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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***
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- UN
- PRINTEMPS
- EN BOSNIE
-
- PAR
- F. KOHN-ABREST (Paul d’Abrest)
- Chargé d’une mission par M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie
-
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- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
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- 1887
- (Tous droits réservés.)
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-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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- ZIGZAGS EN BULGARIE
- Un volume. Charpentier, éditeur 3 fr. 50
-
- LES COULISSES D’UN LIVRE
- (A propos des Mémoires de Henri Heine.)
- Une forte brochure. Westhauter, éditeur 1 fr. »
-
- LA TRIPOLITAINE ET L’ÉGYPTE
- Un volume illustré. Delagrave, éditeur
-
- EN ALGÉRIE
- Un volume illustré. Delagrave, éditeur
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-
-PRÉFACE
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-
-Le premier élu de Paris, l’actif et populaire Ministre du Commerce et de
-l’Industrie, a bien voulu utiliser une bonne volonté qui s’offrait à
-lui, en chargeant l’auteur de ce livre d’envoyer à son département des
-informations sur la situation économique de différentes contrées de
-l’Orient.
-
-En dehors des renseignements administratifs et techniques qui ont fait
-l’objet de rapports, en partie confidentiels, en partie publiés dans le
-_Moniteur officiel du Commerce_, l’auteur a été à même d’acquérir au
-cours de son voyage--notamment en Bosnie--une foule de notions de
-nature, il le croit du moins, à intéresser le grand public.
-
-Il espère qu’après avoir parcouru ces pages le lecteur lui donnera
-raison.
-
-Si toutefois l’auteur s’était trompé, il invoquerait, comme excuse
-valable et légitime, sa position personnelle.
-
-Autrichien de naissance, élevé en France et citoyen français par sa
-naturalisation, il n’a pu résister à la tentation de constater, non sans
-fierté, devant un public français, les services que l’Autriche-Hongrie a
-rendus et rend encore à la cause du progrès dans la péninsule des
-Balkans.
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-Paris--Vienne, février 1887.
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-UN PRINTEMPS EN BOSNIE
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-CHAPITRE PREMIER
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-A l’ambassade de France à Vienne.--M. de Kallay.--Résumé de sa
-carrière.--Les précédents administrateurs de la Bosnie: MM. de Hoffmann
-et Szlavy.--Départ pour Pesth.--La capitale de la Hongrie en 1886.--Le
-parlement, les journaux, les théâtres.--Réminiscences de l’expédition
-française.--Voyage de Budapesth à Brod.
-
-
-Pendant l’hiver de 1885-1886, la République française était représentée,
-à Vienne, par un ambassadeur fin lettré, qui tout en rendant de grands
-services politiques à son pays, en entretenant les excellentes relations
-qui nous sont nécessaires, maintenait avec éclat les traditions
-d’élégante et de brillante hospitalité de la diplomatie française. Tout
-Vienne, à commencer par les membres de la famille impériale, se pressait
-dans les salons du palais Lobkowitz, pour entendre des chanteurs de
-l’Académie nationale de musique et des artistes de la Comédie française,
-qui avaient répondu avec empressement à l’appel de M. Foucher de Careil,
-pour faire apprécier leur talent par un auditoire d’élite qui, quoique
-étranger, est tout à fait familier avec le génie de la littérature
-française, et qui s’enthousiasme volontiers pour toutes ses
-manifestations. En dehors de ces fêtes, auxquelles assistait une
-véritable foule armoriée et dorée, M. de Careil avait coutume de réunir,
-une fois par semaine, des hommes politiques et des personnages avec
-lesquels il était plus particulièrement lié. C’est dans les salons de
-l’ambassade, à l’occasion d’un de ces dîners quasi intimes, que je fus
-présenté par l’ambassadeur au ministre des finances générales, chargé en
-même temps de l’administration complète de la Bosnie et de
-l’Herzégovine, M. Benjamin de Kallay. Lorsque, quelques jours
-auparavant, j’avais manifesté à M. le comte Foucher l’intention de me
-rendre dans ces provinces, il m’avait engagé à m’adresser tout d’abord
-au ministre qui, selon l’excellente métaphore de l’ambassadeur, avait
-dans sa poche les clefs de la Bosnie; j’avais, en tout cas, le désir de
-me faire présenter à l’homme d’État qui, comme je le savais, s’était
-identifié depuis trois ans avec la tâche ardue, mais nullement ingrate,
-que son Impérial Maître lui avait confiée, de transformer les
-territoires occupés par l’armée autrichienne en contrées civilisées, et
-de rendre profitable pour l’Empire une charge qui, jusque-là, avait été
-fort onéreuse. Je fus donc fort reconnaissant à M. le comte Foucher de
-l’occasion qu’il me fournit de connaître sur un terrain aussi favorable
-que l’ambassade de France, et en dehors des audiences officielles, le
-régent effectif de la Bosnie et de l’Herzégovine. Les convives étaient
-peu nombreux: un amiral autrichien, un voyageur français revenant de la
-Chine et de l’Annam, le directeur des chemins de fer autrichiens,
-l’ancien collaborateur de Gambetta et de M. de Freycinet à la Défense
-nationale, M. de Serre et sa femme, deux dames françaises, parentes de
-l’ambassadeur, le colonel de Sesmaisons, attaché militaire, et deux
-secrétaires d’ambassade. M. de Kallay était placé en face de
-l’amphitryon, qui avait à sa droite la gracieuse Mme de Kallay, que M.
-Foucher remercia, ainsi que les autres dames, d’avoir bien voulu se
-rendre à l’invitation d’un garçon, Mme de Careil étant en France, aux
-eaux. Après le repas, pendant que Mme de Serre faisait admirer, dans le
-grand salon de l’ambassade, son rare talent de pianiste, un petit cercle
-se groupa dans le fumoir, autour de M. de Kallay, qui, à propos d’une
-boîte de cigarettes turques, donnait à ses auditeurs une foule de
-détails sur l’organisation de la culture du tabac qu’il avait introduite
-en Herzégovine, sur les fabriques établies à Sérajewo et à Mostar, ainsi
-que sur les progrès nouveaux obtenus chaque année.
-
-Il était impossible de ne pas être frappé de l’assurance avec laquelle
-ce ministre, cet homme politique, parlait des détails les plus
-techniques de la plantation, de la confection des cigares et cigarettes,
-etc.
-
-Tout lui était familier; on eût pu supposer qu’il était né pour être
-directeur d’une manufacture de tabac; mais passant à un autre ordre
-d’idées, il s’exprima avec la même entente sur l’industrie minière
-introduite en Bosnie, sur les colonies agricoles qu’il y avait fondées.
-
-On reconnaissait l’homme qui, doué de la faculté de s’assimiler les
-questions, même les plus étrangères à ses occupations ordinaires, avait
-dû faire fructifier ce don par son énergique âpreté au travail. C’est
-alors que je m’expliquai la grande réputation d’administrateur que M. de
-Kallay a su acquérir, lui qui, avant de régir les territoires occupés,
-était surtout connu comme écrivain politique et comme orateur. M. de
-Kallay s’exprimait en français; son accent, s’il peut en être question,
-n’a rien d’étranger; il rappelle tout au plus la cantilène des Suisses
-romans de Lausanne; il parle avec la même aisance l’allemand, l’anglais
-et cinq ou six langues jugo-slaves ou orientales; je ne parle pas du
-hongrois, son idiome maternel; il est classé parmi les meilleurs
-stylistes de la littérature magyare.
-
-Au physique, le ministre est de belle taille, assez élancé, et ne paraît
-pas la quarantaine, qu’il a dépassée depuis quelques années; la figure
-est fine, forte, intelligente et sympathique. Son abord est d’une
-politesse cordiale très simple et empreint de la dignité naturelle
-indispensable à ceux qui doivent commander. M. de Kallay fut d’abord
-élève-consul, et ses talents ayant été remarqués par M. le comte de
-Beust, cet homme d’État bienveillant, qui aimait à pousser les jeunes
-gens capables, l’envoya à Belgrade en qualité de consul et agent
-diplomatique de l’Autriche-Hongrie. M. de Kallay était à son poste
-depuis quelques mois, lorsque le prince Michel fut assassiné, et la
-régence par suite de cet événement, fut dévolue aux adversaires de
-l’Autriche, MM. Ristic et consorts. Par suite de ces événements, la
-position de l’agent autrichien à Belgrade devint plus délicate, mais
-aussi plus importante; les rapports de M. de Kallay furent très
-remarqués au ministère des affaires étrangères, et il s’acquitta avec
-une habileté souvent couronnée de succès, des diverses missions qu’il
-eut à remplir pendant une période très agitée dans cette partie de
-l’Orient. N’étant pas complètement d’accord avec la politique suivie par
-le comte Andrassy, à la suite de l’entrevue de Berlin, M. de Kallay
-donna sa démission en 1874 et se fit élire député à la Diète hongroise.
-Il se rangea sous la bannière du baron Sennycy, chef des conservateurs
-libéraux, et il prit fréquemment la parole, surtout dans les discussions
-concernant la politique de la monarchie en Orient. Dans une de ses
-allocutions, il pressentit avec beaucoup de justesse les événements qui
-allaient bientôt se dérouler et prophétisa l’occupation et l’annexion de
-la Bosnie et de l’Herzégovine. C’est pendant cet intervalle que M. de
-Kallay, qui avait déjà publié de nombreuses brochures politiques et
-économiques, et qui collaborait activement aux journaux de son parti,
-composa, avec les matériaux recueillis pendant son long séjour à
-Belgrade, le premier volume d’une remarquable histoire de la Serbie. Les
-circonstances ne lui accordèrent pas le repos nécessaire pour continuer
-une tâche littéraire si considérable; l’Autriche s’était décidée, au
-congrès de Berlin, à jouer un rôle plus actif dans les affaires
-orientales. M. Andrassy avait besoin de collaborateurs connaissant les
-pays où l’influence de l’Autriche-Hongrie allait se faire sentir d’une
-façon plus ou moins directe, plus ou moins prépondérante. M. de Kallay
-fut invité à reprendre le service actif, et fut nommé tout d’abord
-délégué de l’Empire à la commission internationale chargée d’établir le
-statut de la Roumélie orientale. Il passa donc plus d’une année à
-Philippopoli, et prit une grande part à la confection de cette charte
-que la révolution de septembre 1885 a mise en lambeaux, mais qui,
-sincèrement appliquée, peut sérieusement garantir l’indépendance et la
-sécurité des populations en faveur desquelles on l’a établie.
-
-Lorsque la commission fut dissoute, après l’installation d’Aleco-Pacha
-comme gouverneur du nouvel État, M. de Kallay entra au ministère des
-affaires étrangères, à Vienne, dont le titulaire n’était plus M.
-Andrassy, mais le baron de Haimerlé. Une des plus importantes
-directions, celle des consulats, fut confiée à M. de Kallay, et il eut
-ainsi l’occasion de s’initier complètement aux questions économiques et
-de commerce international. Il signala son passage à cette direction par
-des réformes très utiles et la suppression de certains abus; il défendit
-entre autres aux consuls de servir d’intermédiaires aux négociants,
-parce que cela compromettait trop souvent le caractère de leur mission
-et le prestige dont ils devaient être entourés. En 1883, M. de Szlavy,
-ministre général des finances, s’étant retiré, l’empereur appela M. de
-Kallay à lui succéder; mais dès le début on s’aperçut que si le nouveau
-ministre s’occupait de gérer convenablement les finances
-austro-hongroises, il consacrerait la plus grande part de son activité
-et ses meilleures facultés à l’introduction d’institutions utiles et
-progressistes dans les territoires occupés. Il était certain de
-l’approbation de son souverain, et quant à celle du parlement, de la
-presse et du public, il comptait sur les résultats pour l’obtenir.
-
-Lorsque l’Autriche établit son armée et son administration de l’autre
-côté de la Save, le ministre des finances générales était M. de
-Hoffmann, qui avait derrière lui une longue carrière politique des mieux
-fournies. L’empereur avait toujours montré beaucoup de goût pour M. de
-Hoffmann, et d’ailleurs, des trois _ministres généraux_, de l’extérieur,
-de la guerre et des finances, c’était ce dernier, moins occupé que les
-deux autres, grâce à la répartition de la plupart des services entre les
-ministres des finances de Vienne et de Pesth, qui pouvait le plus
-facilement supporter un accroissement d’attributions. M. de Hoffmann fut
-donc chargé, au moins nominalement, de l’administration supérieure des
-territoires occupés. Mais ce fort aimable ministre, très recherché de la
-société viennoise, président d’une foule d’associations littéraires,
-artistiques et philanthropiques, s’occupant déjà beaucoup des deux
-théâtres impériaux, dont il fut plus tard, et jusqu’à sa mort,
-l’intendant général, n’avait pas la vocation d’un pionnier appelé à
-donner à la civilisation des terres incultes et des populations à demi
-barbares. D’ailleurs, à cette époque, on était encore trop près du
-congrès de Berlin, qui donnait au mandat de l’Autriche les limites d’une
-simple occupation militaire. On se préoccupait avant tout et surtout
-d’assurer la sécurité du pays et le bien-être du corps d’occupation. Le
-général qui commandait à Sérajewo devait amplement suffire pour
-atteindre ce double but. La mission de l’Empire ainsi simplifiée ne
-valait pas tant d’efforts, et tant de préoccupations. L’avènement de M.
-Szlavy, lorsque M. de Hoffmann prit l’intendance générale des théâtres,
-ne changea guère cet état de choses; s’il faut en croire certaines
-rumeurs, la situation empira au lieu de s’améliorer. Le ministre eut la
-main malheureuse dans le choix de certains fonctionnaires, et, comme
-l’Algérie au début de la conquête, comme l’Inde pour l’Angleterre, la
-Bosnie fut considérée un peu comme un exutoire pour les fruits secs de
-l’administration que des protections hautes et impérieuses ordonnaient
-de caser.
-
-Le premier soin que M. Kallay eut, en prenant possession de son
-ministère, fut d’épurer le personnel. Il pensait avec raison que dans un
-pays où il s’agissait d’assurer une domination étrangère, il fallait
-envoyer des gens qui se fissent non seulement craindre, mais aussi
-respecter. Son système avait pour base d’assurer les droits de chacun et
-de ne blesser aucun intérêt particulier; il lui fallait des
-fonctionnaires imbus également de ses idées, et capables de les
-appliquer en renonçant aux avantages illicites, mais que, dans un pays
-gangrené par cinq siècles de corruption turque, il était trop facile de
-s’assurer, même sans causer de scandale. Je n’ai pas l’intention
-d’étudier dès maintenant le système de M. de Kallay, puisque je voulais
-en connaître les résultats sur place; mais le fait seul de l’existence
-de ce système est un progrès marqué sur le passé.
-
-J’eus occasion de retrouver M. de Kallay quelques jours plus tard, à
-l’hôtel du ministère, qu’il habite dans la Johannisgasse, et qui a été
-construit, si je ne me trompe, par le célèbre prince Eugène de Savoie.
-Plusieurs personnages en costume oriental se trouvaient dans le salon
-d’attente; c’étaient des fonctionnaires indigènes de la Bosnie que le
-ministre avait fait venir selon son habitude, chaque fois qu’il a des
-instructions importantes à leur communiquer. Si l’on tient compte que M.
-de Kallay se rend au moins deux fois par an en Bosnie, qu’il correspond
-et qu’il parle avec les indigènes dans leur langue, on comprendra qu’il
-est en communion assez directe avec le pays qu’il administre, pour
-apprécier par lui-même et d’une façon juste, tout ce qui s’y passe. M.
-de Kallay me donna une foule de renseignements précieux sur l’itinéraire
-que je devais suivre, sur la façon la plus commode de voyager, enfin il
-me promit une lettre de recommandation circulaire, adressée à toutes les
-autorités civiles et militaires. Je trouvai ce document, qui me rendit
-de précieux services, le soir même, en rentrant à l’hôtel.
-
-Deux routes ferrées conduisent aujourd’hui de Vienne au fleuve frontière
-la Save: l’une, par le chemin de fer du Sud, parcourt l’ouest de la
-Hongrie et l’Esclavonie; l’autre commence au débarcadère du chemin de
-fer de l’État, conduit à Pesth et rejoint la première ligne dans le sud
-de la Hongrie. Je choisis la seconde, et, après un trajet ayant duré la
-nuit, je me réveillais à Budapesth. Impossible de ne pas m’arrêter, ne
-fût-ce que quelques heures, dans cette capitale où les Français conduits
-par M. de Lesseps ont reçu naguère un accueil si enthousiaste, et dont
-les plumes d’écrivains de premier ordre, qui se sont faits _reporters_
-pour la circonstance, ont décrit le charme et les magnificences.
-Magnificences, le mot n’est pas exagéré en présence de ce panorama du
-majestueux Danube, déroulant son large ruban d’eau bleue ou verte au
-milieu des superbes quais de Pesth et d’Ofen, bordés de palais et
-dominés par le pont le plus monumental du continent.
-
-En présence de ces rues si larges, si animées, si populeuses,
-aboutissant à des parcs pleins d’ombre et de fraîcheur; en présence de
-tous ces vastes édifices sortis de dessous terre depuis quelques années
-et qui attestent les immenses progrès de la nation dont le cœur bat ici:
-gare de chemin de fer monumentale, musée assez vaste pour abriter les
-collections les plus complètes et les plus riches, bibliothèque
-royalement logée, clubs politiques et sociétés littéraires installés
-dans des palais-hôtels offrant au voyageur le plus exigeant tout le luxe
-et tout le confort auquel il peut prétendre,--voilà ce qui, à première
-vue, frappe l’étranger lorsqu’il parcourt la métropole magyare. Puis, de
-l’autre côté du pont, l’ancienne forteresse de Bude, avec ses rues
-étroites et escarpées, ses maisons qui ont résisté à tant de sièges et à
-tant d’assauts, avec le château royal qui couronne la hauteur; c’est
-l’histoire qui passe devant nos yeux, histoire guerrière et dramatique,
-s’il en fut. Si Bude n’a guère changé, sauf toutefois dans la partie
-inférieure qui touche au Danube, Pesth, situé de l’autre côté du fleuve,
-cette ancienne bourgade de pêcheurs, a triplé son étendue et sa
-population depuis vingt ans. La conclusion du compromis de 1867, en
-constituant officiellement la rationalité magyare, a donné au nouvel
-État une capitale que tout le monde, autorité centrale, municipalité,
-corporations, se force d’agrandir et d’embellir. Tout se fait ici sous
-l’impulsion d’un patriotisme militant, se manifestant à chaque pas.
-
-Sur les murailles des édifices publics, sur les frontons des monuments,
-sur les affiches, sur les enseignes, partout la nationalité magyare et
-l’autonomie de la Transleithanie s’affirment. Ainsi la gare est, comme
-l’indique l’inscription frontale, celle du «Chemin de fer Royal
-Hongrois». Les administrations, jusqu’à la plus modeste, tiennent à
-cette double qualification. On repousse avec une ardeur quelquefois
-ombrageuse tout ce qui pourrait faire naître l’idée même d’une
-dépendance de Vienne ou de l’autre partie de l’Empire. Sous ce rapport,
-le fossé s’est encore élargi depuis 1867, et l’on peut en juger chaque
-fois qu’il est question, comme maintenant, de renouveler le compromis
-qui règle la situation réciproque de l’Autriche et de la Hongrie. A
-chaque renouvellement, les Magyars s’efforcent de faire un pas de plus
-dans la voie de l’indépendance absolue, et c’est après avoir vaincu les
-plus grandes difficultés, après avoir poussé les choses à l’extrême,
-jusqu’au point de croire à une rupture complète, que l’entente se fait.
-Le patriotisme hongrois est communicatif, bruyant, mais très sincère; il
-ne va pas sans discours ronflants, sans toasts semés de fleurs de
-rhétorique, sans coups de trompette et de cymbale, mais sous ces dehors
-quelquefois enfantins il cache des convictions très loyales, un esprit
-de sacrifices qui s’est affirmé maintes fois et un amour absolu de la
-liberté. Certes, il faut peu de chose pour mettre ce peuple en
-ébullition, pour que les cerveaux prennent feu, pour que les foules
-s’agitent et que les rues et les places publiques retentissent de
-hourras et de _pereats_. J’eus la bonne fortune d’arriver à un moment
-pareil. L’incident du général Jansky battait son plein; il est oublié
-aujourd’hui, on en a à peine connaissance à l’étranger; mais au mois de
-juin 1886, le voyageur passant à Pesth pouvait croire que cette belle
-cité serait remise à feu et à sang. A l’occasion de l’anniversaire de la
-prise de Bude par les honveds en mai 1849, le général Janski, dont il
-était si fort question, et d’une façon aussi bruyante, avait fait poser
-quelques couronnes sur le monument funéraire élevé à la mémoire du
-général impérial Henzi, qui avait succombé en défendant la forteresse
-contre les assaillants magyars. Cet acte avait paru être aux patriotes
-de Pesth une glorification injurieuse de l’armée qui, en 1848-1849,
-avait lutté contre l’indépendance hongroise, et ils avaient ressenti
-d’autant plus cruellement l’offense que Henzi était né magyar et passait
-pour un renégat. Il y eut un vacarme assourdissant, interpellations à la
-Chambre, articles de journaux, meetings avec discours incendiaires. A
-Vienne, l’on s’émut également de ce fracas; des orateurs de la Chambre
-des seigneurs prirent la défense de l’armée; des journaux officieux
-publièrent des articles acerbes contre les députés et écrivains de
-l’autre côté de la Leitha, et M. Tisza dut se rendre à Vienne pour
-fournir personnellement et de vive voix des explications à l’empereur.
-Enfin, fort heureusement, pour apaiser les esprits et calmer les
-cerveaux surchauffés, le général Jansky, auteur de l’incendie, fut
-atteint très à propos d’une indisposition et dut réclamer un congé de
-deux mois pour aller se soigner aux eaux de Baden.
-
-Tout à coup, c’était précisément pendant mon passage à Pesth, le bruit
-se répand, pareil à une traînée de poudre, que le général a quitté
-l’établissement thermal et qu’on l’a vu très bien portant en Hongrie, à
-Stuhlweissenburg, où il doit passer l’inspection d’une brigade.
-
-Tout Budapesth est en l’air. Les étudiants se réunissent, les sociétés
-de chant, de gymnastique, les groupes d’ouvriers se rassemblent, les uns
-devant l’université, les autres dans leurs locaux ordinaires. Tout le
-monde est d’accord pour organiser un charivari monstre en l’honneur du
-général, qui doit arriver à Pesth le soir même. Effectivement, lorsque
-la nuit commence à tomber, une animation extraordinaire règne dans
-l’avenue de Kerepes, large artère qui conduit du centre de la ville à la
-gare de l’État. Des bandes de cinquante à cent individus se forment; des
-gamins, des oisifs, des gens à mine douteuse parcourent la voie en
-chantant, en sifflant, en criant: _A la porte Jansky!_ Les fiacres
-agiles, les omnibus conduits par des cochers en costume de hussards, les
-tramways circulent au milieu de cette foule qui devient de plus en plus
-houleuse et de plus en plus grouillante. Le point terminus de cette
-procession tapageuse, c’est l’immense bâtiment de la gare, dont la
-façade illuminée rayonne au bout de l’avenue. Mais ici la police a pris
-ses précautions, des «trabans» à cheval et des gendarmes (dont le
-costume rappelle aussi un peu celui des hussards) forment un double
-cordon autour de l’édifice; on ne laisse pénétrer que les gens pouvant
-justifier qu’ils ont affaire dans l’intérieur de la gare, soit qu’ils
-veuillent partir, soit qu’ils attendent un parent ou un ami. Parfois un
-intrus insiste trop vivement et veut enfreindre la consigne; deux
-gendarmes à tunique à brandebourgs et à chapeaux à plumes sortent des
-rangs, empoignent le contrevenant et le conduisent au poste sans
-s’inquiéter des clameurs et des menaces de la foule. Si une bousculade
-se produit, si le cordon est menacé d’être enfoncé, un ou deux trabans
-font caracoler leurs lourds chevaux à chabraque brodée, et le flot
-humain recule, mais en redoublant de tapage. Au demeurant, la foule ne
-paraît pas trop méchante et elle tient à faire plus de bruit que de mal.
-La marche de Rakocsy alterne avec des chansons de café-concert dont on
-bisse le refrain; on dirait presque une émeute parisienne. Mais voici le
-train qui entre en gare; les voyageurs sont tout étonnés de sortir au
-milieu d’une haie de policiers à pied et à cheval, quelques dames se
-montrent inquiètes de cette foule turbulente qui ondoie sur l’esplanade
-devant la gare. De tous côtés on cherche le général Jansky; on le
-réclame, on l’appelle--il ne se montre pas; pour une excellente raison,
-c’est qu’averti à temps de l’accueil qui l’attendait, il a préféré
-prendre un autre train. N’importe, le programme adapté dans la matinée
-porte qu’il y aura charivari.--On ne veut pas y manquer, le bruit se
-prolonge jusque bien avant dans la nuit, et il faut appeler, de la
-caserne la plus voisine, un détachement d’infanterie qui balaye la
-place, la baïonnette au bout du fusil.
-
-Mais le lendemain le tapage recommence; il y a évidemment un mot d’ordre
-donné à ces milices vagues que l’on est sûr de voir apparaître à l’heure
-des troubles dans toutes les grandes villes. Cette fois ce ne sont plus
-les étudiants qui tiennent la corde de la manifestation; les vagabonds,
-les gens sans aveu, les récidivistes dominent; on ne se borne pas à
-crier, à chanter et à _hourvariser_, on lance des pierres et des pavés
-arrachés à la rue, des gendarmes sont blessés, la troupe intervient de
-nouveau, accourant au pas de course, au son du clairon; quelques
-manifestants ou simples curieux sont blessés; un inconnu percé d’un coup
-de baïonnette expire dans la pharmacie où il a été transporté. Ces
-événements, grossis par la polémique des journaux, sèment la colère et
-l’épouvante par la ville; on parle d’un soulèvement général, de
-barricades projetées, de bombes à dynamite lancées contre les troupes.
-En effet, les attroupements recommencent, mais cette fois la police a
-pris ses mesures pour en finir promptement. Le chef de la sûreté, M. le
-baron Blaha, qui est l’époux de la première chanteuse d’opérette de
-Pesth, a recours à un coup de théâtre dont on avait déjà usé avec succès
-à Paris en 1848 et lors des émeutes de mai 1869. Lorsque tous les
-manifestants furent réunis, bien en train de vociférer et de hurler, les
-rues latérales, aboutissant à l’avenue de Kerepes, furent occupées sans
-bruit par des forts détachements de troupes qui, sur un signal,
-avancèrent à la fois et cernèrent les émeutiers dans une vaste
-souricière. Rien ne peut donner une idée de la terreur et du désarroi
-des braillards, en se voyant ainsi pris! Il y avait une foule de femmes
-et beaucoup d’enfants au-dessous de dix ans. Les uns et les autres
-recevaient l’autorisation de se retirer. Mais tout ce qui appartenait au
-sexe fort fut impitoyablement ramassé et conduit entre deux rangs de
-troupiers à la caserne voisine, où siégeaient déjà tous les commissaires
-de police et juges d’instruction de la capitale chargés de statuer sur
-le sort de plus de trois mille prisonniers.
-
-Pendant ce trajet, il y eut des scènes tragi-comiques.
-
-Les uns se traînaient aux pieds des soldats, les suppliant de les
-laisser libres; d’autres appelaient les troupiers des plus doux noms
-d’amitié, de petits animaux même, naturellement sans produire d’effet si
-ce n’est d’être caressés avec les crosses de fusil s’ils restaient trop
-en arrière. Ce coup de filet avait mis plus de trois mille prisonniers
-dans la nasse; dans la cour de la caserne, on procéda au triage. Tous
-ceux qui purent justifier de leur domicile furent relâchés; quant aux
-autres (600 à 700 individus), ils furent gardés à la disposition de la
-justice, qui expulsa tous ceux qui n’étaient pas originaires de la
-capitale; la leçon fut profitable, et désormais les tumultes cessèrent.
-
-Après avoir assisté à une émeute quasi nocturne, je fus témoin, le
-lendemain de l’échauffourée, d’une fête de nuit sur les bords du Danube.
-Les quais qui dominent et côtoient le grand fleuve étaient illuminés.
-Les façades des maisons,--de véritables palais--resplendissaient du
-flamboiement de mille lanternes vénitiennes. Sur la grande place où se
-trouvent le bâtiment de la _Redoute_ et le Musée littéraire, la lumière
-électrique versait ses rayons sur la foule des promeneurs qui, moyennant
-deux florins destinés aux pauvres, avaient acheté le droit d’user de
-l’espace réservé pour la fête. Des drapeaux immenses, des bannières
-flottaient aux fenêtres, qui étaient garnies de spectateurs comme les
-loges d’un théâtre. Et, de fait, le spectacle en valait la peine. Sur le
-fleuve, des bateaux à vapeur, des barques, des yachts tout illuminés,
-tout ruisselants de lumière, glissaient sur l’eau au son des musiques.
-Vingt mille spectateurs étaient entassés sur la rive opposée, présentant
-une masse énorme et confuse dont on devinait seulement la présence, mais
-que des jets de lumière électrique venaient trahir par intervalles. La
-hauteur qui couronne Bude, le Schwabenberg, où les Autrichiens
-établirent une citadelle après la révolution de 1848-1849, était
-également éclairée, et l’effet de ce coteau, surgissant dans la nuit
-calme et tiède au milieu des lueurs multicolores, était fantastique. Un
-feu d’artifice magnifique, des danses en plein air au son de la musique
-tzigane, des flirtages prolongés à l’ombre des platanes ou autour des
-petites tables des cafés, une bataille de fleurs que l’on essaya
-d’esquisser, telles furent les principales distractions de cette nuit
-hongroise-vénitienne. La fête avait été organisée par les dames
-patronnesses de l’aristocratie, qui parurent toutes dans des toilettes
-d’été les plus séduisantes, mais qui étaient éblouissantes surtout par
-leur fière beauté et leur grâce.
-
-Quelques dames avaient profité de l’autorisation et même de l’invitation
-du comité pour venir costumées; il y eut quelques intrigues ébauchées
-sous le masque et le domino. Naturellement le _czardas_, la danse
-nationale si vivante, si pleine d’animation, et qui exige le diable au
-corps chez le cavalier comme chez la danseuse, eut les honneurs de la
-nuit. On ne se lassait pas de réclamer aux tziganes l’exécution des
-mélodies traînantes au début, puis endiablées, qui règlent les
-mouvements du _czardas_. Je n’avais jamais vu exécuter cette danse en
-habit noir et en domino; l’effet est des plus étranges et des
-plus--expressifs. Le côté _chahut_, la partie épileptique du czardas,
-ressortent encore davantage, et comme naturalisme, c’est tout ce que
-l’on peut souhaiter de plus réussi. Il est vrai que le fourreau très
-étroit d’un domino dessine, sans en laisser rien perdre, tous les
-déhanchements et toutes les trépidations auxquelles les danseuses se
-livrent avec l’étonnante souplesse des couleuvres. Ce n’est presque plus
-de la danse, mais de l’acrobatie.
-
-Budapesth, qui a aujourd’hui plus de 300,000 habitants (il n’y en avait
-guère que 100,000 avant 1867), est devenu, depuis l’occupation de la
-Bosnie et de l’Herzégovine, le grand entrepôt pour l’exportation dans
-les territoires occupés, et la tête de ligne des voies de communication.
-L’importance commerciale de la capitale hongroise s’est encore accrue,
-et tandis qu’au début les politiques magyars voyaient avec peu de faveur
-l’intervention active de l’Autriche dans cette partie des Balkans, ils
-se sont complètement réconciliés avec l’occupation et considèrent même
-assez volontiers la réunion définitive de ces territoires à la monarchie
-comme la résultante pratique et logique de la situation créée par le
-congrès de Berlin. C’est dans un salon politique de Budapesth que j’ai
-entendu prononcer, pour la première fois et nettement, le mot
-d’annexion.
-
-Le cabinet hongrois est présidé depuis onze ans par M. Koloman Tisza, et
-le seul fait d’avoir su depuis si longtemps se maintenir au pouvoir au
-milieu des orages parlementaires, des intrigues de clubs et de couloirs,
-est une preuve incontestable d’habileté et d’aptitude particulière au
-gouvernement des peuples. Homme de gouvernement, M. Tisza l’est comme
-personne.
-
-Il connaît par cœur et sur le bout du doigt tous ceux avec qui il est
-forcé de compter; les éléments de la vie publique, le parlement, la
-presse et surtout le tempérament de ce peuple lui sont extrêmement
-familiers. Ses partisans sont enthousiastes de lui, et chantent ses
-louanges sur tous les modes, et quelque chauds que soient les
-dithyrambes, ils sont toujours sincères. Quant aux adversaires de M.
-Tisza, il n’en est pas un qui ne reconnaisse ses talents, sa haute
-honorabilité et son patriotisme. Signe particulier, ce chef modèle d’un
-gouvernement a été pendant longtemps à la tête d’une opposition farouche
-et implacable; mais ce n’est pas lui qui a couru après le pouvoir, c’est
-le pouvoir qui s’est offert à lui comme à l’homme de la situation, après
-la mort du grand patriote Deak, qui fut tout dans la coulisse et se
-refusa à être rien officiellement.
-
-Pour se rendre compte de l’influence réelle de M. Tisza, et pour le voir
-manœuvrer sur son véritable terrain, c’est à la Chambre des députés
-qu’il faut se rendre un jour d’interpellations ou de discussions
-orageuses. Le parlement siège dans un édifice qui ne présente pas une
-façade très monumentale, mais dont l’agencement intérieur répond
-complètement à sa destination.
-
-Dès le vestibule, l’inévitable hussard-portier vous souhaite la
-bienvenue. S’il s’agit d’un personnage considérable, le digne suisse,
-qui a fort belle prestance, retire son bonnet de loutre orné d’une
-aigrette et s’incline jusqu’à terre. La salle des séances est claire
-sans trop d’ornements. On remarque que la tribune des journalistes est
-presque de plain-pied avec les sièges des députés. Les rédacteurs
-parlementaires peuvent causer avec les honorables assis au dernier
-gradin. Rien de ce qui se passe dans la salle, aucune parole prononcée à
-la tribune ne peut leur échapper. A la bonne heure! Dans l’espace
-réservé au public et formant une galerie circulaire, se trouve une loge
-réservée, comme l’indiquent des fauteuils de velours rouge, à cadre en
-bois doré, aux archiducs ou plutôt aux princes de la famille royale,
-car, comme me le disait un Hongrois pur sang, «nous ne connaissons pas
-d’archiducs.» Parmi les députés, qui forment des groupes très animés,
-très vivants et toujours en mouvement, quelques-uns portent le costume
-ecclésiastique, qui, d’ailleurs, consiste non pas dans la soutane et le
-tricorne, mais qui se distingue à peine des vêtements habituels par la
-coupe allongée de la lévite et la cravate-col montant toute noire. Un de
-ces députés révérends attire immédiatement l’attention par son air
-épanoui et sa figure joyeuse de Gorenflot intelligent. La mode de venir
-aux séances en costume national, avec l’attila à brandebourgs, le
-pantalon collant et les bottes à l’écuyère, a complètement passé; c’est
-à peine si quelques représentants de districts éloignés se présentent
-dans cet attirail, qui était considéré naguère comme le palladium de la
-nationalité. C’est dommage, au point de vue pittoresque. Mais si les
-costumes se sont modifiés, rien n’a été changé à la vivacité passionnée
-des débats, et à la moindre occasion, le ministère est mis sur la
-sellette; toutes les raisons, tous les prétextes sont bons, surtout
-lorsque la suprématie magyare est en cause.
-
-C’est alors que le patriotisme se donne carrière et que l’éloquence
-indignée des orateurs de la gauche déborde; les frères et amis de
-l’orateur se chargent de la claque, et ils ponctuent chaque phrase et
-chaque période de leur vigoureuse et très bruyante approbation. Assis
-sur son fauteuil ministériel, faisant face à l’orateur, le président du
-conseil interpellé semble écouter à peine. Au physique, M. Tisza
-rappelle tout à fait feu Raspail, le chimiste socialiste, avec sa grande
-taille de père noble, sa longue barbe blanche, son œil paterne et
-clignotant qu’abritent de grandes lunettes bleues. Seulement M. Tisza a
-dans toute sa physionomie quelque chose de narquois que Raspail, qui
-croyait que tout était arrivé, n’avait pas, ou qu’il cachait
-soigneusement.
-
-De temps en temps, le ministre semble sortir de son indifférence pour
-noter d’un crayon rapide quelques mots qui vont lui servir tout à
-l’heure; puis il retombe dans son apathie, indifférent à toutes les
-apostrophes, et souvent aux invectives que lui adresse son adversaire,
-répondant en hochant la tête à ceux des députés qui viennent lui serrer
-la main pour faire leur cour. Mais dès que l’orateur, souvent prolixe, a
-fini, le président du conseil se dresse de toute la hauteur de sa
-taille; il commence à parler, et aussitôt toutes les rumeurs s’éteignent
-pour que ses paroles soient entendues sans perdre une syllabe. Au début,
-c’est un susurrement à peine perceptible; pour l’écouter, les députés
-quittent leurs places et se groupent autour du fauteuil ministériel; au
-moindre bruit dans la salle ou dans les tribunes, des chut énergiques se
-font entendre. On dirait, non pas un homme politique parlant dans une
-assemblée, mais un apôtre prêchant à ses disciples. Tout à coup ceux qui
-sont le plus près de l’orateur font entendre de petits rires étouffés
-qui se propagent de rang en rang. C’est le président du conseil qui
-vient d’aborder la lutte par un bon mot, une allusion mordante pour son
-adversaire. A partir de ce moment, c’est un feu roulant qui ne s’arrête
-plus jusqu’à ce que la dialectique ministérielle ait désarmé, terrassé
-et renversé l’opposant; tout cela dans le plus grand calme, avec une
-pointe de dédain; c’est à peine si la voix, presque imperceptible au
-début, s’est haussée quelque peu au point d’être entendue dans toutes
-les parties de la salle. On ne compte plus aujourd’hui les succès
-parlementaires de M. Tisza, remportés non seulement parce qu’il est
-assuré de la supériorité numérique et de la parfaite discipline de son
-parti, mais dus également à son génie politique et à son habileté
-oratoire. Un instant, à propos de l’incident du général Jansky, signalé
-plus haut, on put voir le président du conseil chanceler sur sa base. Il
-avait encouru à la fois les colères de l’opposition et la disgrâce de
-l’empereur; pour les premiers, il n’avait pas assez violemment attaqué
-l’armée; son souverain lui en voulait, disaient les seconds, de n’avoir
-pas assez énergiquement défendu l’armée conspuée par l’opposition; de
-cette crise, M. Tisza sortit grandi et plus influent que jamais; il
-obtint de François-Joseph une _lettre patente_ qui donnait pleinement
-satisfaction aux susceptibilités de la nation hongroise et qui désarmait
-l’opposition.
-
-M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu avec regret et appréhension
-l’Autriche intervenir militairement en Bosnie, désirent que les
-sacrifices exigés par cette occupation ne restent pas stériles et que la
-Hongrie particulièrement en retire quelques profits. Tel est aussi
-l’avis des autres ministres, ses collaborateurs, et lorsque, à
-l’occasion d’un fait quelconque, la question est mise sur le tapis, les
-journaux de Pesth abondent tous dans le même sens. Tous désirent, d’une
-façon plus ou moins directe, l’annexion des territoires occupés,
-puisqu’il ne saurait être question de les rendre à la Turquie. Comme
-dans tous les pays de libre discussion et de régime parlementaire, la
-voix des journaux est très écoutée; d’ailleurs, les directeurs et
-rédacteurs en chef des principaux journaux sont membres du parlement; je
-citerai entre autres pour le _Lloyd_ de Pesth: MM. Max Falk, le
-rapporteur-né du budget des affaires étrangères aux délégations;
-Nernenyi, qui débuta à Paris comme correspondant de journaux; pour le
-_Napelo_, M. Jokai, à la fois politique très actif et romancier d’une
-fécondité aussi prodigieuse que son imagination. On l’appelle volontiers
-l’Alexandre Dumas de la Hongrie; enfin, pour le nouveau journal de
-Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier qui conduisit à Paris, il y a
-quelques années, une délégation d’écrivains et d’artistes magyars
-désireux d’affirmer leur sympathie pour la France. M. Pulzki a été une
-des figures les plus originales de la période révolutionnaire de 1848 et
-1849. Issu d’une famille de gentilshommes originaires du midi de la
-France, mais émigrés depuis la réformation, d’abord en Pologne, puis en
-Hongrie, il était membre de la diète de Presbourg, lorsque la révolution
-éclata, et en outre il venait de se marier avec la fille d’un riche
-financier de Vienne, mariage dont il raconte l’amusante histoire dans
-ses _Souvenirs_. Il s’était rendu à une soirée chez ce banquier, pour y
-être présenté à un diplomate qui s’occupait d’ethnographie. Après avoir
-conféré avec ce savant, il fit selon son habitude la cour à
-quelques-unes des belles dames réunies chez le financier; ce dernier
-avait deux filles, l’une mariée à un comte; la seconde, encore
-demoiselle, vivait chez son père. Le mari de la première écrivit le
-lendemain de cette soirée à un de ses parents: «Ce fou de Pulzki a parlé
-à tout le monde, sauf à Hélène--c’était le nom de la jeune
-fille;--celle-ci n’a pas paru également faire attention à lui; ils se
-conviennent très bien. Je crois pouvoir t’annoncer leur mariage comme
-prochain.» En effet, le mariage ne se fit pas longtemps attendre. Mme
-Pulzki était une femme remarquable qui s’intéressait à tous les
-problèmes, à toutes les luttes auxquelles son mari devait être mêlé plus
-tard en exil. Lorsque les biens de la famille furent confisqués, elle
-contribua par sa plume à subvenir à l’éducation de ses enfants, et
-mourut bien malheureusement, lorsque l’amnistie de 1866 venait de
-rouvrir à son mari les portes de la patrie. Pendant la tourmente, M.
-Pulzki remplit différentes fonctions qui témoignèrent toutes de la
-confiance extraordinaire que mettait en lui le chef du mouvement.
-Kossuth le prit d’abord comme sous-secrétaire d’État au ministère des
-finances, puis il l’envoya à Vienne pour représenter et défendre les
-intérêts de la Hongrie à la cour, auprès des ministres et dans les
-journaux. Pulzki déploya une ardeur fébrile et se montra animé d’une
-ardeur révolutionnaire conforme aux traditions les plus authentiques de
-l’époque de 92. Un jour, un ministre viennois se plaignit de ce que le
-délégué de Kossuth fomentait des émeutes et organisait des charivaris.
-M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le supposait capable de s’occuper
-de semblables bagatelles. «Quand je m’en mêlerai, s’écria-t-il, ça ne se
-bornera pas à quelques carreaux brisés et à du tapage nocturne; lorsque
-tout Vienne sera brûlé et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront
-aux réverbères, vous pourrez dire: Voilà une révolution! Francz Pulzki
-_fecit_!» Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki d’être un excellent
-homme, et si l’effrayante menace qu’il adressa au ministre reçut,
-quelque temps après, une sanction partielle par le meurtre du comte
-Latour, pendu à un réverbère sous les fenêtres de son ministère de la
-guerre, il est permis de douter fortement que M. Pulzki y ait contribué.
-Pendant les journées d’octobre 1848, Pulzki promit aux Viennois que
-l’armée hongroise viendrait les rejoindre, à la condition qu’ils
-l’appelleraient formellement à leur secours; les chefs du mouvement
-hésitèrent; ils craignaient de trop se compromettre, malgré l’objection
-parfaitement fondée que leur fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient,
-ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient entre les mains de
-l’armée impériale. Après la prise de Vienne, le gouvernement
-révolutionnaire chargea Pulzki de se rendre à Londres pour y faire
-reconnaître l’indépendance de la Hongrie. Le comte Teleki, qui se
-suicida plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une mission semblable.
-Le nouvel ambassadeur en Angleterre, au contraire, était obligé de
-traverser les lignes de l’armée impériale et une partie du territoire
-autrichien pour se rendre à son poste. Ce voyage fut un véritable roman
-d’aventures digne d’être raconté par la plume d’un Ponson du Terrail.
-Après cent traverses et cent déguisements, le voyageur arrive dans une
-ville de la Galicie; il se rend dans un restaurant fréquenté par des
-officiers. La première chose qui attire ses regards, c’est un placard
-qui promet mille florins de récompense à quiconque le livrera mort ou
-vif; un signalement très détaillé accompagne cette promesse; aucun
-détail n’a été oublié. On fait remarquer, entre autres signes
-distinctifs, que Pulzki est mis avec recherche, mais d’une façon
-négligée, et qu’il a l’habitude de tenir sa main droite dans la poche de
-derrière de sa redingote. Instinctivement le lecteur de l’affiche retire
-sa main, comme si elle le brûlait; il venait de la mettre dans la poche
-tout à fait de la façon désignée dans l’affiche. Il continue sa route
-par chemin de fer; au moment de franchir la dernière station, un homme
-de police lui demande son passeport; il se croit déjà pris, saute du
-wagon et s’enfuit au milieu de la neige. Un curé de village lui donne un
-homme sûr pour franchir la frontière. En prenant congé de son guide,
-Pulzki lui remet un porte-crayon en or; il lui donne l’adresse du
-château où réside sa femme: «Si vous remettez, dit-il, cet objet à la
-châtelaine, elle vous donnera en échange 50 ducats d’or.» Plus tard, en
-Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa d’agiter en faveur de la
-liberté de la Hongrie; il fut un des agents les plus actifs et les plus
-dévoués de Kossuth, dans cette partie de la carrière de l’ancien
-gouverneur, qui, banni, condamné à mort dans son pays, n’ayant aucune
-situation officielle, concluait des traités d’alliance avec Napoléon
-III, Victor-Emmanuel et les princes régnants de la Serbie et de la
-Roumanie. En 1860, Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce dernier
-attendait le salut d’un soulèvement dont Garibaldi devait donner le
-signal en débarquant sur le littoral de la Dalmatie. Kossuth, au
-contraire, qui avait conclu un pacte régulier avec Cavour, ne voulait
-rien faire en dehors de l’Italie officielle et gouvernementale. C’est à
-l’occasion du voyage à Paris des artistes et écrivains hongrois qui
-s’arrêtèrent à Turin, afin de porter leurs hommages à l’ex-gouverneur,
-que les deux antagonistes se réconcilièrent et redevinrent amis comme
-autrefois. Aujourd’hui, M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe peut-être
-plus de ses collections que de politique. Cependant ce fut lui encore
-qui présida le comité qui reçut M. de Lesseps et ses compagnons de
-voyage; c’est à lui que revient en bonne partie l’honneur de la
-brillante et plantureuse réception faite à nos compatriotes.
-
-Il serait injuste de ne pas citer parmi ceux qui ont secondé le mieux M.
-Pulzki, et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance des
-touristes, l’intelligent directeur de l’Office télégraphique des
-journaux, l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout petit nuage s’est élevé
-pendant cette excursion. Il y avait alors à Pesth la grande exposition
-nationale hongroise, si remarquable à tant de points de vue; un des
-protecteurs de l’œuvre s’adressa au rédacteur d’un journal parisien très
-répandu, le priant de consacrer un article à cette exposition. Le
-rédacteur, qui faisait partie de la caravane et qui avait rendu compte
-avec enthousiasme de la réception faite aux Français, déclara cette fois
-que ce n’était pas de sa compétence et qu’il fallait s’adresser à
-l’administration, qui certainement ferait des concessions de tarifs. Cet
-incident n’eut aucune suite et ne jeta aucun froid; il est même oublié
-aujourd’hui.
-
-On est fier à Pesth, et à bon droit, du développement qu’a pris, au
-milieu de la résurrection nationale, l’art dramatique. Le Grand-Opéra de
-Pesth est un des plus beaux édifices et une des académies musicales les
-plus complètes qui existent en Europe. Elle exige de grands sacrifices
-de la part de l’État et de l’aristocratie. On s’y intéresse volontiers,
-et lorsqu’il fut question, il y a quelque temps, de réduire la forte
-subvention qui permet à l’Opéra de tenir son rang, le comte Andrassy,
-ancien premier ministre, s’opposa avec chaleur à toutes réductions,
-déclarant que l’honneur de la ville de Pesth exigeait impérieusement de
-laisser l’Opéra à la hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national, la
-troupe de comédie ne laisse rien à désirer, et les meilleures pièces du
-répertoire des Français et du Gymnase y trouvent des interprètes dignes
-de nos grands auteurs. L’opérette et la comédie locale sont jouées avec
-beaucoup d’entrain, un entrain souvent infernal. Au Théâtre populaire,
-enfin, il y a en été une arène à ciel découvert située au bas de la
-ville, où j’ai vu représenter un drame militaire dont le héros était le
-légendaire général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne, en 1848 à Vienne,
-d’où il sortit dans un cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour se
-faire Turc après la capitulation de Vilagos, et mourir pacha dans une
-ville de l’Asie Mineure. La pièce était bien construite et rondement
-menée; elle ne le cédait en rien aux meilleurs drames de ce genre qui
-firent les délices de l’ancien Cirque Olympique. L’acteur chargé de
-remplir le rôle du général avait exactement copié le masque de son
-modèle, il traînait la jambe et s’exprimait avec un fort accent
-Polonais, comme Bem avait coutume de parler.
-
-Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth! La préposée, très séduisante,
-ma foi, la taille bien pincée dans sa vareuse, dont le col est brodé et
-orné d’une roue ailée, vient de me remettre mon billet. Le train bondit
-avec une vitesse furieuse à travers la Pousta. Rien de remarquable à
-voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter l’express, qui file sur
-Belgrade, et attendre le train omnibus, qui, à travers le Danube, que
-l’on passe sur un gué à vapeur, nous conduira par l’Esclavonie au bord
-de la Save.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-De Brood à Sérajewo.--Voyageurs et incidents de route.
-
-
-La locomotive franchit lentement, avec la gravité qui sied quand on
-passe d’un monde dans un autre, le pont jeté sur la Save entre les deux
-villages de Brood. Le fleuve, en effet, séparait jadis non seulement
-deux contrées, deux États, mais deux systèmes tout à fait différents,
-deux mondes, comme je disais: le monde chrétien et le monde musulman.
-
-Le Brood hongrois est un gros bourg d’aspect aisé, avec des maisons
-assez solidement bâties, qui ne diffèrent pas très sensiblement des
-constructions que l’on trouve dans les provinces du Nord de la France.
-L’agglomération de ces maisons est entourée, et au besoin pourrait être
-défendue par une enceinte fortifiée qui date du prince Eugène, le grand
-organisateur de la frontière militaire, le conquérant de Belgrade, qu’il
-prit trois fois. Cette muraille bastionnée, couverte d’un épais gazon, a
-été assez bien entretenue depuis un siècle et demi pour offrir
-aujourd’hui encore un aspect militaire respectable. Peut-être ces
-remparts tiendraient-ils médiocrement contre les canons Krupp; mais,
-tels qu’ils sont, ils prêteraient un abri suffisant à une garnison bien
-commandée et brave, comme le sont les troupes autrichiennes, pour
-retenir pendant un temps voulu une armée de siège assez nombreuse. Si
-l’annexion de la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne étant
-reportée à quatre cents kilomètres plus loin, la forteresse de Brood
-sera sans doute déclassée et ses vieux remparts tomberont.
-
-Au bout du pont de bois, solidement étayé, s’élève le Brood turc ou
-bosniaque. Ce n’est plus un bourg, mais un village; à la place de
-maisons, on ne voit que des cahutes, des cabanes, qu’un coup de vent
-emporterait si elles n’étaient calées par de grosses pierres; d’autres
-maisons semblent bâties sur pilotis; tout cela donne l’idée d’une misère
-profonde. Heureusement, la verdure qui règne tout autour réjouit la vue,
-et l’aspect du premier minaret, qui dresse sa flèche aiguë entourée du
-balcon de fer du muezzin, évoque toutes les splendeurs et toutes les
-curiosités de l’Orient, dont voici la première étape.
-
-La gare de Brood bosniaque est neuve, comme toute cette ligne de la
-Bosna, qui date de six ans à peine. L’occupation militaire se montre
-partout; le chef de gare est un lieutenant; il a revêtu, nous saurons
-tout à l’heure pourquoi, son uniforme de parade; le sous-chef est un
-sous-lieutenant; le préposé aux bagages est un sergent-fourrier à la
-mine fleurie et au ventre bedonnant sous sa tunique; c’est un
-sous-officier qui, au guichet, reçoit votre argent et vous remet le
-ticket, de même qu’un caporal, décoré de la médaille de bravoure, fait
-les fonctions de chef de train.
-
-Le convoi ne part que dans une demi-heure; on a le temps de prendre le
-café dans une auberge qu’un pont en bois relie à la gare. Une petite
-terrasse s’étend, selon la mode autrichienne, devant la salle commune de
-l’auberge, qui s’intitule pompeusement _Hôtel de l’Empereur d’Autriche_.
-Une société militaire assez nombreuse est assise autour de deux tables,
-savourant le _frühstück_, l’appétit aiguisé par l’air frais du matin.
-L’un des convives porte le pantalon gris à large ganse d’or, et sur le
-col de sa tunique bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles d’or
-indiquant le grade de _feldzeugmeister_, ou général de cavalerie, la
-plus haute dignité militaire après le maréchalat. La physionomie du
-général est énergique, mais elle n’est pas précisément martiale; elle
-indique plutôt la rondeur et l’entrain. Une barbe en collier de couleur
-grisonnante donnerait presque à cette physionomie un caractère
-bourgeois, mais l’œil droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt d’une
-sorte de visière destinée à le protéger de tout contact et de tout
-frottement. En buvant son thé, le général cause avec animation et sur un
-ton de parfaite camaraderie avec les officiers qui l’entourent. Deux de
-ces messieurs, à la figure bien martiale, ceux-là, un lieutenant de
-hussards et un sous-lieutenant d’infanterie, portent en bandoulière
-l’écharpe jaune et noire qui fait reconnaître les aides de camp de
-service. Tous deux sont attachés à la personne du général, qui n’est
-autre--je ne tarde pas à l’apprendre--que le baron Appel, gouverneur
-général de la Bosnie et de l’Herzégovine, commandant des troupes du 15e
-corps, qui forme la garnison des territoires occupés.
-
-Le général Appel vient de faire les honneurs de son _gouvernement_ à
-l’inspecteur général de l’armée autrichienne, l’archiduc Albert, le fils
-du redoutable adversaire de Napoléon Ier, du vainqueur d’Aspern,
-l’archiduc Charles. En présence de certaines surprises menaçantes que
-les événements d’Orient peuvent ménager à l’Autriche, l’archiduc Albert
-avait cru devoir se rendre compte par lui-même si la défense des
-territoires occupés était suffisamment organisée pour parer à toutes les
-éventualités. L’archiduc, qui pendant les journées de mars 1848
-commandait déjà la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix ans, et
-sa santé laisse parfois à désirer. Néanmoins, il avait tenu à
-entreprendre cette tournée et à l’exécuter d’une façon complète, ne
-négligeant aucun détail, ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni d’un
-blockhaus, visitant même les postes de la gendarmerie indigène établis
-au faîte des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine, dans des aires
-d’aigles qui semblent inaccessibles. Ce voyage avait duré cinq semaines
-sous l’œil vigilant et parfois inquiet du médecin de Son Altesse, un
-chirurgien de régiment qui ne quittait pas son client d’une semelle,
-surveillant le menu, réglant, sans trouver de résistance, les heures de
-repas et de sommeil, dosant la nourriture et les boissons, enlevant le
-verre des mains de l’archiduc lorsqu’il craignait un léger excès ou une
-simple contravention à la diète sévère qu’il avait prescrite.
-
-Le général Appel avait accompagné son chef par monts et par vaux, et il
-avait recueilli partout les compliments que méritaient pleinement le
-zèle et l’activité par lui déployés depuis les débuts de son
-commandement, afin de mettre la Bosnie et l’Herzégovine en état de
-défense, ainsi que sa sollicitude paternelle pour le bien-être des
-soldats, qu’il n’est pas toujours facile d’assurer dans ces contrées à
-demi sauvages.
-
-Comme tout a une fin, l’archiduc Albert était retourné au château de
-Reichenberg en Styrie, sa résidence d’été, et le général Appel, après
-l’avoir reconduit jusqu’à Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner
-ses pénates, c’est-à-dire le _Konak_, ou palais gouvernemental de
-Sérajewo.
-
-Le train était assez long; il y avait foule aux guichets, foule bariolée
-de Turcs et de Serbes en costume national mêlés aux uniformes, et le
-sergent préposé aux bagages était débordé. L’aspect de la locomotive et
-des wagons est tout à fait différent des nôtres. La machine est de
-petite dimension, svelte de construction, la cheminée élancée, une très
-grosse lanterne placée à l’avant. Ces machines ont été construites
-spécialement d’après un système inventé par un ingénieur suisse, et
-exécutées pour le compte de l’administration militaire autrichienne, par
-une fabrique de Bohême. L’avantage du système est de permettre à la
-locomotive de grimper allégrement les pentes les plus raides et de
-décrire gracieusement et avec toute la facilité voulue les courbes les
-plus capricieuses. Les wagons, proportionnés à la largeur des rails sur
-lesquels ils circulent, sont nécessairement étroits; les voyageurs à
-embonpoint n’y sont pas à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a ajouté
-aux trois classes normales une quatrième classe à prix considérablement
-réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes grillées, et sans banquettes,
-ont valu à la compagnie des recettes considérables. Beaucoup
-d’indigènes, qui auparavant circulaient à pied ou sur leurs petits
-chevaux quand ils se rendaient de leur village à une localité peu
-éloignée, se sont laissé séduire par l’extrême modicité du prix de ces
-quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent leurs jambes (je ne dis pas leurs
-chaussures, car beaucoup n’en ont pas), laissent la monture à l’écurie
-et s’étendent philosophiquement sur le plancher des wagons.
-
-Mais des gens que leur situation de fortune ne condamne pas cependant à
-voyager dans ces véhicules rudimentaires en usent par esprit d’économie.
-J’ai vu une famille de _spagnioles_ (descendants des juifs chassés
-d’Espagne et réfugiés en Turquie) empilée dans un de ces fourgons de
-quatrième. Les femmes étaient vêtues d’étoffes brodées d’un grand prix,
-et portaient autour du cou ou comme garniture de leur coiffe des
-colliers de cinquante à soixante ducats ou demi-livres turques (12 fr.
-50) avec de larges pièces autrichiennes de cent vingt francs en guise de
-croix.
-
-Outre les voitures réglementaires, on a attelé à notre train une petite
-voiture-salon et un break avec verandah, deux véritables joujoux
-destinés au général et à sa suite. Un instant, je me demande si je ne
-dois pas présenter sans retard, en profitant de l’occasion, les lettres
-de recommandation dont je suis porteur pour le gouverneur. J’eus tort
-d’hésiter, car la suite me prouva que j’aurais été bien accueilli; mais,
-d’autre part, je ne regrette pas d’avoir laissé dormir les lettres dans
-leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque mon incognito m’a permis des
-«études de mœurs» pendant une partie de la route. Les premières sont
-vides, les secondes sont occupées à peine par quelques officiers; mais
-tandis que les indigènes s’empilent dans les quatrièmes, voici dans un
-coupé de troisième une société qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.
-
-C’est d’abord une dame toute jeune, toute blonde et toute mignonne, très
-délicate et fort langoureuse; on devine à la voir qu’elle sort à peine
-de maladie. Elle a l’air encore souffrant, mais cela ne lui messied
-point. Voici sept ans qu’elle est au «pays béni des prunes», et depuis
-trois ans elle est mariée au gérant d’un _mess_ d’officiers. Le casino
-est situé tout à fait là-bas, sur la hauteur, dans une contrée isolée où
-le chemin de fer ne pénètre pas, et qui communique deux fois par semaine
-avec le monde par une carriole de la poste militaire. La jeune femme
-déclare qu’elle se trouve heureuse dans cette solitude, peuplée de
-gentils et galants officiers, et quand elle va à Pesth pour voir ses
-parents, elle se sent tout à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de
-sentiment et de conviction.
-
-Celui qui a pris place en face d’elle se présente immédiatement et
-raconte avec volubilité qu’il est employé au cadastre. Jusqu’à ce jour,
-il a opéré dans le nord de la vaste monarchie autrichienne, en Bohême et
-en Galicie; il vient en droite ligne de Kremsier, la petite ville
-épiscopale, fameuse par la réunion du Reichsrath de 1849, qui y fut
-exilé après la crise, pour être dissous bientôt après. Plus récemment
-Kremsier avait attiré une foule de curieux, désireux de contempler les
-traits du tzar, qui s’y est rencontré avec l’empereur François-Joseph.
-Mais ces curieux, à ce que raconte notre nouveau compagnon de voyage, en
-furent pour leurs frais, ce qui n’est pas peu dire, car le plus petit
-trou fut loué à des prix extravagants. Notre docteur ès géométrie
-officielle nous apprend, non sans une grimace de satisfaction, qu’un
-fabricant de Brunn lui a payé 35 florins pour l’abandon de ses deux
-chambres pendant quarante-huit heures. Ce fut de l’argent perdu, car le
-tzar ne daigna pas se montrer hors du palais, gardé par un triple cordon
-de troupes, tandis que François-Joseph circulait librement dans la
-petite cité.
-
-Notre employé voit son déplacement en rose; il est de galante humeur et
-ne cesse de répéter à sa voisine qu’il n’aurait jamais supposé qu’il y
-eût dans la «sauvage Bosnie» d’aussi aimables petites femmes; et comme
-la blonde se récrie par modestie ou simplement par politesse, il me
-prend à témoin, il prend à témoin un jeune maréchal des logis attaché à
-l’état-major du général Appel et un _feldwebel_ barbu et hâbleur qui
-fait office de vaguemestre. Le fourgon de la poste est placé à côté de
-notre wagon, et le sergent-vaguemestre fait tout le temps la navette
-entre son fourgon et notre coupé. Le maréchal des logis a été de ce long
-voyage d’inspection de l’archiduc Albert; il déballe avec componction
-une bouteille de Bordeaux qui provient, dit-il, de la cave de son
-Altesse. Le vin doit être excellent, l’archiduc a les moyens de s’offrir
-les crus de choix; il est en effet un des principaux propriétaires
-fonciers et un des industriels les plus importants de l’Autriche. Ses
-domaines ont l’étendue d’une province, et l’on compte ses fabriques par
-douzaines... et pourtant il fait à l’occasion son métier de soldat comme
-s’il avait de l’avancement à espérer.
-
-Le train a continué à rouler et à grimper à travers un paysage
-pittoresque qui, au grand étonnement du voyageur nouveau, évoque
-l’aspect de la Suisse et du Tyrol. La Bosna aux eaux vertes qui
-s’écoulent en tumulte sur un lit de grosses pierres, parfois larges
-comme des dalles, ressemble tout à fait à un torrent des montagnes
-grossi par les pluies du printemps. Une jolie rivière, cette Bosna dont
-nous irons plus tard visiter les sources à une quinzaine de kilomètres
-de Sérajewo, mais capricieuse en diable, véritable enfant terrible,
-toujours prête à inonder ses rives et à ravager tout ce qui est à sa
-portée. L’endiguer est un rude travail, et la navigation même la plus
-élémentaire y est absolument impossible! Quant à son cours, il
-semblerait que l’expression de _méandre_ a été inventée exprès pour le
-définir. Cependant, c’est le cours capricieux de cette rivière qui a
-servi de fil d’Ariane aux ingénieurs militaires, lorsqu’il fallut
-établir une ligne de communication directe entre la frontière
-autrichienne et Sérajewo, afin d’assurer le ravitaillement du corps
-d’occupation. Il n’y avait alors, au mois d’août 1878, ni railways, ni
-routes carrossables. Voyageurs et marchandises circulaient à dos de
-cheval, et comme le cheval bosniaque est capable de passer par les
-sentiers les plus étroits, et de franchir les passes les plus abruptes
-avec la sûreté d’un gentleman marchant sur le parquet ciré d’un salon;
-comme nul ne se plaignait lorsque la poste mettait autant de jours à
-transporter une lettre de Sérajewo à Agram qu’il faut d’heures
-aujourd’hui, tout était pour le mieux dans le meilleur des vilayets.
-
-Mais quand l’armée autrichienne prit possession du pays en vertu du
-mandat délivré par le congrès de Berlin, il fallut avant tout faire
-vivre cette armée, évacuer ses blessés et assurer le transport des
-munitions. Une route était indispensable; la nécessité inspire des idées
-fécondes. Le génie militaire trouva qu’il n’en serait ni plus ni moins
-si, au lieu d’une simple chaussée, il créait un chemin de fer. Il ne
-pouvait être question de tunnels et de travaux d’art; on prit le chemin
-le plus long, mais le plus facile, en suivant le cours de la Bosna et en
-contournant les montagnes au moyen de chemins en serpente.
-
-Il y avait au deuxième régiment de pionniers un chef de bataillon, M.
-Tomascheck, qui venait précisément de remettre en état une ligne de
-chemin de fer, située dans le nord de la Bosnie, entre Banjaluka et
-Doberlin. Cette ligne, longue de quatre-vingts à cent kilomètres,
-faisait partie du réseau des «chemins de fer de la Turquie d’Europe»,
-construits par le baron de Hirsch. Ce tronçon était d’un rapport nul et
-ne deviendrait lucratif que le jour où le projet grandiose de la ligne
-directe de Vienne-Banjaluka-Constantinople serait réalisé. Mais ce plan
-venait de sombrer dans les brouillards financiers qui enveloppent
-l’empire turc, et le tronçon Banjaluka-Livno restait sans emploi. Aussi,
-lorsque l’insurrection bosniaque éclata en 1875, le baron de Hirsch
-s’empressa d’évacuer le personnel sur Constantinople et de suspendre
-l’exploitation, à cause, disait-il, du manque de sécurité. Le commandant
-Tomascheck eut bientôt fait de remettre la ligne en état; l’activité et
-le zèle qu’il avait déployés le désignèrent aussi pour établir la
-construction de la ligne Brood-Sérajewo. La manière d’opérer fut simple:
-on construisit la route le long de la Bosna (sauf quelques lacets qui
-dérobent pendant plusieurs instants la vue de cette rivière), et sur la
-route on posa les rails. De petites locomotives de vingt à vingt-cinq
-chevaux seulement furent expédiées de Bohême, et la remorque des wagons
-de marchandises, des fourgons, des véhicules de toute espèce s’opéra
-tant bien que mal,--mais, en tout cas, cent fois mieux qu’avec les
-anciens sentiers turcs, où les voitures du train et même les charrettes
-de paysans réquisitionnées ne pouvaient pas avancer. On se battait
-encore sur les hauteurs qui couronnent la station de Doboy, lorsque la
-première locomotive s’arrêta devant la gare très provisoire de cette
-localité, qui est la première halte importante de la ligne.
-
-Doboy est construit en amphithéâtre; les maisons, assez convenables
-d’aspect, sont entourées de jardins qui paraissent bien soignés. Sur une
-éminence à peu de distance de la ville, un monument en forme de croix a
-été élevé par le général Szapary aux officiers et soldats sous ses
-ordres qui ont succombé dans les divers combats livrés à Doboy et dans
-les environs, depuis le 4 août jusqu’au 17 octobre 1878. Ces braves ont
-bien mérité l’hommage qui rappelle au voyageur leur mort héroïque; ils
-ont opposé pendant six semaines un rempart de feu aux Bosniaques, qui, à
-dix reprises, ont tenté de s’emparer de la position et de couper ainsi
-la ligne d’étapes de l’armée autrichienne. Aujourd’hui, il n’y a aucune
-trace de ces luttes désespérées. Une tranquillité biblique règne dans
-toute cette contrée; le bourgmestre, un Turc à turban blanc, est venu à
-la gare pour exprimer au général Appel tout son dévouement et ses
-sentiments de respectueuse fidélité, le tout avec force salamaleks.
-
-Le général reçoit ces hommages avec un sourire cordial qui ne manque pas
-de finesse, et il répond quelques mots, en frappant amicalement sur
-l’épaule du bourgmestre, qui paraît très flatté de cette familiarité. Le
-groupe a attiré quelques spectateurs, des paysans vêtus d’amples
-vêtements blancs, les pieds entièrement nus, la robe relevée sur les
-hanches; quelques femmes se sont jointes à leurs maris et à leurs
-frères; leur costume--il s’agit naturellement des chrétiennes--ne
-diffère pas beaucoup de celui des hommes, et les extrémités ne sont pas
-dissimulées davantage. Le soleil a hâlé les pieds et les jambes, qui ont
-une belle teinte d’ocre. Parmi ces spectatrices, il en est une qui peut
-à peine se traîner; elle s’appuie sur une sorte de béquille, ses habits
-tombent en lambeaux, mais l’œil est vif et la physionomie a de
-l’expression. Le chef de gare, un officier hongrois vêtu d’un dolman,
-coiffé d’un _Kalpack_ (sorte de bonnet comme en portaient autrefois les
-hussards) surmonté d’une plume de coq, le sabre à poignée d’ivoire au
-côté, affirme que cette vénérable matrone est âgée de cent cinq ans.
-Dans les montagnes de Bosnie, ces cas de longévité ne seraient pas très
-rares, surtout parmi le sexe «faible».
-
-A partir de Doboy, la pente s’accentue, la locomotive grimpe hardiment
-comme si elle voulait gagner un diplôme du club alpin. Quand la montée
-est trop raide, une serpentine gracieusement tracée tourne la
-difficulté; le train, évoluant sur lui-même comme un serpent qui cherche
-à mordre sa queue, rappelle au Parisien l’aimable et amusant chemin de
-fer de Sceaux. Au milieu de ces montagnes, l’œil se repose avec
-complaisance sur quelques champs assez bien cultivés, sur des prairies
-où paissent des bœufs et des vaches qui ne pourraient, il est vrai,
-figurer avec honneur dans un concours d’animaux gras. C’est à la
-négligence des propriétaires qu’il faut attribuer cette dégénérescence
-des bestiaux; les pauvres bêtes n’ont, en hiver, qu’une nourriture très
-insuffisante et manquent totalement d’écuries. Il est même étonnant que
-ces bœufs et ces vaches si étiques résistent à ce régime par trop
-primitif. Le proverbe «fort comme un bœuf» trouve donc sa justification,
-malgré la maigreur.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-De Maglay à Sérajewo.
-
-
-Maglay, où nous arrivons vers midi et demi, est une ville plus grande
-que Doboy; elle est également bâtie en amphithéâtre, et les maisons
-s’élèvent au milieu d’un cadre de belle verdure. A droite, sur une
-hauteur, se trouve le _castel_, la forteresse que les pachas turcs ont
-édifiée à proximité et au-dessus de toutes les villes de Bosnie, afin de
-dominer la position et de trouver un refuge contre les fréquentes
-insurrections. Le castel de Maglay est assez délabré; mais en y
-installant une demi-batterie d’artillerie, on mitraillerait à pleine
-volée les mosquées, les maisons, et par-dessus le marché les bains
-turcs, que l’on reconnaît de loin à leurs coupoles de zinc. Nous avons
-le temps d’examiner tout cela, car une demi-heure est accordée aux
-voyageurs pour le dîner: cuisine autrichienne très supportable et prix
-honnêtement modérés.
-
-Au delà de Maglay, le caractère alpestre du paysage s’accentue; les
-montagnes se dressent plus hautes, les rochers sont plus abrupts et les
-forêts sur les sommets plus épaisses. Elles le seraient encore davantage
-si les Turcs ne les avaient éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous
-prétexte d’enlever aux brigands les repaires où ils pouvaient dissimuler
-en toute sécurité leur butin et leur aimable personne, tantôt pour se
-procurer du combustible ou des matériaux de construction.
-
-Seulement les coupes, au lieu d’être pratiquées raisonnablement et en
-conformité des règlements forestiers, ont été toujours effectuées à la
-diable, au hasard. C’étaient de véritables dévastations; on procédait,
-comme en Algérie, par des incendies qui brûlaient cent beaux arbres pour
-un tronc à demi calciné que les Turcs réussissaient à enlever; ou bien,
-si l’on usait de la cognée, l’arbre était coupé de façon à ne repousser
-jamais. On voit une masse de ces troncs hachés et brisés.
-L’administration autrichienne, qui possède un corps forestier de premier
-ordre, n’a pu assister les bras croisés à ces actes de vandalisme. Des
-mesures sérieuses et même sévères ont été prises pour les empêcher.
-Quand un incendie éclate dans une forêt, défense absolue est faite de
-s’approcher de la partie qui brûle; cette défense subsiste lorsque le
-feu est éteint, et a pour but d’empêcher l’enlèvement des troncs
-calcinés. On espère que les indigènes, n’ayant plus le profit qu’ils
-trouvaient habituellement aux incendies, s’abstiendront de mettre le feu
-aux forêts.
-
-Comme pour nous faire apprécier le paysage dans toute sa grandeur et
-avec tout le prestige d’une mise en scène _ad hoc_, le ciel, jusque-là
-d’un bleu inaltérable, se couvre de sombres nuages qui enveloppent
-bientôt les sommets des montagnes; l’atmosphère, lourde et étouffante,
-fraîchit; des éclairs sillonnent la nuée, des coups de tonnerre
-réveillent les échos et l’orage éclate dans toute sa fureur. A la pluie
-succèdent des grêlons de la grosseur d’un pois; ils mitraillent, sans
-pouvoir les entamer, les vitres du wagon. Quelques bergers, quelques
-femmes, travaillant aux champs, cherchent un refuge sous la feuillée. On
-les voit comme des points avec leurs loques blanches, leurs turbans
-rouges ou leurs coiffes ruisselantes d’eau.
-
-A partir de Jaïce, la station d’où la poste conduit à Travnik, qui fut
-jusqu’en 1850 la résidence des gouverneurs turcs, le temps s’éclaircit
-et le paysage aussi se rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un vert
-d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et le chemin de fer court ou plutôt
-serpente au milieu des champs de blé et de maïs. Nous retrouvons aussi
-quelques-uns de ces clos de prunes qui font la richesse de la Bosnie,
-puisque, outre la consommation locale et la préparation du _slioovitz_,
-la liqueur nationale des Slaves, des quantités énormes de ces fruits
-sont expédiées à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en
-Amérique. Quant à la France, elle s’en tient sagement aux pruneaux de
-Tours et d’Agen. Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais d’honnêtes
-musulmans goûtent les joies de la sieste, mollement étendus à l’ombre du
-feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent à la terre.
-
-A Jancici, la dame blonde prend congé de ses compagnons. Le galant
-employé du cadastre, que de nombreuses libations ont rendu tout à fait
-élégiaque, essuie un pleur et jure que, grâce à la société de sa
-voisine, ce voyage sera «le plus beau jour de sa vie». Le maréchal des
-logis et le vaguemestre barbu rient sous cape.
-
-On s’arrête encore quelques minutes à Dervent, qui, pendant quatre ans,
-est resté le point _terminus_ de la ligne. Jusqu’en 1882, il fallait
-prendre la poste ou se mettre en quête d’une voiture pour gagner la
-capitale du pays. A présent, la petite locomotive, dont la lanterne de
-l’avant vient d’être allumée, file directement sur Sérajewo, au milieu
-d’un paysage qui ressemble par moments à cette partie du _Hochland_
-bavarois que l’orient-express parcourt avant d’arriver à Munich.
-Involontairement on tend l’oreille; il semble que l’angélus va saluer le
-coucher du soleil. Mais il n’y a pas de clocher ni de cloches, à peine
-un minaret. Maintenant la ligne du chemin de fer n’est plus régie par
-l’administration militaire; dans les gares, bâties tout à fait d’après
-le système des petites gares de campagne en Autriche, les employés
-portent des vêtements civils; une casquette à liséré jaune et noir les
-fait reconnaître.
-
-Avec une ponctualité toute militaire, le convoi, qui était parti de Brod
-vers sept heures du matin, entre en gare à Sérajewo à huit heures vingt
-minutes du soir. Il a parcouru deux cent cinquante kilomètres. Le
-_flying scotsman_ de Londres à Glasgow et le rapide de Paris à Marseille
-vont plus vite, c’est certain, et peut-être pourrait-on accélérer le
-mouvement des «moulins à café»; mais, comme me le disait plus tard le
-spirituel colonel Tomascheck, directeur de la ligne dont il a dirigé la
-construction: «Pourquoi cette hâte fiévreuse? Qu’importe si l’on arrive
-à Sérajewo deux heures plus tôt ou deux heures plus tard?» Heureux pays,
-où l’on peut jouir de la vie sans qu’il soit nécessaire de la brûler!
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Sérajewo pendant l’occupation autrichienne.--Tableaux de rues et de
-marchés.
-
-
-La gare de Sérajewo est reliée à la ville par un rail sur lequel circule
-l’unique voiture de tramway et le fourgon de poste et de bagages que
-l’on détache du convoi et que des chevaux traînent jusqu’au centre de la
-cité. Trois bâtiments de construction récente se présentent au nouvel
-arrivant: la manufacture de tabac avec ses trois corps de logis qui
-abritent une population de six à sept cents ouvriers, la direction des
-chemins de fer et enfin le palais du gouvernement (_Landesregierung_),
-dont la construction, ainsi que la position, rappellent le palais
-fédéral de Berne. Des fenêtres de cette construction administrative, on
-aperçoit des glaciers qui ne sont pas sans analogie avec ceux de la
-Jungfrau et des autres sommets de l’Oberland bernois. Tous les rouages
-de la bureaucratie autrichienne en Bosnie-Herzégovine sont concentrés
-dans ce palais, qui, outre une centaine de bureaux plus ou moins
-spacieux, contient une grande salle des fêtes aux proportions
-imposantes, qui, jusqu’à présent, n’a pas été inaugurée. Quand je l’ai
-vue, elle n’était même pas meublée, mais l’hiver prochain on y donnera
-des banquets, et le gouverneur civil, M. de Nikolich, comptait y faire
-danser les fringants officiers avec les séduisantes Viennoises et leurs
-sœurs magyares importées en vertu de l’adage que la femme doit suivre
-son mari..., même quand il est nommé fonctionnaire en Bosnie.
-
-La plus grande partie de Sérajewo est bâtie en amphithéâtre sur les
-flancs de deux montagnes qui se font face: le Pasim Brdo et le
-Trebovitch. Cette disposition avec ses jardins et son opulente verdure,
-qui encadre les habitations, est très réjouissante à l’œil. Sérajewo a
-gardé un cachet oriental très prononcé. C’était, à l’arrivée des
-Autrichiens, en 1878, une ville exclusivement turque. Le confort
-européen y faisait entièrement défaut, et les maisons, en exceptant les
-consulats et cinq ou six habitations particulières, n’avaient pour tout
-mobilier que les éternels divans des musulmans. Les tables et les
-chaises y étaient inconnues; les chrétiens eux-mêmes s’étaient
-accoutumés pendant des siècles à la position de tailleurs devant leur
-établi, si chère aux Orientaux. Le voyageur européen égaré dans ces
-parages était obligé de se plier aux us et coutumes du pays, et s’il
-n’avait la chance d’être recueilli hospitalièrement par le consul de sa
-nationalité, il devait se contenter de l’hospitalité rudimentaire et de
-la cuisine problématique des _hans_ ou auberges turques. Ce genre
-d’établissement n’a, il faut bien le dire, rien d’engageant; une
-nourriture atroce et des tapis pleins de vermine, tel est en général le
-bilan de la «table et du logement» qui y sont offerts.
-
-Il n’en est plus de même depuis que l’occupation a conduit dans le pays
-un triple contingent de consommateurs exigeants, mais habitués aussi à
-solder ces exigences argent comptant: les officiers de tout grade, les
-fonctionnaires et les négociants qui, pour soigner leurs affaires
-nouvelles, font la navette entre Vienne, Pesth et la Bosnie.
-Aujourd’hui, sans parler des auberges d’un rang inférieur qui abritent
-surtout les ouvriers et les petits employés, deux hôtels très
-confortables offrent aux voyageurs des chambres très propres, un service
-satisfaisant et une table qui vaut celle de beaucoup de restaurants
-viennois. Le Serbe qui a fait construire le plus grand de ces deux
-hôtels, et qui l’exploite avec un plein succès financier, a laissé carte
-blanche à son architecte viennois, lequel a élevé, au milieu des
-maisonnettes et des masures de la vieille ville, un édifice de la
-hauteur des maisons qu’on trouve sur le boulevard ou sur le _Ring_, avec
-toute la recherche artistique que ses confrères ont mise à la mode, même
-lorsqu’il ne s’agit que de constructions particulières. L’effet de cette
-maison de grande ville européenne est des plus étranges ici; elle domine
-de toute la hauteur de ses quatre étages les huttes de bois de l’Orient.
-La rue où se trouve l’_Hôtel de l’Europe_, avec son café aux proportions
-quasi monumentales, est l’artère principale de Sérajewo; elle conduit du
-quartier commercial, ou _Tscharchia_, jusqu’à la gare. Par une délicate
-attention pour le nouveau suzerain des territoires occupés, la
-municipalité de Sérajewo a appelé cette rue _Franz-Josephstrasse_. On y
-trouve aussi quelques magasins installés par des négociants autrichiens;
-mais le nombre de ces boutiques n’est pas, il s’en faut de beaucoup,
-aussi considérable qu’on pouvait s’y attendre dans un pays neuf qui a
-paru à beaucoup de négociants israélites une sorte de Terre promise. Il
-y a eu pendant un temps beaucoup d’appelés, mais il s’en faut que tous
-fussent des élus. Quelques-uns ont trouvé la déconfiture et la faillite
-devant l’indifférence des indigènes, qui évitaient soigneusement les
-magasins des _swabas_ (Allemands) et continuaient à s’approvisionner
-dans les échoppes du bazar, où ils marchandent pendant deux heures une
-aune de cotonnade ou une paire de babouches, en discutant les affaires
-publiques et en humant cette bouillie sucrée jusqu’à l’écœurement qu’on
-appelle «le café turc».
-
-Le seul produit autrichien qui ait réellement obtenu l’approbation et la
-clientèle des indigènes, c’est la bière. Mahomet, qui ne connaissait
-apparemment pas les différents _braü_, n’a interdit que le raisin
-fermenté. Aussi les Turcs les plus orthodoxes ne se font-ils aucun
-scrupule de vider bocks et doubles bocks, alors qu’ils écarteraient avec
-indignation un modeste verre de vin. De leur côté, les officiers et
-employés autrichiens ne sauraient se passer de leur _Lager_ et de leur
-_Pilsner_. Résultat: huit brasseries, dont trois assez considérables, ne
-suffisent pas à la consommation et font des affaires d’or. Mais il n’est
-pas donné à tout le monde d’être brasseur.
-
-La _Franz-Josephstrasse_ offre des solutions de continuité et des
-lacunes de constructions assez énigmatiques dans la rue la plus
-fréquentée d’une localité. Cette anomalie s’explique lorsqu’on sait
-qu’un incendie terrible qui éclata un an après l’occupation, le 15 août
-1879, détruisit en moins d’une journée la moitié de Sérajewo, et que
-presque toutes les maisons de la _Franz-Josephstrasse_ furent brûlées.
-Un garçon épicier fut, par sa négligence, l’auteur de cette terrible
-catastrophe. Occupé à remplir une tonne d’esprit-de-vin, il approcha la
-bougie de l’alcool. Le tonneau d’abord, l’épicerie ensuite, prirent feu
-comme un paquet d’allumettes, et comme le vent soufflait assez fort et
-que les secours faisaient défaut, les flammes trouvèrent une facile
-proie. Plus de mille familles se trouvèrent littéralement sur le pavé,
-n’ayant pour tous vêtements que ceux qu’ils portaient. Des ruisseaux
-d’alcool enflammé couraient sur le pavé, portant plus loin la
-dévastation. C’est aux efforts surhumains de la garnison que l’autre
-moitié de la ville dut d’être préservée.
-
-A la suite de cette catastrophe, l’autorité autrichienne arrêta que les
-maisons détruites ne pourraient pas être reconstruites en bois et que
-les plans de toute nouvelle construction devraient être soumis à
-l’administration pour être examinés au point de vue de la sécurité et de
-l’alignement des rues. Jusqu’à présent, plusieurs propriétaires turcs
-n’ont voulu se décider ni à vendre leur terrain, ni à construire en
-conformité des nouveaux règlements. Ils espèrent que l’administration
-cédera, et leur permettra de réédifier des baraques en bois qui
-flamberont comme des allumettes, à la première occasion. L’autorité,
-bien entendu, ne songe pas le moins du monde à céder, et en attendant
-que l’un de ces entêtements l’emporte sur l’autre, les terrains restent
-vagues et sans emploi. Quant à l’expropriation pour cause d’utilité
-publique, il ne saurait en être question, l’autorité autrichienne
-évitant avec soin tout ce qui pourrait froisser les idées, les coutumes
-et jusqu’aux préjugés de la population ottomane.
-
-La _Tscharchia_, le bazar de Sérajewo, se trouve à l’extrémité de la
-_Franz-Josephstrasse_. On peut aussi gagner cette pittoresque
-agglomération d’échoppes par un passage souterrain qui autrefois servait
-de dépôt général des marchandises. Pour plus de trois millions de francs
-de denrées de toute espèce y furent détruites en 1879.
-
-Maintenant on ne vend guère dans ce souterrain que des restes d’étoffes,
-des marchandises achetées d’occasion, des tissus, des cotonnades
-provenant des faillites des marchands autrichiens. Le véritable marché
-oriental se trouve dans la _Tscharchia_.
-
-Imaginez une douzaine de ruelles grimpant en pente raide et rayonnant en
-éventail autour d’une petite place munie d’une fontaine. De chaque côté,
-des échoppes en bois complètement ouvertes, sans portes, sans fenêtres,
-sans vitrines, exhaussées de deux marches au-dessus du sol et séparées
-les unes des autres par de simples parois. Quand la nuit vient, une
-clôture d’une seule pièce est placée devant l’ouverture de la boutique;
-on la fixe au moyen de traverses en bois, et voici une fermeture tout à
-fait hermétique.
-
-C’est dans deux cent cinquante à trois cents échoppes de ce genre que se
-concentre le commerce local de Sérajewo. Il faudrait la palette de
-Descamp ou de l’infortuné Regnault pour fixer les physionomies si
-diverses, si expressives, si mobiles, des marchands ou des artisans
-assis les jambes croisées dans ces boutiques, travaillant à petits coups
-le cuir, le fer, les peaux, ou discutant avec les clients tout en
-suivant les spirales de fumée de leurs cigarettes. La population
-bosniaque est particulièrement riche en types originaux qui frappent par
-une individualité nettement accusée. Le musulman bosniaque est le plus
-souvent d’une taille bien au-dessus de la moyenne, vigoureusement
-musclé, et sa figure est rarement insignifiante. Ajoutez que le costume,
-tout ce qu’il y a de plus vieux-turc, avec turban, cafetan et larges
-culottes bouffantes, rehausse encore le caractère des physionomies, et
-tenez compte de ce que ce costume lui-même est parfois un assemblage
-curieux de pièces et de lambeaux ne tenant que par miracle.
-
-A certaines heures de l’après-midi, la foule grouille parmi les rangées
-d’échoppes; des marchands de pain de maïs et de fruits prônent leur
-denrée sur le mode criard et en poussant des exclamations qui déchirent
-les oreilles; les femmes turques apparaissent, la figure couverte d’un
-voile impénétrable et non d’une gaze légère et presque indiscrète comme
-les dames de Constantinople: les musulmanes orthodoxes de Sérajewo
-observent minutieusement les ordres du Prophète, et c’est derrière un
-double rempart de grosse toile qu’elles dissimulent des charmes que
-l’œil d’aucun _ghiaour_ ne saurait contempler. Sont-elles belles, et ces
-précautions sont-elles justifiées par des attraits qui induiraient en
-tentation les infidèles? Il est amusant de se poser ce problème quand on
-voit s’avancer une de ces créatures encaquée dans son long manteau, qui
-souvent, hélas! laisse voir des jupes trouées, rapiécées, et de vieilles
-bottes éculées qui enlèvent à l’apparition toute poésie.
-
-Les maris, gens sages et posés, marchands de prunes et propriétaires
-d’immeubles,--lisez de cabanes en bois--dont les fonctionnaires
-autrichiens payent largement et exactement le loyer, se promènent
-gravement, en majestueux rentiers, deux par deux, trois par trois,
-s’arrêtant devant les échoppes de leurs connaissances pour échanger
-quelques propos qui, la plupart du temps, font éclore le sourire sur les
-lèvres, car le musulman bosniaque n’est pas l’ennemi d’une douce gaieté.
-Si la conversation se prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se
-déchaussent et continuent l’entretien, commodément installés, les jambes
-croisées sur le tapis. Je m’imagine que si la propre épouse d’un de ces
-Turcs venait tâter les étoffes, le mari aurait peine à la reconnaître,
-tant les voiles sont épais et tant le costume et la démarche se
-ressemblent chez toutes ces dames.
-
-Et les affaires, comment vont-elles avec ces promeneurs si occupés, ces
-clientes qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent pas, et ces
-causeries prolongées? S’il plaît à Allah, les affaires iront bien, la
-marchandise se vendra, les florins, les ducats et les napoléons d’or (la
-monnaie préférée du Turc bosniaque) s’empileront dans sa cachette.
-Sinon, eh bien! ses objets, auxquels il tient comme s’ils étaient
-destinés à son usage personnel, ne passeront pas en d’autres mains.
-Comme les frais de bureau et les frais généraux sont à peu près nuls,
-comme il a payé ses marchandises comptant et n’a pas de traites en
-circulation, la faillite ou la banqueroute ne le tourmentent pas. Si sa
-maison ne brûle pas, il aura toujours de quoi se loger, et quant à la
-nourriture, on m’a affirmé que des familles turques vivaient avec dix
-sous par jour. Il en sera quitte pour porter son costume trois ou quatre
-ans de plus, et madame se privera d’essence de roses.
-
-Ces indolents négociants vendent surtout des chaussures orientales,
-bottes de peau couleur safran, souples comme des gants, et que les deux
-sexes chaussent indistinctement; des sabots en bois, des babouches et
-des pantoufles. Une des rues les plus animées est celle des échoppes de
-bourreliers et de selliers. Autrefois cette industrie était des plus
-prospères en Bosnie; tout le monde allait à cheval, et les transports
-s’effectuaient à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui, les chemins de fer
-portent un rude coup à ces moyens de transport primitifs, et comme si ce
-n’était pas assez, la concurrence, la hideuse concurrence a contribué à
-réduire les bourreliers de Sérajewo à la portion congrue. Autrefois,
-leurs selles, leurs brides, leurs harnais étaient renommés en Macédoine,
-en Anatolie, chez les Bulgares; on en faisait venir à Constantinople.
-Maintenant, Stamboul pourvoit aux besoins de toute cette clientèle;
-aussi les boutiques de la rue des selliers ont-elles un aspect
-mélancolique; les belles pièces qu’on y admirait jadis sont rares, on y
-trouve peu de marchandises toutes faites, le cuir pend en lanières au
-plafond, en attendant qu’une commande ferme donne à l’artisan l’occasion
-de montrer son habileté sans que l’objet confectionné lui reste pour
-compte.
-
-Il y a plus d’activité dans la rue où s’exercent les petites industries
-locales, où l’on travaille «l’article de Sérajewo». Ceci n’est point une
-fantaisie. Depuis des siècles, les Bosniaques excellent dans la
-confection de travaux de filigranes et dans les incrustations sur métal
-ou sur bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont exercé sur eux une égale
-influence au point de vue artistique, et cette combinaison a donné
-pendant longtemps d’excellents résultats. On leur doit des travaux très
-curieux, devenus rares, et dont les collectionneurs donneraient de hauts
-prix. Malheureusement, le secret de beaucoup de ces dessins s’est perdu:
-les ouvriers-artistes le gardaient avec un soin jaloux et le
-transmettaient à leurs enfants. Quand une génération était éteinte ou
-que les enfants abandonnaient le métier paternel, le modèle était perdu.
-Le gouvernement autrichien fait de grands efforts pour conserver et
-développer ces industries locales, que la tendance de notre époque, la
-concurrence des fabriques, menacent d’une ruine complète. M. de Kallay,
-à qui rien de ce qui touche à sa chère Bosnie ne saurait être étranger,
-encourage de toutes les façons, par des primes, par des commandes, les
-plus habiles ouvriers; il a prescrit la création d’un musée, que l’on
-vient d’installer au _Regierungsgebaüde_ de Sérajewo; il a fait établir
-des modèles d’après lesquels les ouvriers pourront travailler; enfin il
-a chargé un fonctionnaire du ministère d’étudier à Paris les moyens de
-donner à l’industrie bosniaque--tout à fait spéciale, tout à fait
-orientale jusqu’à présent--une tournure plus appropriée aux goûts et aux
-modes de l’Occident. Pourquoi pas, après tout? Les qualités de finesse
-et d’élégance un peu particulière qui distinguent ces travaux seront
-appréciées en Europe; et qui sait si quelque jour la mode, qui a donné
-leurs grandes et petites entrées dans nos salons, nos boudoirs et nos
-cabinets de travail à tant d’objets chinois ou japonais, ne demandera
-pas aux ouvriers-artistes de Sérajewo d’incruster les manches de nos
-couteaux, les bois des éventails, ou les poignées des ombrelles de nos
-élégantes?
-
-On m’a montré à l’ouvrage un de ces incrustateurs. L’escalier qui
-conduit à son atelier est raide et assez étroit; il faut y monter, ou
-plutôt y grimper, avec une sage précaution. Tout en haut, nous nous
-trouvons dans une pièce assez spacieuse, très propre et éclairée par
-trois fenêtres. Le mobilier ne se compose que d’un grand divan qui court
-tout autour de la chambre. Dans un coin, tout contre une fenêtre, est
-installé l’établi, devant lequel est accroupi sur deux coussins
-superposés un jeune Turc à la moustache blonde, à la mine avenante,
-portant le costume national en belle étoffe et d’une bonne coupe. Outre
-son creuset et ses instruments de travail, il a posé sur son établi un
-verre de sirop à la rose étendu d’eau et un pain de froment. Une belle
-montre en or suspendue à côté de l’établi indique l’heure turque. Quand
-les deux aiguilles seront réunies sur le chiffre XII, c’est-à-dire vers
-huit heures du soir d’après l’heure européenne, il pourra mordre dans le
-pain et porter le verre à ses lèvres; en le faisant plus tôt, il
-commettrait un grave péché, car nous sommes en plein _ramazan_. Depuis
-deux heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux observateur des règles du
-Prophète, a dû s’abstenir de boire, de manger, et, ce qui est plus dur
-peut-être, de fumer. Lorsque l’heure sera venue, quand le canon du
-castel aura donné le signal de la rupture du jeûne, notre ciseleur
-pourra non seulement faire cesser le supplice de Tantale, que lui font
-subir le pain et le sirop placés devant lui, mais il pourra festiner
-toute la nuit, jusqu’à ce que, vers deux heures du matin, un nouveau
-coup de canon annonce aux fidèles que le jeûne absolu a recommencé! Et
-il en est ainsi pendant trente jours. Au moment où le jeune artiste nous
-explique son procédé de moulage, le coup de canon réglementaire fait
-trembler les vitres. Alors le jeune homme jette alternativement sur nous
-et sur sa frugale collation des regards suppliants. Il n’ose y toucher,
-par crainte de donner au _Roumi_ le spectacle de sa gloutonnerie. Et
-pourtant il doit avoir l’estomac dans les talons, et le gosier à sec.
-Nous comprenons la situation, et nous battons en retraite, non sans lui
-avoir fait nos compliments sur une aiguière avec plateau qu’il vient de
-terminer, et qui est un véritable objet d’art.
-
-Là-bas, dans la _Tscharchia_, à l’ouïe du coup de canon, trois cents
-bras se sont levés à la fois comme par un mouvement automatique pour
-porter aux lèvres trois cents tasses de café ou trois cents verres de
-sirop, et trois cents cigarettes se sont allumées. Puis les marchands
-turcs ferment les devantures de leurs boutiques, et courent à la maison,
-où les attend le premier repas. Ils prennent le second, pendant le
-ramazan, à minuit et demi. Dans l’intervalle, on se promène, on chante,
-on danse dans les jardins, on joue aux dames et aux dominos dans les
-cafés; les femmes vont en visite d’un harem à l’autre, précédées de
-servantes qui portent de grosses lanternes en forme de lampions
-gigantesques, avec des parois en forte toile et des couvercles en cuivre
-curieusement travaillés.
-
-Et il en est ainsi pendant trente jours.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Sérajewo (_suite_).--Détails historiques et administratifs.
-
-
-Pour surprendre les Turcs en négligé, c’est-à-dire tout à fait dans leur
-quartier, il faut, par un bel après-midi,--pourvu cependant que le
-soleil ne brûle pas trop ardemment les atroces pavés,--monter à la
-citadelle. Nous passons d’abord devant le café _Bimbaschi_, dont
-l’aménagement est complètement turc à l’intérieur, mais dont la terrasse
-donnant sur le joli torrent la _Miljanka_, avec ses tonnelles et ses
-kiosques, a été arrangée d’après un modèle viennois. Des musiciens
-musulmans arrachent à la guitare bosniaque (_tamboura_) et à la guzla
-des sons lamentables et des gémissements aigus. Des sous-officiers qui
-promènent leur payse, des employés avec leur famille, des begs au port
-majestueux savourent le café, la bière ou l’eau de roses, boisson au nom
-poétique et au goût délicieux. Un peu plus haut, dans une maison assez
-confortable, entourée d’un jardin très soigneusement entretenu dans le
-goût européen, avec beaucoup de belles roses, est installée
-l’administration du _Vacouf_, c’est-à-dire des biens ecclésiastiques.
-
-Le vacouf est certainement, à l’heure qu’il est, le principal
-propriétaire de la Bosnie. Les legs pieux, les dons, les fondations
-grossissent chaque année ses revenus, qui atteignent près d’un million
-de francs. C’est avec ces fonds qu’on entretient les innombrables
-mosquées,--Sérajewo seul en compte cent pour 17,000 musulmans,--avec
-leur personnel d’hodjas, d’imams et de muezzins; que l’on secourt les
-couvents des derviches et que l’on dote les hôpitaux. En outre, le
-vacouf veille à ce que les fontaines sur les routes soient toujours en
-bon état; il fournit des fonds aux écoles et exécute, à l’occasion, des
-travaux publics importants. L’origine de la prospérité du vacouf de
-Bosnie remonte à Shazi Chousref Beg, troisième gouverneur du vilayet
-après la conquête par les Turcs. Cet Osmanli fut, comme l’indique son
-titre Ghazi (le victorieux), un grand batailleur, mais il fut aussi un
-grand philanthrope. On lui doit la plus belle mosquée de Sérajewo, un
-chef-d’œuvre d’ornementation orientale. Les belles mosaïques, si
-finement travaillées (peut-être par des artistes vénitiens),
-commençaient à s’effriter quand, sur la demande expresse de
-l’administration autrichienne, la mosquée fut remise à neuf, et l’éclat
-primitif rendu à cette ornementation. Il eût été dommage de laisser
-perdre cet échantillon du goût d’il y a plus de trois siècles, car la
-mosquée doit avoir été construite avant 1535, puisque, à cette date,
-Chousref Beg succomba dans une bataille au Monténégro. Il est enterré
-avec son esclave favori, dans un mausolée construit dans la cour de la
-mosquée; un drap noir recouvre le cercueil de pierre, et différentes
-offrandes sont déposées à ses pieds, entre autres un Coran
-magnifiquement calligraphié qui n’a pas coûté moins de cinq cents ducats
-(six mille francs).
-
-Chousref Beg n’a pas seulement fondé des mosquées, il a légué des sommes
-considérables pour la création d’hôpitaux affectés aux malades chrétiens
-et musulmans, et afin d’accentuer encore son esprit de tolérance, il a
-abandonné aux juifs chassés d’Espagne le _ghetto_ qu’ils habitent encore
-aujourd’hui, et qu’ils habiteront jusqu’à ce qu’on se décide à abattre
-ces misérables masures où de riches _spagnioles_, ceux-là mêmes dont les
-femmes et les filles portent des colliers de cinquante ducats, demeurent
-dans une atmosphère saturée de miasmes qui ne rappelle en rien les
-parfums de l’Arabie.
-
-Pour en revenir au vacouf, trois ou quatre fois par semaine, la
-commission chargée de l’administration des biens se réunit dans la jolie
-maison entourée du jardin si bien planté. On discute l’emploi des fonds,
-les secours à donner, les travaux à entreprendre. Tous les commissaires
-sont musulmans, cela va de soi; mais depuis l’occupation, le
-gouvernement s’est réservé le droit de nommer un commissaire chargé
-d’assister aux séances et de surveiller l’emploi strict et exact de ces
-revenus. Le commissaire actuel est un gentleman très aimable qui
-s’entendra à merveille avec ses collègues.
-
-Après la maison du vacouf, la vue devient superbe. La vallée s’ouvre
-largement, et tout au fond apparaît une ligne de montagnes dont
-plusieurs sont couvertes de neiges éternelles. Là-bas, dans les
-profondeurs des forêts qui garnissent les flancs des monts, les
-chasseurs trouvent à l’automne leur paradis, non pas ceux-là qui courent
-le lapin et la perdrix, mais les nemrods qui recherchent le gros gibier
-et les belles émotions. Des isards que le pied le plus agile peut
-poursuivre pendant des journées sans les atteindre, des loups, des ours,
-tel est le menu de ces parties cynégétiques. On trouvera dans plus d’un
-campement occupé par un officier autrichien les trophées de ces chasses
-sous les espèces de chauds tapis ou de descentes de lit.
-
-En se retournant, ce sont des maisons très blanches, très réjouissantes
-à l’œil, qui grimpent le long du _Pasim Brdo_ avec force mosquées et
-minarets. Justement les terrasses situées au faîte de ces tours pointues
-s’animent, le muezzin vient passer l’inspection des gros lampions et des
-verres de couleur qui, en l’honneur du ramazan, seront allumés à la
-tombée de la nuit.
-
-La citadelle est devant nous. La route fort large qui y conduit a été
-établie, comme l’indique une inscription gravée dans le rocher, par un
-bataillon de pionniers. Après avoir contourné la colline, elle nous
-ramène en plein quartier turc. Si les femmes musulmanes se sentent chez
-elles, les voiles des épouses sont moins épais et les jeunes filles non
-mariées se promènent le visage à découvert. Elles sont pour la plupart
-jolies, toutes fraîches et rieuses. Leur costume est étrange et
-pittoresque; elles portent une large jupe de couleur voyante, la plupart
-du temps rayée, fendue au bas du mollet et formant pantalon. Une chemise
-brodée et une sorte de fez ou une mantille complètent cet accoutrement.
-Beaucoup courent les jambes nues; d’autres sont chaussées de sabots en
-bois attachés avec des lanières de cuir. C’est qu’elles savent combien
-peu les chaussures européennes résistent aux aspérités des infâmes
-galets qui forment le pavage des villes turques.
-
-Les enfants sont remarquablement bien venus et paraissent admirablement
-soignés. La musulmane est une excellente mère, pour ce qui est de
-l’éducation physique du moins, car pour le reste elle est trop bornée
-d’esprit et trop futile pour leur donner de l’instruction et cultiver
-l’intelligence de ces êtres, qui, jusqu’à l’âge de douze ou quatorze
-ans, ne quittent guère le harem. Les ruelles sont remplies de bambins et
-de gamins de trois à dix ans qui paraissent s’amuser prodigieusement à
-toutes sortes de jeux. Les petites filles ont un air particulièrement
-résolu et délibéré.
-
-Rien de particulier à signaler à la citadelle. Elle se compose de deux
-bastions, le _jaune_ et le _vert_, d’où l’on pourrait, en cas
-d’insurrection, foudroyer la ville. Une caserne toute neuve, dans le
-style officiel autrichien,--un long bâtiment à deux étages, badigeonné
-de jaune, à toiture très pointue,--a été construite à mi-chemin des deux
-bastions pour abriter deux compagnies d’infanterie. Troupe et officiers
-ont cherché à s’installer de leur mieux sur la hauteur; un cantinier
-bosniaque débite du _raki_ et du café turc aux soldats; les officiers,
-en véritables austro-hongrois, ont établi un jeu de quilles, et lorsque
-le service chôme, ils bombardent impitoyablement le _roi_ et ses huit
-satellites.
-
-La citadelle est surplombée par le Trebovitch, plus haut que le Brdo,
-auquel il fait vis-à-vis. C’est sur cette montagne qu’il faudrait
-établir une ligne de fortifications pour défendre Sérajewo contre une
-agression du dehors. Mais comme, sous ce rapport, l’administration
-militaire ne paraît rien redouter, il n’est pas question de renforcer le
-système de défense de la capitale. Si nous grimpons sur le Trebovitch,
-la vue s’élargira encore, et nous pourrons suivre pendant un assez grand
-nombre de kilomètres la belle route de Mostar, qui est également l’œuvre
-du génie militaire autrichien. Avec une lorgnette, nous distinguerons
-également les bains d’Illitz, où le gouvernement fait construire en ce
-moment un nouvel établissement balnéaire avec hôtel, et un peu plus loin
-nous remarquerons l’endroit où la Bosna, le principal fleuve de la
-Bosnie, s’échappe en susurrant de trois crevasses pour se répandre à
-travers la province.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Organisation militaire de la Bosnie.--Les gouverneurs.--Le
-feldzeugmeister Appel et son état-major.
-
-
-Le commandement du 15e corps d’armée et le gouvernement militaire de la
-Bosnie et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à présent par quatre
-généraux de l’empereur.
-
-Le premier, le feldzeugmeister Philippovic, est cet homme de guerre à la
-rude poigne de Croate qui fit la conquête du pays, et qui ne se gêna
-nullement pour faire sentir aux insurgés vaincus la loi rigoureuse du
-vainqueur. Lorsque le pays fut complètement pacifié, l’empereur
-François-Joseph ne voulut plus appliquer à ses sujets le régime
-sommaire: le Standrecht expéditif, qui formait la base du système
-Philippovic. Le feldzeugmeister, couvert des marques de la distinction
-impériale, rentra donc à Prague, où il exerçait toujours les fonctions
-de commandant militaire de la Bohême. Il fut remplacé à Sérajewo par un
-général moins fougueux, et dont l’humeur patiente s’accordait mieux avec
-la mission humanitaire de l’Autriche. Le prince de Wurtemberg, qui avait
-pris une part si considérable à la conquête, installa au Konak de
-Bosna-Seraï l’heureux et habile pacificateur de l’Herzégovine; le
-lieutenant général Joanovic fut adjoint au prince en qualité de
-suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée a enlevé, au mois de
-décembre 1885, à l’affection de l’armée entière, était, avec son
-beau-frère, le général Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier
-autrichien qui connaissait le mieux la péninsule des Balkans; grâce à
-une pratique de vingt-cinq ans, il savait le mieux aussi de quelle façon
-il fallait traiter, gouverner et administrer ces populations que les
-passions nationales et religieuses mettaient en ébullition constante. A
-différentes reprises, le commandant et plus tard colonel, Joanovic,
-avait pris part aux missions de paix et de conciliation ayant pour but
-de rétablir le bon accord parmi les populations chrétiennes et les
-Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli à Sérajewo les fonctions de
-consul général, et il était entré en relations très suivies avec les
-notables du pays. Sa façon d’être, simple et joviale, sa rondeur
-militaire, jointe à une grande finesse, ses saillies caustiques, lui
-avaient valu une popularité que renforçait encore sa renommée militaire,
-conquise sur maints champs de bataille, et que venait de consacrer sa
-difficile campagne de l’Herzégovine. On pouvait donc beaucoup espérer de
-son expérience et de son prestige au milieu des populations récemment
-soumises.
-
-Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand Wurtemberg ne purent
-s’entendre sur une foule de points; et ne voulant pas être responsable
-des mesures qu’il désapprouvait, le lieutenant général préféra se
-retirer.
-
-L’empereur, bon appréciateur de ses services, lui accorda une
-compensation brillante: le gouvernement civil et militaire de la
-Dalmatie, un poste politique de la plus haute importance, qui permettait
-à son titulaire d’exercer son action sur les pays occupés, voisins de la
-Dalmatie. Le prince de Wurtemberg, général modeste et affable,
-administrateur de bonne volonté, ne garda pas longtemps ses fonctions,
-et céda bientôt le gouvernement au feldzeugmeister Dahlen, qui eut à
-réprimer l’insurrection de la Cricovice, aggravée dès le début par la
-désertion des gendarmes indigènes, et qui eut également à lutter contre
-des désordres administratifs auxquels mit un terme l’avènement de M. de
-Kallay au ministère.
-
-Le ministère de la guerre semble avoir pour principe de changer assez
-fréquemment les gouverneurs généraux en Bosnie, peut-être pour éviter
-les inconvénients qui sont inhérents à l’exercice prolongé de charges
-aussi importantes, peut-être aussi pour donner à un plus grand nombre de
-généraux l’occasion de se distinguer à ce poste et de connaître les
-territoires occupés. En vertu de ce principe M. de Dahlen fut rappelé,
-et c’est M. le feldzeugmeister baron d’Appel qui, depuis trois ans, est
-à la tête du gouvernement.
-
-Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de présenter au lecteur en entrant
-en Bosnie, est âgé de soixante ans environ, et il a pris part depuis
-1848 à toutes les grandes et petites guerres où le drapeau de la
-monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.
-
-Il appartenait à la cavalerie, et c’est dans un régiment de lanciers
-polonais qu’il fit les campagnes d’Italie contre Charles-Albert, et de
-Hongrie contre Kossuth. Dix ans plus tard, dans la guerre de
-l’indépendance italienne, le baron d’Appel servait sous les ordres du
-général Benedeck. Il se distingua dans une rencontre avec un fort
-détachement de cavalerie française, de façon à mériter la croix de
-Marie-Thérèse, qui n’est accordée que pour des actions d’éclat tout à
-fait particulières. C’est dans cet engagement qu’il reçut au-dessus de
-l’œil droit un furieux coup de sabre dont il porte encore les traces
-aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir l’œil par la visière que
-j’avais remarquée lorsque je vis le général à Brod. A partir de 1859, le
-brillant officier de cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves de
-bravoure personnelle, voulut approfondir théoriquement l’art militaire;
-il se mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas à devenir un des
-officiers les plus savants de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui
-valurent un prompt avancement, et c’est aussi en raison de ses
-connaissances qu’il fut choisi comme gouverneur des territoires occupés.
-C’est qu’il faut là-bas des généraux qui sachent non seulement sabrer,
-mais qui sachent organiser et administrer.
-
-Le domicile officiel du général est le «Konak» des anciens _valis_
-turcs, parmi lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées, tels
-qu’Omer Pacha, le «grand capitaine» (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha, qui
-devait trouver Sérajewo bien mesquin et bien petit à côté des capitales
-où il avait représenté son maître le Sultan. Ce Konak a été transformé à
-l’intérieur et garni de meubles européens à la place des éternels
-divans. La porte d’entrée, devant laquelle se promènent deux
-sentinelles, est flanquée de deux petites pièces de montagne, de
-véritables bijoux astiqués et propres comme des sous neufs, mais bien
-inoffensifs, puisque l’on a relevé les écouvillons.
-
-Au premier étage, auquel conduit un bel escalier, sont installés les
-bureaux de l’état-major; on y travaille ferme, chaque officier qui entre
-dans le «Stab» est envoyé pendant deux ans en Bosnie. Sous la conduite
-d’un chef tel que M. le baron d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront pas
-de se former à bonne école.
-
-Le second étage est réservé personnellement au commandant. La pièce
-principale est le salon d’attente, qui, dans les occasions
-extraordinaires, sert de salle à manger et de salon de réception. Une
-grande baie vitrée donne vue sur le magnifique panorama de Sérajewo avec
-ses maisons étagées les unes sur les autres et ses innombrables minarets
-et les hauteurs que couronne le «Castel». De cet observatoire, rien de
-ce qui se passe dans la ville ne saurait échapper à l’œil vigilant du
-maître et de ses officiers d’ordonnance, dont l’un est installé à poste
-fixe dans cette pièce, chargé de recevoir et au besoin de faire
-patienter les visiteurs, ce dont il s’acquitte avec la plus parfaite
-courtoisie.
-
-Je reconnais le fringant officier de hussards que j’avais vu à Brod,
-dans le cortège du commandant général. Nous faisons plus ample
-connaissance avec le capitaine de Vukelich, c’est le nom de l’officier.
-Il me raconte certains détails typiques sur l’excursion de l’archiduc
-Albert, qui a affronté non seulement la chaleur, la poussière des
-routes, la fatigue, mais aussi les discours interminables des moines
-franciscains, des popes grecs et de certains maires de village, qui
-voulaient faire preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait jusqu’au bout
-sans sourciller, bien qu’il ne soit pas grand amateur de harangues.
-
-Bien souvent, dit mon interlocuteur, j’avais peine à me retenir et à ne
-pas interrompre le fâcheux prolixe en lui disant: «Mais tais-toi donc,
-animal!» Que voulez-vous, on n’est pas hussard pour rien.
-
-Tandis que nous causions, d’autres visiteurs, désireux de voir le
-général, se réunirent également dans le salon d’attente. L’un des
-derniers survenants était un vétéran de l’armée autrichienne, le
-feld-maréchal lieutenant Lauber, du cadre de réserve. Une belle tête de
-soldat! Cependant le costume civil qu’il porte ne jure pas avec sa
-physionomie. Il s’excuse de ne pas paraître en tenue, mais il voyage en
-touriste avec une petite valise à main qui aurait peine à contenir un
-uniforme.
-
-«J’avais l’intention, me dit le général, de visiter une partie de la
-France, et j’avais pris à cet égard toutes mes dispositions, quand vous
-avez voté votre loi sur l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé
-au corps, traîné au poste et peut-être traduit en justice... C’eût été
-un dénouement peu en rapport avec un voyage d’agrément... Alors je me
-suis décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le plaisir d’y rencontrer
-beaucoup de mes anciens compagnons d’armes.»
-
-Les appréhensions du général Lauber, au sujet de l’application de la loi
-sur l’espionnage sont partagées par beaucoup d’officiers étrangers, qui
-oublient que les clauses inscrites dans notre nouvelle législation sont
-en vigueur depuis longtemps dans d’autres pays, et qu’il suffirait, pour
-éviter des malentendus, qu’un officier général d’une puissance amie
-comme l’Autriche, visitant la France, se présentât chez le général
-commandant la ville où il compte séjourner. Il sera accueilli de la
-façon la plus parfaite, en camarade, et n’aura plus rien à redouter.
-Quant aux officiers des puissances que l’on ne peut pas qualifier
-_d’amies_, si la nouvelle loi les tient éloignés des frontières de la
-République, y a-t-il lieu de s’en plaindre? Nous discutions cette
-question, lorsque le feldzeugmeister, qui venait d’expédier le rapport
-et les affaires courantes avec son chef d’état-major, donna l’ordre de
-m’introduire. «Je suis très réjoui (_hoch erfreut_), me dit-il, de vous
-voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer les visiteurs, et je suis
-persuadé que vous ne regretterez pas votre dérangement. L’armée a fait
-ce qui était en son pouvoir pour créer des voies de communication et
-frayer des routes au commerce, afin de donner autant que possible la
-prospérité aux habitants. Il s’agit maintenant de développer les
-ressources du pays et d’attirer ici les capitaux capables de les
-vivifier.
-
---La sécurité, demandai-je, est donc parfaite?
-
---Elle est parfaite, vous vous en apercevrez facilement si vous
-parcourez l’intérieur. La population, qui avait été égarée par des
-meneurs fanatiques lorsque nous sommes entrés ici, a compris que
-l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir un système régulier que les
-Turcs étaient impuissants à organiser. Il n’y a plus de résistance
-ouverte, ni même d’hostilité sourde. Chacun accepte les faits accomplis
-et en profite... Comme gouverneur militaire, je n’ai plus qu’une seule
-préoccupation: c’est d’en finir une bonne fois avec quelques bandes de
-brigands, peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps à autre, font une
-courte apparition dans certains districts éloignés de l’Herzégovine. Ils
-choisissent leur terrain d’opérations dans les territoires dont la
-population est encore indisciplinée et incapable de se plier à tout
-ordre légal régulier. Chez ces gens-là, le désordre est dans le sang;
-ils ont vécu pendant quatre à cinq siècles, sans frein et sans lois, ils
-sont persuadés que c’est là l’état normal. Lors d’une tournée en
-Herzégovine, j’ai pris à partie un de ces éternels malcontents et je lui
-ai demandé de quoi il avait à se plaindre. Il m’a répondu avec une
-franchise de montagnard:
-
-«Nos enfants, me dit-il, comprendront peut-être les avantages de votre
-système et les bienfaits de votre civilisation; mais pour nous, c’est
-une gêne, c’est une contrainte. Nous n’acceptons aucun joug, nous
-voulons être libres sans aucune limite, et surtout garder nos armes,
-sans lesquelles la vie nous est impossible.» C’est au milieu de cette
-partie indomptable de la population que les brigands se cachent, sûrs de
-ne pas être dénoncés.
-
---Et parmi quels éléments se rencontrent ces brigands?
-
---Ce sont pour la plupart des rebelles qui n’ont pas voulu profiter de
-l’amnistie, dont tous ceux qui se sont soumis pendant la première année
-qui a suivi l’occupation ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le délai étant
-passé, ils ne pourraient rentrer chez eux sans risquer d’être arrêtés!
-D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier n’a commis d’autre délit
-que d’avoir participé aux insurrections, nous le relâchons promptement;
-c’est seulement dans le cas où il aurait commis des crimes de droit
-commun que l’instruction est poussée plus loin. Aussi ceux qui hésitent
-à revenir sont des particuliers qui n’ont pas la conscience nette. C’est
-généralement vers le mois de mai que ces messieurs nous honorent de leur
-visite; alors commence ce que nous appelons la «campagne des brigands».
-Ils ont passé l’hiver dans la principauté du Monténégro, qui leur
-accorde un asile qu’il serait difficile de justifier au point du vue du
-droit international et des relations de bon voisinage. Après avoir
-épuisé les provisions qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant l’été
-précédent, ils viennent chercher du nouveau butin. Le principal objectif
-de leurs rapines, ce sont les troupeaux de moutons et de bétail qui,
-chaque printemps, sont envoyés dans les pâturages des hauts plateaux. Ce
-sont des terrains vagues, très boisés, où il est facile de se perdre, et
-très difficile de chercher un fugitif. Les bergers, de leur côté, ne
-s’empressent nullement de renseigner la gendarmerie, d’abord par peur de
-représailles, et aussi un peu par connivence.
-
-Nous allons essayer cette année de rendre les poursuites plus efficaces
-en prenant certaines précautions. D’abord, les troupeaux ne pourront
-plus vaguer au hasard dans les terrains. Chaque berger a son emplacement
-désigné, délimité, qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements sont
-disposés en éventail, de façon à aboutir au _blockhaus_ de la
-gendarmerie, qui est relié aux postes secondaires établis dans les
-montagnes par télégraphe et aussi par téléphone.
-
-Ce qui nous fait espérer que le brigandage ne tardera pas à être
-extirpé, c’est que les bandes ne reçoivent pas de secours. Il n’y a pas
-de remplaçants pour les malandrins qu’une balle de fusil expédie dans
-l’autre monde. Après l’expédition qui vient d’être ordonnée, le
-brigandage aura atteint son terme, et je crois que l’Herzégovine sera
-aussi sûre que les pays les plus civilisés, où des meurtres et des vols
-se commettent aussi tous les jours.
-
-En rentrant à l’hôtel après cette conversation, j’y trouvai une
-invitation à dîner au Konak pour le lendemain à deux heures et demie.
-Cela me valut l’honneur de faire la connaissance de Mme la baronne
-d’Appel, qui, depuis la nomination de son mari, a pris à cœur ses
-fonctions de gouvernante générale, en s’associant à cette partie de la
-tâche du feldzeugmeister, qui comporte, qui appelle même une
-intervention féminine. C’est ainsi que, dès à présent, Mme d’Appel se
-préoccupe d’envoyer à l’Exposition universelle de 1889 des produits de
-l’industrie locale capables de servir d’échantillons et de créer à cette
-industrie de nouveaux débouchés. Des commandes considérables ont été
-faites aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine, dans les districts
-qui comptent les brodeuses les plus renommées. Les tissus, les
-dentelles, les foulards qui seront expédiés à Paris attireront sans
-doute l’attention des curieux et des amateurs.
-
-Les convives de Mme d’Appel étaient presque tous militaires; je citerai
-l’_ad latus_ du gouverneur et le feld-maréchal lieutenant de Bouvard,
-descendant d’une famille d’émigrés entrés au service impérial. Malgré
-cette origine, et bien que sa physionomie martiale et légèrement
-narquoise rappelle par beaucoup de traits le type classique de nos
-généraux, M. de Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie élevée de
-l’armée autrichienne, ne sait pas un mot de français. On attire
-particulièrement mon attention sur un général qui vient d’arriver de
-Hongrie, et qui passe pour un des officiers supérieurs les plus
-énergiques et les plus originaux de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son
-allure très martiale et le grand dogue qui le suit partout, jusque dans
-le salon d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à rendre très
-populaire dans les rues de Sérajewo. Les autres convives assis autour de
-la table, dans le grand salon d’où l’on découvre le beau panorama de la
-Ville, étaient un général arrivé d’Herzégovine avec sa femme, et
-plusieurs officiers d’état-major, depuis le grade de lieutenant jusqu’à
-celui de colonel. Le menu est plantureux, et largement arrosé d’un
-excellent vin de Hongrie de choix (magyarader), auquel succèdent
-plusieurs rasades de champagne. Le service est fait correctement et
-militairement par les domestiques à livrée brune du gouverneur. C’est à
-la fin du repas que la conversation devient générale, ou plutôt que les
-entretiens particuliers de voisin à voisin se mêlent et se confondent.
-On s’aperçoit alors que le thème uniforme de ces entretiens a été fourni
-par le pays dans lequel on se trouve, et que tout le monde juge à son
-point de vue. En somme, les officiers ne se plaignent pas de leur
-garnison dans les territoires occupés, et un colonel d’état-major, mon
-voisin, fait remarquer combien les parents et amis des partants ont tort
-de plaindre ceux-ci lorsqu’ils sont appelés au delà de la Save. Le repas
-a duré environ une heure. On cause encore quelques instants dans le
-salon-boudoir de Mme d’Appel, et chacun se retire, laissant le
-gouverneur à ses affaires.
-
-Depuis quatre ans environ, un coadjuteur civil (civil _ad latus_) a été
-adjoint au gouverneur militaire, afin de bien montrer que l’intention de
-l’Autriche n’est nullement de soumettre le pays à une dictature absolue
-d’état de siège. M. de Kallay avait choisi, pour ces délicates
-fonctions, un riche magnat hongrois, M. le baron de Nikolitsch[1], oncle
-du roi de Serbie. M. de Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément
-décoratif de l’administration autrichienne. Il sait quelle tâche lui
-impose sa grande fortune, et il la remplit en véritable grand seigneur.
-Sa maison, montée sur un pied très luxueux, est le centre de la
-«société» de Sérajewo; ses fêtes, ses bals, ses dîners, donnent à ceux
-qui y sont conviés l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade
-orientale, mais une grande ville, au milieu de tous les raffinements.
-Parmi les collaborateurs les plus actifs de M. le baron Nikolitsch, on
-cite M. le baron Kutschera, appartenant à une vieille famille de
-fonctionnaires, et qui naguère était premier drogman de l’ambassade
-autrichienne à Constantinople. La connaissance des langues orientales,
-la longue pratique des habitants et des mœurs de l’Orient, un esprit
-très délié, font de M. Kutschera un auxiliaire très précieux pour la
-tâche qui incombe à l’Autriche en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout
-particulièrement occupé de la réglementation de la propriété civile et
-de l’établissement du _Grundbuch_, registre officiel de la propriété,
-qui fait foi dans toutes les contestations qui s’élèvent au sujet des
-terres vendues plus ou moins récemment. Les différents services
-administratifs et financiers ont leurs chefs et sont organisés d’après
-le modèle autrichien.
-
- [1] Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch a
- définitivement donné sa démission; jusqu’à nouvel ordre, M. le baron
- de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration civile,
- dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.
-
-Un des premiers soucis du gouvernement autrichien, après la
-pacification, a été de régulariser autant que possible l’administration
-municipale de Sérajewo. Une fois ce _pensum_ résolu d’une façon
-satisfaisante, les autres communes plus ou moins considérables n’avaient
-qu’à se modeler sur la capitale. Mais encore fallait-il que ce modèle
-fût réussi.
-
-En principe, l’administration supérieure voulait laisser à l’édilité une
-liberté aussi complète que possible et concilier l’autonomie de la ville
-avec les nécessités de l’occupation. Il n’est jamais entré dans l’esprit
-des gouverneurs civils ou militaires de traiter Sérajewo en
-ville conquise et de faire litière dans les pays occupés, du
-_self-government_. Mais, en revanche, le gouvernement civil a voulu
-tenter une expérience en donnant à Sérajewo une organisation municipale
-copiée, presque en tous points, sur celle de la ville de Vienne.
-
-Cette épreuve, qui avait ses dangers, comme toutes les innovations, a
-été couronnée de succès, et la machine municipale montée par les
-Autrichiens marche à souhait.
-
-Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui d’un conseil municipal où
-les nationalités et les confessions sont représentées dans une juste
-proportion. A la tête de cette municipalité se trouve, comme de juste,
-un maire de confession musulmane et un vice-président serbe de
-nationalité, et grec oriental de religion. Les attributions de la
-municipalité sont les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis que
-l’autonomie a été restituée, ou plutôt accordée, à la grande capitale.
-
-La police est toute municipale; on a eu l’idée de donner aux sergents de
-ville exactement le même costume que portent les gardiens de la sûreté à
-Vienne: pantalon de drap bleu, tunique foncée de même couleur, de coupe
-à demi militaire et à demi administrative, képi à large visière; comme
-arme, un sabre de cavalerie de calibre respectable, et comme signe
-distinctif, une large plaque de cuivre poli et luisant, passée autour du
-cou et supportant le numéro d’ordre de l’agent.
-
-Il existe pourtant une modification. Les gardiens de confession
-musulmane portent le fez au lieu de la casquette qui sert de couvre-chef
-aux agents du culte chrétien.
-
-Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas le premier venu. Tout d’abord,
-Mustaï-Bey frappe les regards par sa haute taille, la régularité de ses
-traits orientaux, et ensuite par la dignité de son attitude, dignité
-exempte de pose et toute naturelle. C’est un de ces Turcs majestueux et
-doux, tels qu’on se plaît à se les représenter après avoir lu quelques
-«Contes des mille et une nuits». Haroun-al-Raschid le grand Sultan
-devait être aussi beau, aussi grand et aussi fort, il devait marcher et
-se mouvoir avec cette grâce toute virile. Mais ce n’est pas à
-Haroun-al-Raschid, personnage hypothétique et appartenant au domaine de
-la fantaisie seulement, que le premier bourgeois de Sérajewo ressemble.
-
-Dans l’accentuation de ses traits, où le caractère oriental se mêle à je
-ne sais quelles réminiscences italiennes, dans ce nez busqué, dans cette
-barbe grisonnante et coupée de près, mais surtout dans certains gestes,
-dans certains mouvements et certaines démarches, on a de l’aversion
-comme si on avait devant soi un revenant, mort français, et revenu sur
-terre sous la carapace d’un Osmanli. Imaginez-vous Gambetta, bien
-portant, dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un turban blanc et
-drapé dans un ample cafetan de soie entr’ouvert et laissant voir le
-pantalon et la redingote à l’européenne, mais de mode un peu surannée.
-
-Mustaï-Bey passe pour un des plus riches propriétaires de la Bosnie. Il
-raconte volontiers, ou l’on raconte, qu’il peut aller de Sérajewo à
-Constantinople par la vieille route, en couchant chaque nuit sur une de
-ses terres. Mais en homme avisé, le bourgmestre préfère, quand il va à
-Stamboul, user du sleeping-car et des bateaux à vapeur. Les revenus du
-bourgmestre, comme ceux de la plupart des propriétaires du pays,
-consistent en vente de bestiaux et de prunes, de ces prunes qui poussent
-dans des _clos_ d’une étendue infinie, et que l’on expédie par barils,
-jusqu’aux Indes et jusqu’en Amérique.
-
-Un journaliste viennois fort aimable, excellent écrivain, mais un peu
-enclin à l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey disposait d’une
-fortune de 40 à 50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher; mais même
-après cette amputation il reste au bourgmestre de Sérajewo plus que la
-_médiocrité dorée_ et de quoi faire largement face aux frais de
-représentation que l’on pourrait exiger ou attendre du premier magistrat
-d’une ville qui est le chef-lieu de deux provinces. La famille de
-Mustaï-Bey est une des rares familles d’origine vraiment turque,
-c’est-à-dire asiatique, qui soient restées en Bosnie après l’occupation.
-Et encore cette exception se rapporte personnellement au bourgmestre.
-Son père, musulman de la vieille roche et très orthodoxe, avait rempli
-des fonctions politiques très importantes. Il avait même été
-sous-gouverneur pendant une période critique. La fierté de l’Osmanli ne
-pouvait accepter la domination étrangère, autrichienne ou autre. Tandis
-que son fils se plaçait nettement à la tête des notables décidés à
-s’entendre avec les Autrichiens, et à collaborer avec eux à
-l’établissement d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra partir pour
-Stamboul. Il y resta jusqu’à sa mort; mais à plusieurs reprises il vint
-voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser son fils, auquel, malgré
-les divers griefs politiques, il portait la plus grande affection.
-
-C’était fête dans la ville quand le «Vieux» arrivait, et qu’on allait le
-quérir à la gare en grande pompe pour le conduire en ville, en calèche à
-quatre chevaux, avec une escorte d’honneur fournie par ses amis.
-Maintenant le «Vieux» est allé goûter la félicité que Mahomet promet aux
-siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est
-resté chef de la famille.
-
-Le bourgmestre ne parle en véritable lettré turc que le bosniaque, le
-turc, l’arabe et le persan. Je n’ai pu m’entretenir avec lui qu’à l’aide
-d’un interprète très aimable et très empressé, dont je parlerai tout à
-l’heure. Mais de tous côtés on m’a vanté l’esprit de justice et les
-tendances progressistes qui animent le chef de la communauté de
-Sérajewo. Il est tout à fait libéral d’opinion, et appelle ardemment
-tous les bienfaits de la civilisation, qui doivent faire de Sérajewo une
-ville européenne. Il accueillerait avec joie un Haussmann réformateur,
-et le jour où la lumière électrique rayonnera du haut des minarets, le
-digne maire verra se réaliser un rêve audacieux qu’il caresse depuis
-longtemps. Ces idées progressistes n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un
-musulman très pieux, suivant à la lettre les prescriptions du rite. Il a
-toujours éloigné de ses lèvres le calice rempli de vin, et sa plus
-grande orgie est de boire de temps à autre un bock de bière. Il jeûne
-avec une rigoureuse componction pendant le Ramazan, et lorsqu’il se
-promène à travers les rues de Sérajewo ou au milieu des provinces de son
-domaine, il défile entre ses doigts le chapelet de grains de corail.
-
-Le bourgmestre considère l’hospitalité comme un devoir de sa charge.
-J’en avais été prévenu, et je ne fus pas surpris de recevoir une
-invitation à dîner. Tout en remerciant le premier magistrat de Sérajewo
-de son attention, je le fis prier de ne rien changer à son ordinaire,
-non pas pour exprimer par là la banalité d’usage, mais parce que j’étais
-désireux de goûter un véritable repas préparé par un des meilleurs
-cuisiniers de Constantinople, que Mustaï a pris à sa solde.
-
-Au jour indiqué, à sept heures et demie du soir, nous étions dans le
-_home_ du bourgmestre; une maison de belle mine tenue fort proprement.
-Sous le vestibule commencent deux escaliers de bois dont l’un conduit au
-selamlik (appartement des hommes), et l’autre au harem... Que ce mot
-n’évoque au lecteur aucune idée folâtre ou voluptueuse. La polygamie n’a
-jamais été pratiquée, sauf les exceptions nécessaires pour confirmer la
-règle, chez les Turcs de Bosnie. Ils s’en sont toujours tenus sagement à
-une seule épouse, et Mustaï-Bey n’a pas voulu donner à ses administrés
-le mauvais exemple. _Madame la bourgmestre_ n’a à redouter aucune
-rivale. Seule, elle règne dans son harem, et, s’il faut en croire les
-rumeurs, elle n’est pas sans autorité sur le selamlik, c’est-à-dire sur
-le reste de la maison, ni sans influence sur les affaires de la ville.
-Seulement, si Mustaï-Bey n’a qu’une seule femme, il la tient à l’écart,
-il la cache et la voile avec autant de précaution que s’il était maître
-d’un sérail de cinquante validés et cadines. Sous ce rapport, les
-musulmans de Sérajewo, leur maire en tête, sont tout à fait «vieux
-turcs». Ici la gaze légère et élégante ne suffit pas, comme à
-Constantinople, pour dérober à la vue des profanes la figure féminine,
-c’est le _féridgé_ orthodoxe de grosse étoffe impénétrable et une
-véritable cagoule qui garantissent l’anonymat de l’épousée. C’est à
-peine si des trous suffisants pour laisser passer le regard sont percés
-dans ladite cagoule.
-
-Que de fois dans la rue on se sent pris d’une vive curiosité, désireux
-de savoir, comme au bal à l’aspect d’un masque, ce qui se dissimule
-derrière l’enveloppe prescrite par le rite: un gentil et frais minois;
-une frimousse piquante ou quelque visage ridé, velu, prêtant aux
-désillusions? Souvent, tandis qu’on est absorbé dans la rêverie qui vous
-fait entrevoir, derrière le _féredgé_, je ne sais quelle poétique
-apparition, on aperçoit des loques râpées couvrant les jambes jusqu’aux
-pieds, chaussés de grosses bottes de cuir jaune avachies et éculées.
-Alors, adieu la poésie et la rêverie! Je préfère les femmes des
-campagnes travaillant la terre, les pieds nus, et ne craignant pas
-d’exposer leurs membres au hâle du soleil. Celles-là n’ont pas la figure
-couverte de la cagoule, mais le passant, le voyageur _giaour_, n’y gagne
-rien. Dès que la musulmane l’aperçoit à l’horizon, elle se tourne de
-façon à présenter au mécréant la postface de son individu. Pour plus de
-sûreté, elle se couvre le visage des deux mains et elle ne bouge pas
-avant que le danger, c’est-à-dire le mécréant, ne soit passé. Les
-paysannes turques ont une adresse, que dis-je, un chic tout particulier
-pour ce genre de démonstration _ad hominem_, pour cette façon de nous
-montrer leur dédain.
-
-Mais revenons au dîner du bourgmestre.
-
-Six convives se mirent à table dès que le coup de canon tiré du haut de
-la citadelle eut annoncé la fin du jeûne (nous étions, comme je crois
-l’avoir dit, pendant le Ramazan): le maître de la maison, toujours très
-à l’aise dans son beau cafetan de soie fine couleur puce, plein
-d’entrain et de bonhomie; son fils aîné, âgé d’une vingtaine d’années;
-un Monténégrin d’une célèbre famille du pays Beg, capitanoviliche, une
-figure, une tête de médaille romaine coiffée du fez rouge; M. Hormann,
-préfet de police et commissaire du gouvernement auprès de la ville, avec
-son fils, un garçonnet d’une dizaine d’années à la mine éveillée et très
-fier de son origine croate.
-
-La table était un guéridon à jouer: pas d’assiettes ni de serviettes,
-pas de verres non plus; devant chaque convive, une cuillère. On servit
-d’abord sur un plateau, qui fut posé au milieu du guéridon, une douzaine
-de hors-d’œuvre, chacun sur une soucoupe: lait caillé, fromage de
-brebis, ronds de saucissons, confitures de prunes, de roses et de
-cédrats, poissons fumés, etc. Lorsque chacun eut dit «un mot» à ces
-entrées en matière, le serviteur, très agile, habillé à la mauresque, de
-noir et d’écarlate, apporta une grande écuelle en ruolz contenant un
-potage aux herbes à la crème et d’une aigreur particulière, mais fort
-agréable. Il paraît que l’on obtient cet assaisonnement en faisant
-mijoter dans le potage l’estomac entier d’un veau. Les cuillères
-jouèrent avec vaillance, comme il convient à des estomacs exténués par
-un vide de quatorze heures. Il me serait impossible d’énumérer la
-succession des plats qui tour à tour furent posés sur le guéridon et que
-l’on attaqua fiévreusement, toujours «au hasard de la fourchette»,
-chacun se servant à même dans le plat. Sur un signe du maître, le
-domestique au justaucorps de soie rouge avait apporté des fourchettes,
-mais je fus le seul avec M. Hormann à me servir de cet auxiliaire de la
-gastronomie occidentale. Les autres convives jouèrent de la cuillère--et
-parfois même des doigts. Rien de plus capricieux que l’ordre d’un menu
-turc. Après avoir servi du mouton en ragoût, en hachis, en rôti, de la
-volaille rôtie et des saucisses enveloppées dans une feuille de vigne,
-on passe des cerises, des fraises, des framboises. Vous vous croyez au
-dessert; pas du tout: on recommence à servir de la volaille et du
-mouton, puis arrivent des sucreries et, pour terminer le repas, le
-_pilaf_, le riz gras à la turque. Comme boisson, un seul verre ou plutôt
-un seul gobelet d’eau légèrement étendue de sirop de roses. En somme,
-cette cuisine turque préparée par un maître-queux comme celui de Mustaï,
-ferait un ordinaire des plus acceptables, si on pouvait manger ces plats
-multiples dans les assiettes et les arroser de vins légers. Le service
-se fit avec une rapidité et une précision toute militaire; nous ne
-restâmes pas plus d’une demi-heure autour du guéridon, et pourtant le
-menu était plus chargé que celui d’un dîner de cérémonie. La causerie
-fut nulle; le Turc, peu bavard de sa nature, est d’avis qu’on est à
-table pour manger et non pour deviser, surtout en temps de Ramazan,
-quand il y a à se rattraper pour toute une journée de jeûne.
-
-Après le repos sur le divan, devant les tasses minuscules de café turc
-et à la fumée des cigarettes, on causa du passé et de l’avenir de
-Sérajewo. Le bourgmestre rappela les jours de splendeur du commerce de
-Sérajewo, alors que toutes les caravanes destinées à pénétrer jusque
-dans les contrées les plus reculées de l’Orient, jusqu’en Perse et au
-Thibet, se formaient dans la capitale de la Bosnie. Alors les _hans_
-(auberges) étaient peuplées, la place manquait dans les écuries pour
-abriter les bêtes de somme, les hangars regorgeaient de marchandises
-précieuses, et chaque chargement qui traversait la ville ou qui en
-partait payait un impôt direct ou indirect qui valait à la capitale de
-la Bosnie une belle prospérité. Le maire est plein d’espoir, il est
-persuadé que cette prospérité de sa ville natale reparaîtra sous
-l’administration autrichienne, lorsque cette cité aura été adaptée aux
-exigences de la civilisation moderne, lorsqu’elle aura été dotée de tous
-les avantages et des agréments des cités florissantes en Europe. La
-période des caravanes et des bêtes de somme est passée, mais on peut
-tirer profit des chemins de fer. Le langage du maire fut celui d’un
-édile très soucieux du bien-être de ses administrés, et tout fier du
-bien qu’il pouvait faire, grâce à sa situation. Mustaï-Bey fut
-énergiquement appuyé par Hormann, le commissaire délégué du gouvernement
-auprès de la ville. Ce fonctionnaire est encore jeune, mais c’est un
-vétéran de l’administration bosniaque, car il arriva dans le pays avec
-les troupes d’occupation, connaissant la langue.
-
-Malgré son nom à consonance allemande, M. Hormann est né en Croatie.
-Ayant exploré la Bosnie, il fut désigné adjoint en qualité de
-commissaire civil au général Philippovic. Le rude feldzeugmeister
-n’aimait guère les _pékins_, et il n’entendait pas qu’ils fussent mêlés
-à son administration. La situation d’un commissaire civil avec un tel
-chef n’avait donc rien de particulièrement attrayant, et un _Hofrath_
-qui avait également des fonctions à remplir auprès du commandant fut
-tellement abasourdi par les premières rebuffades, qu’il en perdit
-complètement la tête. Il fallut que M. Hormann, qui dès l’abord avait su
-gagner les bonnes grâces du général, relevât le moral de son collègue
-aulique, qui tremblait comme la feuille à l’idée seule de se présenter
-chez le feldzeugmeister. Tout en rassurant le Hofrath, M. Hormann ne put
-s’empêcher parfois de se moquer un peu de son timoré compagnon. Un jour,
-tandis que l’armée campait près de Doboy, retenue dans sa marche par les
-pluies et les retards des convois, Philippovic, que ces contretemps
-impatientaient, avait fait preuve d’un agacement de nerfs très prononcé,
-dans une entrevue avec le malencontreux _Hofrath_. Celui-ci courut comme
-un chat échaudé chez le commissaire civil, et avec une inquiétude très
-sincère:--Croyez-vous, demanda-t-il, que le feldzeugmeister ait le droit
-de m’infliger une punition?--M. Hormann prit une mine très grave: «Nous
-sommes en campagne, le généralissime a droit de vie et de mort sur tout
-ce qui fait partie de l’armée à un titre quelconque. A la rigueur, il
-pourrait nous faire fusiller, vous et moi, si l’envie lui en prenait.
-Mais tranquillisez-vous, il se bornera, le cas échéant, à vous emballer
-sur un mulet du train et à vous faire conduire à Brood.» Depuis 1871, M.
-Hormann a rempli à Sérajewo des fonctions importantes et souvent
-délicates, et toujours il a su se faire aimer par la population, à cause
-de son esprit de justice et de la loyauté de ses procédés, de même qu’il
-méritait les éloges et les récompenses de ses chefs par son zèle et son
-activité.
-
-C’est surtout en qualité de commissaire du gouvernement auprès de la
-municipalité et comme préfet de police que M. Hormann s’est fait
-apprécier. Les fonctionnaires chargés avant lui de cette tâche
-essentielle, ou bien ne connaissaient pas suffisamment le pays et la
-population, ou bien prenaient les choses trop à la légère. La salubrité
-et la sécurité publique laissaient beaucoup à désirer. En confiant la
-police à un fonctionnaire tel que M. Hormann, M. de Kallay prouva qu’il
-savait choisir le _right man for the right place_. M. Hormann nettoya
-les écuries d’Augias. Si les rues de Sérajewo sont toujours affreusement
-pavées, elles sont propres et bien entretenues (lorsque toutefois la
-pluie ne contrarie pas les excellentes dispositions de la voirie). Quant
-à la sécurité, elle est plus entière que dans bien des grandes villes.
-On n’entend jamais parler d’assassinats, et les vols sont rares. Entre
-autres innovations M. Hormann a doté la préfecture de police d’un album
-des criminels. «Cet album est une double vitrine placardée à la porte de
-la petite maison qui sert à la fois d’hôtel de ville et de préfecture de
-police, et le passant peut étudier à l’aise les physionomies des
-voleurs, pickpockets, escrocs et autres malandrins qui ont eu maille à
-partir avec la police de Sérajewo. On voit là parmi les Turcs en costume
-national les pittoresques Albanais, quelques «messieurs d’importation
-autrichienne vêtus de noir ou de complets», qui tranchent au milieu de
-cette galerie de costumes orientaux.
-
-Du matin au soir, M. Hormann est dans son cabinet de la préfecture,
-recevant tout le monde, écoutant toutes les requêtes et expédiant les
-affaires avec une célérité et une rondeur qui font mentir la réputation
-de sage lenteur et de paperasserie dont on a gratifié pendant si
-longtemps la bureaucratie autrichienne.
-
-Si vous sortez avec M. Hormann dans les rues de Sérajewo, tenez votre
-chapeau à la main: il n’est pas un passant qui ne salue le chef de la
-police; les Turcs surtout ne manquent pas de porter la main à la bouche,
-au front, et de l’appuyer sur le cœur. Beaucoup ne se bornent pas à
-cette marque de courtoisie, ils s’arrêtent et entament avec le
-fonctionnaire un bout de conversation, la plupart du temps sur un ton
-fort enjoué, car lorsque les Turcs ont confiance dans quelqu’un ils
-plaisantent très volontiers avec lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Quelques types.--Les consuls.--Un Suisse ex-médecin d’Omer-Pacha.
-
-
-Le Corps consulaire de Sérajewo est au grand complet depuis
-l’occupation. Les puissances tiennent à être représentées directement
-auprès du gouvernement général, beaucoup plus qu’à sauvegarder les
-intérêts de leurs nationaux. D’abord ceux-ci ne sont plus menacés comme
-ils l’étaient sous le régime du bon plaisir et de l’arbitraire turc, et
-ensuite, pour certaines de ces puissances, la tâche de protéger leurs
-nationaux est platonique et nominale. L’excellent représentant de la
-France à Sérajewo, M. Moreau, a un seul et unique _protégé_, un
-ex-employé du télégraphe turc, qui, depuis l’occupation qui a remis ce
-service entre les mains de l’autorité militaire, vit en philosophe de la
-pension qu’on lui sert. Quant au voyageur français, il est encore rare,
-presque aussi rare dans ces parages qu’un loup blanc ou un merle de la
-même couleur; le chancelier même du consulat est un grec.
-
-M. Moreau a fait toute sa carrière depuis 1853, en Crimée, en Orient,
-dans différentes provinces de la Turquie d’Europe. Chancelier du
-consulat de Sérajewo après la guerre de Crimée, il y revint vingt-cinq
-ans plus tard en qualité de consul. Cette expérience, jointe à une
-grande sagacité, fait aujourd’hui de M. Moreau un des agents politiques
-les plus qualifiés et les plus utiles de notre _Foreign-Office_ dans
-cette partie de l’Europe. Je sais que M. Foucher de Careil appréciait
-fort les relations que M. Moreau lui envoyait, pendant le voyage de
-l’archiduc Albert. A Sérajewo, M. Moreau est connu et estimé de tout le
-monde; il est en excellentes relations non seulement avec les autres
-membres du Corps diplomatique, mais aussi avec les hauts fonctionnaires
-de l’administration autrichienne, ce qui ne l’empêche pas d’avoir son
-franc parler et de dire dans ses rapports tout le fond de sa pensée.
-
-Le Consulat de France est installé dans une grande maison turque,
-entourée d’un vaste jardin très bien entretenu et dont la verdure
-opulente réjouit la vue. La vie de famille de M. Moreau venait d’être
-troublée par la mort d’un fils âgé de vingt ans, et qui se préparait à
-passer ses examens. Toute la ville a pris une très vive part au deuil de
-notre compatriote, et les preuves d’attachement qu’il a reçues à cette
-occasion ont été, pour lui et Mme Moreau, la seule consolation capable
-d’atténuer leur douleur. On eût dit qu’avant cette perte terrible la
-maison du représentant de la France était comme un foyer de gaieté et
-d’esprit français. Je le crois volontiers; M. Moreau a une tournure
-d’esprit caustique et un humour qui fait bien valoir la science et
-l’expérience amassées pendant un séjour de trente ans dans les Balkans.
-
-Je fis la connaissance, chez M. Moreau, d’un personnage qui vaut bien
-que l’on s’y arrête quelques instants pour fixer une de ces figures
-typiques qui disparaîtront avec le système turc.
-
-M. le docteur Kœltesch, médecin de la ville de Sérajewo et propriétaire
-de la pharmacie de l’_Aigle_, est aujourd’hui âgé de soixante à
-soixante-cinq ans. C’est un homme d’une apparence robuste, d’une
-constitution vigoureuse prêchant d’exemple à ses clients; le visage est
-à la fois énergique et bienveillant, futé, rusé, matois, avec le
-clignotement d’yeux perpétuel qu’adoptent malgré eux tous les Européens
-en contact, pendant un long temps, avec les Orientaux. Voyez les
-_lascars_ de l’armée d’Afrique et même les généraux qui ont eu à
-négocier avec les Arabes! Il y a chez M. Kœltesch du patriarche
-montagnard.
-
-Montagnard, il l’est, car il naquit en plein Jura bernois, à Delemont.
-C’est bien loin de Sérajewo, et c’était encore bien plus loin en 1853,
-où le voyage de Suisse en Bosnie durait cinq ou six semaines; mais
-personne ici-bas n’échappe à sa destinée.
-
-Ayant achevé ses études médicales à la faculté de Berne, M. Kœltesch,
-désireux, comme beaucoup de jeunes Suisses, de voir du pays, s’embarqua
-pour Constantinople, au début de la guerre de Crimée, avec une lettre de
-recommandation du général helvétique Ochsenbein, ami de jeunesse de
-Napoléon III. Cette lettre valut à notre disciple d’Esculape une place
-aux ambulances turques de Batoum.
-
-Omer-Pacha le grand _serdar_ arriva en Asie Mineure pour inspecter les
-troupes et le campement, dont l’organisation avait donné lieu à de
-graves plaintes. Se doutant bien que les Pachas lui cacheraient la
-vérité, Omer-Pacha prit le parti de s’adresser au médecin, qu’il adjura
-de parler sans crainte et de présenter les choses sous leur véritable
-jour. En franc montagnard, M. Kœltesch ne demanda pas mieux, et il fit
-de la situation réelle une peinture telle qu’Omer-Pacha vit qu’il était
-urgent de recourir sans retard à des mesures radicales. Mais la clarté
-d’élocution et le langage pittoresque du médecin suisse frappèrent le
-généralissime turc, qui prit note du nom de Kœltesch. Quelque temps plus
-tard, Omer prouva à son protégé que la note avait été marquée sur la
-bonne place du calepin, car M. Kœltesch reçut sa nomination de
-chirurgien d’un bataillon de Nizzams. Lorsque, vers 1858, Omer-Pacha
-voulut aller trancher du vice-roi à Bagdad, le bataillon auquel le Dr
-Kœltesch se trouvait attaché fut désigné pour faire partie de l’escorte
-du nouveau gouverneur[2].
-
- [2] Il est bon de rappeler ici qu’Omer-Pacha s’appelait de son nom de
- famille Michel Lattas, qu’il était né en Autriche sur les confins
- militaires. Il servait comme sergent major dans le régiment
- d’Ugolin, lorsque, redoutant la découverte de certaines peccadilles
- (il était employé aux écritures du régiment), il s’avisa de déserter
- à l’âge de 21 ans (1827). Réfugié en Bosnie, il embrassa
- l’islamisme, entra dans l’armée turque et se fit remarquer à cause
- de sa belle prestance militaire, de son intelligence et surtout de
- son habileté comme dessinateur et calligraphe. Il avança rapidement
- et fut chargé, en 1850, de pacifier la Bosnie insurgée. Cette
- mission réussit à souhait et valut à l’ex-sergent une grande
- réputation militaire. Aussi c’est à lui que le sultan confia le
- commandement de l’armée turque concentrée sur la rive bulgare du
- Danube au début de la guerre de Crimée. Omer prit hardiment
- l’offensive, passa en Valachie, battit les Russes à Kalafat et
- Oltenitza, et força les généraux du tsar à lever le siège de
- Silistrie. C’est à la suite de ces hauts faits que le Sultan conféra
- à Omer les titres d’_Altesse_ et de _serdar ekrem_ (grand général),
- sans préjudice de riches présents dont le plus important fut
- l’immense terre d’Oltenitza, aux environs de Constantinople.
-
-Omer-Pacha partit de Constantinople, avec l’arrière-pensée de se créer
-en Asie Mineure un fief héréditaire, semblable à celui que Mehemet-Ali
-avait obtenu en Égypte. Il emmena donc avec lui une force militaire
-imposante, dont il aurait fait, le cas échéant, le noyau de son armée.
-
-De Constantinople, le serdar et sa suite se rendirent en bateau à vapeur
-à Alexandrette, et de là par le mont Baïlan à Alep. Dans cette ville, il
-y eut halte de six semaines pour organiser la caravane et trouver 600
-chameaux pour les bagages. Il paraît que la ville d’Alep méritait alors
-la réputation d’une Capoue asiatique, car le serdar ne se plaignit
-nullement de cette station prolongée. Il accepta avec empressement, et
-rendit en grand seigneur les banquets et les fêtes que lui offrait le
-Corps diplomatique. C’est le 2 janvier 1858 seulement que le cortège se
-mit en marche dans l’ordre suivant: cinq cents cavaliers kurdes et
-syriaques en guise d’avant-garde, les chameaux chargés de bagages et de
-provisions; à trois kilomètres d’intervalle venait un bataillon de
-chasseurs et, immédiatement après, le harem avec cinq dames chrétiennes.
-Ces voyageuses faisaient la route à leur gré, à cheval ou dans des
-litières portées par des eunuques. Ensuite venaient un second bataillon
-de chasseurs avec musique, deux batteries d’artillerie, et un régiment
-de cavalerie fermant la marche. Quant au serdar, toujours à cheval, il
-allait tantôt avec les dames, tantôt avec le bataillon de chasseurs,
-tantôt avec l’artillerie.
-
-La course fut fertile en incidents et en accidents de toute espèce. A
-l’entrée du désert, une tourmente de neige aveugla hommes et bêtes, et
-retarda considérablement la marche.
-
-A Deiris, ville de 5 à 600 feux, habitée par une population indomptable
-de brigands et de pillards, le serdar trouva les portes fermées, et tous
-les hommes valides armés réunis sur les remparts. Omer-Pacha fit sommer
-ces habitants de lui livrer passage, menaçant de tirer à boulets rouges
-sur la ville, et de réduire toutes les maisons en cendre. Les habitants
-répondirent à cette _invite_ par une décharge générale qui tua un
-colonel aide de camp du serdar. Alors l’ordre d’assaut fut donné, les
-soldats grimpèrent sur les remparts, pénétrèrent dans la ville, qui fut
-pillée de fond en comble pendant trois jours. Si elle échappa à
-l’incendie, ce fut uniquement parce que le feu ne prit pas. Les troupes
-d’Omer n’étaient pas encore au courant de cette guerre spéciale qui
-consiste à réduire une ville en cendres selon les règles, comme on l’a
-vu à Saint-Cloud et à Châteaudun, et plus tard à Paris pendant la
-commune. Quatre cents morts gisaient sur le pavé, toute la population
-mâle fut dirigée sur Bagdad; les femmes et les enfants, à qui l’on donna
-des couvertures, purent rentrer dans les maisons, et reprendre
-possession des quatre murs!
-
-Le 16 février, après 45 jours de caravane, le serdar fit son entrée
-triomphale à Bagdad. M. Kœltesch était devenu son médecin particulier
-pendant le voyage, Omer-Pacha ayant renvoyé le précédent titulaire à la
-suite d’une dispute assez vive. A partir de ce moment jusqu’en 1862, M.
-Kœltesch fut intimement associé à la vie du Pacha. Lorsque, au bout
-d’une année, les ennemis d’Omer réussirent à le faire révoquer, et
-qu’ils arrachèrent au Sultan un ordre d’internement dans la terre
-d’Olténitza, ce fut le médecin suisse qui organisa la retraite de Bagdad
-à Stamboul, qui ressembla un peu à la retraite de Russie. Tandis
-qu’Omer-Pacha, impatient de savoir si ses réclamations et ses
-protestations avaient trouvé bon accueil auprès du Sultan, caracolait
-au-devant des courriers, le docteur conduisit à travers le désert
-l’épouse légitime, les circassiennes du Pacha, avec une escorte bien
-faible, comparée à celle qui entourait naguère le serdar allant prendre
-possession de son commandement, et surtout voyant diminuer à vue d’œil
-les ressources pécuniaires. C’est grâce à des miracles d’économie
-difficiles à réaliser dans ces parages que la caisse ne fut pas épuisée
-avant le terme de la route.
-
-Pendant deux ans, Omer-Pacha fut aux arrêts dans sa propriété, dont il
-lui était défendu de franchir l’enceinte. Le brillant serdar, qui
-passait pour riche, fabuleusement riche, eut à lutter contre les ennuis
-d’argent et les créanciers, car il avait l’habitude de dépenser au fur
-et à mesure tout ce que lui rapportaient directement ou indirectement
-ses hautes fonctions. A Bagdad il touchait cinquante mille francs
-d’appointements _fixes_ par _mois_, mais il avait monté son konak sur un
-tel pied, il avait autour de lui une telle nuée de parasites, de
-serviteurs de toute espèce, que ces ressources et d’autres suffisaient à
-peine pour joindre les deux bouts. C’était au médecin particulier que
-l’on avait recours pour négocier des emprunts et vendre des bijoux
-achetés pendant des époques d’abondance.
-
-L’insurrection de l’Herzégovine valut de nouveau à Omer les bonnes
-grâces du Sultan et un nouveau commandement. La Turquie s’en prit non
-seulement aux insurgés, mais aussi aux instigateurs des troubles, aux
-Monténégrins. Omer-Pacha avait l’ordre de négocier d’abord avec le
-prince Danilo, en vue d’obtenir des garanties pour la tranquillité de
-l’avenir. Mais si le prince de la Cernagora faisait la sourde oreille,
-l’armée d’Omer devait marcher tout droit sur Cettinje. C’est dans ces
-négociations, auxquelles prirent part les consuls des puissances, que M.
-Kœltesch joua des rôles considérables et parfois prépondérants.
-
-Il faudrait lire, dans le petit ouvrage publié par le médecin
-d’Omer-Pacha, toutes les allées et venues des négociateurs, les
-intrigues des consuls les uns contre les autres, et les promenades sans
-fin, sur terre et sur mer, que motivèrent ces pourparlers. Finalement M.
-Kœltesch fut envoyé à Cettinje pour remettre au prince l’ultimatum
-d’Omer-Pacha. Mais le médecin ne se présenta point dans une attitude
-menaçante; il essaya de persuader au prince Nicolas, âgé alors de vingt
-ans, qu’il valait mieux se soumettre aux conditions de la Porte plutôt
-que de soutenir une lutte aussi inégale. En effet, le prince parut
-souscrire à toutes les exigences de la Turquie, mais le négociateur
-lui-même ne se fit pas d’illusions sur la valeur de ces engagements. Il
-télégraphia de Cattaro à Omer-Pacha: «Le prince a accepté toutes les
-conditions, mais il ne pourra en remplir aucune!»
-
-En effet, lorsque Omer-Pacha demanda l’évacuation de Donga par les
-Monténégrins, conformément aux stipulations, il ne reçut aucune réponse,
-et immédiatement il passa à l’action. Après des combats meurtriers où la
-victoire hésita entre les deux partis en présence, les Turcs se
-trouvèrent devant les portes de Cettinje. Le médecin fut de nouveau
-envoyé auprès du prince Nicolas pour négocier la paix, il y réussit
-après cinq jours de démarches, et il parvint même à atténuer certaines
-conditions très dures et très humiliantes, imposées au prince par le
-vainqueur.
-
-La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch ne suivit pas son protecteur
-à Constantinople, où celui-ci allait retrouver toutes les splendeurs
-attachées à sa dignité et toutes les voluptés raffinées de la vie
-orientale. M. Kœltesch s’était pris d’affection pour la Bosnie; il
-trouvait avec raison une ressemblance frappante entre le paysage
-alpestre dont la capitale de la Bosnie est le centre, et ses montagnes
-du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul, notre médecin s’établit à
-Sérajewo avec sa famille, car il avait épousé une arrière-petite-fille
-de Justinien, et il en était résulté une souche assez nombreuse de
-Helvéti-Byzantins. Mais là encore la protection ou plutôt la
-reconnaissance d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce à l’influence du
-serdar, il fut nommé secrétaire politique des Valis de Bosnie, et il
-remplit ces fonctions sous les différents gouverneurs qui habitèrent le
-_Konak_ de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut dire que pendant ce laps de
-temps le médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire, entre le
-gouverneur et la population et entre le gouverneur et le corps
-diplomatique. Son autorité était augmentée de l’expérience, et
-connaissant à fond la Bosnie, il était appelé en conseil dans les cas
-difficultueux par les valis qui changeaient très souvent, selon la mode
-des pachas turcs et des préfets français, qui se succédaient à de courts
-intervalles. L’importance politique et les services rendus par le
-médecin suisse ne furent pas reconnus et admis par les Turcs. Seulement,
-en l’année 1875, l’empereur François-Joseph parcourant la Dalmatie et
-une partie de la Bosnie, un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint saluer
-François-Joseph. Il emmena le docteur Kœltesch en qualité d’interprète,
-et cette excursion valut au jurassien la croix de commandeur de
-François-Joseph. Peu de temps après, M. Kœltesch, qui ne voulait pas
-prendre parti pour l’oppression turque dans la lutte engagée entre la
-Porte et les peuples slaves des Balkans, donna sa démission, tout en
-demeurant à Sérajewo. Pendant les années critiques de 1876, 1877 et
-1878, les Valis eurent recours à ses offices et à ses conseils. Il fut
-encore appelé à Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha, grand vizir,
-sur la situation; il conseilla de s’entendre avec le Monténégro, mais il
-ne fut point écouté. Depuis, M. Kœltesch, que toute la jeunesse de
-Sérajewo appelle «père», sans distinction de nationalité ni de culte,
-vit dans sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche, pratiquant la
-médecine et faisant tout le bien qu’il peut.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Précis de l’histoire de la Bosnie.--Ses mœurs et coutumes.
-
-
-La première fois que le nom de Bosnie apparaît dans l’histoire, c’est au
-début du XIe siècle. Il y avait alors dans le pays conquis autrefois par
-les Romains, et qu’à cause de ses mines ils appelaient la «contrée
-argentée», une population particulièrement belliqueuse que l’on appelait
-les _Boses_. C’est de cette race que furent issus les premiers princes
-indigènes du pays qui régnèrent sous le nom de _bans_. Peu à peu, la
-Bosnie et l’Herzégovine furent rattachées indirectement à l’empire
-d’Allemagne; Frédéric IV ayant eu à se louer de son vassal Szepar, le
-nomma à titre d’honneur «gardien du tombeau de Sawa». Les bans de Bosnie
-se sentirent de l’ambition. Ils guerroyèrent contre leurs voisins et se
-firent proclamer rois. Il devait sembler que cette contrée inculte et
-éloignée de tous les centres importants ne devait point participer au
-mouvement général des esprits dans l’Europe de cette époque.
-
-Erreur complète. Les luttes religieuses les plus ardentes mirent la
-Bosnie au diapason des grands États; elles firent du pays le théâtre des
-combats les plus acharnés et des scènes d’horreur qui signalèrent au
-moyen âge les rivalités inspirées par la foi fanatique. Les princes de
-la Bosnie avaient hésité longtemps vers quelle variété du culte chrétien
-ils devaient se tourner, s’ils devaient choisir le rite grec-uni ou
-rester fidèles à l’autorité papale. L’hésitation dura toujours, puisque,
-en ce moment encore, la population chrétienne du pays est partagée entre
-les deux rites.
-
-Les papes cependant ne voulaient point que le pays échappât à leur
-influence. Un événement allait leur faciliter l’œuvre qu’ils méditaient
-depuis longtemps. On sait quel fut le sort des malheureux hérétiques de
-France, les _Vaudois_, ces précurseurs du protestantisme. Taillés en
-pièces, brûlés et massacrés de la façon la plus odieuse, les partisans
-de la secte n’étaient plus représentés que par quelques rares fugitifs.
-
-Pourchassés à travers l’Europe, ayant partout le bûcher en perspective,
-ces infortunés arrivèrent d’étape en étape jusqu’en Dalmatie, où
-florissaient alors les républiques municipales de Zara et de Raguse. De
-là ils gagnèrent l’Herzégovine et la Bosnie, et se crurent enfin en
-sûreté, au milieu d’une nature sauvage et presque inaccessible. Mais ils
-avaient compté sans la rancune tenace de Rome. Une bulle du pape
-chargeait formellement le roi apostolique de Hongrie d’extirper
-l’hérésie «dans les pays au delà de la Save», jusqu’à ce qu’il n’en
-restât nulle trace. L’ordre des moines franciscains établi dans les
-couvents, et déjà populaire, était chargé d’assister, au point de vue
-intellectuel, les exécuteurs des ordres venus du Vatican.
-
-Les rois de Hongrie cherchaient depuis longtemps un prétexte plus ou
-moins plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà Coloman s’était fait
-proclamer, vers l’an mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il avait
-réalisé par une conquête passagère ses idées ambitieuses. Maintenant
-qu’ils avaient le prétexte de lutter pour la Sainte Église et que leur
-cause symbolisait la Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent à
-s’imposer aucune retenue. Si le pays ne fut point annexé, les rois de
-Bosnie devinrent les humbles vassaux des rois de Hongrie, et ils furent
-obligés de se prêter à l’extirpation des hérétiques. On vit alors
-pendant plus de cinquante années les bûchers se dresser en permanence
-sur les places publiques de Travnik, de Jaïce et de Mostar; les espions
-d’une inquisition ombrageuse et sanguinaire fouillaient partout, à la
-recherche des hérétiques. Un vague soupçon suffisait, et c’en était fait
-de la victime.
-
-A quoi bon décrire ces scènes d’horreur, ces supplices qui ravagèrent
-une contrée de mœurs fort simples et presque patriarcales? L’histoire du
-fanatisme et de ses excès est écrite partout dans les mêmes caractères
-de sang!
-
-Grâce à ces procédés, l’Église catholique gagnait du terrain, les
-églises se multipliaient, et de tous côtés s’élevaient des couvents de
-moines franciscains. Les bons pères devinrent à cette époque les
-véritables éducateurs des catholiques de la Bosnie--et ils ont su se
-maintenir dans cette position.
-
-Il est vrai que depuis le temps des Vaudois leur humeur est devenue plus
-tolérante, leur fanatisme s’est émoussé. Ce sont--s’il est permis de se
-servir de cette expression sans manquer de respect à des moines--d’assez
-bons diables, qui, tout en songeant au salut de l’âme de leurs ouailles,
-boivent, jouent et s’amusent volontiers avec elles. Ils ont toujours su
-d’ailleurs bien se mettre avec tout le monde, même avec les Turcs.
-
-Aux XIIe et XIIIe siècles, la Bosnie eut ses jours de gloire et de
-grandeur sous ses propres rois, dont les chants nationaux rappellent
-encore aujourd’hui les hauts faits. Mais le torrent dévastateur de
-l’islamisme se répandit sur cette contrée dès les premières années du
-XVe siècle.
-
-Le conquérant Mahmoud vainquit le roi de Bosnie en 1460, et il décapita
-de sa propre main le malheureux monarque. Plus de 30,000 guerriers faits
-prisonniers furent massacrés, et toute la jeunesse du pays fut conduite
-à Constantinople et en Asie. Quant aux femmes et aux jeunes filles, on
-en fit un choix pour le harem du Sultan et de ses vizirs, et 30,000
-autres furent vendues aux marchés d’Andrinople, de Brousse et du Caire.
-Beaucoup de Bosniaques embrassèrent dès cette époque la foi musulmane,
-pour gagner les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence des
-terribles vainqueurs.
-
-Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques, habitués à une longue
-indépendance, impatients du joug qui venait de leur être imposé,
-espéraient toujours la délivrance. Ils ne perdirent courage qu’après la
-conquête de la Hongrie, et lorsque les bannières surmontées du croissant
-se promenèrent le long du Danube jusqu’aux bastions de Vienne. C’est sur
-le champ de bataille de Mohœsc que le sort de la Bosnie fut
-définitivement scellé! Alors beaucoup d’indigènes embrassèrent l’islam
-et obtinrent de grands avantages des sultans, que cette conquête des
-âmes hérétiques ne flattait pas moins que la prise de possession du pays
-leur avait causé de satisfaction.
-
-C’est alors que l’on vit s’organiser cette aristocratie féodale des
-_begs_, qui bientôt devinrent sans pitié pour leurs compatriotes qui
-n’avaient pas voulu renier leur croyance et qui furent réduits à cette
-misérable condition que résume fort bien le mot de _rajah_ (troupeau).
-L’oppression des begs fut aussi dure, aussi dégradante, aussi
-spoliatrice qu’aurait pu l’être celle de véritables Turcs venus d’Asie.
-
-Bien souvent les chrétiens opprimés et dépouillés invoquèrent, mais
-vainement, l’intervention du vali du Sultan; parmi ces hauts
-fonctionnaires, un seul se fit remarquer par son esprit de justice et
-par sa loyauté! C’est Ghazy-Chousref Beg, le troisième gouverneur après
-la conquête. Brave comme un lion à la guerre, très versé dans le Coran
-et les Livres saints, ayant puisé dans cette étude des doctrines
-libérales et surtout des principes de tolérance, Chousref n’admettait
-pas que la différence des religions donnât le droit aux musulmans
-d’opprimer les chrétiens, pas davantage les juifs, auxquels il donna
-asile et protection. Il a laissé aujourd’hui, plus de quatre cents ans
-après sa mort, des traces de son administration qui sont tout à son
-éloge: des hôpitaux, des fontaines et l’organisation de la bienfaisance;
-c’était un philanthrope. Aussi a-t-on gardé pieusement sa mémoire, et si
-des statues ne lui ont pas été élevées, puisque la loi du Prophète
-l’interdit, on entoure des soins les plus touchants sa tombe, que
-renferme un mausolée construit dans la cour de la plus grande mosquée de
-Sérajewo. Un vali turc, ami du genre humain, l’exemplaire est rare et
-mérite tous les honneurs qu’on lui rend!
-
-Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la Bosnie ne fait guère parler d’elle,
-noyée dans l’immense océan des possessions turques. Mais voici qu’un
-adversaire redoutable de la maison d’Osman se lève à l’horizon vers
-l’ouest et ne tarde pas à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant
-de prouesses innombrables les annales militaires de la maison
-d’Autriche. Le prince Eugène de Savoie, ce fils de la belle Olympia de
-Mancini, cet enfant de Paris jeté hors de son pays et de sa carrière par
-l’animosité du rancunier Louvois, devint également redoutable au Sultan
-et à Louis XIV. Il chercha sa fortune en Autriche et se distingua tout
-d’abord à la bataille sanglante que Sobieski et le prince de Lorraine
-livrèrent en 1684 sous les murs de Vienne. Le siège de cette capitale
-terriblement menacée dut être levé, et la magnifique armée turque y fut
-détruite presque complètement. Deux années plus tard, Eugène de Savoie,
-qui avait combattu sous Vienne en simple volontaire avec quelques autres
-gentilshommes français, était colonel à la prise de Bude, dont le
-deux-centième anniversaire vient d’être célébré par une belle exposition
-historique. C’est à partir de cette époque que l’on commença à parler de
-lui, et, bientôt après, placé à la tête d’une armée impériale, il
-s’emparait de toutes les forteresses que les Turcs occupaient dans le
-Banat, et il refoulait le croissant au delà de la Save.
-
-Stimulé par ses succès, le prince Eugène le noble chevalier, comme on
-l’appelle dans les légendes et les complaintes relatives à ses hauts
-faits, ne put résister à la tentation d’une promenade à main armée sur
-le territoire ennemi. A la tête de quinze mille cavaliers hardis et
-décidés à tout braver, il se lança dans l’aventure. Ce _ride_ fut
-rapide, foudroyant, fantastique. Le prince, sa suite et son armée
-allèrent tout d’une traite jusqu’à Sérajewo, saccageant tout sur leur
-passage, brisant les obstacles, acclamés de tous côtés par les
-populations chrétiennes, qui respiraient librement pour la première fois
-depuis des siècles et qui s’habituèrent à considérer l’aigle à deux
-têtes et l’étendard jaune de la maison de Habsbourg comme un emblème de
-délivrance; et c’est de cette époque que datent les premières sympathies
-des populations pour la famille impériale. Les Turcs, épouvantés,
-s’étaient enfuis dans les montagnes et en Roumélie. Le prince put
-envoyer à Vienne des trophées et un butin considérable, parmi lequel se
-trouvaient des petits chevaux nerveux et agiles que l’empereur Léopold
-affectionnait beaucoup, car il ne manqua pas de remercier chaudement son
-féal lieutenant de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut lieu avec une
-grande solennité. Les cavaliers d’Eugène avaient revêtu leurs casaques
-surchargées de broderies, leurs baudriers étincelants, leurs cuirasses
-et leurs armures historiées. Les hussards, surtout, firent sensation par
-leur costume resté traditionnel. Quant au général, celui que l’on
-appelait jadis à ses débuts en France «le petit abbé», il avait bonne
-mine sur son grand cheval.
-
-Au début de ce siècle, le système féodal s’épanouissait en Bosnie. La
-terre appartenait aux _agas_ (seigneurs), qui considéraient les paysans,
-surtout lorsqu’ils étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et pourtant on
-ne saurait appliquer ce terme, dans l’acception rigoureuse qu’il avait
-au moyen âge, aux campagnards bosniaques. Le Kmète n’est point, en droit
-du moins, un serf: c’est une sorte de fermier héréditaire dont la
-situation n’a jamais été bien exactement définie et ne l’est pas encore
-aujourd’hui.
-
-Mais le fait est que dans le bon temps où les agas étaient maîtres du
-pays, la condition du Kmète était très misérable. Il était tenu de payer
-au seigneur la _trentina_, soit le tiers de son revenu; mais l’aga, s’il
-en avait la fantaisie, augmentait cette redevance et ne se gênait pas de
-la porter au double. Mais ce n’était pas tout: un beau jour le seigneur
-quittait son aire, bâtie presque toujours au sommet d’une montagne, pour
-descendre dans la plaine et se faire héberger par le paysan. Il fallait
-donner à cet hôte peu désiré le meilleur lait, les plus beaux fruits, et
-tuer en son honneur les brebis les plus plantureuses et les poulets les
-plus gras. C’est seulement après avoir mis à sec le grenier, les étables
-et la basse-cour du pauvre Kmète, que le seigneur s’en allait dans une
-autre ferme ou rentrait dans son castel, pour revenir au bout de six
-mois ou d’un an, lorsque les provisions avaient été renouvelées. Le
-reste du temps l’aga le passait à la chasse, poursuivant les daims, les
-ours, les chamois, ou dénichant les aigles. C’était, avec ses
-porte-arbalètes, ses fauconniers, sa meute choisie, le véritable
-châtelain du moyen âge.
-
-Parfois le Sultan expédiait un firman de recrutement. Le seigneur
-arrivait alors avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes tout équipés et
-montés, et partait en guerre pour le plus grand honneur et profit du
-Croissant.
-
-Mais il ne se regardait nullement comme obligé de répondre à l’appel de
-Sa Hautesse; s’il préférait rester chez lui, il ne se gênait nullement,
-car le _vali_ résidant à Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort
-peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu à les défendre par les armes,
-qui ne le quittaient jamais, ne considérait le Sultan que comme un
-suzerain éloigné et d’un pouvoir assez vague.
-
-Le _vali_ n’était qu’un fantôme plus ou moins richement payé. Tout au
-plus fallait-il s’assurer ses bonnes grâces par des cadeaux dont les
-rajahs faisaient les frais.
-
-Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud, le grand réformateur qui
-voulut assimiler la Turquie aux États d’Europe, tout en renforçant le
-pouvoir absolu des padichas. Mahmoud voulut accomplir en Bosnie l’œuvre
-de Richelieu et de Louis XIII, en abattant au profit de son pouvoir la
-force des grands vassaux. Mais les begs et les agas n’entendirent point
-de cette oreille-là: ils déchirèrent les firmans et massacrèrent les
-envoyés de Stamboul qui se présentaient pour s’assurer de l’application
-des réformes. Pendant trente ans, la Bosnie fut en état d’insurrection
-permanente. Mais les begs ne se bornaient pas à vaincre et à disperser
-les troupes du Sultan. Ivres de massacre et du pillage, ils passaient la
-frontière croate et commettaient d’innombrables actes de brigandage. A
-cinq ou six reprises, les généraux autrichiens durent envahir le
-territoire bosniaque pour y exercer d’énergiques représailles, et
-l’organisation militaire des provinces autrichiennes limitrophes de
-l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines Eugène de Savoie et
-Merci, y trouva sa justification. Les habitants de ces territoires,
-soldats laboureurs, enrégimentés pour toute leur vie, étaient dans un
-qui-vive perpétuel, et tant que les divergences durèrent entre le Sultan
-et ses grands vassaux, ils cultivèrent leurs terres et gardèrent leurs
-moutons, la carabine en bandoulière et le sabre au côté.
-
-En 1851 la Porte résolut de briser une fois pour toutes la résistance
-des _begs_ insolents; elle donna pleins pouvoirs à Omer-Pacha, l’ancien
-sergent autrichien devenu général et bientôt maréchal au service de la
-Turquie, et cette fois c’en fut fait de la féodalité bosniaque. Les
-fortins, les châteaux furent tous pris les uns après les autres. Quant
-aux défenseurs, ils périrent ou bien ils durent subir l’humiliation
-d’être conduits à Constantinople, les mains attachées derrière le dos et
-formant une longue chaîne dont les anneaux étaient rivés au cou de
-chacun. C’est dans cet équipage que les orgueilleux vassaux entrèrent à
-Stamboul pour y faire leur soumission au Grand-Seigneur et y écouter la
-lecture du _Tanzimat_ dont ils avaient brûlé les copies.
-
-Mais la pacification n’eut aucun résultat heureux pour les _rajahs_. Ils
-changèrent d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours: à la place
-des begs, les _valis_ installés désormais à Sérajewo et non plus à
-Trawnik s’acquittaient parfaitement de cette tâche, s’ingéniant à
-arracher au paysan chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant
-de toute façon. C’est ainsi qu’une ordonnance fut remise en vigueur,
-prescrivant aux rajahs en voyage qui rencontraient un musulman, fût-il
-de la condition la plus infime, de descendre de cheval et d’attendre
-qu’il eût passé.
-
-Des agitateurs venus de Russie et surtout du Monténégro essayèrent
-d’exploiter le mécontentement bien légitime des populations chrétiennes
-et de fomenter des troubles. Pendant longtemps leurs excitations
-restèrent stériles. La population de la Bosnie surtout était trop
-avachie, trop démoralisée pour tenter un effort. En revanche, les
-Herzégoviens, race montagnarde et guerrière, voisine d’ailleurs du
-Monténégro, se montrèrent plus entreprenants. Déjà pendant la campagne
-de 1861 contre les Principautés, campagne qui se termina aux portes de
-Cettinje, l’Herzégovine avait donné des signes incontestables
-d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha les révoltés de Mostar et
-de Trebinje se seraient joints aux soldats du prince Nikta.
-
-L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il avait laissés à Sérajewo
-terrifièrent les Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent bouger.
-Au contraire, le «serdar» réussit même à lever des bandes de spahis pour
-marcher contre le Monténégro; mais ces troupes fort bien montées et
-équipées d’une façon assez romanesque ne rendaient pas de grands
-services. Elles tournaient bride et rentraient chez elles au moment de
-la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince de la Montagne Noire ne
-songeait qu’à prendre une éclatante revanche. Il était secondé avec
-ardeur--et soutenu financièrement--par la Russie. Celle-ci avait fini de
-se recueillir et méditait de poursuivre une nouvelle étape sur la route
-tracée dans le testament de Pierre le Grand.
-
-L’année 1870-1871, qui apporta tant de changements, avait complètement
-anéanti le _consortium_ d’alliés qui, en Crimée, avaient sauvé la
-Turquie, et qui, depuis Sébastopol, maintenaient plus haut que jamais le
-dogme de l’intégrité absolue de l’empire turc.
-
-La France était impuissante, l’Angleterre ne se souciait pas d’affronter
-une lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons du feu, et
-l’Autriche commençait à s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens de
-l’empire ottoman qu’à l’existence de la monarchie turque. La
-satisfaction que la Russie obtint à la conférence de Londres, par
-l’abolition des principales clauses du traité de Paris, augmenta son
-prestige et donna une force plus grande aux agitateurs qui parcouraient
-le pays, prêchant l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et la
-question d’Orient fut rouverte, comme le dit M. de Bismarck, «avec un
-peu d’Herzégovine». C’est dans le Podgovitza et autour de Trebinje que
-retentirent les premiers coups de fusil qui devaient être le prélude de
-la guerre serbe, des batailles livrées en 1877 en Bulgarie et en
-Asie-Mineure--et peut-être des luttes plus terribles encore que l’on
-peut prévoir au milieu des complications actuelles, sans être accusé de
-pessimisme exagéré.
-
-Cette insurrection avait commencé d’une façon assez vulgaire, par des
-querelles, d’abord insignifiantes, entre des cultivateurs et les aides
-du percepteur qui venaient faire rentrer les impôts _manu militari_.
-Autrefois, c’était la chose la plus facile; mais, à présent, la
-population des deux sexes recevait l’agent du gouvernement à coups de
-fusil, et au lieu de monnaie, on lui envoyait des balles et des pierres.
-Ces bagarres augmentèrent dans des proportions sérieuses et se
-renouvelèrent presque journellement.
-
-Il fallut renforcer la garnison de Mostar et envoyer des colonnes
-mobiles dans les districts des montagnes. De leur côté, les habitants
-semblaient prendre plaisir à la continuation de la lutte; ils se
-réfugiaient dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient. Les Turcs
-étaient dans l’obligation de recourir à la stratégie, et ils ne s’y
-montrèrent pas toujours très heureux, ni bien expérimentés.
-
-Pendant toute l’année 1875, l’insurrection se propagea, mais si la
-Russie avait fomenté ces troubles, ce n’est pas vers le tsar que les
-insurgés regardaient, attendant des secours et la délivrance. Ils
-imploraient surtout l’assistance de l’empire austro-hongrois. Depuis son
-voyage en Dalmatie, l’empereur François-Joseph était l’homme populaire,
-le souverain respecté entre tous, dans la partie de l’empire turc qui
-confinait alors à ses États. Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur
-de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant longtemps avait géré le
-consulat général autrichien à Sérajewo, étaient considérés par les
-_rajahs_ comme leurs libérateurs obligés. Nous reprendrons tout à
-l’heure cette esquisse historique; donnons d’abord quelques détails de
-mœurs.
-
-Les habitants de la Bosnie, qui professent la religion musulmane, sont,
-comme nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur culte; ils vénèrent la
-mémoire du Prophète autant que leurs coreligionnaires qui habitent la
-Mecque, autour du tombeau de Mahomet, et pour eux le Coran est le Livre
-par excellence. S’ils consentent, dans les villes, à modifier leurs
-mœurs et à se moderniser sous quelques rapports, ils sont orthodoxes
-autant qu’on peut l’être en matière de religion. Le grand nombre de
-mosquées répandues sur le territoire bosniaque, et le soin avec lequel
-on les entretient, suffiraient à démontrer l’intensité de ces sentiments
-religieux. On peut dire que toute l’existence des musulmans de Bosnie
-est réglée sur le Coran.
-
-Le Turc n’a pas de nom de famille. Pour distinguer les uns des autres
-les innombrables Osman, Mehemet, Mohamed (car le nombre des prénoms est
-également très restreint), on a recours à des qualificatifs, et souvent
-à des sobriquets. Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on trouve tout
-naturel d’être appelé le _Boiteux_, le _Borgne_, le _Bancal_, etc. Il
-est vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés qui se font nommer le
-_Brave_, le _Lion_, le _Sage_, etc. Cette absence de nom de famille
-détruit également toute filiation et tout orgueil de race; d’ailleurs,
-sous la domination turque, et pendant longtemps, le Sultan s’était
-proclamé l’héritier de droit--du droit du plus fort--d’une certaine
-catégorie de Bosniaques dont il redoutait l’influence et la richesse. Un
-simple décret suffisait pour spolier les enfants; et le détenteur de la
-fortune devait s’estimer heureux si, pour entrer plus tôt en possession
-de l’héritage, son légataire universel ne le faisait pas décapiter ou
-empoisonner.
-
-Par conséquent, le musulman n’était pas stimulé, comme l’Européen, par
-la perspective d’assurer le sort des siens et de fonder le bien-être
-d’une série de générations. A quoi bon travailler, se remuer, se donner
-tant de peine, puisque les siens ne profiteraient pas de ses efforts? De
-là l’apathie de la population musulmane, l’absence de toute initiative
-dont on commence à se départir aujourd’hui que, sous la protection des
-lois autrichiennes, le père est libre de travailler pour ses enfants,
-assuré qu’ils ne pourront plus être dépouillés.
-
-Il n’y a cependant pas de règle sans exception.
-
-Quelques familles de l’ancienne noblesse bosniaque, qui montrent avec
-fierté aujourd’hui des diplômes datant du XIIe et du XIIIe siècle, ont
-su garder les traditions, et conserver, avec leurs biens, le nom de
-leurs ancêtres tout en embrassant la foi musulmane. Les chefs de ces
-familles ont droit au titre de _beg_ et _d’agha_. Mais il faudrait bien
-se garder d’appeler ces musulmans «_Turcs_» ou «_Auraks_», ils
-considéreraient cette désignation comme une grosse injure et elle
-pourrait provoquer des représailles désagréables. Si la famille n’existe
-pas dans le sens européen du mot, l’amour des parents pour leurs
-enfants, surtout lorsque ceux-ci sont petits, est réellement touchant.
-D’après la loi musulmane, l’enfant doit être élevé à la mamelle jusqu’à
-l’âge de deux ans. La plupart du temps, et presque toujours, c’est la
-mère qui donne son propre lait. Une nourrice est-elle appelée, on
-l’accable de prévenances, de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise
-humeur, ni contrariété et afin que son lait ne s’en ressente pas. Les
-petits sont _gâtés_ dans toute l’acception du mot; on les bourre de
-friandises et de confitures, rien n’est assez beau pour leur parure, on
-les attife de velours et de soie, et les parents pauvres consentent à
-aller déguenillés, pour que leurs petits aient leurs oripeaux couverts
-de broderies qui les font ressembler à de gracieuses poupées. C’est avec
-orgueil que la mère les promène de porte en porte, d’une parente à
-l’autre, pour qu’on les admire.
-
-Malheureusement, jusqu’à présent du moins, cet amour pour les enfants
-n’allait pas jusqu’à leur donner une éducation soignée; il y a vingt
-ans, on pouvait citer un phénomène, un fonctionnaire turc, le receveur
-de Sérajewo, qui envoyait sa fille à l’école créée par des négociants
-grecs. Généralement l’éducation des filles est nulle, on se borne à leur
-apprendre la couture, la broderie et l’art de confectionner les
-confitures de roses. Si on se décide à leur apprendre la lecture, on ne
-met guère entre leurs mains que le Coran.
-
-Quant aux garçons, ils ne manquent pas d’écoles, et depuis 1878, les
-professeurs européens qui y ont été attachés ont contribué à améliorer
-d’une façon sensible l’instruction qui y est donnée, et à varier le
-programme qui, sous le régime turc, était par trop monotone et se
-résumait en un seul point: la lecture et l’étude du Coran.
-
-C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la base du système scolaire.
-L’enfant musulman arrive de bonne heure à l’école; il s’accroupit, les
-jambes croisées sur des nattes ou sur des peaux de bête, il dépose son
-livre sur des bancs placés à hauteur d’appui. Le professeur, placé dans
-une sorte de chaire, fait la lecture du Coran, commente les versets, et
-les fait réciter aux élèves. Quand l’écolier a ainsi parcouru tout le
-Livre sacré, de la première page à la dernière, il y a grande fête à la
-maison; on donne un grand repas et le jeune _Coraniste_ est comblé de
-cadeaux, pourvu qu’il appartienne à une famille aisée. C’est à la même
-date qu’il sort du harem, pour passer de l’autorité de la mère sous
-celle du père. Si l’enfant n’est pas obligé de gagner sa vie, il
-continue l’étude du Livre sacré, il s’évertue à découvrir le sens caché
-des passages obscurs et il accumule les thèses jusqu’à ce qu’il soit
-digne de passer ses examens de théologie. Mais on ne se borne pas à
-l’interroger sur le sens caché du Coran, on exige de lui qu’il moule
-certains versets d’une plume calligraphique, et qu’il indique sans
-broncher, combien le Livre saint contient de lignes et de syllabes. S’il
-a répondu d’une façon satisfaisante à ces questions, on lui décerne le
-titre de «Hafiz» (d’heureuse mémoire), et la carrière littéraire et
-politique lui est ouverte. Il peut ensuite obtenir ses grades et devenir
-«_effendi_». Ce titre, qui est donné par abus à tous les Turcs qui
-portent un beau cafetan et renouvellent leur turban dès qu’il se
-défraîchit, était jadis une distinction accordée aux savants seulement.
-
-Autrefois, la mode était d’envoyer les fils de familles aisées ou riches
-parfaire leur éducation à Stamboul. L’école supérieure créée dans le
-pays n’avait eu aucun succès, et le professeur qui y avait été appelé,
-après avoir fait ses études à Paris, n’a eu que des déboires et a
-finalement quitté la place. Là aussi l’influence de l’occupation se fait
-sentir. Les écoles vides naguère, commencent à se remplir et, à côté du
-Coran, on commence à y enseigner d’autres _thematas_, surtout des
-langues vivantes, et les jeunes bosniaques apprennent très vite
-l’allemand--qui est en somme la langue gouvernementale et
-administrative.
-
-Tout récemment enfin, des lycées et des écoles commerciales
-(Realschulen) ont été créés sur différents points, et exactement modelés
-sur les écoles de ce genre qui existent dans l’empire austro-hongrois.
-Les musulmans y affluent de presque partout. Les notables ont formé des
-comités scolaires qui surveillent, avec beaucoup de sollicitude, les
-maisons d’éducation et se rendent compte des progrès des élèves, qu’ils
-encouragent par des primes et des prix distribués à la fin de l’année.
-Le comité de Sérajewo est composé de lettrés; on lui doit la publication
-d’un manuel scolaire en langue turque qui serait approuvé par le
-ministre de l’instruction publique le plus exigeant.
-
-La principale qualité de ces écoles est d’être laïques, c’est-à-dire de
-permettre aux enfants musulmans de s’asseoir à côté des condisciples
-appartenant à une autre religion, et leur développement sera le véhicule
-le plus puissant de la civilisation européenne en Bosnie. L’élève qui
-vit de l’existence des autres enfants, qui s’imprègne des idées qu’ils
-apportent de chez eux à l’école, qui emporte chez lui les impressions
-qu’il a reçues, si nouvelles, si différentes de ce qu’il a sous les
-yeux, cet élève est bien près d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie
-musulmane et de devenir un citoyen utile et actif du XIXe siècle. Cette
-conquête-là est plus sûre et plus durable que celle qui pourrait être
-poursuivie les armes à la main, ou par des procédés oppressifs. C’est en
-amenant les petits musulmans dans ces écoles, qu’on les conduira à la
-lumière et à la civilisation.
-
-Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est imposée, le gouvernement
-austro-hongrois ne veut pas user de coercition, ni de violence, pour
-garnir les bancs de ses écoles, il compte sur la force de l’exemple, sur
-l’amour-propre des musulmans, qui ne voudront pas que leurs enfants
-restent dans un état d’infériorité intellectuelle, quand ils ont tant
-d’occasions de s’instruire, et que la science a été mise à leur portée
-avec tant de bonne volonté.
-
-A peine le jeune garçon est-il échappé de la classe, que ses parents
-songent pour lui à la grande affaire, au mariage. Si les femmes mariées
-de la Bosnie dissimulent leurs charmes présents et passés, sous des
-voiles bien plus impénétrables que les _feridjés_ des cadines de
-Stamboul, les jeunes filles vont le visage découvert.
-
-Cependant, pour échapper aux regards trop importuns et trop
-investigateurs, ces jeunes filles portent derrière le dos un tissu
-qu’elles peuvent ramener sur elles comme un rideau, pour échapper aux
-curieux.
-
-Grâce à cette concession, réminiscence des époques où la Bosnie était
-encore un État chrétien, le fiancé connaît, au moins de vue, celle qu’on
-lui destine et que sa mère prévoyante a choisie pour lui dans les
-établissements de bains qui sont affectés à ces sortes d’entrevues. Mais
-il ne peut guère communiquer autrement avec sa future épouse, à moins de
-stationner le soir pendant de longues heures, sous les fenêtres de sa
-belle.
-
-Si donc, en passant par les rues du quartier turc de Sérajewo, vous
-apercevez un don Juan en casaque neuve et faisant le pied de grue sous
-le grillage d’un _moucharabie_ et guettant afin de voir flotter un bout
-d’étoffe et de ruban, dites-vous bien qu’il y a un mariage en
-perspective, que ce n’est pas pour l’autre motif «que le jeune homme
-consent à se morfondre».
-
-Une fois la femme admise au harem, elle est absolument invisible pour
-tout être du sexe fort. Nous n’engageons même pas l’étranger à accorder
-une attention trop soutenue aux dames voilées qu’il rencontre sur son
-chemin, il s’exposerait à des interpellations brutales de la part du
-mari ou du parent qui ordinairement accompagne la femme, à quelque
-distance, sans jamais lui donner le bras. Si le chevalier, garde de
-l’anonymat féminin, est un musulman d’un esprit particulièrement
-fanatique, on risque d’être honoré d’un combat. Autrefois cette injure
-était le lot habituel des étrangers qui passaient dans les quartiers
-turcs, mais aujourd’hui la police et la crainte salutaire qu’elle
-inspire y ont mis bon ordre.
-
-Parfois cependant il arrive qu’une femme ainsi voilée marche droit à
-l’étranger et lui adresse la parole sans en être le moins du monde
-empêchée. Ne flairez pas alors quelque piquante aventure; au ton dont
-elle profère les paroles inintelligibles qu’elle vous adresse, vous
-devinerez une vieille mendiante qui en veut uniquement à vos kreutzers.
-Dans les campagnes, les femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles
-aperçoivent un _giaour_, elles font volte-face avec une brusquerie
-parfois comique, se collent le visage contre un arbre et présentent au
-passant cette partie de leur individu à laquelle on n’a guère l’habitude
-d’adresser ses saluts.
-
-Dans le district situé au delà de la Narenta, les femmes se promènent
-sans voiles et ne craignent pas de se faire admirer par les étrangers.
-Mais là aussi défense de leur adresser la parole.
-
-Le mariage chez les Turcs, en Bosnie, est une institution
-essentiellement civile. L’iman, le prêtre n’y participe que pour
-assister la fiancée, et comme son cavalier servant, puisqu’il est chargé
-de l’aller chercher chez ses parents et de la conduire chez le juge
-(cadi), qui seul a qualité pour unir les futurs époux.
-
-Le fiancé revêtu de son plus chatoyant costume, ses parents (mâles bien
-entendu) et ses amis intimes, attendent l’arrivée de la future mariée.
-C’est un de ses amis qui a été chargé de demander formellement à la
-jeune fille, à travers le grillage de sa fenêtre ou du petit judas
-également grillé, pratiqué dans la porte de sa cellule, si elle consent
-à prendre pour époux, Iussuf, le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à
-la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative a été rapportée, le
-jour de la noce est fixé.
-
-Le cadi commence par énumérer les charges du mari à l’égard de la femme,
-il constate, comme un notaire, les apports des époux et prend note des
-engagements du mari pour le cas où il répudierait sa femme. Cette
-éventualité doit toujours être prévue, la stérilité étant un cas de
-divorce; seulement le mari doit toujours pourvoir à la subsistance de
-l’épouse séparée. Les parents se portent garants de ces engagements.
-C’est seulement lorsque ces détails ont été réglés, que le cadi autorise
-l’iman à prononcer par trois fois la formule rituelle qui proclame
-l’union des époux mariés comme le furent Adam et Ève, Mahomet et
-Chadidya.
-
-Les fêtes du mariage durent plusieurs jours chez les Turcs riches. On ne
-se borne pas à nourrir somptueusement les invités, on leur envoie
-également différents cadeaux, le _cadi_ et l’_iman_ surtout ne sont pas
-oubliés, enfin, lorsque tous les ustensiles de ménage et les meubles ont
-été transférés dans le logement de l’époux, la vie commune commence pour
-les mariés. A partir de ce moment, la femme est légalement et de fait
-sous la dépendance totale et absolue de son mari. Il peut lui interdire
-même de voir ses plus proches parents, et elle ne sortira pas sans sa
-permission. Malgré la rigueur de ces usages, on n’entend guère les
-femmes turques se plaindre d’être maltraitées par leurs maris; au
-contraire, les rares Européens qui ont réussi à se rendre compte de la
-vie de famille chez les musulmans ou qui sont liés avec des Turcs
-bosniaques, sont d’accord pour constater que l’influence morale de la
-femme est très grande, et que dans beaucoup de ménages elle porte la
-culotte. Ah! le jour où une brèche aura été faite dans les traditions
-séculaires si rigoureusement observées, quand le voile qui recouvre les
-visages des épousées aura disparu, ou sera devenu d’un tissu plus
-transparent--le jour où le mari et la femme turcs prendront leur repas
-en commun, la civilisation aura fait un pas immense dans ces contrées;
-car c’est l’influence des femmes, ne connaissant aujourd’hui rien en
-dehors du harem, recroquevillées dans l’éducation selon le Coran, qui
-est l’obstacle le plus puissant, le plus efficace au progrès.
-
-L’épouse turque ne peut recevoir aucun homme sauf son mari, mais, dans
-les harems aisés, on a pris les habitudes qui règnent à Constantinople.
-Les femmes se réunissent entre elles; elles font alors assaut de parures
-et de toilettes et dansent au son de la guitare ou de l’instrument
-local, la _tamboura_. Elles ont conservé la vieille danse slave, le
-«kolo» (une sorte de farandole), et s’agitent pendant des heures en
-tournant en rond. Elles s’interrompent pour absorber force sorbets,
-glaces et pâtisseries légères, et pendant qu’elles se livrent à des
-distractions comme de grandes poupées vivantes qu’elles sont, des
-pantoufles placées devant la porte du harem interdisent au mari de
-pénétrer dans le sanctuaire. Ce signe est le plus efficace des verrous,
-et nul mari n’oserait enfreindre cette défense sans déchoir à ses
-propres yeux.
-
-Il y a certains jours réservés aux visites. On voit alors par les rues
-tortueuses et étroites, au milieu de la boue, des bandes de femmes
-s’avancer, précédées et suivies de serviteurs qui, lorsque la nuit est
-venue, portent de grosses lanternes. Les longs paletots-fourreaux sont
-de couleurs très variées. Les vêtements rouges et jaune-clair tranchent
-sur le noir et le blanc; quant à la chaussure, ce sont des bottes de
-maroquin couleur safran. Et les rires, les gazouillements, les
-bavardages vont leur train, sans compter que ces dames ne se gênent pas
-quelquefois pour se moquer des passants. Ne sont-elles pas sûres de
-l’impunité? Ces jours de visite sont, pour les habitantes des harems, de
-véritables jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent de l’air et du
-soleil!
-
-Depuis l’occupation, des liens sociaux se sont établis entre les femmes
-du monde turc et les épouses de quelques fonctionnaires et officiers
-autrichiens. Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent chez elles la
-visite des cadines. Mais alors, il faut que le mari ait soin de
-disparaître. Les dames turques se montrent très curieuses des plus
-petits détails de ménage, et elles examinent avec une attention presque
-enfantine les objets les plus insignifiants que l’on met sous leurs
-yeux. Elles sont particulièrement heureuses quand les dames des
-fonctionnaires leur font admirer quelques chiffons ou colifichets que
-l’on a fait venir de Vienne ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent
-beaucoup à certaines immigrées et il y a des amitiés sérieuses qui se
-sont nouées entre turques et chrétiennes.
-
-Les Bosniaques se marient encore plus jeunes que les femmes musulmanes
-de Constantinople. L’âge moyen des fiancées est de quinze ans, mais il
-en est qui rendent la fameuse visite au cadi un ou deux ans plus tôt.
-
-La nubilité précoce, la vie du harem, le régime débilitant des rêveries
-et le manque de précautions hygiéniques flétrissent bientôt les appas de
-la femme musulmane; à trente-cinq ans, c’est une véritable vieille et
-elle peut prendre ses invalides d’épousée.
-
-Il y a une question délicate très souvent soulevée, et à laquelle on n’a
-jamais répondu avec quelque certitude. Malgré toutes les précautions
-minutieuses, malgré la surveillance incessante à laquelle on
-l’assujettit, la musulmane est-elle absolument fidèle, et son mari se
-trouve-t-il absolument à l’abri des accidents conjugaux? La présence de
-tant de sémillants officiers, grands bourreaux des cœurs, laisse-t-elle
-tout à fait indifférentes les recluses des harems? Si vous faites une
-enquête sur ce sujet délicat, vous n’obtiendrez pour réponse que des
-sourires discrets, et des demi-confidences pleines de réticences, mais
-rien de précis.
-
-Nous sommes loin du reste en Bosnie, des sacs remplis de chats et de
-couleuvres dans lesquels on cousait l’épouse adultère. Un édit du sultan
-Suleiman se borne à autoriser le mari, dont les revers conjugaux auront
-été suffisamment démontrés, à réclamer le divorce. Il est vrai qu’il en
-est de même pour le cas où la femme ôterait son voile devant un
-étranger; mais, dans un cas comme dans l’autre, le mari doit pourvoir à
-la subsistance de la divorcée.
-
-Le même sultan Suleiman avait établi, en quelque sorte, un tarif pour
-les baisers donnés à une femme qui n’est pas la vôtre. Il est vrai que
-la modicité de l’amende constituait une véritable provocation. En
-revanche, tout homme qui enlevait une jeune fille ou un jeune garçon
-était impitoyablement amoindri dans ses œuvres vives.
-
-Il va sans dire que l’une et l’autre de ces lois sont tombées en
-désuétude.
-
-Regardons dans l’intérieur des maisons. Le mobilier est resté le même,
-depuis l’introduction des usages turcs. Des nattes et des guéridons en
-constituent à peu près le fond. La qualité de ces objets varie selon le
-degré de fortune des habitants; le luxe principal consiste dans des
-tapis qui viennent de la Roumélie, et dont le tissu est très épais. Les
-riches, qui tiennent à avoir un état de maison élégant, font venir leurs
-tapis de Smyrne, et dépensent souvent de grosses sommes.
-
-Lorsque le musulman bosniaque meurt, il doit être enterré dans les 24
-heures. Le Prophète a dit que celui qui est destiné à entrer au paradis
-doit y pénétrer le plus tôt possible, et d’autre part il faut se
-débarrasser très rapidement du cadavre; cette hâte a dû donner lieu à de
-bien terribles erreurs, d’autant plus que l’examen du médecin des morts
-est assez sommaire. A Sérajewo et dans les villes, l’autorité
-autrichienne y a mis au moins bon ordre, et les morts sont visités par
-des docteurs sérieux, qui s’efforcent de prévenir l’inhumation
-précipitée des cataleptiques. Si le décédé est d’une famille
-particulièrement pieuse, le corps, après avoir été lavé et revêtu du
-suaire, est transféré à la mosquée où il passe la dernière nuit. On
-porte le mort au cimetière sur les épaules, et de même que chez nous,
-les passants saluent le cercueil, en Bosnie ils relayent les porteurs.
-C’est sous cette forme que les honneurs sont rendus aux morts.
-
-Les populations chrétiennes offrent un singulier mélange de traditions
-slaves et d’assimilations musulmanes. Dans les villes, le costume des
-Serbes, qui n’ont pas encore pris le parti de se vêtir à l’européenne,
-est semblable à celui des mahométans; les femmes fort heureusement, car
-elles sont fraîches dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont pas adopté
-le voile impénétrable des Turques, elles courent par les rues, la tête
-nue, pimpantes et rieuses; nu aussi est le pied qui repose dans des
-sabots en bois, la seule chaussure qui s’harmonise avec la qualité du
-pavé de Sérajewo et de Mostar; leur jupe, très ample et d’étoffe
-bariolée, se rétrécit dans le bas et forme une sorte de pantalon. Une
-casaque brodée, en hiver une pelisse de peau de mouton et un bonnet posé
-sur la nuque complètent ce costume.
-
-Dans la campagne, la condition des Bosniaques chrétiens était, jusqu’en
-1870, fort misérable; leur logement, leur nourriture, leurs habits, tout
-attestait cet état de délabrement. La polenta les nourrissait, et pour
-costume, hommes et femmes n’avaient que de longues chemises de toile
-grossièrement tissées; sachant que la récolte pouvait être enlevée par
-les begs, ou confisquée par les aghas, ils ne se donnaient guère la
-peine de cultiver le sol. Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui
-qu’ils sont certains de garder ce qui leur appartient, la loi et les
-autorités leur garantissant leurs propriétés. Le Khmète prend goût à la
-culture de son lopin de terre, il songe à en tirer bon profit, et ses
-besoins sont déjà moins rudimentaires qu’autrefois.
-
-La gaieté et la bonne humeur pénètrent avec l’aisance et la sécurité
-dans les cabanes des villageois; les vieilles légendes d’autrefois y
-sont chantées avec accompagnement de la «tamboura», la guitare
-nationale, et le dimanche, le _kolo_ entraîne garçons et fillettes dans
-son tourbillon. Le soldat autrichien se mêle à la fête; il est le
-bienvenu partout. Il a une arme au côté, et il ne pille pas! Cela change
-les habitants des bachi-bouzoucks que la Turquie lâchait autrefois sur
-eux.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Origines de l’occupation autrichienne.--L’opinion publique à Vienne et
-en Turquie pendant la guerre d’Orient.--Démonstration à
-Budapesth.--Contrepoids à l’influence russe.--Action des agents
-autrichiens à Sérajewo.--Le voyage impérial de 1873.--Les
-réfugiés.--L’entrée du général Philippovic sur le territoire turc.
-
-
-Dans le courant de l’été de 1876, les souverains d’Autriche-Hongrie et
-de Russie se rencontrèrent au château de Reichstadt en Bohême, celui-là
-même qui avait été érigé en fief éphémère au profit du fils de Napoléon
-Ier. Le résultat de cette entrevue fut un arrangement qui garantissait
-au tsar la neutralité de l’Autriche, au cours de la guerre qu’il avait
-résolu d’entreprendre contre la Turquie. En revanche, François-Joseph
-retourna à Vienne avec l’assurance que les tendances d’expansion de la
-monarchie vers l’est trouveraient satisfaction, sans que l’Autriche eût
-besoin de tirer l’épée. On peut dire que l’occupation de la Bosnie fut
-résolue dès ce jour-là.
-
-Le gouvernement de Vienne tint strictement ses engagements; malgré le
-courant de l’opinion publique très hostile à la Russie, malgré les
-observations de la presse et les interpellations parlementaires, il
-refusa de se jeter dans la mêlée et il assista l’arme au bras à la lutte
-sanglante qui se poursuivait en Europe et en Asie.
-
-Le comte Andrassy, alors ministre des affaires étrangères, avait une
-situation des plus difficiles. Homme d’État hongrois, parvenu à la plus
-haute situation de l’empire grâce à l’appui de ses compatriotes, poussé
-par eux et chargé de défendre les intérêts magyars, il se vit obligé de
-tenir tête à un mouvement d’opinion des plus prononcés et des plus
-actifs, qui de Budapesth avait rayonné jusque dans les dernières
-bourgades de la Hongrie.
-
-De toutes parts des meetings s’organisaient, des processions précédées
-de bannières et de fanfares traversaient les rues réclamant à grands
-cris, et non sans menaces, la guerre contre la Russie et accusant le
-ministre de faiblesse ou même de trahison.
-
-Les premières victoires des Turcs autour de Plewna et en Asie-Mineure,
-jetèrent de l’huile bouillante sur le feu de l’enthousiasme turcophile
-des Hongrois. C’est que l’on se souvenait, dans les pays de la couronne
-de Saint-Étienne, de l’intervention russe de 1849, sans laquelle
-l’Autriche ne serait jamais parvenue à mater l’insurrection magyare; on
-se souvenait également de la noble et généreuse fermeté du sultan
-Abdul-Medjid, refusant de livrer Kossuth et ses compagnons. Les
-agitateurs, qui donnaient alors le mot d’ordre au parlement dans les
-réunions publiques et dans les journaux, proclamaient qu’il était du
-devoir sacré de la Hongrie de se montrer reconnaissante et de voler au
-secours de la Turquie.
-
-Le mouvement atteignit son apogée lorsqu’une députation de _softas_,
-venant de Constantinople, débarqua à Budapesth pour prendre livraison
-d’un sabre d’honneur offert à Osman-Pacha. Les démonstrations bruyantes,
-et les sommations adressées au comte Andrassy d’avoir à tirer l’épée
-devinrent plus pressantes et plus directes.
-
-Mais le comte Andrassy ne s’en émut point, il s’était tracé sa ligne de
-conduite politique: il n’en dévia point. Si le début de la campagne de
-1877 avait eu des épisodes très flatteurs pour l’héroïsme des soldats
-turcs et humiliants pour les généraux russes, la suite et la fin de la
-guerre montrèrent toute la misère et toute l’incapacité de
-l’administration turque. Il était évident que c’eût été rendre un
-mauvais service aux populations chrétiennes, c’eût été un crime envers
-la civilisation que de replacer sous le joug du padishah les provinces
-que la puissance des armes russes en avait détachées. L’intérêt de la
-monarchie austro-hongroise n’était plus--s’il l’avait jamais été--dans
-le maintien dogmatique de l’intégrité de l’empire ottoman, mais il
-consistait dans l’établissement d’un contre-poids à l’influence russe
-dans les Balkans. L’alliance étroite avec la Serbie et l’occupation de
-la Bosnie et de l’Herzégovine, telle devait être la base de la politique
-nouvelle de l’Autriche-Hongrie dans la péninsule. A ce compte-là on
-n’avait plus à redouter à Vienne l’extension de l’influence russe et
-l’on pouvait même consentir à ce que le tsar fît gouverner la Bulgarie
-par un de ses généraux ou l’un de ses parents. Si l’on tient compte de
-ce que ce double résultat a été atteint sans que l’Autriche eût à
-s’imposer d’autres sacrifices que ceux exigés par la répression du
-soulèvement des Bosniaques et des Herzégoviens, l’on conviendra que la
-politique du cabinet de Vienne a été, cette fois, habile dans ses
-projets et heureuse dans ses résultats.
-
-Comme nous l’avons dit plus haut, depuis longtemps les regards des
-Bosniaques opprimés se tournaient vers l’Autriche. Les agents
-consulaires que le cabinet de Vienne avait envoyés à Sérajewo s’étaient
-fait remarquer par leur intelligence et leur activité. Deux militaires
-surtout, le colonel Thömmel et le colonel (plus tard général) Ivanovic,
-entrèrent en relations intimes avec les slaves et par la cordialité
-qu’ils leur témoignèrent, par la protection qu’ils accordèrent aux
-rajahs persécutés, ils surent acquérir de vives sympathies qui furent
-reportées sur le souverain de l’empire austro-hongrois.
-
-Ces sympathies éclatèrent surtout en 1873 lorsque l’empereur visita la
-Dalmatie. Tandis que le gouverneur de la Bosnie, Ali-Pacha, se rendait à
-Raguse, avec une suite nombreuse pour saluer officiellement
-François-Joseph au nom de son souverain le Sultan, des troupes de
-paysans à cheval, à pied, juchés sur des charrettes passaient la
-frontière pour contempler de près ce «tsar» qui se montrait aux
-populations les plus éloignées de son empire et qui venait s’enquérir de
-leurs besoins, de leurs désirs et de leurs aspirations. L’effet produit
-par la personnalité de François-Joseph sur les habitants des provinces
-voisines de la Dalmatie fut très grand; la figure à la fois martiale et
-élégante du souverain, ses façons si simples et empreintes d’une
-véritable noblesse, lui concilièrent tous ces esprits naïfs et humbles,
-habitués à considérer le moindre pacha comme un demi-dieu planant
-orgueilleusement au milieu des nuages de son chibouque. Quand ils
-arrivèrent dans leurs foyers, ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, et
-dès ce moment tous s’écrièrent: «François-Joseph sera notre protecteur
-et notre libérateur!» Ces espérances furent encouragées encore par la
-faveur dont jouissait alors le général de Rodich, gouverneur de la
-Dalmatie, qui passait avec raison pour un des partisans les plus ardents
-de l’émancipation des rajahs dans les Balkans.
-
-Lorsque les troubles éclatèrent, et lorsque peu à peu le mouvement gagna
-toute l’Herzégovine et une partie de la Bosnie, tous ceux qui avaient
-été compromis dans le mouvement et qui redoutaient de cruelles
-représailles cherchèrent un asile sur le territoire autrichien. Non
-seulement ils trouvèrent un refuge dans les États de l’empire, mais le
-gouvernement leur accorda des secours calculés modestement, mais qui
-finirent cependant par obérer d’un chiffre assez considérable le budget,
-car le nombre des émigrants augmentait et la durée de leur exil semblait
-se prolonger à l’infini. A la fin de 1876, les réfugiés bosniaques
-avaient coûté à l’Autriche 12 millions de florins. Pour un État dont les
-finances exigent des ménagements, c’était une lourde charge, surtout
-étant donné que ces dépenses furent faites en pure perte, sans le
-moindre espoir de remboursement.
-
-Sur les instances de l’Autriche, la Turquie proclama une amnistie
-générale et les émigrants furent invités à rentrer. La plupart s’y
-refusèrent; ils n’avaient aucune confiance dans la sincérité de la
-clémence ottomane; d’ailleurs, la plupart avaient été rejoints sur le
-sol autrichien par leurs familles, et ils s’y trouvaient fort bien.
-
-Sur ces entrefaites, une voix s’était élevée en faveur des Bosniaques;
-c’était celle du prince Milan de Serbie. Au nom de la similitude des
-races, et s’appuyant sur des traditions historiques, le jeune souverain
-et son premier ministre Ristich réclamaient de la Porte l’administration
-de la Bosnie. Le Monténégro semblait laisser deviner les mêmes
-prétentions au sujet de l’Herzégovine. La Turquie s’étant refusée à
-faire droit aux exigences des deux principautés, la guerre de 1876, à
-laquelle la Russie prit une «part officieuse», en est résultée.
-
-Quand même la Turquie eût cédé, ou qu’elle eût été battue, la Serbie et
-le Monténégro n’eussent point obtenu satisfaction. M. le comte Andrassy
-avait clairement déclaré dans plusieurs notes péremptoires que
-l’Autriche ne souffrirait aucun changement de régime dans les provinces
-limitrophes au profit d’un autre État. Le ministre des affaires
-étrangères laissait entrevoir que si l’administration de la Bosnie
-devrait être enlevée à la Porte, c’est l’Autriche-Hongrie seule qui
-devait en être chargée. M. d’Andrassy avait exprimé d’une façon très
-pittoresque ses raisons dans une note diplomatique: «Nous sommes,
-disait-il, aux premières loges pour assister aux troubles qui ont lieu
-au delà de notre frontière, et c’est nous qui payons les frais du
-spectacle.» La défaite des Serbes résolut la question bosniaque en
-faveur de la Turquie jusqu’à l’année suivante.
-
-Ce n’est pas le moment de rappeler ici à la suite de quelles longues
-discussions et de quelles négociations difficiles l’aréopage réuni à
-Berlin accepta l’article 25 du traité portant que la Bosnie et
-l’Herzégovine seraient occupées et administrées «par l’empire
-austro-hongrois». M. le comte Andrassy avait fait valoir l’état
-anarchique qui régnait dans les deux provinces depuis trois ans; il
-excipa des rapports de ses consuls dépeignant la dévastation du pays par
-les bachi-bouzoucks, l’état misérable des rajahs, de 80,000 chrétiens
-payant l’impôt pour 300,000 qui avaient émigré. Il avait pu insister,
-avec raison, sur l’émotion qui gagnait forcément les populations slaves
-de l’Autriche et sur les difficultés de toute espèce qui en résultaient.
-Cet état de choses ne devait durer à aucun prix, et la Turquie manquant
-de force pour rétablir solidement l’ordre, l’Autriche offrait de s’en
-charger. Sauf l’Italie, tous les États représentés au congrès furent
-d’avis de donner à l’Autriche le mandat réclamé par elle; la Russie, il
-est vrai, céda de mauvaise grâce, mais elle consentit enfin à
-l’occupation, afin d’éviter l’annexion et de pouvoir un jour limiter les
-pouvoirs que l’Autriche tenait du consentement--révocable--des autres
-puissances. Quant à la Turquie, rien de plus contradictoire et de plus
-embrouillé que les instructions données dans la question bosniaque à ses
-plénipotentiaires; ceux-ci ne savaient à quel saint se vouer en présence
-des dépêches de Constantinople. Tantôt le sultan se résignait à subir
-l’occupation, tantôt il faisait mine de s’y opposer à main armée.
-Lorsque le fameux article fut voté, on ne sut pas au juste à Vienne à
-quoi s’en tenir, mais en général la diplomatie autrichienne comptait sur
-l’apathie musulmane, sur la résignation au _Kismet_! Le comte Andrassy
-était plein de confiance, il assurait à ses familiers que l’occupation
-ne souffrirait aucune difficulté. «Il suffira d’y envoyer une compagnie
-avec la musique,» déclara le ministre, et le mot courut Vienne. Il fut
-vivement reproché à son auteur, comme une preuve d’imprévoyance,
-lorsqu’il fallut, quelques semaines plus tard, mobiliser plusieurs corps
-d’armée pour étouffer l’insurrection.
-
-Le fait est qu’une agitation très intense se propageait à travers la
-Bosnie et gagnait l’Herzégovine. Les Turcs, montagnards fiers et
-indomptables, ne pouvant supporter l’idée d’une domination étrangère,
-les Swabas (Allemands) leur faisaient horreur. Ils se préparèrent à la
-révolte et à la résistance; on leur en laissa le temps largement pendant
-les trois semaines qui s’écoulèrent entre la publication du traité de
-Berlin et le passage de la Save par le général Philippovic. Il eût été
-facile d’agir par surprise; d’abord en retardant autant que possible la
-publication du paragraphe 25, en retenant les dépêches qui devaient
-annoncer aux Bosniaques la décision prise à leur égard, et d’autre part
-en pressant le mouvement de concentration de l’armée autrichienne.
-
-Le _vali_ turc était toujours, à Sérajewo, en butte à toutes les
-sommations et aux injonctions les plus brutales. On l’accablait de
-questions sur ce qu’il comptait faire, sur l’attitude que le monde
-officiel turc garderait vis-à-vis de l’occupation.
-
-Le gouverneur était sans instructions, abandonné à lui-même, à ses
-inspirations, ne sachant pas auxquelles il devait obéir pour satisfaire
-son auguste maître d’Idliz-Kiosk. S’il fallait en juger par les
-préparatifs militaires, la Turquie était décidée à défendre avec la
-dernière énergie les provinces que l’Autriche allait administrer. Une
-armée de 25 à 30,000 hommes avait été concentrée entre la Save et
-Sérajewo; tous les éléments de l’organisation turque étaient
-représentés, mais les bachi-bouzoucks y dominaient. Les canons, les
-armes de réserve ne manquaient pas, et chaque jour on signalait
-l’arrivée de nouveaux convois de munitions. Après une courte lutte
-d’influences diverses, les fanatiques l’emportèrent, la résistance fut
-résolue. Le peuple de Bosnie s’était soulevé; il lui fallait un chef
-insurrectionnel, il l’eut dans la personne d’Hadji-Loja. Singulier type
-que celui de cet aventurier à la fois illuminé et brigand, que les
-événements devaient conduire à la surface, alors qu’il opérait
-obscurément jusque-là dans les passages des montagnes et sur les grandes
-routes!
-
-Hadji-Loja était un musulman de la vraie Turquie, un descendant d’Omar
-et non un Bosniaque converti. Les uns disent qu’il a débuté par des
-études théologiques, les autres affirment qu’il était simplement garçon
-boucher à Stamboul. Le fait est que, fort jeune encore, il fit le
-pèlerinage de la Mecque et revint avec tout le prestige que le musulman
-rapporte de la Ville sainte.
-
-Par quel hasard vint-il en Bosnie? C’est d’ailleurs un point bien peu
-intéressant. Le fait positif, c’est que, pendant trois ans, il tint la
-campagne dans les environs de Sérajewo avec une douzaine de compagnons,
-échappant toujours avec bonheur aux recherches de la police et aux
-poursuites des zapthiés. Dès que le bruit de l’entrée des Autrichiens se
-répandit dans la capitale bosniaque, Hadji-Loja, de brigand se fit
-partisan et commença à revendiquer à grands cris et à main armée
-l’indépendance du pays. Peu de journées lui suffirent, appuyé d’ailleurs
-sur le clergé musulman, pour acquérir un grand ascendant et se placer à
-la tête de ceux qui adressaient d’impérieuses sommations au vali.
-Celui-ci tenta de s’échapper; mais les Bosniaques armés le rejoignirent
-à quelques lieues de Sérajewo et le ramenèrent prisonnier.
-
-Il y avait alors en Bosnie près de 30,000 hommes de troupes turques qui
-y avaient été concentrées à la fin de la campagne de 1877, et cette
-troupe avait été grossie par les déserteurs appartenant à d’autres
-parties de l’armée ottomane, qui avaient participé à la lutte contre la
-Russie.
-
-On manquait _absolument_ de renseignements exacts à Vienne, sur
-l’attitude de cette force militaire, à partir du moment où les troupes
-impériales pénétreraient sur les territoires désignés par l’article 25
-du traité de Berlin; cependant, ni au ministère de la guerre, ni aux
-affaires étrangères, on ne croyait à une résistance sérieuse.
-
-Les préparatifs militaires ordonnés en vue de l’occupation dépassaient
-de beaucoup «la compagnie avec musique» qui, selon le paradoxe attribué
-au comte Andrassy, devait suffire pour assurer l’exécution du mandat
-donné à l’Autriche.
-
-Un corps d’armée de 70,000 hommes avait été concentré dès le
-commencement de juillet dans la Croatie et dans le Banat; le
-commandement avait été confié au général Philippovic, un rude soldat,
-appartenant à ces familles militaires des confins, dont la guerre a été
-depuis des siècles l’unique métier et la seule aspiration. Le général ou
-plutôt le feldzeugmeister Philippovic passait pour être fort bien en
-cour; le fait est que l’empereur lui avait confié un des commandements
-les plus importants, celui de Bohême, avec résidence dans l’antique cité
-de Prague. On vantait son énergie et son application à tous les détails
-de sa tâche; mais il était également connu pour sa vigueur et son
-inflexibilité en matière de discipline. Enfin les Slaves militants
-réclamaient comme un des leurs le feldzeugmeister; ils espéraient qu’il
-mettrait son épée au service de leur cause comme jadis son compatriote
-et compagnon d’armes Jellacich.
-
-Tandis que cette armée principale devait envahir la Bosnie, un corps de
-20 à 25,000 hommes, réunis en Dalmatie sous le commandement du général
-Joanovich, celui-là même qui fut naguère consul à Sérajewo, se préparait
-à entrer en Herzégovine.
-
-Pour la première fois depuis la réorganisation militaire, suite de la
-guerre désastreuse de 1866, une force militaire autrichienne allait
-entrer en campagne. Ce n’était plus la vieille armée vaincue à Solférino
-et à Sadowa, composée de soldats de profession et commandée par des
-officiers exclusivement recrutés parmi la noblesse. L’armée commandée
-par les généraux Philippovic et Joanovich était nationale, issue du
-service obligatoire et ayant comme réserve organisée la nation valide
-tout entière.
-
-Les officiers n’appartenaient plus aux castes; les grades, depuis dix
-ans, étaient donnés non pas aux mieux titrés, mais aux plus capables,
-aux plus expérimentés et aux plus laborieux. L’instruction théorique la
-plus complète, l’initiation à toutes les sciences qui composent
-aujourd’hui le bagage intellectuel, telle avait été, pendant cette
-période de paix, la base de l’avancement. L’aspect extérieur de l’armée
-s’était également modifié d’une façon sensible.
-
-Les traditionnelles tuniques blanches avaient disparu, pour faire place
-à des uniformes d’étoffe sombre et d’une coupe plus prosaïque; l’ancien
-attirail avait été simplifié, on s’était débarrassé de tous les
-accessoires inutiles, pour munir l’armée de toutes les inventions qui
-permettent de conduire la guerre selon le système le plus moderne:
-artillerie de montagne, télégraphe roulant, service d’ambulance au grand
-complet. Les troupes concentrées en Croatie formaient le 3me corps, on
-leur avait adjoint deux divisions d’infanterie et une brigade de
-cavalerie. Le centre de la concentration était à Esseg, capitale de la
-Slavonie; le chemin de fer s’arrêtait dans cette ville, et, avant
-d’arriver à la frontière, voitures du train et fantassins étaient
-obligés de faire deux ou trois étapes.
-
-La date du passage de la Save fut tenue très rigoureusement secrète; le
-gouvernement défendit aux journaux de rien révéler sur les mouvements
-militaires, et quelques organes de Vienne ayant cru pouvoir communiquer
-à leurs lecteurs des détails sur la force numérique des troupes, furent
-immédiatement saisis. Les négociations continuaient, du reste, avec la
-Turquie pour assurer l’exécution pacifique du mandat européen confié à
-l’Autriche; mais, en présence de l’attitude fort ambiguë de la Porte,
-rien ne permettait d’espérer que l’effusion du sang serait évitée.
-
-Le 28 juillet, le général Philippovic avait pris toutes ses
-dispositions; il informa le cabinet militaire de l’empereur qu’il
-n’attendait plus qu’une dépêche décisive pour agir; il la reçut dans la
-journée, et le passage fut fixé pour le lendemain 29, à cinq heures du
-matin.
-
-L’avant-garde, composée d’un bataillon de chasseurs, d’un détachement
-d’infanterie et de pontonniers, traversa le fleuve dans des barques. Un
-escadron de hussards et le matériel nécessaire à la construction d’un
-pont furent embarqués sur des pontons remorqués par un vapeur. La rive
-turque, à cette heure matinale, parut déserte, et la première
-opération--l’établissement d’un pont de bateaux reposant sur huit
-chevalets--s’effectua sans la moindre difficulté. Il ne fallut que deux
-heures aux habiles pontonniers, fidèles à leur réputation, pour
-construire ce passage, malgré le courant assez rapide du fleuve.
-
-A neuf heures du matin, l’armée commençait son mouvement, tandis que le
-matériel était toujours chargé sur les pontons remorqués par un steamer
-de la compagnie autrichienne de navigation. Vers midi, le
-feldzeugmeister Philippovic, entouré d’un brillant état-major, passa le
-fleuve. Auparavant il avait fait répandre parmi la population turque,
-qui maintenant se pressait curieuse sur le rivage, une proclamation
-rédigée en croate et en turc qui devait rassurer complètement les
-habitants sur la sécurité de leurs vies, de leurs propriétés, et--ce
-qui, pour les musulmans, était chose capitale--sur le respect de leurs
-harems. Le feldzeugmeister annonçait que les Autrichiens venaient en
-amis et qu’ils protégeraient les biens et le travail pacifique des
-habitants. Finalement, le général promettait d’exiger de ses soldats
-l’observation de la plus stricte discipline. Sous ce rapport, on pouvait
-s’en fier à la réputation et aux habitudes du général.
-
-Le premier soin du chef de l’armée impériale fut de faire hisser au haut
-d’un mât le drapeau jaune et noir avec l’aigle à deux têtes. La musique
-d’un régiment joua l’air national de Haydn et les troupes défilèrent en
-portant les armes et en faisant retentir l’air de _Zivios_, de _vivats_
-et de _hurrahs_. C’est alors que les autorités et les troupes turques
-donnèrent signe de vie. L’avant-garde s’était déjà emparée d’un poste de
-huit zapthiés (gendarmes) qui furent désarmés. Alors on vit s’avancer
-au-devant du général deux Turcs, l’un fonctionnaire, l’autre officier
-d’infanterie. Le fonctionnaire tenait un large pli cacheté de rouge à la
-main.
-
-Après s’être profondément inclinés devant le commandant en chef, les
-deux musulmans firent connaître qu’ils étaient chargés de remettre entre
-les mains du général une protestation du gouvernement ottoman contre
-l’entrée des troupes. Le général répondit qu’il exécutait les ordres de
-son auguste maître et qu’il ne se laisserait arrêter par aucune
-considération. Il refusa d’un geste de recevoir le pli cacheté, que le
-fonctionnaire déposa alors sur le sol, presque sous les sabots du cheval
-que montait Philippovic. La marche en avant continua immédiatement et
-l’état-major coucha à Dervent.
-
-Pendant toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, le passage
-fut continué, et, le 1er août, la plus grande partie du corps
-expéditionnaire était sur le territoire turc. Il importe de noter que la
-nouvelle du passage avait été assez froidement accueillie par les
-organes de l’opinion publique à Vienne et à Pesth; les journaux, depuis
-l’origine du conflit, avaient embrassé avec chaleur la cause de la
-Turquie, et ils trouvaient peu logique que l’Autriche contribuât au
-démembrement de l’empire ottoman. D’autre part, ils répétaient à satiété
-que le cadeau fait à l’Autriche par le Congrès de Berlin entrait dans la
-catégorie des dons funestes semblables à ceux que repoussa jadis
-Artaxercès.
-
-Tandis que le corps du général Philippovic pénétrait par la Save, le
-général Joanovich avait médité de s’emparer de l’Herzégovine par un coup
-de surprise. Pour l’exécuter, il lui fallait transporter ses troupes par
-mer sur différents points du littoral dalmate. De là, ses soldats
-devaient grimper avec toute l’agilité possible sur la cime des
-montagnes, passer par des défilés inaccessibles et prendre Mostar, la
-capitale, à revers, tandis qu’on les attendait sur la grande route et
-les voies ordinaires qui, à cette époque, reliaient tant bien que mal la
-Dalmatie et l’Herzégovine.
-
-Pour que ce plan audacieux et qui reposait sur la connaissance la plus
-absolue du terrain dans les moindres détails pût réussir, il fallait
-l’exécuter promptement et le tenir secret. Le général Joanovich
-redoutait une indiscrétion, même dans les bureaux de la guerre à Vienne.
-Au lieu de motiver, par de longues explications, la demande de bateaux
-de transports qu’il adressa à son chef, il supplia le ministre d’avoir
-confiance en lui et de le laisser faire. Tout d’abord on fut très
-surpris de ses exigences, et ses allures mystérieuses parurent
-antiréglementaires. Mais le ministre connaissait le général Joanovich,
-il le savait incapable de risquer à l’aventure la vie de ses soldats et
-de s’engouer d’une folle entreprise; le secret du général fut donc
-respecté, et le ministre mit à sa disposition les transports qu’il
-demandait, ainsi que les fonds nécessaires pour noliser des bateaux de
-commerce.
-
-Ce résultat obtenu, le général embarqua tout son monde, des vivres et du
-matériel, et tandis qu’un faible détachement entrait en Herzégovine par
-la route ordinaire, le gros du corps d’occupation y arrivait par un
-chemin des plus invraisemblables, s’emparait de Mostar sans coup férir
-et rendait toute résistance impossible. Maintenant que le plan du
-général Joanovich était dévoilé par les événements, on se félicita à
-Vienne, au ministère, d’avoir eu confiance, et l’habile tacticien fut
-comblé d’éloges mérités! Il faut avoir voyagé dans ces contrées, au
-milieu de ces montagnes les plus sauvages que l’on puisse imaginer, dans
-ces sentiers où les mules peuvent à peine poser le pied avec assurance,
-pour se rendre compte des difficultés que les braves gens conduits par
-le général Joanovich eurent à surmonter pour arriver au but. La chaleur
-rendait les difficultés de la marche plus sensibles. Fort heureusement
-qu’une inaltérable bonne humeur soutint les troupes pendant toute cette
-expédition, et l’on triompha sans pertes sensibles du climat et du
-terrain.
-
-Pendant ce temps, l’armée du général Philippovic souffrait également du
-climat. A la chaleur torride des premiers jours de l’entrée en campagne
-succédaient à présent des pluies diluviennes; les sentiers de
-communication--les routes n’existaient pas--furent submergés; impossible
-de continuer la marche en avant. Le général s’arrêta à Dervent, premier
-bourg de quelque importance, et les troupes se reposèrent pendant
-quarante-huit heures. Elles en avaient grand besoin, mais il ne fallait
-pas trop s’attarder; les nouvelles qui parvenaient de l’intérieur du
-pays étaient de moins en moins rassurantes, il fallait frapper un grand
-coup, il fallait surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter un
-soulèvement général.
-
-Aussi, dès le 3, le général Philippovic donna l’ordre de reprendre la
-marche en avant. Les troupes occupèrent sans résistance Doboy, ville
-assez importante pour la contrée et dont le prince Eugène prend bonne
-note dans le Journal où il a relaté en français les principaux épisodes
-de son _ride_. Il signale le beau castel qui domine la ville et
-considère comme très dangereux le défilé qui s’étend entre Doboy et
-Maglay. Il avait bien raison, comme le démontra la suite.
-
-Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une résistance active des
-populations. On supposait bien dans l’armée qu’il faudrait enlever de
-vive force Sérajewo et disperser Hadji-Loja et ses bandes, mais il était
-permis de supposer que l’on arriverait aux portes de la capitale en
-simple promenade militaire; l’attitude des habitants justifiait cet
-optimisme. A Dervent et à Doboy, des députations composées de musulmans
-s’étaient présentées au général Philippovic et l’avaient assuré de leur
-complète soumission; les orateurs protestaient qu’ils étaient heureux et
-fiers de compter désormais parmi les sujets, et les sujets fidèles, de
-l’empereur François-Joseph. Le feldzeugmeister avait répondu aux
-protestations de dévouement en promettant de protéger la religion
-musulmane à l’égal des autres confessions et de garantir les droits de
-tous les usages sans distinction d’origine.
-
-Tout à coup, dans la soirée du 4, le bruit se répand dans l’entourage du
-général et bientôt dans le camp qu’un escadron du 7e hussards, envoyé en
-reconnaissance, a été attiré dans un guet-apens et que plus des trois
-quarts de ces cavaliers ont été massacrés, non par des troupes qui leur
-avaient fait loyalement face, mais par des habitants qui avaient
-organisé une embuscade. Tandis que l’on se demande avec émotion si cette
-nouvelle est vraie, ou s’il s’agit seulement d’un vulgaire canard, on
-voit arriver des blessés portant l’uniforme du 7e hussards. D’autres
-cavaliers démontés, tête nue, sans mousquet ni sabre, les suivent; ils
-sont tout au plus une trentaine; le matin au départ ils étaient plus de
-cent. Où sont les autres? Cherchez leurs camarades mutilés dans les rues
-étroites de Maglay ou dans les taillis environnants. La sinistre
-nouvelle était vraie, l’occupation pacifique va prendre désormais le
-caractère d’une guerre opiniâtre et sanglante.
-
-Voici ce qui était arrivé. Le général en chef avait détaché cet escadron
-de hussards, d’abord pour reconnaître le pays et en même temps pour
-escorter un fourgon contenant 20,000 florins de numéraire destinés à
-solder des achats de fourrage. La petite troupe, arrivée à Maglay, fut
-fort convenablement accueillie par le syndic et les principaux
-habitants, qui adressèrent force salamaleks au chef et poussèrent même
-des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci, sans la moindre défiance,
-sortirent de la ville et continuèrent leur reconnaissance sur Zepce. Ici
-le décor changea et les dispositions des habitants également. Une
-fusillade très nourrie accueillit les cavaliers, et ceux-ci, chargés de
-reconnaître le terrain, mais non de livrer bataille, surtout à des
-forces supérieures, tournèrent la ville et se replièrent sur Maglay.
-
-Mais là aussi tout est changé. Quelques heures ont suffi pour que les
-rues soient barrées et hérissées de barricades. Les habitants, obéissant
-à quelque mot d’ordre venu de la mosquée, se sont armés, et abrités
-derrière les maisons, les tas de pavés et de pierres, ils attendent le
-retour des hussards. Dès que le veilleur placé sur le muezzin les a
-signalés, la fusillade éclate de tous les côtés.--Les hussards surpris
-hésitent. Ils ne peuvent retourner à Zepce, où les attendent des masses
-profondes d’ennemis; s’ils traversent Maglay au milieu de ce feu
-roulant, combien des leurs vont mordre la poussière? Ils sont
-littéralement pris entre deux feux. Cependant il faut prendre un parti.
-Les braves Magyars se lancent à bride abattue, le sabre haut, dans la
-ville; mais ils sont arrêtés par les barricades d’une construction
-savante; il faut faire enjamber aux chevaux, peu habitués à cet
-exercice, les obstacles accumulés; mais la fusillade ne cesse pas, les
-coursiers s’abattent éventrés, entraînant le cavalier, atteint lui-même
-de plusieurs balles. Aucun moyen de se défendre, l’ennemi reste
-invisible, aucune chance de rendre coup pour coup, la mort pour la mort,
-blessure pour blessure! Il faut songer à sortir de cet enfer. Presque
-tous les officiers de l’escadron furent tués; le payeur succomba
-également, et la voiture fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants
-de ce guet-apens arrivèrent au camp, et rendirent compte au général en
-chef de ce fâcheux épisode.
-
-Le lendemain, une vingtaine de hussards que l’on croyait perdus
-rallièrent le cantonnement; ils s’étaient cachés dans les bois des
-environs et avaient pu rejoindre leurs camarades par des chemins de
-traverse en se guidant d’instinct. Au point de vue moral, l’effet du
-combat ou plutôt de la surprise de Maglay fut très considérable. Il y
-eut d’abord en Autriche même un sentiment de véritable stupeur, lorsque
-le public, qui s’était habitué à envisager l’occupation comme une mesure
-pacifique, ne devant coûter à l’Empire que des sacrifices d’argent, vit
-que l’on se trouvait bel et bien à la veille d’une guerre, probablement
-longue et coûteuse. Quant aux mahométans de Bosnie, leur audace grandit,
-et sur plusieurs points du territoire on signala les prédications de
-derviches et d’imans fanatiques, réunissant des bandes armées qui furent
-bientôt renforcées par la plupart des troupes régulières turques
-stationnées dans le pays. Les officiers n’avaient reçu aucune
-instruction précise, car la Turquie se complaisait dans l’attitude
-équivoque si chère à la diplomatie musulmane; les chefs étaient donc
-libres d’interpréter cette absence d’ordres dans le sens de la
-résistance aux Autrichiens, en permettant à leurs troupes d’opérer leur
-jonction avec les «insurgés». Ce fut sous ce nom que les combattants
-bosniaques furent désormais désignés.
-
-A Novi, la petite garnison autrichienne, qui, au début de l’occupation,
-était entrée sans difficulté dans cette place, fut obligée de
-l’abandonner.
-
-Le général Szapary, commandant la 20e division, devait suivre la Save et
-occuper le nord-est de la Bosnie en marchant jusqu’à Zvornik, sur les
-limites de la Serbie. Il éprouva une telle résistance, et les forces de
-l’ennemi grandirent tellement, qu’il dut d’abord se replier sur la ville
-de Gracanica, où il lui fut impossible de tenir. Il battit en retraite
-jusqu’à Doboy, ne jugeant pas prudent de s’isoler du gros de l’armée.
-Deux chefs très populaires, Aziz Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient
-la guerre sainte, le premier à Livno, l’autre dans l’ancienne capitale
-de la Bosnie, à Trawnik. En présence de ces faits, le général
-Philippovic décida avant tout de châtier, aussi rapidement que possible,
-les habitants de Maglay coupables de guet-apens.
-
-La brigade du général Müller passa la petite rivière d’Orsora, grossie
-par les pluies; les Autrichiens réussirent, grâce à un habile mouvement
-de flanc vigoureusement exécuté, à prendre à revers les positions des
-insurgés sur la _Pelja Planina_ et à Kosna. Les Bosniaques se voyant
-tournés prirent la fuite, et Maglay fut occupé sans résistance. La
-plupart des habitants turcs, se doutant bien des représailles qui les
-attendaient, avaient abandonné leurs maisons, emportant le mobilier et
-faisant marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant on découvrit
-quelques individus convaincus d’avoir pris part au guet-apens. Des
-pièces de monnaie provenant du fourgon qui avait été pillé et des objets
-appartenant aux hussards massacrés furent trouvés dans la poche de ces
-prisonniers. On les fusilla séance tenante.
-
-Le lendemain, le général adressait la proclamation suivante aux
-habitants de Maglay:
-
- «Habitants de Maglay,
-
- «L’Empereur d’Autriche, mon Auguste Maître, a envoyé ses troupes en
- Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir la sécurité. Dans nos
- intentions et dans notre attitude rien ne témoignait de l’hostilité
- pour vos personnes, pour votre religion, pour vos coutumes. Cependant,
- après avoir feint d’accueillir amicalement nos troupes, vous vous êtes
- livrés à un lâche attentat. D’après les lois de la guerre, vous
- devriez payer ce crime de vos vies et de tout ce que vous possédez. Je
- me borne à infliger à votre ville une contribution de guerre de 50,000
- florins, qui devra être versée dans les huit jours. Si dans ce délai
- vous ne m’avez pas fait parvenir cette somme, je la ferai rentrer de
- force et vous serez chassés de vos maisons.
-
- «Philippovic.»
-
-Sans perdre de temps et sachant que la position devenait de plus en plus
-critique à Sérajewo, le feldzeugmeister donna l’ordre au général duc de
-Wurtemberg de se porter en avant pour marcher sur la capitale. Le duc de
-Wurtemberg, très aimé de ses soldats à cause de sa bravoure et de son
-affabilité, fit accomplir à ses hommes de véritables prodiges. Malgré
-les difficultés presque indescriptibles du terrain, les troupes firent
-des étapes de 12 à 16 heures par jour. La résistance des Bosniaques
-devenait de plus en plus vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer une
-escarmouche à Jaïce et cette aimable cité, célèbre par ses cascades, fut
-enlevée d’assaut.
-
-Deux jours plus tard, une affaire plus sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc
-se heurta à une force de 10 à 12,000 hommes, dont la moitié appartenait
-à l’armée régulière turque. L’artillerie et les munitions ne manquaient
-nullement aux Bosniaques qui firent mine d’entraver la marche du général
-autrichien. Pour passer outre, le duc de Wurtemberg dut se battre toute
-la journée et rompre à la baïonnette les lignes qu’on lui opposait. La
-conduite des troupes autrichiennes fut des plus brillantes et la
-victoire décisive. Une quantité considérable de trophées et de
-prisonniers, parmi lesquels 400 rédifs de l’armée régulière, attestèrent
-ce succès qui permit au duc de Wurtemberg de continuer sa marche.
-
-En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient du corps d’armée chargé
-d’occuper l’Herzégovine. La marche audacieuse, étant donné le terrain
-invraisemblable, du général Joanovich, avait réussi de la façon la plus
-complète. Tandis que les Herzégoviens en armes étaient retranchés sur
-les deux routes qui conduisent de Mostar en Dalmatie, les chasseurs de
-l’avant-garde se montrèrent dans les environs de Mostar, en arrière des
-guerriers farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne purent s’expliquer
-comment une armée avait pu passer, avec armes et bagages, par les gorges
-étroites des montagnes et des sentiers faits pour les chèvres. Ils
-étaient bien près de croire à quelque sortilège; pourtant il fallut se
-rendre à l’évidence.
-
-L’anarchie régnait à Mostar; plusieurs hauts fonctionnaires turcs
-avaient été massacrés et le consul autrichien n’avait dû son salut qu’à
-la fuite. Il s’était retiré à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques coups
-de feu furent échangés près du village de Cibulka, et, le 7 août, le
-général Joanovich entrait dans la capitale de ces Herzégoviens dont les
-sentiments belliqueux et l’amour de l’indépendance étaient de nature à
-inquiéter, à juste titre, le commandant du corps d’occupation.
-
-L’opération audacieuse et si bien conduite du général Joanovich lui
-valut l’approbation de tous les hommes du métier et l’admiration de la
-foule. On lui sut gré d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant
-le sang de ses soldats et en se présentant à l’ennemi avec un prestige
-qui tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar faisait faire un
-progrès énorme à l’occupation. La nouvelle de ce succès augmenta encore
-l’ardeur des troupes opérant en Bosnie et leur donna des ailes pour
-arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le 49e anniversaire de la
-naissance de l’empereur François-Joseph approchait, et chacun dans
-l’armée aurait voulu envoyer à Vienne, comme cadeau, les clefs de
-Bosna-Seraï, le général en chef plus que tout autre. Aussi le
-feldzeugmeister accueillit assez mal Hafiz-Pacha, le _Vali_ de Bosnie,
-qui était venu le trouver au quartier général pour l’engager à suspendre
-sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions de Constantinople.
-
-Le général en chef, depuis le début de la campagne, était outré de la
-duplicité ottomane. Il s’en expliqua avec une rude franchise et fit
-remarquer qu’il n’avait tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules
-instructions compatibles avec le traité de Berlin, en ordonnant aux
-autorités civiles et militaires d’accueillir les Autrichiens en amis et
-de calmer les populations au lieu de les exciter à une résistance
-inutile. Le général fournit à Hafiz-Pacha la preuve, qu’il venait
-d’acquérir, que trente bataillons de rédifs s’étaient joints à ces
-insurgés et que cette attitude forçait l’Autriche à mobiliser un nouveau
-corps d’armée.
-
-Quant à la demande de suspendre sa marche, le général en fit aussi peu
-de cas qu’il en avait fait de l’essai d’intervention d’un consul
-anglais: «Je suis au service de Sa Majesté Apostolique, répondit
-Philippovic et c’est d’elle seule que je puis recevoir des ordres ou des
-instructions.»
-
-Sans perdre de temps, le général en chef prit ses dispositions pour
-arriver en vue de la capitale. Les troupes étaient divisées en trois
-partis; il marchait lui-même à la tête du gros, tandis que le général
-Kaiffel se dirigeait avec une des ailes vers la citadelle, le général
-Tegetthoff s’avançait par la vieille route qui conduit directement à
-Zenica où l’entrevue de Philippovic avec le général turc avait eu lieu.
-Le 15 août, deux combats très meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la
-route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac où le centre et la division
-Kaiffel eurent à vaincre une résistance désespérée des milices qui,
-sorties de Sérajewo, s’étaient portées au-devant des Autrichiens. Le 17,
-la lutte recommença, à une dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo;
-les Autrichiens partagés en trois divisions se dirigèrent sur les
-villages de Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière localité est
-située à l’issue d’un bois que l’artillerie dut fouiller pendant deux
-heures. L’acharnement des Bosniaques exigea les plus grands efforts de
-la part de l’armée; les insurgés, renforcés par bon nombre de rédifs de
-l’armée régulière et conduits au feu par des officiers impériaux turcs,
-avaient l’avantage du nombre et des positions.
-
-Une marche hardie du général Vitterez à la tête de sa brigade, décida du
-succès de la journée. Ce général réussit à tourner la ligne de bataille
-des Bosniaques, et il surprit leurs réserves qui, se croyant en sûreté,
-préparaient tranquillement le repas du soir. L’effet des obus lancés par
-les pièces de montagne au milieu du campement fut terrifiant; les
-Bosniaques prirent la fuite; mais beaucoup n’échappèrent point aux feux
-de salve des fusils Werndl. Des canons, un matériel considérable (toutes
-les tentes et objets de campement), ainsi qu’un drapeau et 150
-prisonniers restèrent entre les mains des vainqueurs. Lorsque les autres
-troupes bosniaques apprirent ce qui se passait, elles eurent la crainte,
-très justifiée d’ailleurs, d’être coupées et se retirèrent en toute hâte
-sur Sérajewo.
-
-La fatigue extrême des Autrichiens qui se battaient depuis trois jours
-ne leur permit pas de poursuivre l’ennemi jusque sous les murs de la
-ville, malgré tout le désir très ardent du général et de l’armée entière
-de fêter, à Sérajewo même, l’anniversaire impérial.
-
-Afin de consoler ses braves, François-Joseph eut la délicate attention
-d’adresser au général en chef un télégramme le remerciant, ainsi que
-toutes les troupes, «du beau cadeau d’anniversaire qu’ils lui avaient
-offert», en remportant les victoires de Han-Belovac, de Stina et de
-Kanaï. La fête de l’empereur fut célébrée dans les bivouacs avec tout
-l’éclat militaire, _Te Deum_ en plein air, revue d’honneur, grand
-banquet offert par le général en chef aux officiers supérieurs,
-distribution de vin aux soldats, etc.
-
-Cette journée de fête servit en même temps de journée de repos, car, dès
-le lendemain, les marches forcées allaient recommencer.
-
-La prise rapide de Sérajewo s’imposait en raison des circonstances; et
-c’est surtout au point de vue moral qu’il importait à l’armée impériale
-de faire flotter son drapeau sur la citadelle.
-
-Le tableau s’assombrissait de plus en plus dans les deux provinces et
-l’œuvre de la pacification devenait très dure. La soumission rapide de
-Mostar, où le général Joanovich s’efforçait d’installer une bonne
-administration locale et de rassurer les mahométans sur ses intentions à
-l’égard de leur culte et de leurs mœurs, ne servit pas d’exemple au
-reste de l’Herzégovine. Des bandes armées se montraient de tous côtés et
-les détachements autrichiens envoyés pour prendre possession de
-différents points, se heurtaient partout à la plus vive résistance.
-Malheur aux patrouilles isolées, aux petits groupes qui s’engageaient
-dans cette contrée sauvage! Ils étaient surpris et massacrés
-sur-le-champ.
-
-Ici les mahométans n’étaient pas à craindre seulement; le Monténégro
-accentuait son attitude hostile à l’empire austro-hongrois; on
-colportait des ordres de résistance attribués au prince Nikita, et à son
-principal conseiller, le sénateur Pelkovitsch.
-
-La Serbie, poussée par la Russie, élevait de nouveau des prétentions sur
-la Bosnie, et l’envoi d’un corps d’observation de 10,000 hommes sur la
-Drina avait causé de vives inquiétudes à Budapesth. Les catholiques, de
-leur côté, avaient fondé, sur l’occupation, des espérances
-ultramontaines que les instructions tolérantes du général Joanovich ne
-satisfaisaient nullement.
-
-Les velléités de résistance furent encouragées par un coup de main
-heureux, exécuté par une bande d’Herzégoviens, près de Stolac. Les
-Autrichiens y perdirent plus de 160 hommes, et la garnison de cette
-petite place fut sérieusement menacée. Le général Joanovich dut expédier
-une forte colonne de troupes, pour dégager cette garnison et rétablir
-les communications avec Mostar. En même temps, à l’autre extrémité du
-territoire occupé, sur les derrières de l’armée et à proximité de la
-frontière croate, des milliers de musulmans pénétraient dans la ville de
-Banjaluka, en chassaient les habitants chrétiens et se fusillaient
-pendant plusieurs heures avec les troupes massées devant la caserne et
-devant l’hôpital, où les blessés coururent les plus grands dangers.
-
-Il fallut envoyer une batterie d’artillerie pour chasser les assaillants
-qui ne se retirèrent qu’après avoir couvert les ruelles de la ville de
-cadavres. Le lendemain, de nouvelles bandes s’introduisaient dans la
-ville, et mettaient le feu au quartier chrétien. Il fallut encore les
-déloger à coups de canon. Enfin à Doboy, sur la ligne d’étape de l’armée
-autrichienne, le général Szapary et sa division se trouvaient dans la
-situation la plus critique. Le chef réclamait avec insistance des
-renforts. Le gouvernement impérial et royal prit alors des décisions
-conformes aux événements.
-
-Le conseil des ministres assemblé à Vienne sous la présidence de
-l’empereur, ordonna la mobilisation de deux corps d’armée, et la
-réalisation du crédit de 60 millions de florins, voté par les
-délégations en vue des événements d’Orient. Mais en même temps, défense
-absolue fut faite aux journaux de révéler le moindre détail sur les
-dispositions militaires prises par le ministre de la guerre.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la
-population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le Chéri;
-proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et Petrarki.--La
-«Commune» bosniaque.--Blessure de Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement
-de la bourgeoisie.--Malgré les efforts pacifiques, la lutte
-s’engage.--Dispositions stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une
-nouvelle Saragosse.--L’hôpital.
-
-
-La capitale de la Bosnie présentait, dans la première moitié d’août
-1878, tous les signes caractéristiques d’une ville en pleine
-insurrection. L’exaltation des esprits et l’anarchie dominaient partout.
-L’idée de résister aux soldats de «l’empereur souabe» avait prévalu et
-une résolution farouche remplissait l’âme de tous les musulmans. Cette
-population a eu souvent des aspirations belliqueuses et elle n’a jamais
-regardé aux sacrifices, lorsqu’il s’agissait de se défendre contre
-l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo résistèrent au prince
-Eugène, tandis que l’illustre capitaine avait pu traverser la plus
-grande partie du pays sans être arrêté par des obstacles militaires. En
-arrivant devant Sérajewo, Eugène adressa une lettre au chef de la
-communauté, aux anciens, et à toute la population, pour les engager à se
-rendre et à bien accueillir les troupes impériales qu’il commandait.
-Cette lettre fut portée à Sérajewo par un enseigne escorté d’un
-trompette. Les Bosniaques répondirent aux ouvertures du prince Eugène en
-massacrant les parlementaires. Alors le général ordonna l’assaut qui
-réussit, et fut suivi de scènes de pillage et de meurtre. Une grande
-partie des habitants furent passés au fil de l’épée, et les efforts du
-grand capitaine, pour arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux.
-Seraglio, comme on l’appelait alors dans les récits qui arrivaient du
-théâtre de la guerre, fut saccagé de fond en comble; des incendies
-éclatèrent, et la ruine des malheureux habitants fut ainsi complète. A
-cent quatre-vingts ans de distance, les scènes d’horreur dont les
-chroniques nous ont transmis le récit, allaient se renouveler.
-
-L’autorité suprême de la ville était entre les mains d’une sorte de
-comité de salut public composé _d’imans_ (prêtres), _derviches_ et
-musulmans fanatiques dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du moins le
-héros, le grand exécuteur des décisions. Le gouvernement provisoire de
-Sérajewo avait des allures à la fois très religieuses et
-ultradémagogiques.
-
-Il avait proclamé le _Chéri_, c’est-à-dire la loi du Prophète Mahomet,
-le Coran dont les versets et les aphorismes, remplacèrent toutes les
-lois, règles et ordonnances. Cette rigueur fut poussée si loin, que
-défense fut faite de porter le costume franc ou chrétien. Il y eut une
-seule exception faite en faveur de M. Koltesch, le médecin dont il est
-question plus haut, qui eut l’autorisation de garder sa redingote et son
-chapeau.
-
-Pour tout autre, l’exhibition d’une semblable défroque entraînait des
-mauvais traitements et la prison. Pendant toute la journée et souvent au
-milieu de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou fausse venait alarmer la
-population, des meetings s’organisaient dans la _Cartschia_ (quartier
-marchand), dans les cours des mosquées, dans les cimetières au milieu
-des tombes. La foule accourait en armes, et les orateurs faisaient
-assaut de violence. Quelques-uns parlaient avec une éloquence très
-naturelle et très pittoresque, tandis que les discours des imans et des
-derviches respiraient le plus âpre fanatisme, et rappelaient les
-prédications de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs. Puis, ils
-faisaient des processions à travers la ville, au bruit des mousquets,
-des chants d’invocation adressés à Allah et des cavalcades ayant tout le
-pittoresque des _fantasias_ arabes.
-
-Pourtant ce mouvement avait aussi un côté sérieux et non pas purement
-décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir la guerre sainte, et
-pour nourrir toutes les recrues qui paradaient dans les rues; on
-s’adressa aux riches négociants chrétiens, et surtout aux Serbes et aux
-Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits antérieurs dans les forêts autour de
-Sérajewo rendaient bien propre à ce genre d’expédition, se mettait à la
-tête des requérants armés et venait frapper à la porte des nababs, dont
-il visait la caisse.
-
-Un jour, il arriva chez le très riche et très rusé marchand grec
-Pétrarki, le principal commerçant de la Bosnie. La contribution
-atteignait un chiffre énorme, et capable d’émouvoir même un
-millionnaire.
-
-En arrivant devant la demeure du Grec, Hadji-Loja trouva le négociant
-debout à l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina et tendit la main
-à Hadji, pour l’aider à descendre de son cheval. Puis, il le conduisit
-dans ses appartements, où le café et le chibouque furent offerts au
-dictateur populaire, sans lui laisser le loisir de produire sa requête.
-Petrarki accabla le Turc de compliments, d’épithètes aussi imagées que
-flatteuses,--puis tout à coup, il feignit de s’extasier sur la
-simplicité de la mise du «héros». Il courut à un bahut, et en tira un
-magnifique manteau de couleur cramoisie et d’une étoffe précieuse; une
-pièce magnifique, digne d’un empereur romain. En un tour de main, Hadji
-fut revêtu de ce vêtement de parade. «Il est fait pour toi, s’écria avec
-admiration le négociant; jamais humain n’a eu mine aussi fière! Comme le
-peuple va t’acclamer lorsqu’il te verra ainsi! J’entends d’ici les cris
-des populations.»
-
-Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation, en ce moment, que
-d’aller se montrer à ses acolytes, aussi superbement attifé. Il prit
-congé de son hôte, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue, avec
-force salamalecs, et en versant des torrents de louanges sur la tête de
-son interlocuteur, qui se jucha sur son cheval et partit, désireux de
-montrer son manteau dans tout Sérajewo, ayant complètement oublié
-l’objet de sa visite, la grosse contribution de guerre!
-
-Cependant Hadji-Loja qui depuis ne quitta plus le manteau rouge donné
-par le négociant grec, n’était pas d’accord avec tous les membres du
-comité de salut public. Quelques-uns lui reprochaient avec violence des
-actes de brigandage qu’il aurait commis, bien que les ordres de
-l’autorité supérieure défendissent toute exaction. Hadji demanda à
-présenter sa justification devant le comité assemblé. Mais en montant
-l’escalier de la maison communale, le fusil tout chargé que le dictateur
-portait selon son habitude en bandoulière, partit tout à coup, et Hadji
-eut la jambe droite trouée. Il dut être transféré à l’hôpital.--Il s’y
-trouvait encore lorsque les Autrichiens pénétrèrent dans la ville.
-
-En présence du gouvernement insurrectionnel, les notables--chrétiens et
-musulmans, également inquiets, tremblant tous pour leur existence et
-leurs biens, avaient essayé de constituer un contre-poids: un comité
-conservateur qui s’efforçait d’apaiser les esprits. Une délégation était
-partie pour le quartier général autrichien, afin d’engager le
-feldzeugmeister à presser le mouvement de ses troupes, lui promettant
-l’appui des classes aisées de la population de Sérajewo. Le 18 août, à
-la suite des revers essuyés par les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa,
-la terreur s’empara d’une grande partie des gens armés qui, naguère
-encore, juraient de se faire tailler en pièces.
-
-Il était permis de supposer que tous les projets de résistance avaient
-été abandonnés, et que les Autrichiens prendraient possession
-paisiblement de la ville. C’était là l’opinion générale des négociants
-aisés, et comme des patrouilles de hussards s’étaient montrées dans les
-environs, le 18, on pouvait attendre le reste de la garnison pour le
-lendemain 19. Mais les paisibles habitants de Sérajewo avaient compté
-sans le clergé musulman, sans les prédications enflammées des derviches
-et des _imans_ qui avaient réveillé les courages abattus, surexcité les
-sentiments fanatiques et remis les armes entre les mains de ceux qui les
-avaient laissé échapper.
-
-C’est pourquoi, à la très grande surprise des bons bourgeois qui se
-croyaient au bout de leurs peines, après trois semaines de tribulations,
-ils furent réveillés, le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle se
-mêlait la basse-taille grondante du canon.
-
-Le général Kaiffel, après avoir passé la Bosna, à la hauteur du village
-de Poppovic, se dirigea en ligne droite sur le monticule que couronne la
-citadelle, et il mit en position son artillerie pour battre la place en
-brèche. La canonnade dura de sept heures à dix heures du matin; on ne se
-fit pas grand mal ni d’un côté, ni de l’autre, mais les murailles de la
-citadelle furent réduites en miettes.
-
-Pendant ce duel d’artillerie, le centre de l’armée, ayant à sa tête le
-général en chef, s’était emparé d’une des collines qui encadrent la
-ville, le _Debelo Brdo_, en face de la citadelle. Maintenant
-l’artillerie autrichienne put rectifier son tir très utilement. A onze
-heures, les canons bosniaques, dans la citadelle, sont démontés, et les
-servants tués. Le castel est au pouvoir des troupes impériales, qui
-dévalent vers la ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours suivi
-la route de plaine, vient de pénétrer également par un autre point.
-
-Mais la lutte n’est pas finie, loin de là. Les Turcs fanatisés se sont
-retranchés dans leurs maisons. Les ruelles étroites sont barricadées,
-plusieurs édifices, notamment l’hôpital militaire, sont transformés en
-redoutes. Derrière les murs, près des meurtrières, dans l’embrasure des
-fenêtres grillées, sous la voûte des portes, partout des hommes armés,
-des femmes même couchent en joue les assaillants. Un feu de file très
-nourri ravage les premiers rangs des Autrichiens qui pénètrent dans les
-rues. Les ennemis sont invisibles; il est impossible de les atteindre
-dans leurs cachettes. Les assaillants sont livrés au plomb meurtrier
-sans pouvoir se défendre, il faut emporter chaque maison, chaque masure,
-il faut acheter au prix de torrents de sang le moindre progrès que
-l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse. Le fusil devient inutile,
-c’est à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil que les
-soldats, en proie à une fureur facile à comprendre, frappent et tuent
-tous ceux qui leur tombent sous la main pendant ce furieux assaut.
-
-A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent de leurs lits; leurs mains
-amaigries et tremblantes s’emparent des fusils et ils les déchargent par
-les fenêtres. Quelques maisons avoisinant l’hôpital sont incendiées,
-alors on voit, pareils à de sinistres gnomes, des enfants turcs de dix à
-douze ans s’élancer du sein des flammes munis du redoutable kandjar dont
-ils essayent de frapper les soldats.
-
-La griserie de la mort s’est emparée de tous ces musulmans. Voyant qu’en
-dépit de leur résistance si opiniâtre, de leur fusillade si
-retentissante, les Autrichiens se rendent peu à peu maîtres de la ville
-et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger, ils se précipitent au-devant
-des troupes, découvrant leur poitrine et appelant le trépas. Le massacre
-par lequel se terminent toujours les batailles des rues, dura jusqu’à
-trois heures de l’après-midi. Alors les troupes impériales occupaient
-toute la ville, et les coups de feu avaient cessé. Le général
-Philippovic, qui est resté sur un monticule d’où il pouvait suivre la
-lutte très exactement et jusque dans ses moindres détails, fit son
-entrée dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva Hafiz-Pacha et quelques
-officiers supérieurs turcs. Le _vali_ dut engager sa parole d’honneur de
-ne pas quitter la ville. Une enquête sommaire révéla des circonstances
-assez compromettantes pour le général turc. C’est ainsi que l’on apprit
-qu’il avait reçu du sultan une proclamation ordonnant aux musulmans de
-se soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait pas été publiée. Cette
-découverte amena l’arrestation provisoire du _vali_ qui fut dirigé dès
-le lendemain sur Brood; on ne tarda pas du reste à le relâcher. A cinq
-heures du soir, le drapeau jaune et noir fut planté sur la citadelle et
-salué de 101 coups de canon. Les musiques militaires jouèrent l’hymne
-national. Bosnaï-Séraï était désormais une ville autrichienne.
-
-La journée du 19 avait coûté environ trois ou quatre cents morts et
-blessés à l’armée impériale; on estime à plus du double les pertes
-subies par les Bosniaques. En outre, ceux-ci avaient laissé entre les
-mains de l’ennemi plus de cinquante canons, un million de cartouches,
-des provisions considérables de linges et de vêtements. Une proclamation
-du général en chef prescrivant de livrer sans délai et sous peine de
-mort toutes les armes détenues par les particuliers, fit affluer les
-fusils de tout calibre, les carabines de prix, les canardières et des
-armes de luxe aux crosses incrustées et aux canons ornés d’images
-gravées.
-
-Le général Philippovic reçut plusieurs députations; à tous il parla un
-langage très franc et très ferme, appuyant surtout sur son intention de
-pacifier le pays dans le plus bref délai possible. C’était là un
-engagement qui tirait à conséquence, car les bandes organisées qui
-avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet au 19 août, n’avaient pas été
-détruites; elles constituaient une petite armée de douze à quinze mille
-hommes qui campait à quelques lieues seulement de la capitale. La route
-d’étapes de Sérajewo à Brood était si peu sûre, que le feldzeugmeister
-crut devoir refuser à l’attaché militaire français à Constantinople, qui
-avait suivi tous ces événements, un laisser-passer pour rentrer _seul_ à
-Brood. Notre compatriote a dû faire route avec un convoi militaire. A
-Doboy, la situation était la même et les musulmans fanatiques de la
-Croatie turque s’agitaient à la voix des muftis qui établirent leur
-siège dans la ville de Livno.
-
-En Autriche-Hongrie les mesures prescrites par le ministère de la guerre
-reçurent leur exécution. La rapidité avec laquelle les corps furent
-mobilisés, témoigna de l’excellence de la nouvelle organisation
-militaire de la monarchie; de toutes parts les réservistes accouraient
-au rendez-vous qui leur avait été assigné, pour être dirigés par wagon
-ou par bateau à vapeur sur la frontière croate, afin de faire partie de
-ce qui s’appellera désormais la _seconde occupation_.
-
-Les premières troupes de renfort durent se joindre à celles du général
-Szapary; elles arrivèrent juste à point, car l’insurrection, dans ces
-parages, prenait toutes les proportions d’une véritable campagne
-organisée selon toutes les lois de la guerre. L’ardeur du fanatisme
-était servie ici par des officiers expérimentés et des munitions en
-quantité suffisante.
-
-Le problème du général Szapary consistait dans ceci: ne pas laisser les
-insurgés s’emparer du village de Doboy, dont la prise aurait entraîné la
-perte des lignes de communications. Aussi, pendant que le général en
-chef entrait victorieusement à Sérajewo, M. de Szapary luttait en
-véritable désespéré, pendant quatre jours, contre les masses venant à la
-fois de Tuzla et de Livno et dont l’audace fut stimulée par des succès
-partiels. Mais, dans la vingtième division, chaque soldat se rendait
-compte de l’importance de la tâche commune et tous secondèrent leur
-général. Les hauteurs environnant Doboy, Doboy même, furent transformées
-en redoutes, fortifiées avec art et défendues à outrance[3]. Les
-Bosniaques furent tenus à distance jusqu’à l’arrivée des renforts et
-alors les choses changèrent de face.
-
- [3] Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur l’occupation
- de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major austro-hongrois.
-
-On se battait également dans les environs de l’antique et pittoresque
-capitale de la Bosnie, à Travnik où le général duc de Wurtemberg s’était
-enfermé avec une garnison assez faible, la majeure partie de ses troupes
-étant partie pour le quartier général. Le duc soutint plusieurs combats
-heureux; il fit même un assez grand nombre de prisonniers qui furent
-envoyés à Gradiska, en Croatie. Il allait se ressentir également d’une
-façon très heureuse des secours qu’on lui destinait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-La seconde occupation.--Échecs partiels des Autrichiens à Bihac.--Les
-combats autour de Dolovy.--La situation à Sérajewo.--La Romanja
-Planina.--Passage de la Save.--Marche sur Tuzla.--Occupation de Livno et
-de Zevornik.--La fin des hostilités.
-
-
-La prise de la capitale n’avait nullement produit sur les Bosniaques
-l’effet qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja, d’abord capturé à
-l’hôpital, avait réussi à s’échapper et il se trouvait à la tête de plus
-de 13,000 insurgés, qui campaient à proximité de Sérajewo dans des
-défilés inaccessibles. Obligé d’échelonner ses troupes sur le parcours
-de Brood à Sérajewo et d’en détacher un grand nombre pour accompagner et
-couvrir les convois, c’est à peine si le général en chef avait sous la
-main des forces assez nombreuses pour se maintenir dans la ville prise
-d’assaut et où couvait encore l’hostilité de toute la population
-musulmane. Il fallait payer d’audace et terrifier les insurgés qui
-seraient tentés de recourir de nouveau aux armes. La cour martiale
-siégeait en permanence; un grand nombre de sentences de mort furent
-prononcées et exécutées séance tenante, avec toute la rapidité
-nécessaire pour frapper l’esprit des populations. La Turquie n’étant pas
-en guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant la Bosnie en vertu d’un
-mandat délivré par un congrès où la Porte était régulièrement
-représentée et dont elle devait accepter les décisions, les combattants
-bosniaques n’étaient pas considérés comme des belligérants; ils étaient,
-aux yeux du général en chef, des rebelles qui, en commettant des actes
-d’hostilité, alors que l’état de guerre n’avait pas été proclamé, se
-plaçaient eux-mêmes hors du droit des gens. C’est là-dessus que se
-basait l’autorité militaire pour faire rechercher tous les chefs de la
-résistance armée et les individus coupables de meurtre et de pillage.
-Parmi les personnes arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna, qui
-passait pour avoir organisé la résistance et poussé au combat tous ceux
-qui eussent préféré se rendre sans bataille.
-
-Un traître, compatriote et coreligionnaire de l’iman, avait révélé sa
-retraite. Hadji-Hafna, un beau vieillard, solide comme un chêne, aux
-traits pleins de noblesse, et le visage encadré par une vénérable barbe
-blanche, fut immédiatement amené devant la cour martiale. Loin de nier,
-il se vanta d’avoir prêché la guerre sainte et d’avoir tué de sa main
-bon nombre d’ennemis. «Sans moi, dit-il aux juges militaires, vous
-entriez ici sans tirer un coup de fusil, sans perdre un seul de vos
-hommes. Le combat du 19, c’est mon œuvre.» Au cours des débats, il entra
-dans une telle fureur, il prit vis-à-vis des officiers une attitude
-tellement menaçante, que le président ordonna de l’enchaîner.
-
-L’exécution eut lieu le soir même à la tombée de la nuit.
-
-Un piquet d’infanterie escorta le condamné au gibet qui avait été dressé
-sur les bords de la Miljanka. Tout à coup, le délinquant rompt ses
-liens, s’élance sur un des soldats de l’escorte, lui arrache son fusil
-et fait feu sur l’officier qui commandait le détachement. Il fallut
-l’attacher très étroitement et le porter jusqu’au lieu du supplice.
-Quelle horrible chose que la guerre! Quelques jours après, le général
-Philippovic fut averti d’un complot ayant pour but de brûler la ville et
-de massacrer la garnison à la faveur du tumulte. De nouvelles
-arrestations et d’autres exécutions eurent lieu. Un des condamnés, riche
-négociant, offrit jusqu’à 250,000 francs pour se racheter. Plus tard, un
-ordre de l’empereur mit un terme aux exécutions sommaires.
-
-Elles ne suffisaient pas pourtant pour assurer la sécurité de la
-capitale. A périodes fixes, des rumeurs inquiétantes circulaient sur les
-intentions des insurgés qui avaient réussi à s’échapper le 19 août, en
-disant qu’ils étaient tout disposés à marcher sur la ville avec des
-forces supérieures et à s’emparer de la place. Afin de les tenir à
-distance et de donner de l’air à ses troupes, le général envoya une
-forte reconnaissance à 12 ou 15 kilomètres de la ville. Le brouillard
-fut tellement épais que la colonne s’égara dans un bois; le guide jura
-ses grands dieux qu’il ne s’y reconnaissait plus. En effet, on n’y
-voyait pas à dix pas. On arriva, en se dirigeant avec la boussole,
-jusqu’au pied de la montagne _Romanja Planina_, sur laquelle étaient
-campés les insurgés. Prévenu aussitôt, le général en chef expédia le
-général Tegetthoff à la tête d’une brigade avec l’ordre précis d’enlever
-la position. L’attaque fut très vive; les Bosniaques s’étaient
-retranchés dans un «han» à mi-côte et accablaient les assaillants de
-projectiles. Une charge furieuse à la baïonnette décida de la journée,
-et non sans avoir subi de fortes pertes, les braves troupes
-autrichiennes campèrent sur la _Romanja Planina_, où elles se hâtèrent
-de se retrancher. On put donc respirer plus tranquillement à Sérajewo où
-le général en chef organisait la municipalité et faisait procéder à la
-rentrée--en nature--de la dîme.
-
-Tandis que les corps mobilisés étaient rassemblés en toute hâte, avec
-une grande précision qui faisait l’éloge de la nouvelle organisation
-autrichienne, plusieurs bandes de Bosniaques poussaient l’audace jusqu’à
-envahir le territoire hongrois dans les environs de Carlstadt. Ils
-exécutaient ainsi une menace qu’ils avaient adressée précédemment à
-leurs voisins du Banat: «Si vous venez chez nous, avaient dit les
-Bosniaques, nous irons vous trouver sur vos terres, nous brûlerons, nous
-massacrerons, nous pillerons tout.» En effet, des déprédations, qui
-rappelaient les razzias des Turcs dans les anciennes provinces de la
-frontière militaire, furent commises et les habitants manquaient d’armes
-pour se défendre. Cependant il suffit de l’arrivée de quelques
-compagnies et d’une distribution de fusils pour mettre un terme à ces
-actes de brigandage. Le général Szapary occupait toujours les lignes de
-Doboy. Ses troupes, composées du 35me et 61me de ligne, du 6me et 70me
-de la réserve et du 31me chasseurs, montrèrent un héroïsme inébranlable
-et ajoutèrent par leur courage de magnifiques fleurons à la couronne de
-lauriers de l’armée impériale. Pendant tout ce mois de septembre, ils
-repoussèrent des attaques furieuses de l’ennemi qui se renouvelaient
-plusieurs fois par semaine.
-
-Ils avaient créé des retranchements qui méritèrent le nom de _Plevna de
-Bosnie_. Sans l’abnégation et l’esprit de sacrifice de ces troupes, la
-ligne de communication entre Brood et Sérajewo était coupée. Le général
-en chef était exposé à subir une véritable catastrophe. La défense de
-Doboy est un des plus beaux faits militaires du siècle. Elle rappelle
-plusieurs épisodes des guerres d’Algérie, sans exclure les défenses de
-Tlemcen et de Mazagran. Rien ne put diminuer la fermeté d’âme du général
-et la vaillance des soldats, ni les privations résultant de la
-difficulté d’approvisionnement, ni les intempéries de la saison, ni les
-échecs que la supériorité numérique infligeait parfois à leurs camarades
-chargés de prendre l’offensive, car enfin cette occupation était devenue
-une guerre tellement sérieuse, que les Bosniaques eurent à
-s’enorgueillir des quelques avantages remportés sur les généraux de
-l’Empereur.
-
-Le plus maltraité fut le général Zach. Au commencement de septembre, il
-exécuta une marche forcée à la tête des deux régiments Arnoldi et
-Jellacic contre la place forte de Bihac. Celle-ci avait été très
-fortement retranchée et l’on y comptait 8 à 10,000 Bosniaques bien
-pourvus d’armes. Il fallut procéder à l’assaut; il fut donné et coûta
-plus de 600 hommes morts et blessés aux Autrichiens; mais les
-retranchements restèrent aux mains des assaillants, pas pour longtemps,
-car le lendemain, de nouvelles masses d’insurgés s’étant montrées, le
-général Zach dut évacuer la position et rallier, non sans efforts et non
-sans quelques pertes, le gros de l’armée.
-
-Enfin, pour compléter le tableau, des tirailleurs bosniaques embusqués
-sur les bords de la Save canardaient tous les bateaux passant sur le
-fleuve; on fut obligé de suspendre à peu près complètement la
-navigation. En même temps, une bande s’emparait par surprise des défilés
-de Maglay signalés comme dangereux par le prince Eugène de Savoie et
-fusillait à bout portant les conducteurs des malles-postes. L’inquiétude
-était grande à Vienne, les journaux les plus lus, qui, dès le début,
-s’étaient prononcés contre l’occupation, ne rassuraient guère le public.
-Le général en chef qui aurait voulu, en raison de la situation
-stratégique, et pour être en communication directe et non-interrompue
-avec Vienne, transférer le quartier général de Sérajewo à Brood, dut
-renoncer à ce projet pour ne pas faire croire à de véritables désastres,
-tandis qu’on se trouvait seulement en présence de difficultés
-considérables et d’échecs partiels qui allaient cesser par suite de
-l’arrivée des renforts.
-
-La première opération qui montra l’arrivée sur le terrain de troupes
-fraîches et nombreuses fut le passage de la Save. Il s’agissait
-d’attaquer Tuzla et Zvornik (sur la frontière serbe) des deux côtés, par
-la Save et par la route de Doboy. Le passage, tenu soigneusement secret,
-eut lieu près de Samatz, tandis que des préparatifs faits vis-à-vis de
-la ville commerçante de Bertchka, le centre du commerce des prunes,
-laissaient prévoir une attaque de ce côté. En même temps les positions
-de Doboy recevaient des renforts très considérables. Alors, c’est-à-dire
-à partir du 15 septembre, les opérations furent très vigoureusement
-poussées et comme le général Philippovic l’avait déclaré publiquement,
-la pacification fut assurée pour le mois d’octobre. Il n’y eut même pas
-de grandes batailles livrées; les insurgés s’étaient montrés
-entreprenants et belliqueux tant qu’ils se sentaient en nombre; en
-présence des renforts, ils n’attendaient même pas l’ennemi. Le fameux
-mufti de Gorni-Tuzla qui tenait dans cette ville à la tête de 6,000
-hommes et qui avait contraint tous les habitants valides, même les plus
-pacifiques, à prendre les armes, battit prudemment en retraite sur le
-territoire serbe, lorsqu’il s’aperçut que la position n’était plus
-tenable. Le général Waldstœtter put traverser sans coup férir et sans
-soutenir de combats sérieux l’espace compris entre Doboy et Tuzla; il
-trouva tout le pays abandonné par les habitants musulmans. Il
-s’attendait à un combat acharné aux environs de Tuzla; mais il ne
-rencontra pas plus de soldats ennemis que de fidèles musulmans. Après
-l’occupation de Tuzla, les Autrichiens poussèrent jusqu’à la frontière
-serbe et s’emparèrent de Zvornik dont les fortifications auraient pu
-permettre une longue résistance.
-
-Le même jour presque, le duc de Wurtemberg, sortant de Trawnik, prenait
-l’offensive et se dirigeait sur Livno, résidence d’un mufti, à qui le
-canon dut parler. Après un bombardement de deux heures, la place fut
-rendue.
-
-Vers le milieu d’octobre, il ne restait plus à faire reconnaître la
-bannière autrichienne que dans quelques districts montagneux de
-l’Herzégovine et dans le Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais,
-envoyés par la redoutable ligue, dont les séides venaient justement de
-massacrer le _muchir_ Mehemet-Ali, étaient attendus.
-
-Dans le courant du mois d’octobre, une partie des réservistes rentra
-dans ses foyers et l’administration militaire put songer sérieusement à
-préparer l’hivernage de l’armée. La première condition était d’assurer
-l’approvisionnement des troupes, en créant des routes et autant que
-possible, des chemins de fer. Les propositions ne manquaient pas à ce
-sujet et on n’avait à Sérajewo que l’embarras du choix.
-
-Hadji-Loja, le chef des insurgés, après avoir échappé une première fois
-aux troupes impériales, traqué par toute la contrée, fut appréhendé au
-corps pour la seconde fois. On le découvrit dans une cabane isolée. Sa
-blessure à la jambe se rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser
-sur une voiture remplie de paille. C’est ainsi qu’il fut transporté à
-Brood, et qu’il traversa toute la Hongrie et une grande partie des pays
-héréditaires de l’Autriche. Partout dans les gares où le train devait
-passer, la foule des curieux se porta sur les quais, pour regarder de
-près ce grand musulman, haut de six pieds, qui avait l’air d’un superbe
-bandit, vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros turban, trompant la
-douleur que lui occasionnait sa blessure en fumant avec volupté les
-blondes cigarettes d’Orient. Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection,
-s’en tira à meilleur compte que ses compagnons pris sur le fait à
-Sérajewo et envoyés devant la cour martiale. Le conseil de guerre le
-condamna à mort, il est vrai, mais la clémence impériale réduisit cette
-peine à cinq années de prison.
-
-Il subit cette peine avec l’indifférence des Orientaux, dans la
-forteresse de Josefstadt en Bohême. Quand il fut libéré, il partit pour
-La Mecque où l’ex-insurgé passe son temps en adoration devant le tombeau
-du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que dans la Bosnie complètement
-pacifiée, vivant calme et heureuse sous l’égide d’une administration
-forte et paternelle, il n’y avait plus de place pour un homme de sa
-trempe.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-De Solvay à Gorni-Tuzla.--Une ville industrielle à ses débuts.--Mines de
-charbon.--Briqueteries et salines.--La population de Tuzla.--Les
-Tziganes à demeure fixe.--Un enlèvement suivi de duel à mort.--La poste
-de Tuzla à Bercka.--Le commerce des prunes.--Voyage de Briska à
-Belgrade.--Visites diplomatiques.
-
-
-On ne se lasse pas d’admirer la belle, la superbe nature en Bosnie. On
-éprouve un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de ces sites si
-pittoresques, que la jouissance est inattendue et que le voyageur ne
-croyait pas retrouver ici, en Orient, les magnifiques vues alpestres de
-la Suisse. Lorsque la Bosnie sera mieux connue, lorsque l’administration
-actuelle aura complété son œuvre de civilisation, nul doute que les
-touristes n’affluent dans ces belles contrées, et avec les touristes,
-membres de clubs alpins et autres, les chasseurs et les baigneurs. Les
-eaux thermales, en effet, abondent dans le pays, et grâce à la
-sollicitude du ministre, M. de Kallay, elles ont été examinées par des
-hommes de l’art, qui tous se sont prononcés dans le sens le plus
-favorable.
-
-Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation de ces thermes afin
-d’attirer la clientèle. Le gouvernement, qui sait fort bien que dans un
-pays aussi neuf tout doit émaner de son initiative, a pris sagement les
-devants et il procède en ce moment à l’installation des bains d’Illitz,
-à quelques kilomètres de Sérajewo et à peu de distance des sources de la
-Bosna. Le site est des plus charmants et la promenade de Sérajewo à
-Illitz est, par les belles soirées ou les matinées, mouillées de rosée
-du printemps et de l’automne, tout simplement délicieuse. On suit
-d’abord la belle route de Sérajewo à Mostar dont l’administration
-austro-hongroise a doté le pays. Elle court vers les hautes montagnes
-dont les crêtes verdoyantes, couronnées de neige, ferment l’horizon au
-milieu des champs qu’une colonie d’agriculteurs serbes et bulgares
-cultivent à souhait. Des maisons villageoises, bâties en pierre et très
-cossues, ornent le paysage. Une villa d’une construction tout à fait
-originale, bâtie tout en vitres comme la maison de verre de l’antiquité,
-attire les regards du voyageur.--Cette belle maison manque d’habitants.
-Il y a plus de dix ans que les propriétaires sont partis et l’on ne sait
-à qui s’adresser pour louer. Des groupes de paysans serbes en costume de
-gala très pittoresque--si c’est un dimanche--passent en chantant. Les
-filles sont fort jolies et folâtrent d’une façon câline et gracieuse
-avec leurs cavaliers champêtres qui portent des costumes également fort
-pittoresques. Puis on quitte la grande route de Mostar pour gagner, par
-un chemin de traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna, toute mince,
-ressemblant à un maigre filet d’eau, mais arrosant déjà de fort belles
-prairies et des rivages plantés d’arbres qui invitent à la méditation et
-à la pêche à la ligne.
-
-Un cafetier turc a installé son établissement sur le bord de l’eau, tout
-comme à Asnières ou à Meudon. Cette installation se compose d’un kiosque
-avec parois vitrées et de tables et bancs placés en plein air sur
-l’herbe. Les clients n’y manquent point en été; ils seront certainement
-encore plus nombreux lorsque l’hôtel de l’établissement balnéaire
-d’Illitz aura été inauguré. Cela ne saurait tarder, car, lorsque je
-visitai les travaux de construction en compagnie du très actif et très
-spirituel baron Kutschera, haut fonctionnaire de l’administration
-civile, ces ouvrages étaient très avancés. Il était permis de supposer
-que l’hôtel et les bains qui existaient déjà à l’état rudimentaire
-seraient installés avec tout le confort désirable.
-
-A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons les sources de la Bosna qui
-s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer sa course capricieuse et
-vagabonde. La promenade jusqu’à ces sources est le complément obligé et
-très agréable d’une visite aux bains d’Illitz.
-
-Le chemin de fer, qui par un embranchement se dirige de Doboy sur
-Siminhan, a été construit en moins d’une année. Commencée en mai 1885,
-la ligne a été inaugurée au mois d’avril 1886 en présence de M. de
-Kallay et de nombreux invités dont beaucoup appartenaient à la presse
-viennoise et magyare. Le parcours comprend soixante-sept kilomètres dans
-un pays tout à fait montagneux. La principale ville desservie par cet
-embranchement est la cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant
-l’occupation, Tuzla fut très souvent citée comme étant le centre de la
-résistance des Bosniaques dans le nord du pays. Aujourd’hui, grâce aux
-établissements manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla jouit d’une
-renommée plus pacifique et plus enviable.
-
-Le paysage au départ de Doboy est des plus pittoresques. Voici d’un côté
-des rochers calcaires très élevés, très crevassés et d’un aspect assez
-effrayant. Les rochers s’entr’ouvrent pourtant: il faut qu’ils laissent
-le passage libre à la belle route carrossable de Doboy à Tuzla, que le
-génie autrichien a creusée--un travail digne des Romains. Sur la droite,
-une petite rivière aux eaux très vivaces, la _Spreca_, déroule ses flots
-argentés. Le cours de cette rivière la conduit au milieu des plus hauts
-escarpements de rochers, elle disparaît dans des défilés pour reparaître
-encore plus tumultueuse et disparaître de nouveau.
-
-Puis à Supolhoje le décor change: aux montagnes d’aspect romanesque
-succèdent des vallons bien cultivés et pouvant nourrir largement la
-population environnante des chrétiens et des musulmans qui habitent les
-maisons bâties en amphithéâtre de Supolhoje, de Stephanpolje et de
-Gracanica. Cette dernière localité, dont l’importance a considérablement
-augmenté depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure environ de la
-voie ferrée. On y parvient par une route bien construite qui conduit
-directement de Maglay à Gracanica.
-
-Ici nous entrons dans la forêt, la forêt profonde et magnifique dont les
-chênes trois fois séculaires ne tarderont pas sans doute à tomber sous
-la hache du bûcheron, car le développement de l’industrie manufacturière
-dont Gorni-Tuzla est le centre exigera des bois de construction et de
-fortes quantités de combustible. Après avoir été l’embellissement du
-paysage, les forêts de cette région, les chênes de Tuzla contribueront à
-la prospérité du pays.
-
-A une vingtaine de kilomètres de Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de
-suivre le cours capricieux de la Spreca, mais il ne tarde pas à côtoyer
-la Jala dont les eaux ont une couleur verte des plus réjouissantes à
-l’œil. C’est une rivière de Virgile, celle-là, et non un torrent
-impétueux. Son susurrement pourrait inspirer des églogues et des odes à
-la nature. Les monts Ozren et les monts Majeciva se profilent au loin.
-
-Nous entrons dans la région industrielle. Voici une halte qui porte le
-nom significatif de «Kohlen Grube» (mine à charbon). Pas de village, un
-baraquement servant de gare et quelques huttes. Mais on aperçoit au loin
-les hauts-fourneaux de la mine, qu’un petit embranchement réunit à la
-voie ferrée. Ces mines de charbon, très productives et qui entre autres
-approvisionnent de combustible le chemin de fer de la Bosna, sont
-exploitées par le gouvernement qui y a installé les procédés les plus
-modernes et les plus rationnels. On vante beaucoup la qualité des
-produits; quant à la quantité, elle est déjà considérable, mais elle ne
-saurait que gagner encore et devenir plus tard un objet d’exportation.
-
-Encore quelques tours de roue et la locomotive s’arrête devant un autre
-établissement également gouvernemental: une grande briqueterie. De là à
-Gorni-Tuzla il n’y a plus que quelques minutes. On arrive ainsi au terme
-d’un voyage qui offre tous les agréments d’une promenade à travers un
-paysage aussi splendide que varié.
-
-Tuzla, qui doit son nom aux gisements de sel (en turc, _tuz_), est une
-ville dont la population offre un mélange très bigarré de races. Il y a
-des Turcs, des Grecs, des Serbes, des Monténégrins, des Croates, des
-Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité habite des constructions
-élevées à sa guise, selon des règles particulières, conformément aux
-convenances, aux conditions, aux instincts des individus, sans se
-préoccuper de l’ensemble architectural. Ce n’est pas tout à fait un
-tort, au moins au point de vue pittoresque. Le contraste est très vif,
-par exemple, entre quelques grandes et belles maisons construites par
-des Serbes riches ou par la municipalité (je citerai entre autres
-l’école commerciale, qui ne déparerait pas le groupe scolaire d’un
-chef-lieu de département), et les misérables huttes qu’habitent les
-Tziganes. Les maisons des Bulgares et des Serbes moins aisés offrent
-cette particularité que les étables sont situées sur le devant, aussi en
-arrivant on est salué par les mugissements des vaches, les gloussements
-des dindes et surtout le grognement des porcs. La légende de saint
-Antoine doit être fort répandue et très en honneur dans les pays slaves,
-car l’animal nourricier y est réellement le compagnon de l’homme. En
-pénétrant dans ces maisons--par l’écurie--on est réellement surpris de
-la propreté et de la bonne tenue qui y règnent. C’est que les femmes
-serbes sont d’excellentes ménagères qui mettent leur amour-propre, comme
-les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect réjouissant. Les pieds
-nus, la chevelure dissimulée sous un serre-tête, vêtue d’une étoffe de
-cotonnade un peu criarde, la femme serbe va et vient toute la journée,
-lavant, fourbissant, astiquant son modeste mobilier--quelquefois la
-cigarette à la bouche. Le premier luxe des Serbes aisés, c’est d’avoir
-un jardin de roses devant leur maisonnette; dans la saison, on en offre
-aux visiteurs, en même temps que le café noir et le tabac blond.
-
-Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité, c’est-à-dire une
-exception: ce ne sont pas des nomades, comme leurs congénères, et ils
-n’habitent pas sous la tente. Il est vrai que les cabanes du quartier de
-ces bohémiens ne valent guère mieux, mais ils constituent un domicile
-fixe. L’administration autrichienne est très fière d’avoir obtenu ce
-résultat en domptant les habitudes invétérées de ces vagabonds. Il
-s’agit seulement de les préserver du mauvais contact du dehors et
-d’empêcher que les masures du quartier tzigane ne servent de refuge aux
-vagabonds et de lieu de recel pour les objets dérobés. Aussi la police
-se fait très sévèrement à Tuzla. Nul ne peut franchir le seuil de la
-gare pour entrer dans la ville s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement
-en règle.
-
-Le commissaire de police chargé de cette surveillance m’expliqua que les
-Tziganes n’étaient pas à redouter seuls: l’ouverture récente du railway
-avait attiré à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant de Hongrie et
-du Banat. Beaucoup avaient maille à partir avec les autorités du pays.
-D’autre part, les nombreux ouvriers étrangers, attirés par les travaux
-des charbonnages et des mines de sel, demandaient aussi à être
-contrôlés.
-
-Il est vrai que, grâce à ces précautions, la sécurité dont on jouit dans
-cette nouvelle cité est parfaite.
-
-Les Tziganes de Tuzla sont musulmans, ils portent le costume turc, la
-plupart du temps, il est vrai, en loques, et ils observent
-rigoureusement aussi les préceptes de la loi de Mahomet, sauf,
-disons-le, certaines infractions au chapitre des spiritueux. Ils aiment
-la société et se réunissent, pendant de longues heures, jusque bien
-avant dans la soirée, dans des petits cafés, grands comme une chambrette
-d’étudiant, dont le luxe consiste en nattes étendues par terre, mais où
-les consommateurs paraissent goûter avec plaisir la bouillie noire qu’on
-leur sert et s’amusent beaucoup à différents jeux. Dans un coin, un
-bohémien mélomane pince de la _tamboura_, la guitare nationale, en
-chantant quelque étrange mélopée, chant de guerre ou chant d’amour.
-
-Parfois, pendant le Ramazan surtout, des danses s’organisent le soir
-dans les rues étroites, mais les hommes seuls y prennent part. C’est une
-danse qui tient à la fois du _kolo_ serbe (sorte de farandole) et du
-_tsardas_ des Hongrois.
-
-Les Tziganes y mettent un entrain épileptique; les sauts en l’air, les
-contorsions, les déhanchements auxquels ils se livrent sont dignes
-d’acrobates les plus délurés. C’est la véritable sarabande macabre, et
-on dirait que les membres des danseurs vont craquer et que leurs os
-s’entre-choquent sous leur peau. Assurément un bal en plein air, que se
-donnent à eux-mêmes les Tziganes de Tuzla, est un spectacle digne de
-tenter la palette d’un peintre de genre, comme tant de tableaux que l’on
-voit en Bosnie et qui mériteraient d’être fixés par le pinceau.
-
-Tuzla n’est pas seulement important par les charbonnages et les
-briqueteries. Les salines, auxquelles la ville doit son nom, sont
-exploitées aujourd’hui selon toutes les règles, par le gouvernement; le
-produit augmente dans des proportions très considérables et entre pour
-un chiffre important dans le budget des recettes des pays occupés.
-
-L’installation des «salines» qui se trouvent à Siminhan a été commencée
-en 1884 et achevée en 1885; il est déjà question d’exploiter deux
-nouveaux gisements découverts tout récemment.
-
-En outre Gorni-Tuzla est le centre du commerce des bestiaux de toute la
-contrée; les foires qui ont lieu, surtout en hiver, y sont très animées,
-et l’on y vient de fort loin pour acheter de beaux chevaux et du gros
-bétail qui se distingue très avantageusement, par sa performance, des
-bœufs et vaches par trop amaigris et mal soignés que l’on rencontre dans
-l’intérieur du pays.
-
-Tous ces éléments donnent à Tuzla un attrait particulier; on y sent,
-sous des dehors assez tranquilles et conformes à la passivité musulmane,
-une activité qui permet de concevoir les meilleures espérances pour
-l’avenir. Les fonctionnaires chargés de l’administration de Tuzla
-s’efforcent d’ailleurs de stimuler ce développement, et l’initiateur de
-l’industrie tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des collaborateurs
-dévoués qui ont, comme leur chef, foi dans leur œuvre. Le président du
-district, M. Vukovitsch, administre la contrée et surveille avec
-compétence les différentes industries. Ses occupations ne l’empêchent
-pas de recevoir avec beaucoup de bonne grâce les voyageurs désireux de
-connaître le pays et de se rendre compte de ses ressources.
-
-Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe qui n’a pas quitté le costume
-pittoresque de sa nationalité, il conduit les affaires de la ville avec
-beaucoup de rondeur et de bonne humeur. J’ai dit que la ville avait
-construit une école supérieure de commerce--le plus coquet bâtiment de
-Tuzla. Il y a plus de quarante élèves turcs et chrétiens qui y reçoivent
-la même éducation que dans les meilleures _Realschulen_ de Vienne ou de
-Pesth. Dans cette partie de la Bosnie, la cause de l’instruction est
-tout à fait populaire; les municipalités, les corporations, les
-particuliers, tous s’y intéressent et sont disposés à faire des
-sacrifices pour la jeune génération.
-
-Les distractions font encore défaut à Tuzla; ce n’est aujourd’hui qu’une
-cité du travail. Les fonctionnaires et officiers non mariés se
-réunissent le soir dans un hôtel décoré du nom de «Casino» qui, sous des
-apparences extérieures fort modestes, offre cependant au voyageur un
-gîte convenable et propre, et aux consommateurs une nourriture très
-suffisante de qualité. Ces causeries qui délassent des labeurs de la
-journée, se prolongent bien avant dans la nuit, surtout lorsqu’un
-événement quelconque y donne matière. Pendant mon séjour, toute la ville
-venait d’être bouleversée par une tragédie dont les auteurs étaient
-connus de tout le monde.
-
-Voici cet événement romanesque qui certainement eût causé grand bruit à
-Paris; c’est d’ailleurs plutôt un événement parisien que... bosniaque.
-
-Deux fonctionnaires occupant des positions assez élevées étaient liés
-d’une étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un des plus opulents
-banquiers de Vienne, avait eu une jeunesse assez orageuse. Sportsman et
-grand coureur de ruelles, il avait très fortement écorné son patrimoine
-sur le turf et dans les coulisses des théâtres. Sa famille le décida,
-pour se ranger, à accepter un emploi dans l’administration des pays
-occupés. Très intelligent et ayant l’amour de sa nouvelle profession, il
-rendit des services et obtint un avancement mérité. C’est alors qu’il
-fit la connaissance à Tuzla d’un collègue, gentilhomme hongrois et
-officier de cavalerie du cadre de réserve. M. de B. aimait une fort
-belle jeune fille appartenant à une famille serbe du Banat.
-
-Les parents s’opposaient absolument au mariage de la demoiselle avec
-l’officier. Celui-ci conta ses peines à M. de W., son nouvel ami, et lui
-demanda conseil.
-
---Il faut enlever ta fiancée, dit résolument M. de W..., en songeant à
-ses aventures d’autrefois.
-
-L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut suivi. M. de W. ne se borna
-pas à conseiller son ami, il l’assista de toutes façons et c’est lui qui
-conduisit la voiture qui servit aux amoureux fugitifs à franchir la
-frontière.
-
-Lorsque M. de B. épousa la demoiselle enlevée, dans l’église grecque de
-Tuzla, W. l’assista encore comme second, puis il devint l’ami de la
-maison, et enfin l’amant.
-
-M. de B. qui avait des soupçons, mais ne croyait pas que les choses
-étaient aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales à ses chefs
-hiérarchiques. Il en résulta un déplacement. M. de W. fut envoyé à
-Banjaluka, tandis que M. et Mme de B. restèrent à Tuzla. Le mari croyait
-que, la distance aidant, tout péril était écarté. Il se trompait
-gravement.
-
-Par une belle matinée de juin, Mme de B. sortit de chez elle pour rendre
-visite à quelques dames turques, c’est du moins le motif qu’elle donna à
-son mari. En réalité, elle fit le tour de la ville, s’engagea sur la
-route de Doboy, et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière un mur
-attendait une voiture attelée de quatre chevaux très vifs; un homme de
-haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé d’un grand manteau rouge
-comme les Turcs en portent en voyage, se tenait à la portière. Trois ou
-quatre cavaliers également armés semblaient former l’escorte de la
-voiture. Mme de B. s’élança dans le véhicule à côté de son amant
-(l’homme au manteau rouge était M. de W.) qui l’enlevait,--cette fois
-pour son propre compte. Mais un employé de la briqueterie avait assisté
-à l’équipée et reconnu les fugitifs. M. de B. prévenu se met à leur
-poursuite, mais les chevaux du ravisseur volaient comme le vent. Des
-gendarmes, à qui ce véhicule emporté sur des ailes et entouré d’hommes
-en armes inspire des soupçons, ordonnent que l’on s’arrête. M. de W.
-excipe de sa qualité de fonctionnaire de l’État; il montre son
-sauf-conduit, délivré par lui-même, et les gendarmes se retirent en
-saluant.
-
-Il ne restait plus à M. de B., le mari outragé, qu’à envoyer par le
-télégraphe une provocation à son ex-intime qui en effet était rentré à
-Banjaluka avec sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel fut accepté
-par M. de W. C’était, nous l’avons dit, un gentleman accompli, et
-rendez-vous fut pris à Doboy, chacun des combattants ayant la moitié de
-la route à faire. M. de W... arriva le premier avec ses témoins. Ces
-messieurs déjeunèrent au petit buffet de la gare, ils paraissaient fort
-gais et faisaient des projets pour la soirée. Une heure plus tard le
-cadavre de M. de W..., percé d’une balle à l’endroit du cœur, gisait au
-milieu d’une clairière. La balle du mari avait déterminé la mort
-foudroyante. M. de W... était âgé de trente-trois ans environ.
-
-A cause de la notoriété de la famille et des sympathies personnelles
-qu’il avait su se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit, même à
-Vienne. A Tuzla, les uns ou plutôt les unes, c’est-à-dire les dames,
-prenaient le parti de l’infortuné Don Juan; les autres considéraient
-l’issue désastreuse du duel comme un véritable jugement de Dieu. Au
-milieu de la tourmente, la belle Hélène serbe, qui avait mis aux prises
-ce Ménélas et ce Pâris, disparut.
-
-Il y a quelques années, les habitants de Tuzla avaient d’autres
-préoccupations que les duels entre amants et maris, et d’autres sujets
-de récits pendant la veillée. La lutte fut, comme nous l’avons vu, des
-plus vives dans ces parages, et ils ne furent conquis qu’au prix de
-grands efforts et de sacrifices meurtriers. La vigilance des Muftis eut
-pour épilogue, pendant quelques années, un _brigandaggio_ organisé par
-d’anciens chefs de bandes, qui n’avaient pu se décider à poser les
-armes.
-
-Ils préféraient continuer la campagne pour leur compte. La route de
-Tuzla à Bercka, ville très commerçante sur les bords de la Save, n’était
-alors rien moins que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient qu’en
-troupes, et la plupart du temps sous l’escorte d’une patrouille. Les
-forêts très profondes que l’on traverse pour aller d’une ville à l’autre
-servaient d’excellents repaires aux brigands.
-
-L’un de ces héros de grand chemin est resté légendaire, et on racontera
-encore pendant longtemps ses exploits. Ce Fra-Diavolo bosniaque était
-non pas un Turc, mais un Serbe de la principauté, connu sous le nom de
-Milan. Il avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs, sous le général
-Tschernayeff, en 1876, mais le métier ne lui disait guère; il avait
-déserté avec armes et bagages sur le territoire bosniaque, et, à la
-faveur de l’anarchie qui y régnait alors, il avait pu tenter quelques
-détroussements avec plein succès.
-
-Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation. Il réunit alors une
-cinquantaine de «mauvais garçons», résolus à tout et ne craignant ni
-Dieu ni diable, ni la fusillade ni la potence.
-
-La bande était on ne peut mieux organisée. Il ne passait pas un convoi
-quelque peu important sur la route de Bercka, pas un voyageur
-susceptible d’avoir dans sa ceinture un viatique monnayé assez rond,
-sans que Milan le sût, et prît ses mesures en conséquence. Il ne tuait
-pas, du moins quand on s’exécutait de bonne volonté; mais l’argent, les
-bijoux, les valeurs de tous ceux qui s’aventuraient alors sur cette
-route couraient bien des risques. Parfois cependant il se laissait
-attendrir; quand ses informateurs s’étaient trompés, et que les gens
-dépouillés étaient vraiment de pauvres diables, il leur faisait
-restituer les quelques écus que ses hommes avaient pris. On m’a montré à
-Tuzla un ouvrier horloger qui, complètement dépouillé d’abord, avait
-exposé au brigand en chef dans quelle position il allait se trouver, ne
-pouvant sans un sou vaillant aller à Bercka, et retourner à Tuzla.
-«Combien t’a-t-on pris, demanda Milan.--Une douzaine de florins,
-répondit l’ouvrier.--Qu’est-ce que tu aurais fait de cela, fit Milan? Je
-vais te faire donner trente florins.» L’ouvrier voulut protester contre
-ce cadeau venant d’une telle origine, mais un regard lui indiqua que
-toute opposition, étant donné les circonstances, serait intempestive.
-Mais cela c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre du métier. La
-vérité est que Milan et ses acolytes ravageaient la contrée, et
-rendaient tout commerce impossible.
-
-La nature du terrain, le voisinage de la Serbie, la complicité forcée
-des habitants, qui tremblaient de payer de leur vie la moindre
-indication aux autorités, assurèrent pendant assez longtemps l’impunité
-aux brigands. Ils s’enhardissaient de plus en plus, et Milan exécutait
-de véritables bravades. Un jour, il s’en vint avec son lieutenant
-Stolojan «le Bègue» tout bonnement à Bercka. Ils étaient vêtus tous deux
-comme des chasseurs, et avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en
-allèrent droit au presbytère, et montèrent jusqu’à la chambre du curé,
-qui allait se mettre à table. Stolojan resta sur le seuil de la porte,
-la main sur la gâchette du fusil. Le chef-brigand s’avança vers le curé:
-«Je suis Milan, fit-il, et je viens dîner avec toi.»
-
-Le curé voulut faire un mouvement, mais sur un signe du Capitaine,
-Stolojan le mit en joue. «Voyons, pas de cérémonies, mon révérend!
-reprit le bandit, je me contenterai de ton ordinaire; vous autres
-ecclésiastiques, vous vous nourrissez bien le dimanche, sans oublier les
-jours de la semaine; à une condition cependant, c’est que tu enverras ta
-cuisinière chercher quelques flacons de derrière les fagots, pour ton
-cousin Ignace, qui est venu te voir avec un _pays_. Toute autre
-explication donnée à ta servante, ou à qui que ce soit pouvant survenir,
-aurait des conséquences fâcheuses. Donne tes ordres et dis ton
-_bénédicité_, mon ami abaissera son arme.»
-
-Avec tout l’opportunisme que les serviteurs du Seigneur savent pratiquer
-dans les circonstances décisives de la vie, le curé se soumit, la
-servante apporta des bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit
-largement honneur, tandis que l’ami, en sentinelle à la même place, ne
-lâchait pas un instant son arme menaçante. Le repas terminé, le brigand
-pria le curé de lui livrer les clefs de la caisse; l’ecclésiastique
-remit à Milan une vingtaine de florins, en jurant que c’était tout ce
-qu’il possédait.
-
---C’est possible, fit froidement Milan, mais tu as eu depuis hier trois
-cents florins appartenant à la communauté des franciscains.--Y
-penses-tu, avisa le révérend, de l’argent qui m’a été confié, qui ne
-m’appartient pas, que je serai forcé de rendre!
-
---Ah! voilà qui m’est égal! s’écria Milan, donne cet argent ou je brise
-toutes tes armoires pour voir où tu l’as caché, et si je ne le trouve
-pas je te casse la tête par-dessus le marché.
-
-Stolojan avait de nouveau mis son arme en joue, et il fallut bien
-s’exécuter et remettre les trois cents florins. Après quoi Milan demanda
-respectueusement au curé de le bénir, et se retira suivi de son fidèle
-compagnon.
-
-C’est pourtant ce même Stolojan qui mit un terme aux exploits de son
-patron. L’autorité militaire pourchassait activement les brigands; la
-bande avait été décimée dans plusieurs rencontres, et quelques bandits
-capturés avaient été exécutés sommairement. Des peines draconiennes,
-mais les seules efficaces, avaient été édictées contre ceux qui
-donneraient asile à Milan et à ses compagnons. L’aubergiste d’un _han_
-et ses domestiques furent pendus pour avoir laissé le chef de brigands
-et plusieurs de ses aides séjourner sous le toit de cette auberge, sans
-prévenir la gendarmerie. En outre une prime de trois cents ducats--une
-fortune dans ce pays-là--avait été promise à quiconque s’emparerait du
-redouté Milan. Ce fut ce gain qui séduisit Stolojan. Un jour que son
-chef reposait dans une grotte, le lieutenant, après une courte lutte
-avec ce qu’il appelait sa conscience, lutte très curieuse à étudier pour
-un psychologue, vainquit ses scrupules; il tira son handjar et trancha
-la tête du brigand redouté.
-
-Cette exécution achevée, Stolojan se préoccupa d’en tirer profit. Il mit
-la tête dans un mouchoir, et la porta toute sanglante au prochain poste
-de gendarmerie, réclamant le salaire promis.
-
-A la vue de la tête fraîchement coupée du brigand, le chef du poste
-refusa d’en croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre la
-possibilité de la capture de l’insaisissable Milan. Stolojan et la tête
-du brigand furent envoyés sous bonne escorte à Tuzla; le préfet reconnut
-l’identité, mais au lieu de payer la prime, il fit coffrer le lieutenant
-meurtrier de son capitaine. Stolojan ne resta pas longtemps sous les
-verrous. Employé à une corvée quelconque, il sut escamoter la clef des
-champs; on assure que l’autorité autrichienne, esclave de sa promesse,
-avait singulièrement facilité cette évasion, et que le sous-bandit
-partit lesté des 300 ducats promis. C’est ainsi que périt le dernier des
-grands brigands de la Bosnie. Quelque temps auparavant, ce même Milan
-Nikolitsch, assassiné misérablement et livré par un acolyte, s’était
-échappé d’une maison en flammes, assiégée par plus de cent soldats.
-
-La route de Tuzla à Bercka est une véritable merveille d’art. Le génie
-de l’armée austro-hongroise s’est joué de toutes les difficultés, de
-tous les obstacles accumulés par la nature pour entraver le travail
-humain. Les vaillants pionniers ont triomphé de tout.
-
-La poste qui dessert cette route, est entièrement militaire; les
-voitures sont des fourgons bien suspendus et protégés contre les rafales
-du vent et les ardeurs du soleil par d’épais rideaux de toile. Un
-_feldwebel_ qui fait aussi l’office de vaguemestre est assis sur le
-siège, à côté du cocher; un chasseur, la baïonnette au fusil, se tient
-sur un strapontin, à l’arrière du véhicule. Les chevaux, des animaux de
-la remonte, détalent au grand trot; on côtoie d’abord la ligne du chemin
-de fer prolongée jusqu’à la saline de Siminhan. Voici les bâtiments
-principaux de l’entreprise; le nom de l’empereur régnant s’y détache en
-grosses lettres, la principale saline est placée, en effet, sous
-l’invocation du monarque. Malgré l’heure très matinale, on y travaille
-activement.
-
-Un officier qui part pour la chasse en Esclavonie, et dont l’attirail de
-Nemrod occupe la plus grande partie des banquettes, me montre
-l’emplacement où va bientôt s’élever une verrerie, la première qu’on
-aura vue en Bosnie. Les pronostics des hommes spéciaux sont très
-favorables à l’établissement de cette industrie.
-
-A partir de Gorni-Tuzla, village musulman assez considérable, nous
-entrons dans le paysage alpestre, et la route a un aspect des plus
-mouvementés et des plus pittoresques. On pénètre de nouveau sous les
-halliers profonds et mystérieux. Partout dans la forêt se dressent des
-rochers qui profilent jusqu’au ciel leurs parois gigantesques; des
-petits ponts en bois établis d’une façon très rudimentaire, et que la
-première crue pourrait emporter, nous font enjamber des torrents tout à
-fait à sec l’été, mais assez impétueux en automne, après les pluies, ou
-au printemps, à la fonte des neiges. Dans ces forêts, au milieu des
-taillis, s’élèvent quelques cabanes, des masures basses, d’aspect
-misérable. Les seules constructions solides et d’une certaine apparence
-sont les blockhaus où logent les gendarmes, et qui servent à la fois
-d’habitations et, en cas d’attaque, de fortins abrités de grands murs
-crénelés. Les gendarmes s’y sont installés en famille (le brigadier est
-parfois marié), et l’intérieur de ces postes d’enfants perdus ne manque
-pas d’un certain confort--relatif et tout militaire. Ne faut-il pas que
-ces braves gens puissent se restaurer et se reposer après de fatigantes
-patrouilles, après avoir grimpé au sommet des montagnes et traversé des
-terres vraiment sauvages, n’offrant aucune ressource? Rassurons le
-voyageur. Pas plus ici que sur les autres routes de la Bosnie parcourues
-par la poste impériale, il ne risque de périr d’inanition, ou de coucher
-à la belle étoile, en cas d’accident ou d’événement imprévu. Il existe à
-chaque relai des cantiniers, gens actifs et spéculant juste, qui ont
-installé dans la cabane la plus vaste, ou plutôt la moins petite entre
-toutes, des restaurants dont le menu sans prétention, servi sur des
-nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie, mérite toute la
-reconnaissance des voyageurs affamés. Dans une seconde pièce, on trouve
-des lits convenables auxquels on peut se confier sans crainte.
-L’autorité veille, du reste, à ce que le passant ne soit pas écorché.
-C’est dans une de ces cantines que nous déjeunâmes, tandis que l’on
-changeait les chevaux.
-
-Le fourgon gravit une pente assez raide; nous sommes toujours en forêt;
-des oiseaux de proie variés tournoient autour des grands arbres; aigles,
-vautours, cormorans, cherchent leur pâture. La faim aidant, ils
-s’enhardissent et fondent jusque sur les chevreuils qui gambadent sous
-bois. On aperçoit le squelette d’un de ces gracieux animaux, dévoré par
-les oiseaux avec autant d’entrain qu’une réunion de convives banquetant
-en l’honneur d’un anniversaire quelconque.
-
-A une heure de Bercka environ, la forêt s’écarte, nous voici maintenant
-sur un plateau;--des bouquets d’arbres, des bouleaux donnent ici au
-paysage une teinte bien différente de la nature alpestre de tout à
-l’heure; on se croirait presque aux environs de Paris. Le temps est gris
-et triste; une pluie persistante et glaciale pourrait faire supposer que
-nous sommes en novembre et non en juin. Un brouillard opiniâtre indique,
-là-bas au fond, la présence de la Save. Le grand clocher de l’église de
-Bercka apparaît lointain et moqueur; car il semble qu’on l’a à portée de
-la main, lorsque, au contraire, il se perd comme une _fata morgana_.
-Nous roulons plus d’une heure, les yeux fixés sur ce clocher; puis la
-route finit comme toutes choses en ce monde, et le fourgon s’engage dans
-une rue interminable qui descend en pente, mal pavée comme toutes les
-cités turques, assez large, du reste, et bordée des deux côtés de
-boutiques où l’on achète toutes sortes de marchandises, mais surtout des
-cotonnades et des victuailles. Les marchands, même les musulmans, ont
-ici une apparence plus active et moins fataliste que dans les autres
-villes orientales. On jurerait qu’ils ont déjà appris quelque chose des
-occidentaux auxquels ils se frottent; ils font quelques pas au-devant du
-client, et n’attendent plus que celui-ci vienne à eux. Turcs et
-chrétiens semblent du reste s’entendre à merveille.
-
-Bercka est la métropole des pruneaux. Ce que l’on y débite de ces fruits
-secs est incalculable. On parle de 200,000 quintaux par an. Les
-courtiers des maisons de Bercka parcourent le pays en tout sens,
-achetant sur pied les récoltes entières. On calcule le prix de la vente
-sur les probabilités de la moisson future dans les autres pays à prunes.
-Si l’année se présente bien dans le midi de la France, il y a baisse sur
-les pruneaux de Bosnie; au contraire, si les pronostics sont mauvais
-pour la récolte dans les environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau,
-les propriétaires bosniaques sont maîtres de leur prix, la concurrence
-n’est pas à craindre. En septembre et octobre, Bercka présente une
-animation tout à fait extraordinaire. Il vient des acheteurs même
-d’Amérique! La Save, qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre arrose
-les bords broussailleux du pays slavon, est chargée de barques, de
-bateaux, de chalands de toute espèce, et tous sont remplis du fruit
-savoureux, mais laxatif, qui fait la richesse de la région. On cite des
-fortunes colossales, pour le pays, qui ont été fondées et qui sont
-alimentées par ce commerce.
-
-Bercka doit à la présence de ces capitalistes un air de prospérité et de
-propreté qui réjouit le voyageur; les mœurs y sont cordiales et on
-possède le culte des relations mondaines. C’est du moins ce que j’étais
-en droit de conclure quand je vis toute la population distinguée se
-porter au débarcadère des bateaux à vapeur de la compagnie de navigation
-autrichienne, pour saluer un fonctionnaire nouvellement marié et qui
-ramenait sa femme. La bande des amis était précédée d’un orchestre qui
-fit entendre, fort bien ma foi, des airs de circonstance--et autres.
-Après avoir fait ainsi la conduite aux nouveaux époux, les musiciens
-organisèrent une sérénade dont les accords s’entendaient encore à
-l’aube.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La Save met Bercka en communication directe et permanente avec Belgrade
-d’une part et Gradiska de l’autre. Le trajet n’est pas des plus
-pittoresques; il s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop mal à bord
-des steamboats de la compagnie de la Save. De Gradiska, on gagne
-facilement Banjaluka, une des villes turques les plus curieuses. C’était
-autrefois un repaire de fanatiques musulmans dont les actes de foi,
-assez semblables à ceux de l’inquisition espagnole, ont souvent retenti
-dans l’histoire du pays. Pendant la première période de l’occupation,
-les Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la part du général commandant
-les troupes impériales, une surveillance active et incessante qui
-n’empêcha nullement, d’ailleurs, un soulèvement assez vif qui dura deux
-jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui, l’ardeur belliqueuse des
-begs de Banjaluka et de leurs satellites s’est calmée; ils sont devenus
-des négociants qui joignent une forte activité à leur finesse native.
-Les officiers de la garnison, vis-à-vis desquels les habitants musulmans
-avaient cru devoir adopter d’abord une attitude hostile et même
-hargneuse, sont très bien vus à présent et vivent en harmonie parfaite
-avec la population.
-
-Rien de plus simple, de plus correct, d’ailleurs, que l’attitude des
-officiers austro-hongrois dans les pays occupés. On chercherait en vain
-la moindre trace de morgue ou d’orgueil dédaigneux pour une race
-inférieure. Pas d’abandon de dignité non plus, par exemple. On dirait
-d’honnêtes et laborieux fonctionnaires coiffés du képi et ayant l’épée
-au côté. L’officier autrichien qui est envoyé en Bosnie doit travailler
-beaucoup, il le sait, mais ses peines ne sont pas perdues, puisque son
-labeur contribue à la fois à la grandeur de son pays et à l’avancement
-de la civilisation.
-
-La conscience de ce devoir accompli se reflète dans l’attitude entière
-des officiers; ils ont de la satisfaction évidemment--et à bon droit,
-mais ils n’exultent pas et ne se croient pas tenus d’arborer des airs
-fanfarons pour attirer sur eux et sur leur importance l’attention des
-passants ou des voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni matamores,
-et les hussards hongrois, ces centaures qui adorent leur métier, ne se
-distinguent de leurs frères d’armes de la Cisleithanie--plus calmes et
-d’un sang plus froid--que par leur rondeur et une pétulance qui fait
-plaisir à voir. Au restaurant et dans les cafés, les officiers, en
-prenant leur repas, causent des dernières manœuvres, des théories, d’un
-article paru dans la «Vedette» ou dans quelque autre recueil militaire
-spécial. La préoccupation sérieuse du métier domine en tout. Quelle
-différence avec les officiers de l’armée allemande, si entichés
-d’eux-mêmes, se croyant de plusieurs coudées au-dessus des simples
-mortels--non coiffés du casque et n’ayant pas le droit de traîner la
-latte sur les pavés!
-
-Comme pour bien montrer jusqu’à quel point les velléités
-insurrectionnelles des fanatiques musulmans de Banjaluka ont disparu et
-combien cette population s’est modifiée, c’est dans ces parages si
-inhospitaliers jadis aux _giaours_ que se sont établies des colonies
-prospères de paysans allemands.
-
-Les Franciscains--on retrouve presque partout leur influence dans le
-développement intellectuel du pays--ont attiré en Bosnie des
-cultivateurs de la Westphalie, tous catholiques, très convaincus et très
-pratiquants, que le Kulturkampf poussait vers l’émigration. Un moine
-franciscain se mit en route, il parcourut ces contrées germaniques, et,
-avec l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite, il décrivit le tableau
-des belles récoltes obtenues sans trop de peine, de l’étable garnie, du
-culte catholique célébré sans entraves et des prêtres administrant
-paisiblement la communauté.
-
-Ces prédications eurent leur effet. Une centaine de familles émigrèrent
-avec enfants, armes et bagages. C’est sur la rivière le _Verbas_, à
-proximité de Banjaluka, qu’ils transportèrent leurs pénates. Le
-commencement de cette colonisation fut difficile, il y eut des épreuves
-et surtout des déceptions. Plus d’un Westphalien s’aperçut avec surprise
-qu’il fallait d’abord gagner, et à la sueur du front, le beurre que le
-prédicateur franciscain avait montré étendu sur le pain bis de la
-nouvelle Terre promise. Tout d’abord les propriétaires n’entendaient pas
-se défaire de leurs terres à trop vil prix, et ceux qui avaient cru
-opérer en Bosnie sans quelques capitaux, avec leurs bras et leur bonne
-volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.
-
-Il fallut ensuite recourir à des précautions légales pour éviter les
-contestations ultérieures au sujet des actes de vente; l’administration
-fit son possible pour assurer aux acheteurs la jouissance paisible de
-leur propriété. Ce n’était pas chose si aisée avec les us tortueux de la
-légalité musulmane, et à cause de la difficulté de délimiter exactement
-le bien dont chacun pouvait disposer.
-
-Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes à toutes les nécessités de
-l’existence, se construire des abris, les meubler, apporter tout leur
-outillage et travailler durement la terre avant de goûter ses produits.
-Mais cette période des débuts écoulée, les premières difficultés
-vaincues, les colons du Verbas furent largement récompensés de leurs
-peines. Ils ont pu aujourd’hui construire de gros villages d’aspect
-cossu et fort proprement tenus, à la place des masures où ils s’étaient
-installés à leur arrivée. De belles églises avec des presbytères fort
-bien installés, confortables même, s’élèvent au centre de ces localités,
-dont la principale porte le nom du célèbre chef du centre ultramontain
-au parlement allemand, _Windhorst_. Les chemins de fer permettent aux
-cultivateurs de se rendre de loin en loin au pays, pour raconter à leurs
-parents combien est prospère la colonie allemande en Bosnie, et combien
-les colons du Verbas sont attachés à leur nouvelle patrie.
-
-D’autres tentatives de colonisation sont à signaler, plus directement
-favorisées celles-là par l’administration. A la suite des grandes
-inondations qui eurent lieu dans le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent
-des centaines de familles, un exode fut organisé; des paysans du
-Pusterthal vinrent s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder une
-nouvelle patrie. Quelques-uns réussirent; mais beaucoup regrettèrent
-trop vivement les glaciers et les vallons du sol natal. Ils furent en
-proie à la nostalgie du montagnard et restèrent insensibles à la
-rémunération abondante et certaine de leur labeur; ils abandonnèrent
-tout pour suivre la voix du pays. Quelques-uns cependant ont vaincu la
-nostalgie, et leurs établissements prouvent combien cette terre sait se
-montrer reconnaissante envers ceux qui la cultivent. Sans aucun doute un
-grand courant de colonisation se produira un jour vers la Bosnie; mais
-il importe de rappeler aux immigrants--comme l’a fait d’ailleurs le
-gouvernement--qu’il ne faut pas venir dans cette contrée, dénué de toute
-ressource, car la terre ne s’y donne pas pour rien, pas même à vil prix;
-mais sa valeur est d’autant plus grande pour celui qui la traite
-rationnellement et y consacre tous ses efforts.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de
-diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à Metkovitch.--La
-vigne et le tabac.
-
-
-Tandis que la Bosnie est la partie la plus productive, mais aussi
-quelque peu prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine, avec ses rochers
-inaccessibles, ses cimes couvertes d’une neige éternelle, ses forêts
-infinies dont les lisières se reflètent dans les flots bleus de
-l’Adriatique, représente le côté romanesque de la nouvelle conquête
-autrichienne. Si une excursion en Bosnie est fructueuse en
-renseignements pratiques sous bien des points de vue; si elle se
-recommande à tous ceux qui veulent étudier les ressources d’une contrée
-jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine offre aux voyageurs d’autres
-sensations. Ici, la nature lui arrache à chaque étape de nouveaux cris
-d’admiration, d’étonnement et parfois de terreur.
-
-Le paysage n’a rien de petit ni de banal, il est sauvage et grandiose;
-partout ce cadre énorme, ces sites tourmentés, semblent créés pour y
-laisser mouvoir à l’aise des Titans toujours prêts à soulever des blocs
-de granit et à se les jeter à la tête. C’est encore le pays béni des
-Nemrods, non pas des chasseurs et amateurs qui considèrent leur fusil
-comme un couteau de boucherie et dont le but est atteint dès qu’un
-certain nombre de bêtes abattues figure au _tableau_. Je parle de ces
-chasseurs passionnés dont le prince héritier d’Autriche vient de tracer
-la silhouette dans son livre _Jagden und Beobachtungen_[4]. Pour ceux-là
-leur exercice favori c’est réellement, comme on l’a dit, l’image de la
-guerre; il leur faut de nombreux périls, des obstacles accumulés, de
-longues marches, des privations, la poursuite d’animaux fauves et
-féroces, qui en se retournant pourraient, d’un coup de dent ou d’un coup
-de patte, anéantir le chasseur au lieu d’être détruits par lui.
-
- [4] Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour, Hohenmarkt,
- Vienne.
-
-Des oiseaux de proie planent au-dessus des blocs de rochers; les aigles
-se perdent dans les nuages, et les vautours au sinistre battement
-d’ailes viennent chercher leur proie--lorsque la faim les
-talonne--jusque parmi les troupeaux qui paissent dans la plaine. On voit
-alors l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe vivant au milieu des
-brebis; il a choisi la plus belle et la plus grosse, et il l’emporte
-dans ses serres avant que les bergers, stupéfaits, aient songé à
-accourir.
-
-Mais ces rois des airs ont également leurs ennemis, leurs persécuteurs
-acharnés. Ceux-là se rient de tous les obstacles, des plus hautes
-montagnes, des aspérités de terrain; ils grimpent comme s’ils étaient
-chez eux, dans leur maison, le long des rochers nus, et tout à coup ils
-apparaissent au-dessus des aires taillées dans les pierres et enlèvent
-du nid les aiglons, tandis que les parents cherchent au loin la proie et
-bravent le soleil en regardant ses rayons en face.
-
-Dans cette même Herzégovine, il est d’autres tableaux plus doux et qui
-vous frappent par des impressions différentes. Dans la vallée, vous vous
-trouvez en admiration devant un véritable tableau méridional. Vous êtes
-dans l’antichambre de la belle Italie: les buissons d’oliviers, les
-figuiers, les oranges et les citrons suspendus aux arbres, la flore
-colorée et luxuriante, tout vous parle des pays chauds, du Midi béni. Et
-dans ce décor apparaissent des hommes à tournure fière et martiale,
-toujours armés, au regard provoquant; des femmes d’une correction de
-traits qui rappelle à la fois la pureté grecque et la finesse
-vénitienne.
-
-Mostar, que l’on atteint facilement de Sérajewo par une belle route
-carrossable qui traverse un paysage très accidenté, n’a pas l’aspect
-vivant et grouillant de la capitale de la Bosnie: c’est une ville d’un
-caractère essentiellement oriental, dont les maisons sont de grandes
-constructions en bois assez irrégulières, au milieu desquelles on voit
-s’élever quelques tours et plusieurs bâtiments à l’européenne destinés à
-loger l’administration et les troupes. La garnison est assez nombreuse
-et supporte avec philosophie et entrain cette sorte d’exil qui lui est
-imposé et qui cependant est un Eldorado, comparé aux postes d’enfants
-perdus dans les _blockhaus_ qui bordent la frontière du côté du
-Monténégro. Le service est là plus dur que n’importe ailleurs; les
-soldats, isolés de tout contact avec le monde extérieur, sont sur le
-perpétuel _qui-vive_; s’ils sont envoyés en patrouille dans les
-montagnes, obligés de parcourir des sentiers qui ne sont faits pour être
-foulés par aucun pied humain, c’est une distraction, une diversion
-pénible et périlleuse, il est vrai, à cette claustration à laquelle les
-soldats enfermés dans les fortins sont condamnés. L’autorité militaire
-supérieure tient compte de cette situation, et l’on renouvelle le plus
-souvent possible les petites garnisons des blockhaus; on transporte ces
-troupes ailleurs, avant que le spleen et la nostalgie aient causé leurs
-ravages.
-
-La grande ressource agricole et industrielle à la fois de l’Herzégovine,
-la seule en quelque sorte, c’est la culture du tabac. Elle existait déjà
-à l’époque des Turcs, mais à l’état d’embryon, et les procédés en usage
-étaient tout à fait rudimentaires. L’Herzégovien a toujours eu la
-passion de fumer, et il a toujours trouvé moyen de suffire à ses
-appétits de consommateur de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui, il ne
-s’agit pas seulement de planter du tabac pour la consommation, mais pour
-gagner quelque argent. Depuis l’établissement du régime austro-hongrois,
-l’État s’est réservé le monopole de la vente du tabac. Pour la culture
-il a introduit d’abord un système de primes pour ceux qui obtiennent les
-meilleurs résultats et qui apportent le plus de soin à ce travail;
-ensuite le tabac à l’état brut est payé un très bon prix et comptant au
-cultivateur par la régie, qui, après avoir pris livraison des feuilles,
-les expédie, convenablement séchées et protégées contre les intempéries,
-aux deux fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui, créées depuis peu
-d’années seulement, sont en pleine activité. L’organisation de ces
-manufactures est conforme à celle des meilleurs établissements du même
-genre que possède l’Europe. Les machines ont été commandées d’après les
-derniers modèles, les directeurs sont des gens du métier et les
-contremaîtres ont fait un stage dans les premières manufactures. La
-discipline la plus parfaite règne parmi les ouvriers et même parmi les
-cigarières, dont l’aspect, le costume, sont aussi pittoresques que ceux
-des figurantes dans _Carmen_, mais fort heureusement on n’a pas eu
-jusqu’à présent de scandales ni de rixes à signaler, causés par un
-brigadier don José. Ces jeunes filles (il n’y a guère que des ouvrières
-de quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à des familles misérables,
-elles pourraient à la rigueur se passer de leur salaire. Lorsqu’elles
-touchent leur semaine, elles se hâtent de convertir les billets de
-banque de l’administration en pièces d’argent ou en pièces d’or trouées
-des deux côtés; elles les enfilent comme des grains de chapelet et en
-forment de cette façon un collier à deux, trois ou quatre rangs,
-qu’elles portent autour du cou par-dessus leur robe. Ce sera là leur dot
-lorsqu’elles se marieront. Aussi ces jeunes filles sont roses et
-gaies--même lorsqu’elles ne sont pas jolies, ce qui est pourtant le cas
-bien souvent. Elles chantent des mélopées un peu monotones et d’une
-poésie sauvage, qui célèbrent les hauts faits des héros de la montagne
-ou quelques douces prouesses amoureuses. Mais ces chants sont dits à
-demi-voix; ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers comme un
-susurrement, car les surveillantes sont là et ne toléreraient ni
-scandale, ni bruit troublant l’ordre qui doit régner partout dans les
-manufactures de l’État.
-
-C’est un plaisir pour tout fumeur que de contempler les différentes
-sortes de tabac que les fabriques de Mostar et de Sérajewo vous livrent
-avec le produit des feuilles recueillies en Herzégovine. Il y en a une
-dizaine d’espèces, depuis le tabac couleur thé de Chine jusqu’au
-«Kallay», qui est du plus beau blond, d’un blond vénitien; on dirait des
-chevelures empruntées à un portrait de patricienne signé par le Titien.
-La régie autrichienne et la régie hongroise commencent déjà à
-s’approvisionner de tabac herzégovien. C’est en ce moment la plus forte
-recette du budget des provinces occupées, et le chiffre grossira encore
-certainement lorsque les tabacs de cette nouvelle régie seront exportés
-et qu’ils seront appréciés comme ils le méritent par les fumeurs de
-l’Europe entière.
-
-L’Herzégovine offre aussi des vestiges de la domination romaine, que
-l’on peut comparer aux travaux que vient d’élever partout le génie
-autrichien.
-
-Il y a notamment deux ponts sur la Narenta, le principal fleuve: l’un à
-Mostar même, et l’autre à Balja. Le premier de ces ponts présente un
-aspect des plus animés les jours de foire, parce que les populations si
-diverses, si bariolées de l’Herzégovine envoient leurs représentants en
-grand costume, armés jusqu’aux dents, qui viennent pour acheter et
-vendre des chevaux, des bœufs, des moutons, ou même pour parader sur la
-place publique et se montrer.
-
-Puis, au trot de leurs petits chevaux secs et maigres, mais qui
-connaissent si bien les sentiers montagneux, ils regagneront leurs aires
-voisines de celles des aigles, ou les cabanes de pierre qui leur servent
-de logement. Il en est qui chevaucheront jusque sur la frontière du
-Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle espérance du cri de guerre
-qui doit les appeler à la bataille soit contre les musulmans, soit
-contre les chrétiens. Tout adversaire leur est bon, pourvu que la poudre
-parle et que leurs instincts de bravoure puissent briller.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-La question des Kmètes.--Les difficultés religieuses.--Hostilité des
-ultramontains.--La retraite de M. de Nikolich.--La famille impériale et
-la Bosnie.--L’annexion en vue.--Conclusion.
-
-
-Lorsque l’administration austro-hongroise a pris la succession des valis
-et des pachas turcs, elle a trouvé à résoudre plusieurs problèmes très
-arides, fort compliqués, et devant lesquels d’autres moins résolus au
-travail auraient peut-être reculé ou hésité. La question agraire était
-la principale de toutes, la plus grave, celle qu’il importait de régler
-avant toute autre dans un pays où l’agriculture doit être la base de la
-prospérité générale.
-
-Comme cela a été dit plus haut, le régime féodal existe depuis plusieurs
-siècles en Bosnie; ce système a été atténué dans le cours des temps, il
-s’est affaibli à l’user, mais il n’a jamais complètement disparu.
-
-Les _begs_ et les _aghas_ sont encore aujourd’hui les propriétaires
-titulaires d’une partie du sol, d’une partie seulement, car beaucoup de
-paysans ont pu se racheter sans de trop grands sacrifices, et ils sont
-libres, disposant de leurs propriétés comme les cultivateurs français ou
-allemands.
-
-Mais là où les traditions séculaires ont été conservées, le _Khmète_
-(c’est le nom du pays en bosniaque) n’est que le fermier de la terre
-qu’il cultive, fermier perpétuel et héréditaire, que le beg ou agha n’a
-pas le droit de renvoyer, tant qu’il paye régulièrement sa redevance. On
-voit que le système féodal a beaucoup perdu de sa rigueur et que la
-condition des Khmètes n’offre que peu d’analogie avec celle des serfs
-russes avant l’émancipation, ou avec les vassaux du moyen âge attachés à
-la glèbe sans aucun atermoiement. Les charges du Khmète se bornent au
-payement de la _dîme_ de dix pour cent, à titre d’impôt à l’État, et de
-la _Trentina_, c’est-à-dire du tiers du produit annuel de sa terre au
-beg. Autrefois le suzerain avait le droit de s’installer à sa guise chez
-le Khmète et de se faire nourrir _ad libitum_. Le cellier, les greniers,
-les étables, toutes les réserves du paysan étaient à la disposition du
-seigneur, qui restait en subsistance jusqu’au complet épuisement des
-provisions. Cette charge indirecte pesait d’autant plus lourdement sur
-le Khmète que dans les derniers temps, par suite de la déchéance des
-begs et de la perte de leurs propriétés, il arrivait qu’au lieu d’être
-le suzerain de plusieurs khmètes, le beg partageait avec un ou deux
-collègues la propriété d’un seul et unique paysan. Ce n’était pas un
-seul, mais deux ou trois dévorants que le vassal était obligé
-d’héberger.
-
-L’administration autrichienne s’est empressée de mettre un terme à cet
-abus criant, et en le supprimant elle a rendu la position du paysan plus
-tolérable, car en somme l’impôt (qu’il peut acquitter en nature) existe
-partout, et la _Trentina_ représente les intérêts de la terre, qui est
-par le droit et par l’usage la propriété, c’est-à-dire le capital du
-_seigneur_. Il ne faut pas du reste prendre ce titre absolument au pied
-de la lettre: beaucoup de ces begs sont bien déchus de leur ancienne
-splendeur, qui, dans ce pays, n’a été que relative. Souvent le Khmète
-est plus à son aise que le maître lui-même; le Khmète ne doit en effet
-de redevance que pour la terre cultivée en vue de la production des
-grains et céréales, il ne doit rien pour l’élevage des bestiaux; aussi
-ne se gêne-t-il nullement pour transformer en pâturages la plus grande
-partie de ses lopins, surtout depuis que la consommation de la viande de
-boucherie a augmenté dans des proportions considérables.
-
-Depuis 1879 on a écrit beaucoup d’articles, d’essais et même de
-brochures sur cette question agraire; on l’a présentée comme insoluble,
-et des âmes sensibles du dehors se sont apitoyées sur le sort des
-malheureux serfs qu’on se représentait courbés sous le bâton et mourant
-de faim, à côté des produits de leurs terres que le seigneur enlevait à
-leur barbe.
-
-Mais en réalité la situation n’est pas si mauvaise. Elle serait même
-supportable en fait, si la question de droit n’était pas en jeu et si
-l’Autriche-Hongrie n’avait pas l’obligation morale de faire cesser un
-état de choses qui est contraire à toutes les théories et à la
-législation en vigueur dans le reste de l’empire.
-
-L’État est intervenu paternellement dans les éternelles et interminables
-discussions entre les Khmètes et leurs suzerains, qui se vidaient
-autrefois à coups de fusil ou à coups de handjar. D’une part, l’autorité
-assure au beg la rentrée exacte et régulière de la Trentina, que
-certains Khmètes se croyaient dispensés de payer après l’occupation
-autrichienne, et, de l’autre côté, elle protège le Khmète contre tous
-les abus que le régime turc tolérait. Mais cette intervention avec ses
-incidents administratifs et judiciaires n’est qu’un palliatif; le remède
-consiste dans l’affranchissement complet du Khmète par voie de rachat
-des terres dont il est le fermier. L’administration encourage de son
-mieux ces transactions, et ses efforts ont été couronnés de succès. On
-commence à former en Bosnie une classe nombreuse et forte d’agriculteurs
-propriétaires, qui sont attachés à leurs terres et les cultivent avec
-assiduité, sachant bien qu’aucune spoliation, aucun abus ne viendra les
-priver du produit de leur travail. Quant aux begs, ils prendront leur
-argent et iront le porter avec leur personne à Constantinople et à la
-Mecque, où ils se trouveront, en fin de compte, très heureux et tout à
-fait à leur place en qualité de musulmans du passé.
-
-La difficulté à laquelle se heurte la plupart du temps le rachat des
-terres est commune à toutes les contrées musulmanes où l’état civil
-n’existe pas; il s’agissait de délimiter la propriété exacte de chacun
-pour éviter à l’avenir les contestations et les procès. Il fut décidé
-d’introduire en Bosnie une institution qui a rendu de grands services
-dans les pays de la monarchie autrichienne, le _Livre foncier_
-(Grundbuch), qui contient le nom des propriétaires, la limite exacte des
-propriétés, et qui fait foi pour toutes les ventes et pour tous les
-prêts hypothécaires. Des employés experts furent envoyés sur les lieux
-et le travail commença. Mais les habitants, auxquels il fallait
-s’adresser pour être renseigné, pour obtenir les déclarations et les
-attestations destinées à établir les droits de propriété, de quelle
-façon accueilleraient-ils les commissaires? Faciliteraient-ils ou
-entraveraient-ils l’œuvre indispensable que l’autorité avait prescrite?
-
-Les inquiétudes disparurent bientôt: les commissaires rencontrèrent
-partout le meilleur accueil, et même, en cas de besoin, le concours le
-plus empressé; les travaux avancèrent rapidement sous la direction
-habile et l’impulsion active de M. le baron de Kutschera, et aujourd’hui
-la plus grande partie des registres est mise à jour. Les contrats
-d’achat et de vente peuvent être dressés avec la plus grande exactitude,
-et les titres de propriété, une fois acquis, sont incontestables.
-
-L’Autriche-Hongrie veut faire régner en Bosnie et en Herzégovine la paix
-religieuse la plus complète. On n’admet pas la prédominance d’un culte
-sur un autre, ni la suprématie d’un clergé au détriment des croyants
-d’un culte différent. La tolérance envers les musulmans est poussée
-jusqu’aux dernières limites; la démonstration est faite aujourd’hui que
-le culte de Mahomet peut être librement pratiqué et jouir de tous les
-respects sous le sceptre catholique d’un Habsbourg. Ce n’est pas
-seulement la religion qui est respectée, mais les mœurs, les usages et
-les coutumes. Par exemple, une femme musulmane citée en justice ne
-pourra être contrainte à ôter son voile, sauf le cas de nécessité
-absolue, s’il y a doute sur son identité. Même dans ce cas, les juges
-doivent procéder avec la plus grande circonspection, et ils risquent
-gros, si la dérogation aux usages n’est pas justifiée d’une façon
-impérieuse. On m’a cité le cas d’un jeune fonctionnaire judiciaire qui a
-eu à subir une enquête disciplinaire des plus rigoureuses, parce qu’il
-avait ordonné à une femme turque d’enlever l’enveloppe épaisse qui
-dérobe aux profanes le mystère de ses charmes ou les secrets de sa
-laideur. Les biens religieux, les fonds du _Vacouf_ consacrés à des
-fondations pieuses ou à des œuvres d’utilité publique, sont employés
-conformément aux vœux des donateurs; le commissaire du gouvernement
-faisant partie de la commission n’a pas d’autre tâche que de veiller à
-la régularité des comptes; la tutelle qu’il exerce est tout à fait
-conforme à l’esprit musulman.
-
-Cette tolérance de l’administration pour la religion mahométane n’a pas
-été du goût de tout le monde. Des zélateurs ultramontains, des échappés
-du séminaire de Diakovas se sont imaginé maladroitement que
-l’administration austro-hongroise allait travailler pour le pape et
-faire avant tout, des pays occupés, une province romaine. Dans l’idée de
-ces messieurs, ce n’était pas seulement l’islamisme qu’il fallait
-opprimer, et, si possible, faire disparaître, en poussant l’élément turc
-à l’émigration; ils en voulaient également au culte grec,
-dédaigneusement traité de schisme. L’évêque catholique de Sérajewo, M.
-Stadler, voulut agir en prélat tout à fait militant. Les façons de
-prédicant et de convertisseur contrastaient fort vivement avec la
-bonhomie et la rondeur indifférente des franciscains qui parcourent le
-pays, bottés, vêtus de la houppelande à brandebourgs, si commode pour
-aller à cheval, trinquant volontiers avec leurs ouailles et menant
-joyeuse vie après avoir dit la messe et écouté la confession. L’ardeur
-de M. Stadler l’entraîna même à attaquer dans des lettres pastorales le
-métropolitain grec. Celui-ci riposta; il se plaignit de ce que l’évêque
-cherchait à lui enlever ses ouailles, et une véritable polémique
-s’engagea sous les regards malicieux des musulmans, flattés
-intérieurement de voir les chrétiens se déchirer entre eux. Le
-gouvernement laissa les lutteurs s’injurier et échanger les propos des
-héros d’Homère; mais lorsque le scandale fut devenu trop grand, un
-rescrit de M. de Kallay enjoignit aux deux pasteurs de cesser ces
-hostilités peu édifiantes.
-
-Les ultramontains en prirent de l’humeur, et ils bombardèrent
-l’administration de pamphlets imprimés en Allemagne, auxquels un Turc de
-l’Herzégovine, M. Capitanowitsch, a répondu de la plus belle encre. Mais
-la meilleure réponse à ces pamphlets vient d’être faite par le ministre
-aux dernières délégations: il a démontré que son administration tant
-attaquée avait eu pour résultat un excédent de plus de cinquante mille
-florins, qui augmentera certainement dès que les ressources du pays se
-seront améliorées, ce qui maintenant est très aisé. La production du
-tabac, qui augmente toujours et prendra un fort développement,
-contribuera encore à grossir le budget des recettes, tandis que toutes
-les dépenses sont réglées par une sage économie qui ne prend jamais
-cependant les proportions d’une malencontreuse parcimonie. C’est ainsi
-que l’on a pu réconcilier avec la politique d’occupation ceux-là qui s’y
-étaient opposés, non pas pour des raisons politiques, mais pour des
-considérations financières. Un membre éminent de la Chambre haute de
-Vienne et des délégations, M. Nicolas Dunka, qui a parcouru les pays
-occupés pendant l’été de 1886, a pu rendre compte _de visu_ à ses
-collègues de ce qu’il avait vu, de l’ordre administratif qui régnait
-dans ces provinces et de la calme satisfaction des habitants, qui
-goûtent enfin le repos et la sécurité.
-
-Au moment d’achever ce livre, j’apprends que M. de Nikolich, le
-gouverneur civil adjoint au commandant général, a donné sa démission,
-définitivement cette fois, exécutant de la sorte un projet conçu depuis
-longtemps. M. de Nikolich, qui est un proche parent du roi de Serbie,
-possède des propriétés très vastes dans le Banat et en Roumanie. Le soin
-de ses intérêts particuliers exigeait depuis longtemps sa présence sur
-ses terres; mais les services qu’il a rendus en qualité de gouverneur
-civil et sa qualité de gentleman employant au service de l’État sa
-fortune de magnat hongrois ont déterminé le ministre à refuser la
-démission du gouverneur civil chaque fois qu’elle était offerte; et M.
-de Nikolich, obéissant aux amicales objurgations de son chef, consentait
-à reprendre le collier. Cette fois, il n’y a plus rien à y changer.
-Cette maison hospitalière, qui était le centre du mouvement mondain de
-Sérajewo, ne se rouvrira plus cet hiver, et c’est M. le baron de
-Kutschera qui est chargé de l’administration civile. Il la connaît à
-fond, car depuis deux ou trois ans il est considéré à bon droit comme la
-cheville ouvrière de la machine gouvernementale. La popularité de
-l’empereur François-Joseph est très répandue en Bosnie, et la population
-entoure son nom d’une vénération dont aucun sultan n’avait joui
-précédemment. A plusieurs reprises, des députations ont exprimé le vœu
-des populations d’acclamer l’empereur sur son passage à travers les
-contrées placées à présent sous son sceptre.
-
-Au mois d’août dernier, la nouvelle de la prochaine arrivée du «Tsar de
-Vienne» s’était propagée, et elle avait trouvé crédit jusque dans les
-hameaux les plus éloignés, sous les toits de chaume des plus misérables
-masures. Chacun faisait des préparatifs pour la réception du souverain,
-et dans les localités visitées au mois de mai par l’archiduc Albert, on
-avait laissé debout les arcs de triomphe de verdure et de feuillage avec
-les inscriptions, pensant que tout cela pourrait servir plus tard pour
-l’empereur. Lorsqu’un fonctionnaire ou un officier se montrait dans les
-coins reculés de la montagne bosniaque ou dans les cabanes enfouies au
-plus profond des forêts, ils étaient interrogés avec la plus grande
-anxiété sur l’arrivée prochaine du souverain. On eût dit qu’on
-l’attendait comme le Messie, comme le grand dispensateur de la manne
-céleste destinée à se répandre sur la terre.
-
-Mais l’espoir des naïfs Bosniaques fut déçu. Esclave de la correction
-absolue en toute chose, François-Joseph a craint de blesser les
-susceptibilités de la Russie en entreprenant un voyage qui eût été une
-longue suite d’ovations et de triomphes, dans un pays dont la possession
-définitive est contestée à l’Autriche par les hommes d’État de
-Saint-Pétersbourg. Il ne voulait pas non plus que cette excursion fût
-regardée, à tort ou à raison, comme le prologue de l’annexion; et déjà
-on l’avait annoncée comme telle.
-
-Le voyage n’eut pas lieu. François-Joseph n’a pas dépassé le pont de
-Brood, où une députation de Bosniaques, conduite par le bourgmestre de
-Sérajewo et M. le conseiller de gouvernement Herrmann, vint lui
-souhaiter la bienvenue. En revanche, lorsque le prince héréditaire,
-l’archiduc Rodolphe, franchit assez inopinément la frontière de
-l’Herzégovine et parcourut le pays jusqu’à Mostar, des feux de joie
-s’allumèrent sur les montagnes, des coups de fusil retentirent en signe
-d’allégresse, et de toutes parts on accourut pour contempler la figure
-si intelligente et si sympathique du prince héritier et écouter les
-paroles simples et cordiales qu’il trouvait pour chacun. Le prince
-venait d’achever sa convalescence dans la magnifique île de Lacroma, au
-climat si doux, aux forêts toujours vertes, entourée d’une mer bleue
-inaltérable. Le rejeton des Habsbourg rayonnait de joie et de santé
-recouvrée. Ce court séjour en Herzégovine fut pour son cœur, très
-sensible à la grandeur de sa patrie et à l’éclat de sa maison, un
-délicieux épisode. Il en emporta les meilleurs souvenirs, et depuis
-cette époque on retrouve partout dans les pays occupés sa photographie
-et celle de sa gracieuse épouse, Stéphanie, faisant face aux portraits
-de l’empereur et de l’impératrice. L’archiduc Albert a également charmé
-les populations par sa bonhomie militaire et par les cadeaux princiers
-qui signalèrent partout ses visites.
-
-Sous ce rapport, tout est prêt pour l’annexion définitive de la Bosnie
-et de l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois. L’empereur serait, comme
-pour tous les peuples de ses vastes États, le lien vivant qui
-rattacherait les Bosniaques aux autres races de l’empire. Peut-être
-faudrait-il faire une exception pour quelques familles de vieille souche
-mahométane, qui retourneraient en Asie, mais toutes les populations
-musulmanes et chrétiennes accepteraient l’annexion définitive, car
-l’illusion d’une Bosnie réunie au royaume serbe s’est complètement
-évanouie, et serait d’ailleurs énergiquement désavouée à Belgrade même.
-
-Quant à rendre le pays au Sultan après l’avoir ouvert à la civilisation,
-après l’avoir couvert de routes et de chemins de fer, après y avoir fait
-des sacrifices considérables, quel homme d’État songerait à commettre
-une telle faute et un semblable non-sens? Il est certain que
-l’administration turque ne tarderait pas, fidèle à ses incorrigibles
-errements, à gâter, à ruiner, à perdre tout ce qui aurait été créé de
-bon et d’utile; elle rendrait ces contrées à la barbarie et au désordre,
-jusqu’à ce qu’une nouvelle intervention soit devenue nécessaire comme
-celle de 1878.
-
-L’état provisoire actuel semble incompatible avec la situation politique
-d’une grande puissance, et il entrave à chaque pas le développement
-intérieur, la prospérité économique et industrielle du pays lui-même...
-Beaucoup d’entreprises sont ajournées--jusqu’à quand? On vous répondra
-là-bas: jusqu’à l’annexion. L’initiative privée est arrêtée; les
-capitaux qui voudraient chercher leur emploi dans ces pays nouveaux, et
-qui le trouveraient, n’osent pas s’aventurer. Qu’attendent-ils pour se
-lancer et pour vivifier ce terrain improductif jusqu’ici, et qui
-donnerait de si beaux dividendes agricoles et industriels?
-
-Évidemment on arrivera à l’annexion dans un délai que les événements
-d’Orient tendent à rapprocher. N’a-t-on pas cru, au lendemain de la
-chute d’Alexandre de Bulgarie, que l’Autriche répondrait à ce coup de
-dés de la Russie par l’annexion? Le bruit en a couru à Vienne et à
-Pesth. Mais ce n’était qu’une nouvelle non pas fausse, mais prématurée.
-La modération l’a emporté encore une fois dans les conseils de
-François-Joseph, et cette modération ressort encore davantage en
-présence de l’attitude de la Russie.
-
-La diplomatie brutale et provocatrice du général Kaulhars, la prétention
-de ce proconsul de gouverner à coups d’ukases un pays qui veut régler
-lui-même ses destinées a fait apprécier à tous les Bosniaques quelque
-peu intelligents les avantages de la politique de ménagement et de
-tolérance de l’Autriche-Hongrie.
-
-Cette politique, dont le ministre M. de Kallay est l’initiateur,
-conformément aux vues de son maître l’Empereur, sera poursuivie malgré
-toutes les attaques et tous les pamphlets. Elle est approuvée par
-l’opinion publique des deux côtés de la Leitha, par les délégations, qui
-tout récemment viennent d’approuver hautement la gestion du ministre et
-lui ont voté des remerciements, pour avoir converti en excédent le
-déficit par lequel s’était soldé durant les premières années le budget
-des provinces occupées.
-
-Si l’annexion n’a pas été officiellement prononcée, si même il n’est
-nullement question de la proclamer prochainement, le régime actuel la
-prépare chaque année davantage, sans violence, sans secousse, en
-accordant aux habitants les bienfaits d’une administration probe et
-équitable, gardienne sévère de la loi.
-
-Et où de semblables bienfaits pourraient-ils être mieux appréciés que
-dans des pays soumis pendant si longtemps à l’arbitraire d’agents
-tyranniques?
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAPITRE PREMIER Pages.
- A l’ambassade de France à Vienne.--M. de Kallay.--Résumé de sa
- carrière.--Les précédents administrateurs de la Bosnie: MM. de
- Hoffmann et Szlavy.--Départ pour Pesth.--La capitale de la
- Hongrie en 1886.--Le parlement, les journaux, les
- théâtres.--Réminiscences de l’expédition française.--Voyage de
- Budapesth à Brod 1
-
- CHAPITRE II
- De Brood à Sérajewo.--Voyageurs et incidents de route 57
-
- CHAPITRE III
- De Maglay à Sérajewo 82
-
- CHAPITRE IV
- Sérajewo pendant l’occupation autrichienne.--Tableaux de rues
- et de marchés 90
-
- CHAPITRE V
- Sérajewo (suite).--Détails historiques et administratifs 114
-
- CHAPITRE VI
- Organisation militaire de la Bosnie.--Les gouverneurs.--Le
- feldzeugmeister Appel et son état-major 125
-
- CHAPITRE VII
- Quelques types.--Les consuls.--Un Suisse ex-médecin d’Omer-Pacha 173
-
- CHAPITRE VIII
- Précis de l’histoire de la Bosnie.--Ses mœurs et coutumes 193
-
- CHAPITRE IX
- Origines de l’occupation autrichienne.--L’opinion publique à
- Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient.--Démonstration
- à Budapesth.--Contre-poids à l’influence russe.--Action des
- agents autrichiens à Sérajewo.--Le voyage impérial de 1873.--Les
- réfugiés.--L’entrée du général Philippovic sur le territoire
- turc 246
-
- CHAPITRE X
- Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la
- population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le
- Chéri; proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et
- Petraki.--La «Commune» bosniaque.--Blessure de
- Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement de la bourgeoisie.--Malgré
- les efforts pacifiques, la lutte s’engage.--Dispositions
- stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une nouvelle
- Saragosse.--L’hôpital 302
-
- CHAPITRE XI
- La seconde occupation.--Échecs partiels des Autrichiens à
- Bihac.--Les combats autour de Dolovy.--La situation à
- Sérajewo.--La Romanja Planina.--Passage de la Save.--Marche sur
- Tuzla.--Occupation de Livno et de Zevornik.--La fin des
- hostilités 322
-
- CHAPITRE XII
- De Solvay à Gorni-Tuzla.--Une ville industrielle à ses
- débuts.--Mines de charbon.--Briqueteries et salines.--La
- population de Tuzla.--Les Tziganes à demeure fixe.--Un
- enlèvement suivi de duel à mort.--La poste de Tuzla à
- Bercka.--Le commerce des prunes.--Voyage de Briska à
- Belgrade.--Visites diplomatiques 338
-
- CHAPITRE XIII
- L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de
- diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à
- Metkovitch.--La vigne et le tabac 389
-
- CHAPITRE XIV
- La question des Kmètes.--Les difficultés religieuses.--Hostilité
- des ultramontains.--La retraite de M. de Nikolich.--La
- famille impériale et la Bosnie.--L’annexion en vue.--Conclusion 401
-
-
-Paris.--Soc. d’Imp. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 7.3.87.
-
-
-
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***
+
+
+
+
+
+
+ UN
+ PRINTEMPS
+ EN BOSNIE
+
+ PAR
+ F. KOHN-ABREST (Paul d’Abrest)
+ Chargé d’une mission par M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+ PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
+
+ 1887
+ (Tous droits réservés.)
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ ZIGZAGS EN BULGARIE
+ Un volume. Charpentier, éditeur 3 fr. 50
+
+ LES COULISSES D’UN LIVRE
+ (A propos des Mémoires de Henri Heine.)
+ Une forte brochure. Westhauter, éditeur 1 fr. »
+
+ LA TRIPOLITAINE ET L’ÉGYPTE
+ Un volume illustré. Delagrave, éditeur
+
+ EN ALGÉRIE
+ Un volume illustré. Delagrave, éditeur
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Le premier élu de Paris, l’actif et populaire Ministre du Commerce et de
+l’Industrie, a bien voulu utiliser une bonne volonté qui s’offrait à
+lui, en chargeant l’auteur de ce livre d’envoyer à son département des
+informations sur la situation économique de différentes contrées de
+l’Orient.
+
+En dehors des renseignements administratifs et techniques qui ont fait
+l’objet de rapports, en partie confidentiels, en partie publiés dans le
+_Moniteur officiel du Commerce_, l’auteur a été à même d’acquérir au
+cours de son voyage--notamment en Bosnie--une foule de notions de
+nature, il le croit du moins, à intéresser le grand public.
+
+Il espère qu’après avoir parcouru ces pages le lecteur lui donnera
+raison.
+
+Si toutefois l’auteur s’était trompé, il invoquerait, comme excuse
+valable et légitime, sa position personnelle.
+
+Autrichien de naissance, élevé en France et citoyen français par sa
+naturalisation, il n’a pu résister à la tentation de constater, non sans
+fierté, devant un public français, les services que l’Autriche-Hongrie a
+rendus et rend encore à la cause du progrès dans la péninsule des
+Balkans.
+
+
+Paris--Vienne, février 1887.
+
+
+
+
+UN PRINTEMPS EN BOSNIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+A l’ambassade de France à Vienne.--M. de Kallay.--Résumé de sa
+carrière.--Les précédents administrateurs de la Bosnie: MM. de Hoffmann
+et Szlavy.--Départ pour Pesth.--La capitale de la Hongrie en 1886.--Le
+parlement, les journaux, les théâtres.--Réminiscences de l’expédition
+française.--Voyage de Budapesth à Brod.
+
+
+Pendant l’hiver de 1885-1886, la République française était représentée,
+à Vienne, par un ambassadeur fin lettré, qui tout en rendant de grands
+services politiques à son pays, en entretenant les excellentes relations
+qui nous sont nécessaires, maintenait avec éclat les traditions
+d’élégante et de brillante hospitalité de la diplomatie française. Tout
+Vienne, à commencer par les membres de la famille impériale, se pressait
+dans les salons du palais Lobkowitz, pour entendre des chanteurs de
+l’Académie nationale de musique et des artistes de la Comédie française,
+qui avaient répondu avec empressement à l’appel de M. Foucher de Careil,
+pour faire apprécier leur talent par un auditoire d’élite qui, quoique
+étranger, est tout à fait familier avec le génie de la littérature
+française, et qui s’enthousiasme volontiers pour toutes ses
+manifestations. En dehors de ces fêtes, auxquelles assistait une
+véritable foule armoriée et dorée, M. de Careil avait coutume de réunir,
+une fois par semaine, des hommes politiques et des personnages avec
+lesquels il était plus particulièrement lié. C’est dans les salons de
+l’ambassade, à l’occasion d’un de ces dîners quasi intimes, que je fus
+présenté par l’ambassadeur au ministre des finances générales, chargé en
+même temps de l’administration complète de la Bosnie et de
+l’Herzégovine, M. Benjamin de Kallay. Lorsque, quelques jours
+auparavant, j’avais manifesté à M. le comte Foucher l’intention de me
+rendre dans ces provinces, il m’avait engagé à m’adresser tout d’abord
+au ministre qui, selon l’excellente métaphore de l’ambassadeur, avait
+dans sa poche les clefs de la Bosnie; j’avais, en tout cas, le désir de
+me faire présenter à l’homme d’État qui, comme je le savais, s’était
+identifié depuis trois ans avec la tâche ardue, mais nullement ingrate,
+que son Impérial Maître lui avait confiée, de transformer les
+territoires occupés par l’armée autrichienne en contrées civilisées, et
+de rendre profitable pour l’Empire une charge qui, jusque-là, avait été
+fort onéreuse. Je fus donc fort reconnaissant à M. le comte Foucher de
+l’occasion qu’il me fournit de connaître sur un terrain aussi favorable
+que l’ambassade de France, et en dehors des audiences officielles, le
+régent effectif de la Bosnie et de l’Herzégovine. Les convives étaient
+peu nombreux: un amiral autrichien, un voyageur français revenant de la
+Chine et de l’Annam, le directeur des chemins de fer autrichiens,
+l’ancien collaborateur de Gambetta et de M. de Freycinet à la Défense
+nationale, M. de Serre et sa femme, deux dames françaises, parentes de
+l’ambassadeur, le colonel de Sesmaisons, attaché militaire, et deux
+secrétaires d’ambassade. M. de Kallay était placé en face de
+l’amphitryon, qui avait à sa droite la gracieuse Mme de Kallay, que M.
+Foucher remercia, ainsi que les autres dames, d’avoir bien voulu se
+rendre à l’invitation d’un garçon, Mme de Careil étant en France, aux
+eaux. Après le repas, pendant que Mme de Serre faisait admirer, dans le
+grand salon de l’ambassade, son rare talent de pianiste, un petit cercle
+se groupa dans le fumoir, autour de M. de Kallay, qui, à propos d’une
+boîte de cigarettes turques, donnait à ses auditeurs une foule de
+détails sur l’organisation de la culture du tabac qu’il avait introduite
+en Herzégovine, sur les fabriques établies à Sérajewo et à Mostar, ainsi
+que sur les progrès nouveaux obtenus chaque année.
+
+Il était impossible de ne pas être frappé de l’assurance avec laquelle
+ce ministre, cet homme politique, parlait des détails les plus
+techniques de la plantation, de la confection des cigares et cigarettes,
+etc.
+
+Tout lui était familier; on eût pu supposer qu’il était né pour être
+directeur d’une manufacture de tabac; mais passant à un autre ordre
+d’idées, il s’exprima avec la même entente sur l’industrie minière
+introduite en Bosnie, sur les colonies agricoles qu’il y avait fondées.
+
+On reconnaissait l’homme qui, doué de la faculté de s’assimiler les
+questions, même les plus étrangères à ses occupations ordinaires, avait
+dû faire fructifier ce don par son énergique âpreté au travail. C’est
+alors que je m’expliquai la grande réputation d’administrateur que M. de
+Kallay a su acquérir, lui qui, avant de régir les territoires occupés,
+était surtout connu comme écrivain politique et comme orateur. M. de
+Kallay s’exprimait en français; son accent, s’il peut en être question,
+n’a rien d’étranger; il rappelle tout au plus la cantilène des Suisses
+romans de Lausanne; il parle avec la même aisance l’allemand, l’anglais
+et cinq ou six langues jugo-slaves ou orientales; je ne parle pas du
+hongrois, son idiome maternel; il est classé parmi les meilleurs
+stylistes de la littérature magyare.
+
+Au physique, le ministre est de belle taille, assez élancé, et ne paraît
+pas la quarantaine, qu’il a dépassée depuis quelques années; la figure
+est fine, forte, intelligente et sympathique. Son abord est d’une
+politesse cordiale très simple et empreint de la dignité naturelle
+indispensable à ceux qui doivent commander. M. de Kallay fut d’abord
+élève-consul, et ses talents ayant été remarqués par M. le comte de
+Beust, cet homme d’État bienveillant, qui aimait à pousser les jeunes
+gens capables, l’envoya à Belgrade en qualité de consul et agent
+diplomatique de l’Autriche-Hongrie. M. de Kallay était à son poste
+depuis quelques mois, lorsque le prince Michel fut assassiné, et la
+régence par suite de cet événement, fut dévolue aux adversaires de
+l’Autriche, MM. Ristic et consorts. Par suite de ces événements, la
+position de l’agent autrichien à Belgrade devint plus délicate, mais
+aussi plus importante; les rapports de M. de Kallay furent très
+remarqués au ministère des affaires étrangères, et il s’acquitta avec
+une habileté souvent couronnée de succès, des diverses missions qu’il
+eut à remplir pendant une période très agitée dans cette partie de
+l’Orient. N’étant pas complètement d’accord avec la politique suivie par
+le comte Andrassy, à la suite de l’entrevue de Berlin, M. de Kallay
+donna sa démission en 1874 et se fit élire député à la Diète hongroise.
+Il se rangea sous la bannière du baron Sennycy, chef des conservateurs
+libéraux, et il prit fréquemment la parole, surtout dans les discussions
+concernant la politique de la monarchie en Orient. Dans une de ses
+allocutions, il pressentit avec beaucoup de justesse les événements qui
+allaient bientôt se dérouler et prophétisa l’occupation et l’annexion de
+la Bosnie et de l’Herzégovine. C’est pendant cet intervalle que M. de
+Kallay, qui avait déjà publié de nombreuses brochures politiques et
+économiques, et qui collaborait activement aux journaux de son parti,
+composa, avec les matériaux recueillis pendant son long séjour à
+Belgrade, le premier volume d’une remarquable histoire de la Serbie. Les
+circonstances ne lui accordèrent pas le repos nécessaire pour continuer
+une tâche littéraire si considérable; l’Autriche s’était décidée, au
+congrès de Berlin, à jouer un rôle plus actif dans les affaires
+orientales. M. Andrassy avait besoin de collaborateurs connaissant les
+pays où l’influence de l’Autriche-Hongrie allait se faire sentir d’une
+façon plus ou moins directe, plus ou moins prépondérante. M. de Kallay
+fut invité à reprendre le service actif, et fut nommé tout d’abord
+délégué de l’Empire à la commission internationale chargée d’établir le
+statut de la Roumélie orientale. Il passa donc plus d’une année à
+Philippopoli, et prit une grande part à la confection de cette charte
+que la révolution de septembre 1885 a mise en lambeaux, mais qui,
+sincèrement appliquée, peut sérieusement garantir l’indépendance et la
+sécurité des populations en faveur desquelles on l’a établie.
+
+Lorsque la commission fut dissoute, après l’installation d’Aleco-Pacha
+comme gouverneur du nouvel État, M. de Kallay entra au ministère des
+affaires étrangères, à Vienne, dont le titulaire n’était plus M.
+Andrassy, mais le baron de Haimerlé. Une des plus importantes
+directions, celle des consulats, fut confiée à M. de Kallay, et il eut
+ainsi l’occasion de s’initier complètement aux questions économiques et
+de commerce international. Il signala son passage à cette direction par
+des réformes très utiles et la suppression de certains abus; il défendit
+entre autres aux consuls de servir d’intermédiaires aux négociants,
+parce que cela compromettait trop souvent le caractère de leur mission
+et le prestige dont ils devaient être entourés. En 1883, M. de Szlavy,
+ministre général des finances, s’étant retiré, l’empereur appela M. de
+Kallay à lui succéder; mais dès le début on s’aperçut que si le nouveau
+ministre s’occupait de gérer convenablement les finances
+austro-hongroises, il consacrerait la plus grande part de son activité
+et ses meilleures facultés à l’introduction d’institutions utiles et
+progressistes dans les territoires occupés. Il était certain de
+l’approbation de son souverain, et quant à celle du parlement, de la
+presse et du public, il comptait sur les résultats pour l’obtenir.
+
+Lorsque l’Autriche établit son armée et son administration de l’autre
+côté de la Save, le ministre des finances générales était M. de
+Hoffmann, qui avait derrière lui une longue carrière politique des mieux
+fournies. L’empereur avait toujours montré beaucoup de goût pour M. de
+Hoffmann, et d’ailleurs, des trois _ministres généraux_, de l’extérieur,
+de la guerre et des finances, c’était ce dernier, moins occupé que les
+deux autres, grâce à la répartition de la plupart des services entre les
+ministres des finances de Vienne et de Pesth, qui pouvait le plus
+facilement supporter un accroissement d’attributions. M. de Hoffmann fut
+donc chargé, au moins nominalement, de l’administration supérieure des
+territoires occupés. Mais ce fort aimable ministre, très recherché de la
+société viennoise, président d’une foule d’associations littéraires,
+artistiques et philanthropiques, s’occupant déjà beaucoup des deux
+théâtres impériaux, dont il fut plus tard, et jusqu’à sa mort,
+l’intendant général, n’avait pas la vocation d’un pionnier appelé à
+donner à la civilisation des terres incultes et des populations à demi
+barbares. D’ailleurs, à cette époque, on était encore trop près du
+congrès de Berlin, qui donnait au mandat de l’Autriche les limites d’une
+simple occupation militaire. On se préoccupait avant tout et surtout
+d’assurer la sécurité du pays et le bien-être du corps d’occupation. Le
+général qui commandait à Sérajewo devait amplement suffire pour
+atteindre ce double but. La mission de l’Empire ainsi simplifiée ne
+valait pas tant d’efforts, et tant de préoccupations. L’avènement de M.
+Szlavy, lorsque M. de Hoffmann prit l’intendance générale des théâtres,
+ne changea guère cet état de choses; s’il faut en croire certaines
+rumeurs, la situation empira au lieu de s’améliorer. Le ministre eut la
+main malheureuse dans le choix de certains fonctionnaires, et, comme
+l’Algérie au début de la conquête, comme l’Inde pour l’Angleterre, la
+Bosnie fut considérée un peu comme un exutoire pour les fruits secs de
+l’administration que des protections hautes et impérieuses ordonnaient
+de caser.
+
+Le premier soin que M. Kallay eut, en prenant possession de son
+ministère, fut d’épurer le personnel. Il pensait avec raison que dans un
+pays où il s’agissait d’assurer une domination étrangère, il fallait
+envoyer des gens qui se fissent non seulement craindre, mais aussi
+respecter. Son système avait pour base d’assurer les droits de chacun et
+de ne blesser aucun intérêt particulier; il lui fallait des
+fonctionnaires imbus également de ses idées, et capables de les
+appliquer en renonçant aux avantages illicites, mais que, dans un pays
+gangrené par cinq siècles de corruption turque, il était trop facile de
+s’assurer, même sans causer de scandale. Je n’ai pas l’intention
+d’étudier dès maintenant le système de M. de Kallay, puisque je voulais
+en connaître les résultats sur place; mais le fait seul de l’existence
+de ce système est un progrès marqué sur le passé.
+
+J’eus occasion de retrouver M. de Kallay quelques jours plus tard, à
+l’hôtel du ministère, qu’il habite dans la Johannisgasse, et qui a été
+construit, si je ne me trompe, par le célèbre prince Eugène de Savoie.
+Plusieurs personnages en costume oriental se trouvaient dans le salon
+d’attente; c’étaient des fonctionnaires indigènes de la Bosnie que le
+ministre avait fait venir selon son habitude, chaque fois qu’il a des
+instructions importantes à leur communiquer. Si l’on tient compte que M.
+de Kallay se rend au moins deux fois par an en Bosnie, qu’il correspond
+et qu’il parle avec les indigènes dans leur langue, on comprendra qu’il
+est en communion assez directe avec le pays qu’il administre, pour
+apprécier par lui-même et d’une façon juste, tout ce qui s’y passe. M.
+de Kallay me donna une foule de renseignements précieux sur l’itinéraire
+que je devais suivre, sur la façon la plus commode de voyager, enfin il
+me promit une lettre de recommandation circulaire, adressée à toutes les
+autorités civiles et militaires. Je trouvai ce document, qui me rendit
+de précieux services, le soir même, en rentrant à l’hôtel.
+
+Deux routes ferrées conduisent aujourd’hui de Vienne au fleuve frontière
+la Save: l’une, par le chemin de fer du Sud, parcourt l’ouest de la
+Hongrie et l’Esclavonie; l’autre commence au débarcadère du chemin de
+fer de l’État, conduit à Pesth et rejoint la première ligne dans le sud
+de la Hongrie. Je choisis la seconde, et, après un trajet ayant duré la
+nuit, je me réveillais à Budapesth. Impossible de ne pas m’arrêter, ne
+fût-ce que quelques heures, dans cette capitale où les Français conduits
+par M. de Lesseps ont reçu naguère un accueil si enthousiaste, et dont
+les plumes d’écrivains de premier ordre, qui se sont faits _reporters_
+pour la circonstance, ont décrit le charme et les magnificences.
+Magnificences, le mot n’est pas exagéré en présence de ce panorama du
+majestueux Danube, déroulant son large ruban d’eau bleue ou verte au
+milieu des superbes quais de Pesth et d’Ofen, bordés de palais et
+dominés par le pont le plus monumental du continent.
+
+En présence de ces rues si larges, si animées, si populeuses,
+aboutissant à des parcs pleins d’ombre et de fraîcheur; en présence de
+tous ces vastes édifices sortis de dessous terre depuis quelques années
+et qui attestent les immenses progrès de la nation dont le cœur bat ici:
+gare de chemin de fer monumentale, musée assez vaste pour abriter les
+collections les plus complètes et les plus riches, bibliothèque
+royalement logée, clubs politiques et sociétés littéraires installés
+dans des palais-hôtels offrant au voyageur le plus exigeant tout le luxe
+et tout le confort auquel il peut prétendre,--voilà ce qui, à première
+vue, frappe l’étranger lorsqu’il parcourt la métropole magyare. Puis, de
+l’autre côté du pont, l’ancienne forteresse de Bude, avec ses rues
+étroites et escarpées, ses maisons qui ont résisté à tant de sièges et à
+tant d’assauts, avec le château royal qui couronne la hauteur; c’est
+l’histoire qui passe devant nos yeux, histoire guerrière et dramatique,
+s’il en fut. Si Bude n’a guère changé, sauf toutefois dans la partie
+inférieure qui touche au Danube, Pesth, situé de l’autre côté du fleuve,
+cette ancienne bourgade de pêcheurs, a triplé son étendue et sa
+population depuis vingt ans. La conclusion du compromis de 1867, en
+constituant officiellement la rationalité magyare, a donné au nouvel
+État une capitale que tout le monde, autorité centrale, municipalité,
+corporations, se force d’agrandir et d’embellir. Tout se fait ici sous
+l’impulsion d’un patriotisme militant, se manifestant à chaque pas.
+
+Sur les murailles des édifices publics, sur les frontons des monuments,
+sur les affiches, sur les enseignes, partout la nationalité magyare et
+l’autonomie de la Transleithanie s’affirment. Ainsi la gare est, comme
+l’indique l’inscription frontale, celle du «Chemin de fer Royal
+Hongrois». Les administrations, jusqu’à la plus modeste, tiennent à
+cette double qualification. On repousse avec une ardeur quelquefois
+ombrageuse tout ce qui pourrait faire naître l’idée même d’une
+dépendance de Vienne ou de l’autre partie de l’Empire. Sous ce rapport,
+le fossé s’est encore élargi depuis 1867, et l’on peut en juger chaque
+fois qu’il est question, comme maintenant, de renouveler le compromis
+qui règle la situation réciproque de l’Autriche et de la Hongrie. A
+chaque renouvellement, les Magyars s’efforcent de faire un pas de plus
+dans la voie de l’indépendance absolue, et c’est après avoir vaincu les
+plus grandes difficultés, après avoir poussé les choses à l’extrême,
+jusqu’au point de croire à une rupture complète, que l’entente se fait.
+Le patriotisme hongrois est communicatif, bruyant, mais très sincère; il
+ne va pas sans discours ronflants, sans toasts semés de fleurs de
+rhétorique, sans coups de trompette et de cymbale, mais sous ces dehors
+quelquefois enfantins il cache des convictions très loyales, un esprit
+de sacrifices qui s’est affirmé maintes fois et un amour absolu de la
+liberté. Certes, il faut peu de chose pour mettre ce peuple en
+ébullition, pour que les cerveaux prennent feu, pour que les foules
+s’agitent et que les rues et les places publiques retentissent de
+hourras et de _pereats_. J’eus la bonne fortune d’arriver à un moment
+pareil. L’incident du général Jansky battait son plein; il est oublié
+aujourd’hui, on en a à peine connaissance à l’étranger; mais au mois de
+juin 1886, le voyageur passant à Pesth pouvait croire que cette belle
+cité serait remise à feu et à sang. A l’occasion de l’anniversaire de la
+prise de Bude par les honveds en mai 1849, le général Janski, dont il
+était si fort question, et d’une façon aussi bruyante, avait fait poser
+quelques couronnes sur le monument funéraire élevé à la mémoire du
+général impérial Henzi, qui avait succombé en défendant la forteresse
+contre les assaillants magyars. Cet acte avait paru être aux patriotes
+de Pesth une glorification injurieuse de l’armée qui, en 1848-1849,
+avait lutté contre l’indépendance hongroise, et ils avaient ressenti
+d’autant plus cruellement l’offense que Henzi était né magyar et passait
+pour un renégat. Il y eut un vacarme assourdissant, interpellations à la
+Chambre, articles de journaux, meetings avec discours incendiaires. A
+Vienne, l’on s’émut également de ce fracas; des orateurs de la Chambre
+des seigneurs prirent la défense de l’armée; des journaux officieux
+publièrent des articles acerbes contre les députés et écrivains de
+l’autre côté de la Leitha, et M. Tisza dut se rendre à Vienne pour
+fournir personnellement et de vive voix des explications à l’empereur.
+Enfin, fort heureusement, pour apaiser les esprits et calmer les
+cerveaux surchauffés, le général Jansky, auteur de l’incendie, fut
+atteint très à propos d’une indisposition et dut réclamer un congé de
+deux mois pour aller se soigner aux eaux de Baden.
+
+Tout à coup, c’était précisément pendant mon passage à Pesth, le bruit
+se répand, pareil à une traînée de poudre, que le général a quitté
+l’établissement thermal et qu’on l’a vu très bien portant en Hongrie, à
+Stuhlweissenburg, où il doit passer l’inspection d’une brigade.
+
+Tout Budapesth est en l’air. Les étudiants se réunissent, les sociétés
+de chant, de gymnastique, les groupes d’ouvriers se rassemblent, les uns
+devant l’université, les autres dans leurs locaux ordinaires. Tout le
+monde est d’accord pour organiser un charivari monstre en l’honneur du
+général, qui doit arriver à Pesth le soir même. Effectivement, lorsque
+la nuit commence à tomber, une animation extraordinaire règne dans
+l’avenue de Kerepes, large artère qui conduit du centre de la ville à la
+gare de l’État. Des bandes de cinquante à cent individus se forment; des
+gamins, des oisifs, des gens à mine douteuse parcourent la voie en
+chantant, en sifflant, en criant: _A la porte Jansky!_ Les fiacres
+agiles, les omnibus conduits par des cochers en costume de hussards, les
+tramways circulent au milieu de cette foule qui devient de plus en plus
+houleuse et de plus en plus grouillante. Le point terminus de cette
+procession tapageuse, c’est l’immense bâtiment de la gare, dont la
+façade illuminée rayonne au bout de l’avenue. Mais ici la police a pris
+ses précautions, des «trabans» à cheval et des gendarmes (dont le
+costume rappelle aussi un peu celui des hussards) forment un double
+cordon autour de l’édifice; on ne laisse pénétrer que les gens pouvant
+justifier qu’ils ont affaire dans l’intérieur de la gare, soit qu’ils
+veuillent partir, soit qu’ils attendent un parent ou un ami. Parfois un
+intrus insiste trop vivement et veut enfreindre la consigne; deux
+gendarmes à tunique à brandebourgs et à chapeaux à plumes sortent des
+rangs, empoignent le contrevenant et le conduisent au poste sans
+s’inquiéter des clameurs et des menaces de la foule. Si une bousculade
+se produit, si le cordon est menacé d’être enfoncé, un ou deux trabans
+font caracoler leurs lourds chevaux à chabraque brodée, et le flot
+humain recule, mais en redoublant de tapage. Au demeurant, la foule ne
+paraît pas trop méchante et elle tient à faire plus de bruit que de mal.
+La marche de Rakocsy alterne avec des chansons de café-concert dont on
+bisse le refrain; on dirait presque une émeute parisienne. Mais voici le
+train qui entre en gare; les voyageurs sont tout étonnés de sortir au
+milieu d’une haie de policiers à pied et à cheval, quelques dames se
+montrent inquiètes de cette foule turbulente qui ondoie sur l’esplanade
+devant la gare. De tous côtés on cherche le général Jansky; on le
+réclame, on l’appelle--il ne se montre pas; pour une excellente raison,
+c’est qu’averti à temps de l’accueil qui l’attendait, il a préféré
+prendre un autre train. N’importe, le programme adapté dans la matinée
+porte qu’il y aura charivari.--On ne veut pas y manquer, le bruit se
+prolonge jusque bien avant dans la nuit, et il faut appeler, de la
+caserne la plus voisine, un détachement d’infanterie qui balaye la
+place, la baïonnette au bout du fusil.
+
+Mais le lendemain le tapage recommence; il y a évidemment un mot d’ordre
+donné à ces milices vagues que l’on est sûr de voir apparaître à l’heure
+des troubles dans toutes les grandes villes. Cette fois ce ne sont plus
+les étudiants qui tiennent la corde de la manifestation; les vagabonds,
+les gens sans aveu, les récidivistes dominent; on ne se borne pas à
+crier, à chanter et à _hourvariser_, on lance des pierres et des pavés
+arrachés à la rue, des gendarmes sont blessés, la troupe intervient de
+nouveau, accourant au pas de course, au son du clairon; quelques
+manifestants ou simples curieux sont blessés; un inconnu percé d’un coup
+de baïonnette expire dans la pharmacie où il a été transporté. Ces
+événements, grossis par la polémique des journaux, sèment la colère et
+l’épouvante par la ville; on parle d’un soulèvement général, de
+barricades projetées, de bombes à dynamite lancées contre les troupes.
+En effet, les attroupements recommencent, mais cette fois la police a
+pris ses mesures pour en finir promptement. Le chef de la sûreté, M. le
+baron Blaha, qui est l’époux de la première chanteuse d’opérette de
+Pesth, a recours à un coup de théâtre dont on avait déjà usé avec succès
+à Paris en 1848 et lors des émeutes de mai 1869. Lorsque tous les
+manifestants furent réunis, bien en train de vociférer et de hurler, les
+rues latérales, aboutissant à l’avenue de Kerepes, furent occupées sans
+bruit par des forts détachements de troupes qui, sur un signal,
+avancèrent à la fois et cernèrent les émeutiers dans une vaste
+souricière. Rien ne peut donner une idée de la terreur et du désarroi
+des braillards, en se voyant ainsi pris! Il y avait une foule de femmes
+et beaucoup d’enfants au-dessous de dix ans. Les uns et les autres
+recevaient l’autorisation de se retirer. Mais tout ce qui appartenait au
+sexe fort fut impitoyablement ramassé et conduit entre deux rangs de
+troupiers à la caserne voisine, où siégeaient déjà tous les commissaires
+de police et juges d’instruction de la capitale chargés de statuer sur
+le sort de plus de trois mille prisonniers.
+
+Pendant ce trajet, il y eut des scènes tragi-comiques.
+
+Les uns se traînaient aux pieds des soldats, les suppliant de les
+laisser libres; d’autres appelaient les troupiers des plus doux noms
+d’amitié, de petits animaux même, naturellement sans produire d’effet si
+ce n’est d’être caressés avec les crosses de fusil s’ils restaient trop
+en arrière. Ce coup de filet avait mis plus de trois mille prisonniers
+dans la nasse; dans la cour de la caserne, on procéda au triage. Tous
+ceux qui purent justifier de leur domicile furent relâchés; quant aux
+autres (600 à 700 individus), ils furent gardés à la disposition de la
+justice, qui expulsa tous ceux qui n’étaient pas originaires de la
+capitale; la leçon fut profitable, et désormais les tumultes cessèrent.
+
+Après avoir assisté à une émeute quasi nocturne, je fus témoin, le
+lendemain de l’échauffourée, d’une fête de nuit sur les bords du Danube.
+Les quais qui dominent et côtoient le grand fleuve étaient illuminés.
+Les façades des maisons,--de véritables palais--resplendissaient du
+flamboiement de mille lanternes vénitiennes. Sur la grande place où se
+trouvent le bâtiment de la _Redoute_ et le Musée littéraire, la lumière
+électrique versait ses rayons sur la foule des promeneurs qui, moyennant
+deux florins destinés aux pauvres, avaient acheté le droit d’user de
+l’espace réservé pour la fête. Des drapeaux immenses, des bannières
+flottaient aux fenêtres, qui étaient garnies de spectateurs comme les
+loges d’un théâtre. Et, de fait, le spectacle en valait la peine. Sur le
+fleuve, des bateaux à vapeur, des barques, des yachts tout illuminés,
+tout ruisselants de lumière, glissaient sur l’eau au son des musiques.
+Vingt mille spectateurs étaient entassés sur la rive opposée, présentant
+une masse énorme et confuse dont on devinait seulement la présence, mais
+que des jets de lumière électrique venaient trahir par intervalles. La
+hauteur qui couronne Bude, le Schwabenberg, où les Autrichiens
+établirent une citadelle après la révolution de 1848-1849, était
+également éclairée, et l’effet de ce coteau, surgissant dans la nuit
+calme et tiède au milieu des lueurs multicolores, était fantastique. Un
+feu d’artifice magnifique, des danses en plein air au son de la musique
+tzigane, des flirtages prolongés à l’ombre des platanes ou autour des
+petites tables des cafés, une bataille de fleurs que l’on essaya
+d’esquisser, telles furent les principales distractions de cette nuit
+hongroise-vénitienne. La fête avait été organisée par les dames
+patronnesses de l’aristocratie, qui parurent toutes dans des toilettes
+d’été les plus séduisantes, mais qui étaient éblouissantes surtout par
+leur fière beauté et leur grâce.
+
+Quelques dames avaient profité de l’autorisation et même de l’invitation
+du comité pour venir costumées; il y eut quelques intrigues ébauchées
+sous le masque et le domino. Naturellement le _czardas_, la danse
+nationale si vivante, si pleine d’animation, et qui exige le diable au
+corps chez le cavalier comme chez la danseuse, eut les honneurs de la
+nuit. On ne se lassait pas de réclamer aux tziganes l’exécution des
+mélodies traînantes au début, puis endiablées, qui règlent les
+mouvements du _czardas_. Je n’avais jamais vu exécuter cette danse en
+habit noir et en domino; l’effet est des plus étranges et des
+plus--expressifs. Le côté _chahut_, la partie épileptique du czardas,
+ressortent encore davantage, et comme naturalisme, c’est tout ce que
+l’on peut souhaiter de plus réussi. Il est vrai que le fourreau très
+étroit d’un domino dessine, sans en laisser rien perdre, tous les
+déhanchements et toutes les trépidations auxquelles les danseuses se
+livrent avec l’étonnante souplesse des couleuvres. Ce n’est presque plus
+de la danse, mais de l’acrobatie.
+
+Budapesth, qui a aujourd’hui plus de 300,000 habitants (il n’y en avait
+guère que 100,000 avant 1867), est devenu, depuis l’occupation de la
+Bosnie et de l’Herzégovine, le grand entrepôt pour l’exportation dans
+les territoires occupés, et la tête de ligne des voies de communication.
+L’importance commerciale de la capitale hongroise s’est encore accrue,
+et tandis qu’au début les politiques magyars voyaient avec peu de faveur
+l’intervention active de l’Autriche dans cette partie des Balkans, ils
+se sont complètement réconciliés avec l’occupation et considèrent même
+assez volontiers la réunion définitive de ces territoires à la monarchie
+comme la résultante pratique et logique de la situation créée par le
+congrès de Berlin. C’est dans un salon politique de Budapesth que j’ai
+entendu prononcer, pour la première fois et nettement, le mot
+d’annexion.
+
+Le cabinet hongrois est présidé depuis onze ans par M. Koloman Tisza, et
+le seul fait d’avoir su depuis si longtemps se maintenir au pouvoir au
+milieu des orages parlementaires, des intrigues de clubs et de couloirs,
+est une preuve incontestable d’habileté et d’aptitude particulière au
+gouvernement des peuples. Homme de gouvernement, M. Tisza l’est comme
+personne.
+
+Il connaît par cœur et sur le bout du doigt tous ceux avec qui il est
+forcé de compter; les éléments de la vie publique, le parlement, la
+presse et surtout le tempérament de ce peuple lui sont extrêmement
+familiers. Ses partisans sont enthousiastes de lui, et chantent ses
+louanges sur tous les modes, et quelque chauds que soient les
+dithyrambes, ils sont toujours sincères. Quant aux adversaires de M.
+Tisza, il n’en est pas un qui ne reconnaisse ses talents, sa haute
+honorabilité et son patriotisme. Signe particulier, ce chef modèle d’un
+gouvernement a été pendant longtemps à la tête d’une opposition farouche
+et implacable; mais ce n’est pas lui qui a couru après le pouvoir, c’est
+le pouvoir qui s’est offert à lui comme à l’homme de la situation, après
+la mort du grand patriote Deak, qui fut tout dans la coulisse et se
+refusa à être rien officiellement.
+
+Pour se rendre compte de l’influence réelle de M. Tisza, et pour le voir
+manœuvrer sur son véritable terrain, c’est à la Chambre des députés
+qu’il faut se rendre un jour d’interpellations ou de discussions
+orageuses. Le parlement siège dans un édifice qui ne présente pas une
+façade très monumentale, mais dont l’agencement intérieur répond
+complètement à sa destination.
+
+Dès le vestibule, l’inévitable hussard-portier vous souhaite la
+bienvenue. S’il s’agit d’un personnage considérable, le digne suisse,
+qui a fort belle prestance, retire son bonnet de loutre orné d’une
+aigrette et s’incline jusqu’à terre. La salle des séances est claire
+sans trop d’ornements. On remarque que la tribune des journalistes est
+presque de plain-pied avec les sièges des députés. Les rédacteurs
+parlementaires peuvent causer avec les honorables assis au dernier
+gradin. Rien de ce qui se passe dans la salle, aucune parole prononcée à
+la tribune ne peut leur échapper. A la bonne heure! Dans l’espace
+réservé au public et formant une galerie circulaire, se trouve une loge
+réservée, comme l’indiquent des fauteuils de velours rouge, à cadre en
+bois doré, aux archiducs ou plutôt aux princes de la famille royale,
+car, comme me le disait un Hongrois pur sang, «nous ne connaissons pas
+d’archiducs.» Parmi les députés, qui forment des groupes très animés,
+très vivants et toujours en mouvement, quelques-uns portent le costume
+ecclésiastique, qui, d’ailleurs, consiste non pas dans la soutane et le
+tricorne, mais qui se distingue à peine des vêtements habituels par la
+coupe allongée de la lévite et la cravate-col montant toute noire. Un de
+ces députés révérends attire immédiatement l’attention par son air
+épanoui et sa figure joyeuse de Gorenflot intelligent. La mode de venir
+aux séances en costume national, avec l’attila à brandebourgs, le
+pantalon collant et les bottes à l’écuyère, a complètement passé; c’est
+à peine si quelques représentants de districts éloignés se présentent
+dans cet attirail, qui était considéré naguère comme le palladium de la
+nationalité. C’est dommage, au point de vue pittoresque. Mais si les
+costumes se sont modifiés, rien n’a été changé à la vivacité passionnée
+des débats, et à la moindre occasion, le ministère est mis sur la
+sellette; toutes les raisons, tous les prétextes sont bons, surtout
+lorsque la suprématie magyare est en cause.
+
+C’est alors que le patriotisme se donne carrière et que l’éloquence
+indignée des orateurs de la gauche déborde; les frères et amis de
+l’orateur se chargent de la claque, et ils ponctuent chaque phrase et
+chaque période de leur vigoureuse et très bruyante approbation. Assis
+sur son fauteuil ministériel, faisant face à l’orateur, le président du
+conseil interpellé semble écouter à peine. Au physique, M. Tisza
+rappelle tout à fait feu Raspail, le chimiste socialiste, avec sa grande
+taille de père noble, sa longue barbe blanche, son œil paterne et
+clignotant qu’abritent de grandes lunettes bleues. Seulement M. Tisza a
+dans toute sa physionomie quelque chose de narquois que Raspail, qui
+croyait que tout était arrivé, n’avait pas, ou qu’il cachait
+soigneusement.
+
+De temps en temps, le ministre semble sortir de son indifférence pour
+noter d’un crayon rapide quelques mots qui vont lui servir tout à
+l’heure; puis il retombe dans son apathie, indifférent à toutes les
+apostrophes, et souvent aux invectives que lui adresse son adversaire,
+répondant en hochant la tête à ceux des députés qui viennent lui serrer
+la main pour faire leur cour. Mais dès que l’orateur, souvent prolixe, a
+fini, le président du conseil se dresse de toute la hauteur de sa
+taille; il commence à parler, et aussitôt toutes les rumeurs s’éteignent
+pour que ses paroles soient entendues sans perdre une syllabe. Au début,
+c’est un susurrement à peine perceptible; pour l’écouter, les députés
+quittent leurs places et se groupent autour du fauteuil ministériel; au
+moindre bruit dans la salle ou dans les tribunes, des chut énergiques se
+font entendre. On dirait, non pas un homme politique parlant dans une
+assemblée, mais un apôtre prêchant à ses disciples. Tout à coup ceux qui
+sont le plus près de l’orateur font entendre de petits rires étouffés
+qui se propagent de rang en rang. C’est le président du conseil qui
+vient d’aborder la lutte par un bon mot, une allusion mordante pour son
+adversaire. A partir de ce moment, c’est un feu roulant qui ne s’arrête
+plus jusqu’à ce que la dialectique ministérielle ait désarmé, terrassé
+et renversé l’opposant; tout cela dans le plus grand calme, avec une
+pointe de dédain; c’est à peine si la voix, presque imperceptible au
+début, s’est haussée quelque peu au point d’être entendue dans toutes
+les parties de la salle. On ne compte plus aujourd’hui les succès
+parlementaires de M. Tisza, remportés non seulement parce qu’il est
+assuré de la supériorité numérique et de la parfaite discipline de son
+parti, mais dus également à son génie politique et à son habileté
+oratoire. Un instant, à propos de l’incident du général Jansky, signalé
+plus haut, on put voir le président du conseil chanceler sur sa base. Il
+avait encouru à la fois les colères de l’opposition et la disgrâce de
+l’empereur; pour les premiers, il n’avait pas assez violemment attaqué
+l’armée; son souverain lui en voulait, disaient les seconds, de n’avoir
+pas assez énergiquement défendu l’armée conspuée par l’opposition; de
+cette crise, M. Tisza sortit grandi et plus influent que jamais; il
+obtint de François-Joseph une _lettre patente_ qui donnait pleinement
+satisfaction aux susceptibilités de la nation hongroise et qui désarmait
+l’opposition.
+
+M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu avec regret et appréhension
+l’Autriche intervenir militairement en Bosnie, désirent que les
+sacrifices exigés par cette occupation ne restent pas stériles et que la
+Hongrie particulièrement en retire quelques profits. Tel est aussi
+l’avis des autres ministres, ses collaborateurs, et lorsque, à
+l’occasion d’un fait quelconque, la question est mise sur le tapis, les
+journaux de Pesth abondent tous dans le même sens. Tous désirent, d’une
+façon plus ou moins directe, l’annexion des territoires occupés,
+puisqu’il ne saurait être question de les rendre à la Turquie. Comme
+dans tous les pays de libre discussion et de régime parlementaire, la
+voix des journaux est très écoutée; d’ailleurs, les directeurs et
+rédacteurs en chef des principaux journaux sont membres du parlement; je
+citerai entre autres pour le _Lloyd_ de Pesth: MM. Max Falk, le
+rapporteur-né du budget des affaires étrangères aux délégations;
+Nernenyi, qui débuta à Paris comme correspondant de journaux; pour le
+_Napelo_, M. Jokai, à la fois politique très actif et romancier d’une
+fécondité aussi prodigieuse que son imagination. On l’appelle volontiers
+l’Alexandre Dumas de la Hongrie; enfin, pour le nouveau journal de
+Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier qui conduisit à Paris, il y a
+quelques années, une délégation d’écrivains et d’artistes magyars
+désireux d’affirmer leur sympathie pour la France. M. Pulzki a été une
+des figures les plus originales de la période révolutionnaire de 1848 et
+1849. Issu d’une famille de gentilshommes originaires du midi de la
+France, mais émigrés depuis la réformation, d’abord en Pologne, puis en
+Hongrie, il était membre de la diète de Presbourg, lorsque la révolution
+éclata, et en outre il venait de se marier avec la fille d’un riche
+financier de Vienne, mariage dont il raconte l’amusante histoire dans
+ses _Souvenirs_. Il s’était rendu à une soirée chez ce banquier, pour y
+être présenté à un diplomate qui s’occupait d’ethnographie. Après avoir
+conféré avec ce savant, il fit selon son habitude la cour à
+quelques-unes des belles dames réunies chez le financier; ce dernier
+avait deux filles, l’une mariée à un comte; la seconde, encore
+demoiselle, vivait chez son père. Le mari de la première écrivit le
+lendemain de cette soirée à un de ses parents: «Ce fou de Pulzki a parlé
+à tout le monde, sauf à Hélène--c’était le nom de la jeune
+fille;--celle-ci n’a pas paru également faire attention à lui; ils se
+conviennent très bien. Je crois pouvoir t’annoncer leur mariage comme
+prochain.» En effet, le mariage ne se fit pas longtemps attendre. Mme
+Pulzki était une femme remarquable qui s’intéressait à tous les
+problèmes, à toutes les luttes auxquelles son mari devait être mêlé plus
+tard en exil. Lorsque les biens de la famille furent confisqués, elle
+contribua par sa plume à subvenir à l’éducation de ses enfants, et
+mourut bien malheureusement, lorsque l’amnistie de 1866 venait de
+rouvrir à son mari les portes de la patrie. Pendant la tourmente, M.
+Pulzki remplit différentes fonctions qui témoignèrent toutes de la
+confiance extraordinaire que mettait en lui le chef du mouvement.
+Kossuth le prit d’abord comme sous-secrétaire d’État au ministère des
+finances, puis il l’envoya à Vienne pour représenter et défendre les
+intérêts de la Hongrie à la cour, auprès des ministres et dans les
+journaux. Pulzki déploya une ardeur fébrile et se montra animé d’une
+ardeur révolutionnaire conforme aux traditions les plus authentiques de
+l’époque de 92. Un jour, un ministre viennois se plaignit de ce que le
+délégué de Kossuth fomentait des émeutes et organisait des charivaris.
+M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le supposait capable de s’occuper
+de semblables bagatelles. «Quand je m’en mêlerai, s’écria-t-il, ça ne se
+bornera pas à quelques carreaux brisés et à du tapage nocturne; lorsque
+tout Vienne sera brûlé et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront
+aux réverbères, vous pourrez dire: Voilà une révolution! Francz Pulzki
+_fecit_!» Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki d’être un excellent
+homme, et si l’effrayante menace qu’il adressa au ministre reçut,
+quelque temps après, une sanction partielle par le meurtre du comte
+Latour, pendu à un réverbère sous les fenêtres de son ministère de la
+guerre, il est permis de douter fortement que M. Pulzki y ait contribué.
+Pendant les journées d’octobre 1848, Pulzki promit aux Viennois que
+l’armée hongroise viendrait les rejoindre, à la condition qu’ils
+l’appelleraient formellement à leur secours; les chefs du mouvement
+hésitèrent; ils craignaient de trop se compromettre, malgré l’objection
+parfaitement fondée que leur fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient,
+ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient entre les mains de
+l’armée impériale. Après la prise de Vienne, le gouvernement
+révolutionnaire chargea Pulzki de se rendre à Londres pour y faire
+reconnaître l’indépendance de la Hongrie. Le comte Teleki, qui se
+suicida plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une mission semblable.
+Le nouvel ambassadeur en Angleterre, au contraire, était obligé de
+traverser les lignes de l’armée impériale et une partie du territoire
+autrichien pour se rendre à son poste. Ce voyage fut un véritable roman
+d’aventures digne d’être raconté par la plume d’un Ponson du Terrail.
+Après cent traverses et cent déguisements, le voyageur arrive dans une
+ville de la Galicie; il se rend dans un restaurant fréquenté par des
+officiers. La première chose qui attire ses regards, c’est un placard
+qui promet mille florins de récompense à quiconque le livrera mort ou
+vif; un signalement très détaillé accompagne cette promesse; aucun
+détail n’a été oublié. On fait remarquer, entre autres signes
+distinctifs, que Pulzki est mis avec recherche, mais d’une façon
+négligée, et qu’il a l’habitude de tenir sa main droite dans la poche de
+derrière de sa redingote. Instinctivement le lecteur de l’affiche retire
+sa main, comme si elle le brûlait; il venait de la mettre dans la poche
+tout à fait de la façon désignée dans l’affiche. Il continue sa route
+par chemin de fer; au moment de franchir la dernière station, un homme
+de police lui demande son passeport; il se croit déjà pris, saute du
+wagon et s’enfuit au milieu de la neige. Un curé de village lui donne un
+homme sûr pour franchir la frontière. En prenant congé de son guide,
+Pulzki lui remet un porte-crayon en or; il lui donne l’adresse du
+château où réside sa femme: «Si vous remettez, dit-il, cet objet à la
+châtelaine, elle vous donnera en échange 50 ducats d’or.» Plus tard, en
+Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa d’agiter en faveur de la
+liberté de la Hongrie; il fut un des agents les plus actifs et les plus
+dévoués de Kossuth, dans cette partie de la carrière de l’ancien
+gouverneur, qui, banni, condamné à mort dans son pays, n’ayant aucune
+situation officielle, concluait des traités d’alliance avec Napoléon
+III, Victor-Emmanuel et les princes régnants de la Serbie et de la
+Roumanie. En 1860, Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce dernier
+attendait le salut d’un soulèvement dont Garibaldi devait donner le
+signal en débarquant sur le littoral de la Dalmatie. Kossuth, au
+contraire, qui avait conclu un pacte régulier avec Cavour, ne voulait
+rien faire en dehors de l’Italie officielle et gouvernementale. C’est à
+l’occasion du voyage à Paris des artistes et écrivains hongrois qui
+s’arrêtèrent à Turin, afin de porter leurs hommages à l’ex-gouverneur,
+que les deux antagonistes se réconcilièrent et redevinrent amis comme
+autrefois. Aujourd’hui, M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe peut-être
+plus de ses collections que de politique. Cependant ce fut lui encore
+qui présida le comité qui reçut M. de Lesseps et ses compagnons de
+voyage; c’est à lui que revient en bonne partie l’honneur de la
+brillante et plantureuse réception faite à nos compatriotes.
+
+Il serait injuste de ne pas citer parmi ceux qui ont secondé le mieux M.
+Pulzki, et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance des
+touristes, l’intelligent directeur de l’Office télégraphique des
+journaux, l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout petit nuage s’est élevé
+pendant cette excursion. Il y avait alors à Pesth la grande exposition
+nationale hongroise, si remarquable à tant de points de vue; un des
+protecteurs de l’œuvre s’adressa au rédacteur d’un journal parisien très
+répandu, le priant de consacrer un article à cette exposition. Le
+rédacteur, qui faisait partie de la caravane et qui avait rendu compte
+avec enthousiasme de la réception faite aux Français, déclara cette fois
+que ce n’était pas de sa compétence et qu’il fallait s’adresser à
+l’administration, qui certainement ferait des concessions de tarifs. Cet
+incident n’eut aucune suite et ne jeta aucun froid; il est même oublié
+aujourd’hui.
+
+On est fier à Pesth, et à bon droit, du développement qu’a pris, au
+milieu de la résurrection nationale, l’art dramatique. Le Grand-Opéra de
+Pesth est un des plus beaux édifices et une des académies musicales les
+plus complètes qui existent en Europe. Elle exige de grands sacrifices
+de la part de l’État et de l’aristocratie. On s’y intéresse volontiers,
+et lorsqu’il fut question, il y a quelque temps, de réduire la forte
+subvention qui permet à l’Opéra de tenir son rang, le comte Andrassy,
+ancien premier ministre, s’opposa avec chaleur à toutes réductions,
+déclarant que l’honneur de la ville de Pesth exigeait impérieusement de
+laisser l’Opéra à la hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national, la
+troupe de comédie ne laisse rien à désirer, et les meilleures pièces du
+répertoire des Français et du Gymnase y trouvent des interprètes dignes
+de nos grands auteurs. L’opérette et la comédie locale sont jouées avec
+beaucoup d’entrain, un entrain souvent infernal. Au Théâtre populaire,
+enfin, il y a en été une arène à ciel découvert située au bas de la
+ville, où j’ai vu représenter un drame militaire dont le héros était le
+légendaire général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne, en 1848 à Vienne,
+d’où il sortit dans un cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour se
+faire Turc après la capitulation de Vilagos, et mourir pacha dans une
+ville de l’Asie Mineure. La pièce était bien construite et rondement
+menée; elle ne le cédait en rien aux meilleurs drames de ce genre qui
+firent les délices de l’ancien Cirque Olympique. L’acteur chargé de
+remplir le rôle du général avait exactement copié le masque de son
+modèle, il traînait la jambe et s’exprimait avec un fort accent
+Polonais, comme Bem avait coutume de parler.
+
+Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth! La préposée, très séduisante,
+ma foi, la taille bien pincée dans sa vareuse, dont le col est brodé et
+orné d’une roue ailée, vient de me remettre mon billet. Le train bondit
+avec une vitesse furieuse à travers la Pousta. Rien de remarquable à
+voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter l’express, qui file sur
+Belgrade, et attendre le train omnibus, qui, à travers le Danube, que
+l’on passe sur un gué à vapeur, nous conduira par l’Esclavonie au bord
+de la Save.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+De Brood à Sérajewo.--Voyageurs et incidents de route.
+
+
+La locomotive franchit lentement, avec la gravité qui sied quand on
+passe d’un monde dans un autre, le pont jeté sur la Save entre les deux
+villages de Brood. Le fleuve, en effet, séparait jadis non seulement
+deux contrées, deux États, mais deux systèmes tout à fait différents,
+deux mondes, comme je disais: le monde chrétien et le monde musulman.
+
+Le Brood hongrois est un gros bourg d’aspect aisé, avec des maisons
+assez solidement bâties, qui ne diffèrent pas très sensiblement des
+constructions que l’on trouve dans les provinces du Nord de la France.
+L’agglomération de ces maisons est entourée, et au besoin pourrait être
+défendue par une enceinte fortifiée qui date du prince Eugène, le grand
+organisateur de la frontière militaire, le conquérant de Belgrade, qu’il
+prit trois fois. Cette muraille bastionnée, couverte d’un épais gazon, a
+été assez bien entretenue depuis un siècle et demi pour offrir
+aujourd’hui encore un aspect militaire respectable. Peut-être ces
+remparts tiendraient-ils médiocrement contre les canons Krupp; mais,
+tels qu’ils sont, ils prêteraient un abri suffisant à une garnison bien
+commandée et brave, comme le sont les troupes autrichiennes, pour
+retenir pendant un temps voulu une armée de siège assez nombreuse. Si
+l’annexion de la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne étant
+reportée à quatre cents kilomètres plus loin, la forteresse de Brood
+sera sans doute déclassée et ses vieux remparts tomberont.
+
+Au bout du pont de bois, solidement étayé, s’élève le Brood turc ou
+bosniaque. Ce n’est plus un bourg, mais un village; à la place de
+maisons, on ne voit que des cahutes, des cabanes, qu’un coup de vent
+emporterait si elles n’étaient calées par de grosses pierres; d’autres
+maisons semblent bâties sur pilotis; tout cela donne l’idée d’une misère
+profonde. Heureusement, la verdure qui règne tout autour réjouit la vue,
+et l’aspect du premier minaret, qui dresse sa flèche aiguë entourée du
+balcon de fer du muezzin, évoque toutes les splendeurs et toutes les
+curiosités de l’Orient, dont voici la première étape.
+
+La gare de Brood bosniaque est neuve, comme toute cette ligne de la
+Bosna, qui date de six ans à peine. L’occupation militaire se montre
+partout; le chef de gare est un lieutenant; il a revêtu, nous saurons
+tout à l’heure pourquoi, son uniforme de parade; le sous-chef est un
+sous-lieutenant; le préposé aux bagages est un sergent-fourrier à la
+mine fleurie et au ventre bedonnant sous sa tunique; c’est un
+sous-officier qui, au guichet, reçoit votre argent et vous remet le
+ticket, de même qu’un caporal, décoré de la médaille de bravoure, fait
+les fonctions de chef de train.
+
+Le convoi ne part que dans une demi-heure; on a le temps de prendre le
+café dans une auberge qu’un pont en bois relie à la gare. Une petite
+terrasse s’étend, selon la mode autrichienne, devant la salle commune de
+l’auberge, qui s’intitule pompeusement _Hôtel de l’Empereur d’Autriche_.
+Une société militaire assez nombreuse est assise autour de deux tables,
+savourant le _frühstück_, l’appétit aiguisé par l’air frais du matin.
+L’un des convives porte le pantalon gris à large ganse d’or, et sur le
+col de sa tunique bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles d’or
+indiquant le grade de _feldzeugmeister_, ou général de cavalerie, la
+plus haute dignité militaire après le maréchalat. La physionomie du
+général est énergique, mais elle n’est pas précisément martiale; elle
+indique plutôt la rondeur et l’entrain. Une barbe en collier de couleur
+grisonnante donnerait presque à cette physionomie un caractère
+bourgeois, mais l’œil droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt d’une
+sorte de visière destinée à le protéger de tout contact et de tout
+frottement. En buvant son thé, le général cause avec animation et sur un
+ton de parfaite camaraderie avec les officiers qui l’entourent. Deux de
+ces messieurs, à la figure bien martiale, ceux-là, un lieutenant de
+hussards et un sous-lieutenant d’infanterie, portent en bandoulière
+l’écharpe jaune et noire qui fait reconnaître les aides de camp de
+service. Tous deux sont attachés à la personne du général, qui n’est
+autre--je ne tarde pas à l’apprendre--que le baron Appel, gouverneur
+général de la Bosnie et de l’Herzégovine, commandant des troupes du 15e
+corps, qui forme la garnison des territoires occupés.
+
+Le général Appel vient de faire les honneurs de son _gouvernement_ à
+l’inspecteur général de l’armée autrichienne, l’archiduc Albert, le fils
+du redoutable adversaire de Napoléon Ier, du vainqueur d’Aspern,
+l’archiduc Charles. En présence de certaines surprises menaçantes que
+les événements d’Orient peuvent ménager à l’Autriche, l’archiduc Albert
+avait cru devoir se rendre compte par lui-même si la défense des
+territoires occupés était suffisamment organisée pour parer à toutes les
+éventualités. L’archiduc, qui pendant les journées de mars 1848
+commandait déjà la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix ans, et
+sa santé laisse parfois à désirer. Néanmoins, il avait tenu à
+entreprendre cette tournée et à l’exécuter d’une façon complète, ne
+négligeant aucun détail, ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni d’un
+blockhaus, visitant même les postes de la gendarmerie indigène établis
+au faîte des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine, dans des aires
+d’aigles qui semblent inaccessibles. Ce voyage avait duré cinq semaines
+sous l’œil vigilant et parfois inquiet du médecin de Son Altesse, un
+chirurgien de régiment qui ne quittait pas son client d’une semelle,
+surveillant le menu, réglant, sans trouver de résistance, les heures de
+repas et de sommeil, dosant la nourriture et les boissons, enlevant le
+verre des mains de l’archiduc lorsqu’il craignait un léger excès ou une
+simple contravention à la diète sévère qu’il avait prescrite.
+
+Le général Appel avait accompagné son chef par monts et par vaux, et il
+avait recueilli partout les compliments que méritaient pleinement le
+zèle et l’activité par lui déployés depuis les débuts de son
+commandement, afin de mettre la Bosnie et l’Herzégovine en état de
+défense, ainsi que sa sollicitude paternelle pour le bien-être des
+soldats, qu’il n’est pas toujours facile d’assurer dans ces contrées à
+demi sauvages.
+
+Comme tout a une fin, l’archiduc Albert était retourné au château de
+Reichenberg en Styrie, sa résidence d’été, et le général Appel, après
+l’avoir reconduit jusqu’à Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner
+ses pénates, c’est-à-dire le _Konak_, ou palais gouvernemental de
+Sérajewo.
+
+Le train était assez long; il y avait foule aux guichets, foule bariolée
+de Turcs et de Serbes en costume national mêlés aux uniformes, et le
+sergent préposé aux bagages était débordé. L’aspect de la locomotive et
+des wagons est tout à fait différent des nôtres. La machine est de
+petite dimension, svelte de construction, la cheminée élancée, une très
+grosse lanterne placée à l’avant. Ces machines ont été construites
+spécialement d’après un système inventé par un ingénieur suisse, et
+exécutées pour le compte de l’administration militaire autrichienne, par
+une fabrique de Bohême. L’avantage du système est de permettre à la
+locomotive de grimper allégrement les pentes les plus raides et de
+décrire gracieusement et avec toute la facilité voulue les courbes les
+plus capricieuses. Les wagons, proportionnés à la largeur des rails sur
+lesquels ils circulent, sont nécessairement étroits; les voyageurs à
+embonpoint n’y sont pas à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a ajouté
+aux trois classes normales une quatrième classe à prix considérablement
+réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes grillées, et sans banquettes,
+ont valu à la compagnie des recettes considérables. Beaucoup
+d’indigènes, qui auparavant circulaient à pied ou sur leurs petits
+chevaux quand ils se rendaient de leur village à une localité peu
+éloignée, se sont laissé séduire par l’extrême modicité du prix de ces
+quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent leurs jambes (je ne dis pas leurs
+chaussures, car beaucoup n’en ont pas), laissent la monture à l’écurie
+et s’étendent philosophiquement sur le plancher des wagons.
+
+Mais des gens que leur situation de fortune ne condamne pas cependant à
+voyager dans ces véhicules rudimentaires en usent par esprit d’économie.
+J’ai vu une famille de _spagnioles_ (descendants des juifs chassés
+d’Espagne et réfugiés en Turquie) empilée dans un de ces fourgons de
+quatrième. Les femmes étaient vêtues d’étoffes brodées d’un grand prix,
+et portaient autour du cou ou comme garniture de leur coiffe des
+colliers de cinquante à soixante ducats ou demi-livres turques (12 fr.
+50) avec de larges pièces autrichiennes de cent vingt francs en guise de
+croix.
+
+Outre les voitures réglementaires, on a attelé à notre train une petite
+voiture-salon et un break avec verandah, deux véritables joujoux
+destinés au général et à sa suite. Un instant, je me demande si je ne
+dois pas présenter sans retard, en profitant de l’occasion, les lettres
+de recommandation dont je suis porteur pour le gouverneur. J’eus tort
+d’hésiter, car la suite me prouva que j’aurais été bien accueilli; mais,
+d’autre part, je ne regrette pas d’avoir laissé dormir les lettres dans
+leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque mon incognito m’a permis des
+«études de mœurs» pendant une partie de la route. Les premières sont
+vides, les secondes sont occupées à peine par quelques officiers; mais
+tandis que les indigènes s’empilent dans les quatrièmes, voici dans un
+coupé de troisième une société qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.
+
+C’est d’abord une dame toute jeune, toute blonde et toute mignonne, très
+délicate et fort langoureuse; on devine à la voir qu’elle sort à peine
+de maladie. Elle a l’air encore souffrant, mais cela ne lui messied
+point. Voici sept ans qu’elle est au «pays béni des prunes», et depuis
+trois ans elle est mariée au gérant d’un _mess_ d’officiers. Le casino
+est situé tout à fait là-bas, sur la hauteur, dans une contrée isolée où
+le chemin de fer ne pénètre pas, et qui communique deux fois par semaine
+avec le monde par une carriole de la poste militaire. La jeune femme
+déclare qu’elle se trouve heureuse dans cette solitude, peuplée de
+gentils et galants officiers, et quand elle va à Pesth pour voir ses
+parents, elle se sent tout à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de
+sentiment et de conviction.
+
+Celui qui a pris place en face d’elle se présente immédiatement et
+raconte avec volubilité qu’il est employé au cadastre. Jusqu’à ce jour,
+il a opéré dans le nord de la vaste monarchie autrichienne, en Bohême et
+en Galicie; il vient en droite ligne de Kremsier, la petite ville
+épiscopale, fameuse par la réunion du Reichsrath de 1849, qui y fut
+exilé après la crise, pour être dissous bientôt après. Plus récemment
+Kremsier avait attiré une foule de curieux, désireux de contempler les
+traits du tzar, qui s’y est rencontré avec l’empereur François-Joseph.
+Mais ces curieux, à ce que raconte notre nouveau compagnon de voyage, en
+furent pour leurs frais, ce qui n’est pas peu dire, car le plus petit
+trou fut loué à des prix extravagants. Notre docteur ès géométrie
+officielle nous apprend, non sans une grimace de satisfaction, qu’un
+fabricant de Brunn lui a payé 35 florins pour l’abandon de ses deux
+chambres pendant quarante-huit heures. Ce fut de l’argent perdu, car le
+tzar ne daigna pas se montrer hors du palais, gardé par un triple cordon
+de troupes, tandis que François-Joseph circulait librement dans la
+petite cité.
+
+Notre employé voit son déplacement en rose; il est de galante humeur et
+ne cesse de répéter à sa voisine qu’il n’aurait jamais supposé qu’il y
+eût dans la «sauvage Bosnie» d’aussi aimables petites femmes; et comme
+la blonde se récrie par modestie ou simplement par politesse, il me
+prend à témoin, il prend à témoin un jeune maréchal des logis attaché à
+l’état-major du général Appel et un _feldwebel_ barbu et hâbleur qui
+fait office de vaguemestre. Le fourgon de la poste est placé à côté de
+notre wagon, et le sergent-vaguemestre fait tout le temps la navette
+entre son fourgon et notre coupé. Le maréchal des logis a été de ce long
+voyage d’inspection de l’archiduc Albert; il déballe avec componction
+une bouteille de Bordeaux qui provient, dit-il, de la cave de son
+Altesse. Le vin doit être excellent, l’archiduc a les moyens de s’offrir
+les crus de choix; il est en effet un des principaux propriétaires
+fonciers et un des industriels les plus importants de l’Autriche. Ses
+domaines ont l’étendue d’une province, et l’on compte ses fabriques par
+douzaines... et pourtant il fait à l’occasion son métier de soldat comme
+s’il avait de l’avancement à espérer.
+
+Le train a continué à rouler et à grimper à travers un paysage
+pittoresque qui, au grand étonnement du voyageur nouveau, évoque
+l’aspect de la Suisse et du Tyrol. La Bosna aux eaux vertes qui
+s’écoulent en tumulte sur un lit de grosses pierres, parfois larges
+comme des dalles, ressemble tout à fait à un torrent des montagnes
+grossi par les pluies du printemps. Une jolie rivière, cette Bosna dont
+nous irons plus tard visiter les sources à une quinzaine de kilomètres
+de Sérajewo, mais capricieuse en diable, véritable enfant terrible,
+toujours prête à inonder ses rives et à ravager tout ce qui est à sa
+portée. L’endiguer est un rude travail, et la navigation même la plus
+élémentaire y est absolument impossible! Quant à son cours, il
+semblerait que l’expression de _méandre_ a été inventée exprès pour le
+définir. Cependant, c’est le cours capricieux de cette rivière qui a
+servi de fil d’Ariane aux ingénieurs militaires, lorsqu’il fallut
+établir une ligne de communication directe entre la frontière
+autrichienne et Sérajewo, afin d’assurer le ravitaillement du corps
+d’occupation. Il n’y avait alors, au mois d’août 1878, ni railways, ni
+routes carrossables. Voyageurs et marchandises circulaient à dos de
+cheval, et comme le cheval bosniaque est capable de passer par les
+sentiers les plus étroits, et de franchir les passes les plus abruptes
+avec la sûreté d’un gentleman marchant sur le parquet ciré d’un salon;
+comme nul ne se plaignait lorsque la poste mettait autant de jours à
+transporter une lettre de Sérajewo à Agram qu’il faut d’heures
+aujourd’hui, tout était pour le mieux dans le meilleur des vilayets.
+
+Mais quand l’armée autrichienne prit possession du pays en vertu du
+mandat délivré par le congrès de Berlin, il fallut avant tout faire
+vivre cette armée, évacuer ses blessés et assurer le transport des
+munitions. Une route était indispensable; la nécessité inspire des idées
+fécondes. Le génie militaire trouva qu’il n’en serait ni plus ni moins
+si, au lieu d’une simple chaussée, il créait un chemin de fer. Il ne
+pouvait être question de tunnels et de travaux d’art; on prit le chemin
+le plus long, mais le plus facile, en suivant le cours de la Bosna et en
+contournant les montagnes au moyen de chemins en serpente.
+
+Il y avait au deuxième régiment de pionniers un chef de bataillon, M.
+Tomascheck, qui venait précisément de remettre en état une ligne de
+chemin de fer, située dans le nord de la Bosnie, entre Banjaluka et
+Doberlin. Cette ligne, longue de quatre-vingts à cent kilomètres,
+faisait partie du réseau des «chemins de fer de la Turquie d’Europe»,
+construits par le baron de Hirsch. Ce tronçon était d’un rapport nul et
+ne deviendrait lucratif que le jour où le projet grandiose de la ligne
+directe de Vienne-Banjaluka-Constantinople serait réalisé. Mais ce plan
+venait de sombrer dans les brouillards financiers qui enveloppent
+l’empire turc, et le tronçon Banjaluka-Livno restait sans emploi. Aussi,
+lorsque l’insurrection bosniaque éclata en 1875, le baron de Hirsch
+s’empressa d’évacuer le personnel sur Constantinople et de suspendre
+l’exploitation, à cause, disait-il, du manque de sécurité. Le commandant
+Tomascheck eut bientôt fait de remettre la ligne en état; l’activité et
+le zèle qu’il avait déployés le désignèrent aussi pour établir la
+construction de la ligne Brood-Sérajewo. La manière d’opérer fut simple:
+on construisit la route le long de la Bosna (sauf quelques lacets qui
+dérobent pendant plusieurs instants la vue de cette rivière), et sur la
+route on posa les rails. De petites locomotives de vingt à vingt-cinq
+chevaux seulement furent expédiées de Bohême, et la remorque des wagons
+de marchandises, des fourgons, des véhicules de toute espèce s’opéra
+tant bien que mal,--mais, en tout cas, cent fois mieux qu’avec les
+anciens sentiers turcs, où les voitures du train et même les charrettes
+de paysans réquisitionnées ne pouvaient pas avancer. On se battait
+encore sur les hauteurs qui couronnent la station de Doboy, lorsque la
+première locomotive s’arrêta devant la gare très provisoire de cette
+localité, qui est la première halte importante de la ligne.
+
+Doboy est construit en amphithéâtre; les maisons, assez convenables
+d’aspect, sont entourées de jardins qui paraissent bien soignés. Sur une
+éminence à peu de distance de la ville, un monument en forme de croix a
+été élevé par le général Szapary aux officiers et soldats sous ses
+ordres qui ont succombé dans les divers combats livrés à Doboy et dans
+les environs, depuis le 4 août jusqu’au 17 octobre 1878. Ces braves ont
+bien mérité l’hommage qui rappelle au voyageur leur mort héroïque; ils
+ont opposé pendant six semaines un rempart de feu aux Bosniaques, qui, à
+dix reprises, ont tenté de s’emparer de la position et de couper ainsi
+la ligne d’étapes de l’armée autrichienne. Aujourd’hui, il n’y a aucune
+trace de ces luttes désespérées. Une tranquillité biblique règne dans
+toute cette contrée; le bourgmestre, un Turc à turban blanc, est venu à
+la gare pour exprimer au général Appel tout son dévouement et ses
+sentiments de respectueuse fidélité, le tout avec force salamaleks.
+
+Le général reçoit ces hommages avec un sourire cordial qui ne manque pas
+de finesse, et il répond quelques mots, en frappant amicalement sur
+l’épaule du bourgmestre, qui paraît très flatté de cette familiarité. Le
+groupe a attiré quelques spectateurs, des paysans vêtus d’amples
+vêtements blancs, les pieds entièrement nus, la robe relevée sur les
+hanches; quelques femmes se sont jointes à leurs maris et à leurs
+frères; leur costume--il s’agit naturellement des chrétiennes--ne
+diffère pas beaucoup de celui des hommes, et les extrémités ne sont pas
+dissimulées davantage. Le soleil a hâlé les pieds et les jambes, qui ont
+une belle teinte d’ocre. Parmi ces spectatrices, il en est une qui peut
+à peine se traîner; elle s’appuie sur une sorte de béquille, ses habits
+tombent en lambeaux, mais l’œil est vif et la physionomie a de
+l’expression. Le chef de gare, un officier hongrois vêtu d’un dolman,
+coiffé d’un _Kalpack_ (sorte de bonnet comme en portaient autrefois les
+hussards) surmonté d’une plume de coq, le sabre à poignée d’ivoire au
+côté, affirme que cette vénérable matrone est âgée de cent cinq ans.
+Dans les montagnes de Bosnie, ces cas de longévité ne seraient pas très
+rares, surtout parmi le sexe «faible».
+
+A partir de Doboy, la pente s’accentue, la locomotive grimpe hardiment
+comme si elle voulait gagner un diplôme du club alpin. Quand la montée
+est trop raide, une serpentine gracieusement tracée tourne la
+difficulté; le train, évoluant sur lui-même comme un serpent qui cherche
+à mordre sa queue, rappelle au Parisien l’aimable et amusant chemin de
+fer de Sceaux. Au milieu de ces montagnes, l’œil se repose avec
+complaisance sur quelques champs assez bien cultivés, sur des prairies
+où paissent des bœufs et des vaches qui ne pourraient, il est vrai,
+figurer avec honneur dans un concours d’animaux gras. C’est à la
+négligence des propriétaires qu’il faut attribuer cette dégénérescence
+des bestiaux; les pauvres bêtes n’ont, en hiver, qu’une nourriture très
+insuffisante et manquent totalement d’écuries. Il est même étonnant que
+ces bœufs et ces vaches si étiques résistent à ce régime par trop
+primitif. Le proverbe «fort comme un bœuf» trouve donc sa justification,
+malgré la maigreur.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De Maglay à Sérajewo.
+
+
+Maglay, où nous arrivons vers midi et demi, est une ville plus grande
+que Doboy; elle est également bâtie en amphithéâtre, et les maisons
+s’élèvent au milieu d’un cadre de belle verdure. A droite, sur une
+hauteur, se trouve le _castel_, la forteresse que les pachas turcs ont
+édifiée à proximité et au-dessus de toutes les villes de Bosnie, afin de
+dominer la position et de trouver un refuge contre les fréquentes
+insurrections. Le castel de Maglay est assez délabré; mais en y
+installant une demi-batterie d’artillerie, on mitraillerait à pleine
+volée les mosquées, les maisons, et par-dessus le marché les bains
+turcs, que l’on reconnaît de loin à leurs coupoles de zinc. Nous avons
+le temps d’examiner tout cela, car une demi-heure est accordée aux
+voyageurs pour le dîner: cuisine autrichienne très supportable et prix
+honnêtement modérés.
+
+Au delà de Maglay, le caractère alpestre du paysage s’accentue; les
+montagnes se dressent plus hautes, les rochers sont plus abrupts et les
+forêts sur les sommets plus épaisses. Elles le seraient encore davantage
+si les Turcs ne les avaient éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous
+prétexte d’enlever aux brigands les repaires où ils pouvaient dissimuler
+en toute sécurité leur butin et leur aimable personne, tantôt pour se
+procurer du combustible ou des matériaux de construction.
+
+Seulement les coupes, au lieu d’être pratiquées raisonnablement et en
+conformité des règlements forestiers, ont été toujours effectuées à la
+diable, au hasard. C’étaient de véritables dévastations; on procédait,
+comme en Algérie, par des incendies qui brûlaient cent beaux arbres pour
+un tronc à demi calciné que les Turcs réussissaient à enlever; ou bien,
+si l’on usait de la cognée, l’arbre était coupé de façon à ne repousser
+jamais. On voit une masse de ces troncs hachés et brisés.
+L’administration autrichienne, qui possède un corps forestier de premier
+ordre, n’a pu assister les bras croisés à ces actes de vandalisme. Des
+mesures sérieuses et même sévères ont été prises pour les empêcher.
+Quand un incendie éclate dans une forêt, défense absolue est faite de
+s’approcher de la partie qui brûle; cette défense subsiste lorsque le
+feu est éteint, et a pour but d’empêcher l’enlèvement des troncs
+calcinés. On espère que les indigènes, n’ayant plus le profit qu’ils
+trouvaient habituellement aux incendies, s’abstiendront de mettre le feu
+aux forêts.
+
+Comme pour nous faire apprécier le paysage dans toute sa grandeur et
+avec tout le prestige d’une mise en scène _ad hoc_, le ciel, jusque-là
+d’un bleu inaltérable, se couvre de sombres nuages qui enveloppent
+bientôt les sommets des montagnes; l’atmosphère, lourde et étouffante,
+fraîchit; des éclairs sillonnent la nuée, des coups de tonnerre
+réveillent les échos et l’orage éclate dans toute sa fureur. A la pluie
+succèdent des grêlons de la grosseur d’un pois; ils mitraillent, sans
+pouvoir les entamer, les vitres du wagon. Quelques bergers, quelques
+femmes, travaillant aux champs, cherchent un refuge sous la feuillée. On
+les voit comme des points avec leurs loques blanches, leurs turbans
+rouges ou leurs coiffes ruisselantes d’eau.
+
+A partir de Jaïce, la station d’où la poste conduit à Travnik, qui fut
+jusqu’en 1850 la résidence des gouverneurs turcs, le temps s’éclaircit
+et le paysage aussi se rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un vert
+d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et le chemin de fer court ou plutôt
+serpente au milieu des champs de blé et de maïs. Nous retrouvons aussi
+quelques-uns de ces clos de prunes qui font la richesse de la Bosnie,
+puisque, outre la consommation locale et la préparation du _slioovitz_,
+la liqueur nationale des Slaves, des quantités énormes de ces fruits
+sont expédiées à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en
+Amérique. Quant à la France, elle s’en tient sagement aux pruneaux de
+Tours et d’Agen. Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais d’honnêtes
+musulmans goûtent les joies de la sieste, mollement étendus à l’ombre du
+feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent à la terre.
+
+A Jancici, la dame blonde prend congé de ses compagnons. Le galant
+employé du cadastre, que de nombreuses libations ont rendu tout à fait
+élégiaque, essuie un pleur et jure que, grâce à la société de sa
+voisine, ce voyage sera «le plus beau jour de sa vie». Le maréchal des
+logis et le vaguemestre barbu rient sous cape.
+
+On s’arrête encore quelques minutes à Dervent, qui, pendant quatre ans,
+est resté le point _terminus_ de la ligne. Jusqu’en 1882, il fallait
+prendre la poste ou se mettre en quête d’une voiture pour gagner la
+capitale du pays. A présent, la petite locomotive, dont la lanterne de
+l’avant vient d’être allumée, file directement sur Sérajewo, au milieu
+d’un paysage qui ressemble par moments à cette partie du _Hochland_
+bavarois que l’orient-express parcourt avant d’arriver à Munich.
+Involontairement on tend l’oreille; il semble que l’angélus va saluer le
+coucher du soleil. Mais il n’y a pas de clocher ni de cloches, à peine
+un minaret. Maintenant la ligne du chemin de fer n’est plus régie par
+l’administration militaire; dans les gares, bâties tout à fait d’après
+le système des petites gares de campagne en Autriche, les employés
+portent des vêtements civils; une casquette à liséré jaune et noir les
+fait reconnaître.
+
+Avec une ponctualité toute militaire, le convoi, qui était parti de Brod
+vers sept heures du matin, entre en gare à Sérajewo à huit heures vingt
+minutes du soir. Il a parcouru deux cent cinquante kilomètres. Le
+_flying scotsman_ de Londres à Glasgow et le rapide de Paris à Marseille
+vont plus vite, c’est certain, et peut-être pourrait-on accélérer le
+mouvement des «moulins à café»; mais, comme me le disait plus tard le
+spirituel colonel Tomascheck, directeur de la ligne dont il a dirigé la
+construction: «Pourquoi cette hâte fiévreuse? Qu’importe si l’on arrive
+à Sérajewo deux heures plus tôt ou deux heures plus tard?» Heureux pays,
+où l’on peut jouir de la vie sans qu’il soit nécessaire de la brûler!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Sérajewo pendant l’occupation autrichienne.--Tableaux de rues et de
+marchés.
+
+
+La gare de Sérajewo est reliée à la ville par un rail sur lequel circule
+l’unique voiture de tramway et le fourgon de poste et de bagages que
+l’on détache du convoi et que des chevaux traînent jusqu’au centre de la
+cité. Trois bâtiments de construction récente se présentent au nouvel
+arrivant: la manufacture de tabac avec ses trois corps de logis qui
+abritent une population de six à sept cents ouvriers, la direction des
+chemins de fer et enfin le palais du gouvernement (_Landesregierung_),
+dont la construction, ainsi que la position, rappellent le palais
+fédéral de Berne. Des fenêtres de cette construction administrative, on
+aperçoit des glaciers qui ne sont pas sans analogie avec ceux de la
+Jungfrau et des autres sommets de l’Oberland bernois. Tous les rouages
+de la bureaucratie autrichienne en Bosnie-Herzégovine sont concentrés
+dans ce palais, qui, outre une centaine de bureaux plus ou moins
+spacieux, contient une grande salle des fêtes aux proportions
+imposantes, qui, jusqu’à présent, n’a pas été inaugurée. Quand je l’ai
+vue, elle n’était même pas meublée, mais l’hiver prochain on y donnera
+des banquets, et le gouverneur civil, M. de Nikolich, comptait y faire
+danser les fringants officiers avec les séduisantes Viennoises et leurs
+sœurs magyares importées en vertu de l’adage que la femme doit suivre
+son mari..., même quand il est nommé fonctionnaire en Bosnie.
+
+La plus grande partie de Sérajewo est bâtie en amphithéâtre sur les
+flancs de deux montagnes qui se font face: le Pasim Brdo et le
+Trebovitch. Cette disposition avec ses jardins et son opulente verdure,
+qui encadre les habitations, est très réjouissante à l’œil. Sérajewo a
+gardé un cachet oriental très prononcé. C’était, à l’arrivée des
+Autrichiens, en 1878, une ville exclusivement turque. Le confort
+européen y faisait entièrement défaut, et les maisons, en exceptant les
+consulats et cinq ou six habitations particulières, n’avaient pour tout
+mobilier que les éternels divans des musulmans. Les tables et les
+chaises y étaient inconnues; les chrétiens eux-mêmes s’étaient
+accoutumés pendant des siècles à la position de tailleurs devant leur
+établi, si chère aux Orientaux. Le voyageur européen égaré dans ces
+parages était obligé de se plier aux us et coutumes du pays, et s’il
+n’avait la chance d’être recueilli hospitalièrement par le consul de sa
+nationalité, il devait se contenter de l’hospitalité rudimentaire et de
+la cuisine problématique des _hans_ ou auberges turques. Ce genre
+d’établissement n’a, il faut bien le dire, rien d’engageant; une
+nourriture atroce et des tapis pleins de vermine, tel est en général le
+bilan de la «table et du logement» qui y sont offerts.
+
+Il n’en est plus de même depuis que l’occupation a conduit dans le pays
+un triple contingent de consommateurs exigeants, mais habitués aussi à
+solder ces exigences argent comptant: les officiers de tout grade, les
+fonctionnaires et les négociants qui, pour soigner leurs affaires
+nouvelles, font la navette entre Vienne, Pesth et la Bosnie.
+Aujourd’hui, sans parler des auberges d’un rang inférieur qui abritent
+surtout les ouvriers et les petits employés, deux hôtels très
+confortables offrent aux voyageurs des chambres très propres, un service
+satisfaisant et une table qui vaut celle de beaucoup de restaurants
+viennois. Le Serbe qui a fait construire le plus grand de ces deux
+hôtels, et qui l’exploite avec un plein succès financier, a laissé carte
+blanche à son architecte viennois, lequel a élevé, au milieu des
+maisonnettes et des masures de la vieille ville, un édifice de la
+hauteur des maisons qu’on trouve sur le boulevard ou sur le _Ring_, avec
+toute la recherche artistique que ses confrères ont mise à la mode, même
+lorsqu’il ne s’agit que de constructions particulières. L’effet de cette
+maison de grande ville européenne est des plus étranges ici; elle domine
+de toute la hauteur de ses quatre étages les huttes de bois de l’Orient.
+La rue où se trouve l’_Hôtel de l’Europe_, avec son café aux proportions
+quasi monumentales, est l’artère principale de Sérajewo; elle conduit du
+quartier commercial, ou _Tscharchia_, jusqu’à la gare. Par une délicate
+attention pour le nouveau suzerain des territoires occupés, la
+municipalité de Sérajewo a appelé cette rue _Franz-Josephstrasse_. On y
+trouve aussi quelques magasins installés par des négociants autrichiens;
+mais le nombre de ces boutiques n’est pas, il s’en faut de beaucoup,
+aussi considérable qu’on pouvait s’y attendre dans un pays neuf qui a
+paru à beaucoup de négociants israélites une sorte de Terre promise. Il
+y a eu pendant un temps beaucoup d’appelés, mais il s’en faut que tous
+fussent des élus. Quelques-uns ont trouvé la déconfiture et la faillite
+devant l’indifférence des indigènes, qui évitaient soigneusement les
+magasins des _swabas_ (Allemands) et continuaient à s’approvisionner
+dans les échoppes du bazar, où ils marchandent pendant deux heures une
+aune de cotonnade ou une paire de babouches, en discutant les affaires
+publiques et en humant cette bouillie sucrée jusqu’à l’écœurement qu’on
+appelle «le café turc».
+
+Le seul produit autrichien qui ait réellement obtenu l’approbation et la
+clientèle des indigènes, c’est la bière. Mahomet, qui ne connaissait
+apparemment pas les différents _braü_, n’a interdit que le raisin
+fermenté. Aussi les Turcs les plus orthodoxes ne se font-ils aucun
+scrupule de vider bocks et doubles bocks, alors qu’ils écarteraient avec
+indignation un modeste verre de vin. De leur côté, les officiers et
+employés autrichiens ne sauraient se passer de leur _Lager_ et de leur
+_Pilsner_. Résultat: huit brasseries, dont trois assez considérables, ne
+suffisent pas à la consommation et font des affaires d’or. Mais il n’est
+pas donné à tout le monde d’être brasseur.
+
+La _Franz-Josephstrasse_ offre des solutions de continuité et des
+lacunes de constructions assez énigmatiques dans la rue la plus
+fréquentée d’une localité. Cette anomalie s’explique lorsqu’on sait
+qu’un incendie terrible qui éclata un an après l’occupation, le 15 août
+1879, détruisit en moins d’une journée la moitié de Sérajewo, et que
+presque toutes les maisons de la _Franz-Josephstrasse_ furent brûlées.
+Un garçon épicier fut, par sa négligence, l’auteur de cette terrible
+catastrophe. Occupé à remplir une tonne d’esprit-de-vin, il approcha la
+bougie de l’alcool. Le tonneau d’abord, l’épicerie ensuite, prirent feu
+comme un paquet d’allumettes, et comme le vent soufflait assez fort et
+que les secours faisaient défaut, les flammes trouvèrent une facile
+proie. Plus de mille familles se trouvèrent littéralement sur le pavé,
+n’ayant pour tous vêtements que ceux qu’ils portaient. Des ruisseaux
+d’alcool enflammé couraient sur le pavé, portant plus loin la
+dévastation. C’est aux efforts surhumains de la garnison que l’autre
+moitié de la ville dut d’être préservée.
+
+A la suite de cette catastrophe, l’autorité autrichienne arrêta que les
+maisons détruites ne pourraient pas être reconstruites en bois et que
+les plans de toute nouvelle construction devraient être soumis à
+l’administration pour être examinés au point de vue de la sécurité et de
+l’alignement des rues. Jusqu’à présent, plusieurs propriétaires turcs
+n’ont voulu se décider ni à vendre leur terrain, ni à construire en
+conformité des nouveaux règlements. Ils espèrent que l’administration
+cédera, et leur permettra de réédifier des baraques en bois qui
+flamberont comme des allumettes, à la première occasion. L’autorité,
+bien entendu, ne songe pas le moins du monde à céder, et en attendant
+que l’un de ces entêtements l’emporte sur l’autre, les terrains restent
+vagues et sans emploi. Quant à l’expropriation pour cause d’utilité
+publique, il ne saurait en être question, l’autorité autrichienne
+évitant avec soin tout ce qui pourrait froisser les idées, les coutumes
+et jusqu’aux préjugés de la population ottomane.
+
+La _Tscharchia_, le bazar de Sérajewo, se trouve à l’extrémité de la
+_Franz-Josephstrasse_. On peut aussi gagner cette pittoresque
+agglomération d’échoppes par un passage souterrain qui autrefois servait
+de dépôt général des marchandises. Pour plus de trois millions de francs
+de denrées de toute espèce y furent détruites en 1879.
+
+Maintenant on ne vend guère dans ce souterrain que des restes d’étoffes,
+des marchandises achetées d’occasion, des tissus, des cotonnades
+provenant des faillites des marchands autrichiens. Le véritable marché
+oriental se trouve dans la _Tscharchia_.
+
+Imaginez une douzaine de ruelles grimpant en pente raide et rayonnant en
+éventail autour d’une petite place munie d’une fontaine. De chaque côté,
+des échoppes en bois complètement ouvertes, sans portes, sans fenêtres,
+sans vitrines, exhaussées de deux marches au-dessus du sol et séparées
+les unes des autres par de simples parois. Quand la nuit vient, une
+clôture d’une seule pièce est placée devant l’ouverture de la boutique;
+on la fixe au moyen de traverses en bois, et voici une fermeture tout à
+fait hermétique.
+
+C’est dans deux cent cinquante à trois cents échoppes de ce genre que se
+concentre le commerce local de Sérajewo. Il faudrait la palette de
+Descamp ou de l’infortuné Regnault pour fixer les physionomies si
+diverses, si expressives, si mobiles, des marchands ou des artisans
+assis les jambes croisées dans ces boutiques, travaillant à petits coups
+le cuir, le fer, les peaux, ou discutant avec les clients tout en
+suivant les spirales de fumée de leurs cigarettes. La population
+bosniaque est particulièrement riche en types originaux qui frappent par
+une individualité nettement accusée. Le musulman bosniaque est le plus
+souvent d’une taille bien au-dessus de la moyenne, vigoureusement
+musclé, et sa figure est rarement insignifiante. Ajoutez que le costume,
+tout ce qu’il y a de plus vieux-turc, avec turban, cafetan et larges
+culottes bouffantes, rehausse encore le caractère des physionomies, et
+tenez compte de ce que ce costume lui-même est parfois un assemblage
+curieux de pièces et de lambeaux ne tenant que par miracle.
+
+A certaines heures de l’après-midi, la foule grouille parmi les rangées
+d’échoppes; des marchands de pain de maïs et de fruits prônent leur
+denrée sur le mode criard et en poussant des exclamations qui déchirent
+les oreilles; les femmes turques apparaissent, la figure couverte d’un
+voile impénétrable et non d’une gaze légère et presque indiscrète comme
+les dames de Constantinople: les musulmanes orthodoxes de Sérajewo
+observent minutieusement les ordres du Prophète, et c’est derrière un
+double rempart de grosse toile qu’elles dissimulent des charmes que
+l’œil d’aucun _ghiaour_ ne saurait contempler. Sont-elles belles, et ces
+précautions sont-elles justifiées par des attraits qui induiraient en
+tentation les infidèles? Il est amusant de se poser ce problème quand on
+voit s’avancer une de ces créatures encaquée dans son long manteau, qui
+souvent, hélas! laisse voir des jupes trouées, rapiécées, et de vieilles
+bottes éculées qui enlèvent à l’apparition toute poésie.
+
+Les maris, gens sages et posés, marchands de prunes et propriétaires
+d’immeubles,--lisez de cabanes en bois--dont les fonctionnaires
+autrichiens payent largement et exactement le loyer, se promènent
+gravement, en majestueux rentiers, deux par deux, trois par trois,
+s’arrêtant devant les échoppes de leurs connaissances pour échanger
+quelques propos qui, la plupart du temps, font éclore le sourire sur les
+lèvres, car le musulman bosniaque n’est pas l’ennemi d’une douce gaieté.
+Si la conversation se prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se
+déchaussent et continuent l’entretien, commodément installés, les jambes
+croisées sur le tapis. Je m’imagine que si la propre épouse d’un de ces
+Turcs venait tâter les étoffes, le mari aurait peine à la reconnaître,
+tant les voiles sont épais et tant le costume et la démarche se
+ressemblent chez toutes ces dames.
+
+Et les affaires, comment vont-elles avec ces promeneurs si occupés, ces
+clientes qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent pas, et ces
+causeries prolongées? S’il plaît à Allah, les affaires iront bien, la
+marchandise se vendra, les florins, les ducats et les napoléons d’or (la
+monnaie préférée du Turc bosniaque) s’empileront dans sa cachette.
+Sinon, eh bien! ses objets, auxquels il tient comme s’ils étaient
+destinés à son usage personnel, ne passeront pas en d’autres mains.
+Comme les frais de bureau et les frais généraux sont à peu près nuls,
+comme il a payé ses marchandises comptant et n’a pas de traites en
+circulation, la faillite ou la banqueroute ne le tourmentent pas. Si sa
+maison ne brûle pas, il aura toujours de quoi se loger, et quant à la
+nourriture, on m’a affirmé que des familles turques vivaient avec dix
+sous par jour. Il en sera quitte pour porter son costume trois ou quatre
+ans de plus, et madame se privera d’essence de roses.
+
+Ces indolents négociants vendent surtout des chaussures orientales,
+bottes de peau couleur safran, souples comme des gants, et que les deux
+sexes chaussent indistinctement; des sabots en bois, des babouches et
+des pantoufles. Une des rues les plus animées est celle des échoppes de
+bourreliers et de selliers. Autrefois cette industrie était des plus
+prospères en Bosnie; tout le monde allait à cheval, et les transports
+s’effectuaient à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui, les chemins de fer
+portent un rude coup à ces moyens de transport primitifs, et comme si ce
+n’était pas assez, la concurrence, la hideuse concurrence a contribué à
+réduire les bourreliers de Sérajewo à la portion congrue. Autrefois,
+leurs selles, leurs brides, leurs harnais étaient renommés en Macédoine,
+en Anatolie, chez les Bulgares; on en faisait venir à Constantinople.
+Maintenant, Stamboul pourvoit aux besoins de toute cette clientèle;
+aussi les boutiques de la rue des selliers ont-elles un aspect
+mélancolique; les belles pièces qu’on y admirait jadis sont rares, on y
+trouve peu de marchandises toutes faites, le cuir pend en lanières au
+plafond, en attendant qu’une commande ferme donne à l’artisan l’occasion
+de montrer son habileté sans que l’objet confectionné lui reste pour
+compte.
+
+Il y a plus d’activité dans la rue où s’exercent les petites industries
+locales, où l’on travaille «l’article de Sérajewo». Ceci n’est point une
+fantaisie. Depuis des siècles, les Bosniaques excellent dans la
+confection de travaux de filigranes et dans les incrustations sur métal
+ou sur bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont exercé sur eux une égale
+influence au point de vue artistique, et cette combinaison a donné
+pendant longtemps d’excellents résultats. On leur doit des travaux très
+curieux, devenus rares, et dont les collectionneurs donneraient de hauts
+prix. Malheureusement, le secret de beaucoup de ces dessins s’est perdu:
+les ouvriers-artistes le gardaient avec un soin jaloux et le
+transmettaient à leurs enfants. Quand une génération était éteinte ou
+que les enfants abandonnaient le métier paternel, le modèle était perdu.
+Le gouvernement autrichien fait de grands efforts pour conserver et
+développer ces industries locales, que la tendance de notre époque, la
+concurrence des fabriques, menacent d’une ruine complète. M. de Kallay,
+à qui rien de ce qui touche à sa chère Bosnie ne saurait être étranger,
+encourage de toutes les façons, par des primes, par des commandes, les
+plus habiles ouvriers; il a prescrit la création d’un musée, que l’on
+vient d’installer au _Regierungsgebaüde_ de Sérajewo; il a fait établir
+des modèles d’après lesquels les ouvriers pourront travailler; enfin il
+a chargé un fonctionnaire du ministère d’étudier à Paris les moyens de
+donner à l’industrie bosniaque--tout à fait spéciale, tout à fait
+orientale jusqu’à présent--une tournure plus appropriée aux goûts et aux
+modes de l’Occident. Pourquoi pas, après tout? Les qualités de finesse
+et d’élégance un peu particulière qui distinguent ces travaux seront
+appréciées en Europe; et qui sait si quelque jour la mode, qui a donné
+leurs grandes et petites entrées dans nos salons, nos boudoirs et nos
+cabinets de travail à tant d’objets chinois ou japonais, ne demandera
+pas aux ouvriers-artistes de Sérajewo d’incruster les manches de nos
+couteaux, les bois des éventails, ou les poignées des ombrelles de nos
+élégantes?
+
+On m’a montré à l’ouvrage un de ces incrustateurs. L’escalier qui
+conduit à son atelier est raide et assez étroit; il faut y monter, ou
+plutôt y grimper, avec une sage précaution. Tout en haut, nous nous
+trouvons dans une pièce assez spacieuse, très propre et éclairée par
+trois fenêtres. Le mobilier ne se compose que d’un grand divan qui court
+tout autour de la chambre. Dans un coin, tout contre une fenêtre, est
+installé l’établi, devant lequel est accroupi sur deux coussins
+superposés un jeune Turc à la moustache blonde, à la mine avenante,
+portant le costume national en belle étoffe et d’une bonne coupe. Outre
+son creuset et ses instruments de travail, il a posé sur son établi un
+verre de sirop à la rose étendu d’eau et un pain de froment. Une belle
+montre en or suspendue à côté de l’établi indique l’heure turque. Quand
+les deux aiguilles seront réunies sur le chiffre XII, c’est-à-dire vers
+huit heures du soir d’après l’heure européenne, il pourra mordre dans le
+pain et porter le verre à ses lèvres; en le faisant plus tôt, il
+commettrait un grave péché, car nous sommes en plein _ramazan_. Depuis
+deux heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux observateur des règles du
+Prophète, a dû s’abstenir de boire, de manger, et, ce qui est plus dur
+peut-être, de fumer. Lorsque l’heure sera venue, quand le canon du
+castel aura donné le signal de la rupture du jeûne, notre ciseleur
+pourra non seulement faire cesser le supplice de Tantale, que lui font
+subir le pain et le sirop placés devant lui, mais il pourra festiner
+toute la nuit, jusqu’à ce que, vers deux heures du matin, un nouveau
+coup de canon annonce aux fidèles que le jeûne absolu a recommencé! Et
+il en est ainsi pendant trente jours. Au moment où le jeune artiste nous
+explique son procédé de moulage, le coup de canon réglementaire fait
+trembler les vitres. Alors le jeune homme jette alternativement sur nous
+et sur sa frugale collation des regards suppliants. Il n’ose y toucher,
+par crainte de donner au _Roumi_ le spectacle de sa gloutonnerie. Et
+pourtant il doit avoir l’estomac dans les talons, et le gosier à sec.
+Nous comprenons la situation, et nous battons en retraite, non sans lui
+avoir fait nos compliments sur une aiguière avec plateau qu’il vient de
+terminer, et qui est un véritable objet d’art.
+
+Là-bas, dans la _Tscharchia_, à l’ouïe du coup de canon, trois cents
+bras se sont levés à la fois comme par un mouvement automatique pour
+porter aux lèvres trois cents tasses de café ou trois cents verres de
+sirop, et trois cents cigarettes se sont allumées. Puis les marchands
+turcs ferment les devantures de leurs boutiques, et courent à la maison,
+où les attend le premier repas. Ils prennent le second, pendant le
+ramazan, à minuit et demi. Dans l’intervalle, on se promène, on chante,
+on danse dans les jardins, on joue aux dames et aux dominos dans les
+cafés; les femmes vont en visite d’un harem à l’autre, précédées de
+servantes qui portent de grosses lanternes en forme de lampions
+gigantesques, avec des parois en forte toile et des couvercles en cuivre
+curieusement travaillés.
+
+Et il en est ainsi pendant trente jours.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Sérajewo (_suite_).--Détails historiques et administratifs.
+
+
+Pour surprendre les Turcs en négligé, c’est-à-dire tout à fait dans leur
+quartier, il faut, par un bel après-midi,--pourvu cependant que le
+soleil ne brûle pas trop ardemment les atroces pavés,--monter à la
+citadelle. Nous passons d’abord devant le café _Bimbaschi_, dont
+l’aménagement est complètement turc à l’intérieur, mais dont la terrasse
+donnant sur le joli torrent la _Miljanka_, avec ses tonnelles et ses
+kiosques, a été arrangée d’après un modèle viennois. Des musiciens
+musulmans arrachent à la guitare bosniaque (_tamboura_) et à la guzla
+des sons lamentables et des gémissements aigus. Des sous-officiers qui
+promènent leur payse, des employés avec leur famille, des begs au port
+majestueux savourent le café, la bière ou l’eau de roses, boisson au nom
+poétique et au goût délicieux. Un peu plus haut, dans une maison assez
+confortable, entourée d’un jardin très soigneusement entretenu dans le
+goût européen, avec beaucoup de belles roses, est installée
+l’administration du _Vacouf_, c’est-à-dire des biens ecclésiastiques.
+
+Le vacouf est certainement, à l’heure qu’il est, le principal
+propriétaire de la Bosnie. Les legs pieux, les dons, les fondations
+grossissent chaque année ses revenus, qui atteignent près d’un million
+de francs. C’est avec ces fonds qu’on entretient les innombrables
+mosquées,--Sérajewo seul en compte cent pour 17,000 musulmans,--avec
+leur personnel d’hodjas, d’imams et de muezzins; que l’on secourt les
+couvents des derviches et que l’on dote les hôpitaux. En outre, le
+vacouf veille à ce que les fontaines sur les routes soient toujours en
+bon état; il fournit des fonds aux écoles et exécute, à l’occasion, des
+travaux publics importants. L’origine de la prospérité du vacouf de
+Bosnie remonte à Shazi Chousref Beg, troisième gouverneur du vilayet
+après la conquête par les Turcs. Cet Osmanli fut, comme l’indique son
+titre Ghazi (le victorieux), un grand batailleur, mais il fut aussi un
+grand philanthrope. On lui doit la plus belle mosquée de Sérajewo, un
+chef-d’œuvre d’ornementation orientale. Les belles mosaïques, si
+finement travaillées (peut-être par des artistes vénitiens),
+commençaient à s’effriter quand, sur la demande expresse de
+l’administration autrichienne, la mosquée fut remise à neuf, et l’éclat
+primitif rendu à cette ornementation. Il eût été dommage de laisser
+perdre cet échantillon du goût d’il y a plus de trois siècles, car la
+mosquée doit avoir été construite avant 1535, puisque, à cette date,
+Chousref Beg succomba dans une bataille au Monténégro. Il est enterré
+avec son esclave favori, dans un mausolée construit dans la cour de la
+mosquée; un drap noir recouvre le cercueil de pierre, et différentes
+offrandes sont déposées à ses pieds, entre autres un Coran
+magnifiquement calligraphié qui n’a pas coûté moins de cinq cents ducats
+(six mille francs).
+
+Chousref Beg n’a pas seulement fondé des mosquées, il a légué des sommes
+considérables pour la création d’hôpitaux affectés aux malades chrétiens
+et musulmans, et afin d’accentuer encore son esprit de tolérance, il a
+abandonné aux juifs chassés d’Espagne le _ghetto_ qu’ils habitent encore
+aujourd’hui, et qu’ils habiteront jusqu’à ce qu’on se décide à abattre
+ces misérables masures où de riches _spagnioles_, ceux-là mêmes dont les
+femmes et les filles portent des colliers de cinquante ducats, demeurent
+dans une atmosphère saturée de miasmes qui ne rappelle en rien les
+parfums de l’Arabie.
+
+Pour en revenir au vacouf, trois ou quatre fois par semaine, la
+commission chargée de l’administration des biens se réunit dans la jolie
+maison entourée du jardin si bien planté. On discute l’emploi des fonds,
+les secours à donner, les travaux à entreprendre. Tous les commissaires
+sont musulmans, cela va de soi; mais depuis l’occupation, le
+gouvernement s’est réservé le droit de nommer un commissaire chargé
+d’assister aux séances et de surveiller l’emploi strict et exact de ces
+revenus. Le commissaire actuel est un gentleman très aimable qui
+s’entendra à merveille avec ses collègues.
+
+Après la maison du vacouf, la vue devient superbe. La vallée s’ouvre
+largement, et tout au fond apparaît une ligne de montagnes dont
+plusieurs sont couvertes de neiges éternelles. Là-bas, dans les
+profondeurs des forêts qui garnissent les flancs des monts, les
+chasseurs trouvent à l’automne leur paradis, non pas ceux-là qui courent
+le lapin et la perdrix, mais les nemrods qui recherchent le gros gibier
+et les belles émotions. Des isards que le pied le plus agile peut
+poursuivre pendant des journées sans les atteindre, des loups, des ours,
+tel est le menu de ces parties cynégétiques. On trouvera dans plus d’un
+campement occupé par un officier autrichien les trophées de ces chasses
+sous les espèces de chauds tapis ou de descentes de lit.
+
+En se retournant, ce sont des maisons très blanches, très réjouissantes
+à l’œil, qui grimpent le long du _Pasim Brdo_ avec force mosquées et
+minarets. Justement les terrasses situées au faîte de ces tours pointues
+s’animent, le muezzin vient passer l’inspection des gros lampions et des
+verres de couleur qui, en l’honneur du ramazan, seront allumés à la
+tombée de la nuit.
+
+La citadelle est devant nous. La route fort large qui y conduit a été
+établie, comme l’indique une inscription gravée dans le rocher, par un
+bataillon de pionniers. Après avoir contourné la colline, elle nous
+ramène en plein quartier turc. Si les femmes musulmanes se sentent chez
+elles, les voiles des épouses sont moins épais et les jeunes filles non
+mariées se promènent le visage à découvert. Elles sont pour la plupart
+jolies, toutes fraîches et rieuses. Leur costume est étrange et
+pittoresque; elles portent une large jupe de couleur voyante, la plupart
+du temps rayée, fendue au bas du mollet et formant pantalon. Une chemise
+brodée et une sorte de fez ou une mantille complètent cet accoutrement.
+Beaucoup courent les jambes nues; d’autres sont chaussées de sabots en
+bois attachés avec des lanières de cuir. C’est qu’elles savent combien
+peu les chaussures européennes résistent aux aspérités des infâmes
+galets qui forment le pavage des villes turques.
+
+Les enfants sont remarquablement bien venus et paraissent admirablement
+soignés. La musulmane est une excellente mère, pour ce qui est de
+l’éducation physique du moins, car pour le reste elle est trop bornée
+d’esprit et trop futile pour leur donner de l’instruction et cultiver
+l’intelligence de ces êtres, qui, jusqu’à l’âge de douze ou quatorze
+ans, ne quittent guère le harem. Les ruelles sont remplies de bambins et
+de gamins de trois à dix ans qui paraissent s’amuser prodigieusement à
+toutes sortes de jeux. Les petites filles ont un air particulièrement
+résolu et délibéré.
+
+Rien de particulier à signaler à la citadelle. Elle se compose de deux
+bastions, le _jaune_ et le _vert_, d’où l’on pourrait, en cas
+d’insurrection, foudroyer la ville. Une caserne toute neuve, dans le
+style officiel autrichien,--un long bâtiment à deux étages, badigeonné
+de jaune, à toiture très pointue,--a été construite à mi-chemin des deux
+bastions pour abriter deux compagnies d’infanterie. Troupe et officiers
+ont cherché à s’installer de leur mieux sur la hauteur; un cantinier
+bosniaque débite du _raki_ et du café turc aux soldats; les officiers,
+en véritables austro-hongrois, ont établi un jeu de quilles, et lorsque
+le service chôme, ils bombardent impitoyablement le _roi_ et ses huit
+satellites.
+
+La citadelle est surplombée par le Trebovitch, plus haut que le Brdo,
+auquel il fait vis-à-vis. C’est sur cette montagne qu’il faudrait
+établir une ligne de fortifications pour défendre Sérajewo contre une
+agression du dehors. Mais comme, sous ce rapport, l’administration
+militaire ne paraît rien redouter, il n’est pas question de renforcer le
+système de défense de la capitale. Si nous grimpons sur le Trebovitch,
+la vue s’élargira encore, et nous pourrons suivre pendant un assez grand
+nombre de kilomètres la belle route de Mostar, qui est également l’œuvre
+du génie militaire autrichien. Avec une lorgnette, nous distinguerons
+également les bains d’Illitz, où le gouvernement fait construire en ce
+moment un nouvel établissement balnéaire avec hôtel, et un peu plus loin
+nous remarquerons l’endroit où la Bosna, le principal fleuve de la
+Bosnie, s’échappe en susurrant de trois crevasses pour se répandre à
+travers la province.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Organisation militaire de la Bosnie.--Les gouverneurs.--Le
+feldzeugmeister Appel et son état-major.
+
+
+Le commandement du 15e corps d’armée et le gouvernement militaire de la
+Bosnie et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à présent par quatre
+généraux de l’empereur.
+
+Le premier, le feldzeugmeister Philippovic, est cet homme de guerre à la
+rude poigne de Croate qui fit la conquête du pays, et qui ne se gêna
+nullement pour faire sentir aux insurgés vaincus la loi rigoureuse du
+vainqueur. Lorsque le pays fut complètement pacifié, l’empereur
+François-Joseph ne voulut plus appliquer à ses sujets le régime
+sommaire: le Standrecht expéditif, qui formait la base du système
+Philippovic. Le feldzeugmeister, couvert des marques de la distinction
+impériale, rentra donc à Prague, où il exerçait toujours les fonctions
+de commandant militaire de la Bohême. Il fut remplacé à Sérajewo par un
+général moins fougueux, et dont l’humeur patiente s’accordait mieux avec
+la mission humanitaire de l’Autriche. Le prince de Wurtemberg, qui avait
+pris une part si considérable à la conquête, installa au Konak de
+Bosna-Seraï l’heureux et habile pacificateur de l’Herzégovine; le
+lieutenant général Joanovic fut adjoint au prince en qualité de
+suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée a enlevé, au mois de
+décembre 1885, à l’affection de l’armée entière, était, avec son
+beau-frère, le général Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier
+autrichien qui connaissait le mieux la péninsule des Balkans; grâce à
+une pratique de vingt-cinq ans, il savait le mieux aussi de quelle façon
+il fallait traiter, gouverner et administrer ces populations que les
+passions nationales et religieuses mettaient en ébullition constante. A
+différentes reprises, le commandant et plus tard colonel, Joanovic,
+avait pris part aux missions de paix et de conciliation ayant pour but
+de rétablir le bon accord parmi les populations chrétiennes et les
+Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli à Sérajewo les fonctions de
+consul général, et il était entré en relations très suivies avec les
+notables du pays. Sa façon d’être, simple et joviale, sa rondeur
+militaire, jointe à une grande finesse, ses saillies caustiques, lui
+avaient valu une popularité que renforçait encore sa renommée militaire,
+conquise sur maints champs de bataille, et que venait de consacrer sa
+difficile campagne de l’Herzégovine. On pouvait donc beaucoup espérer de
+son expérience et de son prestige au milieu des populations récemment
+soumises.
+
+Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand Wurtemberg ne purent
+s’entendre sur une foule de points; et ne voulant pas être responsable
+des mesures qu’il désapprouvait, le lieutenant général préféra se
+retirer.
+
+L’empereur, bon appréciateur de ses services, lui accorda une
+compensation brillante: le gouvernement civil et militaire de la
+Dalmatie, un poste politique de la plus haute importance, qui permettait
+à son titulaire d’exercer son action sur les pays occupés, voisins de la
+Dalmatie. Le prince de Wurtemberg, général modeste et affable,
+administrateur de bonne volonté, ne garda pas longtemps ses fonctions,
+et céda bientôt le gouvernement au feldzeugmeister Dahlen, qui eut à
+réprimer l’insurrection de la Cricovice, aggravée dès le début par la
+désertion des gendarmes indigènes, et qui eut également à lutter contre
+des désordres administratifs auxquels mit un terme l’avènement de M. de
+Kallay au ministère.
+
+Le ministère de la guerre semble avoir pour principe de changer assez
+fréquemment les gouverneurs généraux en Bosnie, peut-être pour éviter
+les inconvénients qui sont inhérents à l’exercice prolongé de charges
+aussi importantes, peut-être aussi pour donner à un plus grand nombre de
+généraux l’occasion de se distinguer à ce poste et de connaître les
+territoires occupés. En vertu de ce principe M. de Dahlen fut rappelé,
+et c’est M. le feldzeugmeister baron d’Appel qui, depuis trois ans, est
+à la tête du gouvernement.
+
+Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de présenter au lecteur en entrant
+en Bosnie, est âgé de soixante ans environ, et il a pris part depuis
+1848 à toutes les grandes et petites guerres où le drapeau de la
+monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.
+
+Il appartenait à la cavalerie, et c’est dans un régiment de lanciers
+polonais qu’il fit les campagnes d’Italie contre Charles-Albert, et de
+Hongrie contre Kossuth. Dix ans plus tard, dans la guerre de
+l’indépendance italienne, le baron d’Appel servait sous les ordres du
+général Benedeck. Il se distingua dans une rencontre avec un fort
+détachement de cavalerie française, de façon à mériter la croix de
+Marie-Thérèse, qui n’est accordée que pour des actions d’éclat tout à
+fait particulières. C’est dans cet engagement qu’il reçut au-dessus de
+l’œil droit un furieux coup de sabre dont il porte encore les traces
+aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir l’œil par la visière que
+j’avais remarquée lorsque je vis le général à Brod. A partir de 1859, le
+brillant officier de cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves de
+bravoure personnelle, voulut approfondir théoriquement l’art militaire;
+il se mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas à devenir un des
+officiers les plus savants de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui
+valurent un prompt avancement, et c’est aussi en raison de ses
+connaissances qu’il fut choisi comme gouverneur des territoires occupés.
+C’est qu’il faut là-bas des généraux qui sachent non seulement sabrer,
+mais qui sachent organiser et administrer.
+
+Le domicile officiel du général est le «Konak» des anciens _valis_
+turcs, parmi lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées, tels
+qu’Omer Pacha, le «grand capitaine» (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha, qui
+devait trouver Sérajewo bien mesquin et bien petit à côté des capitales
+où il avait représenté son maître le Sultan. Ce Konak a été transformé à
+l’intérieur et garni de meubles européens à la place des éternels
+divans. La porte d’entrée, devant laquelle se promènent deux
+sentinelles, est flanquée de deux petites pièces de montagne, de
+véritables bijoux astiqués et propres comme des sous neufs, mais bien
+inoffensifs, puisque l’on a relevé les écouvillons.
+
+Au premier étage, auquel conduit un bel escalier, sont installés les
+bureaux de l’état-major; on y travaille ferme, chaque officier qui entre
+dans le «Stab» est envoyé pendant deux ans en Bosnie. Sous la conduite
+d’un chef tel que M. le baron d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront pas
+de se former à bonne école.
+
+Le second étage est réservé personnellement au commandant. La pièce
+principale est le salon d’attente, qui, dans les occasions
+extraordinaires, sert de salle à manger et de salon de réception. Une
+grande baie vitrée donne vue sur le magnifique panorama de Sérajewo avec
+ses maisons étagées les unes sur les autres et ses innombrables minarets
+et les hauteurs que couronne le «Castel». De cet observatoire, rien de
+ce qui se passe dans la ville ne saurait échapper à l’œil vigilant du
+maître et de ses officiers d’ordonnance, dont l’un est installé à poste
+fixe dans cette pièce, chargé de recevoir et au besoin de faire
+patienter les visiteurs, ce dont il s’acquitte avec la plus parfaite
+courtoisie.
+
+Je reconnais le fringant officier de hussards que j’avais vu à Brod,
+dans le cortège du commandant général. Nous faisons plus ample
+connaissance avec le capitaine de Vukelich, c’est le nom de l’officier.
+Il me raconte certains détails typiques sur l’excursion de l’archiduc
+Albert, qui a affronté non seulement la chaleur, la poussière des
+routes, la fatigue, mais aussi les discours interminables des moines
+franciscains, des popes grecs et de certains maires de village, qui
+voulaient faire preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait jusqu’au bout
+sans sourciller, bien qu’il ne soit pas grand amateur de harangues.
+
+Bien souvent, dit mon interlocuteur, j’avais peine à me retenir et à ne
+pas interrompre le fâcheux prolixe en lui disant: «Mais tais-toi donc,
+animal!» Que voulez-vous, on n’est pas hussard pour rien.
+
+Tandis que nous causions, d’autres visiteurs, désireux de voir le
+général, se réunirent également dans le salon d’attente. L’un des
+derniers survenants était un vétéran de l’armée autrichienne, le
+feld-maréchal lieutenant Lauber, du cadre de réserve. Une belle tête de
+soldat! Cependant le costume civil qu’il porte ne jure pas avec sa
+physionomie. Il s’excuse de ne pas paraître en tenue, mais il voyage en
+touriste avec une petite valise à main qui aurait peine à contenir un
+uniforme.
+
+«J’avais l’intention, me dit le général, de visiter une partie de la
+France, et j’avais pris à cet égard toutes mes dispositions, quand vous
+avez voté votre loi sur l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé
+au corps, traîné au poste et peut-être traduit en justice... C’eût été
+un dénouement peu en rapport avec un voyage d’agrément... Alors je me
+suis décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le plaisir d’y rencontrer
+beaucoup de mes anciens compagnons d’armes.»
+
+Les appréhensions du général Lauber, au sujet de l’application de la loi
+sur l’espionnage sont partagées par beaucoup d’officiers étrangers, qui
+oublient que les clauses inscrites dans notre nouvelle législation sont
+en vigueur depuis longtemps dans d’autres pays, et qu’il suffirait, pour
+éviter des malentendus, qu’un officier général d’une puissance amie
+comme l’Autriche, visitant la France, se présentât chez le général
+commandant la ville où il compte séjourner. Il sera accueilli de la
+façon la plus parfaite, en camarade, et n’aura plus rien à redouter.
+Quant aux officiers des puissances que l’on ne peut pas qualifier
+_d’amies_, si la nouvelle loi les tient éloignés des frontières de la
+République, y a-t-il lieu de s’en plaindre? Nous discutions cette
+question, lorsque le feldzeugmeister, qui venait d’expédier le rapport
+et les affaires courantes avec son chef d’état-major, donna l’ordre de
+m’introduire. «Je suis très réjoui (_hoch erfreut_), me dit-il, de vous
+voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer les visiteurs, et je suis
+persuadé que vous ne regretterez pas votre dérangement. L’armée a fait
+ce qui était en son pouvoir pour créer des voies de communication et
+frayer des routes au commerce, afin de donner autant que possible la
+prospérité aux habitants. Il s’agit maintenant de développer les
+ressources du pays et d’attirer ici les capitaux capables de les
+vivifier.
+
+--La sécurité, demandai-je, est donc parfaite?
+
+--Elle est parfaite, vous vous en apercevrez facilement si vous
+parcourez l’intérieur. La population, qui avait été égarée par des
+meneurs fanatiques lorsque nous sommes entrés ici, a compris que
+l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir un système régulier que les
+Turcs étaient impuissants à organiser. Il n’y a plus de résistance
+ouverte, ni même d’hostilité sourde. Chacun accepte les faits accomplis
+et en profite... Comme gouverneur militaire, je n’ai plus qu’une seule
+préoccupation: c’est d’en finir une bonne fois avec quelques bandes de
+brigands, peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps à autre, font une
+courte apparition dans certains districts éloignés de l’Herzégovine. Ils
+choisissent leur terrain d’opérations dans les territoires dont la
+population est encore indisciplinée et incapable de se plier à tout
+ordre légal régulier. Chez ces gens-là, le désordre est dans le sang;
+ils ont vécu pendant quatre à cinq siècles, sans frein et sans lois, ils
+sont persuadés que c’est là l’état normal. Lors d’une tournée en
+Herzégovine, j’ai pris à partie un de ces éternels malcontents et je lui
+ai demandé de quoi il avait à se plaindre. Il m’a répondu avec une
+franchise de montagnard:
+
+«Nos enfants, me dit-il, comprendront peut-être les avantages de votre
+système et les bienfaits de votre civilisation; mais pour nous, c’est
+une gêne, c’est une contrainte. Nous n’acceptons aucun joug, nous
+voulons être libres sans aucune limite, et surtout garder nos armes,
+sans lesquelles la vie nous est impossible.» C’est au milieu de cette
+partie indomptable de la population que les brigands se cachent, sûrs de
+ne pas être dénoncés.
+
+--Et parmi quels éléments se rencontrent ces brigands?
+
+--Ce sont pour la plupart des rebelles qui n’ont pas voulu profiter de
+l’amnistie, dont tous ceux qui se sont soumis pendant la première année
+qui a suivi l’occupation ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le délai étant
+passé, ils ne pourraient rentrer chez eux sans risquer d’être arrêtés!
+D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier n’a commis d’autre délit
+que d’avoir participé aux insurrections, nous le relâchons promptement;
+c’est seulement dans le cas où il aurait commis des crimes de droit
+commun que l’instruction est poussée plus loin. Aussi ceux qui hésitent
+à revenir sont des particuliers qui n’ont pas la conscience nette. C’est
+généralement vers le mois de mai que ces messieurs nous honorent de leur
+visite; alors commence ce que nous appelons la «campagne des brigands».
+Ils ont passé l’hiver dans la principauté du Monténégro, qui leur
+accorde un asile qu’il serait difficile de justifier au point du vue du
+droit international et des relations de bon voisinage. Après avoir
+épuisé les provisions qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant l’été
+précédent, ils viennent chercher du nouveau butin. Le principal objectif
+de leurs rapines, ce sont les troupeaux de moutons et de bétail qui,
+chaque printemps, sont envoyés dans les pâturages des hauts plateaux. Ce
+sont des terrains vagues, très boisés, où il est facile de se perdre, et
+très difficile de chercher un fugitif. Les bergers, de leur côté, ne
+s’empressent nullement de renseigner la gendarmerie, d’abord par peur de
+représailles, et aussi un peu par connivence.
+
+Nous allons essayer cette année de rendre les poursuites plus efficaces
+en prenant certaines précautions. D’abord, les troupeaux ne pourront
+plus vaguer au hasard dans les terrains. Chaque berger a son emplacement
+désigné, délimité, qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements sont
+disposés en éventail, de façon à aboutir au _blockhaus_ de la
+gendarmerie, qui est relié aux postes secondaires établis dans les
+montagnes par télégraphe et aussi par téléphone.
+
+Ce qui nous fait espérer que le brigandage ne tardera pas à être
+extirpé, c’est que les bandes ne reçoivent pas de secours. Il n’y a pas
+de remplaçants pour les malandrins qu’une balle de fusil expédie dans
+l’autre monde. Après l’expédition qui vient d’être ordonnée, le
+brigandage aura atteint son terme, et je crois que l’Herzégovine sera
+aussi sûre que les pays les plus civilisés, où des meurtres et des vols
+se commettent aussi tous les jours.
+
+En rentrant à l’hôtel après cette conversation, j’y trouvai une
+invitation à dîner au Konak pour le lendemain à deux heures et demie.
+Cela me valut l’honneur de faire la connaissance de Mme la baronne
+d’Appel, qui, depuis la nomination de son mari, a pris à cœur ses
+fonctions de gouvernante générale, en s’associant à cette partie de la
+tâche du feldzeugmeister, qui comporte, qui appelle même une
+intervention féminine. C’est ainsi que, dès à présent, Mme d’Appel se
+préoccupe d’envoyer à l’Exposition universelle de 1889 des produits de
+l’industrie locale capables de servir d’échantillons et de créer à cette
+industrie de nouveaux débouchés. Des commandes considérables ont été
+faites aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine, dans les districts
+qui comptent les brodeuses les plus renommées. Les tissus, les
+dentelles, les foulards qui seront expédiés à Paris attireront sans
+doute l’attention des curieux et des amateurs.
+
+Les convives de Mme d’Appel étaient presque tous militaires; je citerai
+l’_ad latus_ du gouverneur et le feld-maréchal lieutenant de Bouvard,
+descendant d’une famille d’émigrés entrés au service impérial. Malgré
+cette origine, et bien que sa physionomie martiale et légèrement
+narquoise rappelle par beaucoup de traits le type classique de nos
+généraux, M. de Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie élevée de
+l’armée autrichienne, ne sait pas un mot de français. On attire
+particulièrement mon attention sur un général qui vient d’arriver de
+Hongrie, et qui passe pour un des officiers supérieurs les plus
+énergiques et les plus originaux de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son
+allure très martiale et le grand dogue qui le suit partout, jusque dans
+le salon d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à rendre très
+populaire dans les rues de Sérajewo. Les autres convives assis autour de
+la table, dans le grand salon d’où l’on découvre le beau panorama de la
+Ville, étaient un général arrivé d’Herzégovine avec sa femme, et
+plusieurs officiers d’état-major, depuis le grade de lieutenant jusqu’à
+celui de colonel. Le menu est plantureux, et largement arrosé d’un
+excellent vin de Hongrie de choix (magyarader), auquel succèdent
+plusieurs rasades de champagne. Le service est fait correctement et
+militairement par les domestiques à livrée brune du gouverneur. C’est à
+la fin du repas que la conversation devient générale, ou plutôt que les
+entretiens particuliers de voisin à voisin se mêlent et se confondent.
+On s’aperçoit alors que le thème uniforme de ces entretiens a été fourni
+par le pays dans lequel on se trouve, et que tout le monde juge à son
+point de vue. En somme, les officiers ne se plaignent pas de leur
+garnison dans les territoires occupés, et un colonel d’état-major, mon
+voisin, fait remarquer combien les parents et amis des partants ont tort
+de plaindre ceux-ci lorsqu’ils sont appelés au delà de la Save. Le repas
+a duré environ une heure. On cause encore quelques instants dans le
+salon-boudoir de Mme d’Appel, et chacun se retire, laissant le
+gouverneur à ses affaires.
+
+Depuis quatre ans environ, un coadjuteur civil (civil _ad latus_) a été
+adjoint au gouverneur militaire, afin de bien montrer que l’intention de
+l’Autriche n’est nullement de soumettre le pays à une dictature absolue
+d’état de siège. M. de Kallay avait choisi, pour ces délicates
+fonctions, un riche magnat hongrois, M. le baron de Nikolitsch[1], oncle
+du roi de Serbie. M. de Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément
+décoratif de l’administration autrichienne. Il sait quelle tâche lui
+impose sa grande fortune, et il la remplit en véritable grand seigneur.
+Sa maison, montée sur un pied très luxueux, est le centre de la
+«société» de Sérajewo; ses fêtes, ses bals, ses dîners, donnent à ceux
+qui y sont conviés l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade
+orientale, mais une grande ville, au milieu de tous les raffinements.
+Parmi les collaborateurs les plus actifs de M. le baron Nikolitsch, on
+cite M. le baron Kutschera, appartenant à une vieille famille de
+fonctionnaires, et qui naguère était premier drogman de l’ambassade
+autrichienne à Constantinople. La connaissance des langues orientales,
+la longue pratique des habitants et des mœurs de l’Orient, un esprit
+très délié, font de M. Kutschera un auxiliaire très précieux pour la
+tâche qui incombe à l’Autriche en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout
+particulièrement occupé de la réglementation de la propriété civile et
+de l’établissement du _Grundbuch_, registre officiel de la propriété,
+qui fait foi dans toutes les contestations qui s’élèvent au sujet des
+terres vendues plus ou moins récemment. Les différents services
+administratifs et financiers ont leurs chefs et sont organisés d’après
+le modèle autrichien.
+
+ [1] Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch a
+ définitivement donné sa démission; jusqu’à nouvel ordre, M. le baron
+ de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration civile,
+ dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.
+
+Un des premiers soucis du gouvernement autrichien, après la
+pacification, a été de régulariser autant que possible l’administration
+municipale de Sérajewo. Une fois ce _pensum_ résolu d’une façon
+satisfaisante, les autres communes plus ou moins considérables n’avaient
+qu’à se modeler sur la capitale. Mais encore fallait-il que ce modèle
+fût réussi.
+
+En principe, l’administration supérieure voulait laisser à l’édilité une
+liberté aussi complète que possible et concilier l’autonomie de la ville
+avec les nécessités de l’occupation. Il n’est jamais entré dans l’esprit
+des gouverneurs civils ou militaires de traiter Sérajewo en
+ville conquise et de faire litière dans les pays occupés, du
+_self-government_. Mais, en revanche, le gouvernement civil a voulu
+tenter une expérience en donnant à Sérajewo une organisation municipale
+copiée, presque en tous points, sur celle de la ville de Vienne.
+
+Cette épreuve, qui avait ses dangers, comme toutes les innovations, a
+été couronnée de succès, et la machine municipale montée par les
+Autrichiens marche à souhait.
+
+Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui d’un conseil municipal où
+les nationalités et les confessions sont représentées dans une juste
+proportion. A la tête de cette municipalité se trouve, comme de juste,
+un maire de confession musulmane et un vice-président serbe de
+nationalité, et grec oriental de religion. Les attributions de la
+municipalité sont les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis que
+l’autonomie a été restituée, ou plutôt accordée, à la grande capitale.
+
+La police est toute municipale; on a eu l’idée de donner aux sergents de
+ville exactement le même costume que portent les gardiens de la sûreté à
+Vienne: pantalon de drap bleu, tunique foncée de même couleur, de coupe
+à demi militaire et à demi administrative, képi à large visière; comme
+arme, un sabre de cavalerie de calibre respectable, et comme signe
+distinctif, une large plaque de cuivre poli et luisant, passée autour du
+cou et supportant le numéro d’ordre de l’agent.
+
+Il existe pourtant une modification. Les gardiens de confession
+musulmane portent le fez au lieu de la casquette qui sert de couvre-chef
+aux agents du culte chrétien.
+
+Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas le premier venu. Tout d’abord,
+Mustaï-Bey frappe les regards par sa haute taille, la régularité de ses
+traits orientaux, et ensuite par la dignité de son attitude, dignité
+exempte de pose et toute naturelle. C’est un de ces Turcs majestueux et
+doux, tels qu’on se plaît à se les représenter après avoir lu quelques
+«Contes des mille et une nuits». Haroun-al-Raschid le grand Sultan
+devait être aussi beau, aussi grand et aussi fort, il devait marcher et
+se mouvoir avec cette grâce toute virile. Mais ce n’est pas à
+Haroun-al-Raschid, personnage hypothétique et appartenant au domaine de
+la fantaisie seulement, que le premier bourgeois de Sérajewo ressemble.
+
+Dans l’accentuation de ses traits, où le caractère oriental se mêle à je
+ne sais quelles réminiscences italiennes, dans ce nez busqué, dans cette
+barbe grisonnante et coupée de près, mais surtout dans certains gestes,
+dans certains mouvements et certaines démarches, on a de l’aversion
+comme si on avait devant soi un revenant, mort français, et revenu sur
+terre sous la carapace d’un Osmanli. Imaginez-vous Gambetta, bien
+portant, dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un turban blanc et
+drapé dans un ample cafetan de soie entr’ouvert et laissant voir le
+pantalon et la redingote à l’européenne, mais de mode un peu surannée.
+
+Mustaï-Bey passe pour un des plus riches propriétaires de la Bosnie. Il
+raconte volontiers, ou l’on raconte, qu’il peut aller de Sérajewo à
+Constantinople par la vieille route, en couchant chaque nuit sur une de
+ses terres. Mais en homme avisé, le bourgmestre préfère, quand il va à
+Stamboul, user du sleeping-car et des bateaux à vapeur. Les revenus du
+bourgmestre, comme ceux de la plupart des propriétaires du pays,
+consistent en vente de bestiaux et de prunes, de ces prunes qui poussent
+dans des _clos_ d’une étendue infinie, et que l’on expédie par barils,
+jusqu’aux Indes et jusqu’en Amérique.
+
+Un journaliste viennois fort aimable, excellent écrivain, mais un peu
+enclin à l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey disposait d’une
+fortune de 40 à 50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher; mais même
+après cette amputation il reste au bourgmestre de Sérajewo plus que la
+_médiocrité dorée_ et de quoi faire largement face aux frais de
+représentation que l’on pourrait exiger ou attendre du premier magistrat
+d’une ville qui est le chef-lieu de deux provinces. La famille de
+Mustaï-Bey est une des rares familles d’origine vraiment turque,
+c’est-à-dire asiatique, qui soient restées en Bosnie après l’occupation.
+Et encore cette exception se rapporte personnellement au bourgmestre.
+Son père, musulman de la vieille roche et très orthodoxe, avait rempli
+des fonctions politiques très importantes. Il avait même été
+sous-gouverneur pendant une période critique. La fierté de l’Osmanli ne
+pouvait accepter la domination étrangère, autrichienne ou autre. Tandis
+que son fils se plaçait nettement à la tête des notables décidés à
+s’entendre avec les Autrichiens, et à collaborer avec eux à
+l’établissement d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra partir pour
+Stamboul. Il y resta jusqu’à sa mort; mais à plusieurs reprises il vint
+voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser son fils, auquel, malgré
+les divers griefs politiques, il portait la plus grande affection.
+
+C’était fête dans la ville quand le «Vieux» arrivait, et qu’on allait le
+quérir à la gare en grande pompe pour le conduire en ville, en calèche à
+quatre chevaux, avec une escorte d’honneur fournie par ses amis.
+Maintenant le «Vieux» est allé goûter la félicité que Mahomet promet aux
+siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est
+resté chef de la famille.
+
+Le bourgmestre ne parle en véritable lettré turc que le bosniaque, le
+turc, l’arabe et le persan. Je n’ai pu m’entretenir avec lui qu’à l’aide
+d’un interprète très aimable et très empressé, dont je parlerai tout à
+l’heure. Mais de tous côtés on m’a vanté l’esprit de justice et les
+tendances progressistes qui animent le chef de la communauté de
+Sérajewo. Il est tout à fait libéral d’opinion, et appelle ardemment
+tous les bienfaits de la civilisation, qui doivent faire de Sérajewo une
+ville européenne. Il accueillerait avec joie un Haussmann réformateur,
+et le jour où la lumière électrique rayonnera du haut des minarets, le
+digne maire verra se réaliser un rêve audacieux qu’il caresse depuis
+longtemps. Ces idées progressistes n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un
+musulman très pieux, suivant à la lettre les prescriptions du rite. Il a
+toujours éloigné de ses lèvres le calice rempli de vin, et sa plus
+grande orgie est de boire de temps à autre un bock de bière. Il jeûne
+avec une rigoureuse componction pendant le Ramazan, et lorsqu’il se
+promène à travers les rues de Sérajewo ou au milieu des provinces de son
+domaine, il défile entre ses doigts le chapelet de grains de corail.
+
+Le bourgmestre considère l’hospitalité comme un devoir de sa charge.
+J’en avais été prévenu, et je ne fus pas surpris de recevoir une
+invitation à dîner. Tout en remerciant le premier magistrat de Sérajewo
+de son attention, je le fis prier de ne rien changer à son ordinaire,
+non pas pour exprimer par là la banalité d’usage, mais parce que j’étais
+désireux de goûter un véritable repas préparé par un des meilleurs
+cuisiniers de Constantinople, que Mustaï a pris à sa solde.
+
+Au jour indiqué, à sept heures et demie du soir, nous étions dans le
+_home_ du bourgmestre; une maison de belle mine tenue fort proprement.
+Sous le vestibule commencent deux escaliers de bois dont l’un conduit au
+selamlik (appartement des hommes), et l’autre au harem... Que ce mot
+n’évoque au lecteur aucune idée folâtre ou voluptueuse. La polygamie n’a
+jamais été pratiquée, sauf les exceptions nécessaires pour confirmer la
+règle, chez les Turcs de Bosnie. Ils s’en sont toujours tenus sagement à
+une seule épouse, et Mustaï-Bey n’a pas voulu donner à ses administrés
+le mauvais exemple. _Madame la bourgmestre_ n’a à redouter aucune
+rivale. Seule, elle règne dans son harem, et, s’il faut en croire les
+rumeurs, elle n’est pas sans autorité sur le selamlik, c’est-à-dire sur
+le reste de la maison, ni sans influence sur les affaires de la ville.
+Seulement, si Mustaï-Bey n’a qu’une seule femme, il la tient à l’écart,
+il la cache et la voile avec autant de précaution que s’il était maître
+d’un sérail de cinquante validés et cadines. Sous ce rapport, les
+musulmans de Sérajewo, leur maire en tête, sont tout à fait «vieux
+turcs». Ici la gaze légère et élégante ne suffit pas, comme à
+Constantinople, pour dérober à la vue des profanes la figure féminine,
+c’est le _féridgé_ orthodoxe de grosse étoffe impénétrable et une
+véritable cagoule qui garantissent l’anonymat de l’épousée. C’est à
+peine si des trous suffisants pour laisser passer le regard sont percés
+dans ladite cagoule.
+
+Que de fois dans la rue on se sent pris d’une vive curiosité, désireux
+de savoir, comme au bal à l’aspect d’un masque, ce qui se dissimule
+derrière l’enveloppe prescrite par le rite: un gentil et frais minois;
+une frimousse piquante ou quelque visage ridé, velu, prêtant aux
+désillusions? Souvent, tandis qu’on est absorbé dans la rêverie qui vous
+fait entrevoir, derrière le _féredgé_, je ne sais quelle poétique
+apparition, on aperçoit des loques râpées couvrant les jambes jusqu’aux
+pieds, chaussés de grosses bottes de cuir jaune avachies et éculées.
+Alors, adieu la poésie et la rêverie! Je préfère les femmes des
+campagnes travaillant la terre, les pieds nus, et ne craignant pas
+d’exposer leurs membres au hâle du soleil. Celles-là n’ont pas la figure
+couverte de la cagoule, mais le passant, le voyageur _giaour_, n’y gagne
+rien. Dès que la musulmane l’aperçoit à l’horizon, elle se tourne de
+façon à présenter au mécréant la postface de son individu. Pour plus de
+sûreté, elle se couvre le visage des deux mains et elle ne bouge pas
+avant que le danger, c’est-à-dire le mécréant, ne soit passé. Les
+paysannes turques ont une adresse, que dis-je, un chic tout particulier
+pour ce genre de démonstration _ad hominem_, pour cette façon de nous
+montrer leur dédain.
+
+Mais revenons au dîner du bourgmestre.
+
+Six convives se mirent à table dès que le coup de canon tiré du haut de
+la citadelle eut annoncé la fin du jeûne (nous étions, comme je crois
+l’avoir dit, pendant le Ramazan): le maître de la maison, toujours très
+à l’aise dans son beau cafetan de soie fine couleur puce, plein
+d’entrain et de bonhomie; son fils aîné, âgé d’une vingtaine d’années;
+un Monténégrin d’une célèbre famille du pays Beg, capitanoviliche, une
+figure, une tête de médaille romaine coiffée du fez rouge; M. Hormann,
+préfet de police et commissaire du gouvernement auprès de la ville, avec
+son fils, un garçonnet d’une dizaine d’années à la mine éveillée et très
+fier de son origine croate.
+
+La table était un guéridon à jouer: pas d’assiettes ni de serviettes,
+pas de verres non plus; devant chaque convive, une cuillère. On servit
+d’abord sur un plateau, qui fut posé au milieu du guéridon, une douzaine
+de hors-d’œuvre, chacun sur une soucoupe: lait caillé, fromage de
+brebis, ronds de saucissons, confitures de prunes, de roses et de
+cédrats, poissons fumés, etc. Lorsque chacun eut dit «un mot» à ces
+entrées en matière, le serviteur, très agile, habillé à la mauresque, de
+noir et d’écarlate, apporta une grande écuelle en ruolz contenant un
+potage aux herbes à la crème et d’une aigreur particulière, mais fort
+agréable. Il paraît que l’on obtient cet assaisonnement en faisant
+mijoter dans le potage l’estomac entier d’un veau. Les cuillères
+jouèrent avec vaillance, comme il convient à des estomacs exténués par
+un vide de quatorze heures. Il me serait impossible d’énumérer la
+succession des plats qui tour à tour furent posés sur le guéridon et que
+l’on attaqua fiévreusement, toujours «au hasard de la fourchette»,
+chacun se servant à même dans le plat. Sur un signe du maître, le
+domestique au justaucorps de soie rouge avait apporté des fourchettes,
+mais je fus le seul avec M. Hormann à me servir de cet auxiliaire de la
+gastronomie occidentale. Les autres convives jouèrent de la cuillère--et
+parfois même des doigts. Rien de plus capricieux que l’ordre d’un menu
+turc. Après avoir servi du mouton en ragoût, en hachis, en rôti, de la
+volaille rôtie et des saucisses enveloppées dans une feuille de vigne,
+on passe des cerises, des fraises, des framboises. Vous vous croyez au
+dessert; pas du tout: on recommence à servir de la volaille et du
+mouton, puis arrivent des sucreries et, pour terminer le repas, le
+_pilaf_, le riz gras à la turque. Comme boisson, un seul verre ou plutôt
+un seul gobelet d’eau légèrement étendue de sirop de roses. En somme,
+cette cuisine turque préparée par un maître-queux comme celui de Mustaï,
+ferait un ordinaire des plus acceptables, si on pouvait manger ces plats
+multiples dans les assiettes et les arroser de vins légers. Le service
+se fit avec une rapidité et une précision toute militaire; nous ne
+restâmes pas plus d’une demi-heure autour du guéridon, et pourtant le
+menu était plus chargé que celui d’un dîner de cérémonie. La causerie
+fut nulle; le Turc, peu bavard de sa nature, est d’avis qu’on est à
+table pour manger et non pour deviser, surtout en temps de Ramazan,
+quand il y a à se rattraper pour toute une journée de jeûne.
+
+Après le repos sur le divan, devant les tasses minuscules de café turc
+et à la fumée des cigarettes, on causa du passé et de l’avenir de
+Sérajewo. Le bourgmestre rappela les jours de splendeur du commerce de
+Sérajewo, alors que toutes les caravanes destinées à pénétrer jusque
+dans les contrées les plus reculées de l’Orient, jusqu’en Perse et au
+Thibet, se formaient dans la capitale de la Bosnie. Alors les _hans_
+(auberges) étaient peuplées, la place manquait dans les écuries pour
+abriter les bêtes de somme, les hangars regorgeaient de marchandises
+précieuses, et chaque chargement qui traversait la ville ou qui en
+partait payait un impôt direct ou indirect qui valait à la capitale de
+la Bosnie une belle prospérité. Le maire est plein d’espoir, il est
+persuadé que cette prospérité de sa ville natale reparaîtra sous
+l’administration autrichienne, lorsque cette cité aura été adaptée aux
+exigences de la civilisation moderne, lorsqu’elle aura été dotée de tous
+les avantages et des agréments des cités florissantes en Europe. La
+période des caravanes et des bêtes de somme est passée, mais on peut
+tirer profit des chemins de fer. Le langage du maire fut celui d’un
+édile très soucieux du bien-être de ses administrés, et tout fier du
+bien qu’il pouvait faire, grâce à sa situation. Mustaï-Bey fut
+énergiquement appuyé par Hormann, le commissaire délégué du gouvernement
+auprès de la ville. Ce fonctionnaire est encore jeune, mais c’est un
+vétéran de l’administration bosniaque, car il arriva dans le pays avec
+les troupes d’occupation, connaissant la langue.
+
+Malgré son nom à consonance allemande, M. Hormann est né en Croatie.
+Ayant exploré la Bosnie, il fut désigné adjoint en qualité de
+commissaire civil au général Philippovic. Le rude feldzeugmeister
+n’aimait guère les _pékins_, et il n’entendait pas qu’ils fussent mêlés
+à son administration. La situation d’un commissaire civil avec un tel
+chef n’avait donc rien de particulièrement attrayant, et un _Hofrath_
+qui avait également des fonctions à remplir auprès du commandant fut
+tellement abasourdi par les premières rebuffades, qu’il en perdit
+complètement la tête. Il fallut que M. Hormann, qui dès l’abord avait su
+gagner les bonnes grâces du général, relevât le moral de son collègue
+aulique, qui tremblait comme la feuille à l’idée seule de se présenter
+chez le feldzeugmeister. Tout en rassurant le Hofrath, M. Hormann ne put
+s’empêcher parfois de se moquer un peu de son timoré compagnon. Un jour,
+tandis que l’armée campait près de Doboy, retenue dans sa marche par les
+pluies et les retards des convois, Philippovic, que ces contretemps
+impatientaient, avait fait preuve d’un agacement de nerfs très prononcé,
+dans une entrevue avec le malencontreux _Hofrath_. Celui-ci courut comme
+un chat échaudé chez le commissaire civil, et avec une inquiétude très
+sincère:--Croyez-vous, demanda-t-il, que le feldzeugmeister ait le droit
+de m’infliger une punition?--M. Hormann prit une mine très grave: «Nous
+sommes en campagne, le généralissime a droit de vie et de mort sur tout
+ce qui fait partie de l’armée à un titre quelconque. A la rigueur, il
+pourrait nous faire fusiller, vous et moi, si l’envie lui en prenait.
+Mais tranquillisez-vous, il se bornera, le cas échéant, à vous emballer
+sur un mulet du train et à vous faire conduire à Brood.» Depuis 1871, M.
+Hormann a rempli à Sérajewo des fonctions importantes et souvent
+délicates, et toujours il a su se faire aimer par la population, à cause
+de son esprit de justice et de la loyauté de ses procédés, de même qu’il
+méritait les éloges et les récompenses de ses chefs par son zèle et son
+activité.
+
+C’est surtout en qualité de commissaire du gouvernement auprès de la
+municipalité et comme préfet de police que M. Hormann s’est fait
+apprécier. Les fonctionnaires chargés avant lui de cette tâche
+essentielle, ou bien ne connaissaient pas suffisamment le pays et la
+population, ou bien prenaient les choses trop à la légère. La salubrité
+et la sécurité publique laissaient beaucoup à désirer. En confiant la
+police à un fonctionnaire tel que M. Hormann, M. de Kallay prouva qu’il
+savait choisir le _right man for the right place_. M. Hormann nettoya
+les écuries d’Augias. Si les rues de Sérajewo sont toujours affreusement
+pavées, elles sont propres et bien entretenues (lorsque toutefois la
+pluie ne contrarie pas les excellentes dispositions de la voirie). Quant
+à la sécurité, elle est plus entière que dans bien des grandes villes.
+On n’entend jamais parler d’assassinats, et les vols sont rares. Entre
+autres innovations M. Hormann a doté la préfecture de police d’un album
+des criminels. «Cet album est une double vitrine placardée à la porte de
+la petite maison qui sert à la fois d’hôtel de ville et de préfecture de
+police, et le passant peut étudier à l’aise les physionomies des
+voleurs, pickpockets, escrocs et autres malandrins qui ont eu maille à
+partir avec la police de Sérajewo. On voit là parmi les Turcs en costume
+national les pittoresques Albanais, quelques «messieurs d’importation
+autrichienne vêtus de noir ou de complets», qui tranchent au milieu de
+cette galerie de costumes orientaux.
+
+Du matin au soir, M. Hormann est dans son cabinet de la préfecture,
+recevant tout le monde, écoutant toutes les requêtes et expédiant les
+affaires avec une célérité et une rondeur qui font mentir la réputation
+de sage lenteur et de paperasserie dont on a gratifié pendant si
+longtemps la bureaucratie autrichienne.
+
+Si vous sortez avec M. Hormann dans les rues de Sérajewo, tenez votre
+chapeau à la main: il n’est pas un passant qui ne salue le chef de la
+police; les Turcs surtout ne manquent pas de porter la main à la bouche,
+au front, et de l’appuyer sur le cœur. Beaucoup ne se bornent pas à
+cette marque de courtoisie, ils s’arrêtent et entament avec le
+fonctionnaire un bout de conversation, la plupart du temps sur un ton
+fort enjoué, car lorsque les Turcs ont confiance dans quelqu’un ils
+plaisantent très volontiers avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Quelques types.--Les consuls.--Un Suisse ex-médecin d’Omer-Pacha.
+
+
+Le Corps consulaire de Sérajewo est au grand complet depuis
+l’occupation. Les puissances tiennent à être représentées directement
+auprès du gouvernement général, beaucoup plus qu’à sauvegarder les
+intérêts de leurs nationaux. D’abord ceux-ci ne sont plus menacés comme
+ils l’étaient sous le régime du bon plaisir et de l’arbitraire turc, et
+ensuite, pour certaines de ces puissances, la tâche de protéger leurs
+nationaux est platonique et nominale. L’excellent représentant de la
+France à Sérajewo, M. Moreau, a un seul et unique _protégé_, un
+ex-employé du télégraphe turc, qui, depuis l’occupation qui a remis ce
+service entre les mains de l’autorité militaire, vit en philosophe de la
+pension qu’on lui sert. Quant au voyageur français, il est encore rare,
+presque aussi rare dans ces parages qu’un loup blanc ou un merle de la
+même couleur; le chancelier même du consulat est un grec.
+
+M. Moreau a fait toute sa carrière depuis 1853, en Crimée, en Orient,
+dans différentes provinces de la Turquie d’Europe. Chancelier du
+consulat de Sérajewo après la guerre de Crimée, il y revint vingt-cinq
+ans plus tard en qualité de consul. Cette expérience, jointe à une
+grande sagacité, fait aujourd’hui de M. Moreau un des agents politiques
+les plus qualifiés et les plus utiles de notre _Foreign-Office_ dans
+cette partie de l’Europe. Je sais que M. Foucher de Careil appréciait
+fort les relations que M. Moreau lui envoyait, pendant le voyage de
+l’archiduc Albert. A Sérajewo, M. Moreau est connu et estimé de tout le
+monde; il est en excellentes relations non seulement avec les autres
+membres du Corps diplomatique, mais aussi avec les hauts fonctionnaires
+de l’administration autrichienne, ce qui ne l’empêche pas d’avoir son
+franc parler et de dire dans ses rapports tout le fond de sa pensée.
+
+Le Consulat de France est installé dans une grande maison turque,
+entourée d’un vaste jardin très bien entretenu et dont la verdure
+opulente réjouit la vue. La vie de famille de M. Moreau venait d’être
+troublée par la mort d’un fils âgé de vingt ans, et qui se préparait à
+passer ses examens. Toute la ville a pris une très vive part au deuil de
+notre compatriote, et les preuves d’attachement qu’il a reçues à cette
+occasion ont été, pour lui et Mme Moreau, la seule consolation capable
+d’atténuer leur douleur. On eût dit qu’avant cette perte terrible la
+maison du représentant de la France était comme un foyer de gaieté et
+d’esprit français. Je le crois volontiers; M. Moreau a une tournure
+d’esprit caustique et un humour qui fait bien valoir la science et
+l’expérience amassées pendant un séjour de trente ans dans les Balkans.
+
+Je fis la connaissance, chez M. Moreau, d’un personnage qui vaut bien
+que l’on s’y arrête quelques instants pour fixer une de ces figures
+typiques qui disparaîtront avec le système turc.
+
+M. le docteur Kœltesch, médecin de la ville de Sérajewo et propriétaire
+de la pharmacie de l’_Aigle_, est aujourd’hui âgé de soixante à
+soixante-cinq ans. C’est un homme d’une apparence robuste, d’une
+constitution vigoureuse prêchant d’exemple à ses clients; le visage est
+à la fois énergique et bienveillant, futé, rusé, matois, avec le
+clignotement d’yeux perpétuel qu’adoptent malgré eux tous les Européens
+en contact, pendant un long temps, avec les Orientaux. Voyez les
+_lascars_ de l’armée d’Afrique et même les généraux qui ont eu à
+négocier avec les Arabes! Il y a chez M. Kœltesch du patriarche
+montagnard.
+
+Montagnard, il l’est, car il naquit en plein Jura bernois, à Delemont.
+C’est bien loin de Sérajewo, et c’était encore bien plus loin en 1853,
+où le voyage de Suisse en Bosnie durait cinq ou six semaines; mais
+personne ici-bas n’échappe à sa destinée.
+
+Ayant achevé ses études médicales à la faculté de Berne, M. Kœltesch,
+désireux, comme beaucoup de jeunes Suisses, de voir du pays, s’embarqua
+pour Constantinople, au début de la guerre de Crimée, avec une lettre de
+recommandation du général helvétique Ochsenbein, ami de jeunesse de
+Napoléon III. Cette lettre valut à notre disciple d’Esculape une place
+aux ambulances turques de Batoum.
+
+Omer-Pacha le grand _serdar_ arriva en Asie Mineure pour inspecter les
+troupes et le campement, dont l’organisation avait donné lieu à de
+graves plaintes. Se doutant bien que les Pachas lui cacheraient la
+vérité, Omer-Pacha prit le parti de s’adresser au médecin, qu’il adjura
+de parler sans crainte et de présenter les choses sous leur véritable
+jour. En franc montagnard, M. Kœltesch ne demanda pas mieux, et il fit
+de la situation réelle une peinture telle qu’Omer-Pacha vit qu’il était
+urgent de recourir sans retard à des mesures radicales. Mais la clarté
+d’élocution et le langage pittoresque du médecin suisse frappèrent le
+généralissime turc, qui prit note du nom de Kœltesch. Quelque temps plus
+tard, Omer prouva à son protégé que la note avait été marquée sur la
+bonne place du calepin, car M. Kœltesch reçut sa nomination de
+chirurgien d’un bataillon de Nizzams. Lorsque, vers 1858, Omer-Pacha
+voulut aller trancher du vice-roi à Bagdad, le bataillon auquel le Dr
+Kœltesch se trouvait attaché fut désigné pour faire partie de l’escorte
+du nouveau gouverneur[2].
+
+ [2] Il est bon de rappeler ici qu’Omer-Pacha s’appelait de son nom de
+ famille Michel Lattas, qu’il était né en Autriche sur les confins
+ militaires. Il servait comme sergent major dans le régiment
+ d’Ugolin, lorsque, redoutant la découverte de certaines peccadilles
+ (il était employé aux écritures du régiment), il s’avisa de déserter
+ à l’âge de 21 ans (1827). Réfugié en Bosnie, il embrassa
+ l’islamisme, entra dans l’armée turque et se fit remarquer à cause
+ de sa belle prestance militaire, de son intelligence et surtout de
+ son habileté comme dessinateur et calligraphe. Il avança rapidement
+ et fut chargé, en 1850, de pacifier la Bosnie insurgée. Cette
+ mission réussit à souhait et valut à l’ex-sergent une grande
+ réputation militaire. Aussi c’est à lui que le sultan confia le
+ commandement de l’armée turque concentrée sur la rive bulgare du
+ Danube au début de la guerre de Crimée. Omer prit hardiment
+ l’offensive, passa en Valachie, battit les Russes à Kalafat et
+ Oltenitza, et força les généraux du tsar à lever le siège de
+ Silistrie. C’est à la suite de ces hauts faits que le Sultan conféra
+ à Omer les titres d’_Altesse_ et de _serdar ekrem_ (grand général),
+ sans préjudice de riches présents dont le plus important fut
+ l’immense terre d’Oltenitza, aux environs de Constantinople.
+
+Omer-Pacha partit de Constantinople, avec l’arrière-pensée de se créer
+en Asie Mineure un fief héréditaire, semblable à celui que Mehemet-Ali
+avait obtenu en Égypte. Il emmena donc avec lui une force militaire
+imposante, dont il aurait fait, le cas échéant, le noyau de son armée.
+
+De Constantinople, le serdar et sa suite se rendirent en bateau à vapeur
+à Alexandrette, et de là par le mont Baïlan à Alep. Dans cette ville, il
+y eut halte de six semaines pour organiser la caravane et trouver 600
+chameaux pour les bagages. Il paraît que la ville d’Alep méritait alors
+la réputation d’une Capoue asiatique, car le serdar ne se plaignit
+nullement de cette station prolongée. Il accepta avec empressement, et
+rendit en grand seigneur les banquets et les fêtes que lui offrait le
+Corps diplomatique. C’est le 2 janvier 1858 seulement que le cortège se
+mit en marche dans l’ordre suivant: cinq cents cavaliers kurdes et
+syriaques en guise d’avant-garde, les chameaux chargés de bagages et de
+provisions; à trois kilomètres d’intervalle venait un bataillon de
+chasseurs et, immédiatement après, le harem avec cinq dames chrétiennes.
+Ces voyageuses faisaient la route à leur gré, à cheval ou dans des
+litières portées par des eunuques. Ensuite venaient un second bataillon
+de chasseurs avec musique, deux batteries d’artillerie, et un régiment
+de cavalerie fermant la marche. Quant au serdar, toujours à cheval, il
+allait tantôt avec les dames, tantôt avec le bataillon de chasseurs,
+tantôt avec l’artillerie.
+
+La course fut fertile en incidents et en accidents de toute espèce. A
+l’entrée du désert, une tourmente de neige aveugla hommes et bêtes, et
+retarda considérablement la marche.
+
+A Deiris, ville de 5 à 600 feux, habitée par une population indomptable
+de brigands et de pillards, le serdar trouva les portes fermées, et tous
+les hommes valides armés réunis sur les remparts. Omer-Pacha fit sommer
+ces habitants de lui livrer passage, menaçant de tirer à boulets rouges
+sur la ville, et de réduire toutes les maisons en cendre. Les habitants
+répondirent à cette _invite_ par une décharge générale qui tua un
+colonel aide de camp du serdar. Alors l’ordre d’assaut fut donné, les
+soldats grimpèrent sur les remparts, pénétrèrent dans la ville, qui fut
+pillée de fond en comble pendant trois jours. Si elle échappa à
+l’incendie, ce fut uniquement parce que le feu ne prit pas. Les troupes
+d’Omer n’étaient pas encore au courant de cette guerre spéciale qui
+consiste à réduire une ville en cendres selon les règles, comme on l’a
+vu à Saint-Cloud et à Châteaudun, et plus tard à Paris pendant la
+commune. Quatre cents morts gisaient sur le pavé, toute la population
+mâle fut dirigée sur Bagdad; les femmes et les enfants, à qui l’on donna
+des couvertures, purent rentrer dans les maisons, et reprendre
+possession des quatre murs!
+
+Le 16 février, après 45 jours de caravane, le serdar fit son entrée
+triomphale à Bagdad. M. Kœltesch était devenu son médecin particulier
+pendant le voyage, Omer-Pacha ayant renvoyé le précédent titulaire à la
+suite d’une dispute assez vive. A partir de ce moment jusqu’en 1862, M.
+Kœltesch fut intimement associé à la vie du Pacha. Lorsque, au bout
+d’une année, les ennemis d’Omer réussirent à le faire révoquer, et
+qu’ils arrachèrent au Sultan un ordre d’internement dans la terre
+d’Olténitza, ce fut le médecin suisse qui organisa la retraite de Bagdad
+à Stamboul, qui ressembla un peu à la retraite de Russie. Tandis
+qu’Omer-Pacha, impatient de savoir si ses réclamations et ses
+protestations avaient trouvé bon accueil auprès du Sultan, caracolait
+au-devant des courriers, le docteur conduisit à travers le désert
+l’épouse légitime, les circassiennes du Pacha, avec une escorte bien
+faible, comparée à celle qui entourait naguère le serdar allant prendre
+possession de son commandement, et surtout voyant diminuer à vue d’œil
+les ressources pécuniaires. C’est grâce à des miracles d’économie
+difficiles à réaliser dans ces parages que la caisse ne fut pas épuisée
+avant le terme de la route.
+
+Pendant deux ans, Omer-Pacha fut aux arrêts dans sa propriété, dont il
+lui était défendu de franchir l’enceinte. Le brillant serdar, qui
+passait pour riche, fabuleusement riche, eut à lutter contre les ennuis
+d’argent et les créanciers, car il avait l’habitude de dépenser au fur
+et à mesure tout ce que lui rapportaient directement ou indirectement
+ses hautes fonctions. A Bagdad il touchait cinquante mille francs
+d’appointements _fixes_ par _mois_, mais il avait monté son konak sur un
+tel pied, il avait autour de lui une telle nuée de parasites, de
+serviteurs de toute espèce, que ces ressources et d’autres suffisaient à
+peine pour joindre les deux bouts. C’était au médecin particulier que
+l’on avait recours pour négocier des emprunts et vendre des bijoux
+achetés pendant des époques d’abondance.
+
+L’insurrection de l’Herzégovine valut de nouveau à Omer les bonnes
+grâces du Sultan et un nouveau commandement. La Turquie s’en prit non
+seulement aux insurgés, mais aussi aux instigateurs des troubles, aux
+Monténégrins. Omer-Pacha avait l’ordre de négocier d’abord avec le
+prince Danilo, en vue d’obtenir des garanties pour la tranquillité de
+l’avenir. Mais si le prince de la Cernagora faisait la sourde oreille,
+l’armée d’Omer devait marcher tout droit sur Cettinje. C’est dans ces
+négociations, auxquelles prirent part les consuls des puissances, que M.
+Kœltesch joua des rôles considérables et parfois prépondérants.
+
+Il faudrait lire, dans le petit ouvrage publié par le médecin
+d’Omer-Pacha, toutes les allées et venues des négociateurs, les
+intrigues des consuls les uns contre les autres, et les promenades sans
+fin, sur terre et sur mer, que motivèrent ces pourparlers. Finalement M.
+Kœltesch fut envoyé à Cettinje pour remettre au prince l’ultimatum
+d’Omer-Pacha. Mais le médecin ne se présenta point dans une attitude
+menaçante; il essaya de persuader au prince Nicolas, âgé alors de vingt
+ans, qu’il valait mieux se soumettre aux conditions de la Porte plutôt
+que de soutenir une lutte aussi inégale. En effet, le prince parut
+souscrire à toutes les exigences de la Turquie, mais le négociateur
+lui-même ne se fit pas d’illusions sur la valeur de ces engagements. Il
+télégraphia de Cattaro à Omer-Pacha: «Le prince a accepté toutes les
+conditions, mais il ne pourra en remplir aucune!»
+
+En effet, lorsque Omer-Pacha demanda l’évacuation de Donga par les
+Monténégrins, conformément aux stipulations, il ne reçut aucune réponse,
+et immédiatement il passa à l’action. Après des combats meurtriers où la
+victoire hésita entre les deux partis en présence, les Turcs se
+trouvèrent devant les portes de Cettinje. Le médecin fut de nouveau
+envoyé auprès du prince Nicolas pour négocier la paix, il y réussit
+après cinq jours de démarches, et il parvint même à atténuer certaines
+conditions très dures et très humiliantes, imposées au prince par le
+vainqueur.
+
+La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch ne suivit pas son protecteur
+à Constantinople, où celui-ci allait retrouver toutes les splendeurs
+attachées à sa dignité et toutes les voluptés raffinées de la vie
+orientale. M. Kœltesch s’était pris d’affection pour la Bosnie; il
+trouvait avec raison une ressemblance frappante entre le paysage
+alpestre dont la capitale de la Bosnie est le centre, et ses montagnes
+du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul, notre médecin s’établit à
+Sérajewo avec sa famille, car il avait épousé une arrière-petite-fille
+de Justinien, et il en était résulté une souche assez nombreuse de
+Helvéti-Byzantins. Mais là encore la protection ou plutôt la
+reconnaissance d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce à l’influence du
+serdar, il fut nommé secrétaire politique des Valis de Bosnie, et il
+remplit ces fonctions sous les différents gouverneurs qui habitèrent le
+_Konak_ de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut dire que pendant ce laps de
+temps le médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire, entre le
+gouverneur et la population et entre le gouverneur et le corps
+diplomatique. Son autorité était augmentée de l’expérience, et
+connaissant à fond la Bosnie, il était appelé en conseil dans les cas
+difficultueux par les valis qui changeaient très souvent, selon la mode
+des pachas turcs et des préfets français, qui se succédaient à de courts
+intervalles. L’importance politique et les services rendus par le
+médecin suisse ne furent pas reconnus et admis par les Turcs. Seulement,
+en l’année 1875, l’empereur François-Joseph parcourant la Dalmatie et
+une partie de la Bosnie, un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint saluer
+François-Joseph. Il emmena le docteur Kœltesch en qualité d’interprète,
+et cette excursion valut au jurassien la croix de commandeur de
+François-Joseph. Peu de temps après, M. Kœltesch, qui ne voulait pas
+prendre parti pour l’oppression turque dans la lutte engagée entre la
+Porte et les peuples slaves des Balkans, donna sa démission, tout en
+demeurant à Sérajewo. Pendant les années critiques de 1876, 1877 et
+1878, les Valis eurent recours à ses offices et à ses conseils. Il fut
+encore appelé à Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha, grand vizir,
+sur la situation; il conseilla de s’entendre avec le Monténégro, mais il
+ne fut point écouté. Depuis, M. Kœltesch, que toute la jeunesse de
+Sérajewo appelle «père», sans distinction de nationalité ni de culte,
+vit dans sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche, pratiquant la
+médecine et faisant tout le bien qu’il peut.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Précis de l’histoire de la Bosnie.--Ses mœurs et coutumes.
+
+
+La première fois que le nom de Bosnie apparaît dans l’histoire, c’est au
+début du XIe siècle. Il y avait alors dans le pays conquis autrefois par
+les Romains, et qu’à cause de ses mines ils appelaient la «contrée
+argentée», une population particulièrement belliqueuse que l’on appelait
+les _Boses_. C’est de cette race que furent issus les premiers princes
+indigènes du pays qui régnèrent sous le nom de _bans_. Peu à peu, la
+Bosnie et l’Herzégovine furent rattachées indirectement à l’empire
+d’Allemagne; Frédéric IV ayant eu à se louer de son vassal Szepar, le
+nomma à titre d’honneur «gardien du tombeau de Sawa». Les bans de Bosnie
+se sentirent de l’ambition. Ils guerroyèrent contre leurs voisins et se
+firent proclamer rois. Il devait sembler que cette contrée inculte et
+éloignée de tous les centres importants ne devait point participer au
+mouvement général des esprits dans l’Europe de cette époque.
+
+Erreur complète. Les luttes religieuses les plus ardentes mirent la
+Bosnie au diapason des grands États; elles firent du pays le théâtre des
+combats les plus acharnés et des scènes d’horreur qui signalèrent au
+moyen âge les rivalités inspirées par la foi fanatique. Les princes de
+la Bosnie avaient hésité longtemps vers quelle variété du culte chrétien
+ils devaient se tourner, s’ils devaient choisir le rite grec-uni ou
+rester fidèles à l’autorité papale. L’hésitation dura toujours, puisque,
+en ce moment encore, la population chrétienne du pays est partagée entre
+les deux rites.
+
+Les papes cependant ne voulaient point que le pays échappât à leur
+influence. Un événement allait leur faciliter l’œuvre qu’ils méditaient
+depuis longtemps. On sait quel fut le sort des malheureux hérétiques de
+France, les _Vaudois_, ces précurseurs du protestantisme. Taillés en
+pièces, brûlés et massacrés de la façon la plus odieuse, les partisans
+de la secte n’étaient plus représentés que par quelques rares fugitifs.
+
+Pourchassés à travers l’Europe, ayant partout le bûcher en perspective,
+ces infortunés arrivèrent d’étape en étape jusqu’en Dalmatie, où
+florissaient alors les républiques municipales de Zara et de Raguse. De
+là ils gagnèrent l’Herzégovine et la Bosnie, et se crurent enfin en
+sûreté, au milieu d’une nature sauvage et presque inaccessible. Mais ils
+avaient compté sans la rancune tenace de Rome. Une bulle du pape
+chargeait formellement le roi apostolique de Hongrie d’extirper
+l’hérésie «dans les pays au delà de la Save», jusqu’à ce qu’il n’en
+restât nulle trace. L’ordre des moines franciscains établi dans les
+couvents, et déjà populaire, était chargé d’assister, au point de vue
+intellectuel, les exécuteurs des ordres venus du Vatican.
+
+Les rois de Hongrie cherchaient depuis longtemps un prétexte plus ou
+moins plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà Coloman s’était fait
+proclamer, vers l’an mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il avait
+réalisé par une conquête passagère ses idées ambitieuses. Maintenant
+qu’ils avaient le prétexte de lutter pour la Sainte Église et que leur
+cause symbolisait la Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent à
+s’imposer aucune retenue. Si le pays ne fut point annexé, les rois de
+Bosnie devinrent les humbles vassaux des rois de Hongrie, et ils furent
+obligés de se prêter à l’extirpation des hérétiques. On vit alors
+pendant plus de cinquante années les bûchers se dresser en permanence
+sur les places publiques de Travnik, de Jaïce et de Mostar; les espions
+d’une inquisition ombrageuse et sanguinaire fouillaient partout, à la
+recherche des hérétiques. Un vague soupçon suffisait, et c’en était fait
+de la victime.
+
+A quoi bon décrire ces scènes d’horreur, ces supplices qui ravagèrent
+une contrée de mœurs fort simples et presque patriarcales? L’histoire du
+fanatisme et de ses excès est écrite partout dans les mêmes caractères
+de sang!
+
+Grâce à ces procédés, l’Église catholique gagnait du terrain, les
+églises se multipliaient, et de tous côtés s’élevaient des couvents de
+moines franciscains. Les bons pères devinrent à cette époque les
+véritables éducateurs des catholiques de la Bosnie--et ils ont su se
+maintenir dans cette position.
+
+Il est vrai que depuis le temps des Vaudois leur humeur est devenue plus
+tolérante, leur fanatisme s’est émoussé. Ce sont--s’il est permis de se
+servir de cette expression sans manquer de respect à des moines--d’assez
+bons diables, qui, tout en songeant au salut de l’âme de leurs ouailles,
+boivent, jouent et s’amusent volontiers avec elles. Ils ont toujours su
+d’ailleurs bien se mettre avec tout le monde, même avec les Turcs.
+
+Aux XIIe et XIIIe siècles, la Bosnie eut ses jours de gloire et de
+grandeur sous ses propres rois, dont les chants nationaux rappellent
+encore aujourd’hui les hauts faits. Mais le torrent dévastateur de
+l’islamisme se répandit sur cette contrée dès les premières années du
+XVe siècle.
+
+Le conquérant Mahmoud vainquit le roi de Bosnie en 1460, et il décapita
+de sa propre main le malheureux monarque. Plus de 30,000 guerriers faits
+prisonniers furent massacrés, et toute la jeunesse du pays fut conduite
+à Constantinople et en Asie. Quant aux femmes et aux jeunes filles, on
+en fit un choix pour le harem du Sultan et de ses vizirs, et 30,000
+autres furent vendues aux marchés d’Andrinople, de Brousse et du Caire.
+Beaucoup de Bosniaques embrassèrent dès cette époque la foi musulmane,
+pour gagner les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence des
+terribles vainqueurs.
+
+Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques, habitués à une longue
+indépendance, impatients du joug qui venait de leur être imposé,
+espéraient toujours la délivrance. Ils ne perdirent courage qu’après la
+conquête de la Hongrie, et lorsque les bannières surmontées du croissant
+se promenèrent le long du Danube jusqu’aux bastions de Vienne. C’est sur
+le champ de bataille de Mohœsc que le sort de la Bosnie fut
+définitivement scellé! Alors beaucoup d’indigènes embrassèrent l’islam
+et obtinrent de grands avantages des sultans, que cette conquête des
+âmes hérétiques ne flattait pas moins que la prise de possession du pays
+leur avait causé de satisfaction.
+
+C’est alors que l’on vit s’organiser cette aristocratie féodale des
+_begs_, qui bientôt devinrent sans pitié pour leurs compatriotes qui
+n’avaient pas voulu renier leur croyance et qui furent réduits à cette
+misérable condition que résume fort bien le mot de _rajah_ (troupeau).
+L’oppression des begs fut aussi dure, aussi dégradante, aussi
+spoliatrice qu’aurait pu l’être celle de véritables Turcs venus d’Asie.
+
+Bien souvent les chrétiens opprimés et dépouillés invoquèrent, mais
+vainement, l’intervention du vali du Sultan; parmi ces hauts
+fonctionnaires, un seul se fit remarquer par son esprit de justice et
+par sa loyauté! C’est Ghazy-Chousref Beg, le troisième gouverneur après
+la conquête. Brave comme un lion à la guerre, très versé dans le Coran
+et les Livres saints, ayant puisé dans cette étude des doctrines
+libérales et surtout des principes de tolérance, Chousref n’admettait
+pas que la différence des religions donnât le droit aux musulmans
+d’opprimer les chrétiens, pas davantage les juifs, auxquels il donna
+asile et protection. Il a laissé aujourd’hui, plus de quatre cents ans
+après sa mort, des traces de son administration qui sont tout à son
+éloge: des hôpitaux, des fontaines et l’organisation de la bienfaisance;
+c’était un philanthrope. Aussi a-t-on gardé pieusement sa mémoire, et si
+des statues ne lui ont pas été élevées, puisque la loi du Prophète
+l’interdit, on entoure des soins les plus touchants sa tombe, que
+renferme un mausolée construit dans la cour de la plus grande mosquée de
+Sérajewo. Un vali turc, ami du genre humain, l’exemplaire est rare et
+mérite tous les honneurs qu’on lui rend!
+
+Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la Bosnie ne fait guère parler d’elle,
+noyée dans l’immense océan des possessions turques. Mais voici qu’un
+adversaire redoutable de la maison d’Osman se lève à l’horizon vers
+l’ouest et ne tarde pas à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant
+de prouesses innombrables les annales militaires de la maison
+d’Autriche. Le prince Eugène de Savoie, ce fils de la belle Olympia de
+Mancini, cet enfant de Paris jeté hors de son pays et de sa carrière par
+l’animosité du rancunier Louvois, devint également redoutable au Sultan
+et à Louis XIV. Il chercha sa fortune en Autriche et se distingua tout
+d’abord à la bataille sanglante que Sobieski et le prince de Lorraine
+livrèrent en 1684 sous les murs de Vienne. Le siège de cette capitale
+terriblement menacée dut être levé, et la magnifique armée turque y fut
+détruite presque complètement. Deux années plus tard, Eugène de Savoie,
+qui avait combattu sous Vienne en simple volontaire avec quelques autres
+gentilshommes français, était colonel à la prise de Bude, dont le
+deux-centième anniversaire vient d’être célébré par une belle exposition
+historique. C’est à partir de cette époque que l’on commença à parler de
+lui, et, bientôt après, placé à la tête d’une armée impériale, il
+s’emparait de toutes les forteresses que les Turcs occupaient dans le
+Banat, et il refoulait le croissant au delà de la Save.
+
+Stimulé par ses succès, le prince Eugène le noble chevalier, comme on
+l’appelle dans les légendes et les complaintes relatives à ses hauts
+faits, ne put résister à la tentation d’une promenade à main armée sur
+le territoire ennemi. A la tête de quinze mille cavaliers hardis et
+décidés à tout braver, il se lança dans l’aventure. Ce _ride_ fut
+rapide, foudroyant, fantastique. Le prince, sa suite et son armée
+allèrent tout d’une traite jusqu’à Sérajewo, saccageant tout sur leur
+passage, brisant les obstacles, acclamés de tous côtés par les
+populations chrétiennes, qui respiraient librement pour la première fois
+depuis des siècles et qui s’habituèrent à considérer l’aigle à deux
+têtes et l’étendard jaune de la maison de Habsbourg comme un emblème de
+délivrance; et c’est de cette époque que datent les premières sympathies
+des populations pour la famille impériale. Les Turcs, épouvantés,
+s’étaient enfuis dans les montagnes et en Roumélie. Le prince put
+envoyer à Vienne des trophées et un butin considérable, parmi lequel se
+trouvaient des petits chevaux nerveux et agiles que l’empereur Léopold
+affectionnait beaucoup, car il ne manqua pas de remercier chaudement son
+féal lieutenant de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut lieu avec une
+grande solennité. Les cavaliers d’Eugène avaient revêtu leurs casaques
+surchargées de broderies, leurs baudriers étincelants, leurs cuirasses
+et leurs armures historiées. Les hussards, surtout, firent sensation par
+leur costume resté traditionnel. Quant au général, celui que l’on
+appelait jadis à ses débuts en France «le petit abbé», il avait bonne
+mine sur son grand cheval.
+
+Au début de ce siècle, le système féodal s’épanouissait en Bosnie. La
+terre appartenait aux _agas_ (seigneurs), qui considéraient les paysans,
+surtout lorsqu’ils étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et pourtant on
+ne saurait appliquer ce terme, dans l’acception rigoureuse qu’il avait
+au moyen âge, aux campagnards bosniaques. Le Kmète n’est point, en droit
+du moins, un serf: c’est une sorte de fermier héréditaire dont la
+situation n’a jamais été bien exactement définie et ne l’est pas encore
+aujourd’hui.
+
+Mais le fait est que dans le bon temps où les agas étaient maîtres du
+pays, la condition du Kmète était très misérable. Il était tenu de payer
+au seigneur la _trentina_, soit le tiers de son revenu; mais l’aga, s’il
+en avait la fantaisie, augmentait cette redevance et ne se gênait pas de
+la porter au double. Mais ce n’était pas tout: un beau jour le seigneur
+quittait son aire, bâtie presque toujours au sommet d’une montagne, pour
+descendre dans la plaine et se faire héberger par le paysan. Il fallait
+donner à cet hôte peu désiré le meilleur lait, les plus beaux fruits, et
+tuer en son honneur les brebis les plus plantureuses et les poulets les
+plus gras. C’est seulement après avoir mis à sec le grenier, les étables
+et la basse-cour du pauvre Kmète, que le seigneur s’en allait dans une
+autre ferme ou rentrait dans son castel, pour revenir au bout de six
+mois ou d’un an, lorsque les provisions avaient été renouvelées. Le
+reste du temps l’aga le passait à la chasse, poursuivant les daims, les
+ours, les chamois, ou dénichant les aigles. C’était, avec ses
+porte-arbalètes, ses fauconniers, sa meute choisie, le véritable
+châtelain du moyen âge.
+
+Parfois le Sultan expédiait un firman de recrutement. Le seigneur
+arrivait alors avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes tout équipés et
+montés, et partait en guerre pour le plus grand honneur et profit du
+Croissant.
+
+Mais il ne se regardait nullement comme obligé de répondre à l’appel de
+Sa Hautesse; s’il préférait rester chez lui, il ne se gênait nullement,
+car le _vali_ résidant à Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort
+peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu à les défendre par les armes,
+qui ne le quittaient jamais, ne considérait le Sultan que comme un
+suzerain éloigné et d’un pouvoir assez vague.
+
+Le _vali_ n’était qu’un fantôme plus ou moins richement payé. Tout au
+plus fallait-il s’assurer ses bonnes grâces par des cadeaux dont les
+rajahs faisaient les frais.
+
+Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud, le grand réformateur qui
+voulut assimiler la Turquie aux États d’Europe, tout en renforçant le
+pouvoir absolu des padichas. Mahmoud voulut accomplir en Bosnie l’œuvre
+de Richelieu et de Louis XIII, en abattant au profit de son pouvoir la
+force des grands vassaux. Mais les begs et les agas n’entendirent point
+de cette oreille-là: ils déchirèrent les firmans et massacrèrent les
+envoyés de Stamboul qui se présentaient pour s’assurer de l’application
+des réformes. Pendant trente ans, la Bosnie fut en état d’insurrection
+permanente. Mais les begs ne se bornaient pas à vaincre et à disperser
+les troupes du Sultan. Ivres de massacre et du pillage, ils passaient la
+frontière croate et commettaient d’innombrables actes de brigandage. A
+cinq ou six reprises, les généraux autrichiens durent envahir le
+territoire bosniaque pour y exercer d’énergiques représailles, et
+l’organisation militaire des provinces autrichiennes limitrophes de
+l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines Eugène de Savoie et
+Merci, y trouva sa justification. Les habitants de ces territoires,
+soldats laboureurs, enrégimentés pour toute leur vie, étaient dans un
+qui-vive perpétuel, et tant que les divergences durèrent entre le Sultan
+et ses grands vassaux, ils cultivèrent leurs terres et gardèrent leurs
+moutons, la carabine en bandoulière et le sabre au côté.
+
+En 1851 la Porte résolut de briser une fois pour toutes la résistance
+des _begs_ insolents; elle donna pleins pouvoirs à Omer-Pacha, l’ancien
+sergent autrichien devenu général et bientôt maréchal au service de la
+Turquie, et cette fois c’en fut fait de la féodalité bosniaque. Les
+fortins, les châteaux furent tous pris les uns après les autres. Quant
+aux défenseurs, ils périrent ou bien ils durent subir l’humiliation
+d’être conduits à Constantinople, les mains attachées derrière le dos et
+formant une longue chaîne dont les anneaux étaient rivés au cou de
+chacun. C’est dans cet équipage que les orgueilleux vassaux entrèrent à
+Stamboul pour y faire leur soumission au Grand-Seigneur et y écouter la
+lecture du _Tanzimat_ dont ils avaient brûlé les copies.
+
+Mais la pacification n’eut aucun résultat heureux pour les _rajahs_. Ils
+changèrent d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours: à la place
+des begs, les _valis_ installés désormais à Sérajewo et non plus à
+Trawnik s’acquittaient parfaitement de cette tâche, s’ingéniant à
+arracher au paysan chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant
+de toute façon. C’est ainsi qu’une ordonnance fut remise en vigueur,
+prescrivant aux rajahs en voyage qui rencontraient un musulman, fût-il
+de la condition la plus infime, de descendre de cheval et d’attendre
+qu’il eût passé.
+
+Des agitateurs venus de Russie et surtout du Monténégro essayèrent
+d’exploiter le mécontentement bien légitime des populations chrétiennes
+et de fomenter des troubles. Pendant longtemps leurs excitations
+restèrent stériles. La population de la Bosnie surtout était trop
+avachie, trop démoralisée pour tenter un effort. En revanche, les
+Herzégoviens, race montagnarde et guerrière, voisine d’ailleurs du
+Monténégro, se montrèrent plus entreprenants. Déjà pendant la campagne
+de 1861 contre les Principautés, campagne qui se termina aux portes de
+Cettinje, l’Herzégovine avait donné des signes incontestables
+d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha les révoltés de Mostar et
+de Trebinje se seraient joints aux soldats du prince Nikta.
+
+L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il avait laissés à Sérajewo
+terrifièrent les Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent bouger.
+Au contraire, le «serdar» réussit même à lever des bandes de spahis pour
+marcher contre le Monténégro; mais ces troupes fort bien montées et
+équipées d’une façon assez romanesque ne rendaient pas de grands
+services. Elles tournaient bride et rentraient chez elles au moment de
+la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince de la Montagne Noire ne
+songeait qu’à prendre une éclatante revanche. Il était secondé avec
+ardeur--et soutenu financièrement--par la Russie. Celle-ci avait fini de
+se recueillir et méditait de poursuivre une nouvelle étape sur la route
+tracée dans le testament de Pierre le Grand.
+
+L’année 1870-1871, qui apporta tant de changements, avait complètement
+anéanti le _consortium_ d’alliés qui, en Crimée, avaient sauvé la
+Turquie, et qui, depuis Sébastopol, maintenaient plus haut que jamais le
+dogme de l’intégrité absolue de l’empire turc.
+
+La France était impuissante, l’Angleterre ne se souciait pas d’affronter
+une lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons du feu, et
+l’Autriche commençait à s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens de
+l’empire ottoman qu’à l’existence de la monarchie turque. La
+satisfaction que la Russie obtint à la conférence de Londres, par
+l’abolition des principales clauses du traité de Paris, augmenta son
+prestige et donna une force plus grande aux agitateurs qui parcouraient
+le pays, prêchant l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et la
+question d’Orient fut rouverte, comme le dit M. de Bismarck, «avec un
+peu d’Herzégovine». C’est dans le Podgovitza et autour de Trebinje que
+retentirent les premiers coups de fusil qui devaient être le prélude de
+la guerre serbe, des batailles livrées en 1877 en Bulgarie et en
+Asie-Mineure--et peut-être des luttes plus terribles encore que l’on
+peut prévoir au milieu des complications actuelles, sans être accusé de
+pessimisme exagéré.
+
+Cette insurrection avait commencé d’une façon assez vulgaire, par des
+querelles, d’abord insignifiantes, entre des cultivateurs et les aides
+du percepteur qui venaient faire rentrer les impôts _manu militari_.
+Autrefois, c’était la chose la plus facile; mais, à présent, la
+population des deux sexes recevait l’agent du gouvernement à coups de
+fusil, et au lieu de monnaie, on lui envoyait des balles et des pierres.
+Ces bagarres augmentèrent dans des proportions sérieuses et se
+renouvelèrent presque journellement.
+
+Il fallut renforcer la garnison de Mostar et envoyer des colonnes
+mobiles dans les districts des montagnes. De leur côté, les habitants
+semblaient prendre plaisir à la continuation de la lutte; ils se
+réfugiaient dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient. Les Turcs
+étaient dans l’obligation de recourir à la stratégie, et ils ne s’y
+montrèrent pas toujours très heureux, ni bien expérimentés.
+
+Pendant toute l’année 1875, l’insurrection se propagea, mais si la
+Russie avait fomenté ces troubles, ce n’est pas vers le tsar que les
+insurgés regardaient, attendant des secours et la délivrance. Ils
+imploraient surtout l’assistance de l’empire austro-hongrois. Depuis son
+voyage en Dalmatie, l’empereur François-Joseph était l’homme populaire,
+le souverain respecté entre tous, dans la partie de l’empire turc qui
+confinait alors à ses États. Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur
+de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant longtemps avait géré le
+consulat général autrichien à Sérajewo, étaient considérés par les
+_rajahs_ comme leurs libérateurs obligés. Nous reprendrons tout à
+l’heure cette esquisse historique; donnons d’abord quelques détails de
+mœurs.
+
+Les habitants de la Bosnie, qui professent la religion musulmane, sont,
+comme nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur culte; ils vénèrent la
+mémoire du Prophète autant que leurs coreligionnaires qui habitent la
+Mecque, autour du tombeau de Mahomet, et pour eux le Coran est le Livre
+par excellence. S’ils consentent, dans les villes, à modifier leurs
+mœurs et à se moderniser sous quelques rapports, ils sont orthodoxes
+autant qu’on peut l’être en matière de religion. Le grand nombre de
+mosquées répandues sur le territoire bosniaque, et le soin avec lequel
+on les entretient, suffiraient à démontrer l’intensité de ces sentiments
+religieux. On peut dire que toute l’existence des musulmans de Bosnie
+est réglée sur le Coran.
+
+Le Turc n’a pas de nom de famille. Pour distinguer les uns des autres
+les innombrables Osman, Mehemet, Mohamed (car le nombre des prénoms est
+également très restreint), on a recours à des qualificatifs, et souvent
+à des sobriquets. Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on trouve tout
+naturel d’être appelé le _Boiteux_, le _Borgne_, le _Bancal_, etc. Il
+est vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés qui se font nommer le
+_Brave_, le _Lion_, le _Sage_, etc. Cette absence de nom de famille
+détruit également toute filiation et tout orgueil de race; d’ailleurs,
+sous la domination turque, et pendant longtemps, le Sultan s’était
+proclamé l’héritier de droit--du droit du plus fort--d’une certaine
+catégorie de Bosniaques dont il redoutait l’influence et la richesse. Un
+simple décret suffisait pour spolier les enfants; et le détenteur de la
+fortune devait s’estimer heureux si, pour entrer plus tôt en possession
+de l’héritage, son légataire universel ne le faisait pas décapiter ou
+empoisonner.
+
+Par conséquent, le musulman n’était pas stimulé, comme l’Européen, par
+la perspective d’assurer le sort des siens et de fonder le bien-être
+d’une série de générations. A quoi bon travailler, se remuer, se donner
+tant de peine, puisque les siens ne profiteraient pas de ses efforts? De
+là l’apathie de la population musulmane, l’absence de toute initiative
+dont on commence à se départir aujourd’hui que, sous la protection des
+lois autrichiennes, le père est libre de travailler pour ses enfants,
+assuré qu’ils ne pourront plus être dépouillés.
+
+Il n’y a cependant pas de règle sans exception.
+
+Quelques familles de l’ancienne noblesse bosniaque, qui montrent avec
+fierté aujourd’hui des diplômes datant du XIIe et du XIIIe siècle, ont
+su garder les traditions, et conserver, avec leurs biens, le nom de
+leurs ancêtres tout en embrassant la foi musulmane. Les chefs de ces
+familles ont droit au titre de _beg_ et _d’agha_. Mais il faudrait bien
+se garder d’appeler ces musulmans «_Turcs_» ou «_Auraks_», ils
+considéreraient cette désignation comme une grosse injure et elle
+pourrait provoquer des représailles désagréables. Si la famille n’existe
+pas dans le sens européen du mot, l’amour des parents pour leurs
+enfants, surtout lorsque ceux-ci sont petits, est réellement touchant.
+D’après la loi musulmane, l’enfant doit être élevé à la mamelle jusqu’à
+l’âge de deux ans. La plupart du temps, et presque toujours, c’est la
+mère qui donne son propre lait. Une nourrice est-elle appelée, on
+l’accable de prévenances, de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise
+humeur, ni contrariété et afin que son lait ne s’en ressente pas. Les
+petits sont _gâtés_ dans toute l’acception du mot; on les bourre de
+friandises et de confitures, rien n’est assez beau pour leur parure, on
+les attife de velours et de soie, et les parents pauvres consentent à
+aller déguenillés, pour que leurs petits aient leurs oripeaux couverts
+de broderies qui les font ressembler à de gracieuses poupées. C’est avec
+orgueil que la mère les promène de porte en porte, d’une parente à
+l’autre, pour qu’on les admire.
+
+Malheureusement, jusqu’à présent du moins, cet amour pour les enfants
+n’allait pas jusqu’à leur donner une éducation soignée; il y a vingt
+ans, on pouvait citer un phénomène, un fonctionnaire turc, le receveur
+de Sérajewo, qui envoyait sa fille à l’école créée par des négociants
+grecs. Généralement l’éducation des filles est nulle, on se borne à leur
+apprendre la couture, la broderie et l’art de confectionner les
+confitures de roses. Si on se décide à leur apprendre la lecture, on ne
+met guère entre leurs mains que le Coran.
+
+Quant aux garçons, ils ne manquent pas d’écoles, et depuis 1878, les
+professeurs européens qui y ont été attachés ont contribué à améliorer
+d’une façon sensible l’instruction qui y est donnée, et à varier le
+programme qui, sous le régime turc, était par trop monotone et se
+résumait en un seul point: la lecture et l’étude du Coran.
+
+C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la base du système scolaire.
+L’enfant musulman arrive de bonne heure à l’école; il s’accroupit, les
+jambes croisées sur des nattes ou sur des peaux de bête, il dépose son
+livre sur des bancs placés à hauteur d’appui. Le professeur, placé dans
+une sorte de chaire, fait la lecture du Coran, commente les versets, et
+les fait réciter aux élèves. Quand l’écolier a ainsi parcouru tout le
+Livre sacré, de la première page à la dernière, il y a grande fête à la
+maison; on donne un grand repas et le jeune _Coraniste_ est comblé de
+cadeaux, pourvu qu’il appartienne à une famille aisée. C’est à la même
+date qu’il sort du harem, pour passer de l’autorité de la mère sous
+celle du père. Si l’enfant n’est pas obligé de gagner sa vie, il
+continue l’étude du Livre sacré, il s’évertue à découvrir le sens caché
+des passages obscurs et il accumule les thèses jusqu’à ce qu’il soit
+digne de passer ses examens de théologie. Mais on ne se borne pas à
+l’interroger sur le sens caché du Coran, on exige de lui qu’il moule
+certains versets d’une plume calligraphique, et qu’il indique sans
+broncher, combien le Livre saint contient de lignes et de syllabes. S’il
+a répondu d’une façon satisfaisante à ces questions, on lui décerne le
+titre de «Hafiz» (d’heureuse mémoire), et la carrière littéraire et
+politique lui est ouverte. Il peut ensuite obtenir ses grades et devenir
+«_effendi_». Ce titre, qui est donné par abus à tous les Turcs qui
+portent un beau cafetan et renouvellent leur turban dès qu’il se
+défraîchit, était jadis une distinction accordée aux savants seulement.
+
+Autrefois, la mode était d’envoyer les fils de familles aisées ou riches
+parfaire leur éducation à Stamboul. L’école supérieure créée dans le
+pays n’avait eu aucun succès, et le professeur qui y avait été appelé,
+après avoir fait ses études à Paris, n’a eu que des déboires et a
+finalement quitté la place. Là aussi l’influence de l’occupation se fait
+sentir. Les écoles vides naguère, commencent à se remplir et, à côté du
+Coran, on commence à y enseigner d’autres _thematas_, surtout des
+langues vivantes, et les jeunes bosniaques apprennent très vite
+l’allemand--qui est en somme la langue gouvernementale et
+administrative.
+
+Tout récemment enfin, des lycées et des écoles commerciales
+(Realschulen) ont été créés sur différents points, et exactement modelés
+sur les écoles de ce genre qui existent dans l’empire austro-hongrois.
+Les musulmans y affluent de presque partout. Les notables ont formé des
+comités scolaires qui surveillent, avec beaucoup de sollicitude, les
+maisons d’éducation et se rendent compte des progrès des élèves, qu’ils
+encouragent par des primes et des prix distribués à la fin de l’année.
+Le comité de Sérajewo est composé de lettrés; on lui doit la publication
+d’un manuel scolaire en langue turque qui serait approuvé par le
+ministre de l’instruction publique le plus exigeant.
+
+La principale qualité de ces écoles est d’être laïques, c’est-à-dire de
+permettre aux enfants musulmans de s’asseoir à côté des condisciples
+appartenant à une autre religion, et leur développement sera le véhicule
+le plus puissant de la civilisation européenne en Bosnie. L’élève qui
+vit de l’existence des autres enfants, qui s’imprègne des idées qu’ils
+apportent de chez eux à l’école, qui emporte chez lui les impressions
+qu’il a reçues, si nouvelles, si différentes de ce qu’il a sous les
+yeux, cet élève est bien près d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie
+musulmane et de devenir un citoyen utile et actif du XIXe siècle. Cette
+conquête-là est plus sûre et plus durable que celle qui pourrait être
+poursuivie les armes à la main, ou par des procédés oppressifs. C’est en
+amenant les petits musulmans dans ces écoles, qu’on les conduira à la
+lumière et à la civilisation.
+
+Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est imposée, le gouvernement
+austro-hongrois ne veut pas user de coercition, ni de violence, pour
+garnir les bancs de ses écoles, il compte sur la force de l’exemple, sur
+l’amour-propre des musulmans, qui ne voudront pas que leurs enfants
+restent dans un état d’infériorité intellectuelle, quand ils ont tant
+d’occasions de s’instruire, et que la science a été mise à leur portée
+avec tant de bonne volonté.
+
+A peine le jeune garçon est-il échappé de la classe, que ses parents
+songent pour lui à la grande affaire, au mariage. Si les femmes mariées
+de la Bosnie dissimulent leurs charmes présents et passés, sous des
+voiles bien plus impénétrables que les _feridjés_ des cadines de
+Stamboul, les jeunes filles vont le visage découvert.
+
+Cependant, pour échapper aux regards trop importuns et trop
+investigateurs, ces jeunes filles portent derrière le dos un tissu
+qu’elles peuvent ramener sur elles comme un rideau, pour échapper aux
+curieux.
+
+Grâce à cette concession, réminiscence des époques où la Bosnie était
+encore un État chrétien, le fiancé connaît, au moins de vue, celle qu’on
+lui destine et que sa mère prévoyante a choisie pour lui dans les
+établissements de bains qui sont affectés à ces sortes d’entrevues. Mais
+il ne peut guère communiquer autrement avec sa future épouse, à moins de
+stationner le soir pendant de longues heures, sous les fenêtres de sa
+belle.
+
+Si donc, en passant par les rues du quartier turc de Sérajewo, vous
+apercevez un don Juan en casaque neuve et faisant le pied de grue sous
+le grillage d’un _moucharabie_ et guettant afin de voir flotter un bout
+d’étoffe et de ruban, dites-vous bien qu’il y a un mariage en
+perspective, que ce n’est pas pour l’autre motif «que le jeune homme
+consent à se morfondre».
+
+Une fois la femme admise au harem, elle est absolument invisible pour
+tout être du sexe fort. Nous n’engageons même pas l’étranger à accorder
+une attention trop soutenue aux dames voilées qu’il rencontre sur son
+chemin, il s’exposerait à des interpellations brutales de la part du
+mari ou du parent qui ordinairement accompagne la femme, à quelque
+distance, sans jamais lui donner le bras. Si le chevalier, garde de
+l’anonymat féminin, est un musulman d’un esprit particulièrement
+fanatique, on risque d’être honoré d’un combat. Autrefois cette injure
+était le lot habituel des étrangers qui passaient dans les quartiers
+turcs, mais aujourd’hui la police et la crainte salutaire qu’elle
+inspire y ont mis bon ordre.
+
+Parfois cependant il arrive qu’une femme ainsi voilée marche droit à
+l’étranger et lui adresse la parole sans en être le moins du monde
+empêchée. Ne flairez pas alors quelque piquante aventure; au ton dont
+elle profère les paroles inintelligibles qu’elle vous adresse, vous
+devinerez une vieille mendiante qui en veut uniquement à vos kreutzers.
+Dans les campagnes, les femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles
+aperçoivent un _giaour_, elles font volte-face avec une brusquerie
+parfois comique, se collent le visage contre un arbre et présentent au
+passant cette partie de leur individu à laquelle on n’a guère l’habitude
+d’adresser ses saluts.
+
+Dans le district situé au delà de la Narenta, les femmes se promènent
+sans voiles et ne craignent pas de se faire admirer par les étrangers.
+Mais là aussi défense de leur adresser la parole.
+
+Le mariage chez les Turcs, en Bosnie, est une institution
+essentiellement civile. L’iman, le prêtre n’y participe que pour
+assister la fiancée, et comme son cavalier servant, puisqu’il est chargé
+de l’aller chercher chez ses parents et de la conduire chez le juge
+(cadi), qui seul a qualité pour unir les futurs époux.
+
+Le fiancé revêtu de son plus chatoyant costume, ses parents (mâles bien
+entendu) et ses amis intimes, attendent l’arrivée de la future mariée.
+C’est un de ses amis qui a été chargé de demander formellement à la
+jeune fille, à travers le grillage de sa fenêtre ou du petit judas
+également grillé, pratiqué dans la porte de sa cellule, si elle consent
+à prendre pour époux, Iussuf, le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à
+la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative a été rapportée, le
+jour de la noce est fixé.
+
+Le cadi commence par énumérer les charges du mari à l’égard de la femme,
+il constate, comme un notaire, les apports des époux et prend note des
+engagements du mari pour le cas où il répudierait sa femme. Cette
+éventualité doit toujours être prévue, la stérilité étant un cas de
+divorce; seulement le mari doit toujours pourvoir à la subsistance de
+l’épouse séparée. Les parents se portent garants de ces engagements.
+C’est seulement lorsque ces détails ont été réglés, que le cadi autorise
+l’iman à prononcer par trois fois la formule rituelle qui proclame
+l’union des époux mariés comme le furent Adam et Ève, Mahomet et
+Chadidya.
+
+Les fêtes du mariage durent plusieurs jours chez les Turcs riches. On ne
+se borne pas à nourrir somptueusement les invités, on leur envoie
+également différents cadeaux, le _cadi_ et l’_iman_ surtout ne sont pas
+oubliés, enfin, lorsque tous les ustensiles de ménage et les meubles ont
+été transférés dans le logement de l’époux, la vie commune commence pour
+les mariés. A partir de ce moment, la femme est légalement et de fait
+sous la dépendance totale et absolue de son mari. Il peut lui interdire
+même de voir ses plus proches parents, et elle ne sortira pas sans sa
+permission. Malgré la rigueur de ces usages, on n’entend guère les
+femmes turques se plaindre d’être maltraitées par leurs maris; au
+contraire, les rares Européens qui ont réussi à se rendre compte de la
+vie de famille chez les musulmans ou qui sont liés avec des Turcs
+bosniaques, sont d’accord pour constater que l’influence morale de la
+femme est très grande, et que dans beaucoup de ménages elle porte la
+culotte. Ah! le jour où une brèche aura été faite dans les traditions
+séculaires si rigoureusement observées, quand le voile qui recouvre les
+visages des épousées aura disparu, ou sera devenu d’un tissu plus
+transparent--le jour où le mari et la femme turcs prendront leur repas
+en commun, la civilisation aura fait un pas immense dans ces contrées;
+car c’est l’influence des femmes, ne connaissant aujourd’hui rien en
+dehors du harem, recroquevillées dans l’éducation selon le Coran, qui
+est l’obstacle le plus puissant, le plus efficace au progrès.
+
+L’épouse turque ne peut recevoir aucun homme sauf son mari, mais, dans
+les harems aisés, on a pris les habitudes qui règnent à Constantinople.
+Les femmes se réunissent entre elles; elles font alors assaut de parures
+et de toilettes et dansent au son de la guitare ou de l’instrument
+local, la _tamboura_. Elles ont conservé la vieille danse slave, le
+«kolo» (une sorte de farandole), et s’agitent pendant des heures en
+tournant en rond. Elles s’interrompent pour absorber force sorbets,
+glaces et pâtisseries légères, et pendant qu’elles se livrent à des
+distractions comme de grandes poupées vivantes qu’elles sont, des
+pantoufles placées devant la porte du harem interdisent au mari de
+pénétrer dans le sanctuaire. Ce signe est le plus efficace des verrous,
+et nul mari n’oserait enfreindre cette défense sans déchoir à ses
+propres yeux.
+
+Il y a certains jours réservés aux visites. On voit alors par les rues
+tortueuses et étroites, au milieu de la boue, des bandes de femmes
+s’avancer, précédées et suivies de serviteurs qui, lorsque la nuit est
+venue, portent de grosses lanternes. Les longs paletots-fourreaux sont
+de couleurs très variées. Les vêtements rouges et jaune-clair tranchent
+sur le noir et le blanc; quant à la chaussure, ce sont des bottes de
+maroquin couleur safran. Et les rires, les gazouillements, les
+bavardages vont leur train, sans compter que ces dames ne se gênent pas
+quelquefois pour se moquer des passants. Ne sont-elles pas sûres de
+l’impunité? Ces jours de visite sont, pour les habitantes des harems, de
+véritables jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent de l’air et du
+soleil!
+
+Depuis l’occupation, des liens sociaux se sont établis entre les femmes
+du monde turc et les épouses de quelques fonctionnaires et officiers
+autrichiens. Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent chez elles la
+visite des cadines. Mais alors, il faut que le mari ait soin de
+disparaître. Les dames turques se montrent très curieuses des plus
+petits détails de ménage, et elles examinent avec une attention presque
+enfantine les objets les plus insignifiants que l’on met sous leurs
+yeux. Elles sont particulièrement heureuses quand les dames des
+fonctionnaires leur font admirer quelques chiffons ou colifichets que
+l’on a fait venir de Vienne ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent
+beaucoup à certaines immigrées et il y a des amitiés sérieuses qui se
+sont nouées entre turques et chrétiennes.
+
+Les Bosniaques se marient encore plus jeunes que les femmes musulmanes
+de Constantinople. L’âge moyen des fiancées est de quinze ans, mais il
+en est qui rendent la fameuse visite au cadi un ou deux ans plus tôt.
+
+La nubilité précoce, la vie du harem, le régime débilitant des rêveries
+et le manque de précautions hygiéniques flétrissent bientôt les appas de
+la femme musulmane; à trente-cinq ans, c’est une véritable vieille et
+elle peut prendre ses invalides d’épousée.
+
+Il y a une question délicate très souvent soulevée, et à laquelle on n’a
+jamais répondu avec quelque certitude. Malgré toutes les précautions
+minutieuses, malgré la surveillance incessante à laquelle on
+l’assujettit, la musulmane est-elle absolument fidèle, et son mari se
+trouve-t-il absolument à l’abri des accidents conjugaux? La présence de
+tant de sémillants officiers, grands bourreaux des cœurs, laisse-t-elle
+tout à fait indifférentes les recluses des harems? Si vous faites une
+enquête sur ce sujet délicat, vous n’obtiendrez pour réponse que des
+sourires discrets, et des demi-confidences pleines de réticences, mais
+rien de précis.
+
+Nous sommes loin du reste en Bosnie, des sacs remplis de chats et de
+couleuvres dans lesquels on cousait l’épouse adultère. Un édit du sultan
+Suleiman se borne à autoriser le mari, dont les revers conjugaux auront
+été suffisamment démontrés, à réclamer le divorce. Il est vrai qu’il en
+est de même pour le cas où la femme ôterait son voile devant un
+étranger; mais, dans un cas comme dans l’autre, le mari doit pourvoir à
+la subsistance de la divorcée.
+
+Le même sultan Suleiman avait établi, en quelque sorte, un tarif pour
+les baisers donnés à une femme qui n’est pas la vôtre. Il est vrai que
+la modicité de l’amende constituait une véritable provocation. En
+revanche, tout homme qui enlevait une jeune fille ou un jeune garçon
+était impitoyablement amoindri dans ses œuvres vives.
+
+Il va sans dire que l’une et l’autre de ces lois sont tombées en
+désuétude.
+
+Regardons dans l’intérieur des maisons. Le mobilier est resté le même,
+depuis l’introduction des usages turcs. Des nattes et des guéridons en
+constituent à peu près le fond. La qualité de ces objets varie selon le
+degré de fortune des habitants; le luxe principal consiste dans des
+tapis qui viennent de la Roumélie, et dont le tissu est très épais. Les
+riches, qui tiennent à avoir un état de maison élégant, font venir leurs
+tapis de Smyrne, et dépensent souvent de grosses sommes.
+
+Lorsque le musulman bosniaque meurt, il doit être enterré dans les 24
+heures. Le Prophète a dit que celui qui est destiné à entrer au paradis
+doit y pénétrer le plus tôt possible, et d’autre part il faut se
+débarrasser très rapidement du cadavre; cette hâte a dû donner lieu à de
+bien terribles erreurs, d’autant plus que l’examen du médecin des morts
+est assez sommaire. A Sérajewo et dans les villes, l’autorité
+autrichienne y a mis au moins bon ordre, et les morts sont visités par
+des docteurs sérieux, qui s’efforcent de prévenir l’inhumation
+précipitée des cataleptiques. Si le décédé est d’une famille
+particulièrement pieuse, le corps, après avoir été lavé et revêtu du
+suaire, est transféré à la mosquée où il passe la dernière nuit. On
+porte le mort au cimetière sur les épaules, et de même que chez nous,
+les passants saluent le cercueil, en Bosnie ils relayent les porteurs.
+C’est sous cette forme que les honneurs sont rendus aux morts.
+
+Les populations chrétiennes offrent un singulier mélange de traditions
+slaves et d’assimilations musulmanes. Dans les villes, le costume des
+Serbes, qui n’ont pas encore pris le parti de se vêtir à l’européenne,
+est semblable à celui des mahométans; les femmes fort heureusement, car
+elles sont fraîches dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont pas adopté
+le voile impénétrable des Turques, elles courent par les rues, la tête
+nue, pimpantes et rieuses; nu aussi est le pied qui repose dans des
+sabots en bois, la seule chaussure qui s’harmonise avec la qualité du
+pavé de Sérajewo et de Mostar; leur jupe, très ample et d’étoffe
+bariolée, se rétrécit dans le bas et forme une sorte de pantalon. Une
+casaque brodée, en hiver une pelisse de peau de mouton et un bonnet posé
+sur la nuque complètent ce costume.
+
+Dans la campagne, la condition des Bosniaques chrétiens était, jusqu’en
+1870, fort misérable; leur logement, leur nourriture, leurs habits, tout
+attestait cet état de délabrement. La polenta les nourrissait, et pour
+costume, hommes et femmes n’avaient que de longues chemises de toile
+grossièrement tissées; sachant que la récolte pouvait être enlevée par
+les begs, ou confisquée par les aghas, ils ne se donnaient guère la
+peine de cultiver le sol. Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui
+qu’ils sont certains de garder ce qui leur appartient, la loi et les
+autorités leur garantissant leurs propriétés. Le Khmète prend goût à la
+culture de son lopin de terre, il songe à en tirer bon profit, et ses
+besoins sont déjà moins rudimentaires qu’autrefois.
+
+La gaieté et la bonne humeur pénètrent avec l’aisance et la sécurité
+dans les cabanes des villageois; les vieilles légendes d’autrefois y
+sont chantées avec accompagnement de la «tamboura», la guitare
+nationale, et le dimanche, le _kolo_ entraîne garçons et fillettes dans
+son tourbillon. Le soldat autrichien se mêle à la fête; il est le
+bienvenu partout. Il a une arme au côté, et il ne pille pas! Cela change
+les habitants des bachi-bouzoucks que la Turquie lâchait autrefois sur
+eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Origines de l’occupation autrichienne.--L’opinion publique à Vienne et
+en Turquie pendant la guerre d’Orient.--Démonstration à
+Budapesth.--Contrepoids à l’influence russe.--Action des agents
+autrichiens à Sérajewo.--Le voyage impérial de 1873.--Les
+réfugiés.--L’entrée du général Philippovic sur le territoire turc.
+
+
+Dans le courant de l’été de 1876, les souverains d’Autriche-Hongrie et
+de Russie se rencontrèrent au château de Reichstadt en Bohême, celui-là
+même qui avait été érigé en fief éphémère au profit du fils de Napoléon
+Ier. Le résultat de cette entrevue fut un arrangement qui garantissait
+au tsar la neutralité de l’Autriche, au cours de la guerre qu’il avait
+résolu d’entreprendre contre la Turquie. En revanche, François-Joseph
+retourna à Vienne avec l’assurance que les tendances d’expansion de la
+monarchie vers l’est trouveraient satisfaction, sans que l’Autriche eût
+besoin de tirer l’épée. On peut dire que l’occupation de la Bosnie fut
+résolue dès ce jour-là.
+
+Le gouvernement de Vienne tint strictement ses engagements; malgré le
+courant de l’opinion publique très hostile à la Russie, malgré les
+observations de la presse et les interpellations parlementaires, il
+refusa de se jeter dans la mêlée et il assista l’arme au bras à la lutte
+sanglante qui se poursuivait en Europe et en Asie.
+
+Le comte Andrassy, alors ministre des affaires étrangères, avait une
+situation des plus difficiles. Homme d’État hongrois, parvenu à la plus
+haute situation de l’empire grâce à l’appui de ses compatriotes, poussé
+par eux et chargé de défendre les intérêts magyars, il se vit obligé de
+tenir tête à un mouvement d’opinion des plus prononcés et des plus
+actifs, qui de Budapesth avait rayonné jusque dans les dernières
+bourgades de la Hongrie.
+
+De toutes parts des meetings s’organisaient, des processions précédées
+de bannières et de fanfares traversaient les rues réclamant à grands
+cris, et non sans menaces, la guerre contre la Russie et accusant le
+ministre de faiblesse ou même de trahison.
+
+Les premières victoires des Turcs autour de Plewna et en Asie-Mineure,
+jetèrent de l’huile bouillante sur le feu de l’enthousiasme turcophile
+des Hongrois. C’est que l’on se souvenait, dans les pays de la couronne
+de Saint-Étienne, de l’intervention russe de 1849, sans laquelle
+l’Autriche ne serait jamais parvenue à mater l’insurrection magyare; on
+se souvenait également de la noble et généreuse fermeté du sultan
+Abdul-Medjid, refusant de livrer Kossuth et ses compagnons. Les
+agitateurs, qui donnaient alors le mot d’ordre au parlement dans les
+réunions publiques et dans les journaux, proclamaient qu’il était du
+devoir sacré de la Hongrie de se montrer reconnaissante et de voler au
+secours de la Turquie.
+
+Le mouvement atteignit son apogée lorsqu’une députation de _softas_,
+venant de Constantinople, débarqua à Budapesth pour prendre livraison
+d’un sabre d’honneur offert à Osman-Pacha. Les démonstrations bruyantes,
+et les sommations adressées au comte Andrassy d’avoir à tirer l’épée
+devinrent plus pressantes et plus directes.
+
+Mais le comte Andrassy ne s’en émut point, il s’était tracé sa ligne de
+conduite politique: il n’en dévia point. Si le début de la campagne de
+1877 avait eu des épisodes très flatteurs pour l’héroïsme des soldats
+turcs et humiliants pour les généraux russes, la suite et la fin de la
+guerre montrèrent toute la misère et toute l’incapacité de
+l’administration turque. Il était évident que c’eût été rendre un
+mauvais service aux populations chrétiennes, c’eût été un crime envers
+la civilisation que de replacer sous le joug du padishah les provinces
+que la puissance des armes russes en avait détachées. L’intérêt de la
+monarchie austro-hongroise n’était plus--s’il l’avait jamais été--dans
+le maintien dogmatique de l’intégrité de l’empire ottoman, mais il
+consistait dans l’établissement d’un contre-poids à l’influence russe
+dans les Balkans. L’alliance étroite avec la Serbie et l’occupation de
+la Bosnie et de l’Herzégovine, telle devait être la base de la politique
+nouvelle de l’Autriche-Hongrie dans la péninsule. A ce compte-là on
+n’avait plus à redouter à Vienne l’extension de l’influence russe et
+l’on pouvait même consentir à ce que le tsar fît gouverner la Bulgarie
+par un de ses généraux ou l’un de ses parents. Si l’on tient compte de
+ce que ce double résultat a été atteint sans que l’Autriche eût à
+s’imposer d’autres sacrifices que ceux exigés par la répression du
+soulèvement des Bosniaques et des Herzégoviens, l’on conviendra que la
+politique du cabinet de Vienne a été, cette fois, habile dans ses
+projets et heureuse dans ses résultats.
+
+Comme nous l’avons dit plus haut, depuis longtemps les regards des
+Bosniaques opprimés se tournaient vers l’Autriche. Les agents
+consulaires que le cabinet de Vienne avait envoyés à Sérajewo s’étaient
+fait remarquer par leur intelligence et leur activité. Deux militaires
+surtout, le colonel Thömmel et le colonel (plus tard général) Ivanovic,
+entrèrent en relations intimes avec les slaves et par la cordialité
+qu’ils leur témoignèrent, par la protection qu’ils accordèrent aux
+rajahs persécutés, ils surent acquérir de vives sympathies qui furent
+reportées sur le souverain de l’empire austro-hongrois.
+
+Ces sympathies éclatèrent surtout en 1873 lorsque l’empereur visita la
+Dalmatie. Tandis que le gouverneur de la Bosnie, Ali-Pacha, se rendait à
+Raguse, avec une suite nombreuse pour saluer officiellement
+François-Joseph au nom de son souverain le Sultan, des troupes de
+paysans à cheval, à pied, juchés sur des charrettes passaient la
+frontière pour contempler de près ce «tsar» qui se montrait aux
+populations les plus éloignées de son empire et qui venait s’enquérir de
+leurs besoins, de leurs désirs et de leurs aspirations. L’effet produit
+par la personnalité de François-Joseph sur les habitants des provinces
+voisines de la Dalmatie fut très grand; la figure à la fois martiale et
+élégante du souverain, ses façons si simples et empreintes d’une
+véritable noblesse, lui concilièrent tous ces esprits naïfs et humbles,
+habitués à considérer le moindre pacha comme un demi-dieu planant
+orgueilleusement au milieu des nuages de son chibouque. Quand ils
+arrivèrent dans leurs foyers, ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, et
+dès ce moment tous s’écrièrent: «François-Joseph sera notre protecteur
+et notre libérateur!» Ces espérances furent encouragées encore par la
+faveur dont jouissait alors le général de Rodich, gouverneur de la
+Dalmatie, qui passait avec raison pour un des partisans les plus ardents
+de l’émancipation des rajahs dans les Balkans.
+
+Lorsque les troubles éclatèrent, et lorsque peu à peu le mouvement gagna
+toute l’Herzégovine et une partie de la Bosnie, tous ceux qui avaient
+été compromis dans le mouvement et qui redoutaient de cruelles
+représailles cherchèrent un asile sur le territoire autrichien. Non
+seulement ils trouvèrent un refuge dans les États de l’empire, mais le
+gouvernement leur accorda des secours calculés modestement, mais qui
+finirent cependant par obérer d’un chiffre assez considérable le budget,
+car le nombre des émigrants augmentait et la durée de leur exil semblait
+se prolonger à l’infini. A la fin de 1876, les réfugiés bosniaques
+avaient coûté à l’Autriche 12 millions de florins. Pour un État dont les
+finances exigent des ménagements, c’était une lourde charge, surtout
+étant donné que ces dépenses furent faites en pure perte, sans le
+moindre espoir de remboursement.
+
+Sur les instances de l’Autriche, la Turquie proclama une amnistie
+générale et les émigrants furent invités à rentrer. La plupart s’y
+refusèrent; ils n’avaient aucune confiance dans la sincérité de la
+clémence ottomane; d’ailleurs, la plupart avaient été rejoints sur le
+sol autrichien par leurs familles, et ils s’y trouvaient fort bien.
+
+Sur ces entrefaites, une voix s’était élevée en faveur des Bosniaques;
+c’était celle du prince Milan de Serbie. Au nom de la similitude des
+races, et s’appuyant sur des traditions historiques, le jeune souverain
+et son premier ministre Ristich réclamaient de la Porte l’administration
+de la Bosnie. Le Monténégro semblait laisser deviner les mêmes
+prétentions au sujet de l’Herzégovine. La Turquie s’étant refusée à
+faire droit aux exigences des deux principautés, la guerre de 1876, à
+laquelle la Russie prit une «part officieuse», en est résultée.
+
+Quand même la Turquie eût cédé, ou qu’elle eût été battue, la Serbie et
+le Monténégro n’eussent point obtenu satisfaction. M. le comte Andrassy
+avait clairement déclaré dans plusieurs notes péremptoires que
+l’Autriche ne souffrirait aucun changement de régime dans les provinces
+limitrophes au profit d’un autre État. Le ministre des affaires
+étrangères laissait entrevoir que si l’administration de la Bosnie
+devrait être enlevée à la Porte, c’est l’Autriche-Hongrie seule qui
+devait en être chargée. M. d’Andrassy avait exprimé d’une façon très
+pittoresque ses raisons dans une note diplomatique: «Nous sommes,
+disait-il, aux premières loges pour assister aux troubles qui ont lieu
+au delà de notre frontière, et c’est nous qui payons les frais du
+spectacle.» La défaite des Serbes résolut la question bosniaque en
+faveur de la Turquie jusqu’à l’année suivante.
+
+Ce n’est pas le moment de rappeler ici à la suite de quelles longues
+discussions et de quelles négociations difficiles l’aréopage réuni à
+Berlin accepta l’article 25 du traité portant que la Bosnie et
+l’Herzégovine seraient occupées et administrées «par l’empire
+austro-hongrois». M. le comte Andrassy avait fait valoir l’état
+anarchique qui régnait dans les deux provinces depuis trois ans; il
+excipa des rapports de ses consuls dépeignant la dévastation du pays par
+les bachi-bouzoucks, l’état misérable des rajahs, de 80,000 chrétiens
+payant l’impôt pour 300,000 qui avaient émigré. Il avait pu insister,
+avec raison, sur l’émotion qui gagnait forcément les populations slaves
+de l’Autriche et sur les difficultés de toute espèce qui en résultaient.
+Cet état de choses ne devait durer à aucun prix, et la Turquie manquant
+de force pour rétablir solidement l’ordre, l’Autriche offrait de s’en
+charger. Sauf l’Italie, tous les États représentés au congrès furent
+d’avis de donner à l’Autriche le mandat réclamé par elle; la Russie, il
+est vrai, céda de mauvaise grâce, mais elle consentit enfin à
+l’occupation, afin d’éviter l’annexion et de pouvoir un jour limiter les
+pouvoirs que l’Autriche tenait du consentement--révocable--des autres
+puissances. Quant à la Turquie, rien de plus contradictoire et de plus
+embrouillé que les instructions données dans la question bosniaque à ses
+plénipotentiaires; ceux-ci ne savaient à quel saint se vouer en présence
+des dépêches de Constantinople. Tantôt le sultan se résignait à subir
+l’occupation, tantôt il faisait mine de s’y opposer à main armée.
+Lorsque le fameux article fut voté, on ne sut pas au juste à Vienne à
+quoi s’en tenir, mais en général la diplomatie autrichienne comptait sur
+l’apathie musulmane, sur la résignation au _Kismet_! Le comte Andrassy
+était plein de confiance, il assurait à ses familiers que l’occupation
+ne souffrirait aucune difficulté. «Il suffira d’y envoyer une compagnie
+avec la musique,» déclara le ministre, et le mot courut Vienne. Il fut
+vivement reproché à son auteur, comme une preuve d’imprévoyance,
+lorsqu’il fallut, quelques semaines plus tard, mobiliser plusieurs corps
+d’armée pour étouffer l’insurrection.
+
+Le fait est qu’une agitation très intense se propageait à travers la
+Bosnie et gagnait l’Herzégovine. Les Turcs, montagnards fiers et
+indomptables, ne pouvant supporter l’idée d’une domination étrangère,
+les Swabas (Allemands) leur faisaient horreur. Ils se préparèrent à la
+révolte et à la résistance; on leur en laissa le temps largement pendant
+les trois semaines qui s’écoulèrent entre la publication du traité de
+Berlin et le passage de la Save par le général Philippovic. Il eût été
+facile d’agir par surprise; d’abord en retardant autant que possible la
+publication du paragraphe 25, en retenant les dépêches qui devaient
+annoncer aux Bosniaques la décision prise à leur égard, et d’autre part
+en pressant le mouvement de concentration de l’armée autrichienne.
+
+Le _vali_ turc était toujours, à Sérajewo, en butte à toutes les
+sommations et aux injonctions les plus brutales. On l’accablait de
+questions sur ce qu’il comptait faire, sur l’attitude que le monde
+officiel turc garderait vis-à-vis de l’occupation.
+
+Le gouverneur était sans instructions, abandonné à lui-même, à ses
+inspirations, ne sachant pas auxquelles il devait obéir pour satisfaire
+son auguste maître d’Idliz-Kiosk. S’il fallait en juger par les
+préparatifs militaires, la Turquie était décidée à défendre avec la
+dernière énergie les provinces que l’Autriche allait administrer. Une
+armée de 25 à 30,000 hommes avait été concentrée entre la Save et
+Sérajewo; tous les éléments de l’organisation turque étaient
+représentés, mais les bachi-bouzoucks y dominaient. Les canons, les
+armes de réserve ne manquaient pas, et chaque jour on signalait
+l’arrivée de nouveaux convois de munitions. Après une courte lutte
+d’influences diverses, les fanatiques l’emportèrent, la résistance fut
+résolue. Le peuple de Bosnie s’était soulevé; il lui fallait un chef
+insurrectionnel, il l’eut dans la personne d’Hadji-Loja. Singulier type
+que celui de cet aventurier à la fois illuminé et brigand, que les
+événements devaient conduire à la surface, alors qu’il opérait
+obscurément jusque-là dans les passages des montagnes et sur les grandes
+routes!
+
+Hadji-Loja était un musulman de la vraie Turquie, un descendant d’Omar
+et non un Bosniaque converti. Les uns disent qu’il a débuté par des
+études théologiques, les autres affirment qu’il était simplement garçon
+boucher à Stamboul. Le fait est que, fort jeune encore, il fit le
+pèlerinage de la Mecque et revint avec tout le prestige que le musulman
+rapporte de la Ville sainte.
+
+Par quel hasard vint-il en Bosnie? C’est d’ailleurs un point bien peu
+intéressant. Le fait positif, c’est que, pendant trois ans, il tint la
+campagne dans les environs de Sérajewo avec une douzaine de compagnons,
+échappant toujours avec bonheur aux recherches de la police et aux
+poursuites des zapthiés. Dès que le bruit de l’entrée des Autrichiens se
+répandit dans la capitale bosniaque, Hadji-Loja, de brigand se fit
+partisan et commença à revendiquer à grands cris et à main armée
+l’indépendance du pays. Peu de journées lui suffirent, appuyé d’ailleurs
+sur le clergé musulman, pour acquérir un grand ascendant et se placer à
+la tête de ceux qui adressaient d’impérieuses sommations au vali.
+Celui-ci tenta de s’échapper; mais les Bosniaques armés le rejoignirent
+à quelques lieues de Sérajewo et le ramenèrent prisonnier.
+
+Il y avait alors en Bosnie près de 30,000 hommes de troupes turques qui
+y avaient été concentrées à la fin de la campagne de 1877, et cette
+troupe avait été grossie par les déserteurs appartenant à d’autres
+parties de l’armée ottomane, qui avaient participé à la lutte contre la
+Russie.
+
+On manquait _absolument_ de renseignements exacts à Vienne, sur
+l’attitude de cette force militaire, à partir du moment où les troupes
+impériales pénétreraient sur les territoires désignés par l’article 25
+du traité de Berlin; cependant, ni au ministère de la guerre, ni aux
+affaires étrangères, on ne croyait à une résistance sérieuse.
+
+Les préparatifs militaires ordonnés en vue de l’occupation dépassaient
+de beaucoup «la compagnie avec musique» qui, selon le paradoxe attribué
+au comte Andrassy, devait suffire pour assurer l’exécution du mandat
+donné à l’Autriche.
+
+Un corps d’armée de 70,000 hommes avait été concentré dès le
+commencement de juillet dans la Croatie et dans le Banat; le
+commandement avait été confié au général Philippovic, un rude soldat,
+appartenant à ces familles militaires des confins, dont la guerre a été
+depuis des siècles l’unique métier et la seule aspiration. Le général ou
+plutôt le feldzeugmeister Philippovic passait pour être fort bien en
+cour; le fait est que l’empereur lui avait confié un des commandements
+les plus importants, celui de Bohême, avec résidence dans l’antique cité
+de Prague. On vantait son énergie et son application à tous les détails
+de sa tâche; mais il était également connu pour sa vigueur et son
+inflexibilité en matière de discipline. Enfin les Slaves militants
+réclamaient comme un des leurs le feldzeugmeister; ils espéraient qu’il
+mettrait son épée au service de leur cause comme jadis son compatriote
+et compagnon d’armes Jellacich.
+
+Tandis que cette armée principale devait envahir la Bosnie, un corps de
+20 à 25,000 hommes, réunis en Dalmatie sous le commandement du général
+Joanovich, celui-là même qui fut naguère consul à Sérajewo, se préparait
+à entrer en Herzégovine.
+
+Pour la première fois depuis la réorganisation militaire, suite de la
+guerre désastreuse de 1866, une force militaire autrichienne allait
+entrer en campagne. Ce n’était plus la vieille armée vaincue à Solférino
+et à Sadowa, composée de soldats de profession et commandée par des
+officiers exclusivement recrutés parmi la noblesse. L’armée commandée
+par les généraux Philippovic et Joanovich était nationale, issue du
+service obligatoire et ayant comme réserve organisée la nation valide
+tout entière.
+
+Les officiers n’appartenaient plus aux castes; les grades, depuis dix
+ans, étaient donnés non pas aux mieux titrés, mais aux plus capables,
+aux plus expérimentés et aux plus laborieux. L’instruction théorique la
+plus complète, l’initiation à toutes les sciences qui composent
+aujourd’hui le bagage intellectuel, telle avait été, pendant cette
+période de paix, la base de l’avancement. L’aspect extérieur de l’armée
+s’était également modifié d’une façon sensible.
+
+Les traditionnelles tuniques blanches avaient disparu, pour faire place
+à des uniformes d’étoffe sombre et d’une coupe plus prosaïque; l’ancien
+attirail avait été simplifié, on s’était débarrassé de tous les
+accessoires inutiles, pour munir l’armée de toutes les inventions qui
+permettent de conduire la guerre selon le système le plus moderne:
+artillerie de montagne, télégraphe roulant, service d’ambulance au grand
+complet. Les troupes concentrées en Croatie formaient le 3me corps, on
+leur avait adjoint deux divisions d’infanterie et une brigade de
+cavalerie. Le centre de la concentration était à Esseg, capitale de la
+Slavonie; le chemin de fer s’arrêtait dans cette ville, et, avant
+d’arriver à la frontière, voitures du train et fantassins étaient
+obligés de faire deux ou trois étapes.
+
+La date du passage de la Save fut tenue très rigoureusement secrète; le
+gouvernement défendit aux journaux de rien révéler sur les mouvements
+militaires, et quelques organes de Vienne ayant cru pouvoir communiquer
+à leurs lecteurs des détails sur la force numérique des troupes, furent
+immédiatement saisis. Les négociations continuaient, du reste, avec la
+Turquie pour assurer l’exécution pacifique du mandat européen confié à
+l’Autriche; mais, en présence de l’attitude fort ambiguë de la Porte,
+rien ne permettait d’espérer que l’effusion du sang serait évitée.
+
+Le 28 juillet, le général Philippovic avait pris toutes ses
+dispositions; il informa le cabinet militaire de l’empereur qu’il
+n’attendait plus qu’une dépêche décisive pour agir; il la reçut dans la
+journée, et le passage fut fixé pour le lendemain 29, à cinq heures du
+matin.
+
+L’avant-garde, composée d’un bataillon de chasseurs, d’un détachement
+d’infanterie et de pontonniers, traversa le fleuve dans des barques. Un
+escadron de hussards et le matériel nécessaire à la construction d’un
+pont furent embarqués sur des pontons remorqués par un vapeur. La rive
+turque, à cette heure matinale, parut déserte, et la première
+opération--l’établissement d’un pont de bateaux reposant sur huit
+chevalets--s’effectua sans la moindre difficulté. Il ne fallut que deux
+heures aux habiles pontonniers, fidèles à leur réputation, pour
+construire ce passage, malgré le courant assez rapide du fleuve.
+
+A neuf heures du matin, l’armée commençait son mouvement, tandis que le
+matériel était toujours chargé sur les pontons remorqués par un steamer
+de la compagnie autrichienne de navigation. Vers midi, le
+feldzeugmeister Philippovic, entouré d’un brillant état-major, passa le
+fleuve. Auparavant il avait fait répandre parmi la population turque,
+qui maintenant se pressait curieuse sur le rivage, une proclamation
+rédigée en croate et en turc qui devait rassurer complètement les
+habitants sur la sécurité de leurs vies, de leurs propriétés, et--ce
+qui, pour les musulmans, était chose capitale--sur le respect de leurs
+harems. Le feldzeugmeister annonçait que les Autrichiens venaient en
+amis et qu’ils protégeraient les biens et le travail pacifique des
+habitants. Finalement, le général promettait d’exiger de ses soldats
+l’observation de la plus stricte discipline. Sous ce rapport, on pouvait
+s’en fier à la réputation et aux habitudes du général.
+
+Le premier soin du chef de l’armée impériale fut de faire hisser au haut
+d’un mât le drapeau jaune et noir avec l’aigle à deux têtes. La musique
+d’un régiment joua l’air national de Haydn et les troupes défilèrent en
+portant les armes et en faisant retentir l’air de _Zivios_, de _vivats_
+et de _hurrahs_. C’est alors que les autorités et les troupes turques
+donnèrent signe de vie. L’avant-garde s’était déjà emparée d’un poste de
+huit zapthiés (gendarmes) qui furent désarmés. Alors on vit s’avancer
+au-devant du général deux Turcs, l’un fonctionnaire, l’autre officier
+d’infanterie. Le fonctionnaire tenait un large pli cacheté de rouge à la
+main.
+
+Après s’être profondément inclinés devant le commandant en chef, les
+deux musulmans firent connaître qu’ils étaient chargés de remettre entre
+les mains du général une protestation du gouvernement ottoman contre
+l’entrée des troupes. Le général répondit qu’il exécutait les ordres de
+son auguste maître et qu’il ne se laisserait arrêter par aucune
+considération. Il refusa d’un geste de recevoir le pli cacheté, que le
+fonctionnaire déposa alors sur le sol, presque sous les sabots du cheval
+que montait Philippovic. La marche en avant continua immédiatement et
+l’état-major coucha à Dervent.
+
+Pendant toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, le passage
+fut continué, et, le 1er août, la plus grande partie du corps
+expéditionnaire était sur le territoire turc. Il importe de noter que la
+nouvelle du passage avait été assez froidement accueillie par les
+organes de l’opinion publique à Vienne et à Pesth; les journaux, depuis
+l’origine du conflit, avaient embrassé avec chaleur la cause de la
+Turquie, et ils trouvaient peu logique que l’Autriche contribuât au
+démembrement de l’empire ottoman. D’autre part, ils répétaient à satiété
+que le cadeau fait à l’Autriche par le Congrès de Berlin entrait dans la
+catégorie des dons funestes semblables à ceux que repoussa jadis
+Artaxercès.
+
+Tandis que le corps du général Philippovic pénétrait par la Save, le
+général Joanovich avait médité de s’emparer de l’Herzégovine par un coup
+de surprise. Pour l’exécuter, il lui fallait transporter ses troupes par
+mer sur différents points du littoral dalmate. De là, ses soldats
+devaient grimper avec toute l’agilité possible sur la cime des
+montagnes, passer par des défilés inaccessibles et prendre Mostar, la
+capitale, à revers, tandis qu’on les attendait sur la grande route et
+les voies ordinaires qui, à cette époque, reliaient tant bien que mal la
+Dalmatie et l’Herzégovine.
+
+Pour que ce plan audacieux et qui reposait sur la connaissance la plus
+absolue du terrain dans les moindres détails pût réussir, il fallait
+l’exécuter promptement et le tenir secret. Le général Joanovich
+redoutait une indiscrétion, même dans les bureaux de la guerre à Vienne.
+Au lieu de motiver, par de longues explications, la demande de bateaux
+de transports qu’il adressa à son chef, il supplia le ministre d’avoir
+confiance en lui et de le laisser faire. Tout d’abord on fut très
+surpris de ses exigences, et ses allures mystérieuses parurent
+antiréglementaires. Mais le ministre connaissait le général Joanovich,
+il le savait incapable de risquer à l’aventure la vie de ses soldats et
+de s’engouer d’une folle entreprise; le secret du général fut donc
+respecté, et le ministre mit à sa disposition les transports qu’il
+demandait, ainsi que les fonds nécessaires pour noliser des bateaux de
+commerce.
+
+Ce résultat obtenu, le général embarqua tout son monde, des vivres et du
+matériel, et tandis qu’un faible détachement entrait en Herzégovine par
+la route ordinaire, le gros du corps d’occupation y arrivait par un
+chemin des plus invraisemblables, s’emparait de Mostar sans coup férir
+et rendait toute résistance impossible. Maintenant que le plan du
+général Joanovich était dévoilé par les événements, on se félicita à
+Vienne, au ministère, d’avoir eu confiance, et l’habile tacticien fut
+comblé d’éloges mérités! Il faut avoir voyagé dans ces contrées, au
+milieu de ces montagnes les plus sauvages que l’on puisse imaginer, dans
+ces sentiers où les mules peuvent à peine poser le pied avec assurance,
+pour se rendre compte des difficultés que les braves gens conduits par
+le général Joanovich eurent à surmonter pour arriver au but. La chaleur
+rendait les difficultés de la marche plus sensibles. Fort heureusement
+qu’une inaltérable bonne humeur soutint les troupes pendant toute cette
+expédition, et l’on triompha sans pertes sensibles du climat et du
+terrain.
+
+Pendant ce temps, l’armée du général Philippovic souffrait également du
+climat. A la chaleur torride des premiers jours de l’entrée en campagne
+succédaient à présent des pluies diluviennes; les sentiers de
+communication--les routes n’existaient pas--furent submergés; impossible
+de continuer la marche en avant. Le général s’arrêta à Dervent, premier
+bourg de quelque importance, et les troupes se reposèrent pendant
+quarante-huit heures. Elles en avaient grand besoin, mais il ne fallait
+pas trop s’attarder; les nouvelles qui parvenaient de l’intérieur du
+pays étaient de moins en moins rassurantes, il fallait frapper un grand
+coup, il fallait surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter un
+soulèvement général.
+
+Aussi, dès le 3, le général Philippovic donna l’ordre de reprendre la
+marche en avant. Les troupes occupèrent sans résistance Doboy, ville
+assez importante pour la contrée et dont le prince Eugène prend bonne
+note dans le Journal où il a relaté en français les principaux épisodes
+de son _ride_. Il signale le beau castel qui domine la ville et
+considère comme très dangereux le défilé qui s’étend entre Doboy et
+Maglay. Il avait bien raison, comme le démontra la suite.
+
+Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une résistance active des
+populations. On supposait bien dans l’armée qu’il faudrait enlever de
+vive force Sérajewo et disperser Hadji-Loja et ses bandes, mais il était
+permis de supposer que l’on arriverait aux portes de la capitale en
+simple promenade militaire; l’attitude des habitants justifiait cet
+optimisme. A Dervent et à Doboy, des députations composées de musulmans
+s’étaient présentées au général Philippovic et l’avaient assuré de leur
+complète soumission; les orateurs protestaient qu’ils étaient heureux et
+fiers de compter désormais parmi les sujets, et les sujets fidèles, de
+l’empereur François-Joseph. Le feldzeugmeister avait répondu aux
+protestations de dévouement en promettant de protéger la religion
+musulmane à l’égal des autres confessions et de garantir les droits de
+tous les usages sans distinction d’origine.
+
+Tout à coup, dans la soirée du 4, le bruit se répand dans l’entourage du
+général et bientôt dans le camp qu’un escadron du 7e hussards, envoyé en
+reconnaissance, a été attiré dans un guet-apens et que plus des trois
+quarts de ces cavaliers ont été massacrés, non par des troupes qui leur
+avaient fait loyalement face, mais par des habitants qui avaient
+organisé une embuscade. Tandis que l’on se demande avec émotion si cette
+nouvelle est vraie, ou s’il s’agit seulement d’un vulgaire canard, on
+voit arriver des blessés portant l’uniforme du 7e hussards. D’autres
+cavaliers démontés, tête nue, sans mousquet ni sabre, les suivent; ils
+sont tout au plus une trentaine; le matin au départ ils étaient plus de
+cent. Où sont les autres? Cherchez leurs camarades mutilés dans les rues
+étroites de Maglay ou dans les taillis environnants. La sinistre
+nouvelle était vraie, l’occupation pacifique va prendre désormais le
+caractère d’une guerre opiniâtre et sanglante.
+
+Voici ce qui était arrivé. Le général en chef avait détaché cet escadron
+de hussards, d’abord pour reconnaître le pays et en même temps pour
+escorter un fourgon contenant 20,000 florins de numéraire destinés à
+solder des achats de fourrage. La petite troupe, arrivée à Maglay, fut
+fort convenablement accueillie par le syndic et les principaux
+habitants, qui adressèrent force salamaleks au chef et poussèrent même
+des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci, sans la moindre défiance,
+sortirent de la ville et continuèrent leur reconnaissance sur Zepce. Ici
+le décor changea et les dispositions des habitants également. Une
+fusillade très nourrie accueillit les cavaliers, et ceux-ci, chargés de
+reconnaître le terrain, mais non de livrer bataille, surtout à des
+forces supérieures, tournèrent la ville et se replièrent sur Maglay.
+
+Mais là aussi tout est changé. Quelques heures ont suffi pour que les
+rues soient barrées et hérissées de barricades. Les habitants, obéissant
+à quelque mot d’ordre venu de la mosquée, se sont armés, et abrités
+derrière les maisons, les tas de pavés et de pierres, ils attendent le
+retour des hussards. Dès que le veilleur placé sur le muezzin les a
+signalés, la fusillade éclate de tous les côtés.--Les hussards surpris
+hésitent. Ils ne peuvent retourner à Zepce, où les attendent des masses
+profondes d’ennemis; s’ils traversent Maglay au milieu de ce feu
+roulant, combien des leurs vont mordre la poussière? Ils sont
+littéralement pris entre deux feux. Cependant il faut prendre un parti.
+Les braves Magyars se lancent à bride abattue, le sabre haut, dans la
+ville; mais ils sont arrêtés par les barricades d’une construction
+savante; il faut faire enjamber aux chevaux, peu habitués à cet
+exercice, les obstacles accumulés; mais la fusillade ne cesse pas, les
+coursiers s’abattent éventrés, entraînant le cavalier, atteint lui-même
+de plusieurs balles. Aucun moyen de se défendre, l’ennemi reste
+invisible, aucune chance de rendre coup pour coup, la mort pour la mort,
+blessure pour blessure! Il faut songer à sortir de cet enfer. Presque
+tous les officiers de l’escadron furent tués; le payeur succomba
+également, et la voiture fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants
+de ce guet-apens arrivèrent au camp, et rendirent compte au général en
+chef de ce fâcheux épisode.
+
+Le lendemain, une vingtaine de hussards que l’on croyait perdus
+rallièrent le cantonnement; ils s’étaient cachés dans les bois des
+environs et avaient pu rejoindre leurs camarades par des chemins de
+traverse en se guidant d’instinct. Au point de vue moral, l’effet du
+combat ou plutôt de la surprise de Maglay fut très considérable. Il y
+eut d’abord en Autriche même un sentiment de véritable stupeur, lorsque
+le public, qui s’était habitué à envisager l’occupation comme une mesure
+pacifique, ne devant coûter à l’Empire que des sacrifices d’argent, vit
+que l’on se trouvait bel et bien à la veille d’une guerre, probablement
+longue et coûteuse. Quant aux mahométans de Bosnie, leur audace grandit,
+et sur plusieurs points du territoire on signala les prédications de
+derviches et d’imans fanatiques, réunissant des bandes armées qui furent
+bientôt renforcées par la plupart des troupes régulières turques
+stationnées dans le pays. Les officiers n’avaient reçu aucune
+instruction précise, car la Turquie se complaisait dans l’attitude
+équivoque si chère à la diplomatie musulmane; les chefs étaient donc
+libres d’interpréter cette absence d’ordres dans le sens de la
+résistance aux Autrichiens, en permettant à leurs troupes d’opérer leur
+jonction avec les «insurgés». Ce fut sous ce nom que les combattants
+bosniaques furent désormais désignés.
+
+A Novi, la petite garnison autrichienne, qui, au début de l’occupation,
+était entrée sans difficulté dans cette place, fut obligée de
+l’abandonner.
+
+Le général Szapary, commandant la 20e division, devait suivre la Save et
+occuper le nord-est de la Bosnie en marchant jusqu’à Zvornik, sur les
+limites de la Serbie. Il éprouva une telle résistance, et les forces de
+l’ennemi grandirent tellement, qu’il dut d’abord se replier sur la ville
+de Gracanica, où il lui fut impossible de tenir. Il battit en retraite
+jusqu’à Doboy, ne jugeant pas prudent de s’isoler du gros de l’armée.
+Deux chefs très populaires, Aziz Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient
+la guerre sainte, le premier à Livno, l’autre dans l’ancienne capitale
+de la Bosnie, à Trawnik. En présence de ces faits, le général
+Philippovic décida avant tout de châtier, aussi rapidement que possible,
+les habitants de Maglay coupables de guet-apens.
+
+La brigade du général Müller passa la petite rivière d’Orsora, grossie
+par les pluies; les Autrichiens réussirent, grâce à un habile mouvement
+de flanc vigoureusement exécuté, à prendre à revers les positions des
+insurgés sur la _Pelja Planina_ et à Kosna. Les Bosniaques se voyant
+tournés prirent la fuite, et Maglay fut occupé sans résistance. La
+plupart des habitants turcs, se doutant bien des représailles qui les
+attendaient, avaient abandonné leurs maisons, emportant le mobilier et
+faisant marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant on découvrit
+quelques individus convaincus d’avoir pris part au guet-apens. Des
+pièces de monnaie provenant du fourgon qui avait été pillé et des objets
+appartenant aux hussards massacrés furent trouvés dans la poche de ces
+prisonniers. On les fusilla séance tenante.
+
+Le lendemain, le général adressait la proclamation suivante aux
+habitants de Maglay:
+
+ «Habitants de Maglay,
+
+ «L’Empereur d’Autriche, mon Auguste Maître, a envoyé ses troupes en
+ Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir la sécurité. Dans nos
+ intentions et dans notre attitude rien ne témoignait de l’hostilité
+ pour vos personnes, pour votre religion, pour vos coutumes. Cependant,
+ après avoir feint d’accueillir amicalement nos troupes, vous vous êtes
+ livrés à un lâche attentat. D’après les lois de la guerre, vous
+ devriez payer ce crime de vos vies et de tout ce que vous possédez. Je
+ me borne à infliger à votre ville une contribution de guerre de 50,000
+ florins, qui devra être versée dans les huit jours. Si dans ce délai
+ vous ne m’avez pas fait parvenir cette somme, je la ferai rentrer de
+ force et vous serez chassés de vos maisons.
+
+ «Philippovic.»
+
+Sans perdre de temps et sachant que la position devenait de plus en plus
+critique à Sérajewo, le feldzeugmeister donna l’ordre au général duc de
+Wurtemberg de se porter en avant pour marcher sur la capitale. Le duc de
+Wurtemberg, très aimé de ses soldats à cause de sa bravoure et de son
+affabilité, fit accomplir à ses hommes de véritables prodiges. Malgré
+les difficultés presque indescriptibles du terrain, les troupes firent
+des étapes de 12 à 16 heures par jour. La résistance des Bosniaques
+devenait de plus en plus vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer une
+escarmouche à Jaïce et cette aimable cité, célèbre par ses cascades, fut
+enlevée d’assaut.
+
+Deux jours plus tard, une affaire plus sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc
+se heurta à une force de 10 à 12,000 hommes, dont la moitié appartenait
+à l’armée régulière turque. L’artillerie et les munitions ne manquaient
+nullement aux Bosniaques qui firent mine d’entraver la marche du général
+autrichien. Pour passer outre, le duc de Wurtemberg dut se battre toute
+la journée et rompre à la baïonnette les lignes qu’on lui opposait. La
+conduite des troupes autrichiennes fut des plus brillantes et la
+victoire décisive. Une quantité considérable de trophées et de
+prisonniers, parmi lesquels 400 rédifs de l’armée régulière, attestèrent
+ce succès qui permit au duc de Wurtemberg de continuer sa marche.
+
+En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient du corps d’armée chargé
+d’occuper l’Herzégovine. La marche audacieuse, étant donné le terrain
+invraisemblable, du général Joanovich, avait réussi de la façon la plus
+complète. Tandis que les Herzégoviens en armes étaient retranchés sur
+les deux routes qui conduisent de Mostar en Dalmatie, les chasseurs de
+l’avant-garde se montrèrent dans les environs de Mostar, en arrière des
+guerriers farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne purent s’expliquer
+comment une armée avait pu passer, avec armes et bagages, par les gorges
+étroites des montagnes et des sentiers faits pour les chèvres. Ils
+étaient bien près de croire à quelque sortilège; pourtant il fallut se
+rendre à l’évidence.
+
+L’anarchie régnait à Mostar; plusieurs hauts fonctionnaires turcs
+avaient été massacrés et le consul autrichien n’avait dû son salut qu’à
+la fuite. Il s’était retiré à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques coups
+de feu furent échangés près du village de Cibulka, et, le 7 août, le
+général Joanovich entrait dans la capitale de ces Herzégoviens dont les
+sentiments belliqueux et l’amour de l’indépendance étaient de nature à
+inquiéter, à juste titre, le commandant du corps d’occupation.
+
+L’opération audacieuse et si bien conduite du général Joanovich lui
+valut l’approbation de tous les hommes du métier et l’admiration de la
+foule. On lui sut gré d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant
+le sang de ses soldats et en se présentant à l’ennemi avec un prestige
+qui tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar faisait faire un
+progrès énorme à l’occupation. La nouvelle de ce succès augmenta encore
+l’ardeur des troupes opérant en Bosnie et leur donna des ailes pour
+arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le 49e anniversaire de la
+naissance de l’empereur François-Joseph approchait, et chacun dans
+l’armée aurait voulu envoyer à Vienne, comme cadeau, les clefs de
+Bosna-Seraï, le général en chef plus que tout autre. Aussi le
+feldzeugmeister accueillit assez mal Hafiz-Pacha, le _Vali_ de Bosnie,
+qui était venu le trouver au quartier général pour l’engager à suspendre
+sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions de Constantinople.
+
+Le général en chef, depuis le début de la campagne, était outré de la
+duplicité ottomane. Il s’en expliqua avec une rude franchise et fit
+remarquer qu’il n’avait tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules
+instructions compatibles avec le traité de Berlin, en ordonnant aux
+autorités civiles et militaires d’accueillir les Autrichiens en amis et
+de calmer les populations au lieu de les exciter à une résistance
+inutile. Le général fournit à Hafiz-Pacha la preuve, qu’il venait
+d’acquérir, que trente bataillons de rédifs s’étaient joints à ces
+insurgés et que cette attitude forçait l’Autriche à mobiliser un nouveau
+corps d’armée.
+
+Quant à la demande de suspendre sa marche, le général en fit aussi peu
+de cas qu’il en avait fait de l’essai d’intervention d’un consul
+anglais: «Je suis au service de Sa Majesté Apostolique, répondit
+Philippovic et c’est d’elle seule que je puis recevoir des ordres ou des
+instructions.»
+
+Sans perdre de temps, le général en chef prit ses dispositions pour
+arriver en vue de la capitale. Les troupes étaient divisées en trois
+partis; il marchait lui-même à la tête du gros, tandis que le général
+Kaiffel se dirigeait avec une des ailes vers la citadelle, le général
+Tegetthoff s’avançait par la vieille route qui conduit directement à
+Zenica où l’entrevue de Philippovic avec le général turc avait eu lieu.
+Le 15 août, deux combats très meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la
+route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac où le centre et la division
+Kaiffel eurent à vaincre une résistance désespérée des milices qui,
+sorties de Sérajewo, s’étaient portées au-devant des Autrichiens. Le 17,
+la lutte recommença, à une dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo;
+les Autrichiens partagés en trois divisions se dirigèrent sur les
+villages de Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière localité est
+située à l’issue d’un bois que l’artillerie dut fouiller pendant deux
+heures. L’acharnement des Bosniaques exigea les plus grands efforts de
+la part de l’armée; les insurgés, renforcés par bon nombre de rédifs de
+l’armée régulière et conduits au feu par des officiers impériaux turcs,
+avaient l’avantage du nombre et des positions.
+
+Une marche hardie du général Vitterez à la tête de sa brigade, décida du
+succès de la journée. Ce général réussit à tourner la ligne de bataille
+des Bosniaques, et il surprit leurs réserves qui, se croyant en sûreté,
+préparaient tranquillement le repas du soir. L’effet des obus lancés par
+les pièces de montagne au milieu du campement fut terrifiant; les
+Bosniaques prirent la fuite; mais beaucoup n’échappèrent point aux feux
+de salve des fusils Werndl. Des canons, un matériel considérable (toutes
+les tentes et objets de campement), ainsi qu’un drapeau et 150
+prisonniers restèrent entre les mains des vainqueurs. Lorsque les autres
+troupes bosniaques apprirent ce qui se passait, elles eurent la crainte,
+très justifiée d’ailleurs, d’être coupées et se retirèrent en toute hâte
+sur Sérajewo.
+
+La fatigue extrême des Autrichiens qui se battaient depuis trois jours
+ne leur permit pas de poursuivre l’ennemi jusque sous les murs de la
+ville, malgré tout le désir très ardent du général et de l’armée entière
+de fêter, à Sérajewo même, l’anniversaire impérial.
+
+Afin de consoler ses braves, François-Joseph eut la délicate attention
+d’adresser au général en chef un télégramme le remerciant, ainsi que
+toutes les troupes, «du beau cadeau d’anniversaire qu’ils lui avaient
+offert», en remportant les victoires de Han-Belovac, de Stina et de
+Kanaï. La fête de l’empereur fut célébrée dans les bivouacs avec tout
+l’éclat militaire, _Te Deum_ en plein air, revue d’honneur, grand
+banquet offert par le général en chef aux officiers supérieurs,
+distribution de vin aux soldats, etc.
+
+Cette journée de fête servit en même temps de journée de repos, car, dès
+le lendemain, les marches forcées allaient recommencer.
+
+La prise rapide de Sérajewo s’imposait en raison des circonstances; et
+c’est surtout au point de vue moral qu’il importait à l’armée impériale
+de faire flotter son drapeau sur la citadelle.
+
+Le tableau s’assombrissait de plus en plus dans les deux provinces et
+l’œuvre de la pacification devenait très dure. La soumission rapide de
+Mostar, où le général Joanovich s’efforçait d’installer une bonne
+administration locale et de rassurer les mahométans sur ses intentions à
+l’égard de leur culte et de leurs mœurs, ne servit pas d’exemple au
+reste de l’Herzégovine. Des bandes armées se montraient de tous côtés et
+les détachements autrichiens envoyés pour prendre possession de
+différents points, se heurtaient partout à la plus vive résistance.
+Malheur aux patrouilles isolées, aux petits groupes qui s’engageaient
+dans cette contrée sauvage! Ils étaient surpris et massacrés
+sur-le-champ.
+
+Ici les mahométans n’étaient pas à craindre seulement; le Monténégro
+accentuait son attitude hostile à l’empire austro-hongrois; on
+colportait des ordres de résistance attribués au prince Nikita, et à son
+principal conseiller, le sénateur Pelkovitsch.
+
+La Serbie, poussée par la Russie, élevait de nouveau des prétentions sur
+la Bosnie, et l’envoi d’un corps d’observation de 10,000 hommes sur la
+Drina avait causé de vives inquiétudes à Budapesth. Les catholiques, de
+leur côté, avaient fondé, sur l’occupation, des espérances
+ultramontaines que les instructions tolérantes du général Joanovich ne
+satisfaisaient nullement.
+
+Les velléités de résistance furent encouragées par un coup de main
+heureux, exécuté par une bande d’Herzégoviens, près de Stolac. Les
+Autrichiens y perdirent plus de 160 hommes, et la garnison de cette
+petite place fut sérieusement menacée. Le général Joanovich dut expédier
+une forte colonne de troupes, pour dégager cette garnison et rétablir
+les communications avec Mostar. En même temps, à l’autre extrémité du
+territoire occupé, sur les derrières de l’armée et à proximité de la
+frontière croate, des milliers de musulmans pénétraient dans la ville de
+Banjaluka, en chassaient les habitants chrétiens et se fusillaient
+pendant plusieurs heures avec les troupes massées devant la caserne et
+devant l’hôpital, où les blessés coururent les plus grands dangers.
+
+Il fallut envoyer une batterie d’artillerie pour chasser les assaillants
+qui ne se retirèrent qu’après avoir couvert les ruelles de la ville de
+cadavres. Le lendemain, de nouvelles bandes s’introduisaient dans la
+ville, et mettaient le feu au quartier chrétien. Il fallut encore les
+déloger à coups de canon. Enfin à Doboy, sur la ligne d’étape de l’armée
+autrichienne, le général Szapary et sa division se trouvaient dans la
+situation la plus critique. Le chef réclamait avec insistance des
+renforts. Le gouvernement impérial et royal prit alors des décisions
+conformes aux événements.
+
+Le conseil des ministres assemblé à Vienne sous la présidence de
+l’empereur, ordonna la mobilisation de deux corps d’armée, et la
+réalisation du crédit de 60 millions de florins, voté par les
+délégations en vue des événements d’Orient. Mais en même temps, défense
+absolue fut faite aux journaux de révéler le moindre détail sur les
+dispositions militaires prises par le ministre de la guerre.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la
+population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le Chéri;
+proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et Petrarki.--La
+«Commune» bosniaque.--Blessure de Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement
+de la bourgeoisie.--Malgré les efforts pacifiques, la lutte
+s’engage.--Dispositions stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une
+nouvelle Saragosse.--L’hôpital.
+
+
+La capitale de la Bosnie présentait, dans la première moitié d’août
+1878, tous les signes caractéristiques d’une ville en pleine
+insurrection. L’exaltation des esprits et l’anarchie dominaient partout.
+L’idée de résister aux soldats de «l’empereur souabe» avait prévalu et
+une résolution farouche remplissait l’âme de tous les musulmans. Cette
+population a eu souvent des aspirations belliqueuses et elle n’a jamais
+regardé aux sacrifices, lorsqu’il s’agissait de se défendre contre
+l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo résistèrent au prince
+Eugène, tandis que l’illustre capitaine avait pu traverser la plus
+grande partie du pays sans être arrêté par des obstacles militaires. En
+arrivant devant Sérajewo, Eugène adressa une lettre au chef de la
+communauté, aux anciens, et à toute la population, pour les engager à se
+rendre et à bien accueillir les troupes impériales qu’il commandait.
+Cette lettre fut portée à Sérajewo par un enseigne escorté d’un
+trompette. Les Bosniaques répondirent aux ouvertures du prince Eugène en
+massacrant les parlementaires. Alors le général ordonna l’assaut qui
+réussit, et fut suivi de scènes de pillage et de meurtre. Une grande
+partie des habitants furent passés au fil de l’épée, et les efforts du
+grand capitaine, pour arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux.
+Seraglio, comme on l’appelait alors dans les récits qui arrivaient du
+théâtre de la guerre, fut saccagé de fond en comble; des incendies
+éclatèrent, et la ruine des malheureux habitants fut ainsi complète. A
+cent quatre-vingts ans de distance, les scènes d’horreur dont les
+chroniques nous ont transmis le récit, allaient se renouveler.
+
+L’autorité suprême de la ville était entre les mains d’une sorte de
+comité de salut public composé _d’imans_ (prêtres), _derviches_ et
+musulmans fanatiques dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du moins le
+héros, le grand exécuteur des décisions. Le gouvernement provisoire de
+Sérajewo avait des allures à la fois très religieuses et
+ultradémagogiques.
+
+Il avait proclamé le _Chéri_, c’est-à-dire la loi du Prophète Mahomet,
+le Coran dont les versets et les aphorismes, remplacèrent toutes les
+lois, règles et ordonnances. Cette rigueur fut poussée si loin, que
+défense fut faite de porter le costume franc ou chrétien. Il y eut une
+seule exception faite en faveur de M. Koltesch, le médecin dont il est
+question plus haut, qui eut l’autorisation de garder sa redingote et son
+chapeau.
+
+Pour tout autre, l’exhibition d’une semblable défroque entraînait des
+mauvais traitements et la prison. Pendant toute la journée et souvent au
+milieu de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou fausse venait alarmer la
+population, des meetings s’organisaient dans la _Cartschia_ (quartier
+marchand), dans les cours des mosquées, dans les cimetières au milieu
+des tombes. La foule accourait en armes, et les orateurs faisaient
+assaut de violence. Quelques-uns parlaient avec une éloquence très
+naturelle et très pittoresque, tandis que les discours des imans et des
+derviches respiraient le plus âpre fanatisme, et rappelaient les
+prédications de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs. Puis, ils
+faisaient des processions à travers la ville, au bruit des mousquets,
+des chants d’invocation adressés à Allah et des cavalcades ayant tout le
+pittoresque des _fantasias_ arabes.
+
+Pourtant ce mouvement avait aussi un côté sérieux et non pas purement
+décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir la guerre sainte, et
+pour nourrir toutes les recrues qui paradaient dans les rues; on
+s’adressa aux riches négociants chrétiens, et surtout aux Serbes et aux
+Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits antérieurs dans les forêts autour de
+Sérajewo rendaient bien propre à ce genre d’expédition, se mettait à la
+tête des requérants armés et venait frapper à la porte des nababs, dont
+il visait la caisse.
+
+Un jour, il arriva chez le très riche et très rusé marchand grec
+Pétrarki, le principal commerçant de la Bosnie. La contribution
+atteignait un chiffre énorme, et capable d’émouvoir même un
+millionnaire.
+
+En arrivant devant la demeure du Grec, Hadji-Loja trouva le négociant
+debout à l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina et tendit la main
+à Hadji, pour l’aider à descendre de son cheval. Puis, il le conduisit
+dans ses appartements, où le café et le chibouque furent offerts au
+dictateur populaire, sans lui laisser le loisir de produire sa requête.
+Petrarki accabla le Turc de compliments, d’épithètes aussi imagées que
+flatteuses,--puis tout à coup, il feignit de s’extasier sur la
+simplicité de la mise du «héros». Il courut à un bahut, et en tira un
+magnifique manteau de couleur cramoisie et d’une étoffe précieuse; une
+pièce magnifique, digne d’un empereur romain. En un tour de main, Hadji
+fut revêtu de ce vêtement de parade. «Il est fait pour toi, s’écria avec
+admiration le négociant; jamais humain n’a eu mine aussi fière! Comme le
+peuple va t’acclamer lorsqu’il te verra ainsi! J’entends d’ici les cris
+des populations.»
+
+Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation, en ce moment, que
+d’aller se montrer à ses acolytes, aussi superbement attifé. Il prit
+congé de son hôte, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue, avec
+force salamalecs, et en versant des torrents de louanges sur la tête de
+son interlocuteur, qui se jucha sur son cheval et partit, désireux de
+montrer son manteau dans tout Sérajewo, ayant complètement oublié
+l’objet de sa visite, la grosse contribution de guerre!
+
+Cependant Hadji-Loja qui depuis ne quitta plus le manteau rouge donné
+par le négociant grec, n’était pas d’accord avec tous les membres du
+comité de salut public. Quelques-uns lui reprochaient avec violence des
+actes de brigandage qu’il aurait commis, bien que les ordres de
+l’autorité supérieure défendissent toute exaction. Hadji demanda à
+présenter sa justification devant le comité assemblé. Mais en montant
+l’escalier de la maison communale, le fusil tout chargé que le dictateur
+portait selon son habitude en bandoulière, partit tout à coup, et Hadji
+eut la jambe droite trouée. Il dut être transféré à l’hôpital.--Il s’y
+trouvait encore lorsque les Autrichiens pénétrèrent dans la ville.
+
+En présence du gouvernement insurrectionnel, les notables--chrétiens et
+musulmans, également inquiets, tremblant tous pour leur existence et
+leurs biens, avaient essayé de constituer un contre-poids: un comité
+conservateur qui s’efforçait d’apaiser les esprits. Une délégation était
+partie pour le quartier général autrichien, afin d’engager le
+feldzeugmeister à presser le mouvement de ses troupes, lui promettant
+l’appui des classes aisées de la population de Sérajewo. Le 18 août, à
+la suite des revers essuyés par les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa,
+la terreur s’empara d’une grande partie des gens armés qui, naguère
+encore, juraient de se faire tailler en pièces.
+
+Il était permis de supposer que tous les projets de résistance avaient
+été abandonnés, et que les Autrichiens prendraient possession
+paisiblement de la ville. C’était là l’opinion générale des négociants
+aisés, et comme des patrouilles de hussards s’étaient montrées dans les
+environs, le 18, on pouvait attendre le reste de la garnison pour le
+lendemain 19. Mais les paisibles habitants de Sérajewo avaient compté
+sans le clergé musulman, sans les prédications enflammées des derviches
+et des _imans_ qui avaient réveillé les courages abattus, surexcité les
+sentiments fanatiques et remis les armes entre les mains de ceux qui les
+avaient laissé échapper.
+
+C’est pourquoi, à la très grande surprise des bons bourgeois qui se
+croyaient au bout de leurs peines, après trois semaines de tribulations,
+ils furent réveillés, le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle se
+mêlait la basse-taille grondante du canon.
+
+Le général Kaiffel, après avoir passé la Bosna, à la hauteur du village
+de Poppovic, se dirigea en ligne droite sur le monticule que couronne la
+citadelle, et il mit en position son artillerie pour battre la place en
+brèche. La canonnade dura de sept heures à dix heures du matin; on ne se
+fit pas grand mal ni d’un côté, ni de l’autre, mais les murailles de la
+citadelle furent réduites en miettes.
+
+Pendant ce duel d’artillerie, le centre de l’armée, ayant à sa tête le
+général en chef, s’était emparé d’une des collines qui encadrent la
+ville, le _Debelo Brdo_, en face de la citadelle. Maintenant
+l’artillerie autrichienne put rectifier son tir très utilement. A onze
+heures, les canons bosniaques, dans la citadelle, sont démontés, et les
+servants tués. Le castel est au pouvoir des troupes impériales, qui
+dévalent vers la ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours suivi
+la route de plaine, vient de pénétrer également par un autre point.
+
+Mais la lutte n’est pas finie, loin de là. Les Turcs fanatisés se sont
+retranchés dans leurs maisons. Les ruelles étroites sont barricadées,
+plusieurs édifices, notamment l’hôpital militaire, sont transformés en
+redoutes. Derrière les murs, près des meurtrières, dans l’embrasure des
+fenêtres grillées, sous la voûte des portes, partout des hommes armés,
+des femmes même couchent en joue les assaillants. Un feu de file très
+nourri ravage les premiers rangs des Autrichiens qui pénètrent dans les
+rues. Les ennemis sont invisibles; il est impossible de les atteindre
+dans leurs cachettes. Les assaillants sont livrés au plomb meurtrier
+sans pouvoir se défendre, il faut emporter chaque maison, chaque masure,
+il faut acheter au prix de torrents de sang le moindre progrès que
+l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse. Le fusil devient inutile,
+c’est à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil que les
+soldats, en proie à une fureur facile à comprendre, frappent et tuent
+tous ceux qui leur tombent sous la main pendant ce furieux assaut.
+
+A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent de leurs lits; leurs mains
+amaigries et tremblantes s’emparent des fusils et ils les déchargent par
+les fenêtres. Quelques maisons avoisinant l’hôpital sont incendiées,
+alors on voit, pareils à de sinistres gnomes, des enfants turcs de dix à
+douze ans s’élancer du sein des flammes munis du redoutable kandjar dont
+ils essayent de frapper les soldats.
+
+La griserie de la mort s’est emparée de tous ces musulmans. Voyant qu’en
+dépit de leur résistance si opiniâtre, de leur fusillade si
+retentissante, les Autrichiens se rendent peu à peu maîtres de la ville
+et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger, ils se précipitent au-devant
+des troupes, découvrant leur poitrine et appelant le trépas. Le massacre
+par lequel se terminent toujours les batailles des rues, dura jusqu’à
+trois heures de l’après-midi. Alors les troupes impériales occupaient
+toute la ville, et les coups de feu avaient cessé. Le général
+Philippovic, qui est resté sur un monticule d’où il pouvait suivre la
+lutte très exactement et jusque dans ses moindres détails, fit son
+entrée dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva Hafiz-Pacha et quelques
+officiers supérieurs turcs. Le _vali_ dut engager sa parole d’honneur de
+ne pas quitter la ville. Une enquête sommaire révéla des circonstances
+assez compromettantes pour le général turc. C’est ainsi que l’on apprit
+qu’il avait reçu du sultan une proclamation ordonnant aux musulmans de
+se soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait pas été publiée. Cette
+découverte amena l’arrestation provisoire du _vali_ qui fut dirigé dès
+le lendemain sur Brood; on ne tarda pas du reste à le relâcher. A cinq
+heures du soir, le drapeau jaune et noir fut planté sur la citadelle et
+salué de 101 coups de canon. Les musiques militaires jouèrent l’hymne
+national. Bosnaï-Séraï était désormais une ville autrichienne.
+
+La journée du 19 avait coûté environ trois ou quatre cents morts et
+blessés à l’armée impériale; on estime à plus du double les pertes
+subies par les Bosniaques. En outre, ceux-ci avaient laissé entre les
+mains de l’ennemi plus de cinquante canons, un million de cartouches,
+des provisions considérables de linges et de vêtements. Une proclamation
+du général en chef prescrivant de livrer sans délai et sous peine de
+mort toutes les armes détenues par les particuliers, fit affluer les
+fusils de tout calibre, les carabines de prix, les canardières et des
+armes de luxe aux crosses incrustées et aux canons ornés d’images
+gravées.
+
+Le général Philippovic reçut plusieurs députations; à tous il parla un
+langage très franc et très ferme, appuyant surtout sur son intention de
+pacifier le pays dans le plus bref délai possible. C’était là un
+engagement qui tirait à conséquence, car les bandes organisées qui
+avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet au 19 août, n’avaient pas été
+détruites; elles constituaient une petite armée de douze à quinze mille
+hommes qui campait à quelques lieues seulement de la capitale. La route
+d’étapes de Sérajewo à Brood était si peu sûre, que le feldzeugmeister
+crut devoir refuser à l’attaché militaire français à Constantinople, qui
+avait suivi tous ces événements, un laisser-passer pour rentrer _seul_ à
+Brood. Notre compatriote a dû faire route avec un convoi militaire. A
+Doboy, la situation était la même et les musulmans fanatiques de la
+Croatie turque s’agitaient à la voix des muftis qui établirent leur
+siège dans la ville de Livno.
+
+En Autriche-Hongrie les mesures prescrites par le ministère de la guerre
+reçurent leur exécution. La rapidité avec laquelle les corps furent
+mobilisés, témoigna de l’excellence de la nouvelle organisation
+militaire de la monarchie; de toutes parts les réservistes accouraient
+au rendez-vous qui leur avait été assigné, pour être dirigés par wagon
+ou par bateau à vapeur sur la frontière croate, afin de faire partie de
+ce qui s’appellera désormais la _seconde occupation_.
+
+Les premières troupes de renfort durent se joindre à celles du général
+Szapary; elles arrivèrent juste à point, car l’insurrection, dans ces
+parages, prenait toutes les proportions d’une véritable campagne
+organisée selon toutes les lois de la guerre. L’ardeur du fanatisme
+était servie ici par des officiers expérimentés et des munitions en
+quantité suffisante.
+
+Le problème du général Szapary consistait dans ceci: ne pas laisser les
+insurgés s’emparer du village de Doboy, dont la prise aurait entraîné la
+perte des lignes de communications. Aussi, pendant que le général en
+chef entrait victorieusement à Sérajewo, M. de Szapary luttait en
+véritable désespéré, pendant quatre jours, contre les masses venant à la
+fois de Tuzla et de Livno et dont l’audace fut stimulée par des succès
+partiels. Mais, dans la vingtième division, chaque soldat se rendait
+compte de l’importance de la tâche commune et tous secondèrent leur
+général. Les hauteurs environnant Doboy, Doboy même, furent transformées
+en redoutes, fortifiées avec art et défendues à outrance[3]. Les
+Bosniaques furent tenus à distance jusqu’à l’arrivée des renforts et
+alors les choses changèrent de face.
+
+ [3] Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur l’occupation
+ de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major austro-hongrois.
+
+On se battait également dans les environs de l’antique et pittoresque
+capitale de la Bosnie, à Travnik où le général duc de Wurtemberg s’était
+enfermé avec une garnison assez faible, la majeure partie de ses troupes
+étant partie pour le quartier général. Le duc soutint plusieurs combats
+heureux; il fit même un assez grand nombre de prisonniers qui furent
+envoyés à Gradiska, en Croatie. Il allait se ressentir également d’une
+façon très heureuse des secours qu’on lui destinait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La seconde occupation.--Échecs partiels des Autrichiens à Bihac.--Les
+combats autour de Dolovy.--La situation à Sérajewo.--La Romanja
+Planina.--Passage de la Save.--Marche sur Tuzla.--Occupation de Livno et
+de Zevornik.--La fin des hostilités.
+
+
+La prise de la capitale n’avait nullement produit sur les Bosniaques
+l’effet qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja, d’abord capturé à
+l’hôpital, avait réussi à s’échapper et il se trouvait à la tête de plus
+de 13,000 insurgés, qui campaient à proximité de Sérajewo dans des
+défilés inaccessibles. Obligé d’échelonner ses troupes sur le parcours
+de Brood à Sérajewo et d’en détacher un grand nombre pour accompagner et
+couvrir les convois, c’est à peine si le général en chef avait sous la
+main des forces assez nombreuses pour se maintenir dans la ville prise
+d’assaut et où couvait encore l’hostilité de toute la population
+musulmane. Il fallait payer d’audace et terrifier les insurgés qui
+seraient tentés de recourir de nouveau aux armes. La cour martiale
+siégeait en permanence; un grand nombre de sentences de mort furent
+prononcées et exécutées séance tenante, avec toute la rapidité
+nécessaire pour frapper l’esprit des populations. La Turquie n’étant pas
+en guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant la Bosnie en vertu d’un
+mandat délivré par un congrès où la Porte était régulièrement
+représentée et dont elle devait accepter les décisions, les combattants
+bosniaques n’étaient pas considérés comme des belligérants; ils étaient,
+aux yeux du général en chef, des rebelles qui, en commettant des actes
+d’hostilité, alors que l’état de guerre n’avait pas été proclamé, se
+plaçaient eux-mêmes hors du droit des gens. C’est là-dessus que se
+basait l’autorité militaire pour faire rechercher tous les chefs de la
+résistance armée et les individus coupables de meurtre et de pillage.
+Parmi les personnes arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna, qui
+passait pour avoir organisé la résistance et poussé au combat tous ceux
+qui eussent préféré se rendre sans bataille.
+
+Un traître, compatriote et coreligionnaire de l’iman, avait révélé sa
+retraite. Hadji-Hafna, un beau vieillard, solide comme un chêne, aux
+traits pleins de noblesse, et le visage encadré par une vénérable barbe
+blanche, fut immédiatement amené devant la cour martiale. Loin de nier,
+il se vanta d’avoir prêché la guerre sainte et d’avoir tué de sa main
+bon nombre d’ennemis. «Sans moi, dit-il aux juges militaires, vous
+entriez ici sans tirer un coup de fusil, sans perdre un seul de vos
+hommes. Le combat du 19, c’est mon œuvre.» Au cours des débats, il entra
+dans une telle fureur, il prit vis-à-vis des officiers une attitude
+tellement menaçante, que le président ordonna de l’enchaîner.
+
+L’exécution eut lieu le soir même à la tombée de la nuit.
+
+Un piquet d’infanterie escorta le condamné au gibet qui avait été dressé
+sur les bords de la Miljanka. Tout à coup, le délinquant rompt ses
+liens, s’élance sur un des soldats de l’escorte, lui arrache son fusil
+et fait feu sur l’officier qui commandait le détachement. Il fallut
+l’attacher très étroitement et le porter jusqu’au lieu du supplice.
+Quelle horrible chose que la guerre! Quelques jours après, le général
+Philippovic fut averti d’un complot ayant pour but de brûler la ville et
+de massacrer la garnison à la faveur du tumulte. De nouvelles
+arrestations et d’autres exécutions eurent lieu. Un des condamnés, riche
+négociant, offrit jusqu’à 250,000 francs pour se racheter. Plus tard, un
+ordre de l’empereur mit un terme aux exécutions sommaires.
+
+Elles ne suffisaient pas pourtant pour assurer la sécurité de la
+capitale. A périodes fixes, des rumeurs inquiétantes circulaient sur les
+intentions des insurgés qui avaient réussi à s’échapper le 19 août, en
+disant qu’ils étaient tout disposés à marcher sur la ville avec des
+forces supérieures et à s’emparer de la place. Afin de les tenir à
+distance et de donner de l’air à ses troupes, le général envoya une
+forte reconnaissance à 12 ou 15 kilomètres de la ville. Le brouillard
+fut tellement épais que la colonne s’égara dans un bois; le guide jura
+ses grands dieux qu’il ne s’y reconnaissait plus. En effet, on n’y
+voyait pas à dix pas. On arriva, en se dirigeant avec la boussole,
+jusqu’au pied de la montagne _Romanja Planina_, sur laquelle étaient
+campés les insurgés. Prévenu aussitôt, le général en chef expédia le
+général Tegetthoff à la tête d’une brigade avec l’ordre précis d’enlever
+la position. L’attaque fut très vive; les Bosniaques s’étaient
+retranchés dans un «han» à mi-côte et accablaient les assaillants de
+projectiles. Une charge furieuse à la baïonnette décida de la journée,
+et non sans avoir subi de fortes pertes, les braves troupes
+autrichiennes campèrent sur la _Romanja Planina_, où elles se hâtèrent
+de se retrancher. On put donc respirer plus tranquillement à Sérajewo où
+le général en chef organisait la municipalité et faisait procéder à la
+rentrée--en nature--de la dîme.
+
+Tandis que les corps mobilisés étaient rassemblés en toute hâte, avec
+une grande précision qui faisait l’éloge de la nouvelle organisation
+autrichienne, plusieurs bandes de Bosniaques poussaient l’audace jusqu’à
+envahir le territoire hongrois dans les environs de Carlstadt. Ils
+exécutaient ainsi une menace qu’ils avaient adressée précédemment à
+leurs voisins du Banat: «Si vous venez chez nous, avaient dit les
+Bosniaques, nous irons vous trouver sur vos terres, nous brûlerons, nous
+massacrerons, nous pillerons tout.» En effet, des déprédations, qui
+rappelaient les razzias des Turcs dans les anciennes provinces de la
+frontière militaire, furent commises et les habitants manquaient d’armes
+pour se défendre. Cependant il suffit de l’arrivée de quelques
+compagnies et d’une distribution de fusils pour mettre un terme à ces
+actes de brigandage. Le général Szapary occupait toujours les lignes de
+Doboy. Ses troupes, composées du 35me et 61me de ligne, du 6me et 70me
+de la réserve et du 31me chasseurs, montrèrent un héroïsme inébranlable
+et ajoutèrent par leur courage de magnifiques fleurons à la couronne de
+lauriers de l’armée impériale. Pendant tout ce mois de septembre, ils
+repoussèrent des attaques furieuses de l’ennemi qui se renouvelaient
+plusieurs fois par semaine.
+
+Ils avaient créé des retranchements qui méritèrent le nom de _Plevna de
+Bosnie_. Sans l’abnégation et l’esprit de sacrifice de ces troupes, la
+ligne de communication entre Brood et Sérajewo était coupée. Le général
+en chef était exposé à subir une véritable catastrophe. La défense de
+Doboy est un des plus beaux faits militaires du siècle. Elle rappelle
+plusieurs épisodes des guerres d’Algérie, sans exclure les défenses de
+Tlemcen et de Mazagran. Rien ne put diminuer la fermeté d’âme du général
+et la vaillance des soldats, ni les privations résultant de la
+difficulté d’approvisionnement, ni les intempéries de la saison, ni les
+échecs que la supériorité numérique infligeait parfois à leurs camarades
+chargés de prendre l’offensive, car enfin cette occupation était devenue
+une guerre tellement sérieuse, que les Bosniaques eurent à
+s’enorgueillir des quelques avantages remportés sur les généraux de
+l’Empereur.
+
+Le plus maltraité fut le général Zach. Au commencement de septembre, il
+exécuta une marche forcée à la tête des deux régiments Arnoldi et
+Jellacic contre la place forte de Bihac. Celle-ci avait été très
+fortement retranchée et l’on y comptait 8 à 10,000 Bosniaques bien
+pourvus d’armes. Il fallut procéder à l’assaut; il fut donné et coûta
+plus de 600 hommes morts et blessés aux Autrichiens; mais les
+retranchements restèrent aux mains des assaillants, pas pour longtemps,
+car le lendemain, de nouvelles masses d’insurgés s’étant montrées, le
+général Zach dut évacuer la position et rallier, non sans efforts et non
+sans quelques pertes, le gros de l’armée.
+
+Enfin, pour compléter le tableau, des tirailleurs bosniaques embusqués
+sur les bords de la Save canardaient tous les bateaux passant sur le
+fleuve; on fut obligé de suspendre à peu près complètement la
+navigation. En même temps, une bande s’emparait par surprise des défilés
+de Maglay signalés comme dangereux par le prince Eugène de Savoie et
+fusillait à bout portant les conducteurs des malles-postes. L’inquiétude
+était grande à Vienne, les journaux les plus lus, qui, dès le début,
+s’étaient prononcés contre l’occupation, ne rassuraient guère le public.
+Le général en chef qui aurait voulu, en raison de la situation
+stratégique, et pour être en communication directe et non-interrompue
+avec Vienne, transférer le quartier général de Sérajewo à Brood, dut
+renoncer à ce projet pour ne pas faire croire à de véritables désastres,
+tandis qu’on se trouvait seulement en présence de difficultés
+considérables et d’échecs partiels qui allaient cesser par suite de
+l’arrivée des renforts.
+
+La première opération qui montra l’arrivée sur le terrain de troupes
+fraîches et nombreuses fut le passage de la Save. Il s’agissait
+d’attaquer Tuzla et Zvornik (sur la frontière serbe) des deux côtés, par
+la Save et par la route de Doboy. Le passage, tenu soigneusement secret,
+eut lieu près de Samatz, tandis que des préparatifs faits vis-à-vis de
+la ville commerçante de Bertchka, le centre du commerce des prunes,
+laissaient prévoir une attaque de ce côté. En même temps les positions
+de Doboy recevaient des renforts très considérables. Alors, c’est-à-dire
+à partir du 15 septembre, les opérations furent très vigoureusement
+poussées et comme le général Philippovic l’avait déclaré publiquement,
+la pacification fut assurée pour le mois d’octobre. Il n’y eut même pas
+de grandes batailles livrées; les insurgés s’étaient montrés
+entreprenants et belliqueux tant qu’ils se sentaient en nombre; en
+présence des renforts, ils n’attendaient même pas l’ennemi. Le fameux
+mufti de Gorni-Tuzla qui tenait dans cette ville à la tête de 6,000
+hommes et qui avait contraint tous les habitants valides, même les plus
+pacifiques, à prendre les armes, battit prudemment en retraite sur le
+territoire serbe, lorsqu’il s’aperçut que la position n’était plus
+tenable. Le général Waldstœtter put traverser sans coup férir et sans
+soutenir de combats sérieux l’espace compris entre Doboy et Tuzla; il
+trouva tout le pays abandonné par les habitants musulmans. Il
+s’attendait à un combat acharné aux environs de Tuzla; mais il ne
+rencontra pas plus de soldats ennemis que de fidèles musulmans. Après
+l’occupation de Tuzla, les Autrichiens poussèrent jusqu’à la frontière
+serbe et s’emparèrent de Zvornik dont les fortifications auraient pu
+permettre une longue résistance.
+
+Le même jour presque, le duc de Wurtemberg, sortant de Trawnik, prenait
+l’offensive et se dirigeait sur Livno, résidence d’un mufti, à qui le
+canon dut parler. Après un bombardement de deux heures, la place fut
+rendue.
+
+Vers le milieu d’octobre, il ne restait plus à faire reconnaître la
+bannière autrichienne que dans quelques districts montagneux de
+l’Herzégovine et dans le Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais,
+envoyés par la redoutable ligue, dont les séides venaient justement de
+massacrer le _muchir_ Mehemet-Ali, étaient attendus.
+
+Dans le courant du mois d’octobre, une partie des réservistes rentra
+dans ses foyers et l’administration militaire put songer sérieusement à
+préparer l’hivernage de l’armée. La première condition était d’assurer
+l’approvisionnement des troupes, en créant des routes et autant que
+possible, des chemins de fer. Les propositions ne manquaient pas à ce
+sujet et on n’avait à Sérajewo que l’embarras du choix.
+
+Hadji-Loja, le chef des insurgés, après avoir échappé une première fois
+aux troupes impériales, traqué par toute la contrée, fut appréhendé au
+corps pour la seconde fois. On le découvrit dans une cabane isolée. Sa
+blessure à la jambe se rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser
+sur une voiture remplie de paille. C’est ainsi qu’il fut transporté à
+Brood, et qu’il traversa toute la Hongrie et une grande partie des pays
+héréditaires de l’Autriche. Partout dans les gares où le train devait
+passer, la foule des curieux se porta sur les quais, pour regarder de
+près ce grand musulman, haut de six pieds, qui avait l’air d’un superbe
+bandit, vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros turban, trompant la
+douleur que lui occasionnait sa blessure en fumant avec volupté les
+blondes cigarettes d’Orient. Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection,
+s’en tira à meilleur compte que ses compagnons pris sur le fait à
+Sérajewo et envoyés devant la cour martiale. Le conseil de guerre le
+condamna à mort, il est vrai, mais la clémence impériale réduisit cette
+peine à cinq années de prison.
+
+Il subit cette peine avec l’indifférence des Orientaux, dans la
+forteresse de Josefstadt en Bohême. Quand il fut libéré, il partit pour
+La Mecque où l’ex-insurgé passe son temps en adoration devant le tombeau
+du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que dans la Bosnie complètement
+pacifiée, vivant calme et heureuse sous l’égide d’une administration
+forte et paternelle, il n’y avait plus de place pour un homme de sa
+trempe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+De Solvay à Gorni-Tuzla.--Une ville industrielle à ses débuts.--Mines de
+charbon.--Briqueteries et salines.--La population de Tuzla.--Les
+Tziganes à demeure fixe.--Un enlèvement suivi de duel à mort.--La poste
+de Tuzla à Bercka.--Le commerce des prunes.--Voyage de Briska à
+Belgrade.--Visites diplomatiques.
+
+
+On ne se lasse pas d’admirer la belle, la superbe nature en Bosnie. On
+éprouve un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de ces sites si
+pittoresques, que la jouissance est inattendue et que le voyageur ne
+croyait pas retrouver ici, en Orient, les magnifiques vues alpestres de
+la Suisse. Lorsque la Bosnie sera mieux connue, lorsque l’administration
+actuelle aura complété son œuvre de civilisation, nul doute que les
+touristes n’affluent dans ces belles contrées, et avec les touristes,
+membres de clubs alpins et autres, les chasseurs et les baigneurs. Les
+eaux thermales, en effet, abondent dans le pays, et grâce à la
+sollicitude du ministre, M. de Kallay, elles ont été examinées par des
+hommes de l’art, qui tous se sont prononcés dans le sens le plus
+favorable.
+
+Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation de ces thermes afin
+d’attirer la clientèle. Le gouvernement, qui sait fort bien que dans un
+pays aussi neuf tout doit émaner de son initiative, a pris sagement les
+devants et il procède en ce moment à l’installation des bains d’Illitz,
+à quelques kilomètres de Sérajewo et à peu de distance des sources de la
+Bosna. Le site est des plus charmants et la promenade de Sérajewo à
+Illitz est, par les belles soirées ou les matinées, mouillées de rosée
+du printemps et de l’automne, tout simplement délicieuse. On suit
+d’abord la belle route de Sérajewo à Mostar dont l’administration
+austro-hongroise a doté le pays. Elle court vers les hautes montagnes
+dont les crêtes verdoyantes, couronnées de neige, ferment l’horizon au
+milieu des champs qu’une colonie d’agriculteurs serbes et bulgares
+cultivent à souhait. Des maisons villageoises, bâties en pierre et très
+cossues, ornent le paysage. Une villa d’une construction tout à fait
+originale, bâtie tout en vitres comme la maison de verre de l’antiquité,
+attire les regards du voyageur.--Cette belle maison manque d’habitants.
+Il y a plus de dix ans que les propriétaires sont partis et l’on ne sait
+à qui s’adresser pour louer. Des groupes de paysans serbes en costume de
+gala très pittoresque--si c’est un dimanche--passent en chantant. Les
+filles sont fort jolies et folâtrent d’une façon câline et gracieuse
+avec leurs cavaliers champêtres qui portent des costumes également fort
+pittoresques. Puis on quitte la grande route de Mostar pour gagner, par
+un chemin de traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna, toute mince,
+ressemblant à un maigre filet d’eau, mais arrosant déjà de fort belles
+prairies et des rivages plantés d’arbres qui invitent à la méditation et
+à la pêche à la ligne.
+
+Un cafetier turc a installé son établissement sur le bord de l’eau, tout
+comme à Asnières ou à Meudon. Cette installation se compose d’un kiosque
+avec parois vitrées et de tables et bancs placés en plein air sur
+l’herbe. Les clients n’y manquent point en été; ils seront certainement
+encore plus nombreux lorsque l’hôtel de l’établissement balnéaire
+d’Illitz aura été inauguré. Cela ne saurait tarder, car, lorsque je
+visitai les travaux de construction en compagnie du très actif et très
+spirituel baron Kutschera, haut fonctionnaire de l’administration
+civile, ces ouvrages étaient très avancés. Il était permis de supposer
+que l’hôtel et les bains qui existaient déjà à l’état rudimentaire
+seraient installés avec tout le confort désirable.
+
+A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons les sources de la Bosna qui
+s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer sa course capricieuse et
+vagabonde. La promenade jusqu’à ces sources est le complément obligé et
+très agréable d’une visite aux bains d’Illitz.
+
+Le chemin de fer, qui par un embranchement se dirige de Doboy sur
+Siminhan, a été construit en moins d’une année. Commencée en mai 1885,
+la ligne a été inaugurée au mois d’avril 1886 en présence de M. de
+Kallay et de nombreux invités dont beaucoup appartenaient à la presse
+viennoise et magyare. Le parcours comprend soixante-sept kilomètres dans
+un pays tout à fait montagneux. La principale ville desservie par cet
+embranchement est la cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant
+l’occupation, Tuzla fut très souvent citée comme étant le centre de la
+résistance des Bosniaques dans le nord du pays. Aujourd’hui, grâce aux
+établissements manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla jouit d’une
+renommée plus pacifique et plus enviable.
+
+Le paysage au départ de Doboy est des plus pittoresques. Voici d’un côté
+des rochers calcaires très élevés, très crevassés et d’un aspect assez
+effrayant. Les rochers s’entr’ouvrent pourtant: il faut qu’ils laissent
+le passage libre à la belle route carrossable de Doboy à Tuzla, que le
+génie autrichien a creusée--un travail digne des Romains. Sur la droite,
+une petite rivière aux eaux très vivaces, la _Spreca_, déroule ses flots
+argentés. Le cours de cette rivière la conduit au milieu des plus hauts
+escarpements de rochers, elle disparaît dans des défilés pour reparaître
+encore plus tumultueuse et disparaître de nouveau.
+
+Puis à Supolhoje le décor change: aux montagnes d’aspect romanesque
+succèdent des vallons bien cultivés et pouvant nourrir largement la
+population environnante des chrétiens et des musulmans qui habitent les
+maisons bâties en amphithéâtre de Supolhoje, de Stephanpolje et de
+Gracanica. Cette dernière localité, dont l’importance a considérablement
+augmenté depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure environ de la
+voie ferrée. On y parvient par une route bien construite qui conduit
+directement de Maglay à Gracanica.
+
+Ici nous entrons dans la forêt, la forêt profonde et magnifique dont les
+chênes trois fois séculaires ne tarderont pas sans doute à tomber sous
+la hache du bûcheron, car le développement de l’industrie manufacturière
+dont Gorni-Tuzla est le centre exigera des bois de construction et de
+fortes quantités de combustible. Après avoir été l’embellissement du
+paysage, les forêts de cette région, les chênes de Tuzla contribueront à
+la prospérité du pays.
+
+A une vingtaine de kilomètres de Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de
+suivre le cours capricieux de la Spreca, mais il ne tarde pas à côtoyer
+la Jala dont les eaux ont une couleur verte des plus réjouissantes à
+l’œil. C’est une rivière de Virgile, celle-là, et non un torrent
+impétueux. Son susurrement pourrait inspirer des églogues et des odes à
+la nature. Les monts Ozren et les monts Majeciva se profilent au loin.
+
+Nous entrons dans la région industrielle. Voici une halte qui porte le
+nom significatif de «Kohlen Grube» (mine à charbon). Pas de village, un
+baraquement servant de gare et quelques huttes. Mais on aperçoit au loin
+les hauts-fourneaux de la mine, qu’un petit embranchement réunit à la
+voie ferrée. Ces mines de charbon, très productives et qui entre autres
+approvisionnent de combustible le chemin de fer de la Bosna, sont
+exploitées par le gouvernement qui y a installé les procédés les plus
+modernes et les plus rationnels. On vante beaucoup la qualité des
+produits; quant à la quantité, elle est déjà considérable, mais elle ne
+saurait que gagner encore et devenir plus tard un objet d’exportation.
+
+Encore quelques tours de roue et la locomotive s’arrête devant un autre
+établissement également gouvernemental: une grande briqueterie. De là à
+Gorni-Tuzla il n’y a plus que quelques minutes. On arrive ainsi au terme
+d’un voyage qui offre tous les agréments d’une promenade à travers un
+paysage aussi splendide que varié.
+
+Tuzla, qui doit son nom aux gisements de sel (en turc, _tuz_), est une
+ville dont la population offre un mélange très bigarré de races. Il y a
+des Turcs, des Grecs, des Serbes, des Monténégrins, des Croates, des
+Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité habite des constructions
+élevées à sa guise, selon des règles particulières, conformément aux
+convenances, aux conditions, aux instincts des individus, sans se
+préoccuper de l’ensemble architectural. Ce n’est pas tout à fait un
+tort, au moins au point de vue pittoresque. Le contraste est très vif,
+par exemple, entre quelques grandes et belles maisons construites par
+des Serbes riches ou par la municipalité (je citerai entre autres
+l’école commerciale, qui ne déparerait pas le groupe scolaire d’un
+chef-lieu de département), et les misérables huttes qu’habitent les
+Tziganes. Les maisons des Bulgares et des Serbes moins aisés offrent
+cette particularité que les étables sont situées sur le devant, aussi en
+arrivant on est salué par les mugissements des vaches, les gloussements
+des dindes et surtout le grognement des porcs. La légende de saint
+Antoine doit être fort répandue et très en honneur dans les pays slaves,
+car l’animal nourricier y est réellement le compagnon de l’homme. En
+pénétrant dans ces maisons--par l’écurie--on est réellement surpris de
+la propreté et de la bonne tenue qui y règnent. C’est que les femmes
+serbes sont d’excellentes ménagères qui mettent leur amour-propre, comme
+les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect réjouissant. Les pieds
+nus, la chevelure dissimulée sous un serre-tête, vêtue d’une étoffe de
+cotonnade un peu criarde, la femme serbe va et vient toute la journée,
+lavant, fourbissant, astiquant son modeste mobilier--quelquefois la
+cigarette à la bouche. Le premier luxe des Serbes aisés, c’est d’avoir
+un jardin de roses devant leur maisonnette; dans la saison, on en offre
+aux visiteurs, en même temps que le café noir et le tabac blond.
+
+Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité, c’est-à-dire une
+exception: ce ne sont pas des nomades, comme leurs congénères, et ils
+n’habitent pas sous la tente. Il est vrai que les cabanes du quartier de
+ces bohémiens ne valent guère mieux, mais ils constituent un domicile
+fixe. L’administration autrichienne est très fière d’avoir obtenu ce
+résultat en domptant les habitudes invétérées de ces vagabonds. Il
+s’agit seulement de les préserver du mauvais contact du dehors et
+d’empêcher que les masures du quartier tzigane ne servent de refuge aux
+vagabonds et de lieu de recel pour les objets dérobés. Aussi la police
+se fait très sévèrement à Tuzla. Nul ne peut franchir le seuil de la
+gare pour entrer dans la ville s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement
+en règle.
+
+Le commissaire de police chargé de cette surveillance m’expliqua que les
+Tziganes n’étaient pas à redouter seuls: l’ouverture récente du railway
+avait attiré à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant de Hongrie et
+du Banat. Beaucoup avaient maille à partir avec les autorités du pays.
+D’autre part, les nombreux ouvriers étrangers, attirés par les travaux
+des charbonnages et des mines de sel, demandaient aussi à être
+contrôlés.
+
+Il est vrai que, grâce à ces précautions, la sécurité dont on jouit dans
+cette nouvelle cité est parfaite.
+
+Les Tziganes de Tuzla sont musulmans, ils portent le costume turc, la
+plupart du temps, il est vrai, en loques, et ils observent
+rigoureusement aussi les préceptes de la loi de Mahomet, sauf,
+disons-le, certaines infractions au chapitre des spiritueux. Ils aiment
+la société et se réunissent, pendant de longues heures, jusque bien
+avant dans la soirée, dans des petits cafés, grands comme une chambrette
+d’étudiant, dont le luxe consiste en nattes étendues par terre, mais où
+les consommateurs paraissent goûter avec plaisir la bouillie noire qu’on
+leur sert et s’amusent beaucoup à différents jeux. Dans un coin, un
+bohémien mélomane pince de la _tamboura_, la guitare nationale, en
+chantant quelque étrange mélopée, chant de guerre ou chant d’amour.
+
+Parfois, pendant le Ramazan surtout, des danses s’organisent le soir
+dans les rues étroites, mais les hommes seuls y prennent part. C’est une
+danse qui tient à la fois du _kolo_ serbe (sorte de farandole) et du
+_tsardas_ des Hongrois.
+
+Les Tziganes y mettent un entrain épileptique; les sauts en l’air, les
+contorsions, les déhanchements auxquels ils se livrent sont dignes
+d’acrobates les plus délurés. C’est la véritable sarabande macabre, et
+on dirait que les membres des danseurs vont craquer et que leurs os
+s’entre-choquent sous leur peau. Assurément un bal en plein air, que se
+donnent à eux-mêmes les Tziganes de Tuzla, est un spectacle digne de
+tenter la palette d’un peintre de genre, comme tant de tableaux que l’on
+voit en Bosnie et qui mériteraient d’être fixés par le pinceau.
+
+Tuzla n’est pas seulement important par les charbonnages et les
+briqueteries. Les salines, auxquelles la ville doit son nom, sont
+exploitées aujourd’hui selon toutes les règles, par le gouvernement; le
+produit augmente dans des proportions très considérables et entre pour
+un chiffre important dans le budget des recettes des pays occupés.
+
+L’installation des «salines» qui se trouvent à Siminhan a été commencée
+en 1884 et achevée en 1885; il est déjà question d’exploiter deux
+nouveaux gisements découverts tout récemment.
+
+En outre Gorni-Tuzla est le centre du commerce des bestiaux de toute la
+contrée; les foires qui ont lieu, surtout en hiver, y sont très animées,
+et l’on y vient de fort loin pour acheter de beaux chevaux et du gros
+bétail qui se distingue très avantageusement, par sa performance, des
+bœufs et vaches par trop amaigris et mal soignés que l’on rencontre dans
+l’intérieur du pays.
+
+Tous ces éléments donnent à Tuzla un attrait particulier; on y sent,
+sous des dehors assez tranquilles et conformes à la passivité musulmane,
+une activité qui permet de concevoir les meilleures espérances pour
+l’avenir. Les fonctionnaires chargés de l’administration de Tuzla
+s’efforcent d’ailleurs de stimuler ce développement, et l’initiateur de
+l’industrie tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des collaborateurs
+dévoués qui ont, comme leur chef, foi dans leur œuvre. Le président du
+district, M. Vukovitsch, administre la contrée et surveille avec
+compétence les différentes industries. Ses occupations ne l’empêchent
+pas de recevoir avec beaucoup de bonne grâce les voyageurs désireux de
+connaître le pays et de se rendre compte de ses ressources.
+
+Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe qui n’a pas quitté le costume
+pittoresque de sa nationalité, il conduit les affaires de la ville avec
+beaucoup de rondeur et de bonne humeur. J’ai dit que la ville avait
+construit une école supérieure de commerce--le plus coquet bâtiment de
+Tuzla. Il y a plus de quarante élèves turcs et chrétiens qui y reçoivent
+la même éducation que dans les meilleures _Realschulen_ de Vienne ou de
+Pesth. Dans cette partie de la Bosnie, la cause de l’instruction est
+tout à fait populaire; les municipalités, les corporations, les
+particuliers, tous s’y intéressent et sont disposés à faire des
+sacrifices pour la jeune génération.
+
+Les distractions font encore défaut à Tuzla; ce n’est aujourd’hui qu’une
+cité du travail. Les fonctionnaires et officiers non mariés se
+réunissent le soir dans un hôtel décoré du nom de «Casino» qui, sous des
+apparences extérieures fort modestes, offre cependant au voyageur un
+gîte convenable et propre, et aux consommateurs une nourriture très
+suffisante de qualité. Ces causeries qui délassent des labeurs de la
+journée, se prolongent bien avant dans la nuit, surtout lorsqu’un
+événement quelconque y donne matière. Pendant mon séjour, toute la ville
+venait d’être bouleversée par une tragédie dont les auteurs étaient
+connus de tout le monde.
+
+Voici cet événement romanesque qui certainement eût causé grand bruit à
+Paris; c’est d’ailleurs plutôt un événement parisien que... bosniaque.
+
+Deux fonctionnaires occupant des positions assez élevées étaient liés
+d’une étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un des plus opulents
+banquiers de Vienne, avait eu une jeunesse assez orageuse. Sportsman et
+grand coureur de ruelles, il avait très fortement écorné son patrimoine
+sur le turf et dans les coulisses des théâtres. Sa famille le décida,
+pour se ranger, à accepter un emploi dans l’administration des pays
+occupés. Très intelligent et ayant l’amour de sa nouvelle profession, il
+rendit des services et obtint un avancement mérité. C’est alors qu’il
+fit la connaissance à Tuzla d’un collègue, gentilhomme hongrois et
+officier de cavalerie du cadre de réserve. M. de B. aimait une fort
+belle jeune fille appartenant à une famille serbe du Banat.
+
+Les parents s’opposaient absolument au mariage de la demoiselle avec
+l’officier. Celui-ci conta ses peines à M. de W., son nouvel ami, et lui
+demanda conseil.
+
+--Il faut enlever ta fiancée, dit résolument M. de W..., en songeant à
+ses aventures d’autrefois.
+
+L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut suivi. M. de W. ne se borna
+pas à conseiller son ami, il l’assista de toutes façons et c’est lui qui
+conduisit la voiture qui servit aux amoureux fugitifs à franchir la
+frontière.
+
+Lorsque M. de B. épousa la demoiselle enlevée, dans l’église grecque de
+Tuzla, W. l’assista encore comme second, puis il devint l’ami de la
+maison, et enfin l’amant.
+
+M. de B. qui avait des soupçons, mais ne croyait pas que les choses
+étaient aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales à ses chefs
+hiérarchiques. Il en résulta un déplacement. M. de W. fut envoyé à
+Banjaluka, tandis que M. et Mme de B. restèrent à Tuzla. Le mari croyait
+que, la distance aidant, tout péril était écarté. Il se trompait
+gravement.
+
+Par une belle matinée de juin, Mme de B. sortit de chez elle pour rendre
+visite à quelques dames turques, c’est du moins le motif qu’elle donna à
+son mari. En réalité, elle fit le tour de la ville, s’engagea sur la
+route de Doboy, et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière un mur
+attendait une voiture attelée de quatre chevaux très vifs; un homme de
+haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé d’un grand manteau rouge
+comme les Turcs en portent en voyage, se tenait à la portière. Trois ou
+quatre cavaliers également armés semblaient former l’escorte de la
+voiture. Mme de B. s’élança dans le véhicule à côté de son amant
+(l’homme au manteau rouge était M. de W.) qui l’enlevait,--cette fois
+pour son propre compte. Mais un employé de la briqueterie avait assisté
+à l’équipée et reconnu les fugitifs. M. de B. prévenu se met à leur
+poursuite, mais les chevaux du ravisseur volaient comme le vent. Des
+gendarmes, à qui ce véhicule emporté sur des ailes et entouré d’hommes
+en armes inspire des soupçons, ordonnent que l’on s’arrête. M. de W.
+excipe de sa qualité de fonctionnaire de l’État; il montre son
+sauf-conduit, délivré par lui-même, et les gendarmes se retirent en
+saluant.
+
+Il ne restait plus à M. de B., le mari outragé, qu’à envoyer par le
+télégraphe une provocation à son ex-intime qui en effet était rentré à
+Banjaluka avec sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel fut accepté
+par M. de W. C’était, nous l’avons dit, un gentleman accompli, et
+rendez-vous fut pris à Doboy, chacun des combattants ayant la moitié de
+la route à faire. M. de W... arriva le premier avec ses témoins. Ces
+messieurs déjeunèrent au petit buffet de la gare, ils paraissaient fort
+gais et faisaient des projets pour la soirée. Une heure plus tard le
+cadavre de M. de W..., percé d’une balle à l’endroit du cœur, gisait au
+milieu d’une clairière. La balle du mari avait déterminé la mort
+foudroyante. M. de W... était âgé de trente-trois ans environ.
+
+A cause de la notoriété de la famille et des sympathies personnelles
+qu’il avait su se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit, même à
+Vienne. A Tuzla, les uns ou plutôt les unes, c’est-à-dire les dames,
+prenaient le parti de l’infortuné Don Juan; les autres considéraient
+l’issue désastreuse du duel comme un véritable jugement de Dieu. Au
+milieu de la tourmente, la belle Hélène serbe, qui avait mis aux prises
+ce Ménélas et ce Pâris, disparut.
+
+Il y a quelques années, les habitants de Tuzla avaient d’autres
+préoccupations que les duels entre amants et maris, et d’autres sujets
+de récits pendant la veillée. La lutte fut, comme nous l’avons vu, des
+plus vives dans ces parages, et ils ne furent conquis qu’au prix de
+grands efforts et de sacrifices meurtriers. La vigilance des Muftis eut
+pour épilogue, pendant quelques années, un _brigandaggio_ organisé par
+d’anciens chefs de bandes, qui n’avaient pu se décider à poser les
+armes.
+
+Ils préféraient continuer la campagne pour leur compte. La route de
+Tuzla à Bercka, ville très commerçante sur les bords de la Save, n’était
+alors rien moins que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient qu’en
+troupes, et la plupart du temps sous l’escorte d’une patrouille. Les
+forêts très profondes que l’on traverse pour aller d’une ville à l’autre
+servaient d’excellents repaires aux brigands.
+
+L’un de ces héros de grand chemin est resté légendaire, et on racontera
+encore pendant longtemps ses exploits. Ce Fra-Diavolo bosniaque était
+non pas un Turc, mais un Serbe de la principauté, connu sous le nom de
+Milan. Il avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs, sous le général
+Tschernayeff, en 1876, mais le métier ne lui disait guère; il avait
+déserté avec armes et bagages sur le territoire bosniaque, et, à la
+faveur de l’anarchie qui y régnait alors, il avait pu tenter quelques
+détroussements avec plein succès.
+
+Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation. Il réunit alors une
+cinquantaine de «mauvais garçons», résolus à tout et ne craignant ni
+Dieu ni diable, ni la fusillade ni la potence.
+
+La bande était on ne peut mieux organisée. Il ne passait pas un convoi
+quelque peu important sur la route de Bercka, pas un voyageur
+susceptible d’avoir dans sa ceinture un viatique monnayé assez rond,
+sans que Milan le sût, et prît ses mesures en conséquence. Il ne tuait
+pas, du moins quand on s’exécutait de bonne volonté; mais l’argent, les
+bijoux, les valeurs de tous ceux qui s’aventuraient alors sur cette
+route couraient bien des risques. Parfois cependant il se laissait
+attendrir; quand ses informateurs s’étaient trompés, et que les gens
+dépouillés étaient vraiment de pauvres diables, il leur faisait
+restituer les quelques écus que ses hommes avaient pris. On m’a montré à
+Tuzla un ouvrier horloger qui, complètement dépouillé d’abord, avait
+exposé au brigand en chef dans quelle position il allait se trouver, ne
+pouvant sans un sou vaillant aller à Bercka, et retourner à Tuzla.
+«Combien t’a-t-on pris, demanda Milan.--Une douzaine de florins,
+répondit l’ouvrier.--Qu’est-ce que tu aurais fait de cela, fit Milan? Je
+vais te faire donner trente florins.» L’ouvrier voulut protester contre
+ce cadeau venant d’une telle origine, mais un regard lui indiqua que
+toute opposition, étant donné les circonstances, serait intempestive.
+Mais cela c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre du métier. La
+vérité est que Milan et ses acolytes ravageaient la contrée, et
+rendaient tout commerce impossible.
+
+La nature du terrain, le voisinage de la Serbie, la complicité forcée
+des habitants, qui tremblaient de payer de leur vie la moindre
+indication aux autorités, assurèrent pendant assez longtemps l’impunité
+aux brigands. Ils s’enhardissaient de plus en plus, et Milan exécutait
+de véritables bravades. Un jour, il s’en vint avec son lieutenant
+Stolojan «le Bègue» tout bonnement à Bercka. Ils étaient vêtus tous deux
+comme des chasseurs, et avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en
+allèrent droit au presbytère, et montèrent jusqu’à la chambre du curé,
+qui allait se mettre à table. Stolojan resta sur le seuil de la porte,
+la main sur la gâchette du fusil. Le chef-brigand s’avança vers le curé:
+«Je suis Milan, fit-il, et je viens dîner avec toi.»
+
+Le curé voulut faire un mouvement, mais sur un signe du Capitaine,
+Stolojan le mit en joue. «Voyons, pas de cérémonies, mon révérend!
+reprit le bandit, je me contenterai de ton ordinaire; vous autres
+ecclésiastiques, vous vous nourrissez bien le dimanche, sans oublier les
+jours de la semaine; à une condition cependant, c’est que tu enverras ta
+cuisinière chercher quelques flacons de derrière les fagots, pour ton
+cousin Ignace, qui est venu te voir avec un _pays_. Toute autre
+explication donnée à ta servante, ou à qui que ce soit pouvant survenir,
+aurait des conséquences fâcheuses. Donne tes ordres et dis ton
+_bénédicité_, mon ami abaissera son arme.»
+
+Avec tout l’opportunisme que les serviteurs du Seigneur savent pratiquer
+dans les circonstances décisives de la vie, le curé se soumit, la
+servante apporta des bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit
+largement honneur, tandis que l’ami, en sentinelle à la même place, ne
+lâchait pas un instant son arme menaçante. Le repas terminé, le brigand
+pria le curé de lui livrer les clefs de la caisse; l’ecclésiastique
+remit à Milan une vingtaine de florins, en jurant que c’était tout ce
+qu’il possédait.
+
+--C’est possible, fit froidement Milan, mais tu as eu depuis hier trois
+cents florins appartenant à la communauté des franciscains.--Y
+penses-tu, avisa le révérend, de l’argent qui m’a été confié, qui ne
+m’appartient pas, que je serai forcé de rendre!
+
+--Ah! voilà qui m’est égal! s’écria Milan, donne cet argent ou je brise
+toutes tes armoires pour voir où tu l’as caché, et si je ne le trouve
+pas je te casse la tête par-dessus le marché.
+
+Stolojan avait de nouveau mis son arme en joue, et il fallut bien
+s’exécuter et remettre les trois cents florins. Après quoi Milan demanda
+respectueusement au curé de le bénir, et se retira suivi de son fidèle
+compagnon.
+
+C’est pourtant ce même Stolojan qui mit un terme aux exploits de son
+patron. L’autorité militaire pourchassait activement les brigands; la
+bande avait été décimée dans plusieurs rencontres, et quelques bandits
+capturés avaient été exécutés sommairement. Des peines draconiennes,
+mais les seules efficaces, avaient été édictées contre ceux qui
+donneraient asile à Milan et à ses compagnons. L’aubergiste d’un _han_
+et ses domestiques furent pendus pour avoir laissé le chef de brigands
+et plusieurs de ses aides séjourner sous le toit de cette auberge, sans
+prévenir la gendarmerie. En outre une prime de trois cents ducats--une
+fortune dans ce pays-là--avait été promise à quiconque s’emparerait du
+redouté Milan. Ce fut ce gain qui séduisit Stolojan. Un jour que son
+chef reposait dans une grotte, le lieutenant, après une courte lutte
+avec ce qu’il appelait sa conscience, lutte très curieuse à étudier pour
+un psychologue, vainquit ses scrupules; il tira son handjar et trancha
+la tête du brigand redouté.
+
+Cette exécution achevée, Stolojan se préoccupa d’en tirer profit. Il mit
+la tête dans un mouchoir, et la porta toute sanglante au prochain poste
+de gendarmerie, réclamant le salaire promis.
+
+A la vue de la tête fraîchement coupée du brigand, le chef du poste
+refusa d’en croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre la
+possibilité de la capture de l’insaisissable Milan. Stolojan et la tête
+du brigand furent envoyés sous bonne escorte à Tuzla; le préfet reconnut
+l’identité, mais au lieu de payer la prime, il fit coffrer le lieutenant
+meurtrier de son capitaine. Stolojan ne resta pas longtemps sous les
+verrous. Employé à une corvée quelconque, il sut escamoter la clef des
+champs; on assure que l’autorité autrichienne, esclave de sa promesse,
+avait singulièrement facilité cette évasion, et que le sous-bandit
+partit lesté des 300 ducats promis. C’est ainsi que périt le dernier des
+grands brigands de la Bosnie. Quelque temps auparavant, ce même Milan
+Nikolitsch, assassiné misérablement et livré par un acolyte, s’était
+échappé d’une maison en flammes, assiégée par plus de cent soldats.
+
+La route de Tuzla à Bercka est une véritable merveille d’art. Le génie
+de l’armée austro-hongroise s’est joué de toutes les difficultés, de
+tous les obstacles accumulés par la nature pour entraver le travail
+humain. Les vaillants pionniers ont triomphé de tout.
+
+La poste qui dessert cette route, est entièrement militaire; les
+voitures sont des fourgons bien suspendus et protégés contre les rafales
+du vent et les ardeurs du soleil par d’épais rideaux de toile. Un
+_feldwebel_ qui fait aussi l’office de vaguemestre est assis sur le
+siège, à côté du cocher; un chasseur, la baïonnette au fusil, se tient
+sur un strapontin, à l’arrière du véhicule. Les chevaux, des animaux de
+la remonte, détalent au grand trot; on côtoie d’abord la ligne du chemin
+de fer prolongée jusqu’à la saline de Siminhan. Voici les bâtiments
+principaux de l’entreprise; le nom de l’empereur régnant s’y détache en
+grosses lettres, la principale saline est placée, en effet, sous
+l’invocation du monarque. Malgré l’heure très matinale, on y travaille
+activement.
+
+Un officier qui part pour la chasse en Esclavonie, et dont l’attirail de
+Nemrod occupe la plus grande partie des banquettes, me montre
+l’emplacement où va bientôt s’élever une verrerie, la première qu’on
+aura vue en Bosnie. Les pronostics des hommes spéciaux sont très
+favorables à l’établissement de cette industrie.
+
+A partir de Gorni-Tuzla, village musulman assez considérable, nous
+entrons dans le paysage alpestre, et la route a un aspect des plus
+mouvementés et des plus pittoresques. On pénètre de nouveau sous les
+halliers profonds et mystérieux. Partout dans la forêt se dressent des
+rochers qui profilent jusqu’au ciel leurs parois gigantesques; des
+petits ponts en bois établis d’une façon très rudimentaire, et que la
+première crue pourrait emporter, nous font enjamber des torrents tout à
+fait à sec l’été, mais assez impétueux en automne, après les pluies, ou
+au printemps, à la fonte des neiges. Dans ces forêts, au milieu des
+taillis, s’élèvent quelques cabanes, des masures basses, d’aspect
+misérable. Les seules constructions solides et d’une certaine apparence
+sont les blockhaus où logent les gendarmes, et qui servent à la fois
+d’habitations et, en cas d’attaque, de fortins abrités de grands murs
+crénelés. Les gendarmes s’y sont installés en famille (le brigadier est
+parfois marié), et l’intérieur de ces postes d’enfants perdus ne manque
+pas d’un certain confort--relatif et tout militaire. Ne faut-il pas que
+ces braves gens puissent se restaurer et se reposer après de fatigantes
+patrouilles, après avoir grimpé au sommet des montagnes et traversé des
+terres vraiment sauvages, n’offrant aucune ressource? Rassurons le
+voyageur. Pas plus ici que sur les autres routes de la Bosnie parcourues
+par la poste impériale, il ne risque de périr d’inanition, ou de coucher
+à la belle étoile, en cas d’accident ou d’événement imprévu. Il existe à
+chaque relai des cantiniers, gens actifs et spéculant juste, qui ont
+installé dans la cabane la plus vaste, ou plutôt la moins petite entre
+toutes, des restaurants dont le menu sans prétention, servi sur des
+nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie, mérite toute la
+reconnaissance des voyageurs affamés. Dans une seconde pièce, on trouve
+des lits convenables auxquels on peut se confier sans crainte.
+L’autorité veille, du reste, à ce que le passant ne soit pas écorché.
+C’est dans une de ces cantines que nous déjeunâmes, tandis que l’on
+changeait les chevaux.
+
+Le fourgon gravit une pente assez raide; nous sommes toujours en forêt;
+des oiseaux de proie variés tournoient autour des grands arbres; aigles,
+vautours, cormorans, cherchent leur pâture. La faim aidant, ils
+s’enhardissent et fondent jusque sur les chevreuils qui gambadent sous
+bois. On aperçoit le squelette d’un de ces gracieux animaux, dévoré par
+les oiseaux avec autant d’entrain qu’une réunion de convives banquetant
+en l’honneur d’un anniversaire quelconque.
+
+A une heure de Bercka environ, la forêt s’écarte, nous voici maintenant
+sur un plateau;--des bouquets d’arbres, des bouleaux donnent ici au
+paysage une teinte bien différente de la nature alpestre de tout à
+l’heure; on se croirait presque aux environs de Paris. Le temps est gris
+et triste; une pluie persistante et glaciale pourrait faire supposer que
+nous sommes en novembre et non en juin. Un brouillard opiniâtre indique,
+là-bas au fond, la présence de la Save. Le grand clocher de l’église de
+Bercka apparaît lointain et moqueur; car il semble qu’on l’a à portée de
+la main, lorsque, au contraire, il se perd comme une _fata morgana_.
+Nous roulons plus d’une heure, les yeux fixés sur ce clocher; puis la
+route finit comme toutes choses en ce monde, et le fourgon s’engage dans
+une rue interminable qui descend en pente, mal pavée comme toutes les
+cités turques, assez large, du reste, et bordée des deux côtés de
+boutiques où l’on achète toutes sortes de marchandises, mais surtout des
+cotonnades et des victuailles. Les marchands, même les musulmans, ont
+ici une apparence plus active et moins fataliste que dans les autres
+villes orientales. On jurerait qu’ils ont déjà appris quelque chose des
+occidentaux auxquels ils se frottent; ils font quelques pas au-devant du
+client, et n’attendent plus que celui-ci vienne à eux. Turcs et
+chrétiens semblent du reste s’entendre à merveille.
+
+Bercka est la métropole des pruneaux. Ce que l’on y débite de ces fruits
+secs est incalculable. On parle de 200,000 quintaux par an. Les
+courtiers des maisons de Bercka parcourent le pays en tout sens,
+achetant sur pied les récoltes entières. On calcule le prix de la vente
+sur les probabilités de la moisson future dans les autres pays à prunes.
+Si l’année se présente bien dans le midi de la France, il y a baisse sur
+les pruneaux de Bosnie; au contraire, si les pronostics sont mauvais
+pour la récolte dans les environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau,
+les propriétaires bosniaques sont maîtres de leur prix, la concurrence
+n’est pas à craindre. En septembre et octobre, Bercka présente une
+animation tout à fait extraordinaire. Il vient des acheteurs même
+d’Amérique! La Save, qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre arrose
+les bords broussailleux du pays slavon, est chargée de barques, de
+bateaux, de chalands de toute espèce, et tous sont remplis du fruit
+savoureux, mais laxatif, qui fait la richesse de la région. On cite des
+fortunes colossales, pour le pays, qui ont été fondées et qui sont
+alimentées par ce commerce.
+
+Bercka doit à la présence de ces capitalistes un air de prospérité et de
+propreté qui réjouit le voyageur; les mœurs y sont cordiales et on
+possède le culte des relations mondaines. C’est du moins ce que j’étais
+en droit de conclure quand je vis toute la population distinguée se
+porter au débarcadère des bateaux à vapeur de la compagnie de navigation
+autrichienne, pour saluer un fonctionnaire nouvellement marié et qui
+ramenait sa femme. La bande des amis était précédée d’un orchestre qui
+fit entendre, fort bien ma foi, des airs de circonstance--et autres.
+Après avoir fait ainsi la conduite aux nouveaux époux, les musiciens
+organisèrent une sérénade dont les accords s’entendaient encore à
+l’aube.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La Save met Bercka en communication directe et permanente avec Belgrade
+d’une part et Gradiska de l’autre. Le trajet n’est pas des plus
+pittoresques; il s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop mal à bord
+des steamboats de la compagnie de la Save. De Gradiska, on gagne
+facilement Banjaluka, une des villes turques les plus curieuses. C’était
+autrefois un repaire de fanatiques musulmans dont les actes de foi,
+assez semblables à ceux de l’inquisition espagnole, ont souvent retenti
+dans l’histoire du pays. Pendant la première période de l’occupation,
+les Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la part du général commandant
+les troupes impériales, une surveillance active et incessante qui
+n’empêcha nullement, d’ailleurs, un soulèvement assez vif qui dura deux
+jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui, l’ardeur belliqueuse des
+begs de Banjaluka et de leurs satellites s’est calmée; ils sont devenus
+des négociants qui joignent une forte activité à leur finesse native.
+Les officiers de la garnison, vis-à-vis desquels les habitants musulmans
+avaient cru devoir adopter d’abord une attitude hostile et même
+hargneuse, sont très bien vus à présent et vivent en harmonie parfaite
+avec la population.
+
+Rien de plus simple, de plus correct, d’ailleurs, que l’attitude des
+officiers austro-hongrois dans les pays occupés. On chercherait en vain
+la moindre trace de morgue ou d’orgueil dédaigneux pour une race
+inférieure. Pas d’abandon de dignité non plus, par exemple. On dirait
+d’honnêtes et laborieux fonctionnaires coiffés du képi et ayant l’épée
+au côté. L’officier autrichien qui est envoyé en Bosnie doit travailler
+beaucoup, il le sait, mais ses peines ne sont pas perdues, puisque son
+labeur contribue à la fois à la grandeur de son pays et à l’avancement
+de la civilisation.
+
+La conscience de ce devoir accompli se reflète dans l’attitude entière
+des officiers; ils ont de la satisfaction évidemment--et à bon droit,
+mais ils n’exultent pas et ne se croient pas tenus d’arborer des airs
+fanfarons pour attirer sur eux et sur leur importance l’attention des
+passants ou des voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni matamores,
+et les hussards hongrois, ces centaures qui adorent leur métier, ne se
+distinguent de leurs frères d’armes de la Cisleithanie--plus calmes et
+d’un sang plus froid--que par leur rondeur et une pétulance qui fait
+plaisir à voir. Au restaurant et dans les cafés, les officiers, en
+prenant leur repas, causent des dernières manœuvres, des théories, d’un
+article paru dans la «Vedette» ou dans quelque autre recueil militaire
+spécial. La préoccupation sérieuse du métier domine en tout. Quelle
+différence avec les officiers de l’armée allemande, si entichés
+d’eux-mêmes, se croyant de plusieurs coudées au-dessus des simples
+mortels--non coiffés du casque et n’ayant pas le droit de traîner la
+latte sur les pavés!
+
+Comme pour bien montrer jusqu’à quel point les velléités
+insurrectionnelles des fanatiques musulmans de Banjaluka ont disparu et
+combien cette population s’est modifiée, c’est dans ces parages si
+inhospitaliers jadis aux _giaours_ que se sont établies des colonies
+prospères de paysans allemands.
+
+Les Franciscains--on retrouve presque partout leur influence dans le
+développement intellectuel du pays--ont attiré en Bosnie des
+cultivateurs de la Westphalie, tous catholiques, très convaincus et très
+pratiquants, que le Kulturkampf poussait vers l’émigration. Un moine
+franciscain se mit en route, il parcourut ces contrées germaniques, et,
+avec l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite, il décrivit le tableau
+des belles récoltes obtenues sans trop de peine, de l’étable garnie, du
+culte catholique célébré sans entraves et des prêtres administrant
+paisiblement la communauté.
+
+Ces prédications eurent leur effet. Une centaine de familles émigrèrent
+avec enfants, armes et bagages. C’est sur la rivière le _Verbas_, à
+proximité de Banjaluka, qu’ils transportèrent leurs pénates. Le
+commencement de cette colonisation fut difficile, il y eut des épreuves
+et surtout des déceptions. Plus d’un Westphalien s’aperçut avec surprise
+qu’il fallait d’abord gagner, et à la sueur du front, le beurre que le
+prédicateur franciscain avait montré étendu sur le pain bis de la
+nouvelle Terre promise. Tout d’abord les propriétaires n’entendaient pas
+se défaire de leurs terres à trop vil prix, et ceux qui avaient cru
+opérer en Bosnie sans quelques capitaux, avec leurs bras et leur bonne
+volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.
+
+Il fallut ensuite recourir à des précautions légales pour éviter les
+contestations ultérieures au sujet des actes de vente; l’administration
+fit son possible pour assurer aux acheteurs la jouissance paisible de
+leur propriété. Ce n’était pas chose si aisée avec les us tortueux de la
+légalité musulmane, et à cause de la difficulté de délimiter exactement
+le bien dont chacun pouvait disposer.
+
+Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes à toutes les nécessités de
+l’existence, se construire des abris, les meubler, apporter tout leur
+outillage et travailler durement la terre avant de goûter ses produits.
+Mais cette période des débuts écoulée, les premières difficultés
+vaincues, les colons du Verbas furent largement récompensés de leurs
+peines. Ils ont pu aujourd’hui construire de gros villages d’aspect
+cossu et fort proprement tenus, à la place des masures où ils s’étaient
+installés à leur arrivée. De belles églises avec des presbytères fort
+bien installés, confortables même, s’élèvent au centre de ces localités,
+dont la principale porte le nom du célèbre chef du centre ultramontain
+au parlement allemand, _Windhorst_. Les chemins de fer permettent aux
+cultivateurs de se rendre de loin en loin au pays, pour raconter à leurs
+parents combien est prospère la colonie allemande en Bosnie, et combien
+les colons du Verbas sont attachés à leur nouvelle patrie.
+
+D’autres tentatives de colonisation sont à signaler, plus directement
+favorisées celles-là par l’administration. A la suite des grandes
+inondations qui eurent lieu dans le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent
+des centaines de familles, un exode fut organisé; des paysans du
+Pusterthal vinrent s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder une
+nouvelle patrie. Quelques-uns réussirent; mais beaucoup regrettèrent
+trop vivement les glaciers et les vallons du sol natal. Ils furent en
+proie à la nostalgie du montagnard et restèrent insensibles à la
+rémunération abondante et certaine de leur labeur; ils abandonnèrent
+tout pour suivre la voix du pays. Quelques-uns cependant ont vaincu la
+nostalgie, et leurs établissements prouvent combien cette terre sait se
+montrer reconnaissante envers ceux qui la cultivent. Sans aucun doute un
+grand courant de colonisation se produira un jour vers la Bosnie; mais
+il importe de rappeler aux immigrants--comme l’a fait d’ailleurs le
+gouvernement--qu’il ne faut pas venir dans cette contrée, dénué de toute
+ressource, car la terre ne s’y donne pas pour rien, pas même à vil prix;
+mais sa valeur est d’autant plus grande pour celui qui la traite
+rationnellement et y consacre tous ses efforts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de
+diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à Metkovitch.--La
+vigne et le tabac.
+
+
+Tandis que la Bosnie est la partie la plus productive, mais aussi
+quelque peu prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine, avec ses rochers
+inaccessibles, ses cimes couvertes d’une neige éternelle, ses forêts
+infinies dont les lisières se reflètent dans les flots bleus de
+l’Adriatique, représente le côté romanesque de la nouvelle conquête
+autrichienne. Si une excursion en Bosnie est fructueuse en
+renseignements pratiques sous bien des points de vue; si elle se
+recommande à tous ceux qui veulent étudier les ressources d’une contrée
+jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine offre aux voyageurs d’autres
+sensations. Ici, la nature lui arrache à chaque étape de nouveaux cris
+d’admiration, d’étonnement et parfois de terreur.
+
+Le paysage n’a rien de petit ni de banal, il est sauvage et grandiose;
+partout ce cadre énorme, ces sites tourmentés, semblent créés pour y
+laisser mouvoir à l’aise des Titans toujours prêts à soulever des blocs
+de granit et à se les jeter à la tête. C’est encore le pays béni des
+Nemrods, non pas des chasseurs et amateurs qui considèrent leur fusil
+comme un couteau de boucherie et dont le but est atteint dès qu’un
+certain nombre de bêtes abattues figure au _tableau_. Je parle de ces
+chasseurs passionnés dont le prince héritier d’Autriche vient de tracer
+la silhouette dans son livre _Jagden und Beobachtungen_[4]. Pour ceux-là
+leur exercice favori c’est réellement, comme on l’a dit, l’image de la
+guerre; il leur faut de nombreux périls, des obstacles accumulés, de
+longues marches, des privations, la poursuite d’animaux fauves et
+féroces, qui en se retournant pourraient, d’un coup de dent ou d’un coup
+de patte, anéantir le chasseur au lieu d’être détruits par lui.
+
+ [4] Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour, Hohenmarkt,
+ Vienne.
+
+Des oiseaux de proie planent au-dessus des blocs de rochers; les aigles
+se perdent dans les nuages, et les vautours au sinistre battement
+d’ailes viennent chercher leur proie--lorsque la faim les
+talonne--jusque parmi les troupeaux qui paissent dans la plaine. On voit
+alors l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe vivant au milieu des
+brebis; il a choisi la plus belle et la plus grosse, et il l’emporte
+dans ses serres avant que les bergers, stupéfaits, aient songé à
+accourir.
+
+Mais ces rois des airs ont également leurs ennemis, leurs persécuteurs
+acharnés. Ceux-là se rient de tous les obstacles, des plus hautes
+montagnes, des aspérités de terrain; ils grimpent comme s’ils étaient
+chez eux, dans leur maison, le long des rochers nus, et tout à coup ils
+apparaissent au-dessus des aires taillées dans les pierres et enlèvent
+du nid les aiglons, tandis que les parents cherchent au loin la proie et
+bravent le soleil en regardant ses rayons en face.
+
+Dans cette même Herzégovine, il est d’autres tableaux plus doux et qui
+vous frappent par des impressions différentes. Dans la vallée, vous vous
+trouvez en admiration devant un véritable tableau méridional. Vous êtes
+dans l’antichambre de la belle Italie: les buissons d’oliviers, les
+figuiers, les oranges et les citrons suspendus aux arbres, la flore
+colorée et luxuriante, tout vous parle des pays chauds, du Midi béni. Et
+dans ce décor apparaissent des hommes à tournure fière et martiale,
+toujours armés, au regard provoquant; des femmes d’une correction de
+traits qui rappelle à la fois la pureté grecque et la finesse
+vénitienne.
+
+Mostar, que l’on atteint facilement de Sérajewo par une belle route
+carrossable qui traverse un paysage très accidenté, n’a pas l’aspect
+vivant et grouillant de la capitale de la Bosnie: c’est une ville d’un
+caractère essentiellement oriental, dont les maisons sont de grandes
+constructions en bois assez irrégulières, au milieu desquelles on voit
+s’élever quelques tours et plusieurs bâtiments à l’européenne destinés à
+loger l’administration et les troupes. La garnison est assez nombreuse
+et supporte avec philosophie et entrain cette sorte d’exil qui lui est
+imposé et qui cependant est un Eldorado, comparé aux postes d’enfants
+perdus dans les _blockhaus_ qui bordent la frontière du côté du
+Monténégro. Le service est là plus dur que n’importe ailleurs; les
+soldats, isolés de tout contact avec le monde extérieur, sont sur le
+perpétuel _qui-vive_; s’ils sont envoyés en patrouille dans les
+montagnes, obligés de parcourir des sentiers qui ne sont faits pour être
+foulés par aucun pied humain, c’est une distraction, une diversion
+pénible et périlleuse, il est vrai, à cette claustration à laquelle les
+soldats enfermés dans les fortins sont condamnés. L’autorité militaire
+supérieure tient compte de cette situation, et l’on renouvelle le plus
+souvent possible les petites garnisons des blockhaus; on transporte ces
+troupes ailleurs, avant que le spleen et la nostalgie aient causé leurs
+ravages.
+
+La grande ressource agricole et industrielle à la fois de l’Herzégovine,
+la seule en quelque sorte, c’est la culture du tabac. Elle existait déjà
+à l’époque des Turcs, mais à l’état d’embryon, et les procédés en usage
+étaient tout à fait rudimentaires. L’Herzégovien a toujours eu la
+passion de fumer, et il a toujours trouvé moyen de suffire à ses
+appétits de consommateur de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui, il ne
+s’agit pas seulement de planter du tabac pour la consommation, mais pour
+gagner quelque argent. Depuis l’établissement du régime austro-hongrois,
+l’État s’est réservé le monopole de la vente du tabac. Pour la culture
+il a introduit d’abord un système de primes pour ceux qui obtiennent les
+meilleurs résultats et qui apportent le plus de soin à ce travail;
+ensuite le tabac à l’état brut est payé un très bon prix et comptant au
+cultivateur par la régie, qui, après avoir pris livraison des feuilles,
+les expédie, convenablement séchées et protégées contre les intempéries,
+aux deux fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui, créées depuis peu
+d’années seulement, sont en pleine activité. L’organisation de ces
+manufactures est conforme à celle des meilleurs établissements du même
+genre que possède l’Europe. Les machines ont été commandées d’après les
+derniers modèles, les directeurs sont des gens du métier et les
+contremaîtres ont fait un stage dans les premières manufactures. La
+discipline la plus parfaite règne parmi les ouvriers et même parmi les
+cigarières, dont l’aspect, le costume, sont aussi pittoresques que ceux
+des figurantes dans _Carmen_, mais fort heureusement on n’a pas eu
+jusqu’à présent de scandales ni de rixes à signaler, causés par un
+brigadier don José. Ces jeunes filles (il n’y a guère que des ouvrières
+de quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à des familles misérables,
+elles pourraient à la rigueur se passer de leur salaire. Lorsqu’elles
+touchent leur semaine, elles se hâtent de convertir les billets de
+banque de l’administration en pièces d’argent ou en pièces d’or trouées
+des deux côtés; elles les enfilent comme des grains de chapelet et en
+forment de cette façon un collier à deux, trois ou quatre rangs,
+qu’elles portent autour du cou par-dessus leur robe. Ce sera là leur dot
+lorsqu’elles se marieront. Aussi ces jeunes filles sont roses et
+gaies--même lorsqu’elles ne sont pas jolies, ce qui est pourtant le cas
+bien souvent. Elles chantent des mélopées un peu monotones et d’une
+poésie sauvage, qui célèbrent les hauts faits des héros de la montagne
+ou quelques douces prouesses amoureuses. Mais ces chants sont dits à
+demi-voix; ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers comme un
+susurrement, car les surveillantes sont là et ne toléreraient ni
+scandale, ni bruit troublant l’ordre qui doit régner partout dans les
+manufactures de l’État.
+
+C’est un plaisir pour tout fumeur que de contempler les différentes
+sortes de tabac que les fabriques de Mostar et de Sérajewo vous livrent
+avec le produit des feuilles recueillies en Herzégovine. Il y en a une
+dizaine d’espèces, depuis le tabac couleur thé de Chine jusqu’au
+«Kallay», qui est du plus beau blond, d’un blond vénitien; on dirait des
+chevelures empruntées à un portrait de patricienne signé par le Titien.
+La régie autrichienne et la régie hongroise commencent déjà à
+s’approvisionner de tabac herzégovien. C’est en ce moment la plus forte
+recette du budget des provinces occupées, et le chiffre grossira encore
+certainement lorsque les tabacs de cette nouvelle régie seront exportés
+et qu’ils seront appréciés comme ils le méritent par les fumeurs de
+l’Europe entière.
+
+L’Herzégovine offre aussi des vestiges de la domination romaine, que
+l’on peut comparer aux travaux que vient d’élever partout le génie
+autrichien.
+
+Il y a notamment deux ponts sur la Narenta, le principal fleuve: l’un à
+Mostar même, et l’autre à Balja. Le premier de ces ponts présente un
+aspect des plus animés les jours de foire, parce que les populations si
+diverses, si bariolées de l’Herzégovine envoient leurs représentants en
+grand costume, armés jusqu’aux dents, qui viennent pour acheter et
+vendre des chevaux, des bœufs, des moutons, ou même pour parader sur la
+place publique et se montrer.
+
+Puis, au trot de leurs petits chevaux secs et maigres, mais qui
+connaissent si bien les sentiers montagneux, ils regagneront leurs aires
+voisines de celles des aigles, ou les cabanes de pierre qui leur servent
+de logement. Il en est qui chevaucheront jusque sur la frontière du
+Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle espérance du cri de guerre
+qui doit les appeler à la bataille soit contre les musulmans, soit
+contre les chrétiens. Tout adversaire leur est bon, pourvu que la poudre
+parle et que leurs instincts de bravoure puissent briller.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+La question des Kmètes.--Les difficultés religieuses.--Hostilité des
+ultramontains.--La retraite de M. de Nikolich.--La famille impériale et
+la Bosnie.--L’annexion en vue.--Conclusion.
+
+
+Lorsque l’administration austro-hongroise a pris la succession des valis
+et des pachas turcs, elle a trouvé à résoudre plusieurs problèmes très
+arides, fort compliqués, et devant lesquels d’autres moins résolus au
+travail auraient peut-être reculé ou hésité. La question agraire était
+la principale de toutes, la plus grave, celle qu’il importait de régler
+avant toute autre dans un pays où l’agriculture doit être la base de la
+prospérité générale.
+
+Comme cela a été dit plus haut, le régime féodal existe depuis plusieurs
+siècles en Bosnie; ce système a été atténué dans le cours des temps, il
+s’est affaibli à l’user, mais il n’a jamais complètement disparu.
+
+Les _begs_ et les _aghas_ sont encore aujourd’hui les propriétaires
+titulaires d’une partie du sol, d’une partie seulement, car beaucoup de
+paysans ont pu se racheter sans de trop grands sacrifices, et ils sont
+libres, disposant de leurs propriétés comme les cultivateurs français ou
+allemands.
+
+Mais là où les traditions séculaires ont été conservées, le _Khmète_
+(c’est le nom du pays en bosniaque) n’est que le fermier de la terre
+qu’il cultive, fermier perpétuel et héréditaire, que le beg ou agha n’a
+pas le droit de renvoyer, tant qu’il paye régulièrement sa redevance. On
+voit que le système féodal a beaucoup perdu de sa rigueur et que la
+condition des Khmètes n’offre que peu d’analogie avec celle des serfs
+russes avant l’émancipation, ou avec les vassaux du moyen âge attachés à
+la glèbe sans aucun atermoiement. Les charges du Khmète se bornent au
+payement de la _dîme_ de dix pour cent, à titre d’impôt à l’État, et de
+la _Trentina_, c’est-à-dire du tiers du produit annuel de sa terre au
+beg. Autrefois le suzerain avait le droit de s’installer à sa guise chez
+le Khmète et de se faire nourrir _ad libitum_. Le cellier, les greniers,
+les étables, toutes les réserves du paysan étaient à la disposition du
+seigneur, qui restait en subsistance jusqu’au complet épuisement des
+provisions. Cette charge indirecte pesait d’autant plus lourdement sur
+le Khmète que dans les derniers temps, par suite de la déchéance des
+begs et de la perte de leurs propriétés, il arrivait qu’au lieu d’être
+le suzerain de plusieurs khmètes, le beg partageait avec un ou deux
+collègues la propriété d’un seul et unique paysan. Ce n’était pas un
+seul, mais deux ou trois dévorants que le vassal était obligé
+d’héberger.
+
+L’administration autrichienne s’est empressée de mettre un terme à cet
+abus criant, et en le supprimant elle a rendu la position du paysan plus
+tolérable, car en somme l’impôt (qu’il peut acquitter en nature) existe
+partout, et la _Trentina_ représente les intérêts de la terre, qui est
+par le droit et par l’usage la propriété, c’est-à-dire le capital du
+_seigneur_. Il ne faut pas du reste prendre ce titre absolument au pied
+de la lettre: beaucoup de ces begs sont bien déchus de leur ancienne
+splendeur, qui, dans ce pays, n’a été que relative. Souvent le Khmète
+est plus à son aise que le maître lui-même; le Khmète ne doit en effet
+de redevance que pour la terre cultivée en vue de la production des
+grains et céréales, il ne doit rien pour l’élevage des bestiaux; aussi
+ne se gêne-t-il nullement pour transformer en pâturages la plus grande
+partie de ses lopins, surtout depuis que la consommation de la viande de
+boucherie a augmenté dans des proportions considérables.
+
+Depuis 1879 on a écrit beaucoup d’articles, d’essais et même de
+brochures sur cette question agraire; on l’a présentée comme insoluble,
+et des âmes sensibles du dehors se sont apitoyées sur le sort des
+malheureux serfs qu’on se représentait courbés sous le bâton et mourant
+de faim, à côté des produits de leurs terres que le seigneur enlevait à
+leur barbe.
+
+Mais en réalité la situation n’est pas si mauvaise. Elle serait même
+supportable en fait, si la question de droit n’était pas en jeu et si
+l’Autriche-Hongrie n’avait pas l’obligation morale de faire cesser un
+état de choses qui est contraire à toutes les théories et à la
+législation en vigueur dans le reste de l’empire.
+
+L’État est intervenu paternellement dans les éternelles et interminables
+discussions entre les Khmètes et leurs suzerains, qui se vidaient
+autrefois à coups de fusil ou à coups de handjar. D’une part, l’autorité
+assure au beg la rentrée exacte et régulière de la Trentina, que
+certains Khmètes se croyaient dispensés de payer après l’occupation
+autrichienne, et, de l’autre côté, elle protège le Khmète contre tous
+les abus que le régime turc tolérait. Mais cette intervention avec ses
+incidents administratifs et judiciaires n’est qu’un palliatif; le remède
+consiste dans l’affranchissement complet du Khmète par voie de rachat
+des terres dont il est le fermier. L’administration encourage de son
+mieux ces transactions, et ses efforts ont été couronnés de succès. On
+commence à former en Bosnie une classe nombreuse et forte d’agriculteurs
+propriétaires, qui sont attachés à leurs terres et les cultivent avec
+assiduité, sachant bien qu’aucune spoliation, aucun abus ne viendra les
+priver du produit de leur travail. Quant aux begs, ils prendront leur
+argent et iront le porter avec leur personne à Constantinople et à la
+Mecque, où ils se trouveront, en fin de compte, très heureux et tout à
+fait à leur place en qualité de musulmans du passé.
+
+La difficulté à laquelle se heurte la plupart du temps le rachat des
+terres est commune à toutes les contrées musulmanes où l’état civil
+n’existe pas; il s’agissait de délimiter la propriété exacte de chacun
+pour éviter à l’avenir les contestations et les procès. Il fut décidé
+d’introduire en Bosnie une institution qui a rendu de grands services
+dans les pays de la monarchie autrichienne, le _Livre foncier_
+(Grundbuch), qui contient le nom des propriétaires, la limite exacte des
+propriétés, et qui fait foi pour toutes les ventes et pour tous les
+prêts hypothécaires. Des employés experts furent envoyés sur les lieux
+et le travail commença. Mais les habitants, auxquels il fallait
+s’adresser pour être renseigné, pour obtenir les déclarations et les
+attestations destinées à établir les droits de propriété, de quelle
+façon accueilleraient-ils les commissaires? Faciliteraient-ils ou
+entraveraient-ils l’œuvre indispensable que l’autorité avait prescrite?
+
+Les inquiétudes disparurent bientôt: les commissaires rencontrèrent
+partout le meilleur accueil, et même, en cas de besoin, le concours le
+plus empressé; les travaux avancèrent rapidement sous la direction
+habile et l’impulsion active de M. le baron de Kutschera, et aujourd’hui
+la plus grande partie des registres est mise à jour. Les contrats
+d’achat et de vente peuvent être dressés avec la plus grande exactitude,
+et les titres de propriété, une fois acquis, sont incontestables.
+
+L’Autriche-Hongrie veut faire régner en Bosnie et en Herzégovine la paix
+religieuse la plus complète. On n’admet pas la prédominance d’un culte
+sur un autre, ni la suprématie d’un clergé au détriment des croyants
+d’un culte différent. La tolérance envers les musulmans est poussée
+jusqu’aux dernières limites; la démonstration est faite aujourd’hui que
+le culte de Mahomet peut être librement pratiqué et jouir de tous les
+respects sous le sceptre catholique d’un Habsbourg. Ce n’est pas
+seulement la religion qui est respectée, mais les mœurs, les usages et
+les coutumes. Par exemple, une femme musulmane citée en justice ne
+pourra être contrainte à ôter son voile, sauf le cas de nécessité
+absolue, s’il y a doute sur son identité. Même dans ce cas, les juges
+doivent procéder avec la plus grande circonspection, et ils risquent
+gros, si la dérogation aux usages n’est pas justifiée d’une façon
+impérieuse. On m’a cité le cas d’un jeune fonctionnaire judiciaire qui a
+eu à subir une enquête disciplinaire des plus rigoureuses, parce qu’il
+avait ordonné à une femme turque d’enlever l’enveloppe épaisse qui
+dérobe aux profanes le mystère de ses charmes ou les secrets de sa
+laideur. Les biens religieux, les fonds du _Vacouf_ consacrés à des
+fondations pieuses ou à des œuvres d’utilité publique, sont employés
+conformément aux vœux des donateurs; le commissaire du gouvernement
+faisant partie de la commission n’a pas d’autre tâche que de veiller à
+la régularité des comptes; la tutelle qu’il exerce est tout à fait
+conforme à l’esprit musulman.
+
+Cette tolérance de l’administration pour la religion mahométane n’a pas
+été du goût de tout le monde. Des zélateurs ultramontains, des échappés
+du séminaire de Diakovas se sont imaginé maladroitement que
+l’administration austro-hongroise allait travailler pour le pape et
+faire avant tout, des pays occupés, une province romaine. Dans l’idée de
+ces messieurs, ce n’était pas seulement l’islamisme qu’il fallait
+opprimer, et, si possible, faire disparaître, en poussant l’élément turc
+à l’émigration; ils en voulaient également au culte grec,
+dédaigneusement traité de schisme. L’évêque catholique de Sérajewo, M.
+Stadler, voulut agir en prélat tout à fait militant. Les façons de
+prédicant et de convertisseur contrastaient fort vivement avec la
+bonhomie et la rondeur indifférente des franciscains qui parcourent le
+pays, bottés, vêtus de la houppelande à brandebourgs, si commode pour
+aller à cheval, trinquant volontiers avec leurs ouailles et menant
+joyeuse vie après avoir dit la messe et écouté la confession. L’ardeur
+de M. Stadler l’entraîna même à attaquer dans des lettres pastorales le
+métropolitain grec. Celui-ci riposta; il se plaignit de ce que l’évêque
+cherchait à lui enlever ses ouailles, et une véritable polémique
+s’engagea sous les regards malicieux des musulmans, flattés
+intérieurement de voir les chrétiens se déchirer entre eux. Le
+gouvernement laissa les lutteurs s’injurier et échanger les propos des
+héros d’Homère; mais lorsque le scandale fut devenu trop grand, un
+rescrit de M. de Kallay enjoignit aux deux pasteurs de cesser ces
+hostilités peu édifiantes.
+
+Les ultramontains en prirent de l’humeur, et ils bombardèrent
+l’administration de pamphlets imprimés en Allemagne, auxquels un Turc de
+l’Herzégovine, M. Capitanowitsch, a répondu de la plus belle encre. Mais
+la meilleure réponse à ces pamphlets vient d’être faite par le ministre
+aux dernières délégations: il a démontré que son administration tant
+attaquée avait eu pour résultat un excédent de plus de cinquante mille
+florins, qui augmentera certainement dès que les ressources du pays se
+seront améliorées, ce qui maintenant est très aisé. La production du
+tabac, qui augmente toujours et prendra un fort développement,
+contribuera encore à grossir le budget des recettes, tandis que toutes
+les dépenses sont réglées par une sage économie qui ne prend jamais
+cependant les proportions d’une malencontreuse parcimonie. C’est ainsi
+que l’on a pu réconcilier avec la politique d’occupation ceux-là qui s’y
+étaient opposés, non pas pour des raisons politiques, mais pour des
+considérations financières. Un membre éminent de la Chambre haute de
+Vienne et des délégations, M. Nicolas Dunka, qui a parcouru les pays
+occupés pendant l’été de 1886, a pu rendre compte _de visu_ à ses
+collègues de ce qu’il avait vu, de l’ordre administratif qui régnait
+dans ces provinces et de la calme satisfaction des habitants, qui
+goûtent enfin le repos et la sécurité.
+
+Au moment d’achever ce livre, j’apprends que M. de Nikolich, le
+gouverneur civil adjoint au commandant général, a donné sa démission,
+définitivement cette fois, exécutant de la sorte un projet conçu depuis
+longtemps. M. de Nikolich, qui est un proche parent du roi de Serbie,
+possède des propriétés très vastes dans le Banat et en Roumanie. Le soin
+de ses intérêts particuliers exigeait depuis longtemps sa présence sur
+ses terres; mais les services qu’il a rendus en qualité de gouverneur
+civil et sa qualité de gentleman employant au service de l’État sa
+fortune de magnat hongrois ont déterminé le ministre à refuser la
+démission du gouverneur civil chaque fois qu’elle était offerte; et M.
+de Nikolich, obéissant aux amicales objurgations de son chef, consentait
+à reprendre le collier. Cette fois, il n’y a plus rien à y changer.
+Cette maison hospitalière, qui était le centre du mouvement mondain de
+Sérajewo, ne se rouvrira plus cet hiver, et c’est M. le baron de
+Kutschera qui est chargé de l’administration civile. Il la connaît à
+fond, car depuis deux ou trois ans il est considéré à bon droit comme la
+cheville ouvrière de la machine gouvernementale. La popularité de
+l’empereur François-Joseph est très répandue en Bosnie, et la population
+entoure son nom d’une vénération dont aucun sultan n’avait joui
+précédemment. A plusieurs reprises, des députations ont exprimé le vœu
+des populations d’acclamer l’empereur sur son passage à travers les
+contrées placées à présent sous son sceptre.
+
+Au mois d’août dernier, la nouvelle de la prochaine arrivée du «Tsar de
+Vienne» s’était propagée, et elle avait trouvé crédit jusque dans les
+hameaux les plus éloignés, sous les toits de chaume des plus misérables
+masures. Chacun faisait des préparatifs pour la réception du souverain,
+et dans les localités visitées au mois de mai par l’archiduc Albert, on
+avait laissé debout les arcs de triomphe de verdure et de feuillage avec
+les inscriptions, pensant que tout cela pourrait servir plus tard pour
+l’empereur. Lorsqu’un fonctionnaire ou un officier se montrait dans les
+coins reculés de la montagne bosniaque ou dans les cabanes enfouies au
+plus profond des forêts, ils étaient interrogés avec la plus grande
+anxiété sur l’arrivée prochaine du souverain. On eût dit qu’on
+l’attendait comme le Messie, comme le grand dispensateur de la manne
+céleste destinée à se répandre sur la terre.
+
+Mais l’espoir des naïfs Bosniaques fut déçu. Esclave de la correction
+absolue en toute chose, François-Joseph a craint de blesser les
+susceptibilités de la Russie en entreprenant un voyage qui eût été une
+longue suite d’ovations et de triomphes, dans un pays dont la possession
+définitive est contestée à l’Autriche par les hommes d’État de
+Saint-Pétersbourg. Il ne voulait pas non plus que cette excursion fût
+regardée, à tort ou à raison, comme le prologue de l’annexion; et déjà
+on l’avait annoncée comme telle.
+
+Le voyage n’eut pas lieu. François-Joseph n’a pas dépassé le pont de
+Brood, où une députation de Bosniaques, conduite par le bourgmestre de
+Sérajewo et M. le conseiller de gouvernement Herrmann, vint lui
+souhaiter la bienvenue. En revanche, lorsque le prince héréditaire,
+l’archiduc Rodolphe, franchit assez inopinément la frontière de
+l’Herzégovine et parcourut le pays jusqu’à Mostar, des feux de joie
+s’allumèrent sur les montagnes, des coups de fusil retentirent en signe
+d’allégresse, et de toutes parts on accourut pour contempler la figure
+si intelligente et si sympathique du prince héritier et écouter les
+paroles simples et cordiales qu’il trouvait pour chacun. Le prince
+venait d’achever sa convalescence dans la magnifique île de Lacroma, au
+climat si doux, aux forêts toujours vertes, entourée d’une mer bleue
+inaltérable. Le rejeton des Habsbourg rayonnait de joie et de santé
+recouvrée. Ce court séjour en Herzégovine fut pour son cœur, très
+sensible à la grandeur de sa patrie et à l’éclat de sa maison, un
+délicieux épisode. Il en emporta les meilleurs souvenirs, et depuis
+cette époque on retrouve partout dans les pays occupés sa photographie
+et celle de sa gracieuse épouse, Stéphanie, faisant face aux portraits
+de l’empereur et de l’impératrice. L’archiduc Albert a également charmé
+les populations par sa bonhomie militaire et par les cadeaux princiers
+qui signalèrent partout ses visites.
+
+Sous ce rapport, tout est prêt pour l’annexion définitive de la Bosnie
+et de l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois. L’empereur serait, comme
+pour tous les peuples de ses vastes États, le lien vivant qui
+rattacherait les Bosniaques aux autres races de l’empire. Peut-être
+faudrait-il faire une exception pour quelques familles de vieille souche
+mahométane, qui retourneraient en Asie, mais toutes les populations
+musulmanes et chrétiennes accepteraient l’annexion définitive, car
+l’illusion d’une Bosnie réunie au royaume serbe s’est complètement
+évanouie, et serait d’ailleurs énergiquement désavouée à Belgrade même.
+
+Quant à rendre le pays au Sultan après l’avoir ouvert à la civilisation,
+après l’avoir couvert de routes et de chemins de fer, après y avoir fait
+des sacrifices considérables, quel homme d’État songerait à commettre
+une telle faute et un semblable non-sens? Il est certain que
+l’administration turque ne tarderait pas, fidèle à ses incorrigibles
+errements, à gâter, à ruiner, à perdre tout ce qui aurait été créé de
+bon et d’utile; elle rendrait ces contrées à la barbarie et au désordre,
+jusqu’à ce qu’une nouvelle intervention soit devenue nécessaire comme
+celle de 1878.
+
+L’état provisoire actuel semble incompatible avec la situation politique
+d’une grande puissance, et il entrave à chaque pas le développement
+intérieur, la prospérité économique et industrielle du pays lui-même...
+Beaucoup d’entreprises sont ajournées--jusqu’à quand? On vous répondra
+là-bas: jusqu’à l’annexion. L’initiative privée est arrêtée; les
+capitaux qui voudraient chercher leur emploi dans ces pays nouveaux, et
+qui le trouveraient, n’osent pas s’aventurer. Qu’attendent-ils pour se
+lancer et pour vivifier ce terrain improductif jusqu’ici, et qui
+donnerait de si beaux dividendes agricoles et industriels?
+
+Évidemment on arrivera à l’annexion dans un délai que les événements
+d’Orient tendent à rapprocher. N’a-t-on pas cru, au lendemain de la
+chute d’Alexandre de Bulgarie, que l’Autriche répondrait à ce coup de
+dés de la Russie par l’annexion? Le bruit en a couru à Vienne et à
+Pesth. Mais ce n’était qu’une nouvelle non pas fausse, mais prématurée.
+La modération l’a emporté encore une fois dans les conseils de
+François-Joseph, et cette modération ressort encore davantage en
+présence de l’attitude de la Russie.
+
+La diplomatie brutale et provocatrice du général Kaulhars, la prétention
+de ce proconsul de gouverner à coups d’ukases un pays qui veut régler
+lui-même ses destinées a fait apprécier à tous les Bosniaques quelque
+peu intelligents les avantages de la politique de ménagement et de
+tolérance de l’Autriche-Hongrie.
+
+Cette politique, dont le ministre M. de Kallay est l’initiateur,
+conformément aux vues de son maître l’Empereur, sera poursuivie malgré
+toutes les attaques et tous les pamphlets. Elle est approuvée par
+l’opinion publique des deux côtés de la Leitha, par les délégations, qui
+tout récemment viennent d’approuver hautement la gestion du ministre et
+lui ont voté des remerciements, pour avoir converti en excédent le
+déficit par lequel s’était soldé durant les premières années le budget
+des provinces occupées.
+
+Si l’annexion n’a pas été officiellement prononcée, si même il n’est
+nullement question de la proclamer prochainement, le régime actuel la
+prépare chaque année davantage, sans violence, sans secousse, en
+accordant aux habitants les bienfaits d’une administration probe et
+équitable, gardienne sévère de la loi.
+
+Et où de semblables bienfaits pourraient-ils être mieux appréciés que
+dans des pays soumis pendant si longtemps à l’arbitraire d’agents
+tyranniques?
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER Pages.
+ A l’ambassade de France à Vienne.--M. de Kallay.--Résumé de sa
+ carrière.--Les précédents administrateurs de la Bosnie: MM. de
+ Hoffmann et Szlavy.--Départ pour Pesth.--La capitale de la
+ Hongrie en 1886.--Le parlement, les journaux, les
+ théâtres.--Réminiscences de l’expédition française.--Voyage de
+ Budapesth à Brod 1
+
+ CHAPITRE II
+ De Brood à Sérajewo.--Voyageurs et incidents de route 57
+
+ CHAPITRE III
+ De Maglay à Sérajewo 82
+
+ CHAPITRE IV
+ Sérajewo pendant l’occupation autrichienne.--Tableaux de rues
+ et de marchés 90
+
+ CHAPITRE V
+ Sérajewo (suite).--Détails historiques et administratifs 114
+
+ CHAPITRE VI
+ Organisation militaire de la Bosnie.--Les gouverneurs.--Le
+ feldzeugmeister Appel et son état-major 125
+
+ CHAPITRE VII
+ Quelques types.--Les consuls.--Un Suisse ex-médecin d’Omer-Pacha 173
+
+ CHAPITRE VIII
+ Précis de l’histoire de la Bosnie.--Ses mœurs et coutumes 193
+
+ CHAPITRE IX
+ Origines de l’occupation autrichienne.--L’opinion publique à
+ Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient.--Démonstration
+ à Budapesth.--Contre-poids à l’influence russe.--Action des
+ agents autrichiens à Sérajewo.--Le voyage impérial de 1873.--Les
+ réfugiés.--L’entrée du général Philippovic sur le territoire
+ turc 246
+
+ CHAPITRE X
+ Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la
+ population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le
+ Chéri; proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et
+ Petraki.--La «Commune» bosniaque.--Blessure de
+ Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement de la bourgeoisie.--Malgré
+ les efforts pacifiques, la lutte s’engage.--Dispositions
+ stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une nouvelle
+ Saragosse.--L’hôpital 302
+
+ CHAPITRE XI
+ La seconde occupation.--Échecs partiels des Autrichiens à
+ Bihac.--Les combats autour de Dolovy.--La situation à
+ Sérajewo.--La Romanja Planina.--Passage de la Save.--Marche sur
+ Tuzla.--Occupation de Livno et de Zevornik.--La fin des
+ hostilités 322
+
+ CHAPITRE XII
+ De Solvay à Gorni-Tuzla.--Une ville industrielle à ses
+ débuts.--Mines de charbon.--Briqueteries et salines.--La
+ population de Tuzla.--Les Tziganes à demeure fixe.--Un
+ enlèvement suivi de duel à mort.--La poste de Tuzla à
+ Bercka.--Le commerce des prunes.--Voyage de Briska à
+ Belgrade.--Visites diplomatiques 338
+
+ CHAPITRE XIII
+ L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de
+ diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à
+ Metkovitch.--La vigne et le tabac 389
+
+ CHAPITRE XIV
+ La question des Kmètes.--Les difficultés religieuses.--Hostilité
+ des ultramontains.--La retraite de M. de Nikolich.--La
+ famille impériale et la Bosnie.--L’annexion en vue.--Conclusion 401
+
+
+Paris.--Soc. d’Imp. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 7.3.87.
+
+
+
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 *** \ No newline at end of file
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-<body>
-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***</div>
-<h1>UN<br>
-<span class="large">PRINTEMPS</span><br>
-EN BOSNIE</h1>
-
-<p class="c">PAR<br>
-<span class="large">F. KOHN-ABREST (<span class="sc">Paul d’Abrest</span>)</span><br>
-<span class="small">Chargé d’une mission par M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
-E. DENTU, ÉDITEUR<br>
-<span class="small">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</span><br>
-<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL</span>, 15-17-19, <span class="xsmall">GALERIE D’ORLÉANS</span></p>
-
-<p class="c">1887<br>
-<span class="small">(Tous droits réservés.)</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>ZIGZAGS EN BULGARIE</div></td></tr>
-<tr><td>Un volume. Charpentier, éditeur</td>
-<td class="w4 bot r"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pt c"><div><b>LES COULISSES D’UN LIVRE</b><br>
-(<i>A propos des Mémoires de Henri Heine.</i>)</div></td></tr>
-<tr><td>Une forte brochure. Westhauter, éditeur</td>
-<td class="w4 bot r"><div>1 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>LA TRIPOLITAINE ET L’ÉGYPTE</div></td></tr>
-<tr><td>Un volume illustré. Delagrave, éditeur</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>EN ALGÉRIE</div></td></tr>
-<tr><td>Un volume illustré. Delagrave, éditeur</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-</table>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p>Le premier élu de Paris, l’actif et populaire
-Ministre du Commerce et de l’Industrie, a bien
-voulu utiliser une bonne volonté qui s’offrait à
-lui, en chargeant l’auteur de ce livre d’envoyer
-à son département des informations sur la situation
-économique de différentes contrées de
-l’Orient.</p>
-
-<p>En dehors des renseignements administratifs
-et techniques qui ont fait l’objet de rapports, en
-partie confidentiels, en partie publiés dans le
-<i>Moniteur officiel du Commerce</i>, l’auteur a été
-à même d’acquérir au cours de son voyage — notamment
-en Bosnie — une foule de notions
-de nature, il le croit du moins, à intéresser le
-grand public.</p>
-
-<p>Il espère qu’après avoir parcouru ces pages
-le lecteur lui donnera raison.</p>
-
-<p>Si toutefois l’auteur s’était trompé, il invoquerait,
-comme excuse valable et légitime, sa
-position personnelle.</p>
-
-<p>Autrichien de naissance, élevé en France et
-citoyen français par sa naturalisation, il n’a pu
-résister à la tentation de constater, non sans
-fierté, devant un public français, les services
-que l’Autriche-Hongrie a rendus et rend encore
-à la cause du progrès dans la péninsule
-des Balkans.</p>
-
-
-<p class="gap small">Paris — Vienne, février 1887.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">UN PRINTEMPS EN BOSNIE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER</h2>
-
-<p class="arg">A l’ambassade de France à Vienne. — M. de Kallay. — Résumé
-de sa carrière. — Les précédents administrateurs
-de la Bosnie : MM. de Hoffmann et Szlavy. — Départ
-pour Pesth. — La capitale de la Hongrie en 1886. — Le
-parlement, les journaux, les théâtres. — Réminiscences
-de l’expédition française. — Voyage de Budapesth à Brod.</p>
-
-
-<p>Pendant l’hiver de 1885-1886, la République
-française était représentée, à
-Vienne, par un ambassadeur fin lettré, qui
-tout en rendant de grands services politiques
-à son pays, en entretenant les excellentes
-relations qui nous sont nécessaires,
-maintenait avec éclat les traditions
-d’élégante et de brillante hospitalité de
-la diplomatie française. Tout Vienne, à
-commencer par les membres de la famille
-impériale, se pressait dans les salons
-du palais Lobkowitz, pour entendre des
-chanteurs de l’Académie nationale de
-musique et des artistes de la Comédie
-française, qui avaient répondu avec empressement
-à l’appel de M. Foucher de
-Careil, pour faire apprécier leur talent
-par un auditoire d’élite qui, quoique
-étranger, est tout à fait familier avec le
-génie de la littérature française, et qui
-s’enthousiasme volontiers pour toutes ses
-manifestations. En dehors de ces fêtes,
-auxquelles assistait une véritable foule
-armoriée et dorée, M. de Careil avait coutume
-de réunir, une fois par semaine, des
-hommes politiques et des personnages
-avec lesquels il était plus particulièrement
-lié. C’est dans les salons de l’ambassade,
-à l’occasion d’un de ces dîners
-quasi intimes, que je fus présenté par
-l’ambassadeur au ministre des finances
-générales, chargé en même temps de
-l’administration complète de la Bosnie et
-de l’Herzégovine, M. Benjamin de Kallay.
-Lorsque, quelques jours auparavant,
-j’avais manifesté à M. le comte Foucher
-l’intention de me rendre dans ces provinces,
-il m’avait engagé à m’adresser
-tout d’abord au ministre qui, selon l’excellente
-métaphore de l’ambassadeur,
-avait dans sa poche les clefs de la Bosnie ;
-j’avais, en tout cas, le désir de me
-faire présenter à l’homme d’État qui,
-comme je le savais, s’était identifié depuis
-trois ans avec la tâche ardue, mais
-nullement ingrate, que son Impérial Maître
-lui avait confiée, de transformer les territoires
-occupés par l’armée autrichienne
-en contrées civilisées, et de rendre profitable
-pour l’Empire une charge qui, jusque-là,
-avait été fort onéreuse. Je fus
-donc fort reconnaissant à M. le comte
-Foucher de l’occasion qu’il me fournit de
-connaître sur un terrain aussi favorable
-que l’ambassade de France, et en dehors
-des audiences officielles, le régent effectif
-de la Bosnie et de l’Herzégovine. Les
-convives étaient peu nombreux : un amiral
-autrichien, un voyageur français revenant
-de la Chine et de l’Annam, le directeur
-des chemins de fer autrichiens,
-l’ancien collaborateur de Gambetta et de
-M. de Freycinet à la Défense nationale,
-M. de Serre et sa femme, deux dames
-françaises, parentes de l’ambassadeur, le
-colonel de Sesmaisons, attaché militaire,
-et deux secrétaires d’ambassade. M. de
-Kallay était placé en face de l’amphitryon,
-qui avait à sa droite la gracieuse
-M<sup>me</sup> de Kallay, que M. Foucher remercia,
-ainsi que les autres dames, d’avoir bien
-voulu se rendre à l’invitation d’un garçon,
-M<sup>me</sup> de Careil étant en France, aux eaux.
-Après le repas, pendant que M<sup>me</sup> de Serre
-faisait admirer, dans le grand salon de
-l’ambassade, son rare talent de pianiste,
-un petit cercle se groupa dans le fumoir,
-autour de M. de Kallay, qui, à propos
-d’une boîte de cigarettes turques, donnait
-à ses auditeurs une foule de détails sur
-l’organisation de la culture du tabac qu’il
-avait introduite en Herzégovine, sur les
-fabriques établies à Sérajewo et à Mostar,
-ainsi que sur les progrès nouveaux obtenus
-chaque année.</p>
-
-<p>Il était impossible de ne pas être frappé
-de l’assurance avec laquelle ce ministre,
-cet homme politique, parlait des détails
-les plus techniques de la plantation, de la
-confection des cigares et cigarettes, etc.</p>
-
-<p>Tout lui était familier ; on eût pu supposer
-qu’il était né pour être directeur
-d’une manufacture de tabac ; mais passant
-à un autre ordre d’idées, il s’exprima
-avec la même entente sur l’industrie
-minière introduite en Bosnie, sur les
-colonies agricoles qu’il y avait fondées.</p>
-
-<p>On reconnaissait l’homme qui, doué de
-la faculté de s’assimiler les questions,
-même les plus étrangères à ses occupations
-ordinaires, avait dû faire fructifier
-ce don par son énergique âpreté au travail.
-C’est alors que je m’expliquai la
-grande réputation d’administrateur que
-M. de Kallay a su acquérir, lui qui, avant
-de régir les territoires occupés, était surtout
-connu comme écrivain politique et
-comme orateur. M. de Kallay s’exprimait
-en français ; son accent, s’il peut en être
-question, n’a rien d’étranger ; il rappelle
-tout au plus la cantilène des Suisses
-romans de Lausanne ; il parle avec la
-même aisance l’allemand, l’anglais et cinq
-ou six langues jugo-slaves ou orientales ;
-je ne parle pas du hongrois, son
-idiome maternel ; il est classé parmi
-les meilleurs stylistes de la littérature
-magyare.</p>
-
-<p>Au physique, le ministre est de belle
-taille, assez élancé, et ne paraît pas la quarantaine,
-qu’il a dépassée depuis quelques
-années ; la figure est fine, forte, intelligente
-et sympathique. Son abord est
-d’une politesse cordiale très simple et
-empreint de la dignité naturelle indispensable
-à ceux qui doivent commander.
-M. de Kallay fut d’abord élève-consul, et
-ses talents ayant été remarqués par M. le
-comte de Beust, cet homme d’État bienveillant,
-qui aimait à pousser les jeunes
-gens capables, l’envoya à Belgrade en qualité
-de consul et agent diplomatique de
-l’Autriche-Hongrie. M. de Kallay était à
-son poste depuis quelques mois, lorsque le
-prince Michel fut assassiné, et la régence
-par suite de cet événement, fut dévolue aux
-adversaires de l’Autriche, MM. Ristic et
-consorts. Par suite de ces événements, la
-position de l’agent autrichien à Belgrade
-devint plus délicate, mais aussi plus importante ;
-les rapports de M. de Kallay furent
-très remarqués au ministère des affaires
-étrangères, et il s’acquitta avec une
-habileté souvent couronnée de succès, des
-diverses missions qu’il eut à remplir pendant
-une période très agitée dans cette
-partie de l’Orient. N’étant pas complètement
-d’accord avec la politique suivie par
-le comte Andrassy, à la suite de l’entrevue
-de Berlin, M. de Kallay donna sa
-démission en 1874 et se fit élire député
-à la Diète hongroise. Il se rangea sous
-la bannière du baron Sennycy, chef des
-conservateurs libéraux, et il prit fréquemment
-la parole, surtout dans les discussions
-concernant la politique de la
-monarchie en Orient. Dans une de ses
-allocutions, il pressentit avec beaucoup
-de justesse les événements qui allaient
-bientôt se dérouler et prophétisa l’occupation
-et l’annexion de la Bosnie et de
-l’Herzégovine. C’est pendant cet intervalle
-que M. de Kallay, qui avait déjà publié
-de nombreuses brochures politiques
-et économiques, et qui collaborait activement
-aux journaux de son parti, composa,
-avec les matériaux recueillis pendant
-son long séjour à Belgrade, le premier
-volume d’une remarquable histoire de la
-Serbie. Les circonstances ne lui accordèrent
-pas le repos nécessaire pour continuer
-une tâche littéraire si considérable ;
-l’Autriche s’était décidée, au congrès
-de Berlin, à jouer un rôle plus actif dans
-les affaires orientales. M. Andrassy avait
-besoin de collaborateurs connaissant les
-pays où l’influence de l’Autriche-Hongrie
-allait se faire sentir d’une façon plus ou
-moins directe, plus ou moins prépondérante.
-M. de Kallay fut invité à reprendre
-le service actif, et fut nommé tout
-d’abord délégué de l’Empire à la commission
-internationale chargée d’établir
-le statut de la Roumélie orientale. Il
-passa donc plus d’une année à Philippopoli,
-et prit une grande part à la confection
-de cette charte que la révolution
-de septembre 1885 a mise en lambeaux,
-mais qui, sincèrement appliquée, peut sérieusement
-garantir l’indépendance et la
-sécurité des populations en faveur desquelles
-on l’a établie.</p>
-
-<p>Lorsque la commission fut dissoute,
-après l’installation d’Aleco-Pacha comme
-gouverneur du nouvel État, M. de
-Kallay entra au ministère des affaires
-étrangères, à Vienne, dont le titulaire
-n’était plus M. Andrassy, mais le baron
-de Haimerlé. Une des plus importantes
-directions, celle des consulats, fut confiée
-à M. de Kallay, et il eut ainsi l’occasion
-de s’initier complètement aux questions
-économiques et de commerce international.
-Il signala son passage à cette direction
-par des réformes très utiles et la
-suppression de certains abus ; il défendit
-entre autres aux consuls de servir d’intermédiaires
-aux négociants, parce que
-cela compromettait trop souvent le caractère
-de leur mission et le prestige dont
-ils devaient être entourés. En 1883,
-M. de Szlavy, ministre général des finances,
-s’étant retiré, l’empereur appela
-M. de Kallay à lui succéder ; mais dès le
-début on s’aperçut que si le nouveau
-ministre s’occupait de gérer convenablement
-les finances austro-hongroises, il
-consacrerait la plus grande part de son
-activité et ses meilleures facultés à l’introduction
-d’institutions utiles et progressistes
-dans les territoires occupés. Il était
-certain de l’approbation de son souverain,
-et quant à celle du parlement, de
-la presse et du public, il comptait sur les
-résultats pour l’obtenir.</p>
-
-<p>Lorsque l’Autriche établit son armée
-et son administration de l’autre côté de la
-Save, le ministre des finances générales
-était M. de Hoffmann, qui avait derrière lui
-une longue carrière politique des mieux
-fournies. L’empereur avait toujours montré
-beaucoup de goût pour M. de Hoffmann, et
-d’ailleurs, des trois <i>ministres généraux</i>,
-de l’extérieur, de la guerre et des finances,
-c’était ce dernier, moins occupé que les
-deux autres, grâce à la répartition de la
-plupart des services entre les ministres des
-finances de Vienne et de Pesth, qui pouvait
-le plus facilement supporter un accroissement
-d’attributions. M. de Hoffmann
-fut donc chargé, au moins nominalement,
-de l’administration supérieure des territoires
-occupés. Mais ce fort aimable
-ministre, très recherché de la société viennoise,
-président d’une foule d’associations
-littéraires, artistiques et philanthropiques,
-s’occupant déjà beaucoup des deux
-théâtres impériaux, dont il fut plus tard,
-et jusqu’à sa mort, l’intendant général,
-n’avait pas la vocation d’un pionnier appelé
-à donner à la civilisation des terres
-incultes et des populations à demi barbares.
-D’ailleurs, à cette époque, on était
-encore trop près du congrès de Berlin,
-qui donnait au mandat de l’Autriche les
-limites d’une simple occupation militaire.
-On se préoccupait avant tout et surtout
-d’assurer la sécurité du pays et le bien-être
-du corps d’occupation. Le général
-qui commandait à Sérajewo devait amplement
-suffire pour atteindre ce double
-but. La mission de l’Empire ainsi simplifiée
-ne valait pas tant d’efforts, et
-tant de préoccupations. L’avènement de
-M. Szlavy, lorsque M. de Hoffmann prit
-l’intendance générale des théâtres, ne
-changea guère cet état de choses ; s’il
-faut en croire certaines rumeurs, la situation
-empira au lieu de s’améliorer.
-Le ministre eut la main malheureuse dans
-le choix de certains fonctionnaires, et,
-comme l’Algérie au début de la conquête,
-comme l’Inde pour l’Angleterre, la Bosnie
-fut considérée un peu comme un exutoire
-pour les fruits secs de l’administration
-que des protections hautes et impérieuses
-ordonnaient de caser.</p>
-
-<p>Le premier soin que M. Kallay eut, en
-prenant possession de son ministère, fut
-d’épurer le personnel. Il pensait avec raison
-que dans un pays où il s’agissait d’assurer
-une domination étrangère, il fallait
-envoyer des gens qui se fissent non seulement
-craindre, mais aussi respecter. Son
-système avait pour base d’assurer les
-droits de chacun et de ne blesser aucun
-intérêt particulier ; il lui fallait des fonctionnaires
-imbus également de ses idées,
-et capables de les appliquer en renonçant
-aux avantages illicites, mais que, dans un
-pays gangrené par cinq siècles de corruption
-turque, il était trop facile de s’assurer,
-même sans causer de scandale. Je n’ai
-pas l’intention d’étudier dès maintenant
-le système de M. de Kallay, puisque je
-voulais en connaître les résultats sur
-place ; mais le fait seul de l’existence de
-ce système est un progrès marqué sur le
-passé.</p>
-
-<p>J’eus occasion de retrouver M. de
-Kallay quelques jours plus tard, à l’hôtel
-du ministère, qu’il habite dans la <span lang="de" xml:lang="de">Johannisgasse</span>,
-et qui a été construit, si je ne me
-trompe, par le célèbre prince Eugène de
-Savoie. Plusieurs personnages en costume
-oriental se trouvaient dans le salon
-d’attente ; c’étaient des fonctionnaires indigènes
-de la Bosnie que le ministre avait
-fait venir selon son habitude, chaque fois
-qu’il a des instructions importantes à leur
-communiquer. Si l’on tient compte que
-M. de Kallay se rend au moins deux fois
-par an en Bosnie, qu’il correspond et qu’il
-parle avec les indigènes dans leur langue,
-on comprendra qu’il est en communion
-assez directe avec le pays qu’il administre,
-pour apprécier par lui-même et
-d’une façon juste, tout ce qui s’y passe.
-M. de Kallay me donna une foule de renseignements
-précieux sur l’itinéraire que
-je devais suivre, sur la façon la plus
-commode de voyager, enfin il me promit
-une lettre de recommandation circulaire,
-adressée à toutes les autorités civiles et
-militaires. Je trouvai ce document, qui
-me rendit de précieux services, le soir
-même, en rentrant à l’hôtel.</p>
-
-<p>Deux routes ferrées conduisent aujourd’hui
-de Vienne au fleuve frontière
-la Save : l’une, par le chemin de fer du
-Sud, parcourt l’ouest de la Hongrie et
-l’Esclavonie ; l’autre commence au débarcadère
-du chemin de fer de l’État,
-conduit à Pesth et rejoint la première
-ligne dans le sud de la Hongrie. Je
-choisis la seconde, et, après un trajet
-ayant duré la nuit, je me réveillais à
-Budapesth. Impossible de ne pas m’arrêter,
-ne fût-ce que quelques heures, dans
-cette capitale où les Français conduits
-par M. de Lesseps ont reçu naguère
-un accueil si enthousiaste, et dont les
-plumes d’écrivains de premier ordre, qui
-se sont faits <i lang="en" xml:lang="en">reporters</i> pour la circonstance,
-ont décrit le charme et les magnificences.
-Magnificences, le mot n’est pas
-exagéré en présence de ce panorama du
-majestueux Danube, déroulant son large
-ruban d’eau bleue ou verte au milieu des
-superbes quais de Pesth et d’Ofen, bordés
-de palais et dominés par le pont le plus
-monumental du continent.</p>
-
-<p>En présence de ces rues si larges, si
-animées, si populeuses, aboutissant à des
-parcs pleins d’ombre et de fraîcheur ; en
-présence de tous ces vastes édifices sortis
-de dessous terre depuis quelques années
-et qui attestent les immenses progrès de
-la nation dont le cœur bat ici : gare de
-chemin de fer monumentale, musée assez
-vaste pour abriter les collections les
-plus complètes et les plus riches, bibliothèque
-royalement logée, clubs politiques
-et sociétés littéraires installés dans
-des palais-hôtels offrant au voyageur le
-plus exigeant tout le luxe et tout le confort
-auquel il peut prétendre, — voilà ce
-qui, à première vue, frappe l’étranger
-lorsqu’il parcourt la métropole magyare.
-Puis, de l’autre côté du pont, l’ancienne
-forteresse de Bude, avec ses rues étroites
-et escarpées, ses maisons qui ont résisté
-à tant de sièges et à tant d’assauts, avec
-le château royal qui couronne la hauteur ;
-c’est l’histoire qui passe devant
-nos yeux, histoire guerrière et dramatique,
-s’il en fut. Si Bude n’a guère
-changé, sauf toutefois dans la partie inférieure
-qui touche au Danube, Pesth,
-situé de l’autre côté du fleuve, cette ancienne
-bourgade de pêcheurs, a triplé
-son étendue et sa population depuis
-vingt ans. La conclusion du compromis
-de 1867, en constituant officiellement la
-rationalité magyare, a donné au nouvel
-État une capitale que tout le monde,
-autorité centrale, municipalité, corporations,
-se force d’agrandir et d’embellir.
-Tout se fait ici sous l’impulsion d’un
-patriotisme militant, se manifestant à
-chaque pas.</p>
-
-<p>Sur les murailles des édifices publics,
-sur les frontons des monuments, sur les
-affiches, sur les enseignes, partout la
-nationalité magyare et l’autonomie de la
-Transleithanie s’affirment. Ainsi la gare
-est, comme l’indique l’inscription frontale,
-celle du « Chemin de fer Royal Hongrois ».
-Les administrations, jusqu’à la
-plus modeste, tiennent à cette double
-qualification. On repousse avec une ardeur
-quelquefois ombrageuse tout ce qui
-pourrait faire naître l’idée même d’une
-dépendance de Vienne ou de l’autre
-partie de l’Empire. Sous ce rapport, le
-fossé s’est encore élargi depuis 1867, et
-l’on peut en juger chaque fois qu’il est
-question, comme maintenant, de renouveler
-le compromis qui règle la situation
-réciproque de l’Autriche et de la Hongrie.
-A chaque renouvellement, les Magyars
-s’efforcent de faire un pas de
-plus dans la voie de l’indépendance
-absolue, et c’est après avoir vaincu les
-plus grandes difficultés, après avoir
-poussé les choses à l’extrême, jusqu’au
-point de croire à une rupture complète,
-que l’entente se fait. Le patriotisme hongrois
-est communicatif, bruyant, mais
-très sincère ; il ne va pas sans discours
-ronflants, sans toasts semés de fleurs de
-rhétorique, sans coups de trompette et de
-cymbale, mais sous ces dehors quelquefois
-enfantins il cache des convictions très
-loyales, un esprit de sacrifices qui s’est
-affirmé maintes fois et un amour absolu
-de la liberté. Certes, il faut peu de chose
-pour mettre ce peuple en ébullition, pour
-que les cerveaux prennent feu, pour que
-les foules s’agitent et que les rues et
-les places publiques retentissent de
-hourras et de <i>pereats</i>. J’eus la bonne
-fortune d’arriver à un moment pareil.
-L’incident du général Jansky battait son
-plein ; il est oublié aujourd’hui, on en a
-à peine connaissance à l’étranger ; mais
-au mois de juin 1886, le voyageur passant
-à Pesth pouvait croire que cette
-belle cité serait remise à feu et à sang.
-A l’occasion de l’anniversaire de la prise
-de Bude par les honveds en mai 1849, le
-général Janski, dont il était si fort question,
-et d’une façon aussi bruyante, avait
-fait poser quelques couronnes sur le monument
-funéraire élevé à la mémoire du
-général impérial Henzi, qui avait succombé
-en défendant la forteresse contre
-les assaillants magyars. Cet acte avait
-paru être aux patriotes de Pesth une
-glorification injurieuse de l’armée qui,
-en 1848-1849, avait lutté contre l’indépendance
-hongroise, et ils avaient ressenti
-d’autant plus cruellement l’offense que
-Henzi était né magyar et passait pour
-un renégat. Il y eut un vacarme assourdissant,
-interpellations à la Chambre,
-articles de journaux, meetings avec discours
-incendiaires. A Vienne, l’on s’émut
-également de ce fracas ; des orateurs de
-la Chambre des seigneurs prirent la défense
-de l’armée ; des journaux officieux
-publièrent des articles acerbes contre les
-députés et écrivains de l’autre côté de la
-Leitha, et M. Tisza dut se rendre à Vienne
-pour fournir personnellement et de vive
-voix des explications à l’empereur. Enfin,
-fort heureusement, pour apaiser les esprits
-et calmer les cerveaux surchauffés,
-le général Jansky, auteur de l’incendie,
-fut atteint très à propos d’une indisposition
-et dut réclamer un congé de deux
-mois pour aller se soigner aux eaux de
-Baden.</p>
-
-<p>Tout à coup, c’était précisément pendant
-mon passage à Pesth, le bruit se
-répand, pareil à une traînée de poudre, que
-le général a quitté l’établissement thermal
-et qu’on l’a vu très bien portant en
-Hongrie, à Stuhlweissenburg, où il doit
-passer l’inspection d’une brigade.</p>
-
-<p>Tout Budapesth est en l’air. Les étudiants
-se réunissent, les sociétés de chant,
-de gymnastique, les groupes d’ouvriers se
-rassemblent, les uns devant l’université,
-les autres dans leurs locaux ordinaires.
-Tout le monde est d’accord pour organiser
-un charivari monstre en l’honneur du
-général, qui doit arriver à Pesth le soir
-même. Effectivement, lorsque la nuit commence
-à tomber, une animation extraordinaire
-règne dans l’avenue de Kerepes,
-large artère qui conduit du centre de la
-ville à la gare de l’État. Des bandes de
-cinquante à cent individus se forment ; des
-gamins, des oisifs, des gens à mine douteuse
-parcourent la voie en chantant, en
-sifflant, en criant : <i>A la porte Jansky !</i>
-Les fiacres agiles, les omnibus conduits
-par des cochers en costume de hussards,
-les tramways circulent au milieu de cette
-foule qui devient de plus en plus houleuse
-et de plus en plus grouillante. Le point
-terminus de cette procession tapageuse,
-c’est l’immense bâtiment de la gare, dont
-la façade illuminée rayonne au bout de
-l’avenue. Mais ici la police a pris ses précautions,
-des « trabans » à cheval et des
-gendarmes (dont le costume rappelle aussi
-un peu celui des hussards) forment un
-double cordon autour de l’édifice ; on ne
-laisse pénétrer que les gens pouvant justifier
-qu’ils ont affaire dans l’intérieur de la
-gare, soit qu’ils veuillent partir, soit qu’ils
-attendent un parent ou un ami. Parfois
-un intrus insiste trop vivement et veut
-enfreindre la consigne ; deux gendarmes
-à tunique à brandebourgs et à chapeaux
-à plumes sortent des rangs, empoignent
-le contrevenant et le conduisent au poste
-sans s’inquiéter des clameurs et des menaces
-de la foule. Si une bousculade se
-produit, si le cordon est menacé d’être
-enfoncé, un ou deux trabans font caracoler
-leurs lourds chevaux à chabraque brodée,
-et le flot humain recule, mais en redoublant
-de tapage. Au demeurant, la foule ne
-paraît pas trop méchante et elle tient à
-faire plus de bruit que de mal. La marche
-de Rakocsy alterne avec des chansons de
-café-concert dont on bisse le refrain ; on
-dirait presque une émeute parisienne.
-Mais voici le train qui entre en gare ; les
-voyageurs sont tout étonnés de sortir au
-milieu d’une haie de policiers à pied et
-à cheval, quelques dames se montrent
-inquiètes de cette foule turbulente qui
-ondoie sur l’esplanade devant la gare. De
-tous côtés on cherche le général Jansky ;
-on le réclame, on l’appelle — il ne se
-montre pas ; pour une excellente raison,
-c’est qu’averti à temps de l’accueil qui
-l’attendait, il a préféré prendre un autre
-train. N’importe, le programme adapté
-dans la matinée porte qu’il y aura charivari. — On
-ne veut pas y manquer, le
-bruit se prolonge jusque bien avant dans
-la nuit, et il faut appeler, de la caserne
-la plus voisine, un détachement d’infanterie
-qui balaye la place, la baïonnette
-au bout du fusil.</p>
-
-<p>Mais le lendemain le tapage recommence ;
-il y a évidemment un mot d’ordre
-donné à ces milices vagues que l’on est
-sûr de voir apparaître à l’heure des troubles
-dans toutes les grandes villes. Cette
-fois ce ne sont plus les étudiants qui
-tiennent la corde de la manifestation ; les
-vagabonds, les gens sans aveu, les récidivistes
-dominent ; on ne se borne pas à
-crier, à chanter et à <i>hourvariser</i>, on lance
-des pierres et des pavés arrachés à la
-rue, des gendarmes sont blessés, la
-troupe intervient de nouveau, accourant
-au pas de course, au son du clairon ; quelques
-manifestants ou simples curieux
-sont blessés ; un inconnu percé d’un coup
-de baïonnette expire dans la pharmacie où
-il a été transporté. Ces événements, grossis
-par la polémique des journaux, sèment
-la colère et l’épouvante par la ville ; on
-parle d’un soulèvement général, de barricades
-projetées, de bombes à dynamite
-lancées contre les troupes. En effet, les
-attroupements recommencent, mais cette
-fois la police a pris ses mesures pour en
-finir promptement. Le chef de la sûreté,
-M. le baron Blaha, qui est l’époux de la
-première chanteuse d’opérette de Pesth, a
-recours à un coup de théâtre dont on avait
-déjà usé avec succès à Paris en 1848 et
-lors des émeutes de mai 1869. Lorsque tous
-les manifestants furent réunis, bien en
-train de vociférer et de hurler, les rues latérales,
-aboutissant à l’avenue de Kerepes,
-furent occupées sans bruit par des forts
-détachements de troupes qui, sur un signal,
-avancèrent à la fois et cernèrent les émeutiers
-dans une vaste souricière. Rien ne
-peut donner une idée de la terreur et du
-désarroi des braillards, en se voyant ainsi
-pris ! Il y avait une foule de femmes et
-beaucoup d’enfants au-dessous de dix ans.
-Les uns et les autres recevaient l’autorisation
-de se retirer. Mais tout ce qui appartenait
-au sexe fort fut impitoyablement
-ramassé et conduit entre deux rangs de
-troupiers à la caserne voisine, où siégeaient
-déjà tous les commissaires de
-police et juges d’instruction de la capitale
-chargés de statuer sur le sort de plus de
-trois mille prisonniers.</p>
-
-<p>Pendant ce trajet, il y eut des scènes
-tragi-comiques.</p>
-
-<p>Les uns se traînaient aux pieds des soldats,
-les suppliant de les laisser libres ;
-d’autres appelaient les troupiers des plus
-doux noms d’amitié, de petits animaux
-même, naturellement sans produire d’effet
-si ce n’est d’être caressés avec les crosses
-de fusil s’ils restaient trop en arrière. Ce
-coup de filet avait mis plus de trois mille
-prisonniers dans la nasse ; dans la cour de
-la caserne, on procéda au triage. Tous
-ceux qui purent justifier de leur domicile
-furent relâchés ; quant aux autres (600 à
-700 individus), ils furent gardés à la disposition
-de la justice, qui expulsa tous ceux
-qui n’étaient pas originaires de la capitale ;
-la leçon fut profitable, et désormais
-les tumultes cessèrent.</p>
-
-<p>Après avoir assisté à une émeute quasi
-nocturne, je fus témoin, le lendemain de
-l’échauffourée, d’une fête de nuit sur les
-bords du Danube. Les quais qui dominent
-et côtoient le grand fleuve étaient illuminés.
-Les façades des maisons, — de véritables
-palais — resplendissaient du flamboiement
-de mille lanternes vénitiennes.
-Sur la grande place où se trouvent le bâtiment
-de la <i>Redoute</i> et le Musée littéraire,
-la lumière électrique versait ses rayons sur
-la foule des promeneurs qui, moyennant
-deux florins destinés aux pauvres, avaient
-acheté le droit d’user de l’espace réservé
-pour la fête. Des drapeaux immenses, des
-bannières flottaient aux fenêtres, qui
-étaient garnies de spectateurs comme les
-loges d’un théâtre. Et, de fait, le spectacle
-en valait la peine. Sur le fleuve, des bateaux
-à vapeur, des barques, des yachts tout
-illuminés, tout ruisselants de lumière, glissaient
-sur l’eau au son des musiques.
-Vingt mille spectateurs étaient entassés
-sur la rive opposée, présentant une masse
-énorme et confuse dont on devinait seulement
-la présence, mais que des jets de
-lumière électrique venaient trahir par
-intervalles. La hauteur qui couronne
-Bude, le Schwabenberg, où les Autrichiens
-établirent une citadelle après la révolution
-de 1848-1849, était également éclairée, et
-l’effet de ce coteau, surgissant dans la nuit
-calme et tiède au milieu des lueurs multicolores,
-était fantastique. Un feu d’artifice
-magnifique, des danses en plein air au
-son de la musique tzigane, des flirtages
-prolongés à l’ombre des platanes ou
-autour des petites tables des cafés, une
-bataille de fleurs que l’on essaya d’esquisser,
-telles furent les principales distractions
-de cette nuit hongroise-vénitienne.
-La fête avait été organisée par les
-dames patronnesses de l’aristocratie, qui
-parurent toutes dans des toilettes d’été les
-plus séduisantes, mais qui étaient éblouissantes
-surtout par leur fière beauté et
-leur grâce.</p>
-
-<p>Quelques dames avaient profité de l’autorisation
-et même de l’invitation du comité
-pour venir costumées ; il y eut quelques
-intrigues ébauchées sous le masque
-et le domino. Naturellement le <i>czardas</i>, la
-danse nationale si vivante, si pleine d’animation,
-et qui exige le diable au corps chez
-le cavalier comme chez la danseuse, eut
-les honneurs de la nuit. On ne se lassait
-pas de réclamer aux tziganes l’exécution
-des mélodies traînantes au début, puis
-endiablées, qui règlent les mouvements du
-<i>czardas</i>. Je n’avais jamais vu exécuter
-cette danse en habit noir et en domino ;
-l’effet est des plus étranges et des plus — expressifs.
-Le côté <i>chahut</i>, la partie épileptique
-du czardas, ressortent encore davantage,
-et comme naturalisme, c’est tout
-ce que l’on peut souhaiter de plus réussi.
-Il est vrai que le fourreau très étroit d’un
-domino dessine, sans en laisser rien
-perdre, tous les déhanchements et toutes
-les trépidations auxquelles les danseuses
-se livrent avec l’étonnante souplesse des
-couleuvres. Ce n’est presque plus de la
-danse, mais de l’acrobatie.</p>
-
-<p>Budapesth, qui a aujourd’hui plus de
-300,000 habitants (il n’y en avait guère
-que 100,000 avant 1867), est devenu, depuis
-l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine,
-le grand entrepôt pour l’exportation
-dans les territoires occupés, et la
-tête de ligne des voies de communication.
-L’importance commerciale de la capitale
-hongroise s’est encore accrue, et
-tandis qu’au début les politiques magyars
-voyaient avec peu de faveur l’intervention
-active de l’Autriche dans cette partie
-des Balkans, ils se sont complètement
-réconciliés avec l’occupation et considèrent
-même assez volontiers la réunion
-définitive de ces territoires à la monarchie
-comme la résultante pratique et logique
-de la situation créée par le congrès de Berlin.
-C’est dans un salon politique de Budapesth
-que j’ai entendu prononcer, pour
-la première fois et nettement, le mot d’annexion.</p>
-
-<p>Le cabinet hongrois est présidé depuis
-onze ans par M. Koloman Tisza, et le seul
-fait d’avoir su depuis si longtemps se
-maintenir au pouvoir au milieu des orages
-parlementaires, des intrigues de clubs et
-de couloirs, est une preuve incontestable
-d’habileté et d’aptitude particulière au
-gouvernement des peuples. Homme de
-gouvernement, M. Tisza l’est comme personne.</p>
-
-<p>Il connaît par cœur et sur le bout du
-doigt tous ceux avec qui il est forcé de
-compter ; les éléments de la vie publique,
-le parlement, la presse et surtout le tempérament
-de ce peuple lui sont extrêmement
-familiers. Ses partisans sont enthousiastes
-de lui, et chantent ses louanges
-sur tous les modes, et quelque chauds
-que soient les dithyrambes, ils sont toujours
-sincères. Quant aux adversaires de
-M. Tisza, il n’en est pas un qui ne reconnaisse
-ses talents, sa haute honorabilité
-et son patriotisme. Signe particulier, ce
-chef modèle d’un gouvernement a été pendant
-longtemps à la tête d’une opposition
-farouche et implacable ; mais ce n’est pas
-lui qui a couru après le pouvoir, c’est le
-pouvoir qui s’est offert à lui comme à
-l’homme de la situation, après la mort du
-grand patriote Deak, qui fut tout dans
-la coulisse et se refusa à être rien officiellement.</p>
-
-<p>Pour se rendre compte de l’influence
-réelle de M. Tisza, et pour le voir manœuvrer
-sur son véritable terrain, c’est à la
-Chambre des députés qu’il faut se rendre
-un jour d’interpellations ou de discussions
-orageuses. Le parlement siège dans un
-édifice qui ne présente pas une façade
-très monumentale, mais dont l’agencement
-intérieur répond complètement à sa destination.</p>
-
-<p>Dès le vestibule, l’inévitable hussard-portier
-vous souhaite la bienvenue. S’il
-s’agit d’un personnage considérable, le
-digne suisse, qui a fort belle prestance,
-retire son bonnet de loutre orné d’une
-aigrette et s’incline jusqu’à terre. La salle
-des séances est claire sans trop d’ornements.
-On remarque que la tribune des
-journalistes est presque de plain-pied avec
-les sièges des députés. Les rédacteurs parlementaires
-peuvent causer avec les honorables
-assis au dernier gradin. Rien de
-ce qui se passe dans la salle, aucune parole
-prononcée à la tribune ne peut leur échapper.
-A la bonne heure ! Dans l’espace
-réservé au public et formant une galerie
-circulaire, se trouve une loge réservée,
-comme l’indiquent des fauteuils de velours
-rouge, à cadre en bois doré, aux archiducs
-ou plutôt aux princes de la famille royale,
-car, comme me le disait un Hongrois pur
-sang, « nous ne connaissons pas d’archiducs. »
-Parmi les députés, qui forment des
-groupes très animés, très vivants et toujours
-en mouvement, quelques-uns portent
-le costume ecclésiastique, qui, d’ailleurs,
-consiste non pas dans la soutane et
-le tricorne, mais qui se distingue à peine
-des vêtements habituels par la coupe
-allongée de la lévite et la cravate-col montant
-toute noire. Un de ces députés révérends
-attire immédiatement l’attention par
-son air épanoui et sa figure joyeuse de
-Gorenflot intelligent. La mode de venir
-aux séances en costume national, avec
-l’attila à brandebourgs, le pantalon collant
-et les bottes à l’écuyère, a complètement
-passé ; c’est à peine si quelques
-représentants de districts éloignés se présentent
-dans cet attirail, qui était considéré
-naguère comme le palladium de la
-nationalité. C’est dommage, au point de
-vue pittoresque. Mais si les costumes se
-sont modifiés, rien n’a été changé à la
-vivacité passionnée des débats, et à la
-moindre occasion, le ministère est mis
-sur la sellette ; toutes les raisons, tous
-les prétextes sont bons, surtout lorsque
-la suprématie magyare est en cause.</p>
-
-<p>C’est alors que le patriotisme se donne
-carrière et que l’éloquence indignée des
-orateurs de la gauche déborde ; les frères et
-amis de l’orateur se chargent de la claque,
-et ils ponctuent chaque phrase et chaque
-période de leur vigoureuse et très bruyante
-approbation. Assis sur son fauteuil ministériel,
-faisant face à l’orateur, le président
-du conseil interpellé semble écouter
-à peine. Au physique, M. Tisza rappelle
-tout à fait feu Raspail, le chimiste socialiste,
-avec sa grande taille de père noble,
-sa longue barbe blanche, son œil paterne
-et clignotant qu’abritent de grandes
-lunettes bleues. Seulement M. Tisza
-a dans toute sa physionomie quelque
-chose de narquois que Raspail, qui
-croyait que tout était arrivé, n’avait pas,
-ou qu’il cachait soigneusement.</p>
-
-<p>De temps en temps, le ministre semble
-sortir de son indifférence pour noter d’un
-crayon rapide quelques mots qui vont lui
-servir tout à l’heure ; puis il retombe dans
-son apathie, indifférent à toutes les apostrophes,
-et souvent aux invectives que lui
-adresse son adversaire, répondant en
-hochant la tête à ceux des députés qui
-viennent lui serrer la main pour faire leur
-cour. Mais dès que l’orateur, souvent
-prolixe, a fini, le président du conseil se
-dresse de toute la hauteur de sa taille ; il
-commence à parler, et aussitôt toutes les
-rumeurs s’éteignent pour que ses paroles
-soient entendues sans perdre une syllabe.
-Au début, c’est un susurrement à peine
-perceptible ; pour l’écouter, les députés
-quittent leurs places et se groupent autour
-du fauteuil ministériel ; au moindre bruit
-dans la salle ou dans les tribunes, des
-chut énergiques se font entendre. On
-dirait, non pas un homme politique parlant
-dans une assemblée, mais un apôtre
-prêchant à ses disciples. Tout à coup
-ceux qui sont le plus près de l’orateur font
-entendre de petits rires étouffés qui se
-propagent de rang en rang. C’est le président
-du conseil qui vient d’aborder la
-lutte par un bon mot, une allusion mordante
-pour son adversaire. A partir de ce
-moment, c’est un feu roulant qui ne s’arrête
-plus jusqu’à ce que la dialectique
-ministérielle ait désarmé, terrassé et renversé
-l’opposant ; tout cela dans le plus
-grand calme, avec une pointe de dédain ;
-c’est à peine si la voix, presque imperceptible
-au début, s’est haussée quelque peu
-au point d’être entendue dans toutes les
-parties de la salle. On ne compte plus
-aujourd’hui les succès parlementaires de
-M. Tisza, remportés non seulement parce
-qu’il est assuré de la supériorité numérique
-et de la parfaite discipline de son parti,
-mais dus également à son génie politique
-et à son habileté oratoire. Un instant, à
-propos de l’incident du général Jansky,
-signalé plus haut, on put voir le président
-du conseil chanceler sur sa base. Il avait
-encouru à la fois les colères de l’opposition
-et la disgrâce de l’empereur ; pour les
-premiers, il n’avait pas assez violemment
-attaqué l’armée ; son souverain lui en
-voulait, disaient les seconds, de n’avoir
-pas assez énergiquement défendu l’armée
-conspuée par l’opposition ; de cette crise,
-M. Tisza sortit grandi et plus influent que
-jamais ; il obtint de François-Joseph une
-<i>lettre patente</i> qui donnait pleinement satisfaction
-aux susceptibilités de la nation
-hongroise et qui désarmait l’opposition.</p>
-
-<p>M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu
-avec regret et appréhension l’Autriche intervenir
-militairement en Bosnie, désirent
-que les sacrifices exigés par cette occupation
-ne restent pas stériles et que la Hongrie
-particulièrement en retire quelques
-profits. Tel est aussi l’avis des autres
-ministres, ses collaborateurs, et lorsque,
-à l’occasion d’un fait quelconque, la question
-est mise sur le tapis, les journaux de
-Pesth abondent tous dans le même sens.
-Tous désirent, d’une façon plus ou moins
-directe, l’annexion des territoires occupés,
-puisqu’il ne saurait être question de les
-rendre à la Turquie. Comme dans tous les
-pays de libre discussion et de régime
-parlementaire, la voix des journaux est
-très écoutée ; d’ailleurs, les directeurs et
-rédacteurs en chef des principaux journaux
-sont membres du parlement ; je
-citerai entre autres pour le <i>Lloyd</i> de
-Pesth : MM. Max Falk, le rapporteur-né
-du budget des affaires étrangères aux délégations ;
-Nernenyi, qui débuta à Paris
-comme correspondant de journaux ; pour
-le <i>Napelo</i>, M. Jokai, à la fois politique très
-actif et romancier d’une fécondité aussi
-prodigieuse que son imagination. On l’appelle
-volontiers l’Alexandre Dumas de la
-Hongrie ; enfin, pour le nouveau journal de
-Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier
-qui conduisit à Paris, il y a quelques
-années, une délégation d’écrivains et d’artistes
-magyars désireux d’affirmer leur
-sympathie pour la France. M. Pulzki a
-été une des figures les plus originales de
-la période révolutionnaire de 1848 et 1849.
-Issu d’une famille de gentilshommes originaires
-du midi de la France, mais émigrés
-depuis la réformation, d’abord en
-Pologne, puis en Hongrie, il était membre
-de la diète de Presbourg, lorsque la révolution
-éclata, et en outre il venait de se
-marier avec la fille d’un riche financier de
-Vienne, mariage dont il raconte l’amusante
-histoire dans ses <i>Souvenirs</i>. Il s’était rendu
-à une soirée chez ce banquier, pour y
-être présenté à un diplomate qui s’occupait
-d’ethnographie. Après avoir conféré
-avec ce savant, il fit selon son habitude la
-cour à quelques-unes des belles dames
-réunies chez le financier ; ce dernier avait
-deux filles, l’une mariée à un comte ; la
-seconde, encore demoiselle, vivait chez
-son père. Le mari de la première écrivit le
-lendemain de cette soirée à un de ses parents :
-« Ce fou de Pulzki a parlé à tout
-le monde, sauf à Hélène — c’était le nom
-de la jeune fille ; — celle-ci n’a pas paru
-également faire attention à lui ; ils se conviennent
-très bien. Je crois pouvoir t’annoncer
-leur mariage comme prochain. »
-En effet, le mariage ne se fit pas longtemps
-attendre. M<sup>me</sup> Pulzki était une femme
-remarquable qui s’intéressait à tous les
-problèmes, à toutes les luttes auxquelles
-son mari devait être mêlé plus tard en
-exil. Lorsque les biens de la famille furent
-confisqués, elle contribua par sa plume à
-subvenir à l’éducation de ses enfants, et
-mourut bien malheureusement, lorsque
-l’amnistie de 1866 venait de rouvrir à son
-mari les portes de la patrie. Pendant la
-tourmente, M. Pulzki remplit différentes
-fonctions qui témoignèrent toutes de la
-confiance extraordinaire que mettait en lui
-le chef du mouvement. Kossuth le prit
-d’abord comme sous-secrétaire d’État au
-ministère des finances, puis il l’envoya à
-Vienne pour représenter et défendre les
-intérêts de la Hongrie à la cour, auprès
-des ministres et dans les journaux.
-Pulzki déploya une ardeur fébrile et se
-montra animé d’une ardeur révolutionnaire
-conforme aux traditions les plus
-authentiques de l’époque de 92. Un jour,
-un ministre viennois se plaignit de ce que
-le délégué de Kossuth fomentait des
-émeutes et organisait des charivaris.
-M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le
-supposait capable de s’occuper de semblables
-bagatelles. « Quand je m’en mêlerai,
-s’écria-t-il, ça ne se bornera pas à
-quelques carreaux brisés et à du tapage
-nocturne ; lorsque tout Vienne sera brûlé
-et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront
-aux réverbères, vous pourrez dire :
-Voilà une révolution ! Francz Pulzki <i lang="la" xml:lang="la">fecit</i> ! »
-Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki
-d’être un excellent homme, et si l’effrayante
-menace qu’il adressa au ministre
-reçut, quelque temps après, une sanction
-partielle par le meurtre du comte Latour,
-pendu à un réverbère sous les fenêtres de
-son ministère de la guerre, il est permis
-de douter fortement que M. Pulzki y ait
-contribué. Pendant les journées d’octobre
-1848, Pulzki promit aux Viennois
-que l’armée hongroise viendrait les rejoindre,
-à la condition qu’ils l’appelleraient
-formellement à leur secours ; les
-chefs du mouvement hésitèrent ; ils craignaient
-de trop se compromettre, malgré
-l’objection parfaitement fondée que leur
-fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient,
-ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient
-entre les mains de l’armée impériale.
-Après la prise de Vienne, le
-gouvernement révolutionnaire chargea
-Pulzki de se rendre à Londres pour y
-faire reconnaître l’indépendance de la
-Hongrie. Le comte Teleki, qui se suicida
-plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une
-mission semblable. Le nouvel ambassadeur
-en Angleterre, au contraire, était
-obligé de traverser les lignes de l’armée
-impériale et une partie du territoire autrichien
-pour se rendre à son poste. Ce
-voyage fut un véritable roman d’aventures
-digne d’être raconté par la plume
-d’un Ponson du Terrail. Après cent traverses
-et cent déguisements, le voyageur
-arrive dans une ville de la Galicie ; il se
-rend dans un restaurant fréquenté par
-des officiers. La première chose qui attire
-ses regards, c’est un placard qui promet
-mille florins de récompense à quiconque
-le livrera mort ou vif ; un signalement très
-détaillé accompagne cette promesse ; aucun
-détail n’a été oublié. On fait remarquer,
-entre autres signes distinctifs, que
-Pulzki est mis avec recherche, mais d’une
-façon négligée, et qu’il a l’habitude de tenir
-sa main droite dans la poche de derrière
-de sa redingote. Instinctivement le lecteur
-de l’affiche retire sa main, comme si elle
-le brûlait ; il venait de la mettre dans la
-poche tout à fait de la façon désignée dans
-l’affiche. Il continue sa route par chemin
-de fer ; au moment de franchir la dernière
-station, un homme de police lui demande
-son passeport ; il se croit déjà pris,
-saute du wagon et s’enfuit au milieu de
-la neige. Un curé de village lui donne un
-homme sûr pour franchir la frontière. En
-prenant congé de son guide, Pulzki lui
-remet un porte-crayon en or ; il lui
-donne l’adresse du château où réside sa
-femme : « Si vous remettez, dit-il, cet
-objet à la châtelaine, elle vous donnera en
-échange 50 ducats d’or. » Plus tard, en
-Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa
-d’agiter en faveur de la liberté de la
-Hongrie ; il fut un des agents les plus
-actifs et les plus dévoués de Kossuth,
-dans cette partie de la carrière de l’ancien
-gouverneur, qui, banni, condamné à
-mort dans son pays, n’ayant aucune situation
-officielle, concluait des traités
-d’alliance avec Napoléon III, Victor-Emmanuel
-et les princes régnants de la
-Serbie et de la Roumanie. En 1860,
-Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce
-dernier attendait le salut d’un soulèvement
-dont Garibaldi devait donner le
-signal en débarquant sur le littoral de
-la Dalmatie. Kossuth, au contraire, qui
-avait conclu un pacte régulier avec Cavour,
-ne voulait rien faire en dehors de
-l’Italie officielle et gouvernementale. C’est
-à l’occasion du voyage à Paris des artistes
-et écrivains hongrois qui s’arrêtèrent
-à Turin, afin de porter leurs hommages
-à l’ex-gouverneur, que les deux antagonistes
-se réconcilièrent et redevinrent
-amis comme autrefois. Aujourd’hui,
-M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe
-peut-être plus de ses collections que de
-politique. Cependant ce fut lui encore
-qui présida le comité qui reçut M. de
-Lesseps et ses compagnons de voyage ;
-c’est à lui que revient en bonne partie
-l’honneur de la brillante et plantureuse
-réception faite à nos compatriotes.</p>
-
-<p>Il serait injuste de ne pas citer parmi
-ceux qui ont secondé le mieux M. Pulzki,
-et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance
-des touristes, l’intelligent directeur
-de l’Office télégraphique des journaux,
-l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout
-petit nuage s’est élevé pendant cette
-excursion. Il y avait alors à Pesth la
-grande exposition nationale hongroise, si
-remarquable à tant de points de vue ; un
-des protecteurs de l’œuvre s’adressa au
-rédacteur d’un journal parisien très répandu,
-le priant de consacrer un article
-à cette exposition. Le rédacteur, qui faisait
-partie de la caravane et qui avait
-rendu compte avec enthousiasme de la
-réception faite aux Français, déclara cette
-fois que ce n’était pas de sa compétence
-et qu’il fallait s’adresser à l’administration,
-qui certainement ferait des concessions
-de tarifs. Cet incident n’eut aucune suite
-et ne jeta aucun froid ; il est même oublié
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>On est fier à Pesth, et à bon droit, du
-développement qu’a pris, au milieu de la
-résurrection nationale, l’art dramatique. Le
-Grand-Opéra de Pesth est un des plus
-beaux édifices et une des académies musicales
-les plus complètes qui existent en
-Europe. Elle exige de grands sacrifices de
-la part de l’État et de l’aristocratie. On
-s’y intéresse volontiers, et lorsqu’il fut
-question, il y a quelque temps, de réduire
-la forte subvention qui permet à l’Opéra
-de tenir son rang, le comte Andrassy,
-ancien premier ministre, s’opposa avec
-chaleur à toutes réductions, déclarant que
-l’honneur de la ville de Pesth exigeait
-impérieusement de laisser l’Opéra à la
-hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national,
-la troupe de comédie ne laisse rien
-à désirer, et les meilleures pièces du
-répertoire des Français et du Gymnase y
-trouvent des interprètes dignes de nos
-grands auteurs. L’opérette et la comédie
-locale sont jouées avec beaucoup d’entrain,
-un entrain souvent infernal. Au
-Théâtre populaire, enfin, il y a en été une
-arène à ciel découvert située au bas de
-la ville, où j’ai vu représenter un drame
-militaire dont le héros était le légendaire
-général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne,
-en 1848 à Vienne, d’où il sortit dans un
-cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour
-se faire Turc après la capitulation de Vilagos,
-et mourir pacha dans une ville de
-l’Asie Mineure. La pièce était bien construite
-et rondement menée ; elle ne le cédait
-en rien aux meilleurs drames de ce genre
-qui firent les délices de l’ancien Cirque
-Olympique. L’acteur chargé de remplir le
-rôle du général avait exactement copié
-le masque de son modèle, il traînait la
-jambe et s’exprimait avec un fort accent
-Polonais, comme Bem avait coutume de
-parler.</p>
-
-<p>Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth !
-La préposée, très séduisante, ma foi, la
-taille bien pincée dans sa vareuse, dont
-le col est brodé et orné d’une roue
-ailée, vient de me remettre mon billet.
-Le train bondit avec une vitesse furieuse
-à travers la Pousta. Rien de remarquable
-à voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter
-l’express, qui file sur Belgrade, et attendre
-le train omnibus, qui, à travers
-le Danube, que l’on passe sur un gué à
-vapeur, nous conduira par l’Esclavonie
-au bord de la Save.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II</h2>
-
-<p class="argc">De Brood à Sérajewo. — Voyageurs et incidents de route.</p>
-
-
-<p>La locomotive franchit lentement, avec
-la gravité qui sied quand on passe d’un
-monde dans un autre, le pont jeté sur la
-Save entre les deux villages de Brood. Le
-fleuve, en effet, séparait jadis non seulement
-deux contrées, deux États, mais
-deux systèmes tout à fait différents, deux
-mondes, comme je disais : le monde chrétien
-et le monde musulman.</p>
-
-<p>Le Brood hongrois est un gros bourg
-d’aspect aisé, avec des maisons assez
-solidement bâties, qui ne diffèrent pas
-très sensiblement des constructions que
-l’on trouve dans les provinces du Nord de
-la France. L’agglomération de ces maisons
-est entourée, et au besoin pourrait être
-défendue par une enceinte fortifiée qui
-date du prince Eugène, le grand organisateur
-de la frontière militaire, le conquérant
-de Belgrade, qu’il prit trois fois.
-Cette muraille bastionnée, couverte d’un
-épais gazon, a été assez bien entretenue
-depuis un siècle et demi pour offrir
-aujourd’hui encore un aspect militaire
-respectable. Peut-être ces remparts tiendraient-ils
-médiocrement contre les canons
-Krupp ; mais, tels qu’ils sont, ils prêteraient
-un abri suffisant à une garnison
-bien commandée et brave, comme le sont
-les troupes autrichiennes, pour retenir
-pendant un temps voulu une armée de
-siège assez nombreuse. Si l’annexion de
-la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne
-étant reportée à quatre cents
-kilomètres plus loin, la forteresse de Brood
-sera sans doute déclassée et ses vieux
-remparts tomberont.</p>
-
-<p>Au bout du pont de bois, solidement
-étayé, s’élève le Brood turc ou bosniaque.
-Ce n’est plus un bourg, mais un village ;
-à la place de maisons, on ne voit que des
-cahutes, des cabanes, qu’un coup de
-vent emporterait si elles n’étaient calées
-par de grosses pierres ; d’autres maisons
-semblent bâties sur pilotis ; tout cela
-donne l’idée d’une misère profonde. Heureusement,
-la verdure qui règne tout autour
-réjouit la vue, et l’aspect du premier
-minaret, qui dresse sa flèche aiguë
-entourée du balcon de fer du muezzin,
-évoque toutes les splendeurs et toutes
-les curiosités de l’Orient, dont voici la
-première étape.</p>
-
-<p>La gare de Brood bosniaque est neuve,
-comme toute cette ligne de la Bosna, qui
-date de six ans à peine. L’occupation
-militaire se montre partout ; le chef de
-gare est un lieutenant ; il a revêtu, nous
-saurons tout à l’heure pourquoi, son uniforme
-de parade ; le sous-chef est un sous-lieutenant ;
-le préposé aux bagages est
-un sergent-fourrier à la mine fleurie et
-au ventre bedonnant sous sa tunique ;
-c’est un sous-officier qui, au guichet, reçoit
-votre argent et vous remet le ticket,
-de même qu’un caporal, décoré de la médaille
-de bravoure, fait les fonctions de
-chef de train.</p>
-
-<p>Le convoi ne part que dans une demi-heure ;
-on a le temps de prendre le café
-dans une auberge qu’un pont en bois
-relie à la gare. Une petite terrasse s’étend,
-selon la mode autrichienne, devant la
-salle commune de l’auberge, qui s’intitule
-pompeusement <i>Hôtel de l’Empereur
-d’Autriche</i>. Une société militaire assez
-nombreuse est assise autour de deux
-tables, savourant le <i lang="de" xml:lang="de">frühstück</i>, l’appétit
-aiguisé par l’air frais du matin. L’un des
-convives porte le pantalon gris à large
-ganse d’or, et sur le col de sa tunique
-bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles
-d’or indiquant le grade de <i lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</i>,
-ou général de cavalerie, la plus haute
-dignité militaire après le maréchalat. La
-physionomie du général est énergique,
-mais elle n’est pas précisément martiale ;
-elle indique plutôt la rondeur et l’entrain.
-Une barbe en collier de couleur grisonnante
-donnerait presque à cette physionomie
-un caractère bourgeois, mais l’œil
-droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt
-d’une sorte de visière destinée à le protéger
-de tout contact et de tout frottement. En
-buvant son thé, le général cause avec animation
-et sur un ton de parfaite camaraderie
-avec les officiers qui l’entourent.
-Deux de ces messieurs, à la figure bien
-martiale, ceux-là, un lieutenant de hussards
-et un sous-lieutenant d’infanterie,
-portent en bandoulière l’écharpe jaune
-et noire qui fait reconnaître les aides de
-camp de service. Tous deux sont attachés
-à la personne du général, qui n’est autre — je
-ne tarde pas à l’apprendre — que
-le baron Appel, gouverneur général de la
-Bosnie et de l’Herzégovine, commandant
-des troupes du 15<sup>e</sup> corps, qui forme la
-garnison des territoires occupés.</p>
-
-<p>Le général Appel vient de faire les honneurs
-de son <i>gouvernement</i> à l’inspecteur
-général de l’armée autrichienne, l’archiduc
-Albert, le fils du redoutable adversaire
-de Napoléon I<sup>er</sup>, du vainqueur
-d’Aspern, l’archiduc Charles. En présence
-de certaines surprises menaçantes que les
-événements d’Orient peuvent ménager à
-l’Autriche, l’archiduc Albert avait cru devoir
-se rendre compte par lui-même si la
-défense des territoires occupés était suffisamment
-organisée pour parer à toutes
-les éventualités. L’archiduc, qui pendant
-les journées de mars 1848 commandait déjà
-la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix
-ans, et sa santé laisse parfois à désirer.
-Néanmoins, il avait tenu à entreprendre
-cette tournée et à l’exécuter d’une façon
-complète, ne négligeant aucun détail,
-ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni
-d’un <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span>, visitant même les postes
-de la gendarmerie indigène établis au faîte
-des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine,
-dans des aires d’aigles qui semblent
-inaccessibles. Ce voyage avait duré
-cinq semaines sous l’œil vigilant et parfois
-inquiet du médecin de Son Altesse,
-un chirurgien de régiment qui ne quittait
-pas son client d’une semelle, surveillant
-le menu, réglant, sans trouver de résistance,
-les heures de repas et de sommeil,
-dosant la nourriture et les boissons, enlevant
-le verre des mains de l’archiduc
-lorsqu’il craignait un léger excès ou une
-simple contravention à la diète sévère
-qu’il avait prescrite.</p>
-
-<p>Le général Appel avait accompagné son
-chef par monts et par vaux, et il avait recueilli
-partout les compliments que méritaient
-pleinement le zèle et l’activité par
-lui déployés depuis les débuts de son
-commandement, afin de mettre la Bosnie
-et l’Herzégovine en état de défense, ainsi
-que sa sollicitude paternelle pour le bien-être
-des soldats, qu’il n’est pas toujours
-facile d’assurer dans ces contrées à demi
-sauvages.</p>
-
-<p>Comme tout a une fin, l’archiduc Albert
-était retourné au château de Reichenberg
-en Styrie, sa résidence d’été, et le général
-Appel, après l’avoir reconduit jusqu’à
-Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner
-ses pénates, c’est-à-dire le <i>Konak</i>,
-ou palais gouvernemental de Sérajewo.</p>
-
-<p>Le train était assez long ; il y avait
-foule aux guichets, foule bariolée de
-Turcs et de Serbes en costume national
-mêlés aux uniformes, et le sergent préposé
-aux bagages était débordé. L’aspect de la
-locomotive et des wagons est tout à fait
-différent des nôtres. La machine est de
-petite dimension, svelte de construction,
-la cheminée élancée, une très grosse lanterne
-placée à l’avant. Ces machines ont
-été construites spécialement d’après un
-système inventé par un ingénieur suisse,
-et exécutées pour le compte de l’administration
-militaire autrichienne, par une
-fabrique de Bohême. L’avantage du système
-est de permettre à la locomotive de
-grimper allégrement les pentes les plus
-raides et de décrire gracieusement et avec
-toute la facilité voulue les courbes les
-plus capricieuses. Les wagons, proportionnés
-à la largeur des rails sur lesquels
-ils circulent, sont nécessairement étroits ;
-les voyageurs à embonpoint n’y sont pas
-à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a
-ajouté aux trois classes normales une
-quatrième classe à prix considérablement
-réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes
-grillées, et sans banquettes, ont valu à la
-compagnie des recettes considérables.
-Beaucoup d’indigènes, qui auparavant circulaient
-à pied ou sur leurs petits chevaux
-quand ils se rendaient de leur village
-à une localité peu éloignée, se sont laissé
-séduire par l’extrême modicité du prix de
-ces quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent
-leurs jambes (je ne dis pas leurs
-chaussures, car beaucoup n’en ont pas),
-laissent la monture à l’écurie et s’étendent
-philosophiquement sur le plancher des
-wagons.</p>
-
-<p>Mais des gens que leur situation de fortune
-ne condamne pas cependant à voyager
-dans ces véhicules rudimentaires en
-usent par esprit d’économie. J’ai vu une
-famille de <i>spagnioles</i> (descendants des
-juifs chassés d’Espagne et réfugiés en
-Turquie) empilée dans un de ces fourgons
-de quatrième. Les femmes étaient vêtues
-d’étoffes brodées d’un grand prix, et portaient
-autour du cou ou comme garniture
-de leur coiffe des colliers de cinquante à
-soixante ducats ou demi-livres turques
-(12 fr. 50) avec de larges pièces autrichiennes
-de cent vingt francs en guise de
-croix.</p>
-
-<p>Outre les voitures réglementaires, on a
-attelé à notre train une petite voiture-salon
-et un break avec verandah, deux
-véritables joujoux destinés au général et
-à sa suite. Un instant, je me demande
-si je ne dois pas présenter sans retard,
-en profitant de l’occasion, les lettres de
-recommandation dont je suis porteur pour
-le gouverneur. J’eus tort d’hésiter, car la
-suite me prouva que j’aurais été bien accueilli ;
-mais, d’autre part, je ne regrette
-pas d’avoir laissé dormir les lettres dans
-leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque
-mon incognito m’a permis des « études
-de mœurs » pendant une partie de la
-route. Les premières sont vides, les secondes
-sont occupées à peine par quelques
-officiers ; mais tandis que les indigènes
-s’empilent dans les quatrièmes, voici
-dans un coupé de troisième une société
-qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.</p>
-
-<p>C’est d’abord une dame toute jeune,
-toute blonde et toute mignonne, très délicate
-et fort langoureuse ; on devine à la
-voir qu’elle sort à peine de maladie. Elle
-a l’air encore souffrant, mais cela ne lui
-messied point. Voici sept ans qu’elle est
-au « pays béni des prunes », et depuis
-trois ans elle est mariée au gérant d’un
-<i>mess</i> d’officiers. Le casino est situé tout
-à fait là-bas, sur la hauteur, dans une
-contrée isolée où le chemin de fer ne
-pénètre pas, et qui communique deux
-fois par semaine avec le monde par une
-carriole de la poste militaire. La jeune
-femme déclare qu’elle se trouve heureuse
-dans cette solitude, peuplée de gentils et
-galants officiers, et quand elle va à Pesth
-pour voir ses parents, elle se sent tout
-à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de
-sentiment et de conviction.</p>
-
-<p>Celui qui a pris place en face d’elle se
-présente immédiatement et raconte avec
-volubilité qu’il est employé au cadastre.
-Jusqu’à ce jour, il a opéré dans le nord de
-la vaste monarchie autrichienne, en Bohême
-et en Galicie ; il vient en droite
-ligne de Kremsier, la petite ville épiscopale,
-fameuse par la réunion du <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrath</span>
-de 1849, qui y fut exilé après la crise,
-pour être dissous bientôt après. Plus récemment
-Kremsier avait attiré une foule
-de curieux, désireux de contempler les
-traits du tzar, qui s’y est rencontré avec
-l’empereur François-Joseph. Mais ces
-curieux, à ce que raconte notre nouveau
-compagnon de voyage, en furent pour
-leurs frais, ce qui n’est pas peu dire, car
-le plus petit trou fut loué à des prix extravagants.
-Notre docteur ès géométrie officielle
-nous apprend, non sans une grimace
-de satisfaction, qu’un fabricant de Brunn lui
-a payé 35 florins pour l’abandon de ses deux
-chambres pendant quarante-huit heures.
-Ce fut de l’argent perdu, car le tzar ne
-daigna pas se montrer hors du palais,
-gardé par un triple cordon de troupes,
-tandis que François-Joseph circulait librement
-dans la petite cité.</p>
-
-<p>Notre employé voit son déplacement en
-rose ; il est de galante humeur et ne cesse
-de répéter à sa voisine qu’il n’aurait jamais
-supposé qu’il y eût dans la « sauvage
-Bosnie » d’aussi aimables petites
-femmes ; et comme la blonde se récrie par
-modestie ou simplement par politesse, il
-me prend à témoin, il prend à témoin un
-jeune maréchal des logis attaché à l’état-major
-du général Appel et un <i lang="de" xml:lang="de">feldwebel</i>
-barbu et hâbleur qui fait office de vaguemestre.
-Le fourgon de la poste est placé
-à côté de notre wagon, et le sergent-vaguemestre
-fait tout le temps la navette
-entre son fourgon et notre coupé. Le
-maréchal des logis a été de ce long
-voyage d’inspection de l’archiduc Albert ;
-il déballe avec componction une bouteille
-de Bordeaux qui provient, dit-il, de
-la cave de son Altesse. Le vin doit être
-excellent, l’archiduc a les moyens de
-s’offrir les crus de choix ; il est en effet
-un des principaux propriétaires fonciers
-et un des industriels les plus importants
-de l’Autriche. Ses domaines ont
-l’étendue d’une province, et l’on compte
-ses fabriques par douzaines… et pourtant
-il fait à l’occasion son métier de
-soldat comme s’il avait de l’avancement
-à espérer.</p>
-
-<p>Le train a continué à rouler et à grimper
-à travers un paysage pittoresque qui, au
-grand étonnement du voyageur nouveau,
-évoque l’aspect de la Suisse et du Tyrol.
-La Bosna aux eaux vertes qui s’écoulent
-en tumulte sur un lit de grosses
-pierres, parfois larges comme des dalles,
-ressemble tout à fait à un torrent des
-montagnes grossi par les pluies du printemps.
-Une jolie rivière, cette Bosna dont
-nous irons plus tard visiter les sources
-à une quinzaine de kilomètres de Sérajewo,
-mais capricieuse en diable, véritable
-enfant terrible, toujours prête à inonder
-ses rives et à ravager tout ce qui est à sa
-portée. L’endiguer est un rude travail, et
-la navigation même la plus élémentaire y
-est absolument impossible ! Quant à son
-cours, il semblerait que l’expression de
-<i>méandre</i> a été inventée exprès pour le définir.
-Cependant, c’est le cours capricieux
-de cette rivière qui a servi de fil d’Ariane
-aux ingénieurs militaires, lorsqu’il
-fallut établir une ligne de communication
-directe entre la frontière autrichienne et
-Sérajewo, afin d’assurer le ravitaillement
-du corps d’occupation. Il n’y avait alors,
-au mois d’août 1878, ni <span lang="en" xml:lang="en">railways</span>, ni routes
-carrossables. Voyageurs et marchandises
-circulaient à dos de cheval, et comme le
-cheval bosniaque est capable de passer par
-les sentiers les plus étroits, et de franchir
-les passes les plus abruptes avec la sûreté
-d’un gentleman marchant sur le parquet
-ciré d’un salon ; comme nul ne se plaignait
-lorsque la poste mettait autant de jours
-à transporter une lettre de Sérajewo à
-Agram qu’il faut d’heures aujourd’hui,
-tout était pour le mieux dans le meilleur
-des vilayets.</p>
-
-<p>Mais quand l’armée autrichienne prit
-possession du pays en vertu du mandat
-délivré par le congrès de Berlin, il fallut
-avant tout faire vivre cette armée, évacuer
-ses blessés et assurer le transport des
-munitions. Une route était indispensable ;
-la nécessité inspire des idées fécondes.
-Le génie militaire trouva qu’il n’en serait
-ni plus ni moins si, au lieu d’une simple
-chaussée, il créait un chemin de fer. Il ne
-pouvait être question de tunnels et de
-travaux d’art ; on prit le chemin le plus
-long, mais le plus facile, en suivant le
-cours de la Bosna et en contournant les
-montagnes au moyen de chemins en serpente.</p>
-
-<p>Il y avait au deuxième régiment de
-pionniers un chef de bataillon, M. Tomascheck,
-qui venait précisément de remettre
-en état une ligne de chemin de
-fer, située dans le nord de la Bosnie,
-entre Banjaluka et Doberlin. Cette ligne,
-longue de quatre-vingts à cent kilomètres,
-faisait partie du réseau des « chemins
-de fer de la Turquie d’Europe », construits
-par le baron de Hirsch. Ce tronçon
-était d’un rapport nul et ne deviendrait
-lucratif que le jour où le projet
-grandiose de la ligne directe de Vienne-Banjaluka-Constantinople
-serait réalisé.
-Mais ce plan venait de sombrer dans
-les brouillards financiers qui enveloppent
-l’empire turc, et le tronçon Banjaluka-Livno
-restait sans emploi. Aussi,
-lorsque l’insurrection bosniaque éclata
-en 1875, le baron de Hirsch s’empressa
-d’évacuer le personnel sur Constantinople
-et de suspendre l’exploitation, à
-cause, disait-il, du manque de sécurité.
-Le commandant Tomascheck eut bientôt
-fait de remettre la ligne en état ; l’activité
-et le zèle qu’il avait déployés le désignèrent
-aussi pour établir la construction
-de la ligne Brood-Sérajewo. La manière
-d’opérer fut simple : on construisit la
-route le long de la Bosna (sauf quelques
-lacets qui dérobent pendant plusieurs
-instants la vue de cette rivière), et sur
-la route on posa les rails. De petites locomotives
-de vingt à vingt-cinq chevaux
-seulement furent expédiées de Bohême,
-et la remorque des wagons de marchandises,
-des fourgons, des véhicules de
-toute espèce s’opéra tant bien que mal, — mais,
-en tout cas, cent fois mieux
-qu’avec les anciens sentiers turcs, où
-les voitures du train et même les charrettes
-de paysans réquisitionnées ne
-pouvaient pas avancer. On se battait
-encore sur les hauteurs qui couronnent
-la station de Doboy, lorsque la
-première locomotive s’arrêta devant la
-gare très provisoire de cette localité, qui
-est la première halte importante de la
-ligne.</p>
-
-<p>Doboy est construit en amphithéâtre ;
-les maisons, assez convenables d’aspect,
-sont entourées de jardins qui paraissent
-bien soignés. Sur une éminence à peu
-de distance de la ville, un monument en
-forme de croix a été élevé par le général
-Szapary aux officiers et soldats sous
-ses ordres qui ont succombé dans les
-divers combats livrés à Doboy et dans les
-environs, depuis le 4 août jusqu’au
-17 octobre 1878. Ces braves ont bien
-mérité l’hommage qui rappelle au voyageur
-leur mort héroïque ; ils ont opposé
-pendant six semaines un rempart de feu
-aux Bosniaques, qui, à dix reprises, ont
-tenté de s’emparer de la position et de
-couper ainsi la ligne d’étapes de l’armée
-autrichienne. Aujourd’hui, il n’y a aucune
-trace de ces luttes désespérées. Une tranquillité
-biblique règne dans toute cette
-contrée ; le bourgmestre, un Turc à turban
-blanc, est venu à la gare pour
-exprimer au général Appel tout son
-dévouement et ses sentiments de respectueuse
-fidélité, le tout avec force salamaleks.</p>
-
-<p>Le général reçoit ces hommages avec
-un sourire cordial qui ne manque pas
-de finesse, et il répond quelques mots,
-en frappant amicalement sur l’épaule du
-bourgmestre, qui paraît très flatté de cette
-familiarité. Le groupe a attiré quelques
-spectateurs, des paysans vêtus d’amples
-vêtements blancs, les pieds entièrement
-nus, la robe relevée sur les hanches ;
-quelques femmes se sont jointes à leurs
-maris et à leurs frères ; leur costume — il
-s’agit naturellement des chrétiennes — ne
-diffère pas beaucoup de celui des
-hommes, et les extrémités ne sont pas
-dissimulées davantage. Le soleil a hâlé
-les pieds et les jambes, qui ont une belle
-teinte d’ocre. Parmi ces spectatrices, il
-en est une qui peut à peine se traîner ;
-elle s’appuie sur une sorte de béquille,
-ses habits tombent en lambeaux, mais
-l’œil est vif et la physionomie a de
-l’expression. Le chef de gare, un officier
-hongrois vêtu d’un dolman, coiffé d’un
-<i>Kalpack</i> (sorte de bonnet comme en portaient
-autrefois les hussards) surmonté
-d’une plume de coq, le sabre à poignée
-d’ivoire au côté, affirme que cette vénérable
-matrone est âgée de cent cinq
-ans. Dans les montagnes de Bosnie, ces
-cas de longévité ne seraient pas très
-rares, surtout parmi le sexe « faible ».</p>
-
-<p>A partir de Doboy, la pente s’accentue,
-la locomotive grimpe hardiment comme
-si elle voulait gagner un diplôme du club
-alpin. Quand la montée est trop raide,
-une serpentine gracieusement tracée
-tourne la difficulté ; le train, évoluant sur
-lui-même comme un serpent qui cherche
-à mordre sa queue, rappelle au Parisien
-l’aimable et amusant chemin de fer de
-Sceaux. Au milieu de ces montagnes,
-l’œil se repose avec complaisance sur
-quelques champs assez bien cultivés, sur
-des prairies où paissent des bœufs et des
-vaches qui ne pourraient, il est vrai, figurer
-avec honneur dans un concours d’animaux
-gras. C’est à la négligence des propriétaires
-qu’il faut attribuer cette dégénérescence
-des bestiaux ; les pauvres
-bêtes n’ont, en hiver, qu’une nourriture
-très insuffisante et manquent totalement
-d’écuries. Il est même étonnant que ces
-bœufs et ces vaches si étiques résistent à
-ce régime par trop primitif. Le proverbe
-« fort comme un bœuf » trouve donc sa
-justification, malgré la maigreur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III</h2>
-
-<p class="argc">De Maglay à Sérajewo.</p>
-
-
-<p>Maglay, où nous arrivons vers midi et
-demi, est une ville plus grande que
-Doboy ; elle est également bâtie en amphithéâtre,
-et les maisons s’élèvent au
-milieu d’un cadre de belle verdure. A
-droite, sur une hauteur, se trouve le <i>castel</i>,
-la forteresse que les pachas turcs ont
-édifiée à proximité et au-dessus de toutes
-les villes de Bosnie, afin de dominer la
-position et de trouver un refuge contre
-les fréquentes insurrections. Le castel de
-Maglay est assez délabré ; mais en y installant
-une demi-batterie d’artillerie, on
-mitraillerait à pleine volée les mosquées,
-les maisons, et par-dessus le marché
-les bains turcs, que l’on reconnaît de loin
-à leurs coupoles de zinc. Nous avons le
-temps d’examiner tout cela, car une
-demi-heure est accordée aux voyageurs
-pour le dîner : cuisine autrichienne très
-supportable et prix honnêtement modérés.</p>
-
-<p>Au delà de Maglay, le caractère alpestre
-du paysage s’accentue ; les montagnes
-se dressent plus hautes, les rochers sont
-plus abrupts et les forêts sur les sommets
-plus épaisses. Elles le seraient encore
-davantage si les Turcs ne les avaient
-éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous
-prétexte d’enlever aux brigands les repaires
-où ils pouvaient dissimuler en toute
-sécurité leur butin et leur aimable personne,
-tantôt pour se procurer du combustible
-ou des matériaux de construction.</p>
-
-<p>Seulement les coupes, au lieu d’être
-pratiquées raisonnablement et en conformité
-des règlements forestiers, ont été
-toujours effectuées à la diable, au hasard.
-C’étaient de véritables dévastations ;
-on procédait, comme en Algérie, par des
-incendies qui brûlaient cent beaux arbres
-pour un tronc à demi calciné que les
-Turcs réussissaient à enlever ; ou bien,
-si l’on usait de la cognée, l’arbre était
-coupé de façon à ne repousser jamais.
-On voit une masse de ces troncs hachés
-et brisés. L’administration autrichienne,
-qui possède un corps forestier de premier
-ordre, n’a pu assister les bras croisés
-à ces actes de vandalisme. Des mesures
-sérieuses et même sévères ont été prises
-pour les empêcher. Quand un incendie
-éclate dans une forêt, défense absolue
-est faite de s’approcher de la partie
-qui brûle ; cette défense subsiste lorsque
-le feu est éteint, et a pour but
-d’empêcher l’enlèvement des troncs calcinés.
-On espère que les indigènes, n’ayant
-plus le profit qu’ils trouvaient habituellement
-aux incendies, s’abstiendront de
-mettre le feu aux forêts.</p>
-
-<p>Comme pour nous faire apprécier le paysage
-dans toute sa grandeur et avec tout
-le prestige d’une mise en scène <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>,
-le ciel, jusque-là d’un bleu inaltérable, se
-couvre de sombres nuages qui enveloppent
-bientôt les sommets des montagnes ;
-l’atmosphère, lourde et étouffante, fraîchit ;
-des éclairs sillonnent la nuée, des coups
-de tonnerre réveillent les échos et l’orage
-éclate dans toute sa fureur. A la pluie
-succèdent des grêlons de la grosseur d’un
-pois ; ils mitraillent, sans pouvoir les
-entamer, les vitres du wagon. Quelques
-bergers, quelques femmes, travaillant aux
-champs, cherchent un refuge sous la
-feuillée. On les voit comme des points
-avec leurs loques blanches, leurs turbans
-rouges ou leurs coiffes ruisselantes
-d’eau.</p>
-
-<p>A partir de Jaïce, la station d’où la
-poste conduit à Travnik, qui fut jusqu’en
-1850 la résidence des gouverneurs turcs,
-le temps s’éclaircit et le paysage aussi se
-rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un
-vert d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et
-le chemin de fer court ou plutôt serpente
-au milieu des champs de blé et de maïs.
-Nous retrouvons aussi quelques-uns de
-ces clos de prunes qui font la richesse de
-la Bosnie, puisque, outre la consommation
-locale et la préparation du <i>slioovitz</i>,
-la liqueur nationale des Slaves, des
-quantités énormes de ces fruits sont
-expédiées à l’étranger, en Allemagne,
-en Angleterre et jusqu’en Amérique.
-Quant à la France, elle s’en tient sagement
-aux pruneaux de Tours et d’Agen.
-Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais
-d’honnêtes musulmans goûtent les joies
-de la sieste, mollement étendus à l’ombre
-du feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent
-à la terre.</p>
-
-<p>A Jancici, la dame blonde prend congé
-de ses compagnons. Le galant employé
-du cadastre, que de nombreuses libations
-ont rendu tout à fait élégiaque, essuie
-un pleur et jure que, grâce à la société
-de sa voisine, ce voyage sera « le plus
-beau jour de sa vie ». Le maréchal des
-logis et le vaguemestre barbu rient sous
-cape.</p>
-
-<p>On s’arrête encore quelques minutes à
-Dervent, qui, pendant quatre ans, est
-resté le point <i>terminus</i> de la ligne. Jusqu’en
-1882, il fallait prendre la poste ou
-se mettre en quête d’une voiture pour
-gagner la capitale du pays. A présent, la
-petite locomotive, dont la lanterne de
-l’avant vient d’être allumée, file directement
-sur Sérajewo, au milieu d’un
-paysage qui ressemble par moments à
-cette partie du <i lang="de" xml:lang="de">Hochland</i> bavarois que
-l’orient-express parcourt avant d’arriver
-à Munich. Involontairement on tend
-l’oreille ; il semble que l’angélus va saluer
-le coucher du soleil. Mais il n’y
-a pas de clocher ni de cloches, à peine
-un minaret. Maintenant la ligne du chemin
-de fer n’est plus régie par l’administration
-militaire ; dans les gares, bâties
-tout à fait d’après le système des petites
-gares de campagne en Autriche, les employés
-portent des vêtements civils ; une
-casquette à liséré jaune et noir les fait
-reconnaître.</p>
-
-<p>Avec une ponctualité toute militaire, le
-convoi, qui était parti de Brod vers sept
-heures du matin, entre en gare à Sérajewo
-à huit heures vingt minutes du
-soir. Il a parcouru deux cent cinquante
-kilomètres. Le <i lang="en" xml:lang="en">flying scotsman</i> de Londres
-à Glasgow et le rapide de Paris à
-Marseille vont plus vite, c’est certain, et
-peut-être pourrait-on accélérer le mouvement
-des « moulins à café » ; mais, comme
-me le disait plus tard le spirituel colonel
-Tomascheck, directeur de la ligne dont
-il a dirigé la construction : « Pourquoi
-cette hâte fiévreuse ? Qu’importe si l’on
-arrive à Sérajewo deux heures plus tôt
-ou deux heures plus tard ? » Heureux pays,
-où l’on peut jouir de la vie sans qu’il
-soit nécessaire de la brûler !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV</h2>
-
-<p class="argc">Sérajewo pendant l’occupation autrichienne. — Tableaux
-de rues et de marchés.</p>
-
-
-<p>La gare de Sérajewo est reliée à la
-ville par un rail sur lequel circule l’unique
-voiture de tramway et le fourgon
-de poste et de bagages que l’on détache
-du convoi et que des chevaux traînent
-jusqu’au centre de la cité. Trois bâtiments
-de construction récente se présentent
-au nouvel arrivant : la manufacture
-de tabac avec ses trois corps de logis qui
-abritent une population de six à sept
-cents ouvriers, la direction des chemins
-de fer et enfin le palais du gouvernement
-(<i lang="de" xml:lang="de">Landesregierung</i>), dont la construction,
-ainsi que la position, rappellent
-le palais fédéral de Berne. Des fenêtres
-de cette construction administrative, on
-aperçoit des glaciers qui ne sont pas sans
-analogie avec ceux de la Jungfrau et des
-autres sommets de l’Oberland bernois.
-Tous les rouages de la bureaucratie autrichienne
-en Bosnie-Herzégovine sont concentrés
-dans ce palais, qui, outre une
-centaine de bureaux plus ou moins spacieux,
-contient une grande salle des
-fêtes aux proportions imposantes, qui,
-jusqu’à présent, n’a pas été inaugurée.
-Quand je l’ai vue, elle n’était même pas
-meublée, mais l’hiver prochain on y donnera
-des banquets, et le gouverneur
-civil, M. de Nikolich, comptait y faire
-danser les fringants officiers avec les séduisantes
-Viennoises et leurs sœurs magyares
-importées en vertu de l’adage que
-la femme doit suivre son mari…, même
-quand il est nommé fonctionnaire en
-Bosnie.</p>
-
-<p>La plus grande partie de Sérajewo est
-bâtie en amphithéâtre sur les flancs
-de deux montagnes qui se font face :
-le Pasim Brdo et le Trebovitch. Cette
-disposition avec ses jardins et son opulente
-verdure, qui encadre les habitations,
-est très réjouissante à l’œil. Sérajewo
-a gardé un cachet oriental très prononcé.
-C’était, à l’arrivée des Autrichiens,
-en 1878, une ville exclusivement turque.
-Le confort européen y faisait entièrement
-défaut, et les maisons, en exceptant
-les consulats et cinq ou six habitations
-particulières, n’avaient pour tout
-mobilier que les éternels divans des musulmans.
-Les tables et les chaises y
-étaient inconnues ; les chrétiens eux-mêmes
-s’étaient accoutumés pendant des
-siècles à la position de tailleurs devant
-leur établi, si chère aux Orientaux. Le
-voyageur européen égaré dans ces parages
-était obligé de se plier aux us et
-coutumes du pays, et s’il n’avait la
-chance d’être recueilli hospitalièrement
-par le consul de sa nationalité, il devait
-se contenter de l’hospitalité rudimentaire
-et de la cuisine problématique des <i>hans</i>
-ou auberges turques. Ce genre d’établissement
-n’a, il faut bien le dire, rien d’engageant ;
-une nourriture atroce et des
-tapis pleins de vermine, tel est en général
-le bilan de la « table et du logement »
-qui y sont offerts.</p>
-
-<p>Il n’en est plus de même depuis que
-l’occupation a conduit dans le pays un
-triple contingent de consommateurs exigeants,
-mais habitués aussi à solder ces
-exigences argent comptant : les officiers
-de tout grade, les fonctionnaires et les
-négociants qui, pour soigner leurs affaires
-nouvelles, font la navette entre Vienne,
-Pesth et la Bosnie. Aujourd’hui, sans
-parler des auberges d’un rang inférieur
-qui abritent surtout les ouvriers et les petits
-employés, deux hôtels très confortables
-offrent aux voyageurs des chambres
-très propres, un service satisfaisant et
-une table qui vaut celle de beaucoup de
-restaurants viennois. Le Serbe qui a fait
-construire le plus grand de ces deux
-hôtels, et qui l’exploite avec un plein
-succès financier, a laissé carte blanche
-à son architecte viennois, lequel a élevé,
-au milieu des maisonnettes et des masures
-de la vieille ville, un édifice de
-la hauteur des maisons qu’on trouve
-sur le boulevard ou sur le <i lang="de" xml:lang="de">Ring</i>, avec
-toute la recherche artistique que ses
-confrères ont mise à la mode, même lorsqu’il
-ne s’agit que de constructions particulières.
-L’effet de cette maison de
-grande ville européenne est des plus
-étranges ici ; elle domine de toute la
-hauteur de ses quatre étages les huttes
-de bois de l’Orient. La rue où se trouve
-l’<i>Hôtel de l’Europe</i>, avec son café aux
-proportions quasi monumentales, est l’artère
-principale de Sérajewo ; elle conduit
-du quartier commercial, ou <i>Tscharchia</i>,
-jusqu’à la gare. Par une délicate attention
-pour le nouveau suzerain des territoires
-occupés, la municipalité de Sérajewo a
-appelé cette rue <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i>. On
-y trouve aussi quelques magasins installés
-par des négociants autrichiens ; mais le
-nombre de ces boutiques n’est pas, il
-s’en faut de beaucoup, aussi considérable
-qu’on pouvait s’y attendre dans un
-pays neuf qui a paru à beaucoup de
-négociants israélites une sorte de Terre
-promise. Il y a eu pendant un temps
-beaucoup d’appelés, mais il s’en faut que
-tous fussent des élus. Quelques-uns ont
-trouvé la déconfiture et la faillite devant
-l’indifférence des indigènes, qui évitaient
-soigneusement les magasins des <i>swabas</i>
-(Allemands) et continuaient à s’approvisionner
-dans les échoppes du bazar, où
-ils marchandent pendant deux heures
-une aune de cotonnade ou une paire de
-babouches, en discutant les affaires publiques
-et en humant cette bouillie sucrée
-jusqu’à l’écœurement qu’on appelle « le
-café turc ».</p>
-
-<p>Le seul produit autrichien qui ait
-réellement obtenu l’approbation et la
-clientèle des indigènes, c’est la bière.
-Mahomet, qui ne connaissait apparemment
-pas les différents <i lang="de" xml:lang="de">braü</i>, n’a interdit
-que le raisin fermenté. Aussi les
-Turcs les plus orthodoxes ne se font-ils
-aucun scrupule de vider bocks et doubles
-bocks, alors qu’ils écarteraient avec indignation
-un modeste verre de vin. De
-leur côté, les officiers et employés autrichiens
-ne sauraient se passer de leur
-<i>Lager</i> et de leur <i>Pilsner</i>. Résultat :
-huit brasseries, dont trois assez considérables,
-ne suffisent pas à la consommation
-et font des affaires d’or. Mais il
-n’est pas donné à tout le monde d’être
-brasseur.</p>
-
-<p>La <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i> offre des solutions
-de continuité et des lacunes de
-constructions assez énigmatiques dans la
-rue la plus fréquentée d’une localité.
-Cette anomalie s’explique lorsqu’on sait
-qu’un incendie terrible qui éclata un an
-après l’occupation, le 15 août 1879, détruisit
-en moins d’une journée la moitié
-de Sérajewo, et que presque toutes les
-maisons de la <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i> furent
-brûlées. Un garçon épicier fut, par
-sa négligence, l’auteur de cette terrible
-catastrophe. Occupé à remplir une tonne
-d’esprit-de-vin, il approcha la bougie
-de l’alcool. Le tonneau d’abord, l’épicerie
-ensuite, prirent feu comme un paquet
-d’allumettes, et comme le vent soufflait
-assez fort et que les secours faisaient
-défaut, les flammes trouvèrent une facile
-proie. Plus de mille familles se trouvèrent
-littéralement sur le pavé, n’ayant
-pour tous vêtements que ceux qu’ils
-portaient. Des ruisseaux d’alcool enflammé
-couraient sur le pavé, portant
-plus loin la dévastation. C’est aux efforts
-surhumains de la garnison que l’autre
-moitié de la ville dut d’être préservée.</p>
-
-<p>A la suite de cette catastrophe, l’autorité
-autrichienne arrêta que les maisons
-détruites ne pourraient pas être reconstruites
-en bois et que les plans de toute
-nouvelle construction devraient être soumis
-à l’administration pour être examinés
-au point de vue de la sécurité et de l’alignement
-des rues. Jusqu’à présent, plusieurs
-propriétaires turcs n’ont voulu
-se décider ni à vendre leur terrain, ni à
-construire en conformité des nouveaux
-règlements. Ils espèrent que l’administration
-cédera, et leur permettra de
-réédifier des baraques en bois qui flamberont
-comme des allumettes, à la première
-occasion. L’autorité, bien entendu,
-ne songe pas le moins du monde à céder,
-et en attendant que l’un de ces entêtements
-l’emporte sur l’autre, les terrains restent
-vagues et sans emploi. Quant à l’expropriation
-pour cause d’utilité publique, il
-ne saurait en être question, l’autorité
-autrichienne évitant avec soin tout ce
-qui pourrait froisser les idées, les coutumes
-et jusqu’aux préjugés de la population
-ottomane.</p>
-
-<p>La <i>Tscharchia</i>, le bazar de Sérajewo,
-se trouve à l’extrémité de la <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i>.
-On peut aussi gagner
-cette pittoresque agglomération d’échoppes
-par un passage souterrain qui autrefois
-servait de dépôt général des marchandises.
-Pour plus de trois millions
-de francs de denrées de toute espèce y
-furent détruites en 1879.</p>
-
-<p>Maintenant on ne vend guère dans ce
-souterrain que des restes d’étoffes, des
-marchandises achetées d’occasion, des
-tissus, des cotonnades provenant des
-faillites des marchands autrichiens. Le
-véritable marché oriental se trouve dans
-la <i>Tscharchia</i>.</p>
-
-<p>Imaginez une douzaine de ruelles grimpant
-en pente raide et rayonnant en
-éventail autour d’une petite place munie
-d’une fontaine. De chaque côté, des
-échoppes en bois complètement ouvertes,
-sans portes, sans fenêtres, sans
-vitrines, exhaussées de deux marches
-au-dessus du sol et séparées les unes
-des autres par de simples parois. Quand
-la nuit vient, une clôture d’une seule
-pièce est placée devant l’ouverture de
-la boutique ; on la fixe au moyen de
-traverses en bois, et voici une fermeture
-tout à fait hermétique.</p>
-
-<p>C’est dans deux cent cinquante à trois
-cents échoppes de ce genre que se concentre
-le commerce local de Sérajewo.
-Il faudrait la palette de Descamp ou
-de l’infortuné Regnault pour fixer les
-physionomies si diverses, si expressives,
-si mobiles, des marchands ou des artisans
-assis les jambes croisées dans ces
-boutiques, travaillant à petits coups le
-cuir, le fer, les peaux, ou discutant avec
-les clients tout en suivant les spirales de
-fumée de leurs cigarettes. La population
-bosniaque est particulièrement riche
-en types originaux qui frappent par une
-individualité nettement accusée. Le musulman
-bosniaque est le plus souvent
-d’une taille bien au-dessus de la moyenne,
-vigoureusement musclé, et sa figure est
-rarement insignifiante. Ajoutez que le costume,
-tout ce qu’il y a de plus vieux-turc,
-avec turban, cafetan et larges culottes
-bouffantes, rehausse encore le caractère
-des physionomies, et tenez compte de ce
-que ce costume lui-même est parfois un
-assemblage curieux de pièces et de lambeaux
-ne tenant que par miracle.</p>
-
-<p>A certaines heures de l’après-midi, la
-foule grouille parmi les rangées d’échoppes ;
-des marchands de pain de maïs et
-de fruits prônent leur denrée sur le mode
-criard et en poussant des exclamations
-qui déchirent les oreilles ; les femmes
-turques apparaissent, la figure couverte
-d’un voile impénétrable et non d’une
-gaze légère et presque indiscrète comme
-les dames de Constantinople : les musulmanes
-orthodoxes de Sérajewo observent
-minutieusement les ordres du Prophète,
-et c’est derrière un double rempart de
-grosse toile qu’elles dissimulent des
-charmes que l’œil d’aucun <i>ghiaour</i> ne
-saurait contempler. Sont-elles belles, et
-ces précautions sont-elles justifiées par
-des attraits qui induiraient en tentation
-les infidèles ? Il est amusant de se poser
-ce problème quand on voit s’avancer
-une de ces créatures encaquée dans son
-long manteau, qui souvent, hélas ! laisse
-voir des jupes trouées, rapiécées, et de
-vieilles bottes éculées qui enlèvent à
-l’apparition toute poésie.</p>
-
-<p>Les maris, gens sages et posés, marchands
-de prunes et propriétaires d’immeubles, — lisez
-de cabanes en bois — dont
-les fonctionnaires autrichiens payent
-largement et exactement le loyer, se
-promènent gravement, en majestueux
-rentiers, deux par deux, trois par trois,
-s’arrêtant devant les échoppes de leurs
-connaissances pour échanger quelques
-propos qui, la plupart du temps, font
-éclore le sourire sur les lèvres, car le
-musulman bosniaque n’est pas l’ennemi
-d’une douce gaieté. Si la conversation se
-prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se déchaussent
-et continuent l’entretien, commodément
-installés, les jambes croisées
-sur le tapis. Je m’imagine que si la propre
-épouse d’un de ces Turcs venait
-tâter les étoffes, le mari aurait peine à la
-reconnaître, tant les voiles sont épais et
-tant le costume et la démarche se ressemblent
-chez toutes ces dames.</p>
-
-<p>Et les affaires, comment vont-elles avec
-ces promeneurs si occupés, ces clientes
-qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent
-pas, et ces causeries prolongées ?
-S’il plaît à Allah, les affaires iront bien,
-la marchandise se vendra, les florins, les
-ducats et les napoléons d’or (la monnaie
-préférée du Turc bosniaque) s’empileront
-dans sa cachette. Sinon, eh bien ! ses
-objets, auxquels il tient comme s’ils
-étaient destinés à son usage personnel,
-ne passeront pas en d’autres mains.
-Comme les frais de bureau et les frais
-généraux sont à peu près nuls, comme
-il a payé ses marchandises comptant et
-n’a pas de traites en circulation, la faillite
-ou la banqueroute ne le tourmentent pas.
-Si sa maison ne brûle pas, il aura toujours
-de quoi se loger, et quant à la
-nourriture, on m’a affirmé que des familles
-turques vivaient avec dix sous par jour.
-Il en sera quitte pour porter son costume
-trois ou quatre ans de plus, et
-madame se privera d’essence de roses.</p>
-
-<p>Ces indolents négociants vendent surtout
-des chaussures orientales, bottes de
-peau couleur safran, souples comme des
-gants, et que les deux sexes chaussent
-indistinctement ; des sabots en bois, des
-babouches et des pantoufles. Une des
-rues les plus animées est celle des
-échoppes de bourreliers et de selliers.
-Autrefois cette industrie était des plus
-prospères en Bosnie ; tout le monde allait
-à cheval, et les transports s’effectuaient
-à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui,
-les chemins de fer portent un rude coup
-à ces moyens de transport primitifs, et
-comme si ce n’était pas assez, la concurrence,
-la hideuse concurrence a contribué
-à réduire les bourreliers de Sérajewo
-à la portion congrue. Autrefois,
-leurs selles, leurs brides, leurs harnais
-étaient renommés en Macédoine, en
-Anatolie, chez les Bulgares ; on en faisait
-venir à Constantinople. Maintenant,
-Stamboul pourvoit aux besoins de toute
-cette clientèle ; aussi les boutiques de la
-rue des selliers ont-elles un aspect mélancolique ;
-les belles pièces qu’on y
-admirait jadis sont rares, on y trouve
-peu de marchandises toutes faites, le
-cuir pend en lanières au plafond, en
-attendant qu’une commande ferme donne
-à l’artisan l’occasion de montrer son
-habileté sans que l’objet confectionné lui
-reste pour compte.</p>
-
-<p>Il y a plus d’activité dans la rue où
-s’exercent les petites industries locales,
-où l’on travaille « l’article de Sérajewo ».
-Ceci n’est point une fantaisie. Depuis des
-siècles, les Bosniaques excellent dans
-la confection de travaux de filigranes et
-dans les incrustations sur métal ou sur
-bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont
-exercé sur eux une égale influence au
-point de vue artistique, et cette combinaison
-a donné pendant longtemps d’excellents
-résultats. On leur doit des travaux
-très curieux, devenus rares, et dont les
-collectionneurs donneraient de hauts prix.
-Malheureusement, le secret de beaucoup
-de ces dessins s’est perdu : les ouvriers-artistes
-le gardaient avec un soin jaloux
-et le transmettaient à leurs enfants. Quand
-une génération était éteinte ou que les
-enfants abandonnaient le métier paternel,
-le modèle était perdu. Le gouvernement
-autrichien fait de grands efforts pour conserver
-et développer ces industries locales,
-que la tendance de notre époque, la concurrence
-des fabriques, menacent d’une
-ruine complète. M. de Kallay, à qui rien
-de ce qui touche à sa chère Bosnie ne
-saurait être étranger, encourage de toutes
-les façons, par des primes, par des commandes,
-les plus habiles ouvriers ; il a
-prescrit la création d’un musée, que l’on
-vient d’installer au <i lang="de" xml:lang="de">Regierungsgebaüde</i>
-de Sérajewo ; il a fait établir des modèles
-d’après lesquels les ouvriers pourront
-travailler ; enfin il a chargé un fonctionnaire
-du ministère d’étudier à Paris les
-moyens de donner à l’industrie bosniaque — tout
-à fait spéciale, tout à fait
-orientale jusqu’à présent — une tournure
-plus appropriée aux goûts et aux modes
-de l’Occident. Pourquoi pas, après tout ?
-Les qualités de finesse et d’élégance un
-peu particulière qui distinguent ces travaux
-seront appréciées en Europe ; et qui
-sait si quelque jour la mode, qui a donné
-leurs grandes et petites entrées dans nos
-salons, nos boudoirs et nos cabinets de
-travail à tant d’objets chinois ou japonais,
-ne demandera pas aux ouvriers-artistes
-de Sérajewo d’incruster les
-manches de nos couteaux, les bois des
-éventails, ou les poignées des ombrelles
-de nos élégantes ?</p>
-
-<p>On m’a montré à l’ouvrage un de ces
-incrustateurs. L’escalier qui conduit à
-son atelier est raide et assez étroit ; il
-faut y monter, ou plutôt y grimper,
-avec une sage précaution. Tout en haut,
-nous nous trouvons dans une pièce assez
-spacieuse, très propre et éclairée par trois
-fenêtres. Le mobilier ne se compose que
-d’un grand divan qui court tout autour
-de la chambre. Dans un coin, tout contre
-une fenêtre, est installé l’établi, devant
-lequel est accroupi sur deux coussins
-superposés un jeune Turc à la moustache
-blonde, à la mine avenante, portant
-le costume national en belle étoffe
-et d’une bonne coupe. Outre son creuset
-et ses instruments de travail, il a posé
-sur son établi un verre de sirop à la rose
-étendu d’eau et un pain de froment. Une
-belle montre en or suspendue à côté de
-l’établi indique l’heure turque. Quand
-les deux aiguilles seront réunies sur le
-chiffre XII, c’est-à-dire vers huit heures
-du soir d’après l’heure européenne, il
-pourra mordre dans le pain et porter le
-verre à ses lèvres ; en le faisant plus tôt,
-il commettrait un grave péché, car nous
-sommes en plein <i>ramazan</i>. Depuis deux
-heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux
-observateur des règles du Prophète, a
-dû s’abstenir de boire, de manger, et,
-ce qui est plus dur peut-être, de fumer.
-Lorsque l’heure sera venue, quand le
-canon du castel aura donné le signal de
-la rupture du jeûne, notre ciseleur pourra
-non seulement faire cesser le supplice de
-Tantale, que lui font subir le pain et le
-sirop placés devant lui, mais il pourra
-festiner toute la nuit, jusqu’à ce que, vers
-deux heures du matin, un nouveau coup
-de canon annonce aux fidèles que le jeûne
-absolu a recommencé ! Et il en est ainsi
-pendant trente jours. Au moment où le
-jeune artiste nous explique son procédé
-de moulage, le coup de canon réglementaire
-fait trembler les vitres. Alors
-le jeune homme jette alternativement
-sur nous et sur sa frugale collation des
-regards suppliants. Il n’ose y toucher,
-par crainte de donner au <i>Roumi</i> le
-spectacle de sa gloutonnerie. Et pourtant
-il doit avoir l’estomac dans les talons,
-et le gosier à sec. Nous comprenons la
-situation, et nous battons en retraite, non
-sans lui avoir fait nos compliments sur
-une aiguière avec plateau qu’il vient de
-terminer, et qui est un véritable objet
-d’art.</p>
-
-<p>Là-bas, dans la <i>Tscharchia</i>, à l’ouïe
-du coup de canon, trois cents bras se
-sont levés à la fois comme par un mouvement
-automatique pour porter aux
-lèvres trois cents tasses de café ou trois
-cents verres de sirop, et trois cents cigarettes
-se sont allumées. Puis les marchands
-turcs ferment les devantures de
-leurs boutiques, et courent à la maison, où
-les attend le premier repas. Ils prennent
-le second, pendant le ramazan, à minuit
-et demi. Dans l’intervalle, on se promène,
-on chante, on danse dans les jardins, on
-joue aux dames et aux dominos dans
-les cafés ; les femmes vont en visite d’un
-harem à l’autre, précédées de servantes
-qui portent de grosses lanternes en forme
-de lampions gigantesques, avec des parois
-en forte toile et des couvercles en cuivre
-curieusement travaillés.</p>
-
-<p>Et il en est ainsi pendant trente jours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V</h2>
-
-<p class="argc">Sérajewo (<i>suite</i>). — Détails historiques et administratifs.</p>
-
-
-<p>Pour surprendre les Turcs en négligé,
-c’est-à-dire tout à fait dans leur quartier,
-il faut, par un bel après-midi, — pourvu
-cependant que le soleil ne brûle pas trop
-ardemment les atroces pavés, — monter
-à la citadelle. Nous passons d’abord
-devant le café <i>Bimbaschi</i>, dont l’aménagement
-est complètement turc à l’intérieur,
-mais dont la terrasse donnant sur
-le joli torrent la <i>Miljanka</i>, avec ses tonnelles
-et ses kiosques, a été arrangée
-d’après un modèle viennois. Des musiciens
-musulmans arrachent à la guitare
-bosniaque (<i>tamboura</i>) et à la guzla des
-sons lamentables et des gémissements
-aigus. Des sous-officiers qui promènent
-leur payse, des employés avec leur famille,
-des begs au port majestueux savourent
-le café, la bière ou l’eau de roses,
-boisson au nom poétique et au goût délicieux.
-Un peu plus haut, dans une
-maison assez confortable, entourée d’un
-jardin très soigneusement entretenu dans
-le goût européen, avec beaucoup de belles
-roses, est installée l’administration du
-<i>Vacouf</i>, c’est-à-dire des biens ecclésiastiques.</p>
-
-<p>Le vacouf est certainement, à l’heure
-qu’il est, le principal propriétaire de la
-Bosnie. Les legs pieux, les dons, les
-fondations grossissent chaque année ses
-revenus, qui atteignent près d’un million
-de francs. C’est avec ces fonds qu’on
-entretient les innombrables mosquées, — Sérajewo
-seul en compte cent pour
-17,000 musulmans, — avec leur personnel
-d’hodjas, d’imams et de muezzins ;
-que l’on secourt les couvents des derviches
-et que l’on dote les hôpitaux. En
-outre, le vacouf veille à ce que les fontaines
-sur les routes soient toujours en
-bon état ; il fournit des fonds aux écoles
-et exécute, à l’occasion, des travaux publics
-importants. L’origine de la prospérité
-du vacouf de Bosnie remonte à
-Shazi Chousref Beg, troisième gouverneur
-du vilayet après la conquête par les
-Turcs. Cet Osmanli fut, comme l’indique
-son titre Ghazi (le victorieux), un grand
-batailleur, mais il fut aussi un grand
-philanthrope. On lui doit la plus belle
-mosquée de Sérajewo, un chef-d’œuvre
-d’ornementation orientale. Les belles mosaïques,
-si finement travaillées (peut-être
-par des artistes vénitiens), commençaient
-à s’effriter quand, sur la demande expresse
-de l’administration autrichienne, la mosquée
-fut remise à neuf, et l’éclat primitif
-rendu à cette ornementation. Il eût été
-dommage de laisser perdre cet échantillon
-du goût d’il y a plus de trois siècles,
-car la mosquée doit avoir été construite
-avant 1535, puisque, à cette date, Chousref
-Beg succomba dans une bataille au
-Monténégro. Il est enterré avec son esclave
-favori, dans un mausolée construit
-dans la cour de la mosquée ; un drap
-noir recouvre le cercueil de pierre, et
-différentes offrandes sont déposées à ses
-pieds, entre autres un Coran magnifiquement
-calligraphié qui n’a pas coûté moins
-de cinq cents ducats (six mille francs).</p>
-
-<p>Chousref Beg n’a pas seulement fondé
-des mosquées, il a légué des sommes considérables
-pour la création d’hôpitaux
-affectés aux malades chrétiens et musulmans,
-et afin d’accentuer encore son
-esprit de tolérance, il a abandonné aux
-juifs chassés d’Espagne le <i>ghetto</i> qu’ils
-habitent encore aujourd’hui, et qu’ils
-habiteront jusqu’à ce qu’on se décide à
-abattre ces misérables masures où de
-riches <i>spagnioles</i>, ceux-là mêmes dont
-les femmes et les filles portent des colliers
-de cinquante ducats, demeurent
-dans une atmosphère saturée de miasmes
-qui ne rappelle en rien les parfums de
-l’Arabie.</p>
-
-<p>Pour en revenir au vacouf, trois ou
-quatre fois par semaine, la commission
-chargée de l’administration des biens se
-réunit dans la jolie maison entourée du
-jardin si bien planté. On discute l’emploi
-des fonds, les secours à donner, les travaux
-à entreprendre. Tous les commissaires
-sont musulmans, cela va de soi ;
-mais depuis l’occupation, le gouvernement
-s’est réservé le droit de nommer
-un commissaire chargé d’assister aux
-séances et de surveiller l’emploi strict et
-exact de ces revenus. Le commissaire
-actuel est un gentleman très aimable qui
-s’entendra à merveille avec ses collègues.</p>
-
-<p>Après la maison du vacouf, la vue devient
-superbe. La vallée s’ouvre largement,
-et tout au fond apparaît une ligne
-de montagnes dont plusieurs sont couvertes
-de neiges éternelles. Là-bas, dans
-les profondeurs des forêts qui garnissent
-les flancs des monts, les chasseurs trouvent
-à l’automne leur paradis, non pas
-ceux-là qui courent le lapin et la perdrix,
-mais les nemrods qui recherchent le gros
-gibier et les belles émotions. Des isards
-que le pied le plus agile peut poursuivre
-pendant des journées sans les atteindre,
-des loups, des ours, tel est le menu de
-ces parties cynégétiques. On trouvera
-dans plus d’un campement occupé par
-un officier autrichien les trophées de ces
-chasses sous les espèces de chauds tapis
-ou de descentes de lit.</p>
-
-<p>En se retournant, ce sont des maisons
-très blanches, très réjouissantes à l’œil,
-qui grimpent le long du <i>Pasim Brdo</i>
-avec force mosquées et minarets. Justement
-les terrasses situées au faîte de ces
-tours pointues s’animent, le muezzin vient
-passer l’inspection des gros lampions et
-des verres de couleur qui, en l’honneur
-du ramazan, seront allumés à la tombée
-de la nuit.</p>
-
-<p>La citadelle est devant nous. La route
-fort large qui y conduit a été établie,
-comme l’indique une inscription gravée
-dans le rocher, par un bataillon de pionniers.
-Après avoir contourné la colline,
-elle nous ramène en plein quartier turc.
-Si les femmes musulmanes se sentent
-chez elles, les voiles des épouses sont
-moins épais et les jeunes filles non mariées
-se promènent le visage à découvert.
-Elles sont pour la plupart jolies, toutes
-fraîches et rieuses. Leur costume est
-étrange et pittoresque ; elles portent une
-large jupe de couleur voyante, la plupart
-du temps rayée, fendue au bas du mollet
-et formant pantalon. Une chemise brodée
-et une sorte de fez ou une mantille complètent
-cet accoutrement. Beaucoup courent
-les jambes nues ; d’autres sont
-chaussées de sabots en bois attachés
-avec des lanières de cuir. C’est qu’elles
-savent combien peu les chaussures européennes
-résistent aux aspérités des infâmes
-galets qui forment le pavage des
-villes turques.</p>
-
-<p>Les enfants sont remarquablement bien
-venus et paraissent admirablement soignés.
-La musulmane est une excellente
-mère, pour ce qui est de l’éducation physique
-du moins, car pour le reste elle est
-trop bornée d’esprit et trop futile pour
-leur donner de l’instruction et cultiver
-l’intelligence de ces êtres, qui, jusqu’à
-l’âge de douze ou quatorze ans, ne quittent
-guère le harem. Les ruelles sont
-remplies de bambins et de gamins de
-trois à dix ans qui paraissent s’amuser
-prodigieusement à toutes sortes de jeux.
-Les petites filles ont un air particulièrement
-résolu et délibéré.</p>
-
-<p>Rien de particulier à signaler à la citadelle.
-Elle se compose de deux bastions,
-le <i>jaune</i> et le <i>vert</i>, d’où l’on pourrait, en
-cas d’insurrection, foudroyer la ville. Une
-caserne toute neuve, dans le style officiel
-autrichien, — un long bâtiment à deux
-étages, badigeonné de jaune, à toiture
-très pointue, — a été construite à mi-chemin
-des deux bastions pour abriter deux
-compagnies d’infanterie. Troupe et officiers
-ont cherché à s’installer de leur
-mieux sur la hauteur ; un cantinier bosniaque
-débite du <i>raki</i> et du café turc aux
-soldats ; les officiers, en véritables austro-hongrois,
-ont établi un jeu de quilles,
-et lorsque le service chôme, ils bombardent
-impitoyablement le <i>roi</i> et ses huit
-satellites.</p>
-
-<p>La citadelle est surplombée par le Trebovitch,
-plus haut que le Brdo, auquel il
-fait vis-à-vis. C’est sur cette montagne
-qu’il faudrait établir une ligne de fortifications
-pour défendre Sérajewo contre une
-agression du dehors. Mais comme, sous
-ce rapport, l’administration militaire ne
-paraît rien redouter, il n’est pas question
-de renforcer le système de défense
-de la capitale. Si nous grimpons sur le
-Trebovitch, la vue s’élargira encore, et
-nous pourrons suivre pendant un assez
-grand nombre de kilomètres la belle
-route de Mostar, qui est également
-l’œuvre du génie militaire autrichien.
-Avec une lorgnette, nous distinguerons
-également les bains d’Illitz, où le gouvernement
-fait construire en ce moment
-un nouvel établissement balnéaire avec
-hôtel, et un peu plus loin nous remarquerons
-l’endroit où la Bosna, le principal
-fleuve de la Bosnie, s’échappe en susurrant
-de trois crevasses pour se répandre
-à travers la province.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI</h2>
-
-<p class="argc">Organisation militaire de la Bosnie. — Les gouverneurs. — Le
-<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Appel et son état-major.</p>
-
-
-<p>Le commandement du 15<sup>e</sup> corps d’armée
-et le gouvernement militaire de la Bosnie
-et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à
-présent par quatre généraux de l’empereur.</p>
-
-<p>Le premier, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Philippovic,
-est cet homme de guerre à la rude
-poigne de Croate qui fit la conquête du
-pays, et qui ne se gêna nullement pour
-faire sentir aux insurgés vaincus la loi
-rigoureuse du vainqueur. Lorsque le pays
-fut complètement pacifié, l’empereur François-Joseph
-ne voulut plus appliquer à ses
-sujets le régime sommaire : le <span lang="de" xml:lang="de">Standrecht</span>
-expéditif, qui formait la base du système
-Philippovic. Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, couvert
-des marques de la distinction impériale,
-rentra donc à Prague, où il exerçait toujours
-les fonctions de commandant militaire
-de la Bohême. Il fut remplacé à
-Sérajewo par un général moins fougueux,
-et dont l’humeur patiente s’accordait
-mieux avec la mission humanitaire de
-l’Autriche. Le prince de Wurtemberg,
-qui avait pris une part si considérable à
-la conquête, installa au Konak de Bosna-Seraï
-l’heureux et habile pacificateur
-de l’Herzégovine ; le lieutenant général
-Joanovic fut adjoint au prince en qualité
-de suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée
-a enlevé, au mois de décembre
-1885, à l’affection de l’armée entière,
-était, avec son beau-frère, le général
-Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier
-autrichien qui connaissait le mieux la péninsule
-des Balkans ; grâce à une pratique
-de vingt-cinq ans, il savait le mieux
-aussi de quelle façon il fallait traiter,
-gouverner et administrer ces populations
-que les passions nationales et religieuses
-mettaient en ébullition constante. A différentes
-reprises, le commandant et plus
-tard colonel, Joanovic, avait pris part
-aux missions de paix et de conciliation
-ayant pour but de rétablir le bon accord
-parmi les populations chrétiennes et les
-Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli
-à Sérajewo les fonctions de consul général,
-et il était entré en relations très
-suivies avec les notables du pays. Sa
-façon d’être, simple et joviale, sa rondeur
-militaire, jointe à une grande finesse,
-ses saillies caustiques, lui avaient valu
-une popularité que renforçait encore sa
-renommée militaire, conquise sur maints
-champs de bataille, et que venait de consacrer
-sa difficile campagne de l’Herzégovine.
-On pouvait donc beaucoup espérer
-de son expérience et de son prestige
-au milieu des populations récemment soumises.</p>
-
-<p>Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand
-Wurtemberg ne purent s’entendre
-sur une foule de points ; et ne voulant pas
-être responsable des mesures qu’il désapprouvait,
-le lieutenant général préféra se
-retirer.</p>
-
-<p>L’empereur, bon appréciateur de ses
-services, lui accorda une compensation
-brillante : le gouvernement civil et militaire
-de la Dalmatie, un poste politique de
-la plus haute importance, qui permettait à
-son titulaire d’exercer son action sur les
-pays occupés, voisins de la Dalmatie. Le
-prince de Wurtemberg, général modeste
-et affable, administrateur de bonne volonté,
-ne garda pas longtemps ses fonctions,
-et céda bientôt le gouvernement au
-<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Dahlen, qui eut à réprimer
-l’insurrection de la Cricovice, aggravée
-dès le début par la désertion des gendarmes
-indigènes, et qui eut également à
-lutter contre des désordres administratifs
-auxquels mit un terme l’avènement de
-M. de Kallay au ministère.</p>
-
-<p>Le ministère de la guerre semble avoir
-pour principe de changer assez fréquemment
-les gouverneurs généraux en Bosnie,
-peut-être pour éviter les inconvénients
-qui sont inhérents à l’exercice prolongé
-de charges aussi importantes, peut-être
-aussi pour donner à un plus grand
-nombre de généraux l’occasion de se distinguer
-à ce poste et de connaître les territoires
-occupés. En vertu de ce principe
-M. de Dahlen fut rappelé, et c’est M. le
-<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> baron d’Appel qui, depuis
-trois ans, est à la tête du gouvernement.</p>
-
-<p>Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de
-présenter au lecteur en entrant en Bosnie,
-est âgé de soixante ans environ, et il a
-pris part depuis 1848 à toutes les grandes
-et petites guerres où le drapeau de la
-monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.</p>
-
-<p>Il appartenait à la cavalerie, et c’est
-dans un régiment de lanciers polonais
-qu’il fit les campagnes d’Italie contre
-Charles-Albert, et de Hongrie contre Kossuth.
-Dix ans plus tard, dans la guerre
-de l’indépendance italienne, le baron
-d’Appel servait sous les ordres du général
-Benedeck. Il se distingua dans une rencontre
-avec un fort détachement de cavalerie
-française, de façon à mériter la croix
-de Marie-Thérèse, qui n’est accordée que
-pour des actions d’éclat tout à fait particulières.
-C’est dans cet engagement qu’il
-reçut au-dessus de l’œil droit un furieux
-coup de sabre dont il porte encore les
-traces aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir
-l’œil par la visière que j’avais remarquée
-lorsque je vis le général à Brod.
-A partir de 1859, le brillant officier de
-cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves
-de bravoure personnelle, voulut approfondir
-théoriquement l’art militaire ; il se
-mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas
-à devenir un des officiers les plus savants
-de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui
-valurent un prompt avancement, et c’est
-aussi en raison de ses connaissances
-qu’il fut choisi comme gouverneur des
-territoires occupés. C’est qu’il faut là-bas
-des généraux qui sachent non seulement
-sabrer, mais qui sachent organiser et
-administrer.</p>
-
-<p>Le domicile officiel du général est le
-« Konak » des anciens <i>valis</i> turcs, parmi
-lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées,
-tels qu’Omer Pacha, le « grand
-capitaine » (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha,
-qui devait trouver Sérajewo bien mesquin
-et bien petit à côté des capitales où
-il avait représenté son maître le Sultan.
-Ce Konak a été transformé à l’intérieur et
-garni de meubles européens à la place des
-éternels divans. La porte d’entrée, devant
-laquelle se promènent deux sentinelles,
-est flanquée de deux petites pièces de
-montagne, de véritables bijoux astiqués
-et propres comme des sous neufs, mais
-bien inoffensifs, puisque l’on a relevé les
-écouvillons.</p>
-
-<p>Au premier étage, auquel conduit un bel
-escalier, sont installés les bureaux de
-l’état-major ; on y travaille ferme, chaque
-officier qui entre dans le « Stab » est envoyé
-pendant deux ans en Bosnie. Sous la
-conduite d’un chef tel que M. le baron
-d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront
-pas de se former à bonne école.</p>
-
-<p>Le second étage est réservé personnellement
-au commandant. La pièce principale
-est le salon d’attente, qui, dans les
-occasions extraordinaires, sert de salle à
-manger et de salon de réception. Une
-grande baie vitrée donne vue sur le magnifique
-panorama de Sérajewo avec ses
-maisons étagées les unes sur les autres et
-ses innombrables minarets et les hauteurs
-que couronne le « Castel ». De cet observatoire,
-rien de ce qui se passe dans la
-ville ne saurait échapper à l’œil vigilant
-du maître et de ses officiers d’ordonnance,
-dont l’un est installé à poste fixe dans
-cette pièce, chargé de recevoir et au besoin
-de faire patienter les visiteurs, ce
-dont il s’acquitte avec la plus parfaite
-courtoisie.</p>
-
-<p>Je reconnais le fringant officier de hussards
-que j’avais vu à Brod, dans le cortège
-du commandant général. Nous faisons
-plus ample connaissance avec le capitaine
-de Vukelich, c’est le nom de l’officier. Il
-me raconte certains détails typiques sur
-l’excursion de l’archiduc Albert, qui a affronté
-non seulement la chaleur, la poussière
-des routes, la fatigue, mais aussi
-les discours interminables des moines
-franciscains, des popes grecs et de certains
-maires de village, qui voulaient faire
-preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait
-jusqu’au bout sans sourciller, bien qu’il
-ne soit pas grand amateur de harangues.</p>
-
-<p>Bien souvent, dit mon interlocuteur,
-j’avais peine à me retenir et à ne pas interrompre
-le fâcheux prolixe en lui disant :
-« Mais tais-toi donc, animal ! » Que voulez-vous,
-on n’est pas hussard pour
-rien.</p>
-
-<p>Tandis que nous causions, d’autres
-visiteurs, désireux de voir le général, se
-réunirent également dans le salon d’attente.
-L’un des derniers survenants était
-un vétéran de l’armée autrichienne, le feld-maréchal
-lieutenant Lauber, du cadre de
-réserve. Une belle tête de soldat ! Cependant
-le costume civil qu’il porte ne jure
-pas avec sa physionomie. Il s’excuse de
-ne pas paraître en tenue, mais il voyage
-en touriste avec une petite valise à main
-qui aurait peine à contenir un uniforme.</p>
-
-<p>« J’avais l’intention, me dit le général,
-de visiter une partie de la France, et j’avais
-pris à cet égard toutes mes dispositions,
-quand vous avez voté votre loi sur
-l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé
-au corps, traîné au poste et peut-être
-traduit en justice… C’eût été un
-dénouement peu en rapport avec un
-voyage d’agrément… Alors je me suis
-décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le
-plaisir d’y rencontrer beaucoup de mes
-anciens compagnons d’armes. »</p>
-
-<p>Les appréhensions du général Lauber,
-au sujet de l’application de la loi sur
-l’espionnage sont partagées par beaucoup
-d’officiers étrangers, qui oublient que les
-clauses inscrites dans notre nouvelle législation
-sont en vigueur depuis longtemps
-dans d’autres pays, et qu’il suffirait,
-pour éviter des malentendus, qu’un
-officier général d’une puissance amie
-comme l’Autriche, visitant la France, se
-présentât chez le général commandant la
-ville où il compte séjourner. Il sera accueilli
-de la façon la plus parfaite, en camarade,
-et n’aura plus rien à redouter.
-Quant aux officiers des puissances que
-l’on ne peut pas qualifier <i>d’amies</i>, si la
-nouvelle loi les tient éloignés des frontières
-de la République, y a-t-il lieu de
-s’en plaindre ? Nous discutions cette question,
-lorsque le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, qui venait
-d’expédier le rapport et les affaires courantes
-avec son chef d’état-major, donna
-l’ordre de m’introduire. « Je suis très réjoui
-(<i lang="de" xml:lang="de">hoch erfreut</i>), me dit-il, de vous
-voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer
-les visiteurs, et je suis persuadé que vous
-ne regretterez pas votre dérangement.
-L’armée a fait ce qui était en son pouvoir
-pour créer des voies de communication
-et frayer des routes au commerce, afin de
-donner autant que possible la prospérité
-aux habitants. Il s’agit maintenant de développer
-les ressources du pays et d’attirer
-ici les capitaux capables de les
-vivifier.</p>
-
-<p>— La sécurité, demandai-je, est donc
-parfaite ?</p>
-
-<p>— Elle est parfaite, vous vous en apercevrez
-facilement si vous parcourez l’intérieur.
-La population, qui avait été égarée
-par des meneurs fanatiques lorsque
-nous sommes entrés ici, a compris que
-l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir
-un système régulier que les Turcs
-étaient impuissants à organiser. Il n’y a
-plus de résistance ouverte, ni même d’hostilité
-sourde. Chacun accepte les faits
-accomplis et en profite… Comme gouverneur
-militaire, je n’ai plus qu’une seule
-préoccupation : c’est d’en finir une bonne
-fois avec quelques bandes de brigands,
-peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps
-à autre, font une courte apparition dans
-certains districts éloignés de l’Herzégovine.
-Ils choisissent leur terrain d’opérations
-dans les territoires dont la population
-est encore indisciplinée et incapable
-de se plier à tout ordre légal régulier.
-Chez ces gens-là, le désordre est dans le
-sang ; ils ont vécu pendant quatre à cinq
-siècles, sans frein et sans lois, ils sont persuadés
-que c’est là l’état normal. Lors
-d’une tournée en Herzégovine, j’ai pris à
-partie un de ces éternels malcontents et je
-lui ai demandé de quoi il avait à se plaindre.
-Il m’a répondu avec une franchise de
-montagnard :</p>
-
-<p>« Nos enfants, me dit-il, comprendront
-peut-être les avantages de votre système
-et les bienfaits de votre civilisation ; mais
-pour nous, c’est une gêne, c’est une contrainte.
-Nous n’acceptons aucun joug,
-nous voulons être libres sans aucune limite,
-et surtout garder nos armes, sans lesquelles
-la vie nous est impossible. »
-C’est au milieu de cette partie indomptable
-de la population que les brigands
-se cachent, sûrs de ne pas être dénoncés.</p>
-
-<p>— Et parmi quels éléments se rencontrent
-ces brigands ?</p>
-
-<p>— Ce sont pour la plupart des rebelles
-qui n’ont pas voulu profiter de l’amnistie,
-dont tous ceux qui se sont soumis pendant
-la première année qui a suivi l’occupation
-ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le
-délai étant passé, ils ne pourraient rentrer
-chez eux sans risquer d’être arrêtés !
-D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier
-n’a commis d’autre délit que d’avoir participé
-aux insurrections, nous le relâchons
-promptement ; c’est seulement dans le cas
-où il aurait commis des crimes de droit
-commun que l’instruction est poussée plus
-loin. Aussi ceux qui hésitent à revenir
-sont des particuliers qui n’ont pas la
-conscience nette. C’est généralement vers
-le mois de mai que ces messieurs nous
-honorent de leur visite ; alors commence
-ce que nous appelons la « campagne des
-brigands ». Ils ont passé l’hiver dans la
-principauté du Monténégro, qui leur
-accorde un asile qu’il serait difficile de
-justifier au point du vue du droit international
-et des relations de bon voisinage.
-Après avoir épuisé les provisions
-qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant
-l’été précédent, ils viennent chercher du
-nouveau butin. Le principal objectif de
-leurs rapines, ce sont les troupeaux de
-moutons et de bétail qui, chaque printemps,
-sont envoyés dans les pâturages
-des hauts plateaux. Ce sont des terrains
-vagues, très boisés, où il est facile
-de se perdre, et très difficile de chercher
-un fugitif. Les bergers, de leur
-côté, ne s’empressent nullement de renseigner
-la gendarmerie, d’abord par peur
-de représailles, et aussi un peu par connivence.</p>
-
-<p>Nous allons essayer cette année de
-rendre les poursuites plus efficaces en
-prenant certaines précautions. D’abord,
-les troupeaux ne pourront plus vaguer au
-hasard dans les terrains. Chaque berger
-a son emplacement désigné, délimité,
-qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements
-sont disposés en éventail, de façon
-à aboutir au <i lang="de" xml:lang="de">blockhaus</i> de la gendarmerie,
-qui est relié aux postes secondaires
-établis dans les montagnes par télégraphe
-et aussi par téléphone.</p>
-
-<p>Ce qui nous fait espérer que le brigandage
-ne tardera pas à être extirpé, c’est
-que les bandes ne reçoivent pas de
-secours. Il n’y a pas de remplaçants pour
-les malandrins qu’une balle de fusil expédie
-dans l’autre monde. Après l’expédition
-qui vient d’être ordonnée, le brigandage
-aura atteint son terme, et je crois que
-l’Herzégovine sera aussi sûre que les pays
-les plus civilisés, où des meurtres et des
-vols se commettent aussi tous les jours.</p>
-
-<p>En rentrant à l’hôtel après cette conversation,
-j’y trouvai une invitation à dîner au
-Konak pour le lendemain à deux heures et
-demie. Cela me valut l’honneur de faire la
-connaissance de M<sup>me</sup> la baronne d’Appel,
-qui, depuis la nomination de son mari, a
-pris à cœur ses fonctions de gouvernante
-générale, en s’associant à cette partie
-de la tâche du <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, qui comporte,
-qui appelle même une intervention
-féminine. C’est ainsi que, dès à présent,
-M<sup>me</sup> d’Appel se préoccupe d’envoyer à
-l’Exposition universelle de 1889 des produits
-de l’industrie locale capables de
-servir d’échantillons et de créer à cette
-industrie de nouveaux débouchés. Des
-commandes considérables ont été faites
-aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine,
-dans les districts qui comptent les
-brodeuses les plus renommées. Les tissus,
-les dentelles, les foulards qui seront
-expédiés à Paris attireront sans doute
-l’attention des curieux et des amateurs.</p>
-
-<p>Les convives de M<sup>me</sup> d’Appel étaient
-presque tous militaires ; je citerai l’<i lang="la" xml:lang="la">ad latus</i>
-du gouverneur et le feld-maréchal
-lieutenant de Bouvard, descendant d’une
-famille d’émigrés entrés au service impérial.
-Malgré cette origine, et bien que sa
-physionomie martiale et légèrement narquoise
-rappelle par beaucoup de traits le
-type classique de nos généraux, M. de
-Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie
-élevée de l’armée autrichienne, ne
-sait pas un mot de français. On attire
-particulièrement mon attention sur un
-général qui vient d’arriver de Hongrie, et
-qui passe pour un des officiers supérieurs
-les plus énergiques et les plus originaux
-de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son
-allure très martiale et le grand dogue
-qui le suit partout, jusque dans le salon
-d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à
-rendre très populaire dans les rues de Sérajewo.
-Les autres convives assis autour
-de la table, dans le grand salon d’où l’on
-découvre le beau panorama de la Ville,
-étaient un général arrivé d’Herzégovine
-avec sa femme, et plusieurs officiers
-d’état-major, depuis le grade de lieutenant
-jusqu’à celui de colonel. Le menu
-est plantureux, et largement arrosé d’un
-excellent vin de Hongrie de choix (magyarader),
-auquel succèdent plusieurs
-rasades de champagne. Le service est fait
-correctement et militairement par les
-domestiques à livrée brune du gouverneur.
-C’est à la fin du repas que la conversation
-devient générale, ou plutôt que
-les entretiens particuliers de voisin à
-voisin se mêlent et se confondent. On
-s’aperçoit alors que le thème uniforme de
-ces entretiens a été fourni par le pays dans
-lequel on se trouve, et que tout le monde
-juge à son point de vue. En somme, les
-officiers ne se plaignent pas de leur garnison
-dans les territoires occupés, et un
-colonel d’état-major, mon voisin, fait remarquer
-combien les parents et amis des
-partants ont tort de plaindre ceux-ci lorsqu’ils
-sont appelés au delà de la Save. Le
-repas a duré environ une heure. On cause
-encore quelques instants dans le salon-boudoir
-de M<sup>me</sup> d’Appel, et chacun se retire,
-laissant le gouverneur à ses affaires.</p>
-
-<p>Depuis quatre ans environ, un coadjuteur
-civil (civil <i lang="la" xml:lang="la">ad latus</i>) a été adjoint au
-gouverneur militaire, afin de bien montrer
-que l’intention de l’Autriche n’est nullement
-de soumettre le pays à une dictature
-absolue d’état de siège. M. de Kallay avait
-choisi, pour ces délicates fonctions, un
-riche magnat hongrois, M. le baron de
-Nikolitsch<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, oncle du roi de Serbie. M. de
-Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément
-décoratif de l’administration autrichienne.
-Il sait quelle tâche lui impose sa grande
-fortune, et il la remplit en véritable grand
-seigneur. Sa maison, montée sur un pied
-très luxueux, est le centre de la « société »
-de Sérajewo ; ses fêtes, ses bals, ses
-dîners, donnent à ceux qui y sont conviés
-l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade
-orientale, mais une grande ville, au
-milieu de tous les raffinements. Parmi
-les collaborateurs les plus actifs de M. le
-baron Nikolitsch, on cite M. le baron
-Kutschera, appartenant à une vieille famille
-de fonctionnaires, et qui naguère était
-premier drogman de l’ambassade autrichienne
-à Constantinople. La connaissance
-des langues orientales, la longue
-pratique des habitants et des mœurs de
-l’Orient, un esprit très délié, font de
-M. Kutschera un auxiliaire très précieux
-pour la tâche qui incombe à l’Autriche
-en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout
-particulièrement occupé de la réglementation
-de la propriété civile et de l’établissement
-du <i lang="de" xml:lang="de">Grundbuch</i>, registre officiel
-de la propriété, qui fait foi dans toutes les
-contestations qui s’élèvent au sujet des
-terres vendues plus ou moins récemment.
-Les différents services administratifs et
-financiers ont leurs chefs et sont organisés
-d’après le modèle autrichien.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch
-a définitivement donné sa démission ; jusqu’à nouvel ordre,
-M. le baron de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration
-civile, dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.</p>
-</div>
-<p>Un des premiers soucis du gouvernement
-autrichien, après la pacification,
-a été de régulariser autant que possible
-l’administration municipale de Sérajewo.
-Une fois ce <i lang="la" xml:lang="la">pensum</i> résolu d’une
-façon satisfaisante, les autres communes
-plus ou moins considérables n’avaient
-qu’à se modeler sur la capitale. Mais
-encore fallait-il que ce modèle fût réussi.</p>
-
-<p>En principe, l’administration supérieure
-voulait laisser à l’édilité une liberté aussi
-complète que possible et concilier l’autonomie
-de la ville avec les nécessités de
-l’occupation. Il n’est jamais entré dans
-l’esprit des gouverneurs civils ou militaires
-de traiter Sérajewo en ville conquise
-et de faire litière dans les pays
-occupés, du <i lang="en" xml:lang="en">self-government</i>. Mais, en
-revanche, le gouvernement civil a voulu
-tenter une expérience en donnant à
-Sérajewo une organisation municipale
-copiée, presque en tous points, sur celle
-de la ville de Vienne.</p>
-
-<p>Cette épreuve, qui avait ses dangers,
-comme toutes les innovations, a été couronnée
-de succès, et la machine municipale
-montée par les Autrichiens marche
-à souhait.</p>
-
-<p>Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui
-d’un conseil municipal où les
-nationalités et les confessions sont représentées
-dans une juste proportion. A
-la tête de cette municipalité se trouve,
-comme de juste, un maire de confession
-musulmane et un vice-président serbe de
-nationalité, et grec oriental de religion.
-Les attributions de la municipalité sont
-les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis
-que l’autonomie a été restituée, ou
-plutôt accordée, à la grande capitale.</p>
-
-<p>La police est toute municipale ; on a
-eu l’idée de donner aux sergents de ville
-exactement le même costume que portent
-les gardiens de la sûreté à Vienne :
-pantalon de drap bleu, tunique foncée de
-même couleur, de coupe à demi militaire
-et à demi administrative, képi à large
-visière ; comme arme, un sabre de cavalerie
-de calibre respectable, et comme
-signe distinctif, une large plaque de
-cuivre poli et luisant, passée autour du
-cou et supportant le numéro d’ordre de
-l’agent.</p>
-
-<p>Il existe pourtant une modification.
-Les gardiens de confession musulmane
-portent le fez au lieu de la casquette qui
-sert de couvre-chef aux agents du culte
-chrétien.</p>
-
-<p>Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas
-le premier venu. Tout d’abord, Mustaï-Bey
-frappe les regards par sa haute
-taille, la régularité de ses traits orientaux,
-et ensuite par la dignité de son
-attitude, dignité exempte de pose et
-toute naturelle. C’est un de ces Turcs
-majestueux et doux, tels qu’on se plaît
-à se les représenter après avoir lu quelques
-« Contes des mille et une nuits ».
-Haroun-al-Raschid le grand Sultan devait
-être aussi beau, aussi grand et aussi
-fort, il devait marcher et se mouvoir
-avec cette grâce toute virile. Mais ce
-n’est pas à Haroun-al-Raschid, personnage
-hypothétique et appartenant au domaine
-de la fantaisie seulement, que le premier
-bourgeois de Sérajewo ressemble.</p>
-
-<p>Dans l’accentuation de ses traits, où le
-caractère oriental se mêle à je ne sais
-quelles réminiscences italiennes, dans ce
-nez busqué, dans cette barbe grisonnante
-et coupée de près, mais surtout dans certains
-gestes, dans certains mouvements
-et certaines démarches, on a de l’aversion
-comme si on avait devant soi un
-revenant, mort français, et revenu sur
-terre sous la carapace d’un Osmanli.
-Imaginez-vous Gambetta, bien portant,
-dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un
-turban blanc et drapé dans un ample
-cafetan de soie entr’ouvert et laissant
-voir le pantalon et la redingote à l’européenne,
-mais de mode un peu surannée.</p>
-
-<p>Mustaï-Bey passe pour un des plus
-riches propriétaires de la Bosnie. Il raconte
-volontiers, ou l’on raconte, qu’il
-peut aller de Sérajewo à Constantinople
-par la vieille route, en couchant chaque
-nuit sur une de ses terres. Mais en
-homme avisé, le bourgmestre préfère,
-quand il va à Stamboul, user du <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-car</span>
-et des bateaux à vapeur. Les revenus
-du bourgmestre, comme ceux de la
-plupart des propriétaires du pays, consistent
-en vente de bestiaux et de prunes,
-de ces prunes qui poussent dans des
-<i>clos</i> d’une étendue infinie, et que l’on
-expédie par barils, jusqu’aux Indes et
-jusqu’en Amérique.</p>
-
-<p>Un journaliste viennois fort aimable,
-excellent écrivain, mais un peu enclin à
-l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey
-disposait d’une fortune de 40 à
-50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher ;
-mais même après cette amputation
-il reste au bourgmestre de Sérajewo plus
-que la <i>médiocrité dorée</i> et de quoi faire
-largement face aux frais de représentation
-que l’on pourrait exiger ou attendre
-du premier magistrat d’une ville qui est
-le chef-lieu de deux provinces. La famille
-de Mustaï-Bey est une des rares familles
-d’origine vraiment turque, c’est-à-dire
-asiatique, qui soient restées en Bosnie
-après l’occupation. Et encore cette exception
-se rapporte personnellement au
-bourgmestre. Son père, musulman de
-la vieille roche et très orthodoxe, avait
-rempli des fonctions politiques très importantes.
-Il avait même été sous-gouverneur
-pendant une période critique. La
-fierté de l’Osmanli ne pouvait accepter la
-domination étrangère, autrichienne ou
-autre. Tandis que son fils se plaçait
-nettement à la tête des notables décidés
-à s’entendre avec les Autrichiens, et à
-collaborer avec eux à l’établissement
-d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra
-partir pour Stamboul. Il y resta jusqu’à
-sa mort ; mais à plusieurs reprises il
-vint voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser
-son fils, auquel, malgré les divers
-griefs politiques, il portait la plus grande
-affection.</p>
-
-<p>C’était fête dans la ville quand le
-« Vieux » arrivait, et qu’on allait le quérir
-à la gare en grande pompe pour le conduire
-en ville, en calèche à quatre chevaux,
-avec une escorte d’honneur fournie
-par ses amis. Maintenant le « Vieux » est
-allé goûter la félicité que Mahomet promet
-aux siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi
-sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est resté chef
-de la famille.</p>
-
-<p>Le bourgmestre ne parle en véritable
-lettré turc que le bosniaque, le turc, l’arabe
-et le persan. Je n’ai pu m’entretenir
-avec lui qu’à l’aide d’un interprète très
-aimable et très empressé, dont je parlerai
-tout à l’heure. Mais de tous côtés
-on m’a vanté l’esprit de justice et les tendances
-progressistes qui animent le chef
-de la communauté de Sérajewo. Il est
-tout à fait libéral d’opinion, et appelle
-ardemment tous les bienfaits de la civilisation,
-qui doivent faire de Sérajewo
-une ville européenne. Il accueillerait avec
-joie un Haussmann réformateur, et le jour
-où la lumière électrique rayonnera du
-haut des minarets, le digne maire verra se
-réaliser un rêve audacieux qu’il caresse
-depuis longtemps. Ces idées progressistes
-n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un
-musulman très pieux, suivant à la lettre
-les prescriptions du rite. Il a toujours
-éloigné de ses lèvres le calice rempli de
-vin, et sa plus grande orgie est de boire
-de temps à autre un bock de bière. Il
-jeûne avec une rigoureuse componction
-pendant le Ramazan, et lorsqu’il se promène
-à travers les rues de Sérajewo ou
-au milieu des provinces de son domaine,
-il défile entre ses doigts le chapelet de
-grains de corail.</p>
-
-<p>Le bourgmestre considère l’hospitalité
-comme un devoir de sa charge. J’en avais
-été prévenu, et je ne fus pas surpris de
-recevoir une invitation à dîner. Tout en remerciant
-le premier magistrat de Sérajewo
-de son attention, je le fis prier de ne rien
-changer à son ordinaire, non pas pour
-exprimer par là la banalité d’usage, mais
-parce que j’étais désireux de goûter un
-véritable repas préparé par un des meilleurs
-cuisiniers de Constantinople, que
-Mustaï a pris à sa solde.</p>
-
-<p>Au jour indiqué, à sept heures et demie
-du soir, nous étions dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> du bourgmestre ;
-une maison de belle mine tenue
-fort proprement. Sous le vestibule commencent
-deux escaliers de bois dont l’un
-conduit au selamlik (appartement des
-hommes), et l’autre au harem… Que ce
-mot n’évoque au lecteur aucune idée folâtre
-ou voluptueuse. La polygamie n’a
-jamais été pratiquée, sauf les exceptions
-nécessaires pour confirmer la règle, chez
-les Turcs de Bosnie. Ils s’en sont toujours
-tenus sagement à une seule épouse, et
-Mustaï-Bey n’a pas voulu donner à ses
-administrés le mauvais exemple. <i>Madame
-la bourgmestre</i> n’a à redouter aucune rivale.
-Seule, elle règne dans son harem, et,
-s’il faut en croire les rumeurs, elle n’est
-pas sans autorité sur le selamlik, c’est-à-dire
-sur le reste de la maison, ni sans influence
-sur les affaires de la ville. Seulement,
-si Mustaï-Bey n’a qu’une seule
-femme, il la tient à l’écart, il la cache et
-la voile avec autant de précaution que s’il
-était maître d’un sérail de cinquante validés
-et cadines. Sous ce rapport, les musulmans
-de Sérajewo, leur maire en tête,
-sont tout à fait « vieux turcs ». Ici la gaze
-légère et élégante ne suffit pas, comme à
-Constantinople, pour dérober à la vue
-des profanes la figure féminine, c’est le
-<i>féridgé</i> orthodoxe de grosse étoffe impénétrable
-et une véritable cagoule qui garantissent
-l’anonymat de l’épousée. C’est
-à peine si des trous suffisants pour laisser
-passer le regard sont percés dans ladite
-cagoule.</p>
-
-<p>Que de fois dans la rue on se sent
-pris d’une vive curiosité, désireux de
-savoir, comme au bal à l’aspect d’un
-masque, ce qui se dissimule derrière
-l’enveloppe prescrite par le rite : un gentil
-et frais minois ; une frimousse piquante
-ou quelque visage ridé, velu, prêtant aux
-désillusions ? Souvent, tandis qu’on est
-absorbé dans la rêverie qui vous fait
-entrevoir, derrière le <i>féredgé</i>, je ne sais
-quelle poétique apparition, on aperçoit
-des loques râpées couvrant les jambes
-jusqu’aux pieds, chaussés de grosses bottes
-de cuir jaune avachies et éculées.
-Alors, adieu la poésie et la rêverie ! Je
-préfère les femmes des campagnes travaillant
-la terre, les pieds nus, et ne craignant
-pas d’exposer leurs membres au
-hâle du soleil. Celles-là n’ont pas la figure
-couverte de la cagoule, mais le passant,
-le voyageur <i>giaour</i>, n’y gagne rien.
-Dès que la musulmane l’aperçoit à l’horizon,
-elle se tourne de façon à présenter
-au mécréant la postface de son individu.
-Pour plus de sûreté, elle se couvre
-le visage des deux mains et elle ne bouge
-pas avant que le danger, c’est-à-dire le
-mécréant, ne soit passé. Les paysannes
-turques ont une adresse, que dis-je, un
-chic tout particulier pour ce genre de démonstration
-<i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>, pour cette façon
-de nous montrer leur dédain.</p>
-
-<p>Mais revenons au dîner du bourgmestre.</p>
-
-<p>Six convives se mirent à table dès que
-le coup de canon tiré du haut de la citadelle
-eut annoncé la fin du jeûne (nous
-étions, comme je crois l’avoir dit, pendant
-le Ramazan) : le maître de la maison, toujours
-très à l’aise dans son beau cafetan
-de soie fine couleur puce, plein d’entrain
-et de bonhomie ; son fils aîné, âgé d’une
-vingtaine d’années ; un Monténégrin d’une
-célèbre famille du pays Beg, capitanoviliche,
-une figure, une tête de médaille
-romaine coiffée du fez rouge ; M. Hormann,
-préfet de police et commissaire du gouvernement
-auprès de la ville, avec son
-fils, un garçonnet d’une dizaine d’années
-à la mine éveillée et très fier de son origine
-croate.</p>
-
-<p>La table était un guéridon à jouer : pas
-d’assiettes ni de serviettes, pas de verres
-non plus ; devant chaque convive, une
-cuillère. On servit d’abord sur un plateau,
-qui fut posé au milieu du guéridon, une
-douzaine de hors-d’œuvre, chacun sur une
-soucoupe : lait caillé, fromage de brebis,
-ronds de saucissons, confitures de prunes,
-de roses et de cédrats, poissons fumés, etc.
-Lorsque chacun eut dit « un mot » à ces
-entrées en matière, le serviteur, très agile,
-habillé à la mauresque, de noir et d’écarlate,
-apporta une grande écuelle en ruolz
-contenant un potage aux herbes à la crème
-et d’une aigreur particulière, mais fort
-agréable. Il paraît que l’on obtient cet
-assaisonnement en faisant mijoter dans
-le potage l’estomac entier d’un veau. Les
-cuillères jouèrent avec vaillance, comme
-il convient à des estomacs exténués par un
-vide de quatorze heures. Il me serait impossible
-d’énumérer la succession des
-plats qui tour à tour furent posés sur le
-guéridon et que l’on attaqua fiévreusement,
-toujours « au hasard de la fourchette »,
-chacun se servant à même dans
-le plat. Sur un signe du maître, le domestique
-au justaucorps de soie rouge
-avait apporté des fourchettes, mais je fus
-le seul avec M. Hormann à me servir de
-cet auxiliaire de la gastronomie occidentale.
-Les autres convives jouèrent de la
-cuillère — et parfois même des doigts.
-Rien de plus capricieux que l’ordre d’un
-menu turc. Après avoir servi du mouton
-en ragoût, en hachis, en rôti, de la volaille
-rôtie et des saucisses enveloppées dans
-une feuille de vigne, on passe des cerises,
-des fraises, des framboises. Vous vous
-croyez au dessert ; pas du tout : on recommence
-à servir de la volaille et du
-mouton, puis arrivent des sucreries et,
-pour terminer le repas, le <i>pilaf</i>, le riz gras
-à la turque. Comme boisson, un seul verre
-ou plutôt un seul gobelet d’eau légèrement
-étendue de sirop de roses. En somme, cette
-cuisine turque préparée par un maître-queux
-comme celui de Mustaï, ferait un
-ordinaire des plus acceptables, si on pouvait
-manger ces plats multiples dans les
-assiettes et les arroser de vins légers.
-Le service se fit avec une rapidité et une
-précision toute militaire ; nous ne restâmes
-pas plus d’une demi-heure autour
-du guéridon, et pourtant le menu était plus
-chargé que celui d’un dîner de cérémonie.
-La causerie fut nulle ; le Turc, peu bavard
-de sa nature, est d’avis qu’on est à table
-pour manger et non pour deviser, surtout
-en temps de Ramazan, quand il y a
-à se rattraper pour toute une journée de
-jeûne.</p>
-
-<p>Après le repos sur le divan, devant les
-tasses minuscules de café turc et à la fumée
-des cigarettes, on causa du passé et de l’avenir
-de Sérajewo. Le bourgmestre rappela
-les jours de splendeur du commerce
-de Sérajewo, alors que toutes les caravanes
-destinées à pénétrer jusque dans les
-contrées les plus reculées de l’Orient, jusqu’en
-Perse et au Thibet, se formaient
-dans la capitale de la Bosnie. Alors les
-<i>hans</i> (auberges) étaient peuplées, la place
-manquait dans les écuries pour abriter
-les bêtes de somme, les hangars regorgeaient
-de marchandises précieuses, et
-chaque chargement qui traversait la ville
-ou qui en partait payait un impôt direct
-ou indirect qui valait à la capitale de la
-Bosnie une belle prospérité. Le maire est
-plein d’espoir, il est persuadé que cette
-prospérité de sa ville natale reparaîtra
-sous l’administration autrichienne, lorsque
-cette cité aura été adaptée aux exigences
-de la civilisation moderne, lorsqu’elle
-aura été dotée de tous les avantages
-et des agréments des cités florissantes
-en Europe. La période des caravanes et
-des bêtes de somme est passée, mais on
-peut tirer profit des chemins de fer. Le
-langage du maire fut celui d’un édile très
-soucieux du bien-être de ses administrés,
-et tout fier du bien qu’il pouvait faire,
-grâce à sa situation. Mustaï-Bey fut énergiquement
-appuyé par Hormann, le commissaire
-délégué du gouvernement auprès
-de la ville. Ce fonctionnaire est encore
-jeune, mais c’est un vétéran de l’administration
-bosniaque, car il arriva dans le
-pays avec les troupes d’occupation, connaissant
-la langue.</p>
-
-<p>Malgré son nom à consonance allemande,
-M. Hormann est né en Croatie.
-Ayant exploré la Bosnie, il fut désigné
-adjoint en qualité de commissaire civil au
-général Philippovic. Le rude <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
-n’aimait guère les <i>pékins</i>, et
-il n’entendait pas qu’ils fussent mêlés à
-son administration. La situation d’un
-commissaire civil avec un tel chef n’avait
-donc rien de particulièrement attrayant,
-et un <i lang="de" xml:lang="de">Hofrath</i> qui avait également des
-fonctions à remplir auprès du commandant
-fut tellement abasourdi par les premières
-rebuffades, qu’il en perdit complètement
-la tête. Il fallut que M. Hormann,
-qui dès l’abord avait su gagner
-les bonnes grâces du général, relevât le
-moral de son collègue aulique, qui tremblait
-comme la feuille à l’idée seule de se
-présenter chez le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>. Tout
-en rassurant le <span lang="de" xml:lang="de">Hofrath</span>, M. Hormann ne
-put s’empêcher parfois de se moquer un
-peu de son timoré compagnon. Un jour,
-tandis que l’armée campait près de Doboy,
-retenue dans sa marche par les pluies
-et les retards des convois, Philippovic,
-que ces contretemps impatientaient,
-avait fait preuve d’un agacement de
-nerfs très prononcé, dans une entrevue
-avec le malencontreux <i lang="de" xml:lang="de">Hofrath</i>. Celui-ci
-courut comme un chat échaudé chez le
-commissaire civil, et avec une inquiétude
-très sincère : — Croyez-vous, demanda-t-il,
-que le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> ait le droit de
-m’infliger une punition ? — M. Hormann
-prit une mine très grave : « Nous sommes
-en campagne, le généralissime a droit de
-vie et de mort sur tout ce qui fait partie
-de l’armée à un titre quelconque. A la rigueur,
-il pourrait nous faire fusiller, vous
-et moi, si l’envie lui en prenait. Mais tranquillisez-vous,
-il se bornera, le cas échéant,
-à vous emballer sur un mulet du train et à
-vous faire conduire à Brood. » Depuis
-1871, M. Hormann a rempli à Sérajewo
-des fonctions importantes et souvent délicates,
-et toujours il a su se faire aimer
-par la population, à cause de son esprit
-de justice et de la loyauté de ses procédés,
-de même qu’il méritait les éloges et les
-récompenses de ses chefs par son zèle et
-son activité.</p>
-
-<p>C’est surtout en qualité de commissaire
-du gouvernement auprès de la municipalité
-et comme préfet de police que M. Hormann
-s’est fait apprécier. Les fonctionnaires
-chargés avant lui de cette tâche
-essentielle, ou bien ne connaissaient pas
-suffisamment le pays et la population,
-ou bien prenaient les choses trop à la
-légère. La salubrité et la sécurité publique
-laissaient beaucoup à désirer. En
-confiant la police à un fonctionnaire tel
-que M. Hormann, M. de Kallay prouva
-qu’il savait choisir le <i lang="en" xml:lang="en">right man for the
-right place</i>. M. Hormann nettoya les
-écuries d’Augias. Si les rues de Sérajewo
-sont toujours affreusement pavées, elles
-sont propres et bien entretenues (lorsque
-toutefois la pluie ne contrarie pas les excellentes
-dispositions de la voirie). Quant
-à la sécurité, elle est plus entière que
-dans bien des grandes villes. On n’entend
-jamais parler d’assassinats, et les vols sont
-rares. Entre autres innovations M. Hormann
-a doté la préfecture de police d’un
-album des criminels. « Cet album est une
-double vitrine placardée à la porte de
-la petite maison qui sert à la fois d’hôtel
-de ville et de préfecture de police, et le
-passant peut étudier à l’aise les physionomies
-des voleurs, pickpockets, escrocs et
-autres malandrins qui ont eu maille à
-partir avec la police de Sérajewo. On voit
-là parmi les Turcs en costume national
-les pittoresques Albanais, quelques « messieurs
-d’importation autrichienne vêtus
-de noir ou de complets », qui tranchent
-au milieu de cette galerie de costumes
-orientaux.</p>
-
-<p>Du matin au soir, M. Hormann est
-dans son cabinet de la préfecture, recevant
-tout le monde, écoutant toutes les
-requêtes et expédiant les affaires avec
-une célérité et une rondeur qui font
-mentir la réputation de sage lenteur et
-de paperasserie dont on a gratifié pendant
-si longtemps la bureaucratie autrichienne.</p>
-
-<p>Si vous sortez avec M. Hormann dans
-les rues de Sérajewo, tenez votre chapeau
-à la main : il n’est pas un passant
-qui ne salue le chef de la police ; les Turcs
-surtout ne manquent pas de porter la
-main à la bouche, au front, et de l’appuyer
-sur le cœur. Beaucoup ne se bornent
-pas à cette marque de courtoisie,
-ils s’arrêtent et entament avec le fonctionnaire
-un bout de conversation, la
-plupart du temps sur un ton fort enjoué,
-car lorsque les Turcs ont confiance dans
-quelqu’un ils plaisantent très volontiers
-avec lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII</h2>
-
-<p class="argc">Quelques types. — Les consuls. — Un Suisse ex-médecin
-d’Omer-Pacha.</p>
-
-
-<p>Le Corps consulaire de Sérajewo est
-au grand complet depuis l’occupation.
-Les puissances tiennent à être représentées
-directement auprès du gouvernement
-général, beaucoup plus qu’à sauvegarder
-les intérêts de leurs nationaux. D’abord
-ceux-ci ne sont plus menacés comme ils
-l’étaient sous le régime du bon plaisir
-et de l’arbitraire turc, et ensuite, pour
-certaines de ces puissances, la tâche de
-protéger leurs nationaux est platonique
-et nominale. L’excellent représentant de
-la France à Sérajewo, M. Moreau, a un
-seul et unique <i>protégé</i>, un ex-employé du
-télégraphe turc, qui, depuis l’occupation
-qui a remis ce service entre les mains
-de l’autorité militaire, vit en philosophe
-de la pension qu’on lui sert. Quant au
-voyageur français, il est encore rare, presque
-aussi rare dans ces parages qu’un
-loup blanc ou un merle de la même couleur ;
-le chancelier même du consulat est
-un grec.</p>
-
-<p>M. Moreau a fait toute sa carrière depuis
-1853, en Crimée, en Orient, dans différentes
-provinces de la Turquie d’Europe.
-Chancelier du consulat de Sérajewo après
-la guerre de Crimée, il y revint vingt-cinq
-ans plus tard en qualité de consul. Cette
-expérience, jointe à une grande sagacité,
-fait aujourd’hui de M. Moreau un des
-agents politiques les plus qualifiés et les
-plus utiles de notre <i lang="en" xml:lang="en">Foreign-Office</i> dans
-cette partie de l’Europe. Je sais que
-M. Foucher de Careil appréciait fort les
-relations que M. Moreau lui envoyait,
-pendant le voyage de l’archiduc Albert.
-A Sérajewo, M. Moreau est connu et
-estimé de tout le monde ; il est en excellentes
-relations non seulement avec les
-autres membres du Corps diplomatique,
-mais aussi avec les hauts fonctionnaires
-de l’administration autrichienne, ce qui
-ne l’empêche pas d’avoir son franc parler
-et de dire dans ses rapports tout le fond
-de sa pensée.</p>
-
-<p>Le Consulat de France est installé
-dans une grande maison turque, entourée
-d’un vaste jardin très bien entretenu et
-dont la verdure opulente réjouit la vue.
-La vie de famille de M. Moreau venait
-d’être troublée par la mort d’un fils âgé
-de vingt ans, et qui se préparait à
-passer ses examens. Toute la ville a
-pris une très vive part au deuil de
-notre compatriote, et les preuves d’attachement
-qu’il a reçues à cette occasion
-ont été, pour lui et M<sup>me</sup> Moreau, la seule
-consolation capable d’atténuer leur douleur.
-On eût dit qu’avant cette perte
-terrible la maison du représentant de la
-France était comme un foyer de gaieté
-et d’esprit français. Je le crois volontiers ;
-M. Moreau a une tournure d’esprit caustique
-et un humour qui fait bien valoir la
-science et l’expérience amassées pendant
-un séjour de trente ans dans les
-Balkans.</p>
-
-<p>Je fis la connaissance, chez M. Moreau,
-d’un personnage qui vaut bien que l’on
-s’y arrête quelques instants pour fixer
-une de ces figures typiques qui disparaîtront
-avec le système turc.</p>
-
-<p>M. le docteur Kœltesch, médecin de la
-ville de Sérajewo et propriétaire de la
-pharmacie de l’<i>Aigle</i>, est aujourd’hui âgé
-de soixante à soixante-cinq ans. C’est un
-homme d’une apparence robuste, d’une
-constitution vigoureuse prêchant d’exemple
-à ses clients ; le visage est à la fois
-énergique et bienveillant, futé, rusé, matois,
-avec le clignotement d’yeux perpétuel
-qu’adoptent malgré eux tous les
-Européens en contact, pendant un long
-temps, avec les Orientaux. Voyez les
-<i>lascars</i> de l’armée d’Afrique et même les
-généraux qui ont eu à négocier avec les
-Arabes ! Il y a chez M. Kœltesch du patriarche
-montagnard.</p>
-
-<p>Montagnard, il l’est, car il naquit en
-plein Jura bernois, à Delemont. C’est bien
-loin de Sérajewo, et c’était encore bien plus
-loin en 1853, où le voyage de Suisse en
-Bosnie durait cinq ou six semaines ; mais
-personne ici-bas n’échappe à sa destinée.</p>
-
-<p>Ayant achevé ses études médicales à la
-faculté de Berne, M. Kœltesch, désireux,
-comme beaucoup de jeunes Suisses, de
-voir du pays, s’embarqua pour Constantinople,
-au début de la guerre de Crimée,
-avec une lettre de recommandation du général
-helvétique Ochsenbein, ami de jeunesse
-de Napoléon III. Cette lettre valut à
-notre disciple d’Esculape une place aux
-ambulances turques de Batoum.</p>
-
-<p>Omer-Pacha le grand <i>serdar</i> arriva
-en Asie Mineure pour inspecter les
-troupes et le campement, dont l’organisation
-avait donné lieu à de graves
-plaintes. Se doutant bien que les Pachas
-lui cacheraient la vérité, Omer-Pacha
-prit le parti de s’adresser au médecin,
-qu’il adjura de parler sans crainte et de
-présenter les choses sous leur véritable
-jour. En franc montagnard, M. Kœltesch
-ne demanda pas mieux, et il fit de
-la situation réelle une peinture telle
-qu’Omer-Pacha vit qu’il était urgent de
-recourir sans retard à des mesures radicales.
-Mais la clarté d’élocution et le
-langage pittoresque du médecin suisse
-frappèrent le généralissime turc, qui prit
-note du nom de Kœltesch. Quelque temps
-plus tard, Omer prouva à son protégé
-que la note avait été marquée sur la
-bonne place du calepin, car M. Kœltesch
-reçut sa nomination de chirurgien d’un
-bataillon de Nizzams. Lorsque, vers 1858,
-Omer-Pacha voulut aller trancher du
-vice-roi à Bagdad, le bataillon auquel
-le D<sup>r</sup> Kœltesch se trouvait attaché fut
-désigné pour faire partie de l’escorte du
-nouveau gouverneur<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est bon de rappeler ici qu’Omer-Pacha s’appelait
-de son nom de famille Michel Lattas, qu’il était né en Autriche
-sur les confins militaires. Il servait comme sergent
-major dans le régiment d’Ugolin, lorsque, redoutant la découverte
-de certaines peccadilles (il était employé aux écritures
-du régiment), il s’avisa de déserter à l’âge de 21 ans
-(1827). Réfugié en Bosnie, il embrassa l’islamisme, entra
-dans l’armée turque et se fit remarquer à cause de sa belle
-prestance militaire, de son intelligence et surtout de son
-habileté comme dessinateur et calligraphe. Il avança rapidement
-et fut chargé, en 1850, de pacifier la Bosnie insurgée.
-Cette mission réussit à souhait et valut à l’ex-sergent une
-grande réputation militaire. Aussi c’est à lui que le sultan
-confia le commandement de l’armée turque concentrée sur
-la rive bulgare du Danube au début de la guerre de Crimée.
-Omer prit hardiment l’offensive, passa en Valachie, battit
-les Russes à Kalafat et Oltenitza, et força les généraux
-du tsar à lever le siège de Silistrie. C’est à la suite de ces
-hauts faits que le Sultan conféra à Omer les titres d’<i>Altesse</i>
-et de <i>serdar ekrem</i> (grand général), sans préjudice
-de riches présents dont le plus important fut l’immense
-terre d’Oltenitza, aux environs de Constantinople.</p>
-</div>
-<p>Omer-Pacha partit de Constantinople,
-avec l’arrière-pensée de se créer en
-Asie Mineure un fief héréditaire, semblable
-à celui que Mehemet-Ali avait
-obtenu en Égypte. Il emmena donc avec
-lui une force militaire imposante, dont
-il aurait fait, le cas échéant, le noyau de
-son armée.</p>
-
-<p>De Constantinople, le serdar et sa
-suite se rendirent en bateau à vapeur à
-Alexandrette, et de là par le mont Baïlan
-à Alep. Dans cette ville, il y eut halte de
-six semaines pour organiser la caravane
-et trouver 600 chameaux pour les bagages.
-Il paraît que la ville d’Alep méritait
-alors la réputation d’une Capoue
-asiatique, car le serdar ne se plaignit
-nullement de cette station prolongée. Il
-accepta avec empressement, et rendit en
-grand seigneur les banquets et les fêtes
-que lui offrait le Corps diplomatique.
-C’est le 2 janvier 1858 seulement que
-le cortège se mit en marche dans l’ordre
-suivant : cinq cents cavaliers kurdes
-et syriaques en guise d’avant-garde, les
-chameaux chargés de bagages et de
-provisions ; à trois kilomètres d’intervalle
-venait un bataillon de chasseurs et, immédiatement
-après, le harem avec cinq
-dames chrétiennes. Ces voyageuses faisaient
-la route à leur gré, à cheval ou
-dans des litières portées par des eunuques.
-Ensuite venaient un second bataillon
-de chasseurs avec musique, deux
-batteries d’artillerie, et un régiment de
-cavalerie fermant la marche. Quant au
-serdar, toujours à cheval, il allait tantôt
-avec les dames, tantôt avec le bataillon
-de chasseurs, tantôt avec l’artillerie.</p>
-
-<p>La course fut fertile en incidents et
-en accidents de toute espèce. A l’entrée
-du désert, une tourmente de neige aveugla
-hommes et bêtes, et retarda considérablement
-la marche.</p>
-
-<p>A Deiris, ville de 5 à 600 feux, habitée
-par une population indomptable de brigands
-et de pillards, le serdar trouva
-les portes fermées, et tous les hommes
-valides armés réunis sur les remparts.
-Omer-Pacha fit sommer ces habitants de
-lui livrer passage, menaçant de tirer à
-boulets rouges sur la ville, et de réduire
-toutes les maisons en cendre. Les habitants
-répondirent à cette <i>invite</i> par une
-décharge générale qui tua un colonel
-aide de camp du serdar. Alors l’ordre
-d’assaut fut donné, les soldats grimpèrent
-sur les remparts, pénétrèrent dans
-la ville, qui fut pillée de fond en comble
-pendant trois jours. Si elle échappa à
-l’incendie, ce fut uniquement parce que
-le feu ne prit pas. Les troupes d’Omer
-n’étaient pas encore au courant de cette
-guerre spéciale qui consiste à réduire
-une ville en cendres selon les règles,
-comme on l’a vu à Saint-Cloud et à
-Châteaudun, et plus tard à Paris pendant
-la commune. Quatre cents morts gisaient
-sur le pavé, toute la population mâle
-fut dirigée sur Bagdad ; les femmes et
-les enfants, à qui l’on donna des couvertures,
-purent rentrer dans les maisons,
-et reprendre possession des quatre
-murs !</p>
-
-<p>Le 16 février, après 45 jours de caravane,
-le serdar fit son entrée triomphale
-à Bagdad. M. Kœltesch était devenu son
-médecin particulier pendant le voyage,
-Omer-Pacha ayant renvoyé le précédent
-titulaire à la suite d’une dispute assez vive.
-A partir de ce moment jusqu’en 1862,
-M. Kœltesch fut intimement associé à la
-vie du Pacha. Lorsque, au bout d’une
-année, les ennemis d’Omer réussirent à
-le faire révoquer, et qu’ils arrachèrent
-au Sultan un ordre d’internement dans
-la terre d’Olténitza, ce fut le médecin
-suisse qui organisa la retraite de Bagdad
-à Stamboul, qui ressembla un peu
-à la retraite de Russie. Tandis qu’Omer-Pacha,
-impatient de savoir si ses réclamations
-et ses protestations avaient
-trouvé bon accueil auprès du Sultan,
-caracolait au-devant des courriers, le
-docteur conduisit à travers le désert
-l’épouse légitime, les circassiennes du
-Pacha, avec une escorte bien faible, comparée
-à celle qui entourait naguère le
-serdar allant prendre possession de son
-commandement, et surtout voyant diminuer
-à vue d’œil les ressources pécuniaires.
-C’est grâce à des miracles d’économie
-difficiles à réaliser dans ces parages
-que la caisse ne fut pas épuisée avant le
-terme de la route.</p>
-
-<p>Pendant deux ans, Omer-Pacha fut
-aux arrêts dans sa propriété, dont il lui
-était défendu de franchir l’enceinte. Le
-brillant serdar, qui passait pour riche,
-fabuleusement riche, eut à lutter contre
-les ennuis d’argent et les créanciers, car
-il avait l’habitude de dépenser au fur et à
-mesure tout ce que lui rapportaient
-directement ou indirectement ses hautes
-fonctions. A Bagdad il touchait cinquante
-mille francs d’appointements <i>fixes</i> par
-<i>mois</i>, mais il avait monté son konak sur
-un tel pied, il avait autour de lui une telle
-nuée de parasites, de serviteurs de toute
-espèce, que ces ressources et d’autres suffisaient
-à peine pour joindre les deux
-bouts. C’était au médecin particulier que
-l’on avait recours pour négocier des
-emprunts et vendre des bijoux achetés
-pendant des époques d’abondance.</p>
-
-<p>L’insurrection de l’Herzégovine valut
-de nouveau à Omer les bonnes grâces
-du Sultan et un nouveau commandement.
-La Turquie s’en prit non seulement
-aux insurgés, mais aussi aux instigateurs
-des troubles, aux Monténégrins.
-Omer-Pacha avait l’ordre de négocier
-d’abord avec le prince Danilo, en vue
-d’obtenir des garanties pour la tranquillité
-de l’avenir. Mais si le prince
-de la Cernagora faisait la sourde
-oreille, l’armée d’Omer devait marcher
-tout droit sur Cettinje. C’est dans ces
-négociations, auxquelles prirent part les
-consuls des puissances, que M. Kœltesch
-joua des rôles considérables et
-parfois prépondérants.</p>
-
-<p>Il faudrait lire, dans le petit ouvrage
-publié par le médecin d’Omer-Pacha,
-toutes les allées et venues des négociateurs,
-les intrigues des consuls les uns
-contre les autres, et les promenades sans
-fin, sur terre et sur mer, que motivèrent
-ces pourparlers. Finalement M. Kœltesch
-fut envoyé à Cettinje pour remettre
-au prince l’ultimatum d’Omer-Pacha.
-Mais le médecin ne se présenta point
-dans une attitude menaçante ; il essaya
-de persuader au prince Nicolas, âgé
-alors de vingt ans, qu’il valait mieux se
-soumettre aux conditions de la Porte
-plutôt que de soutenir une lutte aussi
-inégale. En effet, le prince parut souscrire
-à toutes les exigences de la Turquie,
-mais le négociateur lui-même ne se fit
-pas d’illusions sur la valeur de ces engagements.
-Il télégraphia de Cattaro
-à Omer-Pacha : « Le prince a accepté
-toutes les conditions, mais il ne pourra
-en remplir aucune ! »</p>
-
-<p>En effet, lorsque Omer-Pacha demanda
-l’évacuation de Donga par les Monténégrins,
-conformément aux stipulations, il
-ne reçut aucune réponse, et immédiatement
-il passa à l’action. Après des
-combats meurtriers où la victoire hésita
-entre les deux partis en présence, les
-Turcs se trouvèrent devant les portes
-de Cettinje. Le médecin fut de nouveau
-envoyé auprès du prince Nicolas
-pour négocier la paix, il y réussit après
-cinq jours de démarches, et il parvint
-même à atténuer certaines conditions
-très dures et très humiliantes, imposées
-au prince par le vainqueur.</p>
-
-<p>La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch
-ne suivit pas son protecteur à
-Constantinople, où celui-ci allait retrouver
-toutes les splendeurs attachées à sa
-dignité et toutes les voluptés raffinées de
-la vie orientale. M. Kœltesch s’était pris
-d’affection pour la Bosnie ; il trouvait
-avec raison une ressemblance frappante
-entre le paysage alpestre dont la capitale
-de la Bosnie est le centre, et ses montagnes
-du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul,
-notre médecin s’établit à Sérajewo
-avec sa famille, car il avait épousé une
-arrière-petite-fille de Justinien, et il en
-était résulté une souche assez nombreuse
-de Helvéti-Byzantins. Mais là encore la
-protection ou plutôt la reconnaissance
-d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce
-à l’influence du serdar, il fut nommé
-secrétaire politique des Valis de Bosnie,
-et il remplit ces fonctions sous les différents
-gouverneurs qui habitèrent le <i>Konak</i>
-de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut
-dire que pendant ce laps de temps le
-médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire,
-entre le gouverneur et la population
-et entre le gouverneur et le
-corps diplomatique. Son autorité était
-augmentée de l’expérience, et connaissant
-à fond la Bosnie, il était appelé en conseil
-dans les cas difficultueux par les
-valis qui changeaient très souvent, selon
-la mode des pachas turcs et des préfets
-français, qui se succédaient à de courts
-intervalles. L’importance politique et les
-services rendus par le médecin suisse
-ne furent pas reconnus et admis par les
-Turcs. Seulement, en l’année 1875, l’empereur
-François-Joseph parcourant la
-Dalmatie et une partie de la Bosnie,
-un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint
-saluer François-Joseph. Il emmena le
-docteur Kœltesch en qualité d’interprète,
-et cette excursion valut au jurassien
-la croix de commandeur de François-Joseph.
-Peu de temps après, M. Kœltesch,
-qui ne voulait pas prendre parti pour l’oppression
-turque dans la lutte engagée
-entre la Porte et les peuples slaves des
-Balkans, donna sa démission, tout en
-demeurant à Sérajewo. Pendant les années
-critiques de 1876, 1877 et 1878,
-les Valis eurent recours à ses offices et
-à ses conseils. Il fut encore appelé à
-Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha,
-grand vizir, sur la situation ; il
-conseilla de s’entendre avec le Monténégro,
-mais il ne fut point écouté. Depuis,
-M. Kœltesch, que toute la jeunesse de
-Sérajewo appelle « père », sans distinction
-de nationalité ni de culte, vit dans
-sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche,
-pratiquant la médecine et faisant
-tout le bien qu’il peut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII</h2>
-
-<p class="argc">Précis de l’histoire de la Bosnie. — Ses mœurs
-et coutumes.</p>
-
-
-<p>La première fois que le nom de Bosnie
-apparaît dans l’histoire, c’est au début du
-<small>XI</small><sup>e</sup> siècle. Il y avait alors dans le pays
-conquis autrefois par les Romains, et qu’à
-cause de ses mines ils appelaient la « contrée
-argentée », une population particulièrement
-belliqueuse que l’on appelait
-les <i>Boses</i>. C’est de cette race que furent
-issus les premiers princes indigènes du
-pays qui régnèrent sous le nom de <i>bans</i>.
-Peu à peu, la Bosnie et l’Herzégovine
-furent rattachées indirectement à l’empire
-d’Allemagne ; Frédéric IV ayant eu à se
-louer de son vassal Szepar, le nomma à
-titre d’honneur « gardien du tombeau de
-Sawa ». Les bans de Bosnie se sentirent
-de l’ambition. Ils guerroyèrent contre
-leurs voisins et se firent proclamer rois.
-Il devait sembler que cette contrée
-inculte et éloignée de tous les centres
-importants ne devait point participer au
-mouvement général des esprits dans l’Europe
-de cette époque.</p>
-
-<p>Erreur complète. Les luttes religieuses
-les plus ardentes mirent la Bosnie au
-diapason des grands États ; elles firent du
-pays le théâtre des combats les plus
-acharnés et des scènes d’horreur qui
-signalèrent au moyen âge les rivalités
-inspirées par la foi fanatique. Les princes
-de la Bosnie avaient hésité longtemps
-vers quelle variété du culte chrétien ils
-devaient se tourner, s’ils devaient choisir
-le rite grec-uni ou rester fidèles à l’autorité
-papale. L’hésitation dura toujours,
-puisque, en ce moment encore, la population
-chrétienne du pays est partagée entre
-les deux rites.</p>
-
-<p>Les papes cependant ne voulaient point
-que le pays échappât à leur influence. Un
-événement allait leur faciliter l’œuvre
-qu’ils méditaient depuis longtemps. On
-sait quel fut le sort des malheureux hérétiques
-de France, les <i>Vaudois</i>, ces précurseurs
-du protestantisme. Taillés en
-pièces, brûlés et massacrés de la façon la
-plus odieuse, les partisans de la secte
-n’étaient plus représentés que par quelques
-rares fugitifs.</p>
-
-<p>Pourchassés à travers l’Europe, ayant
-partout le bûcher en perspective, ces
-infortunés arrivèrent d’étape en étape
-jusqu’en Dalmatie, où florissaient alors
-les républiques municipales de Zara et de
-Raguse. De là ils gagnèrent l’Herzégovine
-et la Bosnie, et se crurent enfin en
-sûreté, au milieu d’une nature sauvage
-et presque inaccessible. Mais ils avaient
-compté sans la rancune tenace de Rome.
-Une bulle du pape chargeait formellement
-le roi apostolique de Hongrie d’extirper
-l’hérésie « dans les pays au delà de la
-Save », jusqu’à ce qu’il n’en restât nulle
-trace. L’ordre des moines franciscains
-établi dans les couvents, et déjà populaire,
-était chargé d’assister, au point de vue
-intellectuel, les exécuteurs des ordres venus
-du Vatican.</p>
-
-<p>Les rois de Hongrie cherchaient depuis
-longtemps un prétexte plus ou moins
-plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà
-Coloman s’était fait proclamer, vers l’an
-mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il
-avait réalisé par une conquête passagère
-ses idées ambitieuses. Maintenant qu’ils
-avaient le prétexte de lutter pour la Sainte
-Église et que leur cause symbolisait la
-Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent
-à s’imposer aucune retenue. Si le pays ne
-fut point annexé, les rois de Bosnie devinrent
-les humbles vassaux des rois de
-Hongrie, et ils furent obligés de se prêter
-à l’extirpation des hérétiques. On vit alors
-pendant plus de cinquante années les
-bûchers se dresser en permanence sur les
-places publiques de Travnik, de Jaïce et
-de Mostar ; les espions d’une inquisition
-ombrageuse et sanguinaire fouillaient
-partout, à la recherche des hérétiques. Un
-vague soupçon suffisait, et c’en était fait
-de la victime.</p>
-
-<p>A quoi bon décrire ces scènes d’horreur,
-ces supplices qui ravagèrent une
-contrée de mœurs fort simples et presque
-patriarcales ? L’histoire du fanatisme et de
-ses excès est écrite partout dans les mêmes
-caractères de sang !</p>
-
-<p>Grâce à ces procédés, l’Église catholique
-gagnait du terrain, les églises se
-multipliaient, et de tous côtés s’élevaient
-des couvents de moines franciscains. Les
-bons pères devinrent à cette époque les
-véritables éducateurs des catholiques de
-la Bosnie — et ils ont su se maintenir
-dans cette position.</p>
-
-<p>Il est vrai que depuis le temps des
-Vaudois leur humeur est devenue plus
-tolérante, leur fanatisme s’est émoussé.
-Ce sont — s’il est permis de se servir de
-cette expression sans manquer de respect
-à des moines — d’assez bons diables,
-qui, tout en songeant au salut de l’âme de
-leurs ouailles, boivent, jouent et s’amusent
-volontiers avec elles. Ils ont toujours
-su d’ailleurs bien se mettre avec tout le
-monde, même avec les Turcs.</p>
-
-<p>Aux <small>XII</small><sup>e</sup> et <small>XIII</small><sup>e</sup> siècles, la Bosnie eut ses
-jours de gloire et de grandeur sous ses
-propres rois, dont les chants nationaux
-rappellent encore aujourd’hui les hauts
-faits. Mais le torrent dévastateur de l’islamisme
-se répandit sur cette contrée dès
-les premières années du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Le conquérant Mahmoud vainquit le
-roi de Bosnie en 1460, et il décapita de sa
-propre main le malheureux monarque.
-Plus de 30,000 guerriers faits prisonniers
-furent massacrés, et toute la jeunesse
-du pays fut conduite à Constantinople
-et en Asie. Quant aux femmes et
-aux jeunes filles, on en fit un choix pour
-le harem du Sultan et de ses vizirs, et
-30,000 autres furent vendues aux marchés
-d’Andrinople, de Brousse et du Caire. Beaucoup
-de Bosniaques embrassèrent dès cette
-époque la foi musulmane, pour gagner
-les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence
-des terribles vainqueurs.</p>
-
-<p>Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques,
-habitués à une longue indépendance,
-impatients du joug qui venait
-de leur être imposé, espéraient toujours
-la délivrance. Ils ne perdirent courage
-qu’après la conquête de la Hongrie, et
-lorsque les bannières surmontées du
-croissant se promenèrent le long du
-Danube jusqu’aux bastions de Vienne.
-C’est sur le champ de bataille de Mohœsc
-que le sort de la Bosnie fut définitivement
-scellé ! Alors beaucoup d’indigènes
-embrassèrent l’islam et obtinrent de
-grands avantages des sultans, que cette
-conquête des âmes hérétiques ne flattait
-pas moins que la prise de possession
-du pays leur avait causé de satisfaction.</p>
-
-<p>C’est alors que l’on vit s’organiser
-cette aristocratie féodale des <i>begs</i>, qui
-bientôt devinrent sans pitié pour leurs
-compatriotes qui n’avaient pas voulu
-renier leur croyance et qui furent réduits
-à cette misérable condition que résume
-fort bien le mot de <i>rajah</i> (troupeau).
-L’oppression des begs fut aussi dure,
-aussi dégradante, aussi spoliatrice qu’aurait
-pu l’être celle de véritables Turcs
-venus d’Asie.</p>
-
-<p>Bien souvent les chrétiens opprimés
-et dépouillés invoquèrent, mais vainement,
-l’intervention du vali du Sultan ;
-parmi ces hauts fonctionnaires, un seul
-se fit remarquer par son esprit de justice
-et par sa loyauté ! C’est Ghazy-Chousref
-Beg, le troisième gouverneur après la
-conquête. Brave comme un lion à la
-guerre, très versé dans le Coran et les
-Livres saints, ayant puisé dans cette
-étude des doctrines libérales et surtout
-des principes de tolérance, Chousref n’admettait
-pas que la différence des religions
-donnât le droit aux musulmans
-d’opprimer les chrétiens, pas davantage
-les juifs, auxquels il donna asile et protection.
-Il a laissé aujourd’hui, plus de
-quatre cents ans après sa mort, des traces
-de son administration qui sont tout à son
-éloge : des hôpitaux, des fontaines et
-l’organisation de la bienfaisance ; c’était
-un philanthrope. Aussi a-t-on gardé
-pieusement sa mémoire, et si des statues
-ne lui ont pas été élevées, puisque
-la loi du Prophète l’interdit, on entoure
-des soins les plus touchants sa tombe,
-que renferme un mausolée construit dans
-la cour de la plus grande mosquée de
-Sérajewo. Un vali turc, ami du genre
-humain, l’exemplaire est rare et mérite
-tous les honneurs qu’on lui rend !</p>
-
-<p>Jusqu’à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la Bosnie
-ne fait guère parler d’elle, noyée dans
-l’immense océan des possessions turques.
-Mais voici qu’un adversaire redoutable
-de la maison d’Osman se lève
-à l’horizon vers l’ouest et ne tarde pas
-à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant
-de prouesses innombrables les
-annales militaires de la maison d’Autriche.
-Le prince Eugène de Savoie, ce
-fils de la belle Olympia de Mancini, cet
-enfant de Paris jeté hors de son pays
-et de sa carrière par l’animosité du
-rancunier Louvois, devint également redoutable
-au Sultan et à Louis XIV. Il
-chercha sa fortune en Autriche et se distingua
-tout d’abord à la bataille sanglante
-que Sobieski et le prince de Lorraine
-livrèrent en 1684 sous les murs
-de Vienne. Le siège de cette capitale
-terriblement menacée dut être levé, et la
-magnifique armée turque y fut détruite
-presque complètement. Deux années
-plus tard, Eugène de Savoie, qui avait
-combattu sous Vienne en simple volontaire
-avec quelques autres gentilshommes
-français, était colonel à la prise
-de Bude, dont le deux-centième anniversaire
-vient d’être célébré par une belle
-exposition historique. C’est à partir de
-cette époque que l’on commença à parler
-de lui, et, bientôt après, placé à la tête
-d’une armée impériale, il s’emparait de
-toutes les forteresses que les Turcs occupaient
-dans le Banat, et il refoulait le
-croissant au delà de la Save.</p>
-
-<p>Stimulé par ses succès, le prince
-Eugène le noble chevalier, comme on
-l’appelle dans les légendes et les complaintes
-relatives à ses hauts faits, ne put
-résister à la tentation d’une promenade
-à main armée sur le territoire ennemi.
-A la tête de quinze mille cavaliers hardis
-et décidés à tout braver, il se lança dans
-l’aventure. Ce <i lang="en" xml:lang="en">ride</i> fut rapide, foudroyant,
-fantastique. Le prince, sa suite et son
-armée allèrent tout d’une traite jusqu’à
-Sérajewo, saccageant tout sur leur passage,
-brisant les obstacles, acclamés de
-tous côtés par les populations chrétiennes,
-qui respiraient librement pour la première
-fois depuis des siècles et qui s’habituèrent
-à considérer l’aigle à deux têtes et
-l’étendard jaune de la maison de Habsbourg
-comme un emblème de délivrance ;
-et c’est de cette époque que datent les
-premières sympathies des populations
-pour la famille impériale. Les Turcs,
-épouvantés, s’étaient enfuis dans les
-montagnes et en Roumélie. Le prince
-put envoyer à Vienne des trophées et
-un butin considérable, parmi lequel se
-trouvaient des petits chevaux nerveux et
-agiles que l’empereur Léopold affectionnait
-beaucoup, car il ne manqua pas de
-remercier chaudement son féal lieutenant
-de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut
-lieu avec une grande solennité. Les cavaliers
-d’Eugène avaient revêtu leurs
-casaques surchargées de broderies, leurs
-baudriers étincelants, leurs cuirasses et
-leurs armures historiées. Les hussards,
-surtout, firent sensation par leur costume
-resté traditionnel. Quant au général,
-celui que l’on appelait jadis à ses débuts
-en France « le petit abbé », il avait bonne
-mine sur son grand cheval.</p>
-
-<p>Au début de ce siècle, le système féodal
-s’épanouissait en Bosnie. La terre
-appartenait aux <i>agas</i> (seigneurs), qui considéraient
-les paysans, surtout lorsqu’ils
-étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et
-pourtant on ne saurait appliquer ce terme,
-dans l’acception rigoureuse qu’il avait au
-moyen âge, aux campagnards bosniaques.
-Le Kmète n’est point, en droit du
-moins, un serf : c’est une sorte de fermier
-héréditaire dont la situation n’a jamais
-été bien exactement définie et ne l’est
-pas encore aujourd’hui.</p>
-
-<p>Mais le fait est que dans le bon temps
-où les agas étaient maîtres du pays, la
-condition du Kmète était très misérable.
-Il était tenu de payer au seigneur la <i>trentina</i>,
-soit le tiers de son revenu ; mais
-l’aga, s’il en avait la fantaisie, augmentait
-cette redevance et ne se gênait pas de la
-porter au double. Mais ce n’était pas
-tout : un beau jour le seigneur quittait son
-aire, bâtie presque toujours au sommet
-d’une montagne, pour descendre dans la
-plaine et se faire héberger par le paysan.
-Il fallait donner à cet hôte peu désiré
-le meilleur lait, les plus beaux fruits, et
-tuer en son honneur les brebis les plus
-plantureuses et les poulets les plus gras.
-C’est seulement après avoir mis à sec
-le grenier, les étables et la basse-cour
-du pauvre Kmète, que le seigneur s’en
-allait dans une autre ferme ou rentrait
-dans son castel, pour revenir au bout de
-six mois ou d’un an, lorsque les provisions
-avaient été renouvelées. Le reste
-du temps l’aga le passait à la chasse,
-poursuivant les daims, les ours, les chamois,
-ou dénichant les aigles. C’était, avec
-ses porte-arbalètes, ses fauconniers, sa
-meute choisie, le véritable châtelain du
-moyen âge.</p>
-
-<p>Parfois le Sultan expédiait un firman
-de recrutement. Le seigneur arrivait alors
-avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes
-tout équipés et montés, et partait en
-guerre pour le plus grand honneur et
-profit du Croissant.</p>
-
-<p>Mais il ne se regardait nullement comme
-obligé de répondre à l’appel de Sa Hautesse ;
-s’il préférait rester chez lui, il ne
-se gênait nullement, car le <i>vali</i> résidant à
-Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort
-peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu
-à les défendre par les armes, qui ne le quittaient
-jamais, ne considérait le Sultan que
-comme un suzerain éloigné et d’un pouvoir
-assez vague.</p>
-
-<p>Le <i>vali</i> n’était qu’un fantôme plus ou
-moins richement payé. Tout au plus fallait-il
-s’assurer ses bonnes grâces par
-des cadeaux dont les rajahs faisaient les
-frais.</p>
-
-<p>Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud,
-le grand réformateur qui voulut assimiler
-la Turquie aux États d’Europe, tout
-en renforçant le pouvoir absolu des padichas.
-Mahmoud voulut accomplir en Bosnie
-l’œuvre de Richelieu et de Louis XIII,
-en abattant au profit de son pouvoir la
-force des grands vassaux. Mais les begs
-et les agas n’entendirent point de cette
-oreille-là : ils déchirèrent les firmans et
-massacrèrent les envoyés de Stamboul
-qui se présentaient pour s’assurer de l’application
-des réformes. Pendant trente
-ans, la Bosnie fut en état d’insurrection
-permanente. Mais les begs ne se bornaient
-pas à vaincre et à disperser les troupes
-du Sultan. Ivres de massacre et du pillage,
-ils passaient la frontière croate et commettaient
-d’innombrables actes de brigandage.
-A cinq ou six reprises, les généraux autrichiens
-durent envahir le territoire bosniaque
-pour y exercer d’énergiques représailles,
-et l’organisation militaire des
-provinces autrichiennes limitrophes de
-l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines
-Eugène de Savoie et Merci, y trouva
-sa justification. Les habitants de ces territoires,
-soldats laboureurs, enrégimentés
-pour toute leur vie, étaient dans un qui-vive
-perpétuel, et tant que les divergences durèrent
-entre le Sultan et ses grands vassaux,
-ils cultivèrent leurs terres et gardèrent
-leurs moutons, la carabine en bandoulière
-et le sabre au côté.</p>
-
-<p>En 1851 la Porte résolut de briser une
-fois pour toutes la résistance des <i>begs</i> insolents ;
-elle donna pleins pouvoirs à
-Omer-Pacha, l’ancien sergent autrichien
-devenu général et bientôt maréchal au service
-de la Turquie, et cette fois c’en fut fait
-de la féodalité bosniaque. Les fortins,
-les châteaux furent tous pris les uns après
-les autres. Quant aux défenseurs, ils périrent
-ou bien ils durent subir l’humiliation
-d’être conduits à Constantinople, les
-mains attachées derrière le dos et formant
-une longue chaîne dont les anneaux
-étaient rivés au cou de chacun. C’est dans
-cet équipage que les orgueilleux vassaux
-entrèrent à Stamboul pour y faire leur
-soumission au Grand-Seigneur et y
-écouter la lecture du <i>Tanzimat</i> dont ils
-avaient brûlé les copies.</p>
-
-<p>Mais la pacification n’eut aucun résultat
-heureux pour les <i>rajahs</i>. Ils changèrent
-d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours :
-à la place des begs, les <i>valis</i> installés
-désormais à Sérajewo et non plus à
-Trawnik s’acquittaient parfaitement de
-cette tâche, s’ingéniant à arracher au paysan
-chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant
-de toute façon. C’est ainsi qu’une
-ordonnance fut remise en vigueur, prescrivant
-aux rajahs en voyage qui rencontraient
-un musulman, fût-il de la condition
-la plus infime, de descendre de cheval et
-d’attendre qu’il eût passé.</p>
-
-<p>Des agitateurs venus de Russie et surtout
-du Monténégro essayèrent d’exploiter
-le mécontentement bien légitime des populations
-chrétiennes et de fomenter des
-troubles. Pendant longtemps leurs excitations
-restèrent stériles. La population de la
-Bosnie surtout était trop avachie, trop
-démoralisée pour tenter un effort. En revanche,
-les Herzégoviens, race montagnarde
-et guerrière, voisine d’ailleurs du
-Monténégro, se montrèrent plus entreprenants.
-Déjà pendant la campagne de 1861
-contre les Principautés, campagne qui se
-termina aux portes de Cettinje, l’Herzégovine
-avait donné des signes incontestables
-d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha
-les révoltés de Mostar et de Trebinje
-se seraient joints aux soldats du
-prince Nikta.</p>
-
-<p>L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il
-avait laissés à Sérajewo terrifièrent les
-Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent
-bouger. Au contraire, le « serdar »
-réussit même à lever des bandes de spahis
-pour marcher contre le Monténégro ; mais
-ces troupes fort bien montées et équipées
-d’une façon assez romanesque ne rendaient
-pas de grands services. Elles tournaient
-bride et rentraient chez elles au moment de
-la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince
-de la Montagne Noire ne songeait qu’à
-prendre une éclatante revanche. Il était
-secondé avec ardeur — et soutenu financièrement — par
-la Russie. Celle-ci avait
-fini de se recueillir et méditait de poursuivre
-une nouvelle étape sur la route tracée
-dans le testament de Pierre le Grand.</p>
-
-<p>L’année 1870-1871, qui apporta tant de
-changements, avait complètement anéanti
-le <i>consortium</i> d’alliés qui, en Crimée,
-avaient sauvé la Turquie, et qui, depuis
-Sébastopol, maintenaient plus haut que
-jamais le dogme de l’intégrité absolue de
-l’empire turc.</p>
-
-<p>La France était impuissante, l’Angleterre
-ne se souciait pas d’affronter une
-lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons
-du feu, et l’Autriche commençait à
-s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens
-de l’empire ottoman qu’à l’existence de la
-monarchie turque. La satisfaction que la
-Russie obtint à la conférence de Londres,
-par l’abolition des principales clauses du
-traité de Paris, augmenta son prestige et
-donna une force plus grande aux agitateurs
-qui parcouraient le pays, prêchant
-l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et
-la question d’Orient fut rouverte, comme
-le dit M. de Bismarck, « avec un peu
-d’Herzégovine ». C’est dans le Podgovitza
-et autour de Trebinje que retentirent
-les premiers coups de fusil qui devaient
-être le prélude de la guerre serbe, des batailles
-livrées en 1877 en Bulgarie et en
-Asie-Mineure — et peut-être des luttes plus
-terribles encore que l’on peut prévoir au
-milieu des complications actuelles, sans
-être accusé de pessimisme exagéré.</p>
-
-<p>Cette insurrection avait commencé
-d’une façon assez vulgaire, par des querelles,
-d’abord insignifiantes, entre des
-cultivateurs et les aides du percepteur qui
-venaient faire rentrer les impôts <i lang="la" xml:lang="la">manu
-militari</i>. Autrefois, c’était la chose la plus
-facile ; mais, à présent, la population des
-deux sexes recevait l’agent du gouvernement
-à coups de fusil, et au lieu de monnaie,
-on lui envoyait des balles et des
-pierres. Ces bagarres augmentèrent dans
-des proportions sérieuses et se renouvelèrent
-presque journellement.</p>
-
-<p>Il fallut renforcer la garnison de Mostar
-et envoyer des colonnes mobiles dans les
-districts des montagnes. De leur côté, les
-habitants semblaient prendre plaisir à la
-continuation de la lutte ; ils se réfugiaient
-dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient.
-Les Turcs étaient dans l’obligation
-de recourir à la stratégie, et ils ne s’y
-montrèrent pas toujours très heureux, ni
-bien expérimentés.</p>
-
-<p>Pendant toute l’année 1875, l’insurrection
-se propagea, mais si la Russie avait fomenté
-ces troubles, ce n’est pas vers le
-tsar que les insurgés regardaient, attendant
-des secours et la délivrance. Ils
-imploraient surtout l’assistance de l’empire
-austro-hongrois. Depuis son voyage
-en Dalmatie, l’empereur François-Joseph
-était l’homme populaire, le souverain respecté
-entre tous, dans la partie de l’empire
-turc qui confinait alors à ses États.
-Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur
-de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant
-longtemps avait géré le consulat
-général autrichien à Sérajewo, étaient
-considérés par les <i>rajahs</i> comme leurs
-libérateurs obligés. Nous reprendrons tout
-à l’heure cette esquisse historique ; donnons
-d’abord quelques détails de mœurs.</p>
-
-<p>Les habitants de la Bosnie, qui professent
-la religion musulmane, sont, comme
-nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur
-culte ; ils vénèrent la mémoire du Prophète
-autant que leurs coreligionnaires
-qui habitent la Mecque, autour du tombeau
-de Mahomet, et pour eux le Coran
-est le Livre par excellence. S’ils consentent,
-dans les villes, à modifier leurs
-mœurs et à se moderniser sous quelques
-rapports, ils sont orthodoxes autant qu’on
-peut l’être en matière de religion. Le
-grand nombre de mosquées répandues
-sur le territoire bosniaque, et le soin avec
-lequel on les entretient, suffiraient à démontrer
-l’intensité de ces sentiments religieux.
-On peut dire que toute l’existence
-des musulmans de Bosnie est réglée sur
-le Coran.</p>
-
-<p>Le Turc n’a pas de nom de famille.
-Pour distinguer les uns des autres les innombrables
-Osman, Mehemet, Mohamed
-(car le nombre des prénoms est également
-très restreint), on a recours à des
-qualificatifs, et souvent à des sobriquets.
-Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on
-trouve tout naturel d’être appelé le <i>Boiteux</i>,
-le <i>Borgne</i>, le <i>Bancal</i>, etc. Il est
-vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés
-qui se font nommer le <i>Brave</i>, le <i>Lion</i>,
-le <i>Sage</i>, etc. Cette absence de nom de
-famille détruit également toute filiation et
-tout orgueil de race ; d’ailleurs, sous la domination
-turque, et pendant longtemps, le
-Sultan s’était proclamé l’héritier de droit — du
-droit du plus fort — d’une certaine
-catégorie de Bosniaques dont il redoutait
-l’influence et la richesse. Un simple décret
-suffisait pour spolier les enfants ; et le
-détenteur de la fortune devait s’estimer
-heureux si, pour entrer plus tôt en possession
-de l’héritage, son légataire universel
-ne le faisait pas décapiter ou empoisonner.</p>
-
-<p>Par conséquent, le musulman n’était
-pas stimulé, comme l’Européen, par la
-perspective d’assurer le sort des siens et
-de fonder le bien-être d’une série de générations.
-A quoi bon travailler, se remuer,
-se donner tant de peine, puisque les siens
-ne profiteraient pas de ses efforts ? De là
-l’apathie de la population musulmane,
-l’absence de toute initiative dont on commence
-à se départir aujourd’hui que, sous
-la protection des lois autrichiennes, le
-père est libre de travailler pour ses enfants,
-assuré qu’ils ne pourront plus être
-dépouillés.</p>
-
-<p>Il n’y a cependant pas de règle sans
-exception.</p>
-
-<p>Quelques familles de l’ancienne noblesse
-bosniaque, qui montrent avec fierté
-aujourd’hui des diplômes datant du <small>XII</small><sup>e</sup>
-et du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, ont su garder les traditions,
-et conserver, avec leurs biens, le
-nom de leurs ancêtres tout en embrassant
-la foi musulmane. Les chefs de ces familles
-ont droit au titre de <i>beg</i> et <i>d’agha</i>.
-Mais il faudrait bien se garder d’appeler
-ces musulmans « <i>Turcs</i> » ou « <i>Auraks</i> »,
-ils considéreraient cette désignation
-comme une grosse injure et elle pourrait
-provoquer des représailles désagréables.
-Si la famille n’existe pas dans le
-sens européen du mot, l’amour des parents
-pour leurs enfants, surtout lorsque
-ceux-ci sont petits, est réellement touchant.
-D’après la loi musulmane, l’enfant
-doit être élevé à la mamelle jusqu’à
-l’âge de deux ans. La plupart du temps,
-et presque toujours, c’est la mère qui
-donne son propre lait. Une nourrice est-elle
-appelée, on l’accable de prévenances,
-de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise
-humeur, ni contrariété et afin que son
-lait ne s’en ressente pas. Les petits sont
-<i>gâtés</i> dans toute l’acception du mot ; on
-les bourre de friandises et de confitures,
-rien n’est assez beau pour leur parure,
-on les attife de velours et de soie, et les
-parents pauvres consentent à aller déguenillés,
-pour que leurs petits aient leurs
-oripeaux couverts de broderies qui les
-font ressembler à de gracieuses poupées.
-C’est avec orgueil que la mère les promène
-de porte en porte, d’une parente à
-l’autre, pour qu’on les admire.</p>
-
-<p>Malheureusement, jusqu’à présent du
-moins, cet amour pour les enfants n’allait
-pas jusqu’à leur donner une éducation
-soignée ; il y a vingt ans, on pouvait citer
-un phénomène, un fonctionnaire turc, le
-receveur de Sérajewo, qui envoyait sa fille
-à l’école créée par des négociants grecs.
-Généralement l’éducation des filles est
-nulle, on se borne à leur apprendre la
-couture, la broderie et l’art de confectionner
-les confitures de roses. Si on se
-décide à leur apprendre la lecture, on ne
-met guère entre leurs mains que le
-Coran.</p>
-
-<p>Quant aux garçons, ils ne manquent
-pas d’écoles, et depuis 1878, les professeurs
-européens qui y ont été attachés
-ont contribué à améliorer d’une façon
-sensible l’instruction qui y est donnée,
-et à varier le programme qui, sous le
-régime turc, était par trop monotone et
-se résumait en un seul point : la lecture
-et l’étude du Coran.</p>
-
-<p>C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la
-base du système scolaire. L’enfant musulman
-arrive de bonne heure à l’école ; il
-s’accroupit, les jambes croisées sur des
-nattes ou sur des peaux de bête, il dépose
-son livre sur des bancs placés à
-hauteur d’appui. Le professeur, placé
-dans une sorte de chaire, fait la lecture
-du Coran, commente les versets, et les
-fait réciter aux élèves. Quand l’écolier
-a ainsi parcouru tout le Livre sacré, de
-la première page à la dernière, il y a
-grande fête à la maison ; on donne un
-grand repas et le jeune <i>Coraniste</i> est
-comblé de cadeaux, pourvu qu’il appartienne
-à une famille aisée. C’est à la
-même date qu’il sort du harem, pour
-passer de l’autorité de la mère sous celle
-du père. Si l’enfant n’est pas obligé de
-gagner sa vie, il continue l’étude du Livre
-sacré, il s’évertue à découvrir le sens
-caché des passages obscurs et il accumule
-les thèses jusqu’à ce qu’il soit digne
-de passer ses examens de théologie. Mais
-on ne se borne pas à l’interroger sur le
-sens caché du Coran, on exige de lui qu’il
-moule certains versets d’une plume calligraphique,
-et qu’il indique sans broncher,
-combien le Livre saint contient de
-lignes et de syllabes. S’il a répondu d’une
-façon satisfaisante à ces questions, on
-lui décerne le titre de « Hafiz » (d’heureuse
-mémoire), et la carrière littéraire
-et politique lui est ouverte. Il peut ensuite
-obtenir ses grades et devenir « <i>effendi</i> ».
-Ce titre, qui est donné par abus
-à tous les Turcs qui portent un beau cafetan
-et renouvellent leur turban dès qu’il
-se défraîchit, était jadis une distinction
-accordée aux savants seulement.</p>
-
-<p>Autrefois, la mode était d’envoyer les
-fils de familles aisées ou riches parfaire
-leur éducation à Stamboul. L’école supérieure
-créée dans le pays n’avait eu aucun
-succès, et le professeur qui y avait été appelé,
-après avoir fait ses études à Paris,
-n’a eu que des déboires et a finalement
-quitté la place. Là aussi l’influence de
-l’occupation se fait sentir. Les écoles vides
-naguère, commencent à se remplir et,
-à côté du Coran, on commence à y enseigner
-d’autres <i>thematas</i>, surtout des
-langues vivantes, et les jeunes bosniaques
-apprennent très vite l’allemand — qui est
-en somme la langue gouvernementale et
-administrative.</p>
-
-<p>Tout récemment enfin, des lycées et des
-écoles commerciales (<span lang="de" xml:lang="de">Realschulen</span>) ont
-été créés sur différents points, et exactement
-modelés sur les écoles de ce genre
-qui existent dans l’empire austro-hongrois.
-Les musulmans y affluent de presque
-partout. Les notables ont formé des
-comités scolaires qui surveillent, avec
-beaucoup de sollicitude, les maisons d’éducation
-et se rendent compte des progrès
-des élèves, qu’ils encouragent par des
-primes et des prix distribués à la fin de
-l’année. Le comité de Sérajewo est composé
-de lettrés ; on lui doit la publication
-d’un manuel scolaire en langue turque qui
-serait approuvé par le ministre de l’instruction
-publique le plus exigeant.</p>
-
-<p>La principale qualité de ces écoles est
-d’être laïques, c’est-à-dire de permettre
-aux enfants musulmans de s’asseoir à
-côté des condisciples appartenant à une
-autre religion, et leur développement
-sera le véhicule le plus puissant de la
-civilisation européenne en Bosnie. L’élève
-qui vit de l’existence des autres enfants,
-qui s’imprègne des idées qu’ils apportent
-de chez eux à l’école, qui emporte
-chez lui les impressions qu’il a reçues,
-si nouvelles, si différentes de ce qu’il a
-sous les yeux, cet élève est bien près
-d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie
-musulmane et de devenir un citoyen utile
-et actif du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Cette conquête-là
-est plus sûre et plus durable que celle
-qui pourrait être poursuivie les armes à
-la main, ou par des procédés oppressifs.
-C’est en amenant les petits musulmans
-dans ces écoles, qu’on les conduira à la
-lumière et à la civilisation.</p>
-
-<p>Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est
-imposée, le gouvernement austro-hongrois
-ne veut pas user de coercition, ni de violence,
-pour garnir les bancs de ses écoles,
-il compte sur la force de l’exemple,
-sur l’amour-propre des musulmans, qui
-ne voudront pas que leurs enfants restent
-dans un état d’infériorité intellectuelle,
-quand ils ont tant d’occasions de
-s’instruire, et que la science a été mise à
-leur portée avec tant de bonne volonté.</p>
-
-<p>A peine le jeune garçon est-il échappé
-de la classe, que ses parents songent pour
-lui à la grande affaire, au mariage. Si les
-femmes mariées de la Bosnie dissimulent
-leurs charmes présents et passés, sous
-des voiles bien plus impénétrables que les
-<i>feridjés</i> des cadines de Stamboul, les
-jeunes filles vont le visage découvert.</p>
-
-<p>Cependant, pour échapper aux regards
-trop importuns et trop investigateurs, ces
-jeunes filles portent derrière le dos un
-tissu qu’elles peuvent ramener sur elles
-comme un rideau, pour échapper aux
-curieux.</p>
-
-<p>Grâce à cette concession, réminiscence
-des époques où la Bosnie était encore un
-État chrétien, le fiancé connaît, au moins
-de vue, celle qu’on lui destine et que sa
-mère prévoyante a choisie pour lui dans
-les établissements de bains qui sont affectés
-à ces sortes d’entrevues. Mais il
-ne peut guère communiquer autrement
-avec sa future épouse, à moins de stationner
-le soir pendant de longues heures,
-sous les fenêtres de sa belle.</p>
-
-<p>Si donc, en passant par les rues du
-quartier turc de Sérajewo, vous apercevez
-un don Juan en casaque neuve et faisant
-le pied de grue sous le grillage d’un
-<i>moucharabie</i> et guettant afin de voir flotter
-un bout d’étoffe et de ruban, dites-vous
-bien qu’il y a un mariage en perspective,
-que ce n’est pas pour l’autre motif « que
-le jeune homme consent à se morfondre ».</p>
-
-<p>Une fois la femme admise au harem,
-elle est absolument invisible pour tout
-être du sexe fort. Nous n’engageons
-même pas l’étranger à accorder une attention
-trop soutenue aux dames voilées
-qu’il rencontre sur son chemin, il s’exposerait
-à des interpellations brutales de la
-part du mari ou du parent qui ordinairement
-accompagne la femme, à quelque
-distance, sans jamais lui donner le bras.
-Si le chevalier, garde de l’anonymat féminin,
-est un musulman d’un esprit particulièrement
-fanatique, on risque d’être
-honoré d’un combat. Autrefois cette injure
-était le lot habituel des étrangers qui
-passaient dans les quartiers turcs, mais
-aujourd’hui la police et la crainte salutaire
-qu’elle inspire y ont mis bon ordre.</p>
-
-<p>Parfois cependant il arrive qu’une
-femme ainsi voilée marche droit à l’étranger
-et lui adresse la parole sans en être le
-moins du monde empêchée. Ne flairez pas
-alors quelque piquante aventure ; au ton
-dont elle profère les paroles inintelligibles
-qu’elle vous adresse, vous devinerez une
-vieille mendiante qui en veut uniquement
-à vos kreutzers. Dans les campagnes, les
-femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles
-aperçoivent un <i>giaour</i>, elles font
-volte-face avec une brusquerie parfois comique,
-se collent le visage contre un
-arbre et présentent au passant cette partie
-de leur individu à laquelle on n’a guère
-l’habitude d’adresser ses saluts.</p>
-
-<p>Dans le district situé au delà de la Narenta,
-les femmes se promènent sans voiles
-et ne craignent pas de se faire admirer
-par les étrangers. Mais là aussi défense
-de leur adresser la parole.</p>
-
-<p>Le mariage chez les Turcs, en Bosnie,
-est une institution essentiellement civile.
-L’iman, le prêtre n’y participe que pour
-assister la fiancée, et comme son cavalier
-servant, puisqu’il est chargé de l’aller
-chercher chez ses parents et de la conduire
-chez le juge (cadi), qui seul a qualité
-pour unir les futurs époux.</p>
-
-<p>Le fiancé revêtu de son plus chatoyant
-costume, ses parents (mâles bien entendu)
-et ses amis intimes, attendent l’arrivée de
-la future mariée. C’est un de ses amis qui
-a été chargé de demander formellement
-à la jeune fille, à travers le grillage de sa
-fenêtre ou du petit judas également grillé,
-pratiqué dans la porte de sa cellule, si
-elle consent à prendre pour époux, Iussuf,
-le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à
-la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative
-a été rapportée, le jour de la noce
-est fixé.</p>
-
-<p>Le cadi commence par énumérer les
-charges du mari à l’égard de la femme, il
-constate, comme un notaire, les apports
-des époux et prend note des engagements
-du mari pour le cas où il répudierait sa
-femme. Cette éventualité doit toujours
-être prévue, la stérilité étant un cas de
-divorce ; seulement le mari doit toujours
-pourvoir à la subsistance de l’épouse
-séparée. Les parents se portent garants
-de ces engagements. C’est seulement
-lorsque ces détails ont été réglés, que le
-cadi autorise l’iman à prononcer par trois
-fois la formule rituelle qui proclame l’union
-des époux mariés comme le furent
-Adam et Ève, Mahomet et Chadidya.</p>
-
-<p>Les fêtes du mariage durent plusieurs
-jours chez les Turcs riches. On ne se
-borne pas à nourrir somptueusement les
-invités, on leur envoie également différents
-cadeaux, le <i>cadi</i> et l’<i>iman</i> surtout
-ne sont pas oubliés, enfin, lorsque tous les
-ustensiles de ménage et les meubles ont
-été transférés dans le logement de l’époux,
-la vie commune commence pour les mariés.
-A partir de ce moment, la femme est
-légalement et de fait sous la dépendance
-totale et absolue de son mari. Il peut lui
-interdire même de voir ses plus proches
-parents, et elle ne sortira pas sans sa
-permission. Malgré la rigueur de ces
-usages, on n’entend guère les femmes
-turques se plaindre d’être maltraitées par
-leurs maris ; au contraire, les rares Européens
-qui ont réussi à se rendre compte
-de la vie de famille chez les musulmans ou
-qui sont liés avec des Turcs bosniaques,
-sont d’accord pour constater que l’influence
-morale de la femme est très grande,
-et que dans beaucoup de ménages elle
-porte la culotte. Ah ! le jour où une brèche
-aura été faite dans les traditions séculaires
-si rigoureusement observées, quand
-le voile qui recouvre les visages des épousées
-aura disparu, ou sera devenu d’un
-tissu plus transparent — le jour où le
-mari et la femme turcs prendront leur
-repas en commun, la civilisation aura fait
-un pas immense dans ces contrées ; car
-c’est l’influence des femmes, ne connaissant
-aujourd’hui rien en dehors du harem,
-recroquevillées dans l’éducation selon le
-Coran, qui est l’obstacle le plus puissant,
-le plus efficace au progrès.</p>
-
-<p>L’épouse turque ne peut recevoir aucun
-homme sauf son mari, mais, dans les
-harems aisés, on a pris les habitudes qui
-règnent à Constantinople. Les femmes se
-réunissent entre elles ; elles font alors
-assaut de parures et de toilettes et dansent
-au son de la guitare ou de l’instrument
-local, la <i>tamboura</i>. Elles ont conservé
-la vieille danse slave, le « kolo » (une
-sorte de farandole), et s’agitent pendant
-des heures en tournant en rond. Elles
-s’interrompent pour absorber force sorbets,
-glaces et pâtisseries légères, et pendant
-qu’elles se livrent à des distractions
-comme de grandes poupées vivantes
-qu’elles sont, des pantoufles placées devant
-la porte du harem interdisent au
-mari de pénétrer dans le sanctuaire. Ce
-signe est le plus efficace des verrous, et
-nul mari n’oserait enfreindre cette défense
-sans déchoir à ses propres yeux.</p>
-
-<p>Il y a certains jours réservés aux visites.
-On voit alors par les rues tortueuses et
-étroites, au milieu de la boue, des bandes
-de femmes s’avancer, précédées et suivies
-de serviteurs qui, lorsque la nuit est venue,
-portent de grosses lanternes. Les longs
-paletots-fourreaux sont de couleurs très
-variées. Les vêtements rouges et jaune-clair
-tranchent sur le noir et le blanc ;
-quant à la chaussure, ce sont des bottes
-de maroquin couleur safran. Et les rires,
-les gazouillements, les bavardages vont
-leur train, sans compter que ces dames ne
-se gênent pas quelquefois pour se moquer
-des passants. Ne sont-elles pas sûres de
-l’impunité ? Ces jours de visite sont, pour
-les habitantes des harems, de véritables
-jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent
-de l’air et du soleil !</p>
-
-<p>Depuis l’occupation, des liens sociaux
-se sont établis entre les femmes du
-monde turc et les épouses de quelques
-fonctionnaires et officiers autrichiens.
-Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent
-chez elles la visite des cadines. Mais
-alors, il faut que le mari ait soin de disparaître.
-Les dames turques se montrent
-très curieuses des plus petits détails de
-ménage, et elles examinent avec une
-attention presque enfantine les objets les
-plus insignifiants que l’on met sous leurs
-yeux. Elles sont particulièrement heureuses
-quand les dames des fonctionnaires
-leur font admirer quelques chiffons ou
-colifichets que l’on a fait venir de Vienne
-ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent
-beaucoup à certaines immigrées et
-il y a des amitiés sérieuses qui se sont
-nouées entre turques et chrétiennes.</p>
-
-<p>Les Bosniaques se marient encore
-plus jeunes que les femmes musulmanes
-de Constantinople. L’âge moyen des
-fiancées est de quinze ans, mais il en est
-qui rendent la fameuse visite au cadi un
-ou deux ans plus tôt.</p>
-
-<p>La nubilité précoce, la vie du harem, le
-régime débilitant des rêveries et le manque
-de précautions hygiéniques flétrissent
-bientôt les appas de la femme musulmane ;
-à trente-cinq ans, c’est une véritable
-vieille et elle peut prendre ses invalides
-d’épousée.</p>
-
-<p>Il y a une question délicate très souvent
-soulevée, et à laquelle on n’a jamais
-répondu avec quelque certitude. Malgré
-toutes les précautions minutieuses,
-malgré la surveillance incessante à laquelle
-on l’assujettit, la musulmane est-elle
-absolument fidèle, et son mari se
-trouve-t-il absolument à l’abri des accidents
-conjugaux ? La présence de tant de
-sémillants officiers, grands bourreaux des
-cœurs, laisse-t-elle tout à fait indifférentes
-les recluses des harems ? Si vous faites
-une enquête sur ce sujet délicat, vous
-n’obtiendrez pour réponse que des sourires
-discrets, et des demi-confidences
-pleines de réticences, mais rien de précis.</p>
-
-<p>Nous sommes loin du reste en Bosnie,
-des sacs remplis de chats et de
-couleuvres dans lesquels on cousait
-l’épouse adultère. Un édit du sultan Suleiman
-se borne à autoriser le mari, dont
-les revers conjugaux auront été suffisamment
-démontrés, à réclamer le divorce. Il
-est vrai qu’il en est de même pour le cas
-où la femme ôterait son voile devant
-un étranger ; mais, dans un cas comme
-dans l’autre, le mari doit pourvoir à la
-subsistance de la divorcée.</p>
-
-<p>Le même sultan Suleiman avait établi,
-en quelque sorte, un tarif pour les baisers
-donnés à une femme qui n’est pas
-la vôtre. Il est vrai que la modicité de
-l’amende constituait une véritable provocation.
-En revanche, tout homme qui enlevait
-une jeune fille ou un jeune garçon
-était impitoyablement amoindri dans ses
-œuvres vives.</p>
-
-<p>Il va sans dire que l’une et l’autre de
-ces lois sont tombées en désuétude.</p>
-
-<p>Regardons dans l’intérieur des maisons.
-Le mobilier est resté le même,
-depuis l’introduction des usages turcs.
-Des nattes et des guéridons en constituent
-à peu près le fond. La qualité de
-ces objets varie selon le degré de fortune
-des habitants ; le luxe principal consiste
-dans des tapis qui viennent de la Roumélie,
-et dont le tissu est très épais. Les
-riches, qui tiennent à avoir un état de
-maison élégant, font venir leurs tapis de
-Smyrne, et dépensent souvent de grosses
-sommes.</p>
-
-<p>Lorsque le musulman bosniaque meurt,
-il doit être enterré dans les 24 heures.
-Le Prophète a dit que celui qui est destiné
-à entrer au paradis doit y pénétrer le
-plus tôt possible, et d’autre part il faut se
-débarrasser très rapidement du cadavre ;
-cette hâte a dû donner lieu à de bien terribles
-erreurs, d’autant plus que l’examen
-du médecin des morts est assez
-sommaire. A Sérajewo et dans les villes,
-l’autorité autrichienne y a mis au moins
-bon ordre, et les morts sont visités par
-des docteurs sérieux, qui s’efforcent de
-prévenir l’inhumation précipitée des cataleptiques.
-Si le décédé est d’une famille
-particulièrement pieuse, le corps, après
-avoir été lavé et revêtu du suaire, est
-transféré à la mosquée où il passe la dernière
-nuit. On porte le mort au cimetière
-sur les épaules, et de même que chez nous,
-les passants saluent le cercueil, en Bosnie
-ils relayent les porteurs. C’est sous
-cette forme que les honneurs sont rendus
-aux morts.</p>
-
-<p>Les populations chrétiennes offrent
-un singulier mélange de traditions slaves
-et d’assimilations musulmanes. Dans
-les villes, le costume des Serbes, qui
-n’ont pas encore pris le parti de se
-vêtir à l’européenne, est semblable à
-celui des mahométans ; les femmes fort
-heureusement, car elles sont fraîches
-dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont
-pas adopté le voile impénétrable des
-Turques, elles courent par les rues, la
-tête nue, pimpantes et rieuses ; nu aussi
-est le pied qui repose dans des sabots en
-bois, la seule chaussure qui s’harmonise
-avec la qualité du pavé de Sérajewo et
-de Mostar ; leur jupe, très ample et
-d’étoffe bariolée, se rétrécit dans le bas
-et forme une sorte de pantalon. Une
-casaque brodée, en hiver une pelisse de
-peau de mouton et un bonnet posé sur
-la nuque complètent ce costume.</p>
-
-<p>Dans la campagne, la condition des
-Bosniaques chrétiens était, jusqu’en 1870,
-fort misérable ; leur logement, leur nourriture,
-leurs habits, tout attestait cet état de
-délabrement. La polenta les nourrissait,
-et pour costume, hommes et femmes
-n’avaient que de longues chemises de
-toile grossièrement tissées ; sachant que la
-récolte pouvait être enlevée par les begs,
-ou confisquée par les aghas, ils ne se
-donnaient guère la peine de cultiver le sol.
-Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui
-qu’ils sont certains de garder ce qui leur
-appartient, la loi et les autorités leur
-garantissant leurs propriétés. Le Khmète
-prend goût à la culture de son lopin de
-terre, il songe à en tirer bon profit, et ses
-besoins sont déjà moins rudimentaires
-qu’autrefois.</p>
-
-<p>La gaieté et la bonne humeur pénètrent
-avec l’aisance et la sécurité dans
-les cabanes des villageois ; les vieilles
-légendes d’autrefois y sont chantées avec
-accompagnement de la « tamboura », la
-guitare nationale, et le dimanche, le <i>kolo</i>
-entraîne garçons et fillettes dans son
-tourbillon. Le soldat autrichien se mêle
-à la fête ; il est le bienvenu partout. Il
-a une arme au côté, et il ne pille pas !
-Cela change les habitants des bachi-bouzoucks
-que la Turquie lâchait autrefois
-sur eux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX</h2>
-
-<p class="arg">Origines de l’occupation autrichienne. — L’opinion publique
-à Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient. — Démonstration
-à Budapesth. — Contrepoids à l’influence
-russe. — Action des agents autrichiens à Sérajewo. — Le
-voyage impérial de 1873. — Les réfugiés. — L’entrée
-du général Philippovic sur le territoire turc.</p>
-
-
-<p>Dans le courant de l’été de 1876, les
-souverains d’Autriche-Hongrie et de
-Russie se rencontrèrent au château de
-Reichstadt en Bohême, celui-là même qui
-avait été érigé en fief éphémère au profit
-du fils de Napoléon I<sup>er</sup>. Le résultat de
-cette entrevue fut un arrangement qui
-garantissait au tsar la neutralité de l’Autriche,
-au cours de la guerre qu’il avait
-résolu d’entreprendre contre la Turquie.
-En revanche, François-Joseph retourna à
-Vienne avec l’assurance que les tendances
-d’expansion de la monarchie vers
-l’est trouveraient satisfaction, sans que
-l’Autriche eût besoin de tirer l’épée. On
-peut dire que l’occupation de la Bosnie
-fut résolue dès ce jour-là.</p>
-
-<p>Le gouvernement de Vienne tint strictement
-ses engagements ; malgré le courant
-de l’opinion publique très hostile
-à la Russie, malgré les observations de
-la presse et les interpellations parlementaires,
-il refusa de se jeter dans la
-mêlée et il assista l’arme au bras à la
-lutte sanglante qui se poursuivait en
-Europe et en Asie.</p>
-
-<p>Le comte Andrassy, alors ministre
-des affaires étrangères, avait une situation
-des plus difficiles. Homme d’État
-hongrois, parvenu à la plus haute situation
-de l’empire grâce à l’appui de ses
-compatriotes, poussé par eux et chargé de
-défendre les intérêts magyars, il se vit
-obligé de tenir tête à un mouvement
-d’opinion des plus prononcés et des plus
-actifs, qui de Budapesth avait rayonné
-jusque dans les dernières bourgades de
-la Hongrie.</p>
-
-<p>De toutes parts des meetings s’organisaient,
-des processions précédées de bannières
-et de fanfares traversaient les
-rues réclamant à grands cris, et non
-sans menaces, la guerre contre la Russie
-et accusant le ministre de faiblesse ou
-même de trahison.</p>
-
-<p>Les premières victoires des Turcs autour
-de Plewna et en Asie-Mineure, jetèrent
-de l’huile bouillante sur le feu de
-l’enthousiasme turcophile des Hongrois.
-C’est que l’on se souvenait, dans les pays
-de la couronne de Saint-Étienne, de
-l’intervention russe de 1849, sans laquelle
-l’Autriche ne serait jamais parvenue
-à mater l’insurrection magyare ; on se
-souvenait également de la noble et généreuse
-fermeté du sultan Abdul-Medjid,
-refusant de livrer Kossuth et ses compagnons.
-Les agitateurs, qui donnaient
-alors le mot d’ordre au parlement dans
-les réunions publiques et dans les journaux,
-proclamaient qu’il était du devoir
-sacré de la Hongrie de se montrer reconnaissante
-et de voler au secours de la
-Turquie.</p>
-
-<p>Le mouvement atteignit son apogée
-lorsqu’une députation de <i>softas</i>, venant de
-Constantinople, débarqua à Budapesth
-pour prendre livraison d’un sabre d’honneur
-offert à Osman-Pacha. Les démonstrations
-bruyantes, et les sommations
-adressées au comte Andrassy d’avoir
-à tirer l’épée devinrent plus pressantes
-et plus directes.</p>
-
-<p>Mais le comte Andrassy ne s’en émut
-point, il s’était tracé sa ligne de conduite
-politique : il n’en dévia point. Si le début
-de la campagne de 1877 avait eu des
-épisodes très flatteurs pour l’héroïsme
-des soldats turcs et humiliants pour les
-généraux russes, la suite et la fin de la
-guerre montrèrent toute la misère et toute
-l’incapacité de l’administration turque. Il
-était évident que c’eût été rendre un
-mauvais service aux populations chrétiennes,
-c’eût été un crime envers la civilisation
-que de replacer sous le joug
-du padishah les provinces que la puissance
-des armes russes en avait détachées.
-L’intérêt de la monarchie austro-hongroise
-n’était plus — s’il l’avait jamais
-été — dans le maintien dogmatique
-de l’intégrité de l’empire ottoman, mais il
-consistait dans l’établissement d’un contre-poids
-à l’influence russe dans les Balkans.
-L’alliance étroite avec la Serbie et
-l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine,
-telle devait être la base de la politique
-nouvelle de l’Autriche-Hongrie
-dans la péninsule. A ce compte-là on
-n’avait plus à redouter à Vienne l’extension
-de l’influence russe et l’on pouvait
-même consentir à ce que le tsar fît gouverner
-la Bulgarie par un de ses généraux
-ou l’un de ses parents. Si l’on tient
-compte de ce que ce double résultat a
-été atteint sans que l’Autriche eût à
-s’imposer d’autres sacrifices que ceux
-exigés par la répression du soulèvement
-des Bosniaques et des Herzégoviens,
-l’on conviendra que la politique du cabinet
-de Vienne a été, cette fois, habile
-dans ses projets et heureuse dans ses
-résultats.</p>
-
-<p>Comme nous l’avons dit plus haut,
-depuis longtemps les regards des Bosniaques
-opprimés se tournaient vers
-l’Autriche. Les agents consulaires que le
-cabinet de Vienne avait envoyés à Sérajewo
-s’étaient fait remarquer par leur
-intelligence et leur activité. Deux militaires
-surtout, le colonel Thömmel et le
-colonel (plus tard général) Ivanovic,
-entrèrent en relations intimes avec les
-slaves et par la cordialité qu’ils leur témoignèrent,
-par la protection qu’ils accordèrent
-aux rajahs persécutés, ils surent
-acquérir de vives sympathies qui furent
-reportées sur le souverain de l’empire
-austro-hongrois.</p>
-
-<p>Ces sympathies éclatèrent surtout
-en 1873 lorsque l’empereur visita la Dalmatie.
-Tandis que le gouverneur de la
-Bosnie, Ali-Pacha, se rendait à Raguse,
-avec une suite nombreuse pour saluer
-officiellement François-Joseph au nom
-de son souverain le Sultan, des troupes
-de paysans à cheval, à pied, juchés sur
-des charrettes passaient la frontière pour
-contempler de près ce « tsar » qui se
-montrait aux populations les plus éloignées
-de son empire et qui venait s’enquérir
-de leurs besoins, de leurs désirs et
-de leurs aspirations. L’effet produit par
-la personnalité de François-Joseph sur
-les habitants des provinces voisines de la
-Dalmatie fut très grand ; la figure à la fois
-martiale et élégante du souverain, ses
-façons si simples et empreintes d’une
-véritable noblesse, lui concilièrent tous
-ces esprits naïfs et humbles, habitués
-à considérer le moindre pacha comme
-un demi-dieu planant orgueilleusement
-au milieu des nuages de son chibouque.
-Quand ils arrivèrent dans leurs foyers, ils
-racontèrent ce qu’ils avaient vu, et dès
-ce moment tous s’écrièrent : « François-Joseph
-sera notre protecteur et notre libérateur ! »
-Ces espérances furent encouragées
-encore par la faveur dont jouissait
-alors le général de Rodich, gouverneur
-de la Dalmatie, qui passait avec
-raison pour un des partisans les plus
-ardents de l’émancipation des rajahs
-dans les Balkans.</p>
-
-<p>Lorsque les troubles éclatèrent, et lorsque
-peu à peu le mouvement gagna toute
-l’Herzégovine et une partie de la Bosnie,
-tous ceux qui avaient été compromis dans
-le mouvement et qui redoutaient de cruelles
-représailles cherchèrent un asile sur
-le territoire autrichien. Non seulement ils
-trouvèrent un refuge dans les États de
-l’empire, mais le gouvernement leur accorda
-des secours calculés modestement,
-mais qui finirent cependant par obérer d’un
-chiffre assez considérable le budget, car
-le nombre des émigrants augmentait et la
-durée de leur exil semblait se prolonger à
-l’infini. A la fin de 1876, les réfugiés bosniaques
-avaient coûté à l’Autriche 12 millions
-de florins. Pour un État dont les finances
-exigent des ménagements, c’était une lourde
-charge, surtout étant donné que ces dépenses
-furent faites en pure perte, sans le
-moindre espoir de remboursement.</p>
-
-<p>Sur les instances de l’Autriche, la Turquie
-proclama une amnistie générale et
-les émigrants furent invités à rentrer. La
-plupart s’y refusèrent ; ils n’avaient aucune
-confiance dans la sincérité de la
-clémence ottomane ; d’ailleurs, la plupart
-avaient été rejoints sur le sol autrichien
-par leurs familles, et ils s’y trouvaient fort
-bien.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, une voix s’était élevée
-en faveur des Bosniaques ; c’était celle
-du prince Milan de Serbie. Au nom de la
-similitude des races, et s’appuyant sur des
-traditions historiques, le jeune souverain
-et son premier ministre Ristich réclamaient
-de la Porte l’administration de la
-Bosnie. Le Monténégro semblait laisser
-deviner les mêmes prétentions au sujet de
-l’Herzégovine. La Turquie s’étant refusée
-à faire droit aux exigences des deux principautés,
-la guerre de 1876, à laquelle la
-Russie prit une « part officieuse », en est
-résultée.</p>
-
-<p>Quand même la Turquie eût cédé, ou
-qu’elle eût été battue, la Serbie et le Monténégro
-n’eussent point obtenu satisfaction.
-M. le comte Andrassy avait clairement
-déclaré dans plusieurs notes péremptoires
-que l’Autriche ne souffrirait aucun
-changement de régime dans les provinces
-limitrophes au profit d’un autre État. Le
-ministre des affaires étrangères laissait
-entrevoir que si l’administration de la
-Bosnie devrait être enlevée à la Porte, c’est
-l’Autriche-Hongrie seule qui devait en être
-chargée. M. d’Andrassy avait exprimé
-d’une façon très pittoresque ses raisons
-dans une note diplomatique : « Nous sommes,
-disait-il, aux premières loges pour
-assister aux troubles qui ont lieu au delà de
-notre frontière, et c’est nous qui payons les
-frais du spectacle. » La défaite des Serbes
-résolut la question bosniaque en faveur
-de la Turquie jusqu’à l’année suivante.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le moment de rappeler ici à
-la suite de quelles longues discussions et de
-quelles négociations difficiles l’aréopage
-réuni à Berlin accepta l’article 25 du traité
-portant que la Bosnie et l’Herzégovine
-seraient occupées et administrées « par
-l’empire austro-hongrois ». M. le comte
-Andrassy avait fait valoir l’état anarchique
-qui régnait dans les deux provinces
-depuis trois ans ; il excipa des rapports
-de ses consuls dépeignant la dévastation
-du pays par les bachi-bouzoucks, l’état
-misérable des rajahs, de 80,000 chrétiens
-payant l’impôt pour 300,000 qui
-avaient émigré. Il avait pu insister, avec
-raison, sur l’émotion qui gagnait forcément
-les populations slaves de l’Autriche
-et sur les difficultés de toute espèce qui
-en résultaient. Cet état de choses ne devait
-durer à aucun prix, et la Turquie
-manquant de force pour rétablir solidement
-l’ordre, l’Autriche offrait de s’en
-charger. Sauf l’Italie, tous les États représentés
-au congrès furent d’avis de donner
-à l’Autriche le mandat réclamé par elle ;
-la Russie, il est vrai, céda de mauvaise
-grâce, mais elle consentit enfin à l’occupation,
-afin d’éviter l’annexion et de pouvoir
-un jour limiter les pouvoirs que l’Autriche
-tenait du consentement — révocable — des
-autres puissances. Quant à la Turquie,
-rien de plus contradictoire et de plus embrouillé
-que les instructions données dans
-la question bosniaque à ses plénipotentiaires ;
-ceux-ci ne savaient à quel saint
-se vouer en présence des dépêches de
-Constantinople. Tantôt le sultan se résignait
-à subir l’occupation, tantôt il faisait
-mine de s’y opposer à main armée. Lorsque
-le fameux article fut voté, on ne sut
-pas au juste à Vienne à quoi s’en tenir,
-mais en général la diplomatie autrichienne
-comptait sur l’apathie musulmane, sur la
-résignation au <i>Kismet</i> ! Le comte Andrassy
-était plein de confiance, il assurait
-à ses familiers que l’occupation ne souffrirait
-aucune difficulté. « Il suffira d’y envoyer
-une compagnie avec la musique, »
-déclara le ministre, et le mot courut Vienne.
-Il fut vivement reproché à son auteur,
-comme une preuve d’imprévoyance, lorsqu’il
-fallut, quelques semaines plus tard,
-mobiliser plusieurs corps d’armée pour
-étouffer l’insurrection.</p>
-
-<p>Le fait est qu’une agitation très intense
-se propageait à travers la Bosnie et gagnait
-l’Herzégovine. Les Turcs, montagnards
-fiers et indomptables, ne pouvant supporter
-l’idée d’une domination étrangère, les
-Swabas (Allemands) leur faisaient horreur.
-Ils se préparèrent à la révolte et à
-la résistance ; on leur en laissa le temps
-largement pendant les trois semaines
-qui s’écoulèrent entre la publication du
-traité de Berlin et le passage de la Save
-par le général Philippovic. Il eût été
-facile d’agir par surprise ; d’abord en retardant
-autant que possible la publication
-du paragraphe 25, en retenant les dépêches
-qui devaient annoncer aux Bosniaques
-la décision prise à leur égard, et
-d’autre part en pressant le mouvement de
-concentration de l’armée autrichienne.</p>
-
-<p>Le <i>vali</i> turc était toujours, à Sérajewo,
-en butte à toutes les sommations et aux
-injonctions les plus brutales. On l’accablait
-de questions sur ce qu’il comptait
-faire, sur l’attitude que le monde officiel
-turc garderait vis-à-vis de l’occupation.</p>
-
-<p>Le gouverneur était sans instructions,
-abandonné à lui-même, à ses inspirations,
-ne sachant pas auxquelles il
-devait obéir pour satisfaire son auguste
-maître d’Idliz-Kiosk. S’il fallait en juger
-par les préparatifs militaires, la Turquie
-était décidée à défendre avec la dernière
-énergie les provinces que l’Autriche
-allait administrer. Une armée de 25 à
-30,000 hommes avait été concentrée entre
-la Save et Sérajewo ; tous les éléments
-de l’organisation turque étaient représentés,
-mais les bachi-bouzoucks y
-dominaient. Les canons, les armes de
-réserve ne manquaient pas, et chaque
-jour on signalait l’arrivée de nouveaux
-convois de munitions. Après une courte
-lutte d’influences diverses, les fanatiques
-l’emportèrent, la résistance fut résolue.
-Le peuple de Bosnie s’était soulevé ; il
-lui fallait un chef insurrectionnel, il
-l’eut dans la personne d’Hadji-Loja.
-Singulier type que celui de cet aventurier
-à la fois illuminé et brigand, que les
-événements devaient conduire à la surface,
-alors qu’il opérait obscurément
-jusque-là dans les passages des montagnes
-et sur les grandes routes !</p>
-
-<p>Hadji-Loja était un musulman de la
-vraie Turquie, un descendant d’Omar et
-non un Bosniaque converti. Les uns
-disent qu’il a débuté par des études
-théologiques, les autres affirment qu’il
-était simplement garçon boucher à Stamboul.
-Le fait est que, fort jeune encore,
-il fit le pèlerinage de la Mecque et revint
-avec tout le prestige que le musulman
-rapporte de la Ville sainte.</p>
-
-<p>Par quel hasard vint-il en Bosnie ?
-C’est d’ailleurs un point bien peu intéressant.
-Le fait positif, c’est que, pendant
-trois ans, il tint la campagne dans les
-environs de Sérajewo avec une douzaine
-de compagnons, échappant toujours avec
-bonheur aux recherches de la police et
-aux poursuites des zapthiés. Dès que le
-bruit de l’entrée des Autrichiens se répandit
-dans la capitale bosniaque, Hadji-Loja,
-de brigand se fit partisan et commença
-à revendiquer à grands cris et à
-main armée l’indépendance du pays. Peu
-de journées lui suffirent, appuyé d’ailleurs
-sur le clergé musulman, pour acquérir un
-grand ascendant et se placer à la tête de
-ceux qui adressaient d’impérieuses sommations
-au vali. Celui-ci tenta de s’échapper ;
-mais les Bosniaques armés le rejoignirent
-à quelques lieues de Sérajewo et
-le ramenèrent prisonnier.</p>
-
-<p>Il y avait alors en Bosnie près de
-30,000 hommes de troupes turques qui
-y avaient été concentrées à la fin de la
-campagne de 1877, et cette troupe avait
-été grossie par les déserteurs appartenant
-à d’autres parties de l’armée ottomane,
-qui avaient participé à la lutte contre la
-Russie.</p>
-
-<p>On manquait <i>absolument</i> de renseignements
-exacts à Vienne, sur l’attitude
-de cette force militaire, à partir du
-moment où les troupes impériales pénétreraient
-sur les territoires désignés par
-l’article 25 du traité de Berlin ; cependant,
-ni au ministère de la guerre, ni
-aux affaires étrangères, on ne croyait à
-une résistance sérieuse.</p>
-
-<p>Les préparatifs militaires ordonnés en
-vue de l’occupation dépassaient de beaucoup
-« la compagnie avec musique » qui,
-selon le paradoxe attribué au comte Andrassy,
-devait suffire pour assurer l’exécution
-du mandat donné à l’Autriche.</p>
-
-<p>Un corps d’armée de 70,000 hommes
-avait été concentré dès le commencement
-de juillet dans la Croatie et dans le
-Banat ; le commandement avait été confié
-au général Philippovic, un rude soldat,
-appartenant à ces familles militaires
-des confins, dont la guerre a été depuis
-des siècles l’unique métier et la seule
-aspiration. Le général ou plutôt le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
-Philippovic passait pour
-être fort bien en cour ; le fait est que
-l’empereur lui avait confié un des commandements
-les plus importants, celui
-de Bohême, avec résidence dans l’antique
-cité de Prague. On vantait son énergie
-et son application à tous les détails de
-sa tâche ; mais il était également connu
-pour sa vigueur et son inflexibilité en
-matière de discipline. Enfin les Slaves
-militants réclamaient comme un des leurs
-le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> ; ils espéraient qu’il
-mettrait son épée au service de leur cause
-comme jadis son compatriote et compagnon
-d’armes Jellacich.</p>
-
-<p>Tandis que cette armée principale devait
-envahir la Bosnie, un corps de 20 à
-25,000 hommes, réunis en Dalmatie sous
-le commandement du général Joanovich,
-celui-là même qui fut naguère consul
-à Sérajewo, se préparait à entrer en
-Herzégovine.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis la réorganisation
-militaire, suite de la guerre
-désastreuse de 1866, une force militaire
-autrichienne allait entrer en campagne.
-Ce n’était plus la vieille armée vaincue
-à Solférino et à Sadowa, composée de
-soldats de profession et commandée par
-des officiers exclusivement recrutés parmi
-la noblesse. L’armée commandée par les
-généraux Philippovic et Joanovich était
-nationale, issue du service obligatoire et
-ayant comme réserve organisée la nation
-valide tout entière.</p>
-
-<p>Les officiers n’appartenaient plus aux
-castes ; les grades, depuis dix ans, étaient
-donnés non pas aux mieux titrés, mais aux
-plus capables, aux plus expérimentés et
-aux plus laborieux. L’instruction théorique
-la plus complète, l’initiation à toutes les
-sciences qui composent aujourd’hui le
-bagage intellectuel, telle avait été, pendant
-cette période de paix, la base de
-l’avancement. L’aspect extérieur de
-l’armée s’était également modifié d’une
-façon sensible.</p>
-
-<p>Les traditionnelles tuniques blanches
-avaient disparu, pour faire place à des
-uniformes d’étoffe sombre et d’une coupe
-plus prosaïque ; l’ancien attirail avait été
-simplifié, on s’était débarrassé de tous les
-accessoires inutiles, pour munir l’armée
-de toutes les inventions qui permettent de
-conduire la guerre selon le système le plus
-moderne : artillerie de montagne, télégraphe
-roulant, service d’ambulance au
-grand complet. Les troupes concentrées
-en Croatie formaient le 3<sup>me</sup> corps, on leur
-avait adjoint deux divisions d’infanterie et
-une brigade de cavalerie. Le centre de la
-concentration était à Esseg, capitale de la
-Slavonie ; le chemin de fer s’arrêtait dans
-cette ville, et, avant d’arriver à la frontière,
-voitures du train et fantassins étaient
-obligés de faire deux ou trois étapes.</p>
-
-<p>La date du passage de la Save fut
-tenue très rigoureusement secrète ; le
-gouvernement défendit aux journaux de
-rien révéler sur les mouvements militaires,
-et quelques organes de Vienne ayant cru
-pouvoir communiquer à leurs lecteurs
-des détails sur la force numérique des
-troupes, furent immédiatement saisis.
-Les négociations continuaient, du reste,
-avec la Turquie pour assurer l’exécution
-pacifique du mandat européen confié à
-l’Autriche ; mais, en présence de l’attitude
-fort ambiguë de la Porte, rien ne permettait
-d’espérer que l’effusion du sang serait
-évitée.</p>
-
-<p>Le 28 juillet, le général Philippovic
-avait pris toutes ses dispositions ; il informa
-le cabinet militaire de l’empereur
-qu’il n’attendait plus qu’une dépêche décisive
-pour agir ; il la reçut dans la journée,
-et le passage fut fixé pour le lendemain
-29, à cinq heures du matin.</p>
-
-<p>L’avant-garde, composée d’un bataillon
-de chasseurs, d’un détachement d’infanterie
-et de pontonniers, traversa le fleuve
-dans des barques. Un escadron de hussards
-et le matériel nécessaire à la
-construction d’un pont furent embarqués
-sur des pontons remorqués par un vapeur.
-La rive turque, à cette heure matinale,
-parut déserte, et la première opération — l’établissement
-d’un pont de
-bateaux reposant sur huit chevalets — s’effectua
-sans la moindre difficulté. Il ne
-fallut que deux heures aux habiles pontonniers,
-fidèles à leur réputation, pour
-construire ce passage, malgré le courant
-assez rapide du fleuve.</p>
-
-<p>A neuf heures du matin, l’armée commençait
-son mouvement, tandis que le
-matériel était toujours chargé sur les pontons
-remorqués par un <span lang="en" xml:lang="en">steamer</span> de la
-compagnie autrichienne de navigation.
-Vers midi, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Philippovic,
-entouré d’un brillant état-major,
-passa le fleuve. Auparavant il avait fait
-répandre parmi la population turque, qui
-maintenant se pressait curieuse sur le
-rivage, une proclamation rédigée en croate
-et en turc qui devait rassurer complètement
-les habitants sur la sécurité de
-leurs vies, de leurs propriétés, et — ce
-qui, pour les musulmans, était chose capitale — sur
-le respect de leurs harems.
-Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> annonçait que les
-Autrichiens venaient en amis et qu’ils
-protégeraient les biens et le travail pacifique
-des habitants. Finalement, le général
-promettait d’exiger de ses soldats
-l’observation de la plus stricte discipline.
-Sous ce rapport, on pouvait s’en fier à
-la réputation et aux habitudes du général.</p>
-
-<p>Le premier soin du chef de l’armée
-impériale fut de faire hisser au haut
-d’un mât le drapeau jaune et noir avec
-l’aigle à deux têtes. La musique d’un
-régiment joua l’air national de Haydn et
-les troupes défilèrent en portant les
-armes et en faisant retentir l’air de
-<i>Zivios</i>, de <i>vivats</i> et de <i>hurrahs</i>. C’est
-alors que les autorités et les troupes
-turques donnèrent signe de vie. L’avant-garde
-s’était déjà emparée d’un poste
-de huit zapthiés (gendarmes) qui furent
-désarmés. Alors on vit s’avancer au-devant
-du général deux Turcs, l’un fonctionnaire,
-l’autre officier d’infanterie. Le
-fonctionnaire tenait un large pli cacheté
-de rouge à la main.</p>
-
-<p>Après s’être profondément inclinés devant
-le commandant en chef, les deux
-musulmans firent connaître qu’ils étaient
-chargés de remettre entre les mains du
-général une protestation du gouvernement
-ottoman contre l’entrée des troupes. Le
-général répondit qu’il exécutait les ordres
-de son auguste maître et qu’il ne se laisserait
-arrêter par aucune considération.
-Il refusa d’un geste de recevoir le pli cacheté,
-que le fonctionnaire déposa alors
-sur le sol, presque sous les sabots du cheval
-que montait Philippovic. La marche
-en avant continua immédiatement et
-l’état-major coucha à Dervent.</p>
-
-<p>Pendant toute la journée et jusque bien
-avant dans la nuit, le passage fut continué,
-et, le 1<sup>er</sup> août, la plus grande partie du
-corps expéditionnaire était sur le territoire
-turc. Il importe de noter que la nouvelle
-du passage avait été assez froidement
-accueillie par les organes de l’opinion
-publique à Vienne et à Pesth ; les journaux,
-depuis l’origine du conflit, avaient
-embrassé avec chaleur la cause de la Turquie,
-et ils trouvaient peu logique que
-l’Autriche contribuât au démembrement
-de l’empire ottoman. D’autre part, ils répétaient
-à satiété que le cadeau fait à
-l’Autriche par le Congrès de Berlin entrait
-dans la catégorie des dons funestes
-semblables à ceux que repoussa jadis
-Artaxercès.</p>
-
-<p>Tandis que le corps du général Philippovic
-pénétrait par la Save, le général
-Joanovich avait médité de s’emparer
-de l’Herzégovine par un coup de
-surprise. Pour l’exécuter, il lui fallait
-transporter ses troupes par mer sur différents
-points du littoral dalmate. De là,
-ses soldats devaient grimper avec toute
-l’agilité possible sur la cime des montagnes,
-passer par des défilés inaccessibles
-et prendre Mostar, la capitale, à revers,
-tandis qu’on les attendait sur la grande
-route et les voies ordinaires qui, à cette
-époque, reliaient tant bien que mal la
-Dalmatie et l’Herzégovine.</p>
-
-<p>Pour que ce plan audacieux et qui reposait
-sur la connaissance la plus absolue
-du terrain dans les moindres détails
-pût réussir, il fallait l’exécuter promptement
-et le tenir secret. Le général Joanovich
-redoutait une indiscrétion, même
-dans les bureaux de la guerre à Vienne.
-Au lieu de motiver, par de longues explications,
-la demande de bateaux de transports
-qu’il adressa à son chef, il supplia
-le ministre d’avoir confiance en lui et de
-le laisser faire. Tout d’abord on fut très
-surpris de ses exigences, et ses allures
-mystérieuses parurent antiréglementaires.
-Mais le ministre connaissait le général
-Joanovich, il le savait incapable de
-risquer à l’aventure la vie de ses soldats
-et de s’engouer d’une folle entreprise ;
-le secret du général fut donc respecté,
-et le ministre mit à sa disposition les
-transports qu’il demandait, ainsi que les
-fonds nécessaires pour noliser des bateaux
-de commerce.</p>
-
-<p>Ce résultat obtenu, le général embarqua
-tout son monde, des vivres et du
-matériel, et tandis qu’un faible détachement
-entrait en Herzégovine par la route
-ordinaire, le gros du corps d’occupation y
-arrivait par un chemin des plus invraisemblables,
-s’emparait de Mostar sans
-coup férir et rendait toute résistance
-impossible. Maintenant que le plan du
-général Joanovich était dévoilé par les
-événements, on se félicita à Vienne, au
-ministère, d’avoir eu confiance, et l’habile
-tacticien fut comblé d’éloges mérités !
-Il faut avoir voyagé dans ces contrées,
-au milieu de ces montagnes les
-plus sauvages que l’on puisse imaginer,
-dans ces sentiers où les mules peuvent
-à peine poser le pied avec assurance,
-pour se rendre compte des difficultés
-que les braves gens conduits par le
-général Joanovich eurent à surmonter
-pour arriver au but. La chaleur rendait
-les difficultés de la marche plus sensibles.
-Fort heureusement qu’une inaltérable
-bonne humeur soutint les troupes
-pendant toute cette expédition, et l’on
-triompha sans pertes sensibles du climat
-et du terrain.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, l’armée du général
-Philippovic souffrait également du climat.
-A la chaleur torride des premiers jours de
-l’entrée en campagne succédaient à présent
-des pluies diluviennes ; les sentiers
-de communication — les routes n’existaient
-pas — furent submergés ; impossible
-de continuer la marche en avant. Le
-général s’arrêta à Dervent, premier bourg
-de quelque importance, et les troupes se
-reposèrent pendant quarante-huit heures.
-Elles en avaient grand besoin, mais il
-ne fallait pas trop s’attarder ; les nouvelles
-qui parvenaient de l’intérieur du pays
-étaient de moins en moins rassurantes, il
-fallait frapper un grand coup, il fallait
-surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter
-un soulèvement général.</p>
-
-<p>Aussi, dès le 3, le général Philippovic
-donna l’ordre de reprendre la marche
-en avant. Les troupes occupèrent sans
-résistance Doboy, ville assez importante
-pour la contrée et dont le prince Eugène
-prend bonne note dans le Journal où il a
-relaté en français les principaux épisodes
-de son <i lang="en" xml:lang="en">ride</i>. Il signale le beau castel qui
-domine la ville et considère comme très
-dangereux le défilé qui s’étend entre
-Doboy et Maglay. Il avait bien raison,
-comme le démontra la suite.</p>
-
-<p>Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une
-résistance active des populations. On
-supposait bien dans l’armée qu’il faudrait
-enlever de vive force Sérajewo et disperser
-Hadji-Loja et ses bandes, mais il
-était permis de supposer que l’on arriverait
-aux portes de la capitale en simple
-promenade militaire ; l’attitude des habitants
-justifiait cet optimisme. A Dervent et
-à Doboy, des députations composées de
-musulmans s’étaient présentées au général
-Philippovic et l’avaient assuré de leur
-complète soumission ; les orateurs protestaient
-qu’ils étaient heureux et fiers de
-compter désormais parmi les sujets, et les
-sujets fidèles, de l’empereur François-Joseph.
-Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> avait répondu
-aux protestations de dévouement en promettant
-de protéger la religion musulmane
-à l’égal des autres confessions et
-de garantir les droits de tous les usages
-sans distinction d’origine.</p>
-
-<p>Tout à coup, dans la soirée du 4, le
-bruit se répand dans l’entourage du général
-et bientôt dans le camp qu’un escadron
-du 7<sup>e</sup> hussards, envoyé en reconnaissance,
-a été attiré dans un guet-apens
-et que plus des trois quarts de ces cavaliers
-ont été massacrés, non par des
-troupes qui leur avaient fait loyalement
-face, mais par des habitants qui avaient
-organisé une embuscade. Tandis que l’on
-se demande avec émotion si cette nouvelle
-est vraie, ou s’il s’agit seulement
-d’un vulgaire canard, on voit arriver des
-blessés portant l’uniforme du 7<sup>e</sup> hussards.
-D’autres cavaliers démontés, tête nue,
-sans mousquet ni sabre, les suivent ; ils
-sont tout au plus une trentaine ; le matin
-au départ ils étaient plus de cent. Où sont
-les autres ? Cherchez leurs camarades mutilés
-dans les rues étroites de Maglay ou
-dans les taillis environnants. La sinistre
-nouvelle était vraie, l’occupation pacifique
-va prendre désormais le caractère d’une
-guerre opiniâtre et sanglante.</p>
-
-<p>Voici ce qui était arrivé. Le général en
-chef avait détaché cet escadron de hussards,
-d’abord pour reconnaître le pays et
-en même temps pour escorter un fourgon
-contenant 20,000 florins de numéraire
-destinés à solder des achats de fourrage.
-La petite troupe, arrivée à Maglay, fut fort
-convenablement accueillie par le syndic et
-les principaux habitants, qui adressèrent
-force salamaleks au chef et poussèrent même
-des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci,
-sans la moindre défiance, sortirent de la
-ville et continuèrent leur reconnaissance
-sur Zepce. Ici le décor changea et les
-dispositions des habitants également. Une
-fusillade très nourrie accueillit les cavaliers,
-et ceux-ci, chargés de reconnaître
-le terrain, mais non de livrer bataille, surtout
-à des forces supérieures, tournèrent
-la ville et se replièrent sur Maglay.</p>
-
-<p>Mais là aussi tout est changé. Quelques
-heures ont suffi pour que les rues soient
-barrées et hérissées de barricades. Les
-habitants, obéissant à quelque mot d’ordre
-venu de la mosquée, se sont armés,
-et abrités derrière les maisons, les tas
-de pavés et de pierres, ils attendent le
-retour des hussards. Dès que le veilleur
-placé sur le muezzin les a signalés, la
-fusillade éclate de tous les côtés. — Les
-hussards surpris hésitent. Ils ne peuvent
-retourner à Zepce, où les attendent des
-masses profondes d’ennemis ; s’ils traversent
-Maglay au milieu de ce feu roulant,
-combien des leurs vont mordre la poussière ?
-Ils sont littéralement pris entre
-deux feux. Cependant il faut prendre un
-parti. Les braves Magyars se lancent à
-bride abattue, le sabre haut, dans la ville ;
-mais ils sont arrêtés par les barricades
-d’une construction savante ; il faut faire
-enjamber aux chevaux, peu habitués à cet
-exercice, les obstacles accumulés ; mais
-la fusillade ne cesse pas, les coursiers
-s’abattent éventrés, entraînant le cavalier,
-atteint lui-même de plusieurs balles.
-Aucun moyen de se défendre, l’ennemi
-reste invisible, aucune chance de rendre
-coup pour coup, la mort pour la mort,
-blessure pour blessure ! Il faut songer
-à sortir de cet enfer. Presque tous les
-officiers de l’escadron furent tués ; le
-payeur succomba également, et la voiture
-fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants
-de ce guet-apens arrivèrent au
-camp, et rendirent compte au général en
-chef de ce fâcheux épisode.</p>
-
-<p>Le lendemain, une vingtaine de hussards
-que l’on croyait perdus rallièrent le
-cantonnement ; ils s’étaient cachés dans
-les bois des environs et avaient pu rejoindre
-leurs camarades par des chemins
-de traverse en se guidant d’instinct. Au
-point de vue moral, l’effet du combat ou
-plutôt de la surprise de Maglay fut très
-considérable. Il y eut d’abord en Autriche
-même un sentiment de véritable stupeur,
-lorsque le public, qui s’était habitué à envisager
-l’occupation comme une mesure
-pacifique, ne devant coûter à l’Empire
-que des sacrifices d’argent, vit que l’on
-se trouvait bel et bien à la veille d’une
-guerre, probablement longue et coûteuse.
-Quant aux mahométans de Bosnie, leur
-audace grandit, et sur plusieurs points
-du territoire on signala les prédications
-de derviches et d’imans fanatiques, réunissant
-des bandes armées qui furent
-bientôt renforcées par la plupart des troupes
-régulières turques stationnées dans le
-pays. Les officiers n’avaient reçu aucune
-instruction précise, car la Turquie se complaisait
-dans l’attitude équivoque si chère
-à la diplomatie musulmane ; les chefs
-étaient donc libres d’interpréter cette
-absence d’ordres dans le sens de la résistance
-aux Autrichiens, en permettant à
-leurs troupes d’opérer leur jonction avec
-les « insurgés ». Ce fut sous ce nom
-que les combattants bosniaques furent
-désormais désignés.</p>
-
-<p>A Novi, la petite garnison autrichienne,
-qui, au début de l’occupation, était entrée
-sans difficulté dans cette place, fut obligée
-de l’abandonner.</p>
-
-<p>Le général Szapary, commandant la
-20<sup>e</sup> division, devait suivre la Save et occuper
-le nord-est de la Bosnie en marchant
-jusqu’à Zvornik, sur les limites de la
-Serbie. Il éprouva une telle résistance, et
-les forces de l’ennemi grandirent tellement,
-qu’il dut d’abord se replier sur la ville de
-Gracanica, où il lui fut impossible de tenir.
-Il battit en retraite jusqu’à Doboy, ne
-jugeant pas prudent de s’isoler du gros de
-l’armée. Deux chefs très populaires, Aziz
-Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient
-la guerre sainte, le premier à Livno,
-l’autre dans l’ancienne capitale de la
-Bosnie, à Trawnik. En présence de ces
-faits, le général Philippovic décida avant
-tout de châtier, aussi rapidement que possible,
-les habitants de Maglay coupables de
-guet-apens.</p>
-
-<p>La brigade du général Müller passa la
-petite rivière d’Orsora, grossie par les
-pluies ; les Autrichiens réussirent, grâce à
-un habile mouvement de flanc vigoureusement
-exécuté, à prendre à revers les positions
-des insurgés sur la <i>Pelja Planina</i> et
-à Kosna. Les Bosniaques se voyant tournés
-prirent la fuite, et Maglay fut occupé
-sans résistance. La plupart des habitants
-turcs, se doutant bien des représailles qui
-les attendaient, avaient abandonné leurs
-maisons, emportant le mobilier et faisant
-marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant
-on découvrit quelques individus
-convaincus d’avoir pris part au guet-apens.
-Des pièces de monnaie provenant
-du fourgon qui avait été pillé et des objets
-appartenant aux hussards massacrés
-furent trouvés dans la poche de ces prisonniers.
-On les fusilla séance tenante.</p>
-
-<p>Le lendemain, le général adressait la
-proclamation suivante aux habitants de
-Maglay :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind sc">« Habitants de Maglay,</p>
-
-<p>« L’Empereur d’Autriche, mon Auguste
-Maître, a envoyé ses troupes en
-Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir
-la sécurité. Dans nos intentions et
-dans notre attitude rien ne témoignait de
-l’hostilité pour vos personnes, pour votre
-religion, pour vos coutumes. Cependant,
-après avoir feint d’accueillir amicalement
-nos troupes, vous vous êtes livrés à un
-lâche attentat. D’après les lois de la guerre,
-vous devriez payer ce crime de vos vies et
-de tout ce que vous possédez. Je me borne
-à infliger à votre ville une contribution de
-guerre de 50,000 florins, qui devra être
-versée dans les huit jours. Si dans ce délai
-vous ne m’avez pas fait parvenir cette
-somme, je la ferai rentrer de force et vous
-serez chassés de vos maisons.</p>
-
-<p class="sign sc">« Philippovic. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Sans perdre de temps et sachant que la
-position devenait de plus en plus critique
-à Sérajewo, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> donna
-l’ordre au général duc de Wurtemberg
-de se porter en avant pour marcher sur la
-capitale. Le duc de Wurtemberg, très
-aimé de ses soldats à cause de sa bravoure
-et de son affabilité, fit accomplir à
-ses hommes de véritables prodiges. Malgré
-les difficultés presque indescriptibles
-du terrain, les troupes firent des étapes
-de 12 à 16 heures par jour. La résistance
-des Bosniaques devenait de plus en plus
-vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer
-une escarmouche à Jaïce et cette aimable
-cité, célèbre par ses cascades, fut enlevée
-d’assaut.</p>
-
-<p>Deux jours plus tard, une affaire plus
-sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc se heurta
-à une force de 10 à 12,000 hommes, dont
-la moitié appartenait à l’armée régulière
-turque. L’artillerie et les munitions ne
-manquaient nullement aux Bosniaques qui
-firent mine d’entraver la marche du général
-autrichien. Pour passer outre, le duc
-de Wurtemberg dut se battre toute la journée
-et rompre à la baïonnette les lignes
-qu’on lui opposait. La conduite des
-troupes autrichiennes fut des plus brillantes
-et la victoire décisive. Une quantité
-considérable de trophées et de prisonniers,
-parmi lesquels 400 rédifs de l’armée
-régulière, attestèrent ce succès qui
-permit au duc de Wurtemberg de continuer
-sa marche.</p>
-
-<p>En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient
-du corps d’armée chargé d’occuper
-l’Herzégovine. La marche audacieuse,
-étant donné le terrain invraisemblable,
-du général Joanovich, avait réussi de la
-façon la plus complète. Tandis que les
-Herzégoviens en armes étaient retranchés
-sur les deux routes qui conduisent de
-Mostar en Dalmatie, les chasseurs de l’avant-garde
-se montrèrent dans les environs
-de Mostar, en arrière des guerriers
-farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne
-purent s’expliquer comment une armée
-avait pu passer, avec armes et bagages,
-par les gorges étroites des montagnes et
-des sentiers faits pour les chèvres. Ils
-étaient bien près de croire à quelque sortilège ;
-pourtant il fallut se rendre à l’évidence.</p>
-
-<p>L’anarchie régnait à Mostar ; plusieurs
-hauts fonctionnaires turcs avaient été
-massacrés et le consul autrichien n’avait
-dû son salut qu’à la fuite. Il s’était retiré
-à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques
-coups de feu furent échangés près du village
-de Cibulka, et, le 7 août, le général
-Joanovich entrait dans la capitale de ces
-Herzégoviens dont les sentiments belliqueux
-et l’amour de l’indépendance étaient
-de nature à inquiéter, à juste titre, le commandant
-du corps d’occupation.</p>
-
-<p>L’opération audacieuse et si bien conduite
-du général Joanovich lui valut l’approbation
-de tous les hommes du métier
-et l’admiration de la foule. On lui sut gré
-d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant
-le sang de ses soldats et en se
-présentant à l’ennemi avec un prestige qui
-tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar
-faisait faire un progrès énorme à l’occupation.
-La nouvelle de ce succès augmenta
-encore l’ardeur des troupes opérant
-en Bosnie et leur donna des ailes pour
-arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le
-49<sup>e</sup> anniversaire de la naissance de l’empereur
-François-Joseph approchait, et
-chacun dans l’armée aurait voulu envoyer
-à Vienne, comme cadeau, les clefs de
-Bosna-Seraï, le général en chef plus que
-tout autre. Aussi le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> accueillit
-assez mal Hafiz-Pacha, le <i>Vali</i> de
-Bosnie, qui était venu le trouver au quartier
-général pour l’engager à suspendre
-sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions
-de Constantinople.</p>
-
-<p>Le général en chef, depuis le début de
-la campagne, était outré de la duplicité
-ottomane. Il s’en expliqua avec une rude
-franchise et fit remarquer qu’il n’avait
-tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules
-instructions compatibles avec le traité de
-Berlin, en ordonnant aux autorités civiles
-et militaires d’accueillir les Autrichiens en
-amis et de calmer les populations au lieu
-de les exciter à une résistance inutile. Le
-général fournit à Hafiz-Pacha la preuve,
-qu’il venait d’acquérir, que trente bataillons
-de rédifs s’étaient joints à ces insurgés
-et que cette attitude forçait l’Autriche
-à mobiliser un nouveau corps d’armée.</p>
-
-<p>Quant à la demande de suspendre sa
-marche, le général en fit aussi peu de cas
-qu’il en avait fait de l’essai d’intervention
-d’un consul anglais : « Je suis au service
-de Sa Majesté Apostolique, répondit Philippovic
-et c’est d’elle seule que je puis
-recevoir des ordres ou des instructions. »</p>
-
-<p>Sans perdre de temps, le général en
-chef prit ses dispositions pour arriver en
-vue de la capitale. Les troupes étaient
-divisées en trois partis ; il marchait lui-même
-à la tête du gros, tandis que le général
-Kaiffel se dirigeait avec une des ailes
-vers la citadelle, le général Tegetthoff
-s’avançait par la vieille route qui conduit
-directement à Zenica où l’entrevue de
-Philippovic avec le général turc avait
-eu lieu. Le 15 août, deux combats très
-meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la
-route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac
-où le centre et la division Kaiffel
-eurent à vaincre une résistance désespérée
-des milices qui, sorties de Sérajewo,
-s’étaient portées au-devant des Autrichiens.
-Le 17, la lutte recommença, à une
-dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo ;
-les Autrichiens partagés en trois
-divisions se dirigèrent sur les villages de
-Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière
-localité est située à l’issue d’un bois que
-l’artillerie dut fouiller pendant deux heures.
-L’acharnement des Bosniaques exigea
-les plus grands efforts de la part de
-l’armée ; les insurgés, renforcés par bon
-nombre de rédifs de l’armée régulière et
-conduits au feu par des officiers impériaux
-turcs, avaient l’avantage du nombre
-et des positions.</p>
-
-<p>Une marche hardie du général Vitterez
-à la tête de sa brigade, décida du succès
-de la journée. Ce général réussit à tourner
-la ligne de bataille des Bosniaques, et
-il surprit leurs réserves qui, se croyant en
-sûreté, préparaient tranquillement le repas
-du soir. L’effet des obus lancés par les
-pièces de montagne au milieu du campement
-fut terrifiant ; les Bosniaques prirent
-la fuite ; mais beaucoup n’échappèrent
-point aux feux de salve des fusils Werndl.
-Des canons, un matériel considérable
-(toutes les tentes et objets de campement),
-ainsi qu’un drapeau et 150 prisonniers
-restèrent entre les mains des vainqueurs.
-Lorsque les autres troupes
-bosniaques apprirent ce qui se passait,
-elles eurent la crainte, très justifiée d’ailleurs,
-d’être coupées et se retirèrent en
-toute hâte sur Sérajewo.</p>
-
-<p>La fatigue extrême des Autrichiens qui
-se battaient depuis trois jours ne leur
-permit pas de poursuivre l’ennemi jusque
-sous les murs de la ville, malgré tout le
-désir très ardent du général et de l’armée
-entière de fêter, à Sérajewo même, l’anniversaire
-impérial.</p>
-
-<p>Afin de consoler ses braves, François-Joseph
-eut la délicate attention d’adresser
-au général en chef un télégramme le remerciant,
-ainsi que toutes les troupes,
-« du beau cadeau d’anniversaire qu’ils lui
-avaient offert », en remportant les victoires
-de Han-Belovac, de Stina et de
-Kanaï. La fête de l’empereur fut célébrée
-dans les bivouacs avec tout l’éclat
-militaire, <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> en plein air, revue
-d’honneur, grand banquet offert par le
-général en chef aux officiers supérieurs,
-distribution de vin aux soldats, etc.</p>
-
-<p>Cette journée de fête servit en même
-temps de journée de repos, car, dès le
-lendemain, les marches forcées allaient recommencer.</p>
-
-<p>La prise rapide de Sérajewo s’imposait
-en raison des circonstances ; et c’est surtout
-au point de vue moral qu’il importait
-à l’armée impériale de faire flotter son
-drapeau sur la citadelle.</p>
-
-<p>Le tableau s’assombrissait de plus en
-plus dans les deux provinces et l’œuvre
-de la pacification devenait très dure.
-La soumission rapide de Mostar, où le
-général Joanovich s’efforçait d’installer
-une bonne administration locale et de rassurer
-les mahométans sur ses intentions à
-l’égard de leur culte et de leurs mœurs, ne
-servit pas d’exemple au reste de l’Herzégovine.
-Des bandes armées se montraient
-de tous côtés et les détachements autrichiens
-envoyés pour prendre possession
-de différents points, se heurtaient partout
-à la plus vive résistance. Malheur aux
-patrouilles isolées, aux petits groupes qui
-s’engageaient dans cette contrée sauvage !
-Ils étaient surpris et massacrés sur-le-champ.</p>
-
-<p>Ici les mahométans n’étaient pas à
-craindre seulement ; le Monténégro accentuait
-son attitude hostile à l’empire austro-hongrois ;
-on colportait des ordres de
-résistance attribués au prince Nikita, et
-à son principal conseiller, le sénateur Pelkovitsch.</p>
-
-<p>La Serbie, poussée par la Russie, élevait
-de nouveau des prétentions sur la
-Bosnie, et l’envoi d’un corps d’observation
-de 10,000 hommes sur la Drina avait
-causé de vives inquiétudes à Budapesth.
-Les catholiques, de leur côté, avaient
-fondé, sur l’occupation, des espérances
-ultramontaines que les instructions tolérantes
-du général Joanovich ne satisfaisaient
-nullement.</p>
-
-<p>Les velléités de résistance furent encouragées
-par un coup de main heureux,
-exécuté par une bande d’Herzégoviens,
-près de Stolac. Les Autrichiens y perdirent
-plus de 160 hommes, et la garnison
-de cette petite place fut sérieusement menacée.
-Le général Joanovich dut expédier
-une forte colonne de troupes, pour dégager
-cette garnison et rétablir les communications
-avec Mostar. En même temps, à
-l’autre extrémité du territoire occupé, sur
-les derrières de l’armée et à proximité de
-la frontière croate, des milliers de musulmans
-pénétraient dans la ville de Banjaluka,
-en chassaient les habitants chrétiens
-et se fusillaient pendant plusieurs heures
-avec les troupes massées devant la caserne
-et devant l’hôpital, où les blessés
-coururent les plus grands dangers.</p>
-
-<p>Il fallut envoyer une batterie d’artillerie
-pour chasser les assaillants qui ne
-se retirèrent qu’après avoir couvert les
-ruelles de la ville de cadavres. Le lendemain,
-de nouvelles bandes s’introduisaient
-dans la ville, et mettaient le feu
-au quartier chrétien. Il fallut encore les
-déloger à coups de canon. Enfin à Doboy,
-sur la ligne d’étape de l’armée autrichienne,
-le général Szapary et sa division
-se trouvaient dans la situation la
-plus critique. Le chef réclamait avec
-insistance des renforts. Le gouvernement
-impérial et royal prit alors des
-décisions conformes aux événements.</p>
-
-<p>Le conseil des ministres assemblé à
-Vienne sous la présidence de l’empereur,
-ordonna la mobilisation de deux corps
-d’armée, et la réalisation du crédit de
-60 millions de florins, voté par les délégations
-en vue des événements d’Orient.
-Mais en même temps, défense absolue
-fut faite aux journaux de révéler le
-moindre détail sur les dispositions militaires
-prises par le ministre de la
-guerre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X</h2>
-
-<p class="arg">Sérajewo au mois d’août 1878. — Caractère belliqueux de
-la population. — Souvenirs de 1697. — La dictature du
-clergé. — Le Chéri ; proscription des costumes européens. — Hadji-Loja
-et Petrarki. — La « Commune » bosniaque. — Blessure
-de Hadji-Loja. — Tentatives d’apaisement
-de la bourgeoisie. — Malgré les efforts pacifiques,
-la lutte s’engage. — Dispositions stratégiques. — Prise
-de la citadelle. — Une nouvelle Saragosse. — L’hôpital.</p>
-
-
-<p>La capitale de la Bosnie présentait,
-dans la première moitié d’août 1878, tous
-les signes caractéristiques d’une ville
-en pleine insurrection. L’exaltation des
-esprits et l’anarchie dominaient partout.
-L’idée de résister aux soldats de « l’empereur
-souabe » avait prévalu et une résolution
-farouche remplissait l’âme de tous
-les musulmans. Cette population a eu
-souvent des aspirations belliqueuses et
-elle n’a jamais regardé aux sacrifices,
-lorsqu’il s’agissait de se défendre contre
-l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo
-résistèrent au prince Eugène,
-tandis que l’illustre capitaine avait pu
-traverser la plus grande partie du pays
-sans être arrêté par des obstacles militaires.
-En arrivant devant Sérajewo,
-Eugène adressa une lettre au chef de la
-communauté, aux anciens, et à toute la
-population, pour les engager à se rendre
-et à bien accueillir les troupes impériales
-qu’il commandait. Cette lettre fut
-portée à Sérajewo par un enseigne escorté
-d’un trompette. Les Bosniaques
-répondirent aux ouvertures du prince
-Eugène en massacrant les parlementaires.
-Alors le général ordonna l’assaut
-qui réussit, et fut suivi de scènes de pillage
-et de meurtre. Une grande partie des
-habitants furent passés au fil de l’épée,
-et les efforts du grand capitaine, pour
-arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux.
-Seraglio, comme on l’appelait
-alors dans les récits qui arrivaient du
-théâtre de la guerre, fut saccagé de fond
-en comble ; des incendies éclatèrent, et la
-ruine des malheureux habitants fut ainsi
-complète. A cent quatre-vingts ans de
-distance, les scènes d’horreur dont les
-chroniques nous ont transmis le récit,
-allaient se renouveler.</p>
-
-<p>L’autorité suprême de la ville était
-entre les mains d’une sorte de comité
-de salut public composé <i>d’imans</i> (prêtres),
-<i>derviches</i> et musulmans fanatiques
-dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du
-moins le héros, le grand exécuteur des
-décisions. Le gouvernement provisoire
-de Sérajewo avait des allures à la fois
-très religieuses et ultradémagogiques.</p>
-
-<p>Il avait proclamé le <i>Chéri</i>, c’est-à-dire
-la loi du Prophète Mahomet, le Coran
-dont les versets et les aphorismes, remplacèrent
-toutes les lois, règles et ordonnances.
-Cette rigueur fut poussée si loin,
-que défense fut faite de porter le costume
-franc ou chrétien. Il y eut une seule
-exception faite en faveur de M. Koltesch,
-le médecin dont il est question plus haut,
-qui eut l’autorisation de garder sa redingote
-et son chapeau.</p>
-
-<p>Pour tout autre, l’exhibition d’une
-semblable défroque entraînait des mauvais
-traitements et la prison. Pendant
-toute la journée et souvent au milieu
-de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou
-fausse venait alarmer la population, des
-meetings s’organisaient dans la <i>Cartschia</i>
-(quartier marchand), dans les cours
-des mosquées, dans les cimetières au
-milieu des tombes. La foule accourait en
-armes, et les orateurs faisaient assaut de
-violence. Quelques-uns parlaient avec une
-éloquence très naturelle et très pittoresque,
-tandis que les discours des imans et
-des derviches respiraient le plus âpre
-fanatisme, et rappelaient les prédications
-de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs.
-Puis, ils faisaient des processions
-à travers la ville, au bruit des mousquets,
-des chants d’invocation adressés
-à Allah et des cavalcades ayant tout le
-pittoresque des <i>fantasias</i> arabes.</p>
-
-<p>Pourtant ce mouvement avait aussi
-un côté sérieux et non pas purement
-décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir
-la guerre sainte, et pour nourrir
-toutes les recrues qui paradaient dans
-les rues ; on s’adressa aux riches négociants
-chrétiens, et surtout aux Serbes
-et aux Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits
-antérieurs dans les forêts autour de
-Sérajewo rendaient bien propre à ce
-genre d’expédition, se mettait à la tête
-des requérants armés et venait frapper
-à la porte des nababs, dont il visait
-la caisse.</p>
-
-<p>Un jour, il arriva chez le très riche
-et très rusé marchand grec Pétrarki, le
-principal commerçant de la Bosnie. La
-contribution atteignait un chiffre énorme,
-et capable d’émouvoir même un millionnaire.</p>
-
-<p>En arrivant devant la demeure du Grec,
-Hadji-Loja trouva le négociant debout à
-l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina
-et tendit la main à Hadji, pour l’aider à
-descendre de son cheval. Puis, il le conduisit
-dans ses appartements, où le café et
-le chibouque furent offerts au dictateur
-populaire, sans lui laisser le loisir de produire
-sa requête. Petrarki accabla le Turc
-de compliments, d’épithètes aussi imagées
-que flatteuses, — puis tout à coup, il
-feignit de s’extasier sur la simplicité de la
-mise du « héros ». Il courut à un bahut, et
-en tira un magnifique manteau de couleur
-cramoisie et d’une étoffe précieuse ; une
-pièce magnifique, digne d’un empereur
-romain. En un tour de main, Hadji fut
-revêtu de ce vêtement de parade. « Il est
-fait pour toi, s’écria avec admiration le
-négociant ; jamais humain n’a eu mine
-aussi fière ! Comme le peuple va t’acclamer
-lorsqu’il te verra ainsi ! J’entends
-d’ici les cris des populations. »</p>
-
-<p>Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation,
-en ce moment, que d’aller se
-montrer à ses acolytes, aussi superbement
-attifé. Il prit congé de son hôte,
-qui l’accompagna jusqu’à la porte de la
-rue, avec force salamalecs, et en versant
-des torrents de louanges sur la tête
-de son interlocuteur, qui se jucha sur
-son cheval et partit, désireux de montrer
-son manteau dans tout Sérajewo, ayant
-complètement oublié l’objet de sa visite,
-la grosse contribution de guerre !</p>
-
-<p>Cependant Hadji-Loja qui depuis ne
-quitta plus le manteau rouge donné par
-le négociant grec, n’était pas d’accord
-avec tous les membres du comité de salut
-public. Quelques-uns lui reprochaient avec
-violence des actes de brigandage qu’il aurait
-commis, bien que les ordres de l’autorité
-supérieure défendissent toute exaction.
-Hadji demanda à présenter sa justification
-devant le comité assemblé. Mais en montant
-l’escalier de la maison communale,
-le fusil tout chargé que le dictateur portait
-selon son habitude en bandoulière, partit
-tout à coup, et Hadji eut la jambe droite
-trouée. Il dut être transféré à l’hôpital. — Il
-s’y trouvait encore lorsque les Autrichiens
-pénétrèrent dans la ville.</p>
-
-<p>En présence du gouvernement insurrectionnel,
-les notables — chrétiens et musulmans,
-également inquiets, tremblant
-tous pour leur existence et leurs biens,
-avaient essayé de constituer un contre-poids :
-un comité conservateur qui s’efforçait
-d’apaiser les esprits. Une délégation
-était partie pour le quartier général
-autrichien, afin d’engager le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
-à presser le mouvement de ses
-troupes, lui promettant l’appui des classes
-aisées de la population de Sérajewo. Le
-18 août, à la suite des revers essuyés par
-les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa,
-la terreur s’empara d’une grande partie
-des gens armés qui, naguère encore,
-juraient de se faire tailler en pièces.</p>
-
-<p>Il était permis de supposer que tous les
-projets de résistance avaient été abandonnés,
-et que les Autrichiens prendraient
-possession paisiblement de la ville. C’était
-là l’opinion générale des négociants aisés,
-et comme des patrouilles de hussards
-s’étaient montrées dans les environs, le 18,
-on pouvait attendre le reste de la garnison
-pour le lendemain 19. Mais les paisibles
-habitants de Sérajewo avaient compté
-sans le clergé musulman, sans les prédications
-enflammées des derviches et des
-<i>imans</i> qui avaient réveillé les courages
-abattus, surexcité les sentiments fanatiques
-et remis les armes entre les mains
-de ceux qui les avaient laissé échapper.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, à la très grande surprise
-des bons bourgeois qui se croyaient
-au bout de leurs peines, après trois semaines
-de tribulations, ils furent réveillés,
-le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle
-se mêlait la basse-taille grondante du
-canon.</p>
-
-<p>Le général Kaiffel, après avoir passé la
-Bosna, à la hauteur du village de Poppovic,
-se dirigea en ligne droite sur le monticule
-que couronne la citadelle, et il mit
-en position son artillerie pour battre la
-place en brèche. La canonnade dura de
-sept heures à dix heures du matin ; on ne
-se fit pas grand mal ni d’un côté, ni de
-l’autre, mais les murailles de la citadelle
-furent réduites en miettes.</p>
-
-<p>Pendant ce duel d’artillerie, le centre de
-l’armée, ayant à sa tête le général en chef,
-s’était emparé d’une des collines qui encadrent
-la ville, le <i>Debelo Brdo</i>, en face de
-la citadelle. Maintenant l’artillerie autrichienne
-put rectifier son tir très utilement.
-A onze heures, les canons bosniaques,
-dans la citadelle, sont démontés, et les
-servants tués. Le castel est au pouvoir des
-troupes impériales, qui dévalent vers la
-ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours
-suivi la route de plaine, vient de
-pénétrer également par un autre point.</p>
-
-<p>Mais la lutte n’est pas finie, loin de là.
-Les Turcs fanatisés se sont retranchés
-dans leurs maisons. Les ruelles étroites
-sont barricadées, plusieurs édifices, notamment
-l’hôpital militaire, sont transformés
-en redoutes. Derrière les murs, près
-des meurtrières, dans l’embrasure des
-fenêtres grillées, sous la voûte des portes,
-partout des hommes armés, des femmes
-même couchent en joue les assaillants.
-Un feu de file très nourri ravage les premiers
-rangs des Autrichiens qui pénètrent
-dans les rues. Les ennemis sont invisibles ;
-il est impossible de les atteindre
-dans leurs cachettes. Les assaillants sont
-livrés au plomb meurtrier sans pouvoir se
-défendre, il faut emporter chaque maison,
-chaque masure, il faut acheter au prix de
-torrents de sang le moindre progrès que
-l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse.
-Le fusil devient inutile, c’est à coups de
-baïonnette et à coups de crosse de fusil
-que les soldats, en proie à une fureur
-facile à comprendre, frappent et tuent tous
-ceux qui leur tombent sous la main pendant
-ce furieux assaut.</p>
-
-<p>A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent
-de leurs lits ; leurs mains amaigries
-et tremblantes s’emparent des fusils et
-ils les déchargent par les fenêtres. Quelques
-maisons avoisinant l’hôpital sont
-incendiées, alors on voit, pareils à de
-sinistres gnomes, des enfants turcs de dix
-à douze ans s’élancer du sein des flammes
-munis du redoutable kandjar dont ils essayent
-de frapper les soldats.</p>
-
-<p>La griserie de la mort s’est emparée
-de tous ces musulmans. Voyant
-qu’en dépit de leur résistance si opiniâtre,
-de leur fusillade si retentissante, les Autrichiens
-se rendent peu à peu maîtres
-de la ville et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger,
-ils se précipitent au-devant des
-troupes, découvrant leur poitrine et appelant
-le trépas. Le massacre par lequel se
-terminent toujours les batailles des rues,
-dura jusqu’à trois heures de l’après-midi.
-Alors les troupes impériales occupaient
-toute la ville, et les coups de feu avaient
-cessé. Le général Philippovic, qui est
-resté sur un monticule d’où il pouvait
-suivre la lutte très exactement et jusque
-dans ses moindres détails, fit son entrée
-dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva
-Hafiz-Pacha et quelques officiers supérieurs
-turcs. Le <i>vali</i> dut engager sa parole
-d’honneur de ne pas quitter la ville.
-Une enquête sommaire révéla des circonstances
-assez compromettantes pour le
-général turc. C’est ainsi que l’on apprit
-qu’il avait reçu du sultan une proclamation
-ordonnant aux musulmans de se
-soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait
-pas été publiée. Cette découverte
-amena l’arrestation provisoire du <i>vali</i> qui
-fut dirigé dès le lendemain sur Brood ;
-on ne tarda pas du reste à le relâcher.
-A cinq heures du soir, le drapeau
-jaune et noir fut planté sur la
-citadelle et salué de 101 coups de canon.
-Les musiques militaires jouèrent
-l’hymne national. Bosnaï-Séraï était désormais
-une ville autrichienne.</p>
-
-<p>La journée du 19 avait coûté environ
-trois ou quatre cents morts et blessés à
-l’armée impériale ; on estime à plus du
-double les pertes subies par les Bosniaques.
-En outre, ceux-ci avaient laissé
-entre les mains de l’ennemi plus de cinquante
-canons, un million de cartouches,
-des provisions considérables de
-linges et de vêtements. Une proclamation
-du général en chef prescrivant de
-livrer sans délai et sous peine de mort
-toutes les armes détenues par les particuliers,
-fit affluer les fusils de tout calibre,
-les carabines de prix, les canardières
-et des armes de luxe aux crosses
-incrustées et aux canons ornés d’images
-gravées.</p>
-
-<p>Le général Philippovic reçut plusieurs
-députations ; à tous il parla un
-langage très franc et très ferme, appuyant
-surtout sur son intention de pacifier le
-pays dans le plus bref délai possible.
-C’était là un engagement qui tirait à conséquence,
-car les bandes organisées qui
-avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet
-au 19 août, n’avaient pas été détruites ;
-elles constituaient une petite armée de
-douze à quinze mille hommes qui campait
-à quelques lieues seulement de la
-capitale. La route d’étapes de Sérajewo
-à Brood était si peu sûre, que le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
-crut devoir refuser à l’attaché
-militaire français à Constantinople, qui
-avait suivi tous ces événements, un
-laisser-passer pour rentrer <i>seul</i> à Brood.
-Notre compatriote a dû faire route avec
-un convoi militaire. A Doboy, la situation
-était la même et les musulmans fanatiques
-de la Croatie turque s’agitaient
-à la voix des muftis qui établirent leur
-siège dans la ville de Livno.</p>
-
-<p>En Autriche-Hongrie les mesures prescrites
-par le ministère de la guerre reçurent
-leur exécution. La rapidité avec
-laquelle les corps furent mobilisés, témoigna
-de l’excellence de la nouvelle
-organisation militaire de la monarchie ;
-de toutes parts les réservistes accouraient
-au rendez-vous qui leur avait été
-assigné, pour être dirigés par wagon ou
-par bateau à vapeur sur la frontière croate,
-afin de faire partie de ce qui s’appellera
-désormais la <i>seconde occupation</i>.</p>
-
-<p>Les premières troupes de renfort durent
-se joindre à celles du général Szapary ;
-elles arrivèrent juste à point, car
-l’insurrection, dans ces parages, prenait
-toutes les proportions d’une véritable
-campagne organisée selon toutes les lois
-de la guerre. L’ardeur du fanatisme était
-servie ici par des officiers expérimentés
-et des munitions en quantité suffisante.</p>
-
-<p>Le problème du général Szapary consistait
-dans ceci : ne pas laisser les insurgés
-s’emparer du village de Doboy,
-dont la prise aurait entraîné la perte des
-lignes de communications. Aussi, pendant
-que le général en chef entrait victorieusement
-à Sérajewo, M. de Szapary
-luttait en véritable désespéré, pendant
-quatre jours, contre les masses venant à
-la fois de Tuzla et de Livno et dont
-l’audace fut stimulée par des succès partiels.
-Mais, dans la vingtième division,
-chaque soldat se rendait compte de l’importance
-de la tâche commune et tous
-secondèrent leur général. Les hauteurs
-environnant Doboy, Doboy même, furent
-transformées en redoutes, fortifiées avec
-art et défendues à outrance<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Les Bosniaques
-furent tenus à distance jusqu’à
-l’arrivée des renforts et alors les choses
-changèrent de face.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur
-l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major
-austro-hongrois.</p>
-</div>
-<p>On se battait également dans les environs
-de l’antique et pittoresque capitale
-de la Bosnie, à Travnik où le
-général duc de Wurtemberg s’était enfermé
-avec une garnison assez faible, la
-majeure partie de ses troupes étant partie
-pour le quartier général. Le duc
-soutint plusieurs combats heureux ; il
-fit même un assez grand nombre de prisonniers
-qui furent envoyés à Gradiska,
-en Croatie. Il allait se ressentir également
-d’une façon très heureuse des secours
-qu’on lui destinait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI</h2>
-
-<p class="arg">La seconde occupation. — Échecs partiels des Autrichiens
-à Bihac. — Les combats autour de Dolovy. — La situation
-à Sérajewo. — La Romanja Planina. — Passage de la
-Save. — Marche sur Tuzla. — Occupation de Livno et
-de Zevornik. — La fin des hostilités.</p>
-
-
-<p>La prise de la capitale n’avait nullement
-produit sur les Bosniaques l’effet
-qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja,
-d’abord capturé à l’hôpital, avait réussi
-à s’échapper et il se trouvait à la tête de
-plus de 13,000 insurgés, qui campaient
-à proximité de Sérajewo dans des défilés
-inaccessibles. Obligé d’échelonner
-ses troupes sur le parcours de Brood à
-Sérajewo et d’en détacher un grand nombre
-pour accompagner et couvrir les convois,
-c’est à peine si le général en chef
-avait sous la main des forces assez nombreuses
-pour se maintenir dans la ville
-prise d’assaut et où couvait encore l’hostilité
-de toute la population musulmane.
-Il fallait payer d’audace et terrifier les
-insurgés qui seraient tentés de recourir
-de nouveau aux armes. La cour martiale
-siégeait en permanence ; un grand nombre
-de sentences de mort furent prononcées et
-exécutées séance tenante, avec toute la
-rapidité nécessaire pour frapper l’esprit des
-populations. La Turquie n’étant pas en
-guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant
-la Bosnie en vertu d’un mandat
-délivré par un congrès où la Porte était
-régulièrement représentée et dont elle
-devait accepter les décisions, les combattants
-bosniaques n’étaient pas considérés
-comme des belligérants ; ils étaient, aux
-yeux du général en chef, des rebelles qui,
-en commettant des actes d’hostilité, alors
-que l’état de guerre n’avait pas été proclamé,
-se plaçaient eux-mêmes hors du
-droit des gens. C’est là-dessus que se
-basait l’autorité militaire pour faire rechercher
-tous les chefs de la résistance
-armée et les individus coupables de
-meurtre et de pillage. Parmi les personnes
-arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna,
-qui passait pour avoir organisé la
-résistance et poussé au combat tous ceux
-qui eussent préféré se rendre sans
-bataille.</p>
-
-<p>Un traître, compatriote et coreligionnaire
-de l’iman, avait révélé sa retraite.
-Hadji-Hafna, un beau vieillard, solide
-comme un chêne, aux traits pleins de
-noblesse, et le visage encadré par une
-vénérable barbe blanche, fut immédiatement
-amené devant la cour martiale.
-Loin de nier, il se vanta d’avoir prêché
-la guerre sainte et d’avoir tué de sa main
-bon nombre d’ennemis. « Sans moi, dit-il
-aux juges militaires, vous entriez ici
-sans tirer un coup de fusil, sans perdre
-un seul de vos hommes. Le combat du
-19, c’est mon œuvre. » Au cours des débats,
-il entra dans une telle fureur, il
-prit vis-à-vis des officiers une attitude
-tellement menaçante, que le président
-ordonna de l’enchaîner.</p>
-
-<p>L’exécution eut lieu le soir même à la
-tombée de la nuit.</p>
-
-<p>Un piquet d’infanterie escorta le condamné
-au gibet qui avait été dressé sur
-les bords de la Miljanka. Tout à coup, le
-délinquant rompt ses liens, s’élance sur
-un des soldats de l’escorte, lui arrache
-son fusil et fait feu sur l’officier qui
-commandait le détachement. Il fallut l’attacher
-très étroitement et le porter jusqu’au
-lieu du supplice. Quelle horrible
-chose que la guerre ! Quelques jours
-après, le général Philippovic fut averti
-d’un complot ayant pour but de brûler
-la ville et de massacrer la garnison à
-la faveur du tumulte. De nouvelles arrestations
-et d’autres exécutions eurent
-lieu. Un des condamnés, riche négociant,
-offrit jusqu’à 250,000 francs pour se racheter.
-Plus tard, un ordre de l’empereur
-mit un terme aux exécutions sommaires.</p>
-
-<p>Elles ne suffisaient pas pourtant pour
-assurer la sécurité de la capitale. A
-périodes fixes, des rumeurs inquiétantes
-circulaient sur les intentions des insurgés
-qui avaient réussi à s’échapper le
-19 août, en disant qu’ils étaient tout disposés
-à marcher sur la ville avec des
-forces supérieures et à s’emparer de la
-place. Afin de les tenir à distance et de
-donner de l’air à ses troupes, le général
-envoya une forte reconnaissance à 12 ou
-15 kilomètres de la ville. Le brouillard fut
-tellement épais que la colonne s’égara
-dans un bois ; le guide jura ses grands
-dieux qu’il ne s’y reconnaissait plus. En
-effet, on n’y voyait pas à dix pas. On
-arriva, en se dirigeant avec la boussole,
-jusqu’au pied de la montagne <i>Romanja
-Planina</i>, sur laquelle étaient campés les
-insurgés. Prévenu aussitôt, le général en
-chef expédia le général Tegetthoff à la tête
-d’une brigade avec l’ordre précis d’enlever
-la position. L’attaque fut très vive ;
-les Bosniaques s’étaient retranchés dans
-un « han » à mi-côte et accablaient les
-assaillants de projectiles. Une charge
-furieuse à la baïonnette décida de la
-journée, et non sans avoir subi de fortes
-pertes, les braves troupes autrichiennes
-campèrent sur la <i>Romanja Planina</i>, où
-elles se hâtèrent de se retrancher. On put
-donc respirer plus tranquillement à Sérajewo
-où le général en chef organisait
-la municipalité et faisait procéder à la
-rentrée — en nature — de la dîme.</p>
-
-<p>Tandis que les corps mobilisés étaient
-rassemblés en toute hâte, avec une grande
-précision qui faisait l’éloge de la nouvelle
-organisation autrichienne, plusieurs
-bandes de Bosniaques poussaient l’audace
-jusqu’à envahir le territoire hongrois
-dans les environs de Carlstadt. Ils
-exécutaient ainsi une menace qu’ils avaient
-adressée précédemment à leurs voisins du
-Banat : « Si vous venez chez nous, avaient
-dit les Bosniaques, nous irons vous trouver
-sur vos terres, nous brûlerons, nous
-massacrerons, nous pillerons tout. » En
-effet, des déprédations, qui rappelaient les
-razzias des Turcs dans les anciennes provinces
-de la frontière militaire, furent
-commises et les habitants manquaient
-d’armes pour se défendre. Cependant il
-suffit de l’arrivée de quelques compagnies
-et d’une distribution de fusils pour mettre
-un terme à ces actes de brigandage. Le
-général Szapary occupait toujours les
-lignes de Doboy. Ses troupes, composées
-du 35<sup>me</sup> et 61<sup>me</sup> de ligne, du 6<sup>me</sup> et 70<sup>me</sup>
-de la réserve et du 31<sup>me</sup> chasseurs,
-montrèrent un héroïsme inébranlable et
-ajoutèrent par leur courage de magnifiques
-fleurons à la couronne de lauriers
-de l’armée impériale. Pendant tout ce
-mois de septembre, ils repoussèrent des
-attaques furieuses de l’ennemi qui se renouvelaient
-plusieurs fois par semaine.</p>
-
-<p>Ils avaient créé des retranchements qui
-méritèrent le nom de <i>Plevna de Bosnie</i>.
-Sans l’abnégation et l’esprit de sacrifice
-de ces troupes, la ligne de communication
-entre Brood et Sérajewo était
-coupée. Le général en chef était exposé
-à subir une véritable catastrophe. La
-défense de Doboy est un des plus beaux
-faits militaires du siècle. Elle rappelle
-plusieurs épisodes des guerres d’Algérie,
-sans exclure les défenses de Tlemcen
-et de Mazagran. Rien ne put diminuer la
-fermeté d’âme du général et la vaillance
-des soldats, ni les privations résultant
-de la difficulté d’approvisionnement, ni
-les intempéries de la saison, ni les échecs
-que la supériorité numérique infligeait
-parfois à leurs camarades chargés de
-prendre l’offensive, car enfin cette occupation
-était devenue une guerre tellement
-sérieuse, que les Bosniaques eurent à
-s’enorgueillir des quelques avantages remportés
-sur les généraux de l’Empereur.</p>
-
-<p>Le plus maltraité fut le général Zach.
-Au commencement de septembre, il exécuta
-une marche forcée à la tête des deux
-régiments Arnoldi et Jellacic contre la
-place forte de Bihac. Celle-ci avait été très
-fortement retranchée et l’on y comptait 8 à
-10,000 Bosniaques bien pourvus d’armes.
-Il fallut procéder à l’assaut ; il fut donné et
-coûta plus de 600 hommes morts et blessés
-aux Autrichiens ; mais les retranchements
-restèrent aux mains des assaillants,
-pas pour longtemps, car le lendemain, de
-nouvelles masses d’insurgés s’étant montrées,
-le général Zach dut évacuer la position
-et rallier, non sans efforts et non
-sans quelques pertes, le gros de l’armée.</p>
-
-<p>Enfin, pour compléter le tableau, des
-tirailleurs bosniaques embusqués sur les
-bords de la Save canardaient tous les bateaux
-passant sur le fleuve ; on fut obligé
-de suspendre à peu près complètement
-la navigation. En même temps, une bande
-s’emparait par surprise des défilés de
-Maglay signalés comme dangereux par
-le prince Eugène de Savoie et fusillait à
-bout portant les conducteurs des malles-postes.
-L’inquiétude était grande à Vienne,
-les journaux les plus lus, qui, dès le début,
-s’étaient prononcés contre l’occupation,
-ne rassuraient guère le public. Le
-général en chef qui aurait voulu, en raison
-de la situation stratégique, et pour être
-en communication directe et non-interrompue
-avec Vienne, transférer le quartier
-général de Sérajewo à Brood, dut
-renoncer à ce projet pour ne pas faire
-croire à de véritables désastres, tandis
-qu’on se trouvait seulement en présence
-de difficultés considérables et d’échecs
-partiels qui allaient cesser par suite de
-l’arrivée des renforts.</p>
-
-<p>La première opération qui montra l’arrivée
-sur le terrain de troupes fraîches et
-nombreuses fut le passage de la Save. Il
-s’agissait d’attaquer Tuzla et Zvornik (sur
-la frontière serbe) des deux côtés, par la
-Save et par la route de Doboy. Le passage,
-tenu soigneusement secret, eut lieu près
-de Samatz, tandis que des préparatifs
-faits vis-à-vis de la ville commerçante de
-Bertchka, le centre du commerce des
-prunes, laissaient prévoir une attaque de
-ce côté. En même temps les positions de
-Doboy recevaient des renforts très considérables.
-Alors, c’est-à-dire à partir du
-15 septembre, les opérations furent très
-vigoureusement poussées et comme le général
-Philippovic l’avait déclaré publiquement,
-la pacification fut assurée pour
-le mois d’octobre. Il n’y eut même pas de
-grandes batailles livrées ; les insurgés
-s’étaient montrés entreprenants et belliqueux
-tant qu’ils se sentaient en nombre ;
-en présence des renforts, ils n’attendaient
-même pas l’ennemi. Le fameux mufti de
-Gorni-Tuzla qui tenait dans cette ville à la
-tête de 6,000 hommes et qui avait contraint
-tous les habitants valides, même
-les plus pacifiques, à prendre les armes,
-battit prudemment en retraite sur le territoire
-serbe, lorsqu’il s’aperçut que la position
-n’était plus tenable. Le général
-Waldstœtter put traverser sans coup férir
-et sans soutenir de combats sérieux l’espace
-compris entre Doboy et Tuzla ; il
-trouva tout le pays abandonné par les habitants
-musulmans. Il s’attendait à un combat
-acharné aux environs de Tuzla ; mais
-il ne rencontra pas plus de soldats ennemis
-que de fidèles musulmans. Après
-l’occupation de Tuzla, les Autrichiens
-poussèrent jusqu’à la frontière serbe et
-s’emparèrent de Zvornik dont les fortifications
-auraient pu permettre une longue
-résistance.</p>
-
-<p>Le même jour presque, le duc de Wurtemberg,
-sortant de Trawnik, prenait l’offensive
-et se dirigeait sur Livno, résidence
-d’un mufti, à qui le canon dut parler. Après
-un bombardement de deux heures, la
-place fut rendue.</p>
-
-<p>Vers le milieu d’octobre, il ne restait
-plus à faire reconnaître la bannière autrichienne
-que dans quelques districts montagneux
-de l’Herzégovine et dans le
-Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais,
-envoyés par la redoutable ligue,
-dont les séides venaient justement de
-massacrer le <i>muchir</i> Mehemet-Ali, étaient
-attendus.</p>
-
-<p>Dans le courant du mois d’octobre, une
-partie des réservistes rentra dans ses
-foyers et l’administration militaire put songer
-sérieusement à préparer l’hivernage de
-l’armée. La première condition était d’assurer
-l’approvisionnement des troupes,
-en créant des routes et autant que possible,
-des chemins de fer. Les propositions
-ne manquaient pas à ce sujet et on n’avait
-à Sérajewo que l’embarras du choix.</p>
-
-<p>Hadji-Loja, le chef des insurgés, après
-avoir échappé une première fois aux
-troupes impériales, traqué par toute la
-contrée, fut appréhendé au corps pour la
-seconde fois. On le découvrit dans une
-cabane isolée. Sa blessure à la jambe se
-rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser
-sur une voiture remplie de paille.
-C’est ainsi qu’il fut transporté à Brood, et
-qu’il traversa toute la Hongrie et une
-grande partie des pays héréditaires de
-l’Autriche. Partout dans les gares où le
-train devait passer, la foule des curieux
-se porta sur les quais, pour regarder de
-près ce grand musulman, haut de six
-pieds, qui avait l’air d’un superbe bandit,
-vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros
-turban, trompant la douleur que lui occasionnait
-sa blessure en fumant avec
-volupté les blondes cigarettes d’Orient.
-Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection,
-s’en tira à meilleur compte que ses compagnons
-pris sur le fait à Sérajewo et
-envoyés devant la cour martiale. Le conseil
-de guerre le condamna à mort, il est
-vrai, mais la clémence impériale réduisit
-cette peine à cinq années de prison.</p>
-
-<p>Il subit cette peine avec l’indifférence
-des Orientaux, dans la forteresse de Josefstadt
-en Bohême. Quand il fut libéré, il partit
-pour La Mecque où l’ex-insurgé passe
-son temps en adoration devant le tombeau
-du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que
-dans la Bosnie complètement pacifiée,
-vivant calme et heureuse sous l’égide
-d’une administration forte et paternelle, il
-n’y avait plus de place pour un homme de
-sa trempe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII</h2>
-
-<p class="arg">De Solvay à Gorni-Tuzla. — Une ville industrielle à ses
-débuts. — Mines de charbon. — Briqueteries et salines. — La
-population de Tuzla. — Les Tziganes à demeure fixe. — Un
-enlèvement suivi de duel à mort. — La poste de
-Tuzla à Bercka. — Le commerce des prunes. — Voyage
-de Briska à Belgrade. — Visites diplomatiques.</p>
-
-
-<p>On ne se lasse pas d’admirer la belle,
-la superbe nature en Bosnie. On éprouve
-un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de
-ces sites si pittoresques, que la jouissance
-est inattendue et que le voyageur ne
-croyait pas retrouver ici, en Orient, les
-magnifiques vues alpestres de la Suisse.
-Lorsque la Bosnie sera mieux connue,
-lorsque l’administration actuelle aura
-complété son œuvre de civilisation, nul
-doute que les touristes n’affluent dans
-ces belles contrées, et avec les touristes,
-membres de clubs alpins et autres, les
-chasseurs et les baigneurs. Les eaux
-thermales, en effet, abondent dans le pays,
-et grâce à la sollicitude du ministre,
-M. de Kallay, elles ont été examinées par
-des hommes de l’art, qui tous se sont
-prononcés dans le sens le plus favorable.</p>
-
-<p>Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation
-de ces thermes afin d’attirer la
-clientèle. Le gouvernement, qui sait fort
-bien que dans un pays aussi neuf tout
-doit émaner de son initiative, a pris sagement
-les devants et il procède en ce moment
-à l’installation des bains d’Illitz, à
-quelques kilomètres de Sérajewo et à peu
-de distance des sources de la Bosna. Le
-site est des plus charmants et la promenade
-de Sérajewo à Illitz est, par les belles
-soirées ou les matinées, mouillées de
-rosée du printemps et de l’automne, tout
-simplement délicieuse. On suit d’abord la
-belle route de Sérajewo à Mostar dont
-l’administration austro-hongroise a doté le
-pays. Elle court vers les hautes montagnes
-dont les crêtes verdoyantes, couronnées
-de neige, ferment l’horizon au milieu
-des champs qu’une colonie d’agriculteurs
-serbes et bulgares cultivent à souhait. Des
-maisons villageoises, bâties en pierre et
-très cossues, ornent le paysage. Une villa
-d’une construction tout à fait originale,
-bâtie tout en vitres comme la maison de
-verre de l’antiquité, attire les regards du
-voyageur. — Cette belle maison manque
-d’habitants. Il y a plus de dix ans que les
-propriétaires sont partis et l’on ne sait à
-qui s’adresser pour louer. Des groupes de
-paysans serbes en costume de gala très
-pittoresque — si c’est un dimanche — passent
-en chantant. Les filles sont fort jolies
-et folâtrent d’une façon câline et gracieuse
-avec leurs cavaliers champêtres qui portent
-des costumes également fort pittoresques.
-Puis on quitte la grande route de
-Mostar pour gagner, par un chemin de
-traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna,
-toute mince, ressemblant à un maigre filet
-d’eau, mais arrosant déjà de fort belles
-prairies et des rivages plantés d’arbres qui
-invitent à la méditation et à la pêche à la
-ligne.</p>
-
-<p>Un cafetier turc a installé son établissement
-sur le bord de l’eau, tout comme
-à Asnières ou à Meudon. Cette installation
-se compose d’un kiosque avec parois
-vitrées et de tables et bancs placés en
-plein air sur l’herbe. Les clients n’y
-manquent point en été ; ils seront certainement
-encore plus nombreux lorsque
-l’hôtel de l’établissement balnéaire d’Illitz
-aura été inauguré. Cela ne saurait
-tarder, car, lorsque je visitai les travaux de
-construction en compagnie du très actif
-et très spirituel baron Kutschera, haut
-fonctionnaire de l’administration civile,
-ces ouvrages étaient très avancés. Il était
-permis de supposer que l’hôtel et les bains
-qui existaient déjà à l’état rudimentaire
-seraient installés avec tout le confort désirable.</p>
-
-<p>A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons
-les sources de la Bosna qui
-s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer
-sa course capricieuse et vagabonde.
-La promenade jusqu’à ces sources
-est le complément obligé et très agréable
-d’une visite aux bains d’Illitz.</p>
-
-<p>Le chemin de fer, qui par un embranchement
-se dirige de Doboy sur Siminhan, a
-été construit en moins d’une année. Commencée
-en mai 1885, la ligne a été inaugurée
-au mois d’avril 1886 en présence de
-M. de Kallay et de nombreux invités dont
-beaucoup appartenaient à la presse viennoise
-et magyare. Le parcours comprend
-soixante-sept kilomètres dans un pays
-tout à fait montagneux. La principale ville
-desservie par cet embranchement est la
-cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant
-l’occupation, Tuzla fut très souvent citée
-comme étant le centre de la résistance
-des Bosniaques dans le nord du pays.
-Aujourd’hui, grâce aux établissements
-manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla
-jouit d’une renommée plus pacifique et
-plus enviable.</p>
-
-<p>Le paysage au départ de Doboy est des
-plus pittoresques. Voici d’un côté des rochers
-calcaires très élevés, très crevassés
-et d’un aspect assez effrayant. Les rochers
-s’entr’ouvrent pourtant : il faut qu’ils laissent
-le passage libre à la belle route carrossable
-de Doboy à Tuzla, que le génie
-autrichien a creusée — un travail digne des
-Romains. Sur la droite, une petite rivière
-aux eaux très vivaces, la <i>Spreca</i>, déroule
-ses flots argentés. Le cours de cette
-rivière la conduit au milieu des plus hauts
-escarpements de rochers, elle disparaît
-dans des défilés pour reparaître encore
-plus tumultueuse et disparaître de nouveau.</p>
-
-<p>Puis à Supolhoje le décor change : aux
-montagnes d’aspect romanesque succèdent
-des vallons bien cultivés et pouvant
-nourrir largement la population environnante
-des chrétiens et des musulmans
-qui habitent les maisons bâties en amphithéâtre
-de Supolhoje, de Stephanpolje et
-de Gracanica. Cette dernière localité, dont
-l’importance a considérablement augmenté
-depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure
-environ de la voie ferrée. On y parvient
-par une route bien construite qui
-conduit directement de Maglay à Gracanica.</p>
-
-<p>Ici nous entrons dans la forêt, la forêt
-profonde et magnifique dont les chênes
-trois fois séculaires ne tarderont pas sans
-doute à tomber sous la hache du bûcheron,
-car le développement de l’industrie manufacturière
-dont Gorni-Tuzla est le centre
-exigera des bois de construction et de
-fortes quantités de combustible. Après
-avoir été l’embellissement du paysage, les
-forêts de cette région, les chênes de Tuzla
-contribueront à la prospérité du pays.</p>
-
-<p>A une vingtaine de kilomètres de
-Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de
-suivre le cours capricieux de la Spreca,
-mais il ne tarde pas à côtoyer la Jala dont
-les eaux ont une couleur verte des plus
-réjouissantes à l’œil. C’est une rivière
-de Virgile, celle-là, et non un torrent impétueux.
-Son susurrement pourrait inspirer
-des églogues et des odes à la nature.
-Les monts Ozren et les monts Majeciva
-se profilent au loin.</p>
-
-<p>Nous entrons dans la région industrielle.
-Voici une halte qui porte le nom
-significatif de « Kohlen Grube » (mine à
-charbon). Pas de village, un baraquement
-servant de gare et quelques huttes. Mais
-on aperçoit au loin les hauts-fourneaux
-de la mine, qu’un petit embranchement
-réunit à la voie ferrée. Ces mines de charbon,
-très productives et qui entre autres
-approvisionnent de combustible le chemin
-de fer de la Bosna, sont exploitées
-par le gouvernement qui y a installé les
-procédés les plus modernes et les plus
-rationnels. On vante beaucoup la qualité
-des produits ; quant à la quantité, elle est
-déjà considérable, mais elle ne saurait que
-gagner encore et devenir plus tard un
-objet d’exportation.</p>
-
-<p>Encore quelques tours de roue et la
-locomotive s’arrête devant un autre établissement
-également gouvernemental :
-une grande briqueterie. De là à Gorni-Tuzla
-il n’y a plus que quelques minutes.
-On arrive ainsi au terme d’un voyage qui
-offre tous les agréments d’une promenade
-à travers un paysage aussi splendide
-que varié.</p>
-
-<p>Tuzla, qui doit son nom aux gisements
-de sel (en turc, <i>tuz</i>), est une ville dont la
-population offre un mélange très bigarré
-de races. Il y a des Turcs, des Grecs, des
-Serbes, des Monténégrins, des Croates,
-des Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité
-habite des constructions élevées
-à sa guise, selon des règles particulières,
-conformément aux convenances, aux conditions,
-aux instincts des individus, sans
-se préoccuper de l’ensemble architectural.
-Ce n’est pas tout à fait un tort, au moins
-au point de vue pittoresque. Le contraste
-est très vif, par exemple, entre quelques
-grandes et belles maisons construites
-par des Serbes riches ou par la municipalité
-(je citerai entre autres l’école
-commerciale, qui ne déparerait pas le
-groupe scolaire d’un chef-lieu de département),
-et les misérables huttes qu’habitent
-les Tziganes. Les maisons des Bulgares
-et des Serbes moins aisés offrent
-cette particularité que les étables sont
-situées sur le devant, aussi en arrivant on
-est salué par les mugissements des vaches,
-les gloussements des dindes et surtout
-le grognement des porcs. La légende
-de saint Antoine doit être fort répandue et
-très en honneur dans les pays slaves, car
-l’animal nourricier y est réellement le
-compagnon de l’homme. En pénétrant
-dans ces maisons — par l’écurie — on est
-réellement surpris de la propreté et de la
-bonne tenue qui y règnent. C’est que les
-femmes serbes sont d’excellentes ménagères
-qui mettent leur amour-propre, comme
-les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect
-réjouissant. Les pieds nus, la chevelure
-dissimulée sous un serre-tête, vêtue
-d’une étoffe de cotonnade un peu criarde,
-la femme serbe va et vient toute la journée,
-lavant, fourbissant, astiquant son
-modeste mobilier — quelquefois la cigarette
-à la bouche. Le premier luxe des
-Serbes aisés, c’est d’avoir un jardin de
-roses devant leur maisonnette ; dans la
-saison, on en offre aux visiteurs, en même
-temps que le café noir et le tabac blond.</p>
-
-<p>Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité,
-c’est-à-dire une exception : ce
-ne sont pas des nomades, comme leurs
-congénères, et ils n’habitent pas sous la
-tente. Il est vrai que les cabanes du quartier
-de ces bohémiens ne valent guère
-mieux, mais ils constituent un domicile
-fixe. L’administration autrichienne est
-très fière d’avoir obtenu ce résultat en
-domptant les habitudes invétérées de ces
-vagabonds. Il s’agit seulement de les préserver
-du mauvais contact du dehors et
-d’empêcher que les masures du quartier
-tzigane ne servent de refuge aux vagabonds
-et de lieu de recel pour les objets
-dérobés. Aussi la police se fait très sévèrement
-à Tuzla. Nul ne peut franchir le
-seuil de la gare pour entrer dans la ville
-s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement en
-règle.</p>
-
-<p>Le commissaire de police chargé de
-cette surveillance m’expliqua que les
-Tziganes n’étaient pas à redouter seuls :
-l’ouverture récente du <span lang="en" xml:lang="en">railway</span> avait attiré
-à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant
-de Hongrie et du Banat. Beaucoup
-avaient maille à partir avec les autorités
-du pays. D’autre part, les nombreux
-ouvriers étrangers, attirés par les travaux
-des charbonnages et des mines de sel,
-demandaient aussi à être contrôlés.</p>
-
-<p>Il est vrai que, grâce à ces précautions,
-la sécurité dont on jouit dans cette nouvelle
-cité est parfaite.</p>
-
-<p>Les Tziganes de Tuzla sont musulmans,
-ils portent le costume turc, la plupart
-du temps, il est vrai, en loques, et ils
-observent rigoureusement aussi les préceptes
-de la loi de Mahomet, sauf, disons-le,
-certaines infractions au chapitre des
-spiritueux. Ils aiment la société et se
-réunissent, pendant de longues heures,
-jusque bien avant dans la soirée, dans des
-petits cafés, grands comme une chambrette
-d’étudiant, dont le luxe consiste en
-nattes étendues par terre, mais où les
-consommateurs paraissent goûter avec
-plaisir la bouillie noire qu’on leur sert et
-s’amusent beaucoup à différents jeux.
-Dans un coin, un bohémien mélomane
-pince de la <i>tamboura</i>, la guitare nationale,
-en chantant quelque étrange mélopée,
-chant de guerre ou chant d’amour.</p>
-
-<p>Parfois, pendant le Ramazan surtout,
-des danses s’organisent le soir dans les
-rues étroites, mais les hommes seuls y
-prennent part. C’est une danse qui tient à
-la fois du <i>kolo</i> serbe (sorte de farandole)
-et du <i>tsardas</i> des Hongrois.</p>
-
-<p>Les Tziganes y mettent un entrain épileptique ;
-les sauts en l’air, les contorsions,
-les déhanchements auxquels ils se livrent
-sont dignes d’acrobates les plus délurés.
-C’est la véritable sarabande macabre,
-et on dirait que les membres des danseurs
-vont craquer et que leurs os s’entre-choquent
-sous leur peau. Assurément
-un bal en plein air, que se donnent à eux-mêmes
-les Tziganes de Tuzla, est un
-spectacle digne de tenter la palette d’un
-peintre de genre, comme tant de tableaux
-que l’on voit en Bosnie et qui mériteraient
-d’être fixés par le pinceau.</p>
-
-<p>Tuzla n’est pas seulement important
-par les charbonnages et les briqueteries.
-Les salines, auxquelles la ville doit
-son nom, sont exploitées aujourd’hui
-selon toutes les règles, par le gouvernement ;
-le produit augmente dans des proportions
-très considérables et entre pour
-un chiffre important dans le budget des
-recettes des pays occupés.</p>
-
-<p>L’installation des « salines » qui se
-trouvent à Siminhan a été commencée
-en 1884 et achevée en 1885 ; il est déjà
-question d’exploiter deux nouveaux gisements
-découverts tout récemment.</p>
-
-<p>En outre Gorni-Tuzla est le centre
-du commerce des bestiaux de toute la
-contrée ; les foires qui ont lieu, surtout
-en hiver, y sont très animées, et l’on y
-vient de fort loin pour acheter de beaux
-chevaux et du gros bétail qui se distingue
-très avantageusement, par sa performance,
-des bœufs et vaches par trop amaigris et
-mal soignés que l’on rencontre dans
-l’intérieur du pays.</p>
-
-<p>Tous ces éléments donnent à Tuzla un
-attrait particulier ; on y sent, sous des
-dehors assez tranquilles et conformes à
-la passivité musulmane, une activité qui
-permet de concevoir les meilleures espérances
-pour l’avenir. Les fonctionnaires
-chargés de l’administration de Tuzla s’efforcent
-d’ailleurs de stimuler ce développement,
-et l’initiateur de l’industrie
-tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des
-collaborateurs dévoués qui ont, comme
-leur chef, foi dans leur œuvre. Le président
-du district, M. Vukovitsch, administre
-la contrée et surveille avec compétence
-les différentes industries. Ses
-occupations ne l’empêchent pas de recevoir
-avec beaucoup de bonne grâce les
-voyageurs désireux de connaître le pays
-et de se rendre compte de ses ressources.</p>
-
-<p>Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe
-qui n’a pas quitté le costume pittoresque
-de sa nationalité, il conduit les affaires de
-la ville avec beaucoup de rondeur et de
-bonne humeur. J’ai dit que la ville avait
-construit une école supérieure de commerce — le
-plus coquet bâtiment de Tuzla.
-Il y a plus de quarante élèves turcs et
-chrétiens qui y reçoivent la même éducation
-que dans les meilleures <i lang="de" xml:lang="de">Realschulen</i>
-de Vienne ou de Pesth. Dans cette partie
-de la Bosnie, la cause de l’instruction est
-tout à fait populaire ; les municipalités,
-les corporations, les particuliers, tous s’y
-intéressent et sont disposés à faire des
-sacrifices pour la jeune génération.</p>
-
-<p>Les distractions font encore défaut à
-Tuzla ; ce n’est aujourd’hui qu’une cité
-du travail. Les fonctionnaires et officiers
-non mariés se réunissent le soir dans
-un hôtel décoré du nom de « Casino »
-qui, sous des apparences extérieures fort
-modestes, offre cependant au voyageur
-un gîte convenable et propre, et aux
-consommateurs une nourriture très suffisante
-de qualité. Ces causeries qui délassent
-des labeurs de la journée, se prolongent
-bien avant dans la nuit, surtout
-lorsqu’un événement quelconque y donne
-matière. Pendant mon séjour, toute la ville
-venait d’être bouleversée par une tragédie
-dont les auteurs étaient connus de tout le
-monde.</p>
-
-<p>Voici cet événement romanesque qui
-certainement eût causé grand bruit à
-Paris ; c’est d’ailleurs plutôt un événement
-parisien que… bosniaque.</p>
-
-<p>Deux fonctionnaires occupant des positions
-assez élevées étaient liés d’une
-étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un
-des plus opulents banquiers de Vienne,
-avait eu une jeunesse assez orageuse.
-<span lang="en" xml:lang="en">Sportsman</span> et grand coureur de ruelles, il
-avait très fortement écorné son patrimoine
-sur le <span lang="en" xml:lang="en">turf</span> et dans les coulisses des
-théâtres. Sa famille le décida, pour se
-ranger, à accepter un emploi dans l’administration
-des pays occupés. Très intelligent
-et ayant l’amour de sa nouvelle
-profession, il rendit des services et obtint
-un avancement mérité. C’est alors
-qu’il fit la connaissance à Tuzla d’un
-collègue, gentilhomme hongrois et officier
-de cavalerie du cadre de réserve.
-M. de B. aimait une fort belle jeune
-fille appartenant à une famille serbe du
-Banat.</p>
-
-<p>Les parents s’opposaient absolument
-au mariage de la demoiselle avec l’officier.
-Celui-ci conta ses peines à M. de
-W., son nouvel ami, et lui demanda conseil.</p>
-
-<p>— Il faut enlever ta fiancée, dit résolument
-M. de W…, en songeant à ses aventures
-d’autrefois.</p>
-
-<p>L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut
-suivi. M. de W. ne se borna pas à conseiller
-son ami, il l’assista de toutes
-façons et c’est lui qui conduisit la voiture
-qui servit aux amoureux fugitifs
-à franchir la frontière.</p>
-
-<p>Lorsque M. de B. épousa la demoiselle
-enlevée, dans l’église grecque de Tuzla,
-W. l’assista encore comme second, puis
-il devint l’ami de la maison, et enfin l’amant.</p>
-
-<p>M. de B. qui avait des soupçons, mais
-ne croyait pas que les choses étaient
-aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales
-à ses chefs hiérarchiques. Il en
-résulta un déplacement. M. de W. fut
-envoyé à Banjaluka, tandis que M. et
-M<sup>me</sup> de B. restèrent à Tuzla. Le mari
-croyait que, la distance aidant, tout péril
-était écarté. Il se trompait gravement.</p>
-
-<p>Par une belle matinée de juin, M<sup>me</sup> de
-B. sortit de chez elle pour rendre visite
-à quelques dames turques, c’est du
-moins le motif qu’elle donna à son
-mari. En réalité, elle fit le tour de la
-ville, s’engagea sur la route de Doboy,
-et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière
-un mur attendait une voiture attelée de
-quatre chevaux très vifs ; un homme de
-haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé
-d’un grand manteau rouge comme
-les Turcs en portent en voyage, se tenait
-à la portière. Trois ou quatre cavaliers
-également armés semblaient former l’escorte
-de la voiture. M<sup>me</sup> de B. s’élança
-dans le véhicule à côté de son amant
-(l’homme au manteau rouge était M. de
-W.) qui l’enlevait, — cette fois pour son
-propre compte. Mais un employé de la
-briqueterie avait assisté à l’équipée et reconnu
-les fugitifs. M. de B. prévenu se
-met à leur poursuite, mais les chevaux
-du ravisseur volaient comme le vent.
-Des gendarmes, à qui ce véhicule emporté
-sur des ailes et entouré d’hommes
-en armes inspire des soupçons, ordonnent
-que l’on s’arrête. M. de W. excipe
-de sa qualité de fonctionnaire de l’État ;
-il montre son sauf-conduit, délivré par
-lui-même, et les gendarmes se retirent en
-saluant.</p>
-
-<p>Il ne restait plus à M. de B., le
-mari outragé, qu’à envoyer par le télégraphe
-une provocation à son ex-intime
-qui en effet était rentré à Banjaluka avec
-sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel
-fut accepté par M. de W. C’était, nous l’avons
-dit, un gentleman accompli, et rendez-vous
-fut pris à Doboy, chacun des combattants
-ayant la moitié de la route à faire.
-M. de W… arriva le premier avec ses
-témoins. Ces messieurs déjeunèrent au
-petit buffet de la gare, ils paraissaient
-fort gais et faisaient des projets pour la
-soirée. Une heure plus tard le cadavre
-de M. de W…, percé d’une balle à l’endroit
-du cœur, gisait au milieu d’une clairière.
-La balle du mari avait déterminé la mort
-foudroyante. M. de W… était âgé de trente-trois
-ans environ.</p>
-
-<p>A cause de la notoriété de la famille et
-des sympathies personnelles qu’il avait su
-se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit,
-même à Vienne. A Tuzla, les uns ou
-plutôt les unes, c’est-à-dire les dames,
-prenaient le parti de l’infortuné Don Juan ;
-les autres considéraient l’issue désastreuse
-du duel comme un véritable jugement
-de Dieu. Au milieu de la tourmente,
-la belle Hélène serbe, qui avait
-mis aux prises ce Ménélas et ce Pâris,
-disparut.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, les habitants
-de Tuzla avaient d’autres préoccupations
-que les duels entre amants et maris, et
-d’autres sujets de récits pendant la veillée.
-La lutte fut, comme nous l’avons vu,
-des plus vives dans ces parages, et ils
-ne furent conquis qu’au prix de grands
-efforts et de sacrifices meurtriers. La
-vigilance des Muftis eut pour épilogue,
-pendant quelques années, un <i lang="it" xml:lang="it">brigandaggio</i>
-organisé par d’anciens chefs de bandes,
-qui n’avaient pu se décider à poser les
-armes.</p>
-
-<p>Ils préféraient continuer la campagne
-pour leur compte. La route de Tuzla à
-Bercka, ville très commerçante sur les
-bords de la Save, n’était alors rien moins
-que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient
-qu’en troupes, et la plupart du
-temps sous l’escorte d’une patrouille. Les
-forêts très profondes que l’on traverse
-pour aller d’une ville à l’autre servaient
-d’excellents repaires aux brigands.</p>
-
-<p>L’un de ces héros de grand chemin
-est resté légendaire, et on racontera
-encore pendant longtemps ses exploits.
-Ce Fra-Diavolo bosniaque était non pas
-un Turc, mais un Serbe de la principauté,
-connu sous le nom de Milan. Il
-avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs,
-sous le général Tschernayeff, en 1876,
-mais le métier ne lui disait guère ; il
-avait déserté avec armes et bagages sur
-le territoire bosniaque, et, à la faveur
-de l’anarchie qui y régnait alors, il avait
-pu tenter quelques détroussements avec
-plein succès.</p>
-
-<p>Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation.
-Il réunit alors une cinquantaine
-de « mauvais garçons », résolus à tout
-et ne craignant ni Dieu ni diable, ni la
-fusillade ni la potence.</p>
-
-<p>La bande était on ne peut mieux organisée.
-Il ne passait pas un convoi
-quelque peu important sur la route de
-Bercka, pas un voyageur susceptible
-d’avoir dans sa ceinture un viatique
-monnayé assez rond, sans que Milan le
-sût, et prît ses mesures en conséquence.
-Il ne tuait pas, du moins quand on
-s’exécutait de bonne volonté ; mais l’argent,
-les bijoux, les valeurs de tous ceux
-qui s’aventuraient alors sur cette route
-couraient bien des risques. Parfois cependant
-il se laissait attendrir ; quand ses
-informateurs s’étaient trompés, et que
-les gens dépouillés étaient vraiment de
-pauvres diables, il leur faisait restituer
-les quelques écus que ses hommes
-avaient pris. On m’a montré à Tuzla
-un ouvrier horloger qui, complètement
-dépouillé d’abord, avait exposé au brigand
-en chef dans quelle position il allait
-se trouver, ne pouvant sans un sou
-vaillant aller à Bercka, et retourner à
-Tuzla. « Combien t’a-t-on pris, demanda
-Milan. — Une douzaine de florins, répondit
-l’ouvrier. — Qu’est-ce que tu aurais fait
-de cela, fit Milan ? Je vais te faire donner
-trente florins. » L’ouvrier voulut protester
-contre ce cadeau venant d’une telle origine,
-mais un regard lui indiqua que
-toute opposition, étant donné les circonstances,
-serait intempestive. Mais cela
-c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre
-du métier. La vérité est que Milan
-et ses acolytes ravageaient la contrée,
-et rendaient tout commerce impossible.</p>
-
-<p>La nature du terrain, le voisinage de la
-Serbie, la complicité forcée des habitants,
-qui tremblaient de payer de leur vie la
-moindre indication aux autorités, assurèrent
-pendant assez longtemps l’impunité
-aux brigands. Ils s’enhardissaient
-de plus en plus, et Milan exécutait de
-véritables bravades. Un jour, il s’en vint
-avec son lieutenant Stolojan « le Bègue »
-tout bonnement à Bercka. Ils étaient
-vêtus tous deux comme des chasseurs, et
-avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en
-allèrent droit au presbytère, et montèrent
-jusqu’à la chambre du curé, qui allait se
-mettre à table. Stolojan resta sur le seuil
-de la porte, la main sur la gâchette du
-fusil. Le chef-brigand s’avança vers le
-curé : « Je suis Milan, fit-il, et je viens
-dîner avec toi. »</p>
-
-<p>Le curé voulut faire un mouvement,
-mais sur un signe du Capitaine, Stolojan
-le mit en joue. « Voyons, pas de cérémonies,
-mon révérend ! reprit le bandit, je
-me contenterai de ton ordinaire ; vous
-autres ecclésiastiques, vous vous nourrissez
-bien le dimanche, sans oublier les
-jours de la semaine ; à une condition cependant,
-c’est que tu enverras ta cuisinière
-chercher quelques flacons de derrière
-les fagots, pour ton cousin Ignace,
-qui est venu te voir avec un <i>pays</i>. Toute
-autre explication donnée à ta servante,
-ou à qui que ce soit pouvant survenir,
-aurait des conséquences fâcheuses. Donne
-tes ordres et dis ton <i>bénédicité</i>, mon ami
-abaissera son arme. »</p>
-
-<p>Avec tout l’opportunisme que les serviteurs
-du Seigneur savent pratiquer dans
-les circonstances décisives de la vie, le
-curé se soumit, la servante apporta des
-bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit
-largement honneur, tandis que l’ami, en
-sentinelle à la même place, ne lâchait
-pas un instant son arme menaçante. Le
-repas terminé, le brigand pria le curé
-de lui livrer les clefs de la caisse ; l’ecclésiastique
-remit à Milan une vingtaine
-de florins, en jurant que c’était tout ce
-qu’il possédait.</p>
-
-<p>— C’est possible, fit froidement Milan,
-mais tu as eu depuis hier trois cents
-florins appartenant à la communauté des
-franciscains. — Y penses-tu, avisa le
-révérend, de l’argent qui m’a été confié,
-qui ne m’appartient pas, que je serai
-forcé de rendre !</p>
-
-<p>— Ah ! voilà qui m’est égal ! s’écria Milan,
-donne cet argent ou je brise toutes
-tes armoires pour voir où tu l’as caché,
-et si je ne le trouve pas je te casse la
-tête par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Stolojan avait de nouveau mis son
-arme en joue, et il fallut bien s’exécuter
-et remettre les trois cents florins. Après
-quoi Milan demanda respectueusement
-au curé de le bénir, et se retira suivi
-de son fidèle compagnon.</p>
-
-<p>C’est pourtant ce même Stolojan qui
-mit un terme aux exploits de son patron.
-L’autorité militaire pourchassait activement
-les brigands ; la bande avait été
-décimée dans plusieurs rencontres, et
-quelques bandits capturés avaient été
-exécutés sommairement. Des peines draconiennes,
-mais les seules efficaces,
-avaient été édictées contre ceux qui donneraient
-asile à Milan et à ses compagnons.
-L’aubergiste d’un <i>han</i> et ses domestiques
-furent pendus pour avoir
-laissé le chef de brigands et plusieurs
-de ses aides séjourner sous le toit de
-cette auberge, sans prévenir la gendarmerie.
-En outre une prime de trois cents
-ducats — une fortune dans ce pays-là — avait
-été promise à quiconque s’emparerait
-du redouté Milan. Ce fut ce gain
-qui séduisit Stolojan. Un jour que son
-chef reposait dans une grotte, le lieutenant,
-après une courte lutte avec ce
-qu’il appelait sa conscience, lutte très
-curieuse à étudier pour un psychologue,
-vainquit ses scrupules ; il tira son handjar
-et trancha la tête du brigand redouté.</p>
-
-<p>Cette exécution achevée, Stolojan se
-préoccupa d’en tirer profit. Il mit la tête
-dans un mouchoir, et la porta toute sanglante
-au prochain poste de gendarmerie,
-réclamant le salaire promis.</p>
-
-<p>A la vue de la tête fraîchement coupée
-du brigand, le chef du poste refusa d’en
-croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre
-la possibilité de la capture de l’insaisissable
-Milan. Stolojan et la tête du
-brigand furent envoyés sous bonne escorte
-à Tuzla ; le préfet reconnut l’identité, mais
-au lieu de payer la prime, il fit coffrer le
-lieutenant meurtrier de son capitaine.
-Stolojan ne resta pas longtemps sous les
-verrous. Employé à une corvée quelconque,
-il sut escamoter la clef des champs ;
-on assure que l’autorité autrichienne, esclave
-de sa promesse, avait singulièrement
-facilité cette évasion, et que le sous-bandit
-partit lesté des 300 ducats promis. C’est
-ainsi que périt le dernier des grands brigands
-de la Bosnie. Quelque temps auparavant,
-ce même Milan Nikolitsch, assassiné
-misérablement et livré par un acolyte,
-s’était échappé d’une maison en flammes,
-assiégée par plus de cent soldats.</p>
-
-<p>La route de Tuzla à Bercka est une
-véritable merveille d’art. Le génie de
-l’armée austro-hongroise s’est joué de
-toutes les difficultés, de tous les obstacles
-accumulés par la nature pour entraver le
-travail humain. Les vaillants pionniers
-ont triomphé de tout.</p>
-
-<p>La poste qui dessert cette route, est entièrement
-militaire ; les voitures sont des
-fourgons bien suspendus et protégés
-contre les rafales du vent et les ardeurs
-du soleil par d’épais rideaux de toile.
-Un <i lang="de" xml:lang="de">feldwebel</i> qui fait aussi l’office de vaguemestre
-est assis sur le siège, à côté du
-cocher ; un chasseur, la baïonnette au
-fusil, se tient sur un strapontin, à l’arrière
-du véhicule. Les chevaux, des animaux
-de la remonte, détalent au grand trot ; on
-côtoie d’abord la ligne du chemin de fer
-prolongée jusqu’à la saline de Siminhan.
-Voici les bâtiments principaux de l’entreprise ;
-le nom de l’empereur régnant s’y
-détache en grosses lettres, la principale
-saline est placée, en effet, sous l’invocation
-du monarque. Malgré l’heure très
-matinale, on y travaille activement.</p>
-
-<p>Un officier qui part pour la chasse en
-Esclavonie, et dont l’attirail de Nemrod
-occupe la plus grande partie des banquettes,
-me montre l’emplacement où va
-bientôt s’élever une verrerie, la première
-qu’on aura vue en Bosnie. Les pronostics
-des hommes spéciaux sont très favorables
-à l’établissement de cette industrie.</p>
-
-<p>A partir de Gorni-Tuzla, village musulman
-assez considérable, nous entrons
-dans le paysage alpestre, et la route a un
-aspect des plus mouvementés et des plus
-pittoresques. On pénètre de nouveau sous
-les halliers profonds et mystérieux. Partout
-dans la forêt se dressent des rochers
-qui profilent jusqu’au ciel leurs parois
-gigantesques ; des petits ponts en bois
-établis d’une façon très rudimentaire, et
-que la première crue pourrait emporter,
-nous font enjamber des torrents tout à
-fait à sec l’été, mais assez impétueux en
-automne, après les pluies, ou au printemps,
-à la fonte des neiges. Dans ces
-forêts, au milieu des taillis, s’élèvent quelques
-cabanes, des masures basses, d’aspect
-misérable. Les seules constructions
-solides et d’une certaine apparence sont
-les <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span> où logent les gendarmes,
-et qui servent à la fois d’habitations et,
-en cas d’attaque, de fortins abrités de
-grands murs crénelés. Les gendarmes s’y
-sont installés en famille (le brigadier est
-parfois marié), et l’intérieur de ces postes
-d’enfants perdus ne manque pas d’un certain
-confort — relatif et tout militaire. Ne
-faut-il pas que ces braves gens puissent
-se restaurer et se reposer après de fatigantes
-patrouilles, après avoir grimpé au
-sommet des montagnes et traversé des
-terres vraiment sauvages, n’offrant aucune
-ressource ? Rassurons le voyageur. Pas
-plus ici que sur les autres routes de la
-Bosnie parcourues par la poste impériale,
-il ne risque de périr d’inanition, ou de
-coucher à la belle étoile, en cas d’accident
-ou d’événement imprévu. Il existe à
-chaque relai des cantiniers, gens actifs et
-spéculant juste, qui ont installé dans la
-cabane la plus vaste, ou plutôt la moins
-petite entre toutes, des restaurants dont
-le menu sans prétention, servi sur des
-nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie,
-mérite toute la reconnaissance des
-voyageurs affamés. Dans une seconde
-pièce, on trouve des lits convenables auxquels
-on peut se confier sans crainte.
-L’autorité veille, du reste, à ce que le passant
-ne soit pas écorché. C’est dans une
-de ces cantines que nous déjeunâmes,
-tandis que l’on changeait les chevaux.</p>
-
-<p>Le fourgon gravit une pente assez
-raide ; nous sommes toujours en forêt ; des
-oiseaux de proie variés tournoient autour
-des grands arbres ; aigles, vautours, cormorans,
-cherchent leur pâture. La faim
-aidant, ils s’enhardissent et fondent jusque
-sur les chevreuils qui gambadent sous
-bois. On aperçoit le squelette d’un de ces
-gracieux animaux, dévoré par les oiseaux
-avec autant d’entrain qu’une réunion de
-convives banquetant en l’honneur d’un
-anniversaire quelconque.</p>
-
-<p>A une heure de Bercka environ, la
-forêt s’écarte, nous voici maintenant sur
-un plateau ; — des bouquets d’arbres, des
-bouleaux donnent ici au paysage une
-teinte bien différente de la nature alpestre
-de tout à l’heure ; on se croirait presque
-aux environs de Paris. Le temps est gris
-et triste ; une pluie persistante et glaciale
-pourrait faire supposer que nous sommes
-en novembre et non en juin. Un brouillard
-opiniâtre indique, là-bas au fond, la présence
-de la Save. Le grand clocher de
-l’église de Bercka apparaît lointain et
-moqueur ; car il semble qu’on l’a à portée
-de la main, lorsque, au contraire, il se perd
-comme une <i lang="la" xml:lang="la">fata morgana</i>. Nous roulons
-plus d’une heure, les yeux fixés sur ce
-clocher ; puis la route finit comme toutes
-choses en ce monde, et le fourgon s’engage
-dans une rue interminable qui descend
-en pente, mal pavée comme toutes les
-cités turques, assez large, du reste, et
-bordée des deux côtés de boutiques où l’on
-achète toutes sortes de marchandises, mais
-surtout des cotonnades et des victuailles.
-Les marchands, même les musulmans,
-ont ici une apparence plus active et moins
-fataliste que dans les autres villes orientales.
-On jurerait qu’ils ont déjà appris
-quelque chose des occidentaux auxquels
-ils se frottent ; ils font quelques pas au-devant
-du client, et n’attendent plus que
-celui-ci vienne à eux. Turcs et chrétiens
-semblent du reste s’entendre à merveille.</p>
-
-<p>Bercka est la métropole des pruneaux.
-Ce que l’on y débite de ces fruits
-secs est incalculable. On parle de
-200,000 quintaux par an. Les courtiers
-des maisons de Bercka parcourent le
-pays en tout sens, achetant sur pied les
-récoltes entières. On calcule le prix de la
-vente sur les probabilités de la moisson
-future dans les autres pays à prunes. Si
-l’année se présente bien dans le midi de
-la France, il y a baisse sur les pruneaux
-de Bosnie ; au contraire, si les pronostics
-sont mauvais pour la récolte dans les
-environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau,
-les propriétaires bosniaques
-sont maîtres de leur prix, la concurrence
-n’est pas à craindre. En septembre et
-octobre, Bercka présente une animation
-tout à fait extraordinaire. Il vient des
-acheteurs même d’Amérique ! La Save,
-qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre
-arrose les bords broussailleux du pays
-slavon, est chargée de barques, de bateaux,
-de chalands de toute espèce, et tous
-sont remplis du fruit savoureux, mais
-laxatif, qui fait la richesse de la région. On
-cite des fortunes colossales, pour le pays,
-qui ont été fondées et qui sont alimentées
-par ce commerce.</p>
-
-<p>Bercka doit à la présence de ces capitalistes
-un air de prospérité et de propreté
-qui réjouit le voyageur ; les mœurs y
-sont cordiales et on possède le culte des
-relations mondaines. C’est du moins ce
-que j’étais en droit de conclure quand je
-vis toute la population distinguée se porter
-au débarcadère des bateaux à vapeur
-de la compagnie de navigation autrichienne,
-pour saluer un fonctionnaire
-nouvellement marié et qui ramenait sa
-femme. La bande des amis était précédée
-d’un orchestre qui fit entendre, fort bien
-ma foi, des airs de circonstance — et
-autres. Après avoir fait ainsi la conduite
-aux nouveaux époux, les musiciens organisèrent
-une sérénade dont les accords
-s’entendaient encore à l’aube.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>La Save met Bercka en communication
-directe et permanente avec Belgrade
-d’une part et Gradiska de l’autre. Le
-trajet n’est pas des plus pittoresques ; il
-s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop
-mal à bord des <span lang="en" xml:lang="en">steamboats</span> de la compagnie
-de la Save. De Gradiska, on gagne
-facilement Banjaluka, une des villes turques
-les plus curieuses. C’était autrefois
-un repaire de fanatiques musulmans dont
-les actes de foi, assez semblables à ceux
-de l’inquisition espagnole, ont souvent
-retenti dans l’histoire du pays. Pendant
-la première période de l’occupation, les
-Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la
-part du général commandant les troupes
-impériales, une surveillance active et incessante
-qui n’empêcha nullement, d’ailleurs,
-un soulèvement assez vif qui dura
-deux jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui,
-l’ardeur belliqueuse des begs
-de Banjaluka et de leurs satellites s’est
-calmée ; ils sont devenus des négociants
-qui joignent une forte activité à leur finesse
-native. Les officiers de la garnison,
-vis-à-vis desquels les habitants musulmans
-avaient cru devoir adopter d’abord une
-attitude hostile et même hargneuse, sont
-très bien vus à présent et vivent en harmonie
-parfaite avec la population.</p>
-
-<p>Rien de plus simple, de plus correct,
-d’ailleurs, que l’attitude des officiers austro-hongrois
-dans les pays occupés. On
-chercherait en vain la moindre trace de
-morgue ou d’orgueil dédaigneux pour
-une race inférieure. Pas d’abandon de
-dignité non plus, par exemple. On dirait
-d’honnêtes et laborieux fonctionnaires
-coiffés du képi et ayant l’épée au côté.
-L’officier autrichien qui est envoyé en
-Bosnie doit travailler beaucoup, il le sait,
-mais ses peines ne sont pas perdues,
-puisque son labeur contribue à la fois à
-la grandeur de son pays et à l’avancement
-de la civilisation.</p>
-
-<p>La conscience de ce devoir accompli se
-reflète dans l’attitude entière des officiers ;
-ils ont de la satisfaction évidemment — et
-à bon droit, mais ils n’exultent pas et ne
-se croient pas tenus d’arborer des airs
-fanfarons pour attirer sur eux et sur leur
-importance l’attention des passants ou des
-voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni
-matamores, et les hussards hongrois, ces
-centaures qui adorent leur métier, ne se
-distinguent de leurs frères d’armes de la
-Cisleithanie — plus calmes et d’un sang
-plus froid — que par leur rondeur et une
-pétulance qui fait plaisir à voir. Au restaurant
-et dans les cafés, les officiers, en
-prenant leur repas, causent des dernières
-manœuvres, des théories, d’un article paru
-dans la « Vedette » ou dans quelque autre
-recueil militaire spécial. La préoccupation
-sérieuse du métier domine en tout.
-Quelle différence avec les officiers de l’armée
-allemande, si entichés d’eux-mêmes,
-se croyant de plusieurs coudées au-dessus
-des simples mortels — non coiffés du
-casque et n’ayant pas le droit de traîner
-la latte sur les pavés !</p>
-
-<p>Comme pour bien montrer jusqu’à quel
-point les velléités insurrectionnelles des
-fanatiques musulmans de Banjaluka ont
-disparu et combien cette population s’est
-modifiée, c’est dans ces parages si inhospitaliers
-jadis aux <i>giaours</i> que se sont
-établies des colonies prospères de paysans
-allemands.</p>
-
-<p>Les Franciscains — on retrouve presque
-partout leur influence dans le développement
-intellectuel du pays — ont
-attiré en Bosnie des cultivateurs de la
-Westphalie, tous catholiques, très convaincus
-et très pratiquants, que le <span lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</span>
-poussait vers l’émigration. Un
-moine franciscain se mit en route, il parcourut
-ces contrées germaniques, et, avec
-l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite,
-il décrivit le tableau des belles récoltes
-obtenues sans trop de peine, de
-l’étable garnie, du culte catholique célébré
-sans entraves et des prêtres administrant
-paisiblement la communauté.</p>
-
-<p>Ces prédications eurent leur effet. Une
-centaine de familles émigrèrent avec enfants,
-armes et bagages. C’est sur la
-rivière le <i>Verbas</i>, à proximité de Banjaluka,
-qu’ils transportèrent leurs pénates.
-Le commencement de cette colonisation
-fut difficile, il y eut des épreuves et surtout
-des déceptions. Plus d’un Westphalien
-s’aperçut avec surprise qu’il fallait
-d’abord gagner, et à la sueur du front, le
-beurre que le prédicateur franciscain avait
-montré étendu sur le pain bis de la nouvelle
-Terre promise. Tout d’abord les propriétaires
-n’entendaient pas se défaire de
-leurs terres à trop vil prix, et ceux qui
-avaient cru opérer en Bosnie sans quelques
-capitaux, avec leurs bras et leur
-bonne volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.</p>
-
-<p>Il fallut ensuite recourir à des précautions
-légales pour éviter les contestations
-ultérieures au sujet des actes de vente ;
-l’administration fit son possible pour assurer
-aux acheteurs la jouissance paisible
-de leur propriété. Ce n’était pas chose
-si aisée avec les us tortueux de la légalité
-musulmane, et à cause de la difficulté
-de délimiter exactement le bien dont
-chacun pouvait disposer.</p>
-
-<p>Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes
-à toutes les nécessités de l’existence,
-se construire des abris, les meubler,
-apporter tout leur outillage et
-travailler durement la terre avant de goûter
-ses produits. Mais cette période des
-débuts écoulée, les premières difficultés
-vaincues, les colons du Verbas furent largement
-récompensés de leurs peines. Ils
-ont pu aujourd’hui construire de gros
-villages d’aspect cossu et fort proprement
-tenus, à la place des masures où ils s’étaient
-installés à leur arrivée. De belles églises
-avec des presbytères fort bien installés,
-confortables même, s’élèvent au centre de
-ces localités, dont la principale porte le
-nom du célèbre chef du centre ultramontain
-au parlement allemand, <i>Windhorst</i>.
-Les chemins de fer permettent aux cultivateurs
-de se rendre de loin en loin au
-pays, pour raconter à leurs parents combien
-est prospère la colonie allemande en
-Bosnie, et combien les colons du Verbas
-sont attachés à leur nouvelle patrie.</p>
-
-<p>D’autres tentatives de colonisation sont
-à signaler, plus directement favorisées celles-là
-par l’administration. A la suite des
-grandes inondations qui eurent lieu dans
-le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent des
-centaines de familles, un exode fut organisé ;
-des paysans du Pusterthal vinrent
-s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder
-une nouvelle patrie. Quelques-uns
-réussirent ; mais beaucoup regrettèrent
-trop vivement les glaciers et les vallons
-du sol natal. Ils furent en proie à la nostalgie
-du montagnard et restèrent insensibles
-à la rémunération abondante et
-certaine de leur labeur ; ils abandonnèrent
-tout pour suivre la voix du pays.
-Quelques-uns cependant ont vaincu la
-nostalgie, et leurs établissements prouvent
-combien cette terre sait se montrer
-reconnaissante envers ceux qui la cultivent.
-Sans aucun doute un grand courant
-de colonisation se produira un jour vers
-la Bosnie ; mais il importe de rappeler
-aux immigrants — comme l’a fait d’ailleurs
-le gouvernement — qu’il ne faut pas
-venir dans cette contrée, dénué de toute
-ressource, car la terre ne s’y donne pas
-pour rien, pas même à vil prix ; mais sa
-valeur est d’autant plus grande pour celui
-qui la traite rationnellement et y consacre
-tous ses efforts.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII</h2>
-
-<p class="arg">L’Herzégovine. — La route de Sérajewo à Mostar. — Le
-service de diligences. — Mostar. — Souvenirs héroïques. — De
-Mostar à Metkovitch. — La vigne et le tabac.</p>
-
-
-<p>Tandis que la Bosnie est la partie la
-plus productive, mais aussi quelque peu
-prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine,
-avec ses rochers inaccessibles, ses
-cimes couvertes d’une neige éternelle, ses
-forêts infinies dont les lisières se reflètent
-dans les flots bleus de l’Adriatique, représente
-le côté romanesque de la nouvelle
-conquête autrichienne. Si une excursion
-en Bosnie est fructueuse en renseignements
-pratiques sous bien des points de
-vue ; si elle se recommande à tous ceux
-qui veulent étudier les ressources d’une
-contrée jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine
-offre aux voyageurs d’autres
-sensations. Ici, la nature lui arrache à
-chaque étape de nouveaux cris d’admiration,
-d’étonnement et parfois de terreur.</p>
-
-<p>Le paysage n’a rien de petit ni de
-banal, il est sauvage et grandiose ; partout
-ce cadre énorme, ces sites tourmentés,
-semblent créés pour y laisser mouvoir à
-l’aise des Titans toujours prêts à soulever
-des blocs de granit et à se les jeter à la
-tête. C’est encore le pays béni des Nemrods,
-non pas des chasseurs et amateurs
-qui considèrent leur fusil comme un couteau
-de boucherie et dont le but est atteint
-dès qu’un certain nombre de bêtes
-abattues figure au <i>tableau</i>. Je parle de
-ces chasseurs passionnés dont le prince
-héritier d’Autriche vient de tracer la silhouette
-dans son livre <i lang="de" xml:lang="de">Jagden und Beobachtungen</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
-Pour ceux-là leur exercice
-favori c’est réellement, comme on l’a
-dit, l’image de la guerre ; il leur faut de
-nombreux périls, des obstacles accumulés,
-de longues marches, des privations, la
-poursuite d’animaux fauves et féroces, qui
-en se retournant pourraient, d’un coup de
-dent ou d’un coup de patte, anéantir le
-chasseur au lieu d’être détruits par lui.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour,
-<span lang="de" xml:lang="de">Hohenmarkt</span>, Vienne.</p>
-</div>
-<p>Des oiseaux de proie planent au-dessus
-des blocs de rochers ; les aigles se perdent
-dans les nuages, et les vautours au
-sinistre battement d’ailes viennent chercher
-leur proie — lorsque la faim les talonne — jusque
-parmi les troupeaux qui
-paissent dans la plaine. On voit alors
-l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe
-vivant au milieu des brebis ; il a
-choisi la plus belle et la plus grosse, et il
-l’emporte dans ses serres avant que les
-bergers, stupéfaits, aient songé à accourir.</p>
-
-<p>Mais ces rois des airs ont également
-leurs ennemis, leurs persécuteurs acharnés.
-Ceux-là se rient de tous les obstacles,
-des plus hautes montagnes, des aspérités
-de terrain ; ils grimpent comme
-s’ils étaient chez eux, dans leur maison, le
-long des rochers nus, et tout à coup ils
-apparaissent au-dessus des aires taillées
-dans les pierres et enlèvent du nid les
-aiglons, tandis que les parents cherchent
-au loin la proie et bravent le soleil en regardant
-ses rayons en face.</p>
-
-<p>Dans cette même Herzégovine, il est
-d’autres tableaux plus doux et qui vous
-frappent par des impressions différentes.
-Dans la vallée, vous vous trouvez en
-admiration devant un véritable tableau
-méridional. Vous êtes dans l’antichambre
-de la belle Italie : les buissons d’oliviers,
-les figuiers, les oranges et les citrons suspendus
-aux arbres, la flore colorée et
-luxuriante, tout vous parle des pays
-chauds, du Midi béni. Et dans ce décor
-apparaissent des hommes à tournure fière
-et martiale, toujours armés, au regard
-provoquant ; des femmes d’une correction
-de traits qui rappelle à la fois la pureté
-grecque et la finesse vénitienne.</p>
-
-<p>Mostar, que l’on atteint facilement de
-Sérajewo par une belle route carrossable
-qui traverse un paysage très accidenté,
-n’a pas l’aspect vivant et grouillant de la
-capitale de la Bosnie : c’est une ville d’un
-caractère essentiellement oriental, dont
-les maisons sont de grandes constructions
-en bois assez irrégulières, au milieu desquelles
-on voit s’élever quelques tours et
-plusieurs bâtiments à l’européenne destinés
-à loger l’administration et les troupes.
-La garnison est assez nombreuse et supporte
-avec philosophie et entrain cette
-sorte d’exil qui lui est imposé et qui cependant
-est un Eldorado, comparé aux
-postes d’enfants perdus dans les <i lang="de" xml:lang="de">blockhaus</i>
-qui bordent la frontière du côté du
-Monténégro. Le service est là plus dur
-que n’importe ailleurs ; les soldats, isolés
-de tout contact avec le monde extérieur,
-sont sur le perpétuel <i>qui-vive</i> ; s’ils sont
-envoyés en patrouille dans les montagnes,
-obligés de parcourir des sentiers
-qui ne sont faits pour être foulés par aucun
-pied humain, c’est une distraction,
-une diversion pénible et périlleuse, il est
-vrai, à cette claustration à laquelle les
-soldats enfermés dans les fortins sont
-condamnés. L’autorité militaire supérieure
-tient compte de cette situation, et
-l’on renouvelle le plus souvent possible
-les petites garnisons des <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span> ; on
-transporte ces troupes ailleurs, avant que
-le spleen et la nostalgie aient causé leurs
-ravages.</p>
-
-<p>La grande ressource agricole et industrielle
-à la fois de l’Herzégovine, la seule
-en quelque sorte, c’est la culture du tabac.
-Elle existait déjà à l’époque des Turcs,
-mais à l’état d’embryon, et les procédés
-en usage étaient tout à fait rudimentaires.
-L’Herzégovien a toujours eu la passion
-de fumer, et il a toujours trouvé moyen
-de suffire à ses appétits de consommateur
-de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui,
-il ne s’agit pas seulement de
-planter du tabac pour la consommation,
-mais pour gagner quelque argent. Depuis
-l’établissement du régime austro-hongrois,
-l’État s’est réservé le monopole
-de la vente du tabac. Pour la culture
-il a introduit d’abord un système de
-primes pour ceux qui obtiennent les
-meilleurs résultats et qui apportent le
-plus de soin à ce travail ; ensuite le tabac
-à l’état brut est payé un très bon prix et
-comptant au cultivateur par la régie, qui,
-après avoir pris livraison des feuilles, les
-expédie, convenablement séchées et protégées
-contre les intempéries, aux deux
-fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui,
-créées depuis peu d’années seulement,
-sont en pleine activité. L’organisation de
-ces manufactures est conforme à celle des
-meilleurs établissements du même genre
-que possède l’Europe. Les machines ont
-été commandées d’après les derniers
-modèles, les directeurs sont des gens du
-métier et les contremaîtres ont fait un
-stage dans les premières manufactures.
-La discipline la plus parfaite règne parmi
-les ouvriers et même parmi les cigarières,
-dont l’aspect, le costume, sont
-aussi pittoresques que ceux des figurantes
-dans <i>Carmen</i>, mais fort heureusement
-on n’a pas eu jusqu’à présent de
-scandales ni de rixes à signaler, causés
-par un brigadier don José. Ces jeunes
-filles (il n’y a guère que des ouvrières de
-quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à
-des familles misérables, elles pourraient
-à la rigueur se passer de leur salaire.
-Lorsqu’elles touchent leur semaine, elles
-se hâtent de convertir les billets de
-banque de l’administration en pièces d’argent
-ou en pièces d’or trouées des deux
-côtés ; elles les enfilent comme des grains
-de chapelet et en forment de cette façon
-un collier à deux, trois ou quatre rangs,
-qu’elles portent autour du cou par-dessus
-leur robe. Ce sera là leur dot lorsqu’elles
-se marieront. Aussi ces jeunes
-filles sont roses et gaies — même lorsqu’elles
-ne sont pas jolies, ce qui est
-pourtant le cas bien souvent. Elles chantent
-des mélopées un peu monotones et
-d’une poésie sauvage, qui célèbrent les
-hauts faits des héros de la montagne ou
-quelques douces prouesses amoureuses.
-Mais ces chants sont dits à demi-voix ;
-ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers
-comme un susurrement, car les
-surveillantes sont là et ne toléreraient
-ni scandale, ni bruit troublant l’ordre
-qui doit régner partout dans les manufactures
-de l’État.</p>
-
-<p>C’est un plaisir pour tout fumeur que de
-contempler les différentes sortes de tabac
-que les fabriques de Mostar et de Sérajewo
-vous livrent avec le produit des
-feuilles recueillies en Herzégovine. Il y
-en a une dizaine d’espèces, depuis le tabac
-couleur thé de Chine jusqu’au « Kallay »,
-qui est du plus beau blond, d’un blond
-vénitien ; on dirait des chevelures empruntées
-à un portrait de patricienne
-signé par le Titien. La régie autrichienne
-et la régie hongroise commencent déjà
-à s’approvisionner de tabac herzégovien.
-C’est en ce moment la plus forte recette
-du budget des provinces occupées, et le
-chiffre grossira encore certainement lorsque
-les tabacs de cette nouvelle régie
-seront exportés et qu’ils seront appréciés
-comme ils le méritent par les fumeurs
-de l’Europe entière.</p>
-
-<p>L’Herzégovine offre aussi des vestiges
-de la domination romaine, que l’on peut
-comparer aux travaux que vient d’élever
-partout le génie autrichien.</p>
-
-<p>Il y a notamment deux ponts sur la
-Narenta, le principal fleuve : l’un à Mostar
-même, et l’autre à Balja. Le premier de ces
-ponts présente un aspect des plus animés
-les jours de foire, parce que les populations
-si diverses, si bariolées de l’Herzégovine
-envoient leurs représentants en
-grand costume, armés jusqu’aux dents,
-qui viennent pour acheter et vendre des
-chevaux, des bœufs, des moutons, ou
-même pour parader sur la place publique
-et se montrer.</p>
-
-<p>Puis, au trot de leurs petits chevaux
-secs et maigres, mais qui connaissent
-si bien les sentiers montagneux, ils regagneront
-leurs aires voisines de celles
-des aigles, ou les cabanes de pierre qui
-leur servent de logement. Il en est qui
-chevaucheront jusque sur la frontière du
-Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle
-espérance du cri de guerre qui doit les
-appeler à la bataille soit contre les musulmans,
-soit contre les chrétiens. Tout
-adversaire leur est bon, pourvu que la
-poudre parle et que leurs instincts de
-bravoure puissent briller.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV</h2>
-
-<p class="arg">La question des Kmètes. — Les difficultés religieuses. — Hostilité
-des ultramontains. — La retraite de M. de Nikolich. — La
-famille impériale et la Bosnie. — L’annexion
-en vue. — Conclusion.</p>
-
-
-<p>Lorsque l’administration austro-hongroise
-a pris la succession des valis et
-des pachas turcs, elle a trouvé à résoudre
-plusieurs problèmes très arides, fort
-compliqués, et devant lesquels d’autres
-moins résolus au travail auraient peut-être
-reculé ou hésité. La question agraire
-était la principale de toutes, la plus
-grave, celle qu’il importait de régler avant
-toute autre dans un pays où l’agriculture
-doit être la base de la prospérité générale.</p>
-
-<p>Comme cela a été dit plus haut, le
-régime féodal existe depuis plusieurs
-siècles en Bosnie ; ce système a été
-atténué dans le cours des temps, il s’est
-affaibli à l’user, mais il n’a jamais complètement
-disparu.</p>
-
-<p>Les <i>begs</i> et les <i>aghas</i> sont encore
-aujourd’hui les propriétaires titulaires
-d’une partie du sol, d’une partie seulement,
-car beaucoup de paysans ont pu se
-racheter sans de trop grands sacrifices, et
-ils sont libres, disposant de leurs propriétés
-comme les cultivateurs français ou
-allemands.</p>
-
-<p>Mais là où les traditions séculaires ont
-été conservées, le <i>Khmète</i> (c’est le nom
-du pays en bosniaque) n’est que le fermier
-de la terre qu’il cultive, fermier
-perpétuel et héréditaire, que le beg ou agha
-n’a pas le droit de renvoyer, tant qu’il
-paye régulièrement sa redevance. On
-voit que le système féodal a beaucoup
-perdu de sa rigueur et que la condition
-des Khmètes n’offre que peu d’analogie
-avec celle des serfs russes avant l’émancipation,
-ou avec les vassaux du moyen
-âge attachés à la glèbe sans aucun atermoiement.
-Les charges du Khmète se
-bornent au payement de la <i>dîme</i> de
-dix pour cent, à titre d’impôt à l’État,
-et de la <i>Trentina</i>, c’est-à-dire du tiers
-du produit annuel de sa terre au beg.
-Autrefois le suzerain avait le droit de
-s’installer à sa guise chez le Khmète
-et de se faire nourrir <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>. Le
-cellier, les greniers, les étables, toutes les
-réserves du paysan étaient à la disposition
-du seigneur, qui restait en subsistance
-jusqu’au complet épuisement des
-provisions. Cette charge indirecte pesait
-d’autant plus lourdement sur le Khmète
-que dans les derniers temps, par suite
-de la déchéance des begs et de la perte
-de leurs propriétés, il arrivait qu’au
-lieu d’être le suzerain de plusieurs
-khmètes, le beg partageait avec un ou
-deux collègues la propriété d’un seul et
-unique paysan. Ce n’était pas un seul,
-mais deux ou trois dévorants que le
-vassal était obligé d’héberger.</p>
-
-<p>L’administration autrichienne s’est empressée
-de mettre un terme à cet abus
-criant, et en le supprimant elle a rendu la
-position du paysan plus tolérable, car en
-somme l’impôt (qu’il peut acquitter en nature)
-existe partout, et la <i>Trentina</i> représente
-les intérêts de la terre, qui est par le
-droit et par l’usage la propriété, c’est-à-dire
-le capital du <i>seigneur</i>. Il ne faut pas
-du reste prendre ce titre absolument au
-pied de la lettre : beaucoup de ces begs
-sont bien déchus de leur ancienne splendeur,
-qui, dans ce pays, n’a été que relative.
-Souvent le Khmète est plus à son aise
-que le maître lui-même ; le Khmète ne
-doit en effet de redevance que pour la
-terre cultivée en vue de la production des
-grains et céréales, il ne doit rien pour
-l’élevage des bestiaux ; aussi ne se gêne-t-il
-nullement pour transformer en pâturages
-la plus grande partie de ses lopins,
-surtout depuis que la consommation de
-la viande de boucherie a augmenté dans
-des proportions considérables.</p>
-
-<p>Depuis 1879 on a écrit beaucoup d’articles,
-d’essais et même de brochures sur
-cette question agraire ; on l’a présentée
-comme insoluble, et des âmes sensibles
-du dehors se sont apitoyées sur le sort
-des malheureux serfs qu’on se représentait
-courbés sous le bâton et mourant de
-faim, à côté des produits de leurs terres
-que le seigneur enlevait à leur barbe.</p>
-
-<p>Mais en réalité la situation n’est pas si
-mauvaise. Elle serait même supportable
-en fait, si la question de droit n’était pas
-en jeu et si l’Autriche-Hongrie n’avait
-pas l’obligation morale de faire cesser un
-état de choses qui est contraire à toutes
-les théories et à la législation en vigueur
-dans le reste de l’empire.</p>
-
-<p>L’État est intervenu paternellement dans
-les éternelles et interminables discussions
-entre les Khmètes et leurs suzerains,
-qui se vidaient autrefois à coups
-de fusil ou à coups de handjar. D’une
-part, l’autorité assure au beg la rentrée
-exacte et régulière de la Trentina, que
-certains Khmètes se croyaient dispensés
-de payer après l’occupation autrichienne,
-et, de l’autre côté, elle protège le Khmète
-contre tous les abus que le régime turc
-tolérait. Mais cette intervention avec
-ses incidents administratifs et judiciaires
-n’est qu’un palliatif ; le remède consiste
-dans l’affranchissement complet du
-Khmète par voie de rachat des terres
-dont il est le fermier. L’administration
-encourage de son mieux ces transactions,
-et ses efforts ont été couronnés de succès.
-On commence à former en Bosnie
-une classe nombreuse et forte d’agriculteurs
-propriétaires, qui sont attachés à
-leurs terres et les cultivent avec assiduité,
-sachant bien qu’aucune spoliation,
-aucun abus ne viendra les priver du
-produit de leur travail. Quant aux begs,
-ils prendront leur argent et iront le porter
-avec leur personne à Constantinople
-et à la Mecque, où ils se trouveront, en
-fin de compte, très heureux et tout à fait
-à leur place en qualité de musulmans du
-passé.</p>
-
-<p>La difficulté à laquelle se heurte la plupart
-du temps le rachat des terres est
-commune à toutes les contrées musulmanes
-où l’état civil n’existe pas ; il s’agissait
-de délimiter la propriété exacte de chacun
-pour éviter à l’avenir les contestations
-et les procès. Il fut décidé d’introduire
-en Bosnie une institution qui a rendu de
-grands services dans les pays de la monarchie
-autrichienne, le <i>Livre foncier</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Grundbuch</span>),
-qui contient le nom des propriétaires,
-la limite exacte des propriétés, et
-qui fait foi pour toutes les ventes et pour
-tous les prêts hypothécaires. Des employés
-experts furent envoyés sur les lieux
-et le travail commença. Mais les habitants,
-auxquels il fallait s’adresser pour être
-renseigné, pour obtenir les déclarations
-et les attestations destinées à établir les
-droits de propriété, de quelle façon accueilleraient-ils
-les commissaires ? Faciliteraient-ils
-ou entraveraient-ils l’œuvre
-indispensable que l’autorité avait prescrite ?</p>
-
-<p>Les inquiétudes disparurent bientôt :
-les commissaires rencontrèrent partout
-le meilleur accueil, et même, en cas de
-besoin, le concours le plus empressé ; les
-travaux avancèrent rapidement sous la
-direction habile et l’impulsion active de
-M. le baron de Kutschera, et aujourd’hui
-la plus grande partie des registres est
-mise à jour. Les contrats d’achat et de
-vente peuvent être dressés avec la plus
-grande exactitude, et les titres de propriété,
-une fois acquis, sont incontestables.</p>
-
-<p>L’Autriche-Hongrie veut faire régner
-en Bosnie et en Herzégovine la paix
-religieuse la plus complète. On n’admet
-pas la prédominance d’un culte sur un
-autre, ni la suprématie d’un clergé au
-détriment des croyants d’un culte différent.
-La tolérance envers les musulmans
-est poussée jusqu’aux dernières limites ;
-la démonstration est faite aujourd’hui
-que le culte de Mahomet peut être librement
-pratiqué et jouir de tous les respects
-sous le sceptre catholique d’un
-Habsbourg. Ce n’est pas seulement la
-religion qui est respectée, mais les
-mœurs, les usages et les coutumes. Par
-exemple, une femme musulmane citée
-en justice ne pourra être contrainte à
-ôter son voile, sauf le cas de nécessité
-absolue, s’il y a doute sur son identité.
-Même dans ce cas, les juges doivent procéder
-avec la plus grande circonspection,
-et ils risquent gros, si la dérogation aux
-usages n’est pas justifiée d’une façon impérieuse.
-On m’a cité le cas d’un jeune
-fonctionnaire judiciaire qui a eu à subir
-une enquête disciplinaire des plus rigoureuses,
-parce qu’il avait ordonné à
-une femme turque d’enlever l’enveloppe
-épaisse qui dérobe aux profanes le mystère
-de ses charmes ou les secrets de sa
-laideur. Les biens religieux, les fonds du
-<i>Vacouf</i> consacrés à des fondations pieuses
-ou à des œuvres d’utilité publique,
-sont employés conformément aux vœux
-des donateurs ; le commissaire du gouvernement
-faisant partie de la commission
-n’a pas d’autre tâche que de veiller
-à la régularité des comptes ; la tutelle
-qu’il exerce est tout à fait conforme à
-l’esprit musulman.</p>
-
-<p>Cette tolérance de l’administration pour
-la religion mahométane n’a pas été du
-goût de tout le monde. Des zélateurs
-ultramontains, des échappés du séminaire
-de Diakovas se sont imaginé maladroitement
-que l’administration austro-hongroise
-allait travailler pour le pape et
-faire avant tout, des pays occupés, une
-province romaine. Dans l’idée de ces
-messieurs, ce n’était pas seulement l’islamisme
-qu’il fallait opprimer, et, si
-possible, faire disparaître, en poussant
-l’élément turc à l’émigration ; ils en voulaient
-également au culte grec, dédaigneusement
-traité de schisme. L’évêque
-catholique de Sérajewo, M. Stadler, voulut
-agir en prélat tout à fait militant. Les
-façons de prédicant et de convertisseur
-contrastaient fort vivement avec la bonhomie
-et la rondeur indifférente des franciscains
-qui parcourent le pays, bottés,
-vêtus de la houppelande à brandebourgs,
-si commode pour aller à cheval, trinquant
-volontiers avec leurs ouailles et menant
-joyeuse vie après avoir dit la messe et
-écouté la confession. L’ardeur de M. Stadler
-l’entraîna même à attaquer dans des
-lettres pastorales le métropolitain grec.
-Celui-ci riposta ; il se plaignit de ce que
-l’évêque cherchait à lui enlever ses ouailles,
-et une véritable polémique s’engagea
-sous les regards malicieux des musulmans,
-flattés intérieurement de voir les
-chrétiens se déchirer entre eux. Le gouvernement
-laissa les lutteurs s’injurier et
-échanger les propos des héros d’Homère ;
-mais lorsque le scandale fut devenu trop
-grand, un rescrit de M. de Kallay enjoignit
-aux deux pasteurs de cesser ces hostilités
-peu édifiantes.</p>
-
-<p>Les ultramontains en prirent de l’humeur,
-et ils bombardèrent l’administration
-de pamphlets imprimés en Allemagne, auxquels
-un Turc de l’Herzégovine, M. Capitanowitsch,
-a répondu de la plus belle encre.
-Mais la meilleure réponse à ces pamphlets
-vient d’être faite par le ministre aux
-dernières délégations : il a démontré que
-son administration tant attaquée avait eu
-pour résultat un excédent de plus de
-cinquante mille florins, qui augmentera
-certainement dès que les ressources du
-pays se seront améliorées, ce qui maintenant
-est très aisé. La production du
-tabac, qui augmente toujours et prendra
-un fort développement, contribuera
-encore à grossir le budget des recettes,
-tandis que toutes les dépenses sont
-réglées par une sage économie qui ne
-prend jamais cependant les proportions
-d’une malencontreuse parcimonie. C’est
-ainsi que l’on a pu réconcilier avec la
-politique d’occupation ceux-là qui s’y
-étaient opposés, non pas pour des raisons
-politiques, mais pour des considérations
-financières. Un membre éminent de
-la Chambre haute de Vienne et des délégations,
-M. Nicolas Dunka, qui a parcouru
-les pays occupés pendant l’été de 1886, a
-pu rendre compte <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i> à ses collègues
-de ce qu’il avait vu, de l’ordre administratif
-qui régnait dans ces provinces et de
-la calme satisfaction des habitants, qui
-goûtent enfin le repos et la sécurité.</p>
-
-<p>Au moment d’achever ce livre, j’apprends
-que M. de Nikolich, le gouverneur
-civil adjoint au commandant général, a
-donné sa démission, définitivement cette
-fois, exécutant de la sorte un projet conçu
-depuis longtemps. M. de Nikolich, qui est
-un proche parent du roi de Serbie, possède
-des propriétés très vastes dans le Banat
-et en Roumanie. Le soin de ses intérêts
-particuliers exigeait depuis longtemps sa
-présence sur ses terres ; mais les services
-qu’il a rendus en qualité de gouverneur
-civil et sa qualité de gentleman employant
-au service de l’État sa fortune de magnat
-hongrois ont déterminé le ministre à
-refuser la démission du gouverneur civil
-chaque fois qu’elle était offerte ; et M. de
-Nikolich, obéissant aux amicales objurgations
-de son chef, consentait à reprendre
-le collier. Cette fois, il n’y a plus rien à y
-changer. Cette maison hospitalière, qui
-était le centre du mouvement mondain de
-Sérajewo, ne se rouvrira plus cet hiver,
-et c’est M. le baron de Kutschera qui est
-chargé de l’administration civile. Il la
-connaît à fond, car depuis deux ou trois
-ans il est considéré à bon droit comme la
-cheville ouvrière de la machine gouvernementale.
-La popularité de l’empereur
-François-Joseph est très répandue en
-Bosnie, et la population entoure son nom
-d’une vénération dont aucun sultan n’avait
-joui précédemment. A plusieurs reprises,
-des députations ont exprimé le
-vœu des populations d’acclamer l’empereur
-sur son passage à travers les contrées
-placées à présent sous son sceptre.</p>
-
-<p>Au mois d’août dernier, la nouvelle de
-la prochaine arrivée du « Tsar de Vienne »
-s’était propagée, et elle avait trouvé crédit
-jusque dans les hameaux les plus éloignés,
-sous les toits de chaume des plus
-misérables masures. Chacun faisait des
-préparatifs pour la réception du souverain,
-et dans les localités visitées au mois
-de mai par l’archiduc Albert, on avait
-laissé debout les arcs de triomphe de verdure
-et de feuillage avec les inscriptions,
-pensant que tout cela pourrait
-servir plus tard pour l’empereur. Lorsqu’un
-fonctionnaire ou un officier se
-montrait dans les coins reculés de la
-montagne bosniaque ou dans les cabanes
-enfouies au plus profond des forêts, ils
-étaient interrogés avec la plus grande
-anxiété sur l’arrivée prochaine du souverain.
-On eût dit qu’on l’attendait comme
-le Messie, comme le grand dispensateur
-de la manne céleste destinée à se répandre
-sur la terre.</p>
-
-<p>Mais l’espoir des naïfs Bosniaques fut
-déçu. Esclave de la correction absolue en
-toute chose, François-Joseph a craint de
-blesser les susceptibilités de la Russie
-en entreprenant un voyage qui eût été
-une longue suite d’ovations et de triomphes,
-dans un pays dont la possession
-définitive est contestée à l’Autriche par
-les hommes d’État de Saint-Pétersbourg.
-Il ne voulait pas non plus que cette excursion
-fût regardée, à tort ou à raison,
-comme le prologue de l’annexion ; et déjà
-on l’avait annoncée comme telle.</p>
-
-<p>Le voyage n’eut pas lieu. François-Joseph
-n’a pas dépassé le pont de
-Brood, où une députation de Bosniaques,
-conduite par le bourgmestre de Sérajewo
-et M. le conseiller de gouvernement
-Herrmann, vint lui souhaiter la bienvenue.
-En revanche, lorsque le prince héréditaire,
-l’archiduc Rodolphe, franchit
-assez inopinément la frontière de l’Herzégovine
-et parcourut le pays jusqu’à
-Mostar, des feux de joie s’allumèrent
-sur les montagnes, des coups de fusil
-retentirent en signe d’allégresse, et de
-toutes parts on accourut pour contempler
-la figure si intelligente et si sympathique
-du prince héritier et écouter les paroles
-simples et cordiales qu’il trouvait pour
-chacun. Le prince venait d’achever sa
-convalescence dans la magnifique île de
-Lacroma, au climat si doux, aux forêts
-toujours vertes, entourée d’une mer bleue
-inaltérable. Le rejeton des Habsbourg
-rayonnait de joie et de santé recouvrée.
-Ce court séjour en Herzégovine fut pour
-son cœur, très sensible à la grandeur de
-sa patrie et à l’éclat de sa maison, un
-délicieux épisode. Il en emporta les meilleurs
-souvenirs, et depuis cette époque on
-retrouve partout dans les pays occupés
-sa photographie et celle de sa gracieuse
-épouse, Stéphanie, faisant face aux portraits
-de l’empereur et de l’impératrice.
-L’archiduc Albert a également charmé
-les populations par sa bonhomie militaire
-et par les cadeaux princiers qui signalèrent
-partout ses visites.</p>
-
-<p>Sous ce rapport, tout est prêt pour
-l’annexion définitive de la Bosnie et de
-l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois.
-L’empereur serait, comme pour tous les
-peuples de ses vastes États, le lien vivant
-qui rattacherait les Bosniaques aux
-autres races de l’empire. Peut-être faudrait-il
-faire une exception pour quelques
-familles de vieille souche mahométane,
-qui retourneraient en Asie, mais
-toutes les populations musulmanes et
-chrétiennes accepteraient l’annexion définitive,
-car l’illusion d’une Bosnie réunie
-au royaume serbe s’est complètement
-évanouie, et serait d’ailleurs énergiquement
-désavouée à Belgrade même.</p>
-
-<p>Quant à rendre le pays au Sultan après
-l’avoir ouvert à la civilisation, après l’avoir
-couvert de routes et de chemins de fer,
-après y avoir fait des sacrifices considérables,
-quel homme d’État songerait à
-commettre une telle faute et un semblable
-non-sens ? Il est certain que l’administration
-turque ne tarderait pas, fidèle à ses
-incorrigibles errements, à gâter, à ruiner,
-à perdre tout ce qui aurait été créé de bon
-et d’utile ; elle rendrait ces contrées à la
-barbarie et au désordre, jusqu’à ce qu’une
-nouvelle intervention soit devenue nécessaire
-comme celle de 1878.</p>
-
-<p>L’état provisoire actuel semble incompatible
-avec la situation politique d’une
-grande puissance, et il entrave à chaque
-pas le développement intérieur, la prospérité
-économique et industrielle du pays
-lui-même… Beaucoup d’entreprises sont
-ajournées — jusqu’à quand ? On vous répondra
-là-bas : jusqu’à l’annexion. L’initiative
-privée est arrêtée ; les capitaux qui
-voudraient chercher leur emploi dans ces
-pays nouveaux, et qui le trouveraient,
-n’osent pas s’aventurer. Qu’attendent-ils
-pour se lancer et pour vivifier ce terrain
-improductif jusqu’ici, et qui donnerait de
-si beaux dividendes agricoles et industriels ?</p>
-
-<p>Évidemment on arrivera à l’annexion
-dans un délai que les événements d’Orient
-tendent à rapprocher. N’a-t-on pas cru, au
-lendemain de la chute d’Alexandre de
-Bulgarie, que l’Autriche répondrait à ce
-coup de dés de la Russie par l’annexion ?
-Le bruit en a couru à Vienne et à Pesth.
-Mais ce n’était qu’une nouvelle non pas
-fausse, mais prématurée. La modération
-l’a emporté encore une fois dans les conseils
-de François-Joseph, et cette modération
-ressort encore davantage en présence
-de l’attitude de la Russie.</p>
-
-<p>La diplomatie brutale et provocatrice
-du général Kaulhars, la prétention de ce
-proconsul de gouverner à coups d’ukases
-un pays qui veut régler lui-même ses
-destinées a fait apprécier à tous les Bosniaques
-quelque peu intelligents les avantages
-de la politique de ménagement et
-de tolérance de l’Autriche-Hongrie.</p>
-
-<p>Cette politique, dont le ministre M. de
-Kallay est l’initiateur, conformément aux
-vues de son maître l’Empereur, sera poursuivie
-malgré toutes les attaques et tous
-les pamphlets. Elle est approuvée par
-l’opinion publique des deux côtés de la
-Leitha, par les délégations, qui tout récemment
-viennent d’approuver hautement
-la gestion du ministre et lui ont voté
-des remerciements, pour avoir converti
-en excédent le déficit par lequel s’était
-soldé durant les premières années le
-budget des provinces occupées.</p>
-
-<p>Si l’annexion n’a pas été officiellement
-prononcée, si même il n’est nullement
-question de la proclamer prochainement,
-le régime actuel la prépare chaque année
-davantage, sans violence, sans secousse,
-en accordant aux habitants les bienfaits
-d’une administration probe et équitable,
-gardienne sévère de la loi.</p>
-
-<p>Et où de semblables bienfaits pourraient-ils
-être mieux appréciés que dans
-des pays soumis pendant si longtemps à
-l’arbitraire d’agents tyranniques ?</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE PREMIER</div></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">A l’ambassade de France à Vienne. — M. de Kallay. — Résumé
-de sa carrière. — Les précédents administrateurs
-de la Bosnie : MM. de Hoffmann et Szlavy. — Départ
-pour Pesth. — La capitale de la Hongrie en
-1886. — Le parlement, les journaux, les théâtres. — Réminiscences
-de l’expédition française. — Voyage de
-Budapesth à Brod</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE II</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">De Brood à Sérajewo. — Voyageurs et incidents de
-route</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">57</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE III</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">De Maglay à Sérajewo</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">82</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sérajewo pendant l’occupation autrichienne. — Tableaux
-de rues et de marchés</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">90</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE V</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sérajewo (<i>suite</i>). — Détails historiques et administratifs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">114</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Organisation militaire de la Bosnie. — Les gouverneurs. — Le
-<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Appel et son état-major</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">125</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Quelques types. — Les consuls. — Un Suisse ex-médecin
-d’Omer-Pacha</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">173</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Précis de l’histoire de la Bosnie. — Ses mœurs et
-coutumes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">193</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Origines de l’occupation autrichienne. — L’opinion
-publique à Vienne et en Turquie pendant la guerre
-d’Orient. — Démonstration à Budapesth. — Contre-poids
-à l’influence russe. — Action des agents autrichiens
-à Sérajewo. — Le voyage impérial de 1873. — Les
-réfugiés. — L’entrée du général Philippovic
-sur le territoire turc</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">246</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE X</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sérajewo au mois d’août 1878. — Caractère belliqueux
-de la population. — Souvenirs de 1697. — La
-dictature du clergé. — Le Chéri ; proscription des
-costumes européens. — Hadji-Loja et Petraki. — La
-« Commune » bosniaque. — Blessure de Hadji-Loja. — Tentatives
-d’apaisement de la bourgeoisie. — Malgré
-les efforts pacifiques, la lutte s’engage. — Dispositions
-stratégiques. — Prise de la citadelle. — Une
-nouvelle Saragosse. — L’hôpital</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">302</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La seconde occupation. — Échecs partiels des Autrichiens
-à Bihac. — Les combats autour de Dolovy. — La
-situation à Sérajewo. — La Romanja Planina. — Passage
-de la Save. — Marche sur Tuzla. — Occupation
-de Livno et de Zevornik. — La fin des hostilités</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">322</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">De Solvay à Gorni-Tuzla. — Une ville industrielle à
-ses débuts. — Mines de charbon. — Briqueteries et
-salines. — La population de Tuzla. — Les Tziganes
-à demeure fixe. — Un enlèvement suivi de duel à
-mort. — La poste de Tuzla à Bercka. — Le commerce
-des prunes. — Voyage de Briska à Belgrade. — Visites
-diplomatiques</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">338</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XIII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Herzégovine. — La route de Sérajewo à Mostar. — Le
-service de diligences. — Mostar. — Souvenirs
-héroïques. — De Mostar à Metkovitch. — La vigne et
-le tabac</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">389</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XIV</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La question des Kmètes. — Les difficultés religieuses. — Hostilité
-des ultramontains. — La retraite de M. de
-Nikolich. — La famille impériale et la Bosnie. — L’annexion
-en vue. — Conclusion</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">401</a></div></td></tr>
-</table>
-</div>
-
-<p class="c gap small">Paris. — Soc. d’Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 7.3.87.</p>
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***</div>
-</body>
-</html>
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+ <title>Un printemps en Bosnie | Project Gutenberg</title>
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+img { max-width: 100%; }
+
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+
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+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***</div>
+<h1>UN<br>
+<span class="large">PRINTEMPS</span><br>
+EN BOSNIE</h1>
+
+<p class="c">PAR<br>
+<span class="large">F. KOHN-ABREST (<span class="sc">Paul d’Abrest</span>)</span><br>
+<span class="small">Chargé d’une mission par M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+<span class="small">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</span><br>
+<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL</span>, 15-17-19, <span class="xsmall">GALERIE D’ORLÉANS</span></p>
+
+<p class="c">1887<br>
+<span class="small">(Tous droits réservés.)</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>ZIGZAGS EN BULGARIE</div></td></tr>
+<tr><td>Un volume. Charpentier, éditeur</td>
+<td class="w4 bot r"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="pt c"><div><b>LES COULISSES D’UN LIVRE</b><br>
+(<i>A propos des Mémoires de Henri Heine.</i>)</div></td></tr>
+<tr><td>Une forte brochure. Westhauter, éditeur</td>
+<td class="w4 bot r"><div>1 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>LA TRIPOLITAINE ET L’ÉGYPTE</div></td></tr>
+<tr><td>Un volume illustré. Delagrave, éditeur</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="pt c b"><div>EN ALGÉRIE</div></td></tr>
+<tr><td>Un volume illustré. Delagrave, éditeur</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>Le premier élu de Paris, l’actif et populaire
+Ministre du Commerce et de l’Industrie, a bien
+voulu utiliser une bonne volonté qui s’offrait à
+lui, en chargeant l’auteur de ce livre d’envoyer
+à son département des informations sur la situation
+économique de différentes contrées de
+l’Orient.</p>
+
+<p>En dehors des renseignements administratifs
+et techniques qui ont fait l’objet de rapports, en
+partie confidentiels, en partie publiés dans le
+<i>Moniteur officiel du Commerce</i>, l’auteur a été
+à même d’acquérir au cours de son voyage — notamment
+en Bosnie — une foule de notions
+de nature, il le croit du moins, à intéresser le
+grand public.</p>
+
+<p>Il espère qu’après avoir parcouru ces pages
+le lecteur lui donnera raison.</p>
+
+<p>Si toutefois l’auteur s’était trompé, il invoquerait,
+comme excuse valable et légitime, sa
+position personnelle.</p>
+
+<p>Autrichien de naissance, élevé en France et
+citoyen français par sa naturalisation, il n’a pu
+résister à la tentation de constater, non sans
+fierté, devant un public français, les services
+que l’Autriche-Hongrie a rendus et rend encore
+à la cause du progrès dans la péninsule
+des Balkans.</p>
+
+
+<p class="gap small">Paris — Vienne, février 1887.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">UN PRINTEMPS EN BOSNIE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="arg">A l’ambassade de France à Vienne. — M. de Kallay. — Résumé
+de sa carrière. — Les précédents administrateurs
+de la Bosnie : MM. de Hoffmann et Szlavy. — Départ
+pour Pesth. — La capitale de la Hongrie en 1886. — Le
+parlement, les journaux, les théâtres. — Réminiscences
+de l’expédition française. — Voyage de Budapesth à Brod.</p>
+
+
+<p>Pendant l’hiver de 1885-1886, la République
+française était représentée, à
+Vienne, par un ambassadeur fin lettré, qui
+tout en rendant de grands services politiques
+à son pays, en entretenant les excellentes
+relations qui nous sont nécessaires,
+maintenait avec éclat les traditions
+d’élégante et de brillante hospitalité de
+la diplomatie française. Tout Vienne, à
+commencer par les membres de la famille
+impériale, se pressait dans les salons
+du palais Lobkowitz, pour entendre des
+chanteurs de l’Académie nationale de
+musique et des artistes de la Comédie
+française, qui avaient répondu avec empressement
+à l’appel de M. Foucher de
+Careil, pour faire apprécier leur talent
+par un auditoire d’élite qui, quoique
+étranger, est tout à fait familier avec le
+génie de la littérature française, et qui
+s’enthousiasme volontiers pour toutes ses
+manifestations. En dehors de ces fêtes,
+auxquelles assistait une véritable foule
+armoriée et dorée, M. de Careil avait coutume
+de réunir, une fois par semaine, des
+hommes politiques et des personnages
+avec lesquels il était plus particulièrement
+lié. C’est dans les salons de l’ambassade,
+à l’occasion d’un de ces dîners
+quasi intimes, que je fus présenté par
+l’ambassadeur au ministre des finances
+générales, chargé en même temps de
+l’administration complète de la Bosnie et
+de l’Herzégovine, M. Benjamin de Kallay.
+Lorsque, quelques jours auparavant,
+j’avais manifesté à M. le comte Foucher
+l’intention de me rendre dans ces provinces,
+il m’avait engagé à m’adresser
+tout d’abord au ministre qui, selon l’excellente
+métaphore de l’ambassadeur,
+avait dans sa poche les clefs de la Bosnie ;
+j’avais, en tout cas, le désir de me
+faire présenter à l’homme d’État qui,
+comme je le savais, s’était identifié depuis
+trois ans avec la tâche ardue, mais
+nullement ingrate, que son Impérial Maître
+lui avait confiée, de transformer les territoires
+occupés par l’armée autrichienne
+en contrées civilisées, et de rendre profitable
+pour l’Empire une charge qui, jusque-là,
+avait été fort onéreuse. Je fus
+donc fort reconnaissant à M. le comte
+Foucher de l’occasion qu’il me fournit de
+connaître sur un terrain aussi favorable
+que l’ambassade de France, et en dehors
+des audiences officielles, le régent effectif
+de la Bosnie et de l’Herzégovine. Les
+convives étaient peu nombreux : un amiral
+autrichien, un voyageur français revenant
+de la Chine et de l’Annam, le directeur
+des chemins de fer autrichiens,
+l’ancien collaborateur de Gambetta et de
+M. de Freycinet à la Défense nationale,
+M. de Serre et sa femme, deux dames
+françaises, parentes de l’ambassadeur, le
+colonel de Sesmaisons, attaché militaire,
+et deux secrétaires d’ambassade. M. de
+Kallay était placé en face de l’amphitryon,
+qui avait à sa droite la gracieuse
+M<sup>me</sup> de Kallay, que M. Foucher remercia,
+ainsi que les autres dames, d’avoir bien
+voulu se rendre à l’invitation d’un garçon,
+M<sup>me</sup> de Careil étant en France, aux eaux.
+Après le repas, pendant que M<sup>me</sup> de Serre
+faisait admirer, dans le grand salon de
+l’ambassade, son rare talent de pianiste,
+un petit cercle se groupa dans le fumoir,
+autour de M. de Kallay, qui, à propos
+d’une boîte de cigarettes turques, donnait
+à ses auditeurs une foule de détails sur
+l’organisation de la culture du tabac qu’il
+avait introduite en Herzégovine, sur les
+fabriques établies à Sérajewo et à Mostar,
+ainsi que sur les progrès nouveaux obtenus
+chaque année.</p>
+
+<p>Il était impossible de ne pas être frappé
+de l’assurance avec laquelle ce ministre,
+cet homme politique, parlait des détails
+les plus techniques de la plantation, de la
+confection des cigares et cigarettes, etc.</p>
+
+<p>Tout lui était familier ; on eût pu supposer
+qu’il était né pour être directeur
+d’une manufacture de tabac ; mais passant
+à un autre ordre d’idées, il s’exprima
+avec la même entente sur l’industrie
+minière introduite en Bosnie, sur les
+colonies agricoles qu’il y avait fondées.</p>
+
+<p>On reconnaissait l’homme qui, doué de
+la faculté de s’assimiler les questions,
+même les plus étrangères à ses occupations
+ordinaires, avait dû faire fructifier
+ce don par son énergique âpreté au travail.
+C’est alors que je m’expliquai la
+grande réputation d’administrateur que
+M. de Kallay a su acquérir, lui qui, avant
+de régir les territoires occupés, était surtout
+connu comme écrivain politique et
+comme orateur. M. de Kallay s’exprimait
+en français ; son accent, s’il peut en être
+question, n’a rien d’étranger ; il rappelle
+tout au plus la cantilène des Suisses
+romans de Lausanne ; il parle avec la
+même aisance l’allemand, l’anglais et cinq
+ou six langues jugo-slaves ou orientales ;
+je ne parle pas du hongrois, son
+idiome maternel ; il est classé parmi
+les meilleurs stylistes de la littérature
+magyare.</p>
+
+<p>Au physique, le ministre est de belle
+taille, assez élancé, et ne paraît pas la quarantaine,
+qu’il a dépassée depuis quelques
+années ; la figure est fine, forte, intelligente
+et sympathique. Son abord est
+d’une politesse cordiale très simple et
+empreint de la dignité naturelle indispensable
+à ceux qui doivent commander.
+M. de Kallay fut d’abord élève-consul, et
+ses talents ayant été remarqués par M. le
+comte de Beust, cet homme d’État bienveillant,
+qui aimait à pousser les jeunes
+gens capables, l’envoya à Belgrade en qualité
+de consul et agent diplomatique de
+l’Autriche-Hongrie. M. de Kallay était à
+son poste depuis quelques mois, lorsque le
+prince Michel fut assassiné, et la régence
+par suite de cet événement, fut dévolue aux
+adversaires de l’Autriche, MM. Ristic et
+consorts. Par suite de ces événements, la
+position de l’agent autrichien à Belgrade
+devint plus délicate, mais aussi plus importante ;
+les rapports de M. de Kallay furent
+très remarqués au ministère des affaires
+étrangères, et il s’acquitta avec une
+habileté souvent couronnée de succès, des
+diverses missions qu’il eut à remplir pendant
+une période très agitée dans cette
+partie de l’Orient. N’étant pas complètement
+d’accord avec la politique suivie par
+le comte Andrassy, à la suite de l’entrevue
+de Berlin, M. de Kallay donna sa
+démission en 1874 et se fit élire député
+à la Diète hongroise. Il se rangea sous
+la bannière du baron Sennycy, chef des
+conservateurs libéraux, et il prit fréquemment
+la parole, surtout dans les discussions
+concernant la politique de la
+monarchie en Orient. Dans une de ses
+allocutions, il pressentit avec beaucoup
+de justesse les événements qui allaient
+bientôt se dérouler et prophétisa l’occupation
+et l’annexion de la Bosnie et de
+l’Herzégovine. C’est pendant cet intervalle
+que M. de Kallay, qui avait déjà publié
+de nombreuses brochures politiques
+et économiques, et qui collaborait activement
+aux journaux de son parti, composa,
+avec les matériaux recueillis pendant
+son long séjour à Belgrade, le premier
+volume d’une remarquable histoire de la
+Serbie. Les circonstances ne lui accordèrent
+pas le repos nécessaire pour continuer
+une tâche littéraire si considérable ;
+l’Autriche s’était décidée, au congrès
+de Berlin, à jouer un rôle plus actif dans
+les affaires orientales. M. Andrassy avait
+besoin de collaborateurs connaissant les
+pays où l’influence de l’Autriche-Hongrie
+allait se faire sentir d’une façon plus ou
+moins directe, plus ou moins prépondérante.
+M. de Kallay fut invité à reprendre
+le service actif, et fut nommé tout
+d’abord délégué de l’Empire à la commission
+internationale chargée d’établir
+le statut de la Roumélie orientale. Il
+passa donc plus d’une année à Philippopoli,
+et prit une grande part à la confection
+de cette charte que la révolution
+de septembre 1885 a mise en lambeaux,
+mais qui, sincèrement appliquée, peut sérieusement
+garantir l’indépendance et la
+sécurité des populations en faveur desquelles
+on l’a établie.</p>
+
+<p>Lorsque la commission fut dissoute,
+après l’installation d’Aleco-Pacha comme
+gouverneur du nouvel État, M. de
+Kallay entra au ministère des affaires
+étrangères, à Vienne, dont le titulaire
+n’était plus M. Andrassy, mais le baron
+de Haimerlé. Une des plus importantes
+directions, celle des consulats, fut confiée
+à M. de Kallay, et il eut ainsi l’occasion
+de s’initier complètement aux questions
+économiques et de commerce international.
+Il signala son passage à cette direction
+par des réformes très utiles et la
+suppression de certains abus ; il défendit
+entre autres aux consuls de servir d’intermédiaires
+aux négociants, parce que
+cela compromettait trop souvent le caractère
+de leur mission et le prestige dont
+ils devaient être entourés. En 1883,
+M. de Szlavy, ministre général des finances,
+s’étant retiré, l’empereur appela
+M. de Kallay à lui succéder ; mais dès le
+début on s’aperçut que si le nouveau
+ministre s’occupait de gérer convenablement
+les finances austro-hongroises, il
+consacrerait la plus grande part de son
+activité et ses meilleures facultés à l’introduction
+d’institutions utiles et progressistes
+dans les territoires occupés. Il était
+certain de l’approbation de son souverain,
+et quant à celle du parlement, de
+la presse et du public, il comptait sur les
+résultats pour l’obtenir.</p>
+
+<p>Lorsque l’Autriche établit son armée
+et son administration de l’autre côté de la
+Save, le ministre des finances générales
+était M. de Hoffmann, qui avait derrière lui
+une longue carrière politique des mieux
+fournies. L’empereur avait toujours montré
+beaucoup de goût pour M. de Hoffmann, et
+d’ailleurs, des trois <i>ministres généraux</i>,
+de l’extérieur, de la guerre et des finances,
+c’était ce dernier, moins occupé que les
+deux autres, grâce à la répartition de la
+plupart des services entre les ministres des
+finances de Vienne et de Pesth, qui pouvait
+le plus facilement supporter un accroissement
+d’attributions. M. de Hoffmann
+fut donc chargé, au moins nominalement,
+de l’administration supérieure des territoires
+occupés. Mais ce fort aimable
+ministre, très recherché de la société viennoise,
+président d’une foule d’associations
+littéraires, artistiques et philanthropiques,
+s’occupant déjà beaucoup des deux
+théâtres impériaux, dont il fut plus tard,
+et jusqu’à sa mort, l’intendant général,
+n’avait pas la vocation d’un pionnier appelé
+à donner à la civilisation des terres
+incultes et des populations à demi barbares.
+D’ailleurs, à cette époque, on était
+encore trop près du congrès de Berlin,
+qui donnait au mandat de l’Autriche les
+limites d’une simple occupation militaire.
+On se préoccupait avant tout et surtout
+d’assurer la sécurité du pays et le bien-être
+du corps d’occupation. Le général
+qui commandait à Sérajewo devait amplement
+suffire pour atteindre ce double
+but. La mission de l’Empire ainsi simplifiée
+ne valait pas tant d’efforts, et
+tant de préoccupations. L’avènement de
+M. Szlavy, lorsque M. de Hoffmann prit
+l’intendance générale des théâtres, ne
+changea guère cet état de choses ; s’il
+faut en croire certaines rumeurs, la situation
+empira au lieu de s’améliorer.
+Le ministre eut la main malheureuse dans
+le choix de certains fonctionnaires, et,
+comme l’Algérie au début de la conquête,
+comme l’Inde pour l’Angleterre, la Bosnie
+fut considérée un peu comme un exutoire
+pour les fruits secs de l’administration
+que des protections hautes et impérieuses
+ordonnaient de caser.</p>
+
+<p>Le premier soin que M. Kallay eut, en
+prenant possession de son ministère, fut
+d’épurer le personnel. Il pensait avec raison
+que dans un pays où il s’agissait d’assurer
+une domination étrangère, il fallait
+envoyer des gens qui se fissent non seulement
+craindre, mais aussi respecter. Son
+système avait pour base d’assurer les
+droits de chacun et de ne blesser aucun
+intérêt particulier ; il lui fallait des fonctionnaires
+imbus également de ses idées,
+et capables de les appliquer en renonçant
+aux avantages illicites, mais que, dans un
+pays gangrené par cinq siècles de corruption
+turque, il était trop facile de s’assurer,
+même sans causer de scandale. Je n’ai
+pas l’intention d’étudier dès maintenant
+le système de M. de Kallay, puisque je
+voulais en connaître les résultats sur
+place ; mais le fait seul de l’existence de
+ce système est un progrès marqué sur le
+passé.</p>
+
+<p>J’eus occasion de retrouver M. de
+Kallay quelques jours plus tard, à l’hôtel
+du ministère, qu’il habite dans la <span lang="de" xml:lang="de">Johannisgasse</span>,
+et qui a été construit, si je ne me
+trompe, par le célèbre prince Eugène de
+Savoie. Plusieurs personnages en costume
+oriental se trouvaient dans le salon
+d’attente ; c’étaient des fonctionnaires indigènes
+de la Bosnie que le ministre avait
+fait venir selon son habitude, chaque fois
+qu’il a des instructions importantes à leur
+communiquer. Si l’on tient compte que
+M. de Kallay se rend au moins deux fois
+par an en Bosnie, qu’il correspond et qu’il
+parle avec les indigènes dans leur langue,
+on comprendra qu’il est en communion
+assez directe avec le pays qu’il administre,
+pour apprécier par lui-même et
+d’une façon juste, tout ce qui s’y passe.
+M. de Kallay me donna une foule de renseignements
+précieux sur l’itinéraire que
+je devais suivre, sur la façon la plus
+commode de voyager, enfin il me promit
+une lettre de recommandation circulaire,
+adressée à toutes les autorités civiles et
+militaires. Je trouvai ce document, qui
+me rendit de précieux services, le soir
+même, en rentrant à l’hôtel.</p>
+
+<p>Deux routes ferrées conduisent aujourd’hui
+de Vienne au fleuve frontière
+la Save : l’une, par le chemin de fer du
+Sud, parcourt l’ouest de la Hongrie et
+l’Esclavonie ; l’autre commence au débarcadère
+du chemin de fer de l’État,
+conduit à Pesth et rejoint la première
+ligne dans le sud de la Hongrie. Je
+choisis la seconde, et, après un trajet
+ayant duré la nuit, je me réveillais à
+Budapesth. Impossible de ne pas m’arrêter,
+ne fût-ce que quelques heures, dans
+cette capitale où les Français conduits
+par M. de Lesseps ont reçu naguère
+un accueil si enthousiaste, et dont les
+plumes d’écrivains de premier ordre, qui
+se sont faits <i lang="en" xml:lang="en">reporters</i> pour la circonstance,
+ont décrit le charme et les magnificences.
+Magnificences, le mot n’est pas
+exagéré en présence de ce panorama du
+majestueux Danube, déroulant son large
+ruban d’eau bleue ou verte au milieu des
+superbes quais de Pesth et d’Ofen, bordés
+de palais et dominés par le pont le plus
+monumental du continent.</p>
+
+<p>En présence de ces rues si larges, si
+animées, si populeuses, aboutissant à des
+parcs pleins d’ombre et de fraîcheur ; en
+présence de tous ces vastes édifices sortis
+de dessous terre depuis quelques années
+et qui attestent les immenses progrès de
+la nation dont le cœur bat ici : gare de
+chemin de fer monumentale, musée assez
+vaste pour abriter les collections les
+plus complètes et les plus riches, bibliothèque
+royalement logée, clubs politiques
+et sociétés littéraires installés dans
+des palais-hôtels offrant au voyageur le
+plus exigeant tout le luxe et tout le confort
+auquel il peut prétendre, — voilà ce
+qui, à première vue, frappe l’étranger
+lorsqu’il parcourt la métropole magyare.
+Puis, de l’autre côté du pont, l’ancienne
+forteresse de Bude, avec ses rues étroites
+et escarpées, ses maisons qui ont résisté
+à tant de sièges et à tant d’assauts, avec
+le château royal qui couronne la hauteur ;
+c’est l’histoire qui passe devant
+nos yeux, histoire guerrière et dramatique,
+s’il en fut. Si Bude n’a guère
+changé, sauf toutefois dans la partie inférieure
+qui touche au Danube, Pesth,
+situé de l’autre côté du fleuve, cette ancienne
+bourgade de pêcheurs, a triplé
+son étendue et sa population depuis
+vingt ans. La conclusion du compromis
+de 1867, en constituant officiellement la
+rationalité magyare, a donné au nouvel
+État une capitale que tout le monde,
+autorité centrale, municipalité, corporations,
+se force d’agrandir et d’embellir.
+Tout se fait ici sous l’impulsion d’un
+patriotisme militant, se manifestant à
+chaque pas.</p>
+
+<p>Sur les murailles des édifices publics,
+sur les frontons des monuments, sur les
+affiches, sur les enseignes, partout la
+nationalité magyare et l’autonomie de la
+Transleithanie s’affirment. Ainsi la gare
+est, comme l’indique l’inscription frontale,
+celle du « Chemin de fer Royal Hongrois ».
+Les administrations, jusqu’à la
+plus modeste, tiennent à cette double
+qualification. On repousse avec une ardeur
+quelquefois ombrageuse tout ce qui
+pourrait faire naître l’idée même d’une
+dépendance de Vienne ou de l’autre
+partie de l’Empire. Sous ce rapport, le
+fossé s’est encore élargi depuis 1867, et
+l’on peut en juger chaque fois qu’il est
+question, comme maintenant, de renouveler
+le compromis qui règle la situation
+réciproque de l’Autriche et de la Hongrie.
+A chaque renouvellement, les Magyars
+s’efforcent de faire un pas de
+plus dans la voie de l’indépendance
+absolue, et c’est après avoir vaincu les
+plus grandes difficultés, après avoir
+poussé les choses à l’extrême, jusqu’au
+point de croire à une rupture complète,
+que l’entente se fait. Le patriotisme hongrois
+est communicatif, bruyant, mais
+très sincère ; il ne va pas sans discours
+ronflants, sans toasts semés de fleurs de
+rhétorique, sans coups de trompette et de
+cymbale, mais sous ces dehors quelquefois
+enfantins il cache des convictions très
+loyales, un esprit de sacrifices qui s’est
+affirmé maintes fois et un amour absolu
+de la liberté. Certes, il faut peu de chose
+pour mettre ce peuple en ébullition, pour
+que les cerveaux prennent feu, pour que
+les foules s’agitent et que les rues et
+les places publiques retentissent de
+hourras et de <i>pereats</i>. J’eus la bonne
+fortune d’arriver à un moment pareil.
+L’incident du général Jansky battait son
+plein ; il est oublié aujourd’hui, on en a
+à peine connaissance à l’étranger ; mais
+au mois de juin 1886, le voyageur passant
+à Pesth pouvait croire que cette
+belle cité serait remise à feu et à sang.
+A l’occasion de l’anniversaire de la prise
+de Bude par les honveds en mai 1849, le
+général Janski, dont il était si fort question,
+et d’une façon aussi bruyante, avait
+fait poser quelques couronnes sur le monument
+funéraire élevé à la mémoire du
+général impérial Henzi, qui avait succombé
+en défendant la forteresse contre
+les assaillants magyars. Cet acte avait
+paru être aux patriotes de Pesth une
+glorification injurieuse de l’armée qui,
+en 1848-1849, avait lutté contre l’indépendance
+hongroise, et ils avaient ressenti
+d’autant plus cruellement l’offense que
+Henzi était né magyar et passait pour
+un renégat. Il y eut un vacarme assourdissant,
+interpellations à la Chambre,
+articles de journaux, meetings avec discours
+incendiaires. A Vienne, l’on s’émut
+également de ce fracas ; des orateurs de
+la Chambre des seigneurs prirent la défense
+de l’armée ; des journaux officieux
+publièrent des articles acerbes contre les
+députés et écrivains de l’autre côté de la
+Leitha, et M. Tisza dut se rendre à Vienne
+pour fournir personnellement et de vive
+voix des explications à l’empereur. Enfin,
+fort heureusement, pour apaiser les esprits
+et calmer les cerveaux surchauffés,
+le général Jansky, auteur de l’incendie,
+fut atteint très à propos d’une indisposition
+et dut réclamer un congé de deux
+mois pour aller se soigner aux eaux de
+Baden.</p>
+
+<p>Tout à coup, c’était précisément pendant
+mon passage à Pesth, le bruit se
+répand, pareil à une traînée de poudre, que
+le général a quitté l’établissement thermal
+et qu’on l’a vu très bien portant en
+Hongrie, à Stuhlweissenburg, où il doit
+passer l’inspection d’une brigade.</p>
+
+<p>Tout Budapesth est en l’air. Les étudiants
+se réunissent, les sociétés de chant,
+de gymnastique, les groupes d’ouvriers se
+rassemblent, les uns devant l’université,
+les autres dans leurs locaux ordinaires.
+Tout le monde est d’accord pour organiser
+un charivari monstre en l’honneur du
+général, qui doit arriver à Pesth le soir
+même. Effectivement, lorsque la nuit commence
+à tomber, une animation extraordinaire
+règne dans l’avenue de Kerepes,
+large artère qui conduit du centre de la
+ville à la gare de l’État. Des bandes de
+cinquante à cent individus se forment ; des
+gamins, des oisifs, des gens à mine douteuse
+parcourent la voie en chantant, en
+sifflant, en criant : <i>A la porte Jansky !</i>
+Les fiacres agiles, les omnibus conduits
+par des cochers en costume de hussards,
+les tramways circulent au milieu de cette
+foule qui devient de plus en plus houleuse
+et de plus en plus grouillante. Le point
+terminus de cette procession tapageuse,
+c’est l’immense bâtiment de la gare, dont
+la façade illuminée rayonne au bout de
+l’avenue. Mais ici la police a pris ses précautions,
+des « trabans » à cheval et des
+gendarmes (dont le costume rappelle aussi
+un peu celui des hussards) forment un
+double cordon autour de l’édifice ; on ne
+laisse pénétrer que les gens pouvant justifier
+qu’ils ont affaire dans l’intérieur de la
+gare, soit qu’ils veuillent partir, soit qu’ils
+attendent un parent ou un ami. Parfois
+un intrus insiste trop vivement et veut
+enfreindre la consigne ; deux gendarmes
+à tunique à brandebourgs et à chapeaux
+à plumes sortent des rangs, empoignent
+le contrevenant et le conduisent au poste
+sans s’inquiéter des clameurs et des menaces
+de la foule. Si une bousculade se
+produit, si le cordon est menacé d’être
+enfoncé, un ou deux trabans font caracoler
+leurs lourds chevaux à chabraque brodée,
+et le flot humain recule, mais en redoublant
+de tapage. Au demeurant, la foule ne
+paraît pas trop méchante et elle tient à
+faire plus de bruit que de mal. La marche
+de Rakocsy alterne avec des chansons de
+café-concert dont on bisse le refrain ; on
+dirait presque une émeute parisienne.
+Mais voici le train qui entre en gare ; les
+voyageurs sont tout étonnés de sortir au
+milieu d’une haie de policiers à pied et
+à cheval, quelques dames se montrent
+inquiètes de cette foule turbulente qui
+ondoie sur l’esplanade devant la gare. De
+tous côtés on cherche le général Jansky ;
+on le réclame, on l’appelle — il ne se
+montre pas ; pour une excellente raison,
+c’est qu’averti à temps de l’accueil qui
+l’attendait, il a préféré prendre un autre
+train. N’importe, le programme adapté
+dans la matinée porte qu’il y aura charivari. — On
+ne veut pas y manquer, le
+bruit se prolonge jusque bien avant dans
+la nuit, et il faut appeler, de la caserne
+la plus voisine, un détachement d’infanterie
+qui balaye la place, la baïonnette
+au bout du fusil.</p>
+
+<p>Mais le lendemain le tapage recommence ;
+il y a évidemment un mot d’ordre
+donné à ces milices vagues que l’on est
+sûr de voir apparaître à l’heure des troubles
+dans toutes les grandes villes. Cette
+fois ce ne sont plus les étudiants qui
+tiennent la corde de la manifestation ; les
+vagabonds, les gens sans aveu, les récidivistes
+dominent ; on ne se borne pas à
+crier, à chanter et à <i>hourvariser</i>, on lance
+des pierres et des pavés arrachés à la
+rue, des gendarmes sont blessés, la
+troupe intervient de nouveau, accourant
+au pas de course, au son du clairon ; quelques
+manifestants ou simples curieux
+sont blessés ; un inconnu percé d’un coup
+de baïonnette expire dans la pharmacie où
+il a été transporté. Ces événements, grossis
+par la polémique des journaux, sèment
+la colère et l’épouvante par la ville ; on
+parle d’un soulèvement général, de barricades
+projetées, de bombes à dynamite
+lancées contre les troupes. En effet, les
+attroupements recommencent, mais cette
+fois la police a pris ses mesures pour en
+finir promptement. Le chef de la sûreté,
+M. le baron Blaha, qui est l’époux de la
+première chanteuse d’opérette de Pesth, a
+recours à un coup de théâtre dont on avait
+déjà usé avec succès à Paris en 1848 et
+lors des émeutes de mai 1869. Lorsque tous
+les manifestants furent réunis, bien en
+train de vociférer et de hurler, les rues latérales,
+aboutissant à l’avenue de Kerepes,
+furent occupées sans bruit par des forts
+détachements de troupes qui, sur un signal,
+avancèrent à la fois et cernèrent les émeutiers
+dans une vaste souricière. Rien ne
+peut donner une idée de la terreur et du
+désarroi des braillards, en se voyant ainsi
+pris ! Il y avait une foule de femmes et
+beaucoup d’enfants au-dessous de dix ans.
+Les uns et les autres recevaient l’autorisation
+de se retirer. Mais tout ce qui appartenait
+au sexe fort fut impitoyablement
+ramassé et conduit entre deux rangs de
+troupiers à la caserne voisine, où siégeaient
+déjà tous les commissaires de
+police et juges d’instruction de la capitale
+chargés de statuer sur le sort de plus de
+trois mille prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce trajet, il y eut des scènes
+tragi-comiques.</p>
+
+<p>Les uns se traînaient aux pieds des soldats,
+les suppliant de les laisser libres ;
+d’autres appelaient les troupiers des plus
+doux noms d’amitié, de petits animaux
+même, naturellement sans produire d’effet
+si ce n’est d’être caressés avec les crosses
+de fusil s’ils restaient trop en arrière. Ce
+coup de filet avait mis plus de trois mille
+prisonniers dans la nasse ; dans la cour de
+la caserne, on procéda au triage. Tous
+ceux qui purent justifier de leur domicile
+furent relâchés ; quant aux autres (600 à
+700 individus), ils furent gardés à la disposition
+de la justice, qui expulsa tous ceux
+qui n’étaient pas originaires de la capitale ;
+la leçon fut profitable, et désormais
+les tumultes cessèrent.</p>
+
+<p>Après avoir assisté à une émeute quasi
+nocturne, je fus témoin, le lendemain de
+l’échauffourée, d’une fête de nuit sur les
+bords du Danube. Les quais qui dominent
+et côtoient le grand fleuve étaient illuminés.
+Les façades des maisons, — de véritables
+palais — resplendissaient du flamboiement
+de mille lanternes vénitiennes.
+Sur la grande place où se trouvent le bâtiment
+de la <i>Redoute</i> et le Musée littéraire,
+la lumière électrique versait ses rayons sur
+la foule des promeneurs qui, moyennant
+deux florins destinés aux pauvres, avaient
+acheté le droit d’user de l’espace réservé
+pour la fête. Des drapeaux immenses, des
+bannières flottaient aux fenêtres, qui
+étaient garnies de spectateurs comme les
+loges d’un théâtre. Et, de fait, le spectacle
+en valait la peine. Sur le fleuve, des bateaux
+à vapeur, des barques, des yachts tout
+illuminés, tout ruisselants de lumière, glissaient
+sur l’eau au son des musiques.
+Vingt mille spectateurs étaient entassés
+sur la rive opposée, présentant une masse
+énorme et confuse dont on devinait seulement
+la présence, mais que des jets de
+lumière électrique venaient trahir par
+intervalles. La hauteur qui couronne
+Bude, le Schwabenberg, où les Autrichiens
+établirent une citadelle après la révolution
+de 1848-1849, était également éclairée, et
+l’effet de ce coteau, surgissant dans la nuit
+calme et tiède au milieu des lueurs multicolores,
+était fantastique. Un feu d’artifice
+magnifique, des danses en plein air au
+son de la musique tzigane, des flirtages
+prolongés à l’ombre des platanes ou
+autour des petites tables des cafés, une
+bataille de fleurs que l’on essaya d’esquisser,
+telles furent les principales distractions
+de cette nuit hongroise-vénitienne.
+La fête avait été organisée par les
+dames patronnesses de l’aristocratie, qui
+parurent toutes dans des toilettes d’été les
+plus séduisantes, mais qui étaient éblouissantes
+surtout par leur fière beauté et
+leur grâce.</p>
+
+<p>Quelques dames avaient profité de l’autorisation
+et même de l’invitation du comité
+pour venir costumées ; il y eut quelques
+intrigues ébauchées sous le masque
+et le domino. Naturellement le <i>czardas</i>, la
+danse nationale si vivante, si pleine d’animation,
+et qui exige le diable au corps chez
+le cavalier comme chez la danseuse, eut
+les honneurs de la nuit. On ne se lassait
+pas de réclamer aux tziganes l’exécution
+des mélodies traînantes au début, puis
+endiablées, qui règlent les mouvements du
+<i>czardas</i>. Je n’avais jamais vu exécuter
+cette danse en habit noir et en domino ;
+l’effet est des plus étranges et des plus — expressifs.
+Le côté <i>chahut</i>, la partie épileptique
+du czardas, ressortent encore davantage,
+et comme naturalisme, c’est tout
+ce que l’on peut souhaiter de plus réussi.
+Il est vrai que le fourreau très étroit d’un
+domino dessine, sans en laisser rien
+perdre, tous les déhanchements et toutes
+les trépidations auxquelles les danseuses
+se livrent avec l’étonnante souplesse des
+couleuvres. Ce n’est presque plus de la
+danse, mais de l’acrobatie.</p>
+
+<p>Budapesth, qui a aujourd’hui plus de
+300,000 habitants (il n’y en avait guère
+que 100,000 avant 1867), est devenu, depuis
+l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine,
+le grand entrepôt pour l’exportation
+dans les territoires occupés, et la
+tête de ligne des voies de communication.
+L’importance commerciale de la capitale
+hongroise s’est encore accrue, et
+tandis qu’au début les politiques magyars
+voyaient avec peu de faveur l’intervention
+active de l’Autriche dans cette partie
+des Balkans, ils se sont complètement
+réconciliés avec l’occupation et considèrent
+même assez volontiers la réunion
+définitive de ces territoires à la monarchie
+comme la résultante pratique et logique
+de la situation créée par le congrès de Berlin.
+C’est dans un salon politique de Budapesth
+que j’ai entendu prononcer, pour
+la première fois et nettement, le mot d’annexion.</p>
+
+<p>Le cabinet hongrois est présidé depuis
+onze ans par M. Koloman Tisza, et le seul
+fait d’avoir su depuis si longtemps se
+maintenir au pouvoir au milieu des orages
+parlementaires, des intrigues de clubs et
+de couloirs, est une preuve incontestable
+d’habileté et d’aptitude particulière au
+gouvernement des peuples. Homme de
+gouvernement, M. Tisza l’est comme personne.</p>
+
+<p>Il connaît par cœur et sur le bout du
+doigt tous ceux avec qui il est forcé de
+compter ; les éléments de la vie publique,
+le parlement, la presse et surtout le tempérament
+de ce peuple lui sont extrêmement
+familiers. Ses partisans sont enthousiastes
+de lui, et chantent ses louanges
+sur tous les modes, et quelque chauds
+que soient les dithyrambes, ils sont toujours
+sincères. Quant aux adversaires de
+M. Tisza, il n’en est pas un qui ne reconnaisse
+ses talents, sa haute honorabilité
+et son patriotisme. Signe particulier, ce
+chef modèle d’un gouvernement a été pendant
+longtemps à la tête d’une opposition
+farouche et implacable ; mais ce n’est pas
+lui qui a couru après le pouvoir, c’est le
+pouvoir qui s’est offert à lui comme à
+l’homme de la situation, après la mort du
+grand patriote Deak, qui fut tout dans
+la coulisse et se refusa à être rien officiellement.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de l’influence
+réelle de M. Tisza, et pour le voir manœuvrer
+sur son véritable terrain, c’est à la
+Chambre des députés qu’il faut se rendre
+un jour d’interpellations ou de discussions
+orageuses. Le parlement siège dans un
+édifice qui ne présente pas une façade
+très monumentale, mais dont l’agencement
+intérieur répond complètement à sa destination.</p>
+
+<p>Dès le vestibule, l’inévitable hussard-portier
+vous souhaite la bienvenue. S’il
+s’agit d’un personnage considérable, le
+digne suisse, qui a fort belle prestance,
+retire son bonnet de loutre orné d’une
+aigrette et s’incline jusqu’à terre. La salle
+des séances est claire sans trop d’ornements.
+On remarque que la tribune des
+journalistes est presque de plain-pied avec
+les sièges des députés. Les rédacteurs parlementaires
+peuvent causer avec les honorables
+assis au dernier gradin. Rien de
+ce qui se passe dans la salle, aucune parole
+prononcée à la tribune ne peut leur échapper.
+A la bonne heure ! Dans l’espace
+réservé au public et formant une galerie
+circulaire, se trouve une loge réservée,
+comme l’indiquent des fauteuils de velours
+rouge, à cadre en bois doré, aux archiducs
+ou plutôt aux princes de la famille royale,
+car, comme me le disait un Hongrois pur
+sang, « nous ne connaissons pas d’archiducs. »
+Parmi les députés, qui forment des
+groupes très animés, très vivants et toujours
+en mouvement, quelques-uns portent
+le costume ecclésiastique, qui, d’ailleurs,
+consiste non pas dans la soutane et
+le tricorne, mais qui se distingue à peine
+des vêtements habituels par la coupe
+allongée de la lévite et la cravate-col montant
+toute noire. Un de ces députés révérends
+attire immédiatement l’attention par
+son air épanoui et sa figure joyeuse de
+Gorenflot intelligent. La mode de venir
+aux séances en costume national, avec
+l’attila à brandebourgs, le pantalon collant
+et les bottes à l’écuyère, a complètement
+passé ; c’est à peine si quelques
+représentants de districts éloignés se présentent
+dans cet attirail, qui était considéré
+naguère comme le palladium de la
+nationalité. C’est dommage, au point de
+vue pittoresque. Mais si les costumes se
+sont modifiés, rien n’a été changé à la
+vivacité passionnée des débats, et à la
+moindre occasion, le ministère est mis
+sur la sellette ; toutes les raisons, tous
+les prétextes sont bons, surtout lorsque
+la suprématie magyare est en cause.</p>
+
+<p>C’est alors que le patriotisme se donne
+carrière et que l’éloquence indignée des
+orateurs de la gauche déborde ; les frères et
+amis de l’orateur se chargent de la claque,
+et ils ponctuent chaque phrase et chaque
+période de leur vigoureuse et très bruyante
+approbation. Assis sur son fauteuil ministériel,
+faisant face à l’orateur, le président
+du conseil interpellé semble écouter
+à peine. Au physique, M. Tisza rappelle
+tout à fait feu Raspail, le chimiste socialiste,
+avec sa grande taille de père noble,
+sa longue barbe blanche, son œil paterne
+et clignotant qu’abritent de grandes
+lunettes bleues. Seulement M. Tisza
+a dans toute sa physionomie quelque
+chose de narquois que Raspail, qui
+croyait que tout était arrivé, n’avait pas,
+ou qu’il cachait soigneusement.</p>
+
+<p>De temps en temps, le ministre semble
+sortir de son indifférence pour noter d’un
+crayon rapide quelques mots qui vont lui
+servir tout à l’heure ; puis il retombe dans
+son apathie, indifférent à toutes les apostrophes,
+et souvent aux invectives que lui
+adresse son adversaire, répondant en
+hochant la tête à ceux des députés qui
+viennent lui serrer la main pour faire leur
+cour. Mais dès que l’orateur, souvent
+prolixe, a fini, le président du conseil se
+dresse de toute la hauteur de sa taille ; il
+commence à parler, et aussitôt toutes les
+rumeurs s’éteignent pour que ses paroles
+soient entendues sans perdre une syllabe.
+Au début, c’est un susurrement à peine
+perceptible ; pour l’écouter, les députés
+quittent leurs places et se groupent autour
+du fauteuil ministériel ; au moindre bruit
+dans la salle ou dans les tribunes, des
+chut énergiques se font entendre. On
+dirait, non pas un homme politique parlant
+dans une assemblée, mais un apôtre
+prêchant à ses disciples. Tout à coup
+ceux qui sont le plus près de l’orateur font
+entendre de petits rires étouffés qui se
+propagent de rang en rang. C’est le président
+du conseil qui vient d’aborder la
+lutte par un bon mot, une allusion mordante
+pour son adversaire. A partir de ce
+moment, c’est un feu roulant qui ne s’arrête
+plus jusqu’à ce que la dialectique
+ministérielle ait désarmé, terrassé et renversé
+l’opposant ; tout cela dans le plus
+grand calme, avec une pointe de dédain ;
+c’est à peine si la voix, presque imperceptible
+au début, s’est haussée quelque peu
+au point d’être entendue dans toutes les
+parties de la salle. On ne compte plus
+aujourd’hui les succès parlementaires de
+M. Tisza, remportés non seulement parce
+qu’il est assuré de la supériorité numérique
+et de la parfaite discipline de son parti,
+mais dus également à son génie politique
+et à son habileté oratoire. Un instant, à
+propos de l’incident du général Jansky,
+signalé plus haut, on put voir le président
+du conseil chanceler sur sa base. Il avait
+encouru à la fois les colères de l’opposition
+et la disgrâce de l’empereur ; pour les
+premiers, il n’avait pas assez violemment
+attaqué l’armée ; son souverain lui en
+voulait, disaient les seconds, de n’avoir
+pas assez énergiquement défendu l’armée
+conspuée par l’opposition ; de cette crise,
+M. Tisza sortit grandi et plus influent que
+jamais ; il obtint de François-Joseph une
+<i>lettre patente</i> qui donnait pleinement satisfaction
+aux susceptibilités de la nation
+hongroise et qui désarmait l’opposition.</p>
+
+<p>M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu
+avec regret et appréhension l’Autriche intervenir
+militairement en Bosnie, désirent
+que les sacrifices exigés par cette occupation
+ne restent pas stériles et que la Hongrie
+particulièrement en retire quelques
+profits. Tel est aussi l’avis des autres
+ministres, ses collaborateurs, et lorsque,
+à l’occasion d’un fait quelconque, la question
+est mise sur le tapis, les journaux de
+Pesth abondent tous dans le même sens.
+Tous désirent, d’une façon plus ou moins
+directe, l’annexion des territoires occupés,
+puisqu’il ne saurait être question de les
+rendre à la Turquie. Comme dans tous les
+pays de libre discussion et de régime
+parlementaire, la voix des journaux est
+très écoutée ; d’ailleurs, les directeurs et
+rédacteurs en chef des principaux journaux
+sont membres du parlement ; je
+citerai entre autres pour le <i>Lloyd</i> de
+Pesth : MM. Max Falk, le rapporteur-né
+du budget des affaires étrangères aux délégations ;
+Nernenyi, qui débuta à Paris
+comme correspondant de journaux ; pour
+le <i>Napelo</i>, M. Jokai, à la fois politique très
+actif et romancier d’une fécondité aussi
+prodigieuse que son imagination. On l’appelle
+volontiers l’Alexandre Dumas de la
+Hongrie ; enfin, pour le nouveau journal de
+Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier
+qui conduisit à Paris, il y a quelques
+années, une délégation d’écrivains et d’artistes
+magyars désireux d’affirmer leur
+sympathie pour la France. M. Pulzki a
+été une des figures les plus originales de
+la période révolutionnaire de 1848 et 1849.
+Issu d’une famille de gentilshommes originaires
+du midi de la France, mais émigrés
+depuis la réformation, d’abord en
+Pologne, puis en Hongrie, il était membre
+de la diète de Presbourg, lorsque la révolution
+éclata, et en outre il venait de se
+marier avec la fille d’un riche financier de
+Vienne, mariage dont il raconte l’amusante
+histoire dans ses <i>Souvenirs</i>. Il s’était rendu
+à une soirée chez ce banquier, pour y
+être présenté à un diplomate qui s’occupait
+d’ethnographie. Après avoir conféré
+avec ce savant, il fit selon son habitude la
+cour à quelques-unes des belles dames
+réunies chez le financier ; ce dernier avait
+deux filles, l’une mariée à un comte ; la
+seconde, encore demoiselle, vivait chez
+son père. Le mari de la première écrivit le
+lendemain de cette soirée à un de ses parents :
+« Ce fou de Pulzki a parlé à tout
+le monde, sauf à Hélène — c’était le nom
+de la jeune fille ; — celle-ci n’a pas paru
+également faire attention à lui ; ils se conviennent
+très bien. Je crois pouvoir t’annoncer
+leur mariage comme prochain. »
+En effet, le mariage ne se fit pas longtemps
+attendre. M<sup>me</sup> Pulzki était une femme
+remarquable qui s’intéressait à tous les
+problèmes, à toutes les luttes auxquelles
+son mari devait être mêlé plus tard en
+exil. Lorsque les biens de la famille furent
+confisqués, elle contribua par sa plume à
+subvenir à l’éducation de ses enfants, et
+mourut bien malheureusement, lorsque
+l’amnistie de 1866 venait de rouvrir à son
+mari les portes de la patrie. Pendant la
+tourmente, M. Pulzki remplit différentes
+fonctions qui témoignèrent toutes de la
+confiance extraordinaire que mettait en lui
+le chef du mouvement. Kossuth le prit
+d’abord comme sous-secrétaire d’État au
+ministère des finances, puis il l’envoya à
+Vienne pour représenter et défendre les
+intérêts de la Hongrie à la cour, auprès
+des ministres et dans les journaux.
+Pulzki déploya une ardeur fébrile et se
+montra animé d’une ardeur révolutionnaire
+conforme aux traditions les plus
+authentiques de l’époque de 92. Un jour,
+un ministre viennois se plaignit de ce que
+le délégué de Kossuth fomentait des
+émeutes et organisait des charivaris.
+M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le
+supposait capable de s’occuper de semblables
+bagatelles. « Quand je m’en mêlerai,
+s’écria-t-il, ça ne se bornera pas à
+quelques carreaux brisés et à du tapage
+nocturne ; lorsque tout Vienne sera brûlé
+et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront
+aux réverbères, vous pourrez dire :
+Voilà une révolution ! Francz Pulzki <i lang="la" xml:lang="la">fecit</i> ! »
+Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki
+d’être un excellent homme, et si l’effrayante
+menace qu’il adressa au ministre
+reçut, quelque temps après, une sanction
+partielle par le meurtre du comte Latour,
+pendu à un réverbère sous les fenêtres de
+son ministère de la guerre, il est permis
+de douter fortement que M. Pulzki y ait
+contribué. Pendant les journées d’octobre
+1848, Pulzki promit aux Viennois
+que l’armée hongroise viendrait les rejoindre,
+à la condition qu’ils l’appelleraient
+formellement à leur secours ; les
+chefs du mouvement hésitèrent ; ils craignaient
+de trop se compromettre, malgré
+l’objection parfaitement fondée que leur
+fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient,
+ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient
+entre les mains de l’armée impériale.
+Après la prise de Vienne, le
+gouvernement révolutionnaire chargea
+Pulzki de se rendre à Londres pour y
+faire reconnaître l’indépendance de la
+Hongrie. Le comte Teleki, qui se suicida
+plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une
+mission semblable. Le nouvel ambassadeur
+en Angleterre, au contraire, était
+obligé de traverser les lignes de l’armée
+impériale et une partie du territoire autrichien
+pour se rendre à son poste. Ce
+voyage fut un véritable roman d’aventures
+digne d’être raconté par la plume
+d’un Ponson du Terrail. Après cent traverses
+et cent déguisements, le voyageur
+arrive dans une ville de la Galicie ; il se
+rend dans un restaurant fréquenté par
+des officiers. La première chose qui attire
+ses regards, c’est un placard qui promet
+mille florins de récompense à quiconque
+le livrera mort ou vif ; un signalement très
+détaillé accompagne cette promesse ; aucun
+détail n’a été oublié. On fait remarquer,
+entre autres signes distinctifs, que
+Pulzki est mis avec recherche, mais d’une
+façon négligée, et qu’il a l’habitude de tenir
+sa main droite dans la poche de derrière
+de sa redingote. Instinctivement le lecteur
+de l’affiche retire sa main, comme si elle
+le brûlait ; il venait de la mettre dans la
+poche tout à fait de la façon désignée dans
+l’affiche. Il continue sa route par chemin
+de fer ; au moment de franchir la dernière
+station, un homme de police lui demande
+son passeport ; il se croit déjà pris,
+saute du wagon et s’enfuit au milieu de
+la neige. Un curé de village lui donne un
+homme sûr pour franchir la frontière. En
+prenant congé de son guide, Pulzki lui
+remet un porte-crayon en or ; il lui
+donne l’adresse du château où réside sa
+femme : « Si vous remettez, dit-il, cet
+objet à la châtelaine, elle vous donnera en
+échange 50 ducats d’or. » Plus tard, en
+Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa
+d’agiter en faveur de la liberté de la
+Hongrie ; il fut un des agents les plus
+actifs et les plus dévoués de Kossuth,
+dans cette partie de la carrière de l’ancien
+gouverneur, qui, banni, condamné à
+mort dans son pays, n’ayant aucune situation
+officielle, concluait des traités
+d’alliance avec Napoléon III, Victor-Emmanuel
+et les princes régnants de la
+Serbie et de la Roumanie. En 1860,
+Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce
+dernier attendait le salut d’un soulèvement
+dont Garibaldi devait donner le
+signal en débarquant sur le littoral de
+la Dalmatie. Kossuth, au contraire, qui
+avait conclu un pacte régulier avec Cavour,
+ne voulait rien faire en dehors de
+l’Italie officielle et gouvernementale. C’est
+à l’occasion du voyage à Paris des artistes
+et écrivains hongrois qui s’arrêtèrent
+à Turin, afin de porter leurs hommages
+à l’ex-gouverneur, que les deux antagonistes
+se réconcilièrent et redevinrent
+amis comme autrefois. Aujourd’hui,
+M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe
+peut-être plus de ses collections que de
+politique. Cependant ce fut lui encore
+qui présida le comité qui reçut M. de
+Lesseps et ses compagnons de voyage ;
+c’est à lui que revient en bonne partie
+l’honneur de la brillante et plantureuse
+réception faite à nos compatriotes.</p>
+
+<p>Il serait injuste de ne pas citer parmi
+ceux qui ont secondé le mieux M. Pulzki,
+et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance
+des touristes, l’intelligent directeur
+de l’Office télégraphique des journaux,
+l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout
+petit nuage s’est élevé pendant cette
+excursion. Il y avait alors à Pesth la
+grande exposition nationale hongroise, si
+remarquable à tant de points de vue ; un
+des protecteurs de l’œuvre s’adressa au
+rédacteur d’un journal parisien très répandu,
+le priant de consacrer un article
+à cette exposition. Le rédacteur, qui faisait
+partie de la caravane et qui avait
+rendu compte avec enthousiasme de la
+réception faite aux Français, déclara cette
+fois que ce n’était pas de sa compétence
+et qu’il fallait s’adresser à l’administration,
+qui certainement ferait des concessions
+de tarifs. Cet incident n’eut aucune suite
+et ne jeta aucun froid ; il est même oublié
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>On est fier à Pesth, et à bon droit, du
+développement qu’a pris, au milieu de la
+résurrection nationale, l’art dramatique. Le
+Grand-Opéra de Pesth est un des plus
+beaux édifices et une des académies musicales
+les plus complètes qui existent en
+Europe. Elle exige de grands sacrifices de
+la part de l’État et de l’aristocratie. On
+s’y intéresse volontiers, et lorsqu’il fut
+question, il y a quelque temps, de réduire
+la forte subvention qui permet à l’Opéra
+de tenir son rang, le comte Andrassy,
+ancien premier ministre, s’opposa avec
+chaleur à toutes réductions, déclarant que
+l’honneur de la ville de Pesth exigeait
+impérieusement de laisser l’Opéra à la
+hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national,
+la troupe de comédie ne laisse rien
+à désirer, et les meilleures pièces du
+répertoire des Français et du Gymnase y
+trouvent des interprètes dignes de nos
+grands auteurs. L’opérette et la comédie
+locale sont jouées avec beaucoup d’entrain,
+un entrain souvent infernal. Au
+Théâtre populaire, enfin, il y a en été une
+arène à ciel découvert située au bas de
+la ville, où j’ai vu représenter un drame
+militaire dont le héros était le légendaire
+général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne,
+en 1848 à Vienne, d’où il sortit dans un
+cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour
+se faire Turc après la capitulation de Vilagos,
+et mourir pacha dans une ville de
+l’Asie Mineure. La pièce était bien construite
+et rondement menée ; elle ne le cédait
+en rien aux meilleurs drames de ce genre
+qui firent les délices de l’ancien Cirque
+Olympique. L’acteur chargé de remplir le
+rôle du général avait exactement copié
+le masque de son modèle, il traînait la
+jambe et s’exprimait avec un fort accent
+Polonais, comme Bem avait coutume de
+parler.</p>
+
+<p>Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth !
+La préposée, très séduisante, ma foi, la
+taille bien pincée dans sa vareuse, dont
+le col est brodé et orné d’une roue
+ailée, vient de me remettre mon billet.
+Le train bondit avec une vitesse furieuse
+à travers la Pousta. Rien de remarquable
+à voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter
+l’express, qui file sur Belgrade, et attendre
+le train omnibus, qui, à travers
+le Danube, que l’on passe sur un gué à
+vapeur, nous conduira par l’Esclavonie
+au bord de la Save.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="argc">De Brood à Sérajewo. — Voyageurs et incidents de route.</p>
+
+
+<p>La locomotive franchit lentement, avec
+la gravité qui sied quand on passe d’un
+monde dans un autre, le pont jeté sur la
+Save entre les deux villages de Brood. Le
+fleuve, en effet, séparait jadis non seulement
+deux contrées, deux États, mais
+deux systèmes tout à fait différents, deux
+mondes, comme je disais : le monde chrétien
+et le monde musulman.</p>
+
+<p>Le Brood hongrois est un gros bourg
+d’aspect aisé, avec des maisons assez
+solidement bâties, qui ne diffèrent pas
+très sensiblement des constructions que
+l’on trouve dans les provinces du Nord de
+la France. L’agglomération de ces maisons
+est entourée, et au besoin pourrait être
+défendue par une enceinte fortifiée qui
+date du prince Eugène, le grand organisateur
+de la frontière militaire, le conquérant
+de Belgrade, qu’il prit trois fois.
+Cette muraille bastionnée, couverte d’un
+épais gazon, a été assez bien entretenue
+depuis un siècle et demi pour offrir
+aujourd’hui encore un aspect militaire
+respectable. Peut-être ces remparts tiendraient-ils
+médiocrement contre les canons
+Krupp ; mais, tels qu’ils sont, ils prêteraient
+un abri suffisant à une garnison
+bien commandée et brave, comme le sont
+les troupes autrichiennes, pour retenir
+pendant un temps voulu une armée de
+siège assez nombreuse. Si l’annexion de
+la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne
+étant reportée à quatre cents
+kilomètres plus loin, la forteresse de Brood
+sera sans doute déclassée et ses vieux
+remparts tomberont.</p>
+
+<p>Au bout du pont de bois, solidement
+étayé, s’élève le Brood turc ou bosniaque.
+Ce n’est plus un bourg, mais un village ;
+à la place de maisons, on ne voit que des
+cahutes, des cabanes, qu’un coup de
+vent emporterait si elles n’étaient calées
+par de grosses pierres ; d’autres maisons
+semblent bâties sur pilotis ; tout cela
+donne l’idée d’une misère profonde. Heureusement,
+la verdure qui règne tout autour
+réjouit la vue, et l’aspect du premier
+minaret, qui dresse sa flèche aiguë
+entourée du balcon de fer du muezzin,
+évoque toutes les splendeurs et toutes
+les curiosités de l’Orient, dont voici la
+première étape.</p>
+
+<p>La gare de Brood bosniaque est neuve,
+comme toute cette ligne de la Bosna, qui
+date de six ans à peine. L’occupation
+militaire se montre partout ; le chef de
+gare est un lieutenant ; il a revêtu, nous
+saurons tout à l’heure pourquoi, son uniforme
+de parade ; le sous-chef est un sous-lieutenant ;
+le préposé aux bagages est
+un sergent-fourrier à la mine fleurie et
+au ventre bedonnant sous sa tunique ;
+c’est un sous-officier qui, au guichet, reçoit
+votre argent et vous remet le ticket,
+de même qu’un caporal, décoré de la médaille
+de bravoure, fait les fonctions de
+chef de train.</p>
+
+<p>Le convoi ne part que dans une demi-heure ;
+on a le temps de prendre le café
+dans une auberge qu’un pont en bois
+relie à la gare. Une petite terrasse s’étend,
+selon la mode autrichienne, devant la
+salle commune de l’auberge, qui s’intitule
+pompeusement <i>Hôtel de l’Empereur
+d’Autriche</i>. Une société militaire assez
+nombreuse est assise autour de deux
+tables, savourant le <i lang="de" xml:lang="de">frühstück</i>, l’appétit
+aiguisé par l’air frais du matin. L’un des
+convives porte le pantalon gris à large
+ganse d’or, et sur le col de sa tunique
+bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles
+d’or indiquant le grade de <i lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</i>,
+ou général de cavalerie, la plus haute
+dignité militaire après le maréchalat. La
+physionomie du général est énergique,
+mais elle n’est pas précisément martiale ;
+elle indique plutôt la rondeur et l’entrain.
+Une barbe en collier de couleur grisonnante
+donnerait presque à cette physionomie
+un caractère bourgeois, mais l’œil
+droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt
+d’une sorte de visière destinée à le protéger
+de tout contact et de tout frottement. En
+buvant son thé, le général cause avec animation
+et sur un ton de parfaite camaraderie
+avec les officiers qui l’entourent.
+Deux de ces messieurs, à la figure bien
+martiale, ceux-là, un lieutenant de hussards
+et un sous-lieutenant d’infanterie,
+portent en bandoulière l’écharpe jaune
+et noire qui fait reconnaître les aides de
+camp de service. Tous deux sont attachés
+à la personne du général, qui n’est autre — je
+ne tarde pas à l’apprendre — que
+le baron Appel, gouverneur général de la
+Bosnie et de l’Herzégovine, commandant
+des troupes du 15<sup>e</sup> corps, qui forme la
+garnison des territoires occupés.</p>
+
+<p>Le général Appel vient de faire les honneurs
+de son <i>gouvernement</i> à l’inspecteur
+général de l’armée autrichienne, l’archiduc
+Albert, le fils du redoutable adversaire
+de Napoléon I<sup>er</sup>, du vainqueur
+d’Aspern, l’archiduc Charles. En présence
+de certaines surprises menaçantes que les
+événements d’Orient peuvent ménager à
+l’Autriche, l’archiduc Albert avait cru devoir
+se rendre compte par lui-même si la
+défense des territoires occupés était suffisamment
+organisée pour parer à toutes
+les éventualités. L’archiduc, qui pendant
+les journées de mars 1848 commandait déjà
+la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix
+ans, et sa santé laisse parfois à désirer.
+Néanmoins, il avait tenu à entreprendre
+cette tournée et à l’exécuter d’une façon
+complète, ne négligeant aucun détail,
+ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni
+d’un <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span>, visitant même les postes
+de la gendarmerie indigène établis au faîte
+des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine,
+dans des aires d’aigles qui semblent
+inaccessibles. Ce voyage avait duré
+cinq semaines sous l’œil vigilant et parfois
+inquiet du médecin de Son Altesse,
+un chirurgien de régiment qui ne quittait
+pas son client d’une semelle, surveillant
+le menu, réglant, sans trouver de résistance,
+les heures de repas et de sommeil,
+dosant la nourriture et les boissons, enlevant
+le verre des mains de l’archiduc
+lorsqu’il craignait un léger excès ou une
+simple contravention à la diète sévère
+qu’il avait prescrite.</p>
+
+<p>Le général Appel avait accompagné son
+chef par monts et par vaux, et il avait recueilli
+partout les compliments que méritaient
+pleinement le zèle et l’activité par
+lui déployés depuis les débuts de son
+commandement, afin de mettre la Bosnie
+et l’Herzégovine en état de défense, ainsi
+que sa sollicitude paternelle pour le bien-être
+des soldats, qu’il n’est pas toujours
+facile d’assurer dans ces contrées à demi
+sauvages.</p>
+
+<p>Comme tout a une fin, l’archiduc Albert
+était retourné au château de Reichenberg
+en Styrie, sa résidence d’été, et le général
+Appel, après l’avoir reconduit jusqu’à
+Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner
+ses pénates, c’est-à-dire le <i>Konak</i>,
+ou palais gouvernemental de Sérajewo.</p>
+
+<p>Le train était assez long ; il y avait
+foule aux guichets, foule bariolée de
+Turcs et de Serbes en costume national
+mêlés aux uniformes, et le sergent préposé
+aux bagages était débordé. L’aspect de la
+locomotive et des wagons est tout à fait
+différent des nôtres. La machine est de
+petite dimension, svelte de construction,
+la cheminée élancée, une très grosse lanterne
+placée à l’avant. Ces machines ont
+été construites spécialement d’après un
+système inventé par un ingénieur suisse,
+et exécutées pour le compte de l’administration
+militaire autrichienne, par une
+fabrique de Bohême. L’avantage du système
+est de permettre à la locomotive de
+grimper allégrement les pentes les plus
+raides et de décrire gracieusement et avec
+toute la facilité voulue les courbes les
+plus capricieuses. Les wagons, proportionnés
+à la largeur des rails sur lesquels
+ils circulent, sont nécessairement étroits ;
+les voyageurs à embonpoint n’y sont pas
+à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a
+ajouté aux trois classes normales une
+quatrième classe à prix considérablement
+réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes
+grillées, et sans banquettes, ont valu à la
+compagnie des recettes considérables.
+Beaucoup d’indigènes, qui auparavant circulaient
+à pied ou sur leurs petits chevaux
+quand ils se rendaient de leur village
+à une localité peu éloignée, se sont laissé
+séduire par l’extrême modicité du prix de
+ces quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent
+leurs jambes (je ne dis pas leurs
+chaussures, car beaucoup n’en ont pas),
+laissent la monture à l’écurie et s’étendent
+philosophiquement sur le plancher des
+wagons.</p>
+
+<p>Mais des gens que leur situation de fortune
+ne condamne pas cependant à voyager
+dans ces véhicules rudimentaires en
+usent par esprit d’économie. J’ai vu une
+famille de <i>spagnioles</i> (descendants des
+juifs chassés d’Espagne et réfugiés en
+Turquie) empilée dans un de ces fourgons
+de quatrième. Les femmes étaient vêtues
+d’étoffes brodées d’un grand prix, et portaient
+autour du cou ou comme garniture
+de leur coiffe des colliers de cinquante à
+soixante ducats ou demi-livres turques
+(12 fr. 50) avec de larges pièces autrichiennes
+de cent vingt francs en guise de
+croix.</p>
+
+<p>Outre les voitures réglementaires, on a
+attelé à notre train une petite voiture-salon
+et un break avec verandah, deux
+véritables joujoux destinés au général et
+à sa suite. Un instant, je me demande
+si je ne dois pas présenter sans retard,
+en profitant de l’occasion, les lettres de
+recommandation dont je suis porteur pour
+le gouverneur. J’eus tort d’hésiter, car la
+suite me prouva que j’aurais été bien accueilli ;
+mais, d’autre part, je ne regrette
+pas d’avoir laissé dormir les lettres dans
+leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque
+mon incognito m’a permis des « études
+de mœurs » pendant une partie de la
+route. Les premières sont vides, les secondes
+sont occupées à peine par quelques
+officiers ; mais tandis que les indigènes
+s’empilent dans les quatrièmes, voici
+dans un coupé de troisième une société
+qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.</p>
+
+<p>C’est d’abord une dame toute jeune,
+toute blonde et toute mignonne, très délicate
+et fort langoureuse ; on devine à la
+voir qu’elle sort à peine de maladie. Elle
+a l’air encore souffrant, mais cela ne lui
+messied point. Voici sept ans qu’elle est
+au « pays béni des prunes », et depuis
+trois ans elle est mariée au gérant d’un
+<i>mess</i> d’officiers. Le casino est situé tout
+à fait là-bas, sur la hauteur, dans une
+contrée isolée où le chemin de fer ne
+pénètre pas, et qui communique deux
+fois par semaine avec le monde par une
+carriole de la poste militaire. La jeune
+femme déclare qu’elle se trouve heureuse
+dans cette solitude, peuplée de gentils et
+galants officiers, et quand elle va à Pesth
+pour voir ses parents, elle se sent tout
+à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de
+sentiment et de conviction.</p>
+
+<p>Celui qui a pris place en face d’elle se
+présente immédiatement et raconte avec
+volubilité qu’il est employé au cadastre.
+Jusqu’à ce jour, il a opéré dans le nord de
+la vaste monarchie autrichienne, en Bohême
+et en Galicie ; il vient en droite
+ligne de Kremsier, la petite ville épiscopale,
+fameuse par la réunion du <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrath</span>
+de 1849, qui y fut exilé après la crise,
+pour être dissous bientôt après. Plus récemment
+Kremsier avait attiré une foule
+de curieux, désireux de contempler les
+traits du tzar, qui s’y est rencontré avec
+l’empereur François-Joseph. Mais ces
+curieux, à ce que raconte notre nouveau
+compagnon de voyage, en furent pour
+leurs frais, ce qui n’est pas peu dire, car
+le plus petit trou fut loué à des prix extravagants.
+Notre docteur ès géométrie officielle
+nous apprend, non sans une grimace
+de satisfaction, qu’un fabricant de Brunn lui
+a payé 35 florins pour l’abandon de ses deux
+chambres pendant quarante-huit heures.
+Ce fut de l’argent perdu, car le tzar ne
+daigna pas se montrer hors du palais,
+gardé par un triple cordon de troupes,
+tandis que François-Joseph circulait librement
+dans la petite cité.</p>
+
+<p>Notre employé voit son déplacement en
+rose ; il est de galante humeur et ne cesse
+de répéter à sa voisine qu’il n’aurait jamais
+supposé qu’il y eût dans la « sauvage
+Bosnie » d’aussi aimables petites
+femmes ; et comme la blonde se récrie par
+modestie ou simplement par politesse, il
+me prend à témoin, il prend à témoin un
+jeune maréchal des logis attaché à l’état-major
+du général Appel et un <i lang="de" xml:lang="de">feldwebel</i>
+barbu et hâbleur qui fait office de vaguemestre.
+Le fourgon de la poste est placé
+à côté de notre wagon, et le sergent-vaguemestre
+fait tout le temps la navette
+entre son fourgon et notre coupé. Le
+maréchal des logis a été de ce long
+voyage d’inspection de l’archiduc Albert ;
+il déballe avec componction une bouteille
+de Bordeaux qui provient, dit-il, de
+la cave de son Altesse. Le vin doit être
+excellent, l’archiduc a les moyens de
+s’offrir les crus de choix ; il est en effet
+un des principaux propriétaires fonciers
+et un des industriels les plus importants
+de l’Autriche. Ses domaines ont
+l’étendue d’une province, et l’on compte
+ses fabriques par douzaines… et pourtant
+il fait à l’occasion son métier de
+soldat comme s’il avait de l’avancement
+à espérer.</p>
+
+<p>Le train a continué à rouler et à grimper
+à travers un paysage pittoresque qui, au
+grand étonnement du voyageur nouveau,
+évoque l’aspect de la Suisse et du Tyrol.
+La Bosna aux eaux vertes qui s’écoulent
+en tumulte sur un lit de grosses
+pierres, parfois larges comme des dalles,
+ressemble tout à fait à un torrent des
+montagnes grossi par les pluies du printemps.
+Une jolie rivière, cette Bosna dont
+nous irons plus tard visiter les sources
+à une quinzaine de kilomètres de Sérajewo,
+mais capricieuse en diable, véritable
+enfant terrible, toujours prête à inonder
+ses rives et à ravager tout ce qui est à sa
+portée. L’endiguer est un rude travail, et
+la navigation même la plus élémentaire y
+est absolument impossible ! Quant à son
+cours, il semblerait que l’expression de
+<i>méandre</i> a été inventée exprès pour le définir.
+Cependant, c’est le cours capricieux
+de cette rivière qui a servi de fil d’Ariane
+aux ingénieurs militaires, lorsqu’il
+fallut établir une ligne de communication
+directe entre la frontière autrichienne et
+Sérajewo, afin d’assurer le ravitaillement
+du corps d’occupation. Il n’y avait alors,
+au mois d’août 1878, ni <span lang="en" xml:lang="en">railways</span>, ni routes
+carrossables. Voyageurs et marchandises
+circulaient à dos de cheval, et comme le
+cheval bosniaque est capable de passer par
+les sentiers les plus étroits, et de franchir
+les passes les plus abruptes avec la sûreté
+d’un gentleman marchant sur le parquet
+ciré d’un salon ; comme nul ne se plaignait
+lorsque la poste mettait autant de jours
+à transporter une lettre de Sérajewo à
+Agram qu’il faut d’heures aujourd’hui,
+tout était pour le mieux dans le meilleur
+des vilayets.</p>
+
+<p>Mais quand l’armée autrichienne prit
+possession du pays en vertu du mandat
+délivré par le congrès de Berlin, il fallut
+avant tout faire vivre cette armée, évacuer
+ses blessés et assurer le transport des
+munitions. Une route était indispensable ;
+la nécessité inspire des idées fécondes.
+Le génie militaire trouva qu’il n’en serait
+ni plus ni moins si, au lieu d’une simple
+chaussée, il créait un chemin de fer. Il ne
+pouvait être question de tunnels et de
+travaux d’art ; on prit le chemin le plus
+long, mais le plus facile, en suivant le
+cours de la Bosna et en contournant les
+montagnes au moyen de chemins en serpente.</p>
+
+<p>Il y avait au deuxième régiment de
+pionniers un chef de bataillon, M. Tomascheck,
+qui venait précisément de remettre
+en état une ligne de chemin de
+fer, située dans le nord de la Bosnie,
+entre Banjaluka et Doberlin. Cette ligne,
+longue de quatre-vingts à cent kilomètres,
+faisait partie du réseau des « chemins
+de fer de la Turquie d’Europe », construits
+par le baron de Hirsch. Ce tronçon
+était d’un rapport nul et ne deviendrait
+lucratif que le jour où le projet
+grandiose de la ligne directe de Vienne-Banjaluka-Constantinople
+serait réalisé.
+Mais ce plan venait de sombrer dans
+les brouillards financiers qui enveloppent
+l’empire turc, et le tronçon Banjaluka-Livno
+restait sans emploi. Aussi,
+lorsque l’insurrection bosniaque éclata
+en 1875, le baron de Hirsch s’empressa
+d’évacuer le personnel sur Constantinople
+et de suspendre l’exploitation, à
+cause, disait-il, du manque de sécurité.
+Le commandant Tomascheck eut bientôt
+fait de remettre la ligne en état ; l’activité
+et le zèle qu’il avait déployés le désignèrent
+aussi pour établir la construction
+de la ligne Brood-Sérajewo. La manière
+d’opérer fut simple : on construisit la
+route le long de la Bosna (sauf quelques
+lacets qui dérobent pendant plusieurs
+instants la vue de cette rivière), et sur
+la route on posa les rails. De petites locomotives
+de vingt à vingt-cinq chevaux
+seulement furent expédiées de Bohême,
+et la remorque des wagons de marchandises,
+des fourgons, des véhicules de
+toute espèce s’opéra tant bien que mal, — mais,
+en tout cas, cent fois mieux
+qu’avec les anciens sentiers turcs, où
+les voitures du train et même les charrettes
+de paysans réquisitionnées ne
+pouvaient pas avancer. On se battait
+encore sur les hauteurs qui couronnent
+la station de Doboy, lorsque la
+première locomotive s’arrêta devant la
+gare très provisoire de cette localité, qui
+est la première halte importante de la
+ligne.</p>
+
+<p>Doboy est construit en amphithéâtre ;
+les maisons, assez convenables d’aspect,
+sont entourées de jardins qui paraissent
+bien soignés. Sur une éminence à peu
+de distance de la ville, un monument en
+forme de croix a été élevé par le général
+Szapary aux officiers et soldats sous
+ses ordres qui ont succombé dans les
+divers combats livrés à Doboy et dans les
+environs, depuis le 4 août jusqu’au
+17 octobre 1878. Ces braves ont bien
+mérité l’hommage qui rappelle au voyageur
+leur mort héroïque ; ils ont opposé
+pendant six semaines un rempart de feu
+aux Bosniaques, qui, à dix reprises, ont
+tenté de s’emparer de la position et de
+couper ainsi la ligne d’étapes de l’armée
+autrichienne. Aujourd’hui, il n’y a aucune
+trace de ces luttes désespérées. Une tranquillité
+biblique règne dans toute cette
+contrée ; le bourgmestre, un Turc à turban
+blanc, est venu à la gare pour
+exprimer au général Appel tout son
+dévouement et ses sentiments de respectueuse
+fidélité, le tout avec force salamaleks.</p>
+
+<p>Le général reçoit ces hommages avec
+un sourire cordial qui ne manque pas
+de finesse, et il répond quelques mots,
+en frappant amicalement sur l’épaule du
+bourgmestre, qui paraît très flatté de cette
+familiarité. Le groupe a attiré quelques
+spectateurs, des paysans vêtus d’amples
+vêtements blancs, les pieds entièrement
+nus, la robe relevée sur les hanches ;
+quelques femmes se sont jointes à leurs
+maris et à leurs frères ; leur costume — il
+s’agit naturellement des chrétiennes — ne
+diffère pas beaucoup de celui des
+hommes, et les extrémités ne sont pas
+dissimulées davantage. Le soleil a hâlé
+les pieds et les jambes, qui ont une belle
+teinte d’ocre. Parmi ces spectatrices, il
+en est une qui peut à peine se traîner ;
+elle s’appuie sur une sorte de béquille,
+ses habits tombent en lambeaux, mais
+l’œil est vif et la physionomie a de
+l’expression. Le chef de gare, un officier
+hongrois vêtu d’un dolman, coiffé d’un
+<i>Kalpack</i> (sorte de bonnet comme en portaient
+autrefois les hussards) surmonté
+d’une plume de coq, le sabre à poignée
+d’ivoire au côté, affirme que cette vénérable
+matrone est âgée de cent cinq
+ans. Dans les montagnes de Bosnie, ces
+cas de longévité ne seraient pas très
+rares, surtout parmi le sexe « faible ».</p>
+
+<p>A partir de Doboy, la pente s’accentue,
+la locomotive grimpe hardiment comme
+si elle voulait gagner un diplôme du club
+alpin. Quand la montée est trop raide,
+une serpentine gracieusement tracée
+tourne la difficulté ; le train, évoluant sur
+lui-même comme un serpent qui cherche
+à mordre sa queue, rappelle au Parisien
+l’aimable et amusant chemin de fer de
+Sceaux. Au milieu de ces montagnes,
+l’œil se repose avec complaisance sur
+quelques champs assez bien cultivés, sur
+des prairies où paissent des bœufs et des
+vaches qui ne pourraient, il est vrai, figurer
+avec honneur dans un concours d’animaux
+gras. C’est à la négligence des propriétaires
+qu’il faut attribuer cette dégénérescence
+des bestiaux ; les pauvres
+bêtes n’ont, en hiver, qu’une nourriture
+très insuffisante et manquent totalement
+d’écuries. Il est même étonnant que ces
+bœufs et ces vaches si étiques résistent à
+ce régime par trop primitif. Le proverbe
+« fort comme un bœuf » trouve donc sa
+justification, malgré la maigreur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="argc">De Maglay à Sérajewo.</p>
+
+
+<p>Maglay, où nous arrivons vers midi et
+demi, est une ville plus grande que
+Doboy ; elle est également bâtie en amphithéâtre,
+et les maisons s’élèvent au
+milieu d’un cadre de belle verdure. A
+droite, sur une hauteur, se trouve le <i>castel</i>,
+la forteresse que les pachas turcs ont
+édifiée à proximité et au-dessus de toutes
+les villes de Bosnie, afin de dominer la
+position et de trouver un refuge contre
+les fréquentes insurrections. Le castel de
+Maglay est assez délabré ; mais en y installant
+une demi-batterie d’artillerie, on
+mitraillerait à pleine volée les mosquées,
+les maisons, et par-dessus le marché
+les bains turcs, que l’on reconnaît de loin
+à leurs coupoles de zinc. Nous avons le
+temps d’examiner tout cela, car une
+demi-heure est accordée aux voyageurs
+pour le dîner : cuisine autrichienne très
+supportable et prix honnêtement modérés.</p>
+
+<p>Au delà de Maglay, le caractère alpestre
+du paysage s’accentue ; les montagnes
+se dressent plus hautes, les rochers sont
+plus abrupts et les forêts sur les sommets
+plus épaisses. Elles le seraient encore
+davantage si les Turcs ne les avaient
+éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous
+prétexte d’enlever aux brigands les repaires
+où ils pouvaient dissimuler en toute
+sécurité leur butin et leur aimable personne,
+tantôt pour se procurer du combustible
+ou des matériaux de construction.</p>
+
+<p>Seulement les coupes, au lieu d’être
+pratiquées raisonnablement et en conformité
+des règlements forestiers, ont été
+toujours effectuées à la diable, au hasard.
+C’étaient de véritables dévastations ;
+on procédait, comme en Algérie, par des
+incendies qui brûlaient cent beaux arbres
+pour un tronc à demi calciné que les
+Turcs réussissaient à enlever ; ou bien,
+si l’on usait de la cognée, l’arbre était
+coupé de façon à ne repousser jamais.
+On voit une masse de ces troncs hachés
+et brisés. L’administration autrichienne,
+qui possède un corps forestier de premier
+ordre, n’a pu assister les bras croisés
+à ces actes de vandalisme. Des mesures
+sérieuses et même sévères ont été prises
+pour les empêcher. Quand un incendie
+éclate dans une forêt, défense absolue
+est faite de s’approcher de la partie
+qui brûle ; cette défense subsiste lorsque
+le feu est éteint, et a pour but
+d’empêcher l’enlèvement des troncs calcinés.
+On espère que les indigènes, n’ayant
+plus le profit qu’ils trouvaient habituellement
+aux incendies, s’abstiendront de
+mettre le feu aux forêts.</p>
+
+<p>Comme pour nous faire apprécier le paysage
+dans toute sa grandeur et avec tout
+le prestige d’une mise en scène <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>,
+le ciel, jusque-là d’un bleu inaltérable, se
+couvre de sombres nuages qui enveloppent
+bientôt les sommets des montagnes ;
+l’atmosphère, lourde et étouffante, fraîchit ;
+des éclairs sillonnent la nuée, des coups
+de tonnerre réveillent les échos et l’orage
+éclate dans toute sa fureur. A la pluie
+succèdent des grêlons de la grosseur d’un
+pois ; ils mitraillent, sans pouvoir les
+entamer, les vitres du wagon. Quelques
+bergers, quelques femmes, travaillant aux
+champs, cherchent un refuge sous la
+feuillée. On les voit comme des points
+avec leurs loques blanches, leurs turbans
+rouges ou leurs coiffes ruisselantes
+d’eau.</p>
+
+<p>A partir de Jaïce, la station d’où la
+poste conduit à Travnik, qui fut jusqu’en
+1850 la résidence des gouverneurs turcs,
+le temps s’éclaircit et le paysage aussi se
+rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un
+vert d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et
+le chemin de fer court ou plutôt serpente
+au milieu des champs de blé et de maïs.
+Nous retrouvons aussi quelques-uns de
+ces clos de prunes qui font la richesse de
+la Bosnie, puisque, outre la consommation
+locale et la préparation du <i>slioovitz</i>,
+la liqueur nationale des Slaves, des
+quantités énormes de ces fruits sont
+expédiées à l’étranger, en Allemagne,
+en Angleterre et jusqu’en Amérique.
+Quant à la France, elle s’en tient sagement
+aux pruneaux de Tours et d’Agen.
+Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais
+d’honnêtes musulmans goûtent les joies
+de la sieste, mollement étendus à l’ombre
+du feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent
+à la terre.</p>
+
+<p>A Jancici, la dame blonde prend congé
+de ses compagnons. Le galant employé
+du cadastre, que de nombreuses libations
+ont rendu tout à fait élégiaque, essuie
+un pleur et jure que, grâce à la société
+de sa voisine, ce voyage sera « le plus
+beau jour de sa vie ». Le maréchal des
+logis et le vaguemestre barbu rient sous
+cape.</p>
+
+<p>On s’arrête encore quelques minutes à
+Dervent, qui, pendant quatre ans, est
+resté le point <i>terminus</i> de la ligne. Jusqu’en
+1882, il fallait prendre la poste ou
+se mettre en quête d’une voiture pour
+gagner la capitale du pays. A présent, la
+petite locomotive, dont la lanterne de
+l’avant vient d’être allumée, file directement
+sur Sérajewo, au milieu d’un
+paysage qui ressemble par moments à
+cette partie du <i lang="de" xml:lang="de">Hochland</i> bavarois que
+l’orient-express parcourt avant d’arriver
+à Munich. Involontairement on tend
+l’oreille ; il semble que l’angélus va saluer
+le coucher du soleil. Mais il n’y
+a pas de clocher ni de cloches, à peine
+un minaret. Maintenant la ligne du chemin
+de fer n’est plus régie par l’administration
+militaire ; dans les gares, bâties
+tout à fait d’après le système des petites
+gares de campagne en Autriche, les employés
+portent des vêtements civils ; une
+casquette à liséré jaune et noir les fait
+reconnaître.</p>
+
+<p>Avec une ponctualité toute militaire, le
+convoi, qui était parti de Brod vers sept
+heures du matin, entre en gare à Sérajewo
+à huit heures vingt minutes du
+soir. Il a parcouru deux cent cinquante
+kilomètres. Le <i lang="en" xml:lang="en">flying scotsman</i> de Londres
+à Glasgow et le rapide de Paris à
+Marseille vont plus vite, c’est certain, et
+peut-être pourrait-on accélérer le mouvement
+des « moulins à café » ; mais, comme
+me le disait plus tard le spirituel colonel
+Tomascheck, directeur de la ligne dont
+il a dirigé la construction : « Pourquoi
+cette hâte fiévreuse ? Qu’importe si l’on
+arrive à Sérajewo deux heures plus tôt
+ou deux heures plus tard ? » Heureux pays,
+où l’on peut jouir de la vie sans qu’il
+soit nécessaire de la brûler !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="argc">Sérajewo pendant l’occupation autrichienne. — Tableaux
+de rues et de marchés.</p>
+
+
+<p>La gare de Sérajewo est reliée à la
+ville par un rail sur lequel circule l’unique
+voiture de tramway et le fourgon
+de poste et de bagages que l’on détache
+du convoi et que des chevaux traînent
+jusqu’au centre de la cité. Trois bâtiments
+de construction récente se présentent
+au nouvel arrivant : la manufacture
+de tabac avec ses trois corps de logis qui
+abritent une population de six à sept
+cents ouvriers, la direction des chemins
+de fer et enfin le palais du gouvernement
+(<i lang="de" xml:lang="de">Landesregierung</i>), dont la construction,
+ainsi que la position, rappellent
+le palais fédéral de Berne. Des fenêtres
+de cette construction administrative, on
+aperçoit des glaciers qui ne sont pas sans
+analogie avec ceux de la Jungfrau et des
+autres sommets de l’Oberland bernois.
+Tous les rouages de la bureaucratie autrichienne
+en Bosnie-Herzégovine sont concentrés
+dans ce palais, qui, outre une
+centaine de bureaux plus ou moins spacieux,
+contient une grande salle des
+fêtes aux proportions imposantes, qui,
+jusqu’à présent, n’a pas été inaugurée.
+Quand je l’ai vue, elle n’était même pas
+meublée, mais l’hiver prochain on y donnera
+des banquets, et le gouverneur
+civil, M. de Nikolich, comptait y faire
+danser les fringants officiers avec les séduisantes
+Viennoises et leurs sœurs magyares
+importées en vertu de l’adage que
+la femme doit suivre son mari…, même
+quand il est nommé fonctionnaire en
+Bosnie.</p>
+
+<p>La plus grande partie de Sérajewo est
+bâtie en amphithéâtre sur les flancs
+de deux montagnes qui se font face :
+le Pasim Brdo et le Trebovitch. Cette
+disposition avec ses jardins et son opulente
+verdure, qui encadre les habitations,
+est très réjouissante à l’œil. Sérajewo
+a gardé un cachet oriental très prononcé.
+C’était, à l’arrivée des Autrichiens,
+en 1878, une ville exclusivement turque.
+Le confort européen y faisait entièrement
+défaut, et les maisons, en exceptant
+les consulats et cinq ou six habitations
+particulières, n’avaient pour tout
+mobilier que les éternels divans des musulmans.
+Les tables et les chaises y
+étaient inconnues ; les chrétiens eux-mêmes
+s’étaient accoutumés pendant des
+siècles à la position de tailleurs devant
+leur établi, si chère aux Orientaux. Le
+voyageur européen égaré dans ces parages
+était obligé de se plier aux us et
+coutumes du pays, et s’il n’avait la
+chance d’être recueilli hospitalièrement
+par le consul de sa nationalité, il devait
+se contenter de l’hospitalité rudimentaire
+et de la cuisine problématique des <i>hans</i>
+ou auberges turques. Ce genre d’établissement
+n’a, il faut bien le dire, rien d’engageant ;
+une nourriture atroce et des
+tapis pleins de vermine, tel est en général
+le bilan de la « table et du logement »
+qui y sont offerts.</p>
+
+<p>Il n’en est plus de même depuis que
+l’occupation a conduit dans le pays un
+triple contingent de consommateurs exigeants,
+mais habitués aussi à solder ces
+exigences argent comptant : les officiers
+de tout grade, les fonctionnaires et les
+négociants qui, pour soigner leurs affaires
+nouvelles, font la navette entre Vienne,
+Pesth et la Bosnie. Aujourd’hui, sans
+parler des auberges d’un rang inférieur
+qui abritent surtout les ouvriers et les petits
+employés, deux hôtels très confortables
+offrent aux voyageurs des chambres
+très propres, un service satisfaisant et
+une table qui vaut celle de beaucoup de
+restaurants viennois. Le Serbe qui a fait
+construire le plus grand de ces deux
+hôtels, et qui l’exploite avec un plein
+succès financier, a laissé carte blanche
+à son architecte viennois, lequel a élevé,
+au milieu des maisonnettes et des masures
+de la vieille ville, un édifice de
+la hauteur des maisons qu’on trouve
+sur le boulevard ou sur le <i lang="de" xml:lang="de">Ring</i>, avec
+toute la recherche artistique que ses
+confrères ont mise à la mode, même lorsqu’il
+ne s’agit que de constructions particulières.
+L’effet de cette maison de
+grande ville européenne est des plus
+étranges ici ; elle domine de toute la
+hauteur de ses quatre étages les huttes
+de bois de l’Orient. La rue où se trouve
+l’<i>Hôtel de l’Europe</i>, avec son café aux
+proportions quasi monumentales, est l’artère
+principale de Sérajewo ; elle conduit
+du quartier commercial, ou <i>Tscharchia</i>,
+jusqu’à la gare. Par une délicate attention
+pour le nouveau suzerain des territoires
+occupés, la municipalité de Sérajewo a
+appelé cette rue <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i>. On
+y trouve aussi quelques magasins installés
+par des négociants autrichiens ; mais le
+nombre de ces boutiques n’est pas, il
+s’en faut de beaucoup, aussi considérable
+qu’on pouvait s’y attendre dans un
+pays neuf qui a paru à beaucoup de
+négociants israélites une sorte de Terre
+promise. Il y a eu pendant un temps
+beaucoup d’appelés, mais il s’en faut que
+tous fussent des élus. Quelques-uns ont
+trouvé la déconfiture et la faillite devant
+l’indifférence des indigènes, qui évitaient
+soigneusement les magasins des <i>swabas</i>
+(Allemands) et continuaient à s’approvisionner
+dans les échoppes du bazar, où
+ils marchandent pendant deux heures
+une aune de cotonnade ou une paire de
+babouches, en discutant les affaires publiques
+et en humant cette bouillie sucrée
+jusqu’à l’écœurement qu’on appelle « le
+café turc ».</p>
+
+<p>Le seul produit autrichien qui ait
+réellement obtenu l’approbation et la
+clientèle des indigènes, c’est la bière.
+Mahomet, qui ne connaissait apparemment
+pas les différents <i lang="de" xml:lang="de">braü</i>, n’a interdit
+que le raisin fermenté. Aussi les
+Turcs les plus orthodoxes ne se font-ils
+aucun scrupule de vider bocks et doubles
+bocks, alors qu’ils écarteraient avec indignation
+un modeste verre de vin. De
+leur côté, les officiers et employés autrichiens
+ne sauraient se passer de leur
+<i>Lager</i> et de leur <i>Pilsner</i>. Résultat :
+huit brasseries, dont trois assez considérables,
+ne suffisent pas à la consommation
+et font des affaires d’or. Mais il
+n’est pas donné à tout le monde d’être
+brasseur.</p>
+
+<p>La <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i> offre des solutions
+de continuité et des lacunes de
+constructions assez énigmatiques dans la
+rue la plus fréquentée d’une localité.
+Cette anomalie s’explique lorsqu’on sait
+qu’un incendie terrible qui éclata un an
+après l’occupation, le 15 août 1879, détruisit
+en moins d’une journée la moitié
+de Sérajewo, et que presque toutes les
+maisons de la <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i> furent
+brûlées. Un garçon épicier fut, par
+sa négligence, l’auteur de cette terrible
+catastrophe. Occupé à remplir une tonne
+d’esprit-de-vin, il approcha la bougie
+de l’alcool. Le tonneau d’abord, l’épicerie
+ensuite, prirent feu comme un paquet
+d’allumettes, et comme le vent soufflait
+assez fort et que les secours faisaient
+défaut, les flammes trouvèrent une facile
+proie. Plus de mille familles se trouvèrent
+littéralement sur le pavé, n’ayant
+pour tous vêtements que ceux qu’ils
+portaient. Des ruisseaux d’alcool enflammé
+couraient sur le pavé, portant
+plus loin la dévastation. C’est aux efforts
+surhumains de la garnison que l’autre
+moitié de la ville dut d’être préservée.</p>
+
+<p>A la suite de cette catastrophe, l’autorité
+autrichienne arrêta que les maisons
+détruites ne pourraient pas être reconstruites
+en bois et que les plans de toute
+nouvelle construction devraient être soumis
+à l’administration pour être examinés
+au point de vue de la sécurité et de l’alignement
+des rues. Jusqu’à présent, plusieurs
+propriétaires turcs n’ont voulu
+se décider ni à vendre leur terrain, ni à
+construire en conformité des nouveaux
+règlements. Ils espèrent que l’administration
+cédera, et leur permettra de
+réédifier des baraques en bois qui flamberont
+comme des allumettes, à la première
+occasion. L’autorité, bien entendu,
+ne songe pas le moins du monde à céder,
+et en attendant que l’un de ces entêtements
+l’emporte sur l’autre, les terrains restent
+vagues et sans emploi. Quant à l’expropriation
+pour cause d’utilité publique, il
+ne saurait en être question, l’autorité
+autrichienne évitant avec soin tout ce
+qui pourrait froisser les idées, les coutumes
+et jusqu’aux préjugés de la population
+ottomane.</p>
+
+<p>La <i>Tscharchia</i>, le bazar de Sérajewo,
+se trouve à l’extrémité de la <i lang="de" xml:lang="de">Franz-Josephstrasse</i>.
+On peut aussi gagner
+cette pittoresque agglomération d’échoppes
+par un passage souterrain qui autrefois
+servait de dépôt général des marchandises.
+Pour plus de trois millions
+de francs de denrées de toute espèce y
+furent détruites en 1879.</p>
+
+<p>Maintenant on ne vend guère dans ce
+souterrain que des restes d’étoffes, des
+marchandises achetées d’occasion, des
+tissus, des cotonnades provenant des
+faillites des marchands autrichiens. Le
+véritable marché oriental se trouve dans
+la <i>Tscharchia</i>.</p>
+
+<p>Imaginez une douzaine de ruelles grimpant
+en pente raide et rayonnant en
+éventail autour d’une petite place munie
+d’une fontaine. De chaque côté, des
+échoppes en bois complètement ouvertes,
+sans portes, sans fenêtres, sans
+vitrines, exhaussées de deux marches
+au-dessus du sol et séparées les unes
+des autres par de simples parois. Quand
+la nuit vient, une clôture d’une seule
+pièce est placée devant l’ouverture de
+la boutique ; on la fixe au moyen de
+traverses en bois, et voici une fermeture
+tout à fait hermétique.</p>
+
+<p>C’est dans deux cent cinquante à trois
+cents échoppes de ce genre que se concentre
+le commerce local de Sérajewo.
+Il faudrait la palette de Descamp ou
+de l’infortuné Regnault pour fixer les
+physionomies si diverses, si expressives,
+si mobiles, des marchands ou des artisans
+assis les jambes croisées dans ces
+boutiques, travaillant à petits coups le
+cuir, le fer, les peaux, ou discutant avec
+les clients tout en suivant les spirales de
+fumée de leurs cigarettes. La population
+bosniaque est particulièrement riche
+en types originaux qui frappent par une
+individualité nettement accusée. Le musulman
+bosniaque est le plus souvent
+d’une taille bien au-dessus de la moyenne,
+vigoureusement musclé, et sa figure est
+rarement insignifiante. Ajoutez que le costume,
+tout ce qu’il y a de plus vieux-turc,
+avec turban, cafetan et larges culottes
+bouffantes, rehausse encore le caractère
+des physionomies, et tenez compte de ce
+que ce costume lui-même est parfois un
+assemblage curieux de pièces et de lambeaux
+ne tenant que par miracle.</p>
+
+<p>A certaines heures de l’après-midi, la
+foule grouille parmi les rangées d’échoppes ;
+des marchands de pain de maïs et
+de fruits prônent leur denrée sur le mode
+criard et en poussant des exclamations
+qui déchirent les oreilles ; les femmes
+turques apparaissent, la figure couverte
+d’un voile impénétrable et non d’une
+gaze légère et presque indiscrète comme
+les dames de Constantinople : les musulmanes
+orthodoxes de Sérajewo observent
+minutieusement les ordres du Prophète,
+et c’est derrière un double rempart de
+grosse toile qu’elles dissimulent des
+charmes que l’œil d’aucun <i>ghiaour</i> ne
+saurait contempler. Sont-elles belles, et
+ces précautions sont-elles justifiées par
+des attraits qui induiraient en tentation
+les infidèles ? Il est amusant de se poser
+ce problème quand on voit s’avancer
+une de ces créatures encaquée dans son
+long manteau, qui souvent, hélas ! laisse
+voir des jupes trouées, rapiécées, et de
+vieilles bottes éculées qui enlèvent à
+l’apparition toute poésie.</p>
+
+<p>Les maris, gens sages et posés, marchands
+de prunes et propriétaires d’immeubles, — lisez
+de cabanes en bois — dont
+les fonctionnaires autrichiens payent
+largement et exactement le loyer, se
+promènent gravement, en majestueux
+rentiers, deux par deux, trois par trois,
+s’arrêtant devant les échoppes de leurs
+connaissances pour échanger quelques
+propos qui, la plupart du temps, font
+éclore le sourire sur les lèvres, car le
+musulman bosniaque n’est pas l’ennemi
+d’une douce gaieté. Si la conversation se
+prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se déchaussent
+et continuent l’entretien, commodément
+installés, les jambes croisées
+sur le tapis. Je m’imagine que si la propre
+épouse d’un de ces Turcs venait
+tâter les étoffes, le mari aurait peine à la
+reconnaître, tant les voiles sont épais et
+tant le costume et la démarche se ressemblent
+chez toutes ces dames.</p>
+
+<p>Et les affaires, comment vont-elles avec
+ces promeneurs si occupés, ces clientes
+qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent
+pas, et ces causeries prolongées ?
+S’il plaît à Allah, les affaires iront bien,
+la marchandise se vendra, les florins, les
+ducats et les napoléons d’or (la monnaie
+préférée du Turc bosniaque) s’empileront
+dans sa cachette. Sinon, eh bien ! ses
+objets, auxquels il tient comme s’ils
+étaient destinés à son usage personnel,
+ne passeront pas en d’autres mains.
+Comme les frais de bureau et les frais
+généraux sont à peu près nuls, comme
+il a payé ses marchandises comptant et
+n’a pas de traites en circulation, la faillite
+ou la banqueroute ne le tourmentent pas.
+Si sa maison ne brûle pas, il aura toujours
+de quoi se loger, et quant à la
+nourriture, on m’a affirmé que des familles
+turques vivaient avec dix sous par jour.
+Il en sera quitte pour porter son costume
+trois ou quatre ans de plus, et
+madame se privera d’essence de roses.</p>
+
+<p>Ces indolents négociants vendent surtout
+des chaussures orientales, bottes de
+peau couleur safran, souples comme des
+gants, et que les deux sexes chaussent
+indistinctement ; des sabots en bois, des
+babouches et des pantoufles. Une des
+rues les plus animées est celle des
+échoppes de bourreliers et de selliers.
+Autrefois cette industrie était des plus
+prospères en Bosnie ; tout le monde allait
+à cheval, et les transports s’effectuaient
+à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui,
+les chemins de fer portent un rude coup
+à ces moyens de transport primitifs, et
+comme si ce n’était pas assez, la concurrence,
+la hideuse concurrence a contribué
+à réduire les bourreliers de Sérajewo
+à la portion congrue. Autrefois,
+leurs selles, leurs brides, leurs harnais
+étaient renommés en Macédoine, en
+Anatolie, chez les Bulgares ; on en faisait
+venir à Constantinople. Maintenant,
+Stamboul pourvoit aux besoins de toute
+cette clientèle ; aussi les boutiques de la
+rue des selliers ont-elles un aspect mélancolique ;
+les belles pièces qu’on y
+admirait jadis sont rares, on y trouve
+peu de marchandises toutes faites, le
+cuir pend en lanières au plafond, en
+attendant qu’une commande ferme donne
+à l’artisan l’occasion de montrer son
+habileté sans que l’objet confectionné lui
+reste pour compte.</p>
+
+<p>Il y a plus d’activité dans la rue où
+s’exercent les petites industries locales,
+où l’on travaille « l’article de Sérajewo ».
+Ceci n’est point une fantaisie. Depuis des
+siècles, les Bosniaques excellent dans
+la confection de travaux de filigranes et
+dans les incrustations sur métal ou sur
+bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont
+exercé sur eux une égale influence au
+point de vue artistique, et cette combinaison
+a donné pendant longtemps d’excellents
+résultats. On leur doit des travaux
+très curieux, devenus rares, et dont les
+collectionneurs donneraient de hauts prix.
+Malheureusement, le secret de beaucoup
+de ces dessins s’est perdu : les ouvriers-artistes
+le gardaient avec un soin jaloux
+et le transmettaient à leurs enfants. Quand
+une génération était éteinte ou que les
+enfants abandonnaient le métier paternel,
+le modèle était perdu. Le gouvernement
+autrichien fait de grands efforts pour conserver
+et développer ces industries locales,
+que la tendance de notre époque, la concurrence
+des fabriques, menacent d’une
+ruine complète. M. de Kallay, à qui rien
+de ce qui touche à sa chère Bosnie ne
+saurait être étranger, encourage de toutes
+les façons, par des primes, par des commandes,
+les plus habiles ouvriers ; il a
+prescrit la création d’un musée, que l’on
+vient d’installer au <i lang="de" xml:lang="de">Regierungsgebaüde</i>
+de Sérajewo ; il a fait établir des modèles
+d’après lesquels les ouvriers pourront
+travailler ; enfin il a chargé un fonctionnaire
+du ministère d’étudier à Paris les
+moyens de donner à l’industrie bosniaque — tout
+à fait spéciale, tout à fait
+orientale jusqu’à présent — une tournure
+plus appropriée aux goûts et aux modes
+de l’Occident. Pourquoi pas, après tout ?
+Les qualités de finesse et d’élégance un
+peu particulière qui distinguent ces travaux
+seront appréciées en Europe ; et qui
+sait si quelque jour la mode, qui a donné
+leurs grandes et petites entrées dans nos
+salons, nos boudoirs et nos cabinets de
+travail à tant d’objets chinois ou japonais,
+ne demandera pas aux ouvriers-artistes
+de Sérajewo d’incruster les
+manches de nos couteaux, les bois des
+éventails, ou les poignées des ombrelles
+de nos élégantes ?</p>
+
+<p>On m’a montré à l’ouvrage un de ces
+incrustateurs. L’escalier qui conduit à
+son atelier est raide et assez étroit ; il
+faut y monter, ou plutôt y grimper,
+avec une sage précaution. Tout en haut,
+nous nous trouvons dans une pièce assez
+spacieuse, très propre et éclairée par trois
+fenêtres. Le mobilier ne se compose que
+d’un grand divan qui court tout autour
+de la chambre. Dans un coin, tout contre
+une fenêtre, est installé l’établi, devant
+lequel est accroupi sur deux coussins
+superposés un jeune Turc à la moustache
+blonde, à la mine avenante, portant
+le costume national en belle étoffe
+et d’une bonne coupe. Outre son creuset
+et ses instruments de travail, il a posé
+sur son établi un verre de sirop à la rose
+étendu d’eau et un pain de froment. Une
+belle montre en or suspendue à côté de
+l’établi indique l’heure turque. Quand
+les deux aiguilles seront réunies sur le
+chiffre XII, c’est-à-dire vers huit heures
+du soir d’après l’heure européenne, il
+pourra mordre dans le pain et porter le
+verre à ses lèvres ; en le faisant plus tôt,
+il commettrait un grave péché, car nous
+sommes en plein <i>ramazan</i>. Depuis deux
+heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux
+observateur des règles du Prophète, a
+dû s’abstenir de boire, de manger, et,
+ce qui est plus dur peut-être, de fumer.
+Lorsque l’heure sera venue, quand le
+canon du castel aura donné le signal de
+la rupture du jeûne, notre ciseleur pourra
+non seulement faire cesser le supplice de
+Tantale, que lui font subir le pain et le
+sirop placés devant lui, mais il pourra
+festiner toute la nuit, jusqu’à ce que, vers
+deux heures du matin, un nouveau coup
+de canon annonce aux fidèles que le jeûne
+absolu a recommencé ! Et il en est ainsi
+pendant trente jours. Au moment où le
+jeune artiste nous explique son procédé
+de moulage, le coup de canon réglementaire
+fait trembler les vitres. Alors
+le jeune homme jette alternativement
+sur nous et sur sa frugale collation des
+regards suppliants. Il n’ose y toucher,
+par crainte de donner au <i>Roumi</i> le
+spectacle de sa gloutonnerie. Et pourtant
+il doit avoir l’estomac dans les talons,
+et le gosier à sec. Nous comprenons la
+situation, et nous battons en retraite, non
+sans lui avoir fait nos compliments sur
+une aiguière avec plateau qu’il vient de
+terminer, et qui est un véritable objet
+d’art.</p>
+
+<p>Là-bas, dans la <i>Tscharchia</i>, à l’ouïe
+du coup de canon, trois cents bras se
+sont levés à la fois comme par un mouvement
+automatique pour porter aux
+lèvres trois cents tasses de café ou trois
+cents verres de sirop, et trois cents cigarettes
+se sont allumées. Puis les marchands
+turcs ferment les devantures de
+leurs boutiques, et courent à la maison, où
+les attend le premier repas. Ils prennent
+le second, pendant le ramazan, à minuit
+et demi. Dans l’intervalle, on se promène,
+on chante, on danse dans les jardins, on
+joue aux dames et aux dominos dans
+les cafés ; les femmes vont en visite d’un
+harem à l’autre, précédées de servantes
+qui portent de grosses lanternes en forme
+de lampions gigantesques, avec des parois
+en forte toile et des couvercles en cuivre
+curieusement travaillés.</p>
+
+<p>Et il en est ainsi pendant trente jours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="argc">Sérajewo (<i>suite</i>). — Détails historiques et administratifs.</p>
+
+
+<p>Pour surprendre les Turcs en négligé,
+c’est-à-dire tout à fait dans leur quartier,
+il faut, par un bel après-midi, — pourvu
+cependant que le soleil ne brûle pas trop
+ardemment les atroces pavés, — monter
+à la citadelle. Nous passons d’abord
+devant le café <i>Bimbaschi</i>, dont l’aménagement
+est complètement turc à l’intérieur,
+mais dont la terrasse donnant sur
+le joli torrent la <i>Miljanka</i>, avec ses tonnelles
+et ses kiosques, a été arrangée
+d’après un modèle viennois. Des musiciens
+musulmans arrachent à la guitare
+bosniaque (<i>tamboura</i>) et à la guzla des
+sons lamentables et des gémissements
+aigus. Des sous-officiers qui promènent
+leur payse, des employés avec leur famille,
+des begs au port majestueux savourent
+le café, la bière ou l’eau de roses,
+boisson au nom poétique et au goût délicieux.
+Un peu plus haut, dans une
+maison assez confortable, entourée d’un
+jardin très soigneusement entretenu dans
+le goût européen, avec beaucoup de belles
+roses, est installée l’administration du
+<i>Vacouf</i>, c’est-à-dire des biens ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Le vacouf est certainement, à l’heure
+qu’il est, le principal propriétaire de la
+Bosnie. Les legs pieux, les dons, les
+fondations grossissent chaque année ses
+revenus, qui atteignent près d’un million
+de francs. C’est avec ces fonds qu’on
+entretient les innombrables mosquées, — Sérajewo
+seul en compte cent pour
+17,000 musulmans, — avec leur personnel
+d’hodjas, d’imams et de muezzins ;
+que l’on secourt les couvents des derviches
+et que l’on dote les hôpitaux. En
+outre, le vacouf veille à ce que les fontaines
+sur les routes soient toujours en
+bon état ; il fournit des fonds aux écoles
+et exécute, à l’occasion, des travaux publics
+importants. L’origine de la prospérité
+du vacouf de Bosnie remonte à
+Shazi Chousref Beg, troisième gouverneur
+du vilayet après la conquête par les
+Turcs. Cet Osmanli fut, comme l’indique
+son titre Ghazi (le victorieux), un grand
+batailleur, mais il fut aussi un grand
+philanthrope. On lui doit la plus belle
+mosquée de Sérajewo, un chef-d’œuvre
+d’ornementation orientale. Les belles mosaïques,
+si finement travaillées (peut-être
+par des artistes vénitiens), commençaient
+à s’effriter quand, sur la demande expresse
+de l’administration autrichienne, la mosquée
+fut remise à neuf, et l’éclat primitif
+rendu à cette ornementation. Il eût été
+dommage de laisser perdre cet échantillon
+du goût d’il y a plus de trois siècles,
+car la mosquée doit avoir été construite
+avant 1535, puisque, à cette date, Chousref
+Beg succomba dans une bataille au
+Monténégro. Il est enterré avec son esclave
+favori, dans un mausolée construit
+dans la cour de la mosquée ; un drap
+noir recouvre le cercueil de pierre, et
+différentes offrandes sont déposées à ses
+pieds, entre autres un Coran magnifiquement
+calligraphié qui n’a pas coûté moins
+de cinq cents ducats (six mille francs).</p>
+
+<p>Chousref Beg n’a pas seulement fondé
+des mosquées, il a légué des sommes considérables
+pour la création d’hôpitaux
+affectés aux malades chrétiens et musulmans,
+et afin d’accentuer encore son
+esprit de tolérance, il a abandonné aux
+juifs chassés d’Espagne le <i>ghetto</i> qu’ils
+habitent encore aujourd’hui, et qu’ils
+habiteront jusqu’à ce qu’on se décide à
+abattre ces misérables masures où de
+riches <i>spagnioles</i>, ceux-là mêmes dont
+les femmes et les filles portent des colliers
+de cinquante ducats, demeurent
+dans une atmosphère saturée de miasmes
+qui ne rappelle en rien les parfums de
+l’Arabie.</p>
+
+<p>Pour en revenir au vacouf, trois ou
+quatre fois par semaine, la commission
+chargée de l’administration des biens se
+réunit dans la jolie maison entourée du
+jardin si bien planté. On discute l’emploi
+des fonds, les secours à donner, les travaux
+à entreprendre. Tous les commissaires
+sont musulmans, cela va de soi ;
+mais depuis l’occupation, le gouvernement
+s’est réservé le droit de nommer
+un commissaire chargé d’assister aux
+séances et de surveiller l’emploi strict et
+exact de ces revenus. Le commissaire
+actuel est un gentleman très aimable qui
+s’entendra à merveille avec ses collègues.</p>
+
+<p>Après la maison du vacouf, la vue devient
+superbe. La vallée s’ouvre largement,
+et tout au fond apparaît une ligne
+de montagnes dont plusieurs sont couvertes
+de neiges éternelles. Là-bas, dans
+les profondeurs des forêts qui garnissent
+les flancs des monts, les chasseurs trouvent
+à l’automne leur paradis, non pas
+ceux-là qui courent le lapin et la perdrix,
+mais les nemrods qui recherchent le gros
+gibier et les belles émotions. Des isards
+que le pied le plus agile peut poursuivre
+pendant des journées sans les atteindre,
+des loups, des ours, tel est le menu de
+ces parties cynégétiques. On trouvera
+dans plus d’un campement occupé par
+un officier autrichien les trophées de ces
+chasses sous les espèces de chauds tapis
+ou de descentes de lit.</p>
+
+<p>En se retournant, ce sont des maisons
+très blanches, très réjouissantes à l’œil,
+qui grimpent le long du <i>Pasim Brdo</i>
+avec force mosquées et minarets. Justement
+les terrasses situées au faîte de ces
+tours pointues s’animent, le muezzin vient
+passer l’inspection des gros lampions et
+des verres de couleur qui, en l’honneur
+du ramazan, seront allumés à la tombée
+de la nuit.</p>
+
+<p>La citadelle est devant nous. La route
+fort large qui y conduit a été établie,
+comme l’indique une inscription gravée
+dans le rocher, par un bataillon de pionniers.
+Après avoir contourné la colline,
+elle nous ramène en plein quartier turc.
+Si les femmes musulmanes se sentent
+chez elles, les voiles des épouses sont
+moins épais et les jeunes filles non mariées
+se promènent le visage à découvert.
+Elles sont pour la plupart jolies, toutes
+fraîches et rieuses. Leur costume est
+étrange et pittoresque ; elles portent une
+large jupe de couleur voyante, la plupart
+du temps rayée, fendue au bas du mollet
+et formant pantalon. Une chemise brodée
+et une sorte de fez ou une mantille complètent
+cet accoutrement. Beaucoup courent
+les jambes nues ; d’autres sont
+chaussées de sabots en bois attachés
+avec des lanières de cuir. C’est qu’elles
+savent combien peu les chaussures européennes
+résistent aux aspérités des infâmes
+galets qui forment le pavage des
+villes turques.</p>
+
+<p>Les enfants sont remarquablement bien
+venus et paraissent admirablement soignés.
+La musulmane est une excellente
+mère, pour ce qui est de l’éducation physique
+du moins, car pour le reste elle est
+trop bornée d’esprit et trop futile pour
+leur donner de l’instruction et cultiver
+l’intelligence de ces êtres, qui, jusqu’à
+l’âge de douze ou quatorze ans, ne quittent
+guère le harem. Les ruelles sont
+remplies de bambins et de gamins de
+trois à dix ans qui paraissent s’amuser
+prodigieusement à toutes sortes de jeux.
+Les petites filles ont un air particulièrement
+résolu et délibéré.</p>
+
+<p>Rien de particulier à signaler à la citadelle.
+Elle se compose de deux bastions,
+le <i>jaune</i> et le <i>vert</i>, d’où l’on pourrait, en
+cas d’insurrection, foudroyer la ville. Une
+caserne toute neuve, dans le style officiel
+autrichien, — un long bâtiment à deux
+étages, badigeonné de jaune, à toiture
+très pointue, — a été construite à mi-chemin
+des deux bastions pour abriter deux
+compagnies d’infanterie. Troupe et officiers
+ont cherché à s’installer de leur
+mieux sur la hauteur ; un cantinier bosniaque
+débite du <i>raki</i> et du café turc aux
+soldats ; les officiers, en véritables austro-hongrois,
+ont établi un jeu de quilles,
+et lorsque le service chôme, ils bombardent
+impitoyablement le <i>roi</i> et ses huit
+satellites.</p>
+
+<p>La citadelle est surplombée par le Trebovitch,
+plus haut que le Brdo, auquel il
+fait vis-à-vis. C’est sur cette montagne
+qu’il faudrait établir une ligne de fortifications
+pour défendre Sérajewo contre une
+agression du dehors. Mais comme, sous
+ce rapport, l’administration militaire ne
+paraît rien redouter, il n’est pas question
+de renforcer le système de défense
+de la capitale. Si nous grimpons sur le
+Trebovitch, la vue s’élargira encore, et
+nous pourrons suivre pendant un assez
+grand nombre de kilomètres la belle
+route de Mostar, qui est également
+l’œuvre du génie militaire autrichien.
+Avec une lorgnette, nous distinguerons
+également les bains d’Illitz, où le gouvernement
+fait construire en ce moment
+un nouvel établissement balnéaire avec
+hôtel, et un peu plus loin nous remarquerons
+l’endroit où la Bosna, le principal
+fleuve de la Bosnie, s’échappe en susurrant
+de trois crevasses pour se répandre
+à travers la province.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="argc">Organisation militaire de la Bosnie. — Les gouverneurs. — Le
+<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Appel et son état-major.</p>
+
+
+<p>Le commandement du 15<sup>e</sup> corps d’armée
+et le gouvernement militaire de la Bosnie
+et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à
+présent par quatre généraux de l’empereur.</p>
+
+<p>Le premier, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Philippovic,
+est cet homme de guerre à la rude
+poigne de Croate qui fit la conquête du
+pays, et qui ne se gêna nullement pour
+faire sentir aux insurgés vaincus la loi
+rigoureuse du vainqueur. Lorsque le pays
+fut complètement pacifié, l’empereur François-Joseph
+ne voulut plus appliquer à ses
+sujets le régime sommaire : le <span lang="de" xml:lang="de">Standrecht</span>
+expéditif, qui formait la base du système
+Philippovic. Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, couvert
+des marques de la distinction impériale,
+rentra donc à Prague, où il exerçait toujours
+les fonctions de commandant militaire
+de la Bohême. Il fut remplacé à
+Sérajewo par un général moins fougueux,
+et dont l’humeur patiente s’accordait
+mieux avec la mission humanitaire de
+l’Autriche. Le prince de Wurtemberg,
+qui avait pris une part si considérable à
+la conquête, installa au Konak de Bosna-Seraï
+l’heureux et habile pacificateur
+de l’Herzégovine ; le lieutenant général
+Joanovic fut adjoint au prince en qualité
+de suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée
+a enlevé, au mois de décembre
+1885, à l’affection de l’armée entière,
+était, avec son beau-frère, le général
+Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier
+autrichien qui connaissait le mieux la péninsule
+des Balkans ; grâce à une pratique
+de vingt-cinq ans, il savait le mieux
+aussi de quelle façon il fallait traiter,
+gouverner et administrer ces populations
+que les passions nationales et religieuses
+mettaient en ébullition constante. A différentes
+reprises, le commandant et plus
+tard colonel, Joanovic, avait pris part
+aux missions de paix et de conciliation
+ayant pour but de rétablir le bon accord
+parmi les populations chrétiennes et les
+Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli
+à Sérajewo les fonctions de consul général,
+et il était entré en relations très
+suivies avec les notables du pays. Sa
+façon d’être, simple et joviale, sa rondeur
+militaire, jointe à une grande finesse,
+ses saillies caustiques, lui avaient valu
+une popularité que renforçait encore sa
+renommée militaire, conquise sur maints
+champs de bataille, et que venait de consacrer
+sa difficile campagne de l’Herzégovine.
+On pouvait donc beaucoup espérer
+de son expérience et de son prestige
+au milieu des populations récemment soumises.</p>
+
+<p>Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand
+Wurtemberg ne purent s’entendre
+sur une foule de points ; et ne voulant pas
+être responsable des mesures qu’il désapprouvait,
+le lieutenant général préféra se
+retirer.</p>
+
+<p>L’empereur, bon appréciateur de ses
+services, lui accorda une compensation
+brillante : le gouvernement civil et militaire
+de la Dalmatie, un poste politique de
+la plus haute importance, qui permettait à
+son titulaire d’exercer son action sur les
+pays occupés, voisins de la Dalmatie. Le
+prince de Wurtemberg, général modeste
+et affable, administrateur de bonne volonté,
+ne garda pas longtemps ses fonctions,
+et céda bientôt le gouvernement au
+<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Dahlen, qui eut à réprimer
+l’insurrection de la Cricovice, aggravée
+dès le début par la désertion des gendarmes
+indigènes, et qui eut également à
+lutter contre des désordres administratifs
+auxquels mit un terme l’avènement de
+M. de Kallay au ministère.</p>
+
+<p>Le ministère de la guerre semble avoir
+pour principe de changer assez fréquemment
+les gouverneurs généraux en Bosnie,
+peut-être pour éviter les inconvénients
+qui sont inhérents à l’exercice prolongé
+de charges aussi importantes, peut-être
+aussi pour donner à un plus grand
+nombre de généraux l’occasion de se distinguer
+à ce poste et de connaître les territoires
+occupés. En vertu de ce principe
+M. de Dahlen fut rappelé, et c’est M. le
+<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> baron d’Appel qui, depuis
+trois ans, est à la tête du gouvernement.</p>
+
+<p>Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de
+présenter au lecteur en entrant en Bosnie,
+est âgé de soixante ans environ, et il a
+pris part depuis 1848 à toutes les grandes
+et petites guerres où le drapeau de la
+monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.</p>
+
+<p>Il appartenait à la cavalerie, et c’est
+dans un régiment de lanciers polonais
+qu’il fit les campagnes d’Italie contre
+Charles-Albert, et de Hongrie contre Kossuth.
+Dix ans plus tard, dans la guerre
+de l’indépendance italienne, le baron
+d’Appel servait sous les ordres du général
+Benedeck. Il se distingua dans une rencontre
+avec un fort détachement de cavalerie
+française, de façon à mériter la croix
+de Marie-Thérèse, qui n’est accordée que
+pour des actions d’éclat tout à fait particulières.
+C’est dans cet engagement qu’il
+reçut au-dessus de l’œil droit un furieux
+coup de sabre dont il porte encore les
+traces aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir
+l’œil par la visière que j’avais remarquée
+lorsque je vis le général à Brod.
+A partir de 1859, le brillant officier de
+cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves
+de bravoure personnelle, voulut approfondir
+théoriquement l’art militaire ; il se
+mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas
+à devenir un des officiers les plus savants
+de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui
+valurent un prompt avancement, et c’est
+aussi en raison de ses connaissances
+qu’il fut choisi comme gouverneur des
+territoires occupés. C’est qu’il faut là-bas
+des généraux qui sachent non seulement
+sabrer, mais qui sachent organiser et
+administrer.</p>
+
+<p>Le domicile officiel du général est le
+« Konak » des anciens <i>valis</i> turcs, parmi
+lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées,
+tels qu’Omer Pacha, le « grand
+capitaine » (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha,
+qui devait trouver Sérajewo bien mesquin
+et bien petit à côté des capitales où
+il avait représenté son maître le Sultan.
+Ce Konak a été transformé à l’intérieur et
+garni de meubles européens à la place des
+éternels divans. La porte d’entrée, devant
+laquelle se promènent deux sentinelles,
+est flanquée de deux petites pièces de
+montagne, de véritables bijoux astiqués
+et propres comme des sous neufs, mais
+bien inoffensifs, puisque l’on a relevé les
+écouvillons.</p>
+
+<p>Au premier étage, auquel conduit un bel
+escalier, sont installés les bureaux de
+l’état-major ; on y travaille ferme, chaque
+officier qui entre dans le « Stab » est envoyé
+pendant deux ans en Bosnie. Sous la
+conduite d’un chef tel que M. le baron
+d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront
+pas de se former à bonne école.</p>
+
+<p>Le second étage est réservé personnellement
+au commandant. La pièce principale
+est le salon d’attente, qui, dans les
+occasions extraordinaires, sert de salle à
+manger et de salon de réception. Une
+grande baie vitrée donne vue sur le magnifique
+panorama de Sérajewo avec ses
+maisons étagées les unes sur les autres et
+ses innombrables minarets et les hauteurs
+que couronne le « Castel ». De cet observatoire,
+rien de ce qui se passe dans la
+ville ne saurait échapper à l’œil vigilant
+du maître et de ses officiers d’ordonnance,
+dont l’un est installé à poste fixe dans
+cette pièce, chargé de recevoir et au besoin
+de faire patienter les visiteurs, ce
+dont il s’acquitte avec la plus parfaite
+courtoisie.</p>
+
+<p>Je reconnais le fringant officier de hussards
+que j’avais vu à Brod, dans le cortège
+du commandant général. Nous faisons
+plus ample connaissance avec le capitaine
+de Vukelich, c’est le nom de l’officier. Il
+me raconte certains détails typiques sur
+l’excursion de l’archiduc Albert, qui a affronté
+non seulement la chaleur, la poussière
+des routes, la fatigue, mais aussi
+les discours interminables des moines
+franciscains, des popes grecs et de certains
+maires de village, qui voulaient faire
+preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait
+jusqu’au bout sans sourciller, bien qu’il
+ne soit pas grand amateur de harangues.</p>
+
+<p>Bien souvent, dit mon interlocuteur,
+j’avais peine à me retenir et à ne pas interrompre
+le fâcheux prolixe en lui disant :
+« Mais tais-toi donc, animal ! » Que voulez-vous,
+on n’est pas hussard pour
+rien.</p>
+
+<p>Tandis que nous causions, d’autres
+visiteurs, désireux de voir le général, se
+réunirent également dans le salon d’attente.
+L’un des derniers survenants était
+un vétéran de l’armée autrichienne, le feld-maréchal
+lieutenant Lauber, du cadre de
+réserve. Une belle tête de soldat ! Cependant
+le costume civil qu’il porte ne jure
+pas avec sa physionomie. Il s’excuse de
+ne pas paraître en tenue, mais il voyage
+en touriste avec une petite valise à main
+qui aurait peine à contenir un uniforme.</p>
+
+<p>« J’avais l’intention, me dit le général,
+de visiter une partie de la France, et j’avais
+pris à cet égard toutes mes dispositions,
+quand vous avez voté votre loi sur
+l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé
+au corps, traîné au poste et peut-être
+traduit en justice… C’eût été un
+dénouement peu en rapport avec un
+voyage d’agrément… Alors je me suis
+décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le
+plaisir d’y rencontrer beaucoup de mes
+anciens compagnons d’armes. »</p>
+
+<p>Les appréhensions du général Lauber,
+au sujet de l’application de la loi sur
+l’espionnage sont partagées par beaucoup
+d’officiers étrangers, qui oublient que les
+clauses inscrites dans notre nouvelle législation
+sont en vigueur depuis longtemps
+dans d’autres pays, et qu’il suffirait,
+pour éviter des malentendus, qu’un
+officier général d’une puissance amie
+comme l’Autriche, visitant la France, se
+présentât chez le général commandant la
+ville où il compte séjourner. Il sera accueilli
+de la façon la plus parfaite, en camarade,
+et n’aura plus rien à redouter.
+Quant aux officiers des puissances que
+l’on ne peut pas qualifier <i>d’amies</i>, si la
+nouvelle loi les tient éloignés des frontières
+de la République, y a-t-il lieu de
+s’en plaindre ? Nous discutions cette question,
+lorsque le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, qui venait
+d’expédier le rapport et les affaires courantes
+avec son chef d’état-major, donna
+l’ordre de m’introduire. « Je suis très réjoui
+(<i lang="de" xml:lang="de">hoch erfreut</i>), me dit-il, de vous
+voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer
+les visiteurs, et je suis persuadé que vous
+ne regretterez pas votre dérangement.
+L’armée a fait ce qui était en son pouvoir
+pour créer des voies de communication
+et frayer des routes au commerce, afin de
+donner autant que possible la prospérité
+aux habitants. Il s’agit maintenant de développer
+les ressources du pays et d’attirer
+ici les capitaux capables de les
+vivifier.</p>
+
+<p>— La sécurité, demandai-je, est donc
+parfaite ?</p>
+
+<p>— Elle est parfaite, vous vous en apercevrez
+facilement si vous parcourez l’intérieur.
+La population, qui avait été égarée
+par des meneurs fanatiques lorsque
+nous sommes entrés ici, a compris que
+l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir
+un système régulier que les Turcs
+étaient impuissants à organiser. Il n’y a
+plus de résistance ouverte, ni même d’hostilité
+sourde. Chacun accepte les faits
+accomplis et en profite… Comme gouverneur
+militaire, je n’ai plus qu’une seule
+préoccupation : c’est d’en finir une bonne
+fois avec quelques bandes de brigands,
+peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps
+à autre, font une courte apparition dans
+certains districts éloignés de l’Herzégovine.
+Ils choisissent leur terrain d’opérations
+dans les territoires dont la population
+est encore indisciplinée et incapable
+de se plier à tout ordre légal régulier.
+Chez ces gens-là, le désordre est dans le
+sang ; ils ont vécu pendant quatre à cinq
+siècles, sans frein et sans lois, ils sont persuadés
+que c’est là l’état normal. Lors
+d’une tournée en Herzégovine, j’ai pris à
+partie un de ces éternels malcontents et je
+lui ai demandé de quoi il avait à se plaindre.
+Il m’a répondu avec une franchise de
+montagnard :</p>
+
+<p>« Nos enfants, me dit-il, comprendront
+peut-être les avantages de votre système
+et les bienfaits de votre civilisation ; mais
+pour nous, c’est une gêne, c’est une contrainte.
+Nous n’acceptons aucun joug,
+nous voulons être libres sans aucune limite,
+et surtout garder nos armes, sans lesquelles
+la vie nous est impossible. »
+C’est au milieu de cette partie indomptable
+de la population que les brigands
+se cachent, sûrs de ne pas être dénoncés.</p>
+
+<p>— Et parmi quels éléments se rencontrent
+ces brigands ?</p>
+
+<p>— Ce sont pour la plupart des rebelles
+qui n’ont pas voulu profiter de l’amnistie,
+dont tous ceux qui se sont soumis pendant
+la première année qui a suivi l’occupation
+ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le
+délai étant passé, ils ne pourraient rentrer
+chez eux sans risquer d’être arrêtés !
+D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier
+n’a commis d’autre délit que d’avoir participé
+aux insurrections, nous le relâchons
+promptement ; c’est seulement dans le cas
+où il aurait commis des crimes de droit
+commun que l’instruction est poussée plus
+loin. Aussi ceux qui hésitent à revenir
+sont des particuliers qui n’ont pas la
+conscience nette. C’est généralement vers
+le mois de mai que ces messieurs nous
+honorent de leur visite ; alors commence
+ce que nous appelons la « campagne des
+brigands ». Ils ont passé l’hiver dans la
+principauté du Monténégro, qui leur
+accorde un asile qu’il serait difficile de
+justifier au point du vue du droit international
+et des relations de bon voisinage.
+Après avoir épuisé les provisions
+qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant
+l’été précédent, ils viennent chercher du
+nouveau butin. Le principal objectif de
+leurs rapines, ce sont les troupeaux de
+moutons et de bétail qui, chaque printemps,
+sont envoyés dans les pâturages
+des hauts plateaux. Ce sont des terrains
+vagues, très boisés, où il est facile
+de se perdre, et très difficile de chercher
+un fugitif. Les bergers, de leur
+côté, ne s’empressent nullement de renseigner
+la gendarmerie, d’abord par peur
+de représailles, et aussi un peu par connivence.</p>
+
+<p>Nous allons essayer cette année de
+rendre les poursuites plus efficaces en
+prenant certaines précautions. D’abord,
+les troupeaux ne pourront plus vaguer au
+hasard dans les terrains. Chaque berger
+a son emplacement désigné, délimité,
+qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements
+sont disposés en éventail, de façon
+à aboutir au <i lang="de" xml:lang="de">blockhaus</i> de la gendarmerie,
+qui est relié aux postes secondaires
+établis dans les montagnes par télégraphe
+et aussi par téléphone.</p>
+
+<p>Ce qui nous fait espérer que le brigandage
+ne tardera pas à être extirpé, c’est
+que les bandes ne reçoivent pas de
+secours. Il n’y a pas de remplaçants pour
+les malandrins qu’une balle de fusil expédie
+dans l’autre monde. Après l’expédition
+qui vient d’être ordonnée, le brigandage
+aura atteint son terme, et je crois que
+l’Herzégovine sera aussi sûre que les pays
+les plus civilisés, où des meurtres et des
+vols se commettent aussi tous les jours.</p>
+
+<p>En rentrant à l’hôtel après cette conversation,
+j’y trouvai une invitation à dîner au
+Konak pour le lendemain à deux heures et
+demie. Cela me valut l’honneur de faire la
+connaissance de M<sup>me</sup> la baronne d’Appel,
+qui, depuis la nomination de son mari, a
+pris à cœur ses fonctions de gouvernante
+générale, en s’associant à cette partie
+de la tâche du <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>, qui comporte,
+qui appelle même une intervention
+féminine. C’est ainsi que, dès à présent,
+M<sup>me</sup> d’Appel se préoccupe d’envoyer à
+l’Exposition universelle de 1889 des produits
+de l’industrie locale capables de
+servir d’échantillons et de créer à cette
+industrie de nouveaux débouchés. Des
+commandes considérables ont été faites
+aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine,
+dans les districts qui comptent les
+brodeuses les plus renommées. Les tissus,
+les dentelles, les foulards qui seront
+expédiés à Paris attireront sans doute
+l’attention des curieux et des amateurs.</p>
+
+<p>Les convives de M<sup>me</sup> d’Appel étaient
+presque tous militaires ; je citerai l’<i lang="la" xml:lang="la">ad latus</i>
+du gouverneur et le feld-maréchal
+lieutenant de Bouvard, descendant d’une
+famille d’émigrés entrés au service impérial.
+Malgré cette origine, et bien que sa
+physionomie martiale et légèrement narquoise
+rappelle par beaucoup de traits le
+type classique de nos généraux, M. de
+Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie
+élevée de l’armée autrichienne, ne
+sait pas un mot de français. On attire
+particulièrement mon attention sur un
+général qui vient d’arriver de Hongrie, et
+qui passe pour un des officiers supérieurs
+les plus énergiques et les plus originaux
+de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son
+allure très martiale et le grand dogue
+qui le suit partout, jusque dans le salon
+d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à
+rendre très populaire dans les rues de Sérajewo.
+Les autres convives assis autour
+de la table, dans le grand salon d’où l’on
+découvre le beau panorama de la Ville,
+étaient un général arrivé d’Herzégovine
+avec sa femme, et plusieurs officiers
+d’état-major, depuis le grade de lieutenant
+jusqu’à celui de colonel. Le menu
+est plantureux, et largement arrosé d’un
+excellent vin de Hongrie de choix (magyarader),
+auquel succèdent plusieurs
+rasades de champagne. Le service est fait
+correctement et militairement par les
+domestiques à livrée brune du gouverneur.
+C’est à la fin du repas que la conversation
+devient générale, ou plutôt que
+les entretiens particuliers de voisin à
+voisin se mêlent et se confondent. On
+s’aperçoit alors que le thème uniforme de
+ces entretiens a été fourni par le pays dans
+lequel on se trouve, et que tout le monde
+juge à son point de vue. En somme, les
+officiers ne se plaignent pas de leur garnison
+dans les territoires occupés, et un
+colonel d’état-major, mon voisin, fait remarquer
+combien les parents et amis des
+partants ont tort de plaindre ceux-ci lorsqu’ils
+sont appelés au delà de la Save. Le
+repas a duré environ une heure. On cause
+encore quelques instants dans le salon-boudoir
+de M<sup>me</sup> d’Appel, et chacun se retire,
+laissant le gouverneur à ses affaires.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans environ, un coadjuteur
+civil (civil <i lang="la" xml:lang="la">ad latus</i>) a été adjoint au
+gouverneur militaire, afin de bien montrer
+que l’intention de l’Autriche n’est nullement
+de soumettre le pays à une dictature
+absolue d’état de siège. M. de Kallay avait
+choisi, pour ces délicates fonctions, un
+riche magnat hongrois, M. le baron de
+Nikolitsch<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, oncle du roi de Serbie. M. de
+Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément
+décoratif de l’administration autrichienne.
+Il sait quelle tâche lui impose sa grande
+fortune, et il la remplit en véritable grand
+seigneur. Sa maison, montée sur un pied
+très luxueux, est le centre de la « société »
+de Sérajewo ; ses fêtes, ses bals, ses
+dîners, donnent à ceux qui y sont conviés
+l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade
+orientale, mais une grande ville, au
+milieu de tous les raffinements. Parmi
+les collaborateurs les plus actifs de M. le
+baron Nikolitsch, on cite M. le baron
+Kutschera, appartenant à une vieille famille
+de fonctionnaires, et qui naguère était
+premier drogman de l’ambassade autrichienne
+à Constantinople. La connaissance
+des langues orientales, la longue
+pratique des habitants et des mœurs de
+l’Orient, un esprit très délié, font de
+M. Kutschera un auxiliaire très précieux
+pour la tâche qui incombe à l’Autriche
+en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout
+particulièrement occupé de la réglementation
+de la propriété civile et de l’établissement
+du <i lang="de" xml:lang="de">Grundbuch</i>, registre officiel
+de la propriété, qui fait foi dans toutes les
+contestations qui s’élèvent au sujet des
+terres vendues plus ou moins récemment.
+Les différents services administratifs et
+financiers ont leurs chefs et sont organisés
+d’après le modèle autrichien.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch
+a définitivement donné sa démission ; jusqu’à nouvel ordre,
+M. le baron de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration
+civile, dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.</p>
+</div>
+<p>Un des premiers soucis du gouvernement
+autrichien, après la pacification,
+a été de régulariser autant que possible
+l’administration municipale de Sérajewo.
+Une fois ce <i lang="la" xml:lang="la">pensum</i> résolu d’une
+façon satisfaisante, les autres communes
+plus ou moins considérables n’avaient
+qu’à se modeler sur la capitale. Mais
+encore fallait-il que ce modèle fût réussi.</p>
+
+<p>En principe, l’administration supérieure
+voulait laisser à l’édilité une liberté aussi
+complète que possible et concilier l’autonomie
+de la ville avec les nécessités de
+l’occupation. Il n’est jamais entré dans
+l’esprit des gouverneurs civils ou militaires
+de traiter Sérajewo en ville conquise
+et de faire litière dans les pays
+occupés, du <i lang="en" xml:lang="en">self-government</i>. Mais, en
+revanche, le gouvernement civil a voulu
+tenter une expérience en donnant à
+Sérajewo une organisation municipale
+copiée, presque en tous points, sur celle
+de la ville de Vienne.</p>
+
+<p>Cette épreuve, qui avait ses dangers,
+comme toutes les innovations, a été couronnée
+de succès, et la machine municipale
+montée par les Autrichiens marche
+à souhait.</p>
+
+<p>Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui
+d’un conseil municipal où les
+nationalités et les confessions sont représentées
+dans une juste proportion. A
+la tête de cette municipalité se trouve,
+comme de juste, un maire de confession
+musulmane et un vice-président serbe de
+nationalité, et grec oriental de religion.
+Les attributions de la municipalité sont
+les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis
+que l’autonomie a été restituée, ou
+plutôt accordée, à la grande capitale.</p>
+
+<p>La police est toute municipale ; on a
+eu l’idée de donner aux sergents de ville
+exactement le même costume que portent
+les gardiens de la sûreté à Vienne :
+pantalon de drap bleu, tunique foncée de
+même couleur, de coupe à demi militaire
+et à demi administrative, képi à large
+visière ; comme arme, un sabre de cavalerie
+de calibre respectable, et comme
+signe distinctif, une large plaque de
+cuivre poli et luisant, passée autour du
+cou et supportant le numéro d’ordre de
+l’agent.</p>
+
+<p>Il existe pourtant une modification.
+Les gardiens de confession musulmane
+portent le fez au lieu de la casquette qui
+sert de couvre-chef aux agents du culte
+chrétien.</p>
+
+<p>Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas
+le premier venu. Tout d’abord, Mustaï-Bey
+frappe les regards par sa haute
+taille, la régularité de ses traits orientaux,
+et ensuite par la dignité de son
+attitude, dignité exempte de pose et
+toute naturelle. C’est un de ces Turcs
+majestueux et doux, tels qu’on se plaît
+à se les représenter après avoir lu quelques
+« Contes des mille et une nuits ».
+Haroun-al-Raschid le grand Sultan devait
+être aussi beau, aussi grand et aussi
+fort, il devait marcher et se mouvoir
+avec cette grâce toute virile. Mais ce
+n’est pas à Haroun-al-Raschid, personnage
+hypothétique et appartenant au domaine
+de la fantaisie seulement, que le premier
+bourgeois de Sérajewo ressemble.</p>
+
+<p>Dans l’accentuation de ses traits, où le
+caractère oriental se mêle à je ne sais
+quelles réminiscences italiennes, dans ce
+nez busqué, dans cette barbe grisonnante
+et coupée de près, mais surtout dans certains
+gestes, dans certains mouvements
+et certaines démarches, on a de l’aversion
+comme si on avait devant soi un
+revenant, mort français, et revenu sur
+terre sous la carapace d’un Osmanli.
+Imaginez-vous Gambetta, bien portant,
+dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un
+turban blanc et drapé dans un ample
+cafetan de soie entr’ouvert et laissant
+voir le pantalon et la redingote à l’européenne,
+mais de mode un peu surannée.</p>
+
+<p>Mustaï-Bey passe pour un des plus
+riches propriétaires de la Bosnie. Il raconte
+volontiers, ou l’on raconte, qu’il
+peut aller de Sérajewo à Constantinople
+par la vieille route, en couchant chaque
+nuit sur une de ses terres. Mais en
+homme avisé, le bourgmestre préfère,
+quand il va à Stamboul, user du <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-car</span>
+et des bateaux à vapeur. Les revenus
+du bourgmestre, comme ceux de la
+plupart des propriétaires du pays, consistent
+en vente de bestiaux et de prunes,
+de ces prunes qui poussent dans des
+<i>clos</i> d’une étendue infinie, et que l’on
+expédie par barils, jusqu’aux Indes et
+jusqu’en Amérique.</p>
+
+<p>Un journaliste viennois fort aimable,
+excellent écrivain, mais un peu enclin à
+l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey
+disposait d’une fortune de 40 à
+50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher ;
+mais même après cette amputation
+il reste au bourgmestre de Sérajewo plus
+que la <i>médiocrité dorée</i> et de quoi faire
+largement face aux frais de représentation
+que l’on pourrait exiger ou attendre
+du premier magistrat d’une ville qui est
+le chef-lieu de deux provinces. La famille
+de Mustaï-Bey est une des rares familles
+d’origine vraiment turque, c’est-à-dire
+asiatique, qui soient restées en Bosnie
+après l’occupation. Et encore cette exception
+se rapporte personnellement au
+bourgmestre. Son père, musulman de
+la vieille roche et très orthodoxe, avait
+rempli des fonctions politiques très importantes.
+Il avait même été sous-gouverneur
+pendant une période critique. La
+fierté de l’Osmanli ne pouvait accepter la
+domination étrangère, autrichienne ou
+autre. Tandis que son fils se plaçait
+nettement à la tête des notables décidés
+à s’entendre avec les Autrichiens, et à
+collaborer avec eux à l’établissement
+d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra
+partir pour Stamboul. Il y resta jusqu’à
+sa mort ; mais à plusieurs reprises il
+vint voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser
+son fils, auquel, malgré les divers
+griefs politiques, il portait la plus grande
+affection.</p>
+
+<p>C’était fête dans la ville quand le
+« Vieux » arrivait, et qu’on allait le quérir
+à la gare en grande pompe pour le conduire
+en ville, en calèche à quatre chevaux,
+avec une escorte d’honneur fournie
+par ses amis. Maintenant le « Vieux » est
+allé goûter la félicité que Mahomet promet
+aux siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi
+sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est resté chef
+de la famille.</p>
+
+<p>Le bourgmestre ne parle en véritable
+lettré turc que le bosniaque, le turc, l’arabe
+et le persan. Je n’ai pu m’entretenir
+avec lui qu’à l’aide d’un interprète très
+aimable et très empressé, dont je parlerai
+tout à l’heure. Mais de tous côtés
+on m’a vanté l’esprit de justice et les tendances
+progressistes qui animent le chef
+de la communauté de Sérajewo. Il est
+tout à fait libéral d’opinion, et appelle
+ardemment tous les bienfaits de la civilisation,
+qui doivent faire de Sérajewo
+une ville européenne. Il accueillerait avec
+joie un Haussmann réformateur, et le jour
+où la lumière électrique rayonnera du
+haut des minarets, le digne maire verra se
+réaliser un rêve audacieux qu’il caresse
+depuis longtemps. Ces idées progressistes
+n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un
+musulman très pieux, suivant à la lettre
+les prescriptions du rite. Il a toujours
+éloigné de ses lèvres le calice rempli de
+vin, et sa plus grande orgie est de boire
+de temps à autre un bock de bière. Il
+jeûne avec une rigoureuse componction
+pendant le Ramazan, et lorsqu’il se promène
+à travers les rues de Sérajewo ou
+au milieu des provinces de son domaine,
+il défile entre ses doigts le chapelet de
+grains de corail.</p>
+
+<p>Le bourgmestre considère l’hospitalité
+comme un devoir de sa charge. J’en avais
+été prévenu, et je ne fus pas surpris de
+recevoir une invitation à dîner. Tout en remerciant
+le premier magistrat de Sérajewo
+de son attention, je le fis prier de ne rien
+changer à son ordinaire, non pas pour
+exprimer par là la banalité d’usage, mais
+parce que j’étais désireux de goûter un
+véritable repas préparé par un des meilleurs
+cuisiniers de Constantinople, que
+Mustaï a pris à sa solde.</p>
+
+<p>Au jour indiqué, à sept heures et demie
+du soir, nous étions dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> du bourgmestre ;
+une maison de belle mine tenue
+fort proprement. Sous le vestibule commencent
+deux escaliers de bois dont l’un
+conduit au selamlik (appartement des
+hommes), et l’autre au harem… Que ce
+mot n’évoque au lecteur aucune idée folâtre
+ou voluptueuse. La polygamie n’a
+jamais été pratiquée, sauf les exceptions
+nécessaires pour confirmer la règle, chez
+les Turcs de Bosnie. Ils s’en sont toujours
+tenus sagement à une seule épouse, et
+Mustaï-Bey n’a pas voulu donner à ses
+administrés le mauvais exemple. <i>Madame
+la bourgmestre</i> n’a à redouter aucune rivale.
+Seule, elle règne dans son harem, et,
+s’il faut en croire les rumeurs, elle n’est
+pas sans autorité sur le selamlik, c’est-à-dire
+sur le reste de la maison, ni sans influence
+sur les affaires de la ville. Seulement,
+si Mustaï-Bey n’a qu’une seule
+femme, il la tient à l’écart, il la cache et
+la voile avec autant de précaution que s’il
+était maître d’un sérail de cinquante validés
+et cadines. Sous ce rapport, les musulmans
+de Sérajewo, leur maire en tête,
+sont tout à fait « vieux turcs ». Ici la gaze
+légère et élégante ne suffit pas, comme à
+Constantinople, pour dérober à la vue
+des profanes la figure féminine, c’est le
+<i>féridgé</i> orthodoxe de grosse étoffe impénétrable
+et une véritable cagoule qui garantissent
+l’anonymat de l’épousée. C’est
+à peine si des trous suffisants pour laisser
+passer le regard sont percés dans ladite
+cagoule.</p>
+
+<p>Que de fois dans la rue on se sent
+pris d’une vive curiosité, désireux de
+savoir, comme au bal à l’aspect d’un
+masque, ce qui se dissimule derrière
+l’enveloppe prescrite par le rite : un gentil
+et frais minois ; une frimousse piquante
+ou quelque visage ridé, velu, prêtant aux
+désillusions ? Souvent, tandis qu’on est
+absorbé dans la rêverie qui vous fait
+entrevoir, derrière le <i>féredgé</i>, je ne sais
+quelle poétique apparition, on aperçoit
+des loques râpées couvrant les jambes
+jusqu’aux pieds, chaussés de grosses bottes
+de cuir jaune avachies et éculées.
+Alors, adieu la poésie et la rêverie ! Je
+préfère les femmes des campagnes travaillant
+la terre, les pieds nus, et ne craignant
+pas d’exposer leurs membres au
+hâle du soleil. Celles-là n’ont pas la figure
+couverte de la cagoule, mais le passant,
+le voyageur <i>giaour</i>, n’y gagne rien.
+Dès que la musulmane l’aperçoit à l’horizon,
+elle se tourne de façon à présenter
+au mécréant la postface de son individu.
+Pour plus de sûreté, elle se couvre
+le visage des deux mains et elle ne bouge
+pas avant que le danger, c’est-à-dire le
+mécréant, ne soit passé. Les paysannes
+turques ont une adresse, que dis-je, un
+chic tout particulier pour ce genre de démonstration
+<i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i>, pour cette façon
+de nous montrer leur dédain.</p>
+
+<p>Mais revenons au dîner du bourgmestre.</p>
+
+<p>Six convives se mirent à table dès que
+le coup de canon tiré du haut de la citadelle
+eut annoncé la fin du jeûne (nous
+étions, comme je crois l’avoir dit, pendant
+le Ramazan) : le maître de la maison, toujours
+très à l’aise dans son beau cafetan
+de soie fine couleur puce, plein d’entrain
+et de bonhomie ; son fils aîné, âgé d’une
+vingtaine d’années ; un Monténégrin d’une
+célèbre famille du pays Beg, capitanoviliche,
+une figure, une tête de médaille
+romaine coiffée du fez rouge ; M. Hormann,
+préfet de police et commissaire du gouvernement
+auprès de la ville, avec son
+fils, un garçonnet d’une dizaine d’années
+à la mine éveillée et très fier de son origine
+croate.</p>
+
+<p>La table était un guéridon à jouer : pas
+d’assiettes ni de serviettes, pas de verres
+non plus ; devant chaque convive, une
+cuillère. On servit d’abord sur un plateau,
+qui fut posé au milieu du guéridon, une
+douzaine de hors-d’œuvre, chacun sur une
+soucoupe : lait caillé, fromage de brebis,
+ronds de saucissons, confitures de prunes,
+de roses et de cédrats, poissons fumés, etc.
+Lorsque chacun eut dit « un mot » à ces
+entrées en matière, le serviteur, très agile,
+habillé à la mauresque, de noir et d’écarlate,
+apporta une grande écuelle en ruolz
+contenant un potage aux herbes à la crème
+et d’une aigreur particulière, mais fort
+agréable. Il paraît que l’on obtient cet
+assaisonnement en faisant mijoter dans
+le potage l’estomac entier d’un veau. Les
+cuillères jouèrent avec vaillance, comme
+il convient à des estomacs exténués par un
+vide de quatorze heures. Il me serait impossible
+d’énumérer la succession des
+plats qui tour à tour furent posés sur le
+guéridon et que l’on attaqua fiévreusement,
+toujours « au hasard de la fourchette »,
+chacun se servant à même dans
+le plat. Sur un signe du maître, le domestique
+au justaucorps de soie rouge
+avait apporté des fourchettes, mais je fus
+le seul avec M. Hormann à me servir de
+cet auxiliaire de la gastronomie occidentale.
+Les autres convives jouèrent de la
+cuillère — et parfois même des doigts.
+Rien de plus capricieux que l’ordre d’un
+menu turc. Après avoir servi du mouton
+en ragoût, en hachis, en rôti, de la volaille
+rôtie et des saucisses enveloppées dans
+une feuille de vigne, on passe des cerises,
+des fraises, des framboises. Vous vous
+croyez au dessert ; pas du tout : on recommence
+à servir de la volaille et du
+mouton, puis arrivent des sucreries et,
+pour terminer le repas, le <i>pilaf</i>, le riz gras
+à la turque. Comme boisson, un seul verre
+ou plutôt un seul gobelet d’eau légèrement
+étendue de sirop de roses. En somme, cette
+cuisine turque préparée par un maître-queux
+comme celui de Mustaï, ferait un
+ordinaire des plus acceptables, si on pouvait
+manger ces plats multiples dans les
+assiettes et les arroser de vins légers.
+Le service se fit avec une rapidité et une
+précision toute militaire ; nous ne restâmes
+pas plus d’une demi-heure autour
+du guéridon, et pourtant le menu était plus
+chargé que celui d’un dîner de cérémonie.
+La causerie fut nulle ; le Turc, peu bavard
+de sa nature, est d’avis qu’on est à table
+pour manger et non pour deviser, surtout
+en temps de Ramazan, quand il y a
+à se rattraper pour toute une journée de
+jeûne.</p>
+
+<p>Après le repos sur le divan, devant les
+tasses minuscules de café turc et à la fumée
+des cigarettes, on causa du passé et de l’avenir
+de Sérajewo. Le bourgmestre rappela
+les jours de splendeur du commerce
+de Sérajewo, alors que toutes les caravanes
+destinées à pénétrer jusque dans les
+contrées les plus reculées de l’Orient, jusqu’en
+Perse et au Thibet, se formaient
+dans la capitale de la Bosnie. Alors les
+<i>hans</i> (auberges) étaient peuplées, la place
+manquait dans les écuries pour abriter
+les bêtes de somme, les hangars regorgeaient
+de marchandises précieuses, et
+chaque chargement qui traversait la ville
+ou qui en partait payait un impôt direct
+ou indirect qui valait à la capitale de la
+Bosnie une belle prospérité. Le maire est
+plein d’espoir, il est persuadé que cette
+prospérité de sa ville natale reparaîtra
+sous l’administration autrichienne, lorsque
+cette cité aura été adaptée aux exigences
+de la civilisation moderne, lorsqu’elle
+aura été dotée de tous les avantages
+et des agréments des cités florissantes
+en Europe. La période des caravanes et
+des bêtes de somme est passée, mais on
+peut tirer profit des chemins de fer. Le
+langage du maire fut celui d’un édile très
+soucieux du bien-être de ses administrés,
+et tout fier du bien qu’il pouvait faire,
+grâce à sa situation. Mustaï-Bey fut énergiquement
+appuyé par Hormann, le commissaire
+délégué du gouvernement auprès
+de la ville. Ce fonctionnaire est encore
+jeune, mais c’est un vétéran de l’administration
+bosniaque, car il arriva dans le
+pays avec les troupes d’occupation, connaissant
+la langue.</p>
+
+<p>Malgré son nom à consonance allemande,
+M. Hormann est né en Croatie.
+Ayant exploré la Bosnie, il fut désigné
+adjoint en qualité de commissaire civil au
+général Philippovic. Le rude <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
+n’aimait guère les <i>pékins</i>, et
+il n’entendait pas qu’ils fussent mêlés à
+son administration. La situation d’un
+commissaire civil avec un tel chef n’avait
+donc rien de particulièrement attrayant,
+et un <i lang="de" xml:lang="de">Hofrath</i> qui avait également des
+fonctions à remplir auprès du commandant
+fut tellement abasourdi par les premières
+rebuffades, qu’il en perdit complètement
+la tête. Il fallut que M. Hormann,
+qui dès l’abord avait su gagner
+les bonnes grâces du général, relevât le
+moral de son collègue aulique, qui tremblait
+comme la feuille à l’idée seule de se
+présenter chez le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>. Tout
+en rassurant le <span lang="de" xml:lang="de">Hofrath</span>, M. Hormann ne
+put s’empêcher parfois de se moquer un
+peu de son timoré compagnon. Un jour,
+tandis que l’armée campait près de Doboy,
+retenue dans sa marche par les pluies
+et les retards des convois, Philippovic,
+que ces contretemps impatientaient,
+avait fait preuve d’un agacement de
+nerfs très prononcé, dans une entrevue
+avec le malencontreux <i lang="de" xml:lang="de">Hofrath</i>. Celui-ci
+courut comme un chat échaudé chez le
+commissaire civil, et avec une inquiétude
+très sincère : — Croyez-vous, demanda-t-il,
+que le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> ait le droit de
+m’infliger une punition ? — M. Hormann
+prit une mine très grave : « Nous sommes
+en campagne, le généralissime a droit de
+vie et de mort sur tout ce qui fait partie
+de l’armée à un titre quelconque. A la rigueur,
+il pourrait nous faire fusiller, vous
+et moi, si l’envie lui en prenait. Mais tranquillisez-vous,
+il se bornera, le cas échéant,
+à vous emballer sur un mulet du train et à
+vous faire conduire à Brood. » Depuis
+1871, M. Hormann a rempli à Sérajewo
+des fonctions importantes et souvent délicates,
+et toujours il a su se faire aimer
+par la population, à cause de son esprit
+de justice et de la loyauté de ses procédés,
+de même qu’il méritait les éloges et les
+récompenses de ses chefs par son zèle et
+son activité.</p>
+
+<p>C’est surtout en qualité de commissaire
+du gouvernement auprès de la municipalité
+et comme préfet de police que M. Hormann
+s’est fait apprécier. Les fonctionnaires
+chargés avant lui de cette tâche
+essentielle, ou bien ne connaissaient pas
+suffisamment le pays et la population,
+ou bien prenaient les choses trop à la
+légère. La salubrité et la sécurité publique
+laissaient beaucoup à désirer. En
+confiant la police à un fonctionnaire tel
+que M. Hormann, M. de Kallay prouva
+qu’il savait choisir le <i lang="en" xml:lang="en">right man for the
+right place</i>. M. Hormann nettoya les
+écuries d’Augias. Si les rues de Sérajewo
+sont toujours affreusement pavées, elles
+sont propres et bien entretenues (lorsque
+toutefois la pluie ne contrarie pas les excellentes
+dispositions de la voirie). Quant
+à la sécurité, elle est plus entière que
+dans bien des grandes villes. On n’entend
+jamais parler d’assassinats, et les vols sont
+rares. Entre autres innovations M. Hormann
+a doté la préfecture de police d’un
+album des criminels. « Cet album est une
+double vitrine placardée à la porte de
+la petite maison qui sert à la fois d’hôtel
+de ville et de préfecture de police, et le
+passant peut étudier à l’aise les physionomies
+des voleurs, pickpockets, escrocs et
+autres malandrins qui ont eu maille à
+partir avec la police de Sérajewo. On voit
+là parmi les Turcs en costume national
+les pittoresques Albanais, quelques « messieurs
+d’importation autrichienne vêtus
+de noir ou de complets », qui tranchent
+au milieu de cette galerie de costumes
+orientaux.</p>
+
+<p>Du matin au soir, M. Hormann est
+dans son cabinet de la préfecture, recevant
+tout le monde, écoutant toutes les
+requêtes et expédiant les affaires avec
+une célérité et une rondeur qui font
+mentir la réputation de sage lenteur et
+de paperasserie dont on a gratifié pendant
+si longtemps la bureaucratie autrichienne.</p>
+
+<p>Si vous sortez avec M. Hormann dans
+les rues de Sérajewo, tenez votre chapeau
+à la main : il n’est pas un passant
+qui ne salue le chef de la police ; les Turcs
+surtout ne manquent pas de porter la
+main à la bouche, au front, et de l’appuyer
+sur le cœur. Beaucoup ne se bornent
+pas à cette marque de courtoisie,
+ils s’arrêtent et entament avec le fonctionnaire
+un bout de conversation, la
+plupart du temps sur un ton fort enjoué,
+car lorsque les Turcs ont confiance dans
+quelqu’un ils plaisantent très volontiers
+avec lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="argc">Quelques types. — Les consuls. — Un Suisse ex-médecin
+d’Omer-Pacha.</p>
+
+
+<p>Le Corps consulaire de Sérajewo est
+au grand complet depuis l’occupation.
+Les puissances tiennent à être représentées
+directement auprès du gouvernement
+général, beaucoup plus qu’à sauvegarder
+les intérêts de leurs nationaux. D’abord
+ceux-ci ne sont plus menacés comme ils
+l’étaient sous le régime du bon plaisir
+et de l’arbitraire turc, et ensuite, pour
+certaines de ces puissances, la tâche de
+protéger leurs nationaux est platonique
+et nominale. L’excellent représentant de
+la France à Sérajewo, M. Moreau, a un
+seul et unique <i>protégé</i>, un ex-employé du
+télégraphe turc, qui, depuis l’occupation
+qui a remis ce service entre les mains
+de l’autorité militaire, vit en philosophe
+de la pension qu’on lui sert. Quant au
+voyageur français, il est encore rare, presque
+aussi rare dans ces parages qu’un
+loup blanc ou un merle de la même couleur ;
+le chancelier même du consulat est
+un grec.</p>
+
+<p>M. Moreau a fait toute sa carrière depuis
+1853, en Crimée, en Orient, dans différentes
+provinces de la Turquie d’Europe.
+Chancelier du consulat de Sérajewo après
+la guerre de Crimée, il y revint vingt-cinq
+ans plus tard en qualité de consul. Cette
+expérience, jointe à une grande sagacité,
+fait aujourd’hui de M. Moreau un des
+agents politiques les plus qualifiés et les
+plus utiles de notre <i lang="en" xml:lang="en">Foreign-Office</i> dans
+cette partie de l’Europe. Je sais que
+M. Foucher de Careil appréciait fort les
+relations que M. Moreau lui envoyait,
+pendant le voyage de l’archiduc Albert.
+A Sérajewo, M. Moreau est connu et
+estimé de tout le monde ; il est en excellentes
+relations non seulement avec les
+autres membres du Corps diplomatique,
+mais aussi avec les hauts fonctionnaires
+de l’administration autrichienne, ce qui
+ne l’empêche pas d’avoir son franc parler
+et de dire dans ses rapports tout le fond
+de sa pensée.</p>
+
+<p>Le Consulat de France est installé
+dans une grande maison turque, entourée
+d’un vaste jardin très bien entretenu et
+dont la verdure opulente réjouit la vue.
+La vie de famille de M. Moreau venait
+d’être troublée par la mort d’un fils âgé
+de vingt ans, et qui se préparait à
+passer ses examens. Toute la ville a
+pris une très vive part au deuil de
+notre compatriote, et les preuves d’attachement
+qu’il a reçues à cette occasion
+ont été, pour lui et M<sup>me</sup> Moreau, la seule
+consolation capable d’atténuer leur douleur.
+On eût dit qu’avant cette perte
+terrible la maison du représentant de la
+France était comme un foyer de gaieté
+et d’esprit français. Je le crois volontiers ;
+M. Moreau a une tournure d’esprit caustique
+et un humour qui fait bien valoir la
+science et l’expérience amassées pendant
+un séjour de trente ans dans les
+Balkans.</p>
+
+<p>Je fis la connaissance, chez M. Moreau,
+d’un personnage qui vaut bien que l’on
+s’y arrête quelques instants pour fixer
+une de ces figures typiques qui disparaîtront
+avec le système turc.</p>
+
+<p>M. le docteur Kœltesch, médecin de la
+ville de Sérajewo et propriétaire de la
+pharmacie de l’<i>Aigle</i>, est aujourd’hui âgé
+de soixante à soixante-cinq ans. C’est un
+homme d’une apparence robuste, d’une
+constitution vigoureuse prêchant d’exemple
+à ses clients ; le visage est à la fois
+énergique et bienveillant, futé, rusé, matois,
+avec le clignotement d’yeux perpétuel
+qu’adoptent malgré eux tous les
+Européens en contact, pendant un long
+temps, avec les Orientaux. Voyez les
+<i>lascars</i> de l’armée d’Afrique et même les
+généraux qui ont eu à négocier avec les
+Arabes ! Il y a chez M. Kœltesch du patriarche
+montagnard.</p>
+
+<p>Montagnard, il l’est, car il naquit en
+plein Jura bernois, à Delemont. C’est bien
+loin de Sérajewo, et c’était encore bien plus
+loin en 1853, où le voyage de Suisse en
+Bosnie durait cinq ou six semaines ; mais
+personne ici-bas n’échappe à sa destinée.</p>
+
+<p>Ayant achevé ses études médicales à la
+faculté de Berne, M. Kœltesch, désireux,
+comme beaucoup de jeunes Suisses, de
+voir du pays, s’embarqua pour Constantinople,
+au début de la guerre de Crimée,
+avec une lettre de recommandation du général
+helvétique Ochsenbein, ami de jeunesse
+de Napoléon III. Cette lettre valut à
+notre disciple d’Esculape une place aux
+ambulances turques de Batoum.</p>
+
+<p>Omer-Pacha le grand <i>serdar</i> arriva
+en Asie Mineure pour inspecter les
+troupes et le campement, dont l’organisation
+avait donné lieu à de graves
+plaintes. Se doutant bien que les Pachas
+lui cacheraient la vérité, Omer-Pacha
+prit le parti de s’adresser au médecin,
+qu’il adjura de parler sans crainte et de
+présenter les choses sous leur véritable
+jour. En franc montagnard, M. Kœltesch
+ne demanda pas mieux, et il fit de
+la situation réelle une peinture telle
+qu’Omer-Pacha vit qu’il était urgent de
+recourir sans retard à des mesures radicales.
+Mais la clarté d’élocution et le
+langage pittoresque du médecin suisse
+frappèrent le généralissime turc, qui prit
+note du nom de Kœltesch. Quelque temps
+plus tard, Omer prouva à son protégé
+que la note avait été marquée sur la
+bonne place du calepin, car M. Kœltesch
+reçut sa nomination de chirurgien d’un
+bataillon de Nizzams. Lorsque, vers 1858,
+Omer-Pacha voulut aller trancher du
+vice-roi à Bagdad, le bataillon auquel
+le D<sup>r</sup> Kœltesch se trouvait attaché fut
+désigné pour faire partie de l’escorte du
+nouveau gouverneur<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est bon de rappeler ici qu’Omer-Pacha s’appelait
+de son nom de famille Michel Lattas, qu’il était né en Autriche
+sur les confins militaires. Il servait comme sergent
+major dans le régiment d’Ugolin, lorsque, redoutant la découverte
+de certaines peccadilles (il était employé aux écritures
+du régiment), il s’avisa de déserter à l’âge de 21 ans
+(1827). Réfugié en Bosnie, il embrassa l’islamisme, entra
+dans l’armée turque et se fit remarquer à cause de sa belle
+prestance militaire, de son intelligence et surtout de son
+habileté comme dessinateur et calligraphe. Il avança rapidement
+et fut chargé, en 1850, de pacifier la Bosnie insurgée.
+Cette mission réussit à souhait et valut à l’ex-sergent une
+grande réputation militaire. Aussi c’est à lui que le sultan
+confia le commandement de l’armée turque concentrée sur
+la rive bulgare du Danube au début de la guerre de Crimée.
+Omer prit hardiment l’offensive, passa en Valachie, battit
+les Russes à Kalafat et Oltenitza, et força les généraux
+du tsar à lever le siège de Silistrie. C’est à la suite de ces
+hauts faits que le Sultan conféra à Omer les titres d’<i>Altesse</i>
+et de <i>serdar ekrem</i> (grand général), sans préjudice
+de riches présents dont le plus important fut l’immense
+terre d’Oltenitza, aux environs de Constantinople.</p>
+</div>
+<p>Omer-Pacha partit de Constantinople,
+avec l’arrière-pensée de se créer en
+Asie Mineure un fief héréditaire, semblable
+à celui que Mehemet-Ali avait
+obtenu en Égypte. Il emmena donc avec
+lui une force militaire imposante, dont
+il aurait fait, le cas échéant, le noyau de
+son armée.</p>
+
+<p>De Constantinople, le serdar et sa
+suite se rendirent en bateau à vapeur à
+Alexandrette, et de là par le mont Baïlan
+à Alep. Dans cette ville, il y eut halte de
+six semaines pour organiser la caravane
+et trouver 600 chameaux pour les bagages.
+Il paraît que la ville d’Alep méritait
+alors la réputation d’une Capoue
+asiatique, car le serdar ne se plaignit
+nullement de cette station prolongée. Il
+accepta avec empressement, et rendit en
+grand seigneur les banquets et les fêtes
+que lui offrait le Corps diplomatique.
+C’est le 2 janvier 1858 seulement que
+le cortège se mit en marche dans l’ordre
+suivant : cinq cents cavaliers kurdes
+et syriaques en guise d’avant-garde, les
+chameaux chargés de bagages et de
+provisions ; à trois kilomètres d’intervalle
+venait un bataillon de chasseurs et, immédiatement
+après, le harem avec cinq
+dames chrétiennes. Ces voyageuses faisaient
+la route à leur gré, à cheval ou
+dans des litières portées par des eunuques.
+Ensuite venaient un second bataillon
+de chasseurs avec musique, deux
+batteries d’artillerie, et un régiment de
+cavalerie fermant la marche. Quant au
+serdar, toujours à cheval, il allait tantôt
+avec les dames, tantôt avec le bataillon
+de chasseurs, tantôt avec l’artillerie.</p>
+
+<p>La course fut fertile en incidents et
+en accidents de toute espèce. A l’entrée
+du désert, une tourmente de neige aveugla
+hommes et bêtes, et retarda considérablement
+la marche.</p>
+
+<p>A Deiris, ville de 5 à 600 feux, habitée
+par une population indomptable de brigands
+et de pillards, le serdar trouva
+les portes fermées, et tous les hommes
+valides armés réunis sur les remparts.
+Omer-Pacha fit sommer ces habitants de
+lui livrer passage, menaçant de tirer à
+boulets rouges sur la ville, et de réduire
+toutes les maisons en cendre. Les habitants
+répondirent à cette <i>invite</i> par une
+décharge générale qui tua un colonel
+aide de camp du serdar. Alors l’ordre
+d’assaut fut donné, les soldats grimpèrent
+sur les remparts, pénétrèrent dans
+la ville, qui fut pillée de fond en comble
+pendant trois jours. Si elle échappa à
+l’incendie, ce fut uniquement parce que
+le feu ne prit pas. Les troupes d’Omer
+n’étaient pas encore au courant de cette
+guerre spéciale qui consiste à réduire
+une ville en cendres selon les règles,
+comme on l’a vu à Saint-Cloud et à
+Châteaudun, et plus tard à Paris pendant
+la commune. Quatre cents morts gisaient
+sur le pavé, toute la population mâle
+fut dirigée sur Bagdad ; les femmes et
+les enfants, à qui l’on donna des couvertures,
+purent rentrer dans les maisons,
+et reprendre possession des quatre
+murs !</p>
+
+<p>Le 16 février, après 45 jours de caravane,
+le serdar fit son entrée triomphale
+à Bagdad. M. Kœltesch était devenu son
+médecin particulier pendant le voyage,
+Omer-Pacha ayant renvoyé le précédent
+titulaire à la suite d’une dispute assez vive.
+A partir de ce moment jusqu’en 1862,
+M. Kœltesch fut intimement associé à la
+vie du Pacha. Lorsque, au bout d’une
+année, les ennemis d’Omer réussirent à
+le faire révoquer, et qu’ils arrachèrent
+au Sultan un ordre d’internement dans
+la terre d’Olténitza, ce fut le médecin
+suisse qui organisa la retraite de Bagdad
+à Stamboul, qui ressembla un peu
+à la retraite de Russie. Tandis qu’Omer-Pacha,
+impatient de savoir si ses réclamations
+et ses protestations avaient
+trouvé bon accueil auprès du Sultan,
+caracolait au-devant des courriers, le
+docteur conduisit à travers le désert
+l’épouse légitime, les circassiennes du
+Pacha, avec une escorte bien faible, comparée
+à celle qui entourait naguère le
+serdar allant prendre possession de son
+commandement, et surtout voyant diminuer
+à vue d’œil les ressources pécuniaires.
+C’est grâce à des miracles d’économie
+difficiles à réaliser dans ces parages
+que la caisse ne fut pas épuisée avant le
+terme de la route.</p>
+
+<p>Pendant deux ans, Omer-Pacha fut
+aux arrêts dans sa propriété, dont il lui
+était défendu de franchir l’enceinte. Le
+brillant serdar, qui passait pour riche,
+fabuleusement riche, eut à lutter contre
+les ennuis d’argent et les créanciers, car
+il avait l’habitude de dépenser au fur et à
+mesure tout ce que lui rapportaient
+directement ou indirectement ses hautes
+fonctions. A Bagdad il touchait cinquante
+mille francs d’appointements <i>fixes</i> par
+<i>mois</i>, mais il avait monté son konak sur
+un tel pied, il avait autour de lui une telle
+nuée de parasites, de serviteurs de toute
+espèce, que ces ressources et d’autres suffisaient
+à peine pour joindre les deux
+bouts. C’était au médecin particulier que
+l’on avait recours pour négocier des
+emprunts et vendre des bijoux achetés
+pendant des époques d’abondance.</p>
+
+<p>L’insurrection de l’Herzégovine valut
+de nouveau à Omer les bonnes grâces
+du Sultan et un nouveau commandement.
+La Turquie s’en prit non seulement
+aux insurgés, mais aussi aux instigateurs
+des troubles, aux Monténégrins.
+Omer-Pacha avait l’ordre de négocier
+d’abord avec le prince Danilo, en vue
+d’obtenir des garanties pour la tranquillité
+de l’avenir. Mais si le prince
+de la Cernagora faisait la sourde
+oreille, l’armée d’Omer devait marcher
+tout droit sur Cettinje. C’est dans ces
+négociations, auxquelles prirent part les
+consuls des puissances, que M. Kœltesch
+joua des rôles considérables et
+parfois prépondérants.</p>
+
+<p>Il faudrait lire, dans le petit ouvrage
+publié par le médecin d’Omer-Pacha,
+toutes les allées et venues des négociateurs,
+les intrigues des consuls les uns
+contre les autres, et les promenades sans
+fin, sur terre et sur mer, que motivèrent
+ces pourparlers. Finalement M. Kœltesch
+fut envoyé à Cettinje pour remettre
+au prince l’ultimatum d’Omer-Pacha.
+Mais le médecin ne se présenta point
+dans une attitude menaçante ; il essaya
+de persuader au prince Nicolas, âgé
+alors de vingt ans, qu’il valait mieux se
+soumettre aux conditions de la Porte
+plutôt que de soutenir une lutte aussi
+inégale. En effet, le prince parut souscrire
+à toutes les exigences de la Turquie,
+mais le négociateur lui-même ne se fit
+pas d’illusions sur la valeur de ces engagements.
+Il télégraphia de Cattaro
+à Omer-Pacha : « Le prince a accepté
+toutes les conditions, mais il ne pourra
+en remplir aucune ! »</p>
+
+<p>En effet, lorsque Omer-Pacha demanda
+l’évacuation de Donga par les Monténégrins,
+conformément aux stipulations, il
+ne reçut aucune réponse, et immédiatement
+il passa à l’action. Après des
+combats meurtriers où la victoire hésita
+entre les deux partis en présence, les
+Turcs se trouvèrent devant les portes
+de Cettinje. Le médecin fut de nouveau
+envoyé auprès du prince Nicolas
+pour négocier la paix, il y réussit après
+cinq jours de démarches, et il parvint
+même à atténuer certaines conditions
+très dures et très humiliantes, imposées
+au prince par le vainqueur.</p>
+
+<p>La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch
+ne suivit pas son protecteur à
+Constantinople, où celui-ci allait retrouver
+toutes les splendeurs attachées à sa
+dignité et toutes les voluptés raffinées de
+la vie orientale. M. Kœltesch s’était pris
+d’affection pour la Bosnie ; il trouvait
+avec raison une ressemblance frappante
+entre le paysage alpestre dont la capitale
+de la Bosnie est le centre, et ses montagnes
+du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul,
+notre médecin s’établit à Sérajewo
+avec sa famille, car il avait épousé une
+arrière-petite-fille de Justinien, et il en
+était résulté une souche assez nombreuse
+de Helvéti-Byzantins. Mais là encore la
+protection ou plutôt la reconnaissance
+d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce
+à l’influence du serdar, il fut nommé
+secrétaire politique des Valis de Bosnie,
+et il remplit ces fonctions sous les différents
+gouverneurs qui habitèrent le <i>Konak</i>
+de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut
+dire que pendant ce laps de temps le
+médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire,
+entre le gouverneur et la population
+et entre le gouverneur et le
+corps diplomatique. Son autorité était
+augmentée de l’expérience, et connaissant
+à fond la Bosnie, il était appelé en conseil
+dans les cas difficultueux par les
+valis qui changeaient très souvent, selon
+la mode des pachas turcs et des préfets
+français, qui se succédaient à de courts
+intervalles. L’importance politique et les
+services rendus par le médecin suisse
+ne furent pas reconnus et admis par les
+Turcs. Seulement, en l’année 1875, l’empereur
+François-Joseph parcourant la
+Dalmatie et une partie de la Bosnie,
+un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint
+saluer François-Joseph. Il emmena le
+docteur Kœltesch en qualité d’interprète,
+et cette excursion valut au jurassien
+la croix de commandeur de François-Joseph.
+Peu de temps après, M. Kœltesch,
+qui ne voulait pas prendre parti pour l’oppression
+turque dans la lutte engagée
+entre la Porte et les peuples slaves des
+Balkans, donna sa démission, tout en
+demeurant à Sérajewo. Pendant les années
+critiques de 1876, 1877 et 1878,
+les Valis eurent recours à ses offices et
+à ses conseils. Il fut encore appelé à
+Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha,
+grand vizir, sur la situation ; il
+conseilla de s’entendre avec le Monténégro,
+mais il ne fut point écouté. Depuis,
+M. Kœltesch, que toute la jeunesse de
+Sérajewo appelle « père », sans distinction
+de nationalité ni de culte, vit dans
+sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche,
+pratiquant la médecine et faisant
+tout le bien qu’il peut.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="argc">Précis de l’histoire de la Bosnie. — Ses mœurs
+et coutumes.</p>
+
+
+<p>La première fois que le nom de Bosnie
+apparaît dans l’histoire, c’est au début du
+<small>XI</small><sup>e</sup> siècle. Il y avait alors dans le pays
+conquis autrefois par les Romains, et qu’à
+cause de ses mines ils appelaient la « contrée
+argentée », une population particulièrement
+belliqueuse que l’on appelait
+les <i>Boses</i>. C’est de cette race que furent
+issus les premiers princes indigènes du
+pays qui régnèrent sous le nom de <i>bans</i>.
+Peu à peu, la Bosnie et l’Herzégovine
+furent rattachées indirectement à l’empire
+d’Allemagne ; Frédéric IV ayant eu à se
+louer de son vassal Szepar, le nomma à
+titre d’honneur « gardien du tombeau de
+Sawa ». Les bans de Bosnie se sentirent
+de l’ambition. Ils guerroyèrent contre
+leurs voisins et se firent proclamer rois.
+Il devait sembler que cette contrée
+inculte et éloignée de tous les centres
+importants ne devait point participer au
+mouvement général des esprits dans l’Europe
+de cette époque.</p>
+
+<p>Erreur complète. Les luttes religieuses
+les plus ardentes mirent la Bosnie au
+diapason des grands États ; elles firent du
+pays le théâtre des combats les plus
+acharnés et des scènes d’horreur qui
+signalèrent au moyen âge les rivalités
+inspirées par la foi fanatique. Les princes
+de la Bosnie avaient hésité longtemps
+vers quelle variété du culte chrétien ils
+devaient se tourner, s’ils devaient choisir
+le rite grec-uni ou rester fidèles à l’autorité
+papale. L’hésitation dura toujours,
+puisque, en ce moment encore, la population
+chrétienne du pays est partagée entre
+les deux rites.</p>
+
+<p>Les papes cependant ne voulaient point
+que le pays échappât à leur influence. Un
+événement allait leur faciliter l’œuvre
+qu’ils méditaient depuis longtemps. On
+sait quel fut le sort des malheureux hérétiques
+de France, les <i>Vaudois</i>, ces précurseurs
+du protestantisme. Taillés en
+pièces, brûlés et massacrés de la façon la
+plus odieuse, les partisans de la secte
+n’étaient plus représentés que par quelques
+rares fugitifs.</p>
+
+<p>Pourchassés à travers l’Europe, ayant
+partout le bûcher en perspective, ces
+infortunés arrivèrent d’étape en étape
+jusqu’en Dalmatie, où florissaient alors
+les républiques municipales de Zara et de
+Raguse. De là ils gagnèrent l’Herzégovine
+et la Bosnie, et se crurent enfin en
+sûreté, au milieu d’une nature sauvage
+et presque inaccessible. Mais ils avaient
+compté sans la rancune tenace de Rome.
+Une bulle du pape chargeait formellement
+le roi apostolique de Hongrie d’extirper
+l’hérésie « dans les pays au delà de la
+Save », jusqu’à ce qu’il n’en restât nulle
+trace. L’ordre des moines franciscains
+établi dans les couvents, et déjà populaire,
+était chargé d’assister, au point de vue
+intellectuel, les exécuteurs des ordres venus
+du Vatican.</p>
+
+<p>Les rois de Hongrie cherchaient depuis
+longtemps un prétexte plus ou moins
+plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà
+Coloman s’était fait proclamer, vers l’an
+mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il
+avait réalisé par une conquête passagère
+ses idées ambitieuses. Maintenant qu’ils
+avaient le prétexte de lutter pour la Sainte
+Église et que leur cause symbolisait la
+Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent
+à s’imposer aucune retenue. Si le pays ne
+fut point annexé, les rois de Bosnie devinrent
+les humbles vassaux des rois de
+Hongrie, et ils furent obligés de se prêter
+à l’extirpation des hérétiques. On vit alors
+pendant plus de cinquante années les
+bûchers se dresser en permanence sur les
+places publiques de Travnik, de Jaïce et
+de Mostar ; les espions d’une inquisition
+ombrageuse et sanguinaire fouillaient
+partout, à la recherche des hérétiques. Un
+vague soupçon suffisait, et c’en était fait
+de la victime.</p>
+
+<p>A quoi bon décrire ces scènes d’horreur,
+ces supplices qui ravagèrent une
+contrée de mœurs fort simples et presque
+patriarcales ? L’histoire du fanatisme et de
+ses excès est écrite partout dans les mêmes
+caractères de sang !</p>
+
+<p>Grâce à ces procédés, l’Église catholique
+gagnait du terrain, les églises se
+multipliaient, et de tous côtés s’élevaient
+des couvents de moines franciscains. Les
+bons pères devinrent à cette époque les
+véritables éducateurs des catholiques de
+la Bosnie — et ils ont su se maintenir
+dans cette position.</p>
+
+<p>Il est vrai que depuis le temps des
+Vaudois leur humeur est devenue plus
+tolérante, leur fanatisme s’est émoussé.
+Ce sont — s’il est permis de se servir de
+cette expression sans manquer de respect
+à des moines — d’assez bons diables,
+qui, tout en songeant au salut de l’âme de
+leurs ouailles, boivent, jouent et s’amusent
+volontiers avec elles. Ils ont toujours
+su d’ailleurs bien se mettre avec tout le
+monde, même avec les Turcs.</p>
+
+<p>Aux <small>XII</small><sup>e</sup> et <small>XIII</small><sup>e</sup> siècles, la Bosnie eut ses
+jours de gloire et de grandeur sous ses
+propres rois, dont les chants nationaux
+rappellent encore aujourd’hui les hauts
+faits. Mais le torrent dévastateur de l’islamisme
+se répandit sur cette contrée dès
+les premières années du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Le conquérant Mahmoud vainquit le
+roi de Bosnie en 1460, et il décapita de sa
+propre main le malheureux monarque.
+Plus de 30,000 guerriers faits prisonniers
+furent massacrés, et toute la jeunesse
+du pays fut conduite à Constantinople
+et en Asie. Quant aux femmes et
+aux jeunes filles, on en fit un choix pour
+le harem du Sultan et de ses vizirs, et
+30,000 autres furent vendues aux marchés
+d’Andrinople, de Brousse et du Caire. Beaucoup
+de Bosniaques embrassèrent dès cette
+époque la foi musulmane, pour gagner
+les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence
+des terribles vainqueurs.</p>
+
+<p>Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques,
+habitués à une longue indépendance,
+impatients du joug qui venait
+de leur être imposé, espéraient toujours
+la délivrance. Ils ne perdirent courage
+qu’après la conquête de la Hongrie, et
+lorsque les bannières surmontées du
+croissant se promenèrent le long du
+Danube jusqu’aux bastions de Vienne.
+C’est sur le champ de bataille de Mohœsc
+que le sort de la Bosnie fut définitivement
+scellé ! Alors beaucoup d’indigènes
+embrassèrent l’islam et obtinrent de
+grands avantages des sultans, que cette
+conquête des âmes hérétiques ne flattait
+pas moins que la prise de possession
+du pays leur avait causé de satisfaction.</p>
+
+<p>C’est alors que l’on vit s’organiser
+cette aristocratie féodale des <i>begs</i>, qui
+bientôt devinrent sans pitié pour leurs
+compatriotes qui n’avaient pas voulu
+renier leur croyance et qui furent réduits
+à cette misérable condition que résume
+fort bien le mot de <i>rajah</i> (troupeau).
+L’oppression des begs fut aussi dure,
+aussi dégradante, aussi spoliatrice qu’aurait
+pu l’être celle de véritables Turcs
+venus d’Asie.</p>
+
+<p>Bien souvent les chrétiens opprimés
+et dépouillés invoquèrent, mais vainement,
+l’intervention du vali du Sultan ;
+parmi ces hauts fonctionnaires, un seul
+se fit remarquer par son esprit de justice
+et par sa loyauté ! C’est Ghazy-Chousref
+Beg, le troisième gouverneur après la
+conquête. Brave comme un lion à la
+guerre, très versé dans le Coran et les
+Livres saints, ayant puisé dans cette
+étude des doctrines libérales et surtout
+des principes de tolérance, Chousref n’admettait
+pas que la différence des religions
+donnât le droit aux musulmans
+d’opprimer les chrétiens, pas davantage
+les juifs, auxquels il donna asile et protection.
+Il a laissé aujourd’hui, plus de
+quatre cents ans après sa mort, des traces
+de son administration qui sont tout à son
+éloge : des hôpitaux, des fontaines et
+l’organisation de la bienfaisance ; c’était
+un philanthrope. Aussi a-t-on gardé
+pieusement sa mémoire, et si des statues
+ne lui ont pas été élevées, puisque
+la loi du Prophète l’interdit, on entoure
+des soins les plus touchants sa tombe,
+que renferme un mausolée construit dans
+la cour de la plus grande mosquée de
+Sérajewo. Un vali turc, ami du genre
+humain, l’exemplaire est rare et mérite
+tous les honneurs qu’on lui rend !</p>
+
+<p>Jusqu’à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la Bosnie
+ne fait guère parler d’elle, noyée dans
+l’immense océan des possessions turques.
+Mais voici qu’un adversaire redoutable
+de la maison d’Osman se lève
+à l’horizon vers l’ouest et ne tarde pas
+à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant
+de prouesses innombrables les
+annales militaires de la maison d’Autriche.
+Le prince Eugène de Savoie, ce
+fils de la belle Olympia de Mancini, cet
+enfant de Paris jeté hors de son pays
+et de sa carrière par l’animosité du
+rancunier Louvois, devint également redoutable
+au Sultan et à Louis XIV. Il
+chercha sa fortune en Autriche et se distingua
+tout d’abord à la bataille sanglante
+que Sobieski et le prince de Lorraine
+livrèrent en 1684 sous les murs
+de Vienne. Le siège de cette capitale
+terriblement menacée dut être levé, et la
+magnifique armée turque y fut détruite
+presque complètement. Deux années
+plus tard, Eugène de Savoie, qui avait
+combattu sous Vienne en simple volontaire
+avec quelques autres gentilshommes
+français, était colonel à la prise
+de Bude, dont le deux-centième anniversaire
+vient d’être célébré par une belle
+exposition historique. C’est à partir de
+cette époque que l’on commença à parler
+de lui, et, bientôt après, placé à la tête
+d’une armée impériale, il s’emparait de
+toutes les forteresses que les Turcs occupaient
+dans le Banat, et il refoulait le
+croissant au delà de la Save.</p>
+
+<p>Stimulé par ses succès, le prince
+Eugène le noble chevalier, comme on
+l’appelle dans les légendes et les complaintes
+relatives à ses hauts faits, ne put
+résister à la tentation d’une promenade
+à main armée sur le territoire ennemi.
+A la tête de quinze mille cavaliers hardis
+et décidés à tout braver, il se lança dans
+l’aventure. Ce <i lang="en" xml:lang="en">ride</i> fut rapide, foudroyant,
+fantastique. Le prince, sa suite et son
+armée allèrent tout d’une traite jusqu’à
+Sérajewo, saccageant tout sur leur passage,
+brisant les obstacles, acclamés de
+tous côtés par les populations chrétiennes,
+qui respiraient librement pour la première
+fois depuis des siècles et qui s’habituèrent
+à considérer l’aigle à deux têtes et
+l’étendard jaune de la maison de Habsbourg
+comme un emblème de délivrance ;
+et c’est de cette époque que datent les
+premières sympathies des populations
+pour la famille impériale. Les Turcs,
+épouvantés, s’étaient enfuis dans les
+montagnes et en Roumélie. Le prince
+put envoyer à Vienne des trophées et
+un butin considérable, parmi lequel se
+trouvaient des petits chevaux nerveux et
+agiles que l’empereur Léopold affectionnait
+beaucoup, car il ne manqua pas de
+remercier chaudement son féal lieutenant
+de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut
+lieu avec une grande solennité. Les cavaliers
+d’Eugène avaient revêtu leurs
+casaques surchargées de broderies, leurs
+baudriers étincelants, leurs cuirasses et
+leurs armures historiées. Les hussards,
+surtout, firent sensation par leur costume
+resté traditionnel. Quant au général,
+celui que l’on appelait jadis à ses débuts
+en France « le petit abbé », il avait bonne
+mine sur son grand cheval.</p>
+
+<p>Au début de ce siècle, le système féodal
+s’épanouissait en Bosnie. La terre
+appartenait aux <i>agas</i> (seigneurs), qui considéraient
+les paysans, surtout lorsqu’ils
+étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et
+pourtant on ne saurait appliquer ce terme,
+dans l’acception rigoureuse qu’il avait au
+moyen âge, aux campagnards bosniaques.
+Le Kmète n’est point, en droit du
+moins, un serf : c’est une sorte de fermier
+héréditaire dont la situation n’a jamais
+été bien exactement définie et ne l’est
+pas encore aujourd’hui.</p>
+
+<p>Mais le fait est que dans le bon temps
+où les agas étaient maîtres du pays, la
+condition du Kmète était très misérable.
+Il était tenu de payer au seigneur la <i>trentina</i>,
+soit le tiers de son revenu ; mais
+l’aga, s’il en avait la fantaisie, augmentait
+cette redevance et ne se gênait pas de la
+porter au double. Mais ce n’était pas
+tout : un beau jour le seigneur quittait son
+aire, bâtie presque toujours au sommet
+d’une montagne, pour descendre dans la
+plaine et se faire héberger par le paysan.
+Il fallait donner à cet hôte peu désiré
+le meilleur lait, les plus beaux fruits, et
+tuer en son honneur les brebis les plus
+plantureuses et les poulets les plus gras.
+C’est seulement après avoir mis à sec
+le grenier, les étables et la basse-cour
+du pauvre Kmète, que le seigneur s’en
+allait dans une autre ferme ou rentrait
+dans son castel, pour revenir au bout de
+six mois ou d’un an, lorsque les provisions
+avaient été renouvelées. Le reste
+du temps l’aga le passait à la chasse,
+poursuivant les daims, les ours, les chamois,
+ou dénichant les aigles. C’était, avec
+ses porte-arbalètes, ses fauconniers, sa
+meute choisie, le véritable châtelain du
+moyen âge.</p>
+
+<p>Parfois le Sultan expédiait un firman
+de recrutement. Le seigneur arrivait alors
+avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes
+tout équipés et montés, et partait en
+guerre pour le plus grand honneur et
+profit du Croissant.</p>
+
+<p>Mais il ne se regardait nullement comme
+obligé de répondre à l’appel de Sa Hautesse ;
+s’il préférait rester chez lui, il ne
+se gênait nullement, car le <i>vali</i> résidant à
+Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort
+peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu
+à les défendre par les armes, qui ne le quittaient
+jamais, ne considérait le Sultan que
+comme un suzerain éloigné et d’un pouvoir
+assez vague.</p>
+
+<p>Le <i>vali</i> n’était qu’un fantôme plus ou
+moins richement payé. Tout au plus fallait-il
+s’assurer ses bonnes grâces par
+des cadeaux dont les rajahs faisaient les
+frais.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud,
+le grand réformateur qui voulut assimiler
+la Turquie aux États d’Europe, tout
+en renforçant le pouvoir absolu des padichas.
+Mahmoud voulut accomplir en Bosnie
+l’œuvre de Richelieu et de Louis XIII,
+en abattant au profit de son pouvoir la
+force des grands vassaux. Mais les begs
+et les agas n’entendirent point de cette
+oreille-là : ils déchirèrent les firmans et
+massacrèrent les envoyés de Stamboul
+qui se présentaient pour s’assurer de l’application
+des réformes. Pendant trente
+ans, la Bosnie fut en état d’insurrection
+permanente. Mais les begs ne se bornaient
+pas à vaincre et à disperser les troupes
+du Sultan. Ivres de massacre et du pillage,
+ils passaient la frontière croate et commettaient
+d’innombrables actes de brigandage.
+A cinq ou six reprises, les généraux autrichiens
+durent envahir le territoire bosniaque
+pour y exercer d’énergiques représailles,
+et l’organisation militaire des
+provinces autrichiennes limitrophes de
+l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines
+Eugène de Savoie et Merci, y trouva
+sa justification. Les habitants de ces territoires,
+soldats laboureurs, enrégimentés
+pour toute leur vie, étaient dans un qui-vive
+perpétuel, et tant que les divergences durèrent
+entre le Sultan et ses grands vassaux,
+ils cultivèrent leurs terres et gardèrent
+leurs moutons, la carabine en bandoulière
+et le sabre au côté.</p>
+
+<p>En 1851 la Porte résolut de briser une
+fois pour toutes la résistance des <i>begs</i> insolents ;
+elle donna pleins pouvoirs à
+Omer-Pacha, l’ancien sergent autrichien
+devenu général et bientôt maréchal au service
+de la Turquie, et cette fois c’en fut fait
+de la féodalité bosniaque. Les fortins,
+les châteaux furent tous pris les uns après
+les autres. Quant aux défenseurs, ils périrent
+ou bien ils durent subir l’humiliation
+d’être conduits à Constantinople, les
+mains attachées derrière le dos et formant
+une longue chaîne dont les anneaux
+étaient rivés au cou de chacun. C’est dans
+cet équipage que les orgueilleux vassaux
+entrèrent à Stamboul pour y faire leur
+soumission au Grand-Seigneur et y
+écouter la lecture du <i>Tanzimat</i> dont ils
+avaient brûlé les copies.</p>
+
+<p>Mais la pacification n’eut aucun résultat
+heureux pour les <i>rajahs</i>. Ils changèrent
+d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours :
+à la place des begs, les <i>valis</i> installés
+désormais à Sérajewo et non plus à
+Trawnik s’acquittaient parfaitement de
+cette tâche, s’ingéniant à arracher au paysan
+chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant
+de toute façon. C’est ainsi qu’une
+ordonnance fut remise en vigueur, prescrivant
+aux rajahs en voyage qui rencontraient
+un musulman, fût-il de la condition
+la plus infime, de descendre de cheval et
+d’attendre qu’il eût passé.</p>
+
+<p>Des agitateurs venus de Russie et surtout
+du Monténégro essayèrent d’exploiter
+le mécontentement bien légitime des populations
+chrétiennes et de fomenter des
+troubles. Pendant longtemps leurs excitations
+restèrent stériles. La population de la
+Bosnie surtout était trop avachie, trop
+démoralisée pour tenter un effort. En revanche,
+les Herzégoviens, race montagnarde
+et guerrière, voisine d’ailleurs du
+Monténégro, se montrèrent plus entreprenants.
+Déjà pendant la campagne de 1861
+contre les Principautés, campagne qui se
+termina aux portes de Cettinje, l’Herzégovine
+avait donné des signes incontestables
+d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha
+les révoltés de Mostar et de Trebinje
+se seraient joints aux soldats du
+prince Nikta.</p>
+
+<p>L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il
+avait laissés à Sérajewo terrifièrent les
+Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent
+bouger. Au contraire, le « serdar »
+réussit même à lever des bandes de spahis
+pour marcher contre le Monténégro ; mais
+ces troupes fort bien montées et équipées
+d’une façon assez romanesque ne rendaient
+pas de grands services. Elles tournaient
+bride et rentraient chez elles au moment de
+la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince
+de la Montagne Noire ne songeait qu’à
+prendre une éclatante revanche. Il était
+secondé avec ardeur — et soutenu financièrement — par
+la Russie. Celle-ci avait
+fini de se recueillir et méditait de poursuivre
+une nouvelle étape sur la route tracée
+dans le testament de Pierre le Grand.</p>
+
+<p>L’année 1870-1871, qui apporta tant de
+changements, avait complètement anéanti
+le <i>consortium</i> d’alliés qui, en Crimée,
+avaient sauvé la Turquie, et qui, depuis
+Sébastopol, maintenaient plus haut que
+jamais le dogme de l’intégrité absolue de
+l’empire turc.</p>
+
+<p>La France était impuissante, l’Angleterre
+ne se souciait pas d’affronter une
+lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons
+du feu, et l’Autriche commençait à
+s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens
+de l’empire ottoman qu’à l’existence de la
+monarchie turque. La satisfaction que la
+Russie obtint à la conférence de Londres,
+par l’abolition des principales clauses du
+traité de Paris, augmenta son prestige et
+donna une force plus grande aux agitateurs
+qui parcouraient le pays, prêchant
+l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et
+la question d’Orient fut rouverte, comme
+le dit M. de Bismarck, « avec un peu
+d’Herzégovine ». C’est dans le Podgovitza
+et autour de Trebinje que retentirent
+les premiers coups de fusil qui devaient
+être le prélude de la guerre serbe, des batailles
+livrées en 1877 en Bulgarie et en
+Asie-Mineure — et peut-être des luttes plus
+terribles encore que l’on peut prévoir au
+milieu des complications actuelles, sans
+être accusé de pessimisme exagéré.</p>
+
+<p>Cette insurrection avait commencé
+d’une façon assez vulgaire, par des querelles,
+d’abord insignifiantes, entre des
+cultivateurs et les aides du percepteur qui
+venaient faire rentrer les impôts <i lang="la" xml:lang="la">manu
+militari</i>. Autrefois, c’était la chose la plus
+facile ; mais, à présent, la population des
+deux sexes recevait l’agent du gouvernement
+à coups de fusil, et au lieu de monnaie,
+on lui envoyait des balles et des
+pierres. Ces bagarres augmentèrent dans
+des proportions sérieuses et se renouvelèrent
+presque journellement.</p>
+
+<p>Il fallut renforcer la garnison de Mostar
+et envoyer des colonnes mobiles dans les
+districts des montagnes. De leur côté, les
+habitants semblaient prendre plaisir à la
+continuation de la lutte ; ils se réfugiaient
+dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient.
+Les Turcs étaient dans l’obligation
+de recourir à la stratégie, et ils ne s’y
+montrèrent pas toujours très heureux, ni
+bien expérimentés.</p>
+
+<p>Pendant toute l’année 1875, l’insurrection
+se propagea, mais si la Russie avait fomenté
+ces troubles, ce n’est pas vers le
+tsar que les insurgés regardaient, attendant
+des secours et la délivrance. Ils
+imploraient surtout l’assistance de l’empire
+austro-hongrois. Depuis son voyage
+en Dalmatie, l’empereur François-Joseph
+était l’homme populaire, le souverain respecté
+entre tous, dans la partie de l’empire
+turc qui confinait alors à ses États.
+Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur
+de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant
+longtemps avait géré le consulat
+général autrichien à Sérajewo, étaient
+considérés par les <i>rajahs</i> comme leurs
+libérateurs obligés. Nous reprendrons tout
+à l’heure cette esquisse historique ; donnons
+d’abord quelques détails de mœurs.</p>
+
+<p>Les habitants de la Bosnie, qui professent
+la religion musulmane, sont, comme
+nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur
+culte ; ils vénèrent la mémoire du Prophète
+autant que leurs coreligionnaires
+qui habitent la Mecque, autour du tombeau
+de Mahomet, et pour eux le Coran
+est le Livre par excellence. S’ils consentent,
+dans les villes, à modifier leurs
+mœurs et à se moderniser sous quelques
+rapports, ils sont orthodoxes autant qu’on
+peut l’être en matière de religion. Le
+grand nombre de mosquées répandues
+sur le territoire bosniaque, et le soin avec
+lequel on les entretient, suffiraient à démontrer
+l’intensité de ces sentiments religieux.
+On peut dire que toute l’existence
+des musulmans de Bosnie est réglée sur
+le Coran.</p>
+
+<p>Le Turc n’a pas de nom de famille.
+Pour distinguer les uns des autres les innombrables
+Osman, Mehemet, Mohamed
+(car le nombre des prénoms est également
+très restreint), on a recours à des
+qualificatifs, et souvent à des sobriquets.
+Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on
+trouve tout naturel d’être appelé le <i>Boiteux</i>,
+le <i>Borgne</i>, le <i>Bancal</i>, etc. Il est
+vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés
+qui se font nommer le <i>Brave</i>, le <i>Lion</i>,
+le <i>Sage</i>, etc. Cette absence de nom de
+famille détruit également toute filiation et
+tout orgueil de race ; d’ailleurs, sous la domination
+turque, et pendant longtemps, le
+Sultan s’était proclamé l’héritier de droit — du
+droit du plus fort — d’une certaine
+catégorie de Bosniaques dont il redoutait
+l’influence et la richesse. Un simple décret
+suffisait pour spolier les enfants ; et le
+détenteur de la fortune devait s’estimer
+heureux si, pour entrer plus tôt en possession
+de l’héritage, son légataire universel
+ne le faisait pas décapiter ou empoisonner.</p>
+
+<p>Par conséquent, le musulman n’était
+pas stimulé, comme l’Européen, par la
+perspective d’assurer le sort des siens et
+de fonder le bien-être d’une série de générations.
+A quoi bon travailler, se remuer,
+se donner tant de peine, puisque les siens
+ne profiteraient pas de ses efforts ? De là
+l’apathie de la population musulmane,
+l’absence de toute initiative dont on commence
+à se départir aujourd’hui que, sous
+la protection des lois autrichiennes, le
+père est libre de travailler pour ses enfants,
+assuré qu’ils ne pourront plus être
+dépouillés.</p>
+
+<p>Il n’y a cependant pas de règle sans
+exception.</p>
+
+<p>Quelques familles de l’ancienne noblesse
+bosniaque, qui montrent avec fierté
+aujourd’hui des diplômes datant du <small>XII</small><sup>e</sup>
+et du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, ont su garder les traditions,
+et conserver, avec leurs biens, le
+nom de leurs ancêtres tout en embrassant
+la foi musulmane. Les chefs de ces familles
+ont droit au titre de <i>beg</i> et <i>d’agha</i>.
+Mais il faudrait bien se garder d’appeler
+ces musulmans « <i>Turcs</i> » ou « <i>Auraks</i> »,
+ils considéreraient cette désignation
+comme une grosse injure et elle pourrait
+provoquer des représailles désagréables.
+Si la famille n’existe pas dans le
+sens européen du mot, l’amour des parents
+pour leurs enfants, surtout lorsque
+ceux-ci sont petits, est réellement touchant.
+D’après la loi musulmane, l’enfant
+doit être élevé à la mamelle jusqu’à
+l’âge de deux ans. La plupart du temps,
+et presque toujours, c’est la mère qui
+donne son propre lait. Une nourrice est-elle
+appelée, on l’accable de prévenances,
+de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise
+humeur, ni contrariété et afin que son
+lait ne s’en ressente pas. Les petits sont
+<i>gâtés</i> dans toute l’acception du mot ; on
+les bourre de friandises et de confitures,
+rien n’est assez beau pour leur parure,
+on les attife de velours et de soie, et les
+parents pauvres consentent à aller déguenillés,
+pour que leurs petits aient leurs
+oripeaux couverts de broderies qui les
+font ressembler à de gracieuses poupées.
+C’est avec orgueil que la mère les promène
+de porte en porte, d’une parente à
+l’autre, pour qu’on les admire.</p>
+
+<p>Malheureusement, jusqu’à présent du
+moins, cet amour pour les enfants n’allait
+pas jusqu’à leur donner une éducation
+soignée ; il y a vingt ans, on pouvait citer
+un phénomène, un fonctionnaire turc, le
+receveur de Sérajewo, qui envoyait sa fille
+à l’école créée par des négociants grecs.
+Généralement l’éducation des filles est
+nulle, on se borne à leur apprendre la
+couture, la broderie et l’art de confectionner
+les confitures de roses. Si on se
+décide à leur apprendre la lecture, on ne
+met guère entre leurs mains que le
+Coran.</p>
+
+<p>Quant aux garçons, ils ne manquent
+pas d’écoles, et depuis 1878, les professeurs
+européens qui y ont été attachés
+ont contribué à améliorer d’une façon
+sensible l’instruction qui y est donnée,
+et à varier le programme qui, sous le
+régime turc, était par trop monotone et
+se résumait en un seul point : la lecture
+et l’étude du Coran.</p>
+
+<p>C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la
+base du système scolaire. L’enfant musulman
+arrive de bonne heure à l’école ; il
+s’accroupit, les jambes croisées sur des
+nattes ou sur des peaux de bête, il dépose
+son livre sur des bancs placés à
+hauteur d’appui. Le professeur, placé
+dans une sorte de chaire, fait la lecture
+du Coran, commente les versets, et les
+fait réciter aux élèves. Quand l’écolier
+a ainsi parcouru tout le Livre sacré, de
+la première page à la dernière, il y a
+grande fête à la maison ; on donne un
+grand repas et le jeune <i>Coraniste</i> est
+comblé de cadeaux, pourvu qu’il appartienne
+à une famille aisée. C’est à la
+même date qu’il sort du harem, pour
+passer de l’autorité de la mère sous celle
+du père. Si l’enfant n’est pas obligé de
+gagner sa vie, il continue l’étude du Livre
+sacré, il s’évertue à découvrir le sens
+caché des passages obscurs et il accumule
+les thèses jusqu’à ce qu’il soit digne
+de passer ses examens de théologie. Mais
+on ne se borne pas à l’interroger sur le
+sens caché du Coran, on exige de lui qu’il
+moule certains versets d’une plume calligraphique,
+et qu’il indique sans broncher,
+combien le Livre saint contient de
+lignes et de syllabes. S’il a répondu d’une
+façon satisfaisante à ces questions, on
+lui décerne le titre de « Hafiz » (d’heureuse
+mémoire), et la carrière littéraire
+et politique lui est ouverte. Il peut ensuite
+obtenir ses grades et devenir « <i>effendi</i> ».
+Ce titre, qui est donné par abus
+à tous les Turcs qui portent un beau cafetan
+et renouvellent leur turban dès qu’il
+se défraîchit, était jadis une distinction
+accordée aux savants seulement.</p>
+
+<p>Autrefois, la mode était d’envoyer les
+fils de familles aisées ou riches parfaire
+leur éducation à Stamboul. L’école supérieure
+créée dans le pays n’avait eu aucun
+succès, et le professeur qui y avait été appelé,
+après avoir fait ses études à Paris,
+n’a eu que des déboires et a finalement
+quitté la place. Là aussi l’influence de
+l’occupation se fait sentir. Les écoles vides
+naguère, commencent à se remplir et,
+à côté du Coran, on commence à y enseigner
+d’autres <i>thematas</i>, surtout des
+langues vivantes, et les jeunes bosniaques
+apprennent très vite l’allemand — qui est
+en somme la langue gouvernementale et
+administrative.</p>
+
+<p>Tout récemment enfin, des lycées et des
+écoles commerciales (<span lang="de" xml:lang="de">Realschulen</span>) ont
+été créés sur différents points, et exactement
+modelés sur les écoles de ce genre
+qui existent dans l’empire austro-hongrois.
+Les musulmans y affluent de presque
+partout. Les notables ont formé des
+comités scolaires qui surveillent, avec
+beaucoup de sollicitude, les maisons d’éducation
+et se rendent compte des progrès
+des élèves, qu’ils encouragent par des
+primes et des prix distribués à la fin de
+l’année. Le comité de Sérajewo est composé
+de lettrés ; on lui doit la publication
+d’un manuel scolaire en langue turque qui
+serait approuvé par le ministre de l’instruction
+publique le plus exigeant.</p>
+
+<p>La principale qualité de ces écoles est
+d’être laïques, c’est-à-dire de permettre
+aux enfants musulmans de s’asseoir à
+côté des condisciples appartenant à une
+autre religion, et leur développement
+sera le véhicule le plus puissant de la
+civilisation européenne en Bosnie. L’élève
+qui vit de l’existence des autres enfants,
+qui s’imprègne des idées qu’ils apportent
+de chez eux à l’école, qui emporte
+chez lui les impressions qu’il a reçues,
+si nouvelles, si différentes de ce qu’il a
+sous les yeux, cet élève est bien près
+d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie
+musulmane et de devenir un citoyen utile
+et actif du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Cette conquête-là
+est plus sûre et plus durable que celle
+qui pourrait être poursuivie les armes à
+la main, ou par des procédés oppressifs.
+C’est en amenant les petits musulmans
+dans ces écoles, qu’on les conduira à la
+lumière et à la civilisation.</p>
+
+<p>Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est
+imposée, le gouvernement austro-hongrois
+ne veut pas user de coercition, ni de violence,
+pour garnir les bancs de ses écoles,
+il compte sur la force de l’exemple,
+sur l’amour-propre des musulmans, qui
+ne voudront pas que leurs enfants restent
+dans un état d’infériorité intellectuelle,
+quand ils ont tant d’occasions de
+s’instruire, et que la science a été mise à
+leur portée avec tant de bonne volonté.</p>
+
+<p>A peine le jeune garçon est-il échappé
+de la classe, que ses parents songent pour
+lui à la grande affaire, au mariage. Si les
+femmes mariées de la Bosnie dissimulent
+leurs charmes présents et passés, sous
+des voiles bien plus impénétrables que les
+<i>feridjés</i> des cadines de Stamboul, les
+jeunes filles vont le visage découvert.</p>
+
+<p>Cependant, pour échapper aux regards
+trop importuns et trop investigateurs, ces
+jeunes filles portent derrière le dos un
+tissu qu’elles peuvent ramener sur elles
+comme un rideau, pour échapper aux
+curieux.</p>
+
+<p>Grâce à cette concession, réminiscence
+des époques où la Bosnie était encore un
+État chrétien, le fiancé connaît, au moins
+de vue, celle qu’on lui destine et que sa
+mère prévoyante a choisie pour lui dans
+les établissements de bains qui sont affectés
+à ces sortes d’entrevues. Mais il
+ne peut guère communiquer autrement
+avec sa future épouse, à moins de stationner
+le soir pendant de longues heures,
+sous les fenêtres de sa belle.</p>
+
+<p>Si donc, en passant par les rues du
+quartier turc de Sérajewo, vous apercevez
+un don Juan en casaque neuve et faisant
+le pied de grue sous le grillage d’un
+<i>moucharabie</i> et guettant afin de voir flotter
+un bout d’étoffe et de ruban, dites-vous
+bien qu’il y a un mariage en perspective,
+que ce n’est pas pour l’autre motif « que
+le jeune homme consent à se morfondre ».</p>
+
+<p>Une fois la femme admise au harem,
+elle est absolument invisible pour tout
+être du sexe fort. Nous n’engageons
+même pas l’étranger à accorder une attention
+trop soutenue aux dames voilées
+qu’il rencontre sur son chemin, il s’exposerait
+à des interpellations brutales de la
+part du mari ou du parent qui ordinairement
+accompagne la femme, à quelque
+distance, sans jamais lui donner le bras.
+Si le chevalier, garde de l’anonymat féminin,
+est un musulman d’un esprit particulièrement
+fanatique, on risque d’être
+honoré d’un combat. Autrefois cette injure
+était le lot habituel des étrangers qui
+passaient dans les quartiers turcs, mais
+aujourd’hui la police et la crainte salutaire
+qu’elle inspire y ont mis bon ordre.</p>
+
+<p>Parfois cependant il arrive qu’une
+femme ainsi voilée marche droit à l’étranger
+et lui adresse la parole sans en être le
+moins du monde empêchée. Ne flairez pas
+alors quelque piquante aventure ; au ton
+dont elle profère les paroles inintelligibles
+qu’elle vous adresse, vous devinerez une
+vieille mendiante qui en veut uniquement
+à vos kreutzers. Dans les campagnes, les
+femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles
+aperçoivent un <i>giaour</i>, elles font
+volte-face avec une brusquerie parfois comique,
+se collent le visage contre un
+arbre et présentent au passant cette partie
+de leur individu à laquelle on n’a guère
+l’habitude d’adresser ses saluts.</p>
+
+<p>Dans le district situé au delà de la Narenta,
+les femmes se promènent sans voiles
+et ne craignent pas de se faire admirer
+par les étrangers. Mais là aussi défense
+de leur adresser la parole.</p>
+
+<p>Le mariage chez les Turcs, en Bosnie,
+est une institution essentiellement civile.
+L’iman, le prêtre n’y participe que pour
+assister la fiancée, et comme son cavalier
+servant, puisqu’il est chargé de l’aller
+chercher chez ses parents et de la conduire
+chez le juge (cadi), qui seul a qualité
+pour unir les futurs époux.</p>
+
+<p>Le fiancé revêtu de son plus chatoyant
+costume, ses parents (mâles bien entendu)
+et ses amis intimes, attendent l’arrivée de
+la future mariée. C’est un de ses amis qui
+a été chargé de demander formellement
+à la jeune fille, à travers le grillage de sa
+fenêtre ou du petit judas également grillé,
+pratiqué dans la porte de sa cellule, si
+elle consent à prendre pour époux, Iussuf,
+le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à
+la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative
+a été rapportée, le jour de la noce
+est fixé.</p>
+
+<p>Le cadi commence par énumérer les
+charges du mari à l’égard de la femme, il
+constate, comme un notaire, les apports
+des époux et prend note des engagements
+du mari pour le cas où il répudierait sa
+femme. Cette éventualité doit toujours
+être prévue, la stérilité étant un cas de
+divorce ; seulement le mari doit toujours
+pourvoir à la subsistance de l’épouse
+séparée. Les parents se portent garants
+de ces engagements. C’est seulement
+lorsque ces détails ont été réglés, que le
+cadi autorise l’iman à prononcer par trois
+fois la formule rituelle qui proclame l’union
+des époux mariés comme le furent
+Adam et Ève, Mahomet et Chadidya.</p>
+
+<p>Les fêtes du mariage durent plusieurs
+jours chez les Turcs riches. On ne se
+borne pas à nourrir somptueusement les
+invités, on leur envoie également différents
+cadeaux, le <i>cadi</i> et l’<i>iman</i> surtout
+ne sont pas oubliés, enfin, lorsque tous les
+ustensiles de ménage et les meubles ont
+été transférés dans le logement de l’époux,
+la vie commune commence pour les mariés.
+A partir de ce moment, la femme est
+légalement et de fait sous la dépendance
+totale et absolue de son mari. Il peut lui
+interdire même de voir ses plus proches
+parents, et elle ne sortira pas sans sa
+permission. Malgré la rigueur de ces
+usages, on n’entend guère les femmes
+turques se plaindre d’être maltraitées par
+leurs maris ; au contraire, les rares Européens
+qui ont réussi à se rendre compte
+de la vie de famille chez les musulmans ou
+qui sont liés avec des Turcs bosniaques,
+sont d’accord pour constater que l’influence
+morale de la femme est très grande,
+et que dans beaucoup de ménages elle
+porte la culotte. Ah ! le jour où une brèche
+aura été faite dans les traditions séculaires
+si rigoureusement observées, quand
+le voile qui recouvre les visages des épousées
+aura disparu, ou sera devenu d’un
+tissu plus transparent — le jour où le
+mari et la femme turcs prendront leur
+repas en commun, la civilisation aura fait
+un pas immense dans ces contrées ; car
+c’est l’influence des femmes, ne connaissant
+aujourd’hui rien en dehors du harem,
+recroquevillées dans l’éducation selon le
+Coran, qui est l’obstacle le plus puissant,
+le plus efficace au progrès.</p>
+
+<p>L’épouse turque ne peut recevoir aucun
+homme sauf son mari, mais, dans les
+harems aisés, on a pris les habitudes qui
+règnent à Constantinople. Les femmes se
+réunissent entre elles ; elles font alors
+assaut de parures et de toilettes et dansent
+au son de la guitare ou de l’instrument
+local, la <i>tamboura</i>. Elles ont conservé
+la vieille danse slave, le « kolo » (une
+sorte de farandole), et s’agitent pendant
+des heures en tournant en rond. Elles
+s’interrompent pour absorber force sorbets,
+glaces et pâtisseries légères, et pendant
+qu’elles se livrent à des distractions
+comme de grandes poupées vivantes
+qu’elles sont, des pantoufles placées devant
+la porte du harem interdisent au
+mari de pénétrer dans le sanctuaire. Ce
+signe est le plus efficace des verrous, et
+nul mari n’oserait enfreindre cette défense
+sans déchoir à ses propres yeux.</p>
+
+<p>Il y a certains jours réservés aux visites.
+On voit alors par les rues tortueuses et
+étroites, au milieu de la boue, des bandes
+de femmes s’avancer, précédées et suivies
+de serviteurs qui, lorsque la nuit est venue,
+portent de grosses lanternes. Les longs
+paletots-fourreaux sont de couleurs très
+variées. Les vêtements rouges et jaune-clair
+tranchent sur le noir et le blanc ;
+quant à la chaussure, ce sont des bottes
+de maroquin couleur safran. Et les rires,
+les gazouillements, les bavardages vont
+leur train, sans compter que ces dames ne
+se gênent pas quelquefois pour se moquer
+des passants. Ne sont-elles pas sûres de
+l’impunité ? Ces jours de visite sont, pour
+les habitantes des harems, de véritables
+jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent
+de l’air et du soleil !</p>
+
+<p>Depuis l’occupation, des liens sociaux
+se sont établis entre les femmes du
+monde turc et les épouses de quelques
+fonctionnaires et officiers autrichiens.
+Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent
+chez elles la visite des cadines. Mais
+alors, il faut que le mari ait soin de disparaître.
+Les dames turques se montrent
+très curieuses des plus petits détails de
+ménage, et elles examinent avec une
+attention presque enfantine les objets les
+plus insignifiants que l’on met sous leurs
+yeux. Elles sont particulièrement heureuses
+quand les dames des fonctionnaires
+leur font admirer quelques chiffons ou
+colifichets que l’on a fait venir de Vienne
+ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent
+beaucoup à certaines immigrées et
+il y a des amitiés sérieuses qui se sont
+nouées entre turques et chrétiennes.</p>
+
+<p>Les Bosniaques se marient encore
+plus jeunes que les femmes musulmanes
+de Constantinople. L’âge moyen des
+fiancées est de quinze ans, mais il en est
+qui rendent la fameuse visite au cadi un
+ou deux ans plus tôt.</p>
+
+<p>La nubilité précoce, la vie du harem, le
+régime débilitant des rêveries et le manque
+de précautions hygiéniques flétrissent
+bientôt les appas de la femme musulmane ;
+à trente-cinq ans, c’est une véritable
+vieille et elle peut prendre ses invalides
+d’épousée.</p>
+
+<p>Il y a une question délicate très souvent
+soulevée, et à laquelle on n’a jamais
+répondu avec quelque certitude. Malgré
+toutes les précautions minutieuses,
+malgré la surveillance incessante à laquelle
+on l’assujettit, la musulmane est-elle
+absolument fidèle, et son mari se
+trouve-t-il absolument à l’abri des accidents
+conjugaux ? La présence de tant de
+sémillants officiers, grands bourreaux des
+cœurs, laisse-t-elle tout à fait indifférentes
+les recluses des harems ? Si vous faites
+une enquête sur ce sujet délicat, vous
+n’obtiendrez pour réponse que des sourires
+discrets, et des demi-confidences
+pleines de réticences, mais rien de précis.</p>
+
+<p>Nous sommes loin du reste en Bosnie,
+des sacs remplis de chats et de
+couleuvres dans lesquels on cousait
+l’épouse adultère. Un édit du sultan Suleiman
+se borne à autoriser le mari, dont
+les revers conjugaux auront été suffisamment
+démontrés, à réclamer le divorce. Il
+est vrai qu’il en est de même pour le cas
+où la femme ôterait son voile devant
+un étranger ; mais, dans un cas comme
+dans l’autre, le mari doit pourvoir à la
+subsistance de la divorcée.</p>
+
+<p>Le même sultan Suleiman avait établi,
+en quelque sorte, un tarif pour les baisers
+donnés à une femme qui n’est pas
+la vôtre. Il est vrai que la modicité de
+l’amende constituait une véritable provocation.
+En revanche, tout homme qui enlevait
+une jeune fille ou un jeune garçon
+était impitoyablement amoindri dans ses
+œuvres vives.</p>
+
+<p>Il va sans dire que l’une et l’autre de
+ces lois sont tombées en désuétude.</p>
+
+<p>Regardons dans l’intérieur des maisons.
+Le mobilier est resté le même,
+depuis l’introduction des usages turcs.
+Des nattes et des guéridons en constituent
+à peu près le fond. La qualité de
+ces objets varie selon le degré de fortune
+des habitants ; le luxe principal consiste
+dans des tapis qui viennent de la Roumélie,
+et dont le tissu est très épais. Les
+riches, qui tiennent à avoir un état de
+maison élégant, font venir leurs tapis de
+Smyrne, et dépensent souvent de grosses
+sommes.</p>
+
+<p>Lorsque le musulman bosniaque meurt,
+il doit être enterré dans les 24 heures.
+Le Prophète a dit que celui qui est destiné
+à entrer au paradis doit y pénétrer le
+plus tôt possible, et d’autre part il faut se
+débarrasser très rapidement du cadavre ;
+cette hâte a dû donner lieu à de bien terribles
+erreurs, d’autant plus que l’examen
+du médecin des morts est assez
+sommaire. A Sérajewo et dans les villes,
+l’autorité autrichienne y a mis au moins
+bon ordre, et les morts sont visités par
+des docteurs sérieux, qui s’efforcent de
+prévenir l’inhumation précipitée des cataleptiques.
+Si le décédé est d’une famille
+particulièrement pieuse, le corps, après
+avoir été lavé et revêtu du suaire, est
+transféré à la mosquée où il passe la dernière
+nuit. On porte le mort au cimetière
+sur les épaules, et de même que chez nous,
+les passants saluent le cercueil, en Bosnie
+ils relayent les porteurs. C’est sous
+cette forme que les honneurs sont rendus
+aux morts.</p>
+
+<p>Les populations chrétiennes offrent
+un singulier mélange de traditions slaves
+et d’assimilations musulmanes. Dans
+les villes, le costume des Serbes, qui
+n’ont pas encore pris le parti de se
+vêtir à l’européenne, est semblable à
+celui des mahométans ; les femmes fort
+heureusement, car elles sont fraîches
+dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont
+pas adopté le voile impénétrable des
+Turques, elles courent par les rues, la
+tête nue, pimpantes et rieuses ; nu aussi
+est le pied qui repose dans des sabots en
+bois, la seule chaussure qui s’harmonise
+avec la qualité du pavé de Sérajewo et
+de Mostar ; leur jupe, très ample et
+d’étoffe bariolée, se rétrécit dans le bas
+et forme une sorte de pantalon. Une
+casaque brodée, en hiver une pelisse de
+peau de mouton et un bonnet posé sur
+la nuque complètent ce costume.</p>
+
+<p>Dans la campagne, la condition des
+Bosniaques chrétiens était, jusqu’en 1870,
+fort misérable ; leur logement, leur nourriture,
+leurs habits, tout attestait cet état de
+délabrement. La polenta les nourrissait,
+et pour costume, hommes et femmes
+n’avaient que de longues chemises de
+toile grossièrement tissées ; sachant que la
+récolte pouvait être enlevée par les begs,
+ou confisquée par les aghas, ils ne se
+donnaient guère la peine de cultiver le sol.
+Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui
+qu’ils sont certains de garder ce qui leur
+appartient, la loi et les autorités leur
+garantissant leurs propriétés. Le Khmète
+prend goût à la culture de son lopin de
+terre, il songe à en tirer bon profit, et ses
+besoins sont déjà moins rudimentaires
+qu’autrefois.</p>
+
+<p>La gaieté et la bonne humeur pénètrent
+avec l’aisance et la sécurité dans
+les cabanes des villageois ; les vieilles
+légendes d’autrefois y sont chantées avec
+accompagnement de la « tamboura », la
+guitare nationale, et le dimanche, le <i>kolo</i>
+entraîne garçons et fillettes dans son
+tourbillon. Le soldat autrichien se mêle
+à la fête ; il est le bienvenu partout. Il
+a une arme au côté, et il ne pille pas !
+Cela change les habitants des bachi-bouzoucks
+que la Turquie lâchait autrefois
+sur eux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="arg">Origines de l’occupation autrichienne. — L’opinion publique
+à Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient. — Démonstration
+à Budapesth. — Contrepoids à l’influence
+russe. — Action des agents autrichiens à Sérajewo. — Le
+voyage impérial de 1873. — Les réfugiés. — L’entrée
+du général Philippovic sur le territoire turc.</p>
+
+
+<p>Dans le courant de l’été de 1876, les
+souverains d’Autriche-Hongrie et de
+Russie se rencontrèrent au château de
+Reichstadt en Bohême, celui-là même qui
+avait été érigé en fief éphémère au profit
+du fils de Napoléon I<sup>er</sup>. Le résultat de
+cette entrevue fut un arrangement qui
+garantissait au tsar la neutralité de l’Autriche,
+au cours de la guerre qu’il avait
+résolu d’entreprendre contre la Turquie.
+En revanche, François-Joseph retourna à
+Vienne avec l’assurance que les tendances
+d’expansion de la monarchie vers
+l’est trouveraient satisfaction, sans que
+l’Autriche eût besoin de tirer l’épée. On
+peut dire que l’occupation de la Bosnie
+fut résolue dès ce jour-là.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Vienne tint strictement
+ses engagements ; malgré le courant
+de l’opinion publique très hostile
+à la Russie, malgré les observations de
+la presse et les interpellations parlementaires,
+il refusa de se jeter dans la
+mêlée et il assista l’arme au bras à la
+lutte sanglante qui se poursuivait en
+Europe et en Asie.</p>
+
+<p>Le comte Andrassy, alors ministre
+des affaires étrangères, avait une situation
+des plus difficiles. Homme d’État
+hongrois, parvenu à la plus haute situation
+de l’empire grâce à l’appui de ses
+compatriotes, poussé par eux et chargé de
+défendre les intérêts magyars, il se vit
+obligé de tenir tête à un mouvement
+d’opinion des plus prononcés et des plus
+actifs, qui de Budapesth avait rayonné
+jusque dans les dernières bourgades de
+la Hongrie.</p>
+
+<p>De toutes parts des meetings s’organisaient,
+des processions précédées de bannières
+et de fanfares traversaient les
+rues réclamant à grands cris, et non
+sans menaces, la guerre contre la Russie
+et accusant le ministre de faiblesse ou
+même de trahison.</p>
+
+<p>Les premières victoires des Turcs autour
+de Plewna et en Asie-Mineure, jetèrent
+de l’huile bouillante sur le feu de
+l’enthousiasme turcophile des Hongrois.
+C’est que l’on se souvenait, dans les pays
+de la couronne de Saint-Étienne, de
+l’intervention russe de 1849, sans laquelle
+l’Autriche ne serait jamais parvenue
+à mater l’insurrection magyare ; on se
+souvenait également de la noble et généreuse
+fermeté du sultan Abdul-Medjid,
+refusant de livrer Kossuth et ses compagnons.
+Les agitateurs, qui donnaient
+alors le mot d’ordre au parlement dans
+les réunions publiques et dans les journaux,
+proclamaient qu’il était du devoir
+sacré de la Hongrie de se montrer reconnaissante
+et de voler au secours de la
+Turquie.</p>
+
+<p>Le mouvement atteignit son apogée
+lorsqu’une députation de <i>softas</i>, venant de
+Constantinople, débarqua à Budapesth
+pour prendre livraison d’un sabre d’honneur
+offert à Osman-Pacha. Les démonstrations
+bruyantes, et les sommations
+adressées au comte Andrassy d’avoir
+à tirer l’épée devinrent plus pressantes
+et plus directes.</p>
+
+<p>Mais le comte Andrassy ne s’en émut
+point, il s’était tracé sa ligne de conduite
+politique : il n’en dévia point. Si le début
+de la campagne de 1877 avait eu des
+épisodes très flatteurs pour l’héroïsme
+des soldats turcs et humiliants pour les
+généraux russes, la suite et la fin de la
+guerre montrèrent toute la misère et toute
+l’incapacité de l’administration turque. Il
+était évident que c’eût été rendre un
+mauvais service aux populations chrétiennes,
+c’eût été un crime envers la civilisation
+que de replacer sous le joug
+du padishah les provinces que la puissance
+des armes russes en avait détachées.
+L’intérêt de la monarchie austro-hongroise
+n’était plus — s’il l’avait jamais
+été — dans le maintien dogmatique
+de l’intégrité de l’empire ottoman, mais il
+consistait dans l’établissement d’un contre-poids
+à l’influence russe dans les Balkans.
+L’alliance étroite avec la Serbie et
+l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine,
+telle devait être la base de la politique
+nouvelle de l’Autriche-Hongrie
+dans la péninsule. A ce compte-là on
+n’avait plus à redouter à Vienne l’extension
+de l’influence russe et l’on pouvait
+même consentir à ce que le tsar fît gouverner
+la Bulgarie par un de ses généraux
+ou l’un de ses parents. Si l’on tient
+compte de ce que ce double résultat a
+été atteint sans que l’Autriche eût à
+s’imposer d’autres sacrifices que ceux
+exigés par la répression du soulèvement
+des Bosniaques et des Herzégoviens,
+l’on conviendra que la politique du cabinet
+de Vienne a été, cette fois, habile
+dans ses projets et heureuse dans ses
+résultats.</p>
+
+<p>Comme nous l’avons dit plus haut,
+depuis longtemps les regards des Bosniaques
+opprimés se tournaient vers
+l’Autriche. Les agents consulaires que le
+cabinet de Vienne avait envoyés à Sérajewo
+s’étaient fait remarquer par leur
+intelligence et leur activité. Deux militaires
+surtout, le colonel Thömmel et le
+colonel (plus tard général) Ivanovic,
+entrèrent en relations intimes avec les
+slaves et par la cordialité qu’ils leur témoignèrent,
+par la protection qu’ils accordèrent
+aux rajahs persécutés, ils surent
+acquérir de vives sympathies qui furent
+reportées sur le souverain de l’empire
+austro-hongrois.</p>
+
+<p>Ces sympathies éclatèrent surtout
+en 1873 lorsque l’empereur visita la Dalmatie.
+Tandis que le gouverneur de la
+Bosnie, Ali-Pacha, se rendait à Raguse,
+avec une suite nombreuse pour saluer
+officiellement François-Joseph au nom
+de son souverain le Sultan, des troupes
+de paysans à cheval, à pied, juchés sur
+des charrettes passaient la frontière pour
+contempler de près ce « tsar » qui se
+montrait aux populations les plus éloignées
+de son empire et qui venait s’enquérir
+de leurs besoins, de leurs désirs et
+de leurs aspirations. L’effet produit par
+la personnalité de François-Joseph sur
+les habitants des provinces voisines de la
+Dalmatie fut très grand ; la figure à la fois
+martiale et élégante du souverain, ses
+façons si simples et empreintes d’une
+véritable noblesse, lui concilièrent tous
+ces esprits naïfs et humbles, habitués
+à considérer le moindre pacha comme
+un demi-dieu planant orgueilleusement
+au milieu des nuages de son chibouque.
+Quand ils arrivèrent dans leurs foyers, ils
+racontèrent ce qu’ils avaient vu, et dès
+ce moment tous s’écrièrent : « François-Joseph
+sera notre protecteur et notre libérateur ! »
+Ces espérances furent encouragées
+encore par la faveur dont jouissait
+alors le général de Rodich, gouverneur
+de la Dalmatie, qui passait avec
+raison pour un des partisans les plus
+ardents de l’émancipation des rajahs
+dans les Balkans.</p>
+
+<p>Lorsque les troubles éclatèrent, et lorsque
+peu à peu le mouvement gagna toute
+l’Herzégovine et une partie de la Bosnie,
+tous ceux qui avaient été compromis dans
+le mouvement et qui redoutaient de cruelles
+représailles cherchèrent un asile sur
+le territoire autrichien. Non seulement ils
+trouvèrent un refuge dans les États de
+l’empire, mais le gouvernement leur accorda
+des secours calculés modestement,
+mais qui finirent cependant par obérer d’un
+chiffre assez considérable le budget, car
+le nombre des émigrants augmentait et la
+durée de leur exil semblait se prolonger à
+l’infini. A la fin de 1876, les réfugiés bosniaques
+avaient coûté à l’Autriche 12 millions
+de florins. Pour un État dont les finances
+exigent des ménagements, c’était une lourde
+charge, surtout étant donné que ces dépenses
+furent faites en pure perte, sans le
+moindre espoir de remboursement.</p>
+
+<p>Sur les instances de l’Autriche, la Turquie
+proclama une amnistie générale et
+les émigrants furent invités à rentrer. La
+plupart s’y refusèrent ; ils n’avaient aucune
+confiance dans la sincérité de la
+clémence ottomane ; d’ailleurs, la plupart
+avaient été rejoints sur le sol autrichien
+par leurs familles, et ils s’y trouvaient fort
+bien.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une voix s’était élevée
+en faveur des Bosniaques ; c’était celle
+du prince Milan de Serbie. Au nom de la
+similitude des races, et s’appuyant sur des
+traditions historiques, le jeune souverain
+et son premier ministre Ristich réclamaient
+de la Porte l’administration de la
+Bosnie. Le Monténégro semblait laisser
+deviner les mêmes prétentions au sujet de
+l’Herzégovine. La Turquie s’étant refusée
+à faire droit aux exigences des deux principautés,
+la guerre de 1876, à laquelle la
+Russie prit une « part officieuse », en est
+résultée.</p>
+
+<p>Quand même la Turquie eût cédé, ou
+qu’elle eût été battue, la Serbie et le Monténégro
+n’eussent point obtenu satisfaction.
+M. le comte Andrassy avait clairement
+déclaré dans plusieurs notes péremptoires
+que l’Autriche ne souffrirait aucun
+changement de régime dans les provinces
+limitrophes au profit d’un autre État. Le
+ministre des affaires étrangères laissait
+entrevoir que si l’administration de la
+Bosnie devrait être enlevée à la Porte, c’est
+l’Autriche-Hongrie seule qui devait en être
+chargée. M. d’Andrassy avait exprimé
+d’une façon très pittoresque ses raisons
+dans une note diplomatique : « Nous sommes,
+disait-il, aux premières loges pour
+assister aux troubles qui ont lieu au delà de
+notre frontière, et c’est nous qui payons les
+frais du spectacle. » La défaite des Serbes
+résolut la question bosniaque en faveur
+de la Turquie jusqu’à l’année suivante.</p>
+
+<p>Ce n’est pas le moment de rappeler ici à
+la suite de quelles longues discussions et de
+quelles négociations difficiles l’aréopage
+réuni à Berlin accepta l’article 25 du traité
+portant que la Bosnie et l’Herzégovine
+seraient occupées et administrées « par
+l’empire austro-hongrois ». M. le comte
+Andrassy avait fait valoir l’état anarchique
+qui régnait dans les deux provinces
+depuis trois ans ; il excipa des rapports
+de ses consuls dépeignant la dévastation
+du pays par les bachi-bouzoucks, l’état
+misérable des rajahs, de 80,000 chrétiens
+payant l’impôt pour 300,000 qui
+avaient émigré. Il avait pu insister, avec
+raison, sur l’émotion qui gagnait forcément
+les populations slaves de l’Autriche
+et sur les difficultés de toute espèce qui
+en résultaient. Cet état de choses ne devait
+durer à aucun prix, et la Turquie
+manquant de force pour rétablir solidement
+l’ordre, l’Autriche offrait de s’en
+charger. Sauf l’Italie, tous les États représentés
+au congrès furent d’avis de donner
+à l’Autriche le mandat réclamé par elle ;
+la Russie, il est vrai, céda de mauvaise
+grâce, mais elle consentit enfin à l’occupation,
+afin d’éviter l’annexion et de pouvoir
+un jour limiter les pouvoirs que l’Autriche
+tenait du consentement — révocable — des
+autres puissances. Quant à la Turquie,
+rien de plus contradictoire et de plus embrouillé
+que les instructions données dans
+la question bosniaque à ses plénipotentiaires ;
+ceux-ci ne savaient à quel saint
+se vouer en présence des dépêches de
+Constantinople. Tantôt le sultan se résignait
+à subir l’occupation, tantôt il faisait
+mine de s’y opposer à main armée. Lorsque
+le fameux article fut voté, on ne sut
+pas au juste à Vienne à quoi s’en tenir,
+mais en général la diplomatie autrichienne
+comptait sur l’apathie musulmane, sur la
+résignation au <i>Kismet</i> ! Le comte Andrassy
+était plein de confiance, il assurait
+à ses familiers que l’occupation ne souffrirait
+aucune difficulté. « Il suffira d’y envoyer
+une compagnie avec la musique, »
+déclara le ministre, et le mot courut Vienne.
+Il fut vivement reproché à son auteur,
+comme une preuve d’imprévoyance, lorsqu’il
+fallut, quelques semaines plus tard,
+mobiliser plusieurs corps d’armée pour
+étouffer l’insurrection.</p>
+
+<p>Le fait est qu’une agitation très intense
+se propageait à travers la Bosnie et gagnait
+l’Herzégovine. Les Turcs, montagnards
+fiers et indomptables, ne pouvant supporter
+l’idée d’une domination étrangère, les
+Swabas (Allemands) leur faisaient horreur.
+Ils se préparèrent à la révolte et à
+la résistance ; on leur en laissa le temps
+largement pendant les trois semaines
+qui s’écoulèrent entre la publication du
+traité de Berlin et le passage de la Save
+par le général Philippovic. Il eût été
+facile d’agir par surprise ; d’abord en retardant
+autant que possible la publication
+du paragraphe 25, en retenant les dépêches
+qui devaient annoncer aux Bosniaques
+la décision prise à leur égard, et
+d’autre part en pressant le mouvement de
+concentration de l’armée autrichienne.</p>
+
+<p>Le <i>vali</i> turc était toujours, à Sérajewo,
+en butte à toutes les sommations et aux
+injonctions les plus brutales. On l’accablait
+de questions sur ce qu’il comptait
+faire, sur l’attitude que le monde officiel
+turc garderait vis-à-vis de l’occupation.</p>
+
+<p>Le gouverneur était sans instructions,
+abandonné à lui-même, à ses inspirations,
+ne sachant pas auxquelles il
+devait obéir pour satisfaire son auguste
+maître d’Idliz-Kiosk. S’il fallait en juger
+par les préparatifs militaires, la Turquie
+était décidée à défendre avec la dernière
+énergie les provinces que l’Autriche
+allait administrer. Une armée de 25 à
+30,000 hommes avait été concentrée entre
+la Save et Sérajewo ; tous les éléments
+de l’organisation turque étaient représentés,
+mais les bachi-bouzoucks y
+dominaient. Les canons, les armes de
+réserve ne manquaient pas, et chaque
+jour on signalait l’arrivée de nouveaux
+convois de munitions. Après une courte
+lutte d’influences diverses, les fanatiques
+l’emportèrent, la résistance fut résolue.
+Le peuple de Bosnie s’était soulevé ; il
+lui fallait un chef insurrectionnel, il
+l’eut dans la personne d’Hadji-Loja.
+Singulier type que celui de cet aventurier
+à la fois illuminé et brigand, que les
+événements devaient conduire à la surface,
+alors qu’il opérait obscurément
+jusque-là dans les passages des montagnes
+et sur les grandes routes !</p>
+
+<p>Hadji-Loja était un musulman de la
+vraie Turquie, un descendant d’Omar et
+non un Bosniaque converti. Les uns
+disent qu’il a débuté par des études
+théologiques, les autres affirment qu’il
+était simplement garçon boucher à Stamboul.
+Le fait est que, fort jeune encore,
+il fit le pèlerinage de la Mecque et revint
+avec tout le prestige que le musulman
+rapporte de la Ville sainte.</p>
+
+<p>Par quel hasard vint-il en Bosnie ?
+C’est d’ailleurs un point bien peu intéressant.
+Le fait positif, c’est que, pendant
+trois ans, il tint la campagne dans les
+environs de Sérajewo avec une douzaine
+de compagnons, échappant toujours avec
+bonheur aux recherches de la police et
+aux poursuites des zapthiés. Dès que le
+bruit de l’entrée des Autrichiens se répandit
+dans la capitale bosniaque, Hadji-Loja,
+de brigand se fit partisan et commença
+à revendiquer à grands cris et à
+main armée l’indépendance du pays. Peu
+de journées lui suffirent, appuyé d’ailleurs
+sur le clergé musulman, pour acquérir un
+grand ascendant et se placer à la tête de
+ceux qui adressaient d’impérieuses sommations
+au vali. Celui-ci tenta de s’échapper ;
+mais les Bosniaques armés le rejoignirent
+à quelques lieues de Sérajewo et
+le ramenèrent prisonnier.</p>
+
+<p>Il y avait alors en Bosnie près de
+30,000 hommes de troupes turques qui
+y avaient été concentrées à la fin de la
+campagne de 1877, et cette troupe avait
+été grossie par les déserteurs appartenant
+à d’autres parties de l’armée ottomane,
+qui avaient participé à la lutte contre la
+Russie.</p>
+
+<p>On manquait <i>absolument</i> de renseignements
+exacts à Vienne, sur l’attitude
+de cette force militaire, à partir du
+moment où les troupes impériales pénétreraient
+sur les territoires désignés par
+l’article 25 du traité de Berlin ; cependant,
+ni au ministère de la guerre, ni
+aux affaires étrangères, on ne croyait à
+une résistance sérieuse.</p>
+
+<p>Les préparatifs militaires ordonnés en
+vue de l’occupation dépassaient de beaucoup
+« la compagnie avec musique » qui,
+selon le paradoxe attribué au comte Andrassy,
+devait suffire pour assurer l’exécution
+du mandat donné à l’Autriche.</p>
+
+<p>Un corps d’armée de 70,000 hommes
+avait été concentré dès le commencement
+de juillet dans la Croatie et dans le
+Banat ; le commandement avait été confié
+au général Philippovic, un rude soldat,
+appartenant à ces familles militaires
+des confins, dont la guerre a été depuis
+des siècles l’unique métier et la seule
+aspiration. Le général ou plutôt le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
+Philippovic passait pour
+être fort bien en cour ; le fait est que
+l’empereur lui avait confié un des commandements
+les plus importants, celui
+de Bohême, avec résidence dans l’antique
+cité de Prague. On vantait son énergie
+et son application à tous les détails de
+sa tâche ; mais il était également connu
+pour sa vigueur et son inflexibilité en
+matière de discipline. Enfin les Slaves
+militants réclamaient comme un des leurs
+le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> ; ils espéraient qu’il
+mettrait son épée au service de leur cause
+comme jadis son compatriote et compagnon
+d’armes Jellacich.</p>
+
+<p>Tandis que cette armée principale devait
+envahir la Bosnie, un corps de 20 à
+25,000 hommes, réunis en Dalmatie sous
+le commandement du général Joanovich,
+celui-là même qui fut naguère consul
+à Sérajewo, se préparait à entrer en
+Herzégovine.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis la réorganisation
+militaire, suite de la guerre
+désastreuse de 1866, une force militaire
+autrichienne allait entrer en campagne.
+Ce n’était plus la vieille armée vaincue
+à Solférino et à Sadowa, composée de
+soldats de profession et commandée par
+des officiers exclusivement recrutés parmi
+la noblesse. L’armée commandée par les
+généraux Philippovic et Joanovich était
+nationale, issue du service obligatoire et
+ayant comme réserve organisée la nation
+valide tout entière.</p>
+
+<p>Les officiers n’appartenaient plus aux
+castes ; les grades, depuis dix ans, étaient
+donnés non pas aux mieux titrés, mais aux
+plus capables, aux plus expérimentés et
+aux plus laborieux. L’instruction théorique
+la plus complète, l’initiation à toutes les
+sciences qui composent aujourd’hui le
+bagage intellectuel, telle avait été, pendant
+cette période de paix, la base de
+l’avancement. L’aspect extérieur de
+l’armée s’était également modifié d’une
+façon sensible.</p>
+
+<p>Les traditionnelles tuniques blanches
+avaient disparu, pour faire place à des
+uniformes d’étoffe sombre et d’une coupe
+plus prosaïque ; l’ancien attirail avait été
+simplifié, on s’était débarrassé de tous les
+accessoires inutiles, pour munir l’armée
+de toutes les inventions qui permettent de
+conduire la guerre selon le système le plus
+moderne : artillerie de montagne, télégraphe
+roulant, service d’ambulance au
+grand complet. Les troupes concentrées
+en Croatie formaient le 3<sup>me</sup> corps, on leur
+avait adjoint deux divisions d’infanterie et
+une brigade de cavalerie. Le centre de la
+concentration était à Esseg, capitale de la
+Slavonie ; le chemin de fer s’arrêtait dans
+cette ville, et, avant d’arriver à la frontière,
+voitures du train et fantassins étaient
+obligés de faire deux ou trois étapes.</p>
+
+<p>La date du passage de la Save fut
+tenue très rigoureusement secrète ; le
+gouvernement défendit aux journaux de
+rien révéler sur les mouvements militaires,
+et quelques organes de Vienne ayant cru
+pouvoir communiquer à leurs lecteurs
+des détails sur la force numérique des
+troupes, furent immédiatement saisis.
+Les négociations continuaient, du reste,
+avec la Turquie pour assurer l’exécution
+pacifique du mandat européen confié à
+l’Autriche ; mais, en présence de l’attitude
+fort ambiguë de la Porte, rien ne permettait
+d’espérer que l’effusion du sang serait
+évitée.</p>
+
+<p>Le 28 juillet, le général Philippovic
+avait pris toutes ses dispositions ; il informa
+le cabinet militaire de l’empereur
+qu’il n’attendait plus qu’une dépêche décisive
+pour agir ; il la reçut dans la journée,
+et le passage fut fixé pour le lendemain
+29, à cinq heures du matin.</p>
+
+<p>L’avant-garde, composée d’un bataillon
+de chasseurs, d’un détachement d’infanterie
+et de pontonniers, traversa le fleuve
+dans des barques. Un escadron de hussards
+et le matériel nécessaire à la
+construction d’un pont furent embarqués
+sur des pontons remorqués par un vapeur.
+La rive turque, à cette heure matinale,
+parut déserte, et la première opération — l’établissement
+d’un pont de
+bateaux reposant sur huit chevalets — s’effectua
+sans la moindre difficulté. Il ne
+fallut que deux heures aux habiles pontonniers,
+fidèles à leur réputation, pour
+construire ce passage, malgré le courant
+assez rapide du fleuve.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin, l’armée commençait
+son mouvement, tandis que le
+matériel était toujours chargé sur les pontons
+remorqués par un <span lang="en" xml:lang="en">steamer</span> de la
+compagnie autrichienne de navigation.
+Vers midi, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Philippovic,
+entouré d’un brillant état-major,
+passa le fleuve. Auparavant il avait fait
+répandre parmi la population turque, qui
+maintenant se pressait curieuse sur le
+rivage, une proclamation rédigée en croate
+et en turc qui devait rassurer complètement
+les habitants sur la sécurité de
+leurs vies, de leurs propriétés, et — ce
+qui, pour les musulmans, était chose capitale — sur
+le respect de leurs harems.
+Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> annonçait que les
+Autrichiens venaient en amis et qu’ils
+protégeraient les biens et le travail pacifique
+des habitants. Finalement, le général
+promettait d’exiger de ses soldats
+l’observation de la plus stricte discipline.
+Sous ce rapport, on pouvait s’en fier à
+la réputation et aux habitudes du général.</p>
+
+<p>Le premier soin du chef de l’armée
+impériale fut de faire hisser au haut
+d’un mât le drapeau jaune et noir avec
+l’aigle à deux têtes. La musique d’un
+régiment joua l’air national de Haydn et
+les troupes défilèrent en portant les
+armes et en faisant retentir l’air de
+<i>Zivios</i>, de <i>vivats</i> et de <i>hurrahs</i>. C’est
+alors que les autorités et les troupes
+turques donnèrent signe de vie. L’avant-garde
+s’était déjà emparée d’un poste
+de huit zapthiés (gendarmes) qui furent
+désarmés. Alors on vit s’avancer au-devant
+du général deux Turcs, l’un fonctionnaire,
+l’autre officier d’infanterie. Le
+fonctionnaire tenait un large pli cacheté
+de rouge à la main.</p>
+
+<p>Après s’être profondément inclinés devant
+le commandant en chef, les deux
+musulmans firent connaître qu’ils étaient
+chargés de remettre entre les mains du
+général une protestation du gouvernement
+ottoman contre l’entrée des troupes. Le
+général répondit qu’il exécutait les ordres
+de son auguste maître et qu’il ne se laisserait
+arrêter par aucune considération.
+Il refusa d’un geste de recevoir le pli cacheté,
+que le fonctionnaire déposa alors
+sur le sol, presque sous les sabots du cheval
+que montait Philippovic. La marche
+en avant continua immédiatement et
+l’état-major coucha à Dervent.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée et jusque bien
+avant dans la nuit, le passage fut continué,
+et, le 1<sup>er</sup> août, la plus grande partie du
+corps expéditionnaire était sur le territoire
+turc. Il importe de noter que la nouvelle
+du passage avait été assez froidement
+accueillie par les organes de l’opinion
+publique à Vienne et à Pesth ; les journaux,
+depuis l’origine du conflit, avaient
+embrassé avec chaleur la cause de la Turquie,
+et ils trouvaient peu logique que
+l’Autriche contribuât au démembrement
+de l’empire ottoman. D’autre part, ils répétaient
+à satiété que le cadeau fait à
+l’Autriche par le Congrès de Berlin entrait
+dans la catégorie des dons funestes
+semblables à ceux que repoussa jadis
+Artaxercès.</p>
+
+<p>Tandis que le corps du général Philippovic
+pénétrait par la Save, le général
+Joanovich avait médité de s’emparer
+de l’Herzégovine par un coup de
+surprise. Pour l’exécuter, il lui fallait
+transporter ses troupes par mer sur différents
+points du littoral dalmate. De là,
+ses soldats devaient grimper avec toute
+l’agilité possible sur la cime des montagnes,
+passer par des défilés inaccessibles
+et prendre Mostar, la capitale, à revers,
+tandis qu’on les attendait sur la grande
+route et les voies ordinaires qui, à cette
+époque, reliaient tant bien que mal la
+Dalmatie et l’Herzégovine.</p>
+
+<p>Pour que ce plan audacieux et qui reposait
+sur la connaissance la plus absolue
+du terrain dans les moindres détails
+pût réussir, il fallait l’exécuter promptement
+et le tenir secret. Le général Joanovich
+redoutait une indiscrétion, même
+dans les bureaux de la guerre à Vienne.
+Au lieu de motiver, par de longues explications,
+la demande de bateaux de transports
+qu’il adressa à son chef, il supplia
+le ministre d’avoir confiance en lui et de
+le laisser faire. Tout d’abord on fut très
+surpris de ses exigences, et ses allures
+mystérieuses parurent antiréglementaires.
+Mais le ministre connaissait le général
+Joanovich, il le savait incapable de
+risquer à l’aventure la vie de ses soldats
+et de s’engouer d’une folle entreprise ;
+le secret du général fut donc respecté,
+et le ministre mit à sa disposition les
+transports qu’il demandait, ainsi que les
+fonds nécessaires pour noliser des bateaux
+de commerce.</p>
+
+<p>Ce résultat obtenu, le général embarqua
+tout son monde, des vivres et du
+matériel, et tandis qu’un faible détachement
+entrait en Herzégovine par la route
+ordinaire, le gros du corps d’occupation y
+arrivait par un chemin des plus invraisemblables,
+s’emparait de Mostar sans
+coup férir et rendait toute résistance
+impossible. Maintenant que le plan du
+général Joanovich était dévoilé par les
+événements, on se félicita à Vienne, au
+ministère, d’avoir eu confiance, et l’habile
+tacticien fut comblé d’éloges mérités !
+Il faut avoir voyagé dans ces contrées,
+au milieu de ces montagnes les
+plus sauvages que l’on puisse imaginer,
+dans ces sentiers où les mules peuvent
+à peine poser le pied avec assurance,
+pour se rendre compte des difficultés
+que les braves gens conduits par le
+général Joanovich eurent à surmonter
+pour arriver au but. La chaleur rendait
+les difficultés de la marche plus sensibles.
+Fort heureusement qu’une inaltérable
+bonne humeur soutint les troupes
+pendant toute cette expédition, et l’on
+triompha sans pertes sensibles du climat
+et du terrain.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l’armée du général
+Philippovic souffrait également du climat.
+A la chaleur torride des premiers jours de
+l’entrée en campagne succédaient à présent
+des pluies diluviennes ; les sentiers
+de communication — les routes n’existaient
+pas — furent submergés ; impossible
+de continuer la marche en avant. Le
+général s’arrêta à Dervent, premier bourg
+de quelque importance, et les troupes se
+reposèrent pendant quarante-huit heures.
+Elles en avaient grand besoin, mais il
+ne fallait pas trop s’attarder ; les nouvelles
+qui parvenaient de l’intérieur du pays
+étaient de moins en moins rassurantes, il
+fallait frapper un grand coup, il fallait
+surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter
+un soulèvement général.</p>
+
+<p>Aussi, dès le 3, le général Philippovic
+donna l’ordre de reprendre la marche
+en avant. Les troupes occupèrent sans
+résistance Doboy, ville assez importante
+pour la contrée et dont le prince Eugène
+prend bonne note dans le Journal où il a
+relaté en français les principaux épisodes
+de son <i lang="en" xml:lang="en">ride</i>. Il signale le beau castel qui
+domine la ville et considère comme très
+dangereux le défilé qui s’étend entre
+Doboy et Maglay. Il avait bien raison,
+comme le démontra la suite.</p>
+
+<p>Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une
+résistance active des populations. On
+supposait bien dans l’armée qu’il faudrait
+enlever de vive force Sérajewo et disperser
+Hadji-Loja et ses bandes, mais il
+était permis de supposer que l’on arriverait
+aux portes de la capitale en simple
+promenade militaire ; l’attitude des habitants
+justifiait cet optimisme. A Dervent et
+à Doboy, des députations composées de
+musulmans s’étaient présentées au général
+Philippovic et l’avaient assuré de leur
+complète soumission ; les orateurs protestaient
+qu’ils étaient heureux et fiers de
+compter désormais parmi les sujets, et les
+sujets fidèles, de l’empereur François-Joseph.
+Le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> avait répondu
+aux protestations de dévouement en promettant
+de protéger la religion musulmane
+à l’égal des autres confessions et
+de garantir les droits de tous les usages
+sans distinction d’origine.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans la soirée du 4, le
+bruit se répand dans l’entourage du général
+et bientôt dans le camp qu’un escadron
+du 7<sup>e</sup> hussards, envoyé en reconnaissance,
+a été attiré dans un guet-apens
+et que plus des trois quarts de ces cavaliers
+ont été massacrés, non par des
+troupes qui leur avaient fait loyalement
+face, mais par des habitants qui avaient
+organisé une embuscade. Tandis que l’on
+se demande avec émotion si cette nouvelle
+est vraie, ou s’il s’agit seulement
+d’un vulgaire canard, on voit arriver des
+blessés portant l’uniforme du 7<sup>e</sup> hussards.
+D’autres cavaliers démontés, tête nue,
+sans mousquet ni sabre, les suivent ; ils
+sont tout au plus une trentaine ; le matin
+au départ ils étaient plus de cent. Où sont
+les autres ? Cherchez leurs camarades mutilés
+dans les rues étroites de Maglay ou
+dans les taillis environnants. La sinistre
+nouvelle était vraie, l’occupation pacifique
+va prendre désormais le caractère d’une
+guerre opiniâtre et sanglante.</p>
+
+<p>Voici ce qui était arrivé. Le général en
+chef avait détaché cet escadron de hussards,
+d’abord pour reconnaître le pays et
+en même temps pour escorter un fourgon
+contenant 20,000 florins de numéraire
+destinés à solder des achats de fourrage.
+La petite troupe, arrivée à Maglay, fut fort
+convenablement accueillie par le syndic et
+les principaux habitants, qui adressèrent
+force salamaleks au chef et poussèrent même
+des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci,
+sans la moindre défiance, sortirent de la
+ville et continuèrent leur reconnaissance
+sur Zepce. Ici le décor changea et les
+dispositions des habitants également. Une
+fusillade très nourrie accueillit les cavaliers,
+et ceux-ci, chargés de reconnaître
+le terrain, mais non de livrer bataille, surtout
+à des forces supérieures, tournèrent
+la ville et se replièrent sur Maglay.</p>
+
+<p>Mais là aussi tout est changé. Quelques
+heures ont suffi pour que les rues soient
+barrées et hérissées de barricades. Les
+habitants, obéissant à quelque mot d’ordre
+venu de la mosquée, se sont armés,
+et abrités derrière les maisons, les tas
+de pavés et de pierres, ils attendent le
+retour des hussards. Dès que le veilleur
+placé sur le muezzin les a signalés, la
+fusillade éclate de tous les côtés. — Les
+hussards surpris hésitent. Ils ne peuvent
+retourner à Zepce, où les attendent des
+masses profondes d’ennemis ; s’ils traversent
+Maglay au milieu de ce feu roulant,
+combien des leurs vont mordre la poussière ?
+Ils sont littéralement pris entre
+deux feux. Cependant il faut prendre un
+parti. Les braves Magyars se lancent à
+bride abattue, le sabre haut, dans la ville ;
+mais ils sont arrêtés par les barricades
+d’une construction savante ; il faut faire
+enjamber aux chevaux, peu habitués à cet
+exercice, les obstacles accumulés ; mais
+la fusillade ne cesse pas, les coursiers
+s’abattent éventrés, entraînant le cavalier,
+atteint lui-même de plusieurs balles.
+Aucun moyen de se défendre, l’ennemi
+reste invisible, aucune chance de rendre
+coup pour coup, la mort pour la mort,
+blessure pour blessure ! Il faut songer
+à sortir de cet enfer. Presque tous les
+officiers de l’escadron furent tués ; le
+payeur succomba également, et la voiture
+fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants
+de ce guet-apens arrivèrent au
+camp, et rendirent compte au général en
+chef de ce fâcheux épisode.</p>
+
+<p>Le lendemain, une vingtaine de hussards
+que l’on croyait perdus rallièrent le
+cantonnement ; ils s’étaient cachés dans
+les bois des environs et avaient pu rejoindre
+leurs camarades par des chemins
+de traverse en se guidant d’instinct. Au
+point de vue moral, l’effet du combat ou
+plutôt de la surprise de Maglay fut très
+considérable. Il y eut d’abord en Autriche
+même un sentiment de véritable stupeur,
+lorsque le public, qui s’était habitué à envisager
+l’occupation comme une mesure
+pacifique, ne devant coûter à l’Empire
+que des sacrifices d’argent, vit que l’on
+se trouvait bel et bien à la veille d’une
+guerre, probablement longue et coûteuse.
+Quant aux mahométans de Bosnie, leur
+audace grandit, et sur plusieurs points
+du territoire on signala les prédications
+de derviches et d’imans fanatiques, réunissant
+des bandes armées qui furent
+bientôt renforcées par la plupart des troupes
+régulières turques stationnées dans le
+pays. Les officiers n’avaient reçu aucune
+instruction précise, car la Turquie se complaisait
+dans l’attitude équivoque si chère
+à la diplomatie musulmane ; les chefs
+étaient donc libres d’interpréter cette
+absence d’ordres dans le sens de la résistance
+aux Autrichiens, en permettant à
+leurs troupes d’opérer leur jonction avec
+les « insurgés ». Ce fut sous ce nom
+que les combattants bosniaques furent
+désormais désignés.</p>
+
+<p>A Novi, la petite garnison autrichienne,
+qui, au début de l’occupation, était entrée
+sans difficulté dans cette place, fut obligée
+de l’abandonner.</p>
+
+<p>Le général Szapary, commandant la
+20<sup>e</sup> division, devait suivre la Save et occuper
+le nord-est de la Bosnie en marchant
+jusqu’à Zvornik, sur les limites de la
+Serbie. Il éprouva une telle résistance, et
+les forces de l’ennemi grandirent tellement,
+qu’il dut d’abord se replier sur la ville de
+Gracanica, où il lui fut impossible de tenir.
+Il battit en retraite jusqu’à Doboy, ne
+jugeant pas prudent de s’isoler du gros de
+l’armée. Deux chefs très populaires, Aziz
+Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient
+la guerre sainte, le premier à Livno,
+l’autre dans l’ancienne capitale de la
+Bosnie, à Trawnik. En présence de ces
+faits, le général Philippovic décida avant
+tout de châtier, aussi rapidement que possible,
+les habitants de Maglay coupables de
+guet-apens.</p>
+
+<p>La brigade du général Müller passa la
+petite rivière d’Orsora, grossie par les
+pluies ; les Autrichiens réussirent, grâce à
+un habile mouvement de flanc vigoureusement
+exécuté, à prendre à revers les positions
+des insurgés sur la <i>Pelja Planina</i> et
+à Kosna. Les Bosniaques se voyant tournés
+prirent la fuite, et Maglay fut occupé
+sans résistance. La plupart des habitants
+turcs, se doutant bien des représailles qui
+les attendaient, avaient abandonné leurs
+maisons, emportant le mobilier et faisant
+marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant
+on découvrit quelques individus
+convaincus d’avoir pris part au guet-apens.
+Des pièces de monnaie provenant
+du fourgon qui avait été pillé et des objets
+appartenant aux hussards massacrés
+furent trouvés dans la poche de ces prisonniers.
+On les fusilla séance tenante.</p>
+
+<p>Le lendemain, le général adressait la
+proclamation suivante aux habitants de
+Maglay :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind sc">« Habitants de Maglay,</p>
+
+<p>« L’Empereur d’Autriche, mon Auguste
+Maître, a envoyé ses troupes en
+Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir
+la sécurité. Dans nos intentions et
+dans notre attitude rien ne témoignait de
+l’hostilité pour vos personnes, pour votre
+religion, pour vos coutumes. Cependant,
+après avoir feint d’accueillir amicalement
+nos troupes, vous vous êtes livrés à un
+lâche attentat. D’après les lois de la guerre,
+vous devriez payer ce crime de vos vies et
+de tout ce que vous possédez. Je me borne
+à infliger à votre ville une contribution de
+guerre de 50,000 florins, qui devra être
+versée dans les huit jours. Si dans ce délai
+vous ne m’avez pas fait parvenir cette
+somme, je la ferai rentrer de force et vous
+serez chassés de vos maisons.</p>
+
+<p class="sign sc">« Philippovic. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sans perdre de temps et sachant que la
+position devenait de plus en plus critique
+à Sérajewo, le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> donna
+l’ordre au général duc de Wurtemberg
+de se porter en avant pour marcher sur la
+capitale. Le duc de Wurtemberg, très
+aimé de ses soldats à cause de sa bravoure
+et de son affabilité, fit accomplir à
+ses hommes de véritables prodiges. Malgré
+les difficultés presque indescriptibles
+du terrain, les troupes firent des étapes
+de 12 à 16 heures par jour. La résistance
+des Bosniaques devenait de plus en plus
+vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer
+une escarmouche à Jaïce et cette aimable
+cité, célèbre par ses cascades, fut enlevée
+d’assaut.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, une affaire plus
+sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc se heurta
+à une force de 10 à 12,000 hommes, dont
+la moitié appartenait à l’armée régulière
+turque. L’artillerie et les munitions ne
+manquaient nullement aux Bosniaques qui
+firent mine d’entraver la marche du général
+autrichien. Pour passer outre, le duc
+de Wurtemberg dut se battre toute la journée
+et rompre à la baïonnette les lignes
+qu’on lui opposait. La conduite des
+troupes autrichiennes fut des plus brillantes
+et la victoire décisive. Une quantité
+considérable de trophées et de prisonniers,
+parmi lesquels 400 rédifs de l’armée
+régulière, attestèrent ce succès qui
+permit au duc de Wurtemberg de continuer
+sa marche.</p>
+
+<p>En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient
+du corps d’armée chargé d’occuper
+l’Herzégovine. La marche audacieuse,
+étant donné le terrain invraisemblable,
+du général Joanovich, avait réussi de la
+façon la plus complète. Tandis que les
+Herzégoviens en armes étaient retranchés
+sur les deux routes qui conduisent de
+Mostar en Dalmatie, les chasseurs de l’avant-garde
+se montrèrent dans les environs
+de Mostar, en arrière des guerriers
+farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne
+purent s’expliquer comment une armée
+avait pu passer, avec armes et bagages,
+par les gorges étroites des montagnes et
+des sentiers faits pour les chèvres. Ils
+étaient bien près de croire à quelque sortilège ;
+pourtant il fallut se rendre à l’évidence.</p>
+
+<p>L’anarchie régnait à Mostar ; plusieurs
+hauts fonctionnaires turcs avaient été
+massacrés et le consul autrichien n’avait
+dû son salut qu’à la fuite. Il s’était retiré
+à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques
+coups de feu furent échangés près du village
+de Cibulka, et, le 7 août, le général
+Joanovich entrait dans la capitale de ces
+Herzégoviens dont les sentiments belliqueux
+et l’amour de l’indépendance étaient
+de nature à inquiéter, à juste titre, le commandant
+du corps d’occupation.</p>
+
+<p>L’opération audacieuse et si bien conduite
+du général Joanovich lui valut l’approbation
+de tous les hommes du métier
+et l’admiration de la foule. On lui sut gré
+d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant
+le sang de ses soldats et en se
+présentant à l’ennemi avec un prestige qui
+tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar
+faisait faire un progrès énorme à l’occupation.
+La nouvelle de ce succès augmenta
+encore l’ardeur des troupes opérant
+en Bosnie et leur donna des ailes pour
+arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le
+49<sup>e</sup> anniversaire de la naissance de l’empereur
+François-Joseph approchait, et
+chacun dans l’armée aurait voulu envoyer
+à Vienne, comme cadeau, les clefs de
+Bosna-Seraï, le général en chef plus que
+tout autre. Aussi le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> accueillit
+assez mal Hafiz-Pacha, le <i>Vali</i> de
+Bosnie, qui était venu le trouver au quartier
+général pour l’engager à suspendre
+sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions
+de Constantinople.</p>
+
+<p>Le général en chef, depuis le début de
+la campagne, était outré de la duplicité
+ottomane. Il s’en expliqua avec une rude
+franchise et fit remarquer qu’il n’avait
+tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules
+instructions compatibles avec le traité de
+Berlin, en ordonnant aux autorités civiles
+et militaires d’accueillir les Autrichiens en
+amis et de calmer les populations au lieu
+de les exciter à une résistance inutile. Le
+général fournit à Hafiz-Pacha la preuve,
+qu’il venait d’acquérir, que trente bataillons
+de rédifs s’étaient joints à ces insurgés
+et que cette attitude forçait l’Autriche
+à mobiliser un nouveau corps d’armée.</p>
+
+<p>Quant à la demande de suspendre sa
+marche, le général en fit aussi peu de cas
+qu’il en avait fait de l’essai d’intervention
+d’un consul anglais : « Je suis au service
+de Sa Majesté Apostolique, répondit Philippovic
+et c’est d’elle seule que je puis
+recevoir des ordres ou des instructions. »</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, le général en
+chef prit ses dispositions pour arriver en
+vue de la capitale. Les troupes étaient
+divisées en trois partis ; il marchait lui-même
+à la tête du gros, tandis que le général
+Kaiffel se dirigeait avec une des ailes
+vers la citadelle, le général Tegetthoff
+s’avançait par la vieille route qui conduit
+directement à Zenica où l’entrevue de
+Philippovic avec le général turc avait
+eu lieu. Le 15 août, deux combats très
+meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la
+route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac
+où le centre et la division Kaiffel
+eurent à vaincre une résistance désespérée
+des milices qui, sorties de Sérajewo,
+s’étaient portées au-devant des Autrichiens.
+Le 17, la lutte recommença, à une
+dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo ;
+les Autrichiens partagés en trois
+divisions se dirigèrent sur les villages de
+Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière
+localité est située à l’issue d’un bois que
+l’artillerie dut fouiller pendant deux heures.
+L’acharnement des Bosniaques exigea
+les plus grands efforts de la part de
+l’armée ; les insurgés, renforcés par bon
+nombre de rédifs de l’armée régulière et
+conduits au feu par des officiers impériaux
+turcs, avaient l’avantage du nombre
+et des positions.</p>
+
+<p>Une marche hardie du général Vitterez
+à la tête de sa brigade, décida du succès
+de la journée. Ce général réussit à tourner
+la ligne de bataille des Bosniaques, et
+il surprit leurs réserves qui, se croyant en
+sûreté, préparaient tranquillement le repas
+du soir. L’effet des obus lancés par les
+pièces de montagne au milieu du campement
+fut terrifiant ; les Bosniaques prirent
+la fuite ; mais beaucoup n’échappèrent
+point aux feux de salve des fusils Werndl.
+Des canons, un matériel considérable
+(toutes les tentes et objets de campement),
+ainsi qu’un drapeau et 150 prisonniers
+restèrent entre les mains des vainqueurs.
+Lorsque les autres troupes
+bosniaques apprirent ce qui se passait,
+elles eurent la crainte, très justifiée d’ailleurs,
+d’être coupées et se retirèrent en
+toute hâte sur Sérajewo.</p>
+
+<p>La fatigue extrême des Autrichiens qui
+se battaient depuis trois jours ne leur
+permit pas de poursuivre l’ennemi jusque
+sous les murs de la ville, malgré tout le
+désir très ardent du général et de l’armée
+entière de fêter, à Sérajewo même, l’anniversaire
+impérial.</p>
+
+<p>Afin de consoler ses braves, François-Joseph
+eut la délicate attention d’adresser
+au général en chef un télégramme le remerciant,
+ainsi que toutes les troupes,
+« du beau cadeau d’anniversaire qu’ils lui
+avaient offert », en remportant les victoires
+de Han-Belovac, de Stina et de
+Kanaï. La fête de l’empereur fut célébrée
+dans les bivouacs avec tout l’éclat
+militaire, <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> en plein air, revue
+d’honneur, grand banquet offert par le
+général en chef aux officiers supérieurs,
+distribution de vin aux soldats, etc.</p>
+
+<p>Cette journée de fête servit en même
+temps de journée de repos, car, dès le
+lendemain, les marches forcées allaient recommencer.</p>
+
+<p>La prise rapide de Sérajewo s’imposait
+en raison des circonstances ; et c’est surtout
+au point de vue moral qu’il importait
+à l’armée impériale de faire flotter son
+drapeau sur la citadelle.</p>
+
+<p>Le tableau s’assombrissait de plus en
+plus dans les deux provinces et l’œuvre
+de la pacification devenait très dure.
+La soumission rapide de Mostar, où le
+général Joanovich s’efforçait d’installer
+une bonne administration locale et de rassurer
+les mahométans sur ses intentions à
+l’égard de leur culte et de leurs mœurs, ne
+servit pas d’exemple au reste de l’Herzégovine.
+Des bandes armées se montraient
+de tous côtés et les détachements autrichiens
+envoyés pour prendre possession
+de différents points, se heurtaient partout
+à la plus vive résistance. Malheur aux
+patrouilles isolées, aux petits groupes qui
+s’engageaient dans cette contrée sauvage !
+Ils étaient surpris et massacrés sur-le-champ.</p>
+
+<p>Ici les mahométans n’étaient pas à
+craindre seulement ; le Monténégro accentuait
+son attitude hostile à l’empire austro-hongrois ;
+on colportait des ordres de
+résistance attribués au prince Nikita, et
+à son principal conseiller, le sénateur Pelkovitsch.</p>
+
+<p>La Serbie, poussée par la Russie, élevait
+de nouveau des prétentions sur la
+Bosnie, et l’envoi d’un corps d’observation
+de 10,000 hommes sur la Drina avait
+causé de vives inquiétudes à Budapesth.
+Les catholiques, de leur côté, avaient
+fondé, sur l’occupation, des espérances
+ultramontaines que les instructions tolérantes
+du général Joanovich ne satisfaisaient
+nullement.</p>
+
+<p>Les velléités de résistance furent encouragées
+par un coup de main heureux,
+exécuté par une bande d’Herzégoviens,
+près de Stolac. Les Autrichiens y perdirent
+plus de 160 hommes, et la garnison
+de cette petite place fut sérieusement menacée.
+Le général Joanovich dut expédier
+une forte colonne de troupes, pour dégager
+cette garnison et rétablir les communications
+avec Mostar. En même temps, à
+l’autre extrémité du territoire occupé, sur
+les derrières de l’armée et à proximité de
+la frontière croate, des milliers de musulmans
+pénétraient dans la ville de Banjaluka,
+en chassaient les habitants chrétiens
+et se fusillaient pendant plusieurs heures
+avec les troupes massées devant la caserne
+et devant l’hôpital, où les blessés
+coururent les plus grands dangers.</p>
+
+<p>Il fallut envoyer une batterie d’artillerie
+pour chasser les assaillants qui ne
+se retirèrent qu’après avoir couvert les
+ruelles de la ville de cadavres. Le lendemain,
+de nouvelles bandes s’introduisaient
+dans la ville, et mettaient le feu
+au quartier chrétien. Il fallut encore les
+déloger à coups de canon. Enfin à Doboy,
+sur la ligne d’étape de l’armée autrichienne,
+le général Szapary et sa division
+se trouvaient dans la situation la
+plus critique. Le chef réclamait avec
+insistance des renforts. Le gouvernement
+impérial et royal prit alors des
+décisions conformes aux événements.</p>
+
+<p>Le conseil des ministres assemblé à
+Vienne sous la présidence de l’empereur,
+ordonna la mobilisation de deux corps
+d’armée, et la réalisation du crédit de
+60 millions de florins, voté par les délégations
+en vue des événements d’Orient.
+Mais en même temps, défense absolue
+fut faite aux journaux de révéler le
+moindre détail sur les dispositions militaires
+prises par le ministre de la
+guerre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="arg">Sérajewo au mois d’août 1878. — Caractère belliqueux de
+la population. — Souvenirs de 1697. — La dictature du
+clergé. — Le Chéri ; proscription des costumes européens. — Hadji-Loja
+et Petrarki. — La « Commune » bosniaque. — Blessure
+de Hadji-Loja. — Tentatives d’apaisement
+de la bourgeoisie. — Malgré les efforts pacifiques,
+la lutte s’engage. — Dispositions stratégiques. — Prise
+de la citadelle. — Une nouvelle Saragosse. — L’hôpital.</p>
+
+
+<p>La capitale de la Bosnie présentait,
+dans la première moitié d’août 1878, tous
+les signes caractéristiques d’une ville
+en pleine insurrection. L’exaltation des
+esprits et l’anarchie dominaient partout.
+L’idée de résister aux soldats de « l’empereur
+souabe » avait prévalu et une résolution
+farouche remplissait l’âme de tous
+les musulmans. Cette population a eu
+souvent des aspirations belliqueuses et
+elle n’a jamais regardé aux sacrifices,
+lorsqu’il s’agissait de se défendre contre
+l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo
+résistèrent au prince Eugène,
+tandis que l’illustre capitaine avait pu
+traverser la plus grande partie du pays
+sans être arrêté par des obstacles militaires.
+En arrivant devant Sérajewo,
+Eugène adressa une lettre au chef de la
+communauté, aux anciens, et à toute la
+population, pour les engager à se rendre
+et à bien accueillir les troupes impériales
+qu’il commandait. Cette lettre fut
+portée à Sérajewo par un enseigne escorté
+d’un trompette. Les Bosniaques
+répondirent aux ouvertures du prince
+Eugène en massacrant les parlementaires.
+Alors le général ordonna l’assaut
+qui réussit, et fut suivi de scènes de pillage
+et de meurtre. Une grande partie des
+habitants furent passés au fil de l’épée,
+et les efforts du grand capitaine, pour
+arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux.
+Seraglio, comme on l’appelait
+alors dans les récits qui arrivaient du
+théâtre de la guerre, fut saccagé de fond
+en comble ; des incendies éclatèrent, et la
+ruine des malheureux habitants fut ainsi
+complète. A cent quatre-vingts ans de
+distance, les scènes d’horreur dont les
+chroniques nous ont transmis le récit,
+allaient se renouveler.</p>
+
+<p>L’autorité suprême de la ville était
+entre les mains d’une sorte de comité
+de salut public composé <i>d’imans</i> (prêtres),
+<i>derviches</i> et musulmans fanatiques
+dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du
+moins le héros, le grand exécuteur des
+décisions. Le gouvernement provisoire
+de Sérajewo avait des allures à la fois
+très religieuses et ultradémagogiques.</p>
+
+<p>Il avait proclamé le <i>Chéri</i>, c’est-à-dire
+la loi du Prophète Mahomet, le Coran
+dont les versets et les aphorismes, remplacèrent
+toutes les lois, règles et ordonnances.
+Cette rigueur fut poussée si loin,
+que défense fut faite de porter le costume
+franc ou chrétien. Il y eut une seule
+exception faite en faveur de M. Koltesch,
+le médecin dont il est question plus haut,
+qui eut l’autorisation de garder sa redingote
+et son chapeau.</p>
+
+<p>Pour tout autre, l’exhibition d’une
+semblable défroque entraînait des mauvais
+traitements et la prison. Pendant
+toute la journée et souvent au milieu
+de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou
+fausse venait alarmer la population, des
+meetings s’organisaient dans la <i>Cartschia</i>
+(quartier marchand), dans les cours
+des mosquées, dans les cimetières au
+milieu des tombes. La foule accourait en
+armes, et les orateurs faisaient assaut de
+violence. Quelques-uns parlaient avec une
+éloquence très naturelle et très pittoresque,
+tandis que les discours des imans et
+des derviches respiraient le plus âpre
+fanatisme, et rappelaient les prédications
+de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs.
+Puis, ils faisaient des processions
+à travers la ville, au bruit des mousquets,
+des chants d’invocation adressés
+à Allah et des cavalcades ayant tout le
+pittoresque des <i>fantasias</i> arabes.</p>
+
+<p>Pourtant ce mouvement avait aussi
+un côté sérieux et non pas purement
+décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir
+la guerre sainte, et pour nourrir
+toutes les recrues qui paradaient dans
+les rues ; on s’adressa aux riches négociants
+chrétiens, et surtout aux Serbes
+et aux Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits
+antérieurs dans les forêts autour de
+Sérajewo rendaient bien propre à ce
+genre d’expédition, se mettait à la tête
+des requérants armés et venait frapper
+à la porte des nababs, dont il visait
+la caisse.</p>
+
+<p>Un jour, il arriva chez le très riche
+et très rusé marchand grec Pétrarki, le
+principal commerçant de la Bosnie. La
+contribution atteignait un chiffre énorme,
+et capable d’émouvoir même un millionnaire.</p>
+
+<p>En arrivant devant la demeure du Grec,
+Hadji-Loja trouva le négociant debout à
+l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina
+et tendit la main à Hadji, pour l’aider à
+descendre de son cheval. Puis, il le conduisit
+dans ses appartements, où le café et
+le chibouque furent offerts au dictateur
+populaire, sans lui laisser le loisir de produire
+sa requête. Petrarki accabla le Turc
+de compliments, d’épithètes aussi imagées
+que flatteuses, — puis tout à coup, il
+feignit de s’extasier sur la simplicité de la
+mise du « héros ». Il courut à un bahut, et
+en tira un magnifique manteau de couleur
+cramoisie et d’une étoffe précieuse ; une
+pièce magnifique, digne d’un empereur
+romain. En un tour de main, Hadji fut
+revêtu de ce vêtement de parade. « Il est
+fait pour toi, s’écria avec admiration le
+négociant ; jamais humain n’a eu mine
+aussi fière ! Comme le peuple va t’acclamer
+lorsqu’il te verra ainsi ! J’entends
+d’ici les cris des populations. »</p>
+
+<p>Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation,
+en ce moment, que d’aller se
+montrer à ses acolytes, aussi superbement
+attifé. Il prit congé de son hôte,
+qui l’accompagna jusqu’à la porte de la
+rue, avec force salamalecs, et en versant
+des torrents de louanges sur la tête
+de son interlocuteur, qui se jucha sur
+son cheval et partit, désireux de montrer
+son manteau dans tout Sérajewo, ayant
+complètement oublié l’objet de sa visite,
+la grosse contribution de guerre !</p>
+
+<p>Cependant Hadji-Loja qui depuis ne
+quitta plus le manteau rouge donné par
+le négociant grec, n’était pas d’accord
+avec tous les membres du comité de salut
+public. Quelques-uns lui reprochaient avec
+violence des actes de brigandage qu’il aurait
+commis, bien que les ordres de l’autorité
+supérieure défendissent toute exaction.
+Hadji demanda à présenter sa justification
+devant le comité assemblé. Mais en montant
+l’escalier de la maison communale,
+le fusil tout chargé que le dictateur portait
+selon son habitude en bandoulière, partit
+tout à coup, et Hadji eut la jambe droite
+trouée. Il dut être transféré à l’hôpital. — Il
+s’y trouvait encore lorsque les Autrichiens
+pénétrèrent dans la ville.</p>
+
+<p>En présence du gouvernement insurrectionnel,
+les notables — chrétiens et musulmans,
+également inquiets, tremblant
+tous pour leur existence et leurs biens,
+avaient essayé de constituer un contre-poids :
+un comité conservateur qui s’efforçait
+d’apaiser les esprits. Une délégation
+était partie pour le quartier général
+autrichien, afin d’engager le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
+à presser le mouvement de ses
+troupes, lui promettant l’appui des classes
+aisées de la population de Sérajewo. Le
+18 août, à la suite des revers essuyés par
+les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa,
+la terreur s’empara d’une grande partie
+des gens armés qui, naguère encore,
+juraient de se faire tailler en pièces.</p>
+
+<p>Il était permis de supposer que tous les
+projets de résistance avaient été abandonnés,
+et que les Autrichiens prendraient
+possession paisiblement de la ville. C’était
+là l’opinion générale des négociants aisés,
+et comme des patrouilles de hussards
+s’étaient montrées dans les environs, le 18,
+on pouvait attendre le reste de la garnison
+pour le lendemain 19. Mais les paisibles
+habitants de Sérajewo avaient compté
+sans le clergé musulman, sans les prédications
+enflammées des derviches et des
+<i>imans</i> qui avaient réveillé les courages
+abattus, surexcité les sentiments fanatiques
+et remis les armes entre les mains
+de ceux qui les avaient laissé échapper.</p>
+
+<p>C’est pourquoi, à la très grande surprise
+des bons bourgeois qui se croyaient
+au bout de leurs peines, après trois semaines
+de tribulations, ils furent réveillés,
+le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle
+se mêlait la basse-taille grondante du
+canon.</p>
+
+<p>Le général Kaiffel, après avoir passé la
+Bosna, à la hauteur du village de Poppovic,
+se dirigea en ligne droite sur le monticule
+que couronne la citadelle, et il mit
+en position son artillerie pour battre la
+place en brèche. La canonnade dura de
+sept heures à dix heures du matin ; on ne
+se fit pas grand mal ni d’un côté, ni de
+l’autre, mais les murailles de la citadelle
+furent réduites en miettes.</p>
+
+<p>Pendant ce duel d’artillerie, le centre de
+l’armée, ayant à sa tête le général en chef,
+s’était emparé d’une des collines qui encadrent
+la ville, le <i>Debelo Brdo</i>, en face de
+la citadelle. Maintenant l’artillerie autrichienne
+put rectifier son tir très utilement.
+A onze heures, les canons bosniaques,
+dans la citadelle, sont démontés, et les
+servants tués. Le castel est au pouvoir des
+troupes impériales, qui dévalent vers la
+ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours
+suivi la route de plaine, vient de
+pénétrer également par un autre point.</p>
+
+<p>Mais la lutte n’est pas finie, loin de là.
+Les Turcs fanatisés se sont retranchés
+dans leurs maisons. Les ruelles étroites
+sont barricadées, plusieurs édifices, notamment
+l’hôpital militaire, sont transformés
+en redoutes. Derrière les murs, près
+des meurtrières, dans l’embrasure des
+fenêtres grillées, sous la voûte des portes,
+partout des hommes armés, des femmes
+même couchent en joue les assaillants.
+Un feu de file très nourri ravage les premiers
+rangs des Autrichiens qui pénètrent
+dans les rues. Les ennemis sont invisibles ;
+il est impossible de les atteindre
+dans leurs cachettes. Les assaillants sont
+livrés au plomb meurtrier sans pouvoir se
+défendre, il faut emporter chaque maison,
+chaque masure, il faut acheter au prix de
+torrents de sang le moindre progrès que
+l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse.
+Le fusil devient inutile, c’est à coups de
+baïonnette et à coups de crosse de fusil
+que les soldats, en proie à une fureur
+facile à comprendre, frappent et tuent tous
+ceux qui leur tombent sous la main pendant
+ce furieux assaut.</p>
+
+<p>A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent
+de leurs lits ; leurs mains amaigries
+et tremblantes s’emparent des fusils et
+ils les déchargent par les fenêtres. Quelques
+maisons avoisinant l’hôpital sont
+incendiées, alors on voit, pareils à de
+sinistres gnomes, des enfants turcs de dix
+à douze ans s’élancer du sein des flammes
+munis du redoutable kandjar dont ils essayent
+de frapper les soldats.</p>
+
+<p>La griserie de la mort s’est emparée
+de tous ces musulmans. Voyant
+qu’en dépit de leur résistance si opiniâtre,
+de leur fusillade si retentissante, les Autrichiens
+se rendent peu à peu maîtres
+de la ville et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger,
+ils se précipitent au-devant des
+troupes, découvrant leur poitrine et appelant
+le trépas. Le massacre par lequel se
+terminent toujours les batailles des rues,
+dura jusqu’à trois heures de l’après-midi.
+Alors les troupes impériales occupaient
+toute la ville, et les coups de feu avaient
+cessé. Le général Philippovic, qui est
+resté sur un monticule d’où il pouvait
+suivre la lutte très exactement et jusque
+dans ses moindres détails, fit son entrée
+dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva
+Hafiz-Pacha et quelques officiers supérieurs
+turcs. Le <i>vali</i> dut engager sa parole
+d’honneur de ne pas quitter la ville.
+Une enquête sommaire révéla des circonstances
+assez compromettantes pour le
+général turc. C’est ainsi que l’on apprit
+qu’il avait reçu du sultan une proclamation
+ordonnant aux musulmans de se
+soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait
+pas été publiée. Cette découverte
+amena l’arrestation provisoire du <i>vali</i> qui
+fut dirigé dès le lendemain sur Brood ;
+on ne tarda pas du reste à le relâcher.
+A cinq heures du soir, le drapeau
+jaune et noir fut planté sur la
+citadelle et salué de 101 coups de canon.
+Les musiques militaires jouèrent
+l’hymne national. Bosnaï-Séraï était désormais
+une ville autrichienne.</p>
+
+<p>La journée du 19 avait coûté environ
+trois ou quatre cents morts et blessés à
+l’armée impériale ; on estime à plus du
+double les pertes subies par les Bosniaques.
+En outre, ceux-ci avaient laissé
+entre les mains de l’ennemi plus de cinquante
+canons, un million de cartouches,
+des provisions considérables de
+linges et de vêtements. Une proclamation
+du général en chef prescrivant de
+livrer sans délai et sous peine de mort
+toutes les armes détenues par les particuliers,
+fit affluer les fusils de tout calibre,
+les carabines de prix, les canardières
+et des armes de luxe aux crosses
+incrustées et aux canons ornés d’images
+gravées.</p>
+
+<p>Le général Philippovic reçut plusieurs
+députations ; à tous il parla un
+langage très franc et très ferme, appuyant
+surtout sur son intention de pacifier le
+pays dans le plus bref délai possible.
+C’était là un engagement qui tirait à conséquence,
+car les bandes organisées qui
+avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet
+au 19 août, n’avaient pas été détruites ;
+elles constituaient une petite armée de
+douze à quinze mille hommes qui campait
+à quelques lieues seulement de la
+capitale. La route d’étapes de Sérajewo
+à Brood était si peu sûre, que le <span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span>
+crut devoir refuser à l’attaché
+militaire français à Constantinople, qui
+avait suivi tous ces événements, un
+laisser-passer pour rentrer <i>seul</i> à Brood.
+Notre compatriote a dû faire route avec
+un convoi militaire. A Doboy, la situation
+était la même et les musulmans fanatiques
+de la Croatie turque s’agitaient
+à la voix des muftis qui établirent leur
+siège dans la ville de Livno.</p>
+
+<p>En Autriche-Hongrie les mesures prescrites
+par le ministère de la guerre reçurent
+leur exécution. La rapidité avec
+laquelle les corps furent mobilisés, témoigna
+de l’excellence de la nouvelle
+organisation militaire de la monarchie ;
+de toutes parts les réservistes accouraient
+au rendez-vous qui leur avait été
+assigné, pour être dirigés par wagon ou
+par bateau à vapeur sur la frontière croate,
+afin de faire partie de ce qui s’appellera
+désormais la <i>seconde occupation</i>.</p>
+
+<p>Les premières troupes de renfort durent
+se joindre à celles du général Szapary ;
+elles arrivèrent juste à point, car
+l’insurrection, dans ces parages, prenait
+toutes les proportions d’une véritable
+campagne organisée selon toutes les lois
+de la guerre. L’ardeur du fanatisme était
+servie ici par des officiers expérimentés
+et des munitions en quantité suffisante.</p>
+
+<p>Le problème du général Szapary consistait
+dans ceci : ne pas laisser les insurgés
+s’emparer du village de Doboy,
+dont la prise aurait entraîné la perte des
+lignes de communications. Aussi, pendant
+que le général en chef entrait victorieusement
+à Sérajewo, M. de Szapary
+luttait en véritable désespéré, pendant
+quatre jours, contre les masses venant à
+la fois de Tuzla et de Livno et dont
+l’audace fut stimulée par des succès partiels.
+Mais, dans la vingtième division,
+chaque soldat se rendait compte de l’importance
+de la tâche commune et tous
+secondèrent leur général. Les hauteurs
+environnant Doboy, Doboy même, furent
+transformées en redoutes, fortifiées avec
+art et défendues à outrance<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Les Bosniaques
+furent tenus à distance jusqu’à
+l’arrivée des renforts et alors les choses
+changèrent de face.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur
+l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major
+austro-hongrois.</p>
+</div>
+<p>On se battait également dans les environs
+de l’antique et pittoresque capitale
+de la Bosnie, à Travnik où le
+général duc de Wurtemberg s’était enfermé
+avec une garnison assez faible, la
+majeure partie de ses troupes étant partie
+pour le quartier général. Le duc
+soutint plusieurs combats heureux ; il
+fit même un assez grand nombre de prisonniers
+qui furent envoyés à Gradiska,
+en Croatie. Il allait se ressentir également
+d’une façon très heureuse des secours
+qu’on lui destinait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="arg">La seconde occupation. — Échecs partiels des Autrichiens
+à Bihac. — Les combats autour de Dolovy. — La situation
+à Sérajewo. — La Romanja Planina. — Passage de la
+Save. — Marche sur Tuzla. — Occupation de Livno et
+de Zevornik. — La fin des hostilités.</p>
+
+
+<p>La prise de la capitale n’avait nullement
+produit sur les Bosniaques l’effet
+qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja,
+d’abord capturé à l’hôpital, avait réussi
+à s’échapper et il se trouvait à la tête de
+plus de 13,000 insurgés, qui campaient
+à proximité de Sérajewo dans des défilés
+inaccessibles. Obligé d’échelonner
+ses troupes sur le parcours de Brood à
+Sérajewo et d’en détacher un grand nombre
+pour accompagner et couvrir les convois,
+c’est à peine si le général en chef
+avait sous la main des forces assez nombreuses
+pour se maintenir dans la ville
+prise d’assaut et où couvait encore l’hostilité
+de toute la population musulmane.
+Il fallait payer d’audace et terrifier les
+insurgés qui seraient tentés de recourir
+de nouveau aux armes. La cour martiale
+siégeait en permanence ; un grand nombre
+de sentences de mort furent prononcées et
+exécutées séance tenante, avec toute la
+rapidité nécessaire pour frapper l’esprit des
+populations. La Turquie n’étant pas en
+guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant
+la Bosnie en vertu d’un mandat
+délivré par un congrès où la Porte était
+régulièrement représentée et dont elle
+devait accepter les décisions, les combattants
+bosniaques n’étaient pas considérés
+comme des belligérants ; ils étaient, aux
+yeux du général en chef, des rebelles qui,
+en commettant des actes d’hostilité, alors
+que l’état de guerre n’avait pas été proclamé,
+se plaçaient eux-mêmes hors du
+droit des gens. C’est là-dessus que se
+basait l’autorité militaire pour faire rechercher
+tous les chefs de la résistance
+armée et les individus coupables de
+meurtre et de pillage. Parmi les personnes
+arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna,
+qui passait pour avoir organisé la
+résistance et poussé au combat tous ceux
+qui eussent préféré se rendre sans
+bataille.</p>
+
+<p>Un traître, compatriote et coreligionnaire
+de l’iman, avait révélé sa retraite.
+Hadji-Hafna, un beau vieillard, solide
+comme un chêne, aux traits pleins de
+noblesse, et le visage encadré par une
+vénérable barbe blanche, fut immédiatement
+amené devant la cour martiale.
+Loin de nier, il se vanta d’avoir prêché
+la guerre sainte et d’avoir tué de sa main
+bon nombre d’ennemis. « Sans moi, dit-il
+aux juges militaires, vous entriez ici
+sans tirer un coup de fusil, sans perdre
+un seul de vos hommes. Le combat du
+19, c’est mon œuvre. » Au cours des débats,
+il entra dans une telle fureur, il
+prit vis-à-vis des officiers une attitude
+tellement menaçante, que le président
+ordonna de l’enchaîner.</p>
+
+<p>L’exécution eut lieu le soir même à la
+tombée de la nuit.</p>
+
+<p>Un piquet d’infanterie escorta le condamné
+au gibet qui avait été dressé sur
+les bords de la Miljanka. Tout à coup, le
+délinquant rompt ses liens, s’élance sur
+un des soldats de l’escorte, lui arrache
+son fusil et fait feu sur l’officier qui
+commandait le détachement. Il fallut l’attacher
+très étroitement et le porter jusqu’au
+lieu du supplice. Quelle horrible
+chose que la guerre ! Quelques jours
+après, le général Philippovic fut averti
+d’un complot ayant pour but de brûler
+la ville et de massacrer la garnison à
+la faveur du tumulte. De nouvelles arrestations
+et d’autres exécutions eurent
+lieu. Un des condamnés, riche négociant,
+offrit jusqu’à 250,000 francs pour se racheter.
+Plus tard, un ordre de l’empereur
+mit un terme aux exécutions sommaires.</p>
+
+<p>Elles ne suffisaient pas pourtant pour
+assurer la sécurité de la capitale. A
+périodes fixes, des rumeurs inquiétantes
+circulaient sur les intentions des insurgés
+qui avaient réussi à s’échapper le
+19 août, en disant qu’ils étaient tout disposés
+à marcher sur la ville avec des
+forces supérieures et à s’emparer de la
+place. Afin de les tenir à distance et de
+donner de l’air à ses troupes, le général
+envoya une forte reconnaissance à 12 ou
+15 kilomètres de la ville. Le brouillard fut
+tellement épais que la colonne s’égara
+dans un bois ; le guide jura ses grands
+dieux qu’il ne s’y reconnaissait plus. En
+effet, on n’y voyait pas à dix pas. On
+arriva, en se dirigeant avec la boussole,
+jusqu’au pied de la montagne <i>Romanja
+Planina</i>, sur laquelle étaient campés les
+insurgés. Prévenu aussitôt, le général en
+chef expédia le général Tegetthoff à la tête
+d’une brigade avec l’ordre précis d’enlever
+la position. L’attaque fut très vive ;
+les Bosniaques s’étaient retranchés dans
+un « han » à mi-côte et accablaient les
+assaillants de projectiles. Une charge
+furieuse à la baïonnette décida de la
+journée, et non sans avoir subi de fortes
+pertes, les braves troupes autrichiennes
+campèrent sur la <i>Romanja Planina</i>, où
+elles se hâtèrent de se retrancher. On put
+donc respirer plus tranquillement à Sérajewo
+où le général en chef organisait
+la municipalité et faisait procéder à la
+rentrée — en nature — de la dîme.</p>
+
+<p>Tandis que les corps mobilisés étaient
+rassemblés en toute hâte, avec une grande
+précision qui faisait l’éloge de la nouvelle
+organisation autrichienne, plusieurs
+bandes de Bosniaques poussaient l’audace
+jusqu’à envahir le territoire hongrois
+dans les environs de Carlstadt. Ils
+exécutaient ainsi une menace qu’ils avaient
+adressée précédemment à leurs voisins du
+Banat : « Si vous venez chez nous, avaient
+dit les Bosniaques, nous irons vous trouver
+sur vos terres, nous brûlerons, nous
+massacrerons, nous pillerons tout. » En
+effet, des déprédations, qui rappelaient les
+razzias des Turcs dans les anciennes provinces
+de la frontière militaire, furent
+commises et les habitants manquaient
+d’armes pour se défendre. Cependant il
+suffit de l’arrivée de quelques compagnies
+et d’une distribution de fusils pour mettre
+un terme à ces actes de brigandage. Le
+général Szapary occupait toujours les
+lignes de Doboy. Ses troupes, composées
+du 35<sup>me</sup> et 61<sup>me</sup> de ligne, du 6<sup>me</sup> et 70<sup>me</sup>
+de la réserve et du 31<sup>me</sup> chasseurs,
+montrèrent un héroïsme inébranlable et
+ajoutèrent par leur courage de magnifiques
+fleurons à la couronne de lauriers
+de l’armée impériale. Pendant tout ce
+mois de septembre, ils repoussèrent des
+attaques furieuses de l’ennemi qui se renouvelaient
+plusieurs fois par semaine.</p>
+
+<p>Ils avaient créé des retranchements qui
+méritèrent le nom de <i>Plevna de Bosnie</i>.
+Sans l’abnégation et l’esprit de sacrifice
+de ces troupes, la ligne de communication
+entre Brood et Sérajewo était
+coupée. Le général en chef était exposé
+à subir une véritable catastrophe. La
+défense de Doboy est un des plus beaux
+faits militaires du siècle. Elle rappelle
+plusieurs épisodes des guerres d’Algérie,
+sans exclure les défenses de Tlemcen
+et de Mazagran. Rien ne put diminuer la
+fermeté d’âme du général et la vaillance
+des soldats, ni les privations résultant
+de la difficulté d’approvisionnement, ni
+les intempéries de la saison, ni les échecs
+que la supériorité numérique infligeait
+parfois à leurs camarades chargés de
+prendre l’offensive, car enfin cette occupation
+était devenue une guerre tellement
+sérieuse, que les Bosniaques eurent à
+s’enorgueillir des quelques avantages remportés
+sur les généraux de l’Empereur.</p>
+
+<p>Le plus maltraité fut le général Zach.
+Au commencement de septembre, il exécuta
+une marche forcée à la tête des deux
+régiments Arnoldi et Jellacic contre la
+place forte de Bihac. Celle-ci avait été très
+fortement retranchée et l’on y comptait 8 à
+10,000 Bosniaques bien pourvus d’armes.
+Il fallut procéder à l’assaut ; il fut donné et
+coûta plus de 600 hommes morts et blessés
+aux Autrichiens ; mais les retranchements
+restèrent aux mains des assaillants,
+pas pour longtemps, car le lendemain, de
+nouvelles masses d’insurgés s’étant montrées,
+le général Zach dut évacuer la position
+et rallier, non sans efforts et non
+sans quelques pertes, le gros de l’armée.</p>
+
+<p>Enfin, pour compléter le tableau, des
+tirailleurs bosniaques embusqués sur les
+bords de la Save canardaient tous les bateaux
+passant sur le fleuve ; on fut obligé
+de suspendre à peu près complètement
+la navigation. En même temps, une bande
+s’emparait par surprise des défilés de
+Maglay signalés comme dangereux par
+le prince Eugène de Savoie et fusillait à
+bout portant les conducteurs des malles-postes.
+L’inquiétude était grande à Vienne,
+les journaux les plus lus, qui, dès le début,
+s’étaient prononcés contre l’occupation,
+ne rassuraient guère le public. Le
+général en chef qui aurait voulu, en raison
+de la situation stratégique, et pour être
+en communication directe et non-interrompue
+avec Vienne, transférer le quartier
+général de Sérajewo à Brood, dut
+renoncer à ce projet pour ne pas faire
+croire à de véritables désastres, tandis
+qu’on se trouvait seulement en présence
+de difficultés considérables et d’échecs
+partiels qui allaient cesser par suite de
+l’arrivée des renforts.</p>
+
+<p>La première opération qui montra l’arrivée
+sur le terrain de troupes fraîches et
+nombreuses fut le passage de la Save. Il
+s’agissait d’attaquer Tuzla et Zvornik (sur
+la frontière serbe) des deux côtés, par la
+Save et par la route de Doboy. Le passage,
+tenu soigneusement secret, eut lieu près
+de Samatz, tandis que des préparatifs
+faits vis-à-vis de la ville commerçante de
+Bertchka, le centre du commerce des
+prunes, laissaient prévoir une attaque de
+ce côté. En même temps les positions de
+Doboy recevaient des renforts très considérables.
+Alors, c’est-à-dire à partir du
+15 septembre, les opérations furent très
+vigoureusement poussées et comme le général
+Philippovic l’avait déclaré publiquement,
+la pacification fut assurée pour
+le mois d’octobre. Il n’y eut même pas de
+grandes batailles livrées ; les insurgés
+s’étaient montrés entreprenants et belliqueux
+tant qu’ils se sentaient en nombre ;
+en présence des renforts, ils n’attendaient
+même pas l’ennemi. Le fameux mufti de
+Gorni-Tuzla qui tenait dans cette ville à la
+tête de 6,000 hommes et qui avait contraint
+tous les habitants valides, même
+les plus pacifiques, à prendre les armes,
+battit prudemment en retraite sur le territoire
+serbe, lorsqu’il s’aperçut que la position
+n’était plus tenable. Le général
+Waldstœtter put traverser sans coup férir
+et sans soutenir de combats sérieux l’espace
+compris entre Doboy et Tuzla ; il
+trouva tout le pays abandonné par les habitants
+musulmans. Il s’attendait à un combat
+acharné aux environs de Tuzla ; mais
+il ne rencontra pas plus de soldats ennemis
+que de fidèles musulmans. Après
+l’occupation de Tuzla, les Autrichiens
+poussèrent jusqu’à la frontière serbe et
+s’emparèrent de Zvornik dont les fortifications
+auraient pu permettre une longue
+résistance.</p>
+
+<p>Le même jour presque, le duc de Wurtemberg,
+sortant de Trawnik, prenait l’offensive
+et se dirigeait sur Livno, résidence
+d’un mufti, à qui le canon dut parler. Après
+un bombardement de deux heures, la
+place fut rendue.</p>
+
+<p>Vers le milieu d’octobre, il ne restait
+plus à faire reconnaître la bannière autrichienne
+que dans quelques districts montagneux
+de l’Herzégovine et dans le
+Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais,
+envoyés par la redoutable ligue,
+dont les séides venaient justement de
+massacrer le <i>muchir</i> Mehemet-Ali, étaient
+attendus.</p>
+
+<p>Dans le courant du mois d’octobre, une
+partie des réservistes rentra dans ses
+foyers et l’administration militaire put songer
+sérieusement à préparer l’hivernage de
+l’armée. La première condition était d’assurer
+l’approvisionnement des troupes,
+en créant des routes et autant que possible,
+des chemins de fer. Les propositions
+ne manquaient pas à ce sujet et on n’avait
+à Sérajewo que l’embarras du choix.</p>
+
+<p>Hadji-Loja, le chef des insurgés, après
+avoir échappé une première fois aux
+troupes impériales, traqué par toute la
+contrée, fut appréhendé au corps pour la
+seconde fois. On le découvrit dans une
+cabane isolée. Sa blessure à la jambe se
+rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser
+sur une voiture remplie de paille.
+C’est ainsi qu’il fut transporté à Brood, et
+qu’il traversa toute la Hongrie et une
+grande partie des pays héréditaires de
+l’Autriche. Partout dans les gares où le
+train devait passer, la foule des curieux
+se porta sur les quais, pour regarder de
+près ce grand musulman, haut de six
+pieds, qui avait l’air d’un superbe bandit,
+vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros
+turban, trompant la douleur que lui occasionnait
+sa blessure en fumant avec
+volupté les blondes cigarettes d’Orient.
+Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection,
+s’en tira à meilleur compte que ses compagnons
+pris sur le fait à Sérajewo et
+envoyés devant la cour martiale. Le conseil
+de guerre le condamna à mort, il est
+vrai, mais la clémence impériale réduisit
+cette peine à cinq années de prison.</p>
+
+<p>Il subit cette peine avec l’indifférence
+des Orientaux, dans la forteresse de Josefstadt
+en Bohême. Quand il fut libéré, il partit
+pour La Mecque où l’ex-insurgé passe
+son temps en adoration devant le tombeau
+du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que
+dans la Bosnie complètement pacifiée,
+vivant calme et heureuse sous l’égide
+d’une administration forte et paternelle, il
+n’y avait plus de place pour un homme de
+sa trempe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="arg">De Solvay à Gorni-Tuzla. — Une ville industrielle à ses
+débuts. — Mines de charbon. — Briqueteries et salines. — La
+population de Tuzla. — Les Tziganes à demeure fixe. — Un
+enlèvement suivi de duel à mort. — La poste de
+Tuzla à Bercka. — Le commerce des prunes. — Voyage
+de Briska à Belgrade. — Visites diplomatiques.</p>
+
+
+<p>On ne se lasse pas d’admirer la belle,
+la superbe nature en Bosnie. On éprouve
+un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de
+ces sites si pittoresques, que la jouissance
+est inattendue et que le voyageur ne
+croyait pas retrouver ici, en Orient, les
+magnifiques vues alpestres de la Suisse.
+Lorsque la Bosnie sera mieux connue,
+lorsque l’administration actuelle aura
+complété son œuvre de civilisation, nul
+doute que les touristes n’affluent dans
+ces belles contrées, et avec les touristes,
+membres de clubs alpins et autres, les
+chasseurs et les baigneurs. Les eaux
+thermales, en effet, abondent dans le pays,
+et grâce à la sollicitude du ministre,
+M. de Kallay, elles ont été examinées par
+des hommes de l’art, qui tous se sont
+prononcés dans le sens le plus favorable.</p>
+
+<p>Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation
+de ces thermes afin d’attirer la
+clientèle. Le gouvernement, qui sait fort
+bien que dans un pays aussi neuf tout
+doit émaner de son initiative, a pris sagement
+les devants et il procède en ce moment
+à l’installation des bains d’Illitz, à
+quelques kilomètres de Sérajewo et à peu
+de distance des sources de la Bosna. Le
+site est des plus charmants et la promenade
+de Sérajewo à Illitz est, par les belles
+soirées ou les matinées, mouillées de
+rosée du printemps et de l’automne, tout
+simplement délicieuse. On suit d’abord la
+belle route de Sérajewo à Mostar dont
+l’administration austro-hongroise a doté le
+pays. Elle court vers les hautes montagnes
+dont les crêtes verdoyantes, couronnées
+de neige, ferment l’horizon au milieu
+des champs qu’une colonie d’agriculteurs
+serbes et bulgares cultivent à souhait. Des
+maisons villageoises, bâties en pierre et
+très cossues, ornent le paysage. Une villa
+d’une construction tout à fait originale,
+bâtie tout en vitres comme la maison de
+verre de l’antiquité, attire les regards du
+voyageur. — Cette belle maison manque
+d’habitants. Il y a plus de dix ans que les
+propriétaires sont partis et l’on ne sait à
+qui s’adresser pour louer. Des groupes de
+paysans serbes en costume de gala très
+pittoresque — si c’est un dimanche — passent
+en chantant. Les filles sont fort jolies
+et folâtrent d’une façon câline et gracieuse
+avec leurs cavaliers champêtres qui portent
+des costumes également fort pittoresques.
+Puis on quitte la grande route de
+Mostar pour gagner, par un chemin de
+traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna,
+toute mince, ressemblant à un maigre filet
+d’eau, mais arrosant déjà de fort belles
+prairies et des rivages plantés d’arbres qui
+invitent à la méditation et à la pêche à la
+ligne.</p>
+
+<p>Un cafetier turc a installé son établissement
+sur le bord de l’eau, tout comme
+à Asnières ou à Meudon. Cette installation
+se compose d’un kiosque avec parois
+vitrées et de tables et bancs placés en
+plein air sur l’herbe. Les clients n’y
+manquent point en été ; ils seront certainement
+encore plus nombreux lorsque
+l’hôtel de l’établissement balnéaire d’Illitz
+aura été inauguré. Cela ne saurait
+tarder, car, lorsque je visitai les travaux de
+construction en compagnie du très actif
+et très spirituel baron Kutschera, haut
+fonctionnaire de l’administration civile,
+ces ouvrages étaient très avancés. Il était
+permis de supposer que l’hôtel et les bains
+qui existaient déjà à l’état rudimentaire
+seraient installés avec tout le confort désirable.</p>
+
+<p>A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons
+les sources de la Bosna qui
+s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer
+sa course capricieuse et vagabonde.
+La promenade jusqu’à ces sources
+est le complément obligé et très agréable
+d’une visite aux bains d’Illitz.</p>
+
+<p>Le chemin de fer, qui par un embranchement
+se dirige de Doboy sur Siminhan, a
+été construit en moins d’une année. Commencée
+en mai 1885, la ligne a été inaugurée
+au mois d’avril 1886 en présence de
+M. de Kallay et de nombreux invités dont
+beaucoup appartenaient à la presse viennoise
+et magyare. Le parcours comprend
+soixante-sept kilomètres dans un pays
+tout à fait montagneux. La principale ville
+desservie par cet embranchement est la
+cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant
+l’occupation, Tuzla fut très souvent citée
+comme étant le centre de la résistance
+des Bosniaques dans le nord du pays.
+Aujourd’hui, grâce aux établissements
+manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla
+jouit d’une renommée plus pacifique et
+plus enviable.</p>
+
+<p>Le paysage au départ de Doboy est des
+plus pittoresques. Voici d’un côté des rochers
+calcaires très élevés, très crevassés
+et d’un aspect assez effrayant. Les rochers
+s’entr’ouvrent pourtant : il faut qu’ils laissent
+le passage libre à la belle route carrossable
+de Doboy à Tuzla, que le génie
+autrichien a creusée — un travail digne des
+Romains. Sur la droite, une petite rivière
+aux eaux très vivaces, la <i>Spreca</i>, déroule
+ses flots argentés. Le cours de cette
+rivière la conduit au milieu des plus hauts
+escarpements de rochers, elle disparaît
+dans des défilés pour reparaître encore
+plus tumultueuse et disparaître de nouveau.</p>
+
+<p>Puis à Supolhoje le décor change : aux
+montagnes d’aspect romanesque succèdent
+des vallons bien cultivés et pouvant
+nourrir largement la population environnante
+des chrétiens et des musulmans
+qui habitent les maisons bâties en amphithéâtre
+de Supolhoje, de Stephanpolje et
+de Gracanica. Cette dernière localité, dont
+l’importance a considérablement augmenté
+depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure
+environ de la voie ferrée. On y parvient
+par une route bien construite qui
+conduit directement de Maglay à Gracanica.</p>
+
+<p>Ici nous entrons dans la forêt, la forêt
+profonde et magnifique dont les chênes
+trois fois séculaires ne tarderont pas sans
+doute à tomber sous la hache du bûcheron,
+car le développement de l’industrie manufacturière
+dont Gorni-Tuzla est le centre
+exigera des bois de construction et de
+fortes quantités de combustible. Après
+avoir été l’embellissement du paysage, les
+forêts de cette région, les chênes de Tuzla
+contribueront à la prospérité du pays.</p>
+
+<p>A une vingtaine de kilomètres de
+Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de
+suivre le cours capricieux de la Spreca,
+mais il ne tarde pas à côtoyer la Jala dont
+les eaux ont une couleur verte des plus
+réjouissantes à l’œil. C’est une rivière
+de Virgile, celle-là, et non un torrent impétueux.
+Son susurrement pourrait inspirer
+des églogues et des odes à la nature.
+Les monts Ozren et les monts Majeciva
+se profilent au loin.</p>
+
+<p>Nous entrons dans la région industrielle.
+Voici une halte qui porte le nom
+significatif de « Kohlen Grube » (mine à
+charbon). Pas de village, un baraquement
+servant de gare et quelques huttes. Mais
+on aperçoit au loin les hauts-fourneaux
+de la mine, qu’un petit embranchement
+réunit à la voie ferrée. Ces mines de charbon,
+très productives et qui entre autres
+approvisionnent de combustible le chemin
+de fer de la Bosna, sont exploitées
+par le gouvernement qui y a installé les
+procédés les plus modernes et les plus
+rationnels. On vante beaucoup la qualité
+des produits ; quant à la quantité, elle est
+déjà considérable, mais elle ne saurait que
+gagner encore et devenir plus tard un
+objet d’exportation.</p>
+
+<p>Encore quelques tours de roue et la
+locomotive s’arrête devant un autre établissement
+également gouvernemental :
+une grande briqueterie. De là à Gorni-Tuzla
+il n’y a plus que quelques minutes.
+On arrive ainsi au terme d’un voyage qui
+offre tous les agréments d’une promenade
+à travers un paysage aussi splendide
+que varié.</p>
+
+<p>Tuzla, qui doit son nom aux gisements
+de sel (en turc, <i>tuz</i>), est une ville dont la
+population offre un mélange très bigarré
+de races. Il y a des Turcs, des Grecs, des
+Serbes, des Monténégrins, des Croates,
+des Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité
+habite des constructions élevées
+à sa guise, selon des règles particulières,
+conformément aux convenances, aux conditions,
+aux instincts des individus, sans
+se préoccuper de l’ensemble architectural.
+Ce n’est pas tout à fait un tort, au moins
+au point de vue pittoresque. Le contraste
+est très vif, par exemple, entre quelques
+grandes et belles maisons construites
+par des Serbes riches ou par la municipalité
+(je citerai entre autres l’école
+commerciale, qui ne déparerait pas le
+groupe scolaire d’un chef-lieu de département),
+et les misérables huttes qu’habitent
+les Tziganes. Les maisons des Bulgares
+et des Serbes moins aisés offrent
+cette particularité que les étables sont
+situées sur le devant, aussi en arrivant on
+est salué par les mugissements des vaches,
+les gloussements des dindes et surtout
+le grognement des porcs. La légende
+de saint Antoine doit être fort répandue et
+très en honneur dans les pays slaves, car
+l’animal nourricier y est réellement le
+compagnon de l’homme. En pénétrant
+dans ces maisons — par l’écurie — on est
+réellement surpris de la propreté et de la
+bonne tenue qui y règnent. C’est que les
+femmes serbes sont d’excellentes ménagères
+qui mettent leur amour-propre, comme
+les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect
+réjouissant. Les pieds nus, la chevelure
+dissimulée sous un serre-tête, vêtue
+d’une étoffe de cotonnade un peu criarde,
+la femme serbe va et vient toute la journée,
+lavant, fourbissant, astiquant son
+modeste mobilier — quelquefois la cigarette
+à la bouche. Le premier luxe des
+Serbes aisés, c’est d’avoir un jardin de
+roses devant leur maisonnette ; dans la
+saison, on en offre aux visiteurs, en même
+temps que le café noir et le tabac blond.</p>
+
+<p>Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité,
+c’est-à-dire une exception : ce
+ne sont pas des nomades, comme leurs
+congénères, et ils n’habitent pas sous la
+tente. Il est vrai que les cabanes du quartier
+de ces bohémiens ne valent guère
+mieux, mais ils constituent un domicile
+fixe. L’administration autrichienne est
+très fière d’avoir obtenu ce résultat en
+domptant les habitudes invétérées de ces
+vagabonds. Il s’agit seulement de les préserver
+du mauvais contact du dehors et
+d’empêcher que les masures du quartier
+tzigane ne servent de refuge aux vagabonds
+et de lieu de recel pour les objets
+dérobés. Aussi la police se fait très sévèrement
+à Tuzla. Nul ne peut franchir le
+seuil de la gare pour entrer dans la ville
+s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement en
+règle.</p>
+
+<p>Le commissaire de police chargé de
+cette surveillance m’expliqua que les
+Tziganes n’étaient pas à redouter seuls :
+l’ouverture récente du <span lang="en" xml:lang="en">railway</span> avait attiré
+à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant
+de Hongrie et du Banat. Beaucoup
+avaient maille à partir avec les autorités
+du pays. D’autre part, les nombreux
+ouvriers étrangers, attirés par les travaux
+des charbonnages et des mines de sel,
+demandaient aussi à être contrôlés.</p>
+
+<p>Il est vrai que, grâce à ces précautions,
+la sécurité dont on jouit dans cette nouvelle
+cité est parfaite.</p>
+
+<p>Les Tziganes de Tuzla sont musulmans,
+ils portent le costume turc, la plupart
+du temps, il est vrai, en loques, et ils
+observent rigoureusement aussi les préceptes
+de la loi de Mahomet, sauf, disons-le,
+certaines infractions au chapitre des
+spiritueux. Ils aiment la société et se
+réunissent, pendant de longues heures,
+jusque bien avant dans la soirée, dans des
+petits cafés, grands comme une chambrette
+d’étudiant, dont le luxe consiste en
+nattes étendues par terre, mais où les
+consommateurs paraissent goûter avec
+plaisir la bouillie noire qu’on leur sert et
+s’amusent beaucoup à différents jeux.
+Dans un coin, un bohémien mélomane
+pince de la <i>tamboura</i>, la guitare nationale,
+en chantant quelque étrange mélopée,
+chant de guerre ou chant d’amour.</p>
+
+<p>Parfois, pendant le Ramazan surtout,
+des danses s’organisent le soir dans les
+rues étroites, mais les hommes seuls y
+prennent part. C’est une danse qui tient à
+la fois du <i>kolo</i> serbe (sorte de farandole)
+et du <i>tsardas</i> des Hongrois.</p>
+
+<p>Les Tziganes y mettent un entrain épileptique ;
+les sauts en l’air, les contorsions,
+les déhanchements auxquels ils se livrent
+sont dignes d’acrobates les plus délurés.
+C’est la véritable sarabande macabre,
+et on dirait que les membres des danseurs
+vont craquer et que leurs os s’entre-choquent
+sous leur peau. Assurément
+un bal en plein air, que se donnent à eux-mêmes
+les Tziganes de Tuzla, est un
+spectacle digne de tenter la palette d’un
+peintre de genre, comme tant de tableaux
+que l’on voit en Bosnie et qui mériteraient
+d’être fixés par le pinceau.</p>
+
+<p>Tuzla n’est pas seulement important
+par les charbonnages et les briqueteries.
+Les salines, auxquelles la ville doit
+son nom, sont exploitées aujourd’hui
+selon toutes les règles, par le gouvernement ;
+le produit augmente dans des proportions
+très considérables et entre pour
+un chiffre important dans le budget des
+recettes des pays occupés.</p>
+
+<p>L’installation des « salines » qui se
+trouvent à Siminhan a été commencée
+en 1884 et achevée en 1885 ; il est déjà
+question d’exploiter deux nouveaux gisements
+découverts tout récemment.</p>
+
+<p>En outre Gorni-Tuzla est le centre
+du commerce des bestiaux de toute la
+contrée ; les foires qui ont lieu, surtout
+en hiver, y sont très animées, et l’on y
+vient de fort loin pour acheter de beaux
+chevaux et du gros bétail qui se distingue
+très avantageusement, par sa performance,
+des bœufs et vaches par trop amaigris et
+mal soignés que l’on rencontre dans
+l’intérieur du pays.</p>
+
+<p>Tous ces éléments donnent à Tuzla un
+attrait particulier ; on y sent, sous des
+dehors assez tranquilles et conformes à
+la passivité musulmane, une activité qui
+permet de concevoir les meilleures espérances
+pour l’avenir. Les fonctionnaires
+chargés de l’administration de Tuzla s’efforcent
+d’ailleurs de stimuler ce développement,
+et l’initiateur de l’industrie
+tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des
+collaborateurs dévoués qui ont, comme
+leur chef, foi dans leur œuvre. Le président
+du district, M. Vukovitsch, administre
+la contrée et surveille avec compétence
+les différentes industries. Ses
+occupations ne l’empêchent pas de recevoir
+avec beaucoup de bonne grâce les
+voyageurs désireux de connaître le pays
+et de se rendre compte de ses ressources.</p>
+
+<p>Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe
+qui n’a pas quitté le costume pittoresque
+de sa nationalité, il conduit les affaires de
+la ville avec beaucoup de rondeur et de
+bonne humeur. J’ai dit que la ville avait
+construit une école supérieure de commerce — le
+plus coquet bâtiment de Tuzla.
+Il y a plus de quarante élèves turcs et
+chrétiens qui y reçoivent la même éducation
+que dans les meilleures <i lang="de" xml:lang="de">Realschulen</i>
+de Vienne ou de Pesth. Dans cette partie
+de la Bosnie, la cause de l’instruction est
+tout à fait populaire ; les municipalités,
+les corporations, les particuliers, tous s’y
+intéressent et sont disposés à faire des
+sacrifices pour la jeune génération.</p>
+
+<p>Les distractions font encore défaut à
+Tuzla ; ce n’est aujourd’hui qu’une cité
+du travail. Les fonctionnaires et officiers
+non mariés se réunissent le soir dans
+un hôtel décoré du nom de « Casino »
+qui, sous des apparences extérieures fort
+modestes, offre cependant au voyageur
+un gîte convenable et propre, et aux
+consommateurs une nourriture très suffisante
+de qualité. Ces causeries qui délassent
+des labeurs de la journée, se prolongent
+bien avant dans la nuit, surtout
+lorsqu’un événement quelconque y donne
+matière. Pendant mon séjour, toute la ville
+venait d’être bouleversée par une tragédie
+dont les auteurs étaient connus de tout le
+monde.</p>
+
+<p>Voici cet événement romanesque qui
+certainement eût causé grand bruit à
+Paris ; c’est d’ailleurs plutôt un événement
+parisien que… bosniaque.</p>
+
+<p>Deux fonctionnaires occupant des positions
+assez élevées étaient liés d’une
+étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un
+des plus opulents banquiers de Vienne,
+avait eu une jeunesse assez orageuse.
+<span lang="en" xml:lang="en">Sportsman</span> et grand coureur de ruelles, il
+avait très fortement écorné son patrimoine
+sur le <span lang="en" xml:lang="en">turf</span> et dans les coulisses des
+théâtres. Sa famille le décida, pour se
+ranger, à accepter un emploi dans l’administration
+des pays occupés. Très intelligent
+et ayant l’amour de sa nouvelle
+profession, il rendit des services et obtint
+un avancement mérité. C’est alors
+qu’il fit la connaissance à Tuzla d’un
+collègue, gentilhomme hongrois et officier
+de cavalerie du cadre de réserve.
+M. de B. aimait une fort belle jeune
+fille appartenant à une famille serbe du
+Banat.</p>
+
+<p>Les parents s’opposaient absolument
+au mariage de la demoiselle avec l’officier.
+Celui-ci conta ses peines à M. de
+W., son nouvel ami, et lui demanda conseil.</p>
+
+<p>— Il faut enlever ta fiancée, dit résolument
+M. de W…, en songeant à ses aventures
+d’autrefois.</p>
+
+<p>L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut
+suivi. M. de W. ne se borna pas à conseiller
+son ami, il l’assista de toutes
+façons et c’est lui qui conduisit la voiture
+qui servit aux amoureux fugitifs
+à franchir la frontière.</p>
+
+<p>Lorsque M. de B. épousa la demoiselle
+enlevée, dans l’église grecque de Tuzla,
+W. l’assista encore comme second, puis
+il devint l’ami de la maison, et enfin l’amant.</p>
+
+<p>M. de B. qui avait des soupçons, mais
+ne croyait pas que les choses étaient
+aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales
+à ses chefs hiérarchiques. Il en
+résulta un déplacement. M. de W. fut
+envoyé à Banjaluka, tandis que M. et
+M<sup>me</sup> de B. restèrent à Tuzla. Le mari
+croyait que, la distance aidant, tout péril
+était écarté. Il se trompait gravement.</p>
+
+<p>Par une belle matinée de juin, M<sup>me</sup> de
+B. sortit de chez elle pour rendre visite
+à quelques dames turques, c’est du
+moins le motif qu’elle donna à son
+mari. En réalité, elle fit le tour de la
+ville, s’engagea sur la route de Doboy,
+et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière
+un mur attendait une voiture attelée de
+quatre chevaux très vifs ; un homme de
+haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé
+d’un grand manteau rouge comme
+les Turcs en portent en voyage, se tenait
+à la portière. Trois ou quatre cavaliers
+également armés semblaient former l’escorte
+de la voiture. M<sup>me</sup> de B. s’élança
+dans le véhicule à côté de son amant
+(l’homme au manteau rouge était M. de
+W.) qui l’enlevait, — cette fois pour son
+propre compte. Mais un employé de la
+briqueterie avait assisté à l’équipée et reconnu
+les fugitifs. M. de B. prévenu se
+met à leur poursuite, mais les chevaux
+du ravisseur volaient comme le vent.
+Des gendarmes, à qui ce véhicule emporté
+sur des ailes et entouré d’hommes
+en armes inspire des soupçons, ordonnent
+que l’on s’arrête. M. de W. excipe
+de sa qualité de fonctionnaire de l’État ;
+il montre son sauf-conduit, délivré par
+lui-même, et les gendarmes se retirent en
+saluant.</p>
+
+<p>Il ne restait plus à M. de B., le
+mari outragé, qu’à envoyer par le télégraphe
+une provocation à son ex-intime
+qui en effet était rentré à Banjaluka avec
+sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel
+fut accepté par M. de W. C’était, nous l’avons
+dit, un gentleman accompli, et rendez-vous
+fut pris à Doboy, chacun des combattants
+ayant la moitié de la route à faire.
+M. de W… arriva le premier avec ses
+témoins. Ces messieurs déjeunèrent au
+petit buffet de la gare, ils paraissaient
+fort gais et faisaient des projets pour la
+soirée. Une heure plus tard le cadavre
+de M. de W…, percé d’une balle à l’endroit
+du cœur, gisait au milieu d’une clairière.
+La balle du mari avait déterminé la mort
+foudroyante. M. de W… était âgé de trente-trois
+ans environ.</p>
+
+<p>A cause de la notoriété de la famille et
+des sympathies personnelles qu’il avait su
+se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit,
+même à Vienne. A Tuzla, les uns ou
+plutôt les unes, c’est-à-dire les dames,
+prenaient le parti de l’infortuné Don Juan ;
+les autres considéraient l’issue désastreuse
+du duel comme un véritable jugement
+de Dieu. Au milieu de la tourmente,
+la belle Hélène serbe, qui avait
+mis aux prises ce Ménélas et ce Pâris,
+disparut.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, les habitants
+de Tuzla avaient d’autres préoccupations
+que les duels entre amants et maris, et
+d’autres sujets de récits pendant la veillée.
+La lutte fut, comme nous l’avons vu,
+des plus vives dans ces parages, et ils
+ne furent conquis qu’au prix de grands
+efforts et de sacrifices meurtriers. La
+vigilance des Muftis eut pour épilogue,
+pendant quelques années, un <i lang="it" xml:lang="it">brigandaggio</i>
+organisé par d’anciens chefs de bandes,
+qui n’avaient pu se décider à poser les
+armes.</p>
+
+<p>Ils préféraient continuer la campagne
+pour leur compte. La route de Tuzla à
+Bercka, ville très commerçante sur les
+bords de la Save, n’était alors rien moins
+que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient
+qu’en troupes, et la plupart du
+temps sous l’escorte d’une patrouille. Les
+forêts très profondes que l’on traverse
+pour aller d’une ville à l’autre servaient
+d’excellents repaires aux brigands.</p>
+
+<p>L’un de ces héros de grand chemin
+est resté légendaire, et on racontera
+encore pendant longtemps ses exploits.
+Ce Fra-Diavolo bosniaque était non pas
+un Turc, mais un Serbe de la principauté,
+connu sous le nom de Milan. Il
+avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs,
+sous le général Tschernayeff, en 1876,
+mais le métier ne lui disait guère ; il
+avait déserté avec armes et bagages sur
+le territoire bosniaque, et, à la faveur
+de l’anarchie qui y régnait alors, il avait
+pu tenter quelques détroussements avec
+plein succès.</p>
+
+<p>Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation.
+Il réunit alors une cinquantaine
+de « mauvais garçons », résolus à tout
+et ne craignant ni Dieu ni diable, ni la
+fusillade ni la potence.</p>
+
+<p>La bande était on ne peut mieux organisée.
+Il ne passait pas un convoi
+quelque peu important sur la route de
+Bercka, pas un voyageur susceptible
+d’avoir dans sa ceinture un viatique
+monnayé assez rond, sans que Milan le
+sût, et prît ses mesures en conséquence.
+Il ne tuait pas, du moins quand on
+s’exécutait de bonne volonté ; mais l’argent,
+les bijoux, les valeurs de tous ceux
+qui s’aventuraient alors sur cette route
+couraient bien des risques. Parfois cependant
+il se laissait attendrir ; quand ses
+informateurs s’étaient trompés, et que
+les gens dépouillés étaient vraiment de
+pauvres diables, il leur faisait restituer
+les quelques écus que ses hommes
+avaient pris. On m’a montré à Tuzla
+un ouvrier horloger qui, complètement
+dépouillé d’abord, avait exposé au brigand
+en chef dans quelle position il allait
+se trouver, ne pouvant sans un sou
+vaillant aller à Bercka, et retourner à
+Tuzla. « Combien t’a-t-on pris, demanda
+Milan. — Une douzaine de florins, répondit
+l’ouvrier. — Qu’est-ce que tu aurais fait
+de cela, fit Milan ? Je vais te faire donner
+trente florins. » L’ouvrier voulut protester
+contre ce cadeau venant d’une telle origine,
+mais un regard lui indiqua que
+toute opposition, étant donné les circonstances,
+serait intempestive. Mais cela
+c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre
+du métier. La vérité est que Milan
+et ses acolytes ravageaient la contrée,
+et rendaient tout commerce impossible.</p>
+
+<p>La nature du terrain, le voisinage de la
+Serbie, la complicité forcée des habitants,
+qui tremblaient de payer de leur vie la
+moindre indication aux autorités, assurèrent
+pendant assez longtemps l’impunité
+aux brigands. Ils s’enhardissaient
+de plus en plus, et Milan exécutait de
+véritables bravades. Un jour, il s’en vint
+avec son lieutenant Stolojan « le Bègue »
+tout bonnement à Bercka. Ils étaient
+vêtus tous deux comme des chasseurs, et
+avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en
+allèrent droit au presbytère, et montèrent
+jusqu’à la chambre du curé, qui allait se
+mettre à table. Stolojan resta sur le seuil
+de la porte, la main sur la gâchette du
+fusil. Le chef-brigand s’avança vers le
+curé : « Je suis Milan, fit-il, et je viens
+dîner avec toi. »</p>
+
+<p>Le curé voulut faire un mouvement,
+mais sur un signe du Capitaine, Stolojan
+le mit en joue. « Voyons, pas de cérémonies,
+mon révérend ! reprit le bandit, je
+me contenterai de ton ordinaire ; vous
+autres ecclésiastiques, vous vous nourrissez
+bien le dimanche, sans oublier les
+jours de la semaine ; à une condition cependant,
+c’est que tu enverras ta cuisinière
+chercher quelques flacons de derrière
+les fagots, pour ton cousin Ignace,
+qui est venu te voir avec un <i>pays</i>. Toute
+autre explication donnée à ta servante,
+ou à qui que ce soit pouvant survenir,
+aurait des conséquences fâcheuses. Donne
+tes ordres et dis ton <i>bénédicité</i>, mon ami
+abaissera son arme. »</p>
+
+<p>Avec tout l’opportunisme que les serviteurs
+du Seigneur savent pratiquer dans
+les circonstances décisives de la vie, le
+curé se soumit, la servante apporta des
+bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit
+largement honneur, tandis que l’ami, en
+sentinelle à la même place, ne lâchait
+pas un instant son arme menaçante. Le
+repas terminé, le brigand pria le curé
+de lui livrer les clefs de la caisse ; l’ecclésiastique
+remit à Milan une vingtaine
+de florins, en jurant que c’était tout ce
+qu’il possédait.</p>
+
+<p>— C’est possible, fit froidement Milan,
+mais tu as eu depuis hier trois cents
+florins appartenant à la communauté des
+franciscains. — Y penses-tu, avisa le
+révérend, de l’argent qui m’a été confié,
+qui ne m’appartient pas, que je serai
+forcé de rendre !</p>
+
+<p>— Ah ! voilà qui m’est égal ! s’écria Milan,
+donne cet argent ou je brise toutes
+tes armoires pour voir où tu l’as caché,
+et si je ne le trouve pas je te casse la
+tête par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Stolojan avait de nouveau mis son
+arme en joue, et il fallut bien s’exécuter
+et remettre les trois cents florins. Après
+quoi Milan demanda respectueusement
+au curé de le bénir, et se retira suivi
+de son fidèle compagnon.</p>
+
+<p>C’est pourtant ce même Stolojan qui
+mit un terme aux exploits de son patron.
+L’autorité militaire pourchassait activement
+les brigands ; la bande avait été
+décimée dans plusieurs rencontres, et
+quelques bandits capturés avaient été
+exécutés sommairement. Des peines draconiennes,
+mais les seules efficaces,
+avaient été édictées contre ceux qui donneraient
+asile à Milan et à ses compagnons.
+L’aubergiste d’un <i>han</i> et ses domestiques
+furent pendus pour avoir
+laissé le chef de brigands et plusieurs
+de ses aides séjourner sous le toit de
+cette auberge, sans prévenir la gendarmerie.
+En outre une prime de trois cents
+ducats — une fortune dans ce pays-là — avait
+été promise à quiconque s’emparerait
+du redouté Milan. Ce fut ce gain
+qui séduisit Stolojan. Un jour que son
+chef reposait dans une grotte, le lieutenant,
+après une courte lutte avec ce
+qu’il appelait sa conscience, lutte très
+curieuse à étudier pour un psychologue,
+vainquit ses scrupules ; il tira son handjar
+et trancha la tête du brigand redouté.</p>
+
+<p>Cette exécution achevée, Stolojan se
+préoccupa d’en tirer profit. Il mit la tête
+dans un mouchoir, et la porta toute sanglante
+au prochain poste de gendarmerie,
+réclamant le salaire promis.</p>
+
+<p>A la vue de la tête fraîchement coupée
+du brigand, le chef du poste refusa d’en
+croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre
+la possibilité de la capture de l’insaisissable
+Milan. Stolojan et la tête du
+brigand furent envoyés sous bonne escorte
+à Tuzla ; le préfet reconnut l’identité, mais
+au lieu de payer la prime, il fit coffrer le
+lieutenant meurtrier de son capitaine.
+Stolojan ne resta pas longtemps sous les
+verrous. Employé à une corvée quelconque,
+il sut escamoter la clef des champs ;
+on assure que l’autorité autrichienne, esclave
+de sa promesse, avait singulièrement
+facilité cette évasion, et que le sous-bandit
+partit lesté des 300 ducats promis. C’est
+ainsi que périt le dernier des grands brigands
+de la Bosnie. Quelque temps auparavant,
+ce même Milan Nikolitsch, assassiné
+misérablement et livré par un acolyte,
+s’était échappé d’une maison en flammes,
+assiégée par plus de cent soldats.</p>
+
+<p>La route de Tuzla à Bercka est une
+véritable merveille d’art. Le génie de
+l’armée austro-hongroise s’est joué de
+toutes les difficultés, de tous les obstacles
+accumulés par la nature pour entraver le
+travail humain. Les vaillants pionniers
+ont triomphé de tout.</p>
+
+<p>La poste qui dessert cette route, est entièrement
+militaire ; les voitures sont des
+fourgons bien suspendus et protégés
+contre les rafales du vent et les ardeurs
+du soleil par d’épais rideaux de toile.
+Un <i lang="de" xml:lang="de">feldwebel</i> qui fait aussi l’office de vaguemestre
+est assis sur le siège, à côté du
+cocher ; un chasseur, la baïonnette au
+fusil, se tient sur un strapontin, à l’arrière
+du véhicule. Les chevaux, des animaux
+de la remonte, détalent au grand trot ; on
+côtoie d’abord la ligne du chemin de fer
+prolongée jusqu’à la saline de Siminhan.
+Voici les bâtiments principaux de l’entreprise ;
+le nom de l’empereur régnant s’y
+détache en grosses lettres, la principale
+saline est placée, en effet, sous l’invocation
+du monarque. Malgré l’heure très
+matinale, on y travaille activement.</p>
+
+<p>Un officier qui part pour la chasse en
+Esclavonie, et dont l’attirail de Nemrod
+occupe la plus grande partie des banquettes,
+me montre l’emplacement où va
+bientôt s’élever une verrerie, la première
+qu’on aura vue en Bosnie. Les pronostics
+des hommes spéciaux sont très favorables
+à l’établissement de cette industrie.</p>
+
+<p>A partir de Gorni-Tuzla, village musulman
+assez considérable, nous entrons
+dans le paysage alpestre, et la route a un
+aspect des plus mouvementés et des plus
+pittoresques. On pénètre de nouveau sous
+les halliers profonds et mystérieux. Partout
+dans la forêt se dressent des rochers
+qui profilent jusqu’au ciel leurs parois
+gigantesques ; des petits ponts en bois
+établis d’une façon très rudimentaire, et
+que la première crue pourrait emporter,
+nous font enjamber des torrents tout à
+fait à sec l’été, mais assez impétueux en
+automne, après les pluies, ou au printemps,
+à la fonte des neiges. Dans ces
+forêts, au milieu des taillis, s’élèvent quelques
+cabanes, des masures basses, d’aspect
+misérable. Les seules constructions
+solides et d’une certaine apparence sont
+les <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span> où logent les gendarmes,
+et qui servent à la fois d’habitations et,
+en cas d’attaque, de fortins abrités de
+grands murs crénelés. Les gendarmes s’y
+sont installés en famille (le brigadier est
+parfois marié), et l’intérieur de ces postes
+d’enfants perdus ne manque pas d’un certain
+confort — relatif et tout militaire. Ne
+faut-il pas que ces braves gens puissent
+se restaurer et se reposer après de fatigantes
+patrouilles, après avoir grimpé au
+sommet des montagnes et traversé des
+terres vraiment sauvages, n’offrant aucune
+ressource ? Rassurons le voyageur. Pas
+plus ici que sur les autres routes de la
+Bosnie parcourues par la poste impériale,
+il ne risque de périr d’inanition, ou de
+coucher à la belle étoile, en cas d’accident
+ou d’événement imprévu. Il existe à
+chaque relai des cantiniers, gens actifs et
+spéculant juste, qui ont installé dans la
+cabane la plus vaste, ou plutôt la moins
+petite entre toutes, des restaurants dont
+le menu sans prétention, servi sur des
+nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie,
+mérite toute la reconnaissance des
+voyageurs affamés. Dans une seconde
+pièce, on trouve des lits convenables auxquels
+on peut se confier sans crainte.
+L’autorité veille, du reste, à ce que le passant
+ne soit pas écorché. C’est dans une
+de ces cantines que nous déjeunâmes,
+tandis que l’on changeait les chevaux.</p>
+
+<p>Le fourgon gravit une pente assez
+raide ; nous sommes toujours en forêt ; des
+oiseaux de proie variés tournoient autour
+des grands arbres ; aigles, vautours, cormorans,
+cherchent leur pâture. La faim
+aidant, ils s’enhardissent et fondent jusque
+sur les chevreuils qui gambadent sous
+bois. On aperçoit le squelette d’un de ces
+gracieux animaux, dévoré par les oiseaux
+avec autant d’entrain qu’une réunion de
+convives banquetant en l’honneur d’un
+anniversaire quelconque.</p>
+
+<p>A une heure de Bercka environ, la
+forêt s’écarte, nous voici maintenant sur
+un plateau ; — des bouquets d’arbres, des
+bouleaux donnent ici au paysage une
+teinte bien différente de la nature alpestre
+de tout à l’heure ; on se croirait presque
+aux environs de Paris. Le temps est gris
+et triste ; une pluie persistante et glaciale
+pourrait faire supposer que nous sommes
+en novembre et non en juin. Un brouillard
+opiniâtre indique, là-bas au fond, la présence
+de la Save. Le grand clocher de
+l’église de Bercka apparaît lointain et
+moqueur ; car il semble qu’on l’a à portée
+de la main, lorsque, au contraire, il se perd
+comme une <i lang="la" xml:lang="la">fata morgana</i>. Nous roulons
+plus d’une heure, les yeux fixés sur ce
+clocher ; puis la route finit comme toutes
+choses en ce monde, et le fourgon s’engage
+dans une rue interminable qui descend
+en pente, mal pavée comme toutes les
+cités turques, assez large, du reste, et
+bordée des deux côtés de boutiques où l’on
+achète toutes sortes de marchandises, mais
+surtout des cotonnades et des victuailles.
+Les marchands, même les musulmans,
+ont ici une apparence plus active et moins
+fataliste que dans les autres villes orientales.
+On jurerait qu’ils ont déjà appris
+quelque chose des occidentaux auxquels
+ils se frottent ; ils font quelques pas au-devant
+du client, et n’attendent plus que
+celui-ci vienne à eux. Turcs et chrétiens
+semblent du reste s’entendre à merveille.</p>
+
+<p>Bercka est la métropole des pruneaux.
+Ce que l’on y débite de ces fruits
+secs est incalculable. On parle de
+200,000 quintaux par an. Les courtiers
+des maisons de Bercka parcourent le
+pays en tout sens, achetant sur pied les
+récoltes entières. On calcule le prix de la
+vente sur les probabilités de la moisson
+future dans les autres pays à prunes. Si
+l’année se présente bien dans le midi de
+la France, il y a baisse sur les pruneaux
+de Bosnie ; au contraire, si les pronostics
+sont mauvais pour la récolte dans les
+environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau,
+les propriétaires bosniaques
+sont maîtres de leur prix, la concurrence
+n’est pas à craindre. En septembre et
+octobre, Bercka présente une animation
+tout à fait extraordinaire. Il vient des
+acheteurs même d’Amérique ! La Save,
+qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre
+arrose les bords broussailleux du pays
+slavon, est chargée de barques, de bateaux,
+de chalands de toute espèce, et tous
+sont remplis du fruit savoureux, mais
+laxatif, qui fait la richesse de la région. On
+cite des fortunes colossales, pour le pays,
+qui ont été fondées et qui sont alimentées
+par ce commerce.</p>
+
+<p>Bercka doit à la présence de ces capitalistes
+un air de prospérité et de propreté
+qui réjouit le voyageur ; les mœurs y
+sont cordiales et on possède le culte des
+relations mondaines. C’est du moins ce
+que j’étais en droit de conclure quand je
+vis toute la population distinguée se porter
+au débarcadère des bateaux à vapeur
+de la compagnie de navigation autrichienne,
+pour saluer un fonctionnaire
+nouvellement marié et qui ramenait sa
+femme. La bande des amis était précédée
+d’un orchestre qui fit entendre, fort bien
+ma foi, des airs de circonstance — et
+autres. Après avoir fait ainsi la conduite
+aux nouveaux époux, les musiciens organisèrent
+une sérénade dont les accords
+s’entendaient encore à l’aube.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>La Save met Bercka en communication
+directe et permanente avec Belgrade
+d’une part et Gradiska de l’autre. Le
+trajet n’est pas des plus pittoresques ; il
+s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop
+mal à bord des <span lang="en" xml:lang="en">steamboats</span> de la compagnie
+de la Save. De Gradiska, on gagne
+facilement Banjaluka, une des villes turques
+les plus curieuses. C’était autrefois
+un repaire de fanatiques musulmans dont
+les actes de foi, assez semblables à ceux
+de l’inquisition espagnole, ont souvent
+retenti dans l’histoire du pays. Pendant
+la première période de l’occupation, les
+Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la
+part du général commandant les troupes
+impériales, une surveillance active et incessante
+qui n’empêcha nullement, d’ailleurs,
+un soulèvement assez vif qui dura
+deux jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui,
+l’ardeur belliqueuse des begs
+de Banjaluka et de leurs satellites s’est
+calmée ; ils sont devenus des négociants
+qui joignent une forte activité à leur finesse
+native. Les officiers de la garnison,
+vis-à-vis desquels les habitants musulmans
+avaient cru devoir adopter d’abord une
+attitude hostile et même hargneuse, sont
+très bien vus à présent et vivent en harmonie
+parfaite avec la population.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, de plus correct,
+d’ailleurs, que l’attitude des officiers austro-hongrois
+dans les pays occupés. On
+chercherait en vain la moindre trace de
+morgue ou d’orgueil dédaigneux pour
+une race inférieure. Pas d’abandon de
+dignité non plus, par exemple. On dirait
+d’honnêtes et laborieux fonctionnaires
+coiffés du képi et ayant l’épée au côté.
+L’officier autrichien qui est envoyé en
+Bosnie doit travailler beaucoup, il le sait,
+mais ses peines ne sont pas perdues,
+puisque son labeur contribue à la fois à
+la grandeur de son pays et à l’avancement
+de la civilisation.</p>
+
+<p>La conscience de ce devoir accompli se
+reflète dans l’attitude entière des officiers ;
+ils ont de la satisfaction évidemment — et
+à bon droit, mais ils n’exultent pas et ne
+se croient pas tenus d’arborer des airs
+fanfarons pour attirer sur eux et sur leur
+importance l’attention des passants ou des
+voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni
+matamores, et les hussards hongrois, ces
+centaures qui adorent leur métier, ne se
+distinguent de leurs frères d’armes de la
+Cisleithanie — plus calmes et d’un sang
+plus froid — que par leur rondeur et une
+pétulance qui fait plaisir à voir. Au restaurant
+et dans les cafés, les officiers, en
+prenant leur repas, causent des dernières
+manœuvres, des théories, d’un article paru
+dans la « Vedette » ou dans quelque autre
+recueil militaire spécial. La préoccupation
+sérieuse du métier domine en tout.
+Quelle différence avec les officiers de l’armée
+allemande, si entichés d’eux-mêmes,
+se croyant de plusieurs coudées au-dessus
+des simples mortels — non coiffés du
+casque et n’ayant pas le droit de traîner
+la latte sur les pavés !</p>
+
+<p>Comme pour bien montrer jusqu’à quel
+point les velléités insurrectionnelles des
+fanatiques musulmans de Banjaluka ont
+disparu et combien cette population s’est
+modifiée, c’est dans ces parages si inhospitaliers
+jadis aux <i>giaours</i> que se sont
+établies des colonies prospères de paysans
+allemands.</p>
+
+<p>Les Franciscains — on retrouve presque
+partout leur influence dans le développement
+intellectuel du pays — ont
+attiré en Bosnie des cultivateurs de la
+Westphalie, tous catholiques, très convaincus
+et très pratiquants, que le <span lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</span>
+poussait vers l’émigration. Un
+moine franciscain se mit en route, il parcourut
+ces contrées germaniques, et, avec
+l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite,
+il décrivit le tableau des belles récoltes
+obtenues sans trop de peine, de
+l’étable garnie, du culte catholique célébré
+sans entraves et des prêtres administrant
+paisiblement la communauté.</p>
+
+<p>Ces prédications eurent leur effet. Une
+centaine de familles émigrèrent avec enfants,
+armes et bagages. C’est sur la
+rivière le <i>Verbas</i>, à proximité de Banjaluka,
+qu’ils transportèrent leurs pénates.
+Le commencement de cette colonisation
+fut difficile, il y eut des épreuves et surtout
+des déceptions. Plus d’un Westphalien
+s’aperçut avec surprise qu’il fallait
+d’abord gagner, et à la sueur du front, le
+beurre que le prédicateur franciscain avait
+montré étendu sur le pain bis de la nouvelle
+Terre promise. Tout d’abord les propriétaires
+n’entendaient pas se défaire de
+leurs terres à trop vil prix, et ceux qui
+avaient cru opérer en Bosnie sans quelques
+capitaux, avec leurs bras et leur
+bonne volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.</p>
+
+<p>Il fallut ensuite recourir à des précautions
+légales pour éviter les contestations
+ultérieures au sujet des actes de vente ;
+l’administration fit son possible pour assurer
+aux acheteurs la jouissance paisible
+de leur propriété. Ce n’était pas chose
+si aisée avec les us tortueux de la légalité
+musulmane, et à cause de la difficulté
+de délimiter exactement le bien dont
+chacun pouvait disposer.</p>
+
+<p>Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes
+à toutes les nécessités de l’existence,
+se construire des abris, les meubler,
+apporter tout leur outillage et
+travailler durement la terre avant de goûter
+ses produits. Mais cette période des
+débuts écoulée, les premières difficultés
+vaincues, les colons du Verbas furent largement
+récompensés de leurs peines. Ils
+ont pu aujourd’hui construire de gros
+villages d’aspect cossu et fort proprement
+tenus, à la place des masures où ils s’étaient
+installés à leur arrivée. De belles églises
+avec des presbytères fort bien installés,
+confortables même, s’élèvent au centre de
+ces localités, dont la principale porte le
+nom du célèbre chef du centre ultramontain
+au parlement allemand, <i>Windhorst</i>.
+Les chemins de fer permettent aux cultivateurs
+de se rendre de loin en loin au
+pays, pour raconter à leurs parents combien
+est prospère la colonie allemande en
+Bosnie, et combien les colons du Verbas
+sont attachés à leur nouvelle patrie.</p>
+
+<p>D’autres tentatives de colonisation sont
+à signaler, plus directement favorisées celles-là
+par l’administration. A la suite des
+grandes inondations qui eurent lieu dans
+le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent des
+centaines de familles, un exode fut organisé ;
+des paysans du Pusterthal vinrent
+s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder
+une nouvelle patrie. Quelques-uns
+réussirent ; mais beaucoup regrettèrent
+trop vivement les glaciers et les vallons
+du sol natal. Ils furent en proie à la nostalgie
+du montagnard et restèrent insensibles
+à la rémunération abondante et
+certaine de leur labeur ; ils abandonnèrent
+tout pour suivre la voix du pays.
+Quelques-uns cependant ont vaincu la
+nostalgie, et leurs établissements prouvent
+combien cette terre sait se montrer
+reconnaissante envers ceux qui la cultivent.
+Sans aucun doute un grand courant
+de colonisation se produira un jour vers
+la Bosnie ; mais il importe de rappeler
+aux immigrants — comme l’a fait d’ailleurs
+le gouvernement — qu’il ne faut pas
+venir dans cette contrée, dénué de toute
+ressource, car la terre ne s’y donne pas
+pour rien, pas même à vil prix ; mais sa
+valeur est d’autant plus grande pour celui
+qui la traite rationnellement et y consacre
+tous ses efforts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="arg">L’Herzégovine. — La route de Sérajewo à Mostar. — Le
+service de diligences. — Mostar. — Souvenirs héroïques. — De
+Mostar à Metkovitch. — La vigne et le tabac.</p>
+
+
+<p>Tandis que la Bosnie est la partie la
+plus productive, mais aussi quelque peu
+prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine,
+avec ses rochers inaccessibles, ses
+cimes couvertes d’une neige éternelle, ses
+forêts infinies dont les lisières se reflètent
+dans les flots bleus de l’Adriatique, représente
+le côté romanesque de la nouvelle
+conquête autrichienne. Si une excursion
+en Bosnie est fructueuse en renseignements
+pratiques sous bien des points de
+vue ; si elle se recommande à tous ceux
+qui veulent étudier les ressources d’une
+contrée jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine
+offre aux voyageurs d’autres
+sensations. Ici, la nature lui arrache à
+chaque étape de nouveaux cris d’admiration,
+d’étonnement et parfois de terreur.</p>
+
+<p>Le paysage n’a rien de petit ni de
+banal, il est sauvage et grandiose ; partout
+ce cadre énorme, ces sites tourmentés,
+semblent créés pour y laisser mouvoir à
+l’aise des Titans toujours prêts à soulever
+des blocs de granit et à se les jeter à la
+tête. C’est encore le pays béni des Nemrods,
+non pas des chasseurs et amateurs
+qui considèrent leur fusil comme un couteau
+de boucherie et dont le but est atteint
+dès qu’un certain nombre de bêtes
+abattues figure au <i>tableau</i>. Je parle de
+ces chasseurs passionnés dont le prince
+héritier d’Autriche vient de tracer la silhouette
+dans son livre <i lang="de" xml:lang="de">Jagden und Beobachtungen</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
+Pour ceux-là leur exercice
+favori c’est réellement, comme on l’a
+dit, l’image de la guerre ; il leur faut de
+nombreux périls, des obstacles accumulés,
+de longues marches, des privations, la
+poursuite d’animaux fauves et féroces, qui
+en se retournant pourraient, d’un coup de
+dent ou d’un coup de patte, anéantir le
+chasseur au lieu d’être détruits par lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour,
+<span lang="de" xml:lang="de">Hohenmarkt</span>, Vienne.</p>
+</div>
+<p>Des oiseaux de proie planent au-dessus
+des blocs de rochers ; les aigles se perdent
+dans les nuages, et les vautours au
+sinistre battement d’ailes viennent chercher
+leur proie — lorsque la faim les talonne — jusque
+parmi les troupeaux qui
+paissent dans la plaine. On voit alors
+l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe
+vivant au milieu des brebis ; il a
+choisi la plus belle et la plus grosse, et il
+l’emporte dans ses serres avant que les
+bergers, stupéfaits, aient songé à accourir.</p>
+
+<p>Mais ces rois des airs ont également
+leurs ennemis, leurs persécuteurs acharnés.
+Ceux-là se rient de tous les obstacles,
+des plus hautes montagnes, des aspérités
+de terrain ; ils grimpent comme
+s’ils étaient chez eux, dans leur maison, le
+long des rochers nus, et tout à coup ils
+apparaissent au-dessus des aires taillées
+dans les pierres et enlèvent du nid les
+aiglons, tandis que les parents cherchent
+au loin la proie et bravent le soleil en regardant
+ses rayons en face.</p>
+
+<p>Dans cette même Herzégovine, il est
+d’autres tableaux plus doux et qui vous
+frappent par des impressions différentes.
+Dans la vallée, vous vous trouvez en
+admiration devant un véritable tableau
+méridional. Vous êtes dans l’antichambre
+de la belle Italie : les buissons d’oliviers,
+les figuiers, les oranges et les citrons suspendus
+aux arbres, la flore colorée et
+luxuriante, tout vous parle des pays
+chauds, du Midi béni. Et dans ce décor
+apparaissent des hommes à tournure fière
+et martiale, toujours armés, au regard
+provoquant ; des femmes d’une correction
+de traits qui rappelle à la fois la pureté
+grecque et la finesse vénitienne.</p>
+
+<p>Mostar, que l’on atteint facilement de
+Sérajewo par une belle route carrossable
+qui traverse un paysage très accidenté,
+n’a pas l’aspect vivant et grouillant de la
+capitale de la Bosnie : c’est une ville d’un
+caractère essentiellement oriental, dont
+les maisons sont de grandes constructions
+en bois assez irrégulières, au milieu desquelles
+on voit s’élever quelques tours et
+plusieurs bâtiments à l’européenne destinés
+à loger l’administration et les troupes.
+La garnison est assez nombreuse et supporte
+avec philosophie et entrain cette
+sorte d’exil qui lui est imposé et qui cependant
+est un Eldorado, comparé aux
+postes d’enfants perdus dans les <i lang="de" xml:lang="de">blockhaus</i>
+qui bordent la frontière du côté du
+Monténégro. Le service est là plus dur
+que n’importe ailleurs ; les soldats, isolés
+de tout contact avec le monde extérieur,
+sont sur le perpétuel <i>qui-vive</i> ; s’ils sont
+envoyés en patrouille dans les montagnes,
+obligés de parcourir des sentiers
+qui ne sont faits pour être foulés par aucun
+pied humain, c’est une distraction,
+une diversion pénible et périlleuse, il est
+vrai, à cette claustration à laquelle les
+soldats enfermés dans les fortins sont
+condamnés. L’autorité militaire supérieure
+tient compte de cette situation, et
+l’on renouvelle le plus souvent possible
+les petites garnisons des <span lang="de" xml:lang="de">blockhaus</span> ; on
+transporte ces troupes ailleurs, avant que
+le spleen et la nostalgie aient causé leurs
+ravages.</p>
+
+<p>La grande ressource agricole et industrielle
+à la fois de l’Herzégovine, la seule
+en quelque sorte, c’est la culture du tabac.
+Elle existait déjà à l’époque des Turcs,
+mais à l’état d’embryon, et les procédés
+en usage étaient tout à fait rudimentaires.
+L’Herzégovien a toujours eu la passion
+de fumer, et il a toujours trouvé moyen
+de suffire à ses appétits de consommateur
+de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui,
+il ne s’agit pas seulement de
+planter du tabac pour la consommation,
+mais pour gagner quelque argent. Depuis
+l’établissement du régime austro-hongrois,
+l’État s’est réservé le monopole
+de la vente du tabac. Pour la culture
+il a introduit d’abord un système de
+primes pour ceux qui obtiennent les
+meilleurs résultats et qui apportent le
+plus de soin à ce travail ; ensuite le tabac
+à l’état brut est payé un très bon prix et
+comptant au cultivateur par la régie, qui,
+après avoir pris livraison des feuilles, les
+expédie, convenablement séchées et protégées
+contre les intempéries, aux deux
+fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui,
+créées depuis peu d’années seulement,
+sont en pleine activité. L’organisation de
+ces manufactures est conforme à celle des
+meilleurs établissements du même genre
+que possède l’Europe. Les machines ont
+été commandées d’après les derniers
+modèles, les directeurs sont des gens du
+métier et les contremaîtres ont fait un
+stage dans les premières manufactures.
+La discipline la plus parfaite règne parmi
+les ouvriers et même parmi les cigarières,
+dont l’aspect, le costume, sont
+aussi pittoresques que ceux des figurantes
+dans <i>Carmen</i>, mais fort heureusement
+on n’a pas eu jusqu’à présent de
+scandales ni de rixes à signaler, causés
+par un brigadier don José. Ces jeunes
+filles (il n’y a guère que des ouvrières de
+quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à
+des familles misérables, elles pourraient
+à la rigueur se passer de leur salaire.
+Lorsqu’elles touchent leur semaine, elles
+se hâtent de convertir les billets de
+banque de l’administration en pièces d’argent
+ou en pièces d’or trouées des deux
+côtés ; elles les enfilent comme des grains
+de chapelet et en forment de cette façon
+un collier à deux, trois ou quatre rangs,
+qu’elles portent autour du cou par-dessus
+leur robe. Ce sera là leur dot lorsqu’elles
+se marieront. Aussi ces jeunes
+filles sont roses et gaies — même lorsqu’elles
+ne sont pas jolies, ce qui est
+pourtant le cas bien souvent. Elles chantent
+des mélopées un peu monotones et
+d’une poésie sauvage, qui célèbrent les
+hauts faits des héros de la montagne ou
+quelques douces prouesses amoureuses.
+Mais ces chants sont dits à demi-voix ;
+ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers
+comme un susurrement, car les
+surveillantes sont là et ne toléreraient
+ni scandale, ni bruit troublant l’ordre
+qui doit régner partout dans les manufactures
+de l’État.</p>
+
+<p>C’est un plaisir pour tout fumeur que de
+contempler les différentes sortes de tabac
+que les fabriques de Mostar et de Sérajewo
+vous livrent avec le produit des
+feuilles recueillies en Herzégovine. Il y
+en a une dizaine d’espèces, depuis le tabac
+couleur thé de Chine jusqu’au « Kallay »,
+qui est du plus beau blond, d’un blond
+vénitien ; on dirait des chevelures empruntées
+à un portrait de patricienne
+signé par le Titien. La régie autrichienne
+et la régie hongroise commencent déjà
+à s’approvisionner de tabac herzégovien.
+C’est en ce moment la plus forte recette
+du budget des provinces occupées, et le
+chiffre grossira encore certainement lorsque
+les tabacs de cette nouvelle régie
+seront exportés et qu’ils seront appréciés
+comme ils le méritent par les fumeurs
+de l’Europe entière.</p>
+
+<p>L’Herzégovine offre aussi des vestiges
+de la domination romaine, que l’on peut
+comparer aux travaux que vient d’élever
+partout le génie autrichien.</p>
+
+<p>Il y a notamment deux ponts sur la
+Narenta, le principal fleuve : l’un à Mostar
+même, et l’autre à Balja. Le premier de ces
+ponts présente un aspect des plus animés
+les jours de foire, parce que les populations
+si diverses, si bariolées de l’Herzégovine
+envoient leurs représentants en
+grand costume, armés jusqu’aux dents,
+qui viennent pour acheter et vendre des
+chevaux, des bœufs, des moutons, ou
+même pour parader sur la place publique
+et se montrer.</p>
+
+<p>Puis, au trot de leurs petits chevaux
+secs et maigres, mais qui connaissent
+si bien les sentiers montagneux, ils regagneront
+leurs aires voisines de celles
+des aigles, ou les cabanes de pierre qui
+leur servent de logement. Il en est qui
+chevaucheront jusque sur la frontière du
+Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle
+espérance du cri de guerre qui doit les
+appeler à la bataille soit contre les musulmans,
+soit contre les chrétiens. Tout
+adversaire leur est bon, pourvu que la
+poudre parle et que leurs instincts de
+bravoure puissent briller.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="arg">La question des Kmètes. — Les difficultés religieuses. — Hostilité
+des ultramontains. — La retraite de M. de Nikolich. — La
+famille impériale et la Bosnie. — L’annexion
+en vue. — Conclusion.</p>
+
+
+<p>Lorsque l’administration austro-hongroise
+a pris la succession des valis et
+des pachas turcs, elle a trouvé à résoudre
+plusieurs problèmes très arides, fort
+compliqués, et devant lesquels d’autres
+moins résolus au travail auraient peut-être
+reculé ou hésité. La question agraire
+était la principale de toutes, la plus
+grave, celle qu’il importait de régler avant
+toute autre dans un pays où l’agriculture
+doit être la base de la prospérité générale.</p>
+
+<p>Comme cela a été dit plus haut, le
+régime féodal existe depuis plusieurs
+siècles en Bosnie ; ce système a été
+atténué dans le cours des temps, il s’est
+affaibli à l’user, mais il n’a jamais complètement
+disparu.</p>
+
+<p>Les <i>begs</i> et les <i>aghas</i> sont encore
+aujourd’hui les propriétaires titulaires
+d’une partie du sol, d’une partie seulement,
+car beaucoup de paysans ont pu se
+racheter sans de trop grands sacrifices, et
+ils sont libres, disposant de leurs propriétés
+comme les cultivateurs français ou
+allemands.</p>
+
+<p>Mais là où les traditions séculaires ont
+été conservées, le <i>Khmète</i> (c’est le nom
+du pays en bosniaque) n’est que le fermier
+de la terre qu’il cultive, fermier
+perpétuel et héréditaire, que le beg ou agha
+n’a pas le droit de renvoyer, tant qu’il
+paye régulièrement sa redevance. On
+voit que le système féodal a beaucoup
+perdu de sa rigueur et que la condition
+des Khmètes n’offre que peu d’analogie
+avec celle des serfs russes avant l’émancipation,
+ou avec les vassaux du moyen
+âge attachés à la glèbe sans aucun atermoiement.
+Les charges du Khmète se
+bornent au payement de la <i>dîme</i> de
+dix pour cent, à titre d’impôt à l’État,
+et de la <i>Trentina</i>, c’est-à-dire du tiers
+du produit annuel de sa terre au beg.
+Autrefois le suzerain avait le droit de
+s’installer à sa guise chez le Khmète
+et de se faire nourrir <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>. Le
+cellier, les greniers, les étables, toutes les
+réserves du paysan étaient à la disposition
+du seigneur, qui restait en subsistance
+jusqu’au complet épuisement des
+provisions. Cette charge indirecte pesait
+d’autant plus lourdement sur le Khmète
+que dans les derniers temps, par suite
+de la déchéance des begs et de la perte
+de leurs propriétés, il arrivait qu’au
+lieu d’être le suzerain de plusieurs
+khmètes, le beg partageait avec un ou
+deux collègues la propriété d’un seul et
+unique paysan. Ce n’était pas un seul,
+mais deux ou trois dévorants que le
+vassal était obligé d’héberger.</p>
+
+<p>L’administration autrichienne s’est empressée
+de mettre un terme à cet abus
+criant, et en le supprimant elle a rendu la
+position du paysan plus tolérable, car en
+somme l’impôt (qu’il peut acquitter en nature)
+existe partout, et la <i>Trentina</i> représente
+les intérêts de la terre, qui est par le
+droit et par l’usage la propriété, c’est-à-dire
+le capital du <i>seigneur</i>. Il ne faut pas
+du reste prendre ce titre absolument au
+pied de la lettre : beaucoup de ces begs
+sont bien déchus de leur ancienne splendeur,
+qui, dans ce pays, n’a été que relative.
+Souvent le Khmète est plus à son aise
+que le maître lui-même ; le Khmète ne
+doit en effet de redevance que pour la
+terre cultivée en vue de la production des
+grains et céréales, il ne doit rien pour
+l’élevage des bestiaux ; aussi ne se gêne-t-il
+nullement pour transformer en pâturages
+la plus grande partie de ses lopins,
+surtout depuis que la consommation de
+la viande de boucherie a augmenté dans
+des proportions considérables.</p>
+
+<p>Depuis 1879 on a écrit beaucoup d’articles,
+d’essais et même de brochures sur
+cette question agraire ; on l’a présentée
+comme insoluble, et des âmes sensibles
+du dehors se sont apitoyées sur le sort
+des malheureux serfs qu’on se représentait
+courbés sous le bâton et mourant de
+faim, à côté des produits de leurs terres
+que le seigneur enlevait à leur barbe.</p>
+
+<p>Mais en réalité la situation n’est pas si
+mauvaise. Elle serait même supportable
+en fait, si la question de droit n’était pas
+en jeu et si l’Autriche-Hongrie n’avait
+pas l’obligation morale de faire cesser un
+état de choses qui est contraire à toutes
+les théories et à la législation en vigueur
+dans le reste de l’empire.</p>
+
+<p>L’État est intervenu paternellement dans
+les éternelles et interminables discussions
+entre les Khmètes et leurs suzerains,
+qui se vidaient autrefois à coups
+de fusil ou à coups de handjar. D’une
+part, l’autorité assure au beg la rentrée
+exacte et régulière de la Trentina, que
+certains Khmètes se croyaient dispensés
+de payer après l’occupation autrichienne,
+et, de l’autre côté, elle protège le Khmète
+contre tous les abus que le régime turc
+tolérait. Mais cette intervention avec
+ses incidents administratifs et judiciaires
+n’est qu’un palliatif ; le remède consiste
+dans l’affranchissement complet du
+Khmète par voie de rachat des terres
+dont il est le fermier. L’administration
+encourage de son mieux ces transactions,
+et ses efforts ont été couronnés de succès.
+On commence à former en Bosnie
+une classe nombreuse et forte d’agriculteurs
+propriétaires, qui sont attachés à
+leurs terres et les cultivent avec assiduité,
+sachant bien qu’aucune spoliation,
+aucun abus ne viendra les priver du
+produit de leur travail. Quant aux begs,
+ils prendront leur argent et iront le porter
+avec leur personne à Constantinople
+et à la Mecque, où ils se trouveront, en
+fin de compte, très heureux et tout à fait
+à leur place en qualité de musulmans du
+passé.</p>
+
+<p>La difficulté à laquelle se heurte la plupart
+du temps le rachat des terres est
+commune à toutes les contrées musulmanes
+où l’état civil n’existe pas ; il s’agissait
+de délimiter la propriété exacte de chacun
+pour éviter à l’avenir les contestations
+et les procès. Il fut décidé d’introduire
+en Bosnie une institution qui a rendu de
+grands services dans les pays de la monarchie
+autrichienne, le <i>Livre foncier</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Grundbuch</span>),
+qui contient le nom des propriétaires,
+la limite exacte des propriétés, et
+qui fait foi pour toutes les ventes et pour
+tous les prêts hypothécaires. Des employés
+experts furent envoyés sur les lieux
+et le travail commença. Mais les habitants,
+auxquels il fallait s’adresser pour être
+renseigné, pour obtenir les déclarations
+et les attestations destinées à établir les
+droits de propriété, de quelle façon accueilleraient-ils
+les commissaires ? Faciliteraient-ils
+ou entraveraient-ils l’œuvre
+indispensable que l’autorité avait prescrite ?</p>
+
+<p>Les inquiétudes disparurent bientôt :
+les commissaires rencontrèrent partout
+le meilleur accueil, et même, en cas de
+besoin, le concours le plus empressé ; les
+travaux avancèrent rapidement sous la
+direction habile et l’impulsion active de
+M. le baron de Kutschera, et aujourd’hui
+la plus grande partie des registres est
+mise à jour. Les contrats d’achat et de
+vente peuvent être dressés avec la plus
+grande exactitude, et les titres de propriété,
+une fois acquis, sont incontestables.</p>
+
+<p>L’Autriche-Hongrie veut faire régner
+en Bosnie et en Herzégovine la paix
+religieuse la plus complète. On n’admet
+pas la prédominance d’un culte sur un
+autre, ni la suprématie d’un clergé au
+détriment des croyants d’un culte différent.
+La tolérance envers les musulmans
+est poussée jusqu’aux dernières limites ;
+la démonstration est faite aujourd’hui
+que le culte de Mahomet peut être librement
+pratiqué et jouir de tous les respects
+sous le sceptre catholique d’un
+Habsbourg. Ce n’est pas seulement la
+religion qui est respectée, mais les
+mœurs, les usages et les coutumes. Par
+exemple, une femme musulmane citée
+en justice ne pourra être contrainte à
+ôter son voile, sauf le cas de nécessité
+absolue, s’il y a doute sur son identité.
+Même dans ce cas, les juges doivent procéder
+avec la plus grande circonspection,
+et ils risquent gros, si la dérogation aux
+usages n’est pas justifiée d’une façon impérieuse.
+On m’a cité le cas d’un jeune
+fonctionnaire judiciaire qui a eu à subir
+une enquête disciplinaire des plus rigoureuses,
+parce qu’il avait ordonné à
+une femme turque d’enlever l’enveloppe
+épaisse qui dérobe aux profanes le mystère
+de ses charmes ou les secrets de sa
+laideur. Les biens religieux, les fonds du
+<i>Vacouf</i> consacrés à des fondations pieuses
+ou à des œuvres d’utilité publique,
+sont employés conformément aux vœux
+des donateurs ; le commissaire du gouvernement
+faisant partie de la commission
+n’a pas d’autre tâche que de veiller
+à la régularité des comptes ; la tutelle
+qu’il exerce est tout à fait conforme à
+l’esprit musulman.</p>
+
+<p>Cette tolérance de l’administration pour
+la religion mahométane n’a pas été du
+goût de tout le monde. Des zélateurs
+ultramontains, des échappés du séminaire
+de Diakovas se sont imaginé maladroitement
+que l’administration austro-hongroise
+allait travailler pour le pape et
+faire avant tout, des pays occupés, une
+province romaine. Dans l’idée de ces
+messieurs, ce n’était pas seulement l’islamisme
+qu’il fallait opprimer, et, si
+possible, faire disparaître, en poussant
+l’élément turc à l’émigration ; ils en voulaient
+également au culte grec, dédaigneusement
+traité de schisme. L’évêque
+catholique de Sérajewo, M. Stadler, voulut
+agir en prélat tout à fait militant. Les
+façons de prédicant et de convertisseur
+contrastaient fort vivement avec la bonhomie
+et la rondeur indifférente des franciscains
+qui parcourent le pays, bottés,
+vêtus de la houppelande à brandebourgs,
+si commode pour aller à cheval, trinquant
+volontiers avec leurs ouailles et menant
+joyeuse vie après avoir dit la messe et
+écouté la confession. L’ardeur de M. Stadler
+l’entraîna même à attaquer dans des
+lettres pastorales le métropolitain grec.
+Celui-ci riposta ; il se plaignit de ce que
+l’évêque cherchait à lui enlever ses ouailles,
+et une véritable polémique s’engagea
+sous les regards malicieux des musulmans,
+flattés intérieurement de voir les
+chrétiens se déchirer entre eux. Le gouvernement
+laissa les lutteurs s’injurier et
+échanger les propos des héros d’Homère ;
+mais lorsque le scandale fut devenu trop
+grand, un rescrit de M. de Kallay enjoignit
+aux deux pasteurs de cesser ces hostilités
+peu édifiantes.</p>
+
+<p>Les ultramontains en prirent de l’humeur,
+et ils bombardèrent l’administration
+de pamphlets imprimés en Allemagne, auxquels
+un Turc de l’Herzégovine, M. Capitanowitsch,
+a répondu de la plus belle encre.
+Mais la meilleure réponse à ces pamphlets
+vient d’être faite par le ministre aux
+dernières délégations : il a démontré que
+son administration tant attaquée avait eu
+pour résultat un excédent de plus de
+cinquante mille florins, qui augmentera
+certainement dès que les ressources du
+pays se seront améliorées, ce qui maintenant
+est très aisé. La production du
+tabac, qui augmente toujours et prendra
+un fort développement, contribuera
+encore à grossir le budget des recettes,
+tandis que toutes les dépenses sont
+réglées par une sage économie qui ne
+prend jamais cependant les proportions
+d’une malencontreuse parcimonie. C’est
+ainsi que l’on a pu réconcilier avec la
+politique d’occupation ceux-là qui s’y
+étaient opposés, non pas pour des raisons
+politiques, mais pour des considérations
+financières. Un membre éminent de
+la Chambre haute de Vienne et des délégations,
+M. Nicolas Dunka, qui a parcouru
+les pays occupés pendant l’été de 1886, a
+pu rendre compte <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i> à ses collègues
+de ce qu’il avait vu, de l’ordre administratif
+qui régnait dans ces provinces et de
+la calme satisfaction des habitants, qui
+goûtent enfin le repos et la sécurité.</p>
+
+<p>Au moment d’achever ce livre, j’apprends
+que M. de Nikolich, le gouverneur
+civil adjoint au commandant général, a
+donné sa démission, définitivement cette
+fois, exécutant de la sorte un projet conçu
+depuis longtemps. M. de Nikolich, qui est
+un proche parent du roi de Serbie, possède
+des propriétés très vastes dans le Banat
+et en Roumanie. Le soin de ses intérêts
+particuliers exigeait depuis longtemps sa
+présence sur ses terres ; mais les services
+qu’il a rendus en qualité de gouverneur
+civil et sa qualité de gentleman employant
+au service de l’État sa fortune de magnat
+hongrois ont déterminé le ministre à
+refuser la démission du gouverneur civil
+chaque fois qu’elle était offerte ; et M. de
+Nikolich, obéissant aux amicales objurgations
+de son chef, consentait à reprendre
+le collier. Cette fois, il n’y a plus rien à y
+changer. Cette maison hospitalière, qui
+était le centre du mouvement mondain de
+Sérajewo, ne se rouvrira plus cet hiver,
+et c’est M. le baron de Kutschera qui est
+chargé de l’administration civile. Il la
+connaît à fond, car depuis deux ou trois
+ans il est considéré à bon droit comme la
+cheville ouvrière de la machine gouvernementale.
+La popularité de l’empereur
+François-Joseph est très répandue en
+Bosnie, et la population entoure son nom
+d’une vénération dont aucun sultan n’avait
+joui précédemment. A plusieurs reprises,
+des députations ont exprimé le
+vœu des populations d’acclamer l’empereur
+sur son passage à travers les contrées
+placées à présent sous son sceptre.</p>
+
+<p>Au mois d’août dernier, la nouvelle de
+la prochaine arrivée du « Tsar de Vienne »
+s’était propagée, et elle avait trouvé crédit
+jusque dans les hameaux les plus éloignés,
+sous les toits de chaume des plus
+misérables masures. Chacun faisait des
+préparatifs pour la réception du souverain,
+et dans les localités visitées au mois
+de mai par l’archiduc Albert, on avait
+laissé debout les arcs de triomphe de verdure
+et de feuillage avec les inscriptions,
+pensant que tout cela pourrait
+servir plus tard pour l’empereur. Lorsqu’un
+fonctionnaire ou un officier se
+montrait dans les coins reculés de la
+montagne bosniaque ou dans les cabanes
+enfouies au plus profond des forêts, ils
+étaient interrogés avec la plus grande
+anxiété sur l’arrivée prochaine du souverain.
+On eût dit qu’on l’attendait comme
+le Messie, comme le grand dispensateur
+de la manne céleste destinée à se répandre
+sur la terre.</p>
+
+<p>Mais l’espoir des naïfs Bosniaques fut
+déçu. Esclave de la correction absolue en
+toute chose, François-Joseph a craint de
+blesser les susceptibilités de la Russie
+en entreprenant un voyage qui eût été
+une longue suite d’ovations et de triomphes,
+dans un pays dont la possession
+définitive est contestée à l’Autriche par
+les hommes d’État de Saint-Pétersbourg.
+Il ne voulait pas non plus que cette excursion
+fût regardée, à tort ou à raison,
+comme le prologue de l’annexion ; et déjà
+on l’avait annoncée comme telle.</p>
+
+<p>Le voyage n’eut pas lieu. François-Joseph
+n’a pas dépassé le pont de
+Brood, où une députation de Bosniaques,
+conduite par le bourgmestre de Sérajewo
+et M. le conseiller de gouvernement
+Herrmann, vint lui souhaiter la bienvenue.
+En revanche, lorsque le prince héréditaire,
+l’archiduc Rodolphe, franchit
+assez inopinément la frontière de l’Herzégovine
+et parcourut le pays jusqu’à
+Mostar, des feux de joie s’allumèrent
+sur les montagnes, des coups de fusil
+retentirent en signe d’allégresse, et de
+toutes parts on accourut pour contempler
+la figure si intelligente et si sympathique
+du prince héritier et écouter les paroles
+simples et cordiales qu’il trouvait pour
+chacun. Le prince venait d’achever sa
+convalescence dans la magnifique île de
+Lacroma, au climat si doux, aux forêts
+toujours vertes, entourée d’une mer bleue
+inaltérable. Le rejeton des Habsbourg
+rayonnait de joie et de santé recouvrée.
+Ce court séjour en Herzégovine fut pour
+son cœur, très sensible à la grandeur de
+sa patrie et à l’éclat de sa maison, un
+délicieux épisode. Il en emporta les meilleurs
+souvenirs, et depuis cette époque on
+retrouve partout dans les pays occupés
+sa photographie et celle de sa gracieuse
+épouse, Stéphanie, faisant face aux portraits
+de l’empereur et de l’impératrice.
+L’archiduc Albert a également charmé
+les populations par sa bonhomie militaire
+et par les cadeaux princiers qui signalèrent
+partout ses visites.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, tout est prêt pour
+l’annexion définitive de la Bosnie et de
+l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois.
+L’empereur serait, comme pour tous les
+peuples de ses vastes États, le lien vivant
+qui rattacherait les Bosniaques aux
+autres races de l’empire. Peut-être faudrait-il
+faire une exception pour quelques
+familles de vieille souche mahométane,
+qui retourneraient en Asie, mais
+toutes les populations musulmanes et
+chrétiennes accepteraient l’annexion définitive,
+car l’illusion d’une Bosnie réunie
+au royaume serbe s’est complètement
+évanouie, et serait d’ailleurs énergiquement
+désavouée à Belgrade même.</p>
+
+<p>Quant à rendre le pays au Sultan après
+l’avoir ouvert à la civilisation, après l’avoir
+couvert de routes et de chemins de fer,
+après y avoir fait des sacrifices considérables,
+quel homme d’État songerait à
+commettre une telle faute et un semblable
+non-sens ? Il est certain que l’administration
+turque ne tarderait pas, fidèle à ses
+incorrigibles errements, à gâter, à ruiner,
+à perdre tout ce qui aurait été créé de bon
+et d’utile ; elle rendrait ces contrées à la
+barbarie et au désordre, jusqu’à ce qu’une
+nouvelle intervention soit devenue nécessaire
+comme celle de 1878.</p>
+
+<p>L’état provisoire actuel semble incompatible
+avec la situation politique d’une
+grande puissance, et il entrave à chaque
+pas le développement intérieur, la prospérité
+économique et industrielle du pays
+lui-même… Beaucoup d’entreprises sont
+ajournées — jusqu’à quand ? On vous répondra
+là-bas : jusqu’à l’annexion. L’initiative
+privée est arrêtée ; les capitaux qui
+voudraient chercher leur emploi dans ces
+pays nouveaux, et qui le trouveraient,
+n’osent pas s’aventurer. Qu’attendent-ils
+pour se lancer et pour vivifier ce terrain
+improductif jusqu’ici, et qui donnerait de
+si beaux dividendes agricoles et industriels ?</p>
+
+<p>Évidemment on arrivera à l’annexion
+dans un délai que les événements d’Orient
+tendent à rapprocher. N’a-t-on pas cru, au
+lendemain de la chute d’Alexandre de
+Bulgarie, que l’Autriche répondrait à ce
+coup de dés de la Russie par l’annexion ?
+Le bruit en a couru à Vienne et à Pesth.
+Mais ce n’était qu’une nouvelle non pas
+fausse, mais prématurée. La modération
+l’a emporté encore une fois dans les conseils
+de François-Joseph, et cette modération
+ressort encore davantage en présence
+de l’attitude de la Russie.</p>
+
+<p>La diplomatie brutale et provocatrice
+du général Kaulhars, la prétention de ce
+proconsul de gouverner à coups d’ukases
+un pays qui veut régler lui-même ses
+destinées a fait apprécier à tous les Bosniaques
+quelque peu intelligents les avantages
+de la politique de ménagement et
+de tolérance de l’Autriche-Hongrie.</p>
+
+<p>Cette politique, dont le ministre M. de
+Kallay est l’initiateur, conformément aux
+vues de son maître l’Empereur, sera poursuivie
+malgré toutes les attaques et tous
+les pamphlets. Elle est approuvée par
+l’opinion publique des deux côtés de la
+Leitha, par les délégations, qui tout récemment
+viennent d’approuver hautement
+la gestion du ministre et lui ont voté
+des remerciements, pour avoir converti
+en excédent le déficit par lequel s’était
+soldé durant les premières années le
+budget des provinces occupées.</p>
+
+<p>Si l’annexion n’a pas été officiellement
+prononcée, si même il n’est nullement
+question de la proclamer prochainement,
+le régime actuel la prépare chaque année
+davantage, sans violence, sans secousse,
+en accordant aux habitants les bienfaits
+d’une administration probe et équitable,
+gardienne sévère de la loi.</p>
+
+<p>Et où de semblables bienfaits pourraient-ils
+être mieux appréciés que dans
+des pays soumis pendant si longtemps à
+l’arbitraire d’agents tyranniques ?</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE PREMIER</div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">A l’ambassade de France à Vienne. — M. de Kallay. — Résumé
+de sa carrière. — Les précédents administrateurs
+de la Bosnie : MM. de Hoffmann et Szlavy. — Départ
+pour Pesth. — La capitale de la Hongrie en
+1886. — Le parlement, les journaux, les théâtres. — Réminiscences
+de l’expédition française. — Voyage de
+Budapesth à Brod</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE II</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">De Brood à Sérajewo. — Voyageurs et incidents de
+route</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">57</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE III</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">De Maglay à Sérajewo</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">82</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Sérajewo pendant l’occupation autrichienne. — Tableaux
+de rues et de marchés</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">90</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE V</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Sérajewo (<i>suite</i>). — Détails historiques et administratifs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">114</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Organisation militaire de la Bosnie. — Les gouverneurs. — Le
+<span lang="de" xml:lang="de">feldzeugmeister</span> Appel et son état-major</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">125</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Quelques types. — Les consuls. — Un Suisse ex-médecin
+d’Omer-Pacha</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">173</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Précis de l’histoire de la Bosnie. — Ses mœurs et
+coutumes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">193</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Origines de l’occupation autrichienne. — L’opinion
+publique à Vienne et en Turquie pendant la guerre
+d’Orient. — Démonstration à Budapesth. — Contre-poids
+à l’influence russe. — Action des agents autrichiens
+à Sérajewo. — Le voyage impérial de 1873. — Les
+réfugiés. — L’entrée du général Philippovic
+sur le territoire turc</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">246</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE X</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Sérajewo au mois d’août 1878. — Caractère belliqueux
+de la population. — Souvenirs de 1697. — La
+dictature du clergé. — Le Chéri ; proscription des
+costumes européens. — Hadji-Loja et Petraki. — La
+« Commune » bosniaque. — Blessure de Hadji-Loja. — Tentatives
+d’apaisement de la bourgeoisie. — Malgré
+les efforts pacifiques, la lutte s’engage. — Dispositions
+stratégiques. — Prise de la citadelle. — Une
+nouvelle Saragosse. — L’hôpital</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">302</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XI</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La seconde occupation. — Échecs partiels des Autrichiens
+à Bihac. — Les combats autour de Dolovy. — La
+situation à Sérajewo. — La Romanja Planina. — Passage
+de la Save. — Marche sur Tuzla. — Occupation
+de Livno et de Zevornik. — La fin des hostilités</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">322</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">De Solvay à Gorni-Tuzla. — Une ville industrielle à
+ses débuts. — Mines de charbon. — Briqueteries et
+salines. — La population de Tuzla. — Les Tziganes
+à demeure fixe. — Un enlèvement suivi de duel à
+mort. — La poste de Tuzla à Bercka. — Le commerce
+des prunes. — Voyage de Briska à Belgrade. — Visites
+diplomatiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">338</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XIII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Herzégovine. — La route de Sérajewo à Mostar. — Le
+service de diligences. — Mostar. — Souvenirs
+héroïques. — De Mostar à Metkovitch. — La vigne et
+le tabac</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">389</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>CHAPITRE XIV</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La question des Kmètes. — Les difficultés religieuses. — Hostilité
+des ultramontains. — La retraite de M. de
+Nikolich. — La famille impériale et la Bosnie. — L’annexion
+en vue. — Conclusion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">401</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">Paris. — Soc. d’Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 7.3.87.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 73097 ***</div>
+</body>
+</html>