d’autres subterfuges
+dans ce genre de séduction, qui indisposent
+plus encore quand on les démêle,
+que ne feroit peut-être l’orgueil à
+découvert. On trouve des gens qui ne
+diront jamais <i>moi</i>, ni <i>mon opinion</i>, ni
+<i>je sais</i>, ni <i>je prétens</i> ; mais qui d’une maniére
+détournée, sans s’en apercevoir
+peut-être, se procurent l’intime satisfaction
+de ne vous entretenir que d’eux-mêmes,
+tout les raméne aux talens, aux
+autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ;
+ils vous montrent, comme avec une
+baguette, l’excellence de ces dons heureux,
+ils vous feront sur-tout remarquer
+les parties qui désignent leur acquit,
+ou leurs ouvrages, comme celles
+où il y a plus de mérite à réussir : quelle
+modestie ! ils suppriment leur nom, pour
+n’être connu qu’à leur éloge.</p>
+
+<p>On s’abuse souvent encore, lorsque
+dans une conversation où chacun parle
+de ses goûts, ou de son humeur, on
+croit ne rien hazarder, en faisant aussi
+quelques portraits de soi-même : on ne
+doit point se rassurer sur ce qu’ils seront
+vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne
+pourront point donner de jalousie ; il faudra
+prévoir si les esprits portés à la critique,
+qui vous entendent, jugeront convenable
+que vous soyez tel que vous
+êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un
+homme qui a l’extérieur raisonnable &amp;
+froid, s’annonce comme ayant un goût
+très-vif pour tout ce qui divertit ; ou
+qu’il avoue qu’il lui vient, comme à
+bien d’autres gens, des idées folles ou
+bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit,
+sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ;
+on exige que vous ayez le caractére
+désigné par votre phisionomie ;
+on voudra du moins, si la joie ne vient
+point s’y peindre, que vous fassiez un
+mystére de celle que vous ressentez dans
+le fond de votre ame.</p>
+
+<p>Ce n’est pas encore assez que de s’être
+accoutumé à domter le panchant naturel
+qu’on sent à parler de soi-même,
+il y a une certaine défiance, ou plûtôt
+une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir
+les piéges qu’on nous tend, afin
+de le réveiller en nous. Souvent les
+personnes qui ne sont point caustiques,
+sont portées, même ayant de l’esprit, à
+ne point soupçonner les autres de l’être ;
+&amp; cette sécurité, toute estimable qu’elle
+a droit de paroître, a ses inconveniens ;
+souvent des égards qu’on vous marque,
+des louanges délicates qu’on vous adresse
+d’une maniére indirecte, un certain
+sourire d’applaudissement aux choses
+communes que vous dites, ont pour
+objet unique, de vous faire tomber
+dans un ridicule, soit en vous faisant
+parler de vous-même avec éloge, soit
+en vous engageant à mettre au jour des
+talens médiocres. Si vous ne sentez pas
+d’abord l’ironie de ces fausses prévenances,
+la seule confiance que vous paroîtrez
+y prendre, quand elle ne vous
+méneroit pas aussi loin qu’on le désire,
+est capable de vous faire perdre dans
+l’opinion des spectateurs, le prix de tout
+ce que vous avez d’ailleurs de qualités
+aimables ; avec les esprits qui sont caustiques,
+il faut sur-tout, pour ne point
+discréditer le sien, éviter qu’il ne soit
+leur dupe : &amp; s’il est un moyen d’acquérir
+de la supériorité sur eux, c’est de montrer
+qu’on les connoît sans les craindre,
+&amp; sans daigner les imiter.</p>
+
+<p>On a dit que les Amans ne s’entretiennent
+les jours entiers, sans s’ennuyer,
+que parce qu’ils se parlent toujours
+d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me
+paroît appartenir plus raisonnablement
+à l’amitié. Après ce goût de préférence,
+qui nous attache à un ami véritable,
+après cette satisfaction si chére, de
+compter sur l’intérêt qu’il prend à notre
+bonheur, le plaisir le plus touchant, est
+celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc
+réserver cette entiére confiance pour
+l’amitié ; dans les liaisons ordinaires,
+parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
+foible qui tourne à notre désavantage.</p>
+
+<p>Quelques exemples, contraires à ce
+principe, ne doivent point nous en écarter ;
+on trouve des gens qui vous entretiennent
+impunément des plus petits
+détails de leurs goûts, de leur maniére
+de vivre singuliére, &amp; ne laissent pas
+d’être de très-bonne compagnie. Quel
+est donc l’art qui les sert si bien ? C’est
+de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent
+ni se donner pour modéles, ni tirer vanité
+de leur façon de penser ; sensibles
+de bonne foi, jusqu’à la déraison, à
+toutes les petitesses qu’ils mettent à
+si haut prix ; ils vous étonnent, &amp; vous
+amusent par le ton conséquent &amp; approfondi
+avec lequel ils analisent des objets
+entiérement frivoles ; les contrastes
+plaisent quand ils sont extrêmes ; &amp; celui-ci
+devient pour la raison, une espéce de
+spectacle ; vous croyez, en quelque façon,
+voir l’homme du port de Pyrée,
+considérer avec transport les trésors d’un
+de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur,
+sans être emporté par le délire
+que je viens de dépeindre ; &amp; essayez
+de tenir des propos du même genre, en
+paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ;
+le mérite de ces sortes de singularités,
+tient uniquement à l’yvresse
+avec laquelle ceux qui y sont assujettis,
+font l’éloge de leur folie.</p>
+
+<p>La défiance salutaire de tomber dans
+tous les inconveniens que je viens de
+rapporter, peut se réduire à ce seul point.
+On se nuit, en parlant de soi, lorsque
+le seul intérêt de notre vanité nous détermine ;
+car avec quelque adresse qu’elle
+se déguise, elle sera toujours aperçûe ;
+les regards des hommes, même les plus
+bornés, à d’autres égards, étant des espéces
+de microscopes, qui grossissent nos
+défauts les plus imperceptibles.</p>
+
+<p>Il est malheureusement des occasions
+indispensables de parler de soi, de peindre
+son caractére, &amp; de mettre au jour
+sa conduite ; que dans des discussions
+d’intérêts, ou de quelque autre genre
+que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir
+rempli tout ce que la droiture &amp;
+l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir
+les esprits par les fausses couleurs dont
+vos adversaires se parent, &amp; vous défigurent.
+Quel sera le fruit de votre silence ?
+Vous resterez pendant un certain
+temps, (car insensiblement la vérité découvre
+les trames du mensonge) vous
+vous trouverez, dis-je, chargé, dans
+l’opinion commune, de tous les torts
+qu’on aura eus avec vous.</p>
+
+<p>J’ai placé à la suite de la vanité qui fait
+parler de soi, l’abus de la mémoire, parce
+que ce dernier défaut me paroît tenir, à
+quelques égards, au premier. Une mémoire
+abondante produit ordinairement le
+désir de s’emparer de la conversation, &amp;
+c’est un des moyens détournés de parler
+de soi, que l’empressement indiscret
+d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne
+encore le dégoût d’écouter, deux
+inconveniens, qui seuls suffiroient pour
+lui faire perdre tout son mérite.</p>
+
+<p>Il faut, pour que la mémoire se fasse
+aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse
+d’esprit, &amp; par l’attention à ne
+point offusquer l’amour propre d’autrui,
+elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y
+attire au contraire ceux qu’elle a réduits
+quelque temps, à n’être que spectateurs :
+mais elle ne sent pas toujours où son rôle
+doit finir.</p>
+
+<p>Il faut encore, qu’écartant de la conversation
+tout ce qui auroit l’air de dissertation,
+même dans les matiéres savantes
+sur lesquelles on la consulte, elle
+sache les assujettir toutes, sans obscurité,
+au langage ordinaire du monde ; mais
+cet art que quelques personnes de ce siécle
+possédent éminemment, c’est l’esprit
+supérieur qui seul le donne.</p>
+
+<p>L’usage habituel de la mémoire expose,
+ordinairement, à tomber dans des répétitions,
+&amp; il n’y a personne qui ne pense,
+sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne
+dit <i>de certains parleurs à qui la souvenance
+des choses passées demeure, &amp; qui
+ont perdu le souvenir de leurs redites</i>, il les
+fuit avec soin.</p>
+
+<p>Comme la conversation est un commerce
+d’idées, où le jugement &amp; l’imagination
+doivent concourir, ainsi que
+la mémoire, bien des gens qui ont assez
+d’acquis pour se rappeler les matiéres
+auxquelles on les raméne, haïssent de
+ne trouver le plus souvent dans l’entretien
+de ceux que la mémoire fait parler, que
+le sens littéral, que la page précisément
+de tel ou de tel livre ; &amp; ce dégoût paroît
+sensé ; on se plaît à la conversation qui
+vous présente le fruit de la lecture, mais
+on s’ennuye, avec raison, de celle où
+l’on ne trouve que la lecture même<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Montaigne</i> a dit : Savoir par cœur, n’est
+pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde
+à sa mémoire.</p>
+</div>
+<p>Il est vrai que rien n’est plus à charge,
+à la longue, que ces esprits qui se souviennent
+toujours, &amp; qui ne pensent
+jamais.</p>
+
+<p>Il faut avouer aussi que la mémoire
+heureusement cultivée, devient, dans
+la conversation, une source toujours féconde,
+&amp; toujours agréable, même quand
+elle est instructive, lorsque les différentes
+parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires,
+mesurent son essor, &amp; choisissent
+la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai
+que si elle en reçoit de grands secours,
+elle leur en prête à son tour, qui
+leur servent à se développer davantage ;
+sans elle, l’imagination la plus féconde,
+renfermée nécessairement dans un cercle
+d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
+retouche sans cesse, épuise bien-tôt les
+différentes faces par où elle les présente,
+&amp; languit enfin faute d’objets, sur lesquels
+elle puisse s’exercer. C’est donc
+comme un instrument à l’usage de l’esprit,
+(s’il m’est permis de m’exprimer
+ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
+désirable ; qu’on la réduise à son
+mérite particulier, même en la jugeant
+favorablement, elle n’est plus que d’un
+foible prix ; c’est moins son étendue qui
+plaît, sur-tout dans les gens du monde,
+que le choix des connoissances qu’elle
+rassemble, &amp; la maniére de les employer.</p>
+
+<p>Mais de tous les défauts opposés à
+l’esprit de la conversation, le plus choquant,
+est la contradiction. Rien en
+effet ne rend plus haïssable que de heurter
+inconsidérément l’opinion des autres ;
+non que la crainte de se laisser
+aller à ce panchant, doive bannir de
+l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien
+de la différence entre contredire, &amp;
+défendre son sentiment ; en avoir un, est
+convenable, &amp; même nécessaire dans
+quelques occasions, où ce que vous pensez,
+marque votre caractére ; dans tant
+d’autres, céder, ou ne céder pas, est
+bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil
+dispute encore, après que notre
+raison s’est rendue.</p>
+
+<p>La Bruyere réduit l’esprit de la conversation
+à la classe de l’esprit du jeu,
+&amp; de l’heureuse mémoire ; &amp; j’ai remarqué
+que quelques hommes de ce siécle,
+accoutumés aussi à réfléchir, &amp; qui
+jugent sainement de l’esprit quand il est
+employé dans des ouvrages, pensent à
+ce sujet, comme La Bruyere ; mais il
+m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité,
+moins par un examen raisonné,
+que par une sorte d’insensibilité,
+dont voici la cause. L’étendue, &amp; la justesse
+de l’esprit, étant en eux le fruit de
+plusieurs années de travail, &amp; d’une
+sorte de solitude, ils se sont accoutumés
+à penser austérement, comme si une idée
+purement agréable, étoit un relâchement
+à leur devoir ; méthodiques, &amp; conséquens,
+par habitude, lors même qu’il y
+auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
+rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination,
+qui va saisir dans les différentes
+matiéres que la conversation présente,
+ce qu’elles ont d’agréable, ou de
+plus à la portée des autres, &amp; en écarte
+avec soin l’air de science, d’exactitude
+ou de mystére ; de là, l’esprit de
+conversation leur paroît un avantage
+bien frivole, &amp; c’est ainsi que l’humanité
+est faite. Quelques Philosophes portés,
+sans s’en apercevoir, à ne considérer
+l’esprit qu’environné de la peine, &amp; de la
+méthode qui ont formé le leur, par-tout
+où ils voyent l’esprit facile, &amp; secouant
+le joug de l’exactitude, ils ont peine à
+le reconnoître.</p>
+
+<p>Il me semble qu’à esprit égal, les
+personnes qui possédent le talent de la
+conversation, ont bien plus d’occasions
+de plaire, que celles qui ne font qu’écrire.
+Je ne les compare ici, que dans ce
+seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux,
+&amp; le plus abondant, emploie
+bien du temps à un ouvrage, dont le
+succès dépend de quantité de circonstances,
+qui souvent, lui sont étrangéres ; au
+lieu que l’homme doué de l’esprit de la
+conversation, plaît &amp; se renouvelle sans
+cesse ; il fait constamment les délices de
+tout ce qu’il rencontre : quelle différence
+dans la maniére de vous occuper !
+L’un par la lecture de ses ouvrages (je
+les suppose du genre purement agréable,)
+n’offre pour spectacle à votre
+esprit que le sien, il ne vous montre
+que son mérite ; l’autre vous raméne à
+vous-même, vous place à côté de lui sur
+la scéne où il brille, &amp; vous y place à
+votre avantage, vous croyez y partager
+ses succès ; quelles ressources pour vous
+plaire, &amp; pour se faire aimer de
+vous !</p>
+
+<p>Ce don paroît quelquefois une espéce
+de magie : il est des gens dont le
+langage fascine si bien votre imagination,
+sur-tout à l’égard des choses de
+sentiment, que vous vous laissez persuader,
+en quelque façon, ce que même
+vous aviez résolu de ne pas croire ;
+vous étiez prévenu, je le suppose,
+sur la froideur de leur ame dans le commerce
+de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir
+des charmes de cette même amitié,
+qu’ils n’ont jamais sentie, il semble
+que leurs expressions suffisent à peine à la
+plénitude de leur cœur ; la peinture
+est si vive, &amp; si ressemblante, l’art a si
+bien les détails auxquels on reconnoît la
+nature, que vous vous y laissez tromper :
+ou s’il vous reste encore quelques
+mouvemens de défiance, vous sentez du
+panchant à les écarter ; état de séduction,
+qui me paroît ressembler à ces rêveries
+agréables que nous cause quelquefois
+un sommeil assez léger, pour nous
+laisser une partie de notre raisonnement,
+on s’apperçoit que ce ne sont que des
+songes, on se dit qu’il ne faut pas les
+croire, on craint en même temps de
+se réveiller.</p>
+
+<p>Comment <i>La Bruyere</i> a-t-il pû rabaisser,
+au point où il l’a fait, un genre
+d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui
+des autres, qui, éclairé par un jugement
+promt &amp; délicat, voit, d’un seul
+coup d’œil, toutes les convenances, par
+rapport au rang, à l’âge, aux opinions,
+au degré d’amour propre, d’un cercle de
+personnes difficiles à satisfaire ?</p>
+
+<p>Encore un mérite qui rend bien désirable
+l’esprit &amp; le goût de la conversation,
+c’est qu’il remplit facilement notre
+loisir : &amp; le loisir de la plûpart des
+hommes, loin d’être pour eux un état
+satisfaisant, devient un vuide qui leur
+est à charge. Combien les jours coulent
+avec vîtesse pour ces ames heureuses,
+qui, dans les intervalles de leurs
+occupations, s’amusent constamment,
+&amp; par préférence, de ce commerce volontaire
+de folie &amp; de raison, de savoir
+&amp; d’ignorance, de sérieux &amp; de gaieté ;
+enfin de cet enchainement d’idées que
+la conversation raméne, varie, confond,
+sépare, rejette &amp; reproduit sans cesse ;
+heureux encore une fois, ceux qui peuvent
+avoir à la place des passions, le goût
+d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions
+de plaire, &amp; de se faire aimer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
+<span class="tiny">SUR</span><br>
+LA NECESSITÉ<br>
+<span class="tiny">ET SUR</span><br>
+LES MOYENS<br>
+<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
+
+<h2 class="nobreak sc">Seconde Partie.</h2>
+
+
+<p>Dans cette seconde Partie,
+je traite de l’éducation des
+enfans, suivant les principes
+dont j’ai cherché, dans la
+premiére, à établir l’utilité.</p>
+
+<p>Je la divise en trois Chapitres ; le
+premier contiendra des réflexions préliminaires
+sur les premiéres idées qui nous
+sont imprimées par l’éducation.</p>
+
+<p>Dans le deuxiéme, je proposerai les
+moyens que je crois les plus sûrs &amp; les
+plus faciles, pour faire naître dans les
+enfans, avec le désir de plaire, les qualités
+de l’ame par lesquelles on plaît plus
+généralement.</p>
+
+<p>Dans le troisiéme, j’examinerai quelles
+sont les connoissances auxquelles il
+paroît plus à propos d’appliquer l’esprit
+des enfans, &amp; quels sont les talens qu’il
+faut cultiver en eux, avec plus de
+soin, pour leur donner les moyens de
+plaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Des premiéres idées qui nous sont imprimées
+par l’éducation.</i></h3>
+
+<p>Pour pouvoir établir, avec quelque
+solidité, les moyens de faire sentir aux
+enfans la nécessité de plaire, &amp; leur en inspirer
+le désir, il me paroît nécessaire de
+remonter aux sources de l’éducation.</p>
+
+<p>L’éducation est l’art d’employer l’entendement
+des enfans dans ses différens
+dévelopemens, de maniére à y imprimer
+fortement, &amp; par préférence, les
+principes vertueux &amp; sociables.</p>
+
+<p>Ces principes consistent dans la liaison
+des idées rélatives qui concourent à former
+complettement telle vertu, ou telle
+qualité. Je m’explique par un exemple :
+Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément,
+dans notre imagination, l’idée
+de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à
+celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on
+peut trouver à soulager des malheureux<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>,
+&amp; celle de la convenance, si naturelle,
+qu’un homme assiste un homme,
+il en résultera, dès que nous apercevrons
+de la misére, cette sensibilité qui est
+nommée compassion.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Je supprime, pour n’être point diffus, les
+idées rélatives qui se joignent naturellement,
+pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder
+dans cet exemple ; on conçoit que l’idée
+de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement
+celle de la consolation qu’on trouve à
+être secouru par ceux qui ne le sont pas, &amp;c.</p>
+</div>
+<p>On sait que les premiéres impressions
+qui nous sont données dès l’enfance,
+sont toujours les plus fortes, &amp; ne s’effacent
+presque jamais, quelque peu de
+liaison qu’il y ait naturellement entr’elles.
+Que <i>l’idée des ténébres</i> &amp; <i>l’idée
+d’un fantôme</i>, quand elles nous sont présentées
+en même temps, deviennent
+souvent inséparables, malgré les efforts
+que notre raison fait dans la suite,
+pour les remettre dans l’indépendance
+naturelle, où elles sont l’une de
+l’autre.</p>
+
+<p>Le secret de l’éducation consiste donc,
+en premier lieu, dans le choix &amp; dans
+la liaison des idées principales, qui doivent
+nous conduire pendant la durée de
+notre être, par rapport à notre bonheur
+concilié avec celui des autres hommes :
+&amp; en second lieu, à s’opposer à
+l’union des idées qui produiroient des
+effets contraires.</p>
+
+<p>C’est dans le temps où les idées commencent
+à creuser, pour ainsi dire,
+leurs traces dans notre cerveau, qu’il
+est nécessaire que l’éducation s’attache
+à les y distribuer en ces différens assemblages,
+qui constituent les bons principes.
+Cependant on cultive d’une maniére
+bien étrange, par rapport à l’éducation,
+les premiéres années de notre
+vie. A examiner la conduite de ceux
+qui nous élevent, il semble que l’enfance
+soit contagieuse ; car y a-t-il une cause
+raisonnable d’imiter, comme on fait
+communément, pour parler aux enfans,
+la foiblesse de leurs organes, les sons
+aigus de leur voix, &amp; le désordre de
+leurs idées ? Au lieu de leur montrer
+en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils
+deviennent, nous ne leur offrons sans
+cesse, qu’une ressemblance pantomime
+de ce qu’ils sont eux-mêmes<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Ce n’est
+pas encore l’erreur la plus considérable ;
+commencent-ils à comprendre &amp; à réfléchir,
+s’ils nous questionnent, car alors
+leur panchant naturel est de s’instruire,
+au lieu de leur expliquer avec simplicité
+ce qu’ils désirent apprendre, on se fait
+un jeu de ne leur débiter que des chiméres
+badines ; on les trompe sur le
+nom des choses, on les abuse sur leurs
+usages, plutôt que de leur en donner la
+véritable connoissance ; &amp; il arrive de
+cette conduite, que les premiéres impressions
+qui se gravent dans leur cerveau,
+à supposer qu’elles ne soient pas
+nuisibles, sont incontestablement inutiles,
+&amp; que par là vous préparez à leur
+entendement, à mesure qu’il se formera,
+l’embarras de démêler tous ces mensonges,
+&amp; de mettre la vérité en leur place.
+Les premiéres opérations de cet entendement,
+si importantes pour le reste
+de leur vie, sont le doute, l’erreur, la
+confusion ; &amp; cette confusion est notre
+ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir
+à suivre que quelques routes faciles qu’on
+pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir
+un Dédale, où elle reste long-temps
+égarée. Voici un des premiers inconveniens
+qui résulte de cette mauvaise
+éducation. Cette espéce de mauvaise foi
+avec laquelle on traite avec les enfans,
+leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent
+enfin qu’elle est une moquerie,
+une marque du mépris que nous avons
+de leur foiblesse ; &amp; ce dégoût devient
+une source d’éloignement des personnes
+qui les élevent, &amp; d’une extrême défiance
+d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de
+cette honte niaise, &amp; de cette crainte
+de parler, qui succédent en eux, à la
+gaieté naïve dont les premiéres années
+de l’enfance sont accompagnées.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="sc">Montagne</span>, en parlant du panchant qu’ont
+les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs
+enfans : « Il semble, <i>dit-il</i>, que nous les aimions
+pour notre passe-temps, ainsi que des guenons,
+non ainsi que des hommes. » <i>Chap.</i> intitulé,
+<i>De l’affection des peres aux enfans</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais, je suppose qu’on leur explique
+fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ?
+On ne les leur présente ordinairement,
+que par l’utilité particuliére qu’ils
+en peuvent retirer. Qu’un enfant demande
+à quoi sert de <i>l’argent</i>, on lui répondra
+communément, qu’avec de l’argent
+il aura des <i>dragées, des jouets, une belle
+robe</i>. De là il se place dans son imagination
+ces idées étroitement liées : <i>l’argent
+est fait pour me procurer ce que j’aime
+à manger, ce qui me divertit, ce qui
+me pare</i> ; &amp; ce principe sera vraisemblablement
+le mieux imprimé de tous
+ceux qui se formeront dans son esprit
+au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage
+de lui dire, que <i>l’argent sert à
+faire du bien aux autres, &amp; à nous en faire
+aimer</i> ? Ne devroit-on pas s’attacher
+à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage
+qu’on feroit devant lui, &amp; qu’on
+l’accoutumeroit à faire de ce même argent,
+&amp; ainsi de toutes les choses dont
+on lui expliqueroit la propriété, ne les
+lui montrant que par les faces qui les
+rendent utiles à la Société ?</p>
+
+<p>Qu’on s’en rapporte à un Philosophe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement
+estimé. « Les enfans sont capables
+d’entendre raison dès qu’ils entendent
+leur langue naturelle ; &amp; si je
+ne me trompe, dit-il, ils aiment à être
+traités en gens raisonnables plus tôt
+qu’on ne s’imagine. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Locke.</p>
+
+<p>Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la
+Providence, au sujet des premiéres idées des
+enfans, <i>pag. 21</i>.</p>
+</div>
+<p>Ne seroit-il donc pas désirable que
+ceux qui disposent des premiéres années
+des enfans, n’employassent, en leur parlant,
+que des formules raisonnables ?
+Ne seroit-il pas possible d’en introduire
+qui fussent à leur portée, &amp; qui leur
+devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
+repetent à l’imitation les uns des autres,
+comme s’ils se les étoient communiquées,
+comme s’ils en avoient fait une
+étude ; car qu’on écoute les discours des
+Nourrices &amp; des autres domestiques qui
+environnent les enfans, on trouvera
+qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne
+consistent qu’en une petite quantité de
+mots follement estropiés, que dans quelques
+maximes contraires au bon sens,
+&amp; dans quelques chansons, plus raisonnablement
+employées, parce que les enfans
+en sont quelquefois amusés.</p>
+
+<p>Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer
+même le tems où ils possédent
+entiérement leur langue naturelle, pour
+chercher à jetter les fondemens de leur
+éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux
+perdre les premiers efforts qu’on feroit
+dans cette vûe, que de manquer à saisir
+un seul des instans où ils commencent
+à comprendre les discours qu’ils entendent,
+&amp; à voir, sans indifférence,
+les objets qui les environnent ? On ne
+sauroit préparer leur cerveau avec trop
+d’art, &amp; de soin, à recevoir les premiéres
+impressions qu’on veut que les objets
+y gravent ; car quand ce sont les
+objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
+forment une trace dans l’imagination
+d’un enfant, souvent cette
+premiére idée se trouve contraire à celle
+qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout
+ce qui est étranger à un petit nombre de
+gens qui ont entouré son berceau, l’étonne,
+lui répugne, ou même l’effraie,
+quand il le voit pour la premiére fois.
+Cette impression d’étonnement, de crainte,
+devient peut-être en lui l’origine de
+la timidité, de l’humeur farouche, ou
+de quelque autre défaut, qui, dans la
+suite formera son caractére. Qu’au lieu
+de lui parler de ses jouets, de ses habits,
+de ses repas, on l’eût entretenu
+de ses parens, des Maîtres qui lui sont
+destinés, des livres dont il faudra qu’il
+s’occupe, &amp; qu’on les lui eût dépeints
+sous des idées agréables, il les verroit
+avec une disposition différente, &amp; seroit
+porté à les aimer.</p>
+
+<p>Malgré la dissipation des enfans, &amp; le
+peu d’attention avec laquelle ils écoutent,
+leur cerveau est si tendre, que
+tous les discours qu’ils entendent, &amp;
+toutes les actions qu’ils remarquent,
+leur laissent quelque impression. La preuve
+n’en est que trop marquée par l’effet
+que produisent les discours de ceux qui
+les environnent, &amp; sur-tout de leurs
+domestiques. C’est là ordinairement la
+source des préjugés qui bornent leur
+esprit, des craintes qui l’avilissent, &amp;
+des mauvaises inclinations, dont ces impressions
+déposent dans leur cerveau
+un germe que les occasions dévelopent
+par la suite.</p>
+
+<p>Il est certain, que pour quelques idées
+salutaires qu’on leur donne chaque jour,
+à dessein de les instruire, ils en acquiérent
+un fort grand nombre d’un autre
+genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils
+fussent garantis.</p>
+
+<p>Qu’on réfléchisse encore sur ce qui
+doit se passer en eux, lorsque leur entendement
+ayant fait quelque progrès, ils
+connoissent que ceux qui les élevent démentent
+souvent, par leur conduite,
+les mêmes leçons qu’ils viennent de leur
+donner. On leur refuse, par exemple,
+une partie des choses qu’ils veulent manger,
+&amp; tandis qu’ils s’affligent amérement
+de ce refus, on en mange en
+leur présence ; on les châtie pour s’être
+emportés contre les gens qui les servent,
+&amp; dans l’instant même, on grondera
+devant eux des domestiques ; on se
+servira des mêmes mots dont on vient
+de leur faire un crime, &amp; ainsi de plusieurs
+autres contradictions. Ces exemples
+différens impriment chacun leur trace
+dans leur cerveau, &amp; la suite fait
+connoître combien ce mélange est dangereux.</p>
+
+<p>La véritable éducation consiste dans
+le rapport continuel des exemples qui
+frapent les enfans, &amp; des discours
+qu’ils entendent au hazard, avec les
+préceptes qu’on leur donne, &amp; ce pourroit
+être du moins celle de tous les enfans
+nés avec une fortune, qui permet
+de n’épargner rien de tout ce qui peut
+contribuer à les bien élever<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Par cette
+conduite, ces premiéres idées, dont
+le choix, l’ordre, &amp; la liaison forment,
+vraisemblablement, le fond de notre
+caractére, étant sagement assemblées,
+quelle facilité on auroit, dans la suite,
+à rendre les enfans entiérement vertueux
+&amp; aimables<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ! Soit qu’on y
+employât l’éducation particuliére, soit
+qu’on choisît l’éducation publique, qui
+est préférable à bien des égards<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, on
+ne trouveroit que des dispositions heureuses
+à cultiver. La raison, cet assemblage
+de principes salutaires, n’auroit
+point à résister en eux au sentiment.
+Eh ! quelle différence d’être déterminé
+par les lumiéres de l’esprit, uniquement,
+ou par un panchant qui s’accorde avec
+elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment
+de compassion, (pour revenir à
+cet exemple,) la raison, en nous présentant
+les divers motifs d’être secourables,
+peut nous engager à le devenir ;
+mais quand la raison agit seule, il faut
+qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle
+nous détermine, &amp; souvent avec effort ;
+quand le sentiment nous seconde, le
+mouvement qui nous entraîne est rapide,
+&amp; en même temps agréable. La raison
+est, peut-être, le seul bien qui nous
+plaît davantage, à mesure qu’il nous en
+coûte moins, pour l’acquérir &amp; pour le
+conserver.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Quel objet plus important pour la Société
+que l’instruction de ceux qui, par leur naissance,
+leur rang ou leur fortune, destinés à
+remplir des places considérables, influeront sur
+le bonheur ou le malheur des autres hommes ?
+Mais les principes que je propose, appliquables
+à toutes les conditions, peuvent être employés
+(supposé qu’ils méritent de l’être) par
+les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation
+de ceux qui leur appartiennent.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à
+l’âge où son entendement est formé, d’autres
+idées que celles que j’ai appellées <i>salutaires</i> ;
+je ne prétens pas en conclure, avec certitude,
+qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable,
+aimable, &amp;c. Il se dévelope à certains
+âges des inclinations, des passions, qui ont
+leur source dans les sens, &amp; qui combattent
+ces premiers principes, souvent avec avantage ;
+mais si ces mêmes principes n’éteignent
+pas ces nouveaux panchans, du moins ils en
+diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse
+ne soit portée à l’extrême ; &amp; dans les intervalles,
+ils reprennent leur empire, qu’ils établissent
+enfin souverainement. Quelle différence,
+d’attendre que les passions soient nées, pour
+en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous
+par avance les principes, qui leur serviront
+de frein, quand elles viendront à éclorre.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé
+de S. Pierre, intitulé : <i>Projet pour perfectionner
+l’éducation, chap. <small class="rm">XIII</small>, pag. 27.</i></p>
+</div>
+<p>A l’égard de la maniére de cultiver la
+raison des enfans, lorsqu’elle commence
+à se déveloper, ou même qu’elle a
+fait un certain progrès ; au lieu de leur
+donner, comme on fait communément,
+des préceptes qui en renferment plusieurs
+autres, il faudroit au contraire
+décomposer ces maximes, &amp; faire travailler
+les enfans à rassembler toutes les
+parties dont elles doivent être formées ;
+car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec
+de l’esprit &amp; du savoir on se fait estimer,
+c’est comme si, en leur montrant
+de l’or &amp; des marbres, on leur proposoit
+d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ?
+S’ils se mettoient à y travailler, ou le
+bâtiment ne s’avanceroit point, ou il
+prendroit des formes bizarres &amp; vicieuses ;
+de même, n’étant point encore à
+portée de distinguer s’il y a différens genres
+d’esprit &amp; de savoir, dont les uns
+plaisent, &amp; les autres sont haïssables ;
+ils ont besoin qu’on leur donne des
+idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant
+davantage, peu à peu, on leur fasse entendre
+qu’avec de l’esprit sociable, &amp;
+des connoissances qui servent au bonheur
+des autres hommes, on en obtient
+l’estime &amp; l’amitié ; que par degrés on
+leur fasse connoître les qualitez qui rendent
+l’esprit &amp; le savoir aimables : c’est,
+à la fois, en leur montrant des fondemens
+jettés, leur donner l’idée de la forme
+heureuse que l’édifice doit prendre :
+il ne faut pas s’y tromper, sans un plan
+successivement tracé, qui les guide d’étage
+en étage, tel qui pouvoit construire
+un palais, n’aura élevé qu’une tour
+inaccessible : tel autre, sur de vastes
+fondemens, n’aura bâti qu’une simple
+cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en
+hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi
+un plan sage qui les dirige<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, est presque
+aussi utile à la perfection de l’ouvrage,
+que les matériaux même qu’ils
+employent.</p>
+
+<p>C’est donc aux personnes destinées à
+l’éducation des autres, à rassembler
+dans leur ordre, &amp; par convenance aux
+differens progrès de l’entendement, toutes
+les parties qui composent les principes
+également salutaires à celui qui en
+est éclairé, &amp; à la Société. Est-il d’occupation
+qui mérite davantage toute notre
+émulation, d’étude plus intéressante
+pour la raison, que d’observer &amp; de favoriser
+ces premiers éclats de lumiére,
+qui se combattent, s’unissent, se divisent,
+se multiplient ; que ces dévelopemens,
+quelquefois si surprenans, d’un
+esprit qui commence à se connoître ? est-il
+enfin de spectacle plus digne de l’homme
+raisonnable, que l’homme qui attend
+son secours, pour acquérir la saine
+raison ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Si de certains hommes ne vont pas dans
+le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par
+le vice de leur premiére instruction. <span class="sc">La Bruyere</span> :
+<i>De l’homme</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Des moyens de faire naître dans les enfans
+le désir de plaire, &amp; les qualitez
+de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.</i></h3>
+
+<p>Poser le fondement des vertus dans
+l’ame des enfans, &amp; leur présenter en
+même temps ces vertus par ce qu’elles
+ont de sociable, voilà quel doit être le
+premier objet de leur éducation ; soit
+qu’on cherche à former leur caractére,
+soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime
+des hommes est un succès louable, qu’il
+faut leur faire envisager, le bonheur
+attaché à leur plaire, doit former le
+second point de vûe. C’est donc dans le
+sein même des qualités de leur ame,
+des lumiéres de leur esprit, &amp; des avantages
+de leur condition, qu’il faut puiser
+tous les moyens qu’ils ont d’être heureux,
+en s’occupant du bonheur des autres.</p>
+
+<p>Pour leur inspirer le sentiment qui
+réunit ces deux intérêts, il s’offre deux
+voies différentes, &amp; qui sont également
+nécessaires à suivre : c’est de les louer
+sur certains avantages, &amp; de ne jamais
+les entretenir de quelques autres.</p>
+
+<p>On peut louer dans un enfant les qualités
+que sa volonté &amp; son émulation
+concourent à lui donner, comme les
+vertus de l’ame, &amp; les connoissances qui
+étendent l’esprit ; c’est une maniére de
+l’engager à les porter à leur perfection,
+en les tournant au profit de la Société ;
+mais il faut bien se garder de le flatter
+sur les distinctions, sur les prérogatives,
+qu’il a reçûes gratuitement de sa
+naissance. Si vous l’entretenez de la
+noblesse, ou de l’illustration de ses
+ayeux<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> ; si vous faites valoir à ses yeux,
+la supériorité que lui donnent des dignitez,
+qui en imposeront aux autres
+hommes ; si vous lui vantez des richesses
+considérables qui l’attendent, vous le
+porterez à penser qu’il a, tel qu’il est,
+des secours assurés pour se voir considéré,
+distingué, respecté ; &amp; bien-tôt, rempli
+de confiance, il croira n’avoir plus
+rien à désirer, pour paroître avantageusement
+dans le monde. L’expérience, il
+est vrai, le détrompera un jour sur le
+succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera
+qu’on ne réussit effectivement que par
+un caractére qui fasse excuser nos défauts,
+&amp; rendre justice à nos bonnes qualités.
+S’il est capable de retour sur lui-même,
+il changera de principes, il
+se fera une étude de plaire ; mais quelle
+différence d’y être porté par une habitude
+contractée dès sa jeunesse, ou par des
+réflexions tardives &amp; intéressées ! Il lui
+prendra des momens de paresse, ou de
+distraction, dans la nouvelle route qu’il
+aura résolu de suivre ; il manquera à son
+extérieur &amp; à ses discours, une certaine
+grace persuasive, que le sentiment donne
+à tout ce qu’il accompagne, &amp; qui ne
+peut être entiérement remplacée par l’esprit ;
+il sera long-temps, du moins, à
+effacer les premiéres impressions qu’aura
+données contre lui, le caractére dont
+il cherche à se dépouiller : mais supposé
+que la raison ne puisse le déterminer
+à changer de caractére, aveuglé par sa
+vanité, il fixera son ambition à faire valoir
+les avantages qu’il posséde ; si c’est
+la haute naissance, croyant en conserver
+la dignité, il n’en fera paroître que
+l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera
+tout le faste, afin de s’enveloper,
+(pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
+mais il ne pourra se faire entiérement
+illusion. Forcé de reconnoître,
+dans mille occasions, qu’être aimé,
+est un bien nécessaire, &amp; que ce bien lui
+est refusé, il affectera vainement de le
+mépriser ; il ne jouïra pas même de la
+foible satisfaction de tromper personne
+à cet égard ; on sait que le dédain marqué
+avec lequel on regarde les autres
+hommes, n’est ordinairement qu’un dépit
+secret de ne pouvoir leur plaire ; à
+quel reméde insensé il aura recours,
+pour se dédommager de n’être ni désiré,
+ni accueilli ; il finira par se rendre
+haïssable<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Di-lui…</div>
+<div class="verse">Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><span class="sc">Racine</span>, <i>Andromaque</i>, Tragédie.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> J’ajouterai encore une autre précaution
+qu’on pourroit prendre, pour engager les
+jeunes gens à chercher dans leur caractére &amp;
+dans leur esprit, les moyens d’être considérés ;
+c’est de combattre en eux le goût démesuré de
+la parure. La magnificence, dans tout autre
+genre, peut avoir un caractére de grandeur,
+&amp; nous faire aimer, parce qu’elle procure
+quelque satisfaction aux autres hommes ; mais
+celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en
+décore, personne n’en jouït avec lui ; il me
+semble qu’il en est de la parure, à l’égard des
+gens du monde (je n’en excepte pas les femmes)
+comme de l’imagination dans les ouvrages
+d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure,
+c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se
+trouve répandue avec profusion, c’est une sorte
+de délire.</p>
+</div>
+<p>Ne point entretenir les enfans des
+avantages attachés à leur naissance, n’est
+tout au plus que la moitié de l’ouvrage ;
+il est encore essentiel de les exciter
+à profiter de leur rang &amp; de leur fortune,
+pour plaire &amp; pour se faire aimer ; &amp; ce
+que je propose, n’implique point contradiction :
+on peut leur faire envisager
+ces mêmes distinctions par des côtés où
+leur orgueil ne trouve point de prise,
+&amp; qui frapent leur raison ; mais dans
+l’éducation ordinaire, on prend la route
+opposée. Veut-on inspirer aux enfans
+nés dans le rang supérieur, ou dans un
+état distingué, les qualités qu’ils doivent
+apporter dans la Société ? on se
+sert, sans en apercevoir la conséquence,
+de termes qui réveillent en eux des idées
+de vanité sur leur condition, comme si
+on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez
+un jour, ce qu’ils ont de plus que les
+autres hommes ; on dira, par exemple,
+aux uns, qu’il faut être <i>affables</i> à ceux
+qui leur font <i>la cour</i>, qu’ils doivent
+avoir de <i>la bonté</i> pour les gens qui leur
+sont attachés ; &amp; le mot de <i>cour</i> excepté,
+on tient à peu près le même langage
+aux autres. Il faudroit bien plûtôt,
+évitant, avec un soin extrême, toutes
+ces expressions, dont la vanité des enfans,
+plus sensible déja qu’on ne le croit,
+ne saisit que trop bien l’énergie ; il
+faudroit, dis-je, n’employer que des
+termes propres à les rendre modestes<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ;
+leur recommander, à titre de devoirs,
+<i>l’estime</i> &amp; <i>la vénération</i>, pour les
+hommes d’une vertu distinguée, afin
+qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout.
+<i>Les égards</i>, <i>les déférences</i>, pour ceux qui
+les recherchent, afin qu’ils ne pensent
+pas qu’un regard jetté au hazard, ou
+un sourire d’habitude, soit un accueil
+assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils
+doivent de <i>la reconnoissance</i> des soins
+qu’on prend pour remplir leur loisir,
+de peur qu’ils ne s’imaginent que tout
+doit être occupé de leurs plaisirs ; les
+entretenir <i>du respect</i> qu’ils doivent à
+ceux qui les élevent, de <i>l’amitié</i> qu’exige
+d’eux l’attachement des gens d’un
+certain ordre, qui sont à leur service.
+On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire
+envisager la grandeur, que par ce qu’elle
+a de facile, de doux, de caressant,
+que par les bienfaits qu’elle peut procurer
+ou répandre ; ne leur peindre la
+fortune, que sous les traits de la libéralité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ;
+n’appeller enfin devant eux, tous
+les avantages qu’ils possédent, que du
+nom des vertus qui en peuvent naître.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L’éducation du Collége est la plus salutaire,
+pour garantir les enfans du piége de l’orgueil.
+Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S.
+<span class="sc">Pierre</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La libéralité est un des devoirs d’une grande
+naissance. M. la Marquise de Lambert, <i>Avis
+d’une mere à son fils</i>.</p>
+</div>
+<p>Certaines qualités de la personne &amp;
+du caractére, telles que les agrémens de
+la figure, le naturel dans les actions,
+&amp; dans le langage, l’enjouement &amp; la
+vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne
+faut point vanter en présence des enfans
+qui en sont doués ; ce seroit les
+altérer, que de les leur faire remarquer
+en eux ; le naturel est une espéce d’innocence,
+qui perd entiérement de ce
+qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se
+connoître.</p>
+
+<p>Pour donner lieu aux vertus de naître
+dans les enfans, pour pouvoir employer
+avec succès les avantages de leur condition,
+à leur inspirer le désir de plaire,
+il y a des défauts contre lesquels il faut
+les armer, sans attendre qu’ils y soient
+sujets ; parce qu’il est bien différent,
+par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions
+déja faites, &amp; qui peuvent aisément
+se réveiller, ou de les empêcher
+de se former ; &amp; c’est par des exemples
+étrangers, comme l’yvresse de l’esclave
+qu’on exposoit aux regards des jeunes
+Lacédémoniens ; c’est par le soin de
+leur dépeindre avec force, &amp; avec
+vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
+la difformité de ces mêmes défauts,
+qu’on parvient à leur en inspirer la haine.
+Peut-on prendre trop de soins pour
+les garantir de l’attention maligne à relever
+les fautes d’autrui, de l’empressement
+à faire valoir ce qu’ils se croyent de
+bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre
+à la volonté d’autrui, dans les choses,
+qui par elles-mêmes n’ont rien qui
+doive répugner ; inclinations si ordinaires
+à l’enfance, &amp; que je regarde comme
+la source d’une infinité de moyens de déplaire
+par la suite dans la Société ?</p>
+
+<p>L’attention qu’on remarque dans les
+enfans à relever les fautes des autres, est
+vraisemblablement le germe de plusieurs
+inclinations dangereuses, qui varient
+dans leurs effets, selon la différence
+des caractéres<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; je conçois que dans
+les ames vertueuses, ce germe produit
+la sévérité impitoyable avec laquelle
+elles portent leur jugement sur la conduite
+des autres : je lui attribuerois
+aussi la liberté de s’expliquer, hautement,
+sur ce qu’on trouve à reprendre
+dans les autres hommes ; en supposant,
+que c’est par horreur pour la fausseté,
+qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on
+se montre avec franchise tel qu’on est.
+Je le croirois, sur-tout, la cause de ce
+genre d’esprit caustique, que l’on colore
+du nom d’aversion pour le vice, &amp;
+qui n’est en effet que la haine du genre
+humain.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> On démêle presque dès le berceau, les passions
+qui se dévelopent dans la suite. <span class="sc">M. Rollin</span>,
+<i>Traité des Etudes, Tom. 3</i>.</p>
+</div>
+<p>Ce défaut n’est, dans la premiére enfance,
+qu’une malignité peu raisonnée,
+à laquelle on se contente d’opposer quelques
+remontrances légéres ; il seroit à
+désirer qu’on le combattît par des punitions,
+&amp; qu’elles fussent accompagnées
+de discours propres à fraper l’imagination
+des enfans ; les peines qu’on leur
+fait éprouver, ne devant être employées
+que comme une idée accessoire, plus capable
+de fixer dans leur mémoire les
+principes salutaires qu’on cherche à y
+graver ; &amp; ce n’est que quand on y est
+absolument forcé, &amp; qu’après qu’on a
+essayé tous les secrets de l’insinuation,
+qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ;
+<i>Si une honnête pudeur &amp; la crainte
+de déplaire sont les seuls moyens de retenir
+un enfant dans le devoir</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, c’est sur-tout
+à l’égard des qualités heureuses,
+qu’on cherche à leur faire acquérir, que
+la voie de douceur est convenable : quelle
+différence dans les effets que produit
+la crainte d’être puni, ou celle de déplaire<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ?
+Je suppose que la premiére ait
+vaincu l’opiniâtreté &amp; la négligence, elle
+n’aura substitué à leur place, que la docilité
+timide, &amp; l’exactitude forcée : cette
+derniére y aura fait naître la complaisance
+&amp; le zéle ; l’une n’efface que des défauts,
+l’autre établit des vertus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Locke, <i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">LXI</small></i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur
+&amp; contrainte, &amp; je tiens que ce qui ne peut se
+faire par raison &amp; prudence, ne se fait jamais
+par la force. Montagne, <i>Essais, l. 2, ch. <small class="rm">VIII</small></i>.</p>
+</div>
+<p>A l’égard de ce premier essor de la vanité
+des enfans, qui les porte à se vanter
+de ce qu’ils font de louable, panchant
+que la mauvaise éducation non-seulement
+tolére, mais excite quelquefois en eux ;
+il me paroît être la source de cette préoccupation
+de son propre mérite, qui se
+marque dans la suite, par le peu d’attention
+qu’on fait à celui des autres, de l’habitude
+de parler de soi, &amp; de plusieurs
+autres foibles de cette espéce.</p>
+
+<p>Pour empêcher le progrès de cet orgueil
+naissant, en approuvant les enfans
+de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit
+utile d’y ajouter une récompense quand
+ils ne s’en seroient point vantés : &amp;
+lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur
+vanité s’annonce avec un peu plus de
+finesse, il faut, ce me semble, pour
+le combattre, plus de patience &amp; d’art,
+que d’autorité, &amp; de sécheresse. S’il
+arrive qu’un enfant trouble la conversation,
+pour conter, ou pour parler de
+soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand
+rien ne lui donne lieu d’en faire usage,
+ou qu’il améne, grossiérement, une
+occasion de les prodiguer ; au lieu, de
+l’interrompre, d’abord, avec dureté,
+action qu’il regarderoit peut-être comme
+un trait d’humeur<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, ne vaudroit-il
+pas mieux le traiter exactement, comme
+il seroit traité, s’il étoit alors dans
+le monde<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ? commencer par l’écouter ?
+lui marquer successivement le sentiment
+d’ennui ou d’impatience qu’il
+cause, afin de l’amener à s’en apercevoir
+&amp; à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à
+moins qu’il ne manque entiérement de
+sensibilité, il se corrigera d’une confiance
+qui lui promettoit des succès, &amp; dont
+il ne retirera jamais que des dégoûts
+&amp; de la honte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il est bien important d’agir toujours avec
+un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif
+raisonnable qui vous fait le quereller, ou le
+punir, ou l’applaudir.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> L’éducation, à bien des égards, doit
+avoir pour objet de produire par avance en
+nous, l’effet de l’expérience.</p>
+</div>
+<p>Cette méthode pourroit avoir lieu
+dans toutes les occasions où il s’agiroit
+de fixer leur attention, ou de combattre
+leurs caprices ; ce seroit avancer le
+progrès de leur raison, que de leur parler
+toujours comme s’ils étoient raisonnables.</p>
+
+<p>Reprendre les enfans, avec dureté,
+quand ils parlent ou agissent inconsidérément,
+les fraper de cette crainte
+qui abaisse le courage, c’est les jetter,
+souvent, dans une autre extrémité ;
+c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation
+que celle qui, combattant le panchant,
+sans éclairer la raison, ne sauve
+un défaut que par un autre ; supposé
+qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci,
+peut-être le premier devroit-il paroître
+préférable ? La présomption diminue,
+il est vrai, le prix de nos bonnes
+qualités, mais la timidité les empêche
+de paroître ; si par la premiére, on
+révolte les esprits, parce qu’on cherche
+trop à les occuper de soi, quelquefois
+aussi, on leur en impose : par l’autre,
+comme on ne les occupe pas assez, on
+en est ignoré, on est compté pour rien.</p>
+
+<p>Ordinairement la timidité rend sauvage,
+&amp; il y a bien de l’inconvénient à l’être :
+l’habitude de vivre ensemble est un
+des principaux liens qui concilient les
+hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement
+l’effet que produisent sur eux
+les défauts d’autrui ; que donnant lieu
+aux services mutuels, elle fait naître la
+confiance, &amp; le besoin de se chercher.
+Or les gens qui se livrent rarement à
+la Societé, sont privés de tous ces moyens
+d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils
+n’entendent qu’imparfaitement le langage
+de ceux qu’ils abordent ; car dans
+la bonne compagnie même il y régne
+un peu de ce qu’on apelle <i>cotterie</i>. Il y
+a de certaines plaisanteries convenues ;
+une finesse arbitraire qu’on attribue à
+de certaines expressions, que celui qui
+n’est pas instruit des circonstances qui
+les ont accréditées, trouve froides ou
+obscures : sujet à prendre pour une vérité
+ce qui n’est qu’une ironie, il restera
+sérieux où les autres seront livrés à la
+joie. S’il en étoit quitte pour n’être point
+remarqué, si on s’en tenoit avec lui à
+l’indifférence, quoique ce partage flatte
+peu l’amour propre, il y gagneroit encore ;
+car, comme en général, on trouve
+plus de plaisir à condamner les gens qu’à
+les plaindre, plutôt que d’attribuer le
+caractére farouche à la timidité, on le
+soupçonne, volontiers, de naître d’un
+mépris secret pour les autres.</p>
+
+<p>Afin de sentir davantage les inconvéniens
+de la timidité, considérons-la,
+particuliérement, dans les personnes d’esprit
+qui en connoissent tout l’abus, &amp;
+qui dans chaque occasion ont besoin de
+nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y
+produit un contraste dont on est avec justice
+étonné.</p>
+
+<p>Il y a des gens toujours embarrassés,
+quand ils arrivent dans un lieu, où il
+y a beaucoup de monde ; ils abordent
+avec un air entrepris, on voit qu’ils ne
+sont point à leur aise, &amp; cette gêne paroît
+mal fondée ; on cherche à leur faire
+sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent,
+on les rassure avec bonté, &amp;
+voici l’effet que cette bonté (souvent un
+peu trop marquée) leur cause. A quoi
+croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
+tandis qu’on faisoit des efforts pour ne
+point l’intimider ? Il employoit le temps
+de son trouble à examiner le tribunal qui
+l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement
+il n’avoit pas tant de sujet
+de le craindre, &amp; pour se dédommager
+de s’en être d’abord laissé imposer,
+il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude
+au calme, &amp; du calme à la critique ;
+il a démêlé l’affectation, la mieux
+déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie
+feinte qui dérobe le plus habilement
+ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin
+dans les replis de la vanité ; &amp; bien-tôt
+cet Aréopage qui avoit besoin, il
+n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité,
+s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement
+de celui qu’il craignoit de faire
+trembler, il se trouve que c’est le Juge
+qui finit par être condamné.</p>
+
+<p>J’examinerai, dans un autre endroit,
+l’effet de la timidité sur les petits esprits :
+je reviens à l’opposition opiniâtre à la
+volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement
+les premiéres années de
+l’enfance ; &amp; qui se métamorphosant dans
+la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse,
+de l’esprit de contradiction,
+&amp; des autres défauts qui forment l’attachement
+à notre propre volonté, &amp;
+à notre opinion. Comme cette opposition
+se montre souvent dans les enfans
+lorsqu’ils n’entendent encore qu’une
+partie de leur langue naturelle, &amp; que
+les châtimens pourroient l’irriter, il me
+paroît bien difficile de la combattre avec
+succès. Une étude constante sur la maniére
+de rompre cette malheureuse disposition,
+peut seule en offrir les moyens ;
+&amp; il est certain que les fausses frayeurs
+qu’on leur inspire<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ne font qu’ajouter
+un mal de plus, &amp; ne guérissent point
+la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise
+humeur est captivée &amp; non pas détruite :
+mais puisqu’au moyen des peintures
+fantastiques par lesquelles on frape
+leur imagination, on éprouve qu’on
+peut les distraire de leur opiniâtreté,
+pourquoi ne pas employer des images
+qui causent cette diversion, sans imprimer,
+dans leur entendement, des sujets
+chimériques de frayeur ? C’est aux personnes
+qui les élevent à imaginer, à multiplier
+ces moyens de diversion, pour
+rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude
+seule est à craindre : je suis persuadé
+que, dans bien des personnes,
+plusieurs dispositions vicieuses se sont
+évanouïes, parce que l’habitude ne les
+a point entretenues<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On leur peint un grand homme noir, un
+dragon qui doit les dévorer…</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Je trouve, dit Montagne, que nos plus
+grands vices prennent leur pli dès notre plus
+tendre enfance ; ces semences se germent &amp;
+s’élevent après gaillardement, &amp; profitent à
+force, entre les mains de la coûtume, <i>Essais,
+l. <small class="rm">II</small>, ch. <small class="rm">XXII</small></i>.</p>
+</div>
+<p>Quant au panchant à la contradiction,
+je pense qu’à mesure que les enfans ont
+plus d’esprit, l’éducation peut domter
+en eux ce défaut, plus aisément qu’elle
+ne feroit l’humeur caustique. Comme
+la contradiction n’amuse, ni n’exerce
+l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit
+à son tour ne s’occupe point à entretenir
+un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ;
+il peut, au contraire, par l’éducation,
+travailler efficacement à le
+détruire ; au lieu que cette sagacité à
+discerner, &amp; à peindre ce qu’on trouve
+à reprendre dans autrui, est un exercice
+de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit
+sans doute, séduit par l’idée de
+supériorité sur les autres qu’il y attache ;
+&amp; c’est un grand ouvrage pour la raison
+de nous arracher aux défauts du caractére,
+quand ils font briller notre imagination.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Des connoissances de l’esprit &amp; des talens
+qui doivent entrer préférablement dans
+l’éducation des enfans pour leur donner
+les moyens de plaire.</i></h3>
+
+<p>Entre les différentes études<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> qui doivent
+précéder le temps où l’on entre
+dans le monde, voici celles qui me paroissent
+tenir davantage à la matiére
+que je traite, &amp; l’ordre dans lequel je
+crois qu’elles doivent se succéder. <i>L’intelligence
+des langues, l’histoire, les exercices
+&amp; les talens, la connoissance des ouvrages
+d’esprit, &amp; des arts agréables : l’habitude
+au stile épistolaire, les usages du monde,
+&amp; la connoissance des hommes de son siécle.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Plusieurs Ouvrages, justement estimés,
+qui traitent du choix &amp; de la méthode des études,
+semblent avoir épuisé les plus sages vûes
+sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne
+que je n’envisage ici les études, que par
+le secours dont elles peuvent être au désir de plaire
+&amp; d’être aimé.</p>
+</div>
+<p>Je ne rappellerai point ici de quelle
+utilité sont les langues anciennes, j’exposerai,
+seulement, que dans l’éducation
+des enfans destinés à vivre dans le
+monde, l’étude de leur langue naturelle
+me paroît indispensable ; rien ne dégrade
+tant l’esprit, &amp; ne paroît borner davantage
+l’imagination, que de se tromper
+sur le vrai sens des mots. Je croirois
+convenable aussi d’y faire entrer la Langue
+Angloise &amp; l’Italienne, afin d’être à
+portée de suivre la route &amp; le progrès
+que fait l’esprit dans les Ouvrages de
+ces deux Nations.</p>
+
+<p>Après l’étude des Langues, l’Histoire
+universelle est une carriére qu’il faut
+faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére
+que dans le cours de leur vie ils
+puissent s’y reconnoître, chaque fois
+qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour
+le plus grand nombre, d’en savoir les
+faits généraux : mais je comprens, dans
+cette connoissance de l’Histoire universelle,
+celle des principales Nations actuellement
+répandues dans les trois autres
+parties du monde<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, ainsi que l’état
+présent, mais moins abrégé des Nations
+de l’Europe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour preuve de l’utilité de cette connoissance,
+lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.</p>
+</div>
+<p>Je mets à part l’histoire de notre Nation,
+qu’il est nécessaire de posséder avec
+plus d’étendue, &amp; sur-tout à l’égard des
+derniers siécles, qu’on ne peut connoître
+dans un trop grand détail ; parce
+qu’ils présentent des objets intéressans<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>,
+étant plus raprochés de nous, &amp; plus
+souvent ramenés dans la conversation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait
+le temps &amp; la force d’apprendre toutes choses,
+il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner
+celles qui doivent être du plus grand &amp; du
+plus fréquent usage dans le monde. M. Locke,
+<i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">XCVI</small></i>.</p>
+</div>
+<p>Les exercices doivent concourir avec
+les études précédentes ; ceux sur-tout
+qui peuvent, en formant le corps,
+lui donner de la grace, sont d’une nécessité
+indispensable, à cause de l’impression
+subite que notre extérieur fait
+en notre faveur, ou à notre désavantage.
+Les agrémens de l’esprit sont long-temps
+à détruire le dégoût que des façons rebutantes
+ont inspiré ; je dis détruire,
+souvent ils ne font que le pallier : il y a,
+dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport
+de nos yeux à cet égard, quelque chose
+qui me paroît avilir beaucoup notre jugement.
+On se sent, communément,
+moins de répugnance pour une personne
+qui se produit avec une étourderie confiante,
+&amp; qui donne lieu de soupçonner
+qu’elle a peu de raison, que pour une autre
+qui se présente avec un air grossier, &amp;
+ignoble, quoique sensé. Quand ce ne
+seroit que pour connoître jusqu’où le
+premier donne prise à la critique, on s’en
+occupe, on l’écoute, on se remplit, avec
+plaisir, des motifs qu’on découvre de le
+mépriser ; &amp; le croiroit-on, c’est le traiter
+avec moins de dédain encore qu’on
+ne fait le second, qui devient comme
+anéanti ; on l’a jugé au premier coup
+d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir
+s’il existe ; &amp; supposé qu’il ose vous tirer
+de la létargie où vous êtes à son
+égard, qu’il prenne &amp; vous adresse la parole,
+il montrera inutilement du sens,
+&amp; peut-être des lumiéres ; la contradiction
+aigre sera le meilleur traitement qu’il
+éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir
+de répondre à un homme d’esprit
+qui n’a pas le maintien qui leur en impose.</p>
+
+<p>A l’égard des talens, si l’on ne les examine
+que par ce qu’ils peuvent être à
+notre bonheur, si l’on met en balance
+ceux qui appartiennent purement à l’esprit,
+avec ceux qui semblent n’être point
+de son ressort, tels que certains exercices,
+l’art du chant, de la danse, des instrumens,
+&amp;c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils
+préférables ? Combien d’écueils
+environnent les premiers ! En faire
+un usage vicieux, soit que l’envie nous
+y porte, ou que l’imagination nous égare,
+n’offre que de trop fréquens exemples.
+Sont-ils d’un ordre distingué, ils
+excitent dans quelques rivaux la jalousie
+la plus envenimée, &amp;, tout bien calculé,
+ils produisent plus de dégoûts que
+de satisfaction ; au lieu que les autres ne
+manquent jamais de succès, quand même
+ils seroient médiocres, parce qu’on
+n’en exige la perfection que dans ceux
+dont la profession est d’y parvenir. On
+ne vous les conteste pas, lors même
+qu’ils sont supérieurs, ils deviennent
+autant de chaînes, qui attachent d’autant
+mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
+point leur vanité : enfin si ces
+derniers rendent moins à notre amour
+propre, ils font davantage pour la douceur
+de notre vie ; ils peuvent remplacer
+en nous ceux de l’esprit, &amp; ne les étouffent
+point, s’ils y naissent avec le caractére
+de supériorité ; car ils sauront
+bien alors percer &amp; se faire connoître.</p>
+
+<p>Le choix qu’on doit faire entre les
+talens de différent genre, offre encore
+bien d’autres sujets d’examen ; il y a
+une convenance entre le rang des personnes
+qu’on éleve, leur destination, &amp;
+les talens qu’elles peuvent avoir avec
+bienséance, qu’il me paroît indispensable
+de consulter.</p>
+
+<p>Quand l’état des enfans est arrêté de
+bonne heure, il est aisé, en leur présentant
+habituellement cette perspective,
+de placer dans leur point de vûe les
+objets différens, que la raison veut qu’ils
+considérent du même coup d’œil ; l’ordre
+des devoirs, le choix des plaisirs
+compatibles avec le personnage qu’ils
+auront à remplir, naissent naturellement
+de la connoissance qu’ils ont
+de leur situation ; ainsi on ne peut
+trop fixer leurs regards vers ces mêmes
+objets<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, car il faut, en général, pour
+réussir dans le monde, un certain accord
+entre nos goûts, notre ton de plaisanterie,
+&amp; ce que nous sommes, qui ne peut
+être remplacé que par une supériorité
+d’esprit donnée à bien peu de personnes.
+Rien n’expose davantage à la critique,
+que de n’avoir pas l’amour propre convenable
+à son état, que de ne pas sentir
+qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
+doit y parvenir que par des moyens
+qui n’ôtent rien à la considération où
+l’on doit naturellement prétendre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Locke remarque qu’on prend rarement
+cette route ; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation
+des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent
+enseigner plutôt que sur ce que les enfans
+ont besoin d’aprendre de l’étude, <i>sec. <small class="rm">XCVII</small></i>.</p>
+</div>
+<p>Examinons d’abord ce que les talens
+sont aux personnes du premier rang ;
+les aimer fait une douceur dans leur
+vie, les récompenser fait une partie de
+leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles
+à les posséder ? elles n’en
+ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées
+des soins pénibles &amp; indispensables
+qu’il en coûte pour les acquérir,
+tandis qu’elles resteroient peut-être au
+dessous de la médiocrité, on les accableroit
+des éloges qui ne sont dûs qu’à la
+perfection ; doivent-elles augmenter le
+nombre des piéges, où la flatterie qui
+les assiége sans cesse, ne cherche qu’à
+les attirer ? Mais je suppose qu’elles parvinssent
+à les posséder dans un degré
+éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
+élévation, au dessus de pareils succès ?
+Que leur serviroit un mérite dont leur
+suffrage est la plus douce récompense ?
+L’avantage de disputer, &amp; même de remporter
+ce prix, est inférieur, pour elles,
+à la gloire de le donner.</p>
+
+<p>L’espéce de régle, que je viens de proposer,
+a, sans doute, ses exceptions : on
+voit dans le rang dont je parle, des personnes
+si heureusement nées pour la supériorité
+en tout genre, que l’esprit &amp;
+les talens semblent ajouter, en elles,
+aux prééminences de leur rang même.</p>
+
+<p>A l’égard des hommes destinés à ces
+premiers emplois, dont les fonctions
+sont sérieuses &amp; austéres, il est peu de talens,
+si vous en exceptez l’éloquence, qui
+paroissent leur convenir ; faits pour en
+imposer, pour attirer la considération &amp;
+le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser,
+être aperçûs par des avantages aussi
+frivoles, que le sont, comparés à la
+gravité de leur état, les talens qui font
+l’amusement de la Société. Je ne me fonde
+ici que sur l’opinion du vulgaire ;
+mais le vulgaire se trouve dans toutes les
+conditions : car s’ils n’avoient pour juges
+que de bons esprits, loin d’assujettir leur
+loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions,
+on aimeroit au contraire dans
+tous les momens où ces devoirs pénibles
+leur donnent quelque relâche, à les
+voir se livrer à tous les délassemens convenables
+aux autres hommes. La raison
+devroit-elle se plier à des usages
+plus sévéres qu’elle-même ? Mais certains
+usages sont respectés par le sage,
+quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.</p>
+
+<p>Cette exclusion des talens agréables,
+je dois faire encore cette observation,
+n’est pas toujours absolue ; il est des
+hommes qui savent imprimer le caractére
+de bienséance à tout ce qu’ils adoptent :
+un certain charme répandu dans
+leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions
+sérieuses qui les font considérer,
+les dons qui rendent leur commerce
+agréable.</p>
+
+<p>A quelque état qu’on soit destiné, la
+connoissance des ouvrages d’esprit est
+convenable, &amp; peut-être nécessaire ;
+être instruit, produit deux avantages ;
+on décide moins, &amp; on décide mieux.
+Mais comme la lecture ne donne pas des
+lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux
+personnes qui nous élevent, à y suppléer ;
+elles doivent, par le secours de
+la conversation, évitant le ton de précepte,
+nous instruire sur les ouvrages
+d’esprit, de ce que les ouvrages même
+ne nous apprennent pas toujours la maniére
+d’en bien juger. Comment laisse-t-on
+ignorer aux gens qui vont entrer
+dans le monde, le sentiment établi, le
+plus généralement, sur le mérite &amp; les défauts
+d’une certaine quantité de livres
+célébres dont ils entendront parler ? On
+les expose à porter de faux jugemens
+sur des matiéres décidées, &amp; rien ne déplaît
+davantage. Ce manque de connoissance
+a d’autres inconveniens, que j’exposerai
+en parlant des usages du monde.</p>
+
+<p>Il est utile encore de leur donner, de
+la même maniére, une idée assez étendue
+des arts agréables, &amp; particuliérement
+de ceux qui dépendent autant du
+goût, que des régles ; outre le plaisir
+qui est attaché à ces connoissances, l’esprit
+y gagne un certain agrément ; c’est
+une qualité liante de plus, de sentir le
+prix de ces merveilles, que les arts nous
+présentent : je pense enfin qu’on est plus
+heureux, &amp; qu’on plaît davantage, quand
+on est à portée de juger, avec délicatesse,
+de ce qui constitue les plaisirs qui
+rendent la Société aimable, sans blesser
+l’honnêteté des mœurs.</p>
+
+<p>Il est vrai que de cette multiplicité de
+connoissances &amp; de talens vulgaires, il
+peut naître, dans quelques jeunes gens,
+un défaut qui les rendroit insuportables ;
+les petits esprits s’estiment plutôt par
+la quantité d’objets qu’ils embrassent,
+que par la maniére de les saisir : on ne
+le croiroit pas, sans l’expérience, il est
+plus aisé d’être modeste, avec une supériorité
+de lumiéres ou de talens, qu’avec
+un assemblage de connoissances communes
+dont les occasions de faire usage
+se succédent presque sans cesse. On a
+bien du panchant à se croire un homme
+universel, parce qu’on est universellement
+médiocre. L’ennuyeux commerce
+que celui des gens qui sont un peu
+tout ce qu’ils veulent être ! Ils étalent,
+si volontiers, &amp; avec une confiance si
+parfaite, toutes les petites richesses qui
+les environnent ; ils vous en font l’histoire,
+ils en vantent eux-mêmes le succès ;
+ils se glorifient même de celles
+qui leur manquent : c’est, selon eux,
+par paresse, par indifférence, qu’ils ne
+les ont point acquises. C’est à ceux qui
+nous élevent, à régler notre amour
+propre à cet égard, en nous accoutumant
+à penser, que le seul moyen de
+faire valoir nos avantages, de quelque
+espéce qu’ils soient, c’est de les mettre
+toujours au dessous même de leur véritable
+prix<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La modestie raisonnable par rapport aux
+grandes qualitez dont on a donné des preuves,
+consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
+qu’à un degré inférieur à celui de l’estime
+que vous marquent les autres, mais à
+l’égard des avantages de peu de mérite, la
+modestie doit aller jusques à ne se prêter en
+rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer
+avec les gens à qui les miséres de la vanité
+d’autrui sont à charge, que d’écouter avec
+complaisance des éloges sur nos petits talens ;
+mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
+succès, est un véritable ridicule.</p>
+</div>
+<p>Par le secours des entretiens amenés
+de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de
+leçons, on pourroit porter plus loin
+l’éducation à l’égard des jeunes gens,
+doués d’une certaine intelligence ; ce
+seroit de leur faire connoître le terme
+(autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit
+de leur siécle est parvenu par rapport
+aux Sciences, aux connoissances
+sublimes, &amp; aux grands talens. Ils éviteroient,
+par-là, deux extrémités qui
+marquent de la petitesse d’esprit ; l’une
+est de n’admirer les Sciences que par
+ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu
+d’attacher leur prix à l’utilité dont elles
+peuvent être à la Société : &amp; l’autre,
+de les estimer moins à mesure que le
+nombre des Savans se multiplie : ainsi,
+les accoutumant à ne pas juger l’esprit
+sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient
+pas dans ces redites vagues &amp; si
+ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce
+que le siécle <i>dégénére</i> ; ils verroient que
+ce qu’on appelle décadence à cet égard,
+ne regarde que quelques branches qui
+ont décru, à la vérité, mais dont le siécle
+est dédommagé par d’autres qui se
+sont étendues<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Il est bien rare de voir des estimateurs
+équitables sur ces pertes &amp; sur ces compensations.
+Le foible commun est de dégrader
+son siécle pour élever le précédent : d’autres
+hommes estiment le leur par préférence ; &amp;
+dans ces deux opinions, c’est presque toujours
+l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre
+l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont
+avec les connoissances ou les talens par lesquels
+ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine
+leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur
+prévention sur ce qui reste.</p>
+</div>
+<p>J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans
+à ces différens égards, par des entretiens
+plûtôt que par la lecture. Les
+esprits lents &amp; qui n’ont d’acquit que ce
+qu’une étude opiniâtre leur en a donné,
+ont peine, quelquefois, à estimer le
+savoir, qui étant en partie le fruit de
+la conversation, en a pris l’air facile : ce
+mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît
+le travail qu’il a coûté ; ils sont
+au sujet de la conversation, comme ces
+hommes élevés dans des pays montueux,
+qui, infatigables à parcourir des
+routes pénibles, se lassent aisément dans
+la plaine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Les vûes courtes, je veux dire les esprits
+bornés &amp; resserrés dans leur petite sphére, ne
+peuvent comprendre cette universalité de talens,
+que l’on remarque quelquefois dans un
+même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en
+excluent la solidité. <i>La Bruyere, du mérite personnel</i>.</p>
+</div>
+<p>Une autre étude peu cultivée, &amp; cependant
+bien utile, est celle du stile épistolaire :
+la plûpart des jeunes gens, entrant
+dans le monde, &amp; ceux même qui
+parlent bien, sont si peu formés à ce stile,
+qu’ils écrivent à peine raisonnablement ;
+c’est une façon de décrier soi-même son
+esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion
+favorable qu’on en avoit conçue
+dans la conversation. Ce talent de bien
+écrire est un moyen de réussir, dont on a
+souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque
+sorte une autre maniére de vivre
+avec les personnes qu’on aime, &amp; à qui
+l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer
+aux enfans le désir d’acquérir cette
+ressource, &amp; ne leur pas donner les instructions
+qui peuvent la procurer ? Quand
+je propose de les instruire à cet égard, je
+ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur
+faire apprendre, ni des formules ingénieuses
+à leur prescrire ; les unes seroient
+trop étendues, &amp; passeroient souvent la
+portée de leur esprit, &amp; les autres ne serviroient
+qu’à le leur gâter. On pourroit
+seulement leur faire connoître les défauts
+qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce
+qui concerne le cérémonial ; théorie facile,
+que, sans doute, on ne doit point
+leur laisser ignorer.</p>
+
+<p>Il faudroit donc les mettre dans l’habitude
+d’écrire, non en leur proposant
+des sujets imaginaires, qui ne les intéressant
+point, leur feroient regarder ce
+travail, comme une tâche pénible, &amp;
+leur donneroient peut-être du faux dans
+l’esprit ; mais en faisant naître des occasions
+fréquentes, où ils fussent obligés
+d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient
+avec empressement ; les accoutumer
+ensuite à cultiver, de la même
+maniére, les liaisons qu’ils auroient formées
+avec des gens de leur âge, les familiariser
+ainsi, successivement, avec les
+différentes matiéres qu’ils pourroient
+traiter dans le cours de leur vie.</p>
+
+<p>Ce qui constitue une lettre bien écrite,
+ne consiste pas, seulement, dans la
+correction du style, dans la clarté du
+sens, ni dans l’exactitude à remplir les
+loix communes de la politesse ou du respect ;
+c’est quelquefois en négligeant,
+à un certain point, quelques-unes de ces
+régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une
+quantité de nuances, qu’il faut saisir,
+soit dans le ton, soit dans l’attention à
+éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un
+certain point. Ce sont, enfin, les convenances
+particuliéres, de personne à personne,
+qui forment autant de régles délicates,
+qu’on observe mieux, à mesure
+qu’on a plus de sens &amp; d’esprit, &amp; qui
+caractérisent le bon Ecrivain en ce genre :
+mais cette habitude, si nécessaire, des
+bienséances, ne s’acquiert dans une
+certaine perfection, que par la connoissance
+des usages du monde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On néglige assez généralement un art facile
+qu’on peut honorer du nom de talent, quand
+il est porté à une certaine perfection, c’est de
+bien lire les ouvrages de prose &amp; de poësie :
+il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le
+cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise
+grace.</p>
+</div>
+<p>Ce qu’on apelle les usages du monde,
+consiste (si je ne me trompe) dans la
+précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre,
+la politesse, l’empressement
+ou la retenue, la familiarité ou le respect,
+l’enjouement ou le sérieux, le refus
+ou la complaisance, enfin tous les
+témoignages de devoirs ou d’égards qui
+forment le commerce de la Société. On
+pourroit, par quelques observations générales,
+donner l’idée de ces usages aux
+personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur
+indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que
+la maniére précise de les remplir ; mais
+comme cette théorie ne les instruiroit
+que très-imparfaitement, il faut tâcher
+de tirer les préceptes des exemples
+mêmes, les accoutumer, dès la premiére
+jeunesse, à remarquer quels sont ces
+usages dans des personnes qu’on peut
+leur proposer pour modéle. Cette connoissance
+est d’autant plus indispensable,
+que tout autre savoir, &amp; l’esprit même,
+suffisent rarement pour y suppléer.</p>
+
+<p>Le manque d’habitude des usages du
+monde, cause ordinairement une timidité
+d’une espéce différente, selon que
+nous avons plus ou moins d’esprit.
+Dans cette situation, les gens de bon
+sens s’embarrassent, mais sans trop de
+crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ;
+ils connoissent ce qui leur manque,
+à cet égard, &amp; leur amour propre n’en
+est humilié qu’à un degré raisonnable.
+Dans les petits esprits, cette ignorance
+produit la mauvaise honte, foiblesse
+bien plus reprochable que le défaut qui
+l’a fait naître. Cette honte, mal entendue,
+est un soulevement de notre orgueil,
+qui nous porte à affecter de savoir
+ce que nous sentons bien que nous
+ignorons, ou à dissimuler grossiérement
+notre ignorance ; c’est un manque de
+courage, qui nous empêche d’avouer un
+tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions
+le connoître, &amp; que nous augmentons
+encore, lorsque nous croyons
+le sauver, par cette fausse confiance ; le
+défaut nous empêche de plaire, le reméde
+mal choisi nous fait mépriser.</p>
+
+<p>C’est cette mauvaise honte, dont il est
+essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent
+aveugler ; il faut, dans toutes les
+occasions, la démasquer en eux avec
+finesse &amp; avec sévérité, en démêler tous
+les détours, afin qu’ils sentent l’illusion
+de ce prestige, qui n’en impose à personne,
+&amp; qu’ils soient bien persuadés
+que le seul moyen de trouver grace sur
+les qualités qu’on désireroit en nous,
+est d’avouer qu’elles nous manquent.</p>
+
+<p>Si on éleve de jeunes gens, qui, avec
+de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité
+de saisir ces usages du monde,
+soit par un caractére naturellement sauvage,
+qui les retire de la Société, soit
+par un goût dominant pour les Sciences,
+qui les rende indifférens &amp; distraits sur
+tout le reste, je ne connois qu’une conduite
+à tenir avec eux, c’est de les accoutumer
+à sentir &amp; à avouer, comme je l’ai
+dit, que c’est un mérite qui leur manque :
+mais il faut que ce soit, avec modestie,
+qu’ils en conviennent ; car il arrive
+quelquefois, que pour se disculper avec
+soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni
+le langage qui plaît dans le monde, on
+s’excite à ne regarder qu’avec mépris
+cette sorte de science ; on laisse apercevoir
+qu’on s’applaudit intérieurement
+de n’avoir point employé son esprit à
+cette étude qu’on suppose absolument
+frivole. On regarde avec une certaine
+pitié, qu’on croit philosophique, les
+succès que ces agrémens procurent à
+ceux qui les possédent ; &amp; cette ressource
+est incontestablement la plus mauvaise.
+Quand on passe pour avoir de l’esprit,
+il est bien moins nuisible de paroître décontenancé,
+que méprisant. On voit
+assez généralement que quand on déplaît,
+c’est moins parce que les qualités
+aimables nous manquent, que par les
+défauts que notre vanité, qui en souffre,
+nous fait substituer à leur place.</p>
+
+<p>C’est encore peu que d’être instruit
+des usages de la Société, si on n’y joint
+la connoissance du caractére des hommes
+qui la composent, si l’on n’y apporte cet
+esprit d’examen si nécessaire pour juger
+sainement des personnes avec lesquelles
+on se lie, afin de discerner à quel degré
+on doit les chérir, les estimer, ou les
+craindre.</p>
+
+<p>La connoissance des hommes de son
+siécle, est donc indispensable, lorsqu’on
+veut satisfaire, convenablement, pour
+eux, &amp; pour soi-même, à ce qu’on leur
+doit, ainsi que pour aller avec bienséance,
+par de-là les devoirs, s’il est
+nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres
+qui peignent les différens caractéres
+des hommes, n’offrent, à cet égard,
+qu’une théorie souvent peu utile, même
+aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent
+en même temps qu’ils l’acquiérent,
+aux exemples vivans dont elle leur offre
+l’image. On trouve assez communément
+des gens remplis de beaucoup de lecture,
+qui connoissent tous les portraits
+qui ont été faits des hommes, &amp; ne connoissent
+pas les hommes mêmes ; ils ont
+présens tous les caractéres de la Bruyere,
+ceux du Cardinal de Retz, &amp; se trompent
+grossiérement sur le jugement qu’ils
+portent du caractére des personnes avec
+lesquelles ils passent leur vie.</p>
+
+<p>On pourra m’objecter que cette connoissance
+des hommes de son siécle, que
+je recommande, combattroit peut-être
+dans bien des esprits, ce désir de leur
+plaire, que j’ai regardé comme un des
+principaux objets de l’éducation. « M’instruire
+à voir la plûpart des hommes,
+tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me
+diroient-ils, à les mépriser, &amp; il y
+auroit de l’inconséquence à vouloir
+plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de
+la bassesse à s’y porter par l’intérêt
+qu’on auroit à en être aimé : Comment
+dans cette situation, si je veux
+plaire, puis-je éviter la fausseté ? On
+passe sa vie avec des personnes dont
+l’amour propre n’est point flatté, si
+vous ne les louez que par les qualités
+qui ne leur sont point contestées, il
+faut, sous peine de leur inimitié, perdre
+de vûe ce qu’elles sont, pour sourire
+à ce qu’elles s’imaginent être. »
+Je répondrai, que plus on est capable
+de cette droiture d’esprit qui nous fait
+sainement connoître en quoi consiste
+l’humanité, plus on est persuadé que rien
+ne nous dispense d’apporter, dans la Société,
+les qualités qui l’entretiennent.
+L’éducation doit faire concourir ces deux
+principes, les hommes sont assujettis
+à bien des défauts, mais il faut vivre
+avec les hommes ; celui qui est le plus en
+droit de les condamner, a lui-même
+besoin de leur indulgence. Qu’on examine
+un Misantrope, il entre souvent
+plus de vanité dans son caractére, que
+de véritable haine pour les vices attachés
+à la condition humaine : on étale le chagrin
+avec lequel on les envisage, comme
+une espéce de protestation contre la part
+qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose
+médiocre ; on pense intimément, que
+lorsqu’on a dit, il est bien humiliant
+d’être homme, on est un homme supérieur ;
+au lieu que la véritable supériorité
+seroit de voir les vices de la Société
+sans étonnement, &amp; sans être rebuté
+d’elle<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Le Sage ne pourroit-il
+pas la regarder comme il fait la santé ?
+Il connoît &amp; supporte patiemment ses
+révolutions dont il étudie les causes,
+afin de les combattre autant qu’il est en
+son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se
+contraint pour la ménager, parce que
+c’est elle qui fait la principale douceur
+de la vie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie</div>
+<div class="verse">Des moyens d’exercer notre philosophie.</div>
+<div class="verse">C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;</div>
+<div class="verse">Et si de probité tout étoit revêtu,</div>
+<div class="verse">Si tous les cœurs étoient francs, justes &amp; dociles,</div>
+<div class="verse">La plûpart des vertus nous seroient inutiles.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><span class="sc">Moliere</span>, <i>act. <span class="rm">5.</span> du Misant., scéne <span class="rm">1</span></i>.</p>
+</div>
+<p>Si c’est l’amour propre qui nous rend
+si délicats sur les défauts des autres, &amp;
+qui nous inspire le panchant de leur
+faire sentir que nous en sommes frapés,
+l’art de l’éducation doit être de se servir
+de ce même amour propre, pour établir
+la vertu opposée à cette fausse haine
+du vice. C’est à elle à graver dans le fond
+de notre ame cette vérité ; celui qui avilit
+par ses dedains ou par ses discours, le
+peu d’hommes qui l’environnent, n’est
+supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
+nombre dont il se fait haïr. Celui qui,
+connoissant la nature humaine, défectueuse
+comme elle l’est, la considére
+sans orgueil, &amp; sans se croire dispensé
+d’être doux &amp; sociable, a saisi la seule
+maniére d’être au-dessus des autres hommes,
+&amp; jouït du plaisir d’en être aimé.</p>
+
+<p>Avec de pareils principes, qu’il n’est
+pas difficile d’établir en nous, la connoissance
+des hommes de son siécle ne
+deviendroit pas plus dangereuse que la
+sincérité, &amp; quelques autres qualités,
+qui sont des vertus en elles-mêmes,
+mais dont on peut abuser. Il est certain
+que sans cette connoissance, on peut,
+avec beaucoup d’esprit, ne réussir que
+bien imparfaitement dans le monde.</p>
+
+<p>Il est vrai que l’éducation ne nous
+donne pas le fond d’esprit nécessaire
+pour bien connoître le vrai caractére, le
+genre d’amour propre des gens avec qui
+nous sommes en Société, ainsi que pour
+remplir, avec une certaine supériorité,
+les usages du monde ; mais elle doit
+nous faire remarquer, dans autrui, dans
+nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes
+usages<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Voici à cet égard les erreurs
+principales contre lesquelles elle
+pourroit nous prévenir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Je ne parle point du savoir vivre, ni de
+la politesse commune, qu’il seroit honteux
+d’ignorer.</p>
+</div>
+<p>Les jeunes gens, je n’en excepte pas
+même quelques-uns qui ont de l’esprit,
+sont sujets, en arrivant dans le monde,
+à regarder, comme des traits d’imagination,
+des maximes de morale rebattue<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>,
+qu’ils placent curieusement, &amp;
+qu’ils débitent avec confiance, parce
+qu’ils pensent montrer, par là, un esprit
+de réflexion. Ce n’est pas encore
+l’abus de la mémoire le plus à craindre
+pour eux ; il y a une certaine quantité
+de phrases &amp; de bons mots fastidieux,
+qui les séduisent d’abord, soit par le
+brillant de l’antithése, soit parce qu’ils
+ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit,
+par des personnes qui leur en imposent
+à quelques autres égards. Si
+malheureusement il arrive qu’une certaine
+paresse à réfléchir, ou le défaut
+de goût les accoutume à l’usage facile
+des lieux communs, ils déplairont bien
+davantage par cette sottise empruntée,
+que s’ils s’abandonnoient à leur imagination,
+quelque bornée qu’elle pût être ;
+ce naturel ingrat, joint à ce faux art
+avec lequel on le gâte encore, caractérise
+sensiblement, à ce qu’il me paroît, la
+différence qu’il y a de manquer d’esprit,
+à être sot : l’un n’est qu’une indigence,
+malgré laquelle, on peut être aimable ;
+l’autre est un tort volontaire que notre
+orgueil ajoûte à la misére de notre esprit,
+&amp; qui nous rend insupportables.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> La Morale étant un des principaux objets
+de l’éducation, on doit sans doute en imprimer
+dans le cœur des jeunes gens les maximes les
+plus simples &amp; les plus communes, ainsi que celles
+qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même
+temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent
+faire des unes &amp; des autres, est de se conduire
+par elles &amp; non de les étaler dans la conversation.</p>
+</div>
+<p>Je désirerois qu’avant que les jeunes
+gens entrassent dans le monde, on leur
+donnât par écrit une énumération<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> de
+ces véritez triviales, de ces bons mots,
+de ces contes qui ne sont ignorés de
+personne, &amp; qui déplaisent si fort à entendre
+répéter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voici à peu près la forme que j’y donnerois :
+<i>Liste des lieux communs, qui ne peuvent
+qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits
+d’esprit</i>.</p>
+
+<p>Quand on parle d’être jeune, <i>dire que c’est un
+défaut dont on se corrige tous les jours</i>.</p>
+
+<p>S’il est question du nombre convenable de
+personnes pour un souper, décider qu’il faut
+être <i>au-dessus du nombre des Graces, &amp; au-dessous
+de celui des Muses</i>, c’est adopter des platitudes, &amp;c.</p>
+
+<p>Voyez ce que parut à Madame de <span class="sc">Sevigné</span>,
+un jeune homme d’une représentation aimable,
+lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand
+pour son âge, il répondit : <i>Méchante herbe
+croît toujours.</i></p>
+
+<p>On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer
+des éclats de rire, <i>qu’elles font rire l’esprit</i> :
+ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en
+pure perte, &amp;c.</p>
+
+<p>On vous avertit que les traits de distractions
+de M. de B… si bien contés par La
+Bruyere, ne le sont plus dans le monde que
+par les sots, &amp;c.</p>
+</div>
+<p>Je ne prétens pas conclure de ce
+que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai
+sur les lieux communs, qu’il faille
+les exclure de la conversation ; une attention
+réfléchie, à n’y produire que
+des traits recherchés, seroit une autre
+extrémité plus à charge peut-être encore ;
+je demande seulement, qu’on y
+donne les lieux communs pour ce qu’ils
+sont ; ils n’y déplaisent que quand ils
+sont amenés sottement, comme des découvertes ;
+ou qu’on paroît y entendre
+une finesse que peut-être ils ont eue,
+mais que l’usage vulgaire où ils sont
+tombés, leur a fait perdre.</p>
+
+<p>Un autre genre de lieux communs,
+où l’esprit trouve en quelque maniére
+occasion de briller, &amp; où les gens sensés
+regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce
+sont ces théses sur le cœur, ces différences
+subtilement frivoles, dont l’examen
+ne rend l’esprit ni plus solide ni
+plus délicat, &amp; dont la solution la plus
+heureuse, n’est presque jamais qu’une
+fadeur. Quel dégoût pour la raison,
+que d’entendre discuter scrupuleusement,
+<i>lequel est le plus insupportable, d’apprendre
+la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ;
+lequel est le plus tendre, de l’Amant
+qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril,
+tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
+secours ?</i></p>
+
+<p>Il y a un Recueil intitulé : <i>Les Arrêts
+de la Cour d’Amour</i>, qu’il faudroit
+faire apprendre par cœur aux enfans,
+de la maniére qui les en dégoûteroit davantage,
+afin qu’il leur restât pour les
+théses galantes, le même éloignement
+qu’ils gardent, si constamment, pour
+quelques livres de Grammaire, dont ils
+ont été excédés dans leurs Classes.</p>
+
+<p>L’observation que je viens de faire,
+n’a lieu que pour la conversation ; une
+analyse fine des sentimens, sera toujours
+un genre d’ouvrage propre à faire
+honneur à l’esprit, &amp; qui trouvera le plus
+grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels
+objets plus intéressans peut-on nous occuper,
+que de nous découvrir les sources
+de nos plaisirs &amp; de nos peines ?</p>
+
+<p>On doit encore prévenir les jeunes
+gens sur une autre espéce de lieux communs.
+Je parle de ces disputes, tant de
+fois recommencées, &amp; qui n’ont peut-être
+jamais eu de fondement bien raisonnable,
+telles que la prééminence
+entre <i>Corneille</i> &amp; <i>Racine</i>, entre <i>la Musique
+Italienne</i> &amp; <i>la Musique Françoise</i>, &amp;
+plusieurs autres matiéres à dissertation,
+sur lesquelles leur esprit ne commence
+qu’à s’exercer, &amp; où celui des gens du
+monde ne trouve plus de prise, à force
+de les avoir disséquées. C’est la nouveauté
+dont ces sortes de théses frapent leur
+esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient
+plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a
+plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.</p>
+
+<p>Ce seroit aussi une précaution sage que
+de faire connoître, sur-tout à ceux qui
+ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement
+de certaines hypothéses fabuleuses,
+que le vulgaire regarde comme
+l’effet d’une belle imagination, &amp; qui
+sont au contraire, la ressource de ceux
+dont l’imagination ne peut rien produire.
+Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un
+faux éclat, ne portent ordinairement que
+sur deux suppositions, qui se présentent
+aux esprits les plus bornés ; l’une est de
+prendre le contraste des mœurs communes,
+tel, par exemple, que d’attribuer
+aux femmes l’autorité &amp; la conduite des
+hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur
+&amp; les foiblesses des femmes ; &amp; la seconde,
+qui suppose un esprit aussi peu inventif,
+a pour base ce qu’on appelle <i>le merveilleux</i>,
+comme de posséder <i>l’Anneau
+d’Angélique</i>, d’avoir <i>un Génie</i> à ses ordres ;
+&amp; d’entamer, de là, un long &amp; frivole détail
+des avantages qu’on sauroit en tirer.
+Ce n’est pas que ces idées ne puissent
+être employées avec succès<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, mais il
+faut pour cela se garder d’abord de
+l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles
+entraînent souvent dans des lieux communs.
+Il y a si long-temps qu’il passe des
+exagérations, &amp; des extravagances, par
+la tête des hommes, qu’on n’en imagine
+guéres qui ayent un caractére de nouveauté.
+En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on
+se permet ces rêveries, observer
+de ne les point mener trop loin, fussent-elles
+ingénieuses : le suffrage de ceux
+qu’elles amusent, ne dédommage pas du
+peu d’opinion qu’on donne de son esprit,
+&amp; de l’ennui qu’on cause à un petit nombre
+de gens, qui sentent combien les
+idées gigantesques, ou renversées, sont
+froides &amp; dénuées d’imagination. En
+général, l’imagination n’est point caractérisée
+par les chiméres, elle se marque
+&amp; réussit bien mieux, en mettant la vérité
+dans son plus beau jour.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont
+la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination
+a employé le merveilleux, &amp; non le
+merveilleux même, qui en fait le prix.</p>
+</div>
+<p>Il y a d’autres lieux communs qui
+consistent dans des opinions fausses, que
+le vulgaire conserve comme un dépôt,
+(le surnaturel lui paroissant toujours
+croïable)<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> &amp; que quelques personnes
+d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir.
+Il seroit utile qu’on en formât des
+espéces de tables, afin que ces opinions
+&amp; l’idée de la chimére qu’elles renferment,
+se plaçassent, en même temps,
+dans notre mémoire. Car lorsque rien
+n’interrompt l’habitude que les enfans
+prennent de penser, d’après leur Gouvernante,
+<i>que les songes sont des présages, ou
+que l’Astrologie est la science de l’avenir</i>,
+il faut, pour effacer ces idées, des réflexions
+que les uns négligent de faire,
+&amp; dont les autres ne sont pas capables.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Les présages. Les horoscopes. Les présentimens.
+La persuasion que certains songes
+sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
+dans les événemens de la vie de deux
+jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune
+fait croître &amp; décroître la cervelle des animaux :
+qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande,
+des huîtres, des écrevisses, &amp;c. Qu’un
+animal est plus pesant à jeun qu’après le repas.
+Qu’un tambour de peau de brebis se créve au
+son d’un tambour de peau de loup, &amp;c. <i>Voyez
+Bayle, Pensées diverses, Tom. <span class="rm">1</span></i>. <i>Voyez aussi Rohault,
+Physiq. <span class="rm">2.</span> p.</i></p>
+</div>
+<p>Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une
+conversation agréable, quoiqu’on ait
+toutes les craintes frivoles &amp; les opinions
+chimériques ; c’est la philosophie de
+presque toutes les femmes ; mais la nature
+a donné, à celles qu’elle a destinées
+à plaire, un charme qui se répand sur
+tout ce qu’elles pensent. Leur imagination,
+telle qu’on nous peint cet art de
+féerie, qui fait naître des Palais &amp; des
+Jardins, où l’instant d’auparavant on ne
+voyoit que des rochers &amp; des ronces,
+embellit tout ce qu’elle nous présente ;
+tandis que les hommes, pour réussir
+constamment, sont réduits à joindre de
+la solidité aux graces de l’esprit, &amp; que
+leur imagination, quelque brillante
+qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
+la honte d’une certaine ignorance.</p>
+
+<p>A l’égard des personnes, qui entrent
+dans le monde, préservées ou guéries de ces
+préjugés, elles ne peuvent trop ménager
+l’amour propre de celles qui sont accoutumées
+à les regarder comme des vérités<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>,
+la plûpart des hommes tiennent
+à la petitesse de leur esprit, comme certains
+Amans idolâtrent une laide maîtresse ;
+on ne pourroit les éclairer, qu’en
+leur découvrant leur erreur, &amp; l’art le
+plus ingénieux échoue bien souvent,
+quand il s’agit de désabuser, sans déplaire.
+Il y a, à cet égard, un milieu à
+saisir, qui, nous éloignant également, de
+commettre notre jugement avec les personnes
+éclairées, &amp; de faire paroître une
+supériorité qui blesse les esprits communs,
+nous sauve du mépris des uns &amp;
+de la haine des autres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Je rêvassois présentement, comme je
+fais souvent, sur ce combien l’humaine raison
+est un instrument libre &amp; vague. Je vois ordinairement
+que les hommes, aux faits qu’on
+leur propose, s’amusent plus volontiers à en
+chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ;
+ils passent par-dessus les propositions, mais ils
+examinent curieusement les conséquences ; ils
+laissent les choses, &amp; courent aux causes : plaisans
+causeurs, ils commencent ordinairement
+ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se
+fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi
+par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, &amp;
+employerois souvent cette réponse, mais je n’ose.
+<span class="sc">Montaigne</span>, <i>Essais</i>.</p>
+</div>
+<p>Pour faire connoître, dans toute son
+étendue, la nécessité de s’assujettir aux
+usages du monde, &amp; de s’appliquer à connoître
+le caractére des personnes qui
+composent la Société, afin de pouvoir
+s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer
+les jeunes gens à la sévérité avec laquelle
+on les examinera, quand ils paroîtront
+sur cette grande scéne<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ils
+doivent être prévenus qu’ils trouveront
+deux juges dans chaque spectateur, la
+raison, &amp; l’amour propre ; l’une, équitable,
+rend justice gratuitement ; l’autre
+n’est jamais favorable, qu’à de certaines
+conditions. L’amour propre veut qu’on
+le flatte, qu’on ne perde point de vûe
+ses intérêts ; &amp; dans la plûpart des jugemens,
+où il semble que ce soit la raison
+qui prononce, il se trouve que l’amour
+propre a presqu’entiérement dicté
+l’arrêt.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le premier pas… que l’on fait dans le monde</div>
+<div class="verse">Est celui d’où dépend le reste de nos jours ;</div>
+<div class="verse">Ridicule une fois, on vous le croit toujours.</div>
+<div class="verse">L’impression demeure : en vain, croissant en âge,</div>
+<div class="verse">On change de conduite, on prend un air plus sage :</div>
+<div class="verse">On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé :</div>
+<div class="verse">On est suspect encor, quand on est corrigé ;</div>
+<div class="verse">Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse</div>
+<div class="verse">Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.</div>
+<div class="verse">Connoissez donc le monde, &amp; songez qu’aujourd’hui</div>
+<div class="verse">Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><i>L’Indiscret, Comédie, scéne <span class="rm">1</span>.</i></p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<h3><i>Conclusion de cet Ouvrage.</i></h3>
+
+<p>C’est dès la premiere année de notre
+vie, que doit commencer notre éducation :
+Et après les principes de la Religion,
+qui est elle-même la source de
+toutes les vertus sociables, rien n’est
+plus important que d’établir en nous le
+désir &amp; les moyens de disposer, en notre
+faveur, les esprits, afin de parvenir à
+nous concilier les cœurs ; parce que
+dans le commerce ordinaire de la vie,
+pour être heureux, il faut être aimé ;
+que pour être aimé, il faut plaire, &amp;
+qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer
+au bonheur des autres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak empty" title="Les Contes des Fées">&nbsp;</h2>
+
+<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
+
+
+<p><i>Les Contes des Fées, qu’on va
+trouver à la suite de cet Ouvrage,
+seroient sans doute déplacés,
+s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
+même ; mais on reconnoîtra que les
+idées, les événemens qui constituent
+chaque Conte, servent à prouver l’utilité
+de quelques-uns des principes
+répandus dans ces Essais. Mon objet
+a été d’embrasser une sorte de Roman,
+dont toute l’action tendît à établir
+une ou plusieurs vérités morales. J’ai
+cru que le merveilleux de la Féerie
+concourroit à mettre ces maximes dans
+un jour plus agréable. J’ai varié le
+stile de ces Contes, selon le genre des
+sujets &amp; le caractére des personnages ;
+mais je sens combien je serai
+loin de la perfection à laquelle est
+parvenu, dans de pareils Ouvrages,
+un de ces Auteurs célébres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> qu’on
+relit sans cesse, &amp; qu’on regarde
+comme d’excellens modéles, sans
+qu’on ose chercher à les imiter, parce
+qu’on les admire toujours davantage.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Mr. <span class="sc">De Fenelon</span>, Archevêque de Cambray.
+<i>Voyez</i> les Fables qu’il a composées pour
+l’éducation de M. le Dauphin. <i>Tom. <span class="rm">2.</span></i> de ses
+<i>Dialogues des Morts, anciens &amp; modernes</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3><span class="small">LES DONS</span><br>
+<span class="large">DES FÉES,</span><br>
+<span class="tiny">OU</span><br>
+<span class="small">LE POUVOIR</span><br>
+DE L’ÉDUCATION.<br>
+<span class="small i">CONTE.</span></h3>
+
+
+<p>Entre les différens Souverains,
+qui, dans les temps
+reculés, partagérent l’Arabie,
+la Princesse Zoraïde fut
+célébre par l’amitié qu’elle
+avoit contractée avec deux Fées ; elle
+étoit bien digne de plaire à ces Intelligences,
+qui n’exerçoient alors leur supériorité
+sur les mortels, que dans la
+vûe de les rendre heureux. Peu de temps
+après la perte de son époux, qui lui fut
+extrêmement sensible, cette Princesse devint
+mere de deux fils, &amp; sentant approcher
+la fin de sa vie, que tout l’art des Fées
+ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.</p>
+
+<p>Je laisse deux enfans au berceau, tous
+deux destinés par nos loix à régner en
+même temps : vous connoissez mieux
+que nous, ce que les vertus, ou les
+défauts des Souverains, répandent de
+biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous
+m’avez trop aimée, pour me refuser,
+dans mes derniers instans, la douceur
+de me flatter que mes enfans feront
+le bonheur des Etats que je leur laisse ;
+vous allez les douer l’un &amp; l’autre,
+des qualités qui rendent les hommes dignes
+de la suprême autorité.</p>
+
+<p>L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane,
+s’approcha du berceau, &amp; touchant
+de sa baguette l’aîné des deux
+Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle,
+une puissante Fée te doue ; elle
+te donne <i>l’esprit, la valeur, &amp; la probité</i>.
+A ces mots, elle embrassa la Reine,
+&amp; vola dans l’Empire des Fées, graver sur
+la Table d’émeraude, où sont inscrits les
+dons qu’elles font aux Souverains, ceux
+dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit
+ce Prince) venoit d’être favorisé.</p>
+
+<p>Alsime, c’est la seconde Fée, resta
+dans le silence, portant alternativement
+ses regards sur les deux Princes. Quoi !
+dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il
+rien de votre puissance ? Tandis
+que son frere brillera de toutes
+les qualités qui font les vrais Monarques,
+celui-ci ne montrera-t-il que des
+vertus communes ? Est-ce dans ce moment
+(le seul qui me reste peut-être) que
+je dois cesser d’être chére à la plus secourable
+des Fées, à la généreuse Alsime ?</p>
+
+<p>Que vous êtes dans l’erreur, répondit
+la Fée ! mon silence ne présageoit rien
+de funeste pour le Prince Asaïd votre
+second fils ; je cherchois à démêler,
+dans l’avenir, quelle sera la destinée de
+son frere ; il semble que Zulmane l’ait
+doué de tout ce qui doit rendre un
+Prince accompli, tous ses dons auront
+leur effet ; mais seront-ils suffisans ?
+Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur
+le succès qu’elle en espére ! J’employerai
+bien mieux ma science en faveur d’Asaïd.
+Dans ce moment où il ne fait
+que de naître, ce seroit peut-être en vain
+que je le douerois des plus heureuses
+qualités ; les impressions qu’il recevra,
+dans la suite, des objets dont il sera environné,
+mille obstacles différens, pourroient
+altérer l’effet de mes dons, si je
+l’abandonnois à lui-même. Elle prit
+alors le Prince entre ses bras : O précieux
+enfant de la mortelle que j’ai le
+plus chérie, dit-elle, je verserai, sans
+cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles
+qui dévelopent les vertus,
+&amp; qui étouffent les semences des vices :
+Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au
+temps où tu seras digne de régner.</p>
+
+<p>A cette promesse, si intéressante, Zoraïde
+sentit un transport de joie, qui,
+en terminant sa vie, en rendit les derniers
+instans délicieux. La Fée, qu’elle
+tenoit embrassée, vit son ame, qui,
+s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit
+au centre de la lumiére, d’où
+elle étoit descendue.</p>
+
+<p>Alsime prit les rênes du Gouvernement
+pendant l’enfance des deux Princes,
+&amp; respectant l’ouvrage de Zulmane,
+elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné,
+que du soin de veiller à la conservation
+de sa vie, &amp; réserva, pour le second,
+tous les secrets de son art, qui servoient
+à embellir les ames.</p>
+
+<p>Les deux Souverains avancérent insensiblement
+en âge ; Alcimédor marqua
+de bonne heure le mépris des dangers,
+ou plutôt il parut s’y exposer sans les
+connoître ; il montra toujours plus
+d’esprit qu’on n’en devoit naturellement
+attendre des différens âges, où il
+passoit successivement ; mais on démêloit
+qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme
+un talent par lequel il étoit dominé,
+&amp; non une lumiére dont il fît usage
+au gré de sa raison. On reconnut, enfin,
+qu’il ne lui manquoit aucun des
+dons que Zulmane lui avoit faits ; mais
+qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
+remplissent l’idée qu’on en avoit conçue :
+cependant personne n’osoit lui donner
+des conseils, par respect pour la Fée
+qui l’avoit doué.</p>
+
+<p>A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit
+dévelopé que par une gradation
+ordinaire ; mais dans ses différens progrès
+(graces aux premiéres impressions
+qu’il avoit reçûes de la Fée, &amp; qui, par
+ses soins, se perfectionnoient tous les
+jours) il prenoit un caractére aimable.
+Ce n’étoit point ce que la supériorité a
+d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on
+y découvroit ce qui la caractérise bien
+davantage, une raison éclairée, égale,
+&amp; assaisonnée d’agrément. La Fée lui
+avoit fait deux présens d’un prix inestimable ;
+l’un étoit une glace, dont voici
+la merveilleuse propriété : il ne faloit
+que s’y considérer fixement, après s’être
+fait une habitude de la regarder,
+on s’y voyoit, en même temps, tel
+qu’on étoit, &amp; tel qu’on croyoit être.
+L’autre, étoit une sorte de microscope,
+qui faisoit distinguer dans les objets les
+plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur,
+&amp; de chimérique. Il semble
+qu’à faire un usage habituel de ce secret,
+comme presque tous les plaisirs
+sont mêlés d’illusions, on dût tomber
+bien-tôt dans une indifférence insipide ;
+mais le microscope ne grossissoit que les
+illusions dangereuses, pour la Société ;
+celles qui ne pouvoient nuire qu’à
+nous-mêmes, il laissoit à notre raison
+le soin de les apercevoir. Ces dons précieux
+sont restés sur la terre, mais on a
+presque entiérement renversé la maniére
+d’en faire usage.</p>
+
+<p>Les deux Princes, ayant atteint dix-huit
+ans, la Fée déclara que de cet
+instant ils restoient chargés, l’un &amp; l’autre,
+du poids redoutable du Gouvernement.
+Il ne m’est plus permis, dit-elle à
+Asaïd, de rester auprès de vous ; mais
+je descendrai souvent de la Région lumineuse
+d’où les Fées considérent, d’un
+coup d’œil, tous les événemens de la terre ;
+je viendrai jouir, avec le Prince que
+j’ai formé, &amp; que j’aime, de la félicité
+qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces
+mots, elle s’éleva dans les airs, portée
+sur un nuage d’azur, &amp; disparut.</p>
+
+<p>La puissance souveraine se trouva donc
+partagée, également, entre Alcimédor &amp;
+Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un
+pour l’autre ; tous deux désiroient régner
+avec équité ; tous deux agissoient
+dans cette même vûe ; mais leur caractére
+n’avoit aucune ressemblance ; &amp; il arrive
+souvent, qu’avec des principes communs,
+&amp; même des lumiéres égales, la différence
+du caractére des hommes, en met une
+bien grande dans leur conduite. Alcimédor,
+inébranlable dans ses projets, dès
+qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit
+jamais assez les inconveniens qui
+en pourroient naître. Son ambition se
+tournoit-elle vers la gloire, son courage
+ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ;
+sa probité ne lui auroit pas permis
+de faire usage, pour y parvenir, de
+moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit
+être un sujet de guerre légitime,
+lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre.
+Par-tout où la force pouvoit
+être employée, sans injustice, il la préféroit
+à des voyes douces, qui, avec
+plus de temps, auroient amené les mêmes
+succès. Son frere, accoutumé par
+degrés, dès l’enfance, à ne considérer,
+dans les prérogatives du Trône, que
+les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
+d’exercer, ne se permettoit aucune
+idée de gloire, qui ne fût compatible
+avec le bonheur de ses Sujets.
+Il pensoit que la véritable puissance doit
+s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit,
+comme autant de triomphes,
+ces effets favorables que la prudence &amp;
+le temps épargnent à l’autorité ; la Cour,
+le Peuple, bénissoient sa conduite, autant
+qu’ils voyoient celle de son frere
+avec trouble &amp; inquiétude.</p>
+
+<p>Il étoit difficile que des Souverains,
+si différens par le caractére, vécussent
+long-temps dans l’union parfaite, qui
+étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement.
+En effet, il nâquit bien-tôt,
+entr’eux, un sujet de division. Alcimédor
+ayant découvert qu’ils avoient d’anciens
+droits sur un Royaume voisin,
+possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
+d’armer pour le faire valoir. Asaïd
+se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il,
+l’ambition la plus glorieuse pour
+nous, n’est pas de devenir plus puissans ;
+nous le sommes assez, étant supérieurs
+aux autres Princes d’Arabie.
+Que nous serviroient de nouvelles Provinces,
+&amp; de nouvelles richesses ? Elles
+ne nous donneroient pas de nouvelles
+vertus. Pourquoi exposer des Sujets,
+qui nous aiment, pour en soumettre
+d’autres, qui ne nous regarderoient que
+comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler
+notre tranquillité ; nous sommes
+respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer
+redoutables ? Asaïd parla en vain,
+&amp; voyant que son frere persistoit dans
+ses desseins, il lui proposa de séparer
+leur Etat en deux Souverainetez différentes ;
+ce partage accepté, à peine fut-il
+entiérement terminé, qu’Alcimédor
+entreprit la guerre ; elle fut malheureuse.
+Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il
+eut recours à Asaïd ; il demanda des
+troupes, pour venger sa défaite ; mais
+Asaïd préféra de lui procurer un secours
+plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince
+qu’Alcimédor avoit attaqué ; &amp; devenant,
+pour l’avenir, un garant contre
+les attentats de son frere, la paix
+fut conclue. Le sceau de cette paix
+étoit un double mariage ; Mutalib,
+ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée
+épouseroit Alcimédor, &amp; qu’Asaïd
+seroit uni à la seconde. Bien-tôt les
+fêtes de l’hymen succédérent aux troubles
+de la guerre, &amp; la présence d’Alsime
+acheva de donner, à cette cérémonie,
+tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.</p>
+
+<p>Les deux Princesses, qui ne se ressembloient,
+ni par la figure, ni par l’esprit,
+étoient ornées de bien des qualités
+rares. Celle qu’épousa Alcimédor,
+avoit en partage tous ces traits réguliers,
+dont l’assemblage forme ce qu’on
+est convenu d’appeler la beauté ; mais
+quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement
+belle, il ne restoit plus rien
+à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce
+qui fut remarqué bien davantage, c’est
+qu’elle se trouva avoir, exactement, le
+même esprit, &amp; le même caractére qu’on
+découvroit dans Alcimédor ; &amp; cette conformité
+fit penser aux deux Cours, que
+ces Epoux passeroient, ensemble, une
+vie extrêmement heureuse. L’événement
+fut tout-à-fait contraire : Tous deux,
+ne voulant qu’être sévérement justes
+&amp; équitables, étoient sans complaisance,
+dès qu’ils croyoient leur opinion
+ou leurs desseins raisonnables : Tous
+deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient,
+dans leur entretien, des sujets
+de dégoût, d’éloignement, &amp; d’inimitié :
+Chacun, par amour de la sincérité,
+ne ménageoit point la vanité de
+l’autre, même à l’égard des objets indifférens,
+quand il voyoit un juste motif
+de la mortifier ; &amp;, par cette conduite,
+ils furent bien-tôt réduits au
+simple commerce de convenance, &amp; de
+représentation.</p>
+
+<p>La destinée d’Asaïd devint bien différente,
+&amp; ce fut son ouvrage. La Princesse,
+à qui l’hymen l’unissoit, &amp; dont
+il fut toujours aimé éperduement, avoit
+tout ce qui peut remplir le cœur, &amp;
+exercer la raison d’un époux ; sa figure
+ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
+communément comme la beauté ;
+mais les femmes mêmes avouoient, en la
+voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit
+être faite comme elle. D’ailleurs, par
+les graces de l’esprit &amp; du caractére, charmante
+pour les personnes qui lui étoient
+indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
+ce qu’elle aimoit, du commerce le plus
+épineux &amp; le plus difficile : Née sincére
+&amp; avec un cœur extrémement sensible, le
+sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs,
+la raison même, prenoient en
+elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante
+sur ce qui se passoit dans une
+ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit
+pas dans la complaisance qu’on
+lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle
+qu’elle faisoit si naturellement paroître ;
+si elle ne trouvoit pas dans l’amitié,
+dans la confiance, cette délicatesse, cette
+étendue sans réserve, qui caractérisoit
+la sienne ; elle passoit aux reproches,
+à la douleur, au désespoir ; sa société,
+enfin, étoit alternativement délicieuse
+&amp; insupportable.</p>
+
+<p>Asaïd charmé des vertus, de l’esprit,
+&amp; de la tendresse qu’il trouvoit en elle,
+faisoit grace aux imperfections du caractére :
+Loin d’y opposer jamais, ni
+d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette
+condescendance, cette douceur, qui
+naît d’une véritable amitié, que soutient
+la raison, &amp; qui n’a rien de la
+foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop
+prendre sur soi, pour faire cesser les torts
+&amp; les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit,
+il ramenoit bien-tôt le calme ; &amp;
+insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité
+de l’humeur, il ne resta que la tendresse ;
+eh quelle tendresse ! Elle n’avoit
+plus de sentimens, qui ne servissent à
+le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit
+que le plaisir, la décence &amp; le
+zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit
+un empressement à leur plaire, qui
+ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude.
+Bonheur inestimable, &amp; presque
+toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient
+quelquefois oublier qu’ils avoient
+des Courtisans, &amp; ne se croire entourés
+que d’amis aimables &amp; sincéres. Les talens,
+les arts, chéris &amp; protegés par eux,
+avoient, pour principale ambition, la
+gloire de concourir aux douceurs de la
+vie de deux maîtres si respectables ; tandis
+qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir
+de plaire, n’étoit qu’une crainte de la
+disgrace, &amp; que, jusques aux amusemens
+&amp; aux plaisirs, tout étoit mis au rang
+des devoirs austéres : Ainsi les dons de
+Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor,
+d’autre fortune, que de se voir
+Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets,
+&amp; Epoux malheureux, sans aucun
+motif considérable de se plaindre de la
+Princesse.</p>
+
+<p>On auroit crû, qu’avec une conduite
+si différente, ces deux Princes n’auroient
+dû jamais éprouver une commune destinée ;
+mais, tout à coup, il sortit du fond
+de la Tartarie, un Peuple de Guerriers,
+qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain
+les autres Souverains joignirent leurs forces
+à celles d’Alcimédor &amp; d’Asaïd. Ces
+hommes inconnus, étoient braves, disciplinés,
+&amp; si formidables en nombre,
+qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à
+leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor,
+ajoûtoit encore à leur force &amp; à leur
+valeur, par la haute opinion qu’ils avoient
+de l’élévation de son ame. Ce Conquérant
+s’étant emparé de la Ville Capitale des
+Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit
+été vaincu le dernier de tous, s’y étoit
+retiré avec son frere) Aterganor assembla
+les hommes les plus considérables des
+deux Nations, &amp; leur parla ainsi. Je n’ai
+pas prétendu vous conquérir, pour vous
+mettre dans l’esclavage. Je sai quelles
+sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition
+que j’avois de régner dans l’Arabie.
+Des hommes, tels que vous, ne doivent
+obéir qu’au plus grand Roi de la terre,
+au Monarque de la Tartarie. Peuples,
+que j’ai soumis, je ne viens point emporter
+vos richesses, ni forcer vos volontés :
+Conservez vos usages, vos mœurs,
+&amp; choisissez, vous-mêmes, le nouveau
+Maître, qui, sous mon autorité, sera
+chargé du soin de vous rendre heureux.
+J’établis, de ce moment, l’entiére égalité
+de condition. Que, pendant douze
+soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
+distinctions, d’autres égards, que
+ceux qui seront volontaires : Employez
+ces jours, d’une liberté si pure, à vous
+élire un Souverain ; fût-il tiré du sang
+le plus obscur, sur la foi de votre choix,
+il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur
+dit ensuite aux deux Princes, qu’il
+les laissoit libres dans leur Palais, &amp; il
+alla camper au milieu de cette redoutable
+Armée qui environnoit la Ville.</p>
+
+<p>L’égalité de condition ordonnée, fit
+naître une révolution subite ; tous ceux
+pour qui la servitude, les devoirs, le
+respect, avoient été un fardeau, ne songérent
+plus à le supporter. Entre les personnes
+accoutumées à être prévenues, à
+faire autant de loix de leurs volontés,
+plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité
+dans leur famille. Les Gardes, les
+Officiers d’Alcimédor, désertérent tous
+de son Palais, &amp; un Palais déserté est
+plus triste qu’une cabane habitée ; ses
+Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant
+plus que de la part qu’ils devoient
+avoir à l’élection d’un nouveau maître.
+Alcimédor &amp; la Princesse son Epouse,
+accoutumés à la hauteur &amp; la confiance
+qu’une longue prospérité fait naître,
+ne connoissoient point l’élévation d’ame,
+qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent
+seuls, &amp; humiliés. Aterganor voulut
+jouïr du spectacle de ces changemens ;
+il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité
+avec laquelle on soutenoit les grands
+revers. Il remarqua, dans les différens
+états, avec plaisir, des hommes dont
+toute la considération avoit disparu avec
+leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang
+distingué, &amp; qui les élevoit, réduits à
+leur propre mérite, tomboient confondus
+&amp; méprisés, dans la foule. Mais quel
+fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant
+au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement
+les marques de la révolution
+qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit
+les Gardes dans leur devoir, &amp; les Courtisans,
+d’autant plus occupés à marquer
+leur fidélité à leur Maître, que cet hommage
+étoit un gage de leur vertu. Il trouva le
+Prince &amp; la Princesse dans une assiette d’ame
+également éloignée de la fermeté fastueuse,
+&amp; de la tristesse humiliante : Ils ne
+s’entretenoient que du désir de voir couronner
+un Souverain, qui rendît heureux
+des Sujets dont ils éprouvoient,
+d’une maniére si admirable, le respect &amp;
+l’amour. Aterganor crut être abusé par
+un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, &amp;
+vous, respectable Princesse, que votre
+gloire est supérieure à la mienne ! Vous
+m’apprenez que je n’ai point encore régné.
+Je n’envisageois que la domination
+qui naît de la force, qui ne s’entretient
+que par la crainte, &amp; qui ne cherche qu’à
+s’étendre. Vous me faites connoître que
+la véritable autorité sur les hommes, a
+sa source dans leur cœur. Alors les Députés
+des deux Nations se présentérent
+pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi.
+Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit
+par-tout que des larmes de zéle, d’amour
+&amp; de joie ; on n’entendoit que le
+nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle,
+descendit du trône ; il déposa son sceptre
+entre les mains d’Asaïd, &amp; plaçant sa propre
+couronne sur la tête de la Princesse :
+Regnez, leur dit-il, puisque tous les
+cœurs vous appellent, non pour reconnoître
+un Roi supérieur à vous. Oserois-je
+assujettir ceux dont j’admire l’exemple,
+&amp; dont les vertus m’instruisent ? Je
+rens la Souveraineté à tous les Princes
+que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
+qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor
+cesse d’être Souverain. Je réunis,
+pour vous seul, les Etats que vous aviez
+partagés avec lui. Comme Aterganor
+achevoit ces mots, on entendit un coup
+de tonnerre, Zulmane parut sur un char ;
+&amp; pour dérober, aux yeux des mortels,
+le Prince à qui ses dons avoient été si peu
+profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi
+que sa Princesse, &amp; se perdit dans l’immensité
+des airs. Alsime s’offrit, alors,
+sur un trône brillant des plus vives couleurs
+de la lumiére ; elle confirma la loi,
+si juste, qu’Aterganor venoit de faire, &amp;
+qui assuroit le bonheur des Peuples que
+lui avoit recommandés Zoraïde. Elle
+reconnut, avec transport, dans la nouvelle
+gloire, dont Asaïd étoit environné,
+les fruits heureux de son éducation ;
+&amp; c’est depuis cette époque du régne
+d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a
+été nommée l’Arabie heureuse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3><span class="small">L’ISLE</span><br>
+DE LA LIBERTÉ.<br>
+<span class="small i">CONTE.</span></h3>
+
+
+<p>Un Enchanteur, ennuyé d’entendre
+des hommes condamner, particuliérement,
+dans autrui, les défauts
+qu’ils avoient eux-mêmes, résolut
+de démasquer les premiers qui lui
+tiendroient pareil langage. Il se retira
+dans une Isle, &amp; publia que ceux qui
+viendroient s’y établir, y seroient libres
+de faire leur volonté, &amp; n’éprouveroient
+jamais d’injustices, de la part
+des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle
+répandue, qu’il vit arriver trois
+personnages, de l’espéce de ceux qu’il
+attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens,
+leur dit-il ? je vais vous l’accorder.
+Voici l’unique condition que
+j’impose : Dites-moi, chacun, quel est
+votre caractére, votre goût dominant ;
+on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce
+que vous allez dicter, &amp;, dès ce moment,
+vous pourrez vivre ici de la
+maniére qui vous conviendra, sans
+que personne vous en empêche.</p>
+
+<p>L’un, qui s’appelloit Almon, dit :
+<i>Je suis naturel, je hais la dissimulation,
+je me montre tel que je suis</i>, voilà mon
+caractére. On écrivit : <i>Almon est naturel</i>.
+<i>Pour moi</i>, dit le second, qui
+se nommoit Alibé, <i>J’aime à plaire, à
+faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
+les talens qui peuvent y contribuer</i>. On
+écrivit : <i>Alibé aime à plaire</i>. <i>Il faut que
+je l’avoue</i>, dit le troisiéme, qui avoit
+nom Zanis, <i>Je suis extrémement singulier</i>.
+On écrivit : <i>Zanis est singulier</i>. Vous
+pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur,
+vous livrer, sans aucune contrainte,
+au genre de vie qui vous plaira ;
+allez, on va vous conduire à l’habitation
+qui vous est destinée.</p>
+
+<p>Quand ils furent partis, l’Enchanteur
+dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous
+voyez avec quelle confiance ces trois
+hommes viennent d’annoncer leur caractére ;
+Je vais vous en faire un portrait
+véritable : Almon, sans égards pour
+ce qui convient aux autres, est accoutumé
+à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il
+ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme,
+c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il
+appelle être naturel. Sans dessein de
+dominer, il est décidant ; il parle par
+la seule envie de parler ; il interrompt
+pour dire son avis, &amp; contrarie souvent
+celui qui vient à le suivre ; en un mot,
+rempli de défauts contre la Société, &amp;
+leur donnant libre carriére ; voilà ce
+qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé,
+qui effectivement a bien des talens,
+ne les emploie que contre lui ; il veut
+qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être
+applaudi, &amp; l’être seul ; &amp; il appelle
+cette sorte de tyrannie, aimer à plaire.
+A l’égard de Zanis, toujours occupé
+à ne ressembler à personne, il rit de
+ce qui attristeroit les autres, &amp; regarde
+d’un œil funeste tout ce qui excite
+la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il
+se croit impénétrable, on voit qu’il s’est
+fait le matin une liste des étonnemens,
+des distractions, des caprices qu’il aura
+dans sa journée ; indiscret, contredisant,
+injuste ; il se croit justifié, suffisamment,
+quand il a dit, <i>C’est que je suis singulier</i> ;
+il croit, même, avoir fait son
+éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent,
+des avantures qui vont les surprendre.
+A ces mots, l’Enchanteur &amp;
+ses confidens devinrent invisibles.</p>
+
+<p>Almon, en sortant de chez l’Enchanteur,
+se trouva près d’un superbe Palais,
+&amp; découvrit au frontispice une table
+de Lapis, sur laquelle des cailloux
+transparens, formoient cette inscription,
+qui étoit éblouïssante.</p>
+
+
+<p class="c"><i>Tout le monde a raison.</i></p>
+
+
+<p>Almon, frapé de curiosité, entre ;
+&amp; comme il approchoit du vestibule, il
+entend un bruit de divers instrumens.
+Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent,
+&amp; il voit paroître deux Hérauts,
+dont l’habillement étoit composé de
+tout ce qui caractérise les différentes
+conditions des hommes, &amp; qui marchoient
+vers lui, tantôt avec une affectation
+de gravité, tantôt avec de fausses
+graces, &amp; quelquefois d’une maniére
+comique. <i>C’est ici le Palais d’Alcanor</i>,
+lui dit le premier qui l’aborda : <i>Vous
+pourrez le regarder comme le vôtre</i>, ajoûta
+le second ; &amp; tout de suite, reprenant
+alternativement la parole, sans donner
+à Almon le temps de répondre, ils
+continuérent ainsi : <i>Cette retraite est charmante</i> ;
+<span class="sc">On peut s’y ennuyer, et le
+dire</span> ; <i>On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer
+les jours entiers</i> ; <span class="sc">On peut n’y venir
+que par caprice, rester ou disparoître</span>.
+<i>Alcanor est sans cesse environné
+de tout ce qui fait l’amusement des autres.</i>
+<span class="sc">On peut croire que c’est pour le
+sien propre qu’il en use ainsi, et
+ne lui en savoir pas le moindre
+gré.</span> Ce dialogue achevé, Almon se
+trouva près de l’appartement ; les deux
+Hérauts alors lui répétérent trois fois
+de suite, parlant en même temps : <i>Ici
+tout le monde a raison.</i></p>
+
+<p>Les Hérauts se retirérent, &amp; Almon
+entra dans un magnifique sallon. Il vit
+un grand nombre d’hommes &amp; de femmes,
+qui, par leur maintien, leurs occupations,
+leurs discours, sembloient
+se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ;
+celui-ci parle, &amp; n’est point écouté ; celle-là
+s’examine dans une glace, &amp; révéle,
+tout haut, ce qu’en secret son amour propre
+lui inspire de bonne opinion d’elle-même :
+ici on entend dire, j’ai beaucoup
+d’esprit ; là, je suis une créature parfaite.
+Enfin ce sont beaucoup de gens en un même
+lieu, qui ne forment point de Société.</p>
+
+<p>Alcanor, assis sur une espéce de Trône,
+paroissoit n’être point occupé des
+autres ; &amp; les autres ne l’étoient point
+de lui. Dans des momens, il étoit environné
+d’un cercle, où tous parloient
+ensemble, quelquefois c’étoit un silence
+taciturne qu’on y voyoit régner. Almon,
+qui n’avoit été remarqué de personne,
+vint s’asseoir auprès d’Alcanor,
+lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge
+de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon,
+en interrompant, à définir la politesse
+des habitans de cette Isle, la
+conversation tombera bien-tôt : Je serois
+bien fâché de vous empêcher de penser
+comme il vous plaît, répondit Alcanor,
+avec un air de circonspection ;
+mais, comme je hais la dissimulation,
+je vous avouerai que votre opinion
+me paroît la plus dénuée de sens commun,
+de jugement, de raison, d’esprit ;
+la politesse ne consiste que dans de
+certains usages convenus, &amp; vous ignorez
+les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit
+Almon, à moins que pour m’acquiter
+avec vous, je n’apprenne à répondre
+d’une maniére fort désobligeante.
+Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor,
+avec un sourire d’amitié, elle
+n’est que naturelle, &amp; je vous avertis
+(car j’aime mes voisins) qu’à en juger
+autrement, vous paroissez ridicule ; &amp;
+vous faites bien, on se montre ici tel
+qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous
+insistez, interrompit la Dame, vous
+serez un sot, je vous le dis, parce que
+je le pense, &amp; que je hais la dissimulation.
+L’Enchanteur parut alors. Quelle
+insupportable liberté que celle de votre
+Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve,
+m’aviez-vous dit, aucune injustice de la
+part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit
+l’Enchanteur, c’est vous qui êtes
+injuste. Vous avez déclaré que vous
+étiez naturel, &amp; j’approuve que vous
+le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége
+exclusif de l’être ? Apprenez que c’est
+aussi le caractére de tous nos habitans.
+Pouvez-vous vous plaindre des
+gens qui vous ressemblent ? Mais sortez
+d’erreur, Almon, &amp; que les scénes
+qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ;
+il n’y a point de Société qui
+pût s’entretenir, si les hommes se
+montroient toujours tels qu’ils sont :
+il n’est permis de s’abandonner à son
+naturel, que quand ce naturel s’accorde
+avec les usages, &amp; les vertus qui lient
+la Société. Je le vois, dit Almon,
+frapé de ces vérités ; Madame m’avoit
+bien promis que j’allois n’être qu’un
+sot ; je le suis, je commence à le connoître,
+&amp; je veux rester parmi vous, afin
+de m’en convaincre, au point de ne
+l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons
+de vous, continua l’Enchanteur, sans
+même que mon art s’en mêle ; avec de
+l’esprit &amp; un vrai désir de plaire, on se
+corrige bien-tôt de ses défauts. Venez
+être témoin des avantures de vos camarades,
+elles serviront encore à vous instruire.
+A ces mots, ils furent transportés
+dans une maison, où Alibé venoit
+d’être présenté. C’étoit le rendez-vous
+de la bonne compagnie. A peine Alibé
+fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation,
+&amp; ce fut pour étaler toutes
+ses connoissances, pour montrer beaucoup
+d’esprit, &amp; pour parler de soi ;
+comme s’il n’y avoit eu dans le monde
+d’autre mérite que le sien, ou que celui
+des autres ne dût consister qu’à savoir
+lui rendre hommage. On l’écouta d’abord,
+en lui donnant tous ces témoignages
+équivoques d’applaudissement,
+tels qu’un certain sourire de complaisance,
+qu’on place, souvent, sans avoir
+entendu ce qu’on loue ; un mot dénué
+de sens, &amp; qu’on répéte, d’après la
+personne qui parle, comme si ce mot étoit
+un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui
+des écoutans, qui passe pour avoir le
+plus d’esprit, comme pour lui faire part
+de l’admiration où l’on est de ce qu’on
+vient d’entendre ; &amp; Alibé augmentoit
+de bonne opinion de lui-même, &amp; d’envie
+de parler. Bien-tôt, pour commencer
+à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit
+des traits d’imagination, on le
+louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
+mémoire ; s’il passoit à des recherches,
+qui ne supposent que de l’érudition,
+on admiroit en lui l’excellence du génie ;
+s’il faisoit des plaisanteries de mauvais
+goût, ou des contes usés, on le félicitoit
+d’avoir si bien l’esprit &amp; le langage
+du monde ; enfin on l’accabloit de
+louanges déplacées, &amp; d’abord il n’entendit
+que les louanges ; l’amour propre,
+même dans un homme d’esprit, est
+quelquefois si sottement crédule ! Alibé
+s’aperçut ensuite, que ces louanges
+étoient à contre-sens ; mais il pensa
+que c’étoit manque de justesse d’esprit
+dans les gens qui l’applaudissoient, &amp;
+leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit,
+avec bonté, quand il les voyoit
+ainsi se méprendre ; il leur enseignoit,
+d’une façon détournée, la maniére de le
+louer convenablement. L’assemblée jouïssoit
+du plaisir de voir croître l’orgueil
+&amp; le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit
+pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît
+sa situation. Tout d’un coup chacun
+change avec lui de conduite ; il
+venoit d’annoncer le récit d’une avanture
+très-singuliére qui lui étoit arrivée :
+il commence, un homme l’interrompt,
+&amp; à propos de singularité, raconte un
+songe très-extraordinaire qu’il a fait la
+nuit précédente. Alibé se contraint,
+s’impatiente ; il saisit enfin une occasion
+de proposer des vers assez heureux
+qu’il a composés. Au mot de vers, un
+autre en récite de nouveaux, &amp; voilà Alibé
+réduit à l’ennui d’écouter, ou du
+moins au dépit de se taire. Enfin il se
+voit environné de talens qui le persécutent,
+parce qu’ils sont applaudis, &amp; qu’il
+ne trouve pas le moindre jour, pour
+faire briller les siens ; il n’y peut plus
+tenir, il sort indigné du peu d’égards
+qu’on a dans cette maison, pour le mérite
+d’autrui. Il va chez l’Enchanteur,
+qui, pour toute réponse à ses plaintes,
+lui présente le Livre sur lequel on avoit
+inscrit son caractére ; il l’ouvre, &amp; lit :
+Alibé, comme il croit être, <i>Il aime à
+plaire</i>. Alibé, comme il est, <i>Il ne veut
+que briller</i>. Alibé referme le Livre, regarde
+en pitié l’Enchanteur, &amp; court se
+rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
+que jamais, dit l’Enchanteur,
+quelques connoissances, divers talens
+médiocres, &amp; peu d’esprit, c’est de cet
+assemblage que la fatuité a pris naissance.</p>
+
+<p>Il ne manquoit à l’Enchanteur que de
+voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt
+satisfaction. Comme Zanis passoit sur
+une grande place, une troupe de gens,
+parés d’une maniére bizarre, l’entourent,
+&amp; l’engagent à monter dans un char.
+On connoît votre mérite, lui dit-on, vous
+êtes digne du triomphe. Ils le conduisent,
+ainsi, dans une espéce de Temple,
+où il trouve une nombreuse assemblée.
+Il se présente avec une ferme résolution
+d’être plus singulier que jamais : maintien
+recherché, propos hazardés, tout
+est mis en œuvre, &amp; n’est point remarqué ;
+il voit que, bien loin d’étonner
+personne, il est regardé comme un homme
+à l’ordinaire. Cela le décontenance ;
+il reprend courage, il avance une maxime
+inouïe, tout le monde est de son
+opinion, on connoissoit cette façon
+de penser, elle est commune. Son embarras
+se renouvelle, il conte, il exagére,
+on commence à l’écouter ; mais
+un autre prend la parole, &amp; tient des
+discours si outrés, que Zanis est presque
+réduit à se trouver raisonnable ; enfin il
+se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
+loué sur la justesse de son
+esprit, &amp; sur la retenue de son imagination.</p>
+
+<p>Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur
+(car rien n’est si humiliant que la
+déraison affectée en pure perte) ; dans ce
+trouble d’esprit, il est abordé par un petit
+homme, qui, avec tout l’ajustement,
+&amp; le maintien d’un vieillard, avoit à peine
+dix-huit ans. Je vois bien que vous
+êtes un homme simple, un esprit sensé,
+lui dit le faux vieillard. On vous a
+bien étonné dans la maison dont vous
+sortez ? Vous n’êtes pas encore assez
+instruit de l’humeur capricieuse de nos
+Citoyens ; ce sont des espéces de fous,
+qui s’imaginent que c’est un grand mérite
+que d’étonner les autres par une
+conduite singuliére, &amp; vous sentez bien
+quelle est la sottise de penser ainsi ?
+Les usages communs sont des conventions
+sages, qui épargnent, à notre esprit, le
+soin de s’exercer sur des objets qui ne
+méritent pas de l’occuper. Concevez
+combien on rétrécit son imagination,
+combien on l’avilit, quand on la tient
+sans cesse appliquée à nous faire marcher,
+ou rire, ou tenir nos coudes différemment
+des autres hommes ; à nous
+faire paroître impatiens ou tranquilles,
+passionnés ou indifférens, par contenance,
+à nous faire dire oui ou non, d’une maniére
+remarquable ? Vous verrez ici bien
+des scénes qui vous surprendront, vous
+n’en verrez peut-être pas une qui vous
+amuse. A force de se singulariser à tous
+égards, nos Insulaires ont épuisé les
+moyens les plus bizarres d’y parvenir ;
+&amp; imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance
+qui se répéte ! Pour moi, revenu
+de la sotte ambition de paroître extraordinaire,
+je baille au seul souvenir de ce
+qu’elle m’a fait faire ; &amp; pour ne plus
+retomber dans un pareil égarement, je
+me suis imposé tous les assujettissemens,
+&amp; en même temps, tous les avantages de
+la vieillesse. Je méne constamment la vie
+sage &amp; retirée, qui lui est propre ; je passe
+les journées au coin de mon feu dans
+mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu
+de ma famille ; je ne sors qu’un moment
+à midi, pour me promener au soleil,
+&amp; ne songe pas s’il y a dans le monde
+des fous, qui veulent se distinguer, &amp; servir
+de spectacle aux autres. Le sage vieillard
+étala tout de suite une quantité de
+maximes rebattues sur la simplicité des
+premiers hommes, &amp; qui commençoient
+toutes par <i>Autrefois</i>. Zanis écoutoit avec
+un secret dépit, de l’étonnement que lui
+causoit cet homme, qui extravaguoit par
+principe. Cette scéne finie, plusieurs autres,
+aussi peu attendues, se succédérent,
+&amp; remplirent la journée de Zanis ; s’il
+vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ;
+désiroit-il se mettre à table, on lui
+donnoit une comédie ; enfin, outré de la
+persécution que lui faisoient souffrir les
+fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit,
+il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi
+partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
+extraordinaires, &amp; ils ne sont que contrarians,
+capricieux, extravagans. Vous faites
+leur portrait &amp; le vôtre, répondit l’Enchanteur,
+au lieu de vous vanter d’être
+singulier, que ne me disiez-vous de bonne
+foi : Je meurs d’envie de le paroître ;
+l’un est bien différent de l’autre. Les gens
+naturellement singuliers, plaisent ordinairement
+dans la Société, au lieu que celui
+qui ne l’est que par étude, outrant
+bien-tôt son personnage, ne tarde guére à
+ennuyer, &amp; finit par être insupportable ;
+mais j’ai voulu vous désabuser, &amp; non vous
+punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi
+qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez,
+l’un &amp; l’autre, dans votre Patrie, &amp;
+n’oubliez jamais, s’il est possible, que le
+naturel qui déplaît doit se cacher, &amp; que
+l’ambition d’être extraordinaire, méne
+insensiblement à la folie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>LES AYEUX,<br>
+<span class="tiny">OU</span><br>
+<span class="small">LE MERITE PERSONNEL.</span><br>
+<span class="small i">CONTE.</span></h3>
+
+
+<p>Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un
+usage singulier sur la maniére de briguer
+&amp; d’obtenir les grandes places.
+Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir,
+tous ceux qui pouvoient y prétendre,
+se présentoient, en même temps, devant
+le Souverain : là, sur un talisman
+composé par les Génies, ils gravoient,
+avec un diamant, les titres qui leur donnoient
+lieu d’espérer la préférence ; &amp; tel
+étoit le pouvoir du talisman, que, si pour
+se faire valoir, on y traçoit quelques
+faits, quelques éloges de soi-même, qui
+blessassent la vérité, les caractéres, en
+cet endroit, changeoient de couleur,
+lorsque le talisman passoit entre les
+mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le
+Prince de son siécle le plus équitable,
+n’avoit trouvé que cet expédient, pour
+n’être jamais trompé par la vraisemblance.</p>
+
+<p>Un jour que la Province la plus considérable
+de l’Empire, se trouva sans
+Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme
+il faloit, pour y représenter avec
+dignité, avoir des richesses immenses,
+deux hommes seuls vinrent se prosterner
+devant le Roi. L’un des concurrens,
+qui s’appelloit Kosroun, descendoit
+des Giamites, cette race si ancienne &amp;
+si illustre dans la Perse, que peu d’autres
+osoient lui disputer la prééminence ; outre
+un avantage si favorable, pour être
+traité avec distinction par le Souverain,
+Kosroun, incapable de manquer à l’honneur,
+quoiqu’au fond il n’y fût attaché
+que par vanité, joignoit encore à une
+belle figure, beaucoup d’esprit ; mais
+il étoit né farouche &amp; impérieux ; son
+sérieux désignoit la fierté, son sourire
+marquoit une ironie méprisante. Occupé
+sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit,
+en idée, comme si c’eût été
+une partie de leur succession, tout ce
+qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est
+le nom de son concurrent) descendu d’une
+ancienne famille, mais peu connue,
+s’étoit acquis une considération, telle,
+qu’une plus haute naissance que la sienne,
+n’auroit pû y rien ajouter ; ayant
+les vertus, &amp; les talens qui rendent digne
+des grandes places, il pensoit si modestement
+sur tout ce qui pouvoit être à sa
+gloire, il paroissoit si peu occupé de
+son esprit, dans les momens où il réussissoit
+davantage, qu’on lui pardonnoit,
+sans peine, une supériorité qui ne servoit
+qu’à rendre son commerce plus
+aimable.</p>
+
+<p>Kosroun, après s’être prosterné avec
+affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin
+de son exemple, pour rendre au Souverain
+ce devoir indispensable) reçut le
+talisman, &amp; persuadé que son mérite
+seul décidoit suffisamment en sa faveur,
+voici ce qu’il se contenta d’y tracer.</p>
+
+
+<p class="c"><i>Mes ayeux &amp; moi.</i></p>
+
+
+<p>Le talisman passa ensuite dans les mains
+de Tharzis, qui pensant que ses grandes
+richesses étoient le seul titre qui
+dût le faire préférer à plusieurs hommes
+de la Cour, très-dignes comme lui de
+cette place, grava, pour motifs de la grace
+qu’il attendoit du Monarque, ce peu
+de mots.</p>
+
+
+<p class="c"><i>Vos bontés &amp; mon zéle.</i></p>
+
+
+<p>Le Roi resta, quelques momens, dans
+le silence, observant le talisman ; il se
+tourna ensuite vers les portiques d’un
+sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit
+à tous ses Courtisans : A l’instant, les
+portiques s’ouvrirent ; on entendit un
+bruit mêlé du son des instrumens, &amp; des
+acclamations qui accompagnent un
+triomphe ; &amp; l’on vit paroître soixante
+Vieillards vénérables, qui, après s’être
+inclinés, avec respect, se placérent aux
+deux côtés du Trône, chacun sur un trophée
+qui venoit de s’élever. Kosroun,
+étonné, demanda, en secret, quelles
+étoient ces figures bizarres, qui osoient
+se placer si près du Souverain. Tout garda
+le silence.</p>
+
+<p>Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans,
+ces sages Vieillards qui m’environnent,
+plus éclairés que moi, ils vont
+choisir entre vous. Kosroun, blessé de
+cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
+d’autre Juge que son Souverain,
+&amp; loin de chercher à se rendre favorables
+ces mêmes Vieillards, dont sa destinée
+pouvoit dépendre, il exposa, sans
+ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré
+leur raison ; qu’attachés à des préjugés,
+des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
+seroient peut-être injustes, avec le dessein
+d’être équitables ; enfin son caractére
+présomptueux &amp; altier, son mépris pour
+le reste des hommes, parurent à découvert :
+Et quelques-uns de ces Vieillards
+voulant lui remontrer l’indécence des
+discours qu’il osoit se permettre, il ne
+daigna pas les écouter. Son orgueil alla
+jusqu’à leur reprocher de manquer à ce
+qu’ils devoient au seul homme qui restât
+de l’illustre race des Giamites.
+A ce nom, les Vieillards firent un cri
+d’indignation ; Sachez, dit le plus vénérable,
+à qui vous faites ce reproche, c’est
+aux Giamites mêmes, que vous parlez ;
+c’étoit eux, effectivement, que le Roi
+pour confondre le présomptueux, par
+les motifs même, qui faisoient naître
+sa confiance, avoit évoqués, avec le
+secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé
+subitement de tout ce qui fondoit
+sa considération, ne fut plus aperçû
+que par ses défauts ; il ne vit plus, pour
+lui, dans tous les yeux, que le mépris,
+ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante.
+Apprenez, malheureux Kosroun,
+continua le Vieillard, que celui à qui les
+vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
+sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est
+desavoué d’eux, &amp; que loin d’avoir part
+à leur gloire, il doit être condamné à
+l’oubli &amp; à la honte d’être inutile à ces
+mêmes Concitoyens, dont il dédaigne
+d’être aimé. Le Roi, alors, nomma
+Tharzis, &amp; les Vieillards disparurent. On
+conçoit quelle impression cet événement
+fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui
+avoient d’illustres ancêtres. Dans la
+crainte de les voir renaître tout à coup,
+on ne songea qu’à se rendre digne d’eux ;
+mais, malheureusement, le secret de les
+évoquer s’est perdu, &amp; voici le seul effet
+qui reste du pouvoir du charme ; quand
+on marque aux Grands, qui ne méritent
+rien, par eux-mêmes, des déférences,
+ou du respect, une voix, qu’eux seuls
+n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas
+à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards
+dont vous jouïssez s’adressent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>ALIDOR,<br>
+<span class="small">ET THERSANDRE.</span><br>
+<span class="small i">CONTE.</span></h3>
+
+
+<p>Alidor, &amp; Thersandre, étoient
+jumeaux, &amp; d’une figure qui ne
+laissoit rien à désirer. C’étoit encore un
+autre prodige, que leur parfaite ressemblance ;
+ils avoient, avec beaucoup d’esprit,
+l’un &amp; l’autre, les mêmes traits, la
+même action, le même son de voix ; il
+sembloit, enfin, que la nature, ayant formé
+l’un des deux, avoit été si contente
+de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à
+l’imiter, sans la moindre différence.
+Ayant été adoptés, dès le berceau, par
+un Enchanteur, &amp; par une Fée, ils ne
+manquoient pas d’usage du monde,
+quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une
+Campagne. Par le secours de la Féerie,
+les gens aimables de chaque Nation
+étoient transportés, tour à tour, dans
+cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent,
+sans que cela dérangeât rien à
+leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs ;
+c’étoit pendant la nuit, que le charme
+les attiroit ; soit qu’ils dormissent ou
+qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou
+quelque autre fête, les rassemblât ; les
+personnes, le souper, le lieu, tout étoit
+enlevé &amp; devenoit le spectacle du Palais
+de la Fée, &amp; de l’Enchanteur. Ceux qui
+avoient été transportés pendant le sommeil,
+&amp; qui s’étant réveillés dans le Palais,
+en avoient vû les merveilles, s’imaginoient
+n’avoir fait que dormir, &amp; rêver ;
+on a été bien long-temps qu’on prenoit
+ces sortes de voyages pour des
+songes.</p>
+
+<p>Alidor, &amp; Thersandre passoient ainsi
+une vie agréable. L’Enchanteur étoit le
+meilleur homme du monde ; il n’avoit
+qu’une chose de gênante, c’est que,
+comme il pensoit fort peu, il vouloit
+qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant
+que le jour duroit, occupé à l’entretenir.
+Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des
+réflexions qu’il demandoit ; il ne vouloit
+que de ces choses qu’on entend,
+sans presque y donner attention ; il exigeoit,
+par exemple, que vous lui contassiez
+tous les petits détails de votre
+journée, &amp; cent minuties pareilles qui
+ennuyent, ordinairement, tout autre que
+celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter.
+La Fée, au contraire, avoit en
+antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
+sans nécessité ; elle auroit mieux aimé
+qu’on n’eût eu rien à lui dire ; mais ne
+voulant contraindre personne, comme
+Alidor parloit volontiers de tout ce qui
+le regardoit, elle l’avoit abandonné à
+l’Enchanteur, &amp; s’étoit réservé Thersandre ;
+l’ayant accoutumé, de bonne heure,
+à ne point entretenir les autres de ses
+petites avantures, de ses goûts, de ses
+haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit
+que lui.</p>
+
+<p>Thersandre, &amp; son frere étoient dans
+leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent
+un Héraut qui crioit à haute voix :
+<i>Qui osera mériter l’honneur d’épouser la
+fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la
+moitié du Royaume ?</i></p>
+
+<p><i>Il vient de naître un homme, ou plûtôt
+un horrible monstre à deux têtes, &amp; qui
+porte écrit sur chaque front, en caractéres
+de feu</i> : Qu’on me donne la Princesse en
+mariage, ou je renverserai le monde. <i>Comme
+il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une
+Armée par le seul bruit de sa voix ; mais il
+peut succomber, s’il n’est attaqué que par un
+petit nombre. Quiconque l’aura vaincu,
+&amp; apportera sa dépouille, recevra, au choix
+de la Princesse, l’une des récompenses promises.</i></p>
+
+<p>Le Héraut ayant achevé, il leur remit
+un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel
+ils trouvérent tracé :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c"><span class="sc">Portrait de la Princesse.</span></p>
+
+<p><i>Qu’avec le secours de l’imagination la
+plus ingénieuse, on se représente tout ce qui
+forme une personne charmante, par la figure,
+l’esprit &amp; le caractére ; qu’ensuite on
+considére, on entende la Princesse, on dira :
+Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce
+que je voulois dépeindre.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mon frere, dit Thersandre, nous ne
+sommes encore connus que par la singularité
+de notre ressemblance. C’est ici
+l’occasion de nous signaler. Alidor fut du
+même sentiment. Ils s’armérent chacun
+d’un dard, d’un bouclier &amp; d’une épée ;
+&amp; ayant appris que le Géant, qui parcouroit
+cent lieues de pays d’un soleil à
+l’autre, n’étoit pas loin de leur château,
+ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils
+sur le bord d’un bois assez proche
+de leur demeure, qu’ils aperçûrent un
+Monstre haut de trente pieds, ayant deux
+têtes humaines, des aîles de cristal, &amp;
+quatre bras armés de griffes fort longues,
+&amp; dentelées ; il ne voloit pas, mais secouru
+de ces mêmes aîles, il marchoit
+avec une rapidité étonnante, s’appuyant
+sur une énorme massue.</p>
+
+<p>Malgré la supériorité que paroissoit
+avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme
+il avoit quelque chose d’humain, ils
+crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer
+ensemble. Ils pensoient que le
+courage &amp; l’adresse, étoient un genre de
+force, supérieur à tout autre, &amp; ayant tiré
+au sort, à qui le combattroit le premier,
+Alidor fut le fortuné. Il marcha
+aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé
+de son arc, tira plusieurs fléches, dont la
+pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor
+les évita, avec une adresse extrême,
+&amp; lançant son dard, il fit, à l’une des têtes
+du Géant, une légére blessure. Le Monstre,
+alors, faisant plusieurs mouvemens
+de son énorme massue, causa une si grande
+agitation dans l’air, qu’Alidor tomba
+comme si un ouragan l’eût renversé.
+Thersandre, voyant son frere hors de
+combat, courut pour le venger. Le
+Géant tenoit un bras levé pour accabler
+son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le
+nouveau combattant, qui lui crioit de se
+défendre ; &amp; furieux de ce qu’un adversaire,
+qu’il trouvoit méprisable, se flattoit
+de le mettre en péril, il résolut de lui faire
+souffrir une mort horrible. On vit
+alors jaillir, de ces mêmes caractéres
+qu’il avoit imprimés sur chaque front,
+des serpentaux enflammés, &amp; des fléches
+brûlantes. Thersandre, loin d’en être
+effrayé, se jetta à travers ces dangers ;
+il lança son dard avec tant de justesse,
+qu’il fit au Monstre une profonde blessure.
+Le Monstre, alors, leva sa massue,
+mais les forces lui manquérent, il tomba,
+&amp; Thersandre lui trancha ces deux formidables
+têtes, qui avoient causé tant de
+frayeur au Roi &amp; à la Princesse, lorsque le
+Monstre avoit été la demander en mariage.</p>
+
+<p>Pendant ce combat, Alidor ayant repris
+ses esprits, Thersandre &amp; lui, allérent
+faire part de ce triomphe à l’Enchanteur
+&amp; à la Fée, qui furent charmés
+de ce qu’ils avoient tenté cette grande
+entreprise de leur propre mouvement.
+Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre
+au Roi la mort du Monstre. Contez-lui,
+bien en détail, les circonstances de cette
+admirable nouvelle ; &amp; recevez les récompenses
+que vous avez méritées. La
+Fée parla différemment à Thersandre ;
+sans doute, lui dit-elle en secret, vous
+voulez être l’Epoux de la Princesse ?
+Il faut mériter qu’elle vous préfére ;
+observez, plus sévérement que jamais, de
+ne point parler de vous, lors même que
+vous l’entretiendrez du service que vous
+venez de lui rendre. Thersandre remercia
+la Fée, rejoignit son frere ; ils partirent.</p>
+
+<p>Ils arrivérent le lendemain à la Cour.
+Le Roi &amp; la Princesse déja informés de
+toutes les circonstances de leur victoire,
+voulurent, pour les recevoir avec
+distinction, leur donner à chacun une
+audience particuliére. Alidor, comme
+l’aîné, parut le premier : sa figure si belle
+&amp; si noble, une certaine grace, qui
+paroissoit dans toutes ses actions, &amp;
+l’une des têtes du Monstre qu’il portoit,
+avec fierté, au bout de son épée,
+tout cela formoit un contraste qu’on
+voyoit avec une sorte d’admiration. Le
+Roi &amp; la Princesse en furent frapés.
+Alidor conta comment son frere &amp;
+lui, sur le récit du Héraut, avoient
+résolu de chercher le Géant. Il ne songea
+point à parler du portrait de la
+Princesse, mais il dépeignit la figure
+effrayante du Monstre, &amp; tout le péril
+de le combattre, la blessure qu’il
+lui avoit faite, &amp; enfin l’effet de ce
+tourbillon, dont il avoit été renversé,
+comme d’un coup de tonnerre.</p>
+
+<p>Pendant ce récit, qu’Alidor orna de
+traits d’esprit &amp; d’éloquence, flatté de
+l’espoir d’obtenir la main de la Princesse,
+il avoit paru beaucoup moins occupé
+d’elle, que de l’éclat de sa propre
+avanture. Le Roi, après lui avoir donné
+toutes sortes de témoignages d’estime :
+Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt,
+quelle sera votre récompense. Alidor
+se retira, &amp; Thersandre fut introduit.</p>
+
+<p>Thersandre ne portoit point une des
+têtes du Monstre, comme avoit fait
+Alidor, il l’avoit déposée dans la salle
+des Gardes, au pied du faisceau d’armes.
+Il parut avec l’extérieur simple,
+d’un homme qui n’auroit eu aucune
+part à l’événement du jour ; ce fut toute
+la différence que la Princesse aperçût entre
+son frere &amp; lui ; étant, d’ailleurs,
+très-surprise de leur ressemblance. Thersandre
+s’avança, avec beaucoup de grace,
+&amp; de modestie ; il resta dans le silence,
+attendant que le Roi lui parlât,
+&amp; regardant de temps en temps la Princesse.
+C’est donc vous, brave Thersandre,
+qui avez triomphé du Géant, lui dit
+le Roi ? Mon frere l’avoit blessé, répondit
+Thersandre, &amp; depuis sa blessure, il
+avoit peine à se défendre. Vous rabaissez
+beaucoup la gloire de votre combat,
+continua le Monarque, mais je suis instruit
+des périls que vous avez bravés.
+Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit
+Thersandre, sa vie troubloit le bonheur
+du Roi, &amp; les beaux jours de la Princesse.
+C’est vous qui me les rendez ces
+beaux jours, dit la Princesse, &amp; vous
+ne parlez point de la récompense ! Vous
+venez de l’accorder, Princesse, répondit
+Thersandre, vous annoncez que
+vous allez vivre heureuse. Cependant,
+ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de
+mon Royaume. Il appartient tout entier
+à la Princesse, interrompit Thersandre,
+un don qui diminueroit de son bonheur,
+ou de sa gloire, pourroit-il être regardé
+comme un bienfait par aucun de
+vos Sujets ? C’est assez, dit le Roi, vous
+apprendrez comment je sais reconnoître
+un service de cette importance.</p>
+
+<p>Quand Thersandre se fut retiré, le Roi,
+qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur,
+à entendre raconter de belles histoires,
+dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé ;
+celui-ci ne veut pas de la moitié de
+mon Royaume ; il mérite, cependant
+aussi, une grande récompense ; mais si
+tu te détermines à épouser l’un des deux,
+vraisemblablement tu ne prendras pas
+Thersandre. Il me paroît qu’il a bien
+moins d’esprit que son frere : il n’a pas
+sû nous conter son combat, comme
+avoit fait si agréablement Alidor. Mon
+pere, répondit la Princesse, pardonnez
+si mon sentiment n’est pas conforme
+au vôtre. Thersandre ne me paroît
+avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation
+d’ame, qu’il montre, en n’étant
+point occupé de sa victoire : Eh, quelle
+différence cela met entr’eux ! Quiconque
+peut n’avoir point de vanité sur l’événement
+le plus brillant de sa vie, a
+sans doute une force d’esprit, une raison
+supérieure, qui ne se démentiront
+jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue
+en sa faveur, &amp; que je l’épouserois
+sans répugnance. Il me semble que
+je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur,
+qui se plairoit à me faire souvenir
+que je suis sa conquête, qui dès que
+la moindre inquiétude viendroit le saisir,
+me présenteroit la tête du Géant, pour
+me faire souvenir de ce que je lui dois,
+&amp; qui réduiroit ainsi ma tendresse à la
+reconnoissance. Dans Thersandre, je
+découvre, à la fois, un extrême désir
+de m’intéresser en sa faveur, avec la
+crainte généreuse de me rappeller qu’il
+m’a servie ; il n’envisage, dans ce qu’il
+a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir
+d’avoir contribué au bonheur de ma vie,
+&amp; n’ose s’en faire un titre pour me plaire.
+L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir
+mérité ma main ; l’autre, en la méritant
+davantage, regardera, comme
+une grace, de l’avoir obtenue. Combien
+la modestie ajoute aux autres qualités
+qui rendent aimables ! Me voilà
+détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement
+Thersandre te plaît plus que
+son frere ; demain nous leur apprendrons
+leur destinée ; envoyons inviter
+l’Enchanteur &amp; la Fée qui les aiment,
+à venir être témoins des effets de notre
+reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur
+&amp; la Fée étant arrivés, le
+Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement
+de la moitié du Royaume ;
+il ordonna qu’on préparât les fêtes qui
+doivent précéder l’hyménée ; ensuite
+il posa sa couronne sur la tête de sa
+fille, lui remit son sceptre, &amp; présentant
+Thersandre : Vous êtes Reine, dit-il,
+&amp; voilà votre Libérateur. La Princesse
+regarda Thersandre, lui donna le sceptre,
+&amp; Thersandre tomba à ses pieds ; devenu
+éperduement amoureux d’elle, pour
+avancer, d’un moment, le bonheur
+de recevoir sa foi, il auroit combattu
+un nouveau monstre. Enfin ce moment
+désiré arriva ; la Princesse ne s’étoit point
+trompée ; Thersandre, Epoux &amp; Roi,
+garda la douceur, la simplicité de son
+caractére ; on parle encore de la félicité,
+toujours égale, dont la vie de
+ces deux Epoux a été remplie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>LES VOYAGEUSES.<br>
+<span class="small i">CONTE.</span></h3>
+
+
+<p>Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée
+étoit belle, la seconde jolie, &amp;
+la troisiéme laide. La belle étoit si contente,
+si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit,
+qu’elle ne vouloit être que cela ;
+elle n’imaginoit point d’autre avantage
+dans le monde. Si elle marchoit, sa
+contenance sembloit vous dire : Voyez
+de quelle air la beauté se proméne ;
+devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir,
+s’éveiller, c’étoit en attitude
+de belle personne. Quand vous l’entreteniez
+des choses qui la regardoient
+le moins, elle vous répondoit comme si
+vous lui eussiez donné des louanges.
+On lui auroit raconté la mort du grand
+Pan, ou l’entreprise des argonautes,
+qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie
+sur ses charmes. La jolie, vive naturellement,
+fort piquante, &amp; supérieurement
+coquette, vouloit que tout fût occupé
+d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit,
+pour être heureuse, se voir l’unique
+objet de leur jalousie, de leurs plaintes,
+de leur aigreur ; comme celui de l’empressement,
+des soins, des inquiétudes,
+des préférences de tous les hommes.
+On ne cessoit presque pas de parler,
+afin que les autres femmes n’eussent pas
+le temps de montrer de l’esprit ; &amp; quand
+on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement,
+qui donne si bien l’air de la premiére
+jeunesse, on y suppléoit, en prenant
+l’air de l’étourderie. Il faloit
+voir encore comme on affectoit de paroître
+sensible aux amusemens, afin de
+laisser imaginer que si on se permettoit
+des passions, on les auroit extrêmement
+vives : elle tiroit même parti de sa
+mauvaise humeur ; (car elle en avoit)
+elle en montroit aussi sans en avoir, &amp;
+alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit
+être, toujours, le personnage qui
+attiroit l’attention de toute l’assemblée ;
+enfin, pour achever le portrait, sensible
+uniquement par vanité, indifférente dans
+le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni
+n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle
+jamais inspiré.</p>
+
+<p>La laide l’étoit effectivement, mais d’une
+laideur qui ne ressembloit point à toutes
+celles qu’on rencontroit alors assez
+communément dans le monde ; quand
+on regardoit ses traits en détail, il n’y
+en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les
+voir ensemble, c’étoit de moment en
+moment une physionomie nouvelle, toujours
+singuliére, toujours agréable ; on
+jugeoit que cette variété venoit de beaucoup
+d’imagination, &amp; que cette imagination
+devoit être charmante. Elle l’étoit
+aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; &amp;
+sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à
+rien, &amp; qui fait tout valoir ; voilà, à
+la fois, son esprit, &amp; son visage ; car,
+comme je l’ai dit, l’un étoit toujours
+l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit
+les plus belles dents du monde, &amp; que
+le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà
+toute la personne. J’oubliois ce qui
+peut servir le mieux à faire connoître
+son caractére ; elle savoit qu’elle étoit
+laide, &amp; ne se doutoit pas qu’elle eût de
+quoi le faire oublier.</p>
+
+<p>Leur tante, qui n’avoit employé son
+art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle
+regardoit comme le premier de tous
+les dons, auroit bien voulu pouvoir
+en faire part à ses niéces ; elle quittoit
+souvent le pays des Fées, pour venir
+vivre avec elles. Il est temps que vous
+choisissiez un état, leur dit-elle un jour ;
+si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
+comme moi ; mais à mes niéces, je ne
+puis donner de ma Féerie, que quelques
+secours pour leur faire un grand
+établissement. Voyons, d’abord, quelle
+figure vous voulez avoir ; car il dépend
+de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit
+à cette proposition avec un air
+de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence
+de votre art, ma tante, rien ne
+presse. Je me consulterai, dit la seconde,
+avec un sourire lorgneur, qui marquoit
+une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse,
+&amp; la mieux enracinée. Pour
+moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que
+gagner à un changement ; tenez ma tante,
+que je prenne la figure sous laquelle
+je vous inspirerai le plus d’amitié pour
+moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle,
+n’imagine donc point de modéle
+sur lequel ma tante pût la former,
+ajoûta l’aînée, comme par bonté pour
+cette pauvre cadette. Vous pouvez vous
+flatter, ma tante, (continua la seconde,
+qui avoit pris de l’humeur de ce que la
+laide avoit été embrassée) que son changement
+(quel qu’il soit) fera beaucoup
+d’honneur à votre art. Il me vient une
+autre idée, dit la Fée, si nous allions
+voyager dans quelques Royaumes étrangers,
+vous sauriez ce qu’on penseroit du
+mérite que vous avez actuellement ; vous
+connoîtriez aussi les différentes conditions
+où l’on peut vivre heureux, &amp;
+vous vous décideriez ensuite. Le projet
+fut unanimement approuvé ; la Fée trouva
+convenable que dans le voyage, elles
+passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le
+moyen d’être par-tout fort bien reçûes.
+Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées,
+afin que tout soit dans la bonne
+foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
+c’est-à-dire, la belle, la jolie,
+&amp; la laide ; vous savez qu’on nous appelle
+ainsi depuis le berceau. La Fée y
+consentit ; &amp; pour n’être point accablée
+de toutes les demandes ridicules qu’on
+viendroit lui faire, si elle s’annonçoit
+comme Fée, elle voulut ne paroître que
+la Gouvernante de ses niéces.</p>
+
+<p>On part, &amp; pendant le voyage, dès
+qu’on étoit dans une grande Ville, les
+deux aînées ne manquoient pas de répéter,
+cent fois à propos de rien : Mais
+que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce
+que dit la laide. On prétend même, qu’elles
+portoient dans une petite cage de satin,
+dont les barreaux étoient de pelluche,
+une petite Perruche, à voix aigre,
+&amp; perçante, qui répétoit cent fois dans
+une heure : La laide, la laide, la laide ; &amp;
+c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il
+est certain, du moins, que depuis qu’on
+avoit donné à leur sœur, étant encore
+au berceau, le triste nom de laide, elles
+seules le lui avoient fidélement conservé ;
+tous ceux qui l’environnoient, en avoient
+chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit
+<i>Zimzime</i>, ce qui en langage de Fée,
+veut dire, <i>mieux que belle</i>. L’autre, <i>Claride</i>,
+c’est-à-dire, <i>qui ne l’aimeroit ?</i> &amp;
+ainsi de quantité d’autres noms. Si elle
+n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit
+perdu, quelque beau qu’il eût été ; il
+est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que
+tout bas devant ses sœurs, de peur de les
+mettre en colére, &amp; qu’elle-même ne vouloit
+pas les entendre ; mais l’appeller,
+comme par méprise, d’un de ces noms,
+c’étoit lui dire une chose obligeante, &amp;
+on profitoit de toutes les occasions de
+se méprendre ; car comme on craignoit,
+parce qu’elle étoit extrêmement modeste,
+qu’elle ne se crût du genre de laideur
+que ses sœurs lui reprochoient si
+volontiers, on s’appliquoit à lui persuader
+le contraire, &amp; cela, parce qu’elle
+cherchoit à être aimée.</p>
+
+<p>Leur premier séjour sur la Cour
+d’<i>Assyrie</i>, qui étoit brillante, nombreuse,
+où les hommes étoient à la fois
+sensés &amp; aimables, où les femmes
+étoient charmantes, &amp; vivoient ensemble,
+sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient
+que le cœur sensible, &amp; que leur
+amour propre ne se blessoit jamais mal
+à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût
+aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ;
+des hommes <i>confians</i>, frivoles,
+indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre,
+&amp; cela fait une Nation bien raisonnable.
+La belle y fut d’abord admirée, la jolie y
+fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la
+troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
+parce qu’on s’occupoit des deux autres.</p>
+
+<p>Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop
+froide, trop vaine dans la Société, &amp;
+regardant, trop en pitié, tout ce qui
+n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute
+autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà
+négligée, abandonnée, &amp;, à quelques
+vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
+de leur jeune âge, qu’une parfaite
+&amp; ennuyeuse admiration pour les belles,
+elle ne se trouva plus d’adorateurs ; &amp;
+comme elle avoit méprisé toutes les femmes,
+celles qui s’en étoient formalisées,
+parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit
+pour en rire, s’en trouvérent encore plus
+qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules.
+La seconde, qui avoit d’abord
+attiré ce petit nombre d’hommes, dont
+j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée,
+qu’ils avoient l’air trop libre avec elle,
+qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur
+son compte, que de certaines femmes
+prenoient grand soin d’accréditer ; &amp; que
+les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point
+souciée de plaire, se contentoient de ne
+point écouter, sans chercher à les détruire ;
+&amp; qu’enfin, elle n’avoit nulle considération.
+Cela la toucha assez ; mais ce qui
+fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit
+bien-tôt négligée par les hommes les
+plus estimés, &amp; les plus aimables : la
+voir, la suivre, la trouver trop coquette,
+&amp; l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage
+de peu de jours.</p>
+
+<p>Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée.
+On avoit commencé par s’apercevoir
+qu’elle avoit beaucoup d’esprit.
+On se demanda, bien-tôt, on
+examina si, effectivement, elle étoit laide ;
+&amp; la fin de ce doute, fut de la trouver
+extrémement aimable. Eh ! comment
+ne pas convenir de son esprit ? Elle en
+trouvoit si volontiers aux autres, &amp; se
+plaisoit à démêler, dans toutes les femmes,
+ce qui étoit à leur avantage,
+comme une autre auroit cherché à les
+voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit
+sa confiance, on vouloit son amitié, on
+aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir,
+les deux sœurs s’ennuyoient de cette
+Cour ; elles vouloient absolument aller
+dans quelque autre qui fût tout-à-fait
+différente. La Fée les transporta dans un
+pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
+d’une grande Ville, où l’on ne voyoit
+que des Palais, &amp; dont les habitans, d’une
+stature noble &amp; élevée, étoient habillés
+de gazes, brodées de petits coquillages
+qui représentoient, au naturel, des
+fleurs, des arbustes, des oiseaux ; &amp; ce
+qui étoit plus singulier encore, ces mêmes
+habitans avoient le teint couleur
+d’avanturine, avec des yeux d’un bleu
+de saphir, &amp; très-brillans ; des lévres
+extrémement grosses, de la même couleur
+que les yeux, &amp; des dents de nacre,
+les plus jolies du monde. Cette
+bizarrerie ne choqua point les deux
+aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur
+d’être admirées par des yeux couleur
+de saphir, &amp; de <i>tourner la cervelle</i>
+à ces hommes extraordinaires. Pour
+la cadette, elle étoit fort étonnée, &amp;
+tâchoit de s’accoutumer à ces figures
+surprenantes, afin de n’être point haïe
+des gens avec qui elle alloit vivre. Ses
+sœurs furent bien trompées dans leurs
+espérances : comme la beauté est une affaire
+d’opinion, on ne les regarda, jamais,
+qu’avec une surprise qui ne supposoit
+aucun plaisir à les voir, elles n’eurent
+point d’autres succès ; &amp;, pour comble
+de dégoût, elles apprirent, qu’on ne
+les appelloit que du nom qu’elles donnoient,
+avec tant de plaisir, à leur cadette.
+Mais voici bien pis encore,
+étant toutes trois à une fête, où les
+filles du Roi formoient une danse plus
+singuliére que difficile, &amp; que les deux
+aînées ne regardérent qu’avec dédain,
+(car elles ne pouvoient pas souffrir de
+voir briller les autres) la troisiéme se
+mit au rang des danseuses, qu’elle avoit
+beaucoup applaudies ; &amp; comme elle
+avoit acquis bien des talens, croyant
+en avoir besoin, elle saisit si bien le
+caractére de leur danse, on lui sût si
+bon gré de se prêter, avec tant de grace,
+à des amusemens étrangers pour elle,
+qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi,
+les Dames, les Courtisans, ne cessoient
+de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait
+pas un teint d’avanturine, &amp; de belles
+grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs
+entendirent, sans doute, mot pour
+mot, toutes les louanges qu’on lui
+donna (car le dépit dans les femmes
+est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en
+mourir de jalousie ; &amp; le bal fini, ce
+fut une persécution pour partir, à laquelle
+il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle
+le temps de prendre congé du Roi,
+de la Reine, &amp; des Princesses, à qui elle
+donna, cependant, un secret pour se
+bouffir, considérablement, les lévres, aux
+jours de cérémonie. L’importance de ce
+présent, la fit reconnoître pour Fée, &amp;
+elle se vit investir par un concours prodigieux
+de peuples ; mais elle étoit déja
+dans son char, &amp; elle disparut, au grand
+contentement des deux aînées, qui maudissoient
+un pays où l’on n’applaudissoit
+que leur cadette.</p>
+
+<p>Je ne sai pas comment j’ai oublié,
+jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux
+aînées étoient en si bonne intelligence. Il
+n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant
+paroître assez simple. La jolie
+disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle
+étoit <i>prodigieusement</i> belle ; la belle
+disoit à celle-ci, qu’elle étoit <i>excessivement</i>
+jolie ; &amp; chacune, parce qu’elle
+pensoit ne prononcer qu’un mot qui
+n’exprimoit rien, &amp; se moquer de sa
+sœur, à proportion du plaisir qu’elle
+lui causoit, par cette louange chimérique.</p>
+
+<p>Mais comment se pardonnoient-elles
+leurs conquêtes, puisque l’une &amp; l’autre
+vouloit, sans doute, être seule aimable ?
+Cette objection est plus embarrassante ;
+mais voici comment cette
+concurrence s’arrangeoit dans leur tête.
+La belle croyoit que sa sœur n’avoit de
+soupirans, que ceux qui, ne se sentant
+qu’un mérite commun, n’osoient se flatter
+d’être écoutés d’une belle personne ; &amp;
+la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt
+excédés de la triste beauté de ma sœur,
+ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le
+peu de bonne opinion que mutuellement
+l’une avoit de l’autre, qui entretenoit
+leur union. On ne sauroit croire
+combien un mépris réciproque est
+souvent parmi quelques femmes, une
+raison de convenance, &amp; même le nœud
+d’une sorte d’amitié.</p>
+
+<p>A l’égard de leur haine commune
+pour la troisiéme, voici quelle en fut
+l’origine. Leur cadette, ayant une ame
+douce, &amp; s’appliquant à vaincre par de
+la déférence &amp; par de l’amitié, la répugnance
+que lui marquoient ses sœurs,
+profitoit de toutes les occasions de faire
+leur éloge, avec justice ; mais étant
+raisonnable &amp; sincére, elle ne pouvoit se
+déterminer à louer l’orgueil de l’une &amp;
+la coquetterie de l’autre ; &amp; ne les pas
+applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer
+leur ennemie. Ajoutez que lorsque
+les deux aînées s’y attendoient le
+moins, elles virent cette sœur, condamnée
+dans leur esprit à ne jamais plaire,
+réussir souvent mieux qu’elles. On
+ne supporte point cela ; car, qu’on ait
+prévû le succès que peut obtenir une
+autre femme, comme on a rassemblé,
+par avance, toutes les maniéres de l’envisager,
+qui en diminueront le prix ; on
+peut en être témoin, sans se décontenancer ;
+on le méprise, peut-être, au
+point qu’on le pardonne. Mais quand
+il surprend, qu’on est réduit à le voir
+tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit
+qui y tienne.</p>
+
+<p>Les voilà donc dans le char. Où vous
+ménerai-je ? leur dit la Fée. Vous savez,
+sans doute, à quoi vous en tenir,
+sur votre figure ? Voyageons à présent,
+afin de vous faire connoître le prix
+des différens états de la vie ; je vais,
+pour commencer, vous faire toutes
+trois Reines. Alors, elle remua une chaîne
+de diamans, qui gouvernoit quatre
+Phénix, qu’elle avoit attelés à son char ;
+ils hâtérent leur vol, &amp; arrivérent dans
+un pays charmant. On entra dans une
+Ville superbe ; tous les Grands de l’Empire
+s’y trouvérent rassemblés, &amp; les trois
+niéces, placées sur un même trône, furent
+toutes trois reconnues Souveraines.</p>
+
+<p>L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva
+le moyen d’augmenter de fierté &amp; de
+bonne opinion de son mérite. Le lendemain
+de son couronnement, elle emprunta
+la baguette de sa tante, pour un
+coup d’état, disoit-elle, &amp; l’on ne devineroit
+pas quel usage elle en vouloit
+faire. Il y avoit proche de sa Capitale, une
+vaste plaine ; elle s’y promena, d’un soleil
+à l’autre, &amp; pour donner à ses Sujets
+le plaisir de l’admirer, elle les transporta,
+tout à coup, dans cette plaine ;
+&amp; cet enlevement pensa les faire
+mourir tous de frayeur. L’un, occupé
+dans son cabinet, se sentoit emporté
+par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer
+cette merveille. L’autre, au moment
+de prononcer le serment qui l’alloit
+unir à sa maîtresse, quittoit, malgré
+lui, sa main, &amp; s’échapoit avec rapidité
+du Temple, au grand étonnement
+de l’épouse &amp; de l’assemblée. Celui-ci, dont
+la santé étoit languissante, transporté dans
+son fauteuil, se trouvoit dans les nues. On
+voyoit voler les batallions tout armés,
+&amp; les personnages les plus graves traverser
+les airs, en habits de cérémonie. Enfin,
+cet événement causa un trouble, un désordre
+général, dans toute la Nation, &amp; chaque
+jour de son Régne, amena quelque-autre
+folie, dont sa beauté étoit la cause.</p>
+
+<p>On s’attend bien à voir la seconde,
+ne contraignant pas mieux son caractére ;
+aussi parut-il dans toute sa perfection.
+Il n’y eut bien-tôt plus à sa Cour que
+des petits soins pour occupation, des
+fleurettes pour langage, &amp; des lorgneries
+pour politesses. La Fée se trouva forcée
+d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule
+présomption ; à la seconde, le peu
+d’estime &amp; de respect qu’on avoit pour
+elle ; &amp; les avis sages, quand ils viennent
+d’une Fée, ont cela de particulier,
+ils persuadent. Je ne veux pas dire,
+cependant, que les deux niéces crûrent
+avoir tort, elles sentirent, seulement,
+la honte de leur situation, qu’elles trouvérent
+injuste ; &amp; elles conclurent que
+le trône n’avoit pas tant de charmes
+qu’elles l’avoient pensé.</p>
+
+<p>La troisiéme Reine parut effectivement
+l’être. Si le Trône met les défauts
+dans un plus grand jour, il donne
+aussi plus d’occasions aux vertus de
+paroître. <i>Zimzime</i>, car la Fée avoit décidé
+qu’on ne l’appelleroit plus la laide,
+<i>mieux que belle</i>, dis-je, eut donc lieu
+d’être contente de sa nouvelle condition ;
+elle avoit des mœurs, &amp; de la dignité,
+elle fut respectée. Elle ne songeoit
+qu’aux moyens de faire le bien, &amp;
+d’être aimée, on l’adora. Sa Cour
+devenoit, tous les jours, plus nombreuse,
+&amp; cela acheva de désespérer ses
+sœurs.</p>
+
+<p>Une nuit, tourmentées d’un dépit
+qui ne leur avoit pas permis de fermer
+l’œil, elles allérent trouver la Fée,
+&amp; la pressérent de partir dans le même
+moment, aimant mieux toute autre
+condition que celle de régner. La Fée,
+qui avoit ses vûes, répondit froidement,
+il est encore bien matin, mais
+j’y consens ; elle alla éveiller <i>Zimzime</i>,
+l’habilla d’un seul coup de baguette, sans
+que rien manquât à son ajustement, répandit
+dans la Ville quelques trésors,
+&amp; l’on remonta encore dans le char.</p>
+
+<p>Hé bien, mes chéres Niéces, (cela
+s’adressoit aux deux aînées) vous vous
+êtes ennuyées du Trône ? Le rang qui
+en approche vous exposeroit, à peu
+près, aux mêmes inconveniens ; &amp; dans
+les états, successivement inférieurs,
+vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
+Passons, croyez-moi, à
+une extrémité dont vous n’avez qu’une
+idée très-imparfaite. Allons habiter
+quelque hameau. Je connois un endroit
+de l’Asie, où, sous un ciel doux,
+des peuples simples &amp; sociables, vivent
+dans de belles campagnes ; nulle ambition,
+peu de besoins, &amp; un panchant
+inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent
+point de dégoûts : Voilà leur
+condition.</p>
+
+<p>J’aime <i>beaucoup</i> ce hameau, dit l’aînée ;
+Je serois <i>comblée</i> de voir cette campagne,
+s’écria la seconde. A l’instant, elles
+se trouvérent, toutes trois, mises comme
+de simples Villageoises, c’est-à-dire,
+avec une coëffure &amp; des habits,
+qui, pour toute magnificence, avoient
+une simplicité agréable, l’air frais, &amp;
+d’une extrême propreté. L’aînée conçut,
+que, sous des dehors si peu brillans,
+on ne pouvoit être remarquée, à
+moins qu’on ne fût la beauté même.
+La seconde, ne douta pas que la singularité
+de cet ajustement, ne dût servir
+à la rendre plus piquante. Pour
+<i>Zimzime</i>, elle fut bien aise de pouvoir
+connoître un peuple ingénu, &amp; dont
+les passions douces, disposoient, sans
+doute, leur ame à l’amitié. Elles aperçurent,
+alors, cette campagne, qu’elles
+désiroient. Elles arrivérent dans une
+prairie, au milieu d’une fête purement
+champêtre ; le lieu, les habitans, tout
+rappelloit l’idée de l’âge d’or. La Belle,
+se voyant entourée d’une troupe considérable,
+leva, avec un air de bonté
+présomptueuse, un voile qu’elle portoit
+en voyage. Ces gens simples, la
+regardérent, long-temps, avec des yeux
+plus étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient
+belle, mais ce n’étoit point
+comme cela qu’ils désiroient qu’on le
+fût ; elle ne parla à personne, dédaignant
+particuliérement les jeunes Villageoises
+qui s’approchoient d’elle ; personne,
+aussi, ne lui parla ; &amp; comme
+elle ne recueillit aucune louange, la
+fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour
+la jolie, qui avoit bien résolu de le
+paroître, tout autant qu’elle le pourroit,
+elle y fit de son mieux, mais
+ses <i>agaceries</i> furent perdues. Ces gens
+simples la virent, avec les mêmes yeux,
+qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
+de sa sœur ; ses mines leur parurent
+des grimaces ; &amp; les petits propos qu’elle
+leur adressa, des moqueries ; elle
+se mit, enfin, à danser avec eux, imitant,
+à ce qu’elle croyoit, leurs façons
+naïves ; mais elle y ajoûtoit une
+légéreté forcée &amp; des inflexions de corps
+affectées qu’ils ne prirent jamais pour
+des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une
+certaine simplicité, n’alloit point
+jusqu’à leur esprit ; ils la regardoient,
+fixement, &amp; n’y trouvoient point de
+plaisir ; c’étoit-là tout ce qui se passoit
+en eux ; elle s’en aperçut, &amp; dit à la
+Fée, que <i>cette espéce-là étoit bien maussade,
+bien insuportable</i>.</p>
+
+<p>Et <i>Zimzime</i> ? <i>Zimzime</i>, qui avoit
+abordé plusieurs de ces jeunes Villageoises,
+avoit trouvé jolies celles qui
+l’étoient ; elle se mêla dans leurs jeux,
+&amp; y réussit à merveilles. Si on lui donnoit
+le prix, elle vouloit qu’il fût partagé
+à toutes celles qui l’avoient disputé
+avec elle ; ses caresses la faisoient
+aimer, même de celles qu’elle effaçoit ;
+&amp; ce succès dura tout le temps qu’elle
+resta dans cette Campagne. Les jeunes
+habitans, qui disposoient encore de
+leur cœur, passoient les jours à s’occuper
+d’elle ; l’un d’eux, particuliérement,
+qui de son côté se faisoit distinguer
+de tous les autres, &amp; que la
+Fée embarrassoit, quand elle lui disoit
+le mot de travestissement ; celui-là,
+<i>Zimzime</i> l’écoutoit avec plaisir ; elle
+trouvoit la vie pastorale très-agréable,
+tandis que ses sœurs ne cessoient de
+répéter : <i>Je l’ai en horreur, elle m’est
+odieuse.</i> Enfin il fallut encore les emmener.</p>
+
+<p>Ce fut dans leur demeure ordinaire
+que la Fée les transporta. C’est une
+sotte chose que les Voyages, dit l’aînée :
+on y <i>périt</i> d’ennui, ajouta la seconde :
+Dites plûtôt, répondit la Fée,
+que nous n’aimons que les lieux où
+nous plaisons, &amp; que les gens qui paroissent
+charmés de nous voir. Vous
+l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous
+flatte, sans s’occuper jamais de ce qui
+flatte les autres, est un moyen sûr de
+s’ennuyer bien-tôt, par-tout, &amp; de
+tout le monde. Je n’aime point à donner
+des leçons dures, j’ai espéré de
+vous corriger de vos défauts, en vous
+faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent ;
+je vois que le mal est sans reméde.
+Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui
+vous convient. A ces mots, elle la laissa
+au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
+dont toutes les murailles lui représentoient
+son image. Elle avoit le
+plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle
+s’y vit vieillir de bonne heure ; elle eut
+des rides, &amp; ne pût s’empêcher de les
+apercevoir. Ce fut là sa punition, &amp;
+l’origine des glaces. On ne croiroit pas
+qu’elles auroient été inventées pour corriger
+l’amour propre.</p>
+
+<p>La Fée mena la seconde dans un autre
+Palais : Vous vivrez ici, lui dit-elle,
+vous y verrez, sans cesse, une foule
+d’hommes, de toutes les Nations, que
+vous pourrez attirer, mépriser, accueillir,
+gronder, apaiser ; mais ils s’évanouïront,
+comme des ombres, dès que
+vous trouverez quelque satisfaction à
+les voir, ou à les entendre. C’est, à
+peu près, ce que vous auriez éprouvé
+dans le monde ; la plûpart des succès qui
+naissent de la coquetterie, ne sont guéres
+plus réels, &amp; je vous épargne les
+ridicules, &amp; les dégoûts véritables qui
+y sont attachés ; car ces ombres que
+vous verrez s’évanouïr, &amp; renaître, ne
+prendront point un air de dissimulation,
+en se défendant d’avoir sû vous plaire,
+&amp; elles ne mettent point en chanson
+leurs prétendues conquêtes.</p>
+
+<p>La Fée demanda, ensuite, à <i>Zimzime</i>,
+quel rang, &amp; quelle figure elle désiroit
+avoir. Vivre avec vous, répondit <i>Zimzime</i>,
+me paroît le sort le plus désirable ;
+mais puisque ce bonheur est réservé
+aux Fées, laissez-moi d’abord, ma
+laideur ; elle m’épargne la jalousie des
+autres femmes, &amp; me rappelle la nécessité,
+où je suis, de songer à me rendre
+supportable, du moins par le caractére.
+A l’égard du rang, dont je voudrois
+jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois
+à partager celui de ce jeune Pasteur
+que j’ai vû dans cette heureuse
+campagne, où vous m’avez conduite ;
+je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il
+étoit ; mais ne fût-il qu’un simple habitant
+de ce même hameau, il me semble
+que je passerois, avec lui, une vie heureuse.
+A peine elle achevoit, qu’un
+Prince charmant parut au milieu de sa
+Cour ; <i>Zimzime</i> reconnut celui dont elle
+venoit de parler, qui se trouva fils d’un
+grand Roi ; ils s’aimoient, ils s’épousérent,
+ils s’aiment encore.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em"><i>APPROBATION.</i></p>
+
+<div class="narrow small">
+<p>J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier,
+un Manuscrit qui a pour titre ; <i>Essais
+sur la nécessité, &amp; sur les moyens de plaire</i>. J’ai
+trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats,
+&amp; de préceptes très-sages : je crois que
+l’impression n’en sera pas moins utile qu’agréable
+au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.</p>
+
+<p class="sign">DANCHET.</p>
+
+</div>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
+</body>
+</html>
+