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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
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- ESSAIS
- SUR
- LA NECESSITÉ
- ET SUR
- LES MOYENS
- DE PLAIRE,
-
- PAR
- Monsieur DE MONCRIF,
- de l’Academie Françoise.
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- A GENEVE,
- Chez PELLISSARI & Comp.
- MDCCXXXVIII.
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-
-AVERTISSEMENT.
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-Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut
-dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être
-applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans
-l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le
-plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en
-effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour
-ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui
-ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les
-objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il
-n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne
-rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus
-sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre
-d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour
-propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui
-flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne
-cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se
-concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut
-qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher
-celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les
-avantages qu’il verse dans la Société?
-
-Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun
-qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils
-aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir.
-Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les
-environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils
-sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs
-regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés,
-s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent
-communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien,
-le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui;
-ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il
-sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans
-l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait
-tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs
-travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des
-défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant
-ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on
-vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage.
-
-Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de
-démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens
-d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette
-nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages
-qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous
-égarent, ou comment ils nous font réussir.
-
-Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que
-j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront
-peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de
-l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement
-déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage,
-au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le
-droit d’en porter.
-
-
-
-
-ESSAIS
-
-SUR
-
-LA NECESSITÉ
-
-ET SUR
-
-LES MOYENS
-
-DE PLAIRE.
-
-Premiere Partie.
-
-
-Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous
-ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes
-dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il
-ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque
-façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils
-peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe
-considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous
-passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de
-plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres
-hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.
-
-Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on
-devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens
-dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous
-rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de
-les fuir.
-
-Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire,
-l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils
-portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à
-qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son
-fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la
-terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus
-rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les
-actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de
-cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se
-plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en
-est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle
-arrache l’estime.
-
-Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps
-douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même
-qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces
-personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous
-marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous
-annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire
-que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent
-pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu
-d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.
-
-Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des
-grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets
-importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits:
-mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
-Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames
-sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de
-plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant
-qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si
-satisfaisant.
-
-Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne
-nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de
-l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres
-qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce
-siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de
-la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité &
-l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
-dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique
-de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans
-les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits
-communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une
-simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce
-n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte,
-assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les
-simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose,
-il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les
-leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire
-usage, leurs éloges & leur reconnoissance.
-
-S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime &
-l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à
-régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir
-compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les
-avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou
-le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les
-momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur
-espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si
-votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre,
-n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur
-aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de
-la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que
-l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un
-tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au
-bonheur d’une ame sensible.
-
-Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du
-rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs
-avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce
-qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu
-digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les
-respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est
-mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée;
-c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui
-l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est
-achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens
-se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui,
-répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés
-& rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse
-uniformité.
-
-Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir
-ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou
-moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui
-nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans
-notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un
-caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de
-la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde;
-quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air
-de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne
-nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable,
-ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une
-crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les
-sots.
-
-Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins
-communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se
-trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient
-long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont
-ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent
-dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils
-jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir
-de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir
-d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à
-la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils
-cherchent à satisfaire.
-
-Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible
-de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais
-continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui
-gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier
-les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur
-les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise
-foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul
-dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes
-injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du
-citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans
-le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on
-l’aime.
-
-La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des
-hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à
-les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle
-a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence.
-S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en
-général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur
-vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus
-abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de
-cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur
-le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards
-continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son
-amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.
-
-Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent
-pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à
-l’égard des liaisons qui forment la Société?
-
-L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil
-secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie,
-lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
-par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle
-ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas
-agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle
-reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est
-plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.
-
-Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes
-pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande
-utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des
-assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent
-mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame,
-c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle
-reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme
-une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur
-indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu
-de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout
-l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à
-vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de
-véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas
-une autre occasion de le haïr.
-
-Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si
-nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux
-personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de
-cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un
-panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; &
-cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont
-moins sujets que les services à trouver des ingrats.
-
-
-_Du désir de plaire._
-
-Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il
-est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si
-précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient
-lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut
-que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.
-
- [1]
-
- ... De quoi ne vient point à bout
- L’esprit joint au désir de plaire?
-
- LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_.
-
-Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous
-inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence &
-l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans
-les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les
-devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des
-autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui,
-dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre
-esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes;
-c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à
-lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les
-succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette
-conduite, nous gagnons d’être plus aimés.
-
-Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette
-marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le
-caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à
-croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires
-qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se
-voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime!
-Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de
-l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
-doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire,
-examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès
-satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus
-douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.
-
-C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes,
-que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître
-si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de
-démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant
-concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons
-d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous
-nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne
-nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que
-l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.
-
-Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en
-profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien
-pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point
-subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en
-liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît
-quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on
-diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur
-maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils
-voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages:
-ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est
-l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se
-pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui
-étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du
-nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins
-le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne
-profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste
-plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.
-
-D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont,
-presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils
-avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de
-considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en
-traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention,
-d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir
-de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage;
-mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une
-autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y
-ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens,
-qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.
-
-Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes
-les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande
-encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais
-moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans
-autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par
-exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller?
-
-L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans
-aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit,
-de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se
-suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils
-puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion
-qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de
-supériorité.
-
-La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous
-laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de
-solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne
-songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain
-ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce
-de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être
-accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte
-d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources
-ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient
-s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des
-Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils
-auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux
-être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans
-trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis
-sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il
-y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére
-naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à
-approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la
-présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle
-puisse être applaudie.
-
- [2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére
- de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai
- empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de
- personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards,
- mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére,
- qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point
- lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de
- connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
- ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_,
- langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus
- que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.
-
- Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés
- qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de
- mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée;
- l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à
- toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes
- Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la
- solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant
- de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de
- mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en
- exclure aucune.
-
-L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, &
-nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, &
-l’autre en imitant celui d’autrui.
-
-L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt
-marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler;
-c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction,
-les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les
-tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.
-
-Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que
-certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux
-communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, &
-cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément
-pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, &
-dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis
-qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances
-sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même
-vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie
-recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son
-maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble
-d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore &
-qu’elle dégrade.
-
-On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des
-gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se
-plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement.
-Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére
-aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule;
-car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien
-éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire;
-on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi
-tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir
-les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au
-contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être
-dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.
-
-L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un
-sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une
-connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous
-manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, &
-que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est
-une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus
-modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en
-être paré; on n’en a que l’étalage.
-
-L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est
-d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais
-modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain
-personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des
-yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il
-s’en fût tenu à ses propres travers.
-
-Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre
-extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce
-qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé,
-de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les
-attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se
-joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit
-volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou
-d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant
-ou comme agréable.
-
-Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins
-susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des
-moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre &
-farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir
-qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
-ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une
-satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire,
-sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets,
-que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui
-faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible
-pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même
-de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des
-uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent
-peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent
-par bien des vertus ou des qualités supérieures!
-
-Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société,
-ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique,
-dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne
-rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de
-Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.
-
-Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé
-que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent
-s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous
-proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous
-annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus
-l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde,
-jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas
-d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé
-que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être
-instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude
-méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société,
-que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre
-raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!
-
-Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est
-importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je
-viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont
-on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs
-discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher
-qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde
-contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est
-une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se
-passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour
-propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le
-silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent
-ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir
-ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne
-qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de
-ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque
-dont vous aviez voulu vous embellir.
-
-En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un
-moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux
-caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas
-moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est
-de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.
-
-Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce
-caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par
-les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner
-indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse
-d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire
-généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui
-paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans
-qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit
-l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette
-lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité
-grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit
-à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels
-qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est
-attachée.
-
-La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en
-commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente
-docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à
-faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus
-dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes
-humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, &
-d’être méprisé de tout le reste.
-
-La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est
-celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui
-les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même
-temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.
-
-Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux
-naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére:
-qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne
-sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades
-allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit
-n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son
-inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire!
-L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus
-marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu
-délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société,
-d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot
-n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme
-d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte,
-l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un
-Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même,
-jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose
-complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans &
-caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts
-qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû
-découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur
-des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de
-flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons
-ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que
-nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez
-d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison &
-la vérité.
-
- [3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.
-
-Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner,
-appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur
-qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil
-de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se
-garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en
-régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le
-caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à
-rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la
-raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus
-ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances.
-Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé
-apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme
-saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est
-parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route
-qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.
-
-Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer
-l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il
-paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4],
-le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée,
-& de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne
-plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie
-ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
-Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps
-sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que
-l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux
-ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais
-dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint
-tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait
-celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour
-le rompre.
-
- [4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_.
-
-Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges,
-parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui
-font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute
-son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des
-défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie,
-affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; &
-ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent
-plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise
-entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie
-à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui
-seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de
-ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient
-encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses
-l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.
-
-
-_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._
-
-Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous
-offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire?
-C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons
-reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la
-figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui
-sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix.
-Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause &
-par leurs effets.
-
-En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines
-dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de
-la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel
-sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions,
-qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle
-_l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans
-notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de
-la figure.
-
-Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain
-accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut
-que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de
-celui qui l’écoute & qui la voit.
-
-Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est
-de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au
-degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du
-caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils
-représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de
-délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus
-ou moins agréables.
-
- [5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour
- acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la
- délicatesse de l’esprit.
-
-Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui
-distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les
-personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du
-geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque,
-ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer,
-l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise
-éducation.
-
-C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce
-favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous
-pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne
-vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter,
-d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous
-adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action,
-qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en
-elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.
-
-Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence
-des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne
-sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche
-en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable
-qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la
-premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend
-indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut
-donner, ne les soutienne.
-
-Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez,
-qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que
-j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur.
-Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites
-sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit
-en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un
-désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas
-qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous,
-l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces
-regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur
-étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun
-d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.
-
-C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait
-valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne
-consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement
-arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir
-singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention,
-d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de
-plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans
-les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté
-de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre
-éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.
-
- [6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les
- exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la
- danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du
- secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils
- sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui
- ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le
- talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que
- dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la
- personne qu’on aime & qu’on recherche.
-
-Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de
-certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par
-elles-mêmes.
-
-Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à
-l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont
-quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le
-plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût
-avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire
-que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux
-personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur
-elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.
-
-On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité,
-qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet
-extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre,
-conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est
-emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la
-joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne
-répandre que pour le plaisir des autres.
-
-Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas
-constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il
-faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable
-sceau à toutes les bonnes qualités.
-
-Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous
-en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de
-la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, &
-ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
-sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde,
-sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur
-ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions
-agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui
-n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils
-croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables,
-parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le
-manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous
-grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est
-passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec
-peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu
-de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant
-d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les
-possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire
-qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt
-evanouïr.
-
-Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns
-avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir
-de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous
-cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont
-jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre
-entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de
-certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames
-sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins
-qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes,
-c’est vous aimer à leur maniére.
-
-
-_De quelques moyens de plaire._
-
-L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les
-qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de
-nouvelles.
-
-Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la
-plus noire envie: mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait
-trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel
-guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune! Il les rend modestes,
-il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air
-de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur
-langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur
-politesse; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir
-compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura
-été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre
-acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite
-personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec
-les autres hommes; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même
-si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il
-mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire
-qu’il en apporte davantage; combien à plus forte raison, nous
-dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît
-d’empressement de nous gagner? On est flatté de ce que son nouveau
-lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire; on pense
-qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
-sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a
-de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la
-solidité dans l’esprit; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes
-qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous
-convaincre de notre propre mérite.
-
-L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous
-des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent
-une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles
-que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez
-généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir,
-& qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester; on pense qu’avec
-celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux
-attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque
-d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous.
-Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait
-espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les
-plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est
-cependant conditionnelle; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour
-propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être.
-Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte
-d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils
-croiront en vous une marque de hauteur méprisante: Il m’a obligé,
-(diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé; on perd
-ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien
-que de louable; on se dérobe le prix le plus cher; des bienfaits, le
-plaisir d’être aimé; mais supposons que cette personne dont la vanité
-est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de
-gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause
-ce qui lui paroît en vous un manque d’égards: N’êtes-vous pas bien
-fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la
-satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à
-rendre heureuse?
-
-Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret; en nous
-assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison,
-quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé,
-remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre
-les services.
-
-
-_Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit._
-
-Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus
-favorable du désir de plaire; il y remédie à des défauts, & c’est à mon
-gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton
-méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si
-haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres,
-qui peut nous en corriger: voici deux cas assez ordinaires où l’on voit
-arriver ce changement.
-
-Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut,
-ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la
-Société: alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les
-y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.
-
-Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces
-mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se
-contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils
-ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable; ce qu’ils
-marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit
-d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.
-
-On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans,
-tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses
-humiliantes; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne
-prouvant pas qu’ils soient corrigés; s’ils fléchissent, on soupçonne que
-c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse,
-leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, &
-non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la
-dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté,
-pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.
-
-Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse
-nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre
-caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver
-grace dans la Société.
-
-Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On
-diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on
-en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent
-chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre; pour plus de facilité à peindre
-ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en
-liaison, & dont on vous fait cet éloge. «Elle joint à beaucoup d’esprit,
-des connoissances fort étendues; elle a sur-tout le don de s’approprier
-si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé
-vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est
-l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire; qu’elle
-raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous
-n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A
-l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la
-conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres.»
-A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un
-extrême empressement de la connoître; elle arrive; on n’avoit employé
-que de trop foibles couleurs; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
-qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer? elle vous laisse dans
-l’enchantement; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît
-un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel
-étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent!
-Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue.
-Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à
-peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre; la veille il lui
-manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre
-supérieurement aimable; vous étiez un objet intéressant pour elle, &
-vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant
-qu’elle se plaise à recommencer le charme; elle n’a de graces dans
-l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe
-enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de
-plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie;
-vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de
-pareils contrastes nourrissent l’amour; il est sûr du moins qu’ils
-n’entretiennent pas l’amitié.
-
-Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son
-inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous
-connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de
-s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son
-empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre
-égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer; ce
-ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette
-imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
-uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets; mais
-elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité
-qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite; elle
-vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point
-encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre; vous la
-trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas
-rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver
-des raisons de l’excuser; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son
-ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à
-l’indulgence; effet plus puissant encore du désir de plaire! en lui
-trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous
-finirez par l’aimer.
-
-Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a
-d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter
-séparément; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le
-plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire
-connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la
-conversation.
-
-Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie
-de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce
-même esprit; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce
-de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il
-posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met
-en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble
-s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose; qui,
-transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant
-presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, &
-dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus
-heureux: ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache
-presque entiérement ce qui le constitue; on le sent, & ne sauroit dire
-précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit
-éviter, que les qualitez qui sont de son essence: cependant entre ces
-qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles; la premiére, est
-la maniére d’écouter; la seconde, est ce caractére liant qui se prête
-aux idées d’autrui.
-
-L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation,
-elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent
-les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue,
-qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse,
-mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre; & le désir de plaire
-donne cette disposition obligeante; non qu’il la porte jusqu’à la
-fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi
-qu’aux idées riantes, ou ingénieuses: il sait, sans fausseté, garder les
-intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse
-mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à
-l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins,
-désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est
-à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se
-dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à
-le suivre; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il
-trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de
-s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de
-l’ennuyer.
-
-On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les
-jours; c’est un don bien rare que de savoir écouter: l’un, persuadé
-qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez;
-il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un
-autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se
-livre, en vous écoutant, à ses idées; vous le voyez moitié rêveur, &
-moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même: & sa reponse se ressent
-de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est
-le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de
-toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou
-vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent
-déplacé; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous
-répondre; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre
-commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére
-une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit
-être blessée.
-
-Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque
-justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant,
-parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son
-esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence
-pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter.
-C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond
-de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils
-trouvent du plaisir à vous entendre; espéce de ravissement, pendant
-lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du
-vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou
-par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se
-surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a
-fait naître.
-
-Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la
-Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces
-qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est
-une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous
-occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont
-l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh! comment ne pas aimer
-ces ames flexibles, que vous attirez sans peine; qui vous cherchent
-même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui
-n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles
-ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent
-des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage
-d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs
-d’applaudir & d’estimer.
-
-C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes
-occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard
-des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement
-raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne
-pardonne point un pareil succès; vous pourriez leur montrer de la
-supériorité: vous préférez de leur paroître aimable.
-
-Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer,
-indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe: c’est la
-douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des
-autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment
-de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les
-hommes de leur petitesse.
-
-Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination,
-qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on
-ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction:
-de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit &
-l’ignorance; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la
-mémoire, la contradiction.
-
-Le panchant à parler de soi, est bien séduisant; avec beaucoup d’esprit,
-on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous
-attire: ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la
-modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.
-
-Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes
-vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race;
-quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se
-défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu; vous les
-verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le
-Souverain, ou l’opinion commune le traite; ils croyent effectivement en
-être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en
-étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content
-insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent
-tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés; ils n’ont rien
-dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur
-mérite.
-
-L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui
-indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être
-l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais _moi_, ni
-_mon opinion_, ni _je sais_, ni _je prétens_; mais qui d’une maniére
-détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime
-satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux
-talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent; ils vous
-montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils
-vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou
-leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir: quelle
-modestie! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.
-
-On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle
-de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant
-aussi quelques portraits de soi-même: on ne doit point se rassurer sur
-ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point
-donner de jalousie; il faudra prévoir si les esprits portés à la
-critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que
-vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur
-raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce
-qui divertit; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres
-gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera
-fidéle, il paroîtra cependant ridicule; on exige que vous ayez le
-caractére désigné par votre phisionomie; on voudra du moins, si la joie
-ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que
-vous ressentez dans le fond de votre ame.
-
-Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant
-naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance,
-ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges
-qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui
-ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne
-point soupçonner les autres de l’être; & cette sécurité, toute estimable
-qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens; souvent des égards
-qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une
-maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses
-communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber
-dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge,
-soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne
-sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule
-confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas
-aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans
-l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs
-de qualités aimables; avec les esprits qui sont caustiques, il faut
-sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur
-dupe: & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de
-montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.
-
-On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans
-s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes; cette
-effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié.
-Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après
-cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à
-notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son
-ame; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié; dans
-les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
-foible qui tourne à notre désavantage.
-
-Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en
-écarter; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus
-petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne
-laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les
-sert si bien? C’est de n’en avoir aucun; ils ne prétendent ni se donner
-pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser; sensibles de
-bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à
-si haut prix; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent &
-approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles;
-les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes; & celui-ci devient pour
-la raison, une espéce de spectacle; vous croyez, en quelque façon, voir
-l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de
-ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le
-délire que je viens de dépeindre; & essayez de tenir des propos du même
-genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide; le mérite de
-ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle
-ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.
-
-La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens
-de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de
-soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec
-quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe; les
-regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des
-espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus
-imperceptibles.
-
-Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de
-peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite; que dans des
-discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait
-intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté
-exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs
-dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de
-votre silence? Vous resterez pendant un certain temps, (car
-insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous
-trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts
-qu’on aura eus avec vous.
-
-J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la
-mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards,
-au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de
-s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler
-de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres.
-Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls
-suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.
-
-Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une
-certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer
-l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne; qu’elle y
-attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que
-spectateurs: mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.
-
-Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air
-de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la
-consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage
-ordinaire du monde; mais cet art que quelques personnes de ce siécle
-possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.
-
-L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des
-répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela
-cause, ce que Montagne dit _de certains parleurs à qui la souvenance des
-choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites_,
-il les fuit avec soin.
-
-Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement &
-l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui
-ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les
-raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux
-que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page
-précisément de tel ou de tel livre; & ce dégoût paroît sensé; on se
-plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais
-on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture
-même[7].
-
- [7] _Montaigne_ a dit: Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir
- ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.
-
-Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits
-qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.
-
-Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans
-la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même
-quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit,
-qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route
-qu’elle doit tenir: j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours,
-elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer
-davantage; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée
-nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
-retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle
-les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse
-s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il
-m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
-désirable; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant
-favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix; c’est moins son
-étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des
-connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer.
-
-Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus
-choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que
-de heurter inconsidérément l’opinion des autres; non que la crainte de
-se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine
-fermeté; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son
-sentiment; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques
-occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére; dans tant
-d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire; mais souvent
-notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue.
-
-La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du
-jeu, & de l’heureuse mémoire; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce
-siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit
-quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La
-Bruyere; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins
-par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la
-cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de
-plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont
-accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable,
-étoit un relâchement à leur devoir; méthodiques, & conséquens, par
-habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
-rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans
-les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont
-d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin
-l’air de science, d’exactitude ou de mystére; de là, l’esprit de
-conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que
-l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir,
-à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui
-ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le
-joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître.
-
-Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de
-la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne
-font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe;
-l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à
-un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui
-souvent, lui sont étrangéres; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la
-conversation, plaît & se renouvelle sans cesse; il fait constamment les
-délices de tout ce qu’il rencontre: quelle différence dans la maniére de
-vous occuper! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du
-genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le
-sien, il ne vous montre que son mérite; l’autre vous raméne à vous-même,
-vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à
-votre avantage, vous croyez y partager ses succès; quelles ressources
-pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous!
-
-Ce don paroît quelquefois une espéce de magie: il est des gens dont le
-langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses
-de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que
-même vous aviez résolu de ne pas croire; vous étiez prévenu, je le
-suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié;
-viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils
-n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à
-la plénitude de leur cœur; la peinture est si vive, & si ressemblante,
-l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous
-vous y laissez tromper: ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de
-défiance, vous sentez du panchant à les écarter; état de séduction, qui
-me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois
-un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre
-raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit
-qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller.
-
-Comment _La Bruyere_ a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un
-genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé
-par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les
-convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré
-d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire?
-
-Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la
-conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir: & le loisir
-de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant,
-devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec
-vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs
-occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce
-volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux &
-de gaieté; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne,
-varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse; heureux encore
-une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un
-commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer.
-
-
-
-
-ESSAIS
-
-SUR
-
-LA NECESSITÉ
-
-ET SUR
-
-LES MOYENS
-
-DE PLAIRE.
-
-Seconde Partie.
-
-
-Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant
-les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité.
-
-Je la divise en trois Chapitres; le premier contiendra des réflexions
-préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par
-l’éducation.
-
-Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs &
-les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de
-plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement.
-
-Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances
-auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, &
-quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin,
-pour leur donner les moyens de plaire.
-
-
-_Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation._
-
-Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir
-aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me
-paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation.
-
-L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses
-différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par
-préférence, les principes vertueux & sociables.
-
-Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui
-concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je
-m’explique par un exemple: Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée,
-intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir
-pauvres; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à
-soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle,
-qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons
-de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion.
-
- [8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se
- joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se
- succéder dans cet exemple; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir
- pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve
- à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.
-
-On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès
-l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque
-jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que
-_l’idée des ténébres_ & _l’idée d’un fantôme_, quand elles nous sont
-présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les
-efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans
-l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre.
-
-Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix &
-dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant
-la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui
-des autres hommes: & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui
-produiroient des effets contraires.
-
-C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire,
-leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation
-s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui
-constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien
-étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A
-examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance
-soit contagieuse; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on
-fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes,
-les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées? Au lieu de
-leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous
-ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils
-sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable;
-commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car
-alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur
-expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un
-jeu de ne leur débiter que des chiméres badines; on les trompe sur le
-nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en
-donner la véritable connoissance; & il arrive de cette conduite, que les
-premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer
-qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que
-par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera,
-l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur
-place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour
-le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion; & cette
-confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre
-que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de
-parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des
-premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette
-espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur
-devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une
-moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse; & ce
-dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, &
-d’une extrême défiance d’eux-mêmes; cause vraisemblable de cette honte
-niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté
-naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées.
-
- [9] MONTAGNE, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la
- niaiserie puérile de leurs enfans: «Il semble, _dit-il_, que nous
- les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi
- que des hommes.» _Chap._ intitulé, _De l’affection des peres aux
- enfans_.
-
-Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses,
-qu’arrive-t-il? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité
-particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert
-de _l’argent_, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura
-des _dragées, des jouets, une belle robe_. De là il se place dans son
-imagination ces idées étroitement liées: _l’argent est fait pour me
-procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare_; &
-ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se
-formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il
-davantage de lui dire, que _l’argent sert à faire du bien aux autres, &
-à nous en faire aimer_? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces
-idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on
-l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses
-dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les
-faces qui les rendent utiles à la Société?
-
-Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation,
-est généralement estimé. «Les enfans sont capables d’entendre raison dès
-qu’ils entendent leur langue naturelle; & si je ne me trompe, dit-il,
-ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne
-s’imagine.»
-
- [10] M. Locke.
-
- Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet
- des premiéres idées des enfans, _pag. 21_.
-
-Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres
-années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules
-raisonnables? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à
-leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
-repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient
-communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude; car qu’on écoute
-les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les
-enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent
-qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques
-maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus
-raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois
-amusés.
-
-Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils
-possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les
-fondemens de leur éducation? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les
-premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un
-seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils
-entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent?
-On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à
-recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent;
-car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
-forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére
-idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe;
-tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son
-berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour
-la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient
-peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de
-quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au
-lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût
-entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres
-dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des
-idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, &
-seroit porté à les aimer.
-
-Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils
-écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils
-entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque
-impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que
-produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs
-domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent
-leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises
-inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe
-que les occasions dévelopent par la suite.
-
-Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne
-chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand
-nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent
-garantis.
-
-Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur
-entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les
-élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils
-viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des
-choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de
-ce refus, on en mange en leur présence; on les châtie pour s’être
-emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on
-grondera devant eux des domestiques; on se servira des mêmes mots dont
-on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres
-contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans
-leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est
-dangereux.
-
-La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples
-qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec
-les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de
-tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de
-tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite,
-ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment,
-vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement
-assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les
-enfans entiérement vertueux & aimables[12]! Soit qu’on y employât
-l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui
-est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des
-dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de
-principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh!
-quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit,
-uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles! J’avoue qu’à la
-place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la
-raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut
-nous engager à le devenir; mais quand la raison agit seule, il faut
-qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec
-effort; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne
-est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul
-bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour
-l’acquérir & pour le conserver.
-
- [11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de
- ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à
- remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le
- malheur des autres hommes? Mais les principes que je propose,
- appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé
- qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes
- de l’éducation de ceux qui leur appartiennent.
-
- [12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son
- entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées
- _salutaires_; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il
- fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à
- certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source
- dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec
- avantage; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux
- panchans, du moins ils en diminuent la force; ils empêchent que
- l’yvresse ne soit portée à l’extrême; & dans les intervalles, ils
- reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement.
- Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en
- enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes,
- qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre.
-
- [13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé:
- _Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27._
-
-A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle
-commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès; au
-lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en
-renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces
-maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties
-dont elles doivent être formées; car qu’on leur dise, par exemple,
-qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en
-leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche
-édifice, qu’arriveroit-il? S’ils se mettoient à y travailler, ou le
-bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres &
-vicieuses; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a
-différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les
-autres sont haïssables; ils ont besoin qu’on leur donne des idées
-distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse
-entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent
-au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié; que par
-degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le
-savoir aimables: c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens
-jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit
-prendre: il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé,
-qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais,
-n’aura élevé qu’une tour inaccessible: tel autre, sur de vastes
-fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu
-qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie; ainsi un plan sage qui les
-dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que
-les matériaux même qu’ils employent.
-
-C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à
-rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de
-l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également
-salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il
-d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus
-intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers
-éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se
-multiplient; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un
-esprit qui commence à se connoître? est-il enfin de spectacle plus digne
-de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour
-acquérir la saine raison?
-
- [14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils
- pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. LA
- BRUYERE: _De l’homme_.
-
-
-_Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les
-qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage._
-
-Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en
-même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit
-être le premier objet de leur éducation; soit qu’on cherche à former
-leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes
-est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur
-attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc
-dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit,
-& des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens
-qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres.
-
-Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre
-deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre: c’est
-de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de
-quelques autres.
-
-On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation
-concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances
-qui étendent l’esprit; c’est une maniére de l’engager à les porter à
-leur perfection, en les tournant au profit de la Société; mais il faut
-bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives,
-qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la
-noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15]; si vous faites valoir à
-ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront
-aux autres hommes; si vous lui vantez des richesses considérables qui
-l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des
-secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté; & bien-tôt,
-rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour
-paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le
-détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis; il éprouvera
-qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser
-nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de
-retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de
-plaire; mais quelle différence d’y être porté par une habitude
-contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives &
-intéressées! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction,
-dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre; il manquera à son
-extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le
-sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être
-entiérement remplacée par l’esprit; il sera long-temps, du moins, à
-effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le
-caractére dont il cherche à se dépouiller: mais supposé que la raison ne
-puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il
-fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde; si c’est
-la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera
-paroître que l’orgueil: si c’est la richesse, il en étalera tout le
-faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
-mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître,
-dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce
-bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser; il ne jouïra
-pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard; on
-sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes,
-n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire; à quel
-reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré,
-ni accueilli; il finira par se rendre haïssable[16].
-
- [15]
-
- Di-lui...
- Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
-
- RACINE, _Andromaque_, Tragédie.
-
- [16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre,
- pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans
- leur esprit, les moyens d’être considérés; c’est de combattre en eux
- le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre
- genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer,
- parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes; mais
- celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en
- jouït avec lui; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard
- des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de
- l’imagination dans les ouvrages d’esprit; qu’il y en ait une
- certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir; qu’elle se
- trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
-
-Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance,
-n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage; il est encore essentiel
-de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire &
-pour se faire aimer; & ce que je propose, n’implique point
-contradiction: on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par
-des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur
-raison; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée.
-Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état
-distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société? on se
-sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux
-des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne
-sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres
-hommes; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être _affables_ à ceux
-qui leur font _la cour_, qu’ils doivent avoir de _la bonté_ pour les
-gens qui leur sont attachés; & le mot de _cour_ excepté, on tient à peu
-près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec
-un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus
-sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie; il
-faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre
-modestes[17]; leur recommander, à titre de devoirs, _l’estime_ & _la
-vénération_, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se
-croyent pas supérieurs à tout. _Les égards_, _les déférences_, pour ceux
-qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au
-hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant; leur
-faire sentir qu’ils doivent de _la reconnoissance_ des soins qu’on prend
-pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit
-être occupé de leurs plaisirs; les entretenir _du respect_ qu’ils
-doivent à ceux qui les élevent, de _l’amitié_ qu’exige d’eux
-l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On
-doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que
-par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits
-qu’elle peut procurer ou répandre; ne leur peindre la fortune, que sous
-les traits de la libéralité[18]; n’appeller enfin devant eux, tous les
-avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
-
- [17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les
- enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé
- de S. PIERRE.
-
- [18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la
- Marquise de Lambert, _Avis d’une mere à son fils_.
-
-Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les
-agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage,
-l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point
-vanter en présence des enfans qui en sont doués; ce seroit les altérer,
-que de les leur faire remarquer en eux; le naturel est une espéce
-d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui
-apprend à se connoître.
-
-Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir
-employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le
-désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer,
-sans attendre qu’ils y soient sujets; parce qu’il est bien différent,
-par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui
-peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former; & c’est
-par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit
-aux regards des jeunes Lacédémoniens; c’est par le soin de leur
-dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
-la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la
-haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention
-maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir
-ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la
-volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui
-doive répugner; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde
-comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans
-la Société?
-
-L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des
-autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations
-dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des
-caractéres[19]; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe
-produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur
-jugement sur la conduite des autres: je lui attribuerois aussi la
-liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans
-les autres hommes; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté,
-qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel
-qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit
-caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est
-en effet que la haine du genre humain.
-
- [19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent
- dans la suite. M. ROLLIN, _Traité des Etudes, Tom. 3_.
-
-Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu
-raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances
-légéres; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, &
-qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination
-des enfans; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être
-employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur
-mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver; & ce n’est
-que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les
-secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de
-punitions; _Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les
-seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir_[20], c’est sur-tout à
-l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que
-la voie de douceur est convenable: quelle différence dans les effets que
-produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21]? Je suppose que
-la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura
-substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée:
-cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle; l’une
-n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
-
- [20] M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. LXI_.
-
- [21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je
- tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait
- jamais par la force. Montagne, _Essais, l. 2, ch. VIII_.
-
-A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à
-se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise
-éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux; il me
-paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui
-se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des
-autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de
-cette espéce.
-
-Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les
-enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une
-récompense quand ils ne s’en seroient point vantés: & lorsqu’ayant
-l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse,
-il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que
-d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la
-conversation, pour conter, ou pour parler de soi; qu’il vienne étaler
-ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il
-améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer; au lieu, de
-l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être
-comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter
-exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23]?
-commencer par l’écouter? lui marquer successivement le sentiment d’ennui
-ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se
-taire? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de
-sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des
-succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
-
- [22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére
- qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou
- le punir, ou l’applaudir.
-
- [23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire
- par avance en nous, l’effet de l’expérience.
-
-Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il
-s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices; ce
-seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours
-comme s’ils étoient raisonnables.
-
-Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent
-inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage,
-c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité; c’est les rendre
-timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant,
-sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre; supposé
-qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier
-devroit-il paroître préférable? La présomption diminue, il est vrai, le
-prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître;
-si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à
-les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose: par l’autre,
-comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour
-rien.
-
-Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient
-à l’être: l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui
-concilient les hommes; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que
-produisent sur eux les défauts d’autrui; que donnant lieu aux services
-mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or
-les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces
-moyens d’y réussir; ils y sont étrangers, ils n’entendent
-qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent; car dans la bonne
-compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle _cotterie_. Il y a
-de certaines plaisanteries convenues; une finesse arbitraire qu’on
-attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit
-des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures:
-sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera
-sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour
-n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence,
-quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore;
-car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens
-qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la
-timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour
-les autres.
-
-Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité,
-considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en
-connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de
-nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on
-est avec justice étonné.
-
-Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu,
-où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris, on voit
-qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée; on
-cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les
-rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop
-marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
-tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider? Il employoit
-le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé,
-il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le
-craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il
-passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la
-critique; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de
-l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a
-d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité; & bien-tôt
-cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa
-dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il
-craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit
-par être condamné.
-
-J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les
-petits esprits: je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté
-d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de
-l’enfance; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de
-l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts
-qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion.
-Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils
-n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les
-châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la
-combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre
-cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens; & il est
-certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font
-qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on
-traite; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite: mais
-puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur
-imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté,
-pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans
-imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur?
-C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens
-de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule
-est à craindre: je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs
-dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a
-point entretenues[25].
-
- [24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les
- dévorer...
-
- [25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur
- pli dès notre plus tendre enfance; ces semences se germent &
- s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains
- de la coûtume, _Essais, l. II, ch. XXII_.
-
-Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les
-enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus
-aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction
-n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son
-tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun
-avantage; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler
-efficacement à le détruire; au lieu que cette sagacité à discerner, & à
-peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de
-l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par
-l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache; & c’est un grand
-ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand
-ils font briller notre imagination.
-
-
-_Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer
-préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens
-de plaire._
-
-Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on
-entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la
-matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent
-se succéder. _L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices &
-les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables:
-l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance
-des hommes de son siécle._
-
- [26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de
- la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur
- cette matiére; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici
- les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de
- plaire & d’être aimé.
-
-Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues
-anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans
-destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me
-paroît indispensable; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner
-davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je
-croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise &
-l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que
-fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
-
-Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il
-faut faire parcourir aux jeunes gens; de maniére que dans le cours de
-leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront
-ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits
-généraux: mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire
-universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans
-les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais
-moins abrégé des Nations de l’Europe.
-
- [27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire
- de la Chine par le R. P. du Halde.
-
-Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de
-posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles,
-qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail; parce qu’ils
-présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, &
-plus souvent ramenés dans la conversation.
-
- [28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force
- d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui
- enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent
- usage dans le monde. M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. XCVI_.
-
-Les exercices doivent concourir avec les études précédentes; ceux
-sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont
-d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre
-extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de
-l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes
-ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier: il y
-a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard,
-quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent,
-communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec
-une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu
-de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, &
-ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où
-le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se
-remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser; & le
-croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait
-le second, qui devient comme anéanti; on l’a jugé au premier coup d’œil,
-on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe; & supposé qu’il ose vous
-tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous
-adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des
-lumiéres; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il
-éprouve; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme
-d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
-
-A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent
-être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent
-purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort,
-tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des
-instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables?
-Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux,
-soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre
-que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils
-excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout
-bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au
-lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils
-seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux
-dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors
-même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui
-attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
-point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour
-propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent
-remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y
-naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors
-percer & se faire connoître.
-
-Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre
-encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le
-rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles
-peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de
-consulter.
-
-Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur
-présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point
-de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du
-même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles
-avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la
-connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer
-leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour
-réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de
-plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par
-une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose
-davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à
-son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
-doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération
-où l’on doit naturellement prétendre.
-
- [29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il,
- qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils
- peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin
- d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.
-
-Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang;
-les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une
-partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les
-posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des
-soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis
-qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les
-accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles
-augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans
-cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent
-à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
-élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite
-dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer,
-& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de
-le donner.
-
-L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses
-exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si
-heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les
-talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
-
-A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions
-sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez
-l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour
-attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se
-rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont,
-comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de
-la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le
-vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour
-juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur
-grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens
-où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se
-livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison
-devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais
-certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur
-de leur principe.
-
-Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette
-observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent
-imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un
-certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux
-fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur
-commerce agréable.
-
-A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit
-est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux
-avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne
-donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui
-nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la
-conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les
-ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas
-toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux
-gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus
-généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de
-livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de
-faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce
-manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en
-parlant des usages du monde.
-
-Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez
-étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent
-autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces
-connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité
-liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous
-présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît
-davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui
-constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser
-l’honnêteté des mœurs.
-
-Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens
-vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les
-rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la
-quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir:
-on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être
-modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un
-assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage
-se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un
-homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux
-commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être!
-Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les
-petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils
-en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui
-leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils
-ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre
-amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul
-moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient,
-c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
-
- [30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on
- a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
- qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les
- autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie
- doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur
- donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité
- d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges
- sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
- succès, est un véritable ridicule.
-
-Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas
-l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des
-jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire
-connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur
-siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes,
-& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui
-marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences
-que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à
-l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les
-estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les
-accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne
-retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens
-sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on
-appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont
-décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui
-se sont étendues[31].
-
- [31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces
- pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son
- siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur
- par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours
- l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre,
- c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens
- par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets
- sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
-
-J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par
-des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont
-d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine,
-quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la
-conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où
-l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la
-conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui,
-infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans
-la plaine[32].
-
- [32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés
- dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de
- talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils
- voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du
- mérite personnel_.
-
-Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile
-épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux
-même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à
-peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit,
-qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit
-conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de
-réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte
-une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on
-veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir
-cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la
-procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens
-pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules
-ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, &
-passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne
-serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire
-connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui
-concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit
-point leur laisser ignorer.
-
-Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur
-proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur
-feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur
-donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des
-occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce
-qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à
-cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec
-des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les
-différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur
-vie.
-
-Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement,
-dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans
-l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect;
-c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de
-ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il
-faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit,
-ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances
-particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles
-délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens &
-d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette
-habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une
-certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
-
- [33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du
- nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est
- de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de
- honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de
- mauvaise grace.
-
-Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans
-la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse,
-l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement
-ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages
-de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On
-pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces
-usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en
-éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette
-théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de
-tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére
-jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on
-peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus
-indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent
-rarement pour y suppléer.
-
-Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une
-timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins
-d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent,
-mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils
-connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en
-est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette
-ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que
-le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un
-soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que
-nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre
-ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort
-qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous
-augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse
-confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous
-fait mépriser.
-
-C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui
-s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer
-en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin
-qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, &
-qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les
-qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
-
-Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une
-certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére
-naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût
-dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur
-tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de
-les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un
-mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils
-en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec
-soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le
-monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science;
-on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point
-employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On
-regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès
-que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource
-est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de
-l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que
-méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins
-parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que
-notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
-
-C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y
-joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on
-n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des
-personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on
-doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
-
-La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable,
-lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à
-ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les
-devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui
-peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard,
-qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne
-l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont
-elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de
-beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été
-faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens
-tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se
-trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des
-personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
-
-On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle,
-que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir
-de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de
-l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils
-sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de
-l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la
-bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment
-dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On
-passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté,
-si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point
-contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce
-qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je
-répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous
-fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est
-persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les
-qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux
-principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut
-vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner,
-a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il
-entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine
-pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec
-lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part
-qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément,
-que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme
-supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices
-de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne
-pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît &
-supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de
-les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse
-qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la
-principale douceur de la vie.
-
- [34]
-
- Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
- Des moyens d’exercer notre philosophie.
- C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
- Et si de probité tout étoit revêtu,
- Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,
- La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
-
- MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.
-
-Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des
-autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en
-sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même
-amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du
-vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité;
-celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes
-qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
-nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine,
-défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se
-croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être
-au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
-
-Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous,
-la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus
-dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des
-vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans
-cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien
-imparfaitement dans le monde.
-
-Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit
-nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour
-propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir,
-avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous
-faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces
-mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre
-lesquelles elle pourroit nous prévenir.
-
- [35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune,
- qu’il seroit honteux d’ignorer.
-
-Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de
-l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des
-traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent
-curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent
-montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de
-la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de
-phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par
-le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus
-traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques
-autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à
-réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux
-communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que
-s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût
-être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte
-encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence
-qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence,
-malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire
-que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend
-insupportables.
-
- [36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit
- sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les
- plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus
- réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage
- qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par
- elles & non de les étaler dans la conversation.
-
-Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on
-leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de
-ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui
-déplaisent si fort à entendre répéter.
-
- [37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux
- communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des
- traits d’esprit_.
-
- Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se
- corrige tous les jours_.
-
- S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper,
- décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, &
- au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.
-
- Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une
- représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit
- grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._
-
- On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire,
- _qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on
- l’adopte en pure perte, &c.
-
- On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien
- contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les
- sots, &c.
-
-Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que
-j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la
-conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits
-recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore;
-je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils
-sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des
-découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils
-ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait
-perdre.
-
-Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére
-occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on
-l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement
-frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat,
-& dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur.
-Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement,
-_lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité
-de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa
-Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
-secours?_
-
-Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il
-faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en
-dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes,
-le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres
-de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.
-
-L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation;
-une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre
-à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de
-Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que
-de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines?
-
-On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux
-communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui
-n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la
-prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ &
-_la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur
-lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens
-du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est
-la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en
-occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus
-rien de nouveau à dire sur ces matiéres.
-
-Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à
-ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines
-hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle
-imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont
-l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont
-qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions,
-qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le
-contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux
-femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la
-pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit
-aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme
-de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; &
-d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit
-en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec
-succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en
-faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs.
-Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances,
-par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére
-de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces
-rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles
-ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du
-peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un
-petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou
-renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général,
-l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque
-& réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.
-
- [38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est
- la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le
- merveilleux même, qui en fait le prix.
-
-Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses,
-que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant
-toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par
-paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de
-tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles
-renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car
-lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser,
-d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que
-l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces
-idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres
-ne sont pas capables.
-
- [39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que
- certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
- dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des
- talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des
- animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des
- huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun
- qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son
- d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses,
- Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._
-
-Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on
-ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la
-philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à
-celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce
-qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de
-féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant
-d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce
-qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment,
-sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur
-imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
-la honte d’une certaine ignorance.
-
-A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou
-guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de
-celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la
-plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme
-certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les
-éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux
-échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y
-a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de
-commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire
-paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du
-mépris des uns & de la haine des autres.
-
- [40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien
- l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois
- ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose,
- s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher
- la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils
- examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, &
- courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement
- ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il
- dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est
- rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE,
- _Essais_.
-
-Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de
-s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le
-caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en
-faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec
-laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande
-scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans
-chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend
-justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines
-conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de
-vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce
-soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a
-presqu’entiérement dicté l’arrêt.
-
- [41]
-
- Le premier pas... que l’on fait dans le monde
- Est celui d’où dépend le reste de nos jours;
- Ridicule une fois, on vous le croit toujours.
- L’impression demeure: en vain, croissant en âge,
- On change de conduite, on prend un air plus sage:
- On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé:
- On est suspect encor, quand on est corrigé;
- Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse
- Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.
- Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui
- Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.
-
- _L’Indiscret, Comédie, scéne 1._
-
-
-_Conclusion de cet Ouvrage._
-
-C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre
-éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la
-source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que
-d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur,
-les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans
-le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé;
-que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on
-fait contribuer au bonheur des autres.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage,
-seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
-même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent
-chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes
-répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de
-Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités
-morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre
-ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces
-Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais
-je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu,
-dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit
-sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose
-chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._
-
- [42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a
- composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses
- _Dialogues des Morts, anciens & modernes_.
-
-
-
-
-LES DONS
-
-DES FÉES,
-
-OU
-
-LE POUVOIR
-
-DE L’ÉDUCATION.
-
-CONTE.
-
-
-Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent
-l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit
-contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces
-Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels,
-que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de
-son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere
-de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des
-Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.
-
-Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à
-régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus,
-ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs
-Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers
-instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des
-Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des
-qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.
-
-L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, &
-touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner,
-dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur,
-& la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire
-des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons
-qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on
-nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.
-
-Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant
-alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon
-second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son
-frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques,
-celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment
-(le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la
-plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime?
-
-Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit
-rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à
-démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble
-que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli,
-tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans?
-Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére!
-J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où
-il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois
-des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la
-suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens,
-pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même.
-Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la
-mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse,
-dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, &
-qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de
-vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.
-
-A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie,
-qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La
-Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles
-immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit
-descendue.
-
-Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux
-Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard
-de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, &
-réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à
-embellir les ames.
-
-Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua
-de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer
-sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit
-naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement;
-mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par
-lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa
-raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que
-Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
-remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui
-donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.
-
-A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation
-ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres
-impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se
-perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce
-n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en
-lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison
-éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux
-présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la
-merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après
-s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps,
-tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de
-microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce
-qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un
-usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés
-d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais
-le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la
-Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à
-notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés
-sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en
-faire usage.
-
-Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet
-instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du
-Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester
-auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où
-les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre;
-je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la
-félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva
-dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.
-
-La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre
-Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous
-deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même
-vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive
-souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la
-différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur
-conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui
-paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui
-en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son
-courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité
-ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens
-injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui
-paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit
-être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui,
-avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere,
-accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les
-prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
-d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible
-avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance
-doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de
-triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à
-l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils
-voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.
-
-Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére,
-vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le
-bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet
-de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits
-sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
-d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere,
-dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir
-plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes
-d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles
-richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi
-exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne
-nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre
-tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer
-redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans
-ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez
-différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé,
-qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu
-d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour
-venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus
-salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; &
-devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la
-paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage;
-Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit
-Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de
-l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime
-acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit
-l’embellir.
-
-Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par
-l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa
-Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage
-forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit
-qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à
-l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle
-se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on
-découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours,
-que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse.
-L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être
-sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils
-croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec
-beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de
-dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité,
-ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets
-indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par
-cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de
-convenance, & de représentation.
-
-La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La
-Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé
-éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison
-d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
-communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la
-voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle.
-D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour
-les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
-ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née
-sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les
-égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute
-l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une
-ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance
-qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si
-naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la
-confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui
-caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au
-désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse &
-insupportable.
-
-Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit
-en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer
-jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance,
-cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison,
-& qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur
-soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il
-cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu
-l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle
-tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre
-heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle:
-Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui
-ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, &
-presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois
-oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que
-d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par
-eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux
-douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour
-d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace,
-& que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des
-devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à
-Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour
-de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se
-plaindre de la Princesse.
-
-On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes
-n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup,
-il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent
-jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à
-celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves,
-disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui
-s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à
-leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de
-l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville
-Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le
-dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les
-hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je
-n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je
-sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de
-régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au
-plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que
-j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos
-volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le
-nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous
-rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition.
-Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
-distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez
-ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré
-du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne
-de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit
-libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable
-Armée qui environnoit la Ville.
-
-L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous
-ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un
-fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes
-accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés,
-plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les
-Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un
-Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans
-l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir
-à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse,
-accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait
-naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir
-l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du
-spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la
-dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans
-les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la
-considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un
-rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite,
-tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de
-son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha
-inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y
-reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans,
-d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet
-hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse
-dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de
-la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir
-couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils
-éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor
-crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous,
-respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous
-m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la
-domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte,
-& qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la
-véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les
-Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils
-avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des
-larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd.
-Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre
-entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la
-Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent,
-non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux
-dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la
-Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
-qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je
-réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui.
-Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre,
-Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le
-Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva
-Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des
-airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives
-couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor
-venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit
-recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle
-gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation;
-& c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de
-l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.
-
-
-
-
-L’ISLE
-
-DE LA LIBERTÉ.
-
-CONTE.
-
-
-Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement,
-dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer
-les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une
-Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres
-de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part
-des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit
-arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous
-désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder.
-Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre
-caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires
-ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la
-maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.
-
-L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la
-dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On
-écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit
-Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
-les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_.
-_Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je
-suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous
-pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune
-contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire
-à l’habitation qui vous est destinée.
-
-Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour:
-Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer
-leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans
-égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais
-contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est
-toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein
-de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il
-interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le
-suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant
-libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui
-effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut
-qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il
-appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis,
-toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui
-attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite
-la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit
-qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions,
-des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant,
-injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que
-je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans
-qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces
-mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.
-
-Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe
-Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des
-cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit
-éblouïssante.
-
- _Tout le monde a raison._
-
-Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il
-entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques
-s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit
-composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des
-hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de
-gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére
-comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui
-l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; &
-tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon
-le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est
-charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y
-plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE,
-RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui
-fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN
-PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce
-dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts
-alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici
-tout le monde a raison._
-
-Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il
-vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs
-occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve,
-l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine
-dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre
-lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai
-beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont
-beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.
-
-Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé
-des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il
-étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois
-c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit
-été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque
-l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes,
-dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette
-Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous
-empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de
-circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai
-que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement,
-de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains
-usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai,
-repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à
-répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse
-d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous
-avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez
-ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon
-voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un
-sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la
-dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté
-que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous
-dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit
-l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous
-étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le
-privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de
-tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous
-ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent
-de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût
-s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il
-n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel
-s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le
-vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que
-j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je
-veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être
-bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur,
-sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de
-plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des
-avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A
-ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être
-présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé
-fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler
-toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler
-de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le
-sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre
-hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages
-équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de
-complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un
-mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme
-si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des
-écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire
-part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé
-augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt,
-pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits
-d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
-mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de
-l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des
-plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit
-d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de
-louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour
-propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement
-crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à
-contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans
-les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les
-reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur
-enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer
-convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître
-l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il
-faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui
-de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture
-très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme
-l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe
-très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint,
-s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez
-heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de
-nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit
-de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent,
-parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour
-faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu
-d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez
-l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le
-Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit:
-Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il
-ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié
-l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
-que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens
-médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris
-naissance.
-
-Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut
-bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une
-troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à
-monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes
-digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple,
-où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme
-résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos
-hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que,
-bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à
-l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une
-maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette
-façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte,
-il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, &
-tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver
-raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
-loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.
-
-Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si
-humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble
-d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement,
-& le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien
-que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux
-vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous
-n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos
-Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un
-grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, &
-vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages
-communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le
-soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper.
-Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand
-on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir
-nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître
-impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à
-nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici
-bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas
-une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos
-Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; &
-imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi,
-revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au
-seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans
-un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en
-même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la
-vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de
-mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma
-famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, &
-ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer,
-& servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite
-une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes,
-& qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret
-dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par
-principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se
-succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou
-parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui
-donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient
-souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez
-l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
-extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans.
-Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de
-vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je
-meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les
-gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société,
-au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son
-personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable;
-mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est
-arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un &
-l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que
-le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être
-extraordinaire, méne insensiblement à la folie.
-
-
-
-
-LES AYEUX,
-
-OU
-
-LE MERITE PERSONNEL.
-
-CONTE.
-
-
-Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére
-de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à
-remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même
-temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies,
-ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu
-d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si
-pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de
-soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit,
-changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du
-Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable,
-n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la
-vraisemblance.
-
-Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans
-Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter
-avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se
-prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun,
-descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la
-Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un
-avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le
-Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il
-n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure,
-beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux
-désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé
-sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été
-une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire.
-Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne
-famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle,
-qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter;
-ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il
-pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il
-paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il
-réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité
-qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.
-
-Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour
-avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir
-indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul
-décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y
-tracer.
-
- _Mes ayeux & moi._
-
-Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses
-grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à
-plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place,
-grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de
-mots.
-
- _Vos bontés & mon zéle._
-
-Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman;
-il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont
-l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques
-s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des
-acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante
-Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se
-placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de
-s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces
-figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda
-le silence.
-
-Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui
-m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous.
-Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
-d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre
-favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il
-exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison;
-qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
-seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin
-son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des
-hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant
-lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne
-daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de
-manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race
-des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation;
-Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux
-Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi
-pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient
-naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman.
-Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa
-considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus,
-pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié,
-presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le
-Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
-sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin
-d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte
-d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le
-Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit
-quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux
-qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître
-tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais,
-malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul
-effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne
-méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix,
-qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à
-vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.
-
-
-
-
-ALIDOR,
-
-ET THERSANDRE.
-
-CONTE.
-
-
-Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit
-rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite
-ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les
-mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin,
-que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de
-l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre
-différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par
-une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent
-jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens
-aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette
-habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à
-leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que
-le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à
-table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les
-personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle
-du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés
-pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient
-vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a
-été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.
-
-Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur
-étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante,
-c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui,
-qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit
-pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit
-que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il
-exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails
-de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement,
-tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La
-Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
-sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire;
-mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de
-tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, &
-s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne
-point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de
-ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.
-
-Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils
-entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter
-l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié
-du Royaume?_
-
-_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux
-têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on
-me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il
-est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa
-voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit
-nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au
-choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._
-
-Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur
-lequel ils trouvérent tracé:
-
- PORTRAIT DE LA PRINCESSE.
-
- _Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se
- représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure,
- l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la
- Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je
- voulois dépeindre._
-
-Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la
-singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous
-signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard,
-d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit
-cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur
-château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord
-d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre
-haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, &
-quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit
-pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité
-étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.
-
-Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si
-terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce
-seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage
-& l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant
-tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il
-marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira
-plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les
-évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des
-têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant
-plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation
-dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé.
-Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le
-Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il
-aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux
-de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le
-mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On
-vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur
-chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes.
-Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il
-lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde
-blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui
-manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables
-têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse,
-lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
-
-Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui,
-allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent
-charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur
-propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort
-du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette
-admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La
-Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret,
-vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous
-préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de
-vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de
-lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils
-partirent.
-
-Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja
-informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour
-les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience
-particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle
-& si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions,
-& l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son
-épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte
-d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta
-comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de
-chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la
-Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le
-péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin
-l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de
-tonnerre.
-
-Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence,
-flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru
-beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le
-Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez,
-lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense.
-Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.
-
-Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait
-Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau
-d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu
-aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la
-Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs,
-très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup
-de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi
-lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous,
-brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere
-l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit
-peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat,
-continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez
-bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie
-troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est
-vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne
-parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse,
-répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse.
-Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il
-appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don
-qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être
-regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le
-Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette
-importance.
-
-Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que
-l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille:
-Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon
-Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu
-te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras
-pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere:
-il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement
-Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment
-n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage
-sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé
-de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut
-n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a
-sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se
-démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, &
-que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois
-dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que
-je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le
-saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce
-que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance.
-Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de
-m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller
-qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne
-sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose
-s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse
-d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera,
-comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux
-autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je
-vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain
-nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la
-Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre
-reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le
-Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume;
-il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée;
-ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son
-sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre
-Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, &
-Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour
-avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu
-un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne
-s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la
-simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours
-égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.
-
-
-
-
-LES VOYAGEUSES.
-
-CONTE.
-
-
-Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la
-troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être,
-qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit
-point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance
-sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne;
-devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en
-attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la
-regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez
-donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou
-l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une
-allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante,
-& supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux
-femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de
-leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de
-l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les
-hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes
-n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit
-pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére
-jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit
-voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin
-de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit
-extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car
-elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle
-devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui
-attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le
-portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur,
-elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en
-avoit-elle jamais inspiré.
-
-La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit
-point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le
-monde; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un
-seul qui ne déplût; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une
-physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable; on jugeoit
-que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette
-imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la
-douceur, la finesse; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien,
-& qui fait tout valoir; voilà, à la fois, son esprit, & son visage; car,
-comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez,
-qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa
-figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut
-servir le mieux à faire connoître son caractére; elle savoit qu’elle
-étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
-
-Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison,
-qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu
-pouvoir en faire part à ses niéces; elle quittoit souvent le pays des
-Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un
-état, leur dit-elle un jour; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
-comme moi; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que
-quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons,
-d’abord, quelle figure vous voulez avoir; car il dépend de moi de
-changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de
-dédain; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien
-ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur,
-qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la
-mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à
-un changement; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je
-vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser.
-Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la
-former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous
-pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de
-l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement
-(quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une
-autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes
-étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez
-actuellement; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on
-peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut
-unanimement approuvé; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles
-passassent pour niéces de Fées; c’étoit le moyen d’être par-tout fort
-bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout
-soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
-c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide; vous savez qu’on nous
-appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit; & pour n’être point
-accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si
-elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante
-de ses niéces.
-
-On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les
-deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien:
-Mais que fait la laide? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On
-prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les
-barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, &
-perçante, qui répétoit cent fois dans une heure: La laide, la laide, la
-laide; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du
-moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au
-berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement
-conservé; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un
-autre. L’un l’appelloit _Zimzime_, ce qui en langage de Fée, veut dire,
-_mieux que belle_. L’autre, _Claride_, c’est-à-dire, _qui ne
-l’aimeroit?_ & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu
-qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été; il est
-vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur
-de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre;
-mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire
-une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se
-méprendre; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement
-modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui
-reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le
-contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.
-
-Leur premier séjour sur la Cour d’_Assyrie_, qui étoit brillante,
-nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les
-femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr; parce
-qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se
-blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des
-femmes vaines, aigres, méprisantes; des hommes _confians_, frivoles,
-indiscrets; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien
-raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la
-laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
-parce qu’on s’occupoit des deux autres.
-
-Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, &
-regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté,
-c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée,
-abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
-de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les
-belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs; & comme elle avoit méprisé
-toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles
-n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus
-qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit
-d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin
-avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils
-faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes
-prenoient grand soin d’accréditer; & que les gens sensés, à qui elle ne
-s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter,
-sans chercher à les détruire; & qu’enfin, elle n’avoit nulle
-considération. Cela la toucha assez; mais ce qui fit bien plus d’effet,
-c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés,
-& les plus aimables: la voir, la suivre, la trouver trop coquette, &
-l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours.
-
-Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par
-s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt,
-on examina si, effectivement, elle étoit laide; & la fin de ce doute,
-fut de la trouver extrémement aimable. Eh! comment ne pas convenir de
-son esprit? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à
-démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une
-autre auroit cherché à les voir en ridicule; ainsi on lui donnoit sa
-confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il
-falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour; elles vouloient
-absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La
-Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
-d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les
-habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes,
-brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des
-fleurs, des arbustes, des oiseaux; & ce qui étoit plus singulier encore,
-ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux
-d’un bleu de saphir, & très-brillans; des lévres extrémement grosses, de
-la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du
-monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées; elles pensérent
-qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, &
-de _tourner la cervelle_ à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette,
-elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures
-surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit
-vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances: comme la
-beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une
-surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point
-d’autres succès; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les
-appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur
-cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où
-les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, &
-que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne
-pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit
-au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies; & comme elle
-avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si
-bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter,
-avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut
-applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de
-dire: Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles
-grosses lévres bleues! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour
-mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes
-est si pénétrant); enfin elles pensérent en mourir de jalousie; & le bal
-fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la
-tante cédât; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la
-Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se
-bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie.
-L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit
-investir par un concours prodigieux de peuples; mais elle étoit déja
-dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées,
-qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette.
-
-Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces
-deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le
-deviner; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à
-tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit _prodigieusement_ belle; la belle
-disoit à celle-ci, qu’elle étoit _excessivement_ jolie; & chacune, parce
-qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer
-de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette
-louange chimérique.
-
-Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une &
-l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable? Cette objection est
-plus embarrassante; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit
-dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que
-ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être
-écoutés d’une belle personne; & la seconde disoit; Ils seront bien-tôt
-excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront; ainsi,
-c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre,
-qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris
-réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance,
-& même le nœud d’une sorte d’amitié.
-
-A l’égard de leur haine commune pour la troisiéme, voici quelle en fut
-l’origine. Leur cadette, ayant une ame douce, & s’appliquant à vaincre
-par de la déférence & par de l’amitié, la répugnance que lui marquoient
-ses sœurs, profitoit de toutes les occasions de faire leur éloge, avec
-justice; mais étant raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se déterminer
-à louer l’orgueil de l’une & la coquetterie de l’autre; & ne les pas
-applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer leur ennemie. Ajoutez que
-lorsque les deux aînées s’y attendoient le moins, elles virent cette
-sœur, condamnée dans leur esprit à ne jamais plaire, réussir souvent
-mieux qu’elles. On ne supporte point cela; car, qu’on ait prévû le
-succès que peut obtenir une autre femme, comme on a rassemblé, par
-avance, toutes les maniéres de l’envisager, qui en diminueront le prix;
-on peut en être témoin, sans se décontenancer; on le méprise, peut-être,
-au point qu’on le pardonne. Mais quand il surprend, qu’on est réduit à
-le voir tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit qui y tienne.
-
-Les voilà donc dans le char. Où vous ménerai-je? leur dit la Fée. Vous
-savez, sans doute, à quoi vous en tenir, sur votre figure? Voyageons à
-présent, afin de vous faire connoître le prix des différens états de la
-vie; je vais, pour commencer, vous faire toutes trois Reines. Alors,
-elle remua une chaîne de diamans, qui gouvernoit quatre Phénix, qu’elle
-avoit attelés à son char; ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans un
-pays charmant. On entra dans une Ville superbe; tous les Grands de
-l’Empire s’y trouvérent rassemblés, & les trois niéces, placées sur un
-même trône, furent toutes trois reconnues Souveraines.
-
-L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva le moyen d’augmenter de fierté &
-de bonne opinion de son mérite. Le lendemain de son couronnement, elle
-emprunta la baguette de sa tante, pour un coup d’état, disoit-elle, &
-l’on ne devineroit pas quel usage elle en vouloit faire. Il y avoit
-proche de sa Capitale, une vaste plaine; elle s’y promena, d’un soleil à
-l’autre, & pour donner à ses Sujets le plaisir de l’admirer, elle les
-transporta, tout à coup, dans cette plaine; & cet enlevement pensa les
-faire mourir tous de frayeur. L’un, occupé dans son cabinet, se sentoit
-emporté par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer cette merveille.
-L’autre, au moment de prononcer le serment qui l’alloit unir à sa
-maîtresse, quittoit, malgré lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité du
-Temple, au grand étonnement de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont
-la santé étoit languissante, transporté dans son fauteuil, se trouvoit
-dans les nues. On voyoit voler les batallions tout armés, & les
-personnages les plus graves traverser les airs, en habits de cérémonie.
-Enfin, cet événement causa un trouble, un désordre général, dans toute
-la Nation, & chaque jour de son Régne, amena quelque-autre folie, dont
-sa beauté étoit la cause.
-
-On s’attend bien à voir la seconde, ne contraignant pas mieux son
-caractére; aussi parut-il dans toute sa perfection. Il n’y eut bien-tôt
-plus à sa Cour que des petits soins pour occupation, des fleurettes pour
-langage, & des lorgneries pour politesses. La Fée se trouva forcée
-d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule présomption; à la seconde,
-le peu d’estime & de respect qu’on avoit pour elle; & les avis sages,
-quand ils viennent d’une Fée, ont cela de particulier, ils persuadent.
-Je ne veux pas dire, cependant, que les deux niéces crûrent avoir tort,
-elles sentirent, seulement, la honte de leur situation, qu’elles
-trouvérent injuste; & elles conclurent que le trône n’avoit pas tant de
-charmes qu’elles l’avoient pensé.
-
-La troisiéme Reine parut effectivement l’être. Si le Trône met les
-défauts dans un plus grand jour, il donne aussi plus d’occasions aux
-vertus de paroître. _Zimzime_, car la Fée avoit décidé qu’on ne
-l’appelleroit plus la laide, _mieux que belle_, dis-je, eut donc lieu
-d’être contente de sa nouvelle condition; elle avoit des mœurs, & de la
-dignité, elle fut respectée. Elle ne songeoit qu’aux moyens de faire le
-bien, & d’être aimée, on l’adora. Sa Cour devenoit, tous les jours, plus
-nombreuse, & cela acheva de désespérer ses sœurs.
-
-Une nuit, tourmentées d’un dépit qui ne leur avoit pas permis de fermer
-l’œil, elles allérent trouver la Fée, & la pressérent de partir dans le
-même moment, aimant mieux toute autre condition que celle de régner. La
-Fée, qui avoit ses vûes, répondit froidement, il est encore bien matin,
-mais j’y consens; elle alla éveiller _Zimzime_, l’habilla d’un seul coup
-de baguette, sans que rien manquât à son ajustement, répandit dans la
-Ville quelques trésors, & l’on remonta encore dans le char.
-
-Hé bien, mes chéres Niéces, (cela s’adressoit aux deux aînées) vous vous
-êtes ennuyées du Trône? Le rang qui en approche vous exposeroit, à peu
-près, aux mêmes inconveniens; & dans les états, successivement
-inférieurs, vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
-Passons, croyez-moi, à une extrémité dont vous n’avez qu’une idée
-très-imparfaite. Allons habiter quelque hameau. Je connois un endroit de
-l’Asie, où, sous un ciel doux, des peuples simples & sociables, vivent
-dans de belles campagnes; nulle ambition, peu de besoins, & un panchant
-inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent point de dégoûts: Voilà
-leur condition.
-
-J’aime _beaucoup_ ce hameau, dit l’aînée; Je serois _comblée_ de voir
-cette campagne, s’écria la seconde. A l’instant, elles se trouvérent,
-toutes trois, mises comme de simples Villageoises, c’est-à-dire, avec
-une coëffure & des habits, qui, pour toute magnificence, avoient une
-simplicité agréable, l’air frais, & d’une extrême propreté. L’aînée
-conçut, que, sous des dehors si peu brillans, on ne pouvoit être
-remarquée, à moins qu’on ne fût la beauté même. La seconde, ne douta pas
-que la singularité de cet ajustement, ne dût servir à la rendre plus
-piquante. Pour _Zimzime_, elle fut bien aise de pouvoir connoître un
-peuple ingénu, & dont les passions douces, disposoient, sans doute, leur
-ame à l’amitié. Elles aperçurent, alors, cette campagne, qu’elles
-désiroient. Elles arrivérent dans une prairie, au milieu d’une fête
-purement champêtre; le lieu, les habitans, tout rappelloit l’idée de
-l’âge d’or. La Belle, se voyant entourée d’une troupe considérable,
-leva, avec un air de bonté présomptueuse, un voile qu’elle portoit en
-voyage. Ces gens simples, la regardérent, long-temps, avec des yeux plus
-étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient belle, mais ce n’étoit point
-comme cela qu’ils désiroient qu’on le fût; elle ne parla à personne,
-dédaignant particuliérement les jeunes Villageoises qui s’approchoient
-d’elle; personne, aussi, ne lui parla; & comme elle ne recueillit aucune
-louange, la fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour la jolie, qui avoit
-bien résolu de le paroître, tout autant qu’elle le pourroit, elle y fit
-de son mieux, mais ses _agaceries_ furent perdues. Ces gens simples la
-virent, avec les mêmes yeux, qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
-de sa sœur; ses mines leur parurent des grimaces; & les petits propos
-qu’elle leur adressa, des moqueries; elle se mit, enfin, à danser avec
-eux, imitant, à ce qu’elle croyoit, leurs façons naïves; mais elle y
-ajoûtoit une légéreté forcée & des inflexions de corps affectées qu’ils
-ne prirent jamais pour des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une certaine
-simplicité, n’alloit point jusqu’à leur esprit; ils la regardoient,
-fixement, & n’y trouvoient point de plaisir; c’étoit-là tout ce qui se
-passoit en eux; elle s’en aperçut, & dit à la Fée, que _cette espéce-là
-étoit bien maussade, bien insuportable_.
-
-Et _Zimzime_? _Zimzime_, qui avoit abordé plusieurs de ces jeunes
-Villageoises, avoit trouvé jolies celles qui l’étoient; elle se mêla
-dans leurs jeux, & y réussit à merveilles. Si on lui donnoit le prix,
-elle vouloit qu’il fût partagé à toutes celles qui l’avoient disputé
-avec elle; ses caresses la faisoient aimer, même de celles qu’elle
-effaçoit; & ce succès dura tout le temps qu’elle resta dans cette
-Campagne. Les jeunes habitans, qui disposoient encore de leur cœur,
-passoient les jours à s’occuper d’elle; l’un d’eux, particuliérement,
-qui de son côté se faisoit distinguer de tous les autres, & que la Fée
-embarrassoit, quand elle lui disoit le mot de travestissement; celui-là,
-_Zimzime_ l’écoutoit avec plaisir; elle trouvoit la vie pastorale
-très-agréable, tandis que ses sœurs ne cessoient de répéter: _Je l’ai en
-horreur, elle m’est odieuse._ Enfin il fallut encore les emmener.
-
-Ce fut dans leur demeure ordinaire que la Fée les transporta. C’est une
-sotte chose que les Voyages, dit l’aînée: on y _périt_ d’ennui, ajouta
-la seconde: Dites plûtôt, répondit la Fée, que nous n’aimons que les
-lieux où nous plaisons, & que les gens qui paroissent charmés de nous
-voir. Vous l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous flatte, sans s’occuper
-jamais de ce qui flatte les autres, est un moyen sûr de s’ennuyer
-bien-tôt, par-tout, & de tout le monde. Je n’aime point à donner des
-leçons dures, j’ai espéré de vous corriger de vos défauts, en vous
-faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent; je vois que le mal
-est sans reméde. Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui vous convient. A
-ces mots, elle la laissa au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
-dont toutes les murailles lui représentoient son image. Elle avoit le
-plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle s’y vit vieillir de bonne
-heure; elle eut des rides, & ne pût s’empêcher de les apercevoir. Ce fut
-là sa punition, & l’origine des glaces. On ne croiroit pas qu’elles
-auroient été inventées pour corriger l’amour propre.
-
-La Fée mena la seconde dans un autre Palais: Vous vivrez ici, lui
-dit-elle, vous y verrez, sans cesse, une foule d’hommes, de toutes les
-Nations, que vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, gronder,
-apaiser; mais ils s’évanouïront, comme des ombres, dès que vous
-trouverez quelque satisfaction à les voir, ou à les entendre. C’est, à
-peu près, ce que vous auriez éprouvé dans le monde; la plûpart des
-succès qui naissent de la coquetterie, ne sont guéres plus réels, & je
-vous épargne les ridicules, & les dégoûts véritables qui y sont
-attachés; car ces ombres que vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne
-prendront point un air de dissimulation, en se défendant d’avoir sû vous
-plaire, & elles ne mettent point en chanson leurs prétendues conquêtes.
-
-La Fée demanda, ensuite, à _Zimzime_, quel rang, & quelle figure elle
-désiroit avoir. Vivre avec vous, répondit _Zimzime_, me paroît le sort
-le plus désirable; mais puisque ce bonheur est réservé aux Fées,
-laissez-moi d’abord, ma laideur; elle m’épargne la jalousie des autres
-femmes, & me rappelle la nécessité, où je suis, de songer à me rendre
-supportable, du moins par le caractére. A l’égard du rang, dont je
-voudrois jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois à partager celui de
-ce jeune Pasteur que j’ai vû dans cette heureuse campagne, où vous
-m’avez conduite; je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il étoit; mais ne
-fût-il qu’un simple habitant de ce même hameau, il me semble que je
-passerois, avec lui, une vie heureuse. A peine elle achevoit, qu’un
-Prince charmant parut au milieu de sa Cour; _Zimzime_ reconnut celui
-dont elle venoit de parler, qui se trouva fils d’un grand Roi; ils
-s’aimoient, ils s’épousérent, ils s’aiment encore.
-
-
-FIN.
-
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-_APPROBATION._
-
-
-J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour
-titre; _Essais sur la nécessité, & sur les moyens de plaire_. J’ai
-trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, & de préceptes
-très-sages: je crois que l’impression n’en sera pas moins utile
-qu’agréable au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.
-
-DANCHET.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***
+ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 *** + + + + + + + ESSAIS + SUR + LA NECESSITÉ + ET SUR + LES MOYENS + DE PLAIRE, + + PAR + Monsieur DE MONCRIF, + de l’Academie Françoise. + + + A GENEVE, + Chez PELLISSARI & Comp. + MDCCXXXVIII. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut +dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être +applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans +l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le +plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en +effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour +ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui +ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les +objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il +n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne +rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus +sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre +d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour +propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui +flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne +cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se +concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut +qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher +celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les +avantages qu’il verse dans la Société? + +Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun +qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils +aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir. +Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les +environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils +sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs +regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés, +s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent +communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien, +le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui; +ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il +sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans +l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait +tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs +travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des +défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant +ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on +vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage. + +Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de +démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens +d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette +nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages +qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous +égarent, ou comment ils nous font réussir. + +Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que +j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront +peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de +l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement +déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage, +au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le +droit d’en porter. + + + + +ESSAIS + +SUR + +LA NECESSITÉ + +ET SUR + +LES MOYENS + +DE PLAIRE. + +Premiere Partie. + + +Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous +ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes +dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il +ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque +façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils +peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe +considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous +passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de +plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres +hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer. + +Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on +devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens +dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous +rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de +les fuir. + +Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire, +l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils +portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à +qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son +fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la +terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus +rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les +actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de +cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se +plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en +est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle +arrache l’estime. + +Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps +douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même +qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces +personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous +marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous +annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire +que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent +pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu +d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne. + +Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des +grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets +importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits: +mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes. +Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames +sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de +plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant +qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si +satisfaisant. + +Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne +nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de +l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres +qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce +siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de +la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité & +l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés +dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique +de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans +les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits +communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une +simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce +n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte, +assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les +simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose, +il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les +leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire +usage, leurs éloges & leur reconnoissance. + +S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime & +l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à +régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir +compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les +avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou +le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les +momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur +espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si +votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre, +n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur +aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de +la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que +l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un +tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au +bonheur d’une ame sensible. + +Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du +rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs +avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce +qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu +digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les +respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est +mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée; +c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui +l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est +achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens +se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui, +répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés +& rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse +uniformité. + +Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir +ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou +moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui +nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans +notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un +caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de +la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde; +quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air +de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne +nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable, +ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une +crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les +sots. + +Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins +communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se +trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient +long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont +ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent +dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils +jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir +de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir +d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à +la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils +cherchent à satisfaire. + +Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible +de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais +continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui +gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier +les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur +les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise +foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul +dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes +injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du +citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans +le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on +l’aime. + +La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des +hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à +les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle +a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence. +S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en +général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur +vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus +abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de +cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur +le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards +continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son +amitié, de son aveu enfin, pour être heureux. + +Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent +pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à +l’égard des liaisons qui forment la Société? + +L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil +secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie, +lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée +par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle +ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas +agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle +reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est +plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére. + +Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes +pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande +utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des +assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent +mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame, +c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle +reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme +une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur +indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu +de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout +l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à +vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de +véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas +une autre occasion de le haïr. + +Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si +nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux +personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de +cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un +panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; & +cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont +moins sujets que les services à trouver des ingrats. + + +_Du désir de plaire._ + +Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il +est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si +précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient +lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut +que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé. + + [1] + + ... De quoi ne vient point à bout + L’esprit joint au désir de plaire? + + LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_. + +Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous +inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence & +l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans +les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les +devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des +autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui, +dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre +esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes; +c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à +lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les +succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette +conduite, nous gagnons d’être plus aimés. + +Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette +marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le +caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à +croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires +qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se +voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime! +Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de +l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on +doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire, +examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès +satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus +douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié. + +C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes, +que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître +si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de +démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant +concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons +d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous +nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne +nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que +l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié. + +Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en +profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien +pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point +subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en +liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît +quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on +diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur +maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils +voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages: +ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est +l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se +pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui +étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du +nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins +le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne +profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste +plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes. + +D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont, +presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils +avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de +considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en +traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention, +d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir +de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage; +mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une +autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y +ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens, +qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir. + +Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes +les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande +encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais +moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans +autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par +exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller? + +L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans +aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit, +de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se +suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils +puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion +qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de +supériorité. + +La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous +laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de +solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne +songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain +ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce +de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être +accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte +d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources +ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient +s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des +Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils +auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux +être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans +trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis +sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il +y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére +naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à +approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la +présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle +puisse être applaudie. + + [2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére + de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai + empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de + personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards, + mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére, + qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point + lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de + connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point + ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_, + langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus + que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire. + + Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés + qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de + mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée; + l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à + toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes + Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la + solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant + de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de + mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en + exclure aucune. + +L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, & +nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, & +l’autre en imitant celui d’autrui. + +L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt +marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler; +c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction, +les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les +tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies. + +Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que +certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux +communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, & +cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément +pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, & +dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis +qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances +sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même +vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie +recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son +maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble +d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore & +qu’elle dégrade. + +On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des +gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se +plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement. +Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére +aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule; +car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien +éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire; +on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi +tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir +les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au +contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être +dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel. + +L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un +sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une +connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous +manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, & +que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est +une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus +modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en +être paré; on n’en a que l’étalage. + +L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est +d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais +modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain +personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des +yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il +s’en fût tenu à ses propres travers. + +Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre +extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce +qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé, +de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les +attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se +joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit +volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou +d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant +ou comme agréable. + +Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins +susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des +moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre & +farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir +qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté +ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une +satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire, +sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets, +que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui +faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible +pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même +de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des +uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent +peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent +par bien des vertus ou des qualités supérieures! + +Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société, +ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique, +dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne +rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de +Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets. + +Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé +que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent +s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous +proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous +annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus +l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde, +jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas +d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé +que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être +instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude +méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société, +que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre +raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage! + +Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est +importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je +viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont +on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs +discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher +qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde +contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est +une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se +passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour +propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le +silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent +ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir +ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne +qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de +ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque +dont vous aviez voulu vous embellir. + +En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un +moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux +caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas +moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est +de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler. + +Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce +caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par +les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner +indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse +d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire +généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui +paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans +qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit +l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette +lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité +grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit +à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels +qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est +attachée. + +La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en +commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente +docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à +faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus +dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes +humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, & +d’être méprisé de tout le reste. + +La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est +celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui +les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même +temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire. + +Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux +naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére: +qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne +sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades +allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit +n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son +inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire! +L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus +marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu +délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société, +d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot +n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme +d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte, +l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un +Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même, +jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose +complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans & +caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts +qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû +découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur +des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de +flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons +ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que +nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez +d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison & +la vérité. + + [3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes. + +Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner, +appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur +qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil +de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se +garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en +régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le +caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à +rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la +raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus +ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances. +Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé +apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme +saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est +parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route +qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir. + +Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer +l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il +paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4], +le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée, +& de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne +plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie +ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination. +Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps +sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que +l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux +ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais +dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint +tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait +celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour +le rompre. + + [4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_. + +Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges, +parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui +font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute +son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des +défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie, +affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; & +ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent +plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise +entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie +à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui +seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de +ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient +encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses +l’entretiennent, & le mépris en est le fruit. + + +_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._ + +Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous +offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire? +C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons +reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la +figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui +sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix. +Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause & +par leurs effets. + +En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines +dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de +la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel +sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions, +qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle +_l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans +notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de +la figure. + +Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain +accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut +que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de +celui qui l’écoute & qui la voit. + +Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est +de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au +degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du +caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils +représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de +délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus +ou moins agréables. + + [5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour + acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la + délicatesse de l’esprit. + +Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui +distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les +personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du +geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque, +ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer, +l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise +éducation. + +C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce +favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous +pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne +vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter, +d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous +adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action, +qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en +elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître. + +Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence +des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne +sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche +en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable +qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la +premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend +indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut +donner, ne les soutienne. + +Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez, +qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que +j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur. +Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites +sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit +en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un +désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas +qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous, +l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces +regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur +étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun +d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire. + +C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait +valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne +consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement +arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir +singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention, +d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de +plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans +les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté +de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre +éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer. + + [6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les + exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la + danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du + secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils + sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui + ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le + talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que + dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la + personne qu’on aime & qu’on recherche. + +Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de +certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par +elles-mêmes. + +Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à +l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont +quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le +plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût +avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire +que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux +personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur +elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison. + +On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité, +qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet +extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre, +conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est +emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la +joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne +répandre que pour le plaisir des autres. + +Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas +constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il +faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable +sceau à toutes les bonnes qualités. + +Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous +en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de +la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, & +ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême +sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde, +sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur +ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions +agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui +n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils +croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables, +parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le +manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous +grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est +passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec +peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu +de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant +d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les +possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire +qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt +evanouïr. + +Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns +avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir +de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous +cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont +jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre +entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de +certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames +sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins +qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes, +c’est vous aimer à leur maniére. + + +_De quelques moyens de plaire._ + +L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les +qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de +nouvelles. + +Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la +plus noire envie: mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait +trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel +guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune! Il les rend modestes, +il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air +de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur +langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur +politesse; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir +compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura +été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre +acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite +personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec +les autres hommes; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même +si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il +mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire +qu’il en apporte davantage; combien à plus forte raison, nous +dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît +d’empressement de nous gagner? On est flatté de ce que son nouveau +lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire; on pense +qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité +sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a +de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la +solidité dans l’esprit; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes +qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous +convaincre de notre propre mérite. + +L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous +des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent +une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles +que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez +généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir, +& qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester; on pense qu’avec +celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux +attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque +d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous. +Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait +espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les +plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est +cependant conditionnelle; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour +propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être. +Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte +d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils +croiront en vous une marque de hauteur méprisante: Il m’a obligé, +(diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé; on perd +ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien +que de louable; on se dérobe le prix le plus cher; des bienfaits, le +plaisir d’être aimé; mais supposons que cette personne dont la vanité +est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de +gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause +ce qui lui paroît en vous un manque d’égards: N’êtes-vous pas bien +fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la +satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à +rendre heureuse? + +Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret; en nous +assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison, +quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé, +remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre +les services. + + +_Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit._ + +Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus +favorable du désir de plaire; il y remédie à des défauts, & c’est à mon +gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton +méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si +haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres, +qui peut nous en corriger: voici deux cas assez ordinaires où l’on voit +arriver ce changement. + +Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut, +ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la +Société: alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les +y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir. + +Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces +mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se +contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils +ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable; ce qu’ils +marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit +d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére. + +On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans, +tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses +humiliantes; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne +prouvant pas qu’ils soient corrigés; s’ils fléchissent, on soupçonne que +c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse, +leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, & +non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la +dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté, +pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire. + +Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse +nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre +caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver +grace dans la Société. + +Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On +diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on +en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent +chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre; pour plus de facilité à peindre +ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en +liaison, & dont on vous fait cet éloge. «Elle joint à beaucoup d’esprit, +des connoissances fort étendues; elle a sur-tout le don de s’approprier +si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé +vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est +l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire; qu’elle +raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous +n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A +l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la +conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres.» +A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un +extrême empressement de la connoître; elle arrive; on n’avoit employé +que de trop foibles couleurs; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce +qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer? elle vous laisse dans +l’enchantement; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît +un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel +étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent! +Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue. +Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à +peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre; la veille il lui +manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre +supérieurement aimable; vous étiez un objet intéressant pour elle, & +vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant +qu’elle se plaise à recommencer le charme; elle n’a de graces dans +l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe +enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de +plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie; +vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de +pareils contrastes nourrissent l’amour; il est sûr du moins qu’ils +n’entretiennent pas l’amitié. + +Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son +inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous +connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de +s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son +empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre +égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer; ce +ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette +imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent +uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets; mais +elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité +qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite; elle +vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point +encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre; vous la +trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas +rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver +des raisons de l’excuser; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son +ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à +l’indulgence; effet plus puissant encore du désir de plaire! en lui +trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous +finirez par l’aimer. + +Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a +d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter +séparément; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le +plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire +connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la +conversation. + +Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie +de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce +même esprit; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce +de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il +posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met +en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble +s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose; qui, +transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant +presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, & +dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus +heureux: ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache +presque entiérement ce qui le constitue; on le sent, & ne sauroit dire +précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit +éviter, que les qualitez qui sont de son essence: cependant entre ces +qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles; la premiére, est +la maniére d’écouter; la seconde, est ce caractére liant qui se prête +aux idées d’autrui. + +L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation, +elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent +les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue, +qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse, +mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre; & le désir de plaire +donne cette disposition obligeante; non qu’il la porte jusqu’à la +fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi +qu’aux idées riantes, ou ingénieuses: il sait, sans fausseté, garder les +intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse +mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à +l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins, +désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est +à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se +dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à +le suivre; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il +trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de +s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de +l’ennuyer. + +On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les +jours; c’est un don bien rare que de savoir écouter: l’un, persuadé +qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez; +il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un +autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se +livre, en vous écoutant, à ses idées; vous le voyez moitié rêveur, & +moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même: & sa reponse se ressent +de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est +le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de +toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou +vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent +déplacé; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous +répondre; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre +commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére +une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit +être blessée. + +Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque +justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant, +parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son +esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence +pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter. +C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond +de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils +trouvent du plaisir à vous entendre; espéce de ravissement, pendant +lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du +vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou +par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se +surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a +fait naître. + +Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la +Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces +qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est +une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous +occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont +l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh! comment ne pas aimer +ces ames flexibles, que vous attirez sans peine; qui vous cherchent +même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui +n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles +ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent +des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage +d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs +d’applaudir & d’estimer. + +C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes +occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard +des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement +raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne +pardonne point un pareil succès; vous pourriez leur montrer de la +supériorité: vous préférez de leur paroître aimable. + +Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer, +indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe: c’est la +douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des +autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment +de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les +hommes de leur petitesse. + +Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination, +qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on +ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction: +de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit & +l’ignorance; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la +mémoire, la contradiction. + +Le panchant à parler de soi, est bien séduisant; avec beaucoup d’esprit, +on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous +attire: ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la +modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner. + +Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes +vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race; +quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se +défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu; vous les +verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le +Souverain, ou l’opinion commune le traite; ils croyent effectivement en +être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en +étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content +insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent +tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés; ils n’ont rien +dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur +mérite. + +L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui +indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être +l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais _moi_, ni +_mon opinion_, ni _je sais_, ni _je prétens_; mais qui d’une maniére +détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime +satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux +talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent; ils vous +montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils +vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou +leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir: quelle +modestie! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge. + +On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle +de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant +aussi quelques portraits de soi-même: on ne doit point se rassurer sur +ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point +donner de jalousie; il faudra prévoir si les esprits portés à la +critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que +vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur +raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce +qui divertit; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres +gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera +fidéle, il paroîtra cependant ridicule; on exige que vous ayez le +caractére désigné par votre phisionomie; on voudra du moins, si la joie +ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que +vous ressentez dans le fond de votre ame. + +Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant +naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance, +ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges +qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui +ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne +point soupçonner les autres de l’être; & cette sécurité, toute estimable +qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens; souvent des égards +qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une +maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses +communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber +dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge, +soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne +sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule +confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas +aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans +l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs +de qualités aimables; avec les esprits qui sont caustiques, il faut +sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur +dupe: & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de +montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter. + +On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans +s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes; cette +effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié. +Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après +cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à +notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son +ame; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié; dans +les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un +foible qui tourne à notre désavantage. + +Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en +écarter; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus +petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne +laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les +sert si bien? C’est de n’en avoir aucun; ils ne prétendent ni se donner +pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser; sensibles de +bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à +si haut prix; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent & +approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles; +les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes; & celui-ci devient pour +la raison, une espéce de spectacle; vous croyez, en quelque façon, voir +l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de +ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le +délire que je viens de dépeindre; & essayez de tenir des propos du même +genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide; le mérite de +ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle +ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie. + +La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens +de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de +soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec +quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe; les +regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des +espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus +imperceptibles. + +Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de +peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite; que dans des +discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait +intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté +exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs +dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de +votre silence? Vous resterez pendant un certain temps, (car +insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous +trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts +qu’on aura eus avec vous. + +J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la +mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards, +au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de +s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler +de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres. +Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls +suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite. + +Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une +certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer +l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne; qu’elle y +attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que +spectateurs: mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir. + +Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air +de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la +consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage +ordinaire du monde; mais cet art que quelques personnes de ce siécle +possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne. + +L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des +répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela +cause, ce que Montagne dit _de certains parleurs à qui la souvenance des +choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites_, +il les fuit avec soin. + +Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement & +l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui +ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les +raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux +que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page +précisément de tel ou de tel livre; & ce dégoût paroît sensé; on se +plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais +on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture +même[7]. + + [7] _Montaigne_ a dit: Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir + ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. + +Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits +qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais. + +Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans +la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même +quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit, +qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route +qu’elle doit tenir: j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours, +elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer +davantage; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée +nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle +retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle +les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse +s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il +m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît +désirable; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant +favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix; c’est moins son +étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des +connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer. + +Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus +choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que +de heurter inconsidérément l’opinion des autres; non que la crainte de +se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine +fermeté; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son +sentiment; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques +occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére; dans tant +d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire; mais souvent +notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue. + +La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du +jeu, & de l’heureuse mémoire; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce +siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit +quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La +Bruyere; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins +par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la +cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de +plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont +accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable, +étoit un relâchement à leur devoir; méthodiques, & conséquens, par +habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont +rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans +les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont +d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin +l’air de science, d’exactitude ou de mystére; de là, l’esprit de +conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que +l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir, +à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui +ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le +joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître. + +Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de +la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne +font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe; +l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à +un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui +souvent, lui sont étrangéres; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la +conversation, plaît & se renouvelle sans cesse; il fait constamment les +délices de tout ce qu’il rencontre: quelle différence dans la maniére de +vous occuper! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du +genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le +sien, il ne vous montre que son mérite; l’autre vous raméne à vous-même, +vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à +votre avantage, vous croyez y partager ses succès; quelles ressources +pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous! + +Ce don paroît quelquefois une espéce de magie: il est des gens dont le +langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses +de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que +même vous aviez résolu de ne pas croire; vous étiez prévenu, je le +suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié; +viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils +n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à +la plénitude de leur cœur; la peinture est si vive, & si ressemblante, +l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous +vous y laissez tromper: ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de +défiance, vous sentez du panchant à les écarter; état de séduction, qui +me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois +un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre +raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit +qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller. + +Comment _La Bruyere_ a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un +genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé +par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les +convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré +d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire? + +Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la +conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir: & le loisir +de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant, +devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec +vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs +occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce +volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux & +de gaieté; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne, +varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse; heureux encore +une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un +commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer. + + + + +ESSAIS + +SUR + +LA NECESSITÉ + +ET SUR + +LES MOYENS + +DE PLAIRE. + +Seconde Partie. + + +Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant +les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité. + +Je la divise en trois Chapitres; le premier contiendra des réflexions +préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par +l’éducation. + +Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs & +les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de +plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement. + +Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances +auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, & +quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin, +pour leur donner les moyens de plaire. + + +_Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation._ + +Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir +aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me +paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation. + +L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses +différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par +préférence, les principes vertueux & sociables. + +Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui +concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je +m’explique par un exemple: Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, +intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir +pauvres; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à +soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle, +qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons +de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion. + + [8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se + joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se + succéder dans cet exemple; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir + pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve + à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c. + +On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès +l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque +jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que +_l’idée des ténébres_ & _l’idée d’un fantôme_, quand elles nous sont +présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les +efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans +l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre. + +Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix & +dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant +la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui +des autres hommes: & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui +produiroient des effets contraires. + +C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire, +leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation +s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui +constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien +étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A +examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance +soit contagieuse; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on +fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes, +les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées? Au lieu de +leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous +ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils +sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable; +commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car +alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur +expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un +jeu de ne leur débiter que des chiméres badines; on les trompe sur le +nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en +donner la véritable connoissance; & il arrive de cette conduite, que les +premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer +qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que +par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera, +l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur +place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour +le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion; & cette +confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre +que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de +parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des +premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette +espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur +devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une +moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse; & ce +dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, & +d’une extrême défiance d’eux-mêmes; cause vraisemblable de cette honte +niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté +naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées. + + [9] MONTAGNE, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la + niaiserie puérile de leurs enfans: «Il semble, _dit-il_, que nous + les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi + que des hommes.» _Chap._ intitulé, _De l’affection des peres aux + enfans_. + +Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses, +qu’arrive-t-il? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité +particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert +de _l’argent_, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura +des _dragées, des jouets, une belle robe_. De là il se place dans son +imagination ces idées étroitement liées: _l’argent est fait pour me +procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare_; & +ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se +formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il +davantage de lui dire, que _l’argent sert à faire du bien aux autres, & +à nous en faire aimer_? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces +idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on +l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses +dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les +faces qui les rendent utiles à la Société? + +Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation, +est généralement estimé. «Les enfans sont capables d’entendre raison dès +qu’ils entendent leur langue naturelle; & si je ne me trompe, dit-il, +ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne +s’imagine.» + + [10] M. Locke. + + Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet + des premiéres idées des enfans, _pag. 21_. + +Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres +années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules +raisonnables? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à +leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils +repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient +communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude; car qu’on écoute +les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les +enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent +qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques +maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus +raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois +amusés. + +Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils +possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les +fondemens de leur éducation? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les +premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un +seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils +entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent? +On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à +recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent; +car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance, +forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére +idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe; +tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son +berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour +la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient +peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de +quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au +lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût +entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres +dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des +idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, & +seroit porté à les aimer. + +Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils +écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils +entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque +impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que +produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs +domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent +leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises +inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe +que les occasions dévelopent par la suite. + +Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne +chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand +nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent +garantis. + +Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur +entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les +élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils +viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des +choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de +ce refus, on en mange en leur présence; on les châtie pour s’être +emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on +grondera devant eux des domestiques; on se servira des mêmes mots dont +on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres +contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans +leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est +dangereux. + +La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples +qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec +les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de +tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de +tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite, +ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment, +vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement +assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les +enfans entiérement vertueux & aimables[12]! Soit qu’on y employât +l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui +est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des +dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de +principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh! +quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit, +uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles! J’avoue qu’à la +place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la +raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut +nous engager à le devenir; mais quand la raison agit seule, il faut +qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec +effort; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne +est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul +bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour +l’acquérir & pour le conserver. + + [11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de + ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à + remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le + malheur des autres hommes? Mais les principes que je propose, + appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé + qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes + de l’éducation de ceux qui leur appartiennent. + + [12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son + entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées + _salutaires_; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il + fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à + certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source + dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec + avantage; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux + panchans, du moins ils en diminuent la force; ils empêchent que + l’yvresse ne soit portée à l’extrême; & dans les intervalles, ils + reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement. + Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en + enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes, + qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre. + + [13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé: + _Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27._ + +A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle +commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès; au +lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en +renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces +maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties +dont elles doivent être formées; car qu’on leur dise, par exemple, +qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en +leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche +édifice, qu’arriveroit-il? S’ils se mettoient à y travailler, ou le +bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres & +vicieuses; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a +différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les +autres sont haïssables; ils ont besoin qu’on leur donne des idées +distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse +entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent +au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié; que par +degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le +savoir aimables: c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens +jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit +prendre: il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé, +qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais, +n’aura élevé qu’une tour inaccessible: tel autre, sur de vastes +fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu +qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie; ainsi un plan sage qui les +dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que +les matériaux même qu’ils employent. + +C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à +rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de +l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également +salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il +d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus +intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers +éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se +multiplient; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un +esprit qui commence à se connoître? est-il enfin de spectacle plus digne +de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour +acquérir la saine raison? + + [14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils + pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. LA + BRUYERE: _De l’homme_. + + +_Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les +qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage._ + +Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en +même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit +être le premier objet de leur éducation; soit qu’on cherche à former +leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes +est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur +attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc +dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit, +& des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens +qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres. + +Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre +deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre: c’est +de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de +quelques autres. + +On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation +concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances +qui étendent l’esprit; c’est une maniére de l’engager à les porter à +leur perfection, en les tournant au profit de la Société; mais il faut +bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives, +qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la +noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15]; si vous faites valoir à +ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront +aux autres hommes; si vous lui vantez des richesses considérables qui +l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des +secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté; & bien-tôt, +rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour +paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le +détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis; il éprouvera +qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser +nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de +retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de +plaire; mais quelle différence d’y être porté par une habitude +contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives & +intéressées! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction, +dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre; il manquera à son +extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le +sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être +entiérement remplacée par l’esprit; il sera long-temps, du moins, à +effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le +caractére dont il cherche à se dépouiller: mais supposé que la raison ne +puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il +fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde; si c’est +la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera +paroître que l’orgueil: si c’est la richesse, il en étalera tout le +faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources, +mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître, +dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce +bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser; il ne jouïra +pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard; on +sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes, +n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire; à quel +reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré, +ni accueilli; il finira par se rendre haïssable[16]. + + [15] + + Di-lui... + Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été. + + RACINE, _Andromaque_, Tragédie. + + [16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre, + pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans + leur esprit, les moyens d’être considérés; c’est de combattre en eux + le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre + genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer, + parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes; mais + celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en + jouït avec lui; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard + des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de + l’imagination dans les ouvrages d’esprit; qu’il y en ait une + certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir; qu’elle se + trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire. + +Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance, +n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage; il est encore essentiel +de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire & +pour se faire aimer; & ce que je propose, n’implique point +contradiction: on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par +des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur +raison; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée. +Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état +distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société? on se +sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux +des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne +sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres +hommes; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être _affables_ à ceux +qui leur font _la cour_, qu’ils doivent avoir de _la bonté_ pour les +gens qui leur sont attachés; & le mot de _cour_ excepté, on tient à peu +près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec +un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus +sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie; il +faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre +modestes[17]; leur recommander, à titre de devoirs, _l’estime_ & _la +vénération_, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se +croyent pas supérieurs à tout. _Les égards_, _les déférences_, pour ceux +qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au +hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant; leur +faire sentir qu’ils doivent de _la reconnoissance_ des soins qu’on prend +pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit +être occupé de leurs plaisirs; les entretenir _du respect_ qu’ils +doivent à ceux qui les élevent, de _l’amitié_ qu’exige d’eux +l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On +doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que +par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits +qu’elle peut procurer ou répandre; ne leur peindre la fortune, que sous +les traits de la libéralité[18]; n’appeller enfin devant eux, tous les +avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître. + + [17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les + enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé + de S. PIERRE. + + [18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la + Marquise de Lambert, _Avis d’une mere à son fils_. + +Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les +agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage, +l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point +vanter en présence des enfans qui en sont doués; ce seroit les altérer, +que de les leur faire remarquer en eux; le naturel est une espéce +d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui +apprend à se connoître. + +Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir +employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le +désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer, +sans attendre qu’ils y soient sujets; parce qu’il est bien différent, +par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui +peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former; & c’est +par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit +aux regards des jeunes Lacédémoniens; c’est par le soin de leur +dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper) +la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la +haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention +maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir +ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la +volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui +doive répugner; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde +comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans +la Société? + +L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des +autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations +dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des +caractéres[19]; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe +produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur +jugement sur la conduite des autres: je lui attribuerois aussi la +liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans +les autres hommes; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté, +qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel +qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit +caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est +en effet que la haine du genre humain. + + [19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent + dans la suite. M. ROLLIN, _Traité des Etudes, Tom. 3_. + +Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu +raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances +légéres; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, & +qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination +des enfans; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être +employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur +mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver; & ce n’est +que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les +secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de +punitions; _Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les +seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir_[20], c’est sur-tout à +l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que +la voie de douceur est convenable: quelle différence dans les effets que +produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21]? Je suppose que +la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura +substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée: +cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle; l’une +n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus. + + [20] M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. LXI_. + + [21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je + tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait + jamais par la force. Montagne, _Essais, l. 2, ch. VIII_. + +A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à +se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise +éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux; il me +paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui +se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des +autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de +cette espéce. + +Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les +enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une +récompense quand ils ne s’en seroient point vantés: & lorsqu’ayant +l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse, +il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que +d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la +conversation, pour conter, ou pour parler de soi; qu’il vienne étaler +ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il +améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer; au lieu, de +l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être +comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter +exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23]? +commencer par l’écouter? lui marquer successivement le sentiment d’ennui +ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se +taire? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de +sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des +succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte. + + [22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére + qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou + le punir, ou l’applaudir. + + [23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire + par avance en nous, l’effet de l’expérience. + +Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il +s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices; ce +seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours +comme s’ils étoient raisonnables. + +Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent +inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage, +c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité; c’est les rendre +timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant, +sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre; supposé +qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier +devroit-il paroître préférable? La présomption diminue, il est vrai, le +prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître; +si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à +les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose: par l’autre, +comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour +rien. + +Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient +à l’être: l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui +concilient les hommes; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que +produisent sur eux les défauts d’autrui; que donnant lieu aux services +mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or +les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces +moyens d’y réussir; ils y sont étrangers, ils n’entendent +qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent; car dans la bonne +compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle _cotterie_. Il y a +de certaines plaisanteries convenues; une finesse arbitraire qu’on +attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit +des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures: +sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera +sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour +n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence, +quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore; +car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens +qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la +timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour +les autres. + +Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité, +considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en +connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de +nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on +est avec justice étonné. + +Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu, +où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris, on voit +qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée; on +cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les +rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop +marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit, +tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider? Il employoit +le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé, +il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le +craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il +passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la +critique; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de +l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a +d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité; & bien-tôt +cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa +dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il +craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit +par être condamné. + +J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les +petits esprits: je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté +d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de +l’enfance; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de +l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts +qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion. +Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils +n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les +châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la +combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre +cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens; & il est +certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font +qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on +traite; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite: mais +puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur +imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté, +pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans +imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur? +C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens +de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule +est à craindre: je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs +dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a +point entretenues[25]. + + [24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les + dévorer... + + [25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur + pli dès notre plus tendre enfance; ces semences se germent & + s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains + de la coûtume, _Essais, l. II, ch. XXII_. + +Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les +enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus +aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction +n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son +tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun +avantage; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler +efficacement à le détruire; au lieu que cette sagacité à discerner, & à +peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de +l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par +l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache; & c’est un grand +ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand +ils font briller notre imagination. + + +_Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer +préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens +de plaire._ + +Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on +entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la +matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent +se succéder. _L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices & +les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables: +l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance +des hommes de son siécle._ + + [26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de + la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur + cette matiére; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici + les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de + plaire & d’être aimé. + +Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues +anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans +destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me +paroît indispensable; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner +davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je +croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise & +l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que +fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations. + +Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il +faut faire parcourir aux jeunes gens; de maniére que dans le cours de +leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront +ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits +généraux: mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire +universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans +les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais +moins abrégé des Nations de l’Europe. + + [27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire + de la Chine par le R. P. du Halde. + +Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de +posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles, +qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail; parce qu’ils +présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, & +plus souvent ramenés dans la conversation. + + [28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force + d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui + enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent + usage dans le monde. M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. XCVI_. + +Les exercices doivent concourir avec les études précédentes; ceux +sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont +d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre +extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de +l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes +ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier: il y +a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard, +quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent, +communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec +une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu +de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, & +ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où +le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se +remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser; & le +croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait +le second, qui devient comme anéanti; on l’a jugé au premier coup d’œil, +on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe; & supposé qu’il ose vous +tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous +adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des +lumiéres; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il +éprouve; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme +d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose. + +A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent +être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent +purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort, +tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des +instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables? +Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux, +soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre +que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils +excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout +bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au +lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils +seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux +dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors +même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui +attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment +point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour +propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent +remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y +naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors +percer & se faire connoître. + +Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre +encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le +rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles +peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de +consulter. + +Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur +présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point +de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du +même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles +avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la +connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer +leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour +réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de +plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par +une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose +davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à +son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne +doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération +où l’on doit naturellement prétendre. + + [29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il, + qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils + peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin + d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_. + +Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang; +les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une +partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les +posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des +soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis +qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les +accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles +augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans +cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent +à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre +élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite +dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer, +& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de +le donner. + +L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses +exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si +heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les +talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même. + +A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions +sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez +l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour +attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se +rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont, +comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de +la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le +vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour +juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur +grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens +où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se +livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison +devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais +certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur +de leur principe. + +Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette +observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent +imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un +certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux +fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur +commerce agréable. + +A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit +est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux +avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne +donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui +nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la +conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les +ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas +toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux +gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus +généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de +livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de +faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce +manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en +parlant des usages du monde. + +Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez +étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent +autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces +connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité +liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous +présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît +davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui +constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser +l’honnêteté des mœurs. + +Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens +vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les +rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la +quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir: +on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être +modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un +assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage +se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un +homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux +commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être! +Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les +petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils +en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui +leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils +ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre +amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul +moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient, +c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30]. + + [30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on + a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même + qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les + autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie + doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur + donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité + d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges + sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le + succès, est un véritable ridicule. + +Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas +l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des +jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire +connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur +siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes, +& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui +marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences +que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à +l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les +estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les +accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne +retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens +sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on +appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont +décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui +se sont étendues[31]. + + [31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces + pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son + siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur + par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours + l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre, + c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens + par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets + sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste. + +J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par +des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont +d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine, +quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la +conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où +l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la +conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui, +infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans +la plaine[32]. + + [32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés + dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de + talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils + voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du + mérite personnel_. + +Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile +épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux +même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à +peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit, +qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit +conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de +réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte +une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on +veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir +cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la +procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens +pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules +ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, & +passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne +serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire +connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui +concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit +point leur laisser ignorer. + +Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur +proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur +feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur +donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des +occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce +qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à +cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec +des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les +différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur +vie. + +Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement, +dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans +l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect; +c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de +ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il +faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit, +ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances +particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles +délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens & +d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette +habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une +certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33]. + + [33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du + nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est + de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de + honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de + mauvaise grace. + +Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans +la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse, +l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement +ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages +de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On +pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces +usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en +éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette +théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de +tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére +jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on +peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus +indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent +rarement pour y suppléer. + +Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une +timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins +d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent, +mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils +connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en +est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette +ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que +le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un +soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que +nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre +ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort +qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous +augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse +confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous +fait mépriser. + +C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui +s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer +en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin +qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, & +qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les +qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent. + +Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une +certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére +naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût +dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur +tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de +les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un +mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils +en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec +soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le +monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science; +on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point +employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On +regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès +que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource +est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de +l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que +méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins +parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que +notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place. + +C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y +joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on +n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des +personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on +doit les chérir, les estimer, ou les craindre. + +La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable, +lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à +ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les +devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui +peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard, +qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne +l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont +elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de +beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été +faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens +tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se +trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des +personnes avec lesquelles ils passent leur vie. + +On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle, +que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir +de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de +l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils +sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de +l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la +bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment +dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On +passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté, +si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point +contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce +qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je +répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous +fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est +persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les +qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux +principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut +vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner, +a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il +entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine +pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec +lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part +qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément, +que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme +supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices +de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne +pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît & +supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de +les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse +qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la +principale douceur de la vie. + + [34] + + Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie + Des moyens d’exercer notre philosophie. + C’est le plus bel emploi que trouve la vertu; + Et si de probité tout étoit revêtu, + Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles, + La plûpart des vertus nous seroient inutiles. + + MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_. + +Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des +autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en +sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même +amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du +vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité; +celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes +qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit +nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine, +défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se +croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être +au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé. + +Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous, +la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus +dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des +vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans +cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien +imparfaitement dans le monde. + +Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit +nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour +propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir, +avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous +faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces +mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre +lesquelles elle pourroit nous prévenir. + + [35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune, + qu’il seroit honteux d’ignorer. + +Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de +l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des +traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent +curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent +montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de +la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de +phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par +le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus +traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques +autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à +réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux +communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que +s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût +être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte +encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence +qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence, +malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire +que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend +insupportables. + + [36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit + sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les + plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus + réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage + qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par + elles & non de les étaler dans la conversation. + +Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on +leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de +ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui +déplaisent si fort à entendre répéter. + + [37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux + communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des + traits d’esprit_. + + Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se + corrige tous les jours_. + + S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper, + décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, & + au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c. + + Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une + représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit + grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._ + + On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire, + _qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on + l’adopte en pure perte, &c. + + On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien + contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les + sots, &c. + +Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que +j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la +conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits +recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore; +je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils +sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des +découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils +ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait +perdre. + +Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére +occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on +l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement +frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat, +& dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur. +Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement, +_lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité +de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa +Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son +secours?_ + +Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il +faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en +dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes, +le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres +de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes. + +L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation; +une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre +à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de +Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que +de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines? + +On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux +communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui +n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la +prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ & +_la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur +lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens +du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est +la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en +occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus +rien de nouveau à dire sur ces matiéres. + +Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à +ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines +hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle +imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont +l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont +qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions, +qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le +contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux +femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la +pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit +aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme +de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; & +d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit +en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec +succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en +faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs. +Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances, +par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére +de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces +rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles +ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du +peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un +petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou +renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général, +l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque +& réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour. + + [38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est + la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le + merveilleux même, qui en fait le prix. + +Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses, +que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant +toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par +paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de +tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles +renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car +lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser, +d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que +l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces +idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres +ne sont pas capables. + + [39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que + certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue + dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des + talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des + animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des + huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun + qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son + d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses, + Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._ + +Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on +ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la +philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à +celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce +qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de +féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant +d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce +qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment, +sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur +imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de +la honte d’une certaine ignorance. + +A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou +guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de +celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la +plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme +certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les +éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux +échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y +a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de +commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire +paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du +mépris des uns & de la haine des autres. + + [40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien + l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois + ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose, + s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher + la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils + examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, & + courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement + ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il + dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est + rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE, + _Essais_. + +Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de +s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le +caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en +faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec +laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande +scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans +chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend +justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines +conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de +vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce +soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a +presqu’entiérement dicté l’arrêt. + + [41] + + Le premier pas... que l’on fait dans le monde + Est celui d’où dépend le reste de nos jours; + Ridicule une fois, on vous le croit toujours. + L’impression demeure: en vain, croissant en âge, + On change de conduite, on prend un air plus sage: + On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé: + On est suspect encor, quand on est corrigé; + Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse + Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse. + Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui + Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui. + + _L’Indiscret, Comédie, scéne 1._ + + +_Conclusion de cet Ouvrage._ + +C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre +éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la +source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que +d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur, +les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans +le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé; +que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on +fait contribuer au bonheur des autres. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage, +seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage +même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent +chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes +répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de +Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités +morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre +ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces +Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais +je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu, +dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit +sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose +chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._ + + [42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a + composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses + _Dialogues des Morts, anciens & modernes_. + + + + +LES DONS + +DES FÉES, + +OU + +LE POUVOIR + +DE L’ÉDUCATION. + +CONTE. + + +Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent +l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit +contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces +Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels, +que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de +son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere +de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des +Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi. + +Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à +régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus, +ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs +Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers +instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des +Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des +qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité. + +L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, & +touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner, +dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur, +& la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire +des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons +qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on +nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé. + +Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant +alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon +second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son +frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques, +celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment +(le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la +plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime? + +Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit +rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à +démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble +que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli, +tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans? +Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére! +J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où +il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois +des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la +suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens, +pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même. +Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la +mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse, +dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, & +qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de +vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner. + +A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie, +qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La +Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles +immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit +descendue. + +Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux +Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard +de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, & +réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à +embellir les ames. + +Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua +de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer +sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit +naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement; +mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par +lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa +raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que +Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne +remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui +donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué. + +A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation +ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres +impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se +perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce +n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en +lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison +éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux +présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la +merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après +s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps, +tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de +microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce +qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un +usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés +d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais +le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la +Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à +notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés +sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en +faire usage. + +Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet +instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du +Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester +auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où +les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre; +je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la +félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva +dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut. + +La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre +Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous +deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même +vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive +souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la +différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur +conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui +paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui +en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son +courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité +ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens +injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui +paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit +être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui, +avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere, +accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les +prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain +d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible +avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance +doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de +triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à +l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils +voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude. + +Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére, +vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le +bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet +de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits +sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa +d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere, +dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir +plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes +d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles +richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi +exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne +nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre +tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer +redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans +ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez +différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé, +qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu +d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour +venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus +salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; & +devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la +paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage; +Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit +Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de +l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime +acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit +l’embellir. + +Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par +l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa +Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage +forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit +qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à +l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle +se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on +découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours, +que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse. +L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être +sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils +croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec +beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de +dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité, +ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets +indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par +cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de +convenance, & de représentation. + +La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La +Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé +éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison +d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde +communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la +voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle. +D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour +les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de +ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née +sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les +égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute +l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une +ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance +qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si +naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la +confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui +caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au +désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse & +insupportable. + +Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit +en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer +jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance, +cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison, +& qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur +soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il +cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu +l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle +tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre +heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle: +Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui +ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, & +presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois +oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que +d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par +eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux +douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour +d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace, +& que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des +devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à +Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour +de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se +plaindre de la Princesse. + +On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes +n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup, +il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent +jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à +celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves, +disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui +s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à +leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de +l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville +Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le +dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les +hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je +n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je +sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de +régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au +plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que +j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos +volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le +nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous +rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition. +Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres +distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez +ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré +du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne +de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit +libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable +Armée qui environnoit la Ville. + +L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous +ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un +fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes +accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés, +plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les +Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un +Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans +l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir +à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse, +accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait +naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir +l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du +spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la +dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans +les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la +considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un +rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite, +tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de +son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha +inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y +reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans, +d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet +hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse +dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de +la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir +couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils +éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor +crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous, +respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous +m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la +domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte, +& qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la +véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les +Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils +avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des +larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd. +Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre +entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la +Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent, +non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux +dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la +Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici +qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je +réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui. +Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre, +Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le +Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva +Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des +airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives +couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor +venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit +recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle +gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation; +& c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de +l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse. + + + + +L’ISLE + +DE LA LIBERTÉ. + +CONTE. + + +Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement, +dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer +les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une +Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres +de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part +des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit +arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous +désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder. +Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre +caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires +ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la +maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche. + +L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la +dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On +écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit +Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis +les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_. +_Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je +suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous +pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune +contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire +à l’habitation qui vous est destinée. + +Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour: +Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer +leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans +égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais +contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est +toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein +de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il +interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le +suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant +libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui +effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut +qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il +appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis, +toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui +attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite +la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit +qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions, +des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant, +injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que +je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans +qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces +mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles. + +Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe +Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des +cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit +éblouïssante. + + _Tout le monde a raison._ + +Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il +entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques +s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit +composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des +hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de +gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére +comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui +l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; & +tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon +le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est +charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y +plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE, +RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui +fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN +PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce +dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts +alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici +tout le monde a raison._ + +Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il +vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs +occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve, +l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine +dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre +lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai +beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont +beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société. + +Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé +des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il +étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois +c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit +été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque +l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes, +dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette +Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous +empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de +circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai +que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement, +de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains +usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai, +repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à +répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse +d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous +avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez +ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon +voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un +sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la +dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté +que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous +dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit +l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous +étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le +privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de +tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous +ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent +de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût +s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il +n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel +s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le +vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que +j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je +veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être +bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur, +sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de +plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des +avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A +ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être +présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé +fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler +toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler +de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le +sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre +hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages +équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de +complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un +mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme +si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des +écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire +part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé +augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt, +pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits +d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa +mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de +l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des +plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit +d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de +louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour +propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement +crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à +contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans +les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les +reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur +enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer +convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître +l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il +faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui +de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture +très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme +l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe +très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint, +s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez +heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de +nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit +de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent, +parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour +faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu +d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez +l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le +Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit: +Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il +ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié +l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible +que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens +médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris +naissance. + +Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut +bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une +troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à +monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes +digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple, +où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme +résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos +hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que, +bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à +l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une +maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette +façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte, +il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, & +tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver +raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement +loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination. + +Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si +humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble +d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement, +& le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien +que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux +vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous +n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos +Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un +grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, & +vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages +communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le +soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper. +Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand +on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir +nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître +impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à +nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici +bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas +une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos +Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; & +imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi, +revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au +seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans +un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en +même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la +vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de +mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma +famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, & +ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer, +& servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite +une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes, +& qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret +dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par +principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se +succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou +parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui +donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient +souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez +l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour +extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans. +Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de +vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je +meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les +gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société, +au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son +personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable; +mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est +arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un & +l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que +le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être +extraordinaire, méne insensiblement à la folie. + + + + +LES AYEUX, + +OU + +LE MERITE PERSONNEL. + +CONTE. + + +Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére +de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à +remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même +temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies, +ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu +d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si +pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de +soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit, +changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du +Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable, +n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la +vraisemblance. + +Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans +Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter +avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se +prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun, +descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la +Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un +avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le +Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il +n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure, +beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux +désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé +sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été +une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire. +Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne +famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle, +qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter; +ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il +pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il +paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il +réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité +qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable. + +Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour +avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir +indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul +décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y +tracer. + + _Mes ayeux & moi._ + +Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses +grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à +plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place, +grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de +mots. + + _Vos bontés & mon zéle._ + +Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman; +il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont +l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques +s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des +acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante +Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se +placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de +s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces +figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda +le silence. + +Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui +m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous. +Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître +d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre +favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il +exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison; +qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils +seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin +son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des +hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant +lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne +daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de +manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race +des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation; +Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux +Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi +pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient +naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman. +Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa +considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus, +pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié, +presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le +Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un +sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin +d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte +d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le +Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit +quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux +qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître +tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais, +malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul +effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne +méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix, +qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à +vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent. + + + + +ALIDOR, + +ET THERSANDRE. + +CONTE. + + +Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit +rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite +ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les +mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin, +que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de +l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre +différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par +une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent +jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens +aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette +habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à +leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que +le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à +table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les +personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle +du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés +pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient +vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a +été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes. + +Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur +étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante, +c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui, +qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit +pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit +que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il +exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails +de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement, +tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La +Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi, +sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire; +mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de +tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, & +s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne +point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de +ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui. + +Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils +entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter +l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié +du Royaume?_ + +_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux +têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on +me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il +est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa +voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit +nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au +choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._ + +Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur +lequel ils trouvérent tracé: + + PORTRAIT DE LA PRINCESSE. + + _Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se + représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure, + l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la + Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je + voulois dépeindre._ + +Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la +singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous +signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard, +d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit +cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur +château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord +d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre +haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, & +quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit +pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité +étonnante, s’appuyant sur une énorme massue. + +Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si +terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce +seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage +& l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant +tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il +marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira +plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les +évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des +têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant +plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation +dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé. +Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le +Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il +aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux +de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le +mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On +vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur +chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes. +Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il +lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde +blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui +manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables +têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse, +lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage. + +Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui, +allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent +charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur +propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort +du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette +admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La +Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret, +vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous +préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de +vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de +lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils +partirent. + +Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja +informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour +les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience +particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle +& si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions, +& l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son +épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte +d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta +comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de +chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la +Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le +péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin +l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de +tonnerre. + +Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence, +flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru +beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le +Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez, +lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense. +Alidor se retira, & Thersandre fut introduit. + +Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait +Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau +d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu +aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la +Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs, +très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup +de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi +lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous, +brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere +l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit +peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat, +continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez +bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie +troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est +vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne +parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse, +répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse. +Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il +appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don +qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être +regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le +Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette +importance. + +Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que +l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille: +Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon +Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu +te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras +pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere: +il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement +Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment +n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage +sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé +de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut +n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a +sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se +démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, & +que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois +dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que +je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le +saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce +que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance. +Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de +m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller +qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne +sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose +s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse +d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera, +comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux +autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je +vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain +nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la +Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre +reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le +Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume; +il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée; +ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son +sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre +Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, & +Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour +avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu +un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne +s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la +simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours +égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie. + + + + +LES VOYAGEUSES. + +CONTE. + + +Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la +troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être, +qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit +point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance +sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne; +devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en +attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la +regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez +donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou +l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une +allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante, +& supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux +femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de +leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de +l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les +hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes +n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit +pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére +jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit +voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin +de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit +extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car +elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle +devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui +attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le +portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur, +elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en +avoit-elle jamais inspiré. + +La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit +point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le +monde; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un +seul qui ne déplût; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une +physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable; on jugeoit +que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette +imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la +douceur, la finesse; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien, +& qui fait tout valoir; voilà, à la fois, son esprit, & son visage; car, +comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez, +qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa +figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut +servir le mieux à faire connoître son caractére; elle savoit qu’elle +étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier. + +Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison, +qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu +pouvoir en faire part à ses niéces; elle quittoit souvent le pays des +Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un +état, leur dit-elle un jour; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées +comme moi; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que +quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons, +d’abord, quelle figure vous voulez avoir; car il dépend de moi de +changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de +dédain; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien +ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur, +qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la +mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à +un changement; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je +vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser. +Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la +former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous +pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de +l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement +(quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une +autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes +étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez +actuellement; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on +peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut +unanimement approuvé; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles +passassent pour niéces de Fées; c’étoit le moyen d’être par-tout fort +bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout +soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire, +c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide; vous savez qu’on nous +appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit; & pour n’être point +accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si +elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante +de ses niéces. + +On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les +deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien: +Mais que fait la laide? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On +prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les +barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, & +perçante, qui répétoit cent fois dans une heure: La laide, la laide, la +laide; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du +moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au +berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement +conservé; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un +autre. L’un l’appelloit _Zimzime_, ce qui en langage de Fée, veut dire, +_mieux que belle_. L’autre, _Claride_, c’est-à-dire, _qui ne +l’aimeroit?_ & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu +qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été; il est +vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur +de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre; +mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire +une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se +méprendre; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement +modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui +reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le +contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée. + +Leur premier séjour sur la Cour d’_Assyrie_, qui étoit brillante, +nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les +femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr; parce +qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se +blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des +femmes vaines, aigres, méprisantes; des hommes _confians_, frivoles, +indiscrets; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien +raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la +laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée, +parce qu’on s’occupoit des deux autres. + +Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, & +regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté, +c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée, +abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé +de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les +belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs; & comme elle avoit méprisé +toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles +n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus +qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit +d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin +avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils +faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes +prenoient grand soin d’accréditer; & que les gens sensés, à qui elle ne +s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter, +sans chercher à les détruire; & qu’enfin, elle n’avoit nulle +considération. Cela la toucha assez; mais ce qui fit bien plus d’effet, +c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés, +& les plus aimables: la voir, la suivre, la trouver trop coquette, & +l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours. + +Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par +s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt, +on examina si, effectivement, elle étoit laide; & la fin de ce doute, +fut de la trouver extrémement aimable. Eh! comment ne pas convenir de +son esprit? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à +démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une +autre auroit cherché à les voir en ridicule; ainsi on lui donnoit sa +confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il +falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour; elles vouloient +absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La +Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu +d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les +habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes, +brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des +fleurs, des arbustes, des oiseaux; & ce qui étoit plus singulier encore, +ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux +d’un bleu de saphir, & très-brillans; des lévres extrémement grosses, de +la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du +monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées; elles pensérent +qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, & +de _tourner la cervelle_ à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette, +elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures +surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit +vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances: comme la +beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une +surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point +d’autres succès; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les +appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur +cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où +les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, & +que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne +pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit +au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies; & comme elle +avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si +bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter, +avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut +applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de +dire: Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles +grosses lévres bleues! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour +mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes +est si pénétrant); enfin elles pensérent en mourir de jalousie; & le bal +fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la +tante cédât; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la +Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se +bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie. +L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit +investir par un concours prodigieux de peuples; mais elle étoit déja +dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées, +qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette. + +Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces +deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le +deviner; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à +tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit _prodigieusement_ belle; la belle +disoit à celle-ci, qu’elle étoit _excessivement_ jolie; & chacune, parce +qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer +de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette +louange chimérique. + +Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une & +l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable? Cette objection est +plus embarrassante; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit +dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que +ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être +écoutés d’une belle personne; & la seconde disoit; Ils seront bien-tôt +excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront; ainsi, +c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre, +qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris +réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance, +& même le nœud d’une sorte d’amitié. + +A l’égard de leur haine commune pour la troisiéme, voici quelle en fut +l’origine. Leur cadette, ayant une ame douce, & s’appliquant à vaincre +par de la déférence & par de l’amitié, la répugnance que lui marquoient +ses sœurs, profitoit de toutes les occasions de faire leur éloge, avec +justice; mais étant raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se déterminer +à louer l’orgueil de l’une & la coquetterie de l’autre; & ne les pas +applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer leur ennemie. Ajoutez que +lorsque les deux aînées s’y attendoient le moins, elles virent cette +sœur, condamnée dans leur esprit à ne jamais plaire, réussir souvent +mieux qu’elles. On ne supporte point cela; car, qu’on ait prévû le +succès que peut obtenir une autre femme, comme on a rassemblé, par +avance, toutes les maniéres de l’envisager, qui en diminueront le prix; +on peut en être témoin, sans se décontenancer; on le méprise, peut-être, +au point qu’on le pardonne. Mais quand il surprend, qu’on est réduit à +le voir tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit qui y tienne. + +Les voilà donc dans le char. Où vous ménerai-je? leur dit la Fée. Vous +savez, sans doute, à quoi vous en tenir, sur votre figure? Voyageons à +présent, afin de vous faire connoître le prix des différens états de la +vie; je vais, pour commencer, vous faire toutes trois Reines. Alors, +elle remua une chaîne de diamans, qui gouvernoit quatre Phénix, qu’elle +avoit attelés à son char; ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans un +pays charmant. On entra dans une Ville superbe; tous les Grands de +l’Empire s’y trouvérent rassemblés, & les trois niéces, placées sur un +même trône, furent toutes trois reconnues Souveraines. + +L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva le moyen d’augmenter de fierté & +de bonne opinion de son mérite. Le lendemain de son couronnement, elle +emprunta la baguette de sa tante, pour un coup d’état, disoit-elle, & +l’on ne devineroit pas quel usage elle en vouloit faire. Il y avoit +proche de sa Capitale, une vaste plaine; elle s’y promena, d’un soleil à +l’autre, & pour donner à ses Sujets le plaisir de l’admirer, elle les +transporta, tout à coup, dans cette plaine; & cet enlevement pensa les +faire mourir tous de frayeur. L’un, occupé dans son cabinet, se sentoit +emporté par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer cette merveille. +L’autre, au moment de prononcer le serment qui l’alloit unir à sa +maîtresse, quittoit, malgré lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité du +Temple, au grand étonnement de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont +la santé étoit languissante, transporté dans son fauteuil, se trouvoit +dans les nues. On voyoit voler les batallions tout armés, & les +personnages les plus graves traverser les airs, en habits de cérémonie. +Enfin, cet événement causa un trouble, un désordre général, dans toute +la Nation, & chaque jour de son Régne, amena quelque-autre folie, dont +sa beauté étoit la cause. + +On s’attend bien à voir la seconde, ne contraignant pas mieux son +caractére; aussi parut-il dans toute sa perfection. Il n’y eut bien-tôt +plus à sa Cour que des petits soins pour occupation, des fleurettes pour +langage, & des lorgneries pour politesses. La Fée se trouva forcée +d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule présomption; à la seconde, +le peu d’estime & de respect qu’on avoit pour elle; & les avis sages, +quand ils viennent d’une Fée, ont cela de particulier, ils persuadent. +Je ne veux pas dire, cependant, que les deux niéces crûrent avoir tort, +elles sentirent, seulement, la honte de leur situation, qu’elles +trouvérent injuste; & elles conclurent que le trône n’avoit pas tant de +charmes qu’elles l’avoient pensé. + +La troisiéme Reine parut effectivement l’être. Si le Trône met les +défauts dans un plus grand jour, il donne aussi plus d’occasions aux +vertus de paroître. _Zimzime_, car la Fée avoit décidé qu’on ne +l’appelleroit plus la laide, _mieux que belle_, dis-je, eut donc lieu +d’être contente de sa nouvelle condition; elle avoit des mœurs, & de la +dignité, elle fut respectée. Elle ne songeoit qu’aux moyens de faire le +bien, & d’être aimée, on l’adora. Sa Cour devenoit, tous les jours, plus +nombreuse, & cela acheva de désespérer ses sœurs. + +Une nuit, tourmentées d’un dépit qui ne leur avoit pas permis de fermer +l’œil, elles allérent trouver la Fée, & la pressérent de partir dans le +même moment, aimant mieux toute autre condition que celle de régner. La +Fée, qui avoit ses vûes, répondit froidement, il est encore bien matin, +mais j’y consens; elle alla éveiller _Zimzime_, l’habilla d’un seul coup +de baguette, sans que rien manquât à son ajustement, répandit dans la +Ville quelques trésors, & l’on remonta encore dans le char. + +Hé bien, mes chéres Niéces, (cela s’adressoit aux deux aînées) vous vous +êtes ennuyées du Trône? Le rang qui en approche vous exposeroit, à peu +près, aux mêmes inconveniens; & dans les états, successivement +inférieurs, vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement. +Passons, croyez-moi, à une extrémité dont vous n’avez qu’une idée +très-imparfaite. Allons habiter quelque hameau. Je connois un endroit de +l’Asie, où, sous un ciel doux, des peuples simples & sociables, vivent +dans de belles campagnes; nulle ambition, peu de besoins, & un panchant +inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent point de dégoûts: Voilà +leur condition. + +J’aime _beaucoup_ ce hameau, dit l’aînée; Je serois _comblée_ de voir +cette campagne, s’écria la seconde. A l’instant, elles se trouvérent, +toutes trois, mises comme de simples Villageoises, c’est-à-dire, avec +une coëffure & des habits, qui, pour toute magnificence, avoient une +simplicité agréable, l’air frais, & d’une extrême propreté. L’aînée +conçut, que, sous des dehors si peu brillans, on ne pouvoit être +remarquée, à moins qu’on ne fût la beauté même. La seconde, ne douta pas +que la singularité de cet ajustement, ne dût servir à la rendre plus +piquante. Pour _Zimzime_, elle fut bien aise de pouvoir connoître un +peuple ingénu, & dont les passions douces, disposoient, sans doute, leur +ame à l’amitié. Elles aperçurent, alors, cette campagne, qu’elles +désiroient. Elles arrivérent dans une prairie, au milieu d’une fête +purement champêtre; le lieu, les habitans, tout rappelloit l’idée de +l’âge d’or. La Belle, se voyant entourée d’une troupe considérable, +leva, avec un air de bonté présomptueuse, un voile qu’elle portoit en +voyage. Ces gens simples, la regardérent, long-temps, avec des yeux plus +étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient belle, mais ce n’étoit point +comme cela qu’ils désiroient qu’on le fût; elle ne parla à personne, +dédaignant particuliérement les jeunes Villageoises qui s’approchoient +d’elle; personne, aussi, ne lui parla; & comme elle ne recueillit aucune +louange, la fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour la jolie, qui avoit +bien résolu de le paroître, tout autant qu’elle le pourroit, elle y fit +de son mieux, mais ses _agaceries_ furent perdues. Ces gens simples la +virent, avec les mêmes yeux, qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté +de sa sœur; ses mines leur parurent des grimaces; & les petits propos +qu’elle leur adressa, des moqueries; elle se mit, enfin, à danser avec +eux, imitant, à ce qu’elle croyoit, leurs façons naïves; mais elle y +ajoûtoit une légéreté forcée & des inflexions de corps affectées qu’ils +ne prirent jamais pour des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une certaine +simplicité, n’alloit point jusqu’à leur esprit; ils la regardoient, +fixement, & n’y trouvoient point de plaisir; c’étoit-là tout ce qui se +passoit en eux; elle s’en aperçut, & dit à la Fée, que _cette espéce-là +étoit bien maussade, bien insuportable_. + +Et _Zimzime_? _Zimzime_, qui avoit abordé plusieurs de ces jeunes +Villageoises, avoit trouvé jolies celles qui l’étoient; elle se mêla +dans leurs jeux, & y réussit à merveilles. Si on lui donnoit le prix, +elle vouloit qu’il fût partagé à toutes celles qui l’avoient disputé +avec elle; ses caresses la faisoient aimer, même de celles qu’elle +effaçoit; & ce succès dura tout le temps qu’elle resta dans cette +Campagne. Les jeunes habitans, qui disposoient encore de leur cœur, +passoient les jours à s’occuper d’elle; l’un d’eux, particuliérement, +qui de son côté se faisoit distinguer de tous les autres, & que la Fée +embarrassoit, quand elle lui disoit le mot de travestissement; celui-là, +_Zimzime_ l’écoutoit avec plaisir; elle trouvoit la vie pastorale +très-agréable, tandis que ses sœurs ne cessoient de répéter: _Je l’ai en +horreur, elle m’est odieuse._ Enfin il fallut encore les emmener. + +Ce fut dans leur demeure ordinaire que la Fée les transporta. C’est une +sotte chose que les Voyages, dit l’aînée: on y _périt_ d’ennui, ajouta +la seconde: Dites plûtôt, répondit la Fée, que nous n’aimons que les +lieux où nous plaisons, & que les gens qui paroissent charmés de nous +voir. Vous l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous flatte, sans s’occuper +jamais de ce qui flatte les autres, est un moyen sûr de s’ennuyer +bien-tôt, par-tout, & de tout le monde. Je n’aime point à donner des +leçons dures, j’ai espéré de vous corriger de vos défauts, en vous +faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent; je vois que le mal +est sans reméde. Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui vous convient. A +ces mots, elle la laissa au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever, +dont toutes les murailles lui représentoient son image. Elle avoit le +plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle s’y vit vieillir de bonne +heure; elle eut des rides, & ne pût s’empêcher de les apercevoir. Ce fut +là sa punition, & l’origine des glaces. On ne croiroit pas qu’elles +auroient été inventées pour corriger l’amour propre. + +La Fée mena la seconde dans un autre Palais: Vous vivrez ici, lui +dit-elle, vous y verrez, sans cesse, une foule d’hommes, de toutes les +Nations, que vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, gronder, +apaiser; mais ils s’évanouïront, comme des ombres, dès que vous +trouverez quelque satisfaction à les voir, ou à les entendre. C’est, à +peu près, ce que vous auriez éprouvé dans le monde; la plûpart des +succès qui naissent de la coquetterie, ne sont guéres plus réels, & je +vous épargne les ridicules, & les dégoûts véritables qui y sont +attachés; car ces ombres que vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne +prendront point un air de dissimulation, en se défendant d’avoir sû vous +plaire, & elles ne mettent point en chanson leurs prétendues conquêtes. + +La Fée demanda, ensuite, à _Zimzime_, quel rang, & quelle figure elle +désiroit avoir. Vivre avec vous, répondit _Zimzime_, me paroît le sort +le plus désirable; mais puisque ce bonheur est réservé aux Fées, +laissez-moi d’abord, ma laideur; elle m’épargne la jalousie des autres +femmes, & me rappelle la nécessité, où je suis, de songer à me rendre +supportable, du moins par le caractére. A l’égard du rang, dont je +voudrois jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois à partager celui de +ce jeune Pasteur que j’ai vû dans cette heureuse campagne, où vous +m’avez conduite; je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il étoit; mais ne +fût-il qu’un simple habitant de ce même hameau, il me semble que je +passerois, avec lui, une vie heureuse. A peine elle achevoit, qu’un +Prince charmant parut au milieu de sa Cour; _Zimzime_ reconnut celui +dont elle venoit de parler, qui se trouva fils d’un grand Roi; ils +s’aimoient, ils s’épousérent, ils s’aiment encore. + + +FIN. + + + + +_APPROBATION._ + + +J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour +titre; _Essais sur la nécessité, & sur les moyens de plaire_. J’ai +trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, & de préceptes +très-sages: je crois que l’impression n’en sera pas moins utile +qu’agréable au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737. + +DANCHET. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 *** diff --git a/74080-h/74080-h.htm b/74080-h/74080-h.htm index 9b10b5b..498f74b 100644 --- a/74080-h/74080-h.htm +++ b/74080-h/74080-h.htm @@ -1,6559 +1,6559 @@ -<!DOCTYPE html>
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- <title>Essais sur la necessité et sur les moyens de plaire | Project Gutenberg</title>
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-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
-<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt="Couverture"></div>
-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<h1>ESSAIS<br>
-<span class="xsmall">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="xsmall">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-DE PLAIRE,</h1>
-
-<p class="c">PAR<br>
-<span class="large">Monsieur DE MONCRIF,</span><br>
-<i>de l’Academie Françoise</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">A GENEVE,</span><br>
-Chez PELLISSARI & <span class="sc">Comp.</span></p>
-
-<p class="c">MDCCXXXVIII.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT.</h2>
-
-
-<p>Si l’on juge des hommes
-par le motif commun qui
-les fait agir, on peut dire
-qu’ils ont tous le désir
-de plaire, parce que tous veulent être
-applaudis, recherchés, accueillis ;
-que tous, enfin, veulent réussir dans
-l’esprit des autres. A décider d’eux
-par leur conduite, il semble que le
-plus grand nombre ait précisément
-la vûe opposée. Quelle différence,
-en effet, d’un homme, qui, concentré
-dans son amour propre, réduit,
-pour ainsi dire, la Société au
-commerce que ses passions ont entre
-elles ; qui ne conçoit que ses goûts,
-qui ne sent que ses besoins, pour
-qui tous les objets extérieurs semblent
-transformés en autant de miroirs,
-où il n’aperçoit que lui-même !
-Quel contraste, dis-je, de cet homme,
-(qu’on ne rencontre que trop
-souvent) à celui, qui, persuadé que
-les vertus sociables sont la source du
-véritable bonheur, se regarde comme
-membre d’une République, que
-des égards mutuels entretiennent,
-et que l’amour propre, mal entendu,
-cherche à détruire ; qui, toujours
-attentif à ce qui flatte ou mortifie,
-à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens,
-ne cherche, dans ces différens
-points de vûe, que ce qui le
-méne à se concilier leur amitié &
-leur estime ! Peut-on trop fuir celui
-qui ne veut qu’un bonheur auquel il
-n’associe personne ? Peut-on trop rechercher
-celui qui n’est satisfait de
-soi-même, qui n’est heureux, que
-par les avantages qu’il verse dans la
-Société ?</p>
-
-<p>Cette opposition entre la conduite
-de quelques hommes, & le motif
-commun qui les anime, vient, si je
-ne me trompe, de la maniére dont
-ils aperçoivent ce que c’est que plaire,
-ainsi que les moyens d’y parvenir.
-Eclairés sur les erreurs où tombent,
-à cet égard, ceux qui les environnent,
-ils se croyent garantis de
-l’illusion, par cela même qu’ils sont
-ingénieux à la démêler dans les autres ;
-ils ne portent point leurs regards
-sur leur propre conduite ; &
-si quelques-uns, moins aveuglés,
-s’examinent, & découvrent qu’il
-leur manque les qualités qui plaisent
-communément, ou s’ils se trouvent
-quelque ressemblance, par le maintien,
-le langage, l’humeur, avec ce
-qu’ils viennent de critiquer dans autrui ;
-ils n’aperçoivent plus les motifs
-de le condamner : On a ouï dire,
-<i>qu’il sied bien d’être singulier, extraordinaire ;
-que ce qui déplaît dans
-l’un, devient quelquefois une grace
-dans un autre ; que l’esprit fait tout
-valoir ; qu’il y a des gens qui font aimer,
-en eux, jusques à leurs travers</i>.
-On se voit alors avec tous ces avantages ;
-on ne s’avoue des défauts,
-que pour les sauver par ces exemples ;
-& souvent, en s’éludant ainsi
-soi-même, on ne recueille pour tout
-fruit de la recherche qu’on vient de
-faire, que l’erreur grossiére de s’en
-estimer davantage.</p>
-
-<p>Ma principale vûe, dans la premiére
-Partie de cet Ouvrage, a été
-de démêler ces illusions, & particuliérement
-celles qui séduisent les gens
-d’esprit. J’expose, en premier lieu,
-la nécessité de plaire : cette nécessité
-reconnue, méne à chercher les
-moyens de profiter des avantages
-qu’elle nous présente ; & ces moyens,
-j’explique comment ils nous égarent,
-ou comment ils nous font réussir.</p>
-
-<p>Dans la seconde Partie, en appliquant
-à l’éducation les principes que
-j’ai établis dans la premiére, je propose
-quelques idées, qui paroîtront
-peut-être hazardées, sur la maniére
-de cultiver les premiéres années de
-l’enfance ; mais je déclare, par
-avance, que je suis entiérement déterminé
-à me soumettre à cet égard,
-comme sur le reste de l’Ouvrage, au
-jugement que tant de personnes plus
-éclairées que moi, auront le droit
-d’en porter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
-<span class="tiny">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="tiny">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
-
-<h2 class="nobreak sc">Premiere Partie.</h2>
-
-
-<p>Entre les principes les plus
-utiles à la Société, il en est
-un que nous ne pouvons
-trop connoître & trop suivre,
-parce que dans les personnes
-dont il régle la conduite, il empêche
-la raison d’être farouche ; qu’il ôte
-à l’amour propre ce qui le rend haïssable ;
-qu’il supplée en quelque façon aux avantages
-de l’esprit, & les sauve de la jalousie
-qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont
-éminens ; qu’enfin il influe considérablement
-sur notre bonheur & sur celui des
-gens avec qui nous passons la vie ; c’est
-la nécessité de plaire. J’entens par le mot
-de plaire, une impression agréable que
-nous faisons sur l’esprit des autres hommes,
-qui les dispose ou même les détermine
-à nous aimer.</p>
-
-<p>Avec le caractére d’honnête homme,
-avec bien des vertus, il semble qu’on devroit
-paroître aimable. Cependant, il est
-commun de trouver des gens dont les
-principes & les mœurs vous attirent, &
-dont le commerce vous rebute ; on ne
-peut s’empêcher de les considérer, de les
-respecter & de les fuir.</p>
-
-<p>Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils
-ne cherchent point à plaire, l’effet
-d’une sévérité dure, & cependant estimable,
-avec laquelle ils portent quelquefois
-leurs jugemens. Je n’attaque point
-ici cette haine à qui les défauts des hommes
-ne sont qu’un prétexte pour répandre
-son fiel ; ce chagrin caustique qui
-verroit avec regret disparoître de la terre
-les vices contre lesquels il éclate, parce
-qu’il n’auroit plus rien à blâmer : je parle
-de cette équité trop austére qui pése
-les actions des autres avec le peu d’indulgence
-qu’elle a pour elle-même ; de cet
-amour de la raison & de la justice, qui,
-converti en passion, ne se plie pas assez
-à la nécessité de voir des hommes imparfaits ;
-quel en est, dis-je, le fruit ? Le
-malheur de révolter ceux même dont
-elle arrache l’estime.</p>
-
-<p>Quand les ames, au-dessus des foiblesses
-ordinaires, sont en même temps douces,
-sensibles, indulgentes, vous les aimez,
-& c’est leur vertu même qui vous
-attire encore plus à elles ; mais quand
-vous trouvez ces personnages vertueux
-qui, vous regardant du haut de leur mérite,
-vous marquent une certaine bonté
-impérieuse, une certaine pitié qui vous
-annonce leur supériorité & votre petitesse ;
-vous êtes tenté de croire que le droit
-de vous mépriser est une récompense
-qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se
-donnent de fuir les vices ; vous sentez
-peu d’estime pour leur vertu, & beaucoup
-d’éloignement pour leur personne.</p>
-
-<p>Il est, je l’avoue, des vertus épurées,
-& qui, telles que le pardon des grandes
-offenses, le desintéressement, la générosité
-sur des objets importans, font, par
-elles-mêmes, une forte impression sur
-les esprits : mais les occasions d’employer
-ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.
-Quelle est, pendant ces longs
-intervalles, la ressource des ames sensibles ?
-L’usage des vertus moins brillantes, dont
-l’effet est de plaire, & le fruit de se faire
-aimer ; il n’y a presque point d’instant
-qui ne leur ouvre quelque route nouvelle
-pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.</p>
-
-<p>Cette attention de plaire, qui doit
-accompagner les vertus de l’ame, ne
-nous est pas moins nécessaire pour faire
-valoir les qualitez de l’esprit. Que servent
-dans le commerce ordinaire de la
-vie les lumiéres qui caractérisent un esprit
-éminent ? Il en est parmi nous, dans ce
-siécle-ci, du savoir & des connoissances
-sublimes, à peu près comme de la richesse
-dans de certaines Républiques, où la
-somptuosité & l’abondance passent pour
-une sorte d’injure faite aux citoyens bornés
-dans leur fortune, où le plus opulent
-est restraint à la dépense modique de
-celui qui n’a presque que le nécessaire :
-de même il faut éviter dans les entretiens
-tous les sujets qui passent la portée des
-esprits communs, ou se plier à ne leur
-présenter ces mêmes sujets qu’avec une
-simplicité, que par une superficie qui les
-leur rende sensibles ; & ce n’est que le
-désir de plaire qui peut, au milieu de
-tant de contrainte, assurer le succès de
-l’esprit supérieur. Bien loin de blesser
-les simples citoyens par l’éclat trop marqué
-des richesses dont il dispose, il semble,
-par la maniére dont il les leur découvre,
-les y associer, les leur rendre
-propres : il obtient d’eux, à la fois, la
-liberté d’en faire usage, leurs éloges &
-leur reconnoissance.</p>
-
-<p>S’il est des lumiéres dans l’esprit qui
-doivent concilier l’estime & l’amitié des
-autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent
-sans cesse à régler les intérêts
-qui sément entr’eux la division. On devroit
-pouvoir compter du moins sur le
-cœur de ceux qui ont obtenu de nous
-les avantages auxquels ils prétendoient :
-il arrive cependant, que le plus ou le
-moins d’égards que vous aurez marqués
-pour leur personne dans les momens,
-où dépendans & soumis, ils vous auront
-entretenu de leur espérance ou de leur
-crainte, décide souvent de leur reconnoissance.
-Si votre extérieur ou vos
-discours ont fait souffrir leur amour propre,
-n’espérez pas qu’ils vous tiennent
-compte de la justice que vous leur aurez
-rendue ; ils penseront que vous n’êtes
-équitable que par crainte de la honte
-qu’il y auroit à ne pas l’être : vous n’obtiendrez
-d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent
-vous refuser, & l’estime des hommes
-est un tribut qui ne satisfait que
-notre raison : leur amitié est nécessaire
-au bonheur d’une ame sensible.</p>
-
-<p>Posséde-t-on les avantages attachés à
-la haute naissance & à l’éclat du rang ?
-On n’est point affranchi de la nécessité de
-plaire. Les inférieurs avec un respect
-bien attentif & bien sérieux, sont quittes
-de tout ce qu’ils doivent aux Grands ; &
-combien la supériorité de ceux-ci est peu
-digne d’envie, quand elle ne leur rapporte
-que ce seul tribut ! Les respecter
-scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens
-pour eux, c’est mettre à part leur
-personne & ne rendre hommage qu’à
-leur destinée ; c’est n’entretenir une Divinité
-que de la beauté du pied-d’estal
-qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au
-moindre effort, l’ouvrage est achevé ;
-tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se
-découvre, les talens se multiplient ; leur
-sourire est comme ces rayons de lumiére,
-qui, répandus tout-à-coup sur une
-campagne, font sortir mille tableaux
-variés & rians ; où l’on ne découvroit
-auparavant qu’une sombre & confuse
-uniformité.</p>
-
-<p>Quand nous sommes d’un rang distingué,
-la conduite qui nous fait réussir ou
-déplaire, tient principalement, si je ne
-me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable
-que nous avons des prérogatives
-de ce même rang qui nous décore.
-Quand cette opinion secrette est exagérée,
-elle perce dans notre maintien, dans
-nos discours, elle imprime à notre politesse
-un caractére qui lui fait perdre presque
-tout son mérite ; souvent c’est de la
-hauteur qui se montre à découvert, & elle
-déplaît à tout le monde ; quelquefois
-c’est de la bonté qu’on met à la place des
-égards, & cet air de supériorité blesse
-avec justice ceux qui, sans être nos égaux,
-ne nous sont point subordonnés. Avec
-les gens d’un état moins considérable, ce
-sera une affectation de descendre, de s’abaisser
-jusqu’à eux, une crainte marquée
-de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire
-que les sots.</p>
-
-<p>Cette opinion outrée des avantages
-qu’on a sur les autres, séduit moins communément
-les gens nés dans le sein des
-honneurs, que ceux qui se trouvent transportés
-subitement dans une région qu’ils
-n’avoient long-temps considérée qu’en
-élevant leurs regards. Tous les objets
-dont ils se sont séparés leur paroissent
-si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de
-les apercevoir : ils voyent à peine ce
-qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement
-de ce qu’ils sont ; & ce n’est que le
-désir de plaire qui, les ramenant à la véritable
-idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes,
-les garantit & de cette hauteur
-haïssable qu’ils mettent à la place de la
-dignité, & de cette bonté qui désoblige
-ceux qu’ils cherchent à satisfaire.</p>
-
-<p>Comment l’homme, revêtu de l’autorité,
-s’armeroit-il du courage pénible de
-supporter, sans en paroître accablé, les
-importunitez honorables mais continuelles
-des Grands, & tout ce qu’a de rebutant
-la foule oisive qui gratuitement
-l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition
-de se concilier les cœurs ? C’est dans cette
-seule espérance qu’il écoute avec douceur
-les discours embrouillés ou captieux,
-que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui
-font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil
-est le seul dédommagement des graces
-qu’il ne peut accorder, ou des demandes
-injustes qu’il démasque : en lui,
-l’autorité parle toujours le langage du
-citoyen : on lui pardonne d’être puissant,
-parce qu’on le respecte sans le redouter :
-on fait plus, on lui porte le seul tribut
-qu’il désire, on l’aime.</p>
-
-<p>La fortune est bien ingénieuse à servir
-les goûts & l’ambition des hommes qu’elle
-favorise ; cependant elle ne porte pas
-son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle
-est particuliérement la situation de ceux
-qu’elle a fait passer avec rapidité d’un
-état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils
-veulent ne se point abuser sur la disposition,
-où les esprits en général sont à leur
-égard, ils doivent se dire tous les jours
-de leur vie, Je posséde ce qui excite la
-haine de quiconque désire un état plus
-abondant que le sien ; ce ne sera pas assez
-de l’associer aux douceurs de cette même
-abondance qu’il m’envie, il faudra
-que pour obtenir grace sur le reste, je lui
-persuade par des prévenances, par des
-égards continuels, qu’au sein des richesses,
-j’ai besoin de son estime, de son amitié,
-de son aveu enfin, pour être heureux.</p>
-
-<p>Puisque tous les avantages que je viens
-de rappeler ne nous dispensent pas de
-songer à plaire, combien ce soin nous
-est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons
-qui forment la Société ?</p>
-
-<p>L’amitié qui est un engagement libre,
-a besoin elle-même qu’un pareil secours
-l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle
-soit établie, lorsqu’elle se renferme
-dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée
-par ce goût qui a contribué autant
-que l’estime à la faire naître, elle ne se
-montre plus que dans les occasions où
-elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions
-sont quelquefois rares ; & dans
-les intervalles, elle reste comme en létargie,
-elle paroissoit empressée & riante,
-elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, &
-même sévére.</p>
-
-<p>Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours
-si nécessaires aux hommes pour
-être en état de se supporter, ne deviennent
-pas d’une grande utilité à ceux qui
-ne remplissent de tels devoirs que comme
-des assujettissemens de la Société, ou
-par une habitude qui est souvent mêlée
-de distraction ; c’est le désir de plaire qui
-leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul
-qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle
-reconnoissance doit-on à celui qui ne
-vous marque des égards que comme une
-tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ?
-Son extérieur indifférent, ou contraint,
-ou réservé, ne vous annonce-t-il
-pas le peu de part que vous avez à ce
-qu’il fait pour vous ? Sa politesse a
-tout l’apprêt du cérémonial ; & comme
-au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous
-plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi
-dire, de n’avoir pas de véritables sujets
-de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient
-pas une autre occasion de le
-haïr.</p>
-
-<p>Que ces qualitez soient dirigées par
-ce sentiment que je crois si nécessaire,
-attentives à se restraindre ou à s’étendre
-par rapport aux personnes qu’elles ont
-pour objet ; on sentira qu’elles naissent,
-non de cette habitude qui n’est qu’un
-rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant
-à s’occuper de vous, parce que
-c’est vous rendre justice ; & cette conduite
-ne tardera guéres à s’attirer
-du retour. Les égards sont moins
-sujets que les services à trouver des
-ingrats.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Du désir de plaire.</i></h3>
-
-<p>Si l’art de plaire peut seul faire valoir
-nos plus grands avantages, il est évident
-que nous ne saurions trop désirer
-d’acquérir un talent si précieux. Or
-ce désir, quand il est éclairé par la
-raison, devient lui-même un des plus
-sûrs moyens pour parvenir à plaire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ;
-il ne faut que le définir pour faire
-connoître quel est le bonheur d’en être
-animé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… De quoi ne vient point à bout</div>
-<div class="verse">L’esprit joint au désir de plaire ?</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">La Fontaine</span>, <i>Fable <span class="rm">206.</span> à Mgr. le Duc du Maine</i>.</p>
-</div>
-<p>Le désir de plaire, tel que je le conçois,
-est un sentiment que nous inspire
-la raison, & qui tient le milieu entre
-l’indifférence & l’amitié, une sensibilité
-aux dispositions que nous faisons naître
-dans les cœurs, un mobile qui nous porte
-à remplir avec complaisance les devoirs
-de la Société, à les étendre même
-quand la satisfaction des autres hommes
-peut raisonnablement en dépendre ; c’est
-une force, qui, dans les changemens de
-notre humeur, dans les contradictions
-où notre esprit est sujet à tomber, nous
-retient en nous opposant à nous-mêmes ;
-c’est enfin une attention naturelle à démêler
-le mérite d’autrui, & à lui donner
-lieu de paroître, une facilité judicieuse
-à négliger les succès qui n’intéressent que
-notre esprit & nos talens, quand, par
-cette conduite, nous gagnons d’être plus
-aimés.</p>
-
-<p>Le désir de plaire renferme donc le
-désir d’être aimé. C’est à cette marque
-en effet qu’on peut le reconnoître ;
-c’est cette union qui le caractérise : elle
-paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit
-point à croire que l’un est inséparable de
-l’autre, sans les exemples contraires qui
-se trouvent dans la Société : combien de
-personnes contentes de se voir considérées
-ou applaudies, ne consultent jamais
-si on les aime ! Cette indifférence
-n’est pas moins, ce me semble, un égarement
-de l’esprit, qu’une malheureuse
-insensibilité de l’ame sur le prix qu’on
-doit attendre de ce qu’on fait pour la
-Société ; le don de plaire, examiné avec
-les yeux de la raison, loin d’être regardé
-comme un succès satisfaisant, ne doit
-paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir
-la plus douce de toutes les récompenses,
-le plaisir d’inspirer de l’amitié.</p>
-
-<p>C’est donc une étude bien nécessaire
-que de rechercher en nous-mêmes,
-que d’approfondir en quoi consiste le
-désir de plaire, afin de connoître si nous
-cédons à ce même désir, dans la vûe de
-nous faire aimer, afin de démêler si nous
-sommes éclairés par cette sage ambition
-qui sachant concilier ce que la Société exige
-de nous, avec ce que nous voulons
-d’elle, ne nous procure que les succès qui
-nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons
-aux suggestions séduisantes d’un
-amour propre, qui ne nous occupant que
-de notre bonheur particulier, ne mérite
-que l’indifférence des autres hommes, &
-nous expose à leur inimitié.</p>
-
-<p>Il arrive quelquefois qu’ayant tout
-ce qui sert à plaire, nous n’en profitons
-pas assez : on trouve communément
-des gens qui n’épargnant rien pour
-être d’un commerce aimable avec tout
-ce qui ne leur est point subordonné,
-passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils
-se trouvent en liberté ; alors ils deviennent
-épineux, farouches ; mais s’il reparoît
-quelque objet qui leur en impose,
-ils reprennent toutes leurs graces,
-on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion
-de se contraindre : leur maison
-étoit pour eux un antre qui noircissoit
-leur imagination. Ils voyent arriver un
-étranger ; la sérénité de l’esprit succéde
-aux nuages : ils semblent être transportés
-subitement dans un nouveau monde,
-& c’est l’envie de plaire qui a produit
-l’enchantement. Mais comment se
-pardonnent-ils ce contraste ? Semblables
-à ces avares fastueux, qui étalant
-une magnificence extérieure, se privent
-dans leur famille du nécessaire, ils sont
-encore plus déraisonnables ; les avares
-ont du moins le plaisir d’accumuler
-leurs richesses, au lieu que ceux qui
-ne profitent pas des moyens qu’ils ont
-de plaire, n’y gagnent que le triste
-plaisir de se livrer à une humeur dont
-ils souffrent eux-mêmes.</p>
-
-<p>D’autres ne négligent point de paroître
-aimables ; mais ils n’ont, presque
-toujours, qu’une seule personne qui les
-occupe. Se trouvent-ils avec des gens
-à qui ils doivent à peu près les mêmes
-marques de considération & d’amitié ?
-Leur goût dans le moment les porte à
-en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent,
-ils n’ont plus d’attention, d’esprit,
-de graces que pour lui ; ils y gagnent,
-il est vrai, le plaisir de flatter
-& d’acquérir de plus en plus celui qui
-leur plaît davantage ; mais ils désobligent
-tous les autres ; c’est imiter encore
-l’erreur d’une autre espéce d’avares,
-qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor,
-y ajoûtent imprudemment ce qui
-serviroit à entretenir leurs autres biens,
-qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent
-pas que c’est s’appauvrir.</p>
-
-<p>Mais si nous négligeons de grands
-avantages, en ne saisissant pas toutes
-les occasions de plaire, nous tombons
-dans une erreur bien plus grande
-encore, lorsqu’aïant cette juste ambition,
-nous choisissons de mauvais moyens
-pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que
-remarquer dans autrui, pour connoître
-combien on doit les éviter. Quel égarement,
-par exemple, d’espérer de plaire,
-quand on ne songe qu’à briller ?</p>
-
-<p>L’envie de briller est un empressement
-de faire valoir son mérite, sans aucun
-égard à celui des autres ; c’est un étalage
-hazardé de son esprit, de ses talens, &
-enfin de tous les avantages qu’on a, ou
-qu’on se suppose ; & cette confiance les
-discrédite, quelque distingués qu’ils puissent
-être, parce qu’elle met à découvert
-l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même,
-& l’intention de s’arroger une
-sorte de supériorité.</p>
-
-<p>La confiance impérieuse avec laquelle
-on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt,
-quelque mérite qui la soutienne,
-dans une espéce de solitude, au milieu
-même des gens avec qui on passe la vie.
-Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins
-qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule
-qui les amuse ; car en général, on
-recherche assez le commerce de ceux
-dont on est dans l’usage de se mocquer ;
-mais quel moyen d’être accueilli ? Peu
-de gens sont assez stupides pour ne pas
-sentir la honte d’un pareil succès : Et
-voici dans ces deux situations leurs ressources
-ordinaires ; ils rompent toute
-liaison avec ceux qu’ils préféreroient
-s’ils étoient sensés, pour aller fonder
-leur misérable empire dans des Sociétés,
-où leur ton de supériorité leur tiendra
-lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens
-dans un monde convenable, ils
-aiment mieux être Rois dans la mauvaise
-compagnie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, encore s’ils y régnoient
-sans trouble, si rien n’arrachoit jamais
-le bandeau que leur orgueil a mis sur
-leurs yeux. Leur folie seroit en quelque
-maniére un bonheur ; mais il y a
-dans toutes les Sociétés de bons esprits,
-qui par une lumiére naturelle, distinguent
-l’apparence d’avec la vérité ; ils
-s’attachent à approfondir le faux mérite
-qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt
-la présomption démasquée est réduite
-à chercher un autre théatre,
-où elle puisse être applaudie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache
-à cette maniére de s’exprimer, <i>la mauvaise
-compagnie</i> ; j’avertis que je ne l’ai empruntée
-que pour être mieux entendu d’un grand nombre
-de personnes, respectables dans leurs jugemens,
-à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en
-vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient
-abusivement de mauvaise compagnie tout
-ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent <i>les
-gens du monde, les gens de connoissance</i>, ou même
-ceux qui parmi les gens du monde n’ont point
-ce qu’ils nomment <i>le ton de la bonne compagnie,
-le bon ton</i>, langage dont la prééminence qui consiste
-souvent dans les mots plus que dans les pensées,
-peut paroître bien arbitraire.</p>
-
-<p>Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir
-que les Sociétés qui ne sont point formées
-par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise
-compagnie, on auroit absolument mal entendu
-ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens,
-& ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces
-qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans
-ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur :
-on a donné, ce me semble, la solution de cette
-espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a
-tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise,
-& tant de gens de mauvaise compagnie
-dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement
-en exclure aucune.</p>
-</div>
-<p>L’envie de briller est sujette aussi à
-nous jetter dans l’affectation, & nous
-y tombons de deux maniéres ; l’une
-en forçant notre naturel, & l’autre en
-imitant celui d’autrui.</p>
-
-<p>L’affectation qui a sa source dans
-nous-mêmes est un certain apprêt marqué
-dans le maintien, dans la façon de
-marcher, de rire, de parler ; c’est une
-application sérieuse & réfléchie à faire,
-avec distinction, les plus petites choses,
-par la persuasion que c’est un art
-de les tourner en autant de graces qui
-seront remarquées & applaudies.</p>
-
-<p>Rien ne décele mieux la petitesse
-de l’esprit que cette sublimité que certaines
-gens recherchent jusques dans
-la maniére de dire les lieux communs
-de la conversation, que cette indifférence
-pour les pensées, & cette haute
-estime des mots dont ils paroissent si
-profondément pénétrés. Combien les
-personnages que notre vanité nous fait
-faire, & dont elle s’applaudit, sont quelquefois
-contrastés & méprisables ? Tandis
-qu’elle portera un homme orné de
-grands talens, ou de connoissances sublimes,
-à se montrer par des côtés si
-justement louables ; cette même vanité
-exposera à nos regards une figure remarquable
-par la bizarerie recherchée
-de son ajustement, ou par la singularité
-méditée de son maintien & de ses maniéres ;
-& vous reconnoîtrez, pour comble
-d’étonnement, que c’est le même
-homme, qu’alternativement elle décore
-& qu’elle dégrade.</p>
-
-<p>On connoît une autre affectation qui
-tient à notre naturel ; il y a des gens
-nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens,
-ou farouches ; qui se plaisent à
-le paroître encore davantage qu’ils ne le
-sont effectivement. Cette ambition d’ajouter
-(pour m’exprimer ainsi) à soi-même,
-n’est guére aperçûe que des
-gens d’esprit, & n’en est que mieux
-tournée en ridicule ; car toute affectation
-ne tarde pas à leur paroître telle.
-On seroit bien éloigné de tomber dans
-celle-ci, si on songeoit véritablement
-à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit
-constamment, qu’en se montrant de
-bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on
-affecte au-delà, est une maniére d’avertir
-les gens de vous remarquer, de
-vous applaudir, qui les excite, au contraire,
-à ne plus voir en vous que le
-mérite emprunté, pour être dispensé
-de vous tenir compte de celui qui vous
-est naturel.</p>
-
-<p>L’affectation, qui consiste dans l’imitation,
-vient quelquefois d’un sentiment
-louable, mais dont nous savons
-mal profiter. C’est une connoissance
-intérieure, un aveu qu’on se fait à
-soi-même, qu’il nous manque de certains
-agrémens que nous applaudissons
-dans quelque autre, & que nous pensons
-follement acquérir, en affectant de les
-posséder. C’est une adoption du mérite
-d’autrui qu’on préfére au sien, sans
-en être plus modeste, & qu’on ne parvient
-jamais à s’approprier assez bien,
-pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.</p>
-
-<p>L’égarement de notre amour, qui
-nous porte à imiter les autres, est d’autant
-plus à craindre, qu’il est sujet à
-nous choisir de bien mauvais modéles.
-Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à
-ressembler à certain personnage, par les
-endroits mêmes que le Public ne regarde
-pas avec des yeux favorables ; qui
-eût peut-être été moins exposé à la critique,
-s’il s’en fût tenu à ses propres
-travers.</p>
-
-<p>Cette imitation volontaire ne se marque
-pas seulement dans notre extérieur,
-il y a des goûts, & des haines, qu’on
-ne montre que parce qu’on s’imagine
-du bon air à les avoir. L’empressement,
-souvent déplacé, de les témoigner, &
-les expressions outrées de ceux qui se les
-attribuent, font assez connoître que c’est
-pure affectation, & il se joint une sorte
-de dépit à l’ennui que cela donne ; on
-leur contesteroit volontiers le frivole
-avantage dont ils se parent de détester,
-ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à
-peine d’être cité comme déplaisant ou
-comme agréable.</p>
-
-<p>Mais une autre erreur autant à craindre,
-quoiqu’elle soit moins susceptible
-de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique
-au rang des moyens de plaire.
-Je ne prétens pas combattre ici ce caractére
-sombre & farouche qui ne trouve
-de gloire qu’à avilir le mérite, &
-de plaisir qu’à troubler son bonheur.
-J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté
-ordinairement accompagne, qui, sans
-intention de nuire, emportée par une
-satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens
-quelle s’attire, sans les
-mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne
-peindre les objets, que par des faces
-qui les rendent ridicules. Je parle de
-cet art, qui faisant alternativement
-d’une partie de la Société, un spectacle
-risible pour l’autre, les sacrifiant & les
-amusant tour à tour, est redouté même
-de ceux dont il se fait applaudir,
-& finit toujours par être haï & des uns
-& des autres. Combien les hommes
-que ce caractére domine, doivent peu
-se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins
-qu’ils ne le rachetent par bien des vertus
-ou des qualités supérieures !</p>
-
-<p>Les esprits caustiques deviennent, en
-quelque maniére, pour la Société, ce
-que sont à l’égard des Nations voisines,
-certains Rois d’Afrique, dont toute
-la richesse consiste dans un commerce
-d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre
-à leur empire ; quand il ne leur
-reste plus de Peuples étrangers à livrer,
-ils trafiquent leurs propres Sujets.</p>
-
-<p>Le genre d’esprit caustique que je viens
-de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable,
-dans ceux qui ne le tenant
-point de la nature, veulent s’en faire
-un caractére ; rien ne déplaît tant que les
-gens qui vous proposent à titre de ridicule,
-ce qui ne l’est pas, ou qui vous
-annoncent comme une découverte, des
-ridicules usés, & dont ce n’est plus l’usage
-de se moquer (car tout est mode dans
-le commerce du monde, jusqu’aux sujets
-de dégoût & de haine.) Heureusement
-il ne suffit pas d’avoir de la malignité
-& de l’esprit, pour être avec succès
-(supposé que c’en soit un) médisant,
-ironique ou dédaigneux, il faut être instruit
-des objets & du ton de la critique
-en régne. Eh ! quelle étude méprisable,
-quand on a pour objet de s’en prévaloir
-contre la Société, que celle d’une
-science qui nous fait redouter, & qui
-deshonore notre raison, à mesure que
-notre esprit réussit mieux à en faire usage !</p>
-
-<p>Il est de la prudence de ne s’y point
-tromper, & cette observation est importante ;
-tout ce qu’on appelle esprit caustique,
-n’est pas tel que je viens de le définir ;
-on voit des personnes qui en ont une
-portion, dont on n’est pas équitablement
-en droit de se plaindre ; nul art dans
-leurs discours pour attirer votre confiance,
-nul déguisement pour vous cacher
-qu’elles vont vous juger à la rigueur ;
-il faut cependant être en garde
-contre elles, ou plutôt contre soi-même ;
-le caractére de leur esprit est une pénétration
-délicate, qui va saisir avec justesse
-tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles
-y lisent toutes les finesses de votre amour
-propre ; jamais aucun des motifs qui
-vous fait parler, ou garder le silence,
-sourire, ou être sérieux, ne leur échape,
-elles vous découvrent ingénieusement à
-vous-même ; peu de gens gagnent & se
-plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin
-de leur reprocher la joie un peu maligne
-qu’elles trouvent à vous démasquer,
-rendez-leur graces au contraire de ce
-que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles
-font tomber le masque dont vous
-aviez voulu vous embellir.</p>
-
-<p>En général, l’esprit caustique ne
-doit donc pas être regardé comme un
-moyen de plaire, puisqu’il nous empêche
-d’être aimé : Mais il y a deux
-caractéres qui sont entiérement opposés
-à celui-ci, & dont il n’est pas moins important
-de se garantir, parce qu’ils nous
-font mépriser ; c’est de la fade complaisance
-& de la flatterie dont je veux parler.</p>
-
-<p>Je ne comprens point dans ce que j’appelle
-fade complaisance, ce caractére de
-foiblesse, qui, toujours dominé par les
-exemples, ou par les discours de quiconque
-veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment
-aux vertus comme aux vices.
-Je parle de cette souplesse d’humeur,
-de cette attention servile, qui, satisfaite
-de plaire généralement sans distinction
-des personnes, se permet tout ce qui lui
-paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue
-les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige
-ses propres goûts, & va souvent même
-plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais
-avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si
-cette lâche flexibilité réussit auprès de
-quelques hommes, dont la vanité grossiére
-profite de tout ce qui cherche à la
-flatter, elle nous avilit à tel point aux
-yeux des autres, que les succès qu’elle
-procure, quels qu’ils puissent être, ne
-peuvent nous dédommager de la honte
-qui y est attachée.</p>
-
-<p>La flatterie, j’entens celle du genre le
-moins odieux, posséde, en commun,
-avec la fade complaisance, mais par art
-seulement, cette pente docile à céder aux
-volontez des autres ; elle y ajoûte une
-adresse à faire naître les occasions de séduire,
-qui la distingue & la rend plus dangereuse ;
-& tout le fruit que ce personnage
-pénible retire des scénes humiliantes
-qu’il joue, est d’abuser un petit nombre
-de spectateurs, & d’être méprisé de
-tout le reste.</p>
-
-<p>La flatterie d’un autre genre, & qu’on
-ne sauroit trop détester, c’est celle qui,
-pour s’emparer des esprits, saisit malignement
-le foible qui les deshonore, qui
-applaudit à nos ridicules, afin de jouir
-en même temps du plaisir de les augmenter
-& de nous plaire.</p>
-
-<p>Qu’un homme qui sera né avec un esprit
-étendu, lumineux, mais sérieux naturellement,
-affecte une gaieté qui n’est
-point dans son caractére : qu’il se propose
-de vous réjouir par sa maniére de plaisanter,
-qui ne sera (je le suppose ainsi)
-qu’une malheureuse abondance de fades
-allusions, ou de contes usés ; car combien
-de gens avec beaucoup d’esprit n’ont
-point celui de la plaisanterie ? On s’attachera
-pour gagner son inclination, à le
-bercer dans son erreur : quel usage du désir
-de plaire ! L’art de séduire les hommes,
-en applaudissant à leurs travers les
-plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec
-les yeux, d’un amour propre un peu
-délicat, n’a rien que de méprisable. Il est
-si facile dans la Société, d’entretenir Bélise<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
-du nombre imaginaire de ses amans !
-Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte
-qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme
-d’esprit l’engageroit à traiter la Morale,
-parce que dans Dom-Quichotte,
-l’homme le plus singulier, & qui fournit
-davantage à la curiosité d’un Philosophe,
-ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la
-raison même, jusqu’au moment où le
-mot de Chevalerie en fait une métamorphose
-complette ; il est aisé de le remarquer.
-Les sots se croyent pénétrans
-& caustiques, quand ils font tant que
-d’apercevoir dans autrui des défauts
-qui n’échapent à personne ; on voit
-qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir
-qu’un fou extravague, & qu’une Coquette
-s’abuse de compter sur des Amans
-qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser
-le genre de flatterie dont je viens de parler,
-ou convenir que quand nous embrassons
-ce caractére honteux, dans la
-vûe de nous faire aimer, c’est un abus
-que nous faisons d’un motif estimable,
-c’est que nous n’avons pas assez d’esprit
-pour saisir les moyens de plaire que nous
-offrent la raison & la vérité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Personnage de la Comédie des Femmes savantes.</p>
-</div>
-<p>Ces égaremens, où le désir de plaire
-est sujet à nous entraîner, appartiennent
-également aux deux sexes ; mais on connoît
-une autre erreur qui séduit particuliérement
-les femmes ; c’est la coquetterie,
-cet écueil de leur raison, dont on
-voit un si petit nombre d’entr’elles se
-garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ;
-plus un défaut est en régne, & plus il
-se montre par différentes faces, dont celles
-qui le caractérisent le mieux, sont
-quelquefois les plus difficiles à rapprocher,
-& particuliérement dans les femmes,
-soit qu’elles suivent la raison, soit
-qu’elles cédent au caprice, leur imagination
-plus ingénieuse que la nôtre, varie
-& multiplie bien davantage les nuances.
-Un homme aimable, & qui cherche à le
-paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir
-tous les moyens d’y réussir, qui lui
-sont propres. Une femme saisit successivement
-presque toutes les maniéres de l’être ;
-& c’est parce qu’en général elles sont
-portées à aller loin dans la route qu’elles
-prennent, qu’il leur est plus important
-de la bien choisir.</p>
-
-<p>Dans les femmes, le désir de plaire,
-qui a pour objet d’inspirer l’estime & l’amitié,
-prend un empire durable sur les
-ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite,
-parce que c’est, comme on l’a remarqué<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
-le caractére des choses estimables de redoubler
-de prix par leur durée, & de
-plaire par le degré de perfection qu’elles
-ont, quand elles ne plaisent plus par le
-charme de la nouveauté ; au lieu que la
-coquetterie ne peut rien sur les ames,
-qu’autant qu’elle séduit l’imagination.
-Quelle que soit son adresse à se cacher,
-elle ne subsiste pas long-temps sans être
-reconnue ; elle perd alors une partie de
-son pouvoir, non que l’on se désabuse
-d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ;
-nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle,
-sont sujets aussi à se refermer. Mais dans
-les intervalles de raison que nous laisse
-le charme, on se peint tout ce qu’il y a
-d’humiliant à s’en laisser tyranniser, &
-l’on hait celle qui l’emploie, à proportion
-des efforts qu’il nous en coûte pour
-le rompre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Madame la Marquise de Lambert, <i>Réflexion
-sur les Femmes</i>.</p>
-</div>
-<p>Le désir de plaire est convenable dans
-tous les états & à tous les âges, parce
-qu’il ne met en œuvre que des moyens
-avoués par la raison, & qui font honneur
-à l’esprit. La Coquetterie qui souvent
-paroît dans toute son étendue, sans
-que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à
-des défauts, pour parvenir au but
-qu’elle se propose ; étourderie, affectation,
-manque de bienséance, tout lui
-sert, & rien ne l’arrête ; & ces mêmes défauts,
-dès qu’ils cessent de la faire valoir,
-l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient
-embellie : mais ce qui caractérise
-entiérement la honte des succès qui la
-flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure
-qu’elle les multiplie ; les premiers jours de
-la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables,
-sont-ils éclipsés, combien de ridicules
-l’accompagnent jusques dans ses triomphes,
-si elle en obtient encore ? La fausse vanité
-la fait naître, des chiméres flatteuses
-l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des qualités qui semblent plaire par
-elles-mêmes.</i></h3>
-
-<p>Si le désir de plaire nous égare quelquefois,
-combien aussi nous offre-t-il
-de moyens d’être aimés, quand c’est la
-raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne
-l’ame aux qualitez les plus heureuses
-que nous ayons reçues de la nature
-ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent
-à la figure, soit qu’elles tiennent
-au caractére, sans lui, les hommes qui
-sont doués de ces avantages, ne les portent
-point à leur véritable prix. Il ne
-faut, pour s’en convaincre, que les considérer
-par leur cause & par leurs effets.</p>
-
-<p>En général, il y a, lorsqu’on agit,
-ou qu’on parle, de certaines dispositions
-du corps, de certaines expressions
-du visage, du geste, de la voix, convenues
-(ce semble) dans chaque Nation,
-pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ;
-& c’est le meilleur choix entre ces
-actions, qu’on regarde comme les plus
-naturelles, qui forme ce qu’on appelle
-<i>l’air d’éducation, l’air du monde</i>, & en
-un mot, ce qu’on approuve dans notre
-extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment
-de la régularité de la
-figure.</p>
-
-<p>Dans une personne qui parle, la grace
-extérieure dépend d’un certain accord,
-entre ce qu’elle dit, & l’action
-dont elle l’accompagne ; il faut que de
-l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même
-idée dans l’esprit de celui qui l’écoute
-& qui la voit.</p>
-
-<p>Et de même que l’art des Comédiens,
-supérieurs dans leur profession, est de
-s’approprier toutes ces actions heureuses,
-de ne les marquer qu’au degré, qu’à
-la nuance qui convient le plus exactement
-au fond du caractére, & à la
-situation actuelle du personnage qu’ils
-représentent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; c’est dans les gens du
-monde le plus ou le moins de délicatesse
-d’esprit & de sentiment, qui fait que
-ces actions sont plus ou moins agréables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On remarque que l’expérience du Théatre,
-ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle
-est l’ouvrage de la justesse & de la délicatesse de
-l’esprit.</p>
-</div>
-<p>Il faut observer encore que comme
-ces actions convenues, & qui distinguent
-une Nation, varient d’une maniére sensible
-dans les personnes de différentes
-conditions ; les expressions du visage,
-du geste, de la voix, sont un second langage,
-qui a son stile & qui marque, ainsi
-que fait le choix des mots, & la maniére
-de les prononcer, l’extraction plus
-ou moins relevée, ou du moins l’honnête
-ou la mauvaise éducation.</p>
-
-<p>C’est sans doute un avantage qu’un
-extérieur qui nous annonce favorablement,
-il accrédite par avance les autres
-qualitez dont nous pouvons être ornés ;
-on voit des personnes, qui, lors même
-qu’elles ne vous entretiennent que d’objets
-peu intéressans, ont l’art d’exciter,
-d’accroître, de fixer votre attention, soit
-par la maniére de vous adresser leurs regards,
-soit par une grace répandue dans
-leur action, qui vous inspire une disposition
-à leur applaudir, & même à
-découvrir en elles plus d’esprit qu’elles
-n’en font paroître.</p>
-
-<p>Mais quand cet accord heureux du
-geste & de la pensée, cette éloquence
-des regards, cette grace dans l’action,
-qualitez toujours désirables, ne sont
-qu’une disposition heureuse des organes,
-quand ce qui nous touche en elles, n’a
-d’autres rapports avec nous que l’impression
-agréable qu’elles font sur nos
-sens ; leur effet ne nous est bien sensible
-que la premiére fois que nous l’éprouvons,
-bien-tôt l’habitude nous les rend
-indifférentes, à moins qu’une certaine
-ame, que le sentiment seul peut donner,
-ne les soutienne.</p>
-
-<p>Pour démêler quelle est cette ame qui
-assure le succès des qualitez, qu’on croiroit
-devoir réussir par elles-mêmes, revenons
-à l’homme que j’ai dépeint avec
-un extérieur qui prévient si puissamment
-en sa faveur. Si vous recherchez la cause
-des impressions avantageuses qu’il a faites
-sur vous, vous connoîtrez qu’elles
-naissent d’un empressement qui étoit en
-lui de vous occuper ; non par la vanité
-d’être écouté, mais par un désir d’attiser
-votre attention, & votre suffrage,
-qui suppose le cas qu’il faisoit de votre
-estime : toux ceux qui, comme vous,
-l’environnoient, resteront persuadés que
-cet empressement marqué, ces regards
-obligeans, quoique ramenés successivement
-à tout le cercle, leur étoient adressés
-par préférence, cette idée sera imprimée
-dans chacun d’eux, Il n’a songé
-qu’à me plaire.</p>
-
-<p>C’est donc la disposition de l’esprit, &
-non celle du corps, qui fait valoir notre
-extérieur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; les agrémens du maintien
-& du geste, qui ne consistent que dans
-la régularité convenue des mouvemens,
-sont purement arbitraires ; ce qui est
-à cet égard une grace à Paris, pouvant
-devenir singulier à Madrid ou à
-Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement,
-cette satisfaction à vous
-voir, que donne le désir de plaire, réussit
-toujours, & par-tout il se fait distinguer,
-même dans les hommes dont nous n’entendons
-point le langage, il marque une
-volonté de se rapprocher de nous, qui
-nous flatte, parce que c’est faire notre
-éloge, & qui nous dispose à les applaudir
-& à les aimer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On peut mettre au rang des qualitez heureuses
-de la personne, les exercices agréables
-& les talens, tels que l’art des instrumens, la
-danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque
-façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai
-point ici de quel prix ils sont dans la
-Société ; je remarquerai seulement, que dans celui
-qui ne les met en usage que pour satisfaire
-son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit.
-Dans celui qui ne paroît les employer que dans
-le dessein de concourir aux plaisirs de la Société,
-c’est la personne qu’on aime & qu’on recherche.</p>
-</div>
-<p>Cette même disposition d’esprit fait
-également le principal mérite de certaines
-qualités attachées au caractére, &
-qui semblent plaire par elles-mêmes.</p>
-
-<p>Il y a, par exemple, une certaine
-sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination,
-ou intéresser le cœur, d’une
-maniére agréable, dont quelques gens
-sont heureusement doués ; une disposition
-à saisir le plaisir, qui se répand dans
-leurs actions & dans leur entretien ; un
-goût avec lequel ils agissent dans tout ce
-que les autres ne paroissent faire que
-par convenance, caractére qui plaît d’autant
-plus, qu’il les lie aux personnes
-avec lesquelles ils vivent par tout ce qui
-a de l’empire sur elles, soit les goûts,
-soit les caprices ou la raison.</p>
-
-<p>On aime encore une sorte de gaieté,
-marquée à un coin de singularité, qui
-la rend piquante ; c’est ce mélange de
-sérieux & d’enjouement, cet extérieur
-raisonnable & grave, que quelques gens,
-en petit nombre, conservent dans des
-momens où leur imagination, naturellement
-gaie, est emportée par les idées les
-plus riantes, & même les plus badines ;
-la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent
-n’y pas connoître, & ne répandre
-que pour le plaisir des autres.</p>
-
-<p>Mais ces caractéres, quel que soit leur
-mérite, ne réussissent pas constamment
-par eux-mêmes, ainsi que les agrémens
-de la personne, il faut qu’ils ayent
-pour ame ce désir de plaire, qui met
-le véritable sceau à toutes les bonnes
-qualités.</p>
-
-<p>Je ne connois qu’une sorte de moyen
-de réussir à plaire, sans que nous en
-ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs
-presque inséparables de la jeunesse ;
-il n’a que peu de jours où il puisse nous
-être favorable, & ce caractére d’erreur
-seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême
-sensibilité avec laquelle les jeunes
-gens qui entrent dans le monde, sont
-frapés de tout, parce que tout leur
-paroît nouveau ; leur ravissement, &
-cette naïveté avec laquelle ils parlent
-des impressions agréables qu’ils reçoivent ;
-comme si le plaisir étoit une découverte
-qui n’eût été faite que par
-eux : ces premiéres agitations de l’ame,
-qu’ils croyent si merveilleuses, les font,
-il est vrai, paroître aimables, parce
-qu’elles marquent une franchise, une
-certaine simplicité, que le manque d’expérience
-justifie ; & peut-être encore ne
-leur faisons-nous grace, que parce
-qu’elles ne sont que des erreurs, que
-leur succès est passager, & ne vaut pas
-qu’on le regrette ; car on n’applaudit
-qu’avec peine dans autrui aux qualitez
-qu’on n’a plus. Il est, par exemple,
-peu de femmes (& bien des hommes
-ont la même foiblesse,) qui, cessant
-d’avoir les agrémens de la jeunesse, se
-plaisent avec ceux qui les possédent dans
-tout leur éclat ; mais on n’envie pas
-des moyens de plaire qui ne portent
-que sur une illusion, que la raison fera
-bien-tôt evanouïr.</p>
-
-<p>Il est donc sensible que nous n’avons
-aucunes qualitez heureuses, aucuns
-avantages dont nous puissions retirer
-un véritable succès, si le désir de
-plaire n’en dirige l’usage : en effet,
-rien ne peut remplacer en nous cette
-indispensable ambition, dont on éprouve
-que les efforts ne sont jamais sans
-quelque récompense ; car s’ils ne sauroient
-vaincre entiérement le caractére
-méprisant ou chagrin, la dureté ou
-malignité de certains esprits, du moins
-il arrive insensiblement que ces ames
-sauvages ne sont plus épineuses ou injustes
-avec vous, que le moins qu’elles
-peuvent l’être ; c’est vous distinguer
-du reste des hommes, c’est vous aimer
-à leur maniére.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>De quelques moyens de plaire.</i></h3>
-
-<p>L’utilité du désir de plaire ne consiste
-pas seulement à relever les qualitez qui
-sont en nous, elle va plus loin, elle y en
-fait naître de nouvelles.</p>
-
-<p>Obtient-on des succès éclatans, c’est
-assez pour se voir en bute à la plus noire
-envie : mais soyons animés du désir
-de plaire, il nous fait trouver dans ces
-mêmes succès, des moyens de nous faire
-aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve
-tout à coup la fortune ! Il les rend modestes,
-il les garantit d’une certaine
-confiance orgueilleuse, d’un certain air
-de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils
-s’en aperçussent dans leur langage,
-dans leurs actions les plus indifférentes,
-& même dans leur politesse ; il est sans
-doute honteux pour l’humanité, qu’on
-doive tenir compte à un homme de ce
-qu’un rang ou une grande place, qui ne
-lui aura été accordée que par considération
-pour ses ayeux, de ce qu’un titre
-acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent
-rien à son mérite personnel,
-n’ont pas changé son maintien, & sa
-maniére de traiter avec les autres hommes ;
-mais enfin on lui en sait gré, on
-s’y attendoit même si peu, que dès qu’il
-ne diminue rien des soins & des égards
-qu’il mettoit auparavant dans la Société,
-on se fait l’illusion de croire qu’il en
-apporte davantage ; combien à plus forte
-raison, nous dispose-t-il en sa faveur,
-quand il a effectivement ce surcroît d’empressement
-de nous gagner ? On est flatté
-de ce que son nouveau lustre n’a servi
-qu’à lui inspirer plus d’envie de nous
-plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui
-l’éleve, loin de lui donner de la supériorité
-sur nous, n’a fait que l’en rapprocher
-davantage, par le besoin qu’il a de
-notre suffrage. On lui trouve de l’élévation
-dans l’ame, & de la solidité dans
-l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion
-des bonnes qualitez des autres
-hommes, que quand elles nous aident
-à nous convaincre de notre propre mérite.</p>
-
-<p>L’attention à ne point diminuer d’égards
-pour ceux qui ont reçû de nous
-des services, sur-tout quand il s’est agi
-de bienfaits qui nous donnent une sorte
-de supériorité sur eux, est un des sentimens
-les plus utiles que nous inspire le
-désir de plaire. Souvent, après des procédez
-généreux, on s’endort sur la foi
-du panchant qui nous les a fait avoir,
-& qui n’attend qu’une autre occasion
-de se manifester ; on pense qu’avec celui
-à qui on a découvert ainsi son ame,
-ne plus s’assujettir aux attentions, aux
-déférences ordinaires, loin de paroître
-un manque d’égards, est une autre maniére
-de lui témoigner qu’il est sûr de
-nous. Cette conduite cependant produit
-rarement le succès qu’elle nous fait
-espérer. Dans la plûpart des hommes
-(& ceux-ci ne sont pas encore
-les plus méprisables) la reconnoissance
-sincére dans son principe, est cependant
-conditionnelle ; mettez-la à des
-épreuves qui offensent l’amour propre,
-vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié
-lui succéder peut-être. Naturellement
-portés à l’ingratitude, ils regarderont
-comme une sorte d’usure que
-vous retirez de ce que vous avez fait
-pour eux, ce qu’ils croiront en vous une
-marque de hauteur méprisante : Il m’a
-obligé, (diront-ils en secret) mais il
-m’humilie, il est plus que payé ; on
-perd ainsi par une négligence, dont la
-cause bien connue, n’a souvent rien que
-de louable ; on se dérobe le prix le plus
-cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ;
-mais supposons que cette personne
-dont la vanité est trop sensible, capable
-en même temps d’un véritable sentiment
-de gratitude, vous cache, & vous sacrifie
-la peine intérieure que lui cause ce
-qui lui paroît en vous un manque d’égards :
-N’êtes-vous pas bien fâché, si
-vous venez à vous en apercevoir, d’avoir
-étouffé en partie la satisfaction
-que vous aviez fait naître dans une ame
-que vous aimiez à rendre heureuse ?</p>
-
-<p>Le désir de plaire nous garantit de cette
-perte, & de ce regret ; en nous assujettissant
-à cette maxime, bien humiliante
-pour la raison, quoiqu’elle soit
-son ouvrage, il faut nécessairement,
-pour être aimé, remplir par une suite
-d’égards, les intervalles qui se trouvent
-entre les services.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des défauts que le désir de plaire corrige,
-& de ceux qu’il adoucit.</i></h3>
-
-<p>Etablir en nous des qualités heureuses,
-n’est pas encore l’effet le plus favorable
-du désir de plaire ; il y remédie
-à des défauts, & c’est à mon gré,
-l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux,
-par exemple, le ton méprisant,
-(habitudes volontaires, qui rendent
-notre commerce si haïssable,) ce n’est
-que l’envie de réussir dans l’esprit des
-autres, qui peut nous en corriger : voici
-deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver
-ce changement.</p>
-
-<p>Quelquefois, des gens qui entrent
-dans le monde, avec un extérieur brut,
-ou glorieux, prennent heureusement
-un goût vif pour le commerce de la
-Société : alors, portés, par sentiment,
-à connoître tout ce qui peut les y rendre
-aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.</p>
-
-<p>Le second exemple est, lorsque des
-gens qui se sont abandonnés à ces mêmes
-défauts, parce qu’ils n’ont point eu de
-motifs puissans de se contraindre, se
-trouvent forcés de vivre avec des personnes
-à qui ils ont intérêt de plaire, pour se
-rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent
-alors de prévenances, d’attentions obligeantes,
-réussit d’autant mieux, qu’on
-s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.</p>
-
-<p>On remarque une situation où des
-hommes, nés farouches, & méprisans,
-tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand
-ils éprouvent des traverses humiliantes ;
-mais alors ce changement ne leur rapporte
-guéres, ne prouvant pas qu’ils
-soient corrigés ; s’ils fléchissent, on
-soupçonne que c’est par foiblesse, on est
-long-temps à ne regarder leur politesse,
-leur complaisance, que comme des
-témoignages de leur honte secrette, &
-non comme un adoucissement de leur
-ame. C’est la seule occasion où la dureté
-ordinaire de leur commerce, qui
-auroit alors un air de fermeté, pourroit
-les servir mieux, que l’intention
-marquée de plaire.</p>
-
-<p>Mais supposons en nous des défauts,
-que le désir de plaire ne puisse nous faire
-vaincre entiérement, parce qu’ils seront
-du fond de notre caractére, du
-moins, il les adoucit de maniére à leur
-faire trouver grace dans la Société.</p>
-
-<p>Parmi ces défauts, l’inégalité est sans
-doute un des plus rebutans. On diroit
-que ceux dont l’humeur est changeante,
-à un certain excès, (& on en
-voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs
-ames qui se plaisent chacune, à
-effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus
-de facilité à peindre ces oppositions,
-supposons une personne avec qui vous
-n’êtes point en liaison, & dont on vous
-fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup
-d’esprit, des connoissances fort étendues ;
-elle a sur-tout le don de s’approprier
-si heureusement ce qu’on
-a pensé avant elle, & ce que vous aurez
-pensé vous-même, que vous pancherez
-à croire que tout ce qu’elle
-dit est l’ouvrage de son imagination,
-sans aucun secours de sa mémoire ;
-qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit,
-qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez
-son amour propre, & jamais
-elle ne blessera le vôtre. A l’égard de
-son ton de plaisanterie, il est à servir
-de modéle dans la conversation, comme
-celui de Madame de Sevigné l’est
-pour les Lettres. » A ce portrait, que
-vous ne permettez pas qu’on acheve,
-vous marquez un extrême empressement
-de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit
-employé que de trop foibles couleurs ;
-vous trouvez qu’elle surpasse tout ce
-qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous
-en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ;
-vous ne songez qu’à la rejoindre,
-& le lendemain paroît un terme
-trop long à votre impatience. A la seconde
-entrevûe, quel étonnement pour
-vous de ne plus retrouver la personne
-du jour précédent ! Vous demanderiez
-volontiers à celle-ci, ce que l’autre est
-devenue. Tombée dans une sorte de
-létargie, elle n’a presque rien à vous
-dire, à peine se trouvera-t-elle la force
-de vous répondre ; la veille il lui manquoit
-de vous avoir fait connoître, qu’elle
-a tout ce qui peut rendre supérieurement
-aimable ; vous étiez un objet intéressant
-pour elle, & vous ne l’étiez que
-par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à
-tant qu’elle se plaise à recommencer le
-charme ; elle n’a de graces dans l’esprit,
-de feu dans l’imagination, de raison
-même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire,
-que dans les momens où elle est flattée
-de plaire, & elle y réussira encore avec
-vous dès qu’elle en aura envie ; vous
-passerez alternativement de l’admiration
-au dépit. On dit que de pareils contrastes
-nourrissent l’amour ; il est sûr du
-moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.</p>
-
-<p>Qu’on inspire tout à coup à cette
-même personne (sans lui ôter son inégalité)
-le désir de plaire, qui a pour
-objet de se faire aimer, vous connoîtrez
-combien sa conduite deviendra différente.
-Au lieu de s’abandonner, sans
-retour, à cette langueur qui suivit de si
-près son empressement, elle sentira que
-le changement qu’elle a marqué, à votre
-égard, a dû vous déplaire, & trouvera
-des ressources pour le réparer ; ce ne
-sera point par les traits de cet esprit saillant,
-ni de cette imagination riante que
-vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent
-uniquement de l’émulation que lui
-cause la nouveauté des objets ; mais
-elle vous parlera la premiére des contrastes
-de son humeur, sincérité qui commencera
-à diminuer la blessure qu’ils
-vous avoient faite ; elle vous avouera, en
-les blamant, des bizarreries, que vous
-n’avez point encore essuyées, & cette
-confiance vous engagera à la plaindre ;
-vous la trouverez sensible de si bonne
-foi aux sujets que vous avez de ne pas
-rechercher son commerce, que ce sera
-vous alors, qui songerez à trouver des
-raisons de l’excuser ; enfin dans chaque
-intervalle, vous ouvrant son ame sur ses
-caprices, & sur son repentir, elle vous
-accoutumera à l’indulgence ; effet plus
-puissant encore du désir de plaire ! en
-lui trouvant les mêmes défauts, vous
-ne verrez plus de torts en elle, vous finirez
-par l’aimer.</p>
-
-<p>Il y a encore des qualitez qui naissent
-du désir de plaire, il y a d’autres défauts
-dont il nous garantit, que j’ai
-crû devoir traiter séparément ; comme la
-conversation est le champ où ils paroissent
-avec le plus d’éclat, je vais les considérer
-dans ce point de vûe, afin de
-faire connoître, selon que je le conçois,
-ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.</p>
-
-<p>Pour éclaircir suffisamment de quelle
-maniére ces qualitez font partie de
-l’esprit de la conversation, il faudroit
-analiser en quoi consiste ce même esprit ;
-mais comment définir, dans toutes
-ses faces, cette espéce de génie, qui
-dépend moins du genre & de l’étendue
-des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment
-plus ou moins délicat, avec lequel
-il les met en usage, qui ne se sert
-jamais mieux de l’esprit, que quand il
-semble s’en passer, ou n’apercevoir pas
-tout celui dont il dispose ; qui, transporté
-à tous momens dans différentes
-régions, n’a qu’un instant presqu’insensible,
-pour s’emparer des richesses qui
-lui sont propres, & dont le choix, à mesure
-qu’il est plus subit, est quelquefois plus
-heureux : ce talent qui a tant de ressources
-pour plaire, nous cache presque entiérement
-ce qui le constitue ; on le
-sent, & ne sauroit dire précisément ce
-qu’il est. On connoît bien mieux les défauts
-qu’il doit éviter, que les qualitez
-qui sont de son essence : cependant entre
-ces qualitez, il en est deux qui me
-paroissent sensibles ; la premiére, est la
-maniére d’écouter ; la seconde, est ce
-caractére liant qui se prête aux idées
-d’autrui.</p>
-
-<p>L’attention est une partie essentielle
-de l’esprit de la conversation, elle ne
-doit pas consister seulement à ne rien
-perdre de ce que disent les autres, il
-faut qu’elle soit d’un caractére à en être
-aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est
-pas uniquement l’effet de la politesse,
-mais d’un panchant qu’on se trouve à
-les entendre ; & le désir de plaire donne
-cette disposition obligeante ; non qu’il
-la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même
-sourire applaudisse aux lieux communs,
-ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses :
-il sait, sans fausseté, garder
-les intervalles différens entre la fade complaisance,
-& la sécheresse mortifiante,
-qu’il évite toujours. Il prête une attention
-plus marquée à l’homme, plus digne d’être
-écouté, sans celui qui en le méritant
-moins, désire autant de l’être, puisse
-se plaindre de la maniére dont il l’est à
-son tour. Il ne laissera pas échaper
-les momens où l’esprit de l’un se dévelopant
-d’une maniére supérieure,
-exige qu’on se livre entiérement à le
-suivre ; & lorsque l’entretien du dernier
-lui devient à charge, il trouve que c’est
-un inconvénient de plus, & non un dédommagement,
-que de s’attirer sa haine,
-en lui faisant sentir le malheur qu’il
-a de l’ennuyer.</p>
-
-<p>On ne le croiroit pas, si l’expérience
-ne nous en convainquoit tous les
-jours ; c’est un don bien rare que de savoir
-écouter : l’un, persuadé qu’il vous
-devine, vous interrompt aux premiers
-mots que vous prononcez ; il part, &
-répond avec chaleur à ce que vous n’avez
-ni dit ni pensé. Un autre, occupé à
-mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous
-repliquer, se livre, en vous écoutant,
-à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur,
-& moitié attentif, n’être ni à vous ni à
-lui-même : & sa reponse se ressent de
-ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente.
-Celui-ci, & c’est le moins
-excusable, incapable par une paresse d’esprit
-habituelle, de toute application sérieuse,
-vous regarde avec des yeux létargiques,
-ou vous adresse de temps en
-temps un sourire distrait, & le plus
-souvent déplacé ; il n’a pas projetté un
-moment de vous écouter, ni de vous
-répondre ; langueur désobligeante, qui
-dégoûte les gens sensés de notre commerce,
-& excite l’inimitié de ceux dont
-la vanité commune, considére une pareille
-indifférence, comme une marque
-de mépris, dont elle doit être blessée.</p>
-
-<p>Il y a une autre sorte d’inattention,
-qu’on regarde, non sans quelque justice,
-comme un défaut, mais dont le
-principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle
-ne vient ni de cet empressement de
-faire parade de son esprit, qui empêche
-d’être occupé du vôtre, ni de cette
-indifférence pour ce que disent les
-autres, qui ne se prête pas même à les
-écouter. C’est cette distraction, qui, dans
-quelques gens d’esprit, naît du fond de
-leur caractére, & qui les saisit dans les
-momens mêmes où ils trouvent du plaisir
-à vous entendre ; espéce de ravissement,
-pendant lequel vous les voyez
-comme transportés dans un monde différent
-du vôtre, & dont ils sortent souvent
-par quelque trait si peu attendu, ou par
-une plaisanterie d’un si bon genre, sur
-le tort où ils se surprennent eux-mêmes,
-que vous aimez jusques à la distraction
-qui les a fait naître.</p>
-
-<p>Le caractére de douceur, & de complaisance,
-si désirable dans la Société,
-n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne,
-une de ces qualités qui jettent
-un certain éclat sur ceux qui les possédent.
-C’est une sorte de philtre, qui,
-agissant d’une maniére peu sensible, ne
-vous occupe d’abord que foiblement
-de la main qui sait le répandre, mais
-dont l’effet est toujours de vous la rendre
-chére. Eh ! comment ne pas aimer ces
-ames flexibles, que vous attirez sans peine ;
-qui vous cherchent même, & se plaisent
-à partager ce qui intéresse la vôtre,
-qui n’attendent de vous aucune attention,
-aucune condescendance, dont elles
-ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées,
-lorsqu’elles aperçoivent des défauts
-mêlés avec des vertus, pour dédaigner
-le faux avantage d’avilir les autres hommes,
-profitent par préférence des motifs
-d’applaudir & d’estimer.</p>
-
-<p>C’est dans la conversation, que l’esprit
-de douceur a de plus fréquentes occasions
-de paroître, il nous fait abandonner,
-avec sagesse, à l’égard des matiéres
-indifférentes, le foible avantage d’avoir
-sévérement raison, contre les gens dont
-l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne
-point un pareil succès ; vous pourriez
-leur montrer de la supériorité : vous
-préférez de leur paroître aimable.</p>
-
-<p>Il n’est qu’un genre de douceur, qui,
-loin de nous faire aimer, indispose au
-contraire ceux qui en pénétrent le principe :
-c’est la douceur, qui, ayant pour
-base un fond de mépris pour les lumiéres
-des autres, les laisse apercevoir qu’elle
-ne leur céde, que par un sentiment de
-supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement
-de convaincre les hommes de
-leur petitesse.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le plus souvent, faute
-d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on
-indispose les gens avec qui l’on s’entretient,
-c’est parce qu’on ne songe à faire
-paroître ces qualités, que pour sa
-propre satisfaction : de là naissent des
-défauts plus nuisibles que la stérilité de
-l’esprit & l’ignorance ; tels sont l’habitude
-de parler de soi, l’abus de la mémoire,
-la contradiction.</p>
-
-<p>Le panchant à parler de soi, est bien
-séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on
-n’est pas toujours garanti de ce piége,
-où notre amour propre nous attire : ingénieux
-à se déguiser, c’est quelquefois
-sous les traits de la modestie qu’il s’offre à
-nous, & qu’il parvient à nous gouverner.</p>
-
-<p>Qu’on adresse des éloges mérités à des
-hommes connus par de grandes vertus,
-par des actions brillantes, ou par l’antiquité
-de leur race ; quelques-uns ayant
-sincérement l’intention d’être modestes,
-se défendront de vos louanges, de maniére
-à le paroître bien peu ; vous les
-verrez se répandre sur l’extrême faveur,
-non méritée, avec laquelle le Souverain,
-ou l’opinion commune le traite ; ils
-croyent effectivement en être surpris,
-mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement
-en étonnement, de bontés
-en bontés qu’on a pour eux, ils content
-insensiblement leur histoire, où ils font
-leur généalogie, & rapportent tous les
-traits à leur gloire, qui vous étoient
-échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable,
-mais enfin c’est vous avoir entretenu
-de leur mérite.</p>
-
-<p>L’amour propre a d’autres subterfuges
-dans ce genre de séduction, qui indisposent
-plus encore quand on les démêle,
-que ne feroit peut-être l’orgueil à
-découvert. On trouve des gens qui ne
-diront jamais <i>moi</i>, ni <i>mon opinion</i>, ni
-<i>je sais</i>, ni <i>je prétens</i> ; mais qui d’une maniére
-détournée, sans s’en apercevoir
-peut-être, se procurent l’intime satisfaction
-de ne vous entretenir que d’eux-mêmes,
-tout les raméne aux talens, aux
-autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ;
-ils vous montrent, comme avec une
-baguette, l’excellence de ces dons heureux,
-ils vous feront sur-tout remarquer
-les parties qui désignent leur acquit,
-ou leurs ouvrages, comme celles
-où il y a plus de mérite à réussir : quelle
-modestie ! ils suppriment leur nom, pour
-n’être connu qu’à leur éloge.</p>
-
-<p>On s’abuse souvent encore, lorsque
-dans une conversation où chacun parle
-de ses goûts, ou de son humeur, on
-croit ne rien hazarder, en faisant aussi
-quelques portraits de soi-même : on ne
-doit point se rassurer sur ce qu’ils seront
-vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne
-pourront point donner de jalousie ; il faudra
-prévoir si les esprits portés à la critique,
-qui vous entendent, jugeront convenable
-que vous soyez tel que vous
-êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un
-homme qui a l’extérieur raisonnable &
-froid, s’annonce comme ayant un goût
-très-vif pour tout ce qui divertit ; ou
-qu’il avoue qu’il lui vient, comme à
-bien d’autres gens, des idées folles ou
-bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit,
-sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ;
-on exige que vous ayez le caractére
-désigné par votre phisionomie ;
-on voudra du moins, si la joie ne vient
-point s’y peindre, que vous fassiez un
-mystére de celle que vous ressentez dans
-le fond de votre ame.</p>
-
-<p>Ce n’est pas encore assez que de s’être
-accoutumé à domter le panchant naturel
-qu’on sent à parler de soi-même,
-il y a une certaine défiance, ou plûtôt
-une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir
-les piéges qu’on nous tend, afin
-de le réveiller en nous. Souvent les
-personnes qui ne sont point caustiques,
-sont portées, même ayant de l’esprit, à
-ne point soupçonner les autres de l’être ;
-& cette sécurité, toute estimable qu’elle
-a droit de paroître, a ses inconveniens ;
-souvent des égards qu’on vous marque,
-des louanges délicates qu’on vous adresse
-d’une maniére indirecte, un certain
-sourire d’applaudissement aux choses
-communes que vous dites, ont pour
-objet unique, de vous faire tomber
-dans un ridicule, soit en vous faisant
-parler de vous-même avec éloge, soit
-en vous engageant à mettre au jour des
-talens médiocres. Si vous ne sentez pas
-d’abord l’ironie de ces fausses prévenances,
-la seule confiance que vous paroîtrez
-y prendre, quand elle ne vous
-méneroit pas aussi loin qu’on le désire,
-est capable de vous faire perdre dans
-l’opinion des spectateurs, le prix de tout
-ce que vous avez d’ailleurs de qualités
-aimables ; avec les esprits qui sont caustiques,
-il faut sur-tout, pour ne point
-discréditer le sien, éviter qu’il ne soit
-leur dupe : & s’il est un moyen d’acquérir
-de la supériorité sur eux, c’est de montrer
-qu’on les connoît sans les craindre,
-& sans daigner les imiter.</p>
-
-<p>On a dit que les Amans ne s’entretiennent
-les jours entiers, sans s’ennuyer,
-que parce qu’ils se parlent toujours
-d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me
-paroît appartenir plus raisonnablement
-à l’amitié. Après ce goût de préférence,
-qui nous attache à un ami véritable,
-après cette satisfaction si chére, de
-compter sur l’intérêt qu’il prend à notre
-bonheur, le plaisir le plus touchant, est
-celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc
-réserver cette entiére confiance pour
-l’amitié ; dans les liaisons ordinaires,
-parler de soi, n’est le plus souvent qu’un
-foible qui tourne à notre désavantage.</p>
-
-<p>Quelques exemples, contraires à ce
-principe, ne doivent point nous en écarter ;
-on trouve des gens qui vous entretiennent
-impunément des plus petits
-détails de leurs goûts, de leur maniére
-de vivre singuliére, & ne laissent pas
-d’être de très-bonne compagnie. Quel
-est donc l’art qui les sert si bien ? C’est
-de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent
-ni se donner pour modéles, ni tirer vanité
-de leur façon de penser ; sensibles
-de bonne foi, jusqu’à la déraison, à
-toutes les petitesses qu’ils mettent à
-si haut prix ; ils vous étonnent, & vous
-amusent par le ton conséquent & approfondi
-avec lequel ils analisent des objets
-entiérement frivoles ; les contrastes
-plaisent quand ils sont extrêmes ; & celui-ci
-devient pour la raison, une espéce de
-spectacle ; vous croyez, en quelque façon,
-voir l’homme du port de Pyrée,
-considérer avec transport les trésors d’un
-de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur,
-sans être emporté par le délire
-que je viens de dépeindre ; & essayez
-de tenir des propos du même genre, en
-paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ;
-le mérite de ces sortes de singularités,
-tient uniquement à l’yvresse
-avec laquelle ceux qui y sont assujettis,
-font l’éloge de leur folie.</p>
-
-<p>La défiance salutaire de tomber dans
-tous les inconveniens que je viens de
-rapporter, peut se réduire à ce seul point.
-On se nuit, en parlant de soi, lorsque
-le seul intérêt de notre vanité nous détermine ;
-car avec quelque adresse qu’elle
-se déguise, elle sera toujours aperçûe ;
-les regards des hommes, même les plus
-bornés, à d’autres égards, étant des espéces
-de microscopes, qui grossissent nos
-défauts les plus imperceptibles.</p>
-
-<p>Il est malheureusement des occasions
-indispensables de parler de soi, de peindre
-son caractére, & de mettre au jour
-sa conduite ; que dans des discussions
-d’intérêts, ou de quelque autre genre
-que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir
-rempli tout ce que la droiture &
-l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir
-les esprits par les fausses couleurs dont
-vos adversaires se parent, & vous défigurent.
-Quel sera le fruit de votre silence ?
-Vous resterez pendant un certain
-temps, (car insensiblement la vérité découvre
-les trames du mensonge) vous
-vous trouverez, dis-je, chargé, dans
-l’opinion commune, de tous les torts
-qu’on aura eus avec vous.</p>
-
-<p>J’ai placé à la suite de la vanité qui fait
-parler de soi, l’abus de la mémoire, parce
-que ce dernier défaut me paroît tenir, à
-quelques égards, au premier. Une mémoire
-abondante produit ordinairement le
-désir de s’emparer de la conversation, &
-c’est un des moyens détournés de parler
-de soi, que l’empressement indiscret
-d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne
-encore le dégoût d’écouter, deux
-inconveniens, qui seuls suffiroient pour
-lui faire perdre tout son mérite.</p>
-
-<p>Il faut, pour que la mémoire se fasse
-aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse
-d’esprit, & par l’attention à ne
-point offusquer l’amour propre d’autrui,
-elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y
-attire au contraire ceux qu’elle a réduits
-quelque temps, à n’être que spectateurs :
-mais elle ne sent pas toujours où son rôle
-doit finir.</p>
-
-<p>Il faut encore, qu’écartant de la conversation
-tout ce qui auroit l’air de dissertation,
-même dans les matiéres savantes
-sur lesquelles on la consulte, elle
-sache les assujettir toutes, sans obscurité,
-au langage ordinaire du monde ; mais
-cet art que quelques personnes de ce siécle
-possédent éminemment, c’est l’esprit
-supérieur qui seul le donne.</p>
-
-<p>L’usage habituel de la mémoire expose,
-ordinairement, à tomber dans des répétitions,
-& il n’y a personne qui ne pense,
-sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne
-dit <i>de certains parleurs à qui la souvenance
-des choses passées demeure, & qui
-ont perdu le souvenir de leurs redites</i>, il les
-fuit avec soin.</p>
-
-<p>Comme la conversation est un commerce
-d’idées, où le jugement & l’imagination
-doivent concourir, ainsi que
-la mémoire, bien des gens qui ont assez
-d’acquis pour se rappeler les matiéres
-auxquelles on les raméne, haïssent de
-ne trouver le plus souvent dans l’entretien
-de ceux que la mémoire fait parler, que
-le sens littéral, que la page précisément
-de tel ou de tel livre ; & ce dégoût paroît
-sensé ; on se plaît à la conversation qui
-vous présente le fruit de la lecture, mais
-on s’ennuye, avec raison, de celle où
-l’on ne trouve que la lecture même<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Montaigne</i> a dit : Savoir par cœur, n’est
-pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde
-à sa mémoire.</p>
-</div>
-<p>Il est vrai que rien n’est plus à charge,
-à la longue, que ces esprits qui se souviennent
-toujours, & qui ne pensent
-jamais.</p>
-
-<p>Il faut avouer aussi que la mémoire
-heureusement cultivée, devient, dans
-la conversation, une source toujours féconde,
-& toujours agréable, même quand
-elle est instructive, lorsque les différentes
-parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires,
-mesurent son essor, & choisissent
-la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai
-que si elle en reçoit de grands secours,
-elle leur en prête à son tour, qui
-leur servent à se développer davantage ;
-sans elle, l’imagination la plus féconde,
-renfermée nécessairement dans un cercle
-d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle
-retouche sans cesse, épuise bien-tôt les
-différentes faces par où elle les présente,
-& languit enfin faute d’objets, sur lesquels
-elle puisse s’exercer. C’est donc
-comme un instrument à l’usage de l’esprit,
-(s’il m’est permis de m’exprimer
-ainsi) qu’une grande mémoire me paroît
-désirable ; qu’on la réduise à son
-mérite particulier, même en la jugeant
-favorablement, elle n’est plus que d’un
-foible prix ; c’est moins son étendue qui
-plaît, sur-tout dans les gens du monde,
-que le choix des connoissances qu’elle
-rassemble, & la maniére de les employer.</p>
-
-<p>Mais de tous les défauts opposés à
-l’esprit de la conversation, le plus choquant,
-est la contradiction. Rien en
-effet ne rend plus haïssable que de heurter
-inconsidérément l’opinion des autres ;
-non que la crainte de se laisser
-aller à ce panchant, doive bannir de
-l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien
-de la différence entre contredire, &
-défendre son sentiment ; en avoir un, est
-convenable, & même nécessaire dans
-quelques occasions, où ce que vous pensez,
-marque votre caractére ; dans tant
-d’autres, céder, ou ne céder pas, est
-bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil
-dispute encore, après que notre
-raison s’est rendue.</p>
-
-<p>La Bruyere réduit l’esprit de la conversation
-à la classe de l’esprit du jeu,
-& de l’heureuse mémoire ; & j’ai remarqué
-que quelques hommes de ce siécle,
-accoutumés aussi à réfléchir, & qui
-jugent sainement de l’esprit quand il est
-employé dans des ouvrages, pensent à
-ce sujet, comme La Bruyere ; mais il
-m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité,
-moins par un examen raisonné,
-que par une sorte d’insensibilité,
-dont voici la cause. L’étendue, & la justesse
-de l’esprit, étant en eux le fruit de
-plusieurs années de travail, & d’une
-sorte de solitude, ils se sont accoutumés
-à penser austérement, comme si une idée
-purement agréable, étoit un relâchement
-à leur devoir ; méthodiques, & conséquens,
-par habitude, lors même qu’il y
-auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont
-rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination,
-qui va saisir dans les différentes
-matiéres que la conversation présente,
-ce qu’elles ont d’agréable, ou de
-plus à la portée des autres, & en écarte
-avec soin l’air de science, d’exactitude
-ou de mystére ; de là, l’esprit de
-conversation leur paroît un avantage
-bien frivole, & c’est ainsi que l’humanité
-est faite. Quelques Philosophes portés,
-sans s’en apercevoir, à ne considérer
-l’esprit qu’environné de la peine, & de la
-méthode qui ont formé le leur, par-tout
-où ils voyent l’esprit facile, & secouant
-le joug de l’exactitude, ils ont peine à
-le reconnoître.</p>
-
-<p>Il me semble qu’à esprit égal, les
-personnes qui possédent le talent de la
-conversation, ont bien plus d’occasions
-de plaire, que celles qui ne font qu’écrire.
-Je ne les compare ici, que dans ce
-seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux,
-& le plus abondant, emploie
-bien du temps à un ouvrage, dont le
-succès dépend de quantité de circonstances,
-qui souvent, lui sont étrangéres ; au
-lieu que l’homme doué de l’esprit de la
-conversation, plaît & se renouvelle sans
-cesse ; il fait constamment les délices de
-tout ce qu’il rencontre : quelle différence
-dans la maniére de vous occuper !
-L’un par la lecture de ses ouvrages (je
-les suppose du genre purement agréable,)
-n’offre pour spectacle à votre
-esprit que le sien, il ne vous montre
-que son mérite ; l’autre vous raméne à
-vous-même, vous place à côté de lui sur
-la scéne où il brille, & vous y place à
-votre avantage, vous croyez y partager
-ses succès ; quelles ressources pour vous
-plaire, & pour se faire aimer de
-vous !</p>
-
-<p>Ce don paroît quelquefois une espéce
-de magie : il est des gens dont le
-langage fascine si bien votre imagination,
-sur-tout à l’égard des choses de
-sentiment, que vous vous laissez persuader,
-en quelque façon, ce que même
-vous aviez résolu de ne pas croire ;
-vous étiez prévenu, je le suppose,
-sur la froideur de leur ame dans le commerce
-de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir
-des charmes de cette même amitié,
-qu’ils n’ont jamais sentie, il semble
-que leurs expressions suffisent à peine à la
-plénitude de leur cœur ; la peinture
-est si vive, & si ressemblante, l’art a si
-bien les détails auxquels on reconnoît la
-nature, que vous vous y laissez tromper :
-ou s’il vous reste encore quelques
-mouvemens de défiance, vous sentez du
-panchant à les écarter ; état de séduction,
-qui me paroît ressembler à ces rêveries
-agréables que nous cause quelquefois
-un sommeil assez léger, pour nous
-laisser une partie de notre raisonnement,
-on s’apperçoit que ce ne sont que des
-songes, on se dit qu’il ne faut pas les
-croire, on craint en même temps de
-se réveiller.</p>
-
-<p>Comment <i>La Bruyere</i> a-t-il pû rabaisser,
-au point où il l’a fait, un genre
-d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui
-des autres, qui, éclairé par un jugement
-promt & délicat, voit, d’un seul
-coup d’œil, toutes les convenances, par
-rapport au rang, à l’âge, aux opinions,
-au degré d’amour propre, d’un cercle de
-personnes difficiles à satisfaire ?</p>
-
-<p>Encore un mérite qui rend bien désirable
-l’esprit & le goût de la conversation,
-c’est qu’il remplit facilement notre
-loisir : & le loisir de la plûpart des
-hommes, loin d’être pour eux un état
-satisfaisant, devient un vuide qui leur
-est à charge. Combien les jours coulent
-avec vîtesse pour ces ames heureuses,
-qui, dans les intervalles de leurs
-occupations, s’amusent constamment,
-& par préférence, de ce commerce volontaire
-de folie & de raison, de savoir
-& d’ignorance, de sérieux & de gaieté ;
-enfin de cet enchainement d’idées que
-la conversation raméne, varie, confond,
-sépare, rejette & reproduit sans cesse ;
-heureux encore une fois, ceux qui peuvent
-avoir à la place des passions, le goût
-d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions
-de plaire, & de se faire aimer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br>
-<span class="tiny">SUR</span><br>
-LA NECESSITÉ<br>
-<span class="tiny">ET SUR</span><br>
-LES MOYENS<br>
-<span class="large">DE PLAIRE.</span></p>
-
-<h2 class="nobreak sc">Seconde Partie.</h2>
-
-
-<p>Dans cette seconde Partie,
-je traite de l’éducation des
-enfans, suivant les principes
-dont j’ai cherché, dans la
-premiére, à établir l’utilité.</p>
-
-<p>Je la divise en trois Chapitres ; le
-premier contiendra des réflexions préliminaires
-sur les premiéres idées qui nous
-sont imprimées par l’éducation.</p>
-
-<p>Dans le deuxiéme, je proposerai les
-moyens que je crois les plus sûrs & les
-plus faciles, pour faire naître dans les
-enfans, avec le désir de plaire, les qualités
-de l’ame par lesquelles on plaît plus
-généralement.</p>
-
-<p>Dans le troisiéme, j’examinerai quelles
-sont les connoissances auxquelles il
-paroît plus à propos d’appliquer l’esprit
-des enfans, & quels sont les talens qu’il
-faut cultiver en eux, avec plus de
-soin, pour leur donner les moyens de
-plaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des premiéres idées qui nous sont imprimées
-par l’éducation.</i></h3>
-
-<p>Pour pouvoir établir, avec quelque
-solidité, les moyens de faire sentir aux
-enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer
-le désir, il me paroît nécessaire de
-remonter aux sources de l’éducation.</p>
-
-<p>L’éducation est l’art d’employer l’entendement
-des enfans dans ses différens
-dévelopemens, de maniére à y imprimer
-fortement, & par préférence, les
-principes vertueux & sociables.</p>
-
-<p>Ces principes consistent dans la liaison
-des idées rélatives qui concourent à former
-complettement telle vertu, ou telle
-qualité. Je m’explique par un exemple :
-Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément,
-dans notre imagination, l’idée
-de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à
-celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on
-peut trouver à soulager des malheureux<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>,
-& celle de la convenance, si naturelle,
-qu’un homme assiste un homme,
-il en résultera, dès que nous apercevrons
-de la misére, cette sensibilité qui est
-nommée compassion.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Je supprime, pour n’être point diffus, les
-idées rélatives qui se joignent naturellement,
-pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder
-dans cet exemple ; on conçoit que l’idée
-de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement
-celle de la consolation qu’on trouve à
-être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.</p>
-</div>
-<p>On sait que les premiéres impressions
-qui nous sont données dès l’enfance,
-sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent
-presque jamais, quelque peu de
-liaison qu’il y ait naturellement entr’elles.
-Que <i>l’idée des ténébres</i> & <i>l’idée
-d’un fantôme</i>, quand elles nous sont présentées
-en même temps, deviennent
-souvent inséparables, malgré les efforts
-que notre raison fait dans la suite,
-pour les remettre dans l’indépendance
-naturelle, où elles sont l’une de
-l’autre.</p>
-
-<p>Le secret de l’éducation consiste donc,
-en premier lieu, dans le choix & dans
-la liaison des idées principales, qui doivent
-nous conduire pendant la durée de
-notre être, par rapport à notre bonheur
-concilié avec celui des autres hommes :
-& en second lieu, à s’opposer à
-l’union des idées qui produiroient des
-effets contraires.</p>
-
-<p>C’est dans le temps où les idées commencent
-à creuser, pour ainsi dire,
-leurs traces dans notre cerveau, qu’il
-est nécessaire que l’éducation s’attache
-à les y distribuer en ces différens assemblages,
-qui constituent les bons principes.
-Cependant on cultive d’une maniére
-bien étrange, par rapport à l’éducation,
-les premiéres années de notre
-vie. A examiner la conduite de ceux
-qui nous élevent, il semble que l’enfance
-soit contagieuse ; car y a-t-il une cause
-raisonnable d’imiter, comme on fait
-communément, pour parler aux enfans,
-la foiblesse de leurs organes, les sons
-aigus de leur voix, & le désordre de
-leurs idées ? Au lieu de leur montrer
-en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils
-deviennent, nous ne leur offrons sans
-cesse, qu’une ressemblance pantomime
-de ce qu’ils sont eux-mêmes<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Ce n’est
-pas encore l’erreur la plus considérable ;
-commencent-ils à comprendre & à réfléchir,
-s’ils nous questionnent, car alors
-leur panchant naturel est de s’instruire,
-au lieu de leur expliquer avec simplicité
-ce qu’ils désirent apprendre, on se fait
-un jeu de ne leur débiter que des chiméres
-badines ; on les trompe sur le
-nom des choses, on les abuse sur leurs
-usages, plutôt que de leur en donner la
-véritable connoissance ; & il arrive de
-cette conduite, que les premiéres impressions
-qui se gravent dans leur cerveau,
-à supposer qu’elles ne soient pas
-nuisibles, sont incontestablement inutiles,
-& que par là vous préparez à leur
-entendement, à mesure qu’il se formera,
-l’embarras de démêler tous ces mensonges,
-& de mettre la vérité en leur place.
-Les premiéres opérations de cet entendement,
-si importantes pour le reste
-de leur vie, sont le doute, l’erreur, la
-confusion ; & cette confusion est notre
-ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir
-à suivre que quelques routes faciles qu’on
-pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir
-un Dédale, où elle reste long-temps
-égarée. Voici un des premiers inconveniens
-qui résulte de cette mauvaise
-éducation. Cette espéce de mauvaise foi
-avec laquelle on traite avec les enfans,
-leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent
-enfin qu’elle est une moquerie,
-une marque du mépris que nous avons
-de leur foiblesse ; & ce dégoût devient
-une source d’éloignement des personnes
-qui les élevent, & d’une extrême défiance
-d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de
-cette honte niaise, & de cette crainte
-de parler, qui succédent en eux, à la
-gaieté naïve dont les premiéres années
-de l’enfance sont accompagnées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="sc">Montagne</span>, en parlant du panchant qu’ont
-les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs
-enfans : « Il semble, <i>dit-il</i>, que nous les aimions
-pour notre passe-temps, ainsi que des guenons,
-non ainsi que des hommes. » <i>Chap.</i> intitulé,
-<i>De l’affection des peres aux enfans</i>.</p>
-</div>
-<p>Mais, je suppose qu’on leur explique
-fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ?
-On ne les leur présente ordinairement,
-que par l’utilité particuliére qu’ils
-en peuvent retirer. Qu’un enfant demande
-à quoi sert de <i>l’argent</i>, on lui répondra
-communément, qu’avec de l’argent
-il aura des <i>dragées, des jouets, une belle
-robe</i>. De là il se place dans son imagination
-ces idées étroitement liées : <i>l’argent
-est fait pour me procurer ce que j’aime
-à manger, ce qui me divertit, ce qui
-me pare</i> ; & ce principe sera vraisemblablement
-le mieux imprimé de tous
-ceux qui se formeront dans son esprit
-au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage
-de lui dire, que <i>l’argent sert à
-faire du bien aux autres, & à nous en faire
-aimer</i> ? Ne devroit-on pas s’attacher
-à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage
-qu’on feroit devant lui, & qu’on
-l’accoutumeroit à faire de ce même argent,
-& ainsi de toutes les choses dont
-on lui expliqueroit la propriété, ne les
-lui montrant que par les faces qui les
-rendent utiles à la Société ?</p>
-
-<p>Qu’on s’en rapporte à un Philosophe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
-dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement
-estimé. « Les enfans sont capables
-d’entendre raison dès qu’ils entendent
-leur langue naturelle ; & si je
-ne me trompe, dit-il, ils aiment à être
-traités en gens raisonnables plus tôt
-qu’on ne s’imagine. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Locke.</p>
-
-<p>Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la
-Providence, au sujet des premiéres idées des
-enfans, <i>pag. 21</i>.</p>
-</div>
-<p>Ne seroit-il donc pas désirable que
-ceux qui disposent des premiéres années
-des enfans, n’employassent, en leur parlant,
-que des formules raisonnables ?
-Ne seroit-il pas possible d’en introduire
-qui fussent à leur portée, & qui leur
-devinssent aussi familiéres que celles qu’ils
-repetent à l’imitation les uns des autres,
-comme s’ils se les étoient communiquées,
-comme s’ils en avoient fait une
-étude ; car qu’on écoute les discours des
-Nourrices & des autres domestiques qui
-environnent les enfans, on trouvera
-qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne
-consistent qu’en une petite quantité de
-mots follement estropiés, que dans quelques
-maximes contraires au bon sens,
-& dans quelques chansons, plus raisonnablement
-employées, parce que les enfans
-en sont quelquefois amusés.</p>
-
-<p>Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer
-même le tems où ils possédent
-entiérement leur langue naturelle, pour
-chercher à jetter les fondemens de leur
-éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux
-perdre les premiers efforts qu’on feroit
-dans cette vûe, que de manquer à saisir
-un seul des instans où ils commencent
-à comprendre les discours qu’ils entendent,
-& à voir, sans indifférence,
-les objets qui les environnent ? On ne
-sauroit préparer leur cerveau avec trop
-d’art, & de soin, à recevoir les premiéres
-impressions qu’on veut que les objets
-y gravent ; car quand ce sont les
-objets mêmes, qui, par leur propre puissance,
-forment une trace dans l’imagination
-d’un enfant, souvent cette
-premiére idée se trouve contraire à celle
-qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout
-ce qui est étranger à un petit nombre de
-gens qui ont entouré son berceau, l’étonne,
-lui répugne, ou même l’effraie,
-quand il le voit pour la premiére fois.
-Cette impression d’étonnement, de crainte,
-devient peut-être en lui l’origine de
-la timidité, de l’humeur farouche, ou
-de quelque autre défaut, qui, dans la
-suite formera son caractére. Qu’au lieu
-de lui parler de ses jouets, de ses habits,
-de ses repas, on l’eût entretenu
-de ses parens, des Maîtres qui lui sont
-destinés, des livres dont il faudra qu’il
-s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints
-sous des idées agréables, il les verroit
-avec une disposition différente, & seroit
-porté à les aimer.</p>
-
-<p>Malgré la dissipation des enfans, & le
-peu d’attention avec laquelle ils écoutent,
-leur cerveau est si tendre, que
-tous les discours qu’ils entendent, &
-toutes les actions qu’ils remarquent,
-leur laissent quelque impression. La preuve
-n’en est que trop marquée par l’effet
-que produisent les discours de ceux qui
-les environnent, & sur-tout de leurs
-domestiques. C’est là ordinairement la
-source des préjugés qui bornent leur
-esprit, des craintes qui l’avilissent, &
-des mauvaises inclinations, dont ces impressions
-déposent dans leur cerveau
-un germe que les occasions dévelopent
-par la suite.</p>
-
-<p>Il est certain, que pour quelques idées
-salutaires qu’on leur donne chaque jour,
-à dessein de les instruire, ils en acquiérent
-un fort grand nombre d’un autre
-genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils
-fussent garantis.</p>
-
-<p>Qu’on réfléchisse encore sur ce qui
-doit se passer en eux, lorsque leur entendement
-ayant fait quelque progrès, ils
-connoissent que ceux qui les élevent démentent
-souvent, par leur conduite,
-les mêmes leçons qu’ils viennent de leur
-donner. On leur refuse, par exemple,
-une partie des choses qu’ils veulent manger,
-& tandis qu’ils s’affligent amérement
-de ce refus, on en mange en
-leur présence ; on les châtie pour s’être
-emportés contre les gens qui les servent,
-& dans l’instant même, on grondera
-devant eux des domestiques ; on se
-servira des mêmes mots dont on vient
-de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs
-autres contradictions. Ces exemples
-différens impriment chacun leur trace
-dans leur cerveau, & la suite fait
-connoître combien ce mélange est dangereux.</p>
-
-<p>La véritable éducation consiste dans
-le rapport continuel des exemples qui
-frapent les enfans, & des discours
-qu’ils entendent au hazard, avec les
-préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit
-être du moins celle de tous les enfans
-nés avec une fortune, qui permet
-de n’épargner rien de tout ce qui peut
-contribuer à les bien élever<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Par cette
-conduite, ces premiéres idées, dont
-le choix, l’ordre, & la liaison forment,
-vraisemblablement, le fond de notre
-caractére, étant sagement assemblées,
-quelle facilité on auroit, dans la suite,
-à rendre les enfans entiérement vertueux
-& aimables<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ! Soit qu’on y
-employât l’éducation particuliére, soit
-qu’on choisît l’éducation publique, qui
-est préférable à bien des égards<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, on
-ne trouveroit que des dispositions heureuses
-à cultiver. La raison, cet assemblage
-de principes salutaires, n’auroit
-point à résister en eux au sentiment.
-Eh ! quelle différence d’être déterminé
-par les lumiéres de l’esprit, uniquement,
-ou par un panchant qui s’accorde avec
-elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment
-de compassion, (pour revenir à
-cet exemple,) la raison, en nous présentant
-les divers motifs d’être secourables,
-peut nous engager à le devenir ;
-mais quand la raison agit seule, il faut
-qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle
-nous détermine, & souvent avec effort ;
-quand le sentiment nous seconde, le
-mouvement qui nous entraîne est rapide,
-& en même temps agréable. La raison
-est, peut-être, le seul bien qui nous
-plaît davantage, à mesure qu’il nous en
-coûte moins, pour l’acquérir & pour le
-conserver.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Quel objet plus important pour la Société
-que l’instruction de ceux qui, par leur naissance,
-leur rang ou leur fortune, destinés à
-remplir des places considérables, influeront sur
-le bonheur ou le malheur des autres hommes ?
-Mais les principes que je propose, appliquables
-à toutes les conditions, peuvent être employés
-(supposé qu’ils méritent de l’être) par
-les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation
-de ceux qui leur appartiennent.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à
-l’âge où son entendement est formé, d’autres
-idées que celles que j’ai appellées <i>salutaires</i> ;
-je ne prétens pas en conclure, avec certitude,
-qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable,
-aimable, &c. Il se dévelope à certains
-âges des inclinations, des passions, qui ont
-leur source dans les sens, & qui combattent
-ces premiers principes, souvent avec avantage ;
-mais si ces mêmes principes n’éteignent
-pas ces nouveaux panchans, du moins ils en
-diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse
-ne soit portée à l’extrême ; & dans les intervalles,
-ils reprennent leur empire, qu’ils établissent
-enfin souverainement. Quelle différence,
-d’attendre que les passions soient nées, pour
-en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous
-par avance les principes, qui leur serviront
-de frein, quand elles viendront à éclorre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé
-de S. Pierre, intitulé : <i>Projet pour perfectionner
-l’éducation, chap. <small class="rm">XIII</small>, pag. 27.</i></p>
-</div>
-<p>A l’égard de la maniére de cultiver la
-raison des enfans, lorsqu’elle commence
-à se déveloper, ou même qu’elle a
-fait un certain progrès ; au lieu de leur
-donner, comme on fait communément,
-des préceptes qui en renferment plusieurs
-autres, il faudroit au contraire
-décomposer ces maximes, & faire travailler
-les enfans à rassembler toutes les
-parties dont elles doivent être formées ;
-car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec
-de l’esprit & du savoir on se fait estimer,
-c’est comme si, en leur montrant
-de l’or & des marbres, on leur proposoit
-d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ?
-S’ils se mettoient à y travailler, ou le
-bâtiment ne s’avanceroit point, ou il
-prendroit des formes bizarres & vicieuses ;
-de même, n’étant point encore à
-portée de distinguer s’il y a différens genres
-d’esprit & de savoir, dont les uns
-plaisent, & les autres sont haïssables ;
-ils ont besoin qu’on leur donne des
-idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant
-davantage, peu à peu, on leur fasse entendre
-qu’avec de l’esprit sociable, &
-des connoissances qui servent au bonheur
-des autres hommes, on en obtient
-l’estime & l’amitié ; que par degrés on
-leur fasse connoître les qualitez qui rendent
-l’esprit & le savoir aimables : c’est,
-à la fois, en leur montrant des fondemens
-jettés, leur donner l’idée de la forme
-heureuse que l’édifice doit prendre :
-il ne faut pas s’y tromper, sans un plan
-successivement tracé, qui les guide d’étage
-en étage, tel qui pouvoit construire
-un palais, n’aura élevé qu’une tour
-inaccessible : tel autre, sur de vastes
-fondemens, n’aura bâti qu’une simple
-cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en
-hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi
-un plan sage qui les dirige<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, est presque
-aussi utile à la perfection de l’ouvrage,
-que les matériaux même qu’ils
-employent.</p>
-
-<p>C’est donc aux personnes destinées à
-l’éducation des autres, à rassembler
-dans leur ordre, & par convenance aux
-differens progrès de l’entendement, toutes
-les parties qui composent les principes
-également salutaires à celui qui en
-est éclairé, & à la Société. Est-il d’occupation
-qui mérite davantage toute notre
-émulation, d’étude plus intéressante
-pour la raison, que d’observer & de favoriser
-ces premiers éclats de lumiére,
-qui se combattent, s’unissent, se divisent,
-se multiplient ; que ces dévelopemens,
-quelquefois si surprenans, d’un
-esprit qui commence à se connoître ? est-il
-enfin de spectacle plus digne de l’homme
-raisonnable, que l’homme qui attend
-son secours, pour acquérir la saine
-raison ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Si de certains hommes ne vont pas dans
-le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par
-le vice de leur premiére instruction. <span class="sc">La Bruyere</span> :
-<i>De l’homme</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des moyens de faire naître dans les enfans
-le désir de plaire, & les qualitez
-de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.</i></h3>
-
-<p>Poser le fondement des vertus dans
-l’ame des enfans, & leur présenter en
-même temps ces vertus par ce qu’elles
-ont de sociable, voilà quel doit être le
-premier objet de leur éducation ; soit
-qu’on cherche à former leur caractére,
-soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime
-des hommes est un succès louable, qu’il
-faut leur faire envisager, le bonheur
-attaché à leur plaire, doit former le
-second point de vûe. C’est donc dans le
-sein même des qualités de leur ame,
-des lumiéres de leur esprit, & des avantages
-de leur condition, qu’il faut puiser
-tous les moyens qu’ils ont d’être heureux,
-en s’occupant du bonheur des autres.</p>
-
-<p>Pour leur inspirer le sentiment qui
-réunit ces deux intérêts, il s’offre deux
-voies différentes, & qui sont également
-nécessaires à suivre : c’est de les louer
-sur certains avantages, & de ne jamais
-les entretenir de quelques autres.</p>
-
-<p>On peut louer dans un enfant les qualités
-que sa volonté & son émulation
-concourent à lui donner, comme les
-vertus de l’ame, & les connoissances qui
-étendent l’esprit ; c’est une maniére de
-l’engager à les porter à leur perfection,
-en les tournant au profit de la Société ;
-mais il faut bien se garder de le flatter
-sur les distinctions, sur les prérogatives,
-qu’il a reçûes gratuitement de sa
-naissance. Si vous l’entretenez de la
-noblesse, ou de l’illustration de ses
-ayeux<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> ; si vous faites valoir à ses yeux,
-la supériorité que lui donnent des dignitez,
-qui en imposeront aux autres
-hommes ; si vous lui vantez des richesses
-considérables qui l’attendent, vous le
-porterez à penser qu’il a, tel qu’il est,
-des secours assurés pour se voir considéré,
-distingué, respecté ; & bien-tôt, rempli
-de confiance, il croira n’avoir plus
-rien à désirer, pour paroître avantageusement
-dans le monde. L’expérience, il
-est vrai, le détrompera un jour sur le
-succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera
-qu’on ne réussit effectivement que par
-un caractére qui fasse excuser nos défauts,
-& rendre justice à nos bonnes qualités.
-S’il est capable de retour sur lui-même,
-il changera de principes, il
-se fera une étude de plaire ; mais quelle
-différence d’y être porté par une habitude
-contractée dès sa jeunesse, ou par des
-réflexions tardives & intéressées ! Il lui
-prendra des momens de paresse, ou de
-distraction, dans la nouvelle route qu’il
-aura résolu de suivre ; il manquera à son
-extérieur & à ses discours, une certaine
-grace persuasive, que le sentiment donne
-à tout ce qu’il accompagne, & qui ne
-peut être entiérement remplacée par l’esprit ;
-il sera long-temps, du moins, à
-effacer les premiéres impressions qu’aura
-données contre lui, le caractére dont
-il cherche à se dépouiller : mais supposé
-que la raison ne puisse le déterminer
-à changer de caractére, aveuglé par sa
-vanité, il fixera son ambition à faire valoir
-les avantages qu’il posséde ; si c’est
-la haute naissance, croyant en conserver
-la dignité, il n’en fera paroître que
-l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera
-tout le faste, afin de s’enveloper,
-(pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
-mais il ne pourra se faire entiérement
-illusion. Forcé de reconnoître,
-dans mille occasions, qu’être aimé,
-est un bien nécessaire, & que ce bien lui
-est refusé, il affectera vainement de le
-mépriser ; il ne jouïra pas même de la
-foible satisfaction de tromper personne
-à cet égard ; on sait que le dédain marqué
-avec lequel on regarde les autres
-hommes, n’est ordinairement qu’un dépit
-secret de ne pouvoir leur plaire ; à
-quel reméde insensé il aura recours,
-pour se dédommager de n’être ni désiré,
-ni accueilli ; il finira par se rendre
-haïssable<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Di-lui…</div>
-<div class="verse">Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">Racine</span>, <i>Andromaque</i>, Tragédie.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> J’ajouterai encore une autre précaution
-qu’on pourroit prendre, pour engager les
-jeunes gens à chercher dans leur caractére &
-dans leur esprit, les moyens d’être considérés ;
-c’est de combattre en eux le goût démesuré de
-la parure. La magnificence, dans tout autre
-genre, peut avoir un caractére de grandeur,
-& nous faire aimer, parce qu’elle procure
-quelque satisfaction aux autres hommes ; mais
-celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en
-décore, personne n’en jouït avec lui ; il me
-semble qu’il en est de la parure, à l’égard des
-gens du monde (je n’en excepte pas les femmes)
-comme de l’imagination dans les ouvrages
-d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure,
-c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se
-trouve répandue avec profusion, c’est une sorte
-de délire.</p>
-</div>
-<p>Ne point entretenir les enfans des
-avantages attachés à leur naissance, n’est
-tout au plus que la moitié de l’ouvrage ;
-il est encore essentiel de les exciter
-à profiter de leur rang & de leur fortune,
-pour plaire & pour se faire aimer ; & ce
-que je propose, n’implique point contradiction :
-on peut leur faire envisager
-ces mêmes distinctions par des côtés où
-leur orgueil ne trouve point de prise,
-& qui frapent leur raison ; mais dans
-l’éducation ordinaire, on prend la route
-opposée. Veut-on inspirer aux enfans
-nés dans le rang supérieur, ou dans un
-état distingué, les qualités qu’ils doivent
-apporter dans la Société ? on se
-sert, sans en apercevoir la conséquence,
-de termes qui réveillent en eux des idées
-de vanité sur leur condition, comme si
-on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez
-un jour, ce qu’ils ont de plus que les
-autres hommes ; on dira, par exemple,
-aux uns, qu’il faut être <i>affables</i> à ceux
-qui leur font <i>la cour</i>, qu’ils doivent
-avoir de <i>la bonté</i> pour les gens qui leur
-sont attachés ; & le mot de <i>cour</i> excepté,
-on tient à peu près le même langage
-aux autres. Il faudroit bien plûtôt,
-évitant, avec un soin extrême, toutes
-ces expressions, dont la vanité des enfans,
-plus sensible déja qu’on ne le croit,
-ne saisit que trop bien l’énergie ; il
-faudroit, dis-je, n’employer que des
-termes propres à les rendre modestes<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ;
-leur recommander, à titre de devoirs,
-<i>l’estime</i> & <i>la vénération</i>, pour les
-hommes d’une vertu distinguée, afin
-qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout.
-<i>Les égards</i>, <i>les déférences</i>, pour ceux qui
-les recherchent, afin qu’ils ne pensent
-pas qu’un regard jetté au hazard, ou
-un sourire d’habitude, soit un accueil
-assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils
-doivent de <i>la reconnoissance</i> des soins
-qu’on prend pour remplir leur loisir,
-de peur qu’ils ne s’imaginent que tout
-doit être occupé de leurs plaisirs ; les
-entretenir <i>du respect</i> qu’ils doivent à
-ceux qui les élevent, de <i>l’amitié</i> qu’exige
-d’eux l’attachement des gens d’un
-certain ordre, qui sont à leur service.
-On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire
-envisager la grandeur, que par ce qu’elle
-a de facile, de doux, de caressant,
-que par les bienfaits qu’elle peut procurer
-ou répandre ; ne leur peindre la
-fortune, que sous les traits de la libéralité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ;
-n’appeller enfin devant eux, tous
-les avantages qu’ils possédent, que du
-nom des vertus qui en peuvent naître.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L’éducation du Collége est la plus salutaire,
-pour garantir les enfans du piége de l’orgueil.
-Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S.
-<span class="sc">Pierre</span>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La libéralité est un des devoirs d’une grande
-naissance. M. la Marquise de Lambert, <i>Avis
-d’une mere à son fils</i>.</p>
-</div>
-<p>Certaines qualités de la personne &
-du caractére, telles que les agrémens de
-la figure, le naturel dans les actions,
-& dans le langage, l’enjouement & la
-vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne
-faut point vanter en présence des enfans
-qui en sont doués ; ce seroit les
-altérer, que de les leur faire remarquer
-en eux ; le naturel est une espéce d’innocence,
-qui perd entiérement de ce
-qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se
-connoître.</p>
-
-<p>Pour donner lieu aux vertus de naître
-dans les enfans, pour pouvoir employer
-avec succès les avantages de leur condition,
-à leur inspirer le désir de plaire,
-il y a des défauts contre lesquels il faut
-les armer, sans attendre qu’ils y soient
-sujets ; parce qu’il est bien différent,
-par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions
-déja faites, & qui peuvent aisément
-se réveiller, ou de les empêcher
-de se former ; & c’est par des exemples
-étrangers, comme l’yvresse de l’esclave
-qu’on exposoit aux regards des jeunes
-Lacédémoniens ; c’est par le soin de
-leur dépeindre avec force, & avec
-vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
-la difformité de ces mêmes défauts,
-qu’on parvient à leur en inspirer la haine.
-Peut-on prendre trop de soins pour
-les garantir de l’attention maligne à relever
-les fautes d’autrui, de l’empressement
-à faire valoir ce qu’ils se croyent de
-bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre
-à la volonté d’autrui, dans les choses,
-qui par elles-mêmes n’ont rien qui
-doive répugner ; inclinations si ordinaires
-à l’enfance, & que je regarde comme
-la source d’une infinité de moyens de déplaire
-par la suite dans la Société ?</p>
-
-<p>L’attention qu’on remarque dans les
-enfans à relever les fautes des autres, est
-vraisemblablement le germe de plusieurs
-inclinations dangereuses, qui varient
-dans leurs effets, selon la différence
-des caractéres<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; je conçois que dans
-les ames vertueuses, ce germe produit
-la sévérité impitoyable avec laquelle
-elles portent leur jugement sur la conduite
-des autres : je lui attribuerois
-aussi la liberté de s’expliquer, hautement,
-sur ce qu’on trouve à reprendre
-dans les autres hommes ; en supposant,
-que c’est par horreur pour la fausseté,
-qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on
-se montre avec franchise tel qu’on est.
-Je le croirois, sur-tout, la cause de ce
-genre d’esprit caustique, que l’on colore
-du nom d’aversion pour le vice, &
-qui n’est en effet que la haine du genre
-humain.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> On démêle presque dès le berceau, les passions
-qui se dévelopent dans la suite. <span class="sc">M. Rollin</span>,
-<i>Traité des Etudes, Tom. 3</i>.</p>
-</div>
-<p>Ce défaut n’est, dans la premiére enfance,
-qu’une malignité peu raisonnée,
-à laquelle on se contente d’opposer quelques
-remontrances légéres ; il seroit à
-désirer qu’on le combattît par des punitions,
-& qu’elles fussent accompagnées
-de discours propres à fraper l’imagination
-des enfans ; les peines qu’on leur
-fait éprouver, ne devant être employées
-que comme une idée accessoire, plus capable
-de fixer dans leur mémoire les
-principes salutaires qu’on cherche à y
-graver ; & ce n’est que quand on y est
-absolument forcé, & qu’après qu’on a
-essayé tous les secrets de l’insinuation,
-qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ;
-<i>Si une honnête pudeur & la crainte
-de déplaire sont les seuls moyens de retenir
-un enfant dans le devoir</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, c’est sur-tout
-à l’égard des qualités heureuses,
-qu’on cherche à leur faire acquérir, que
-la voie de douceur est convenable : quelle
-différence dans les effets que produit
-la crainte d’être puni, ou celle de déplaire<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ?
-Je suppose que la premiére ait
-vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle
-n’aura substitué à leur place, que la docilité
-timide, & l’exactitude forcée : cette
-derniére y aura fait naître la complaisance
-& le zéle ; l’une n’efface que des défauts,
-l’autre établit des vertus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Locke, <i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">LXI</small></i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur
-& contrainte, & je tiens que ce qui ne peut se
-faire par raison & prudence, ne se fait jamais
-par la force. Montagne, <i>Essais, l. 2, ch. <small class="rm">VIII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>A l’égard de ce premier essor de la vanité
-des enfans, qui les porte à se vanter
-de ce qu’ils font de louable, panchant
-que la mauvaise éducation non-seulement
-tolére, mais excite quelquefois en eux ;
-il me paroît être la source de cette préoccupation
-de son propre mérite, qui se
-marque dans la suite, par le peu d’attention
-qu’on fait à celui des autres, de l’habitude
-de parler de soi, & de plusieurs
-autres foibles de cette espéce.</p>
-
-<p>Pour empêcher le progrès de cet orgueil
-naissant, en approuvant les enfans
-de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit
-utile d’y ajouter une récompense quand
-ils ne s’en seroient point vantés : &
-lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur
-vanité s’annonce avec un peu plus de
-finesse, il faut, ce me semble, pour
-le combattre, plus de patience & d’art,
-que d’autorité, & de sécheresse. S’il
-arrive qu’un enfant trouble la conversation,
-pour conter, ou pour parler de
-soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand
-rien ne lui donne lieu d’en faire usage,
-ou qu’il améne, grossiérement, une
-occasion de les prodiguer ; au lieu, de
-l’interrompre, d’abord, avec dureté,
-action qu’il regarderoit peut-être comme
-un trait d’humeur<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, ne vaudroit-il
-pas mieux le traiter exactement, comme
-il seroit traité, s’il étoit alors dans
-le monde<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ? commencer par l’écouter ?
-lui marquer successivement le sentiment
-d’ennui ou d’impatience qu’il
-cause, afin de l’amener à s’en apercevoir
-& à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à
-moins qu’il ne manque entiérement de
-sensibilité, il se corrigera d’une confiance
-qui lui promettoit des succès, & dont
-il ne retirera jamais que des dégoûts
-& de la honte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il est bien important d’agir toujours avec
-un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif
-raisonnable qui vous fait le quereller, ou le
-punir, ou l’applaudir.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> L’éducation, à bien des égards, doit
-avoir pour objet de produire par avance en
-nous, l’effet de l’expérience.</p>
-</div>
-<p>Cette méthode pourroit avoir lieu
-dans toutes les occasions où il s’agiroit
-de fixer leur attention, ou de combattre
-leurs caprices ; ce seroit avancer le
-progrès de leur raison, que de leur parler
-toujours comme s’ils étoient raisonnables.</p>
-
-<p>Reprendre les enfans, avec dureté,
-quand ils parlent ou agissent inconsidérément,
-les fraper de cette crainte
-qui abaisse le courage, c’est les jetter,
-souvent, dans une autre extrémité ;
-c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation
-que celle qui, combattant le panchant,
-sans éclairer la raison, ne sauve
-un défaut que par un autre ; supposé
-qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci,
-peut-être le premier devroit-il paroître
-préférable ? La présomption diminue,
-il est vrai, le prix de nos bonnes
-qualités, mais la timidité les empêche
-de paroître ; si par la premiére, on
-révolte les esprits, parce qu’on cherche
-trop à les occuper de soi, quelquefois
-aussi, on leur en impose : par l’autre,
-comme on ne les occupe pas assez, on
-en est ignoré, on est compté pour rien.</p>
-
-<p>Ordinairement la timidité rend sauvage,
-& il y a bien de l’inconvénient à l’être :
-l’habitude de vivre ensemble est un
-des principaux liens qui concilient les
-hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement
-l’effet que produisent sur eux
-les défauts d’autrui ; que donnant lieu
-aux services mutuels, elle fait naître la
-confiance, & le besoin de se chercher.
-Or les gens qui se livrent rarement à
-la Societé, sont privés de tous ces moyens
-d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils
-n’entendent qu’imparfaitement le langage
-de ceux qu’ils abordent ; car dans
-la bonne compagnie même il y régne
-un peu de ce qu’on apelle <i>cotterie</i>. Il y
-a de certaines plaisanteries convenues ;
-une finesse arbitraire qu’on attribue à
-de certaines expressions, que celui qui
-n’est pas instruit des circonstances qui
-les ont accréditées, trouve froides ou
-obscures : sujet à prendre pour une vérité
-ce qui n’est qu’une ironie, il restera
-sérieux où les autres seront livrés à la
-joie. S’il en étoit quitte pour n’être point
-remarqué, si on s’en tenoit avec lui à
-l’indifférence, quoique ce partage flatte
-peu l’amour propre, il y gagneroit encore ;
-car, comme en général, on trouve
-plus de plaisir à condamner les gens qu’à
-les plaindre, plutôt que d’attribuer le
-caractére farouche à la timidité, on le
-soupçonne, volontiers, de naître d’un
-mépris secret pour les autres.</p>
-
-<p>Afin de sentir davantage les inconvéniens
-de la timidité, considérons-la,
-particuliérement, dans les personnes d’esprit
-qui en connoissent tout l’abus, &
-qui dans chaque occasion ont besoin de
-nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y
-produit un contraste dont on est avec justice
-étonné.</p>
-
-<p>Il y a des gens toujours embarrassés,
-quand ils arrivent dans un lieu, où il
-y a beaucoup de monde ; ils abordent
-avec un air entrepris, on voit qu’ils ne
-sont point à leur aise, & cette gêne paroît
-mal fondée ; on cherche à leur faire
-sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent,
-on les rassure avec bonté, &
-voici l’effet que cette bonté (souvent un
-peu trop marquée) leur cause. A quoi
-croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
-tandis qu’on faisoit des efforts pour ne
-point l’intimider ? Il employoit le temps
-de son trouble à examiner le tribunal qui
-l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement
-il n’avoit pas tant de sujet
-de le craindre, & pour se dédommager
-de s’en être d’abord laissé imposer,
-il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude
-au calme, & du calme à la critique ;
-il a démêlé l’affectation, la mieux
-déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie
-feinte qui dérobe le plus habilement
-ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin
-dans les replis de la vanité ; & bien-tôt
-cet Aréopage qui avoit besoin, il
-n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité,
-s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement
-de celui qu’il craignoit de faire
-trembler, il se trouve que c’est le Juge
-qui finit par être condamné.</p>
-
-<p>J’examinerai, dans un autre endroit,
-l’effet de la timidité sur les petits esprits :
-je reviens à l’opposition opiniâtre à la
-volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement
-les premiéres années de
-l’enfance ; & qui se métamorphosant dans
-la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse,
-de l’esprit de contradiction,
-& des autres défauts qui forment l’attachement
-à notre propre volonté, &
-à notre opinion. Comme cette opposition
-se montre souvent dans les enfans
-lorsqu’ils n’entendent encore qu’une
-partie de leur langue naturelle, & que
-les châtimens pourroient l’irriter, il me
-paroît bien difficile de la combattre avec
-succès. Une étude constante sur la maniére
-de rompre cette malheureuse disposition,
-peut seule en offrir les moyens ;
-& il est certain que les fausses frayeurs
-qu’on leur inspire<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ne font qu’ajouter
-un mal de plus, & ne guérissent point
-la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise
-humeur est captivée & non pas détruite :
-mais puisqu’au moyen des peintures
-fantastiques par lesquelles on frape
-leur imagination, on éprouve qu’on
-peut les distraire de leur opiniâtreté,
-pourquoi ne pas employer des images
-qui causent cette diversion, sans imprimer,
-dans leur entendement, des sujets
-chimériques de frayeur ? C’est aux personnes
-qui les élevent à imaginer, à multiplier
-ces moyens de diversion, pour
-rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude
-seule est à craindre : je suis persuadé
-que, dans bien des personnes,
-plusieurs dispositions vicieuses se sont
-évanouïes, parce que l’habitude ne les
-a point entretenues<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On leur peint un grand homme noir, un
-dragon qui doit les dévorer…</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Je trouve, dit Montagne, que nos plus
-grands vices prennent leur pli dès notre plus
-tendre enfance ; ces semences se germent &
-s’élevent après gaillardement, & profitent à
-force, entre les mains de la coûtume, <i>Essais,
-l. <small class="rm">II</small>, ch. <small class="rm">XXII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Quant au panchant à la contradiction,
-je pense qu’à mesure que les enfans ont
-plus d’esprit, l’éducation peut domter
-en eux ce défaut, plus aisément qu’elle
-ne feroit l’humeur caustique. Comme
-la contradiction n’amuse, ni n’exerce
-l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit
-à son tour ne s’occupe point à entretenir
-un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ;
-il peut, au contraire, par l’éducation,
-travailler efficacement à le
-détruire ; au lieu que cette sagacité à
-discerner, & à peindre ce qu’on trouve
-à reprendre dans autrui, est un exercice
-de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit
-sans doute, séduit par l’idée de
-supériorité sur les autres qu’il y attache ;
-& c’est un grand ouvrage pour la raison
-de nous arracher aux défauts du caractére,
-quand ils font briller notre imagination.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Des connoissances de l’esprit & des talens
-qui doivent entrer préférablement dans
-l’éducation des enfans pour leur donner
-les moyens de plaire.</i></h3>
-
-<p>Entre les différentes études<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> qui doivent
-précéder le temps où l’on entre
-dans le monde, voici celles qui me paroissent
-tenir davantage à la matiére
-que je traite, & l’ordre dans lequel je
-crois qu’elles doivent se succéder. <i>L’intelligence
-des langues, l’histoire, les exercices
-& les talens, la connoissance des ouvrages
-d’esprit, & des arts agréables : l’habitude
-au stile épistolaire, les usages du monde,
-& la connoissance des hommes de son siécle.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Plusieurs Ouvrages, justement estimés,
-qui traitent du choix & de la méthode des études,
-semblent avoir épuisé les plus sages vûes
-sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne
-que je n’envisage ici les études, que par
-le secours dont elles peuvent être au désir de plaire
-& d’être aimé.</p>
-</div>
-<p>Je ne rappellerai point ici de quelle
-utilité sont les langues anciennes, j’exposerai,
-seulement, que dans l’éducation
-des enfans destinés à vivre dans le
-monde, l’étude de leur langue naturelle
-me paroît indispensable ; rien ne dégrade
-tant l’esprit, & ne paroît borner davantage
-l’imagination, que de se tromper
-sur le vrai sens des mots. Je croirois
-convenable aussi d’y faire entrer la Langue
-Angloise & l’Italienne, afin d’être à
-portée de suivre la route & le progrès
-que fait l’esprit dans les Ouvrages de
-ces deux Nations.</p>
-
-<p>Après l’étude des Langues, l’Histoire
-universelle est une carriére qu’il faut
-faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére
-que dans le cours de leur vie ils
-puissent s’y reconnoître, chaque fois
-qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour
-le plus grand nombre, d’en savoir les
-faits généraux : mais je comprens, dans
-cette connoissance de l’Histoire universelle,
-celle des principales Nations actuellement
-répandues dans les trois autres
-parties du monde<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, ainsi que l’état
-présent, mais moins abrégé des Nations
-de l’Europe.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour preuve de l’utilité de cette connoissance,
-lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.</p>
-</div>
-<p>Je mets à part l’histoire de notre Nation,
-qu’il est nécessaire de posséder avec
-plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des
-derniers siécles, qu’on ne peut connoître
-dans un trop grand détail ; parce
-qu’ils présentent des objets intéressans<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>,
-étant plus raprochés de nous, & plus
-souvent ramenés dans la conversation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait
-le temps & la force d’apprendre toutes choses,
-il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner
-celles qui doivent être du plus grand & du
-plus fréquent usage dans le monde. M. Locke,
-<i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">XCVI</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Les exercices doivent concourir avec
-les études précédentes ; ceux sur-tout
-qui peuvent, en formant le corps,
-lui donner de la grace, sont d’une nécessité
-indispensable, à cause de l’impression
-subite que notre extérieur fait
-en notre faveur, ou à notre désavantage.
-Les agrémens de l’esprit sont long-temps
-à détruire le dégoût que des façons rebutantes
-ont inspiré ; je dis détruire,
-souvent ils ne font que le pallier : il y a,
-dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport
-de nos yeux à cet égard, quelque chose
-qui me paroît avilir beaucoup notre jugement.
-On se sent, communément,
-moins de répugnance pour une personne
-qui se produit avec une étourderie confiante,
-& qui donne lieu de soupçonner
-qu’elle a peu de raison, que pour une autre
-qui se présente avec un air grossier, &
-ignoble, quoique sensé. Quand ce ne
-seroit que pour connoître jusqu’où le
-premier donne prise à la critique, on s’en
-occupe, on l’écoute, on se remplit, avec
-plaisir, des motifs qu’on découvre de le
-mépriser ; & le croiroit-on, c’est le traiter
-avec moins de dédain encore qu’on
-ne fait le second, qui devient comme
-anéanti ; on l’a jugé au premier coup
-d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir
-s’il existe ; & supposé qu’il ose vous tirer
-de la létargie où vous êtes à son
-égard, qu’il prenne & vous adresse la parole,
-il montrera inutilement du sens,
-& peut-être des lumiéres ; la contradiction
-aigre sera le meilleur traitement qu’il
-éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir
-de répondre à un homme d’esprit
-qui n’a pas le maintien qui leur en impose.</p>
-
-<p>A l’égard des talens, si l’on ne les examine
-que par ce qu’ils peuvent être à
-notre bonheur, si l’on met en balance
-ceux qui appartiennent purement à l’esprit,
-avec ceux qui semblent n’être point
-de son ressort, tels que certains exercices,
-l’art du chant, de la danse, des instrumens,
-&c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils
-préférables ? Combien d’écueils
-environnent les premiers ! En faire
-un usage vicieux, soit que l’envie nous
-y porte, ou que l’imagination nous égare,
-n’offre que de trop fréquens exemples.
-Sont-ils d’un ordre distingué, ils
-excitent dans quelques rivaux la jalousie
-la plus envenimée, &, tout bien calculé,
-ils produisent plus de dégoûts que
-de satisfaction ; au lieu que les autres ne
-manquent jamais de succès, quand même
-ils seroient médiocres, parce qu’on
-n’en exige la perfection que dans ceux
-dont la profession est d’y parvenir. On
-ne vous les conteste pas, lors même
-qu’ils sont supérieurs, ils deviennent
-autant de chaînes, qui attachent d’autant
-mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
-point leur vanité : enfin si ces
-derniers rendent moins à notre amour
-propre, ils font davantage pour la douceur
-de notre vie ; ils peuvent remplacer
-en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent
-point, s’ils y naissent avec le caractére
-de supériorité ; car ils sauront
-bien alors percer & se faire connoître.</p>
-
-<p>Le choix qu’on doit faire entre les
-talens de différent genre, offre encore
-bien d’autres sujets d’examen ; il y a
-une convenance entre le rang des personnes
-qu’on éleve, leur destination, &
-les talens qu’elles peuvent avoir avec
-bienséance, qu’il me paroît indispensable
-de consulter.</p>
-
-<p>Quand l’état des enfans est arrêté de
-bonne heure, il est aisé, en leur présentant
-habituellement cette perspective,
-de placer dans leur point de vûe les
-objets différens, que la raison veut qu’ils
-considérent du même coup d’œil ; l’ordre
-des devoirs, le choix des plaisirs
-compatibles avec le personnage qu’ils
-auront à remplir, naissent naturellement
-de la connoissance qu’ils ont
-de leur situation ; ainsi on ne peut
-trop fixer leurs regards vers ces mêmes
-objets<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, car il faut, en général, pour
-réussir dans le monde, un certain accord
-entre nos goûts, notre ton de plaisanterie,
-& ce que nous sommes, qui ne peut
-être remplacé que par une supériorité
-d’esprit donnée à bien peu de personnes.
-Rien n’expose davantage à la critique,
-que de n’avoir pas l’amour propre convenable
-à son état, que de ne pas sentir
-qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
-doit y parvenir que par des moyens
-qui n’ôtent rien à la considération où
-l’on doit naturellement prétendre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Locke remarque qu’on prend rarement
-cette route ; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation
-des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent
-enseigner plutôt que sur ce que les enfans
-ont besoin d’aprendre de l’étude, <i>sec. <small class="rm">XCVII</small></i>.</p>
-</div>
-<p>Examinons d’abord ce que les talens
-sont aux personnes du premier rang ;
-les aimer fait une douceur dans leur
-vie, les récompenser fait une partie de
-leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles
-à les posséder ? elles n’en
-ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées
-des soins pénibles & indispensables
-qu’il en coûte pour les acquérir,
-tandis qu’elles resteroient peut-être au
-dessous de la médiocrité, on les accableroit
-des éloges qui ne sont dûs qu’à la
-perfection ; doivent-elles augmenter le
-nombre des piéges, où la flatterie qui
-les assiége sans cesse, ne cherche qu’à
-les attirer ? Mais je suppose qu’elles parvinssent
-à les posséder dans un degré
-éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
-élévation, au dessus de pareils succès ?
-Que leur serviroit un mérite dont leur
-suffrage est la plus douce récompense ?
-L’avantage de disputer, & même de remporter
-ce prix, est inférieur, pour elles,
-à la gloire de le donner.</p>
-
-<p>L’espéce de régle, que je viens de proposer,
-a, sans doute, ses exceptions : on
-voit dans le rang dont je parle, des personnes
-si heureusement nées pour la supériorité
-en tout genre, que l’esprit &
-les talens semblent ajouter, en elles,
-aux prééminences de leur rang même.</p>
-
-<p>A l’égard des hommes destinés à ces
-premiers emplois, dont les fonctions
-sont sérieuses & austéres, il est peu de talens,
-si vous en exceptez l’éloquence, qui
-paroissent leur convenir ; faits pour en
-imposer, pour attirer la considération &
-le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser,
-être aperçûs par des avantages aussi
-frivoles, que le sont, comparés à la
-gravité de leur état, les talens qui font
-l’amusement de la Société. Je ne me fonde
-ici que sur l’opinion du vulgaire ;
-mais le vulgaire se trouve dans toutes les
-conditions : car s’ils n’avoient pour juges
-que de bons esprits, loin d’assujettir leur
-loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions,
-on aimeroit au contraire dans
-tous les momens où ces devoirs pénibles
-leur donnent quelque relâche, à les
-voir se livrer à tous les délassemens convenables
-aux autres hommes. La raison
-devroit-elle se plier à des usages
-plus sévéres qu’elle-même ? Mais certains
-usages sont respectés par le sage,
-quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.</p>
-
-<p>Cette exclusion des talens agréables,
-je dois faire encore cette observation,
-n’est pas toujours absolue ; il est des
-hommes qui savent imprimer le caractére
-de bienséance à tout ce qu’ils adoptent :
-un certain charme répandu dans
-leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions
-sérieuses qui les font considérer,
-les dons qui rendent leur commerce
-agréable.</p>
-
-<p>A quelque état qu’on soit destiné, la
-connoissance des ouvrages d’esprit est
-convenable, & peut-être nécessaire ;
-être instruit, produit deux avantages ;
-on décide moins, & on décide mieux.
-Mais comme la lecture ne donne pas des
-lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux
-personnes qui nous élevent, à y suppléer ;
-elles doivent, par le secours de
-la conversation, évitant le ton de précepte,
-nous instruire sur les ouvrages
-d’esprit, de ce que les ouvrages même
-ne nous apprennent pas toujours la maniére
-d’en bien juger. Comment laisse-t-on
-ignorer aux gens qui vont entrer
-dans le monde, le sentiment établi, le
-plus généralement, sur le mérite & les défauts
-d’une certaine quantité de livres
-célébres dont ils entendront parler ? On
-les expose à porter de faux jugemens
-sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît
-davantage. Ce manque de connoissance
-a d’autres inconveniens, que j’exposerai
-en parlant des usages du monde.</p>
-
-<p>Il est utile encore de leur donner, de
-la même maniére, une idée assez étendue
-des arts agréables, & particuliérement
-de ceux qui dépendent autant du
-goût, que des régles ; outre le plaisir
-qui est attaché à ces connoissances, l’esprit
-y gagne un certain agrément ; c’est
-une qualité liante de plus, de sentir le
-prix de ces merveilles, que les arts nous
-présentent : je pense enfin qu’on est plus
-heureux, & qu’on plaît davantage, quand
-on est à portée de juger, avec délicatesse,
-de ce qui constitue les plaisirs qui
-rendent la Société aimable, sans blesser
-l’honnêteté des mœurs.</p>
-
-<p>Il est vrai que de cette multiplicité de
-connoissances & de talens vulgaires, il
-peut naître, dans quelques jeunes gens,
-un défaut qui les rendroit insuportables ;
-les petits esprits s’estiment plutôt par
-la quantité d’objets qu’ils embrassent,
-que par la maniére de les saisir : on ne
-le croiroit pas, sans l’expérience, il est
-plus aisé d’être modeste, avec une supériorité
-de lumiéres ou de talens, qu’avec
-un assemblage de connoissances communes
-dont les occasions de faire usage
-se succédent presque sans cesse. On a
-bien du panchant à se croire un homme
-universel, parce qu’on est universellement
-médiocre. L’ennuyeux commerce
-que celui des gens qui sont un peu
-tout ce qu’ils veulent être ! Ils étalent,
-si volontiers, & avec une confiance si
-parfaite, toutes les petites richesses qui
-les environnent ; ils vous en font l’histoire,
-ils en vantent eux-mêmes le succès ;
-ils se glorifient même de celles
-qui leur manquent : c’est, selon eux,
-par paresse, par indifférence, qu’ils ne
-les ont point acquises. C’est à ceux qui
-nous élevent, à régler notre amour
-propre à cet égard, en nous accoutumant
-à penser, que le seul moyen de
-faire valoir nos avantages, de quelque
-espéce qu’ils soient, c’est de les mettre
-toujours au dessous même de leur véritable
-prix<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La modestie raisonnable par rapport aux
-grandes qualitez dont on a donné des preuves,
-consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
-qu’à un degré inférieur à celui de l’estime
-que vous marquent les autres, mais à
-l’égard des avantages de peu de mérite, la
-modestie doit aller jusques à ne se prêter en
-rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer
-avec les gens à qui les miséres de la vanité
-d’autrui sont à charge, que d’écouter avec
-complaisance des éloges sur nos petits talens ;
-mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
-succès, est un véritable ridicule.</p>
-</div>
-<p>Par le secours des entretiens amenés
-de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de
-leçons, on pourroit porter plus loin
-l’éducation à l’égard des jeunes gens,
-doués d’une certaine intelligence ; ce
-seroit de leur faire connoître le terme
-(autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit
-de leur siécle est parvenu par rapport
-aux Sciences, aux connoissances
-sublimes, & aux grands talens. Ils éviteroient,
-par-là, deux extrémités qui
-marquent de la petitesse d’esprit ; l’une
-est de n’admirer les Sciences que par
-ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu
-d’attacher leur prix à l’utilité dont elles
-peuvent être à la Société : & l’autre,
-de les estimer moins à mesure que le
-nombre des Savans se multiplie : ainsi,
-les accoutumant à ne pas juger l’esprit
-sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient
-pas dans ces redites vagues & si
-ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce
-que le siécle <i>dégénére</i> ; ils verroient que
-ce qu’on appelle décadence à cet égard,
-ne regarde que quelques branches qui
-ont décru, à la vérité, mais dont le siécle
-est dédommagé par d’autres qui se
-sont étendues<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Il est bien rare de voir des estimateurs
-équitables sur ces pertes & sur ces compensations.
-Le foible commun est de dégrader
-son siécle pour élever le précédent : d’autres
-hommes estiment le leur par préférence ; &
-dans ces deux opinions, c’est presque toujours
-l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre
-l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont
-avec les connoissances ou les talens par lesquels
-ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine
-leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur
-prévention sur ce qui reste.</p>
-</div>
-<p>J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans
-à ces différens égards, par des entretiens
-plûtôt que par la lecture. Les
-esprits lents & qui n’ont d’acquit que ce
-qu’une étude opiniâtre leur en a donné,
-ont peine, quelquefois, à estimer le
-savoir, qui étant en partie le fruit de
-la conversation, en a pris l’air facile : ce
-mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît
-le travail qu’il a coûté ; ils sont
-au sujet de la conversation, comme ces
-hommes élevés dans des pays montueux,
-qui, infatigables à parcourir des
-routes pénibles, se lassent aisément dans
-la plaine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Les vûes courtes, je veux dire les esprits
-bornés & resserrés dans leur petite sphére, ne
-peuvent comprendre cette universalité de talens,
-que l’on remarque quelquefois dans un
-même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en
-excluent la solidité. <i>La Bruyere, du mérite personnel</i>.</p>
-</div>
-<p>Une autre étude peu cultivée, & cependant
-bien utile, est celle du stile épistolaire :
-la plûpart des jeunes gens, entrant
-dans le monde, & ceux même qui
-parlent bien, sont si peu formés à ce stile,
-qu’ils écrivent à peine raisonnablement ;
-c’est une façon de décrier soi-même son
-esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion
-favorable qu’on en avoit conçue
-dans la conversation. Ce talent de bien
-écrire est un moyen de réussir, dont on a
-souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque
-sorte une autre maniére de vivre
-avec les personnes qu’on aime, & à qui
-l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer
-aux enfans le désir d’acquérir cette
-ressource, & ne leur pas donner les instructions
-qui peuvent la procurer ? Quand
-je propose de les instruire à cet égard, je
-ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur
-faire apprendre, ni des formules ingénieuses
-à leur prescrire ; les unes seroient
-trop étendues, & passeroient souvent la
-portée de leur esprit, & les autres ne serviroient
-qu’à le leur gâter. On pourroit
-seulement leur faire connoître les défauts
-qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce
-qui concerne le cérémonial ; théorie facile,
-que, sans doute, on ne doit point
-leur laisser ignorer.</p>
-
-<p>Il faudroit donc les mettre dans l’habitude
-d’écrire, non en leur proposant
-des sujets imaginaires, qui ne les intéressant
-point, leur feroient regarder ce
-travail, comme une tâche pénible, &
-leur donneroient peut-être du faux dans
-l’esprit ; mais en faisant naître des occasions
-fréquentes, où ils fussent obligés
-d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient
-avec empressement ; les accoutumer
-ensuite à cultiver, de la même
-maniére, les liaisons qu’ils auroient formées
-avec des gens de leur âge, les familiariser
-ainsi, successivement, avec les
-différentes matiéres qu’ils pourroient
-traiter dans le cours de leur vie.</p>
-
-<p>Ce qui constitue une lettre bien écrite,
-ne consiste pas, seulement, dans la
-correction du style, dans la clarté du
-sens, ni dans l’exactitude à remplir les
-loix communes de la politesse ou du respect ;
-c’est quelquefois en négligeant,
-à un certain point, quelques-unes de ces
-régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une
-quantité de nuances, qu’il faut saisir,
-soit dans le ton, soit dans l’attention à
-éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un
-certain point. Ce sont, enfin, les convenances
-particuliéres, de personne à personne,
-qui forment autant de régles délicates,
-qu’on observe mieux, à mesure
-qu’on a plus de sens & d’esprit, & qui
-caractérisent le bon Ecrivain en ce genre :
-mais cette habitude, si nécessaire, des
-bienséances, ne s’acquiert dans une
-certaine perfection, que par la connoissance
-des usages du monde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On néglige assez généralement un art facile
-qu’on peut honorer du nom de talent, quand
-il est porté à une certaine perfection, c’est de
-bien lire les ouvrages de prose & de poësie :
-il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le
-cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise
-grace.</p>
-</div>
-<p>Ce qu’on apelle les usages du monde,
-consiste (si je ne me trompe) dans la
-précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre,
-la politesse, l’empressement
-ou la retenue, la familiarité ou le respect,
-l’enjouement ou le sérieux, le refus
-ou la complaisance, enfin tous les
-témoignages de devoirs ou d’égards qui
-forment le commerce de la Société. On
-pourroit, par quelques observations générales,
-donner l’idée de ces usages aux
-personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur
-indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que
-la maniére précise de les remplir ; mais
-comme cette théorie ne les instruiroit
-que très-imparfaitement, il faut tâcher
-de tirer les préceptes des exemples
-mêmes, les accoutumer, dès la premiére
-jeunesse, à remarquer quels sont ces
-usages dans des personnes qu’on peut
-leur proposer pour modéle. Cette connoissance
-est d’autant plus indispensable,
-que tout autre savoir, & l’esprit même,
-suffisent rarement pour y suppléer.</p>
-
-<p>Le manque d’habitude des usages du
-monde, cause ordinairement une timidité
-d’une espéce différente, selon que
-nous avons plus ou moins d’esprit.
-Dans cette situation, les gens de bon
-sens s’embarrassent, mais sans trop de
-crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ;
-ils connoissent ce qui leur manque,
-à cet égard, & leur amour propre n’en
-est humilié qu’à un degré raisonnable.
-Dans les petits esprits, cette ignorance
-produit la mauvaise honte, foiblesse
-bien plus reprochable que le défaut qui
-l’a fait naître. Cette honte, mal entendue,
-est un soulevement de notre orgueil,
-qui nous porte à affecter de savoir
-ce que nous sentons bien que nous
-ignorons, ou à dissimuler grossiérement
-notre ignorance ; c’est un manque de
-courage, qui nous empêche d’avouer un
-tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions
-le connoître, & que nous augmentons
-encore, lorsque nous croyons
-le sauver, par cette fausse confiance ; le
-défaut nous empêche de plaire, le reméde
-mal choisi nous fait mépriser.</p>
-
-<p>C’est cette mauvaise honte, dont il est
-essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent
-aveugler ; il faut, dans toutes les
-occasions, la démasquer en eux avec
-finesse & avec sévérité, en démêler tous
-les détours, afin qu’ils sentent l’illusion
-de ce prestige, qui n’en impose à personne,
-& qu’ils soient bien persuadés
-que le seul moyen de trouver grace sur
-les qualités qu’on désireroit en nous,
-est d’avouer qu’elles nous manquent.</p>
-
-<p>Si on éleve de jeunes gens, qui, avec
-de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité
-de saisir ces usages du monde,
-soit par un caractére naturellement sauvage,
-qui les retire de la Société, soit
-par un goût dominant pour les Sciences,
-qui les rende indifférens & distraits sur
-tout le reste, je ne connois qu’une conduite
-à tenir avec eux, c’est de les accoutumer
-à sentir & à avouer, comme je l’ai
-dit, que c’est un mérite qui leur manque :
-mais il faut que ce soit, avec modestie,
-qu’ils en conviennent ; car il arrive
-quelquefois, que pour se disculper avec
-soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni
-le langage qui plaît dans le monde, on
-s’excite à ne regarder qu’avec mépris
-cette sorte de science ; on laisse apercevoir
-qu’on s’applaudit intérieurement
-de n’avoir point employé son esprit à
-cette étude qu’on suppose absolument
-frivole. On regarde avec une certaine
-pitié, qu’on croit philosophique, les
-succès que ces agrémens procurent à
-ceux qui les possédent ; & cette ressource
-est incontestablement la plus mauvaise.
-Quand on passe pour avoir de l’esprit,
-il est bien moins nuisible de paroître décontenancé,
-que méprisant. On voit
-assez généralement que quand on déplaît,
-c’est moins parce que les qualités
-aimables nous manquent, que par les
-défauts que notre vanité, qui en souffre,
-nous fait substituer à leur place.</p>
-
-<p>C’est encore peu que d’être instruit
-des usages de la Société, si on n’y joint
-la connoissance du caractére des hommes
-qui la composent, si l’on n’y apporte cet
-esprit d’examen si nécessaire pour juger
-sainement des personnes avec lesquelles
-on se lie, afin de discerner à quel degré
-on doit les chérir, les estimer, ou les
-craindre.</p>
-
-<p>La connoissance des hommes de son
-siécle, est donc indispensable, lorsqu’on
-veut satisfaire, convenablement, pour
-eux, & pour soi-même, à ce qu’on leur
-doit, ainsi que pour aller avec bienséance,
-par de-là les devoirs, s’il est
-nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres
-qui peignent les différens caractéres
-des hommes, n’offrent, à cet égard,
-qu’une théorie souvent peu utile, même
-aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent
-en même temps qu’ils l’acquiérent,
-aux exemples vivans dont elle leur offre
-l’image. On trouve assez communément
-des gens remplis de beaucoup de lecture,
-qui connoissent tous les portraits
-qui ont été faits des hommes, & ne connoissent
-pas les hommes mêmes ; ils ont
-présens tous les caractéres de la Bruyere,
-ceux du Cardinal de Retz, & se trompent
-grossiérement sur le jugement qu’ils
-portent du caractére des personnes avec
-lesquelles ils passent leur vie.</p>
-
-<p>On pourra m’objecter que cette connoissance
-des hommes de son siécle, que
-je recommande, combattroit peut-être
-dans bien des esprits, ce désir de leur
-plaire, que j’ai regardé comme un des
-principaux objets de l’éducation. « M’instruire
-à voir la plûpart des hommes,
-tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me
-diroient-ils, à les mépriser, & il y
-auroit de l’inconséquence à vouloir
-plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de
-la bassesse à s’y porter par l’intérêt
-qu’on auroit à en être aimé : Comment
-dans cette situation, si je veux
-plaire, puis-je éviter la fausseté ? On
-passe sa vie avec des personnes dont
-l’amour propre n’est point flatté, si
-vous ne les louez que par les qualités
-qui ne leur sont point contestées, il
-faut, sous peine de leur inimitié, perdre
-de vûe ce qu’elles sont, pour sourire
-à ce qu’elles s’imaginent être. »
-Je répondrai, que plus on est capable
-de cette droiture d’esprit qui nous fait
-sainement connoître en quoi consiste
-l’humanité, plus on est persuadé que rien
-ne nous dispense d’apporter, dans la Société,
-les qualités qui l’entretiennent.
-L’éducation doit faire concourir ces deux
-principes, les hommes sont assujettis
-à bien des défauts, mais il faut vivre
-avec les hommes ; celui qui est le plus en
-droit de les condamner, a lui-même
-besoin de leur indulgence. Qu’on examine
-un Misantrope, il entre souvent
-plus de vanité dans son caractére, que
-de véritable haine pour les vices attachés
-à la condition humaine : on étale le chagrin
-avec lequel on les envisage, comme
-une espéce de protestation contre la part
-qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose
-médiocre ; on pense intimément, que
-lorsqu’on a dit, il est bien humiliant
-d’être homme, on est un homme supérieur ;
-au lieu que la véritable supériorité
-seroit de voir les vices de la Société
-sans étonnement, & sans être rebuté
-d’elle<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Le Sage ne pourroit-il
-pas la regarder comme il fait la santé ?
-Il connoît & supporte patiemment ses
-révolutions dont il étudie les causes,
-afin de les combattre autant qu’il est en
-son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se
-contraint pour la ménager, parce que
-c’est elle qui fait la principale douceur
-de la vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie</div>
-<div class="verse">Des moyens d’exercer notre philosophie.</div>
-<div class="verse">C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;</div>
-<div class="verse">Et si de probité tout étoit revêtu,</div>
-<div class="verse">Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,</div>
-<div class="verse">La plûpart des vertus nous seroient inutiles.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><span class="sc">Moliere</span>, <i>act. <span class="rm">5.</span> du Misant., scéne <span class="rm">1</span></i>.</p>
-</div>
-<p>Si c’est l’amour propre qui nous rend
-si délicats sur les défauts des autres, &
-qui nous inspire le panchant de leur
-faire sentir que nous en sommes frapés,
-l’art de l’éducation doit être de se servir
-de ce même amour propre, pour établir
-la vertu opposée à cette fausse haine
-du vice. C’est à elle à graver dans le fond
-de notre ame cette vérité ; celui qui avilit
-par ses dedains ou par ses discours, le
-peu d’hommes qui l’environnent, n’est
-supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
-nombre dont il se fait haïr. Celui qui,
-connoissant la nature humaine, défectueuse
-comme elle l’est, la considére
-sans orgueil, & sans se croire dispensé
-d’être doux & sociable, a saisi la seule
-maniére d’être au-dessus des autres hommes,
-& jouït du plaisir d’en être aimé.</p>
-
-<p>Avec de pareils principes, qu’il n’est
-pas difficile d’établir en nous, la connoissance
-des hommes de son siécle ne
-deviendroit pas plus dangereuse que la
-sincérité, & quelques autres qualités,
-qui sont des vertus en elles-mêmes,
-mais dont on peut abuser. Il est certain
-que sans cette connoissance, on peut,
-avec beaucoup d’esprit, ne réussir que
-bien imparfaitement dans le monde.</p>
-
-<p>Il est vrai que l’éducation ne nous
-donne pas le fond d’esprit nécessaire
-pour bien connoître le vrai caractére, le
-genre d’amour propre des gens avec qui
-nous sommes en Société, ainsi que pour
-remplir, avec une certaine supériorité,
-les usages du monde ; mais elle doit
-nous faire remarquer, dans autrui, dans
-nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes
-usages<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Voici à cet égard les erreurs
-principales contre lesquelles elle
-pourroit nous prévenir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Je ne parle point du savoir vivre, ni de
-la politesse commune, qu’il seroit honteux
-d’ignorer.</p>
-</div>
-<p>Les jeunes gens, je n’en excepte pas
-même quelques-uns qui ont de l’esprit,
-sont sujets, en arrivant dans le monde,
-à regarder, comme des traits d’imagination,
-des maximes de morale rebattue<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>,
-qu’ils placent curieusement, &
-qu’ils débitent avec confiance, parce
-qu’ils pensent montrer, par là, un esprit
-de réflexion. Ce n’est pas encore
-l’abus de la mémoire le plus à craindre
-pour eux ; il y a une certaine quantité
-de phrases & de bons mots fastidieux,
-qui les séduisent d’abord, soit par le
-brillant de l’antithése, soit parce qu’ils
-ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit,
-par des personnes qui leur en imposent
-à quelques autres égards. Si
-malheureusement il arrive qu’une certaine
-paresse à réfléchir, ou le défaut
-de goût les accoutume à l’usage facile
-des lieux communs, ils déplairont bien
-davantage par cette sottise empruntée,
-que s’ils s’abandonnoient à leur imagination,
-quelque bornée qu’elle pût être ;
-ce naturel ingrat, joint à ce faux art
-avec lequel on le gâte encore, caractérise
-sensiblement, à ce qu’il me paroît, la
-différence qu’il y a de manquer d’esprit,
-à être sot : l’un n’est qu’une indigence,
-malgré laquelle, on peut être aimable ;
-l’autre est un tort volontaire que notre
-orgueil ajoûte à la misére de notre esprit,
-& qui nous rend insupportables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> La Morale étant un des principaux objets
-de l’éducation, on doit sans doute en imprimer
-dans le cœur des jeunes gens les maximes les
-plus simples & les plus communes, ainsi que celles
-qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même
-temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent
-faire des unes & des autres, est de se conduire
-par elles & non de les étaler dans la conversation.</p>
-</div>
-<p>Je désirerois qu’avant que les jeunes
-gens entrassent dans le monde, on leur
-donnât par écrit une énumération<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> de
-ces véritez triviales, de ces bons mots,
-de ces contes qui ne sont ignorés de
-personne, & qui déplaisent si fort à entendre
-répéter.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voici à peu près la forme que j’y donnerois :
-<i>Liste des lieux communs, qui ne peuvent
-qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits
-d’esprit</i>.</p>
-
-<p>Quand on parle d’être jeune, <i>dire que c’est un
-défaut dont on se corrige tous les jours</i>.</p>
-
-<p>S’il est question du nombre convenable de
-personnes pour un souper, décider qu’il faut
-être <i>au-dessus du nombre des Graces, & au-dessous
-de celui des Muses</i>, c’est adopter des platitudes, &c.</p>
-
-<p>Voyez ce que parut à Madame de <span class="sc">Sevigné</span>,
-un jeune homme d’une représentation aimable,
-lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand
-pour son âge, il répondit : <i>Méchante herbe
-croît toujours.</i></p>
-
-<p>On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer
-des éclats de rire, <i>qu’elles font rire l’esprit</i> :
-ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en
-pure perte, &c.</p>
-
-<p>On vous avertit que les traits de distractions
-de M. de B… si bien contés par La
-Bruyere, ne le sont plus dans le monde que
-par les sots, &c.</p>
-</div>
-<p>Je ne prétens pas conclure de ce
-que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai
-sur les lieux communs, qu’il faille
-les exclure de la conversation ; une attention
-réfléchie, à n’y produire que
-des traits recherchés, seroit une autre
-extrémité plus à charge peut-être encore ;
-je demande seulement, qu’on y
-donne les lieux communs pour ce qu’ils
-sont ; ils n’y déplaisent que quand ils
-sont amenés sottement, comme des découvertes ;
-ou qu’on paroît y entendre
-une finesse que peut-être ils ont eue,
-mais que l’usage vulgaire où ils sont
-tombés, leur a fait perdre.</p>
-
-<p>Un autre genre de lieux communs,
-où l’esprit trouve en quelque maniére
-occasion de briller, & où les gens sensés
-regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce
-sont ces théses sur le cœur, ces différences
-subtilement frivoles, dont l’examen
-ne rend l’esprit ni plus solide ni
-plus délicat, & dont la solution la plus
-heureuse, n’est presque jamais qu’une
-fadeur. Quel dégoût pour la raison,
-que d’entendre discuter scrupuleusement,
-<i>lequel est le plus insupportable, d’apprendre
-la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ;
-lequel est le plus tendre, de l’Amant
-qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril,
-tombe évanouï, ou de celui qui vole à son
-secours ?</i></p>
-
-<p>Il y a un Recueil intitulé : <i>Les Arrêts
-de la Cour d’Amour</i>, qu’il faudroit
-faire apprendre par cœur aux enfans,
-de la maniére qui les en dégoûteroit davantage,
-afin qu’il leur restât pour les
-théses galantes, le même éloignement
-qu’ils gardent, si constamment, pour
-quelques livres de Grammaire, dont ils
-ont été excédés dans leurs Classes.</p>
-
-<p>L’observation que je viens de faire,
-n’a lieu que pour la conversation ; une
-analyse fine des sentimens, sera toujours
-un genre d’ouvrage propre à faire
-honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus
-grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels
-objets plus intéressans peut-on nous occuper,
-que de nous découvrir les sources
-de nos plaisirs & de nos peines ?</p>
-
-<p>On doit encore prévenir les jeunes
-gens sur une autre espéce de lieux communs.
-Je parle de ces disputes, tant de
-fois recommencées, & qui n’ont peut-être
-jamais eu de fondement bien raisonnable,
-telles que la prééminence
-entre <i>Corneille</i> & <i>Racine</i>, entre <i>la Musique
-Italienne</i> & <i>la Musique Françoise</i>, &
-plusieurs autres matiéres à dissertation,
-sur lesquelles leur esprit ne commence
-qu’à s’exercer, & où celui des gens du
-monde ne trouve plus de prise, à force
-de les avoir disséquées. C’est la nouveauté
-dont ces sortes de théses frapent leur
-esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient
-plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a
-plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.</p>
-
-<p>Ce seroit aussi une précaution sage que
-de faire connoître, sur-tout à ceux qui
-ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement
-de certaines hypothéses fabuleuses,
-que le vulgaire regarde comme
-l’effet d’une belle imagination, & qui
-sont au contraire, la ressource de ceux
-dont l’imagination ne peut rien produire.
-Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un
-faux éclat, ne portent ordinairement que
-sur deux suppositions, qui se présentent
-aux esprits les plus bornés ; l’une est de
-prendre le contraste des mœurs communes,
-tel, par exemple, que d’attribuer
-aux femmes l’autorité & la conduite des
-hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur
-& les foiblesses des femmes ; & la seconde,
-qui suppose un esprit aussi peu inventif,
-a pour base ce qu’on appelle <i>le merveilleux</i>,
-comme de posséder <i>l’Anneau
-d’Angélique</i>, d’avoir <i>un Génie</i> à ses ordres ;
-& d’entamer, de là, un long & frivole détail
-des avantages qu’on sauroit en tirer.
-Ce n’est pas que ces idées ne puissent
-être employées avec succès<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, mais il
-faut pour cela se garder d’abord de
-l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles
-entraînent souvent dans des lieux communs.
-Il y a si long-temps qu’il passe des
-exagérations, & des extravagances, par
-la tête des hommes, qu’on n’en imagine
-guéres qui ayent un caractére de nouveauté.
-En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on
-se permet ces rêveries, observer
-de ne les point mener trop loin, fussent-elles
-ingénieuses : le suffrage de ceux
-qu’elles amusent, ne dédommage pas du
-peu d’opinion qu’on donne de son esprit,
-& de l’ennui qu’on cause à un petit nombre
-de gens, qui sentent combien les
-idées gigantesques, ou renversées, sont
-froides & dénuées d’imagination. En
-général, l’imagination n’est point caractérisée
-par les chiméres, elle se marque
-& réussit bien mieux, en mettant la vérité
-dans son plus beau jour.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont
-la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination
-a employé le merveilleux, & non le
-merveilleux même, qui en fait le prix.</p>
-</div>
-<p>Il y a d’autres lieux communs qui
-consistent dans des opinions fausses, que
-le vulgaire conserve comme un dépôt,
-(le surnaturel lui paroissant toujours
-croïable)<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> & que quelques personnes
-d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir.
-Il seroit utile qu’on en formât des
-espéces de tables, afin que ces opinions
-& l’idée de la chimére qu’elles renferment,
-se plaçassent, en même temps,
-dans notre mémoire. Car lorsque rien
-n’interrompt l’habitude que les enfans
-prennent de penser, d’après leur Gouvernante,
-<i>que les songes sont des présages, ou
-que l’Astrologie est la science de l’avenir</i>,
-il faut, pour effacer ces idées, des réflexions
-que les uns négligent de faire,
-& dont les autres ne sont pas capables.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Les présages. Les horoscopes. Les présentimens.
-La persuasion que certains songes
-sont des avertissemens. La ressemblance prétendue
-dans les événemens de la vie de deux
-jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune
-fait croître & décroître la cervelle des animaux :
-qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande,
-des huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un
-animal est plus pesant à jeun qu’après le repas.
-Qu’un tambour de peau de brebis se créve au
-son d’un tambour de peau de loup, &c. <i>Voyez
-Bayle, Pensées diverses, Tom. <span class="rm">1</span></i>. <i>Voyez aussi Rohault,
-Physiq. <span class="rm">2.</span> p.</i></p>
-</div>
-<p>Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une
-conversation agréable, quoiqu’on ait
-toutes les craintes frivoles & les opinions
-chimériques ; c’est la philosophie de
-presque toutes les femmes ; mais la nature
-a donné, à celles qu’elle a destinées
-à plaire, un charme qui se répand sur
-tout ce qu’elles pensent. Leur imagination,
-telle qu’on nous peint cet art de
-féerie, qui fait naître des Palais & des
-Jardins, où l’instant d’auparavant on ne
-voyoit que des rochers & des ronces,
-embellit tout ce qu’elle nous présente ;
-tandis que les hommes, pour réussir
-constamment, sont réduits à joindre de
-la solidité aux graces de l’esprit, & que
-leur imagination, quelque brillante
-qu’elle puisse être, ne les sauve pas de
-la honte d’une certaine ignorance.</p>
-
-<p>A l’égard des personnes, qui entrent
-dans le monde, préservées ou guéries de ces
-préjugés, elles ne peuvent trop ménager
-l’amour propre de celles qui sont accoutumées
-à les regarder comme des vérités<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>,
-la plûpart des hommes tiennent
-à la petitesse de leur esprit, comme certains
-Amans idolâtrent une laide maîtresse ;
-on ne pourroit les éclairer, qu’en
-leur découvrant leur erreur, & l’art le
-plus ingénieux échoue bien souvent,
-quand il s’agit de désabuser, sans déplaire.
-Il y a, à cet égard, un milieu à
-saisir, qui, nous éloignant également, de
-commettre notre jugement avec les personnes
-éclairées, & de faire paroître une
-supériorité qui blesse les esprits communs,
-nous sauve du mépris des uns &
-de la haine des autres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Je rêvassois présentement, comme je
-fais souvent, sur ce combien l’humaine raison
-est un instrument libre & vague. Je vois ordinairement
-que les hommes, aux faits qu’on
-leur propose, s’amusent plus volontiers à en
-chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ;
-ils passent par-dessus les propositions, mais ils
-examinent curieusement les conséquences ; ils
-laissent les choses, & courent aux causes : plaisans
-causeurs, ils commencent ordinairement
-ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se
-fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi
-par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, &
-employerois souvent cette réponse, mais je n’ose.
-<span class="sc">Montaigne</span>, <i>Essais</i>.</p>
-</div>
-<p>Pour faire connoître, dans toute son
-étendue, la nécessité de s’assujettir aux
-usages du monde, & de s’appliquer à connoître
-le caractére des personnes qui
-composent la Société, afin de pouvoir
-s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer
-les jeunes gens à la sévérité avec laquelle
-on les examinera, quand ils paroîtront
-sur cette grande scéne<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ils
-doivent être prévenus qu’ils trouveront
-deux juges dans chaque spectateur, la
-raison, & l’amour propre ; l’une, équitable,
-rend justice gratuitement ; l’autre
-n’est jamais favorable, qu’à de certaines
-conditions. L’amour propre veut qu’on
-le flatte, qu’on ne perde point de vûe
-ses intérêts ; & dans la plûpart des jugemens,
-où il semble que ce soit la raison
-qui prononce, il se trouve que l’amour
-propre a presqu’entiérement dicté
-l’arrêt.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a></p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le premier pas… que l’on fait dans le monde</div>
-<div class="verse">Est celui d’où dépend le reste de nos jours ;</div>
-<div class="verse">Ridicule une fois, on vous le croit toujours.</div>
-<div class="verse">L’impression demeure : en vain, croissant en âge,</div>
-<div class="verse">On change de conduite, on prend un air plus sage :</div>
-<div class="verse">On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé :</div>
-<div class="verse">On est suspect encor, quand on est corrigé ;</div>
-<div class="verse">Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse</div>
-<div class="verse">Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.</div>
-<div class="verse">Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui</div>
-<div class="verse">Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="sign"><i>L’Indiscret, Comédie, scéne <span class="rm">1</span>.</i></p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3><i>Conclusion de cet Ouvrage.</i></h3>
-
-<p>C’est dès la premiere année de notre
-vie, que doit commencer notre éducation :
-Et après les principes de la Religion,
-qui est elle-même la source de
-toutes les vertus sociables, rien n’est
-plus important que d’établir en nous le
-désir & les moyens de disposer, en notre
-faveur, les esprits, afin de parvenir à
-nous concilier les cœurs ; parce que
-dans le commerce ordinaire de la vie,
-pour être heureux, il faut être aimé ;
-que pour être aimé, il faut plaire, &
-qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer
-au bonheur des autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak empty" title="Les Contes des Fées"> </h2>
-
-<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
-
-
-<p><i>Les Contes des Fées, qu’on va
-trouver à la suite de cet Ouvrage,
-seroient sans doute déplacés,
-s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage
-même ; mais on reconnoîtra que les
-idées, les événemens qui constituent
-chaque Conte, servent à prouver l’utilité
-de quelques-uns des principes
-répandus dans ces Essais. Mon objet
-a été d’embrasser une sorte de Roman,
-dont toute l’action tendît à établir
-une ou plusieurs vérités morales. J’ai
-cru que le merveilleux de la Féerie
-concourroit à mettre ces maximes dans
-un jour plus agréable. J’ai varié le
-stile de ces Contes, selon le genre des
-sujets & le caractére des personnages ;
-mais je sens combien je serai
-loin de la perfection à laquelle est
-parvenu, dans de pareils Ouvrages,
-un de ces Auteurs célébres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> qu’on
-relit sans cesse, & qu’on regarde
-comme d’excellens modéles, sans
-qu’on ose chercher à les imiter, parce
-qu’on les admire toujours davantage.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Mr. <span class="sc">De Fenelon</span>, Archevêque de Cambray.
-<i>Voyez</i> les Fables qu’il a composées pour
-l’éducation de M. le Dauphin. <i>Tom. <span class="rm">2.</span></i> de ses
-<i>Dialogues des Morts, anciens & modernes</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3><span class="small">LES DONS</span><br>
-<span class="large">DES FÉES,</span><br>
-<span class="tiny">OU</span><br>
-<span class="small">LE POUVOIR</span><br>
-DE L’ÉDUCATION.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Entre les différens Souverains,
-qui, dans les temps
-reculés, partagérent l’Arabie,
-la Princesse Zoraïde fut
-célébre par l’amitié qu’elle
-avoit contractée avec deux Fées ; elle
-étoit bien digne de plaire à ces Intelligences,
-qui n’exerçoient alors leur supériorité
-sur les mortels, que dans la
-vûe de les rendre heureux. Peu de temps
-après la perte de son époux, qui lui fut
-extrêmement sensible, cette Princesse devint
-mere de deux fils, & sentant approcher
-la fin de sa vie, que tout l’art des Fées
-ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.</p>
-
-<p>Je laisse deux enfans au berceau, tous
-deux destinés par nos loix à régner en
-même temps : vous connoissez mieux
-que nous, ce que les vertus, ou les
-défauts des Souverains, répandent de
-biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous
-m’avez trop aimée, pour me refuser,
-dans mes derniers instans, la douceur
-de me flatter que mes enfans feront
-le bonheur des Etats que je leur laisse ;
-vous allez les douer l’un & l’autre,
-des qualités qui rendent les hommes dignes
-de la suprême autorité.</p>
-
-<p>L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane,
-s’approcha du berceau, & touchant
-de sa baguette l’aîné des deux
-Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle,
-une puissante Fée te doue ; elle
-te donne <i>l’esprit, la valeur, & la probité</i>.
-A ces mots, elle embrassa la Reine,
-& vola dans l’Empire des Fées, graver sur
-la Table d’émeraude, où sont inscrits les
-dons qu’elles font aux Souverains, ceux
-dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit
-ce Prince) venoit d’être favorisé.</p>
-
-<p>Alsime, c’est la seconde Fée, resta
-dans le silence, portant alternativement
-ses regards sur les deux Princes. Quoi !
-dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il
-rien de votre puissance ? Tandis
-que son frere brillera de toutes
-les qualités qui font les vrais Monarques,
-celui-ci ne montrera-t-il que des
-vertus communes ? Est-ce dans ce moment
-(le seul qui me reste peut-être) que
-je dois cesser d’être chére à la plus secourable
-des Fées, à la généreuse Alsime ?</p>
-
-<p>Que vous êtes dans l’erreur, répondit
-la Fée ! mon silence ne présageoit rien
-de funeste pour le Prince Asaïd votre
-second fils ; je cherchois à démêler,
-dans l’avenir, quelle sera la destinée de
-son frere ; il semble que Zulmane l’ait
-doué de tout ce qui doit rendre un
-Prince accompli, tous ses dons auront
-leur effet ; mais seront-ils suffisans ?
-Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur
-le succès qu’elle en espére ! J’employerai
-bien mieux ma science en faveur d’Asaïd.
-Dans ce moment où il ne fait
-que de naître, ce seroit peut-être en vain
-que je le douerois des plus heureuses
-qualités ; les impressions qu’il recevra,
-dans la suite, des objets dont il sera environné,
-mille obstacles différens, pourroient
-altérer l’effet de mes dons, si je
-l’abandonnois à lui-même. Elle prit
-alors le Prince entre ses bras : O précieux
-enfant de la mortelle que j’ai le
-plus chérie, dit-elle, je verserai, sans
-cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles
-qui dévelopent les vertus,
-& qui étouffent les semences des vices :
-Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au
-temps où tu seras digne de régner.</p>
-
-<p>A cette promesse, si intéressante, Zoraïde
-sentit un transport de joie, qui,
-en terminant sa vie, en rendit les derniers
-instans délicieux. La Fée, qu’elle
-tenoit embrassée, vit son ame, qui,
-s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit
-au centre de la lumiére, d’où
-elle étoit descendue.</p>
-
-<p>Alsime prit les rênes du Gouvernement
-pendant l’enfance des deux Princes,
-& respectant l’ouvrage de Zulmane,
-elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné,
-que du soin de veiller à la conservation
-de sa vie, & réserva, pour le second,
-tous les secrets de son art, qui servoient
-à embellir les ames.</p>
-
-<p>Les deux Souverains avancérent insensiblement
-en âge ; Alcimédor marqua
-de bonne heure le mépris des dangers,
-ou plutôt il parut s’y exposer sans les
-connoître ; il montra toujours plus
-d’esprit qu’on n’en devoit naturellement
-attendre des différens âges, où il
-passoit successivement ; mais on démêloit
-qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme
-un talent par lequel il étoit dominé,
-& non une lumiére dont il fît usage
-au gré de sa raison. On reconnut, enfin,
-qu’il ne lui manquoit aucun des
-dons que Zulmane lui avoit faits ; mais
-qu’il s’en faloit bien que ces dons ne
-remplissent l’idée qu’on en avoit conçue :
-cependant personne n’osoit lui donner
-des conseils, par respect pour la Fée
-qui l’avoit doué.</p>
-
-<p>A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit
-dévelopé que par une gradation
-ordinaire ; mais dans ses différens progrès
-(graces aux premiéres impressions
-qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par
-ses soins, se perfectionnoient tous les
-jours) il prenoit un caractére aimable.
-Ce n’étoit point ce que la supériorité a
-d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on
-y découvroit ce qui la caractérise bien
-davantage, une raison éclairée, égale,
-& assaisonnée d’agrément. La Fée lui
-avoit fait deux présens d’un prix inestimable ;
-l’un étoit une glace, dont voici
-la merveilleuse propriété : il ne faloit
-que s’y considérer fixement, après s’être
-fait une habitude de la regarder,
-on s’y voyoit, en même temps, tel
-qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être.
-L’autre, étoit une sorte de microscope,
-qui faisoit distinguer dans les objets les
-plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur,
-& de chimérique. Il semble
-qu’à faire un usage habituel de ce secret,
-comme presque tous les plaisirs
-sont mêlés d’illusions, on dût tomber
-bien-tôt dans une indifférence insipide ;
-mais le microscope ne grossissoit que les
-illusions dangereuses, pour la Société ;
-celles qui ne pouvoient nuire qu’à
-nous-mêmes, il laissoit à notre raison
-le soin de les apercevoir. Ces dons précieux
-sont restés sur la terre, mais on a
-presque entiérement renversé la maniére
-d’en faire usage.</p>
-
-<p>Les deux Princes, ayant atteint dix-huit
-ans, la Fée déclara que de cet
-instant ils restoient chargés, l’un & l’autre,
-du poids redoutable du Gouvernement.
-Il ne m’est plus permis, dit-elle à
-Asaïd, de rester auprès de vous ; mais
-je descendrai souvent de la Région lumineuse
-d’où les Fées considérent, d’un
-coup d’œil, tous les événemens de la terre ;
-je viendrai jouir, avec le Prince que
-j’ai formé, & que j’aime, de la félicité
-qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces
-mots, elle s’éleva dans les airs, portée
-sur un nuage d’azur, & disparut.</p>
-
-<p>La puissance souveraine se trouva donc
-partagée, également, entre Alcimédor &
-Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un
-pour l’autre ; tous deux désiroient régner
-avec équité ; tous deux agissoient
-dans cette même vûe ; mais leur caractére
-n’avoit aucune ressemblance ; & il arrive
-souvent, qu’avec des principes communs,
-& même des lumiéres égales, la différence
-du caractére des hommes, en met une
-bien grande dans leur conduite. Alcimédor,
-inébranlable dans ses projets, dès
-qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit
-jamais assez les inconveniens qui
-en pourroient naître. Son ambition se
-tournoit-elle vers la gloire, son courage
-ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ;
-sa probité ne lui auroit pas permis
-de faire usage, pour y parvenir, de
-moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit
-être un sujet de guerre légitime,
-lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre.
-Par-tout où la force pouvoit
-être employée, sans injustice, il la préféroit
-à des voyes douces, qui, avec
-plus de temps, auroient amené les mêmes
-succès. Son frere, accoutumé par
-degrés, dès l’enfance, à ne considérer,
-dans les prérogatives du Trône, que
-les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain
-d’exercer, ne se permettoit aucune
-idée de gloire, qui ne fût compatible
-avec le bonheur de ses Sujets.
-Il pensoit que la véritable puissance doit
-s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit,
-comme autant de triomphes,
-ces effets favorables que la prudence &
-le temps épargnent à l’autorité ; la Cour,
-le Peuple, bénissoient sa conduite, autant
-qu’ils voyoient celle de son frere
-avec trouble & inquiétude.</p>
-
-<p>Il étoit difficile que des Souverains,
-si différens par le caractére, vécussent
-long-temps dans l’union parfaite, qui
-étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement.
-En effet, il nâquit bien-tôt,
-entr’eux, un sujet de division. Alcimédor
-ayant découvert qu’ils avoient d’anciens
-droits sur un Royaume voisin,
-possédé alors par le Prince Mutalib, proposa
-d’armer pour le faire valoir. Asaïd
-se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il,
-l’ambition la plus glorieuse pour
-nous, n’est pas de devenir plus puissans ;
-nous le sommes assez, étant supérieurs
-aux autres Princes d’Arabie.
-Que nous serviroient de nouvelles Provinces,
-& de nouvelles richesses ? Elles
-ne nous donneroient pas de nouvelles
-vertus. Pourquoi exposer des Sujets,
-qui nous aiment, pour en soumettre
-d’autres, qui ne nous regarderoient que
-comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler
-notre tranquillité ; nous sommes
-respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer
-redoutables ? Asaïd parla en vain,
-& voyant que son frere persistoit dans
-ses desseins, il lui proposa de séparer
-leur Etat en deux Souverainetez différentes ;
-ce partage accepté, à peine fut-il
-entiérement terminé, qu’Alcimédor
-entreprit la guerre ; elle fut malheureuse.
-Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il
-eut recours à Asaïd ; il demanda des
-troupes, pour venger sa défaite ; mais
-Asaïd préféra de lui procurer un secours
-plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince
-qu’Alcimédor avoit attaqué ; & devenant,
-pour l’avenir, un garant contre
-les attentats de son frere, la paix
-fut conclue. Le sceau de cette paix
-étoit un double mariage ; Mutalib,
-ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée
-épouseroit Alcimédor, & qu’Asaïd
-seroit uni à la seconde. Bien-tôt les
-fêtes de l’hymen succédérent aux troubles
-de la guerre, & la présence d’Alsime
-acheva de donner, à cette cérémonie,
-tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.</p>
-
-<p>Les deux Princesses, qui ne se ressembloient,
-ni par la figure, ni par l’esprit,
-étoient ornées de bien des qualités
-rares. Celle qu’épousa Alcimédor,
-avoit en partage tous ces traits réguliers,
-dont l’assemblage forme ce qu’on
-est convenu d’appeler la beauté ; mais
-quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement
-belle, il ne restoit plus rien
-à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce
-qui fut remarqué bien davantage, c’est
-qu’elle se trouva avoir, exactement, le
-même esprit, & le même caractére qu’on
-découvroit dans Alcimédor ; & cette conformité
-fit penser aux deux Cours, que
-ces Epoux passeroient, ensemble, une
-vie extrêmement heureuse. L’événement
-fut tout-à-fait contraire : Tous deux,
-ne voulant qu’être sévérement justes
-& équitables, étoient sans complaisance,
-dès qu’ils croyoient leur opinion
-ou leurs desseins raisonnables : Tous
-deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient,
-dans leur entretien, des sujets
-de dégoût, d’éloignement, & d’inimitié :
-Chacun, par amour de la sincérité,
-ne ménageoit point la vanité de
-l’autre, même à l’égard des objets indifférens,
-quand il voyoit un juste motif
-de la mortifier ; &, par cette conduite,
-ils furent bien-tôt réduits au
-simple commerce de convenance, & de
-représentation.</p>
-
-<p>La destinée d’Asaïd devint bien différente,
-& ce fut son ouvrage. La Princesse,
-à qui l’hymen l’unissoit, & dont
-il fut toujours aimé éperduement, avoit
-tout ce qui peut remplir le cœur, &
-exercer la raison d’un époux ; sa figure
-ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde
-communément comme la beauté ;
-mais les femmes mêmes avouoient, en la
-voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit
-être faite comme elle. D’ailleurs, par
-les graces de l’esprit & du caractére, charmante
-pour les personnes qui lui étoient
-indifférentes, elle devenoit, à l’égard de
-ce qu’elle aimoit, du commerce le plus
-épineux & le plus difficile : Née sincére
-& avec un cœur extrémement sensible, le
-sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs,
-la raison même, prenoient en
-elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante
-sur ce qui se passoit dans une
-ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit
-pas dans la complaisance qu’on
-lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle
-qu’elle faisoit si naturellement paroître ;
-si elle ne trouvoit pas dans l’amitié,
-dans la confiance, cette délicatesse, cette
-étendue sans réserve, qui caractérisoit
-la sienne ; elle passoit aux reproches,
-à la douleur, au désespoir ; sa société,
-enfin, étoit alternativement délicieuse
-& insupportable.</p>
-
-<p>Asaïd charmé des vertus, de l’esprit,
-& de la tendresse qu’il trouvoit en elle,
-faisoit grace aux imperfections du caractére :
-Loin d’y opposer jamais, ni
-d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette
-condescendance, cette douceur, qui
-naît d’une véritable amitié, que soutient
-la raison, & qui n’a rien de la
-foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop
-prendre sur soi, pour faire cesser les torts
-& les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit,
-il ramenoit bien-tôt le calme ; &
-insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité
-de l’humeur, il ne resta que la tendresse ;
-eh quelle tendresse ! Elle n’avoit
-plus de sentimens, qui ne servissent à
-le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit
-que le plaisir, la décence & le
-zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit
-un empressement à leur plaire, qui
-ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude.
-Bonheur inestimable, & presque
-toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient
-quelquefois oublier qu’ils avoient
-des Courtisans, & ne se croire entourés
-que d’amis aimables & sincéres. Les talens,
-les arts, chéris & protegés par eux,
-avoient, pour principale ambition, la
-gloire de concourir aux douceurs de la
-vie de deux maîtres si respectables ; tandis
-qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir
-de plaire, n’étoit qu’une crainte de la
-disgrace, & que, jusques aux amusemens
-& aux plaisirs, tout étoit mis au rang
-des devoirs austéres : Ainsi les dons de
-Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor,
-d’autre fortune, que de se voir
-Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets,
-& Epoux malheureux, sans aucun
-motif considérable de se plaindre de la
-Princesse.</p>
-
-<p>On auroit crû, qu’avec une conduite
-si différente, ces deux Princes n’auroient
-dû jamais éprouver une commune destinée ;
-mais, tout à coup, il sortit du fond
-de la Tartarie, un Peuple de Guerriers,
-qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain
-les autres Souverains joignirent leurs forces
-à celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces
-hommes inconnus, étoient braves, disciplinés,
-& si formidables en nombre,
-qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à
-leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor,
-ajoûtoit encore à leur force & à leur
-valeur, par la haute opinion qu’ils avoient
-de l’élévation de son ame. Ce Conquérant
-s’étant emparé de la Ville Capitale des
-Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit
-été vaincu le dernier de tous, s’y étoit
-retiré avec son frere) Aterganor assembla
-les hommes les plus considérables des
-deux Nations, & leur parla ainsi. Je n’ai
-pas prétendu vous conquérir, pour vous
-mettre dans l’esclavage. Je sai quelles
-sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition
-que j’avois de régner dans l’Arabie.
-Des hommes, tels que vous, ne doivent
-obéir qu’au plus grand Roi de la terre,
-au Monarque de la Tartarie. Peuples,
-que j’ai soumis, je ne viens point emporter
-vos richesses, ni forcer vos volontés :
-Conservez vos usages, vos mœurs,
-& choisissez, vous-mêmes, le nouveau
-Maître, qui, sous mon autorité, sera
-chargé du soin de vous rendre heureux.
-J’établis, de ce moment, l’entiére égalité
-de condition. Que, pendant douze
-soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres
-distinctions, d’autres égards, que
-ceux qui seront volontaires : Employez
-ces jours, d’une liberté si pure, à vous
-élire un Souverain ; fût-il tiré du sang
-le plus obscur, sur la foi de votre choix,
-il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur
-dit ensuite aux deux Princes, qu’il
-les laissoit libres dans leur Palais, & il
-alla camper au milieu de cette redoutable
-Armée qui environnoit la Ville.</p>
-
-<p>L’égalité de condition ordonnée, fit
-naître une révolution subite ; tous ceux
-pour qui la servitude, les devoirs, le
-respect, avoient été un fardeau, ne songérent
-plus à le supporter. Entre les personnes
-accoutumées à être prévenues, à
-faire autant de loix de leurs volontés,
-plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité
-dans leur famille. Les Gardes, les
-Officiers d’Alcimédor, désertérent tous
-de son Palais, & un Palais déserté est
-plus triste qu’une cabane habitée ; ses
-Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant
-plus que de la part qu’ils devoient
-avoir à l’élection d’un nouveau maître.
-Alcimédor & la Princesse son Epouse,
-accoutumés à la hauteur & la confiance
-qu’une longue prospérité fait naître,
-ne connoissoient point l’élévation d’ame,
-qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent
-seuls, & humiliés. Aterganor voulut
-jouïr du spectacle de ces changemens ;
-il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité
-avec laquelle on soutenoit les grands
-revers. Il remarqua, dans les différens
-états, avec plaisir, des hommes dont
-toute la considération avoit disparu avec
-leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang
-distingué, & qui les élevoit, réduits à
-leur propre mérite, tomboient confondus
-& méprisés, dans la foule. Mais quel
-fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant
-au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement
-les marques de la révolution
-qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit
-les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans,
-d’autant plus occupés à marquer
-leur fidélité à leur Maître, que cet hommage
-étoit un gage de leur vertu. Il trouva le
-Prince & la Princesse dans une assiette d’ame
-également éloignée de la fermeté fastueuse,
-& de la tristesse humiliante : Ils ne
-s’entretenoient que du désir de voir couronner
-un Souverain, qui rendît heureux
-des Sujets dont ils éprouvoient,
-d’une maniére si admirable, le respect &
-l’amour. Aterganor crut être abusé par
-un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, &
-vous, respectable Princesse, que votre
-gloire est supérieure à la mienne ! Vous
-m’apprenez que je n’ai point encore régné.
-Je n’envisageois que la domination
-qui naît de la force, qui ne s’entretient
-que par la crainte, & qui ne cherche qu’à
-s’étendre. Vous me faites connoître que
-la véritable autorité sur les hommes, a
-sa source dans leur cœur. Alors les Députés
-des deux Nations se présentérent
-pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi.
-Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit
-par-tout que des larmes de zéle, d’amour
-& de joie ; on n’entendoit que le
-nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle,
-descendit du trône ; il déposa son sceptre
-entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre
-couronne sur la tête de la Princesse :
-Regnez, leur dit-il, puisque tous les
-cœurs vous appellent, non pour reconnoître
-un Roi supérieur à vous. Oserois-je
-assujettir ceux dont j’admire l’exemple,
-& dont les vertus m’instruisent ? Je
-rens la Souveraineté à tous les Princes
-que j’avois vaincus, je n’exercerai ici
-qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor
-cesse d’être Souverain. Je réunis,
-pour vous seul, les Etats que vous aviez
-partagés avec lui. Comme Aterganor
-achevoit ces mots, on entendit un coup
-de tonnerre, Zulmane parut sur un char ;
-& pour dérober, aux yeux des mortels,
-le Prince à qui ses dons avoient été si peu
-profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi
-que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité
-des airs. Alsime s’offrit, alors,
-sur un trône brillant des plus vives couleurs
-de la lumiére ; elle confirma la loi,
-si juste, qu’Aterganor venoit de faire, &
-qui assuroit le bonheur des Peuples que
-lui avoit recommandés Zoraïde. Elle
-reconnut, avec transport, dans la nouvelle
-gloire, dont Asaïd étoit environné,
-les fruits heureux de son éducation ;
-& c’est depuis cette époque du régne
-d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a
-été nommée l’Arabie heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3><span class="small">L’ISLE</span><br>
-DE LA LIBERTÉ.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Un Enchanteur, ennuyé d’entendre
-des hommes condamner, particuliérement,
-dans autrui, les défauts
-qu’ils avoient eux-mêmes, résolut
-de démasquer les premiers qui lui
-tiendroient pareil langage. Il se retira
-dans une Isle, & publia que ceux qui
-viendroient s’y établir, y seroient libres
-de faire leur volonté, & n’éprouveroient
-jamais d’injustices, de la part
-des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle
-répandue, qu’il vit arriver trois
-personnages, de l’espéce de ceux qu’il
-attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens,
-leur dit-il ? je vais vous l’accorder.
-Voici l’unique condition que
-j’impose : Dites-moi, chacun, quel est
-votre caractére, votre goût dominant ;
-on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce
-que vous allez dicter, &, dès ce moment,
-vous pourrez vivre ici de la
-maniére qui vous conviendra, sans
-que personne vous en empêche.</p>
-
-<p>L’un, qui s’appelloit Almon, dit :
-<i>Je suis naturel, je hais la dissimulation,
-je me montre tel que je suis</i>, voilà mon
-caractére. On écrivit : <i>Almon est naturel</i>.
-<i>Pour moi</i>, dit le second, qui
-se nommoit Alibé, <i>J’aime à plaire, à
-faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis
-les talens qui peuvent y contribuer</i>. On
-écrivit : <i>Alibé aime à plaire</i>. <i>Il faut que
-je l’avoue</i>, dit le troisiéme, qui avoit
-nom Zanis, <i>Je suis extrémement singulier</i>.
-On écrivit : <i>Zanis est singulier</i>. Vous
-pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur,
-vous livrer, sans aucune contrainte,
-au genre de vie qui vous plaira ;
-allez, on va vous conduire à l’habitation
-qui vous est destinée.</p>
-
-<p>Quand ils furent partis, l’Enchanteur
-dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous
-voyez avec quelle confiance ces trois
-hommes viennent d’annoncer leur caractére ;
-Je vais vous en faire un portrait
-véritable : Almon, sans égards pour
-ce qui convient aux autres, est accoutumé
-à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il
-ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme,
-c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il
-appelle être naturel. Sans dessein de
-dominer, il est décidant ; il parle par
-la seule envie de parler ; il interrompt
-pour dire son avis, & contrarie souvent
-celui qui vient à le suivre ; en un mot,
-rempli de défauts contre la Société, &
-leur donnant libre carriére ; voilà ce
-qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé,
-qui effectivement a bien des talens,
-ne les emploie que contre lui ; il veut
-qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être
-applaudi, & l’être seul ; & il appelle
-cette sorte de tyrannie, aimer à plaire.
-A l’égard de Zanis, toujours occupé
-à ne ressembler à personne, il rit de
-ce qui attristeroit les autres, & regarde
-d’un œil funeste tout ce qui excite
-la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il
-se croit impénétrable, on voit qu’il s’est
-fait le matin une liste des étonnemens,
-des distractions, des caprices qu’il aura
-dans sa journée ; indiscret, contredisant,
-injuste ; il se croit justifié, suffisamment,
-quand il a dit, <i>C’est que je suis singulier</i> ;
-il croit, même, avoir fait son
-éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent,
-des avantures qui vont les surprendre.
-A ces mots, l’Enchanteur &
-ses confidens devinrent invisibles.</p>
-
-<p>Almon, en sortant de chez l’Enchanteur,
-se trouva près d’un superbe Palais,
-& découvrit au frontispice une table
-de Lapis, sur laquelle des cailloux
-transparens, formoient cette inscription,
-qui étoit éblouïssante.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Tout le monde a raison.</i></p>
-
-
-<p>Almon, frapé de curiosité, entre ;
-& comme il approchoit du vestibule, il
-entend un bruit de divers instrumens.
-Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent,
-& il voit paroître deux Hérauts,
-dont l’habillement étoit composé de
-tout ce qui caractérise les différentes
-conditions des hommes, & qui marchoient
-vers lui, tantôt avec une affectation
-de gravité, tantôt avec de fausses
-graces, & quelquefois d’une maniére
-comique. <i>C’est ici le Palais d’Alcanor</i>,
-lui dit le premier qui l’aborda : <i>Vous
-pourrez le regarder comme le vôtre</i>, ajoûta
-le second ; & tout de suite, reprenant
-alternativement la parole, sans donner
-à Almon le temps de répondre, ils
-continuérent ainsi : <i>Cette retraite est charmante</i> ;
-<span class="sc">On peut s’y ennuyer, et le
-dire</span> ; <i>On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer
-les jours entiers</i> ; <span class="sc">On peut n’y venir
-que par caprice, rester ou disparoître</span>.
-<i>Alcanor est sans cesse environné
-de tout ce qui fait l’amusement des autres.</i>
-<span class="sc">On peut croire que c’est pour le
-sien propre qu’il en use ainsi, et
-ne lui en savoir pas le moindre
-gré.</span> Ce dialogue achevé, Almon se
-trouva près de l’appartement ; les deux
-Hérauts alors lui répétérent trois fois
-de suite, parlant en même temps : <i>Ici
-tout le monde a raison.</i></p>
-
-<p>Les Hérauts se retirérent, & Almon
-entra dans un magnifique sallon. Il vit
-un grand nombre d’hommes & de femmes,
-qui, par leur maintien, leurs occupations,
-leurs discours, sembloient
-se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ;
-celui-ci parle, & n’est point écouté ; celle-là
-s’examine dans une glace, & révéle,
-tout haut, ce qu’en secret son amour propre
-lui inspire de bonne opinion d’elle-même :
-ici on entend dire, j’ai beaucoup
-d’esprit ; là, je suis une créature parfaite.
-Enfin ce sont beaucoup de gens en un même
-lieu, qui ne forment point de Société.</p>
-
-<p>Alcanor, assis sur une espéce de Trône,
-paroissoit n’être point occupé des
-autres ; & les autres ne l’étoient point
-de lui. Dans des momens, il étoit environné
-d’un cercle, où tous parloient
-ensemble, quelquefois c’étoit un silence
-taciturne qu’on y voyoit régner. Almon,
-qui n’avoit été remarqué de personne,
-vint s’asseoir auprès d’Alcanor,
-lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge
-de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon,
-en interrompant, à définir la politesse
-des habitans de cette Isle, la
-conversation tombera bien-tôt : Je serois
-bien fâché de vous empêcher de penser
-comme il vous plaît, répondit Alcanor,
-avec un air de circonspection ;
-mais, comme je hais la dissimulation,
-je vous avouerai que votre opinion
-me paroît la plus dénuée de sens commun,
-de jugement, de raison, d’esprit ;
-la politesse ne consiste que dans de
-certains usages convenus, & vous ignorez
-les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit
-Almon, à moins que pour m’acquiter
-avec vous, je n’apprenne à répondre
-d’une maniére fort désobligeante.
-Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor,
-avec un sourire d’amitié, elle
-n’est que naturelle, & je vous avertis
-(car j’aime mes voisins) qu’à en juger
-autrement, vous paroissez ridicule ; &
-vous faites bien, on se montre ici tel
-qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous
-insistez, interrompit la Dame, vous
-serez un sot, je vous le dis, parce que
-je le pense, & que je hais la dissimulation.
-L’Enchanteur parut alors. Quelle
-insupportable liberté que celle de votre
-Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve,
-m’aviez-vous dit, aucune injustice de la
-part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit
-l’Enchanteur, c’est vous qui êtes
-injuste. Vous avez déclaré que vous
-étiez naturel, & j’approuve que vous
-le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége
-exclusif de l’être ? Apprenez que c’est
-aussi le caractére de tous nos habitans.
-Pouvez-vous vous plaindre des
-gens qui vous ressemblent ? Mais sortez
-d’erreur, Almon, & que les scénes
-qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ;
-il n’y a point de Société qui
-pût s’entretenir, si les hommes se
-montroient toujours tels qu’ils sont :
-il n’est permis de s’abandonner à son
-naturel, que quand ce naturel s’accorde
-avec les usages, & les vertus qui lient
-la Société. Je le vois, dit Almon,
-frapé de ces vérités ; Madame m’avoit
-bien promis que j’allois n’être qu’un
-sot ; je le suis, je commence à le connoître,
-& je veux rester parmi vous, afin
-de m’en convaincre, au point de ne
-l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons
-de vous, continua l’Enchanteur, sans
-même que mon art s’en mêle ; avec de
-l’esprit & un vrai désir de plaire, on se
-corrige bien-tôt de ses défauts. Venez
-être témoin des avantures de vos camarades,
-elles serviront encore à vous instruire.
-A ces mots, ils furent transportés
-dans une maison, où Alibé venoit
-d’être présenté. C’étoit le rendez-vous
-de la bonne compagnie. A peine Alibé
-fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation,
-& ce fut pour étaler toutes
-ses connoissances, pour montrer beaucoup
-d’esprit, & pour parler de soi ;
-comme s’il n’y avoit eu dans le monde
-d’autre mérite que le sien, ou que celui
-des autres ne dût consister qu’à savoir
-lui rendre hommage. On l’écouta d’abord,
-en lui donnant tous ces témoignages
-équivoques d’applaudissement,
-tels qu’un certain sourire de complaisance,
-qu’on place, souvent, sans avoir
-entendu ce qu’on loue ; un mot dénué
-de sens, & qu’on répéte, d’après la
-personne qui parle, comme si ce mot étoit
-un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui
-des écoutans, qui passe pour avoir le
-plus d’esprit, comme pour lui faire part
-de l’admiration où l’on est de ce qu’on
-vient d’entendre ; & Alibé augmentoit
-de bonne opinion de lui-même, & d’envie
-de parler. Bien-tôt, pour commencer
-à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit
-des traits d’imagination, on le
-louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa
-mémoire ; s’il passoit à des recherches,
-qui ne supposent que de l’érudition,
-on admiroit en lui l’excellence du génie ;
-s’il faisoit des plaisanteries de mauvais
-goût, ou des contes usés, on le félicitoit
-d’avoir si bien l’esprit & le langage
-du monde ; enfin on l’accabloit de
-louanges déplacées, & d’abord il n’entendit
-que les louanges ; l’amour propre,
-même dans un homme d’esprit, est
-quelquefois si sottement crédule ! Alibé
-s’aperçut ensuite, que ces louanges
-étoient à contre-sens ; mais il pensa
-que c’étoit manque de justesse d’esprit
-dans les gens qui l’applaudissoient, &
-leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit,
-avec bonté, quand il les voyoit
-ainsi se méprendre ; il leur enseignoit,
-d’une façon détournée, la maniére de le
-louer convenablement. L’assemblée jouïssoit
-du plaisir de voir croître l’orgueil
-& le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit
-pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît
-sa situation. Tout d’un coup chacun
-change avec lui de conduite ; il
-venoit d’annoncer le récit d’une avanture
-très-singuliére qui lui étoit arrivée :
-il commence, un homme l’interrompt,
-& à propos de singularité, raconte un
-songe très-extraordinaire qu’il a fait la
-nuit précédente. Alibé se contraint,
-s’impatiente ; il saisit enfin une occasion
-de proposer des vers assez heureux
-qu’il a composés. Au mot de vers, un
-autre en récite de nouveaux, & voilà Alibé
-réduit à l’ennui d’écouter, ou du
-moins au dépit de se taire. Enfin il se
-voit environné de talens qui le persécutent,
-parce qu’ils sont applaudis, & qu’il
-ne trouve pas le moindre jour, pour
-faire briller les siens ; il n’y peut plus
-tenir, il sort indigné du peu d’égards
-qu’on a dans cette maison, pour le mérite
-d’autrui. Il va chez l’Enchanteur,
-qui, pour toute réponse à ses plaintes,
-lui présente le Livre sur lequel on avoit
-inscrit son caractére ; il l’ouvre, & lit :
-Alibé, comme il croit être, <i>Il aime à
-plaire</i>. Alibé, comme il est, <i>Il ne veut
-que briller</i>. Alibé referme le Livre, regarde
-en pitié l’Enchanteur, & court se
-rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible
-que jamais, dit l’Enchanteur,
-quelques connoissances, divers talens
-médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet
-assemblage que la fatuité a pris naissance.</p>
-
-<p>Il ne manquoit à l’Enchanteur que de
-voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt
-satisfaction. Comme Zanis passoit sur
-une grande place, une troupe de gens,
-parés d’une maniére bizarre, l’entourent,
-& l’engagent à monter dans un char.
-On connoît votre mérite, lui dit-on, vous
-êtes digne du triomphe. Ils le conduisent,
-ainsi, dans une espéce de Temple,
-où il trouve une nombreuse assemblée.
-Il se présente avec une ferme résolution
-d’être plus singulier que jamais : maintien
-recherché, propos hazardés, tout
-est mis en œuvre, & n’est point remarqué ;
-il voit que, bien loin d’étonner
-personne, il est regardé comme un homme
-à l’ordinaire. Cela le décontenance ;
-il reprend courage, il avance une maxime
-inouïe, tout le monde est de son
-opinion, on connoissoit cette façon
-de penser, elle est commune. Son embarras
-se renouvelle, il conte, il exagére,
-on commence à l’écouter ; mais
-un autre prend la parole, & tient des
-discours si outrés, que Zanis est presque
-réduit à se trouver raisonnable ; enfin il
-se retire avec le dépit d’avoir été unanimement
-loué sur la justesse de son
-esprit, & sur la retenue de son imagination.</p>
-
-<p>Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur
-(car rien n’est si humiliant que la
-déraison affectée en pure perte) ; dans ce
-trouble d’esprit, il est abordé par un petit
-homme, qui, avec tout l’ajustement,
-& le maintien d’un vieillard, avoit à peine
-dix-huit ans. Je vois bien que vous
-êtes un homme simple, un esprit sensé,
-lui dit le faux vieillard. On vous a
-bien étonné dans la maison dont vous
-sortez ? Vous n’êtes pas encore assez
-instruit de l’humeur capricieuse de nos
-Citoyens ; ce sont des espéces de fous,
-qui s’imaginent que c’est un grand mérite
-que d’étonner les autres par une
-conduite singuliére, & vous sentez bien
-quelle est la sottise de penser ainsi ?
-Les usages communs sont des conventions
-sages, qui épargnent, à notre esprit, le
-soin de s’exercer sur des objets qui ne
-méritent pas de l’occuper. Concevez
-combien on rétrécit son imagination,
-combien on l’avilit, quand on la tient
-sans cesse appliquée à nous faire marcher,
-ou rire, ou tenir nos coudes différemment
-des autres hommes ; à nous
-faire paroître impatiens ou tranquilles,
-passionnés ou indifférens, par contenance,
-à nous faire dire oui ou non, d’une maniére
-remarquable ? Vous verrez ici bien
-des scénes qui vous surprendront, vous
-n’en verrez peut-être pas une qui vous
-amuse. A force de se singulariser à tous
-égards, nos Insulaires ont épuisé les
-moyens les plus bizarres d’y parvenir ;
-& imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance
-qui se répéte ! Pour moi, revenu
-de la sotte ambition de paroître extraordinaire,
-je baille au seul souvenir de ce
-qu’elle m’a fait faire ; & pour ne plus
-retomber dans un pareil égarement, je
-me suis imposé tous les assujettissemens,
-& en même temps, tous les avantages de
-la vieillesse. Je méne constamment la vie
-sage & retirée, qui lui est propre ; je passe
-les journées au coin de mon feu dans
-mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu
-de ma famille ; je ne sors qu’un moment
-à midi, pour me promener au soleil,
-& ne songe pas s’il y a dans le monde
-des fous, qui veulent se distinguer, & servir
-de spectacle aux autres. Le sage vieillard
-étala tout de suite une quantité de
-maximes rebattues sur la simplicité des
-premiers hommes, & qui commençoient
-toutes par <i>Autrefois</i>. Zanis écoutoit avec
-un secret dépit, de l’étonnement que lui
-causoit cet homme, qui extravaguoit par
-principe. Cette scéne finie, plusieurs autres,
-aussi peu attendues, se succédérent,
-& remplirent la journée de Zanis ; s’il
-vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ;
-désiroit-il se mettre à table, on lui
-donnoit une comédie ; enfin, outré de la
-persécution que lui faisoient souffrir les
-fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit,
-il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi
-partir, dit-il, vos habitans se donnent pour
-extraordinaires, & ils ne sont que contrarians,
-capricieux, extravagans. Vous faites
-leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur,
-au lieu de vous vanter d’être
-singulier, que ne me disiez-vous de bonne
-foi : Je meurs d’envie de le paroître ;
-l’un est bien différent de l’autre. Les gens
-naturellement singuliers, plaisent ordinairement
-dans la Société, au lieu que celui
-qui ne l’est que par étude, outrant
-bien-tôt son personnage, ne tarde guére à
-ennuyer, & finit par être insupportable ;
-mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous
-punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi
-qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez,
-l’un & l’autre, dans votre Patrie, &
-n’oubliez jamais, s’il est possible, que le
-naturel qui déplaît doit se cacher, & que
-l’ambition d’être extraordinaire, méne
-insensiblement à la folie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LES AYEUX,<br>
-<span class="tiny">OU</span><br>
-<span class="small">LE MERITE PERSONNEL.</span><br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un
-usage singulier sur la maniére de briguer
-& d’obtenir les grandes places.
-Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir,
-tous ceux qui pouvoient y prétendre,
-se présentoient, en même temps, devant
-le Souverain : là, sur un talisman
-composé par les Génies, ils gravoient,
-avec un diamant, les titres qui leur donnoient
-lieu d’espérer la préférence ; & tel
-étoit le pouvoir du talisman, que, si pour
-se faire valoir, on y traçoit quelques
-faits, quelques éloges de soi-même, qui
-blessassent la vérité, les caractéres, en
-cet endroit, changeoient de couleur,
-lorsque le talisman passoit entre les
-mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le
-Prince de son siécle le plus équitable,
-n’avoit trouvé que cet expédient, pour
-n’être jamais trompé par la vraisemblance.</p>
-
-<p>Un jour que la Province la plus considérable
-de l’Empire, se trouva sans
-Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme
-il faloit, pour y représenter avec
-dignité, avoir des richesses immenses,
-deux hommes seuls vinrent se prosterner
-devant le Roi. L’un des concurrens,
-qui s’appelloit Kosroun, descendoit
-des Giamites, cette race si ancienne &
-si illustre dans la Perse, que peu d’autres
-osoient lui disputer la prééminence ; outre
-un avantage si favorable, pour être
-traité avec distinction par le Souverain,
-Kosroun, incapable de manquer à l’honneur,
-quoiqu’au fond il n’y fût attaché
-que par vanité, joignoit encore à une
-belle figure, beaucoup d’esprit ; mais
-il étoit né farouche & impérieux ; son
-sérieux désignoit la fierté, son sourire
-marquoit une ironie méprisante. Occupé
-sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit,
-en idée, comme si c’eût été
-une partie de leur succession, tout ce
-qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est
-le nom de son concurrent) descendu d’une
-ancienne famille, mais peu connue,
-s’étoit acquis une considération, telle,
-qu’une plus haute naissance que la sienne,
-n’auroit pû y rien ajouter ; ayant
-les vertus, & les talens qui rendent digne
-des grandes places, il pensoit si modestement
-sur tout ce qui pouvoit être à sa
-gloire, il paroissoit si peu occupé de
-son esprit, dans les momens où il réussissoit
-davantage, qu’on lui pardonnoit,
-sans peine, une supériorité qui ne servoit
-qu’à rendre son commerce plus
-aimable.</p>
-
-<p>Kosroun, après s’être prosterné avec
-affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin
-de son exemple, pour rendre au Souverain
-ce devoir indispensable) reçut le
-talisman, & persuadé que son mérite
-seul décidoit suffisamment en sa faveur,
-voici ce qu’il se contenta d’y tracer.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Mes ayeux & moi.</i></p>
-
-
-<p>Le talisman passa ensuite dans les mains
-de Tharzis, qui pensant que ses grandes
-richesses étoient le seul titre qui
-dût le faire préférer à plusieurs hommes
-de la Cour, très-dignes comme lui de
-cette place, grava, pour motifs de la grace
-qu’il attendoit du Monarque, ce peu
-de mots.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Vos bontés & mon zéle.</i></p>
-
-
-<p>Le Roi resta, quelques momens, dans
-le silence, observant le talisman ; il se
-tourna ensuite vers les portiques d’un
-sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit
-à tous ses Courtisans : A l’instant, les
-portiques s’ouvrirent ; on entendit un
-bruit mêlé du son des instrumens, & des
-acclamations qui accompagnent un
-triomphe ; & l’on vit paroître soixante
-Vieillards vénérables, qui, après s’être
-inclinés, avec respect, se placérent aux
-deux côtés du Trône, chacun sur un trophée
-qui venoit de s’élever. Kosroun,
-étonné, demanda, en secret, quelles
-étoient ces figures bizarres, qui osoient
-se placer si près du Souverain. Tout garda
-le silence.</p>
-
-<p>Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans,
-ces sages Vieillards qui m’environnent,
-plus éclairés que moi, ils vont
-choisir entre vous. Kosroun, blessé de
-cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
-d’autre Juge que son Souverain,
-& loin de chercher à se rendre favorables
-ces mêmes Vieillards, dont sa destinée
-pouvoit dépendre, il exposa, sans
-ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré
-leur raison ; qu’attachés à des préjugés,
-des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
-seroient peut-être injustes, avec le dessein
-d’être équitables ; enfin son caractére
-présomptueux & altier, son mépris pour
-le reste des hommes, parurent à découvert :
-Et quelques-uns de ces Vieillards
-voulant lui remontrer l’indécence des
-discours qu’il osoit se permettre, il ne
-daigna pas les écouter. Son orgueil alla
-jusqu’à leur reprocher de manquer à ce
-qu’ils devoient au seul homme qui restât
-de l’illustre race des Giamites.
-A ce nom, les Vieillards firent un cri
-d’indignation ; Sachez, dit le plus vénérable,
-à qui vous faites ce reproche, c’est
-aux Giamites mêmes, que vous parlez ;
-c’étoit eux, effectivement, que le Roi
-pour confondre le présomptueux, par
-les motifs même, qui faisoient naître
-sa confiance, avoit évoqués, avec le
-secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé
-subitement de tout ce qui fondoit
-sa considération, ne fut plus aperçû
-que par ses défauts ; il ne vit plus, pour
-lui, dans tous les yeux, que le mépris,
-ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante.
-Apprenez, malheureux Kosroun,
-continua le Vieillard, que celui à qui les
-vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
-sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est
-desavoué d’eux, & que loin d’avoir part
-à leur gloire, il doit être condamné à
-l’oubli & à la honte d’être inutile à ces
-mêmes Concitoyens, dont il dédaigne
-d’être aimé. Le Roi, alors, nomma
-Tharzis, & les Vieillards disparurent. On
-conçoit quelle impression cet événement
-fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui
-avoient d’illustres ancêtres. Dans la
-crainte de les voir renaître tout à coup,
-on ne songea qu’à se rendre digne d’eux ;
-mais, malheureusement, le secret de les
-évoquer s’est perdu, & voici le seul effet
-qui reste du pouvoir du charme ; quand
-on marque aux Grands, qui ne méritent
-rien, par eux-mêmes, des déférences,
-ou du respect, une voix, qu’eux seuls
-n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas
-à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards
-dont vous jouïssez s’adressent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>ALIDOR,<br>
-<span class="small">ET THERSANDRE.</span><br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Alidor, & Thersandre, étoient
-jumeaux, & d’une figure qui ne
-laissoit rien à désirer. C’étoit encore un
-autre prodige, que leur parfaite ressemblance ;
-ils avoient, avec beaucoup d’esprit,
-l’un & l’autre, les mêmes traits, la
-même action, le même son de voix ; il
-sembloit, enfin, que la nature, ayant formé
-l’un des deux, avoit été si contente
-de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à
-l’imiter, sans la moindre différence.
-Ayant été adoptés, dès le berceau, par
-un Enchanteur, & par une Fée, ils ne
-manquoient pas d’usage du monde,
-quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une
-Campagne. Par le secours de la Féerie,
-les gens aimables de chaque Nation
-étoient transportés, tour à tour, dans
-cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent,
-sans que cela dérangeât rien à
-leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs ;
-c’étoit pendant la nuit, que le charme
-les attiroit ; soit qu’ils dormissent ou
-qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou
-quelque autre fête, les rassemblât ; les
-personnes, le souper, le lieu, tout étoit
-enlevé & devenoit le spectacle du Palais
-de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui
-avoient été transportés pendant le sommeil,
-& qui s’étant réveillés dans le Palais,
-en avoient vû les merveilles, s’imaginoient
-n’avoir fait que dormir, & rêver ;
-on a été bien long-temps qu’on prenoit
-ces sortes de voyages pour des
-songes.</p>
-
-<p>Alidor, & Thersandre passoient ainsi
-une vie agréable. L’Enchanteur étoit le
-meilleur homme du monde ; il n’avoit
-qu’une chose de gênante, c’est que,
-comme il pensoit fort peu, il vouloit
-qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant
-que le jour duroit, occupé à l’entretenir.
-Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des
-réflexions qu’il demandoit ; il ne vouloit
-que de ces choses qu’on entend,
-sans presque y donner attention ; il exigeoit,
-par exemple, que vous lui contassiez
-tous les petits détails de votre
-journée, & cent minuties pareilles qui
-ennuyent, ordinairement, tout autre que
-celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter.
-La Fée, au contraire, avoit en
-antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
-sans nécessité ; elle auroit mieux aimé
-qu’on n’eût eu rien à lui dire ; mais ne
-voulant contraindre personne, comme
-Alidor parloit volontiers de tout ce qui
-le regardoit, elle l’avoit abandonné à
-l’Enchanteur, & s’étoit réservé Thersandre ;
-l’ayant accoutumé, de bonne heure,
-à ne point entretenir les autres de ses
-petites avantures, de ses goûts, de ses
-haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit
-que lui.</p>
-
-<p>Thersandre, & son frere étoient dans
-leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent
-un Héraut qui crioit à haute voix :
-<i>Qui osera mériter l’honneur d’épouser la
-fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la
-moitié du Royaume ?</i></p>
-
-<p><i>Il vient de naître un homme, ou plûtôt
-un horrible monstre à deux têtes, & qui
-porte écrit sur chaque front, en caractéres
-de feu</i> : Qu’on me donne la Princesse en
-mariage, ou je renverserai le monde. <i>Comme
-il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une
-Armée par le seul bruit de sa voix ; mais il
-peut succomber, s’il n’est attaqué que par un
-petit nombre. Quiconque l’aura vaincu,
-& apportera sa dépouille, recevra, au choix
-de la Princesse, l’une des récompenses promises.</i></p>
-
-<p>Le Héraut ayant achevé, il leur remit
-un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel
-ils trouvérent tracé :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Portrait de la Princesse.</span></p>
-
-<p><i>Qu’avec le secours de l’imagination la
-plus ingénieuse, on se représente tout ce qui
-forme une personne charmante, par la figure,
-l’esprit & le caractére ; qu’ensuite on
-considére, on entende la Princesse, on dira :
-Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce
-que je voulois dépeindre.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Mon frere, dit Thersandre, nous ne
-sommes encore connus que par la singularité
-de notre ressemblance. C’est ici
-l’occasion de nous signaler. Alidor fut du
-même sentiment. Ils s’armérent chacun
-d’un dard, d’un bouclier & d’une épée ;
-& ayant appris que le Géant, qui parcouroit
-cent lieues de pays d’un soleil à
-l’autre, n’étoit pas loin de leur château,
-ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils
-sur le bord d’un bois assez proche
-de leur demeure, qu’ils aperçûrent un
-Monstre haut de trente pieds, ayant deux
-têtes humaines, des aîles de cristal, &
-quatre bras armés de griffes fort longues,
-& dentelées ; il ne voloit pas, mais secouru
-de ces mêmes aîles, il marchoit
-avec une rapidité étonnante, s’appuyant
-sur une énorme massue.</p>
-
-<p>Malgré la supériorité que paroissoit
-avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme
-il avoit quelque chose d’humain, ils
-crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer
-ensemble. Ils pensoient que le
-courage & l’adresse, étoient un genre de
-force, supérieur à tout autre, & ayant tiré
-au sort, à qui le combattroit le premier,
-Alidor fut le fortuné. Il marcha
-aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé
-de son arc, tira plusieurs fléches, dont la
-pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor
-les évita, avec une adresse extrême,
-& lançant son dard, il fit, à l’une des têtes
-du Géant, une légére blessure. Le Monstre,
-alors, faisant plusieurs mouvemens
-de son énorme massue, causa une si grande
-agitation dans l’air, qu’Alidor tomba
-comme si un ouragan l’eût renversé.
-Thersandre, voyant son frere hors de
-combat, courut pour le venger. Le
-Géant tenoit un bras levé pour accabler
-son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le
-nouveau combattant, qui lui crioit de se
-défendre ; & furieux de ce qu’un adversaire,
-qu’il trouvoit méprisable, se flattoit
-de le mettre en péril, il résolut de lui faire
-souffrir une mort horrible. On vit
-alors jaillir, de ces mêmes caractéres
-qu’il avoit imprimés sur chaque front,
-des serpentaux enflammés, & des fléches
-brûlantes. Thersandre, loin d’en être
-effrayé, se jetta à travers ces dangers ;
-il lança son dard avec tant de justesse,
-qu’il fit au Monstre une profonde blessure.
-Le Monstre, alors, leva sa massue,
-mais les forces lui manquérent, il tomba,
-& Thersandre lui trancha ces deux formidables
-têtes, qui avoient causé tant de
-frayeur au Roi & à la Princesse, lorsque le
-Monstre avoit été la demander en mariage.</p>
-
-<p>Pendant ce combat, Alidor ayant repris
-ses esprits, Thersandre & lui, allérent
-faire part de ce triomphe à l’Enchanteur
-& à la Fée, qui furent charmés
-de ce qu’ils avoient tenté cette grande
-entreprise de leur propre mouvement.
-Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre
-au Roi la mort du Monstre. Contez-lui,
-bien en détail, les circonstances de cette
-admirable nouvelle ; & recevez les récompenses
-que vous avez méritées. La
-Fée parla différemment à Thersandre ;
-sans doute, lui dit-elle en secret, vous
-voulez être l’Epoux de la Princesse ?
-Il faut mériter qu’elle vous préfére ;
-observez, plus sévérement que jamais, de
-ne point parler de vous, lors même que
-vous l’entretiendrez du service que vous
-venez de lui rendre. Thersandre remercia
-la Fée, rejoignit son frere ; ils partirent.</p>
-
-<p>Ils arrivérent le lendemain à la Cour.
-Le Roi & la Princesse déja informés de
-toutes les circonstances de leur victoire,
-voulurent, pour les recevoir avec
-distinction, leur donner à chacun une
-audience particuliére. Alidor, comme
-l’aîné, parut le premier : sa figure si belle
-& si noble, une certaine grace, qui
-paroissoit dans toutes ses actions, &
-l’une des têtes du Monstre qu’il portoit,
-avec fierté, au bout de son épée,
-tout cela formoit un contraste qu’on
-voyoit avec une sorte d’admiration. Le
-Roi & la Princesse en furent frapés.
-Alidor conta comment son frere &
-lui, sur le récit du Héraut, avoient
-résolu de chercher le Géant. Il ne songea
-point à parler du portrait de la
-Princesse, mais il dépeignit la figure
-effrayante du Monstre, & tout le péril
-de le combattre, la blessure qu’il
-lui avoit faite, & enfin l’effet de ce
-tourbillon, dont il avoit été renversé,
-comme d’un coup de tonnerre.</p>
-
-<p>Pendant ce récit, qu’Alidor orna de
-traits d’esprit & d’éloquence, flatté de
-l’espoir d’obtenir la main de la Princesse,
-il avoit paru beaucoup moins occupé
-d’elle, que de l’éclat de sa propre
-avanture. Le Roi, après lui avoir donné
-toutes sortes de témoignages d’estime :
-Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt,
-quelle sera votre récompense. Alidor
-se retira, & Thersandre fut introduit.</p>
-
-<p>Thersandre ne portoit point une des
-têtes du Monstre, comme avoit fait
-Alidor, il l’avoit déposée dans la salle
-des Gardes, au pied du faisceau d’armes.
-Il parut avec l’extérieur simple,
-d’un homme qui n’auroit eu aucune
-part à l’événement du jour ; ce fut toute
-la différence que la Princesse aperçût entre
-son frere & lui ; étant, d’ailleurs,
-très-surprise de leur ressemblance. Thersandre
-s’avança, avec beaucoup de grace,
-& de modestie ; il resta dans le silence,
-attendant que le Roi lui parlât,
-& regardant de temps en temps la Princesse.
-C’est donc vous, brave Thersandre,
-qui avez triomphé du Géant, lui dit
-le Roi ? Mon frere l’avoit blessé, répondit
-Thersandre, & depuis sa blessure, il
-avoit peine à se défendre. Vous rabaissez
-beaucoup la gloire de votre combat,
-continua le Monarque, mais je suis instruit
-des périls que vous avez bravés.
-Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit
-Thersandre, sa vie troubloit le bonheur
-du Roi, & les beaux jours de la Princesse.
-C’est vous qui me les rendez ces
-beaux jours, dit la Princesse, & vous
-ne parlez point de la récompense ! Vous
-venez de l’accorder, Princesse, répondit
-Thersandre, vous annoncez que
-vous allez vivre heureuse. Cependant,
-ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de
-mon Royaume. Il appartient tout entier
-à la Princesse, interrompit Thersandre,
-un don qui diminueroit de son bonheur,
-ou de sa gloire, pourroit-il être regardé
-comme un bienfait par aucun de
-vos Sujets ? C’est assez, dit le Roi, vous
-apprendrez comment je sais reconnoître
-un service de cette importance.</p>
-
-<p>Quand Thersandre se fut retiré, le Roi,
-qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur,
-à entendre raconter de belles histoires,
-dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé ;
-celui-ci ne veut pas de la moitié de
-mon Royaume ; il mérite, cependant
-aussi, une grande récompense ; mais si
-tu te détermines à épouser l’un des deux,
-vraisemblablement tu ne prendras pas
-Thersandre. Il me paroît qu’il a bien
-moins d’esprit que son frere : il n’a pas
-sû nous conter son combat, comme
-avoit fait si agréablement Alidor. Mon
-pere, répondit la Princesse, pardonnez
-si mon sentiment n’est pas conforme
-au vôtre. Thersandre ne me paroît
-avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation
-d’ame, qu’il montre, en n’étant
-point occupé de sa victoire : Eh, quelle
-différence cela met entr’eux ! Quiconque
-peut n’avoir point de vanité sur l’événement
-le plus brillant de sa vie, a
-sans doute une force d’esprit, une raison
-supérieure, qui ne se démentiront
-jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue
-en sa faveur, & que je l’épouserois
-sans répugnance. Il me semble que
-je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur,
-qui se plairoit à me faire souvenir
-que je suis sa conquête, qui dès que
-la moindre inquiétude viendroit le saisir,
-me présenteroit la tête du Géant, pour
-me faire souvenir de ce que je lui dois,
-& qui réduiroit ainsi ma tendresse à la
-reconnoissance. Dans Thersandre, je
-découvre, à la fois, un extrême désir
-de m’intéresser en sa faveur, avec la
-crainte généreuse de me rappeller qu’il
-m’a servie ; il n’envisage, dans ce qu’il
-a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir
-d’avoir contribué au bonheur de ma vie,
-& n’ose s’en faire un titre pour me plaire.
-L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir
-mérité ma main ; l’autre, en la méritant
-davantage, regardera, comme
-une grace, de l’avoir obtenue. Combien
-la modestie ajoute aux autres qualités
-qui rendent aimables ! Me voilà
-détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement
-Thersandre te plaît plus que
-son frere ; demain nous leur apprendrons
-leur destinée ; envoyons inviter
-l’Enchanteur & la Fée qui les aiment,
-à venir être témoins des effets de notre
-reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur
-& la Fée étant arrivés, le
-Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement
-de la moitié du Royaume ;
-il ordonna qu’on préparât les fêtes qui
-doivent précéder l’hyménée ; ensuite
-il posa sa couronne sur la tête de sa
-fille, lui remit son sceptre, & présentant
-Thersandre : Vous êtes Reine, dit-il,
-& voilà votre Libérateur. La Princesse
-regarda Thersandre, lui donna le sceptre,
-& Thersandre tomba à ses pieds ; devenu
-éperduement amoureux d’elle, pour
-avancer, d’un moment, le bonheur
-de recevoir sa foi, il auroit combattu
-un nouveau monstre. Enfin ce moment
-désiré arriva ; la Princesse ne s’étoit point
-trompée ; Thersandre, Epoux & Roi,
-garda la douceur, la simplicité de son
-caractére ; on parle encore de la félicité,
-toujours égale, dont la vie de
-ces deux Epoux a été remplie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LES VOYAGEUSES.<br>
-<span class="small i">CONTE.</span></h3>
-
-
-<p>Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée
-étoit belle, la seconde jolie, &
-la troisiéme laide. La belle étoit si contente,
-si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit,
-qu’elle ne vouloit être que cela ;
-elle n’imaginoit point d’autre avantage
-dans le monde. Si elle marchoit, sa
-contenance sembloit vous dire : Voyez
-de quelle air la beauté se proméne ;
-devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir,
-s’éveiller, c’étoit en attitude
-de belle personne. Quand vous l’entreteniez
-des choses qui la regardoient
-le moins, elle vous répondoit comme si
-vous lui eussiez donné des louanges.
-On lui auroit raconté la mort du grand
-Pan, ou l’entreprise des argonautes,
-qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie
-sur ses charmes. La jolie, vive naturellement,
-fort piquante, & supérieurement
-coquette, vouloit que tout fût occupé
-d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit,
-pour être heureuse, se voir l’unique
-objet de leur jalousie, de leurs plaintes,
-de leur aigreur ; comme celui de l’empressement,
-des soins, des inquiétudes,
-des préférences de tous les hommes.
-On ne cessoit presque pas de parler,
-afin que les autres femmes n’eussent pas
-le temps de montrer de l’esprit ; & quand
-on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement,
-qui donne si bien l’air de la premiére
-jeunesse, on y suppléoit, en prenant
-l’air de l’étourderie. Il faloit
-voir encore comme on affectoit de paroître
-sensible aux amusemens, afin de
-laisser imaginer que si on se permettoit
-des passions, on les auroit extrêmement
-vives : elle tiroit même parti de sa
-mauvaise humeur ; (car elle en avoit)
-elle en montroit aussi sans en avoir, &
-alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit
-être, toujours, le personnage qui
-attiroit l’attention de toute l’assemblée ;
-enfin, pour achever le portrait, sensible
-uniquement par vanité, indifférente dans
-le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni
-n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle
-jamais inspiré.</p>
-
-<p>La laide l’étoit effectivement, mais d’une
-laideur qui ne ressembloit point à toutes
-celles qu’on rencontroit alors assez
-communément dans le monde ; quand
-on regardoit ses traits en détail, il n’y
-en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les
-voir ensemble, c’étoit de moment en
-moment une physionomie nouvelle, toujours
-singuliére, toujours agréable ; on
-jugeoit que cette variété venoit de beaucoup
-d’imagination, & que cette imagination
-devoit être charmante. Elle l’étoit
-aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; &
-sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à
-rien, & qui fait tout valoir ; voilà, à
-la fois, son esprit, & son visage ; car,
-comme je l’ai dit, l’un étoit toujours
-l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit
-les plus belles dents du monde, & que
-le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà
-toute la personne. J’oubliois ce qui
-peut servir le mieux à faire connoître
-son caractére ; elle savoit qu’elle étoit
-laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de
-quoi le faire oublier.</p>
-
-<p>Leur tante, qui n’avoit employé son
-art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle
-regardoit comme le premier de tous
-les dons, auroit bien voulu pouvoir
-en faire part à ses niéces ; elle quittoit
-souvent le pays des Fées, pour venir
-vivre avec elles. Il est temps que vous
-choisissiez un état, leur dit-elle un jour ;
-si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
-comme moi ; mais à mes niéces, je ne
-puis donner de ma Féerie, que quelques
-secours pour leur faire un grand
-établissement. Voyons, d’abord, quelle
-figure vous voulez avoir ; car il dépend
-de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit
-à cette proposition avec un air
-de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence
-de votre art, ma tante, rien ne
-presse. Je me consulterai, dit la seconde,
-avec un sourire lorgneur, qui marquoit
-une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse,
-& la mieux enracinée. Pour
-moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que
-gagner à un changement ; tenez ma tante,
-que je prenne la figure sous laquelle
-je vous inspirerai le plus d’amitié pour
-moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle,
-n’imagine donc point de modéle
-sur lequel ma tante pût la former,
-ajoûta l’aînée, comme par bonté pour
-cette pauvre cadette. Vous pouvez vous
-flatter, ma tante, (continua la seconde,
-qui avoit pris de l’humeur de ce que la
-laide avoit été embrassée) que son changement
-(quel qu’il soit) fera beaucoup
-d’honneur à votre art. Il me vient une
-autre idée, dit la Fée, si nous allions
-voyager dans quelques Royaumes étrangers,
-vous sauriez ce qu’on penseroit du
-mérite que vous avez actuellement ; vous
-connoîtriez aussi les différentes conditions
-où l’on peut vivre heureux, &
-vous vous décideriez ensuite. Le projet
-fut unanimement approuvé ; la Fée trouva
-convenable que dans le voyage, elles
-passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le
-moyen d’être par-tout fort bien reçûes.
-Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées,
-afin que tout soit dans la bonne
-foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
-c’est-à-dire, la belle, la jolie,
-& la laide ; vous savez qu’on nous appelle
-ainsi depuis le berceau. La Fée y
-consentit ; & pour n’être point accablée
-de toutes les demandes ridicules qu’on
-viendroit lui faire, si elle s’annonçoit
-comme Fée, elle voulut ne paroître que
-la Gouvernante de ses niéces.</p>
-
-<p>On part, & pendant le voyage, dès
-qu’on étoit dans une grande Ville, les
-deux aînées ne manquoient pas de répéter,
-cent fois à propos de rien : Mais
-que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce
-que dit la laide. On prétend même, qu’elles
-portoient dans une petite cage de satin,
-dont les barreaux étoient de pelluche,
-une petite Perruche, à voix aigre,
-& perçante, qui répétoit cent fois dans
-une heure : La laide, la laide, la laide ; &
-c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il
-est certain, du moins, que depuis qu’on
-avoit donné à leur sœur, étant encore
-au berceau, le triste nom de laide, elles
-seules le lui avoient fidélement conservé ;
-tous ceux qui l’environnoient, en avoient
-chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit
-<i>Zimzime</i>, ce qui en langage de Fée,
-veut dire, <i>mieux que belle</i>. L’autre, <i>Claride</i>,
-c’est-à-dire, <i>qui ne l’aimeroit ?</i> &
-ainsi de quantité d’autres noms. Si elle
-n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit
-perdu, quelque beau qu’il eût été ; il
-est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que
-tout bas devant ses sœurs, de peur de les
-mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit
-pas les entendre ; mais l’appeller,
-comme par méprise, d’un de ces noms,
-c’étoit lui dire une chose obligeante, &
-on profitoit de toutes les occasions de
-se méprendre ; car comme on craignoit,
-parce qu’elle étoit extrêmement modeste,
-qu’elle ne se crût du genre de laideur
-que ses sœurs lui reprochoient si
-volontiers, on s’appliquoit à lui persuader
-le contraire, & cela, parce qu’elle
-cherchoit à être aimée.</p>
-
-<p>Leur premier séjour sur la Cour
-d’<i>Assyrie</i>, qui étoit brillante, nombreuse,
-où les hommes étoient à la fois
-sensés & aimables, où les femmes
-étoient charmantes, & vivoient ensemble,
-sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient
-que le cœur sensible, & que leur
-amour propre ne se blessoit jamais mal
-à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût
-aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ;
-des hommes <i>confians</i>, frivoles,
-indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre,
-& cela fait une Nation bien raisonnable.
-La belle y fut d’abord admirée, la jolie y
-fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la
-troisiéme) resta d’abord assez ignorée,
-parce qu’on s’occupoit des deux autres.</p>
-
-<p>Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop
-froide, trop vaine dans la Société, &
-regardant, trop en pitié, tout ce qui
-n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute
-autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà
-négligée, abandonnée, &, à quelques
-vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé
-de leur jeune âge, qu’une parfaite
-& ennuyeuse admiration pour les belles,
-elle ne se trouva plus d’adorateurs ; &
-comme elle avoit méprisé toutes les femmes,
-celles qui s’en étoient formalisées,
-parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit
-pour en rire, s’en trouvérent encore plus
-qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules.
-La seconde, qui avoit d’abord
-attiré ce petit nombre d’hommes, dont
-j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée,
-qu’ils avoient l’air trop libre avec elle,
-qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur
-son compte, que de certaines femmes
-prenoient grand soin d’accréditer ; & que
-les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point
-souciée de plaire, se contentoient de ne
-point écouter, sans chercher à les détruire ;
-& qu’enfin, elle n’avoit nulle considération.
-Cela la toucha assez ; mais ce qui
-fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit
-bien-tôt négligée par les hommes les
-plus estimés, & les plus aimables : la
-voir, la suivre, la trouver trop coquette,
-& l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage
-de peu de jours.</p>
-
-<p>Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée.
-On avoit commencé par s’apercevoir
-qu’elle avoit beaucoup d’esprit.
-On se demanda, bien-tôt, on
-examina si, effectivement, elle étoit laide ;
-& la fin de ce doute, fut de la trouver
-extrémement aimable. Eh ! comment
-ne pas convenir de son esprit ? Elle en
-trouvoit si volontiers aux autres, & se
-plaisoit à démêler, dans toutes les femmes,
-ce qui étoit à leur avantage,
-comme une autre auroit cherché à les
-voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit
-sa confiance, on vouloit son amitié, on
-aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir,
-les deux sœurs s’ennuyoient de cette
-Cour ; elles vouloient absolument aller
-dans quelque autre qui fût tout-à-fait
-différente. La Fée les transporta dans un
-pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu
-d’une grande Ville, où l’on ne voyoit
-que des Palais, & dont les habitans, d’une
-stature noble & élevée, étoient habillés
-de gazes, brodées de petits coquillages
-qui représentoient, au naturel, des
-fleurs, des arbustes, des oiseaux ; & ce
-qui étoit plus singulier encore, ces mêmes
-habitans avoient le teint couleur
-d’avanturine, avec des yeux d’un bleu
-de saphir, & très-brillans ; des lévres
-extrémement grosses, de la même couleur
-que les yeux, & des dents de nacre,
-les plus jolies du monde. Cette
-bizarrerie ne choqua point les deux
-aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur
-d’être admirées par des yeux couleur
-de saphir, & de <i>tourner la cervelle</i>
-à ces hommes extraordinaires. Pour
-la cadette, elle étoit fort étonnée, &
-tâchoit de s’accoutumer à ces figures
-surprenantes, afin de n’être point haïe
-des gens avec qui elle alloit vivre. Ses
-sœurs furent bien trompées dans leurs
-espérances : comme la beauté est une affaire
-d’opinion, on ne les regarda, jamais,
-qu’avec une surprise qui ne supposoit
-aucun plaisir à les voir, elles n’eurent
-point d’autres succès ; &, pour comble
-de dégoût, elles apprirent, qu’on ne
-les appelloit que du nom qu’elles donnoient,
-avec tant de plaisir, à leur cadette.
-Mais voici bien pis encore,
-étant toutes trois à une fête, où les
-filles du Roi formoient une danse plus
-singuliére que difficile, & que les deux
-aînées ne regardérent qu’avec dédain,
-(car elles ne pouvoient pas souffrir de
-voir briller les autres) la troisiéme se
-mit au rang des danseuses, qu’elle avoit
-beaucoup applaudies ; & comme elle
-avoit acquis bien des talens, croyant
-en avoir besoin, elle saisit si bien le
-caractére de leur danse, on lui sût si
-bon gré de se prêter, avec tant de grace,
-à des amusemens étrangers pour elle,
-qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi,
-les Dames, les Courtisans, ne cessoient
-de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait
-pas un teint d’avanturine, & de belles
-grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs
-entendirent, sans doute, mot pour
-mot, toutes les louanges qu’on lui
-donna (car le dépit dans les femmes
-est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en
-mourir de jalousie ; & le bal fini, ce
-fut une persécution pour partir, à laquelle
-il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle
-le temps de prendre congé du Roi,
-de la Reine, & des Princesses, à qui elle
-donna, cependant, un secret pour se
-bouffir, considérablement, les lévres, aux
-jours de cérémonie. L’importance de ce
-présent, la fit reconnoître pour Fée, &
-elle se vit investir par un concours prodigieux
-de peuples ; mais elle étoit déja
-dans son char, & elle disparut, au grand
-contentement des deux aînées, qui maudissoient
-un pays où l’on n’applaudissoit
-que leur cadette.</p>
-
-<p>Je ne sai pas comment j’ai oublié,
-jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux
-aînées étoient en si bonne intelligence. Il
-n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant
-paroître assez simple. La jolie
-disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle
-étoit <i>prodigieusement</i> belle ; la belle
-disoit à celle-ci, qu’elle étoit <i>excessivement</i>
-jolie ; & chacune, parce qu’elle
-pensoit ne prononcer qu’un mot qui
-n’exprimoit rien, & se moquer de sa
-sœur, à proportion du plaisir qu’elle
-lui causoit, par cette louange chimérique.</p>
-
-<p>Mais comment se pardonnoient-elles
-leurs conquêtes, puisque l’une & l’autre
-vouloit, sans doute, être seule aimable ?
-Cette objection est plus embarrassante ;
-mais voici comment cette
-concurrence s’arrangeoit dans leur tête.
-La belle croyoit que sa sœur n’avoit de
-soupirans, que ceux qui, ne se sentant
-qu’un mérite commun, n’osoient se flatter
-d’être écoutés d’une belle personne ; &
-la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt
-excédés de la triste beauté de ma sœur,
-ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le
-peu de bonne opinion que mutuellement
-l’une avoit de l’autre, qui entretenoit
-leur union. On ne sauroit croire
-combien un mépris réciproque est
-souvent parmi quelques femmes, une
-raison de convenance, & même le nœud
-d’une sorte d’amitié.</p>
-
-<p>A l’égard de leur haine commune
-pour la troisiéme, voici quelle en fut
-l’origine. Leur cadette, ayant une ame
-douce, & s’appliquant à vaincre par de
-la déférence & par de l’amitié, la répugnance
-que lui marquoient ses sœurs,
-profitoit de toutes les occasions de faire
-leur éloge, avec justice ; mais étant
-raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se
-déterminer à louer l’orgueil de l’une &
-la coquetterie de l’autre ; & ne les pas
-applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer
-leur ennemie. Ajoutez que lorsque
-les deux aînées s’y attendoient le
-moins, elles virent cette sœur, condamnée
-dans leur esprit à ne jamais plaire,
-réussir souvent mieux qu’elles. On
-ne supporte point cela ; car, qu’on ait
-prévû le succès que peut obtenir une
-autre femme, comme on a rassemblé,
-par avance, toutes les maniéres de l’envisager,
-qui en diminueront le prix ; on
-peut en être témoin, sans se décontenancer ;
-on le méprise, peut-être, au
-point qu’on le pardonne. Mais quand
-il surprend, qu’on est réduit à le voir
-tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit
-qui y tienne.</p>
-
-<p>Les voilà donc dans le char. Où vous
-ménerai-je ? leur dit la Fée. Vous savez,
-sans doute, à quoi vous en tenir,
-sur votre figure ? Voyageons à présent,
-afin de vous faire connoître le prix
-des différens états de la vie ; je vais,
-pour commencer, vous faire toutes
-trois Reines. Alors, elle remua une chaîne
-de diamans, qui gouvernoit quatre
-Phénix, qu’elle avoit attelés à son char ;
-ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans
-un pays charmant. On entra dans une
-Ville superbe ; tous les Grands de l’Empire
-s’y trouvérent rassemblés, & les trois
-niéces, placées sur un même trône, furent
-toutes trois reconnues Souveraines.</p>
-
-<p>L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva
-le moyen d’augmenter de fierté & de
-bonne opinion de son mérite. Le lendemain
-de son couronnement, elle emprunta
-la baguette de sa tante, pour un
-coup d’état, disoit-elle, & l’on ne devineroit
-pas quel usage elle en vouloit
-faire. Il y avoit proche de sa Capitale, une
-vaste plaine ; elle s’y promena, d’un soleil
-à l’autre, & pour donner à ses Sujets
-le plaisir de l’admirer, elle les transporta,
-tout à coup, dans cette plaine ;
-& cet enlevement pensa les faire
-mourir tous de frayeur. L’un, occupé
-dans son cabinet, se sentoit emporté
-par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer
-cette merveille. L’autre, au moment
-de prononcer le serment qui l’alloit
-unir à sa maîtresse, quittoit, malgré
-lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité
-du Temple, au grand étonnement
-de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont
-la santé étoit languissante, transporté dans
-son fauteuil, se trouvoit dans les nues. On
-voyoit voler les batallions tout armés,
-& les personnages les plus graves traverser
-les airs, en habits de cérémonie. Enfin,
-cet événement causa un trouble, un désordre
-général, dans toute la Nation, & chaque
-jour de son Régne, amena quelque-autre
-folie, dont sa beauté étoit la cause.</p>
-
-<p>On s’attend bien à voir la seconde,
-ne contraignant pas mieux son caractére ;
-aussi parut-il dans toute sa perfection.
-Il n’y eut bien-tôt plus à sa Cour que
-des petits soins pour occupation, des
-fleurettes pour langage, & des lorgneries
-pour politesses. La Fée se trouva forcée
-d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule
-présomption ; à la seconde, le peu
-d’estime & de respect qu’on avoit pour
-elle ; & les avis sages, quand ils viennent
-d’une Fée, ont cela de particulier,
-ils persuadent. Je ne veux pas dire,
-cependant, que les deux niéces crûrent
-avoir tort, elles sentirent, seulement,
-la honte de leur situation, qu’elles trouvérent
-injuste ; & elles conclurent que
-le trône n’avoit pas tant de charmes
-qu’elles l’avoient pensé.</p>
-
-<p>La troisiéme Reine parut effectivement
-l’être. Si le Trône met les défauts
-dans un plus grand jour, il donne
-aussi plus d’occasions aux vertus de
-paroître. <i>Zimzime</i>, car la Fée avoit décidé
-qu’on ne l’appelleroit plus la laide,
-<i>mieux que belle</i>, dis-je, eut donc lieu
-d’être contente de sa nouvelle condition ;
-elle avoit des mœurs, & de la dignité,
-elle fut respectée. Elle ne songeoit
-qu’aux moyens de faire le bien, &
-d’être aimée, on l’adora. Sa Cour
-devenoit, tous les jours, plus nombreuse,
-& cela acheva de désespérer ses
-sœurs.</p>
-
-<p>Une nuit, tourmentées d’un dépit
-qui ne leur avoit pas permis de fermer
-l’œil, elles allérent trouver la Fée,
-& la pressérent de partir dans le même
-moment, aimant mieux toute autre
-condition que celle de régner. La Fée,
-qui avoit ses vûes, répondit froidement,
-il est encore bien matin, mais
-j’y consens ; elle alla éveiller <i>Zimzime</i>,
-l’habilla d’un seul coup de baguette, sans
-que rien manquât à son ajustement, répandit
-dans la Ville quelques trésors,
-& l’on remonta encore dans le char.</p>
-
-<p>Hé bien, mes chéres Niéces, (cela
-s’adressoit aux deux aînées) vous vous
-êtes ennuyées du Trône ? Le rang qui
-en approche vous exposeroit, à peu
-près, aux mêmes inconveniens ; & dans
-les états, successivement inférieurs,
-vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement.
-Passons, croyez-moi, à
-une extrémité dont vous n’avez qu’une
-idée très-imparfaite. Allons habiter
-quelque hameau. Je connois un endroit
-de l’Asie, où, sous un ciel doux,
-des peuples simples & sociables, vivent
-dans de belles campagnes ; nulle ambition,
-peu de besoins, & un panchant
-inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent
-point de dégoûts : Voilà leur
-condition.</p>
-
-<p>J’aime <i>beaucoup</i> ce hameau, dit l’aînée ;
-Je serois <i>comblée</i> de voir cette campagne,
-s’écria la seconde. A l’instant, elles
-se trouvérent, toutes trois, mises comme
-de simples Villageoises, c’est-à-dire,
-avec une coëffure & des habits,
-qui, pour toute magnificence, avoient
-une simplicité agréable, l’air frais, &
-d’une extrême propreté. L’aînée conçut,
-que, sous des dehors si peu brillans,
-on ne pouvoit être remarquée, à
-moins qu’on ne fût la beauté même.
-La seconde, ne douta pas que la singularité
-de cet ajustement, ne dût servir
-à la rendre plus piquante. Pour
-<i>Zimzime</i>, elle fut bien aise de pouvoir
-connoître un peuple ingénu, & dont
-les passions douces, disposoient, sans
-doute, leur ame à l’amitié. Elles aperçurent,
-alors, cette campagne, qu’elles
-désiroient. Elles arrivérent dans une
-prairie, au milieu d’une fête purement
-champêtre ; le lieu, les habitans, tout
-rappelloit l’idée de l’âge d’or. La Belle,
-se voyant entourée d’une troupe considérable,
-leva, avec un air de bonté
-présomptueuse, un voile qu’elle portoit
-en voyage. Ces gens simples, la
-regardérent, long-temps, avec des yeux
-plus étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient
-belle, mais ce n’étoit point
-comme cela qu’ils désiroient qu’on le
-fût ; elle ne parla à personne, dédaignant
-particuliérement les jeunes Villageoises
-qui s’approchoient d’elle ; personne,
-aussi, ne lui parla ; & comme
-elle ne recueillit aucune louange, la
-fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour
-la jolie, qui avoit bien résolu de le
-paroître, tout autant qu’elle le pourroit,
-elle y fit de son mieux, mais
-ses <i>agaceries</i> furent perdues. Ces gens
-simples la virent, avec les mêmes yeux,
-qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté
-de sa sœur ; ses mines leur parurent
-des grimaces ; & les petits propos qu’elle
-leur adressa, des moqueries ; elle
-se mit, enfin, à danser avec eux, imitant,
-à ce qu’elle croyoit, leurs façons
-naïves ; mais elle y ajoûtoit une
-légéreté forcée & des inflexions de corps
-affectées qu’ils ne prirent jamais pour
-des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une
-certaine simplicité, n’alloit point
-jusqu’à leur esprit ; ils la regardoient,
-fixement, & n’y trouvoient point de
-plaisir ; c’étoit-là tout ce qui se passoit
-en eux ; elle s’en aperçut, & dit à la
-Fée, que <i>cette espéce-là étoit bien maussade,
-bien insuportable</i>.</p>
-
-<p>Et <i>Zimzime</i> ? <i>Zimzime</i>, qui avoit
-abordé plusieurs de ces jeunes Villageoises,
-avoit trouvé jolies celles qui
-l’étoient ; elle se mêla dans leurs jeux,
-& y réussit à merveilles. Si on lui donnoit
-le prix, elle vouloit qu’il fût partagé
-à toutes celles qui l’avoient disputé
-avec elle ; ses caresses la faisoient
-aimer, même de celles qu’elle effaçoit ;
-& ce succès dura tout le temps qu’elle
-resta dans cette Campagne. Les jeunes
-habitans, qui disposoient encore de
-leur cœur, passoient les jours à s’occuper
-d’elle ; l’un d’eux, particuliérement,
-qui de son côté se faisoit distinguer
-de tous les autres, & que la
-Fée embarrassoit, quand elle lui disoit
-le mot de travestissement ; celui-là,
-<i>Zimzime</i> l’écoutoit avec plaisir ; elle
-trouvoit la vie pastorale très-agréable,
-tandis que ses sœurs ne cessoient de
-répéter : <i>Je l’ai en horreur, elle m’est
-odieuse.</i> Enfin il fallut encore les emmener.</p>
-
-<p>Ce fut dans leur demeure ordinaire
-que la Fée les transporta. C’est une
-sotte chose que les Voyages, dit l’aînée :
-on y <i>périt</i> d’ennui, ajouta la seconde :
-Dites plûtôt, répondit la Fée,
-que nous n’aimons que les lieux où
-nous plaisons, & que les gens qui paroissent
-charmés de nous voir. Vous
-l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous
-flatte, sans s’occuper jamais de ce qui
-flatte les autres, est un moyen sûr de
-s’ennuyer bien-tôt, par-tout, & de
-tout le monde. Je n’aime point à donner
-des leçons dures, j’ai espéré de
-vous corriger de vos défauts, en vous
-faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent ;
-je vois que le mal est sans reméde.
-Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui
-vous convient. A ces mots, elle la laissa
-au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever,
-dont toutes les murailles lui représentoient
-son image. Elle avoit le
-plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle
-s’y vit vieillir de bonne heure ; elle eut
-des rides, & ne pût s’empêcher de les
-apercevoir. Ce fut là sa punition, &
-l’origine des glaces. On ne croiroit pas
-qu’elles auroient été inventées pour corriger
-l’amour propre.</p>
-
-<p>La Fée mena la seconde dans un autre
-Palais : Vous vivrez ici, lui dit-elle,
-vous y verrez, sans cesse, une foule
-d’hommes, de toutes les Nations, que
-vous pourrez attirer, mépriser, accueillir,
-gronder, apaiser ; mais ils s’évanouïront,
-comme des ombres, dès que
-vous trouverez quelque satisfaction à
-les voir, ou à les entendre. C’est, à
-peu près, ce que vous auriez éprouvé
-dans le monde ; la plûpart des succès qui
-naissent de la coquetterie, ne sont guéres
-plus réels, & je vous épargne les
-ridicules, & les dégoûts véritables qui
-y sont attachés ; car ces ombres que
-vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne
-prendront point un air de dissimulation,
-en se défendant d’avoir sû vous plaire,
-& elles ne mettent point en chanson
-leurs prétendues conquêtes.</p>
-
-<p>La Fée demanda, ensuite, à <i>Zimzime</i>,
-quel rang, & quelle figure elle désiroit
-avoir. Vivre avec vous, répondit <i>Zimzime</i>,
-me paroît le sort le plus désirable ;
-mais puisque ce bonheur est réservé
-aux Fées, laissez-moi d’abord, ma
-laideur ; elle m’épargne la jalousie des
-autres femmes, & me rappelle la nécessité,
-où je suis, de songer à me rendre
-supportable, du moins par le caractére.
-A l’égard du rang, dont je voudrois
-jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois
-à partager celui de ce jeune Pasteur
-que j’ai vû dans cette heureuse
-campagne, où vous m’avez conduite ;
-je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il
-étoit ; mais ne fût-il qu’un simple habitant
-de ce même hameau, il me semble
-que je passerois, avec lui, une vie heureuse.
-A peine elle achevoit, qu’un
-Prince charmant parut au milieu de sa
-Cour ; <i>Zimzime</i> reconnut celui dont elle
-venoit de parler, qui se trouva fils d’un
-grand Roi ; ils s’aimoient, ils s’épousérent,
-ils s’aiment encore.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>APPROBATION.</i></p>
-
-<div class="narrow small">
-<p>J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier,
-un Manuscrit qui a pour titre ; <i>Essais
-sur la nécessité, & sur les moyens de plaire</i>. J’ai
-trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats,
-& de préceptes très-sages : je crois que
-l’impression n’en sera pas moins utile qu’agréable
-au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.</p>
-
-<p class="sign">DANCHET.</p>
-
-</div>
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div>
-</body>
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+<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Essais sur la necessité et sur les moyens de plaire | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.2em; font-weight: normal; margin: 1em 0; padding-top: 2em; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; font-weight: normal; margin: 4em 0 2em 0; } +h2.empty { margin: 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; font-weight: normal; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.xlarge { font-size: 160%; } +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; } +.tiny { font-size: 70%; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.narrow { margin-right: 15%; margin-left: 15%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } +.top4em { padding-top: 4em; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt="Couverture"></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1>ESSAIS<br> +<span class="xsmall">SUR</span><br> +LA NECESSITÉ<br> +<span class="xsmall">ET SUR</span><br> +LES MOYENS<br> +DE PLAIRE,</h1> + +<p class="c">PAR<br> +<span class="large">Monsieur DE MONCRIF,</span><br> +<i>de l’Academie Françoise</i>.</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">A GENEVE,</span><br> +Chez PELLISSARI & <span class="sc">Comp.</span></p> + +<p class="c">MDCCXXXVIII.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT.</h2> + + +<p>Si l’on juge des hommes +par le motif commun qui +les fait agir, on peut dire +qu’ils ont tous le désir +de plaire, parce que tous veulent être +applaudis, recherchés, accueillis ; +que tous, enfin, veulent réussir dans +l’esprit des autres. A décider d’eux +par leur conduite, il semble que le +plus grand nombre ait précisément +la vûe opposée. Quelle différence, +en effet, d’un homme, qui, concentré +dans son amour propre, réduit, +pour ainsi dire, la Société au +commerce que ses passions ont entre +elles ; qui ne conçoit que ses goûts, +qui ne sent que ses besoins, pour +qui tous les objets extérieurs semblent +transformés en autant de miroirs, +où il n’aperçoit que lui-même ! +Quel contraste, dis-je, de cet homme, +(qu’on ne rencontre que trop +souvent) à celui, qui, persuadé que +les vertus sociables sont la source du +véritable bonheur, se regarde comme +membre d’une République, que +des égards mutuels entretiennent, +et que l’amour propre, mal entendu, +cherche à détruire ; qui, toujours +attentif à ce qui flatte ou mortifie, +à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, +ne cherche, dans ces différens +points de vûe, que ce qui le +méne à se concilier leur amitié & +leur estime ! Peut-on trop fuir celui +qui ne veut qu’un bonheur auquel il +n’associe personne ? Peut-on trop rechercher +celui qui n’est satisfait de +soi-même, qui n’est heureux, que +par les avantages qu’il verse dans la +Société ?</p> + +<p>Cette opposition entre la conduite +de quelques hommes, & le motif +commun qui les anime, vient, si je +ne me trompe, de la maniére dont +ils aperçoivent ce que c’est que plaire, +ainsi que les moyens d’y parvenir. +Eclairés sur les erreurs où tombent, +à cet égard, ceux qui les environnent, +ils se croyent garantis de +l’illusion, par cela même qu’ils sont +ingénieux à la démêler dans les autres ; +ils ne portent point leurs regards +sur leur propre conduite ; & +si quelques-uns, moins aveuglés, +s’examinent, & découvrent qu’il +leur manque les qualités qui plaisent +communément, ou s’ils se trouvent +quelque ressemblance, par le maintien, +le langage, l’humeur, avec ce +qu’ils viennent de critiquer dans autrui ; +ils n’aperçoivent plus les motifs +de le condamner : On a ouï dire, +<i>qu’il sied bien d’être singulier, extraordinaire ; +que ce qui déplaît dans +l’un, devient quelquefois une grace +dans un autre ; que l’esprit fait tout +valoir ; qu’il y a des gens qui font aimer, +en eux, jusques à leurs travers</i>. +On se voit alors avec tous ces avantages ; +on ne s’avoue des défauts, +que pour les sauver par ces exemples ; +& souvent, en s’éludant ainsi +soi-même, on ne recueille pour tout +fruit de la recherche qu’on vient de +faire, que l’erreur grossiére de s’en +estimer davantage.</p> + +<p>Ma principale vûe, dans la premiére +Partie de cet Ouvrage, a été +de démêler ces illusions, & particuliérement +celles qui séduisent les gens +d’esprit. J’expose, en premier lieu, +la nécessité de plaire : cette nécessité +reconnue, méne à chercher les +moyens de profiter des avantages +qu’elle nous présente ; & ces moyens, +j’explique comment ils nous égarent, +ou comment ils nous font réussir.</p> + +<p>Dans la seconde Partie, en appliquant +à l’éducation les principes que +j’ai établis dans la premiére, je propose +quelques idées, qui paroîtront +peut-être hazardées, sur la maniére +de cultiver les premiéres années de +l’enfance ; mais je déclare, par +avance, que je suis entiérement déterminé +à me soumettre à cet égard, +comme sur le reste de l’Ouvrage, au +jugement que tant de personnes plus +éclairées que moi, auront le droit +d’en porter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br> +<span class="tiny">SUR</span><br> +LA NECESSITÉ<br> +<span class="tiny">ET SUR</span><br> +LES MOYENS<br> +<span class="large">DE PLAIRE.</span></p> + +<h2 class="nobreak sc">Premiere Partie.</h2> + + +<p>Entre les principes les plus +utiles à la Société, il en est +un que nous ne pouvons +trop connoître & trop suivre, +parce que dans les personnes +dont il régle la conduite, il empêche +la raison d’être farouche ; qu’il ôte +à l’amour propre ce qui le rend haïssable ; +qu’il supplée en quelque façon aux avantages +de l’esprit, & les sauve de la jalousie +qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont +éminens ; qu’enfin il influe considérablement +sur notre bonheur & sur celui des +gens avec qui nous passons la vie ; c’est +la nécessité de plaire. J’entens par le mot +de plaire, une impression agréable que +nous faisons sur l’esprit des autres hommes, +qui les dispose ou même les détermine +à nous aimer.</p> + +<p>Avec le caractére d’honnête homme, +avec bien des vertus, il semble qu’on devroit +paroître aimable. Cependant, il est +commun de trouver des gens dont les +principes & les mœurs vous attirent, & +dont le commerce vous rebute ; on ne +peut s’empêcher de les considérer, de les +respecter & de les fuir.</p> + +<p>Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils +ne cherchent point à plaire, l’effet +d’une sévérité dure, & cependant estimable, +avec laquelle ils portent quelquefois +leurs jugemens. Je n’attaque point +ici cette haine à qui les défauts des hommes +ne sont qu’un prétexte pour répandre +son fiel ; ce chagrin caustique qui +verroit avec regret disparoître de la terre +les vices contre lesquels il éclate, parce +qu’il n’auroit plus rien à blâmer : je parle +de cette équité trop austére qui pése +les actions des autres avec le peu d’indulgence +qu’elle a pour elle-même ; de cet +amour de la raison & de la justice, qui, +converti en passion, ne se plie pas assez +à la nécessité de voir des hommes imparfaits ; +quel en est, dis-je, le fruit ? Le +malheur de révolter ceux même dont +elle arrache l’estime.</p> + +<p>Quand les ames, au-dessus des foiblesses +ordinaires, sont en même temps douces, +sensibles, indulgentes, vous les aimez, +& c’est leur vertu même qui vous +attire encore plus à elles ; mais quand +vous trouvez ces personnages vertueux +qui, vous regardant du haut de leur mérite, +vous marquent une certaine bonté +impérieuse, une certaine pitié qui vous +annonce leur supériorité & votre petitesse ; +vous êtes tenté de croire que le droit +de vous mépriser est une récompense +qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se +donnent de fuir les vices ; vous sentez +peu d’estime pour leur vertu, & beaucoup +d’éloignement pour leur personne.</p> + +<p>Il est, je l’avoue, des vertus épurées, +& qui, telles que le pardon des grandes +offenses, le desintéressement, la générosité +sur des objets importans, font, par +elles-mêmes, une forte impression sur +les esprits : mais les occasions d’employer +ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes. +Quelle est, pendant ces longs +intervalles, la ressource des ames sensibles ? +L’usage des vertus moins brillantes, dont +l’effet est de plaire, & le fruit de se faire +aimer ; il n’y a presque point d’instant +qui ne leur ouvre quelque route nouvelle +pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.</p> + +<p>Cette attention de plaire, qui doit +accompagner les vertus de l’ame, ne +nous est pas moins nécessaire pour faire +valoir les qualitez de l’esprit. Que servent +dans le commerce ordinaire de la +vie les lumiéres qui caractérisent un esprit +éminent ? Il en est parmi nous, dans ce +siécle-ci, du savoir & des connoissances +sublimes, à peu près comme de la richesse +dans de certaines Républiques, où la +somptuosité & l’abondance passent pour +une sorte d’injure faite aux citoyens bornés +dans leur fortune, où le plus opulent +est restraint à la dépense modique de +celui qui n’a presque que le nécessaire : +de même il faut éviter dans les entretiens +tous les sujets qui passent la portée des +esprits communs, ou se plier à ne leur +présenter ces mêmes sujets qu’avec une +simplicité, que par une superficie qui les +leur rende sensibles ; & ce n’est que le +désir de plaire qui peut, au milieu de +tant de contrainte, assurer le succès de +l’esprit supérieur. Bien loin de blesser +les simples citoyens par l’éclat trop marqué +des richesses dont il dispose, il semble, +par la maniére dont il les leur découvre, +les y associer, les leur rendre +propres : il obtient d’eux, à la fois, la +liberté d’en faire usage, leurs éloges & +leur reconnoissance.</p> + +<p>S’il est des lumiéres dans l’esprit qui +doivent concilier l’estime & l’amitié des +autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent +sans cesse à régler les intérêts +qui sément entr’eux la division. On devroit +pouvoir compter du moins sur le +cœur de ceux qui ont obtenu de nous +les avantages auxquels ils prétendoient : +il arrive cependant, que le plus ou le +moins d’égards que vous aurez marqués +pour leur personne dans les momens, +où dépendans & soumis, ils vous auront +entretenu de leur espérance ou de leur +crainte, décide souvent de leur reconnoissance. +Si votre extérieur ou vos +discours ont fait souffrir leur amour propre, +n’espérez pas qu’ils vous tiennent +compte de la justice que vous leur aurez +rendue ; ils penseront que vous n’êtes +équitable que par crainte de la honte +qu’il y auroit à ne pas l’être : vous n’obtiendrez +d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent +vous refuser, & l’estime des hommes +est un tribut qui ne satisfait que +notre raison : leur amitié est nécessaire +au bonheur d’une ame sensible.</p> + +<p>Posséde-t-on les avantages attachés à +la haute naissance & à l’éclat du rang ? +On n’est point affranchi de la nécessité de +plaire. Les inférieurs avec un respect +bien attentif & bien sérieux, sont quittes +de tout ce qu’ils doivent aux Grands ; & +combien la supériorité de ceux-ci est peu +digne d’envie, quand elle ne leur rapporte +que ce seul tribut ! Les respecter +scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens +pour eux, c’est mettre à part leur +personne & ne rendre hommage qu’à +leur destinée ; c’est n’entretenir une Divinité +que de la beauté du pied-d’estal +qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au +moindre effort, l’ouvrage est achevé ; +tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se +découvre, les talens se multiplient ; leur +sourire est comme ces rayons de lumiére, +qui, répandus tout-à-coup sur une +campagne, font sortir mille tableaux +variés & rians ; où l’on ne découvroit +auparavant qu’une sombre & confuse +uniformité.</p> + +<p>Quand nous sommes d’un rang distingué, +la conduite qui nous fait réussir ou +déplaire, tient principalement, si je ne +me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable +que nous avons des prérogatives +de ce même rang qui nous décore. +Quand cette opinion secrette est exagérée, +elle perce dans notre maintien, dans +nos discours, elle imprime à notre politesse +un caractére qui lui fait perdre presque +tout son mérite ; souvent c’est de la +hauteur qui se montre à découvert, & elle +déplaît à tout le monde ; quelquefois +c’est de la bonté qu’on met à la place des +égards, & cet air de supériorité blesse +avec justice ceux qui, sans être nos égaux, +ne nous sont point subordonnés. Avec +les gens d’un état moins considérable, ce +sera une affectation de descendre, de s’abaisser +jusqu’à eux, une crainte marquée +de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire +que les sots.</p> + +<p>Cette opinion outrée des avantages +qu’on a sur les autres, séduit moins communément +les gens nés dans le sein des +honneurs, que ceux qui se trouvent transportés +subitement dans une région qu’ils +n’avoient long-temps considérée qu’en +élevant leurs regards. Tous les objets +dont ils se sont séparés leur paroissent +si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de +les apercevoir : ils voyent à peine ce +qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement +de ce qu’ils sont ; & ce n’est que le +désir de plaire qui, les ramenant à la véritable +idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes, +les garantit & de cette hauteur +haïssable qu’ils mettent à la place de la +dignité, & de cette bonté qui désoblige +ceux qu’ils cherchent à satisfaire.</p> + +<p>Comment l’homme, revêtu de l’autorité, +s’armeroit-il du courage pénible de +supporter, sans en paroître accablé, les +importunitez honorables mais continuelles +des Grands, & tout ce qu’a de rebutant +la foule oisive qui gratuitement +l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition +de se concilier les cœurs ? C’est dans cette +seule espérance qu’il écoute avec douceur +les discours embrouillés ou captieux, +que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui +font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil +est le seul dédommagement des graces +qu’il ne peut accorder, ou des demandes +injustes qu’il démasque : en lui, +l’autorité parle toujours le langage du +citoyen : on lui pardonne d’être puissant, +parce qu’on le respecte sans le redouter : +on fait plus, on lui porte le seul tribut +qu’il désire, on l’aime.</p> + +<p>La fortune est bien ingénieuse à servir +les goûts & l’ambition des hommes qu’elle +favorise ; cependant elle ne porte pas +son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle +est particuliérement la situation de ceux +qu’elle a fait passer avec rapidité d’un +état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils +veulent ne se point abuser sur la disposition, +où les esprits en général sont à leur +égard, ils doivent se dire tous les jours +de leur vie, Je posséde ce qui excite la +haine de quiconque désire un état plus +abondant que le sien ; ce ne sera pas assez +de l’associer aux douceurs de cette même +abondance qu’il m’envie, il faudra +que pour obtenir grace sur le reste, je lui +persuade par des prévenances, par des +égards continuels, qu’au sein des richesses, +j’ai besoin de son estime, de son amitié, +de son aveu enfin, pour être heureux.</p> + +<p>Puisque tous les avantages que je viens +de rappeler ne nous dispensent pas de +songer à plaire, combien ce soin nous +est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons +qui forment la Société ?</p> + +<p>L’amitié qui est un engagement libre, +a besoin elle-même qu’un pareil secours +l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle +soit établie, lorsqu’elle se renferme +dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée +par ce goût qui a contribué autant +que l’estime à la faire naître, elle ne se +montre plus que dans les occasions où +elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions +sont quelquefois rares ; & dans +les intervalles, elle reste comme en létargie, +elle paroissoit empressée & riante, +elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, & +même sévére.</p> + +<p>Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours +si nécessaires aux hommes pour +être en état de se supporter, ne deviennent +pas d’une grande utilité à ceux qui +ne remplissent de tels devoirs que comme +des assujettissemens de la Société, ou +par une habitude qui est souvent mêlée +de distraction ; c’est le désir de plaire qui +leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul +qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle +reconnoissance doit-on à celui qui ne +vous marque des égards que comme une +tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ? +Son extérieur indifférent, ou contraint, +ou réservé, ne vous annonce-t-il +pas le peu de part que vous avez à ce +qu’il fait pour vous ? Sa politesse a +tout l’apprêt du cérémonial ; & comme +au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous +plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi +dire, de n’avoir pas de véritables sujets +de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient +pas une autre occasion de le +haïr.</p> + +<p>Que ces qualitez soient dirigées par +ce sentiment que je crois si nécessaire, +attentives à se restraindre ou à s’étendre +par rapport aux personnes qu’elles ont +pour objet ; on sentira qu’elles naissent, +non de cette habitude qui n’est qu’un +rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant +à s’occuper de vous, parce que +c’est vous rendre justice ; & cette conduite +ne tardera guéres à s’attirer +du retour. Les égards sont moins +sujets que les services à trouver des +ingrats.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Du désir de plaire.</i></h3> + +<p>Si l’art de plaire peut seul faire valoir +nos plus grands avantages, il est évident +que nous ne saurions trop désirer +d’acquérir un talent si précieux. Or +ce désir, quand il est éclairé par la +raison, devient lui-même un des plus +sûrs moyens pour parvenir à plaire<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ; +il ne faut que le définir pour faire +connoître quel est le bonheur d’en être +animé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">… De quoi ne vient point à bout</div> +<div class="verse">L’esprit joint au désir de plaire ?</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">La Fontaine</span>, <i>Fable <span class="rm">206.</span> à Mgr. le Duc du Maine</i>.</p> +</div> +<p>Le désir de plaire, tel que je le conçois, +est un sentiment que nous inspire +la raison, & qui tient le milieu entre +l’indifférence & l’amitié, une sensibilité +aux dispositions que nous faisons naître +dans les cœurs, un mobile qui nous porte +à remplir avec complaisance les devoirs +de la Société, à les étendre même +quand la satisfaction des autres hommes +peut raisonnablement en dépendre ; c’est +une force, qui, dans les changemens de +notre humeur, dans les contradictions +où notre esprit est sujet à tomber, nous +retient en nous opposant à nous-mêmes ; +c’est enfin une attention naturelle à démêler +le mérite d’autrui, & à lui donner +lieu de paroître, une facilité judicieuse +à négliger les succès qui n’intéressent que +notre esprit & nos talens, quand, par +cette conduite, nous gagnons d’être plus +aimés.</p> + +<p>Le désir de plaire renferme donc le +désir d’être aimé. C’est à cette marque +en effet qu’on peut le reconnoître ; +c’est cette union qui le caractérise : elle +paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit +point à croire que l’un est inséparable de +l’autre, sans les exemples contraires qui +se trouvent dans la Société : combien de +personnes contentes de se voir considérées +ou applaudies, ne consultent jamais +si on les aime ! Cette indifférence +n’est pas moins, ce me semble, un égarement +de l’esprit, qu’une malheureuse +insensibilité de l’ame sur le prix qu’on +doit attendre de ce qu’on fait pour la +Société ; le don de plaire, examiné avec +les yeux de la raison, loin d’être regardé +comme un succès satisfaisant, ne doit +paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir +la plus douce de toutes les récompenses, +le plaisir d’inspirer de l’amitié.</p> + +<p>C’est donc une étude bien nécessaire +que de rechercher en nous-mêmes, +que d’approfondir en quoi consiste le +désir de plaire, afin de connoître si nous +cédons à ce même désir, dans la vûe de +nous faire aimer, afin de démêler si nous +sommes éclairés par cette sage ambition +qui sachant concilier ce que la Société exige +de nous, avec ce que nous voulons +d’elle, ne nous procure que les succès qui +nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons +aux suggestions séduisantes d’un +amour propre, qui ne nous occupant que +de notre bonheur particulier, ne mérite +que l’indifférence des autres hommes, & +nous expose à leur inimitié.</p> + +<p>Il arrive quelquefois qu’ayant tout +ce qui sert à plaire, nous n’en profitons +pas assez : on trouve communément +des gens qui n’épargnant rien pour +être d’un commerce aimable avec tout +ce qui ne leur est point subordonné, +passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils +se trouvent en liberté ; alors ils deviennent +épineux, farouches ; mais s’il reparoît +quelque objet qui leur en impose, +ils reprennent toutes leurs graces, +on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion +de se contraindre : leur maison +étoit pour eux un antre qui noircissoit +leur imagination. Ils voyent arriver un +étranger ; la sérénité de l’esprit succéde +aux nuages : ils semblent être transportés +subitement dans un nouveau monde, +& c’est l’envie de plaire qui a produit +l’enchantement. Mais comment se +pardonnent-ils ce contraste ? Semblables +à ces avares fastueux, qui étalant +une magnificence extérieure, se privent +dans leur famille du nécessaire, ils sont +encore plus déraisonnables ; les avares +ont du moins le plaisir d’accumuler +leurs richesses, au lieu que ceux qui +ne profitent pas des moyens qu’ils ont +de plaire, n’y gagnent que le triste +plaisir de se livrer à une humeur dont +ils souffrent eux-mêmes.</p> + +<p>D’autres ne négligent point de paroître +aimables ; mais ils n’ont, presque +toujours, qu’une seule personne qui les +occupe. Se trouvent-ils avec des gens +à qui ils doivent à peu près les mêmes +marques de considération & d’amitié ? +Leur goût dans le moment les porte à +en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent, +ils n’ont plus d’attention, d’esprit, +de graces que pour lui ; ils y gagnent, +il est vrai, le plaisir de flatter +& d’acquérir de plus en plus celui qui +leur plaît davantage ; mais ils désobligent +tous les autres ; c’est imiter encore +l’erreur d’une autre espéce d’avares, +qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, +y ajoûtent imprudemment ce qui +serviroit à entretenir leurs autres biens, +qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent +pas que c’est s’appauvrir.</p> + +<p>Mais si nous négligeons de grands +avantages, en ne saisissant pas toutes +les occasions de plaire, nous tombons +dans une erreur bien plus grande +encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, +nous choisissons de mauvais moyens +pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que +remarquer dans autrui, pour connoître +combien on doit les éviter. Quel égarement, +par exemple, d’espérer de plaire, +quand on ne songe qu’à briller ?</p> + +<p>L’envie de briller est un empressement +de faire valoir son mérite, sans aucun +égard à celui des autres ; c’est un étalage +hazardé de son esprit, de ses talens, & +enfin de tous les avantages qu’on a, ou +qu’on se suppose ; & cette confiance les +discrédite, quelque distingués qu’ils puissent +être, parce qu’elle met à découvert +l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même, +& l’intention de s’arroger une +sorte de supériorité.</p> + +<p>La confiance impérieuse avec laquelle +on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt, +quelque mérite qui la soutienne, +dans une espéce de solitude, au milieu +même des gens avec qui on passe la vie. +Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins +qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule +qui les amuse ; car en général, on +recherche assez le commerce de ceux +dont on est dans l’usage de se mocquer ; +mais quel moyen d’être accueilli ? Peu +de gens sont assez stupides pour ne pas +sentir la honte d’un pareil succès : Et +voici dans ces deux situations leurs ressources +ordinaires ; ils rompent toute +liaison avec ceux qu’ils préféreroient +s’ils étoient sensés, pour aller fonder +leur misérable empire dans des Sociétés, +où leur ton de supériorité leur tiendra +lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens +dans un monde convenable, ils +aiment mieux être Rois dans la mauvaise +compagnie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, encore s’ils y régnoient +sans trouble, si rien n’arrachoit jamais +le bandeau que leur orgueil a mis sur +leurs yeux. Leur folie seroit en quelque +maniére un bonheur ; mais il y a +dans toutes les Sociétés de bons esprits, +qui par une lumiére naturelle, distinguent +l’apparence d’avec la vérité ; ils +s’attachent à approfondir le faux mérite +qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt +la présomption démasquée est réduite +à chercher un autre théatre, +où elle puisse être applaudie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache +à cette maniére de s’exprimer, <i>la mauvaise +compagnie</i> ; j’avertis que je ne l’ai empruntée +que pour être mieux entendu d’un grand nombre +de personnes, respectables dans leurs jugemens, +à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en +vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient +abusivement de mauvaise compagnie tout +ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent <i>les +gens du monde, les gens de connoissance</i>, ou même +ceux qui parmi les gens du monde n’ont point +ce qu’ils nomment <i>le ton de la bonne compagnie, +le bon ton</i>, langage dont la prééminence qui consiste +souvent dans les mots plus que dans les pensées, +peut paroître bien arbitraire.</p> + +<p>Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir +que les Sociétés qui ne sont point formées +par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise +compagnie, on auroit absolument mal entendu +ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens, +& ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces +qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans +ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur : +on a donné, ce me semble, la solution de cette +espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a +tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, +& tant de gens de mauvaise compagnie +dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement +en exclure aucune.</p> +</div> +<p>L’envie de briller est sujette aussi à +nous jetter dans l’affectation, & nous +y tombons de deux maniéres ; l’une +en forçant notre naturel, & l’autre en +imitant celui d’autrui.</p> + +<p>L’affectation qui a sa source dans +nous-mêmes est un certain apprêt marqué +dans le maintien, dans la façon de +marcher, de rire, de parler ; c’est une +application sérieuse & réfléchie à faire, +avec distinction, les plus petites choses, +par la persuasion que c’est un art +de les tourner en autant de graces qui +seront remarquées & applaudies.</p> + +<p>Rien ne décele mieux la petitesse +de l’esprit que cette sublimité que certaines +gens recherchent jusques dans +la maniére de dire les lieux communs +de la conversation, que cette indifférence +pour les pensées, & cette haute +estime des mots dont ils paroissent si +profondément pénétrés. Combien les +personnages que notre vanité nous fait +faire, & dont elle s’applaudit, sont quelquefois +contrastés & méprisables ? Tandis +qu’elle portera un homme orné de +grands talens, ou de connoissances sublimes, +à se montrer par des côtés si +justement louables ; cette même vanité +exposera à nos regards une figure remarquable +par la bizarerie recherchée +de son ajustement, ou par la singularité +méditée de son maintien & de ses maniéres ; +& vous reconnoîtrez, pour comble +d’étonnement, que c’est le même +homme, qu’alternativement elle décore +& qu’elle dégrade.</p> + +<p>On connoît une autre affectation qui +tient à notre naturel ; il y a des gens +nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, +ou farouches ; qui se plaisent à +le paroître encore davantage qu’ils ne le +sont effectivement. Cette ambition d’ajouter +(pour m’exprimer ainsi) à soi-même, +n’est guére aperçûe que des +gens d’esprit, & n’en est que mieux +tournée en ridicule ; car toute affectation +ne tarde pas à leur paroître telle. +On seroit bien éloigné de tomber dans +celle-ci, si on songeoit véritablement +à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit +constamment, qu’en se montrant de +bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on +affecte au-delà, est une maniére d’avertir +les gens de vous remarquer, de +vous applaudir, qui les excite, au contraire, +à ne plus voir en vous que le +mérite emprunté, pour être dispensé +de vous tenir compte de celui qui vous +est naturel.</p> + +<p>L’affectation, qui consiste dans l’imitation, +vient quelquefois d’un sentiment +louable, mais dont nous savons +mal profiter. C’est une connoissance +intérieure, un aveu qu’on se fait à +soi-même, qu’il nous manque de certains +agrémens que nous applaudissons +dans quelque autre, & que nous pensons +follement acquérir, en affectant de les +posséder. C’est une adoption du mérite +d’autrui qu’on préfére au sien, sans +en être plus modeste, & qu’on ne parvient +jamais à s’approprier assez bien, +pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.</p> + +<p>L’égarement de notre amour, qui +nous porte à imiter les autres, est d’autant +plus à craindre, qu’il est sujet à +nous choisir de bien mauvais modéles. +Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à +ressembler à certain personnage, par les +endroits mêmes que le Public ne regarde +pas avec des yeux favorables ; qui +eût peut-être été moins exposé à la critique, +s’il s’en fût tenu à ses propres +travers.</p> + +<p>Cette imitation volontaire ne se marque +pas seulement dans notre extérieur, +il y a des goûts, & des haines, qu’on +ne montre que parce qu’on s’imagine +du bon air à les avoir. L’empressement, +souvent déplacé, de les témoigner, & +les expressions outrées de ceux qui se les +attribuent, font assez connoître que c’est +pure affectation, & il se joint une sorte +de dépit à l’ennui que cela donne ; on +leur contesteroit volontiers le frivole +avantage dont ils se parent de détester, +ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à +peine d’être cité comme déplaisant ou +comme agréable.</p> + +<p>Mais une autre erreur autant à craindre, +quoiqu’elle soit moins susceptible +de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique +au rang des moyens de plaire. +Je ne prétens pas combattre ici ce caractére +sombre & farouche qui ne trouve +de gloire qu’à avilir le mérite, & +de plaisir qu’à troubler son bonheur. +J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté +ordinairement accompagne, qui, sans +intention de nuire, emportée par une +satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens +quelle s’attire, sans les +mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne +peindre les objets, que par des faces +qui les rendent ridicules. Je parle de +cet art, qui faisant alternativement +d’une partie de la Société, un spectacle +risible pour l’autre, les sacrifiant & les +amusant tour à tour, est redouté même +de ceux dont il se fait applaudir, +& finit toujours par être haï & des uns +& des autres. Combien les hommes +que ce caractére domine, doivent peu +se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins +qu’ils ne le rachetent par bien des vertus +ou des qualités supérieures !</p> + +<p>Les esprits caustiques deviennent, en +quelque maniére, pour la Société, ce +que sont à l’égard des Nations voisines, +certains Rois d’Afrique, dont toute +la richesse consiste dans un commerce +d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre +à leur empire ; quand il ne leur +reste plus de Peuples étrangers à livrer, +ils trafiquent leurs propres Sujets.</p> + +<p>Le genre d’esprit caustique que je viens +de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable, +dans ceux qui ne le tenant +point de la nature, veulent s’en faire +un caractére ; rien ne déplaît tant que les +gens qui vous proposent à titre de ridicule, +ce qui ne l’est pas, ou qui vous +annoncent comme une découverte, des +ridicules usés, & dont ce n’est plus l’usage +de se moquer (car tout est mode dans +le commerce du monde, jusqu’aux sujets +de dégoût & de haine.) Heureusement +il ne suffit pas d’avoir de la malignité +& de l’esprit, pour être avec succès +(supposé que c’en soit un) médisant, +ironique ou dédaigneux, il faut être instruit +des objets & du ton de la critique +en régne. Eh ! quelle étude méprisable, +quand on a pour objet de s’en prévaloir +contre la Société, que celle d’une +science qui nous fait redouter, & qui +deshonore notre raison, à mesure que +notre esprit réussit mieux à en faire usage !</p> + +<p>Il est de la prudence de ne s’y point +tromper, & cette observation est importante ; +tout ce qu’on appelle esprit caustique, +n’est pas tel que je viens de le définir ; +on voit des personnes qui en ont une +portion, dont on n’est pas équitablement +en droit de se plaindre ; nul art dans +leurs discours pour attirer votre confiance, +nul déguisement pour vous cacher +qu’elles vont vous juger à la rigueur ; +il faut cependant être en garde +contre elles, ou plutôt contre soi-même ; +le caractére de leur esprit est une pénétration +délicate, qui va saisir avec justesse +tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles +y lisent toutes les finesses de votre amour +propre ; jamais aucun des motifs qui +vous fait parler, ou garder le silence, +sourire, ou être sérieux, ne leur échape, +elles vous découvrent ingénieusement à +vous-même ; peu de gens gagnent & se +plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin +de leur reprocher la joie un peu maligne +qu’elles trouvent à vous démasquer, +rendez-leur graces au contraire de ce +que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles +font tomber le masque dont vous +aviez voulu vous embellir.</p> + +<p>En général, l’esprit caustique ne +doit donc pas être regardé comme un +moyen de plaire, puisqu’il nous empêche +d’être aimé : Mais il y a deux +caractéres qui sont entiérement opposés +à celui-ci, & dont il n’est pas moins important +de se garantir, parce qu’ils nous +font mépriser ; c’est de la fade complaisance +& de la flatterie dont je veux parler.</p> + +<p>Je ne comprens point dans ce que j’appelle +fade complaisance, ce caractére de +foiblesse, qui, toujours dominé par les +exemples, ou par les discours de quiconque +veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment +aux vertus comme aux vices. +Je parle de cette souplesse d’humeur, +de cette attention servile, qui, satisfaite +de plaire généralement sans distinction +des personnes, se permet tout ce qui lui +paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue +les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige +ses propres goûts, & va souvent même +plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais +avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si +cette lâche flexibilité réussit auprès de +quelques hommes, dont la vanité grossiére +profite de tout ce qui cherche à la +flatter, elle nous avilit à tel point aux +yeux des autres, que les succès qu’elle +procure, quels qu’ils puissent être, ne +peuvent nous dédommager de la honte +qui y est attachée.</p> + +<p>La flatterie, j’entens celle du genre le +moins odieux, posséde, en commun, +avec la fade complaisance, mais par art +seulement, cette pente docile à céder aux +volontez des autres ; elle y ajoûte une +adresse à faire naître les occasions de séduire, +qui la distingue & la rend plus dangereuse ; +& tout le fruit que ce personnage +pénible retire des scénes humiliantes +qu’il joue, est d’abuser un petit nombre +de spectateurs, & d’être méprisé de +tout le reste.</p> + +<p>La flatterie d’un autre genre, & qu’on +ne sauroit trop détester, c’est celle qui, +pour s’emparer des esprits, saisit malignement +le foible qui les deshonore, qui +applaudit à nos ridicules, afin de jouir +en même temps du plaisir de les augmenter +& de nous plaire.</p> + +<p>Qu’un homme qui sera né avec un esprit +étendu, lumineux, mais sérieux naturellement, +affecte une gaieté qui n’est +point dans son caractére : qu’il se propose +de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, +qui ne sera (je le suppose ainsi) +qu’une malheureuse abondance de fades +allusions, ou de contes usés ; car combien +de gens avec beaucoup d’esprit n’ont +point celui de la plaisanterie ? On s’attachera +pour gagner son inclination, à le +bercer dans son erreur : quel usage du désir +de plaire ! L’art de séduire les hommes, +en applaudissant à leurs travers les +plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec +les yeux, d’un amour propre un peu +délicat, n’a rien que de méprisable. Il est +si facile dans la Société, d’entretenir Bélise<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> +du nombre imaginaire de ses amans ! +Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte +qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme +d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, +parce que dans Dom-Quichotte, +l’homme le plus singulier, & qui fournit +davantage à la curiosité d’un Philosophe, +ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la +raison même, jusqu’au moment où le +mot de Chevalerie en fait une métamorphose +complette ; il est aisé de le remarquer. +Les sots se croyent pénétrans +& caustiques, quand ils font tant que +d’apercevoir dans autrui des défauts +qui n’échapent à personne ; on voit +qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir +qu’un fou extravague, & qu’une Coquette +s’abuse de compter sur des Amans +qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser +le genre de flatterie dont je viens de parler, +ou convenir que quand nous embrassons +ce caractére honteux, dans la +vûe de nous faire aimer, c’est un abus +que nous faisons d’un motif estimable, +c’est que nous n’avons pas assez d’esprit +pour saisir les moyens de plaire que nous +offrent la raison & la vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Personnage de la Comédie des Femmes savantes.</p> +</div> +<p>Ces égaremens, où le désir de plaire +est sujet à nous entraîner, appartiennent +également aux deux sexes ; mais on connoît +une autre erreur qui séduit particuliérement +les femmes ; c’est la coquetterie, +cet écueil de leur raison, dont on +voit un si petit nombre d’entr’elles se +garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ; +plus un défaut est en régne, & plus il +se montre par différentes faces, dont celles +qui le caractérisent le mieux, sont +quelquefois les plus difficiles à rapprocher, +& particuliérement dans les femmes, +soit qu’elles suivent la raison, soit +qu’elles cédent au caprice, leur imagination +plus ingénieuse que la nôtre, varie +& multiplie bien davantage les nuances. +Un homme aimable, & qui cherche à le +paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir +tous les moyens d’y réussir, qui lui +sont propres. Une femme saisit successivement +presque toutes les maniéres de l’être ; +& c’est parce qu’en général elles sont +portées à aller loin dans la route qu’elles +prennent, qu’il leur est plus important +de la bien choisir.</p> + +<p>Dans les femmes, le désir de plaire, +qui a pour objet d’inspirer l’estime & l’amitié, +prend un empire durable sur les +ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite, +parce que c’est, comme on l’a remarqué<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, +le caractére des choses estimables de redoubler +de prix par leur durée, & de +plaire par le degré de perfection qu’elles +ont, quand elles ne plaisent plus par le +charme de la nouveauté ; au lieu que la +coquetterie ne peut rien sur les ames, +qu’autant qu’elle séduit l’imagination. +Quelle que soit son adresse à se cacher, +elle ne subsiste pas long-temps sans être +reconnue ; elle perd alors une partie de +son pouvoir, non que l’on se désabuse +d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ; +nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle, +sont sujets aussi à se refermer. Mais dans +les intervalles de raison que nous laisse +le charme, on se peint tout ce qu’il y a +d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & +l’on hait celle qui l’emploie, à proportion +des efforts qu’il nous en coûte pour +le rompre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Madame la Marquise de Lambert, <i>Réflexion +sur les Femmes</i>.</p> +</div> +<p>Le désir de plaire est convenable dans +tous les états & à tous les âges, parce +qu’il ne met en œuvre que des moyens +avoués par la raison, & qui font honneur +à l’esprit. La Coquetterie qui souvent +paroît dans toute son étendue, sans +que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à +des défauts, pour parvenir au but +qu’elle se propose ; étourderie, affectation, +manque de bienséance, tout lui +sert, & rien ne l’arrête ; & ces mêmes défauts, +dès qu’ils cessent de la faire valoir, +l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient +embellie : mais ce qui caractérise +entiérement la honte des succès qui la +flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure +qu’elle les multiplie ; les premiers jours de +la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables, +sont-ils éclipsés, combien de ridicules +l’accompagnent jusques dans ses triomphes, +si elle en obtient encore ? La fausse vanité +la fait naître, des chiméres flatteuses +l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Des qualités qui semblent plaire par +elles-mêmes.</i></h3> + +<p>Si le désir de plaire nous égare quelquefois, +combien aussi nous offre-t-il +de moyens d’être aimés, quand c’est la +raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne +l’ame aux qualitez les plus heureuses +que nous ayons reçues de la nature +ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent +à la figure, soit qu’elles tiennent +au caractére, sans lui, les hommes qui +sont doués de ces avantages, ne les portent +point à leur véritable prix. Il ne +faut, pour s’en convaincre, que les considérer +par leur cause & par leurs effets.</p> + +<p>En général, il y a, lorsqu’on agit, +ou qu’on parle, de certaines dispositions +du corps, de certaines expressions +du visage, du geste, de la voix, convenues +(ce semble) dans chaque Nation, +pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ; +& c’est le meilleur choix entre ces +actions, qu’on regarde comme les plus +naturelles, qui forme ce qu’on appelle +<i>l’air d’éducation, l’air du monde</i>, & en +un mot, ce qu’on approuve dans notre +extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment +de la régularité de la +figure.</p> + +<p>Dans une personne qui parle, la grace +extérieure dépend d’un certain accord, +entre ce qu’elle dit, & l’action +dont elle l’accompagne ; il faut que de +l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même +idée dans l’esprit de celui qui l’écoute +& qui la voit.</p> + +<p>Et de même que l’art des Comédiens, +supérieurs dans leur profession, est de +s’approprier toutes ces actions heureuses, +de ne les marquer qu’au degré, qu’à +la nuance qui convient le plus exactement +au fond du caractére, & à la +situation actuelle du personnage qu’ils +représentent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; c’est dans les gens du +monde le plus ou le moins de délicatesse +d’esprit & de sentiment, qui fait que +ces actions sont plus ou moins agréables.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On remarque que l’expérience du Théatre, +ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle +est l’ouvrage de la justesse & de la délicatesse de +l’esprit.</p> +</div> +<p>Il faut observer encore que comme +ces actions convenues, & qui distinguent +une Nation, varient d’une maniére sensible +dans les personnes de différentes +conditions ; les expressions du visage, +du geste, de la voix, sont un second langage, +qui a son stile & qui marque, ainsi +que fait le choix des mots, & la maniére +de les prononcer, l’extraction plus +ou moins relevée, ou du moins l’honnête +ou la mauvaise éducation.</p> + +<p>C’est sans doute un avantage qu’un +extérieur qui nous annonce favorablement, +il accrédite par avance les autres +qualitez dont nous pouvons être ornés ; +on voit des personnes, qui, lors même +qu’elles ne vous entretiennent que d’objets +peu intéressans, ont l’art d’exciter, +d’accroître, de fixer votre attention, soit +par la maniére de vous adresser leurs regards, +soit par une grace répandue dans +leur action, qui vous inspire une disposition +à leur applaudir, & même à +découvrir en elles plus d’esprit qu’elles +n’en font paroître.</p> + +<p>Mais quand cet accord heureux du +geste & de la pensée, cette éloquence +des regards, cette grace dans l’action, +qualitez toujours désirables, ne sont +qu’une disposition heureuse des organes, +quand ce qui nous touche en elles, n’a +d’autres rapports avec nous que l’impression +agréable qu’elles font sur nos +sens ; leur effet ne nous est bien sensible +que la premiére fois que nous l’éprouvons, +bien-tôt l’habitude nous les rend +indifférentes, à moins qu’une certaine +ame, que le sentiment seul peut donner, +ne les soutienne.</p> + +<p>Pour démêler quelle est cette ame qui +assure le succès des qualitez, qu’on croiroit +devoir réussir par elles-mêmes, revenons +à l’homme que j’ai dépeint avec +un extérieur qui prévient si puissamment +en sa faveur. Si vous recherchez la cause +des impressions avantageuses qu’il a faites +sur vous, vous connoîtrez qu’elles +naissent d’un empressement qui étoit en +lui de vous occuper ; non par la vanité +d’être écouté, mais par un désir d’attiser +votre attention, & votre suffrage, +qui suppose le cas qu’il faisoit de votre +estime : toux ceux qui, comme vous, +l’environnoient, resteront persuadés que +cet empressement marqué, ces regards +obligeans, quoique ramenés successivement +à tout le cercle, leur étoient adressés +par préférence, cette idée sera imprimée +dans chacun d’eux, Il n’a songé +qu’à me plaire.</p> + +<p>C’est donc la disposition de l’esprit, & +non celle du corps, qui fait valoir notre +extérieur<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; les agrémens du maintien +& du geste, qui ne consistent que dans +la régularité convenue des mouvemens, +sont purement arbitraires ; ce qui est +à cet égard une grace à Paris, pouvant +devenir singulier à Madrid ou à +Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement, +cette satisfaction à vous +voir, que donne le désir de plaire, réussit +toujours, & par-tout il se fait distinguer, +même dans les hommes dont nous n’entendons +point le langage, il marque une +volonté de se rapprocher de nous, qui +nous flatte, parce que c’est faire notre +éloge, & qui nous dispose à les applaudir +& à les aimer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On peut mettre au rang des qualitez heureuses +de la personne, les exercices agréables +& les talens, tels que l’art des instrumens, la +danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque +façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai +point ici de quel prix ils sont dans la +Société ; je remarquerai seulement, que dans celui +qui ne les met en usage que pour satisfaire +son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit. +Dans celui qui ne paroît les employer que dans +le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, +c’est la personne qu’on aime & qu’on recherche.</p> +</div> +<p>Cette même disposition d’esprit fait +également le principal mérite de certaines +qualités attachées au caractére, & +qui semblent plaire par elles-mêmes.</p> + +<p>Il y a, par exemple, une certaine +sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination, +ou intéresser le cœur, d’une +maniére agréable, dont quelques gens +sont heureusement doués ; une disposition +à saisir le plaisir, qui se répand dans +leurs actions & dans leur entretien ; un +goût avec lequel ils agissent dans tout ce +que les autres ne paroissent faire que +par convenance, caractére qui plaît d’autant +plus, qu’il les lie aux personnes +avec lesquelles ils vivent par tout ce qui +a de l’empire sur elles, soit les goûts, +soit les caprices ou la raison.</p> + +<p>On aime encore une sorte de gaieté, +marquée à un coin de singularité, qui +la rend piquante ; c’est ce mélange de +sérieux & d’enjouement, cet extérieur +raisonnable & grave, que quelques gens, +en petit nombre, conservent dans des +momens où leur imagination, naturellement +gaie, est emportée par les idées les +plus riantes, & même les plus badines ; +la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent +n’y pas connoître, & ne répandre +que pour le plaisir des autres.</p> + +<p>Mais ces caractéres, quel que soit leur +mérite, ne réussissent pas constamment +par eux-mêmes, ainsi que les agrémens +de la personne, il faut qu’ils ayent +pour ame ce désir de plaire, qui met +le véritable sceau à toutes les bonnes +qualités.</p> + +<p>Je ne connois qu’une sorte de moyen +de réussir à plaire, sans que nous en +ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs +presque inséparables de la jeunesse ; +il n’a que peu de jours où il puisse nous +être favorable, & ce caractére d’erreur +seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême +sensibilité avec laquelle les jeunes +gens qui entrent dans le monde, sont +frapés de tout, parce que tout leur +paroît nouveau ; leur ravissement, & +cette naïveté avec laquelle ils parlent +des impressions agréables qu’ils reçoivent ; +comme si le plaisir étoit une découverte +qui n’eût été faite que par +eux : ces premiéres agitations de l’ame, +qu’ils croyent si merveilleuses, les font, +il est vrai, paroître aimables, parce +qu’elles marquent une franchise, une +certaine simplicité, que le manque d’expérience +justifie ; & peut-être encore ne +leur faisons-nous grace, que parce +qu’elles ne sont que des erreurs, que +leur succès est passager, & ne vaut pas +qu’on le regrette ; car on n’applaudit +qu’avec peine dans autrui aux qualitez +qu’on n’a plus. Il est, par exemple, +peu de femmes (& bien des hommes +ont la même foiblesse,) qui, cessant +d’avoir les agrémens de la jeunesse, se +plaisent avec ceux qui les possédent dans +tout leur éclat ; mais on n’envie pas +des moyens de plaire qui ne portent +que sur une illusion, que la raison fera +bien-tôt evanouïr.</p> + +<p>Il est donc sensible que nous n’avons +aucunes qualitez heureuses, aucuns +avantages dont nous puissions retirer +un véritable succès, si le désir de +plaire n’en dirige l’usage : en effet, +rien ne peut remplacer en nous cette +indispensable ambition, dont on éprouve +que les efforts ne sont jamais sans +quelque récompense ; car s’ils ne sauroient +vaincre entiérement le caractére +méprisant ou chagrin, la dureté ou +malignité de certains esprits, du moins +il arrive insensiblement que ces ames +sauvages ne sont plus épineuses ou injustes +avec vous, que le moins qu’elles +peuvent l’être ; c’est vous distinguer +du reste des hommes, c’est vous aimer +à leur maniére.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>De quelques moyens de plaire.</i></h3> + +<p>L’utilité du désir de plaire ne consiste +pas seulement à relever les qualitez qui +sont en nous, elle va plus loin, elle y en +fait naître de nouvelles.</p> + +<p>Obtient-on des succès éclatans, c’est +assez pour se voir en bute à la plus noire +envie : mais soyons animés du désir +de plaire, il nous fait trouver dans ces +mêmes succès, des moyens de nous faire +aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve +tout à coup la fortune ! Il les rend modestes, +il les garantit d’une certaine +confiance orgueilleuse, d’un certain air +de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils +s’en aperçussent dans leur langage, +dans leurs actions les plus indifférentes, +& même dans leur politesse ; il est sans +doute honteux pour l’humanité, qu’on +doive tenir compte à un homme de ce +qu’un rang ou une grande place, qui ne +lui aura été accordée que par considération +pour ses ayeux, de ce qu’un titre +acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent +rien à son mérite personnel, +n’ont pas changé son maintien, & sa +maniére de traiter avec les autres hommes ; +mais enfin on lui en sait gré, on +s’y attendoit même si peu, que dès qu’il +ne diminue rien des soins & des égards +qu’il mettoit auparavant dans la Société, +on se fait l’illusion de croire qu’il en +apporte davantage ; combien à plus forte +raison, nous dispose-t-il en sa faveur, +quand il a effectivement ce surcroît d’empressement +de nous gagner ? On est flatté +de ce que son nouveau lustre n’a servi +qu’à lui inspirer plus d’envie de nous +plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui +l’éleve, loin de lui donner de la supériorité +sur nous, n’a fait que l’en rapprocher +davantage, par le besoin qu’il a de +notre suffrage. On lui trouve de l’élévation +dans l’ame, & de la solidité dans +l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion +des bonnes qualitez des autres +hommes, que quand elles nous aident +à nous convaincre de notre propre mérite.</p> + +<p>L’attention à ne point diminuer d’égards +pour ceux qui ont reçû de nous +des services, sur-tout quand il s’est agi +de bienfaits qui nous donnent une sorte +de supériorité sur eux, est un des sentimens +les plus utiles que nous inspire le +désir de plaire. Souvent, après des procédez +généreux, on s’endort sur la foi +du panchant qui nous les a fait avoir, +& qui n’attend qu’une autre occasion +de se manifester ; on pense qu’avec celui +à qui on a découvert ainsi son ame, +ne plus s’assujettir aux attentions, aux +déférences ordinaires, loin de paroître +un manque d’égards, est une autre maniére +de lui témoigner qu’il est sûr de +nous. Cette conduite cependant produit +rarement le succès qu’elle nous fait +espérer. Dans la plûpart des hommes +(& ceux-ci ne sont pas encore +les plus méprisables) la reconnoissance +sincére dans son principe, est cependant +conditionnelle ; mettez-la à des +épreuves qui offensent l’amour propre, +vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié +lui succéder peut-être. Naturellement +portés à l’ingratitude, ils regarderont +comme une sorte d’usure que +vous retirez de ce que vous avez fait +pour eux, ce qu’ils croiront en vous une +marque de hauteur méprisante : Il m’a +obligé, (diront-ils en secret) mais il +m’humilie, il est plus que payé ; on +perd ainsi par une négligence, dont la +cause bien connue, n’a souvent rien que +de louable ; on se dérobe le prix le plus +cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ; +mais supposons que cette personne +dont la vanité est trop sensible, capable +en même temps d’un véritable sentiment +de gratitude, vous cache, & vous sacrifie +la peine intérieure que lui cause ce +qui lui paroît en vous un manque d’égards : +N’êtes-vous pas bien fâché, si +vous venez à vous en apercevoir, d’avoir +étouffé en partie la satisfaction +que vous aviez fait naître dans une ame +que vous aimiez à rendre heureuse ?</p> + +<p>Le désir de plaire nous garantit de cette +perte, & de ce regret ; en nous assujettissant +à cette maxime, bien humiliante +pour la raison, quoiqu’elle soit +son ouvrage, il faut nécessairement, +pour être aimé, remplir par une suite +d’égards, les intervalles qui se trouvent +entre les services.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Des défauts que le désir de plaire corrige, +& de ceux qu’il adoucit.</i></h3> + +<p>Etablir en nous des qualités heureuses, +n’est pas encore l’effet le plus favorable +du désir de plaire ; il y remédie +à des défauts, & c’est à mon gré, +l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, +par exemple, le ton méprisant, +(habitudes volontaires, qui rendent +notre commerce si haïssable,) ce n’est +que l’envie de réussir dans l’esprit des +autres, qui peut nous en corriger : voici +deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver +ce changement.</p> + +<p>Quelquefois, des gens qui entrent +dans le monde, avec un extérieur brut, +ou glorieux, prennent heureusement +un goût vif pour le commerce de la +Société : alors, portés, par sentiment, +à connoître tout ce qui peut les y rendre +aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.</p> + +<p>Le second exemple est, lorsque des +gens qui se sont abandonnés à ces mêmes +défauts, parce qu’ils n’ont point eu de +motifs puissans de se contraindre, se +trouvent forcés de vivre avec des personnes +à qui ils ont intérêt de plaire, pour se +rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent +alors de prévenances, d’attentions obligeantes, +réussit d’autant mieux, qu’on +s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.</p> + +<p>On remarque une situation où des +hommes, nés farouches, & méprisans, +tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand +ils éprouvent des traverses humiliantes ; +mais alors ce changement ne leur rapporte +guéres, ne prouvant pas qu’ils +soient corrigés ; s’ils fléchissent, on +soupçonne que c’est par foiblesse, on est +long-temps à ne regarder leur politesse, +leur complaisance, que comme des +témoignages de leur honte secrette, & +non comme un adoucissement de leur +ame. C’est la seule occasion où la dureté +ordinaire de leur commerce, qui +auroit alors un air de fermeté, pourroit +les servir mieux, que l’intention +marquée de plaire.</p> + +<p>Mais supposons en nous des défauts, +que le désir de plaire ne puisse nous faire +vaincre entiérement, parce qu’ils seront +du fond de notre caractére, du +moins, il les adoucit de maniére à leur +faire trouver grace dans la Société.</p> + +<p>Parmi ces défauts, l’inégalité est sans +doute un des plus rebutans. On diroit +que ceux dont l’humeur est changeante, +à un certain excès, (& on en +voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs +ames qui se plaisent chacune, à +effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus +de facilité à peindre ces oppositions, +supposons une personne avec qui vous +n’êtes point en liaison, & dont on vous +fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup +d’esprit, des connoissances fort étendues ; +elle a sur-tout le don de s’approprier +si heureusement ce qu’on +a pensé avant elle, & ce que vous aurez +pensé vous-même, que vous pancherez +à croire que tout ce qu’elle +dit est l’ouvrage de son imagination, +sans aucun secours de sa mémoire ; +qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit, +qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez +son amour propre, & jamais +elle ne blessera le vôtre. A l’égard de +son ton de plaisanterie, il est à servir +de modéle dans la conversation, comme +celui de Madame de Sevigné l’est +pour les Lettres. » A ce portrait, que +vous ne permettez pas qu’on acheve, +vous marquez un extrême empressement +de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit +employé que de trop foibles couleurs ; +vous trouvez qu’elle surpasse tout ce +qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous +en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ; +vous ne songez qu’à la rejoindre, +& le lendemain paroît un terme +trop long à votre impatience. A la seconde +entrevûe, quel étonnement pour +vous de ne plus retrouver la personne +du jour précédent ! Vous demanderiez +volontiers à celle-ci, ce que l’autre est +devenue. Tombée dans une sorte de +létargie, elle n’a presque rien à vous +dire, à peine se trouvera-t-elle la force +de vous répondre ; la veille il lui manquoit +de vous avoir fait connoître, qu’elle +a tout ce qui peut rendre supérieurement +aimable ; vous étiez un objet intéressant +pour elle, & vous ne l’étiez que +par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à +tant qu’elle se plaise à recommencer le +charme ; elle n’a de graces dans l’esprit, +de feu dans l’imagination, de raison +même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire, +que dans les momens où elle est flattée +de plaire, & elle y réussira encore avec +vous dès qu’elle en aura envie ; vous +passerez alternativement de l’admiration +au dépit. On dit que de pareils contrastes +nourrissent l’amour ; il est sûr du +moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.</p> + +<p>Qu’on inspire tout à coup à cette +même personne (sans lui ôter son inégalité) +le désir de plaire, qui a pour +objet de se faire aimer, vous connoîtrez +combien sa conduite deviendra différente. +Au lieu de s’abandonner, sans +retour, à cette langueur qui suivit de si +près son empressement, elle sentira que +le changement qu’elle a marqué, à votre +égard, a dû vous déplaire, & trouvera +des ressources pour le réparer ; ce ne +sera point par les traits de cet esprit saillant, +ni de cette imagination riante que +vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent +uniquement de l’émulation que lui +cause la nouveauté des objets ; mais +elle vous parlera la premiére des contrastes +de son humeur, sincérité qui commencera +à diminuer la blessure qu’ils +vous avoient faite ; elle vous avouera, en +les blamant, des bizarreries, que vous +n’avez point encore essuyées, & cette +confiance vous engagera à la plaindre ; +vous la trouverez sensible de si bonne +foi aux sujets que vous avez de ne pas +rechercher son commerce, que ce sera +vous alors, qui songerez à trouver des +raisons de l’excuser ; enfin dans chaque +intervalle, vous ouvrant son ame sur ses +caprices, & sur son repentir, elle vous +accoutumera à l’indulgence ; effet plus +puissant encore du désir de plaire ! en +lui trouvant les mêmes défauts, vous +ne verrez plus de torts en elle, vous finirez +par l’aimer.</p> + +<p>Il y a encore des qualitez qui naissent +du désir de plaire, il y a d’autres défauts +dont il nous garantit, que j’ai +crû devoir traiter séparément ; comme la +conversation est le champ où ils paroissent +avec le plus d’éclat, je vais les considérer +dans ce point de vûe, afin de +faire connoître, selon que je le conçois, +ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.</p> + +<p>Pour éclaircir suffisamment de quelle +maniére ces qualitez font partie de +l’esprit de la conversation, il faudroit +analiser en quoi consiste ce même esprit ; +mais comment définir, dans toutes +ses faces, cette espéce de génie, qui +dépend moins du genre & de l’étendue +des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment +plus ou moins délicat, avec lequel +il les met en usage, qui ne se sert +jamais mieux de l’esprit, que quand il +semble s’en passer, ou n’apercevoir pas +tout celui dont il dispose ; qui, transporté +à tous momens dans différentes +régions, n’a qu’un instant presqu’insensible, +pour s’emparer des richesses qui +lui sont propres, & dont le choix, à mesure +qu’il est plus subit, est quelquefois plus +heureux : ce talent qui a tant de ressources +pour plaire, nous cache presque entiérement +ce qui le constitue ; on le +sent, & ne sauroit dire précisément ce +qu’il est. On connoît bien mieux les défauts +qu’il doit éviter, que les qualitez +qui sont de son essence : cependant entre +ces qualitez, il en est deux qui me +paroissent sensibles ; la premiére, est la +maniére d’écouter ; la seconde, est ce +caractére liant qui se prête aux idées +d’autrui.</p> + +<p>L’attention est une partie essentielle +de l’esprit de la conversation, elle ne +doit pas consister seulement à ne rien +perdre de ce que disent les autres, il +faut qu’elle soit d’un caractére à en être +aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est +pas uniquement l’effet de la politesse, +mais d’un panchant qu’on se trouve à +les entendre ; & le désir de plaire donne +cette disposition obligeante ; non qu’il +la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même +sourire applaudisse aux lieux communs, +ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses : +il sait, sans fausseté, garder +les intervalles différens entre la fade complaisance, +& la sécheresse mortifiante, +qu’il évite toujours. Il prête une attention +plus marquée à l’homme, plus digne d’être +écouté, sans celui qui en le méritant +moins, désire autant de l’être, puisse +se plaindre de la maniére dont il l’est à +son tour. Il ne laissera pas échaper +les momens où l’esprit de l’un se dévelopant +d’une maniére supérieure, +exige qu’on se livre entiérement à le +suivre ; & lorsque l’entretien du dernier +lui devient à charge, il trouve que c’est +un inconvénient de plus, & non un dédommagement, +que de s’attirer sa haine, +en lui faisant sentir le malheur qu’il +a de l’ennuyer.</p> + +<p>On ne le croiroit pas, si l’expérience +ne nous en convainquoit tous les +jours ; c’est un don bien rare que de savoir +écouter : l’un, persuadé qu’il vous +devine, vous interrompt aux premiers +mots que vous prononcez ; il part, & +répond avec chaleur à ce que vous n’avez +ni dit ni pensé. Un autre, occupé à +mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous +repliquer, se livre, en vous écoutant, +à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur, +& moitié attentif, n’être ni à vous ni à +lui-même : & sa reponse se ressent de +ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. +Celui-ci, & c’est le moins +excusable, incapable par une paresse d’esprit +habituelle, de toute application sérieuse, +vous regarde avec des yeux létargiques, +ou vous adresse de temps en +temps un sourire distrait, & le plus +souvent déplacé ; il n’a pas projetté un +moment de vous écouter, ni de vous +répondre ; langueur désobligeante, qui +dégoûte les gens sensés de notre commerce, +& excite l’inimitié de ceux dont +la vanité commune, considére une pareille +indifférence, comme une marque +de mépris, dont elle doit être blessée.</p> + +<p>Il y a une autre sorte d’inattention, +qu’on regarde, non sans quelque justice, +comme un défaut, mais dont le +principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle +ne vient ni de cet empressement de +faire parade de son esprit, qui empêche +d’être occupé du vôtre, ni de cette +indifférence pour ce que disent les +autres, qui ne se prête pas même à les +écouter. C’est cette distraction, qui, dans +quelques gens d’esprit, naît du fond de +leur caractére, & qui les saisit dans les +momens mêmes où ils trouvent du plaisir +à vous entendre ; espéce de ravissement, +pendant lequel vous les voyez +comme transportés dans un monde différent +du vôtre, & dont ils sortent souvent +par quelque trait si peu attendu, ou par +une plaisanterie d’un si bon genre, sur +le tort où ils se surprennent eux-mêmes, +que vous aimez jusques à la distraction +qui les a fait naître.</p> + +<p>Le caractére de douceur, & de complaisance, +si désirable dans la Société, +n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, +une de ces qualités qui jettent +un certain éclat sur ceux qui les possédent. +C’est une sorte de philtre, qui, +agissant d’une maniére peu sensible, ne +vous occupe d’abord que foiblement +de la main qui sait le répandre, mais +dont l’effet est toujours de vous la rendre +chére. Eh ! comment ne pas aimer ces +ames flexibles, que vous attirez sans peine ; +qui vous cherchent même, & se plaisent +à partager ce qui intéresse la vôtre, +qui n’attendent de vous aucune attention, +aucune condescendance, dont elles +ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, +lorsqu’elles aperçoivent des défauts +mêlés avec des vertus, pour dédaigner +le faux avantage d’avilir les autres hommes, +profitent par préférence des motifs +d’applaudir & d’estimer.</p> + +<p>C’est dans la conversation, que l’esprit +de douceur a de plus fréquentes occasions +de paroître, il nous fait abandonner, +avec sagesse, à l’égard des matiéres +indifférentes, le foible avantage d’avoir +sévérement raison, contre les gens dont +l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne +point un pareil succès ; vous pourriez +leur montrer de la supériorité : vous +préférez de leur paroître aimable.</p> + +<p>Il n’est qu’un genre de douceur, qui, +loin de nous faire aimer, indispose au +contraire ceux qui en pénétrent le principe : +c’est la douceur, qui, ayant pour +base un fond de mépris pour les lumiéres +des autres, les laisse apercevoir qu’elle +ne leur céde, que par un sentiment de +supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement +de convaincre les hommes de +leur petitesse.</p> + +<p>Ce n’est pas le plus souvent, faute +d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on +indispose les gens avec qui l’on s’entretient, +c’est parce qu’on ne songe à faire +paroître ces qualités, que pour sa +propre satisfaction : de là naissent des +défauts plus nuisibles que la stérilité de +l’esprit & l’ignorance ; tels sont l’habitude +de parler de soi, l’abus de la mémoire, +la contradiction.</p> + +<p>Le panchant à parler de soi, est bien +séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on +n’est pas toujours garanti de ce piége, +où notre amour propre nous attire : ingénieux +à se déguiser, c’est quelquefois +sous les traits de la modestie qu’il s’offre à +nous, & qu’il parvient à nous gouverner.</p> + +<p>Qu’on adresse des éloges mérités à des +hommes connus par de grandes vertus, +par des actions brillantes, ou par l’antiquité +de leur race ; quelques-uns ayant +sincérement l’intention d’être modestes, +se défendront de vos louanges, de maniére +à le paroître bien peu ; vous les +verrez se répandre sur l’extrême faveur, +non méritée, avec laquelle le Souverain, +ou l’opinion commune le traite ; ils +croyent effectivement en être surpris, +mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement +en étonnement, de bontés +en bontés qu’on a pour eux, ils content +insensiblement leur histoire, où ils font +leur généalogie, & rapportent tous les +traits à leur gloire, qui vous étoient +échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable, +mais enfin c’est vous avoir entretenu +de leur mérite.</p> + +<p>L’amour propre a d’autres subterfuges +dans ce genre de séduction, qui indisposent +plus encore quand on les démêle, +que ne feroit peut-être l’orgueil à +découvert. On trouve des gens qui ne +diront jamais <i>moi</i>, ni <i>mon opinion</i>, ni +<i>je sais</i>, ni <i>je prétens</i> ; mais qui d’une maniére +détournée, sans s’en apercevoir +peut-être, se procurent l’intime satisfaction +de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, +tout les raméne aux talens, aux +autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ; +ils vous montrent, comme avec une +baguette, l’excellence de ces dons heureux, +ils vous feront sur-tout remarquer +les parties qui désignent leur acquit, +ou leurs ouvrages, comme celles +où il y a plus de mérite à réussir : quelle +modestie ! ils suppriment leur nom, pour +n’être connu qu’à leur éloge.</p> + +<p>On s’abuse souvent encore, lorsque +dans une conversation où chacun parle +de ses goûts, ou de son humeur, on +croit ne rien hazarder, en faisant aussi +quelques portraits de soi-même : on ne +doit point se rassurer sur ce qu’ils seront +vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne +pourront point donner de jalousie ; il faudra +prévoir si les esprits portés à la critique, +qui vous entendent, jugeront convenable +que vous soyez tel que vous +êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un +homme qui a l’extérieur raisonnable & +froid, s’annonce comme ayant un goût +très-vif pour tout ce qui divertit ; ou +qu’il avoue qu’il lui vient, comme à +bien d’autres gens, des idées folles ou +bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, +sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ; +on exige que vous ayez le caractére +désigné par votre phisionomie ; +on voudra du moins, si la joie ne vient +point s’y peindre, que vous fassiez un +mystére de celle que vous ressentez dans +le fond de votre ame.</p> + +<p>Ce n’est pas encore assez que de s’être +accoutumé à domter le panchant naturel +qu’on sent à parler de soi-même, +il y a une certaine défiance, ou plûtôt +une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir +les piéges qu’on nous tend, afin +de le réveiller en nous. Souvent les +personnes qui ne sont point caustiques, +sont portées, même ayant de l’esprit, à +ne point soupçonner les autres de l’être ; +& cette sécurité, toute estimable qu’elle +a droit de paroître, a ses inconveniens ; +souvent des égards qu’on vous marque, +des louanges délicates qu’on vous adresse +d’une maniére indirecte, un certain +sourire d’applaudissement aux choses +communes que vous dites, ont pour +objet unique, de vous faire tomber +dans un ridicule, soit en vous faisant +parler de vous-même avec éloge, soit +en vous engageant à mettre au jour des +talens médiocres. Si vous ne sentez pas +d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, +la seule confiance que vous paroîtrez +y prendre, quand elle ne vous +méneroit pas aussi loin qu’on le désire, +est capable de vous faire perdre dans +l’opinion des spectateurs, le prix de tout +ce que vous avez d’ailleurs de qualités +aimables ; avec les esprits qui sont caustiques, +il faut sur-tout, pour ne point +discréditer le sien, éviter qu’il ne soit +leur dupe : & s’il est un moyen d’acquérir +de la supériorité sur eux, c’est de montrer +qu’on les connoît sans les craindre, +& sans daigner les imiter.</p> + +<p>On a dit que les Amans ne s’entretiennent +les jours entiers, sans s’ennuyer, +que parce qu’ils se parlent toujours +d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me +paroît appartenir plus raisonnablement +à l’amitié. Après ce goût de préférence, +qui nous attache à un ami véritable, +après cette satisfaction si chére, de +compter sur l’intérêt qu’il prend à notre +bonheur, le plaisir le plus touchant, est +celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc +réserver cette entiére confiance pour +l’amitié ; dans les liaisons ordinaires, +parler de soi, n’est le plus souvent qu’un +foible qui tourne à notre désavantage.</p> + +<p>Quelques exemples, contraires à ce +principe, ne doivent point nous en écarter ; +on trouve des gens qui vous entretiennent +impunément des plus petits +détails de leurs goûts, de leur maniére +de vivre singuliére, & ne laissent pas +d’être de très-bonne compagnie. Quel +est donc l’art qui les sert si bien ? C’est +de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent +ni se donner pour modéles, ni tirer vanité +de leur façon de penser ; sensibles +de bonne foi, jusqu’à la déraison, à +toutes les petitesses qu’ils mettent à +si haut prix ; ils vous étonnent, & vous +amusent par le ton conséquent & approfondi +avec lequel ils analisent des objets +entiérement frivoles ; les contrastes +plaisent quand ils sont extrêmes ; & celui-ci +devient pour la raison, une espéce de +spectacle ; vous croyez, en quelque façon, +voir l’homme du port de Pyrée, +considérer avec transport les trésors d’un +de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, +sans être emporté par le délire +que je viens de dépeindre ; & essayez +de tenir des propos du même genre, en +paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ; +le mérite de ces sortes de singularités, +tient uniquement à l’yvresse +avec laquelle ceux qui y sont assujettis, +font l’éloge de leur folie.</p> + +<p>La défiance salutaire de tomber dans +tous les inconveniens que je viens de +rapporter, peut se réduire à ce seul point. +On se nuit, en parlant de soi, lorsque +le seul intérêt de notre vanité nous détermine ; +car avec quelque adresse qu’elle +se déguise, elle sera toujours aperçûe ; +les regards des hommes, même les plus +bornés, à d’autres égards, étant des espéces +de microscopes, qui grossissent nos +défauts les plus imperceptibles.</p> + +<p>Il est malheureusement des occasions +indispensables de parler de soi, de peindre +son caractére, & de mettre au jour +sa conduite ; que dans des discussions +d’intérêts, ou de quelque autre genre +que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir +rempli tout ce que la droiture & +l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir +les esprits par les fausses couleurs dont +vos adversaires se parent, & vous défigurent. +Quel sera le fruit de votre silence ? +Vous resterez pendant un certain +temps, (car insensiblement la vérité découvre +les trames du mensonge) vous +vous trouverez, dis-je, chargé, dans +l’opinion commune, de tous les torts +qu’on aura eus avec vous.</p> + +<p>J’ai placé à la suite de la vanité qui fait +parler de soi, l’abus de la mémoire, parce +que ce dernier défaut me paroît tenir, à +quelques égards, au premier. Une mémoire +abondante produit ordinairement le +désir de s’emparer de la conversation, & +c’est un des moyens détournés de parler +de soi, que l’empressement indiscret +d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne +encore le dégoût d’écouter, deux +inconveniens, qui seuls suffiroient pour +lui faire perdre tout son mérite.</p> + +<p>Il faut, pour que la mémoire se fasse +aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse +d’esprit, & par l’attention à ne +point offusquer l’amour propre d’autrui, +elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y +attire au contraire ceux qu’elle a réduits +quelque temps, à n’être que spectateurs : +mais elle ne sent pas toujours où son rôle +doit finir.</p> + +<p>Il faut encore, qu’écartant de la conversation +tout ce qui auroit l’air de dissertation, +même dans les matiéres savantes +sur lesquelles on la consulte, elle +sache les assujettir toutes, sans obscurité, +au langage ordinaire du monde ; mais +cet art que quelques personnes de ce siécle +possédent éminemment, c’est l’esprit +supérieur qui seul le donne.</p> + +<p>L’usage habituel de la mémoire expose, +ordinairement, à tomber dans des répétitions, +& il n’y a personne qui ne pense, +sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne +dit <i>de certains parleurs à qui la souvenance +des choses passées demeure, & qui +ont perdu le souvenir de leurs redites</i>, il les +fuit avec soin.</p> + +<p>Comme la conversation est un commerce +d’idées, où le jugement & l’imagination +doivent concourir, ainsi que +la mémoire, bien des gens qui ont assez +d’acquis pour se rappeler les matiéres +auxquelles on les raméne, haïssent de +ne trouver le plus souvent dans l’entretien +de ceux que la mémoire fait parler, que +le sens littéral, que la page précisément +de tel ou de tel livre ; & ce dégoût paroît +sensé ; on se plaît à la conversation qui +vous présente le fruit de la lecture, mais +on s’ennuye, avec raison, de celle où +l’on ne trouve que la lecture même<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Montaigne</i> a dit : Savoir par cœur, n’est +pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde +à sa mémoire.</p> +</div> +<p>Il est vrai que rien n’est plus à charge, +à la longue, que ces esprits qui se souviennent +toujours, & qui ne pensent +jamais.</p> + +<p>Il faut avouer aussi que la mémoire +heureusement cultivée, devient, dans +la conversation, une source toujours féconde, +& toujours agréable, même quand +elle est instructive, lorsque les différentes +parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires, +mesurent son essor, & choisissent +la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai +que si elle en reçoit de grands secours, +elle leur en prête à son tour, qui +leur servent à se développer davantage ; +sans elle, l’imagination la plus féconde, +renfermée nécessairement dans un cercle +d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle +retouche sans cesse, épuise bien-tôt les +différentes faces par où elle les présente, +& languit enfin faute d’objets, sur lesquels +elle puisse s’exercer. C’est donc +comme un instrument à l’usage de l’esprit, +(s’il m’est permis de m’exprimer +ainsi) qu’une grande mémoire me paroît +désirable ; qu’on la réduise à son +mérite particulier, même en la jugeant +favorablement, elle n’est plus que d’un +foible prix ; c’est moins son étendue qui +plaît, sur-tout dans les gens du monde, +que le choix des connoissances qu’elle +rassemble, & la maniére de les employer.</p> + +<p>Mais de tous les défauts opposés à +l’esprit de la conversation, le plus choquant, +est la contradiction. Rien en +effet ne rend plus haïssable que de heurter +inconsidérément l’opinion des autres ; +non que la crainte de se laisser +aller à ce panchant, doive bannir de +l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien +de la différence entre contredire, & +défendre son sentiment ; en avoir un, est +convenable, & même nécessaire dans +quelques occasions, où ce que vous pensez, +marque votre caractére ; dans tant +d’autres, céder, ou ne céder pas, est +bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil +dispute encore, après que notre +raison s’est rendue.</p> + +<p>La Bruyere réduit l’esprit de la conversation +à la classe de l’esprit du jeu, +& de l’heureuse mémoire ; & j’ai remarqué +que quelques hommes de ce siécle, +accoutumés aussi à réfléchir, & qui +jugent sainement de l’esprit quand il est +employé dans des ouvrages, pensent à +ce sujet, comme La Bruyere ; mais il +m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, +moins par un examen raisonné, +que par une sorte d’insensibilité, +dont voici la cause. L’étendue, & la justesse +de l’esprit, étant en eux le fruit de +plusieurs années de travail, & d’une +sorte de solitude, ils se sont accoutumés +à penser austérement, comme si une idée +purement agréable, étoit un relâchement +à leur devoir ; méthodiques, & conséquens, +par habitude, lors même qu’il y +auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont +rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, +qui va saisir dans les différentes +matiéres que la conversation présente, +ce qu’elles ont d’agréable, ou de +plus à la portée des autres, & en écarte +avec soin l’air de science, d’exactitude +ou de mystére ; de là, l’esprit de +conversation leur paroît un avantage +bien frivole, & c’est ainsi que l’humanité +est faite. Quelques Philosophes portés, +sans s’en apercevoir, à ne considérer +l’esprit qu’environné de la peine, & de la +méthode qui ont formé le leur, par-tout +où ils voyent l’esprit facile, & secouant +le joug de l’exactitude, ils ont peine à +le reconnoître.</p> + +<p>Il me semble qu’à esprit égal, les +personnes qui possédent le talent de la +conversation, ont bien plus d’occasions +de plaire, que celles qui ne font qu’écrire. +Je ne les compare ici, que dans ce +seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux, +& le plus abondant, emploie +bien du temps à un ouvrage, dont le +succès dépend de quantité de circonstances, +qui souvent, lui sont étrangéres ; au +lieu que l’homme doué de l’esprit de la +conversation, plaît & se renouvelle sans +cesse ; il fait constamment les délices de +tout ce qu’il rencontre : quelle différence +dans la maniére de vous occuper ! +L’un par la lecture de ses ouvrages (je +les suppose du genre purement agréable,) +n’offre pour spectacle à votre +esprit que le sien, il ne vous montre +que son mérite ; l’autre vous raméne à +vous-même, vous place à côté de lui sur +la scéne où il brille, & vous y place à +votre avantage, vous croyez y partager +ses succès ; quelles ressources pour vous +plaire, & pour se faire aimer de +vous !</p> + +<p>Ce don paroît quelquefois une espéce +de magie : il est des gens dont le +langage fascine si bien votre imagination, +sur-tout à l’égard des choses de +sentiment, que vous vous laissez persuader, +en quelque façon, ce que même +vous aviez résolu de ne pas croire ; +vous étiez prévenu, je le suppose, +sur la froideur de leur ame dans le commerce +de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir +des charmes de cette même amitié, +qu’ils n’ont jamais sentie, il semble +que leurs expressions suffisent à peine à la +plénitude de leur cœur ; la peinture +est si vive, & si ressemblante, l’art a si +bien les détails auxquels on reconnoît la +nature, que vous vous y laissez tromper : +ou s’il vous reste encore quelques +mouvemens de défiance, vous sentez du +panchant à les écarter ; état de séduction, +qui me paroît ressembler à ces rêveries +agréables que nous cause quelquefois +un sommeil assez léger, pour nous +laisser une partie de notre raisonnement, +on s’apperçoit que ce ne sont que des +songes, on se dit qu’il ne faut pas les +croire, on craint en même temps de +se réveiller.</p> + +<p>Comment <i>La Bruyere</i> a-t-il pû rabaisser, +au point où il l’a fait, un genre +d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui +des autres, qui, éclairé par un jugement +promt & délicat, voit, d’un seul +coup d’œil, toutes les convenances, par +rapport au rang, à l’âge, aux opinions, +au degré d’amour propre, d’un cercle de +personnes difficiles à satisfaire ?</p> + +<p>Encore un mérite qui rend bien désirable +l’esprit & le goût de la conversation, +c’est qu’il remplit facilement notre +loisir : & le loisir de la plûpart des +hommes, loin d’être pour eux un état +satisfaisant, devient un vuide qui leur +est à charge. Combien les jours coulent +avec vîtesse pour ces ames heureuses, +qui, dans les intervalles de leurs +occupations, s’amusent constamment, +& par préférence, de ce commerce volontaire +de folie & de raison, de savoir +& d’ignorance, de sérieux & de gaieté ; +enfin de cet enchainement d’idées que +la conversation raméne, varie, confond, +sépare, rejette & reproduit sans cesse ; +heureux encore une fois, ceux qui peuvent +avoir à la place des passions, le goût +d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions +de plaire, & de se faire aimer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge"><span class="large">ESSAIS</span><br> +<span class="tiny">SUR</span><br> +LA NECESSITÉ<br> +<span class="tiny">ET SUR</span><br> +LES MOYENS<br> +<span class="large">DE PLAIRE.</span></p> + +<h2 class="nobreak sc">Seconde Partie.</h2> + + +<p>Dans cette seconde Partie, +je traite de l’éducation des +enfans, suivant les principes +dont j’ai cherché, dans la +premiére, à établir l’utilité.</p> + +<p>Je la divise en trois Chapitres ; le +premier contiendra des réflexions préliminaires +sur les premiéres idées qui nous +sont imprimées par l’éducation.</p> + +<p>Dans le deuxiéme, je proposerai les +moyens que je crois les plus sûrs & les +plus faciles, pour faire naître dans les +enfans, avec le désir de plaire, les qualités +de l’ame par lesquelles on plaît plus +généralement.</p> + +<p>Dans le troisiéme, j’examinerai quelles +sont les connoissances auxquelles il +paroît plus à propos d’appliquer l’esprit +des enfans, & quels sont les talens qu’il +faut cultiver en eux, avec plus de +soin, pour leur donner les moyens de +plaire.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Des premiéres idées qui nous sont imprimées +par l’éducation.</i></h3> + +<p>Pour pouvoir établir, avec quelque +solidité, les moyens de faire sentir aux +enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer +le désir, il me paroît nécessaire de +remonter aux sources de l’éducation.</p> + +<p>L’éducation est l’art d’employer l’entendement +des enfans dans ses différens +dévelopemens, de maniére à y imprimer +fortement, & par préférence, les +principes vertueux & sociables.</p> + +<p>Ces principes consistent dans la liaison +des idées rélatives qui concourent à former +complettement telle vertu, ou telle +qualité. Je m’explique par un exemple : +Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément, +dans notre imagination, l’idée +de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à +celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on +peut trouver à soulager des malheureux<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, +& celle de la convenance, si naturelle, +qu’un homme assiste un homme, +il en résultera, dès que nous apercevrons +de la misére, cette sensibilité qui est +nommée compassion.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Je supprime, pour n’être point diffus, les +idées rélatives qui se joignent naturellement, +pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder +dans cet exemple ; on conçoit que l’idée +de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement +celle de la consolation qu’on trouve à +être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.</p> +</div> +<p>On sait que les premiéres impressions +qui nous sont données dès l’enfance, +sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent +presque jamais, quelque peu de +liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. +Que <i>l’idée des ténébres</i> & <i>l’idée +d’un fantôme</i>, quand elles nous sont présentées +en même temps, deviennent +souvent inséparables, malgré les efforts +que notre raison fait dans la suite, +pour les remettre dans l’indépendance +naturelle, où elles sont l’une de +l’autre.</p> + +<p>Le secret de l’éducation consiste donc, +en premier lieu, dans le choix & dans +la liaison des idées principales, qui doivent +nous conduire pendant la durée de +notre être, par rapport à notre bonheur +concilié avec celui des autres hommes : +& en second lieu, à s’opposer à +l’union des idées qui produiroient des +effets contraires.</p> + +<p>C’est dans le temps où les idées commencent +à creuser, pour ainsi dire, +leurs traces dans notre cerveau, qu’il +est nécessaire que l’éducation s’attache +à les y distribuer en ces différens assemblages, +qui constituent les bons principes. +Cependant on cultive d’une maniére +bien étrange, par rapport à l’éducation, +les premiéres années de notre +vie. A examiner la conduite de ceux +qui nous élevent, il semble que l’enfance +soit contagieuse ; car y a-t-il une cause +raisonnable d’imiter, comme on fait +communément, pour parler aux enfans, +la foiblesse de leurs organes, les sons +aigus de leur voix, & le désordre de +leurs idées ? Au lieu de leur montrer +en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils +deviennent, nous ne leur offrons sans +cesse, qu’une ressemblance pantomime +de ce qu’ils sont eux-mêmes<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Ce n’est +pas encore l’erreur la plus considérable ; +commencent-ils à comprendre & à réfléchir, +s’ils nous questionnent, car alors +leur panchant naturel est de s’instruire, +au lieu de leur expliquer avec simplicité +ce qu’ils désirent apprendre, on se fait +un jeu de ne leur débiter que des chiméres +badines ; on les trompe sur le +nom des choses, on les abuse sur leurs +usages, plutôt que de leur en donner la +véritable connoissance ; & il arrive de +cette conduite, que les premiéres impressions +qui se gravent dans leur cerveau, +à supposer qu’elles ne soient pas +nuisibles, sont incontestablement inutiles, +& que par là vous préparez à leur +entendement, à mesure qu’il se formera, +l’embarras de démêler tous ces mensonges, +& de mettre la vérité en leur place. +Les premiéres opérations de cet entendement, +si importantes pour le reste +de leur vie, sont le doute, l’erreur, la +confusion ; & cette confusion est notre +ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir +à suivre que quelques routes faciles qu’on +pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir +un Dédale, où elle reste long-temps +égarée. Voici un des premiers inconveniens +qui résulte de cette mauvaise +éducation. Cette espéce de mauvaise foi +avec laquelle on traite avec les enfans, +leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent +enfin qu’elle est une moquerie, +une marque du mépris que nous avons +de leur foiblesse ; & ce dégoût devient +une source d’éloignement des personnes +qui les élevent, & d’une extrême défiance +d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de +cette honte niaise, & de cette crainte +de parler, qui succédent en eux, à la +gaieté naïve dont les premiéres années +de l’enfance sont accompagnées.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="sc">Montagne</span>, en parlant du panchant qu’ont +les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs +enfans : « Il semble, <i>dit-il</i>, que nous les aimions +pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, +non ainsi que des hommes. » <i>Chap.</i> intitulé, +<i>De l’affection des peres aux enfans</i>.</p> +</div> +<p>Mais, je suppose qu’on leur explique +fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ? +On ne les leur présente ordinairement, +que par l’utilité particuliére qu’ils +en peuvent retirer. Qu’un enfant demande +à quoi sert de <i>l’argent</i>, on lui répondra +communément, qu’avec de l’argent +il aura des <i>dragées, des jouets, une belle +robe</i>. De là il se place dans son imagination +ces idées étroitement liées : <i>l’argent +est fait pour me procurer ce que j’aime +à manger, ce qui me divertit, ce qui +me pare</i> ; & ce principe sera vraisemblablement +le mieux imprimé de tous +ceux qui se formeront dans son esprit +au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage +de lui dire, que <i>l’argent sert à +faire du bien aux autres, & à nous en faire +aimer</i> ? Ne devroit-on pas s’attacher +à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage +qu’on feroit devant lui, & qu’on +l’accoutumeroit à faire de ce même argent, +& ainsi de toutes les choses dont +on lui expliqueroit la propriété, ne les +lui montrant que par les faces qui les +rendent utiles à la Société ?</p> + +<p>Qu’on s’en rapporte à un Philosophe<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, +dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement +estimé. « Les enfans sont capables +d’entendre raison dès qu’ils entendent +leur langue naturelle ; & si je +ne me trompe, dit-il, ils aiment à être +traités en gens raisonnables plus tôt +qu’on ne s’imagine. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Locke.</p> + +<p>Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la +Providence, au sujet des premiéres idées des +enfans, <i>pag. 21</i>.</p> +</div> +<p>Ne seroit-il donc pas désirable que +ceux qui disposent des premiéres années +des enfans, n’employassent, en leur parlant, +que des formules raisonnables ? +Ne seroit-il pas possible d’en introduire +qui fussent à leur portée, & qui leur +devinssent aussi familiéres que celles qu’ils +repetent à l’imitation les uns des autres, +comme s’ils se les étoient communiquées, +comme s’ils en avoient fait une +étude ; car qu’on écoute les discours des +Nourrices & des autres domestiques qui +environnent les enfans, on trouvera +qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne +consistent qu’en une petite quantité de +mots follement estropiés, que dans quelques +maximes contraires au bon sens, +& dans quelques chansons, plus raisonnablement +employées, parce que les enfans +en sont quelquefois amusés.</p> + +<p>Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer +même le tems où ils possédent +entiérement leur langue naturelle, pour +chercher à jetter les fondemens de leur +éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux +perdre les premiers efforts qu’on feroit +dans cette vûe, que de manquer à saisir +un seul des instans où ils commencent +à comprendre les discours qu’ils entendent, +& à voir, sans indifférence, +les objets qui les environnent ? On ne +sauroit préparer leur cerveau avec trop +d’art, & de soin, à recevoir les premiéres +impressions qu’on veut que les objets +y gravent ; car quand ce sont les +objets mêmes, qui, par leur propre puissance, +forment une trace dans l’imagination +d’un enfant, souvent cette +premiére idée se trouve contraire à celle +qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout +ce qui est étranger à un petit nombre de +gens qui ont entouré son berceau, l’étonne, +lui répugne, ou même l’effraie, +quand il le voit pour la premiére fois. +Cette impression d’étonnement, de crainte, +devient peut-être en lui l’origine de +la timidité, de l’humeur farouche, ou +de quelque autre défaut, qui, dans la +suite formera son caractére. Qu’au lieu +de lui parler de ses jouets, de ses habits, +de ses repas, on l’eût entretenu +de ses parens, des Maîtres qui lui sont +destinés, des livres dont il faudra qu’il +s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints +sous des idées agréables, il les verroit +avec une disposition différente, & seroit +porté à les aimer.</p> + +<p>Malgré la dissipation des enfans, & le +peu d’attention avec laquelle ils écoutent, +leur cerveau est si tendre, que +tous les discours qu’ils entendent, & +toutes les actions qu’ils remarquent, +leur laissent quelque impression. La preuve +n’en est que trop marquée par l’effet +que produisent les discours de ceux qui +les environnent, & sur-tout de leurs +domestiques. C’est là ordinairement la +source des préjugés qui bornent leur +esprit, des craintes qui l’avilissent, & +des mauvaises inclinations, dont ces impressions +déposent dans leur cerveau +un germe que les occasions dévelopent +par la suite.</p> + +<p>Il est certain, que pour quelques idées +salutaires qu’on leur donne chaque jour, +à dessein de les instruire, ils en acquiérent +un fort grand nombre d’un autre +genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils +fussent garantis.</p> + +<p>Qu’on réfléchisse encore sur ce qui +doit se passer en eux, lorsque leur entendement +ayant fait quelque progrès, ils +connoissent que ceux qui les élevent démentent +souvent, par leur conduite, +les mêmes leçons qu’ils viennent de leur +donner. On leur refuse, par exemple, +une partie des choses qu’ils veulent manger, +& tandis qu’ils s’affligent amérement +de ce refus, on en mange en +leur présence ; on les châtie pour s’être +emportés contre les gens qui les servent, +& dans l’instant même, on grondera +devant eux des domestiques ; on se +servira des mêmes mots dont on vient +de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs +autres contradictions. Ces exemples +différens impriment chacun leur trace +dans leur cerveau, & la suite fait +connoître combien ce mélange est dangereux.</p> + +<p>La véritable éducation consiste dans +le rapport continuel des exemples qui +frapent les enfans, & des discours +qu’ils entendent au hazard, avec les +préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit +être du moins celle de tous les enfans +nés avec une fortune, qui permet +de n’épargner rien de tout ce qui peut +contribuer à les bien élever<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Par cette +conduite, ces premiéres idées, dont +le choix, l’ordre, & la liaison forment, +vraisemblablement, le fond de notre +caractére, étant sagement assemblées, +quelle facilité on auroit, dans la suite, +à rendre les enfans entiérement vertueux +& aimables<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ! Soit qu’on y +employât l’éducation particuliére, soit +qu’on choisît l’éducation publique, qui +est préférable à bien des égards<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, on +ne trouveroit que des dispositions heureuses +à cultiver. La raison, cet assemblage +de principes salutaires, n’auroit +point à résister en eux au sentiment. +Eh ! quelle différence d’être déterminé +par les lumiéres de l’esprit, uniquement, +ou par un panchant qui s’accorde avec +elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment +de compassion, (pour revenir à +cet exemple,) la raison, en nous présentant +les divers motifs d’être secourables, +peut nous engager à le devenir ; +mais quand la raison agit seule, il faut +qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle +nous détermine, & souvent avec effort ; +quand le sentiment nous seconde, le +mouvement qui nous entraîne est rapide, +& en même temps agréable. La raison +est, peut-être, le seul bien qui nous +plaît davantage, à mesure qu’il nous en +coûte moins, pour l’acquérir & pour le +conserver.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Quel objet plus important pour la Société +que l’instruction de ceux qui, par leur naissance, +leur rang ou leur fortune, destinés à +remplir des places considérables, influeront sur +le bonheur ou le malheur des autres hommes ? +Mais les principes que je propose, appliquables +à toutes les conditions, peuvent être employés +(supposé qu’ils méritent de l’être) par +les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation +de ceux qui leur appartiennent.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à +l’âge où son entendement est formé, d’autres +idées que celles que j’ai appellées <i>salutaires</i> ; +je ne prétens pas en conclure, avec certitude, +qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable, +aimable, &c. Il se dévelope à certains +âges des inclinations, des passions, qui ont +leur source dans les sens, & qui combattent +ces premiers principes, souvent avec avantage ; +mais si ces mêmes principes n’éteignent +pas ces nouveaux panchans, du moins ils en +diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse +ne soit portée à l’extrême ; & dans les intervalles, +ils reprennent leur empire, qu’ils établissent +enfin souverainement. Quelle différence, +d’attendre que les passions soient nées, pour +en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous +par avance les principes, qui leur serviront +de frein, quand elles viendront à éclorre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé +de S. Pierre, intitulé : <i>Projet pour perfectionner +l’éducation, chap. <small class="rm">XIII</small>, pag. 27.</i></p> +</div> +<p>A l’égard de la maniére de cultiver la +raison des enfans, lorsqu’elle commence +à se déveloper, ou même qu’elle a +fait un certain progrès ; au lieu de leur +donner, comme on fait communément, +des préceptes qui en renferment plusieurs +autres, il faudroit au contraire +décomposer ces maximes, & faire travailler +les enfans à rassembler toutes les +parties dont elles doivent être formées ; +car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec +de l’esprit & du savoir on se fait estimer, +c’est comme si, en leur montrant +de l’or & des marbres, on leur proposoit +d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ? +S’ils se mettoient à y travailler, ou le +bâtiment ne s’avanceroit point, ou il +prendroit des formes bizarres & vicieuses ; +de même, n’étant point encore à +portée de distinguer s’il y a différens genres +d’esprit & de savoir, dont les uns +plaisent, & les autres sont haïssables ; +ils ont besoin qu’on leur donne des +idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant +davantage, peu à peu, on leur fasse entendre +qu’avec de l’esprit sociable, & +des connoissances qui servent au bonheur +des autres hommes, on en obtient +l’estime & l’amitié ; que par degrés on +leur fasse connoître les qualitez qui rendent +l’esprit & le savoir aimables : c’est, +à la fois, en leur montrant des fondemens +jettés, leur donner l’idée de la forme +heureuse que l’édifice doit prendre : +il ne faut pas s’y tromper, sans un plan +successivement tracé, qui les guide d’étage +en étage, tel qui pouvoit construire +un palais, n’aura élevé qu’une tour +inaccessible : tel autre, sur de vastes +fondemens, n’aura bâti qu’une simple +cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en +hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi +un plan sage qui les dirige<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, est presque +aussi utile à la perfection de l’ouvrage, +que les matériaux même qu’ils +employent.</p> + +<p>C’est donc aux personnes destinées à +l’éducation des autres, à rassembler +dans leur ordre, & par convenance aux +differens progrès de l’entendement, toutes +les parties qui composent les principes +également salutaires à celui qui en +est éclairé, & à la Société. Est-il d’occupation +qui mérite davantage toute notre +émulation, d’étude plus intéressante +pour la raison, que d’observer & de favoriser +ces premiers éclats de lumiére, +qui se combattent, s’unissent, se divisent, +se multiplient ; que ces dévelopemens, +quelquefois si surprenans, d’un +esprit qui commence à se connoître ? est-il +enfin de spectacle plus digne de l’homme +raisonnable, que l’homme qui attend +son secours, pour acquérir la saine +raison ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Si de certains hommes ne vont pas dans +le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par +le vice de leur premiére instruction. <span class="sc">La Bruyere</span> : +<i>De l’homme</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Des moyens de faire naître dans les enfans +le désir de plaire, & les qualitez +de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.</i></h3> + +<p>Poser le fondement des vertus dans +l’ame des enfans, & leur présenter en +même temps ces vertus par ce qu’elles +ont de sociable, voilà quel doit être le +premier objet de leur éducation ; soit +qu’on cherche à former leur caractére, +soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime +des hommes est un succès louable, qu’il +faut leur faire envisager, le bonheur +attaché à leur plaire, doit former le +second point de vûe. C’est donc dans le +sein même des qualités de leur ame, +des lumiéres de leur esprit, & des avantages +de leur condition, qu’il faut puiser +tous les moyens qu’ils ont d’être heureux, +en s’occupant du bonheur des autres.</p> + +<p>Pour leur inspirer le sentiment qui +réunit ces deux intérêts, il s’offre deux +voies différentes, & qui sont également +nécessaires à suivre : c’est de les louer +sur certains avantages, & de ne jamais +les entretenir de quelques autres.</p> + +<p>On peut louer dans un enfant les qualités +que sa volonté & son émulation +concourent à lui donner, comme les +vertus de l’ame, & les connoissances qui +étendent l’esprit ; c’est une maniére de +l’engager à les porter à leur perfection, +en les tournant au profit de la Société ; +mais il faut bien se garder de le flatter +sur les distinctions, sur les prérogatives, +qu’il a reçûes gratuitement de sa +naissance. Si vous l’entretenez de la +noblesse, ou de l’illustration de ses +ayeux<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> ; si vous faites valoir à ses yeux, +la supériorité que lui donnent des dignitez, +qui en imposeront aux autres +hommes ; si vous lui vantez des richesses +considérables qui l’attendent, vous le +porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, +des secours assurés pour se voir considéré, +distingué, respecté ; & bien-tôt, rempli +de confiance, il croira n’avoir plus +rien à désirer, pour paroître avantageusement +dans le monde. L’expérience, il +est vrai, le détrompera un jour sur le +succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera +qu’on ne réussit effectivement que par +un caractére qui fasse excuser nos défauts, +& rendre justice à nos bonnes qualités. +S’il est capable de retour sur lui-même, +il changera de principes, il +se fera une étude de plaire ; mais quelle +différence d’y être porté par une habitude +contractée dès sa jeunesse, ou par des +réflexions tardives & intéressées ! Il lui +prendra des momens de paresse, ou de +distraction, dans la nouvelle route qu’il +aura résolu de suivre ; il manquera à son +extérieur & à ses discours, une certaine +grace persuasive, que le sentiment donne +à tout ce qu’il accompagne, & qui ne +peut être entiérement remplacée par l’esprit ; +il sera long-temps, du moins, à +effacer les premiéres impressions qu’aura +données contre lui, le caractére dont +il cherche à se dépouiller : mais supposé +que la raison ne puisse le déterminer +à changer de caractére, aveuglé par sa +vanité, il fixera son ambition à faire valoir +les avantages qu’il posséde ; si c’est +la haute naissance, croyant en conserver +la dignité, il n’en fera paroître que +l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera +tout le faste, afin de s’enveloper, +(pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources, +mais il ne pourra se faire entiérement +illusion. Forcé de reconnoître, +dans mille occasions, qu’être aimé, +est un bien nécessaire, & que ce bien lui +est refusé, il affectera vainement de le +mépriser ; il ne jouïra pas même de la +foible satisfaction de tromper personne +à cet égard ; on sait que le dédain marqué +avec lequel on regarde les autres +hommes, n’est ordinairement qu’un dépit +secret de ne pouvoir leur plaire ; à +quel reméde insensé il aura recours, +pour se dédommager de n’être ni désiré, +ni accueilli ; il finira par se rendre +haïssable<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Di-lui…</div> +<div class="verse">Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Racine</span>, <i>Andromaque</i>, Tragédie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> J’ajouterai encore une autre précaution +qu’on pourroit prendre, pour engager les +jeunes gens à chercher dans leur caractére & +dans leur esprit, les moyens d’être considérés ; +c’est de combattre en eux le goût démesuré de +la parure. La magnificence, dans tout autre +genre, peut avoir un caractére de grandeur, +& nous faire aimer, parce qu’elle procure +quelque satisfaction aux autres hommes ; mais +celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en +décore, personne n’en jouït avec lui ; il me +semble qu’il en est de la parure, à l’égard des +gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) +comme de l’imagination dans les ouvrages +d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure, +c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se +trouve répandue avec profusion, c’est une sorte +de délire.</p> +</div> +<p>Ne point entretenir les enfans des +avantages attachés à leur naissance, n’est +tout au plus que la moitié de l’ouvrage ; +il est encore essentiel de les exciter +à profiter de leur rang & de leur fortune, +pour plaire & pour se faire aimer ; & ce +que je propose, n’implique point contradiction : +on peut leur faire envisager +ces mêmes distinctions par des côtés où +leur orgueil ne trouve point de prise, +& qui frapent leur raison ; mais dans +l’éducation ordinaire, on prend la route +opposée. Veut-on inspirer aux enfans +nés dans le rang supérieur, ou dans un +état distingué, les qualités qu’ils doivent +apporter dans la Société ? on se +sert, sans en apercevoir la conséquence, +de termes qui réveillent en eux des idées +de vanité sur leur condition, comme si +on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez +un jour, ce qu’ils ont de plus que les +autres hommes ; on dira, par exemple, +aux uns, qu’il faut être <i>affables</i> à ceux +qui leur font <i>la cour</i>, qu’ils doivent +avoir de <i>la bonté</i> pour les gens qui leur +sont attachés ; & le mot de <i>cour</i> excepté, +on tient à peu près le même langage +aux autres. Il faudroit bien plûtôt, +évitant, avec un soin extrême, toutes +ces expressions, dont la vanité des enfans, +plus sensible déja qu’on ne le croit, +ne saisit que trop bien l’énergie ; il +faudroit, dis-je, n’employer que des +termes propres à les rendre modestes<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; +leur recommander, à titre de devoirs, +<i>l’estime</i> & <i>la vénération</i>, pour les +hommes d’une vertu distinguée, afin +qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout. +<i>Les égards</i>, <i>les déférences</i>, pour ceux qui +les recherchent, afin qu’ils ne pensent +pas qu’un regard jetté au hazard, ou +un sourire d’habitude, soit un accueil +assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils +doivent de <i>la reconnoissance</i> des soins +qu’on prend pour remplir leur loisir, +de peur qu’ils ne s’imaginent que tout +doit être occupé de leurs plaisirs ; les +entretenir <i>du respect</i> qu’ils doivent à +ceux qui les élevent, de <i>l’amitié</i> qu’exige +d’eux l’attachement des gens d’un +certain ordre, qui sont à leur service. +On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire +envisager la grandeur, que par ce qu’elle +a de facile, de doux, de caressant, +que par les bienfaits qu’elle peut procurer +ou répandre ; ne leur peindre la +fortune, que sous les traits de la libéralité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ; +n’appeller enfin devant eux, tous +les avantages qu’ils possédent, que du +nom des vertus qui en peuvent naître.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L’éducation du Collége est la plus salutaire, +pour garantir les enfans du piége de l’orgueil. +Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S. +<span class="sc">Pierre</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La libéralité est un des devoirs d’une grande +naissance. M. la Marquise de Lambert, <i>Avis +d’une mere à son fils</i>.</p> +</div> +<p>Certaines qualités de la personne & +du caractére, telles que les agrémens de +la figure, le naturel dans les actions, +& dans le langage, l’enjouement & la +vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne +faut point vanter en présence des enfans +qui en sont doués ; ce seroit les +altérer, que de les leur faire remarquer +en eux ; le naturel est une espéce d’innocence, +qui perd entiérement de ce +qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se +connoître.</p> + +<p>Pour donner lieu aux vertus de naître +dans les enfans, pour pouvoir employer +avec succès les avantages de leur condition, +à leur inspirer le désir de plaire, +il y a des défauts contre lesquels il faut +les armer, sans attendre qu’ils y soient +sujets ; parce qu’il est bien différent, +par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions +déja faites, & qui peuvent aisément +se réveiller, ou de les empêcher +de se former ; & c’est par des exemples +étrangers, comme l’yvresse de l’esclave +qu’on exposoit aux regards des jeunes +Lacédémoniens ; c’est par le soin de +leur dépeindre avec force, & avec +vérité, (car il ne faut jamais les tromper) +la difformité de ces mêmes défauts, +qu’on parvient à leur en inspirer la haine. +Peut-on prendre trop de soins pour +les garantir de l’attention maligne à relever +les fautes d’autrui, de l’empressement +à faire valoir ce qu’ils se croyent de +bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre +à la volonté d’autrui, dans les choses, +qui par elles-mêmes n’ont rien qui +doive répugner ; inclinations si ordinaires +à l’enfance, & que je regarde comme +la source d’une infinité de moyens de déplaire +par la suite dans la Société ?</p> + +<p>L’attention qu’on remarque dans les +enfans à relever les fautes des autres, est +vraisemblablement le germe de plusieurs +inclinations dangereuses, qui varient +dans leurs effets, selon la différence +des caractéres<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; je conçois que dans +les ames vertueuses, ce germe produit +la sévérité impitoyable avec laquelle +elles portent leur jugement sur la conduite +des autres : je lui attribuerois +aussi la liberté de s’expliquer, hautement, +sur ce qu’on trouve à reprendre +dans les autres hommes ; en supposant, +que c’est par horreur pour la fausseté, +qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on +se montre avec franchise tel qu’on est. +Je le croirois, sur-tout, la cause de ce +genre d’esprit caustique, que l’on colore +du nom d’aversion pour le vice, & +qui n’est en effet que la haine du genre +humain.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> On démêle presque dès le berceau, les passions +qui se dévelopent dans la suite. <span class="sc">M. Rollin</span>, +<i>Traité des Etudes, Tom. 3</i>.</p> +</div> +<p>Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, +qu’une malignité peu raisonnée, +à laquelle on se contente d’opposer quelques +remontrances légéres ; il seroit à +désirer qu’on le combattît par des punitions, +& qu’elles fussent accompagnées +de discours propres à fraper l’imagination +des enfans ; les peines qu’on leur +fait éprouver, ne devant être employées +que comme une idée accessoire, plus capable +de fixer dans leur mémoire les +principes salutaires qu’on cherche à y +graver ; & ce n’est que quand on y est +absolument forcé, & qu’après qu’on a +essayé tous les secrets de l’insinuation, +qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ; +<i>Si une honnête pudeur & la crainte +de déplaire sont les seuls moyens de retenir +un enfant dans le devoir</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, c’est sur-tout +à l’égard des qualités heureuses, +qu’on cherche à leur faire acquérir, que +la voie de douceur est convenable : quelle +différence dans les effets que produit +la crainte d’être puni, ou celle de déplaire<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ? +Je suppose que la premiére ait +vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle +n’aura substitué à leur place, que la docilité +timide, & l’exactitude forcée : cette +derniére y aura fait naître la complaisance +& le zéle ; l’une n’efface que des défauts, +l’autre établit des vertus.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Locke, <i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">LXI</small></i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur +& contrainte, & je tiens que ce qui ne peut se +faire par raison & prudence, ne se fait jamais +par la force. Montagne, <i>Essais, l. 2, ch. <small class="rm">VIII</small></i>.</p> +</div> +<p>A l’égard de ce premier essor de la vanité +des enfans, qui les porte à se vanter +de ce qu’ils font de louable, panchant +que la mauvaise éducation non-seulement +tolére, mais excite quelquefois en eux ; +il me paroît être la source de cette préoccupation +de son propre mérite, qui se +marque dans la suite, par le peu d’attention +qu’on fait à celui des autres, de l’habitude +de parler de soi, & de plusieurs +autres foibles de cette espéce.</p> + +<p>Pour empêcher le progrès de cet orgueil +naissant, en approuvant les enfans +de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit +utile d’y ajouter une récompense quand +ils ne s’en seroient point vantés : & +lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur +vanité s’annonce avec un peu plus de +finesse, il faut, ce me semble, pour +le combattre, plus de patience & d’art, +que d’autorité, & de sécheresse. S’il +arrive qu’un enfant trouble la conversation, +pour conter, ou pour parler de +soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand +rien ne lui donne lieu d’en faire usage, +ou qu’il améne, grossiérement, une +occasion de les prodiguer ; au lieu, de +l’interrompre, d’abord, avec dureté, +action qu’il regarderoit peut-être comme +un trait d’humeur<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, ne vaudroit-il +pas mieux le traiter exactement, comme +il seroit traité, s’il étoit alors dans +le monde<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ? commencer par l’écouter ? +lui marquer successivement le sentiment +d’ennui ou d’impatience qu’il +cause, afin de l’amener à s’en apercevoir +& à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à +moins qu’il ne manque entiérement de +sensibilité, il se corrigera d’une confiance +qui lui promettoit des succès, & dont +il ne retirera jamais que des dégoûts +& de la honte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il est bien important d’agir toujours avec +un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif +raisonnable qui vous fait le quereller, ou le +punir, ou l’applaudir.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> L’éducation, à bien des égards, doit +avoir pour objet de produire par avance en +nous, l’effet de l’expérience.</p> +</div> +<p>Cette méthode pourroit avoir lieu +dans toutes les occasions où il s’agiroit +de fixer leur attention, ou de combattre +leurs caprices ; ce seroit avancer le +progrès de leur raison, que de leur parler +toujours comme s’ils étoient raisonnables.</p> + +<p>Reprendre les enfans, avec dureté, +quand ils parlent ou agissent inconsidérément, +les fraper de cette crainte +qui abaisse le courage, c’est les jetter, +souvent, dans une autre extrémité ; +c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation +que celle qui, combattant le panchant, +sans éclairer la raison, ne sauve +un défaut que par un autre ; supposé +qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, +peut-être le premier devroit-il paroître +préférable ? La présomption diminue, +il est vrai, le prix de nos bonnes +qualités, mais la timidité les empêche +de paroître ; si par la premiére, on +révolte les esprits, parce qu’on cherche +trop à les occuper de soi, quelquefois +aussi, on leur en impose : par l’autre, +comme on ne les occupe pas assez, on +en est ignoré, on est compté pour rien.</p> + +<p>Ordinairement la timidité rend sauvage, +& il y a bien de l’inconvénient à l’être : +l’habitude de vivre ensemble est un +des principaux liens qui concilient les +hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement +l’effet que produisent sur eux +les défauts d’autrui ; que donnant lieu +aux services mutuels, elle fait naître la +confiance, & le besoin de se chercher. +Or les gens qui se livrent rarement à +la Societé, sont privés de tous ces moyens +d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils +n’entendent qu’imparfaitement le langage +de ceux qu’ils abordent ; car dans +la bonne compagnie même il y régne +un peu de ce qu’on apelle <i>cotterie</i>. Il y +a de certaines plaisanteries convenues ; +une finesse arbitraire qu’on attribue à +de certaines expressions, que celui qui +n’est pas instruit des circonstances qui +les ont accréditées, trouve froides ou +obscures : sujet à prendre pour une vérité +ce qui n’est qu’une ironie, il restera +sérieux où les autres seront livrés à la +joie. S’il en étoit quitte pour n’être point +remarqué, si on s’en tenoit avec lui à +l’indifférence, quoique ce partage flatte +peu l’amour propre, il y gagneroit encore ; +car, comme en général, on trouve +plus de plaisir à condamner les gens qu’à +les plaindre, plutôt que d’attribuer le +caractére farouche à la timidité, on le +soupçonne, volontiers, de naître d’un +mépris secret pour les autres.</p> + +<p>Afin de sentir davantage les inconvéniens +de la timidité, considérons-la, +particuliérement, dans les personnes d’esprit +qui en connoissent tout l’abus, & +qui dans chaque occasion ont besoin de +nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y +produit un contraste dont on est avec justice +étonné.</p> + +<p>Il y a des gens toujours embarrassés, +quand ils arrivent dans un lieu, où il +y a beaucoup de monde ; ils abordent +avec un air entrepris, on voit qu’ils ne +sont point à leur aise, & cette gêne paroît +mal fondée ; on cherche à leur faire +sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, +on les rassure avec bonté, & +voici l’effet que cette bonté (souvent un +peu trop marquée) leur cause. A quoi +croiroit-on que leur esprit s’appliquoit, +tandis qu’on faisoit des efforts pour ne +point l’intimider ? Il employoit le temps +de son trouble à examiner le tribunal qui +l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement +il n’avoit pas tant de sujet +de le craindre, & pour se dédommager +de s’en être d’abord laissé imposer, +il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude +au calme, & du calme à la critique ; +il a démêlé l’affectation, la mieux +déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie +feinte qui dérobe le plus habilement +ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin +dans les replis de la vanité ; & bien-tôt +cet Aréopage qui avoit besoin, il +n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité, +s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement +de celui qu’il craignoit de faire +trembler, il se trouve que c’est le Juge +qui finit par être condamné.</p> + +<p>J’examinerai, dans un autre endroit, +l’effet de la timidité sur les petits esprits : +je reviens à l’opposition opiniâtre à la +volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement +les premiéres années de +l’enfance ; & qui se métamorphosant dans +la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse, +de l’esprit de contradiction, +& des autres défauts qui forment l’attachement +à notre propre volonté, & +à notre opinion. Comme cette opposition +se montre souvent dans les enfans +lorsqu’ils n’entendent encore qu’une +partie de leur langue naturelle, & que +les châtimens pourroient l’irriter, il me +paroît bien difficile de la combattre avec +succès. Une étude constante sur la maniére +de rompre cette malheureuse disposition, +peut seule en offrir les moyens ; +& il est certain que les fausses frayeurs +qu’on leur inspire<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ne font qu’ajouter +un mal de plus, & ne guérissent point +la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise +humeur est captivée & non pas détruite : +mais puisqu’au moyen des peintures +fantastiques par lesquelles on frape +leur imagination, on éprouve qu’on +peut les distraire de leur opiniâtreté, +pourquoi ne pas employer des images +qui causent cette diversion, sans imprimer, +dans leur entendement, des sujets +chimériques de frayeur ? C’est aux personnes +qui les élevent à imaginer, à multiplier +ces moyens de diversion, pour +rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude +seule est à craindre : je suis persuadé +que, dans bien des personnes, +plusieurs dispositions vicieuses se sont +évanouïes, parce que l’habitude ne les +a point entretenues<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On leur peint un grand homme noir, un +dragon qui doit les dévorer…</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Je trouve, dit Montagne, que nos plus +grands vices prennent leur pli dès notre plus +tendre enfance ; ces semences se germent & +s’élevent après gaillardement, & profitent à +force, entre les mains de la coûtume, <i>Essais, +l. <small class="rm">II</small>, ch. <small class="rm">XXII</small></i>.</p> +</div> +<p>Quant au panchant à la contradiction, +je pense qu’à mesure que les enfans ont +plus d’esprit, l’éducation peut domter +en eux ce défaut, plus aisément qu’elle +ne feroit l’humeur caustique. Comme +la contradiction n’amuse, ni n’exerce +l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit +à son tour ne s’occupe point à entretenir +un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ; +il peut, au contraire, par l’éducation, +travailler efficacement à le +détruire ; au lieu que cette sagacité à +discerner, & à peindre ce qu’on trouve +à reprendre dans autrui, est un exercice +de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit +sans doute, séduit par l’idée de +supériorité sur les autres qu’il y attache ; +& c’est un grand ouvrage pour la raison +de nous arracher aux défauts du caractére, +quand ils font briller notre imagination.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Des connoissances de l’esprit & des talens +qui doivent entrer préférablement dans +l’éducation des enfans pour leur donner +les moyens de plaire.</i></h3> + +<p>Entre les différentes études<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> qui doivent +précéder le temps où l’on entre +dans le monde, voici celles qui me paroissent +tenir davantage à la matiére +que je traite, & l’ordre dans lequel je +crois qu’elles doivent se succéder. <i>L’intelligence +des langues, l’histoire, les exercices +& les talens, la connoissance des ouvrages +d’esprit, & des arts agréables : l’habitude +au stile épistolaire, les usages du monde, +& la connoissance des hommes de son siécle.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Plusieurs Ouvrages, justement estimés, +qui traitent du choix & de la méthode des études, +semblent avoir épuisé les plus sages vûes +sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne +que je n’envisage ici les études, que par +le secours dont elles peuvent être au désir de plaire +& d’être aimé.</p> +</div> +<p>Je ne rappellerai point ici de quelle +utilité sont les langues anciennes, j’exposerai, +seulement, que dans l’éducation +des enfans destinés à vivre dans le +monde, l’étude de leur langue naturelle +me paroît indispensable ; rien ne dégrade +tant l’esprit, & ne paroît borner davantage +l’imagination, que de se tromper +sur le vrai sens des mots. Je croirois +convenable aussi d’y faire entrer la Langue +Angloise & l’Italienne, afin d’être à +portée de suivre la route & le progrès +que fait l’esprit dans les Ouvrages de +ces deux Nations.</p> + +<p>Après l’étude des Langues, l’Histoire +universelle est une carriére qu’il faut +faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére +que dans le cours de leur vie ils +puissent s’y reconnoître, chaque fois +qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour +le plus grand nombre, d’en savoir les +faits généraux : mais je comprens, dans +cette connoissance de l’Histoire universelle, +celle des principales Nations actuellement +répandues dans les trois autres +parties du monde<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, ainsi que l’état +présent, mais moins abrégé des Nations +de l’Europe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, +lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.</p> +</div> +<p>Je mets à part l’histoire de notre Nation, +qu’il est nécessaire de posséder avec +plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des +derniers siécles, qu’on ne peut connoître +dans un trop grand détail ; parce +qu’ils présentent des objets intéressans<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, +étant plus raprochés de nous, & plus +souvent ramenés dans la conversation.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait +le temps & la force d’apprendre toutes choses, +il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner +celles qui doivent être du plus grand & du +plus fréquent usage dans le monde. M. Locke, +<i>Traité de l’éducation, sec. <small class="rm">XCVI</small></i>.</p> +</div> +<p>Les exercices doivent concourir avec +les études précédentes ; ceux sur-tout +qui peuvent, en formant le corps, +lui donner de la grace, sont d’une nécessité +indispensable, à cause de l’impression +subite que notre extérieur fait +en notre faveur, ou à notre désavantage. +Les agrémens de l’esprit sont long-temps +à détruire le dégoût que des façons rebutantes +ont inspiré ; je dis détruire, +souvent ils ne font que le pallier : il y a, +dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport +de nos yeux à cet égard, quelque chose +qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. +On se sent, communément, +moins de répugnance pour une personne +qui se produit avec une étourderie confiante, +& qui donne lieu de soupçonner +qu’elle a peu de raison, que pour une autre +qui se présente avec un air grossier, & +ignoble, quoique sensé. Quand ce ne +seroit que pour connoître jusqu’où le +premier donne prise à la critique, on s’en +occupe, on l’écoute, on se remplit, avec +plaisir, des motifs qu’on découvre de le +mépriser ; & le croiroit-on, c’est le traiter +avec moins de dédain encore qu’on +ne fait le second, qui devient comme +anéanti ; on l’a jugé au premier coup +d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir +s’il existe ; & supposé qu’il ose vous tirer +de la létargie où vous êtes à son +égard, qu’il prenne & vous adresse la parole, +il montrera inutilement du sens, +& peut-être des lumiéres ; la contradiction +aigre sera le meilleur traitement qu’il +éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir +de répondre à un homme d’esprit +qui n’a pas le maintien qui leur en impose.</p> + +<p>A l’égard des talens, si l’on ne les examine +que par ce qu’ils peuvent être à +notre bonheur, si l’on met en balance +ceux qui appartiennent purement à l’esprit, +avec ceux qui semblent n’être point +de son ressort, tels que certains exercices, +l’art du chant, de la danse, des instrumens, +&c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils +préférables ? Combien d’écueils +environnent les premiers ! En faire +un usage vicieux, soit que l’envie nous +y porte, ou que l’imagination nous égare, +n’offre que de trop fréquens exemples. +Sont-ils d’un ordre distingué, ils +excitent dans quelques rivaux la jalousie +la plus envenimée, &, tout bien calculé, +ils produisent plus de dégoûts que +de satisfaction ; au lieu que les autres ne +manquent jamais de succès, quand même +ils seroient médiocres, parce qu’on +n’en exige la perfection que dans ceux +dont la profession est d’y parvenir. On +ne vous les conteste pas, lors même +qu’ils sont supérieurs, ils deviennent +autant de chaînes, qui attachent d’autant +mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment +point leur vanité : enfin si ces +derniers rendent moins à notre amour +propre, ils font davantage pour la douceur +de notre vie ; ils peuvent remplacer +en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent +point, s’ils y naissent avec le caractére +de supériorité ; car ils sauront +bien alors percer & se faire connoître.</p> + +<p>Le choix qu’on doit faire entre les +talens de différent genre, offre encore +bien d’autres sujets d’examen ; il y a +une convenance entre le rang des personnes +qu’on éleve, leur destination, & +les talens qu’elles peuvent avoir avec +bienséance, qu’il me paroît indispensable +de consulter.</p> + +<p>Quand l’état des enfans est arrêté de +bonne heure, il est aisé, en leur présentant +habituellement cette perspective, +de placer dans leur point de vûe les +objets différens, que la raison veut qu’ils +considérent du même coup d’œil ; l’ordre +des devoirs, le choix des plaisirs +compatibles avec le personnage qu’ils +auront à remplir, naissent naturellement +de la connoissance qu’ils ont +de leur situation ; ainsi on ne peut +trop fixer leurs regards vers ces mêmes +objets<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, car il faut, en général, pour +réussir dans le monde, un certain accord +entre nos goûts, notre ton de plaisanterie, +& ce que nous sommes, qui ne peut +être remplacé que par une supériorité +d’esprit donnée à bien peu de personnes. +Rien n’expose davantage à la critique, +que de n’avoir pas l’amour propre convenable +à son état, que de ne pas sentir +qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne +doit y parvenir que par des moyens +qui n’ôtent rien à la considération où +l’on doit naturellement prétendre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Locke remarque qu’on prend rarement +cette route ; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation +des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent +enseigner plutôt que sur ce que les enfans +ont besoin d’aprendre de l’étude, <i>sec. <small class="rm">XCVII</small></i>.</p> +</div> +<p>Examinons d’abord ce que les talens +sont aux personnes du premier rang ; +les aimer fait une douceur dans leur +vie, les récompenser fait une partie de +leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles +à les posséder ? elles n’en +ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées +des soins pénibles & indispensables +qu’il en coûte pour les acquérir, +tandis qu’elles resteroient peut-être au +dessous de la médiocrité, on les accableroit +des éloges qui ne sont dûs qu’à la +perfection ; doivent-elles augmenter le +nombre des piéges, où la flatterie qui +les assiége sans cesse, ne cherche qu’à +les attirer ? Mais je suppose qu’elles parvinssent +à les posséder dans un degré +éminent, ne sont-elles pas, par leur propre +élévation, au dessus de pareils succès ? +Que leur serviroit un mérite dont leur +suffrage est la plus douce récompense ? +L’avantage de disputer, & même de remporter +ce prix, est inférieur, pour elles, +à la gloire de le donner.</p> + +<p>L’espéce de régle, que je viens de proposer, +a, sans doute, ses exceptions : on +voit dans le rang dont je parle, des personnes +si heureusement nées pour la supériorité +en tout genre, que l’esprit & +les talens semblent ajouter, en elles, +aux prééminences de leur rang même.</p> + +<p>A l’égard des hommes destinés à ces +premiers emplois, dont les fonctions +sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, +si vous en exceptez l’éloquence, qui +paroissent leur convenir ; faits pour en +imposer, pour attirer la considération & +le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser, +être aperçûs par des avantages aussi +frivoles, que le sont, comparés à la +gravité de leur état, les talens qui font +l’amusement de la Société. Je ne me fonde +ici que sur l’opinion du vulgaire ; +mais le vulgaire se trouve dans toutes les +conditions : car s’ils n’avoient pour juges +que de bons esprits, loin d’assujettir leur +loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions, +on aimeroit au contraire dans +tous les momens où ces devoirs pénibles +leur donnent quelque relâche, à les +voir se livrer à tous les délassemens convenables +aux autres hommes. La raison +devroit-elle se plier à des usages +plus sévéres qu’elle-même ? Mais certains +usages sont respectés par le sage, +quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.</p> + +<p>Cette exclusion des talens agréables, +je dois faire encore cette observation, +n’est pas toujours absolue ; il est des +hommes qui savent imprimer le caractére +de bienséance à tout ce qu’ils adoptent : +un certain charme répandu dans +leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions +sérieuses qui les font considérer, +les dons qui rendent leur commerce +agréable.</p> + +<p>A quelque état qu’on soit destiné, la +connoissance des ouvrages d’esprit est +convenable, & peut-être nécessaire ; +être instruit, produit deux avantages ; +on décide moins, & on décide mieux. +Mais comme la lecture ne donne pas des +lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux +personnes qui nous élevent, à y suppléer ; +elles doivent, par le secours de +la conversation, évitant le ton de précepte, +nous instruire sur les ouvrages +d’esprit, de ce que les ouvrages même +ne nous apprennent pas toujours la maniére +d’en bien juger. Comment laisse-t-on +ignorer aux gens qui vont entrer +dans le monde, le sentiment établi, le +plus généralement, sur le mérite & les défauts +d’une certaine quantité de livres +célébres dont ils entendront parler ? On +les expose à porter de faux jugemens +sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît +davantage. Ce manque de connoissance +a d’autres inconveniens, que j’exposerai +en parlant des usages du monde.</p> + +<p>Il est utile encore de leur donner, de +la même maniére, une idée assez étendue +des arts agréables, & particuliérement +de ceux qui dépendent autant du +goût, que des régles ; outre le plaisir +qui est attaché à ces connoissances, l’esprit +y gagne un certain agrément ; c’est +une qualité liante de plus, de sentir le +prix de ces merveilles, que les arts nous +présentent : je pense enfin qu’on est plus +heureux, & qu’on plaît davantage, quand +on est à portée de juger, avec délicatesse, +de ce qui constitue les plaisirs qui +rendent la Société aimable, sans blesser +l’honnêteté des mœurs.</p> + +<p>Il est vrai que de cette multiplicité de +connoissances & de talens vulgaires, il +peut naître, dans quelques jeunes gens, +un défaut qui les rendroit insuportables ; +les petits esprits s’estiment plutôt par +la quantité d’objets qu’ils embrassent, +que par la maniére de les saisir : on ne +le croiroit pas, sans l’expérience, il est +plus aisé d’être modeste, avec une supériorité +de lumiéres ou de talens, qu’avec +un assemblage de connoissances communes +dont les occasions de faire usage +se succédent presque sans cesse. On a +bien du panchant à se croire un homme +universel, parce qu’on est universellement +médiocre. L’ennuyeux commerce +que celui des gens qui sont un peu +tout ce qu’ils veulent être ! Ils étalent, +si volontiers, & avec une confiance si +parfaite, toutes les petites richesses qui +les environnent ; ils vous en font l’histoire, +ils en vantent eux-mêmes le succès ; +ils se glorifient même de celles +qui leur manquent : c’est, selon eux, +par paresse, par indifférence, qu’ils ne +les ont point acquises. C’est à ceux qui +nous élevent, à régler notre amour +propre à cet égard, en nous accoutumant +à penser, que le seul moyen de +faire valoir nos avantages, de quelque +espéce qu’ils soient, c’est de les mettre +toujours au dessous même de leur véritable +prix<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> La modestie raisonnable par rapport aux +grandes qualitez dont on a donné des preuves, +consiste à ne montrer d’opinion de soi-même +qu’à un degré inférieur à celui de l’estime +que vous marquent les autres, mais à +l’égard des avantages de peu de mérite, la +modestie doit aller jusques à ne se prêter en +rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer +avec les gens à qui les miséres de la vanité +d’autrui sont à charge, que d’écouter avec +complaisance des éloges sur nos petits talens ; +mais en raconter sérieusement nous-mêmes le +succès, est un véritable ridicule.</p> +</div> +<p>Par le secours des entretiens amenés +de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de +leçons, on pourroit porter plus loin +l’éducation à l’égard des jeunes gens, +doués d’une certaine intelligence ; ce +seroit de leur faire connoître le terme +(autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit +de leur siécle est parvenu par rapport +aux Sciences, aux connoissances +sublimes, & aux grands talens. Ils éviteroient, +par-là, deux extrémités qui +marquent de la petitesse d’esprit ; l’une +est de n’admirer les Sciences que par +ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu +d’attacher leur prix à l’utilité dont elles +peuvent être à la Société : & l’autre, +de les estimer moins à mesure que le +nombre des Savans se multiplie : ainsi, +les accoutumant à ne pas juger l’esprit +sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient +pas dans ces redites vagues & si +ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce +que le siécle <i>dégénére</i> ; ils verroient que +ce qu’on appelle décadence à cet égard, +ne regarde que quelques branches qui +ont décru, à la vérité, mais dont le siécle +est dédommagé par d’autres qui se +sont étendues<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Il est bien rare de voir des estimateurs +équitables sur ces pertes & sur ces compensations. +Le foible commun est de dégrader +son siécle pour élever le précédent : d’autres +hommes estiment le leur par préférence ; & +dans ces deux opinions, c’est presque toujours +l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre +l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont +avec les connoissances ou les talens par lesquels +ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine +leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur +prévention sur ce qui reste.</p> +</div> +<p>J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans +à ces différens égards, par des entretiens +plûtôt que par la lecture. Les +esprits lents & qui n’ont d’acquit que ce +qu’une étude opiniâtre leur en a donné, +ont peine, quelquefois, à estimer le +savoir, qui étant en partie le fruit de +la conversation, en a pris l’air facile : ce +mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît +le travail qu’il a coûté ; ils sont +au sujet de la conversation, comme ces +hommes élevés dans des pays montueux, +qui, infatigables à parcourir des +routes pénibles, se lassent aisément dans +la plaine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Les vûes courtes, je veux dire les esprits +bornés & resserrés dans leur petite sphére, ne +peuvent comprendre cette universalité de talens, +que l’on remarque quelquefois dans un +même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en +excluent la solidité. <i>La Bruyere, du mérite personnel</i>.</p> +</div> +<p>Une autre étude peu cultivée, & cependant +bien utile, est celle du stile épistolaire : +la plûpart des jeunes gens, entrant +dans le monde, & ceux même qui +parlent bien, sont si peu formés à ce stile, +qu’ils écrivent à peine raisonnablement ; +c’est une façon de décrier soi-même son +esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion +favorable qu’on en avoit conçue +dans la conversation. Ce talent de bien +écrire est un moyen de réussir, dont on a +souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque +sorte une autre maniére de vivre +avec les personnes qu’on aime, & à qui +l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer +aux enfans le désir d’acquérir cette +ressource, & ne leur pas donner les instructions +qui peuvent la procurer ? Quand +je propose de les instruire à cet égard, je +ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur +faire apprendre, ni des formules ingénieuses +à leur prescrire ; les unes seroient +trop étendues, & passeroient souvent la +portée de leur esprit, & les autres ne serviroient +qu’à le leur gâter. On pourroit +seulement leur faire connoître les défauts +qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce +qui concerne le cérémonial ; théorie facile, +que, sans doute, on ne doit point +leur laisser ignorer.</p> + +<p>Il faudroit donc les mettre dans l’habitude +d’écrire, non en leur proposant +des sujets imaginaires, qui ne les intéressant +point, leur feroient regarder ce +travail, comme une tâche pénible, & +leur donneroient peut-être du faux dans +l’esprit ; mais en faisant naître des occasions +fréquentes, où ils fussent obligés +d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient +avec empressement ; les accoutumer +ensuite à cultiver, de la même +maniére, les liaisons qu’ils auroient formées +avec des gens de leur âge, les familiariser +ainsi, successivement, avec les +différentes matiéres qu’ils pourroient +traiter dans le cours de leur vie.</p> + +<p>Ce qui constitue une lettre bien écrite, +ne consiste pas, seulement, dans la +correction du style, dans la clarté du +sens, ni dans l’exactitude à remplir les +loix communes de la politesse ou du respect ; +c’est quelquefois en négligeant, +à un certain point, quelques-unes de ces +régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une +quantité de nuances, qu’il faut saisir, +soit dans le ton, soit dans l’attention à +éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un +certain point. Ce sont, enfin, les convenances +particuliéres, de personne à personne, +qui forment autant de régles délicates, +qu’on observe mieux, à mesure +qu’on a plus de sens & d’esprit, & qui +caractérisent le bon Ecrivain en ce genre : +mais cette habitude, si nécessaire, des +bienséances, ne s’acquiert dans une +certaine perfection, que par la connoissance +des usages du monde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On néglige assez généralement un art facile +qu’on peut honorer du nom de talent, quand +il est porté à une certaine perfection, c’est de +bien lire les ouvrages de prose & de poësie : +il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le +cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise +grace.</p> +</div> +<p>Ce qu’on apelle les usages du monde, +consiste (si je ne me trompe) dans la +précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, +la politesse, l’empressement +ou la retenue, la familiarité ou le respect, +l’enjouement ou le sérieux, le refus +ou la complaisance, enfin tous les +témoignages de devoirs ou d’égards qui +forment le commerce de la Société. On +pourroit, par quelques observations générales, +donner l’idée de ces usages aux +personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur +indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que +la maniére précise de les remplir ; mais +comme cette théorie ne les instruiroit +que très-imparfaitement, il faut tâcher +de tirer les préceptes des exemples +mêmes, les accoutumer, dès la premiére +jeunesse, à remarquer quels sont ces +usages dans des personnes qu’on peut +leur proposer pour modéle. Cette connoissance +est d’autant plus indispensable, +que tout autre savoir, & l’esprit même, +suffisent rarement pour y suppléer.</p> + +<p>Le manque d’habitude des usages du +monde, cause ordinairement une timidité +d’une espéce différente, selon que +nous avons plus ou moins d’esprit. +Dans cette situation, les gens de bon +sens s’embarrassent, mais sans trop de +crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ; +ils connoissent ce qui leur manque, +à cet égard, & leur amour propre n’en +est humilié qu’à un degré raisonnable. +Dans les petits esprits, cette ignorance +produit la mauvaise honte, foiblesse +bien plus reprochable que le défaut qui +l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, +est un soulevement de notre orgueil, +qui nous porte à affecter de savoir +ce que nous sentons bien que nous +ignorons, ou à dissimuler grossiérement +notre ignorance ; c’est un manque de +courage, qui nous empêche d’avouer un +tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions +le connoître, & que nous augmentons +encore, lorsque nous croyons +le sauver, par cette fausse confiance ; le +défaut nous empêche de plaire, le reméde +mal choisi nous fait mépriser.</p> + +<p>C’est cette mauvaise honte, dont il est +essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent +aveugler ; il faut, dans toutes les +occasions, la démasquer en eux avec +finesse & avec sévérité, en démêler tous +les détours, afin qu’ils sentent l’illusion +de ce prestige, qui n’en impose à personne, +& qu’ils soient bien persuadés +que le seul moyen de trouver grace sur +les qualités qu’on désireroit en nous, +est d’avouer qu’elles nous manquent.</p> + +<p>Si on éleve de jeunes gens, qui, avec +de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité +de saisir ces usages du monde, +soit par un caractére naturellement sauvage, +qui les retire de la Société, soit +par un goût dominant pour les Sciences, +qui les rende indifférens & distraits sur +tout le reste, je ne connois qu’une conduite +à tenir avec eux, c’est de les accoutumer +à sentir & à avouer, comme je l’ai +dit, que c’est un mérite qui leur manque : +mais il faut que ce soit, avec modestie, +qu’ils en conviennent ; car il arrive +quelquefois, que pour se disculper avec +soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni +le langage qui plaît dans le monde, on +s’excite à ne regarder qu’avec mépris +cette sorte de science ; on laisse apercevoir +qu’on s’applaudit intérieurement +de n’avoir point employé son esprit à +cette étude qu’on suppose absolument +frivole. On regarde avec une certaine +pitié, qu’on croit philosophique, les +succès que ces agrémens procurent à +ceux qui les possédent ; & cette ressource +est incontestablement la plus mauvaise. +Quand on passe pour avoir de l’esprit, +il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, +que méprisant. On voit +assez généralement que quand on déplaît, +c’est moins parce que les qualités +aimables nous manquent, que par les +défauts que notre vanité, qui en souffre, +nous fait substituer à leur place.</p> + +<p>C’est encore peu que d’être instruit +des usages de la Société, si on n’y joint +la connoissance du caractére des hommes +qui la composent, si l’on n’y apporte cet +esprit d’examen si nécessaire pour juger +sainement des personnes avec lesquelles +on se lie, afin de discerner à quel degré +on doit les chérir, les estimer, ou les +craindre.</p> + +<p>La connoissance des hommes de son +siécle, est donc indispensable, lorsqu’on +veut satisfaire, convenablement, pour +eux, & pour soi-même, à ce qu’on leur +doit, ainsi que pour aller avec bienséance, +par de-là les devoirs, s’il est +nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres +qui peignent les différens caractéres +des hommes, n’offrent, à cet égard, +qu’une théorie souvent peu utile, même +aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent +en même temps qu’ils l’acquiérent, +aux exemples vivans dont elle leur offre +l’image. On trouve assez communément +des gens remplis de beaucoup de lecture, +qui connoissent tous les portraits +qui ont été faits des hommes, & ne connoissent +pas les hommes mêmes ; ils ont +présens tous les caractéres de la Bruyere, +ceux du Cardinal de Retz, & se trompent +grossiérement sur le jugement qu’ils +portent du caractére des personnes avec +lesquelles ils passent leur vie.</p> + +<p>On pourra m’objecter que cette connoissance +des hommes de son siécle, que +je recommande, combattroit peut-être +dans bien des esprits, ce désir de leur +plaire, que j’ai regardé comme un des +principaux objets de l’éducation. « M’instruire +à voir la plûpart des hommes, +tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me +diroient-ils, à les mépriser, & il y +auroit de l’inconséquence à vouloir +plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de +la bassesse à s’y porter par l’intérêt +qu’on auroit à en être aimé : Comment +dans cette situation, si je veux +plaire, puis-je éviter la fausseté ? On +passe sa vie avec des personnes dont +l’amour propre n’est point flatté, si +vous ne les louez que par les qualités +qui ne leur sont point contestées, il +faut, sous peine de leur inimitié, perdre +de vûe ce qu’elles sont, pour sourire +à ce qu’elles s’imaginent être. » +Je répondrai, que plus on est capable +de cette droiture d’esprit qui nous fait +sainement connoître en quoi consiste +l’humanité, plus on est persuadé que rien +ne nous dispense d’apporter, dans la Société, +les qualités qui l’entretiennent. +L’éducation doit faire concourir ces deux +principes, les hommes sont assujettis +à bien des défauts, mais il faut vivre +avec les hommes ; celui qui est le plus en +droit de les condamner, a lui-même +besoin de leur indulgence. Qu’on examine +un Misantrope, il entre souvent +plus de vanité dans son caractére, que +de véritable haine pour les vices attachés +à la condition humaine : on étale le chagrin +avec lequel on les envisage, comme +une espéce de protestation contre la part +qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose +médiocre ; on pense intimément, que +lorsqu’on a dit, il est bien humiliant +d’être homme, on est un homme supérieur ; +au lieu que la véritable supériorité +seroit de voir les vices de la Société +sans étonnement, & sans être rebuté +d’elle<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Le Sage ne pourroit-il +pas la regarder comme il fait la santé ? +Il connoît & supporte patiemment ses +révolutions dont il étudie les causes, +afin de les combattre autant qu’il est en +son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se +contraint pour la ménager, parce que +c’est elle qui fait la principale douceur +de la vie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie</div> +<div class="verse">Des moyens d’exercer notre philosophie.</div> +<div class="verse">C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;</div> +<div class="verse">Et si de probité tout étoit revêtu,</div> +<div class="verse">Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,</div> +<div class="verse">La plûpart des vertus nous seroient inutiles.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Moliere</span>, <i>act. <span class="rm">5.</span> du Misant., scéne <span class="rm">1</span></i>.</p> +</div> +<p>Si c’est l’amour propre qui nous rend +si délicats sur les défauts des autres, & +qui nous inspire le panchant de leur +faire sentir que nous en sommes frapés, +l’art de l’éducation doit être de se servir +de ce même amour propre, pour établir +la vertu opposée à cette fausse haine +du vice. C’est à elle à graver dans le fond +de notre ame cette vérité ; celui qui avilit +par ses dedains ou par ses discours, le +peu d’hommes qui l’environnent, n’est +supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit +nombre dont il se fait haïr. Celui qui, +connoissant la nature humaine, défectueuse +comme elle l’est, la considére +sans orgueil, & sans se croire dispensé +d’être doux & sociable, a saisi la seule +maniére d’être au-dessus des autres hommes, +& jouït du plaisir d’en être aimé.</p> + +<p>Avec de pareils principes, qu’il n’est +pas difficile d’établir en nous, la connoissance +des hommes de son siécle ne +deviendroit pas plus dangereuse que la +sincérité, & quelques autres qualités, +qui sont des vertus en elles-mêmes, +mais dont on peut abuser. Il est certain +que sans cette connoissance, on peut, +avec beaucoup d’esprit, ne réussir que +bien imparfaitement dans le monde.</p> + +<p>Il est vrai que l’éducation ne nous +donne pas le fond d’esprit nécessaire +pour bien connoître le vrai caractére, le +genre d’amour propre des gens avec qui +nous sommes en Société, ainsi que pour +remplir, avec une certaine supériorité, +les usages du monde ; mais elle doit +nous faire remarquer, dans autrui, dans +nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes +usages<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Voici à cet égard les erreurs +principales contre lesquelles elle +pourroit nous prévenir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Je ne parle point du savoir vivre, ni de +la politesse commune, qu’il seroit honteux +d’ignorer.</p> +</div> +<p>Les jeunes gens, je n’en excepte pas +même quelques-uns qui ont de l’esprit, +sont sujets, en arrivant dans le monde, +à regarder, comme des traits d’imagination, +des maximes de morale rebattue<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, +qu’ils placent curieusement, & +qu’ils débitent avec confiance, parce +qu’ils pensent montrer, par là, un esprit +de réflexion. Ce n’est pas encore +l’abus de la mémoire le plus à craindre +pour eux ; il y a une certaine quantité +de phrases & de bons mots fastidieux, +qui les séduisent d’abord, soit par le +brillant de l’antithése, soit parce qu’ils +ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit, +par des personnes qui leur en imposent +à quelques autres égards. Si +malheureusement il arrive qu’une certaine +paresse à réfléchir, ou le défaut +de goût les accoutume à l’usage facile +des lieux communs, ils déplairont bien +davantage par cette sottise empruntée, +que s’ils s’abandonnoient à leur imagination, +quelque bornée qu’elle pût être ; +ce naturel ingrat, joint à ce faux art +avec lequel on le gâte encore, caractérise +sensiblement, à ce qu’il me paroît, la +différence qu’il y a de manquer d’esprit, +à être sot : l’un n’est qu’une indigence, +malgré laquelle, on peut être aimable ; +l’autre est un tort volontaire que notre +orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, +& qui nous rend insupportables.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> La Morale étant un des principaux objets +de l’éducation, on doit sans doute en imprimer +dans le cœur des jeunes gens les maximes les +plus simples & les plus communes, ainsi que celles +qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même +temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent +faire des unes & des autres, est de se conduire +par elles & non de les étaler dans la conversation.</p> +</div> +<p>Je désirerois qu’avant que les jeunes +gens entrassent dans le monde, on leur +donnât par écrit une énumération<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> de +ces véritez triviales, de ces bons mots, +de ces contes qui ne sont ignorés de +personne, & qui déplaisent si fort à entendre +répéter.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voici à peu près la forme que j’y donnerois : +<i>Liste des lieux communs, qui ne peuvent +qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits +d’esprit</i>.</p> + +<p>Quand on parle d’être jeune, <i>dire que c’est un +défaut dont on se corrige tous les jours</i>.</p> + +<p>S’il est question du nombre convenable de +personnes pour un souper, décider qu’il faut +être <i>au-dessus du nombre des Graces, & au-dessous +de celui des Muses</i>, c’est adopter des platitudes, &c.</p> + +<p>Voyez ce que parut à Madame de <span class="sc">Sevigné</span>, +un jeune homme d’une représentation aimable, +lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand +pour son âge, il répondit : <i>Méchante herbe +croît toujours.</i></p> + +<p>On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer +des éclats de rire, <i>qu’elles font rire l’esprit</i> : +ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en +pure perte, &c.</p> + +<p>On vous avertit que les traits de distractions +de M. de B… si bien contés par La +Bruyere, ne le sont plus dans le monde que +par les sots, &c.</p> +</div> +<p>Je ne prétens pas conclure de ce +que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai +sur les lieux communs, qu’il faille +les exclure de la conversation ; une attention +réfléchie, à n’y produire que +des traits recherchés, seroit une autre +extrémité plus à charge peut-être encore ; +je demande seulement, qu’on y +donne les lieux communs pour ce qu’ils +sont ; ils n’y déplaisent que quand ils +sont amenés sottement, comme des découvertes ; +ou qu’on paroît y entendre +une finesse que peut-être ils ont eue, +mais que l’usage vulgaire où ils sont +tombés, leur a fait perdre.</p> + +<p>Un autre genre de lieux communs, +où l’esprit trouve en quelque maniére +occasion de briller, & où les gens sensés +regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce +sont ces théses sur le cœur, ces différences +subtilement frivoles, dont l’examen +ne rend l’esprit ni plus solide ni +plus délicat, & dont la solution la plus +heureuse, n’est presque jamais qu’une +fadeur. Quel dégoût pour la raison, +que d’entendre discuter scrupuleusement, +<i>lequel est le plus insupportable, d’apprendre +la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ; +lequel est le plus tendre, de l’Amant +qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril, +tombe évanouï, ou de celui qui vole à son +secours ?</i></p> + +<p>Il y a un Recueil intitulé : <i>Les Arrêts +de la Cour d’Amour</i>, qu’il faudroit +faire apprendre par cœur aux enfans, +de la maniére qui les en dégoûteroit davantage, +afin qu’il leur restât pour les +théses galantes, le même éloignement +qu’ils gardent, si constamment, pour +quelques livres de Grammaire, dont ils +ont été excédés dans leurs Classes.</p> + +<p>L’observation que je viens de faire, +n’a lieu que pour la conversation ; une +analyse fine des sentimens, sera toujours +un genre d’ouvrage propre à faire +honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus +grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels +objets plus intéressans peut-on nous occuper, +que de nous découvrir les sources +de nos plaisirs & de nos peines ?</p> + +<p>On doit encore prévenir les jeunes +gens sur une autre espéce de lieux communs. +Je parle de ces disputes, tant de +fois recommencées, & qui n’ont peut-être +jamais eu de fondement bien raisonnable, +telles que la prééminence +entre <i>Corneille</i> & <i>Racine</i>, entre <i>la Musique +Italienne</i> & <i>la Musique Françoise</i>, & +plusieurs autres matiéres à dissertation, +sur lesquelles leur esprit ne commence +qu’à s’exercer, & où celui des gens du +monde ne trouve plus de prise, à force +de les avoir disséquées. C’est la nouveauté +dont ces sortes de théses frapent leur +esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient +plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a +plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.</p> + +<p>Ce seroit aussi une précaution sage que +de faire connoître, sur-tout à ceux qui +ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement +de certaines hypothéses fabuleuses, +que le vulgaire regarde comme +l’effet d’une belle imagination, & qui +sont au contraire, la ressource de ceux +dont l’imagination ne peut rien produire. +Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un +faux éclat, ne portent ordinairement que +sur deux suppositions, qui se présentent +aux esprits les plus bornés ; l’une est de +prendre le contraste des mœurs communes, +tel, par exemple, que d’attribuer +aux femmes l’autorité & la conduite des +hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur +& les foiblesses des femmes ; & la seconde, +qui suppose un esprit aussi peu inventif, +a pour base ce qu’on appelle <i>le merveilleux</i>, +comme de posséder <i>l’Anneau +d’Angélique</i>, d’avoir <i>un Génie</i> à ses ordres ; +& d’entamer, de là, un long & frivole détail +des avantages qu’on sauroit en tirer. +Ce n’est pas que ces idées ne puissent +être employées avec succès<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, mais il +faut pour cela se garder d’abord de +l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles +entraînent souvent dans des lieux communs. +Il y a si long-temps qu’il passe des +exagérations, & des extravagances, par +la tête des hommes, qu’on n’en imagine +guéres qui ayent un caractére de nouveauté. +En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on +se permet ces rêveries, observer +de ne les point mener trop loin, fussent-elles +ingénieuses : le suffrage de ceux +qu’elles amusent, ne dédommage pas du +peu d’opinion qu’on donne de son esprit, +& de l’ennui qu’on cause à un petit nombre +de gens, qui sentent combien les +idées gigantesques, ou renversées, sont +froides & dénuées d’imagination. En +général, l’imagination n’est point caractérisée +par les chiméres, elle se marque +& réussit bien mieux, en mettant la vérité +dans son plus beau jour.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont +la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination +a employé le merveilleux, & non le +merveilleux même, qui en fait le prix.</p> +</div> +<p>Il y a d’autres lieux communs qui +consistent dans des opinions fausses, que +le vulgaire conserve comme un dépôt, +(le surnaturel lui paroissant toujours +croïable)<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> & que quelques personnes +d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir. +Il seroit utile qu’on en formât des +espéces de tables, afin que ces opinions +& l’idée de la chimére qu’elles renferment, +se plaçassent, en même temps, +dans notre mémoire. Car lorsque rien +n’interrompt l’habitude que les enfans +prennent de penser, d’après leur Gouvernante, +<i>que les songes sont des présages, ou +que l’Astrologie est la science de l’avenir</i>, +il faut, pour effacer ces idées, des réflexions +que les uns négligent de faire, +& dont les autres ne sont pas capables.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. +La persuasion que certains songes +sont des avertissemens. La ressemblance prétendue +dans les événemens de la vie de deux +jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune +fait croître & décroître la cervelle des animaux : +qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, +des huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un +animal est plus pesant à jeun qu’après le repas. +Qu’un tambour de peau de brebis se créve au +son d’un tambour de peau de loup, &c. <i>Voyez +Bayle, Pensées diverses, Tom. <span class="rm">1</span></i>. <i>Voyez aussi Rohault, +Physiq. <span class="rm">2.</span> p.</i></p> +</div> +<p>Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une +conversation agréable, quoiqu’on ait +toutes les craintes frivoles & les opinions +chimériques ; c’est la philosophie de +presque toutes les femmes ; mais la nature +a donné, à celles qu’elle a destinées +à plaire, un charme qui se répand sur +tout ce qu’elles pensent. Leur imagination, +telle qu’on nous peint cet art de +féerie, qui fait naître des Palais & des +Jardins, où l’instant d’auparavant on ne +voyoit que des rochers & des ronces, +embellit tout ce qu’elle nous présente ; +tandis que les hommes, pour réussir +constamment, sont réduits à joindre de +la solidité aux graces de l’esprit, & que +leur imagination, quelque brillante +qu’elle puisse être, ne les sauve pas de +la honte d’une certaine ignorance.</p> + +<p>A l’égard des personnes, qui entrent +dans le monde, préservées ou guéries de ces +préjugés, elles ne peuvent trop ménager +l’amour propre de celles qui sont accoutumées +à les regarder comme des vérités<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, +la plûpart des hommes tiennent +à la petitesse de leur esprit, comme certains +Amans idolâtrent une laide maîtresse ; +on ne pourroit les éclairer, qu’en +leur découvrant leur erreur, & l’art le +plus ingénieux échoue bien souvent, +quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. +Il y a, à cet égard, un milieu à +saisir, qui, nous éloignant également, de +commettre notre jugement avec les personnes +éclairées, & de faire paroître une +supériorité qui blesse les esprits communs, +nous sauve du mépris des uns & +de la haine des autres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Je rêvassois présentement, comme je +fais souvent, sur ce combien l’humaine raison +est un instrument libre & vague. Je vois ordinairement +que les hommes, aux faits qu’on +leur propose, s’amusent plus volontiers à en +chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ; +ils passent par-dessus les propositions, mais ils +examinent curieusement les conséquences ; ils +laissent les choses, & courent aux causes : plaisans +causeurs, ils commencent ordinairement +ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se +fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi +par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, & +employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. +<span class="sc">Montaigne</span>, <i>Essais</i>.</p> +</div> +<p>Pour faire connoître, dans toute son +étendue, la nécessité de s’assujettir aux +usages du monde, & de s’appliquer à connoître +le caractére des personnes qui +composent la Société, afin de pouvoir +s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer +les jeunes gens à la sévérité avec laquelle +on les examinera, quand ils paroîtront +sur cette grande scéne<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ils +doivent être prévenus qu’ils trouveront +deux juges dans chaque spectateur, la +raison, & l’amour propre ; l’une, équitable, +rend justice gratuitement ; l’autre +n’est jamais favorable, qu’à de certaines +conditions. L’amour propre veut qu’on +le flatte, qu’on ne perde point de vûe +ses intérêts ; & dans la plûpart des jugemens, +où il semble que ce soit la raison +qui prononce, il se trouve que l’amour +propre a presqu’entiérement dicté +l’arrêt.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le premier pas… que l’on fait dans le monde</div> +<div class="verse">Est celui d’où dépend le reste de nos jours ;</div> +<div class="verse">Ridicule une fois, on vous le croit toujours.</div> +<div class="verse">L’impression demeure : en vain, croissant en âge,</div> +<div class="verse">On change de conduite, on prend un air plus sage :</div> +<div class="verse">On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé :</div> +<div class="verse">On est suspect encor, quand on est corrigé ;</div> +<div class="verse">Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse</div> +<div class="verse">Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.</div> +<div class="verse">Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui</div> +<div class="verse">Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><i>L’Indiscret, Comédie, scéne <span class="rm">1</span>.</i></p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<h3><i>Conclusion de cet Ouvrage.</i></h3> + +<p>C’est dès la premiere année de notre +vie, que doit commencer notre éducation : +Et après les principes de la Religion, +qui est elle-même la source de +toutes les vertus sociables, rien n’est +plus important que d’établir en nous le +désir & les moyens de disposer, en notre +faveur, les esprits, afin de parvenir à +nous concilier les cœurs ; parce que +dans le commerce ordinaire de la vie, +pour être heureux, il faut être aimé ; +que pour être aimé, il faut plaire, & +qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer +au bonheur des autres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak empty" title="Les Contes des Fées"> </h2> + +<h3>AVERTISSEMENT.</h3> + + +<p><i>Les Contes des Fées, qu’on va +trouver à la suite de cet Ouvrage, +seroient sans doute déplacés, +s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage +même ; mais on reconnoîtra que les +idées, les événemens qui constituent +chaque Conte, servent à prouver l’utilité +de quelques-uns des principes +répandus dans ces Essais. Mon objet +a été d’embrasser une sorte de Roman, +dont toute l’action tendît à établir +une ou plusieurs vérités morales. J’ai +cru que le merveilleux de la Féerie +concourroit à mettre ces maximes dans +un jour plus agréable. J’ai varié le +stile de ces Contes, selon le genre des +sujets & le caractére des personnages ; +mais je sens combien je serai +loin de la perfection à laquelle est +parvenu, dans de pareils Ouvrages, +un de ces Auteurs célébres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> qu’on +relit sans cesse, & qu’on regarde +comme d’excellens modéles, sans +qu’on ose chercher à les imiter, parce +qu’on les admire toujours davantage.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Mr. <span class="sc">De Fenelon</span>, Archevêque de Cambray. +<i>Voyez</i> les Fables qu’il a composées pour +l’éducation de M. le Dauphin. <i>Tom. <span class="rm">2.</span></i> de ses +<i>Dialogues des Morts, anciens & modernes</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3><span class="small">LES DONS</span><br> +<span class="large">DES FÉES,</span><br> +<span class="tiny">OU</span><br> +<span class="small">LE POUVOIR</span><br> +DE L’ÉDUCATION.<br> +<span class="small i">CONTE.</span></h3> + + +<p>Entre les différens Souverains, +qui, dans les temps +reculés, partagérent l’Arabie, +la Princesse Zoraïde fut +célébre par l’amitié qu’elle +avoit contractée avec deux Fées ; elle +étoit bien digne de plaire à ces Intelligences, +qui n’exerçoient alors leur supériorité +sur les mortels, que dans la +vûe de les rendre heureux. Peu de temps +après la perte de son époux, qui lui fut +extrêmement sensible, cette Princesse devint +mere de deux fils, & sentant approcher +la fin de sa vie, que tout l’art des Fées +ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.</p> + +<p>Je laisse deux enfans au berceau, tous +deux destinés par nos loix à régner en +même temps : vous connoissez mieux +que nous, ce que les vertus, ou les +défauts des Souverains, répandent de +biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous +m’avez trop aimée, pour me refuser, +dans mes derniers instans, la douceur +de me flatter que mes enfans feront +le bonheur des Etats que je leur laisse ; +vous allez les douer l’un & l’autre, +des qualités qui rendent les hommes dignes +de la suprême autorité.</p> + +<p>L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, +s’approcha du berceau, & touchant +de sa baguette l’aîné des deux +Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle, +une puissante Fée te doue ; elle +te donne <i>l’esprit, la valeur, & la probité</i>. +A ces mots, elle embrassa la Reine, +& vola dans l’Empire des Fées, graver sur +la Table d’émeraude, où sont inscrits les +dons qu’elles font aux Souverains, ceux +dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit +ce Prince) venoit d’être favorisé.</p> + +<p>Alsime, c’est la seconde Fée, resta +dans le silence, portant alternativement +ses regards sur les deux Princes. Quoi ! +dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il +rien de votre puissance ? Tandis +que son frere brillera de toutes +les qualités qui font les vrais Monarques, +celui-ci ne montrera-t-il que des +vertus communes ? Est-ce dans ce moment +(le seul qui me reste peut-être) que +je dois cesser d’être chére à la plus secourable +des Fées, à la généreuse Alsime ?</p> + +<p>Que vous êtes dans l’erreur, répondit +la Fée ! mon silence ne présageoit rien +de funeste pour le Prince Asaïd votre +second fils ; je cherchois à démêler, +dans l’avenir, quelle sera la destinée de +son frere ; il semble que Zulmane l’ait +doué de tout ce qui doit rendre un +Prince accompli, tous ses dons auront +leur effet ; mais seront-ils suffisans ? +Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur +le succès qu’elle en espére ! J’employerai +bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. +Dans ce moment où il ne fait +que de naître, ce seroit peut-être en vain +que je le douerois des plus heureuses +qualités ; les impressions qu’il recevra, +dans la suite, des objets dont il sera environné, +mille obstacles différens, pourroient +altérer l’effet de mes dons, si je +l’abandonnois à lui-même. Elle prit +alors le Prince entre ses bras : O précieux +enfant de la mortelle que j’ai le +plus chérie, dit-elle, je verserai, sans +cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles +qui dévelopent les vertus, +& qui étouffent les semences des vices : +Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au +temps où tu seras digne de régner.</p> + +<p>A cette promesse, si intéressante, Zoraïde +sentit un transport de joie, qui, +en terminant sa vie, en rendit les derniers +instans délicieux. La Fée, qu’elle +tenoit embrassée, vit son ame, qui, +s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit +au centre de la lumiére, d’où +elle étoit descendue.</p> + +<p>Alsime prit les rênes du Gouvernement +pendant l’enfance des deux Princes, +& respectant l’ouvrage de Zulmane, +elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné, +que du soin de veiller à la conservation +de sa vie, & réserva, pour le second, +tous les secrets de son art, qui servoient +à embellir les ames.</p> + +<p>Les deux Souverains avancérent insensiblement +en âge ; Alcimédor marqua +de bonne heure le mépris des dangers, +ou plutôt il parut s’y exposer sans les +connoître ; il montra toujours plus +d’esprit qu’on n’en devoit naturellement +attendre des différens âges, où il +passoit successivement ; mais on démêloit +qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme +un talent par lequel il étoit dominé, +& non une lumiére dont il fît usage +au gré de sa raison. On reconnut, enfin, +qu’il ne lui manquoit aucun des +dons que Zulmane lui avoit faits ; mais +qu’il s’en faloit bien que ces dons ne +remplissent l’idée qu’on en avoit conçue : +cependant personne n’osoit lui donner +des conseils, par respect pour la Fée +qui l’avoit doué.</p> + +<p>A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit +dévelopé que par une gradation +ordinaire ; mais dans ses différens progrès +(graces aux premiéres impressions +qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par +ses soins, se perfectionnoient tous les +jours) il prenoit un caractére aimable. +Ce n’étoit point ce que la supériorité a +d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on +y découvroit ce qui la caractérise bien +davantage, une raison éclairée, égale, +& assaisonnée d’agrément. La Fée lui +avoit fait deux présens d’un prix inestimable ; +l’un étoit une glace, dont voici +la merveilleuse propriété : il ne faloit +que s’y considérer fixement, après s’être +fait une habitude de la regarder, +on s’y voyoit, en même temps, tel +qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. +L’autre, étoit une sorte de microscope, +qui faisoit distinguer dans les objets les +plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur, +& de chimérique. Il semble +qu’à faire un usage habituel de ce secret, +comme presque tous les plaisirs +sont mêlés d’illusions, on dût tomber +bien-tôt dans une indifférence insipide ; +mais le microscope ne grossissoit que les +illusions dangereuses, pour la Société ; +celles qui ne pouvoient nuire qu’à +nous-mêmes, il laissoit à notre raison +le soin de les apercevoir. Ces dons précieux +sont restés sur la terre, mais on a +presque entiérement renversé la maniére +d’en faire usage.</p> + +<p>Les deux Princes, ayant atteint dix-huit +ans, la Fée déclara que de cet +instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, +du poids redoutable du Gouvernement. +Il ne m’est plus permis, dit-elle à +Asaïd, de rester auprès de vous ; mais +je descendrai souvent de la Région lumineuse +d’où les Fées considérent, d’un +coup d’œil, tous les événemens de la terre ; +je viendrai jouir, avec le Prince que +j’ai formé, & que j’aime, de la félicité +qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces +mots, elle s’éleva dans les airs, portée +sur un nuage d’azur, & disparut.</p> + +<p>La puissance souveraine se trouva donc +partagée, également, entre Alcimédor & +Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un +pour l’autre ; tous deux désiroient régner +avec équité ; tous deux agissoient +dans cette même vûe ; mais leur caractére +n’avoit aucune ressemblance ; & il arrive +souvent, qu’avec des principes communs, +& même des lumiéres égales, la différence +du caractére des hommes, en met une +bien grande dans leur conduite. Alcimédor, +inébranlable dans ses projets, dès +qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit +jamais assez les inconveniens qui +en pourroient naître. Son ambition se +tournoit-elle vers la gloire, son courage +ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ; +sa probité ne lui auroit pas permis +de faire usage, pour y parvenir, de +moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit +être un sujet de guerre légitime, +lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre. +Par-tout où la force pouvoit +être employée, sans injustice, il la préféroit +à des voyes douces, qui, avec +plus de temps, auroient amené les mêmes +succès. Son frere, accoutumé par +degrés, dès l’enfance, à ne considérer, +dans les prérogatives du Trône, que +les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain +d’exercer, ne se permettoit aucune +idée de gloire, qui ne fût compatible +avec le bonheur de ses Sujets. +Il pensoit que la véritable puissance doit +s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit, +comme autant de triomphes, +ces effets favorables que la prudence & +le temps épargnent à l’autorité ; la Cour, +le Peuple, bénissoient sa conduite, autant +qu’ils voyoient celle de son frere +avec trouble & inquiétude.</p> + +<p>Il étoit difficile que des Souverains, +si différens par le caractére, vécussent +long-temps dans l’union parfaite, qui +étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement. +En effet, il nâquit bien-tôt, +entr’eux, un sujet de division. Alcimédor +ayant découvert qu’ils avoient d’anciens +droits sur un Royaume voisin, +possédé alors par le Prince Mutalib, proposa +d’armer pour le faire valoir. Asaïd +se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il, +l’ambition la plus glorieuse pour +nous, n’est pas de devenir plus puissans ; +nous le sommes assez, étant supérieurs +aux autres Princes d’Arabie. +Que nous serviroient de nouvelles Provinces, +& de nouvelles richesses ? Elles +ne nous donneroient pas de nouvelles +vertus. Pourquoi exposer des Sujets, +qui nous aiment, pour en soumettre +d’autres, qui ne nous regarderoient que +comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler +notre tranquillité ; nous sommes +respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer +redoutables ? Asaïd parla en vain, +& voyant que son frere persistoit dans +ses desseins, il lui proposa de séparer +leur Etat en deux Souverainetez différentes ; +ce partage accepté, à peine fut-il +entiérement terminé, qu’Alcimédor +entreprit la guerre ; elle fut malheureuse. +Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il +eut recours à Asaïd ; il demanda des +troupes, pour venger sa défaite ; mais +Asaïd préféra de lui procurer un secours +plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince +qu’Alcimédor avoit attaqué ; & devenant, +pour l’avenir, un garant contre +les attentats de son frere, la paix +fut conclue. Le sceau de cette paix +étoit un double mariage ; Mutalib, +ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée +épouseroit Alcimédor, & qu’Asaïd +seroit uni à la seconde. Bien-tôt les +fêtes de l’hymen succédérent aux troubles +de la guerre, & la présence d’Alsime +acheva de donner, à cette cérémonie, +tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.</p> + +<p>Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, +ni par la figure, ni par l’esprit, +étoient ornées de bien des qualités +rares. Celle qu’épousa Alcimédor, +avoit en partage tous ces traits réguliers, +dont l’assemblage forme ce qu’on +est convenu d’appeler la beauté ; mais +quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement +belle, il ne restoit plus rien +à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce +qui fut remarqué bien davantage, c’est +qu’elle se trouva avoir, exactement, le +même esprit, & le même caractére qu’on +découvroit dans Alcimédor ; & cette conformité +fit penser aux deux Cours, que +ces Epoux passeroient, ensemble, une +vie extrêmement heureuse. L’événement +fut tout-à-fait contraire : Tous deux, +ne voulant qu’être sévérement justes +& équitables, étoient sans complaisance, +dès qu’ils croyoient leur opinion +ou leurs desseins raisonnables : Tous +deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient, +dans leur entretien, des sujets +de dégoût, d’éloignement, & d’inimitié : +Chacun, par amour de la sincérité, +ne ménageoit point la vanité de +l’autre, même à l’égard des objets indifférens, +quand il voyoit un juste motif +de la mortifier ; &, par cette conduite, +ils furent bien-tôt réduits au +simple commerce de convenance, & de +représentation.</p> + +<p>La destinée d’Asaïd devint bien différente, +& ce fut son ouvrage. La Princesse, +à qui l’hymen l’unissoit, & dont +il fut toujours aimé éperduement, avoit +tout ce qui peut remplir le cœur, & +exercer la raison d’un époux ; sa figure +ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde +communément comme la beauté ; +mais les femmes mêmes avouoient, en la +voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit +être faite comme elle. D’ailleurs, par +les graces de l’esprit & du caractére, charmante +pour les personnes qui lui étoient +indifférentes, elle devenoit, à l’égard de +ce qu’elle aimoit, du commerce le plus +épineux & le plus difficile : Née sincére +& avec un cœur extrémement sensible, le +sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs, +la raison même, prenoient en +elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante +sur ce qui se passoit dans une +ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit +pas dans la complaisance qu’on +lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle +qu’elle faisoit si naturellement paroître ; +si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, +dans la confiance, cette délicatesse, cette +étendue sans réserve, qui caractérisoit +la sienne ; elle passoit aux reproches, +à la douleur, au désespoir ; sa société, +enfin, étoit alternativement délicieuse +& insupportable.</p> + +<p>Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, +& de la tendresse qu’il trouvoit en elle, +faisoit grace aux imperfections du caractére : +Loin d’y opposer jamais, ni +d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette +condescendance, cette douceur, qui +naît d’une véritable amitié, que soutient +la raison, & qui n’a rien de la +foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop +prendre sur soi, pour faire cesser les torts +& les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit, +il ramenoit bien-tôt le calme ; & +insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité +de l’humeur, il ne resta que la tendresse ; +eh quelle tendresse ! Elle n’avoit +plus de sentimens, qui ne servissent à +le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit +que le plaisir, la décence & le +zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit +un empressement à leur plaire, qui +ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. +Bonheur inestimable, & presque +toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient +quelquefois oublier qu’ils avoient +des Courtisans, & ne se croire entourés +que d’amis aimables & sincéres. Les talens, +les arts, chéris & protegés par eux, +avoient, pour principale ambition, la +gloire de concourir aux douceurs de la +vie de deux maîtres si respectables ; tandis +qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir +de plaire, n’étoit qu’une crainte de la +disgrace, & que, jusques aux amusemens +& aux plaisirs, tout étoit mis au rang +des devoirs austéres : Ainsi les dons de +Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor, +d’autre fortune, que de se voir +Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets, +& Epoux malheureux, sans aucun +motif considérable de se plaindre de la +Princesse.</p> + +<p>On auroit crû, qu’avec une conduite +si différente, ces deux Princes n’auroient +dû jamais éprouver une commune destinée ; +mais, tout à coup, il sortit du fond +de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, +qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain +les autres Souverains joignirent leurs forces +à celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces +hommes inconnus, étoient braves, disciplinés, +& si formidables en nombre, +qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à +leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, +ajoûtoit encore à leur force & à leur +valeur, par la haute opinion qu’ils avoient +de l’élévation de son ame. Ce Conquérant +s’étant emparé de la Ville Capitale des +Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit +été vaincu le dernier de tous, s’y étoit +retiré avec son frere) Aterganor assembla +les hommes les plus considérables des +deux Nations, & leur parla ainsi. Je n’ai +pas prétendu vous conquérir, pour vous +mettre dans l’esclavage. Je sai quelles +sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition +que j’avois de régner dans l’Arabie. +Des hommes, tels que vous, ne doivent +obéir qu’au plus grand Roi de la terre, +au Monarque de la Tartarie. Peuples, +que j’ai soumis, je ne viens point emporter +vos richesses, ni forcer vos volontés : +Conservez vos usages, vos mœurs, +& choisissez, vous-mêmes, le nouveau +Maître, qui, sous mon autorité, sera +chargé du soin de vous rendre heureux. +J’établis, de ce moment, l’entiére égalité +de condition. Que, pendant douze +soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres +distinctions, d’autres égards, que +ceux qui seront volontaires : Employez +ces jours, d’une liberté si pure, à vous +élire un Souverain ; fût-il tiré du sang +le plus obscur, sur la foi de votre choix, +il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur +dit ensuite aux deux Princes, qu’il +les laissoit libres dans leur Palais, & il +alla camper au milieu de cette redoutable +Armée qui environnoit la Ville.</p> + +<p>L’égalité de condition ordonnée, fit +naître une révolution subite ; tous ceux +pour qui la servitude, les devoirs, le +respect, avoient été un fardeau, ne songérent +plus à le supporter. Entre les personnes +accoutumées à être prévenues, à +faire autant de loix de leurs volontés, +plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité +dans leur famille. Les Gardes, les +Officiers d’Alcimédor, désertérent tous +de son Palais, & un Palais déserté est +plus triste qu’une cabane habitée ; ses +Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant +plus que de la part qu’ils devoient +avoir à l’élection d’un nouveau maître. +Alcimédor & la Princesse son Epouse, +accoutumés à la hauteur & la confiance +qu’une longue prospérité fait naître, +ne connoissoient point l’élévation d’ame, +qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent +seuls, & humiliés. Aterganor voulut +jouïr du spectacle de ces changemens ; +il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité +avec laquelle on soutenoit les grands +revers. Il remarqua, dans les différens +états, avec plaisir, des hommes dont +toute la considération avoit disparu avec +leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang +distingué, & qui les élevoit, réduits à +leur propre mérite, tomboient confondus +& méprisés, dans la foule. Mais quel +fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant +au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement +les marques de la révolution +qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit +les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans, +d’autant plus occupés à marquer +leur fidélité à leur Maître, que cet hommage +étoit un gage de leur vertu. Il trouva le +Prince & la Princesse dans une assiette d’ame +également éloignée de la fermeté fastueuse, +& de la tristesse humiliante : Ils ne +s’entretenoient que du désir de voir couronner +un Souverain, qui rendît heureux +des Sujets dont ils éprouvoient, +d’une maniére si admirable, le respect & +l’amour. Aterganor crut être abusé par +un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, & +vous, respectable Princesse, que votre +gloire est supérieure à la mienne ! Vous +m’apprenez que je n’ai point encore régné. +Je n’envisageois que la domination +qui naît de la force, qui ne s’entretient +que par la crainte, & qui ne cherche qu’à +s’étendre. Vous me faites connoître que +la véritable autorité sur les hommes, a +sa source dans leur cœur. Alors les Députés +des deux Nations se présentérent +pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi. +Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit +par-tout que des larmes de zéle, d’amour +& de joie ; on n’entendoit que le +nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle, +descendit du trône ; il déposa son sceptre +entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre +couronne sur la tête de la Princesse : +Regnez, leur dit-il, puisque tous les +cœurs vous appellent, non pour reconnoître +un Roi supérieur à vous. Oserois-je +assujettir ceux dont j’admire l’exemple, +& dont les vertus m’instruisent ? Je +rens la Souveraineté à tous les Princes +que j’avois vaincus, je n’exercerai ici +qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor +cesse d’être Souverain. Je réunis, +pour vous seul, les Etats que vous aviez +partagés avec lui. Comme Aterganor +achevoit ces mots, on entendit un coup +de tonnerre, Zulmane parut sur un char ; +& pour dérober, aux yeux des mortels, +le Prince à qui ses dons avoient été si peu +profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi +que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité +des airs. Alsime s’offrit, alors, +sur un trône brillant des plus vives couleurs +de la lumiére ; elle confirma la loi, +si juste, qu’Aterganor venoit de faire, & +qui assuroit le bonheur des Peuples que +lui avoit recommandés Zoraïde. Elle +reconnut, avec transport, dans la nouvelle +gloire, dont Asaïd étoit environné, +les fruits heureux de son éducation ; +& c’est depuis cette époque du régne +d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a +été nommée l’Arabie heureuse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><span class="small">L’ISLE</span><br> +DE LA LIBERTÉ.<br> +<span class="small i">CONTE.</span></h3> + + +<p>Un Enchanteur, ennuyé d’entendre +des hommes condamner, particuliérement, +dans autrui, les défauts +qu’ils avoient eux-mêmes, résolut +de démasquer les premiers qui lui +tiendroient pareil langage. Il se retira +dans une Isle, & publia que ceux qui +viendroient s’y établir, y seroient libres +de faire leur volonté, & n’éprouveroient +jamais d’injustices, de la part +des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle +répandue, qu’il vit arriver trois +personnages, de l’espéce de ceux qu’il +attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens, +leur dit-il ? je vais vous l’accorder. +Voici l’unique condition que +j’impose : Dites-moi, chacun, quel est +votre caractére, votre goût dominant ; +on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce +que vous allez dicter, &, dès ce moment, +vous pourrez vivre ici de la +maniére qui vous conviendra, sans +que personne vous en empêche.</p> + +<p>L’un, qui s’appelloit Almon, dit : +<i>Je suis naturel, je hais la dissimulation, +je me montre tel que je suis</i>, voilà mon +caractére. On écrivit : <i>Almon est naturel</i>. +<i>Pour moi</i>, dit le second, qui +se nommoit Alibé, <i>J’aime à plaire, à +faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis +les talens qui peuvent y contribuer</i>. On +écrivit : <i>Alibé aime à plaire</i>. <i>Il faut que +je l’avoue</i>, dit le troisiéme, qui avoit +nom Zanis, <i>Je suis extrémement singulier</i>. +On écrivit : <i>Zanis est singulier</i>. Vous +pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, +vous livrer, sans aucune contrainte, +au genre de vie qui vous plaira ; +allez, on va vous conduire à l’habitation +qui vous est destinée.</p> + +<p>Quand ils furent partis, l’Enchanteur +dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous +voyez avec quelle confiance ces trois +hommes viennent d’annoncer leur caractére ; +Je vais vous en faire un portrait +véritable : Almon, sans égards pour +ce qui convient aux autres, est accoutumé +à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il +ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, +c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il +appelle être naturel. Sans dessein de +dominer, il est décidant ; il parle par +la seule envie de parler ; il interrompt +pour dire son avis, & contrarie souvent +celui qui vient à le suivre ; en un mot, +rempli de défauts contre la Société, & +leur donnant libre carriére ; voilà ce +qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, +qui effectivement a bien des talens, +ne les emploie que contre lui ; il veut +qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être +applaudi, & l’être seul ; & il appelle +cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. +A l’égard de Zanis, toujours occupé +à ne ressembler à personne, il rit de +ce qui attristeroit les autres, & regarde +d’un œil funeste tout ce qui excite +la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il +se croit impénétrable, on voit qu’il s’est +fait le matin une liste des étonnemens, +des distractions, des caprices qu’il aura +dans sa journée ; indiscret, contredisant, +injuste ; il se croit justifié, suffisamment, +quand il a dit, <i>C’est que je suis singulier</i> ; +il croit, même, avoir fait son +éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent, +des avantures qui vont les surprendre. +A ces mots, l’Enchanteur & +ses confidens devinrent invisibles.</p> + +<p>Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, +se trouva près d’un superbe Palais, +& découvrit au frontispice une table +de Lapis, sur laquelle des cailloux +transparens, formoient cette inscription, +qui étoit éblouïssante.</p> + + +<p class="c"><i>Tout le monde a raison.</i></p> + + +<p>Almon, frapé de curiosité, entre ; +& comme il approchoit du vestibule, il +entend un bruit de divers instrumens. +Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent, +& il voit paroître deux Hérauts, +dont l’habillement étoit composé de +tout ce qui caractérise les différentes +conditions des hommes, & qui marchoient +vers lui, tantôt avec une affectation +de gravité, tantôt avec de fausses +graces, & quelquefois d’une maniére +comique. <i>C’est ici le Palais d’Alcanor</i>, +lui dit le premier qui l’aborda : <i>Vous +pourrez le regarder comme le vôtre</i>, ajoûta +le second ; & tout de suite, reprenant +alternativement la parole, sans donner +à Almon le temps de répondre, ils +continuérent ainsi : <i>Cette retraite est charmante</i> ; +<span class="sc">On peut s’y ennuyer, et le +dire</span> ; <i>On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer +les jours entiers</i> ; <span class="sc">On peut n’y venir +que par caprice, rester ou disparoître</span>. +<i>Alcanor est sans cesse environné +de tout ce qui fait l’amusement des autres.</i> +<span class="sc">On peut croire que c’est pour le +sien propre qu’il en use ainsi, et +ne lui en savoir pas le moindre +gré.</span> Ce dialogue achevé, Almon se +trouva près de l’appartement ; les deux +Hérauts alors lui répétérent trois fois +de suite, parlant en même temps : <i>Ici +tout le monde a raison.</i></p> + +<p>Les Hérauts se retirérent, & Almon +entra dans un magnifique sallon. Il vit +un grand nombre d’hommes & de femmes, +qui, par leur maintien, leurs occupations, +leurs discours, sembloient +se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ; +celui-ci parle, & n’est point écouté ; celle-là +s’examine dans une glace, & révéle, +tout haut, ce qu’en secret son amour propre +lui inspire de bonne opinion d’elle-même : +ici on entend dire, j’ai beaucoup +d’esprit ; là, je suis une créature parfaite. +Enfin ce sont beaucoup de gens en un même +lieu, qui ne forment point de Société.</p> + +<p>Alcanor, assis sur une espéce de Trône, +paroissoit n’être point occupé des +autres ; & les autres ne l’étoient point +de lui. Dans des momens, il étoit environné +d’un cercle, où tous parloient +ensemble, quelquefois c’étoit un silence +taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, +qui n’avoit été remarqué de personne, +vint s’asseoir auprès d’Alcanor, +lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge +de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon, +en interrompant, à définir la politesse +des habitans de cette Isle, la +conversation tombera bien-tôt : Je serois +bien fâché de vous empêcher de penser +comme il vous plaît, répondit Alcanor, +avec un air de circonspection ; +mais, comme je hais la dissimulation, +je vous avouerai que votre opinion +me paroît la plus dénuée de sens commun, +de jugement, de raison, d’esprit ; +la politesse ne consiste que dans de +certains usages convenus, & vous ignorez +les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit +Almon, à moins que pour m’acquiter +avec vous, je n’apprenne à répondre +d’une maniére fort désobligeante. +Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor, +avec un sourire d’amitié, elle +n’est que naturelle, & je vous avertis +(car j’aime mes voisins) qu’à en juger +autrement, vous paroissez ridicule ; & +vous faites bien, on se montre ici tel +qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous +insistez, interrompit la Dame, vous +serez un sot, je vous le dis, parce que +je le pense, & que je hais la dissimulation. +L’Enchanteur parut alors. Quelle +insupportable liberté que celle de votre +Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve, +m’aviez-vous dit, aucune injustice de la +part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit +l’Enchanteur, c’est vous qui êtes +injuste. Vous avez déclaré que vous +étiez naturel, & j’approuve que vous +le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége +exclusif de l’être ? Apprenez que c’est +aussi le caractére de tous nos habitans. +Pouvez-vous vous plaindre des +gens qui vous ressemblent ? Mais sortez +d’erreur, Almon, & que les scénes +qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ; +il n’y a point de Société qui +pût s’entretenir, si les hommes se +montroient toujours tels qu’ils sont : +il n’est permis de s’abandonner à son +naturel, que quand ce naturel s’accorde +avec les usages, & les vertus qui lient +la Société. Je le vois, dit Almon, +frapé de ces vérités ; Madame m’avoit +bien promis que j’allois n’être qu’un +sot ; je le suis, je commence à le connoître, +& je veux rester parmi vous, afin +de m’en convaincre, au point de ne +l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons +de vous, continua l’Enchanteur, sans +même que mon art s’en mêle ; avec de +l’esprit & un vrai désir de plaire, on se +corrige bien-tôt de ses défauts. Venez +être témoin des avantures de vos camarades, +elles serviront encore à vous instruire. +A ces mots, ils furent transportés +dans une maison, où Alibé venoit +d’être présenté. C’étoit le rendez-vous +de la bonne compagnie. A peine Alibé +fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, +& ce fut pour étaler toutes +ses connoissances, pour montrer beaucoup +d’esprit, & pour parler de soi ; +comme s’il n’y avoit eu dans le monde +d’autre mérite que le sien, ou que celui +des autres ne dût consister qu’à savoir +lui rendre hommage. On l’écouta d’abord, +en lui donnant tous ces témoignages +équivoques d’applaudissement, +tels qu’un certain sourire de complaisance, +qu’on place, souvent, sans avoir +entendu ce qu’on loue ; un mot dénué +de sens, & qu’on répéte, d’après la +personne qui parle, comme si ce mot étoit +un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui +des écoutans, qui passe pour avoir le +plus d’esprit, comme pour lui faire part +de l’admiration où l’on est de ce qu’on +vient d’entendre ; & Alibé augmentoit +de bonne opinion de lui-même, & d’envie +de parler. Bien-tôt, pour commencer +à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit +des traits d’imagination, on le +louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa +mémoire ; s’il passoit à des recherches, +qui ne supposent que de l’érudition, +on admiroit en lui l’excellence du génie ; +s’il faisoit des plaisanteries de mauvais +goût, ou des contes usés, on le félicitoit +d’avoir si bien l’esprit & le langage +du monde ; enfin on l’accabloit de +louanges déplacées, & d’abord il n’entendit +que les louanges ; l’amour propre, +même dans un homme d’esprit, est +quelquefois si sottement crédule ! Alibé +s’aperçut ensuite, que ces louanges +étoient à contre-sens ; mais il pensa +que c’étoit manque de justesse d’esprit +dans les gens qui l’applaudissoient, & +leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit, +avec bonté, quand il les voyoit +ainsi se méprendre ; il leur enseignoit, +d’une façon détournée, la maniére de le +louer convenablement. L’assemblée jouïssoit +du plaisir de voir croître l’orgueil +& le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit +pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît +sa situation. Tout d’un coup chacun +change avec lui de conduite ; il +venoit d’annoncer le récit d’une avanture +très-singuliére qui lui étoit arrivée : +il commence, un homme l’interrompt, +& à propos de singularité, raconte un +songe très-extraordinaire qu’il a fait la +nuit précédente. Alibé se contraint, +s’impatiente ; il saisit enfin une occasion +de proposer des vers assez heureux +qu’il a composés. Au mot de vers, un +autre en récite de nouveaux, & voilà Alibé +réduit à l’ennui d’écouter, ou du +moins au dépit de se taire. Enfin il se +voit environné de talens qui le persécutent, +parce qu’ils sont applaudis, & qu’il +ne trouve pas le moindre jour, pour +faire briller les siens ; il n’y peut plus +tenir, il sort indigné du peu d’égards +qu’on a dans cette maison, pour le mérite +d’autrui. Il va chez l’Enchanteur, +qui, pour toute réponse à ses plaintes, +lui présente le Livre sur lequel on avoit +inscrit son caractére ; il l’ouvre, & lit : +Alibé, comme il croit être, <i>Il aime à +plaire</i>. Alibé, comme il est, <i>Il ne veut +que briller</i>. Alibé referme le Livre, regarde +en pitié l’Enchanteur, & court se +rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible +que jamais, dit l’Enchanteur, +quelques connoissances, divers talens +médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet +assemblage que la fatuité a pris naissance.</p> + +<p>Il ne manquoit à l’Enchanteur que de +voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt +satisfaction. Comme Zanis passoit sur +une grande place, une troupe de gens, +parés d’une maniére bizarre, l’entourent, +& l’engagent à monter dans un char. +On connoît votre mérite, lui dit-on, vous +êtes digne du triomphe. Ils le conduisent, +ainsi, dans une espéce de Temple, +où il trouve une nombreuse assemblée. +Il se présente avec une ferme résolution +d’être plus singulier que jamais : maintien +recherché, propos hazardés, tout +est mis en œuvre, & n’est point remarqué ; +il voit que, bien loin d’étonner +personne, il est regardé comme un homme +à l’ordinaire. Cela le décontenance ; +il reprend courage, il avance une maxime +inouïe, tout le monde est de son +opinion, on connoissoit cette façon +de penser, elle est commune. Son embarras +se renouvelle, il conte, il exagére, +on commence à l’écouter ; mais +un autre prend la parole, & tient des +discours si outrés, que Zanis est presque +réduit à se trouver raisonnable ; enfin il +se retire avec le dépit d’avoir été unanimement +loué sur la justesse de son +esprit, & sur la retenue de son imagination.</p> + +<p>Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur +(car rien n’est si humiliant que la +déraison affectée en pure perte) ; dans ce +trouble d’esprit, il est abordé par un petit +homme, qui, avec tout l’ajustement, +& le maintien d’un vieillard, avoit à peine +dix-huit ans. Je vois bien que vous +êtes un homme simple, un esprit sensé, +lui dit le faux vieillard. On vous a +bien étonné dans la maison dont vous +sortez ? Vous n’êtes pas encore assez +instruit de l’humeur capricieuse de nos +Citoyens ; ce sont des espéces de fous, +qui s’imaginent que c’est un grand mérite +que d’étonner les autres par une +conduite singuliére, & vous sentez bien +quelle est la sottise de penser ainsi ? +Les usages communs sont des conventions +sages, qui épargnent, à notre esprit, le +soin de s’exercer sur des objets qui ne +méritent pas de l’occuper. Concevez +combien on rétrécit son imagination, +combien on l’avilit, quand on la tient +sans cesse appliquée à nous faire marcher, +ou rire, ou tenir nos coudes différemment +des autres hommes ; à nous +faire paroître impatiens ou tranquilles, +passionnés ou indifférens, par contenance, +à nous faire dire oui ou non, d’une maniére +remarquable ? Vous verrez ici bien +des scénes qui vous surprendront, vous +n’en verrez peut-être pas une qui vous +amuse. A force de se singulariser à tous +égards, nos Insulaires ont épuisé les +moyens les plus bizarres d’y parvenir ; +& imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance +qui se répéte ! Pour moi, revenu +de la sotte ambition de paroître extraordinaire, +je baille au seul souvenir de ce +qu’elle m’a fait faire ; & pour ne plus +retomber dans un pareil égarement, je +me suis imposé tous les assujettissemens, +& en même temps, tous les avantages de +la vieillesse. Je méne constamment la vie +sage & retirée, qui lui est propre ; je passe +les journées au coin de mon feu dans +mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu +de ma famille ; je ne sors qu’un moment +à midi, pour me promener au soleil, +& ne songe pas s’il y a dans le monde +des fous, qui veulent se distinguer, & servir +de spectacle aux autres. Le sage vieillard +étala tout de suite une quantité de +maximes rebattues sur la simplicité des +premiers hommes, & qui commençoient +toutes par <i>Autrefois</i>. Zanis écoutoit avec +un secret dépit, de l’étonnement que lui +causoit cet homme, qui extravaguoit par +principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, +aussi peu attendues, se succédérent, +& remplirent la journée de Zanis ; s’il +vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ; +désiroit-il se mettre à table, on lui +donnoit une comédie ; enfin, outré de la +persécution que lui faisoient souffrir les +fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, +il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi +partir, dit-il, vos habitans se donnent pour +extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, +capricieux, extravagans. Vous faites +leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, +au lieu de vous vanter d’être +singulier, que ne me disiez-vous de bonne +foi : Je meurs d’envie de le paroître ; +l’un est bien différent de l’autre. Les gens +naturellement singuliers, plaisent ordinairement +dans la Société, au lieu que celui +qui ne l’est que par étude, outrant +bien-tôt son personnage, ne tarde guére à +ennuyer, & finit par être insupportable ; +mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous +punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi +qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez, +l’un & l’autre, dans votre Patrie, & +n’oubliez jamais, s’il est possible, que le +naturel qui déplaît doit se cacher, & que +l’ambition d’être extraordinaire, méne +insensiblement à la folie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>LES AYEUX,<br> +<span class="tiny">OU</span><br> +<span class="small">LE MERITE PERSONNEL.</span><br> +<span class="small i">CONTE.</span></h3> + + +<p>Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un +usage singulier sur la maniére de briguer +& d’obtenir les grandes places. +Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir, +tous ceux qui pouvoient y prétendre, +se présentoient, en même temps, devant +le Souverain : là, sur un talisman +composé par les Génies, ils gravoient, +avec un diamant, les titres qui leur donnoient +lieu d’espérer la préférence ; & tel +étoit le pouvoir du talisman, que, si pour +se faire valoir, on y traçoit quelques +faits, quelques éloges de soi-même, qui +blessassent la vérité, les caractéres, en +cet endroit, changeoient de couleur, +lorsque le talisman passoit entre les +mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le +Prince de son siécle le plus équitable, +n’avoit trouvé que cet expédient, pour +n’être jamais trompé par la vraisemblance.</p> + +<p>Un jour que la Province la plus considérable +de l’Empire, se trouva sans +Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme +il faloit, pour y représenter avec +dignité, avoir des richesses immenses, +deux hommes seuls vinrent se prosterner +devant le Roi. L’un des concurrens, +qui s’appelloit Kosroun, descendoit +des Giamites, cette race si ancienne & +si illustre dans la Perse, que peu d’autres +osoient lui disputer la prééminence ; outre +un avantage si favorable, pour être +traité avec distinction par le Souverain, +Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, +quoiqu’au fond il n’y fût attaché +que par vanité, joignoit encore à une +belle figure, beaucoup d’esprit ; mais +il étoit né farouche & impérieux ; son +sérieux désignoit la fierté, son sourire +marquoit une ironie méprisante. Occupé +sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, +en idée, comme si c’eût été +une partie de leur succession, tout ce +qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est +le nom de son concurrent) descendu d’une +ancienne famille, mais peu connue, +s’étoit acquis une considération, telle, +qu’une plus haute naissance que la sienne, +n’auroit pû y rien ajouter ; ayant +les vertus, & les talens qui rendent digne +des grandes places, il pensoit si modestement +sur tout ce qui pouvoit être à sa +gloire, il paroissoit si peu occupé de +son esprit, dans les momens où il réussissoit +davantage, qu’on lui pardonnoit, +sans peine, une supériorité qui ne servoit +qu’à rendre son commerce plus +aimable.</p> + +<p>Kosroun, après s’être prosterné avec +affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin +de son exemple, pour rendre au Souverain +ce devoir indispensable) reçut le +talisman, & persuadé que son mérite +seul décidoit suffisamment en sa faveur, +voici ce qu’il se contenta d’y tracer.</p> + + +<p class="c"><i>Mes ayeux & moi.</i></p> + + +<p>Le talisman passa ensuite dans les mains +de Tharzis, qui pensant que ses grandes +richesses étoient le seul titre qui +dût le faire préférer à plusieurs hommes +de la Cour, très-dignes comme lui de +cette place, grava, pour motifs de la grace +qu’il attendoit du Monarque, ce peu +de mots.</p> + + +<p class="c"><i>Vos bontés & mon zéle.</i></p> + + +<p>Le Roi resta, quelques momens, dans +le silence, observant le talisman ; il se +tourna ensuite vers les portiques d’un +sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit +à tous ses Courtisans : A l’instant, les +portiques s’ouvrirent ; on entendit un +bruit mêlé du son des instrumens, & des +acclamations qui accompagnent un +triomphe ; & l’on vit paroître soixante +Vieillards vénérables, qui, après s’être +inclinés, avec respect, se placérent aux +deux côtés du Trône, chacun sur un trophée +qui venoit de s’élever. Kosroun, +étonné, demanda, en secret, quelles +étoient ces figures bizarres, qui osoient +se placer si près du Souverain. Tout garda +le silence.</p> + +<p>Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, +ces sages Vieillards qui m’environnent, +plus éclairés que moi, ils vont +choisir entre vous. Kosroun, blessé de +cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître +d’autre Juge que son Souverain, +& loin de chercher à se rendre favorables +ces mêmes Vieillards, dont sa destinée +pouvoit dépendre, il exposa, sans +ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré +leur raison ; qu’attachés à des préjugés, +des usages qui avoient vieilli avec eux, ils +seroient peut-être injustes, avec le dessein +d’être équitables ; enfin son caractére +présomptueux & altier, son mépris pour +le reste des hommes, parurent à découvert : +Et quelques-uns de ces Vieillards +voulant lui remontrer l’indécence des +discours qu’il osoit se permettre, il ne +daigna pas les écouter. Son orgueil alla +jusqu’à leur reprocher de manquer à ce +qu’ils devoient au seul homme qui restât +de l’illustre race des Giamites. +A ce nom, les Vieillards firent un cri +d’indignation ; Sachez, dit le plus vénérable, +à qui vous faites ce reproche, c’est +aux Giamites mêmes, que vous parlez ; +c’étoit eux, effectivement, que le Roi +pour confondre le présomptueux, par +les motifs même, qui faisoient naître +sa confiance, avoit évoqués, avec le +secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé +subitement de tout ce qui fondoit +sa considération, ne fut plus aperçû +que par ses défauts ; il ne vit plus, pour +lui, dans tous les yeux, que le mépris, +ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante. +Apprenez, malheureux Kosroun, +continua le Vieillard, que celui à qui les +vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un +sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est +desavoué d’eux, & que loin d’avoir part +à leur gloire, il doit être condamné à +l’oubli & à la honte d’être inutile à ces +mêmes Concitoyens, dont il dédaigne +d’être aimé. Le Roi, alors, nomma +Tharzis, & les Vieillards disparurent. On +conçoit quelle impression cet événement +fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui +avoient d’illustres ancêtres. Dans la +crainte de les voir renaître tout à coup, +on ne songea qu’à se rendre digne d’eux ; +mais, malheureusement, le secret de les +évoquer s’est perdu, & voici le seul effet +qui reste du pouvoir du charme ; quand +on marque aux Grands, qui ne méritent +rien, par eux-mêmes, des déférences, +ou du respect, une voix, qu’eux seuls +n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas +à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards +dont vous jouïssez s’adressent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>ALIDOR,<br> +<span class="small">ET THERSANDRE.</span><br> +<span class="small i">CONTE.</span></h3> + + +<p>Alidor, & Thersandre, étoient +jumeaux, & d’une figure qui ne +laissoit rien à désirer. C’étoit encore un +autre prodige, que leur parfaite ressemblance ; +ils avoient, avec beaucoup d’esprit, +l’un & l’autre, les mêmes traits, la +même action, le même son de voix ; il +sembloit, enfin, que la nature, ayant formé +l’un des deux, avoit été si contente +de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à +l’imiter, sans la moindre différence. +Ayant été adoptés, dès le berceau, par +un Enchanteur, & par une Fée, ils ne +manquoient pas d’usage du monde, +quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une +Campagne. Par le secours de la Féerie, +les gens aimables de chaque Nation +étoient transportés, tour à tour, dans +cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, +sans que cela dérangeât rien à +leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs ; +c’étoit pendant la nuit, que le charme +les attiroit ; soit qu’ils dormissent ou +qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou +quelque autre fête, les rassemblât ; les +personnes, le souper, le lieu, tout étoit +enlevé & devenoit le spectacle du Palais +de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui +avoient été transportés pendant le sommeil, +& qui s’étant réveillés dans le Palais, +en avoient vû les merveilles, s’imaginoient +n’avoir fait que dormir, & rêver ; +on a été bien long-temps qu’on prenoit +ces sortes de voyages pour des +songes.</p> + +<p>Alidor, & Thersandre passoient ainsi +une vie agréable. L’Enchanteur étoit le +meilleur homme du monde ; il n’avoit +qu’une chose de gênante, c’est que, +comme il pensoit fort peu, il vouloit +qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant +que le jour duroit, occupé à l’entretenir. +Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des +réflexions qu’il demandoit ; il ne vouloit +que de ces choses qu’on entend, +sans presque y donner attention ; il exigeoit, +par exemple, que vous lui contassiez +tous les petits détails de votre +journée, & cent minuties pareilles qui +ennuyent, ordinairement, tout autre que +celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. +La Fée, au contraire, avoit en +antipathie quelqu’un qui parloit de soi, +sans nécessité ; elle auroit mieux aimé +qu’on n’eût eu rien à lui dire ; mais ne +voulant contraindre personne, comme +Alidor parloit volontiers de tout ce qui +le regardoit, elle l’avoit abandonné à +l’Enchanteur, & s’étoit réservé Thersandre ; +l’ayant accoutumé, de bonne heure, +à ne point entretenir les autres de ses +petites avantures, de ses goûts, de ses +haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit +que lui.</p> + +<p>Thersandre, & son frere étoient dans +leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent +un Héraut qui crioit à haute voix : +<i>Qui osera mériter l’honneur d’épouser la +fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la +moitié du Royaume ?</i></p> + +<p><i>Il vient de naître un homme, ou plûtôt +un horrible monstre à deux têtes, & qui +porte écrit sur chaque front, en caractéres +de feu</i> : Qu’on me donne la Princesse en +mariage, ou je renverserai le monde. <i>Comme +il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une +Armée par le seul bruit de sa voix ; mais il +peut succomber, s’il n’est attaqué que par un +petit nombre. Quiconque l’aura vaincu, +& apportera sa dépouille, recevra, au choix +de la Princesse, l’une des récompenses promises.</i></p> + +<p>Le Héraut ayant achevé, il leur remit +un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel +ils trouvérent tracé :</p> + +<blockquote> +<p class="c"><span class="sc">Portrait de la Princesse.</span></p> + +<p><i>Qu’avec le secours de l’imagination la +plus ingénieuse, on se représente tout ce qui +forme une personne charmante, par la figure, +l’esprit & le caractére ; qu’ensuite on +considére, on entende la Princesse, on dira : +Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce +que je voulois dépeindre.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mon frere, dit Thersandre, nous ne +sommes encore connus que par la singularité +de notre ressemblance. C’est ici +l’occasion de nous signaler. Alidor fut du +même sentiment. Ils s’armérent chacun +d’un dard, d’un bouclier & d’une épée ; +& ayant appris que le Géant, qui parcouroit +cent lieues de pays d’un soleil à +l’autre, n’étoit pas loin de leur château, +ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils +sur le bord d’un bois assez proche +de leur demeure, qu’ils aperçûrent un +Monstre haut de trente pieds, ayant deux +têtes humaines, des aîles de cristal, & +quatre bras armés de griffes fort longues, +& dentelées ; il ne voloit pas, mais secouru +de ces mêmes aîles, il marchoit +avec une rapidité étonnante, s’appuyant +sur une énorme massue.</p> + +<p>Malgré la supériorité que paroissoit +avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme +il avoit quelque chose d’humain, ils +crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer +ensemble. Ils pensoient que le +courage & l’adresse, étoient un genre de +force, supérieur à tout autre, & ayant tiré +au sort, à qui le combattroit le premier, +Alidor fut le fortuné. Il marcha +aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé +de son arc, tira plusieurs fléches, dont la +pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor +les évita, avec une adresse extrême, +& lançant son dard, il fit, à l’une des têtes +du Géant, une légére blessure. Le Monstre, +alors, faisant plusieurs mouvemens +de son énorme massue, causa une si grande +agitation dans l’air, qu’Alidor tomba +comme si un ouragan l’eût renversé. +Thersandre, voyant son frere hors de +combat, courut pour le venger. Le +Géant tenoit un bras levé pour accabler +son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le +nouveau combattant, qui lui crioit de se +défendre ; & furieux de ce qu’un adversaire, +qu’il trouvoit méprisable, se flattoit +de le mettre en péril, il résolut de lui faire +souffrir une mort horrible. On vit +alors jaillir, de ces mêmes caractéres +qu’il avoit imprimés sur chaque front, +des serpentaux enflammés, & des fléches +brûlantes. Thersandre, loin d’en être +effrayé, se jetta à travers ces dangers ; +il lança son dard avec tant de justesse, +qu’il fit au Monstre une profonde blessure. +Le Monstre, alors, leva sa massue, +mais les forces lui manquérent, il tomba, +& Thersandre lui trancha ces deux formidables +têtes, qui avoient causé tant de +frayeur au Roi & à la Princesse, lorsque le +Monstre avoit été la demander en mariage.</p> + +<p>Pendant ce combat, Alidor ayant repris +ses esprits, Thersandre & lui, allérent +faire part de ce triomphe à l’Enchanteur +& à la Fée, qui furent charmés +de ce qu’ils avoient tenté cette grande +entreprise de leur propre mouvement. +Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre +au Roi la mort du Monstre. Contez-lui, +bien en détail, les circonstances de cette +admirable nouvelle ; & recevez les récompenses +que vous avez méritées. La +Fée parla différemment à Thersandre ; +sans doute, lui dit-elle en secret, vous +voulez être l’Epoux de la Princesse ? +Il faut mériter qu’elle vous préfére ; +observez, plus sévérement que jamais, de +ne point parler de vous, lors même que +vous l’entretiendrez du service que vous +venez de lui rendre. Thersandre remercia +la Fée, rejoignit son frere ; ils partirent.</p> + +<p>Ils arrivérent le lendemain à la Cour. +Le Roi & la Princesse déja informés de +toutes les circonstances de leur victoire, +voulurent, pour les recevoir avec +distinction, leur donner à chacun une +audience particuliére. Alidor, comme +l’aîné, parut le premier : sa figure si belle +& si noble, une certaine grace, qui +paroissoit dans toutes ses actions, & +l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, +avec fierté, au bout de son épée, +tout cela formoit un contraste qu’on +voyoit avec une sorte d’admiration. Le +Roi & la Princesse en furent frapés. +Alidor conta comment son frere & +lui, sur le récit du Héraut, avoient +résolu de chercher le Géant. Il ne songea +point à parler du portrait de la +Princesse, mais il dépeignit la figure +effrayante du Monstre, & tout le péril +de le combattre, la blessure qu’il +lui avoit faite, & enfin l’effet de ce +tourbillon, dont il avoit été renversé, +comme d’un coup de tonnerre.</p> + +<p>Pendant ce récit, qu’Alidor orna de +traits d’esprit & d’éloquence, flatté de +l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, +il avoit paru beaucoup moins occupé +d’elle, que de l’éclat de sa propre +avanture. Le Roi, après lui avoir donné +toutes sortes de témoignages d’estime : +Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, +quelle sera votre récompense. Alidor +se retira, & Thersandre fut introduit.</p> + +<p>Thersandre ne portoit point une des +têtes du Monstre, comme avoit fait +Alidor, il l’avoit déposée dans la salle +des Gardes, au pied du faisceau d’armes. +Il parut avec l’extérieur simple, +d’un homme qui n’auroit eu aucune +part à l’événement du jour ; ce fut toute +la différence que la Princesse aperçût entre +son frere & lui ; étant, d’ailleurs, +très-surprise de leur ressemblance. Thersandre +s’avança, avec beaucoup de grace, +& de modestie ; il resta dans le silence, +attendant que le Roi lui parlât, +& regardant de temps en temps la Princesse. +C’est donc vous, brave Thersandre, +qui avez triomphé du Géant, lui dit +le Roi ? Mon frere l’avoit blessé, répondit +Thersandre, & depuis sa blessure, il +avoit peine à se défendre. Vous rabaissez +beaucoup la gloire de votre combat, +continua le Monarque, mais je suis instruit +des périls que vous avez bravés. +Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit +Thersandre, sa vie troubloit le bonheur +du Roi, & les beaux jours de la Princesse. +C’est vous qui me les rendez ces +beaux jours, dit la Princesse, & vous +ne parlez point de la récompense ! Vous +venez de l’accorder, Princesse, répondit +Thersandre, vous annoncez que +vous allez vivre heureuse. Cependant, +ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de +mon Royaume. Il appartient tout entier +à la Princesse, interrompit Thersandre, +un don qui diminueroit de son bonheur, +ou de sa gloire, pourroit-il être regardé +comme un bienfait par aucun de +vos Sujets ? C’est assez, dit le Roi, vous +apprendrez comment je sais reconnoître +un service de cette importance.</p> + +<p>Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, +qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur, +à entendre raconter de belles histoires, +dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé ; +celui-ci ne veut pas de la moitié de +mon Royaume ; il mérite, cependant +aussi, une grande récompense ; mais si +tu te détermines à épouser l’un des deux, +vraisemblablement tu ne prendras pas +Thersandre. Il me paroît qu’il a bien +moins d’esprit que son frere : il n’a pas +sû nous conter son combat, comme +avoit fait si agréablement Alidor. Mon +pere, répondit la Princesse, pardonnez +si mon sentiment n’est pas conforme +au vôtre. Thersandre ne me paroît +avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation +d’ame, qu’il montre, en n’étant +point occupé de sa victoire : Eh, quelle +différence cela met entr’eux ! Quiconque +peut n’avoir point de vanité sur l’événement +le plus brillant de sa vie, a +sans doute une force d’esprit, une raison +supérieure, qui ne se démentiront +jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue +en sa faveur, & que je l’épouserois +sans répugnance. Il me semble que +je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur, +qui se plairoit à me faire souvenir +que je suis sa conquête, qui dès que +la moindre inquiétude viendroit le saisir, +me présenteroit la tête du Géant, pour +me faire souvenir de ce que je lui dois, +& qui réduiroit ainsi ma tendresse à la +reconnoissance. Dans Thersandre, je +découvre, à la fois, un extrême désir +de m’intéresser en sa faveur, avec la +crainte généreuse de me rappeller qu’il +m’a servie ; il n’envisage, dans ce qu’il +a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir +d’avoir contribué au bonheur de ma vie, +& n’ose s’en faire un titre pour me plaire. +L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir +mérité ma main ; l’autre, en la méritant +davantage, regardera, comme +une grace, de l’avoir obtenue. Combien +la modestie ajoute aux autres qualités +qui rendent aimables ! Me voilà +détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement +Thersandre te plaît plus que +son frere ; demain nous leur apprendrons +leur destinée ; envoyons inviter +l’Enchanteur & la Fée qui les aiment, +à venir être témoins des effets de notre +reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur +& la Fée étant arrivés, le +Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement +de la moitié du Royaume ; +il ordonna qu’on préparât les fêtes qui +doivent précéder l’hyménée ; ensuite +il posa sa couronne sur la tête de sa +fille, lui remit son sceptre, & présentant +Thersandre : Vous êtes Reine, dit-il, +& voilà votre Libérateur. La Princesse +regarda Thersandre, lui donna le sceptre, +& Thersandre tomba à ses pieds ; devenu +éperduement amoureux d’elle, pour +avancer, d’un moment, le bonheur +de recevoir sa foi, il auroit combattu +un nouveau monstre. Enfin ce moment +désiré arriva ; la Princesse ne s’étoit point +trompée ; Thersandre, Epoux & Roi, +garda la douceur, la simplicité de son +caractére ; on parle encore de la félicité, +toujours égale, dont la vie de +ces deux Epoux a été remplie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>LES VOYAGEUSES.<br> +<span class="small i">CONTE.</span></h3> + + +<p>Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée +étoit belle, la seconde jolie, & +la troisiéme laide. La belle étoit si contente, +si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit, +qu’elle ne vouloit être que cela ; +elle n’imaginoit point d’autre avantage +dans le monde. Si elle marchoit, sa +contenance sembloit vous dire : Voyez +de quelle air la beauté se proméne ; +devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, +s’éveiller, c’étoit en attitude +de belle personne. Quand vous l’entreteniez +des choses qui la regardoient +le moins, elle vous répondoit comme si +vous lui eussiez donné des louanges. +On lui auroit raconté la mort du grand +Pan, ou l’entreprise des argonautes, +qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie +sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, +fort piquante, & supérieurement +coquette, vouloit que tout fût occupé +d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit, +pour être heureuse, se voir l’unique +objet de leur jalousie, de leurs plaintes, +de leur aigreur ; comme celui de l’empressement, +des soins, des inquiétudes, +des préférences de tous les hommes. +On ne cessoit presque pas de parler, +afin que les autres femmes n’eussent pas +le temps de montrer de l’esprit ; & quand +on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement, +qui donne si bien l’air de la premiére +jeunesse, on y suppléoit, en prenant +l’air de l’étourderie. Il faloit +voir encore comme on affectoit de paroître +sensible aux amusemens, afin de +laisser imaginer que si on se permettoit +des passions, on les auroit extrêmement +vives : elle tiroit même parti de sa +mauvaise humeur ; (car elle en avoit) +elle en montroit aussi sans en avoir, & +alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit +être, toujours, le personnage qui +attiroit l’attention de toute l’assemblée ; +enfin, pour achever le portrait, sensible +uniquement par vanité, indifférente dans +le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni +n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle +jamais inspiré.</p> + +<p>La laide l’étoit effectivement, mais d’une +laideur qui ne ressembloit point à toutes +celles qu’on rencontroit alors assez +communément dans le monde ; quand +on regardoit ses traits en détail, il n’y +en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les +voir ensemble, c’étoit de moment en +moment une physionomie nouvelle, toujours +singuliére, toujours agréable ; on +jugeoit que cette variété venoit de beaucoup +d’imagination, & que cette imagination +devoit être charmante. Elle l’étoit +aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; & +sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à +rien, & qui fait tout valoir ; voilà, à +la fois, son esprit, & son visage ; car, +comme je l’ai dit, l’un étoit toujours +l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit +les plus belles dents du monde, & que +le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà +toute la personne. J’oubliois ce qui +peut servir le mieux à faire connoître +son caractére ; elle savoit qu’elle étoit +laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de +quoi le faire oublier.</p> + +<p>Leur tante, qui n’avoit employé son +art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle +regardoit comme le premier de tous +les dons, auroit bien voulu pouvoir +en faire part à ses niéces ; elle quittoit +souvent le pays des Fées, pour venir +vivre avec elles. Il est temps que vous +choisissiez un état, leur dit-elle un jour ; +si vous étiez mes filles, vous seriez Fées +comme moi ; mais à mes niéces, je ne +puis donner de ma Féerie, que quelques +secours pour leur faire un grand +établissement. Voyons, d’abord, quelle +figure vous voulez avoir ; car il dépend +de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit +à cette proposition avec un air +de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence +de votre art, ma tante, rien ne +presse. Je me consulterai, dit la seconde, +avec un sourire lorgneur, qui marquoit +une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, +& la mieux enracinée. Pour +moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que +gagner à un changement ; tenez ma tante, +que je prenne la figure sous laquelle +je vous inspirerai le plus d’amitié pour +moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle, +n’imagine donc point de modéle +sur lequel ma tante pût la former, +ajoûta l’aînée, comme par bonté pour +cette pauvre cadette. Vous pouvez vous +flatter, ma tante, (continua la seconde, +qui avoit pris de l’humeur de ce que la +laide avoit été embrassée) que son changement +(quel qu’il soit) fera beaucoup +d’honneur à votre art. Il me vient une +autre idée, dit la Fée, si nous allions +voyager dans quelques Royaumes étrangers, +vous sauriez ce qu’on penseroit du +mérite que vous avez actuellement ; vous +connoîtriez aussi les différentes conditions +où l’on peut vivre heureux, & +vous vous décideriez ensuite. Le projet +fut unanimement approuvé ; la Fée trouva +convenable que dans le voyage, elles +passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le +moyen d’être par-tout fort bien reçûes. +Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, +afin que tout soit dans la bonne +foi, que nous gardions notre nom ordinaire, +c’est-à-dire, la belle, la jolie, +& la laide ; vous savez qu’on nous appelle +ainsi depuis le berceau. La Fée y +consentit ; & pour n’être point accablée +de toutes les demandes ridicules qu’on +viendroit lui faire, si elle s’annonçoit +comme Fée, elle voulut ne paroître que +la Gouvernante de ses niéces.</p> + +<p>On part, & pendant le voyage, dès +qu’on étoit dans une grande Ville, les +deux aînées ne manquoient pas de répéter, +cent fois à propos de rien : Mais +que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce +que dit la laide. On prétend même, qu’elles +portoient dans une petite cage de satin, +dont les barreaux étoient de pelluche, +une petite Perruche, à voix aigre, +& perçante, qui répétoit cent fois dans +une heure : La laide, la laide, la laide ; & +c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il +est certain, du moins, que depuis qu’on +avoit donné à leur sœur, étant encore +au berceau, le triste nom de laide, elles +seules le lui avoient fidélement conservé ; +tous ceux qui l’environnoient, en avoient +chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit +<i>Zimzime</i>, ce qui en langage de Fée, +veut dire, <i>mieux que belle</i>. L’autre, <i>Claride</i>, +c’est-à-dire, <i>qui ne l’aimeroit ?</i> & +ainsi de quantité d’autres noms. Si elle +n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit +perdu, quelque beau qu’il eût été ; il +est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que +tout bas devant ses sœurs, de peur de les +mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit +pas les entendre ; mais l’appeller, +comme par méprise, d’un de ces noms, +c’étoit lui dire une chose obligeante, & +on profitoit de toutes les occasions de +se méprendre ; car comme on craignoit, +parce qu’elle étoit extrêmement modeste, +qu’elle ne se crût du genre de laideur +que ses sœurs lui reprochoient si +volontiers, on s’appliquoit à lui persuader +le contraire, & cela, parce qu’elle +cherchoit à être aimée.</p> + +<p>Leur premier séjour sur la Cour +d’<i>Assyrie</i>, qui étoit brillante, nombreuse, +où les hommes étoient à la fois +sensés & aimables, où les femmes +étoient charmantes, & vivoient ensemble, +sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient +que le cœur sensible, & que leur +amour propre ne se blessoit jamais mal +à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût +aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ; +des hommes <i>confians</i>, frivoles, +indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre, +& cela fait une Nation bien raisonnable. +La belle y fut d’abord admirée, la jolie y +fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la +troisiéme) resta d’abord assez ignorée, +parce qu’on s’occupoit des deux autres.</p> + +<p>Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop +froide, trop vaine dans la Société, & +regardant, trop en pitié, tout ce qui +n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute +autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà +négligée, abandonnée, &, à quelques +vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé +de leur jeune âge, qu’une parfaite +& ennuyeuse admiration pour les belles, +elle ne se trouva plus d’adorateurs ; & +comme elle avoit méprisé toutes les femmes, +celles qui s’en étoient formalisées, +parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit +pour en rire, s’en trouvérent encore plus +qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. +La seconde, qui avoit d’abord +attiré ce petit nombre d’hommes, dont +j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée, +qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, +qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur +son compte, que de certaines femmes +prenoient grand soin d’accréditer ; & que +les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point +souciée de plaire, se contentoient de ne +point écouter, sans chercher à les détruire ; +& qu’enfin, elle n’avoit nulle considération. +Cela la toucha assez ; mais ce qui +fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit +bien-tôt négligée par les hommes les +plus estimés, & les plus aimables : la +voir, la suivre, la trouver trop coquette, +& l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage +de peu de jours.</p> + +<p>Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. +On avoit commencé par s’apercevoir +qu’elle avoit beaucoup d’esprit. +On se demanda, bien-tôt, on +examina si, effectivement, elle étoit laide ; +& la fin de ce doute, fut de la trouver +extrémement aimable. Eh ! comment +ne pas convenir de son esprit ? Elle en +trouvoit si volontiers aux autres, & se +plaisoit à démêler, dans toutes les femmes, +ce qui étoit à leur avantage, +comme une autre auroit cherché à les +voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit +sa confiance, on vouloit son amitié, on +aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir, +les deux sœurs s’ennuyoient de cette +Cour ; elles vouloient absolument aller +dans quelque autre qui fût tout-à-fait +différente. La Fée les transporta dans un +pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu +d’une grande Ville, où l’on ne voyoit +que des Palais, & dont les habitans, d’une +stature noble & élevée, étoient habillés +de gazes, brodées de petits coquillages +qui représentoient, au naturel, des +fleurs, des arbustes, des oiseaux ; & ce +qui étoit plus singulier encore, ces mêmes +habitans avoient le teint couleur +d’avanturine, avec des yeux d’un bleu +de saphir, & très-brillans ; des lévres +extrémement grosses, de la même couleur +que les yeux, & des dents de nacre, +les plus jolies du monde. Cette +bizarrerie ne choqua point les deux +aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur +d’être admirées par des yeux couleur +de saphir, & de <i>tourner la cervelle</i> +à ces hommes extraordinaires. Pour +la cadette, elle étoit fort étonnée, & +tâchoit de s’accoutumer à ces figures +surprenantes, afin de n’être point haïe +des gens avec qui elle alloit vivre. Ses +sœurs furent bien trompées dans leurs +espérances : comme la beauté est une affaire +d’opinion, on ne les regarda, jamais, +qu’avec une surprise qui ne supposoit +aucun plaisir à les voir, elles n’eurent +point d’autres succès ; &, pour comble +de dégoût, elles apprirent, qu’on ne +les appelloit que du nom qu’elles donnoient, +avec tant de plaisir, à leur cadette. +Mais voici bien pis encore, +étant toutes trois à une fête, où les +filles du Roi formoient une danse plus +singuliére que difficile, & que les deux +aînées ne regardérent qu’avec dédain, +(car elles ne pouvoient pas souffrir de +voir briller les autres) la troisiéme se +mit au rang des danseuses, qu’elle avoit +beaucoup applaudies ; & comme elle +avoit acquis bien des talens, croyant +en avoir besoin, elle saisit si bien le +caractére de leur danse, on lui sût si +bon gré de se prêter, avec tant de grace, +à des amusemens étrangers pour elle, +qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi, +les Dames, les Courtisans, ne cessoient +de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait +pas un teint d’avanturine, & de belles +grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs +entendirent, sans doute, mot pour +mot, toutes les louanges qu’on lui +donna (car le dépit dans les femmes +est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en +mourir de jalousie ; & le bal fini, ce +fut une persécution pour partir, à laquelle +il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle +le temps de prendre congé du Roi, +de la Reine, & des Princesses, à qui elle +donna, cependant, un secret pour se +bouffir, considérablement, les lévres, aux +jours de cérémonie. L’importance de ce +présent, la fit reconnoître pour Fée, & +elle se vit investir par un concours prodigieux +de peuples ; mais elle étoit déja +dans son char, & elle disparut, au grand +contentement des deux aînées, qui maudissoient +un pays où l’on n’applaudissoit +que leur cadette.</p> + +<p>Je ne sai pas comment j’ai oublié, +jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux +aînées étoient en si bonne intelligence. Il +n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant +paroître assez simple. La jolie +disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle +étoit <i>prodigieusement</i> belle ; la belle +disoit à celle-ci, qu’elle étoit <i>excessivement</i> +jolie ; & chacune, parce qu’elle +pensoit ne prononcer qu’un mot qui +n’exprimoit rien, & se moquer de sa +sœur, à proportion du plaisir qu’elle +lui causoit, par cette louange chimérique.</p> + +<p>Mais comment se pardonnoient-elles +leurs conquêtes, puisque l’une & l’autre +vouloit, sans doute, être seule aimable ? +Cette objection est plus embarrassante ; +mais voici comment cette +concurrence s’arrangeoit dans leur tête. +La belle croyoit que sa sœur n’avoit de +soupirans, que ceux qui, ne se sentant +qu’un mérite commun, n’osoient se flatter +d’être écoutés d’une belle personne ; & +la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt +excédés de la triste beauté de ma sœur, +ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le +peu de bonne opinion que mutuellement +l’une avoit de l’autre, qui entretenoit +leur union. On ne sauroit croire +combien un mépris réciproque est +souvent parmi quelques femmes, une +raison de convenance, & même le nœud +d’une sorte d’amitié.</p> + +<p>A l’égard de leur haine commune +pour la troisiéme, voici quelle en fut +l’origine. Leur cadette, ayant une ame +douce, & s’appliquant à vaincre par de +la déférence & par de l’amitié, la répugnance +que lui marquoient ses sœurs, +profitoit de toutes les occasions de faire +leur éloge, avec justice ; mais étant +raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se +déterminer à louer l’orgueil de l’une & +la coquetterie de l’autre ; & ne les pas +applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer +leur ennemie. Ajoutez que lorsque +les deux aînées s’y attendoient le +moins, elles virent cette sœur, condamnée +dans leur esprit à ne jamais plaire, +réussir souvent mieux qu’elles. On +ne supporte point cela ; car, qu’on ait +prévû le succès que peut obtenir une +autre femme, comme on a rassemblé, +par avance, toutes les maniéres de l’envisager, +qui en diminueront le prix ; on +peut en être témoin, sans se décontenancer ; +on le méprise, peut-être, au +point qu’on le pardonne. Mais quand +il surprend, qu’on est réduit à le voir +tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit +qui y tienne.</p> + +<p>Les voilà donc dans le char. Où vous +ménerai-je ? leur dit la Fée. Vous savez, +sans doute, à quoi vous en tenir, +sur votre figure ? Voyageons à présent, +afin de vous faire connoître le prix +des différens états de la vie ; je vais, +pour commencer, vous faire toutes +trois Reines. Alors, elle remua une chaîne +de diamans, qui gouvernoit quatre +Phénix, qu’elle avoit attelés à son char ; +ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans +un pays charmant. On entra dans une +Ville superbe ; tous les Grands de l’Empire +s’y trouvérent rassemblés, & les trois +niéces, placées sur un même trône, furent +toutes trois reconnues Souveraines.</p> + +<p>L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva +le moyen d’augmenter de fierté & de +bonne opinion de son mérite. Le lendemain +de son couronnement, elle emprunta +la baguette de sa tante, pour un +coup d’état, disoit-elle, & l’on ne devineroit +pas quel usage elle en vouloit +faire. Il y avoit proche de sa Capitale, une +vaste plaine ; elle s’y promena, d’un soleil +à l’autre, & pour donner à ses Sujets +le plaisir de l’admirer, elle les transporta, +tout à coup, dans cette plaine ; +& cet enlevement pensa les faire +mourir tous de frayeur. L’un, occupé +dans son cabinet, se sentoit emporté +par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer +cette merveille. L’autre, au moment +de prononcer le serment qui l’alloit +unir à sa maîtresse, quittoit, malgré +lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité +du Temple, au grand étonnement +de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont +la santé étoit languissante, transporté dans +son fauteuil, se trouvoit dans les nues. On +voyoit voler les batallions tout armés, +& les personnages les plus graves traverser +les airs, en habits de cérémonie. Enfin, +cet événement causa un trouble, un désordre +général, dans toute la Nation, & chaque +jour de son Régne, amena quelque-autre +folie, dont sa beauté étoit la cause.</p> + +<p>On s’attend bien à voir la seconde, +ne contraignant pas mieux son caractére ; +aussi parut-il dans toute sa perfection. +Il n’y eut bien-tôt plus à sa Cour que +des petits soins pour occupation, des +fleurettes pour langage, & des lorgneries +pour politesses. La Fée se trouva forcée +d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule +présomption ; à la seconde, le peu +d’estime & de respect qu’on avoit pour +elle ; & les avis sages, quand ils viennent +d’une Fée, ont cela de particulier, +ils persuadent. Je ne veux pas dire, +cependant, que les deux niéces crûrent +avoir tort, elles sentirent, seulement, +la honte de leur situation, qu’elles trouvérent +injuste ; & elles conclurent que +le trône n’avoit pas tant de charmes +qu’elles l’avoient pensé.</p> + +<p>La troisiéme Reine parut effectivement +l’être. Si le Trône met les défauts +dans un plus grand jour, il donne +aussi plus d’occasions aux vertus de +paroître. <i>Zimzime</i>, car la Fée avoit décidé +qu’on ne l’appelleroit plus la laide, +<i>mieux que belle</i>, dis-je, eut donc lieu +d’être contente de sa nouvelle condition ; +elle avoit des mœurs, & de la dignité, +elle fut respectée. Elle ne songeoit +qu’aux moyens de faire le bien, & +d’être aimée, on l’adora. Sa Cour +devenoit, tous les jours, plus nombreuse, +& cela acheva de désespérer ses +sœurs.</p> + +<p>Une nuit, tourmentées d’un dépit +qui ne leur avoit pas permis de fermer +l’œil, elles allérent trouver la Fée, +& la pressérent de partir dans le même +moment, aimant mieux toute autre +condition que celle de régner. La Fée, +qui avoit ses vûes, répondit froidement, +il est encore bien matin, mais +j’y consens ; elle alla éveiller <i>Zimzime</i>, +l’habilla d’un seul coup de baguette, sans +que rien manquât à son ajustement, répandit +dans la Ville quelques trésors, +& l’on remonta encore dans le char.</p> + +<p>Hé bien, mes chéres Niéces, (cela +s’adressoit aux deux aînées) vous vous +êtes ennuyées du Trône ? Le rang qui +en approche vous exposeroit, à peu +près, aux mêmes inconveniens ; & dans +les états, successivement inférieurs, +vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement. +Passons, croyez-moi, à +une extrémité dont vous n’avez qu’une +idée très-imparfaite. Allons habiter +quelque hameau. Je connois un endroit +de l’Asie, où, sous un ciel doux, +des peuples simples & sociables, vivent +dans de belles campagnes ; nulle ambition, +peu de besoins, & un panchant +inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent +point de dégoûts : Voilà leur +condition.</p> + +<p>J’aime <i>beaucoup</i> ce hameau, dit l’aînée ; +Je serois <i>comblée</i> de voir cette campagne, +s’écria la seconde. A l’instant, elles +se trouvérent, toutes trois, mises comme +de simples Villageoises, c’est-à-dire, +avec une coëffure & des habits, +qui, pour toute magnificence, avoient +une simplicité agréable, l’air frais, & +d’une extrême propreté. L’aînée conçut, +que, sous des dehors si peu brillans, +on ne pouvoit être remarquée, à +moins qu’on ne fût la beauté même. +La seconde, ne douta pas que la singularité +de cet ajustement, ne dût servir +à la rendre plus piquante. Pour +<i>Zimzime</i>, elle fut bien aise de pouvoir +connoître un peuple ingénu, & dont +les passions douces, disposoient, sans +doute, leur ame à l’amitié. Elles aperçurent, +alors, cette campagne, qu’elles +désiroient. Elles arrivérent dans une +prairie, au milieu d’une fête purement +champêtre ; le lieu, les habitans, tout +rappelloit l’idée de l’âge d’or. La Belle, +se voyant entourée d’une troupe considérable, +leva, avec un air de bonté +présomptueuse, un voile qu’elle portoit +en voyage. Ces gens simples, la +regardérent, long-temps, avec des yeux +plus étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient +belle, mais ce n’étoit point +comme cela qu’ils désiroient qu’on le +fût ; elle ne parla à personne, dédaignant +particuliérement les jeunes Villageoises +qui s’approchoient d’elle ; personne, +aussi, ne lui parla ; & comme +elle ne recueillit aucune louange, la +fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour +la jolie, qui avoit bien résolu de le +paroître, tout autant qu’elle le pourroit, +elle y fit de son mieux, mais +ses <i>agaceries</i> furent perdues. Ces gens +simples la virent, avec les mêmes yeux, +qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté +de sa sœur ; ses mines leur parurent +des grimaces ; & les petits propos qu’elle +leur adressa, des moqueries ; elle +se mit, enfin, à danser avec eux, imitant, +à ce qu’elle croyoit, leurs façons +naïves ; mais elle y ajoûtoit une +légéreté forcée & des inflexions de corps +affectées qu’ils ne prirent jamais pour +des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une +certaine simplicité, n’alloit point +jusqu’à leur esprit ; ils la regardoient, +fixement, & n’y trouvoient point de +plaisir ; c’étoit-là tout ce qui se passoit +en eux ; elle s’en aperçut, & dit à la +Fée, que <i>cette espéce-là étoit bien maussade, +bien insuportable</i>.</p> + +<p>Et <i>Zimzime</i> ? <i>Zimzime</i>, qui avoit +abordé plusieurs de ces jeunes Villageoises, +avoit trouvé jolies celles qui +l’étoient ; elle se mêla dans leurs jeux, +& y réussit à merveilles. Si on lui donnoit +le prix, elle vouloit qu’il fût partagé +à toutes celles qui l’avoient disputé +avec elle ; ses caresses la faisoient +aimer, même de celles qu’elle effaçoit ; +& ce succès dura tout le temps qu’elle +resta dans cette Campagne. Les jeunes +habitans, qui disposoient encore de +leur cœur, passoient les jours à s’occuper +d’elle ; l’un d’eux, particuliérement, +qui de son côté se faisoit distinguer +de tous les autres, & que la +Fée embarrassoit, quand elle lui disoit +le mot de travestissement ; celui-là, +<i>Zimzime</i> l’écoutoit avec plaisir ; elle +trouvoit la vie pastorale très-agréable, +tandis que ses sœurs ne cessoient de +répéter : <i>Je l’ai en horreur, elle m’est +odieuse.</i> Enfin il fallut encore les emmener.</p> + +<p>Ce fut dans leur demeure ordinaire +que la Fée les transporta. C’est une +sotte chose que les Voyages, dit l’aînée : +on y <i>périt</i> d’ennui, ajouta la seconde : +Dites plûtôt, répondit la Fée, +que nous n’aimons que les lieux où +nous plaisons, & que les gens qui paroissent +charmés de nous voir. Vous +l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous +flatte, sans s’occuper jamais de ce qui +flatte les autres, est un moyen sûr de +s’ennuyer bien-tôt, par-tout, & de +tout le monde. Je n’aime point à donner +des leçons dures, j’ai espéré de +vous corriger de vos défauts, en vous +faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent ; +je vois que le mal est sans reméde. +Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui +vous convient. A ces mots, elle la laissa +au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever, +dont toutes les murailles lui représentoient +son image. Elle avoit le +plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle +s’y vit vieillir de bonne heure ; elle eut +des rides, & ne pût s’empêcher de les +apercevoir. Ce fut là sa punition, & +l’origine des glaces. On ne croiroit pas +qu’elles auroient été inventées pour corriger +l’amour propre.</p> + +<p>La Fée mena la seconde dans un autre +Palais : Vous vivrez ici, lui dit-elle, +vous y verrez, sans cesse, une foule +d’hommes, de toutes les Nations, que +vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, +gronder, apaiser ; mais ils s’évanouïront, +comme des ombres, dès que +vous trouverez quelque satisfaction à +les voir, ou à les entendre. C’est, à +peu près, ce que vous auriez éprouvé +dans le monde ; la plûpart des succès qui +naissent de la coquetterie, ne sont guéres +plus réels, & je vous épargne les +ridicules, & les dégoûts véritables qui +y sont attachés ; car ces ombres que +vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne +prendront point un air de dissimulation, +en se défendant d’avoir sû vous plaire, +& elles ne mettent point en chanson +leurs prétendues conquêtes.</p> + +<p>La Fée demanda, ensuite, à <i>Zimzime</i>, +quel rang, & quelle figure elle désiroit +avoir. Vivre avec vous, répondit <i>Zimzime</i>, +me paroît le sort le plus désirable ; +mais puisque ce bonheur est réservé +aux Fées, laissez-moi d’abord, ma +laideur ; elle m’épargne la jalousie des +autres femmes, & me rappelle la nécessité, +où je suis, de songer à me rendre +supportable, du moins par le caractére. +A l’égard du rang, dont je voudrois +jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois +à partager celui de ce jeune Pasteur +que j’ai vû dans cette heureuse +campagne, où vous m’avez conduite ; +je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il +étoit ; mais ne fût-il qu’un simple habitant +de ce même hameau, il me semble +que je passerois, avec lui, une vie heureuse. +A peine elle achevoit, qu’un +Prince charmant parut au milieu de sa +Cour ; <i>Zimzime</i> reconnut celui dont elle +venoit de parler, qui se trouva fils d’un +grand Roi ; ils s’aimoient, ils s’épousérent, +ils s’aiment encore.</p> + + +<p class="c gap">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><i>APPROBATION.</i></p> + +<div class="narrow small"> +<p>J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, +un Manuscrit qui a pour titre ; <i>Essais +sur la nécessité, & sur les moyens de plaire</i>. J’ai +trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, +& de préceptes très-sages : je crois que +l’impression n’en sera pas moins utile qu’agréable +au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.</p> + +<p class="sign">DANCHET.</p> + +</div> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 74080 ***</div> +</body> +</html> + |
