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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***
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- “ÉCHANTILLONS”
- Romans inédits choisis par Charles OULMONT
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- PIERRE LA MAZIÈRE
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- MIREILLE
- DES TROIS RAISINS
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- VALD. RASMUSSEN
- 168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
- PARIS
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-DANS LA MÊME COLLECTION
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-Déjà parus:
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- L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre.
- Gamins de Paris, par Léon Frapié.
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-
-En préparation:
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- La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch.
- L’invalide du cœur, par Maurice Rostand.
- Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat.
- L’Age d’Or, par Edmond Jaloux.
- Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes.
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-Copyright 1925, by Vald Rasmussen.
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
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-Mireille des Trois Raisins
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-I
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-
-Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la
-Maison.
-
-C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
-
-Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
-étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste,
-avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un
-piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
-
-La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel
-stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
-
-Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son
-rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano
-pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus
-possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents
-menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
-
-Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la
-ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs
-franchissent le seuil du 17.
-
-Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an:
-le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en
-ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à
-ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
-
-Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous
-l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à
-l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.
-
-Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.
-
-Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus
-sérieuse, la plus diligente au travail.
-
-Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la
-suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le
-bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était
-soustrait.
-
-Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces
-dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de
-Directrice.
-
-M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait
-revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses
-depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une
-particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans
-auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient
-connue.
-
-On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un
-corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de
-corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas
-assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou
-nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions
-auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter
-l’oreille.
-
-Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
-celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme
-symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne
-d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que
-l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la
-pensionnaire à qui il donnait son nom.
-
-Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme
-elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu
-d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.
-
-Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
-de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne
-s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la
-discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme
-Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des «nouvelles».
-
-De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le
-régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au
-tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins
-d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût
-subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.
-
-Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de
-façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le
-pourraient évoquer sans attendrissement.
-
-Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la
-Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même
-présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les
-plus distingués.
-
-L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts,
-l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés.
-
-La porte blindée était close, la lanterne éteinte.
-
-La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée
-dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées.
-
-Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq
-pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux
-yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait
-en leur rendant leurs baisers.
-
-On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de
-ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait
-quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en
-détaillant des romances élégiaques.
-
-Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du
-Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche,
-le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois.
-
-On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des
-avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la
-danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de
-certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs.
-
-L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et
-d’adresse.
-
-Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.
-
-De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame
-feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était
-fermée, la caisse devrait l’être aussi.
-
-Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter: «Au 17,
-depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour
-rien», M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le
-quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri,
-dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.
-
---Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme
-Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit
-furent allées chercher leurs valises.
-
-Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés
-jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs
-années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages
-démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres
-flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des
-servantes dans le couloir d’un bureau de placement.
-
-Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière
-fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de
-leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine
-tendresse.
-
-Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient
-les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à
-l’étagère aux liqueurs, au piano.
-
---Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M.
-Adolphe en frappant dans ses mains.
-
-Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les
-passa à Mireille qui fit de même.
-
-Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes
-molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit,
-dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir...
-
-
-
-
-II
-
-
-La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des
-arrière-grands-parents de M. Adolphe.
-
-C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son
-père et son aïeul.
-
-Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de
-fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé
-d’être l’hôtesse de la Maison.
-
-Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et
-cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans
-l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases
-de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style
-Restauration.
-
-Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement,
-ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la
-fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais
-sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir
-s’accorder quelque confort personnel.
-
-Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le
-caractère de ceux qui s’y étaient succédé.
-
-Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite
-chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les
-Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par
-l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se
-transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force
-principale des familles provinciales françaises: le respect des aînés.
-
-En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait
-commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race.
-
-Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il
-avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais
-jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du
-nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux.
-
-C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur
-premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que,
-le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le
-représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale,
-devant celui de Dieu sur la terre.
-
-Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le
-surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les
-portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le
-tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu
-moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles.
-
-C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait
-déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter
-l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille.
-
-Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par
-surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la
-défense.
-
-Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle
-flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au
-besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait
-au visage.
-
-Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir
-soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme
-Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à
-laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les
-réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction.
-
-Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa
-femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans
-l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles
-qu’elle avait affirmées dans son métier de dame.
-
-Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour
-l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de
-l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des
-subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre
-eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes.
-
-Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus
-qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à
-de fréquents retours.
-
- * * * * *
-
-Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de
-houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses
-hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de
-larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.
-
-Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de
-la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus,
-ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se
-montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus
-généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais
-Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les
-tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent
-leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de
-leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle
-amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant
-d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein
-nourricier.
-
-Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.
-
-Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de
-sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les
-simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les
-insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la
-révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.
-
-Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait
-du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait
-un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait
-tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.
-
-Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches
-dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par
-leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un
-appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre
-au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines
-heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au
-minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de
-surmenage.
-
-Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.
-
-Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
-trouvât toujours ce qu’elle apprécie.
-
-A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et
-adjudants feraient fête à Mme Carmen.
-
-Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint
-ambré, montrait une parfaite distinction.
-
-Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries,
-bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion
-de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs
-dactylographes jugées par eux inaccessibles.
-
-Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille
-exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage
-triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée
-de son élocution, de pouvoir être, au 17, «la petite fille».
-
-Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la
-nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes,
-d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé,
-chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait
-soulever le marteau de la Maison.
-
-Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui
-forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir.
-Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite,
-afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.
-
-Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de
-province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf,
-toutefois, par le passant?
-
-Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines
-d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées,
-ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes
-désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant
-leur âcre plaisir?
-
-C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque
-point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des
-hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils
-viennent faire la débauche.
-
-Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême
-ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne
-s’indignent pas, ne sourient pas.
-
-Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux
-secret et disent avec un accent maternel:
-
---Ça ne fait rien, mon petit... Je t’assure que ça ne fait rien!... Tu
-m’as tout de même donné beaucoup de bonheur!...
-
-Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à
-tout établissement d’une certaine classe.
-
-Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute
-vraisemblance, d’amis attitrés.
-
-Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison.
-
-Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames
-de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première
-fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou
-grison, l’élirait certainement de temps en temps.
-
-Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur
-situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu?
-
-Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand
-elles ne font de mal à personne?
-
-En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires
-regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon.
-
-Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et
-folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort
-décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à
-mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de
-rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse
-vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel.
-
---Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi.
-
-Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si
-elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle
-imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique
-sertie d’or.
-
-Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme
-Joujou éleva la voix.
-
---Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de
-marine.
-
---Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie.
-
---Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation...
-
-Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent.
-
-D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était
-complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire.
-
-En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la
-Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de
-l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices
-qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à
-la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police
-locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi
-par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur
-présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la
-campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres.
-
-Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient.
-
-Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve
-d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte,
-enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans
-qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent
-souvent renouvelées.
-
-La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent.
-
- * * * * *
-
-Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un
-accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si
-judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à
-grossir le patrimoine familial.
-
-A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa
-prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les
-oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus.
-
-
-
-
-III
-
-
-Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât
-stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit.
-
-Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents.
-
-Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années,
-ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille
-et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait
-désormais la Maison...
-
-Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la
-forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans
-un berceau.
-
-Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait
-tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle
-émotion que ses yeux se mouillèrent...
-
---Ce petit bout... ce petit bout! disait-il. Quand on pense que c’est
-nous deux!... Nous deux réunis... fondus...
-
-Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans
-ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse
-qu’elle venait de faire.
-
-Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus
-besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau
-dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la
-ravissaient, il murmura:
-
---Nous lui donnerons bientôt un petit frère.
-
-Elle tourna vers lui son visage: Un sourire dolent errait sur ses
-lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux.
-
-M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour
-que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom
-se perpétuât au 17.
-
-Il l’en aima davantage.
-
-Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur
-désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous
-les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le
-donner au fils qu’ils avaient espéré.
-
-Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle
-que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte
-à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque.
-
-
-
-
-IV
-
-
-La guerre éclata.
-
-M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son
-fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré
-impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une
-force dont on parlait déjà avec respect.
-
-Tous les hommes mobilisables partirent.
-
-M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade.
-
-Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée
-d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement.
-Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la
-frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les
-autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
-demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les
-événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.
-
-Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où,
-dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient
-penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de
-marbre, à faire des réussites.
-
-Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à
-partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la
-Normandie.
-
-Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant
-d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi
-des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine
-fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au
-plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.
-
-Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement,
-de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit
-une intensité nouvelle.
-
-Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le
-2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
-que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de
-toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices
-publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et
-d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes
-inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.
-
-Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés,
-plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes
-qu’autrefois en un mois.
-
-La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa
-part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si
-magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.
-
-Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient,
-roulait dans l’étroite venelle.
-
-Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement,
-dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle
-tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement
-lorsqu’un autre sortait.
-
-Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la
-suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui
-avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur.
-Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En
-raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus
-de spécialités.
-
-Les temps étaient désormais au travail en série.
-
-Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient
-débordées.
-
-Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais
-l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le
-début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande
-dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame
-disponible.
-
-Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front,
-dans les hôpitaux et les usines de munitions.
-
-Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et
-savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon
-avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de
-la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La
-mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul
-défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.
-
-Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était
-encore insuffisant.
-
-Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme
-Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre
-servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les
-amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses
-desseins.
-
-Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police.
-Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux
-amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même,
-le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes,
-savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.
-
-M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.
-
-La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague
-sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée
-formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables,
-ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche
-de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et
-dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le
-tiroir-caisse.
-
-Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès
-qu’il apercevait des verres vides:
-
---Gustave, on a soif au six!
-
---Gustave, renouvelez à l’as!
-
-Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou
-cognac à l’eau.
-
-Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du
-quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le
-commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité!
-
-Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue,
-couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de
-s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur
-paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la
-fortune.
-
---C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes
-mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera
-sûrement quelque chose...
-
-M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un
-calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque
-et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.
-
-Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil
-que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter
-d’un quart le bien paternel.
-
---La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que
-commencer!...
-
-Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de
-longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et
-aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans
-l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.
-
-
-
-
-V
-
-
---Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.
-
-Elle n’était que trop bonne prophétesse.
-
-Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à
-passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique
-avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien
-dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le
-service armé.
-
-Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines
-d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.
-
-Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son
-foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la
-Patrie.
-
-Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux
-hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros,
-ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait...
-
-Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait
-réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla
-chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.
-
-A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant
-trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse
-engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.
-
-Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil
-à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants
-des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu
-de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote
-la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.
-
---Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré.
-
-Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa
-moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille,
-tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.
-
-Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou,
-l’embrassèrent en pleurant.
-
-Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant
-les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se
-dirigeait avec une étonnante sûreté.
-
-Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs
-visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car
-l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller,
-venir, essayer de reconnaître toutes choses.
-
-Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce
-colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie,
-d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.
-
-Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta:
-
- Viens avec moi pour fêter le Printemps,
- Nous cueillerons des lilas et des roses.
-
-On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne
-pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit
-signe de se retirer.
-
-La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à
-pied de bas.
-
-M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le
-tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.
-
-Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se
-défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point
-l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.
-
-Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour
-s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et
-but longuement l’air avec une expression heureuse.
-
---La petite? demanda-t-il.
-
-Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la
-surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.
-
-M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa.
-Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au
-visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire:
-
---En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les
-militaires.
-
---Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire
-quelque chose.
-
-Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.
-
-Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations
-également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces
-dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au
-mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.
-
-Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un
-de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier
-étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines
-de la porte donnant accès à l’escalier.
-
-M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une
-démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui
-dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la
-délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.
-
-A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle
-comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à
-dissimuler.
-
-Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir
-aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six
-fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que,
-déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu
-lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter,
-chacun des visiteurs lui donna.
-
-C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit
-possession de la maison de ses pères.
-
-
-
-
-VI
-
-
-La vie lui fut douce.
-
-Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le
-rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache.
-Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon
-qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.
-
-Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au
-salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les
-morceaux qu’il préférait.
-
-Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la
-perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant
-les heures qu’il passait devant son clavier.
-
-Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et
-le ravissaient.
-
-Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver,
-il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une
-musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire.
-Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à
-se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.
-
-Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y
-réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes
-coulaient de ses yeux morts.
-
-Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait
-«comment ça lui était arrivé».
-
---J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les
-autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure...
-
-On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son
-récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière
-qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient,
-croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.
-
-Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité,
-conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la
-vie, il haussait les épaules et expliquait:
-
---Ce n’est pas si terrible que l’on pense... D’abord, lorsque la chose
-vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être
-revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la
-bête, que vous vous dites: «Tout de même j’ai eu le filon.»
-
-«Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre
-coffre intacts... et la nuit, vous vous réveillez pour faire
-l’inventaire de votre personne... Vous ne pouvez vous rassasier de cette
-joie... et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer
-au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que
-vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes...
-
-«Et puis, il y a autre chose: petit à petit, vous vous apercevez que vos
-mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous
-étaient utiles, vous procurent du plaisir.
-
-«Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à
-deviner de quelles matières elles sont faites.
-
-«Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous
-n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous
-arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.
-
-«Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai
-pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni
-d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile!
-Le bruit des respirations me renseigne: tant de monde en tout, tant
-d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.
-
-«Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les
-reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces
-dames... je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme
-chacune d’elles.
-
-«Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
-vivre la Maison... Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait
-rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à
-mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe.»
-
-Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec
-étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant
-de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant
-d’orgueil.
-
-M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de
-perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué
-de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui
-les écoutaient.
-
-Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à
-dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait
-à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano.
-
-Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul,
-ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire
-beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la
-clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde: _La
-Marche des P’tits Pierrots_, _Sous les Ponts de Paris_, ou encore _Max!
-Max! Ah qu’t’es rigolo!_...
-
-
-
-
-VII
-
-
-M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son
-absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui
-lui échéait.
-
-Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.
-
-Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus
-honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant
-chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se
-priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.
-
-Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir
-strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire
-payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a
-cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou
-deux sous la banquette. C’est bien connu.
-
-Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
-resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux
-qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants,
-rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient
-scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de
-grever exagérément le budget familial.
-
-Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant
-et d’encaisseur?
-
-Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été
-tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son
-dessein, de rester au piano.
-
-Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui
-causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.
-
-Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les
-tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.
-
-Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que,
-pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit
-du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne
-donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il
-avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses
-hôtes.
-
-Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le
-voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon
-renouveler les consommations.
-
-Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.
-
-Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient
-ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une
-telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur...
-
-Alors elle retournait docilement à la caisse.
-
-Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison
-silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle
-mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à
-vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.
-
-Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se
-désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit
-assez de ressources pour parer au désastre.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la
-visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la
-profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir.
-
-Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en
-maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent
-exercer isolément leur état.
-
-Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu.
-Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes
-les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un
-itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable: trente
-jours.
-
---La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès,
-répétait-elle.
-
-Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur
-avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses
-prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la
-date de son passage.
-
---Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces
-quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain.
-
-Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée.
-
-Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que
-fussent temps et époque de l’année: robe d’alpaga gris foncé à volants,
-palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie
-d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en
-mois.
-
-Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au
-canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient
-l’équipage de Casi.
-
-Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait,
-en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés
-et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même,
-qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention
-chirurgicale qu’eût subie la vieille femme.
-
---Ah! mes belles!... s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai
-bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été
-malade à en mourir!... C’est mon asthme qui est cause de ça... Enfin,
-n’en parlons plus... Et vous? Toujours jolies à ce que je vois! Ah! la
-jeunesse!...
-
-Ces dames s’empressaient.
-
---Vous prenez quelque chose, Casi?
-
-Elle se défendait mollement.
-
---Un petit verre?
-
-Casi se laissait tenter.
-
---Allons! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point
-dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous
-savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles
-commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge.
-
---Alors quoi? Choisissez, Casi.
-
---Ce sera donc un petit rhum.
-
---Gustave, un rhum pour Casi!
-
-Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le
-verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil
-et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait
-lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance.
-
-Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur
-égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme
-d’une bougie.
-
-Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses
-collègues qui prétendaient y lire la vérité:
-
---Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent
-l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là.
-
-Bien entendu, l’on n’insistait point.
-
-Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi
-et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était
-abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter: dans
-sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le
-personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de
-tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces
-formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et
-espoir!
-
-Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons
-offices de la sibylle.
-
-Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
-recourir.
-
-Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de
-donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme.
-
-Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille
-avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à
-exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail.
-
-D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la
-signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser
-ce rêve.
-
-Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M.
-Adolphe formula son souhait de nouveau.
-
-Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que
-ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner
-à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les
-choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait
-passée.
-
-Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le
-droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement
-atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si
-judicieux.
-
-Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au
-coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche
-maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de
-mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui
-lui avait tant donné.
-
-Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc
-de la consulter.
-
---Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit
-confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne
-la voient pas avant moi.
-
-Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la
-devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que
-les suivants.
-
-Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se
-présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon.
-
-Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son
-asthme.
-
---Comme je suis heureuse que vous me reveniez! s’exclama-t-elle, Depuis
-si longtemps que vous m’avez abandonnée!... C’est donc qu’on a des
-peines, des chagrins? Ou quelque amourette en tête? Ce serait encore
-bien de votre âge, voyez-vous.
-
-Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une
-table, elle s’était assise en geignant.
-
---Et qu’est-ce que je vais vous faire? Les cartes, les mains, le blanc
-d’œuf ou la bougie?
-
-Mme Mireille réfléchit.
-
---La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre
-épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions.
-
---Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux,
-de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est
-juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui
-arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue!...
-
-Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts,
-qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail.
-
-Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa
-Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses
-réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte
-d’allumettes.
-
-Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit
-son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées.
-
-La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce.
-Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à
-plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements.
-
---Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme
-Mireille... Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un
-garçon?
-
-Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi,
-au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une
-petite palme bleue.
-
-D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa
-voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire
-qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille
-dit dans une sorte d’extase:
-
---Je vois, je vois, je vois!... Si la Providence bénit une fois encore
-ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant
-de bonheur, je vois... je vois très bien, comme si, déjà, elle était de
-ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première...
-Ah! la mignonne demoiselle!... Et si, plus tard, la Providence bénissait
-d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de
-charmantes demoiselles... tout un petit pensionnat.
-
---Pas de garçon? demanda avidement Mme Mireille.
-
-Elle venait de rompre le charme.
-
-Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et,
-de sa voix naturelle:
-
---Pas de garçons, rien que des filles, et vous pouvez vous vanter d’en
-avoir une de chance!... Parce que les demoiselles c’est toujours plus
-gentil avec les mamans. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
-Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les quatre fers d’un chien. C’est
-comme je vous le dis. Tandis que la fille...
-
-Mme Mireille ne l’écoutait plus.
-
-Elle déposa un billet sur le marbre, se leva, disparut.
-
- * * * * *
-
-Donc il lui était refusé d’exaucer le vœu de son mari, de lui donner le
-fils qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été si heureuse, si fière de
-mettre au monde afin que le nom des Rabier ne s’éteignît point!
-
-Éprouvant une vive douleur en même temps qu’une grande humiliation, elle
-se promit de ne plus jamais accepter la maternité puisqu’il lui était
-refusé de remplir, dans la famille où elle était entrée, la mission pour
-quoi on l’y avait admise. Mais pour rester fidèle à son serment, elle
-serait contrainte de recourir au mensonge, à la ruse, puisqu’elle ne
-pouvait avouer à M. Adolphe comment et par quelle voie elle venait
-d’acquérir la certitude de n’être bonne à engendrer que des filles.
-
-Cet homme énergique, cet esprit fort, qui se vantait de ne craindre rien
-ni personne, affichait, en effet, le mépris le plus insultant pour les
-vendeuses d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes les folles qui
-ajoutent créance à leurs dires.
-
-
-
-
-IX
-
-
-A toutes les tables, militaires et civils attendaient, en buvant, que
-d’autres militaires, d’autres civils qui, en ce moment, étaient dans les
-chambres avec ces dames, en fussent sortis pour les y remplacer.
-
-Portant en équilibre un plateau chargé de verres pleins, le garçon, dont
-le visage était baigné de sueur, circulait dans la salle surchauffée et
-enfumée.
-
-Alignés sur une banquette, ayant dernière eux les effigies de la Russe
-et de l’Espagnole (un client patriote avait collé sur le sein de
-celle-ci un papillon imprimé sur lequel on lisait: «A bas les
-Neutres!»), trois officiers anglais très rouges, très excités, menaient
-tapage. Ils riaient, chantaient, sifflaient, frappaient à coups de
-cravaches de cuir le marbre de leur table.
-
-De temps en temps, l’un d’eux jetait son verre à terre. Alors, tous
-trois hurlaient d’une seule voix:
-
---Tchampeine!
-
-Le garçon, à qui Mireille avait donné l’ordre de ne point laisser
-attendre ces clients fastueux, posait immédiatement une bouteille devant
-eux qui faisaient sauter le bouchon en poussant de grands rires,
-s’inondaient, par jeu, de vin mousseux, buvaient, brisaient leurs
-verres, répétaient:
-
---Tchampeine!... Tchampeine!... Encore Tchampeine!... Tchampeine...
-Encore!... Encore!...
-
-L’un se leva, balaya la table de sa cravache, fit correctement le salut
-militaire et, pour montrer qu’il souhaitait de parler, leva la main.
-
-Tous les regards se fixèrent sur lui.
-
-Des rires fusèrent, des applaudissements éclatèrent, puis le silence
-régna.
-
-L’homme émit seulement quelques mots. Mais ils eurent pour effet de
-susciter une hilarité plus violente encore chez ses camarades.
-
-Au cours de la soirée, Mme Mireille avait remarqué qu’un sous-officier
-français s’était entretenu, deux ou trois fois, avec les alliés. Elle
-alla à lui:
-
---Qu’est-ce qu’il a dit? s’informa-t-elle.
-
-En voyant la directrice parler au jeune homme, les Anglais comprirent
-quelle question elle lui posait.
-
-Leur gaîté s’accentua.
-
---Tell her! Tell her! clamaient-ils.
-
---Qu’est-ce qu’il a dit? répéta Mme Mireille.
-
-L’autre rougit et refusa de répondre.
-
---Puisque je vous le demande! insista-t-elle.
-
-Il se décida. Et, comme s’il avait hôte de se débarrasser de sa mission,
-il traduisit littéralement, sans chercher de détour ou de périphrase,
-les paroles que venait de prononcer l’officier anglais.
-
---Il a dit: «C’est avec la patronne que je voudrais monter. Qu’elle fixe
-son prix. Je paye!»
-
-Mme Mireille ne marqua par aucun signe extérieur qu’elle était surprise
-ou offensée. Elle regarda son admirateur avec indulgence, lui dédia même
-un sourire cordial, et retourna à la caisse en lançant par-dessus son
-épaule:
-
---Vous pouvez toujours lui répondre qu’il repasse demain s’il a le
-temps.
-
-Une fois encore l’interprète traduisit.
-
---To-morrow? All right! prononça l’Anglais en se rasseyant.
-
---Tchampeine! criaient ses amis au comble de l’enthousiasme.
-
-Il se joignit à eux.
-
-Le garçon apporta verres et bouteille. Les libations reprirent jusqu’à
-ce que, l’heure de la fermeture étant venue, il fallût que Mme Lucie,
-son frère, Mme Joujou, Mme Carmen et même Mme Bambou poussassent les
-trois hommes dans la rue, où, longtemps, on les entendit rire, chanter
-et répéter:
-
---Tchampeine! Tchampeine!
-
-
-
-
-X
-
-
-Restée seule, dans le salon, comme chaque nuit, Mme Mireille avait
-ouvert le tiroir-caisse où, pendant le coup de feu, billets, monnaie
-d’argent et billon avaient été entassés pêle-mêle.
-
-Elle séparait le papier du métal, réunissait les coupures par
-catégories, mettait en piles pièces et sous, procédait enfin
-méticuleusement au décompte de chaque tas dont elle inscrivait, à
-mesure, le montant sur un registre.
-
-Mais cette besogne, qu’elle avait accomplie si souvent, laissait toute
-liberté à son esprit.
-
-Elle pensait... Elle pensait à Adolphe, à son obstination que jamais
-elle n’aurait la cruauté de combattre.
-
-Puis elle pensait à Aimée-Désirée, à la dot qu’on lui pourrait amasser
-si l’on savait profiter de cette période d’exceptionnelle prospérité,
-dont, plus tard, on s’entretiendrait comme d’une chose fabuleuse...
-
---Nous, maintenant, avec ce qu’on a mis à gauche, on aura toujours assez
-pour vivre.
-
-«Si nous pouvions avoir un fils, je me ferais moins de soucis. Je me
-dirais que le petit suivrait le même chemin que tous les Rabier ont
-suivi avant lui.
-
-«Il reprendrait l’affaire, épouserait une femme sérieuse, méritante,
-connaissant le busenesse. Ils arrangeraient leur vie tous les deux... et
-serviraient une rente à Aimée-Désirée. Mais puisque ça nous est défendu
-d’espérer un garçon!...
-
-«Une fille, c’est des charges, des responsabilités. On lui doit plus
-qu’à un fils. La nôtre, dans quelques années, il va falloir la faire
-élever ailleurs, et le moment arrivera de songer à la marier.
-
-«A qui la marier? Dans notre milieu, ça manque d’hommes qu’on choisirait
-comme gendres, c’est un fait. Dans les autres, on en trouvera
-difficilement. L’esprit du monde est si étroit! Et celui qui voudra, il
-demandera gros pour faire passer la chose que la petite est née dans une
-maison... Et ce serait rare qu’il continue le commerce... Alors, il
-faudra de l’argent, beaucoup d’argent...
-
-Un sanglot monta à la gorge de Mme Mireille.
-
-Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit longuement à la situation,
-essaya de trouver par quels moyens elle la pourrait amender.
-
-Un souvenir la harcelait qu’elle voulait et ne pouvait chasser: le
-souvenir du temps où elle était simple dame et où, sans se parjurer aux
-yeux des hommes qu’elle avait vraiment aimés, elle continuait pourtant
-d’assurer son service.
-
-L’amour ne subsiste-t-il point, intact et fidèle, au cœur de celles dont
-la destinée est d’en vendre les apparences à tout venant?
-
-Pourquoi ce qui avait été vrai dans le passé, ne le serait-il point dans
-le présent?
-
-Tant d’expériences antérieures ne démontraient-elles pas à Mireille que,
-s’il lui arrivait de distraire des messieurs riches--qui la paieraient
-très cher--elle ne retirerait rien à son mari de la tendresse qu’elle
-lui avait donnée?...
-
-Ah! quelle satisfaction ce serait pour elle s’il lui était loisible
-d’obvier, par un travail personnel et sans d’ailleurs négliger aucune
-des obligations de sa fonction, au manque à gagner qu’elle constatait
-chaque nuit avec un déchirement de cœur!
-
-Quelle joie elle ressentirait si elle pouvait contribuer à accroître le
-patrimoine de la famille, à enrichir cette petite Aimée-Désirée, à la
-mettre en état, pourvu que les hostilités durassent seulement deux ans
-encore, de prétendre à un brillant parti!
-
-En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle pas à ces femmes de France que
-politiques et journalistes louaient dans leurs discours et leurs écrits
-parce que, peinant, au champ, à l’usine, à la boutique, y remplaçant les
-morts, les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient la fortune
-individuelle et la fortune collective?
-
-Pourquoi ne lui serait-il pas permis d’accomplir son devoir avec le même
-courage tranquille, simple et muet?
-
-Pourquoi?...
-
-Les yeux fixés sur les peintures murales qu’elle ne voyait pas, elle
-méditait...
-
---Pourquoi? murmura-t-elle. Parce que, peut-être, mon cas n’est pas le
-même que celui de toutes les autres. Ce que j’ai à donner c’est moi--et
-ce n’est plus à moi! La seule activité dont je sois capable m’est
-interdite depuis que je suis une femme mariée, une patentée, une
-bourgeoise.
-
-Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses lèvres répétèrent:
-
---Une bourgeoise... Je suis une bourgeoise... Mireille des Trois-Raisins
-est devenue une bourgeoise!... Comme la vie est difficile!...
-
-Ses regards se posèrent sur l’argent étalé devant elle et qui
-représentait la recette de la journée. Elle se secoua, fit des paquets
-de billets qu’elle épingla et plaça dans un petit coffre de fer
-portatif. Sur ce matelas de papier, elle coucha les rouleaux de pièces
-que, pendant sa rêverie, elle avait machinalement préparés.
-
-Sa main, passant comme un râteau sur le comptoir, fit tomber le billon
-dans le tiroir-caisse qu’elle referma à clef.
-
-Elle mit le coffre sous son bras, alla s’assurer que la porte blindée
-était bien close, que les verrous en étaient poussés, revint au salon,
-éteignit le lustre et, s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se
-dirigea vers l’escalier.
-
-Depuis des années déjà, chaque nuit, à la même heure, elle accomplissait
-les mêmes gestes, mais, jamais, malgré l’habitude, elle n’avait pu se
-défendre d’un certain effroi au moment qu’ayant éteint la lumière, elle
-montait chez elle, à pas de loup, en serrant un trésor sur son sein.
-
-Bien qu’elle sût que le disque de clarté qui dansait sur les marches et
-les murs était projeté par l’appareil qu’elle tenait à la main, et que,
-d’un coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, Mme Mireille avait
-l’impression qu’il émanait d’une lanterne sourde, portée par quelqu’un
-marchant sans bruit derrière elle et dont les doigts allaient étreindre
-son cou, le serrer...
-
-Alors, la sueur mouillait ses tempes et fraîchissait sur ses épaules.
-
-Cette nuit, parce qu’elle avait tant médité, souffert, pleuré et dépensé
-de sa force de résistance dans le combat qu’elle venait de livrer, sa
-frayeur prenait une intensité plus grande encore que de coutume. Quand
-elle arriva sur le palier, jambes molles, bouche sèche, corps en
-moiteur, elle haletait.
-
-Elle atteignit le commutateur, donna la lumière et put enfin reprendre
-son souffle.
-
-Derrière les portes qui l’entouraient et qui étaient celles des chambres
-de ces dames, le sommeil régnait.
-
---Elles ignorent les soucis, le chagrin, murmura Mme Mireille. Elles
-sont heureuses!... Ah! ne pas toujours se poser des questions!... Être
-exempte de responsabilités!...
-
-Elle se rappelait l’époque où, elle aussi, était une simple dame, où il
-lui suffisait de se soumettre à la règle de la Maison au lieu d’avoir à
-la faire respecter, de se comporter avec les messieurs de façon à les
-satisfaire, l’époque où nul ne dépendait d’elle, où, elle aussi, pouvait
-dormir lorsque sa tâche était terminée.
-
---C’était tout de même le bon temps.
-
-Mais elle avait le sentiment de l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
-parole comme un blasphème.
-
-Comment pouvait-elle regretter les jours où elle n’était rien au 17,
-rien qu’une pensionnaire, une passante qu’on avait le droit de chasser à
-toute minute?
-
-Comment pouvait-elle être assez ingrate pour ne pas avoir constamment
-présent à l’esprit ce que la vie lui avait apporté, ce que M. Adolphe
-lui avait donné: un nom, une fortune, l’amour, la maternité?
-
-La maternité!
-
-Mme Mireille se rappelait le matin de sa délivrance, la déception
-qu’elle avait éprouvée au cours des premières heures qui suivirent, puis
-son émotion et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, balbutiait, éperdu
-de bonheur:
-
---Ce petit bout... Ce petit bout... Quand on pense que c’est nous
-deux... Nous deux réunis, fondus.
-
---Aimée-Désirée! ma fille, notre enfant! murmura Mme Mireille.
-
-Elle se dirigea vers une porte, en tourna doucement le bouton, la
-poussa, pénétra dans une étroite pièce où une veilleuse, voilée de rose,
-posée sur une commode, répandait une faible clarté: c’était la chambre
-où la fillette et sa bonne couchaient.
-
-Roulée dans une couverture brune, la domestique dormait, le visage
-tourné vers la muraille.
-
---Celle-là aussi est heureuse, pensa Mme Mireille, en écoutant le
-souffle puissant et régulier de la montagnarde.
-
-La lueur de la veilleuse venait mourir sur un petit lit d’acajou en
-forme d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père du bébé qui
-y était étendu avaient passé les premiers ans de leur vie.
-
-Paupières abaissées, lèvres disjointes, son fin visage entouré de
-cheveux blonds dénoués, Aimée-Désirée dormait. Sa main potelée pendait
-hors du berceau.
-
-Mme Mireille posa le coffre de fer et la lampe électrique à côté de la
-veilleuse, s’agenouilla sur la descente de lit, prit les doigts de la
-fillette dans les siens et y appliqua ses lèvres.
-
-Elle discernait mal quel sentiment l’avait poussée à pénétrer dans cette
-chambre, à s’agenouiller devant le lit de son enfant, comme si elle
-avait eu à s’accuser d’un crime ou d’une faute.
-
-Comment, si simple, si peu habile à s’analyser, aurait-elle compris que,
-dans son trouble, dans son désarroi, elle venait, d’instinct, à ce bébé
-endormi, demander un conseil, une ligne de conduite... et une
-absolution, pour le cas où, un jour, elle aurait besoin d’être
-pardonnée?
-
-Mme Mireille se releva, posa les mains sur le bord du petit lit, se
-pencha sur le calme visage puéril, pareil, sous la lueur de la
-veilleuse, à de la cire à peine rosée--et dont elle attendait
-obscurément qu’il l’inspirât--mais qui ne lui apprit rien.
-
-Des larmes roulèrent sur ses joues.
-
-Elle sentait une torpeur l’envahir. Sa pensée se paralysait
-progressivement. Il lui semblait qu’un rideau de brumes s’interposait
-entre elle et ses soucis.
-
-Et cette impression lui était très douce.
-
-Dans son sommeil, la domestique balbutia quelques syllabes confuses. Le
-son de cette voix ranima Mme Mireille, dissipa sa torpeur, la remit en
-état de souffrir. Elle saisit de nouveau la main d’Aimée-Désirée, la
-baisa, reprit son coffre, sa lampe électrique et sortit de la chambre
-pour rentrer chez elle, plus lourde d’anxiété que jamais.
-
-En se glissant auprès de M. Adolphe endormi, elle était torturée par
-l’indécision et lorsque, vers le matin, elle fut enfin accueille par le
-sommeil, elle n’avait encore trouvé le chemin de son devoir.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa
-quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que
-tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la
-rejoignit:
-
---Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.
-
---Lequel?
-
---Celui qui a fait un discours.
-
---Qu’est-ce qu’il veut?
-
-Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle
-ignorait les desseins du visiteur.
-
---Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle.
-
-Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui
-avait adressée l’officier et sa propre réponse.
-
-Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi
-tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui
-s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre,
-elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa
-longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de
-quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était
-pas venue.
-
-Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux
-regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils,
-ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.
-
-Elle demanda:
-
---Que faut-il répondre?
-
-Mme Mireille sursauta.
-
-Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et
-l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit
-à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade
-sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait
-prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait
-lui répondre?
-
-Mais rien!
-
-Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la
-Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour
-qu’il choisît l’une d’elles.
-
---Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie.
-
-Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta:
-
---C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est
-moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et
-compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi
-passer, J’y vais!...
-
-Elle descendit au salon.
-
-Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se
-découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de
-parler.
-
-Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut
-fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage
-s’éclaira: il venait d’avoir une idée.
-
---Coloured girl, prononça-t-il.
-
-Mme Mireille le regarda sans plus comprendre.
-
---Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de
-ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et
-pointa l’index vers le sol.
-
-Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle
-prononça très fort:
-
---Mme Bambou? Appeler?... Ici?...
-
---Yes, dit l’Anglais. She speaks english.
-
---Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous
-réclame!
-
-La négresse survint.
-
---Demandez-lui ce qu’il désire.
-
-L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de
-sa cravache.
-
-Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter
-plusieurs phrases, puis traduisit:
-
---Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour
-régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
-se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire
-en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
-
---Moi! s’exclama Mme Mireille.
-
-La négresse poursuivit:
-
---Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi,
-vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son
-régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce
-sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si
-vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé
-de vous répéter.
-
-Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme
-Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de
-ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa
-proposition produisait sur elle.
-
-Mme Mireille était impassible.
-
-Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de
-discerner ses réactions.
-
-Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le
-discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait
-soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si
-vainement recherché.
-
-Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée,
-elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se
-mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle
-avait à faire.
-
-Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles,
-dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide
-que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en
-lui envoyant ce militaire étranger.
-
-Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne
-devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère
-d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle
-n’avait qu’à se soumettre.
-
-A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin
-de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
-point exercé depuis plusieurs années.
-
---Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse.
-
-Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui
-coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en
-pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine
-tendit le satin du corsage. L’homme loucha.
-
-Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une
-plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des
-beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un
-membre de l’Académie française, elle demanda:
-
---Elles n’en ont pas en Angleterre?
-
---Please? s’informa l’officier.
-
-Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de
-qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table.
-
-Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à
-ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur.
-
---Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa
-vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier.
-
-Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage.
-
-A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de
-sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se
-raidit. Tous deux regardèrent la porte.
-
-Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son
-élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses
-belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les
-tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de
-chanter.
-
---Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille,
-puis, s’adressant à son mari, elle ajouta:
-
---C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui
-fais descendre la chose.
-
---Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le
-clavier.
-
-Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne
-comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après.
-
-Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva,
-prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et
-qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir,
-professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le capitaine William-George Ellis revint seul plusieurs fois rue des
-Trois-Raisins. Il éprouva, à chaque nouvelle visite, la même joie des
-sens à quoi s’ajoutait cette satisfaction que donne à l’homme sérieux,
-et qui sait la valeur des choses, l’impression qu’il en a pour son
-argent.
-
-Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il
-est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la
-puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux
-amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises,
-méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à
-déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va
-répétant.
-
-Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette
-aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait
-permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à
-inculquer aux dames placées sous sa direction.
-
-Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine
-William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre
-leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne
-éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en
-compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui
-marquait tant d’empressement à les satisfaire.
-
-Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire
-chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune.
-
-Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du
-lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit.
-
-Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il
-avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence.
-
-Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les
-gentlemen: en même temps que le quart de quatre heures sonnait à
-l’Église Cathédrale.
-
-Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et
-répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte
-franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient,
-posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec
-aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le
-marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant,
-souriaient à Mme Mireille.
-
-Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des
-bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux
-paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque
-marine.
-
-Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque
-chaque soir, au salon crier: «Tchampeine! Tchampeine!», boire plusieurs
-bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser
-quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir.
-
-Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient
-point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à
-Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux
-des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient.
-
-Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres
-brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la
-caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la
-semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait.
-
-Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies.
-
-La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître
-selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles.
-La dot d’Aimée-Désirée serait splendide.
-
-Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule
-industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute
-simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander
-quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait
-la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait
-associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la
-déchéance physique de son chef.
-
-Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce
-qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de
-sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour.
-
-Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi,
-lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement
-un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour
-deux. Or, elle était incapable de cette vilenie.
-
-Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non
-pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul
-remords, mais seulement une joie très douce: celle que procure la
-satisfaction du devoir accompli.
-
-Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire
-qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il
-subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de
-l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué
-jadis et s’estimât coupable envers son mari.
-
-Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par
-caprice, à un homme dont elle se fût coiffée.
-
-Mais, puisqu’elle se vendait--et très cher--à des indifférents, elle
-était innocente et ne trahissait point la foi jurée.
-
-Mme Mireille avait même la certitude, tant sa conscience était en repos,
-tant elle croyait connaître l’âme d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
-elle si, écoutant la voix de l’orgueil qui, parfois, lui parlait ainsi
-qu’à toutes les créatures imparfaites que nous sommes, elle devenait un
-jour asses avide de louanges pour se vanter de sa nouvelle activité.
-
-Mais elle espérait bien que cette voix se tairait longtemps et qu’il lui
-serait permis de continuer, sans en être infatuée, d’accroître, par son
-travail personnel, la richesse de la famille où Adolphe l’avait admise
-et envers qui elle savait toute l’étendue de ses devoirs.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Malgré la discrétion de Mme Bambou, ces dames n’avaient pu ignorer
-longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, le samedi, un officier de
-l’armée britannique franchissait le seuil de la Maison.
-
-Mais, ayant deviné les raisons qui avaient déterminé Mme Mireille à
-reprendre du service actif, elles l’estimaient davantage.
-
-Bien qu’elles eussent peut-être été fondées à lui reprocher de les avoir
-frustrées de clients riches et généreux, qui, sans doute, se fussent
-accordés avec trois d’entre elles si Madame ne les avait accueillis,
-jamais, ni par leurs paroles, ni par leur attitude, elles ne marquèrent
-de ressentiment.
-
-Elles montraient tant de réserve, elles jouaient l’ignorance avec tant
-d’application, et, alors que d’autres, à leur place, eussent profité des
-circonstances pour se relâcher, elles continuaient de travailler avec
-tant de stricte gravité, que, parfois, Mme Mireille, qui, cependant, ne
-nourrissait aucune illusion, pouvait se demander si, vraiment, son
-secret était connu.
-
---Elles sont délicates et parfaites, disait-elle.
-
-Et la façon dont son personnel se comportait avec elle la consolait,
-dans une certaine mesure, des nouveaux soucis qui, depuis quelques
-semaines, l’avaient assaillie.
-
-Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait.
-
-Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce
-fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour
-que la famille continuât de régner sur la Maison.
-
-Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme
-naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très
-vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace:
-
---Je te dis que je veux un garçon, un Rabier... et que je l’aurai!... De
-toi ou d’une autre!... Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en
-fais un à la première venue... et je le reconnais! Alors, on verra
-bien!...
-
-Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit
-Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait
-inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité.
-
-Et ce n’était pas tout: une fois encore, les affaires périclitaient.
-
-Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe,
-du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé
-dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et
-civils riches s’étaient écartés.
-
-Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient
-pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux
-applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors
-périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait
-d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au
-carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au
-17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec
-M. Adolphe.
-
-Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de
-quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre
-une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité,
-se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait
-maintenant comme un reproche devant ses hôtes.
-
-Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la
-terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines
-d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons
-qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur
-toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour
-leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou
-ruinés par la maladie.
-
-Et, lorsqu’il parlait, racontait ce qu’il avait vu,--du temps qu’il
-pouvait encore voir!--le son de cette voix leur était insupportable.
-
---Il nous embête, celui-là, avec ses croix et ses discours,
-pensaient-ils. On ne vient tout de même pas au bobinard pour y recevoir
-des leçons!
-
-Ils vidaient rapidement leurs verres et se retiraient.
-
-D’autres, dont les fils ou les gendres étaient au front et qui allaient
-chercher au 17 l’oubli de leurs angoisses paternelles, en ressortaient,
-aussitôt qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec l’effroi d’apprendre un
-malheur, lorsqu’ils rentreraient chez eux.
-
-Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, qui avaient participé à la
-démonstration de sympathie dont le héros de la rue des Trois-Raisins
-avait été l’objet lors de son retour ou s’y étaient associés par la
-pensée, tous, maintenant, désertaient l’établissement où, seul,
-l’élément militaire continuait de fréquenter.
-
-Sans pouvoir s’en expliquer la cause, M. Adolphe constata ces
-désertions. De même, il constata le fléchissement des recettes.
-
---Il y a quelque chose, disait-il parfois à Mme Mireille, quelque chose
-qui ne va pas.
-
-Mme Mireille ne savait que trop ce qui n’allait pas et pourquoi, en
-dépit du sacrifice qu’elle avait fait, dans le dessein de la fixer, la
-fortune, une fois encore, se détournait d’eux. Pour ne point le dire ou
-éclater en sanglots, elle se mordait les lèvres.
-
-Souvent, il ajoutait:
-
---Et puis, tu ne surveilles pas ton monde. Je suis sûr que tu te laisses
-gruger.
-
-Malgré l’injustice du reproche, elle ne répondait pas. Mais, loin de
-l’apaiser, ce silence irritait son mari dont l’humeur, si égale naguère,
-s’aigrissait au point que, parfois, il lui arrivait de molester ou
-d’injurier les clients.
-
---Si ça continue, nous ne reviendrons plus, lui avait dit une fois l’un
-d’eux.
-
-Sous un tel outrage à sa personne, à sa qualité de mutilé, à son nom, à
-sa Maison, M. Adolphe s’était dressé terrible: front livide, lèvres
-tremblantes, mains crispées.
-
---Mais foutez donc le camp tout de suite, nom de Dieu, foutez le
-camp!... Tous!... Tous!... Tous!...
-
-Pour le faire taire, pour le calmer, Mme Mireille s’était jetée sur lui
-qu’elle croyait devenu dément. Il l’avait saisie par les poignets et,
-visage contre visage, lui avait crié:
-
---Toi!... Toi!... Je commence à en avoir assez, tu sais! Je finirai par
-te crever!...
-
-Mme Mireille avait blêmi, ces dames avaient échangé des regards, le
-salon s’était vidé.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Un lundi matin, M. Adolphe dit à sa femme:
-
---Le piano est faux, il faut commander l’accordeur pour cet après-midi,
-vers quatre heures.
-
-Le garçon, par qui Mme Mireille envoya chercher l’homme de l’art,
-rapporta sa réponse: occupé toute la journée, il ne pouvait venir que le
-lendemain ou le surlendemain.
-
-M. Adolphe réfléchit, compta sur ses doigts.
-
---Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui
-dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de
-lui ni demain, ni après.
-
-Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari.
-Elle dépêcha de nouveau le garçon.
-
-Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître.
-
---Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre
-heures, prononça-t-il.
-
- * * * * *
-
-L’accordeur fut exact.
-
-Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason
-entre ses dents et commença d’éprouver chaque note.
-
-Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine
-William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après.
-
-Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de
-gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était
-assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle
-feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit
-et, selon le protocole établi, monta avec lui.
-
-M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait
-l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement
-de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier.
-
-A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa.
-
-M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à
-l’accordeur:
-
---Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt,
-jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de
-rien. C’est pour faire une blague!
-
-Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant,
-traversa le salon en fredonnant:
-
- Viens avec moi, pour fêter le printemps,
- Nous cueillerons des lilas et des roses...
-
-puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe.
-
-Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les
-marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les
-eût foulées.
-
-M. Adolphe arriva sur le palier au moment que Mme Bambou le traversait.
-
-En apercevant ce colosse médaillé, aux paupières closes, qui allait en
-chaussettes dans l’étroit espace où il avait réussi à venir, à la
-manière d’un chat, elle accrocha ses ongles à ses dents qui se
-heurtaient et s’aplatit contre une cloison.
-
-Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, elle haletait.
-
-Et son épouvante s’accroissait de cette circonstance: dans le salon elle
-entendait jouer, comme si c’eût été par lui-même, la langoureuse musique
-dont l’homme qui était là, devant elle, aimait à bercer son inaction de
-l’après-midi.
-
-Mme Bambou n’était pas très éloignée de supposer qu’il y avait de la
-sorcellerie dans tout cela et que son patron, dont les mains, qui
-continuaient de ramer, atteignirent le mur, glissèrent dessus et
-s’arrêtèrent sur une porte, avait le pouvoir de se dédoubler.
-
-Puis elle vit ceci:
-
-M. Adolphe sortir un pistolet automatique de la poche de sa vareuse,
-l’armer, chercher de nouveau la porte, la caresser jusqu’à ce qu’il eut
-trouvé le bouton qu’il tourna et qui grinça.
-
-Mais l’huis résista: le verrou avait été poussé à l’intérieur. Une voix
-féminine, la voix de Mme Mireille, s’éleva courroucée.
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
-M. Adolphe eut un rire muet.
-
---Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là?
-
-Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis
-donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M.
-Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre.
-
---C’est moi! dit-il.
-
-Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle
-entendit coup sur coup précipitèrent son élan.
-
-Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut
-poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe
-légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle
-arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre.
-
-Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse
-entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait
-partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer
-
- Nous cueillerons des lilas et des roses.
-
-Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras.
-
---M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
-dans ma chambre.
-
-Puis elle s’évanouit.
-
-La cousine la poussa sur une banquette:
-
---Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle.
-Et occupez-vous de Madame.
-
-Elle se précipita dans l’escalier.
-
-L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements
-exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du
-piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le
-corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette.
-
---Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu
-flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il.
-
-Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému
-et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme
-dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des
-cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle
-peluche.
-
-A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il
-éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement.
-
- * * * * *
-
---En voilà une brute!
-
---Il tape comme un sourd!
-
---Voulez-vous la laisser tranquille!
-
---Il va lui casser les dents, ma petite!
-
-L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux
-géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues
-sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient
-devant lui.
-
-Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte
-et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce
-qui se passait.
-
-Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents,
-l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison
-de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été
-fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles.
-
---Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant.
-
---On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour
-s’occuper de Mme Bambou.
-
-Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet
-était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à
-l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses
-jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect
-effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour
-regarder le visage de la compagne penchée sur elle.
-
---Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude.
-
---Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée
-de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle.
-
-Elle grelottait.
-
-Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de
-le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait
-insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur
-la négresse.
-
-Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne
-parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles
-venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues.
-
-Elles échangeaient des regards interrogateurs, des hochements de tête,
-des haussements d’épaules, des gestes par quoi chacune exprimait à la
-fois son ignorance et son désir d’entendre sa compagne émettre une
-hypothèse qu’elle-même ne voulait pas prendre la responsabilité de
-formuler.
-
---Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qui a tiré? Y a-t-il quelqu’un de
-blessé? demanda Mme Joujou à la négresse.
-
-Mais celle-ci continua de pleurer et ne répondit pas.
-
- * * * * *
-
-Une sorte de hululement vint de l’escalier. Toutes les têtes se
-tournèrent vers la porte.
-
-Paupières gonflées, visage tuméfié et verni par les larmes, poitrine
-secouée de sanglots, Mme Lucie parut.
-
-On s’élança vers elle. Elle fit effort pour reprendre son souffle.
-
---Madame est morte, réussit-elle à articuler.
-
-Ces dames comprirent. Toutes poussèrent le même cri suivi de
-lamentations semblables à celles, qu’en Orient, les pleureuses juives
-modulent sur les tombeaux.
-
---Et l’Angliche? demanda Mme Andrée.
-
---Lui? Crevé!
-
---Et M. Adolphe?
-
---Il a jeté son revolver dans un coin et maintenant... maintenant, il
-est étendu par terre, à côté des deux cadavres... Il pleure!
-
-Mme Zizi apporta une chaise, Mme Lucie s’y laissa tomber. Elle posa les
-coudes sur la table, cacha son visage dans ses mains.
-
-Entre deux hoquets, elle disait d’une voix brisée;
-
---Quand on pense qu’il l’a tuée!... Tuer une femme comme ça!... Une
-femme qui a tenu la Maison tout le temps qu’il a été là-bas... qui avait
-l’œil à tout... qui l’aimait comme on n’aime pas quelqu’un!
-
-«Une femme qui était sérieuse et dévouée et toujours à l’ouvrage... Qui
-ne savait qu’inventer pour augmenter les bénéfices, même qu’elle avait
-trouvé le moyen de faire payer une taxe de luxe aux clients!... Et
-maintenant, la voilà morte... elle qui aurait fait la fortune de son
-mari et de sa fille... Pauvre Mireille!...
-
-«C’est pas juste!... Non, c’est pas juste, car, par le fait, c’est pour
-lui et pour la petite qu’elle avait repris le peignoir trois après-midi
-par semaine.»
-
-Elle suffoqua sous son chagrin et poursuivit:
-
---Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu? Pourquoi ne lui
-avait-elle pas fait toucher les billets qu’elle recevait... Il ne se
-serait pas forgé des idées, cet homme... Il n’aurait pas cru que c’était
-pour le plaisir de la chose...
-
---Trop bonne, dit Mme Andrée.
-
---Trop délicate dans ce qu’elle était, dit Mme Joujou.
-
---Voilà où ça mène, constata Mme Zizi.
-
---Sainte Mireille! murmura Mme Carmen en joignant les mains.
-
-Assises sur les chaises, les banquettes, les tables, elles
-sanglotaient...
-
-La nuit tombait dans le salon.
-
-L’accordeur reprit son pardessus et, marchant sur la pointe des pieds,
-se retira.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Vingt-quatre heures se sont écoulées. La Maison est fermée.
-
-Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare des logis où la mort vient
-de passer. Mme Lucie qui ne peut, encore qu’elle le souhaite
-sincèrement, se défendre de songer à son propre avenir et se consacrer
-tout entière à la douleur, règne, dolente, silencieuse et hagarde, sur
-ces dames.
-
-Celles-ci, après avoir poussé tant de cris, versé tant de larmes,
-échangé tant de réflexions, n’ont plus de pensées, ni de paroles.
-Reprises par leur fatalisme, il semble même que la force d’avoir du
-chagrin les ait abandonnées.
-
-Inactives et sordides, elles errent, du salon à leurs chambres, où elles
-s’occupent à réunir les quelques pauvres objets qui leur appartiennent
-en propre, qu’elles ont apportés lors de leur entrée au 17 et qu’elles
-vont remporter puisque, demain, il leur faudra partir...
-
-Hier, après le drame, la police, à qui Mme Lucie dépêcha son frère dès
-qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée. Elle a emmené M. Adolphe,
-harcelé le personnel de questions, mis les scellés sur la chambre de Mme
-Bambou après avoir fait réparer la porte par un menuisier.
-
-Puis, le soir, la foule ayant été chassée de la rue où, devant chaque
-maison, les dames formaient des groupes bariolés et commentaient
-l’événement, le corps de Mme Mireille fut chargé sur une voiture de
-l’hôpital civil pendant que celui du capitaine William-George Ellis
-était emporté par une ambulance automobile de l’hôpital anglais.
-
-Un peu plus tard, une infirmière de la Maternité, munie d’un ordre du
-Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée qui, déjà, sommeillait dans
-le berceau où, depuis un siècle, tous les bébés Rabier avaient dormi et
-qui ne s’éveilla point.
-
-Dès qu’elles furent avisées qu’un officier des Armées de Sa Majesté
-avait été assassiné en un lieu où, à moins de vouloir offenser tout
-l’Empire, nul ne saurait soutenir qu’un gentleman ait jamais mis les
-pieds, les autorités militaires britanniques, concluant à un guet-apens,
-exigèrent de mener l’enquête en même temps que la police française.
-
-Elles placèrent devant la porte du 17, avec mission de ne laisser entrer
-ni sortir personne, deux gendarmes blonds armés du revolver et de la
-cravache de cuir, vêtus de kaki et portant le brassard rouge marqué des
-deux initiales noires M. P.
-
-Aujourd’hui, toute la matinée, tout l’après-midi, des curieux, parmi
-lesquels officiers et soldats anglais en grand nombre montraient, par
-leur attitude, qu’ils partageaient l’opinion du Commandement quant aux
-circonstances ayant entouré le meurtre du capitaine William-George
-Ellis, ont continué de défiler dans la rue.
-
-Regards levés vers les volets fermés, ils commentaient avec passion
-l’événement. Les dames portières des autres maisons leur fournissaient
-avec volubilité et abondance des détails dont ils se montraient friands
-et que, grisées par leur propre éloquence, elles inventaient du reste à
-mesure.
-
-Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins où règne la nuit, où les
-lanternes grillagées plaquent, çà et là, des taches rouges, les hommes
-se meuvent comme des ombres.
-
-De cette foule enfiévrée monte un brouhaha confus, fait de
-conversations, de bribes de chansons, de sifflets, d’exclamations et
-d’appels lancés par la voix tentatrice des portières promettant mille
-délices à ceux qui pénétreront dans les eldorados dont elles ont la
-garde.
-
-Un bruit de moteur et de ferrailles secouées couvre tous les autres: un
-camion automobile de l’armée britannique, chargé de soldats, vient de
-s’arrêter perpendiculairement à la rue de façon à en obstruer l’issue.
-
-Les hommes sautent sur le pavé où sonnent les fers de leurs talons.
-Autant qu’on peut en juger, ils sont une trentaine.
-
-Les voici alignés sur deux rangs. Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
-avancent lourdement dans la rue au pas cadencé.
-
-Des cris de surprise, suivis de cris d’effroi, partent de la foule, qui,
-dans un grand bruit de semelles cloutées raclant le sol, disparaît comme
-si, d’une seule soufflée, un vent violent l’avait emportée jusqu’à
-l’autre extrémité de la rue.
-
-Les dames portières rentrent dans les maisons, poussent les verrous. Les
-lumières s’éteignent dans les lanternes.
-
-Les soldats continuent d’avancer. Sans un mot, sans un cri, ils se
-jettent sur les deux M. P. en faction et les désarment.
-
-Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre eux qui portent sur leurs épaules
-une poutre de chêne sont démasqués. Ils font face au 17.
-
-Quelqu’un siffle, en deux temps, entre ses dents. Sur ce rythme, le
-bélier frappe la porte blindée qui résonne, geint, craque, s’abat.
-
-Des hurlements de démentes s’élèvent dans la maison où soudain, on le
-discerne entre les lames des persiennes, les lumières sont éteintes.
-
-Un commandement:
-
---Light!
-
-Quatre torches s’allument. Chaque homme tire une lampe électrique de sa
-poche et la Maison absorbe les trente soldats de Sa Majesté.
-
-Quand ils paraissent dans le salon, ils sont accueillis par le cri de
-«Vive l’Angleterre» poussé par un personnage qu’ils ne s’attendaient
-point à trouver là.
-
-Cheveux mêlés, teint cuit, barbe non faite, moustache tombante, œil
-éteint, le quidam ricane, se dandine et, pour se maintenir en équilibre,
-s’accroche à une table.
-
---Vive l’Angleterre! répète-t-il avec difficulté. Vivent les soldats de
-la noble Angleterre!
-
-C’est, en personne, le frère de Mme Lucie.
-
-Depuis des mois qu’il tient, dans la Maison, l’emploi de portier, qu’il
-est soumis à la triple surveillance de sa sœur, de Mme Mireille et de M.
-Adolphe, il n’a jamais pu boire à sa soif.
-
-Il a donc profité du désarroi qui, depuis hier soir, règne au 17, pour
-rattraper le temps perdu et consommer, en une seule fois, la quantité de
-liquide dont il fut frustré.
-
---J’ai royalement bu! murmure-t-il, sur le ton de la confidence.
-Royalement bu!... Et ce qu’il y a de rigolo, c’est que personne ne s’en
-est aperçu!... Un autre, à ma place, serait saoul... Moi pas!...
-
-Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis, se touchant le front comme s’il
-venait de retrouver le fil de ses pensées:
-
---J’ai rudement sommeil!... Alors, je vous souhaite le bonsoir, les
-gars!
-
-Il pose l’index sur ses lèvres.
-
---Surtout n’allez pas raconter à Lucie que vous m’avez rencontré... Elle
-me chercherait des raisons.
-
-Ayant dit, il s’écroule et instantanément s’endort.
-
-Les soldats le poussent sous une banquette et se mettent en quête de ces
-dames.
-
-Ils n’ont pas besoin de les chercher longtemps.
-
-Il leur suffit de monter à l’étage, d’enfoncer les portes à coups
-d’épaules ou de bottes pour les trouver pâles, tremblantes, claquant des
-dents, debout devant leurs lits.
-
-Qu’importe si, en cette nuit qui est pour elles nuit de chômage forcé,
-elles ne sont ni lavées, ni peignées? Qu’importe si elles ont de gros
-bas de coton, des savates éculées, des peignoirs de pilou constellés de
-taches?
-
-Les guerriers sont gens d’appétits robustes. Ceux-ci le prouveraient
-s’il en était besoin.
-
-Ils font magnifiquement leur métier d’hommes.
-
-Mme Lucie qui, en sa qualité de cousine et de sous-maîtresse, a essayé
-de leur résister, est la proie de quatre gaillards bien décidés à lui
-faire payer cher son indocilité.
-
-L’un a saisi à pleine main sa chevelure qu’il a roulée autour de son
-poignet pour ne pas perdre la prise.
-
-Deux autres lui tiennent les bras, le quatrième les jambes et c’est
-ainsi qu’on la descend au salon où l’électricité a été donnée ainsi
-qu’aux plus beaux soirs.
-
-Entre les mèches qui pleurent sur son visage, elle voit toutes ces
-dames, nues comme elle, aux mains de soldats qui les immobilisent sur
-les banquettes pour permettre à leurs camarades, qu’ils relèveront tout
-à l’heure, d’user d’elles.
-
-Cris de triomphe, vivats, applaudissements et rires se mêlent aux cris
-de douleur, aux exclamations rageuses, aux sanglots des patientes.
-
-Mme Lucie est assise sur une table. On l’y renverse. Par les cheveux,
-les mains et les pieds, on l’y maintient. On danse, on chante, on
-vocifère, on siffle autour d’elle. Et elle subit tant d’assauts que,
-malgré son habitude et sa vigueur, elle s’évanouit.
-
-On la fait glisser sur le marbre. Elle tombe sur la banquette.
-
-Mme Andrée, puis Mme Carmen, puis Mme Bambou, puis Mme Zizi subissent la
-même épreuve jusqu’à l’évanouissement.
-
-Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs? Et, partant, ne convient-il
-pas qu’ils s’amusent à établir laquelle de ces femmes fournira la plus
-longue carrière avant de perdre connaissance?
-
-Honneur et gloire à la race blonde! C’est Mme Joujou qui est
-recordwoman.
-
-La meute bat des mains, trépigne, siffle, chante devant ce corps
-blafard, aux monstrueuses boursouflures, devant ce corps inerte qui, sur
-le marbre blanc, semble celui d’une bête morte, tuée pour la boucherie
-et qu’on va dépecer.
-
---She is all right! scande un des soldats.
-
-Tous, détachant chaque syllabe du ban, répètent en chœur:
-
---She is all right!
-
---Who is all right? interroge le premier.
-
---Djoudjou!
-
-Alors, le chef de ban bat la mesure et, par trois fois, une immense
-acclamation roule:
-
---Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp Hipp!
-Hipp! Hurrah!...
-
-Le frère de Mme Lucie se réveille. Il réussit à se dégager, rampe sur le
-sol, s’assied, jambes écartées, au milieu du salon, passe sur son visage
-verni de sueur ses mains chargées de poussière.
-
-Les soldats applaudissent.
-
-Le succès qu’on lui fait le flatte. Il salue gracieusement, multiple les
-sourires, envoie des baisers, et apercevant tout à coup les corps des
-pensionnaires étendus çà et là, pousse des gloussements de joie en se
-frappant sur les cuisses.
-
---Alors, les gars, alors les Alliés, c’est la nouba à ce que je vois, la
-grande nouba, s’écrie-t-il.
-
-Il demande à boire.
-
-Comme on ne comprend pas, il fait le geste de porter un verre à ses
-lèvres. On lui passe une bouteille. Il s’y abreuve avec avidité, puis,
-aux applaudissements renouvelés de l’assistance que cet intermède a
-divertie, il reprend son mouvement de reptation et disparaît de nouveau
-sous la banquette en hurlant:
-
---Vive l’Angleterre!
-
-La troupe compte un musicien. Il s’assied devant le piano, et voici le
-_God save the King_ et le _Tipperary_ et le _Rule Britannia_.
-
-Un autre prend possession de l’étagère aux liqueurs. Il tend à ses
-camarades des verres à bière pleins de rhum, de cognac, de chartreuse,
-de kummel, de curaçao.
-
-Trois sergents, qui ont exploré la cave, arrivent chargés de paniers.
-
---Tchampeine! crient-ils.
-
-On les acclame. L’alcool contenu dans les verres est versé sur les corps
-de ces dames. Les bouteilles passent de mains en mains, comme des
-briques lancées par des maçons faisant la chaîne. Les bouchons sautent.
-Le vin s’échappe des goulots. Des bouches le happent.
-
-Et quand le flacon est vide, on le jette dans une glace, dans le lustre,
-ou bien on en martèle les touches du piano.
-
-Car l’heure n’est plus à la musique, ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
-rires.
-
-L’heure est à la force!
-
-Comme s’ils obéissaient à un signal, les hommes se lèvent. Beaucoup sont
-très rouges, quelques-uns très pâles. Ils chancellent. Mais il leur
-reste assez d’équilibre pour gravir l’escalier à la course, se répandre
-dans les chambres, en ouvrir fenêtres et persiennes, faire passer dans
-la rue meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore et accessoires de
-toilette--tout ce qu’ils peuvent atteindre.
-
-Ils redescendent dans le salon empuanti d’alcool, de fumée et de vin,
-dans le salon où tout est détruit.
-
-Tout? Non! Il y a encore le piano et les tables de marbre.
-
-Un piano, ça se renverse. Et l’on danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
-Des tables de marbre? Il suffit de les basculer sur le sol carrelé pour
-qu’elles s’y brisent.
-
-Voilà qui est fait! Et proprement et rapidement fait!
-
-Les vainqueurs quittent la Maison. Ils butent sur le tas de meubles
-brisés et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.
-
-Une voix commande:
-
---Oil!
-
-Les deux conducteurs de camion surviennent, porteurs de bidons de
-pétrole qu’ils éventrent à coups de couteau. Le liquide se répand sur le
-bois, les matelas, la lingerie qu’une torche enflamme.
-
---Hurrah!
-
-La vieille Angleterre qui, jamais, n’a pardonné une offense, qui,
-jamais, n’a manqué de châtier durement ceux qui attentèrent à son renom
-ou à ses biens, vient de venger le capitaine William-George Ellis.
-
-Rule Britannia!
-
- * * * * *
-
-Et maintenant?...
-
-Maintenant, M. Adolphe appartient à la justice.
-
-Elle peut le frapper ou l’absoudre, qu’importe!
-
-Privé de son Antigone, jamais il ne rentrera au 17 où, pendant plus de
-cent ans, les siens ont si rudement peiné pour acquérir une honnête
-aisance, où il était fondé à espérer que, grâce à la guerre longue, il
-aurait l’orgueil, lui, premier de sa race, d’asservir la fortune, où,
-enfin, un fils né de sa chair lui aurait succédé.
-
-Les Rabier ont cessé de régner sur la Maison...
-
-
-FIN
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- POUR LA COLLECTION «ÉCHANTILLONS»
- LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ
- SUR LES PRESSES
- DE L’IMPRIMERIE BUSSIÈRE
- SAINT-AMAND (CHER)
-
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-
-
-
+ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS *** + + + + + + + + “ÉCHANTILLONS” + Romans inédits choisis par Charles OULMONT + + PIERRE LA MAZIÈRE + + MIREILLE + DES TROIS RAISINS + + + VALD. RASMUSSEN + 168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN + PARIS + + + + +DANS LA MÊME COLLECTION + + +Déjà parus: + + L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre. + Gamins de Paris, par Léon Frapié. + + +En préparation: + + La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch. + L’invalide du cœur, par Maurice Rostand. + Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat. + L’Age d’Or, par Edmond Jaloux. + Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes. + + + + +Copyright 1925, by Vald Rasmussen. + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. + + + + +Mireille des Trois Raisins + + + + +I + + +Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la +Maison. + +C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins. + +Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un +étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste, +avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un +piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe. + +La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel +stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie. + +Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son +rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano +pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus +possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents +menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue. + +Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la +ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs +franchissent le seuil du 17. + +Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an: +le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en +ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à +ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits. + +Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous +l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à +l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel. + +Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison. + +Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus +sérieuse, la plus diligente au travail. + +Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la +suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le +bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était +soustrait. + +Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces +dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de +Directrice. + +M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait +revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses +depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une +particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans +auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient +connue. + +On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un +corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de +corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas +assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou +nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions +auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter +l’oreille. + +Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée +celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme +symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne +d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que +l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la +pensionnaire à qui il donnait son nom. + +Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme +elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu +d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées. + +Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre +de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne +s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la +discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme +Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des «nouvelles». + +De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le +régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au +tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins +d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût +subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé. + +Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de +façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le +pourraient évoquer sans attendrissement. + +Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la +Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même +présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les +plus distingués. + +L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts, +l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés. + +La porte blindée était close, la lanterne éteinte. + +La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée +dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées. + +Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq +pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux +yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait +en leur rendant leurs baisers. + +On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de +ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait +quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en +détaillant des romances élégiaques. + +Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du +Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche, +le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois. + +On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des +avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la +danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de +certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs. + +L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et +d’adresse. + +Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde. + +De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame +feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était +fermée, la caisse devrait l’être aussi. + +Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter: «Au 17, +depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour +rien», M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le +quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri, +dansé et aimé chez lui, sans bourse délier. + +--Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme +Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit +furent allées chercher leurs valises. + +Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés +jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs +années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages +démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres +flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des +servantes dans le couloir d’un bureau de placement. + +Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière +fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de +leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine +tendresse. + +Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient +les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à +l’étagère aux liqueurs, au piano. + +--Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M. +Adolphe en frappant dans ses mains. + +Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les +passa à Mireille qui fit de même. + +Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes +molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit, +dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir... + + + + +II + + +La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des +arrière-grands-parents de M. Adolphe. + +C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son +père et son aïeul. + +Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de +fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé +d’être l’hôtesse de la Maison. + +Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et +cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans +l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases +de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style +Restauration. + +Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement, +ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la +fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais +sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir +s’accorder quelque confort personnel. + +Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le +caractère de ceux qui s’y étaient succédé. + +Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite +chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les +Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par +l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se +transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force +principale des familles provinciales françaises: le respect des aînés. + +En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait +commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race. + +Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il +avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais +jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du +nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux. + +C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur +premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que, +le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le +représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale, +devant celui de Dieu sur la terre. + +Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le +surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les +portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le +tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu +moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles. + +C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait +déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter +l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille. + +Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par +surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la +défense. + +Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle +flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au +besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait +au visage. + +Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir +soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme +Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à +laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les +réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction. + +Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa +femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans +l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles +qu’elle avait affirmées dans son métier de dame. + +Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour +l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de +l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des +subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre +eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes. + +Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus +qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à +de fréquents retours. + + * * * * * + +Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de +houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses +hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de +larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument. + +Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de +la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus, +ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se +montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus +généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais +Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les +tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent +leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de +leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle +amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant +d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein +nourricier. + +Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice. + +Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de +sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les +simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les +insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la +révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu. + +Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait +du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait +un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait +tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards. + +Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches +dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par +leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un +appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre +au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines +heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au +minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de +surmenage. + +Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête. + +Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et +trouvât toujours ce qu’elle apprécie. + +A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et +adjudants feraient fête à Mme Carmen. + +Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint +ambré, montrait une parfaite distinction. + +Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries, +bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion +de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs +dactylographes jugées par eux inaccessibles. + +Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille +exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage +triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée +de son élocution, de pouvoir être, au 17, «la petite fille». + +Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la +nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes, +d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé, +chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait +soulever le marteau de la Maison. + +Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui +forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir. +Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite, +afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion. + +Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de +province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf, +toutefois, par le passant? + +Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines +d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées, +ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes +désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant +leur âcre plaisir? + +C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque +point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des +hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils +viennent faire la débauche. + +Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême +ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne +s’indignent pas, ne sourient pas. + +Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux +secret et disent avec un accent maternel: + +--Ça ne fait rien, mon petit... Je t’assure que ça ne fait rien!... Tu +m’as tout de même donné beaucoup de bonheur!... + +Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à +tout établissement d’une certaine classe. + +Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute +vraisemblance, d’amis attitrés. + +Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison. + +Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames +de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première +fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou +grison, l’élirait certainement de temps en temps. + +Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur +situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu? + +Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand +elles ne font de mal à personne? + +En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires +regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon. + +Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et +folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort +décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à +mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de +rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse +vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel. + +--Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi. + +Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si +elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle +imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique +sertie d’or. + +Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme +Joujou éleva la voix. + +--Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de +marine. + +--Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie. + +--Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation... + +Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent. + +D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était +complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire. + +En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la +Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de +l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices +qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à +la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police +locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi +par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur +présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la +campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres. + +Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient. + +Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve +d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte, +enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans +qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent +souvent renouvelées. + +La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent. + + * * * * * + +Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un +accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si +judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à +grossir le patrimoine familial. + +A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa +prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les +oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus. + + + + +III + + +Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât +stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit. + +Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents. + +Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années, +ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille +et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait +désormais la Maison... + +Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la +forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans +un berceau. + +Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait +tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle +émotion que ses yeux se mouillèrent... + +--Ce petit bout... ce petit bout! disait-il. Quand on pense que c’est +nous deux!... Nous deux réunis... fondus... + +Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans +ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse +qu’elle venait de faire. + +Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus +besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau +dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la +ravissaient, il murmura: + +--Nous lui donnerons bientôt un petit frère. + +Elle tourna vers lui son visage: Un sourire dolent errait sur ses +lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux. + +M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour +que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom +se perpétuât au 17. + +Il l’en aima davantage. + +Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur +désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous +les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le +donner au fils qu’ils avaient espéré. + +Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle +que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte +à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque. + + + + +IV + + +La guerre éclata. + +M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son +fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré +impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une +force dont on parlait déjà avec respect. + +Tous les hommes mobilisables partirent. + +M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade. + +Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée +d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement. +Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la +frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les +autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs +demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les +événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés. + +Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où, +dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient +penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de +marbre, à faire des réussites. + +Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à +partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la +Normandie. + +Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant +d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi +des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine +fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au +plus que, selon les augures, dureraient les hostilités. + +Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement, +de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit +une intensité nouvelle. + +Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le +2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens +que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de +toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices +publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et +d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes +inconnus, insoupçonnés même, surprenaient. + +Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés, +plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes +qu’autrefois en un mois. + +La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa +part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si +magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains. + +Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient, +roulait dans l’étroite venelle. + +Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement, +dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle +tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement +lorsqu’un autre sortait. + +Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la +suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui +avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur. +Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En +raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus +de spécialités. + +Les temps étaient désormais au travail en série. + +Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient +débordées. + +Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais +l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le +début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande +dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame +disponible. + +Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front, +dans les hôpitaux et les usines de munitions. + +Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et +savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon +avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de +la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La +mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul +défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait. + +Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était +encore insuffisant. + +Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme +Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre +servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les +amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses +desseins. + +Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police. +Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux +amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même, +le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes, +savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine. + +M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur. + +La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague +sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée +formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables, +ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche +de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et +dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le +tiroir-caisse. + +Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès +qu’il apercevait des verres vides: + +--Gustave, on a soif au six! + +--Gustave, renouvelez à l’as! + +Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou +cognac à l’eau. + +Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du +quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le +commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité! + +Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue, +couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de +s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur +paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la +fortune. + +--C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes +mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera +sûrement quelque chose... + +M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un +calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque +et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées. + +Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil +que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter +d’un quart le bien paternel. + +--La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que +commencer!... + +Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de +longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et +aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans +l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents. + + + + +V + + +--Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille. + +Elle n’était que trop bonne prophétesse. + +Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à +passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique +avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien +dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le +service armé. + +Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines +d’instruction, on l’envoyait à la Riflette. + +Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son +foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la +Patrie. + +Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux +hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros, +ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait... + +Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait +réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla +chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile. + +A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant +trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse +engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit. + +Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil +à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants +des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu +de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote +la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre. + +--Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré. + +Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa +moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille, +tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade. + +Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou, +l’embrassèrent en pleurant. + +Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant +les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se +dirigeait avec une étonnante sûreté. + +Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs +visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car +l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller, +venir, essayer de reconnaître toutes choses. + +Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce +colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie, +d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles. + +Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta: + + Viens avec moi pour fêter le Printemps, + Nous cueillerons des lilas et des roses. + +On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne +pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit +signe de se retirer. + +La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à +pied de bas. + +M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le +tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon. + +Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se +défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point +l’humilier, il s’engagea dans l’escalier. + +Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour +s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et +but longuement l’air avec une expression heureuse. + +--La petite? demanda-t-il. + +Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la +surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre. + +M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa. +Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au +visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire: + +--En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les +militaires. + +--Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire +quelque chose. + +Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit. + +Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations +également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces +dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au +mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée. + +Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un +de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier +étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines +de la porte donnant accès à l’escalier. + +M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une +démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui +dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la +délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari. + +A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle +comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à +dissimuler. + +Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir +aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six +fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que, +déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu +lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter, +chacun des visiteurs lui donna. + +C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit +possession de la maison de ses pères. + + + + +VI + + +La vie lui fut douce. + +Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le +rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache. +Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon +qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix. + +Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au +salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les +morceaux qu’il préférait. + +Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la +perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant +les heures qu’il passait devant son clavier. + +Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et +le ravissaient. + +Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver, +il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une +musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire. +Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à +se rappeler où et quand il avait entendu ces accords. + +Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y +réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes +coulaient de ses yeux morts. + +Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait +«comment ça lui était arrivé». + +--J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les +autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure... + +On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son +récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière +qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient, +croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés. + +Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité, +conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la +vie, il haussait les épaules et expliquait: + +--Ce n’est pas si terrible que l’on pense... D’abord, lorsque la chose +vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être +revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la +bête, que vous vous dites: «Tout de même j’ai eu le filon.» + +«Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre +coffre intacts... et la nuit, vous vous réveillez pour faire +l’inventaire de votre personne... Vous ne pouvez vous rassasier de cette +joie... et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer +au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que +vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes... + +«Et puis, il y a autre chose: petit à petit, vous vous apercevez que vos +mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous +étaient utiles, vous procurent du plaisir. + +«Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à +deviner de quelles matières elles sont faites. + +«Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous +n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous +arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous. + +«Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai +pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni +d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile! +Le bruit des respirations me renseigne: tant de monde en tout, tant +d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais. + +«Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les +reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces +dames... je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme +chacune d’elles. + +«Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter +vivre la Maison... Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait +rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à +mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe.» + +Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec +étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant +de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant +d’orgueil. + +M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de +perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué +de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui +les écoutaient. + +Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à +dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait +à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano. + +Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul, +ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire +beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la +clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde: _La +Marche des P’tits Pierrots_, _Sous les Ponts de Paris_, ou encore _Max! +Max! Ah qu’t’es rigolo!_... + + + + +VII + + +M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son +absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui +lui échéait. + +Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée. + +Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus +honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant +chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se +priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre. + +Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir +strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire +payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a +cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou +deux sous la banquette. C’est bien connu. + +Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre, +resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux +qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants, +rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient +scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de +grever exagérément le budget familial. + +Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant +et d’encaisseur? + +Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été +tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son +dessein, de rester au piano. + +Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui +causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force. + +Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les +tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner. + +Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que, +pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit +du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne +donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il +avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses +hôtes. + +Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le +voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon +renouveler les consommations. + +Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme. + +Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient +ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une +telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur... + +Alors elle retournait docilement à la caisse. + +Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison +silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle +mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à +vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié. + +Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se +désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit +assez de ressources pour parer au désastre. + + + + +VIII + + +Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la +visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la +profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir. + +Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en +maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent +exercer isolément leur état. + +Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu. +Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes +les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un +itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable: trente +jours. + +--La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès, +répétait-elle. + +Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur +avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses +prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la +date de son passage. + +--Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces +quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain. + +Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée. + +Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que +fussent temps et époque de l’année: robe d’alpaga gris foncé à volants, +palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie +d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en +mois. + +Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au +canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient +l’équipage de Casi. + +Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait, +en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés +et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même, +qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention +chirurgicale qu’eût subie la vieille femme. + +--Ah! mes belles!... s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai +bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été +malade à en mourir!... C’est mon asthme qui est cause de ça... Enfin, +n’en parlons plus... Et vous? Toujours jolies à ce que je vois! Ah! la +jeunesse!... + +Ces dames s’empressaient. + +--Vous prenez quelque chose, Casi? + +Elle se défendait mollement. + +--Un petit verre? + +Casi se laissait tenter. + +--Allons! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point +dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous +savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles +commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge. + +--Alors quoi? Choisissez, Casi. + +--Ce sera donc un petit rhum. + +--Gustave, un rhum pour Casi! + +Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le +verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil +et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait +lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance. + +Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur +égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme +d’une bougie. + +Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses +collègues qui prétendaient y lire la vérité: + +--Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent +l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là. + +Bien entendu, l’on n’insistait point. + +Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi +et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était +abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter: dans +sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le +personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de +tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces +formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et +espoir! + +Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons +offices de la sibylle. + +Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y +recourir. + +Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de +donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme. + +Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille +avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à +exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail. + +D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la +signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser +ce rêve. + +Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M. +Adolphe formula son souhait de nouveau. + +Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que +ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner +à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les +choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait +passée. + +Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le +droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement +atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si +judicieux. + +Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au +coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche +maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de +mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui +lui avait tant donné. + +Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc +de la consulter. + +--Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit +confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne +la voient pas avant moi. + +Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la +devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que +les suivants. + +Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se +présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon. + +Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son +asthme. + +--Comme je suis heureuse que vous me reveniez! s’exclama-t-elle, Depuis +si longtemps que vous m’avez abandonnée!... C’est donc qu’on a des +peines, des chagrins? Ou quelque amourette en tête? Ce serait encore +bien de votre âge, voyez-vous. + +Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une +table, elle s’était assise en geignant. + +--Et qu’est-ce que je vais vous faire? Les cartes, les mains, le blanc +d’œuf ou la bougie? + +Mme Mireille réfléchit. + +--La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre +épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions. + +--Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux, +de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est +juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui +arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue!... + +Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts, +qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail. + +Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa +Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses +réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte +d’allumettes. + +Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit +son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées. + +La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce. +Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à +plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements. + +--Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme +Mireille... Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un +garçon? + +Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi, +au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une +petite palme bleue. + +D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa +voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire +qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille +dit dans une sorte d’extase: + +--Je vois, je vois, je vois!... Si la Providence bénit une fois encore +ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant +de bonheur, je vois... je vois très bien, comme si, déjà, elle était de +ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première... +Ah! la mignonne demoiselle!... Et si, plus tard, la Providence bénissait +d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de +charmantes demoiselles... tout un petit pensionnat. + +--Pas de garçon? demanda avidement Mme Mireille. + +Elle venait de rompre le charme. + +Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et, +de sa voix naturelle: + +--Pas de garçons, rien que des filles, et vous pouvez vous vanter d’en +avoir une de chance!... Parce que les demoiselles c’est toujours plus +gentil avec les mamans. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai l’un et l’autre. +Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les quatre fers d’un chien. C’est +comme je vous le dis. Tandis que la fille... + +Mme Mireille ne l’écoutait plus. + +Elle déposa un billet sur le marbre, se leva, disparut. + + * * * * * + +Donc il lui était refusé d’exaucer le vœu de son mari, de lui donner le +fils qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été si heureuse, si fière de +mettre au monde afin que le nom des Rabier ne s’éteignît point! + +Éprouvant une vive douleur en même temps qu’une grande humiliation, elle +se promit de ne plus jamais accepter la maternité puisqu’il lui était +refusé de remplir, dans la famille où elle était entrée, la mission pour +quoi on l’y avait admise. Mais pour rester fidèle à son serment, elle +serait contrainte de recourir au mensonge, à la ruse, puisqu’elle ne +pouvait avouer à M. Adolphe comment et par quelle voie elle venait +d’acquérir la certitude de n’être bonne à engendrer que des filles. + +Cet homme énergique, cet esprit fort, qui se vantait de ne craindre rien +ni personne, affichait, en effet, le mépris le plus insultant pour les +vendeuses d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes les folles qui +ajoutent créance à leurs dires. + + + + +IX + + +A toutes les tables, militaires et civils attendaient, en buvant, que +d’autres militaires, d’autres civils qui, en ce moment, étaient dans les +chambres avec ces dames, en fussent sortis pour les y remplacer. + +Portant en équilibre un plateau chargé de verres pleins, le garçon, dont +le visage était baigné de sueur, circulait dans la salle surchauffée et +enfumée. + +Alignés sur une banquette, ayant dernière eux les effigies de la Russe +et de l’Espagnole (un client patriote avait collé sur le sein de +celle-ci un papillon imprimé sur lequel on lisait: «A bas les +Neutres!»), trois officiers anglais très rouges, très excités, menaient +tapage. Ils riaient, chantaient, sifflaient, frappaient à coups de +cravaches de cuir le marbre de leur table. + +De temps en temps, l’un d’eux jetait son verre à terre. Alors, tous +trois hurlaient d’une seule voix: + +--Tchampeine! + +Le garçon, à qui Mireille avait donné l’ordre de ne point laisser +attendre ces clients fastueux, posait immédiatement une bouteille devant +eux qui faisaient sauter le bouchon en poussant de grands rires, +s’inondaient, par jeu, de vin mousseux, buvaient, brisaient leurs +verres, répétaient: + +--Tchampeine!... Tchampeine!... Encore Tchampeine!... Tchampeine... +Encore!... Encore!... + +L’un se leva, balaya la table de sa cravache, fit correctement le salut +militaire et, pour montrer qu’il souhaitait de parler, leva la main. + +Tous les regards se fixèrent sur lui. + +Des rires fusèrent, des applaudissements éclatèrent, puis le silence +régna. + +L’homme émit seulement quelques mots. Mais ils eurent pour effet de +susciter une hilarité plus violente encore chez ses camarades. + +Au cours de la soirée, Mme Mireille avait remarqué qu’un sous-officier +français s’était entretenu, deux ou trois fois, avec les alliés. Elle +alla à lui: + +--Qu’est-ce qu’il a dit? s’informa-t-elle. + +En voyant la directrice parler au jeune homme, les Anglais comprirent +quelle question elle lui posait. + +Leur gaîté s’accentua. + +--Tell her! Tell her! clamaient-ils. + +--Qu’est-ce qu’il a dit? répéta Mme Mireille. + +L’autre rougit et refusa de répondre. + +--Puisque je vous le demande! insista-t-elle. + +Il se décida. Et, comme s’il avait hôte de se débarrasser de sa mission, +il traduisit littéralement, sans chercher de détour ou de périphrase, +les paroles que venait de prononcer l’officier anglais. + +--Il a dit: «C’est avec la patronne que je voudrais monter. Qu’elle fixe +son prix. Je paye!» + +Mme Mireille ne marqua par aucun signe extérieur qu’elle était surprise +ou offensée. Elle regarda son admirateur avec indulgence, lui dédia même +un sourire cordial, et retourna à la caisse en lançant par-dessus son +épaule: + +--Vous pouvez toujours lui répondre qu’il repasse demain s’il a le +temps. + +Une fois encore l’interprète traduisit. + +--To-morrow? All right! prononça l’Anglais en se rasseyant. + +--Tchampeine! criaient ses amis au comble de l’enthousiasme. + +Il se joignit à eux. + +Le garçon apporta verres et bouteille. Les libations reprirent jusqu’à +ce que, l’heure de la fermeture étant venue, il fallût que Mme Lucie, +son frère, Mme Joujou, Mme Carmen et même Mme Bambou poussassent les +trois hommes dans la rue, où, longtemps, on les entendit rire, chanter +et répéter: + +--Tchampeine! Tchampeine! + + + + +X + + +Restée seule, dans le salon, comme chaque nuit, Mme Mireille avait +ouvert le tiroir-caisse où, pendant le coup de feu, billets, monnaie +d’argent et billon avaient été entassés pêle-mêle. + +Elle séparait le papier du métal, réunissait les coupures par +catégories, mettait en piles pièces et sous, procédait enfin +méticuleusement au décompte de chaque tas dont elle inscrivait, à +mesure, le montant sur un registre. + +Mais cette besogne, qu’elle avait accomplie si souvent, laissait toute +liberté à son esprit. + +Elle pensait... Elle pensait à Adolphe, à son obstination que jamais +elle n’aurait la cruauté de combattre. + +Puis elle pensait à Aimée-Désirée, à la dot qu’on lui pourrait amasser +si l’on savait profiter de cette période d’exceptionnelle prospérité, +dont, plus tard, on s’entretiendrait comme d’une chose fabuleuse... + +--Nous, maintenant, avec ce qu’on a mis à gauche, on aura toujours assez +pour vivre. + +«Si nous pouvions avoir un fils, je me ferais moins de soucis. Je me +dirais que le petit suivrait le même chemin que tous les Rabier ont +suivi avant lui. + +«Il reprendrait l’affaire, épouserait une femme sérieuse, méritante, +connaissant le busenesse. Ils arrangeraient leur vie tous les deux... et +serviraient une rente à Aimée-Désirée. Mais puisque ça nous est défendu +d’espérer un garçon!... + +«Une fille, c’est des charges, des responsabilités. On lui doit plus +qu’à un fils. La nôtre, dans quelques années, il va falloir la faire +élever ailleurs, et le moment arrivera de songer à la marier. + +«A qui la marier? Dans notre milieu, ça manque d’hommes qu’on choisirait +comme gendres, c’est un fait. Dans les autres, on en trouvera +difficilement. L’esprit du monde est si étroit! Et celui qui voudra, il +demandera gros pour faire passer la chose que la petite est née dans une +maison... Et ce serait rare qu’il continue le commerce... Alors, il +faudra de l’argent, beaucoup d’argent... + +Un sanglot monta à la gorge de Mme Mireille. + +Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit longuement à la situation, +essaya de trouver par quels moyens elle la pourrait amender. + +Un souvenir la harcelait qu’elle voulait et ne pouvait chasser: le +souvenir du temps où elle était simple dame et où, sans se parjurer aux +yeux des hommes qu’elle avait vraiment aimés, elle continuait pourtant +d’assurer son service. + +L’amour ne subsiste-t-il point, intact et fidèle, au cœur de celles dont +la destinée est d’en vendre les apparences à tout venant? + +Pourquoi ce qui avait été vrai dans le passé, ne le serait-il point dans +le présent? + +Tant d’expériences antérieures ne démontraient-elles pas à Mireille que, +s’il lui arrivait de distraire des messieurs riches--qui la paieraient +très cher--elle ne retirerait rien à son mari de la tendresse qu’elle +lui avait donnée?... + +Ah! quelle satisfaction ce serait pour elle s’il lui était loisible +d’obvier, par un travail personnel et sans d’ailleurs négliger aucune +des obligations de sa fonction, au manque à gagner qu’elle constatait +chaque nuit avec un déchirement de cœur! + +Quelle joie elle ressentirait si elle pouvait contribuer à accroître le +patrimoine de la famille, à enrichir cette petite Aimée-Désirée, à la +mettre en état, pourvu que les hostilités durassent seulement deux ans +encore, de prétendre à un brillant parti! + +En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle pas à ces femmes de France que +politiques et journalistes louaient dans leurs discours et leurs écrits +parce que, peinant, au champ, à l’usine, à la boutique, y remplaçant les +morts, les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient la fortune +individuelle et la fortune collective? + +Pourquoi ne lui serait-il pas permis d’accomplir son devoir avec le même +courage tranquille, simple et muet? + +Pourquoi?... + +Les yeux fixés sur les peintures murales qu’elle ne voyait pas, elle +méditait... + +--Pourquoi? murmura-t-elle. Parce que, peut-être, mon cas n’est pas le +même que celui de toutes les autres. Ce que j’ai à donner c’est moi--et +ce n’est plus à moi! La seule activité dont je sois capable m’est +interdite depuis que je suis une femme mariée, une patentée, une +bourgeoise. + +Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses lèvres répétèrent: + +--Une bourgeoise... Je suis une bourgeoise... Mireille des Trois-Raisins +est devenue une bourgeoise!... Comme la vie est difficile!... + +Ses regards se posèrent sur l’argent étalé devant elle et qui +représentait la recette de la journée. Elle se secoua, fit des paquets +de billets qu’elle épingla et plaça dans un petit coffre de fer +portatif. Sur ce matelas de papier, elle coucha les rouleaux de pièces +que, pendant sa rêverie, elle avait machinalement préparés. + +Sa main, passant comme un râteau sur le comptoir, fit tomber le billon +dans le tiroir-caisse qu’elle referma à clef. + +Elle mit le coffre sous son bras, alla s’assurer que la porte blindée +était bien close, que les verrous en étaient poussés, revint au salon, +éteignit le lustre et, s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se +dirigea vers l’escalier. + +Depuis des années déjà, chaque nuit, à la même heure, elle accomplissait +les mêmes gestes, mais, jamais, malgré l’habitude, elle n’avait pu se +défendre d’un certain effroi au moment qu’ayant éteint la lumière, elle +montait chez elle, à pas de loup, en serrant un trésor sur son sein. + +Bien qu’elle sût que le disque de clarté qui dansait sur les marches et +les murs était projeté par l’appareil qu’elle tenait à la main, et que, +d’un coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, Mme Mireille avait +l’impression qu’il émanait d’une lanterne sourde, portée par quelqu’un +marchant sans bruit derrière elle et dont les doigts allaient étreindre +son cou, le serrer... + +Alors, la sueur mouillait ses tempes et fraîchissait sur ses épaules. + +Cette nuit, parce qu’elle avait tant médité, souffert, pleuré et dépensé +de sa force de résistance dans le combat qu’elle venait de livrer, sa +frayeur prenait une intensité plus grande encore que de coutume. Quand +elle arriva sur le palier, jambes molles, bouche sèche, corps en +moiteur, elle haletait. + +Elle atteignit le commutateur, donna la lumière et put enfin reprendre +son souffle. + +Derrière les portes qui l’entouraient et qui étaient celles des chambres +de ces dames, le sommeil régnait. + +--Elles ignorent les soucis, le chagrin, murmura Mme Mireille. Elles +sont heureuses!... Ah! ne pas toujours se poser des questions!... Être +exempte de responsabilités!... + +Elle se rappelait l’époque où, elle aussi, était une simple dame, où il +lui suffisait de se soumettre à la règle de la Maison au lieu d’avoir à +la faire respecter, de se comporter avec les messieurs de façon à les +satisfaire, l’époque où nul ne dépendait d’elle, où, elle aussi, pouvait +dormir lorsque sa tâche était terminée. + +--C’était tout de même le bon temps. + +Mais elle avait le sentiment de l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette +parole comme un blasphème. + +Comment pouvait-elle regretter les jours où elle n’était rien au 17, +rien qu’une pensionnaire, une passante qu’on avait le droit de chasser à +toute minute? + +Comment pouvait-elle être assez ingrate pour ne pas avoir constamment +présent à l’esprit ce que la vie lui avait apporté, ce que M. Adolphe +lui avait donné: un nom, une fortune, l’amour, la maternité? + +La maternité! + +Mme Mireille se rappelait le matin de sa délivrance, la déception +qu’elle avait éprouvée au cours des premières heures qui suivirent, puis +son émotion et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, balbutiait, éperdu +de bonheur: + +--Ce petit bout... Ce petit bout... Quand on pense que c’est nous +deux... Nous deux réunis, fondus. + +--Aimée-Désirée! ma fille, notre enfant! murmura Mme Mireille. + +Elle se dirigea vers une porte, en tourna doucement le bouton, la +poussa, pénétra dans une étroite pièce où une veilleuse, voilée de rose, +posée sur une commode, répandait une faible clarté: c’était la chambre +où la fillette et sa bonne couchaient. + +Roulée dans une couverture brune, la domestique dormait, le visage +tourné vers la muraille. + +--Celle-là aussi est heureuse, pensa Mme Mireille, en écoutant le +souffle puissant et régulier de la montagnarde. + +La lueur de la veilleuse venait mourir sur un petit lit d’acajou en +forme d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père du bébé qui +y était étendu avaient passé les premiers ans de leur vie. + +Paupières abaissées, lèvres disjointes, son fin visage entouré de +cheveux blonds dénoués, Aimée-Désirée dormait. Sa main potelée pendait +hors du berceau. + +Mme Mireille posa le coffre de fer et la lampe électrique à côté de la +veilleuse, s’agenouilla sur la descente de lit, prit les doigts de la +fillette dans les siens et y appliqua ses lèvres. + +Elle discernait mal quel sentiment l’avait poussée à pénétrer dans cette +chambre, à s’agenouiller devant le lit de son enfant, comme si elle +avait eu à s’accuser d’un crime ou d’une faute. + +Comment, si simple, si peu habile à s’analyser, aurait-elle compris que, +dans son trouble, dans son désarroi, elle venait, d’instinct, à ce bébé +endormi, demander un conseil, une ligne de conduite... et une +absolution, pour le cas où, un jour, elle aurait besoin d’être +pardonnée? + +Mme Mireille se releva, posa les mains sur le bord du petit lit, se +pencha sur le calme visage puéril, pareil, sous la lueur de la +veilleuse, à de la cire à peine rosée--et dont elle attendait +obscurément qu’il l’inspirât--mais qui ne lui apprit rien. + +Des larmes roulèrent sur ses joues. + +Elle sentait une torpeur l’envahir. Sa pensée se paralysait +progressivement. Il lui semblait qu’un rideau de brumes s’interposait +entre elle et ses soucis. + +Et cette impression lui était très douce. + +Dans son sommeil, la domestique balbutia quelques syllabes confuses. Le +son de cette voix ranima Mme Mireille, dissipa sa torpeur, la remit en +état de souffrir. Elle saisit de nouveau la main d’Aimée-Désirée, la +baisa, reprit son coffre, sa lampe électrique et sortit de la chambre +pour rentrer chez elle, plus lourde d’anxiété que jamais. + +En se glissant auprès de M. Adolphe endormi, elle était torturée par +l’indécision et lorsque, vers le matin, elle fut enfin accueille par le +sommeil, elle n’avait encore trouvé le chemin de son devoir. + + + + +XI + + +Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa +quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que +tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la +rejoignit: + +--Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle. + +--Lequel? + +--Celui qui a fait un discours. + +--Qu’est-ce qu’il veut? + +Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle +ignorait les desseins du visiteur. + +--Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle. + +Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui +avait adressée l’officier et sa propre réponse. + +Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi +tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui +s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre, +elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa +longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de +quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était +pas venue. + +Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux +regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils, +ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait. + +Elle demanda: + +--Que faut-il répondre? + +Mme Mireille sursauta. + +Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et +l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit +à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade +sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait +prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait +lui répondre? + +Mais rien! + +Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la +Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour +qu’il choisît l’une d’elles. + +--Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie. + +Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta: + +--C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est +moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et +compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi +passer, J’y vais!... + +Elle descendit au salon. + +Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se +découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de +parler. + +Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut +fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage +s’éclaira: il venait d’avoir une idée. + +--Coloured girl, prononça-t-il. + +Mme Mireille le regarda sans plus comprendre. + +--Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de +ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et +pointa l’index vers le sol. + +Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle +prononça très fort: + +--Mme Bambou? Appeler?... Ici?... + +--Yes, dit l’Anglais. She speaks english. + +--Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous +réclame! + +La négresse survint. + +--Demandez-lui ce qu’il désire. + +L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de +sa cravache. + +Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter +plusieurs phrases, puis traduisit: + +--Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour +régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il +se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire +en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné. + +--Moi! s’exclama Mme Mireille. + +La négresse poursuivit: + +--Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi, +vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son +régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce +sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si +vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé +de vous répéter. + +Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme +Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de +ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa +proposition produisait sur elle. + +Mme Mireille était impassible. + +Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de +discerner ses réactions. + +Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le +discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait +soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si +vainement recherché. + +Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée, +elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se +mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle +avait à faire. + +Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles, +dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide +que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en +lui envoyant ce militaire étranger. + +Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne +devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère +d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle +n’avait qu’à se soumettre. + +A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin +de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait +point exercé depuis plusieurs années. + +--Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse. + +Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui +coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en +pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine +tendit le satin du corsage. L’homme loucha. + +Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une +plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des +beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un +membre de l’Académie française, elle demanda: + +--Elles n’en ont pas en Angleterre? + +--Please? s’informa l’officier. + +Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de +qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table. + +Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à +ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur. + +--Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa +vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier. + +Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage. + +A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de +sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se +raidit. Tous deux regardèrent la porte. + +Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son +élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses +belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les +tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de +chanter. + +--Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille, +puis, s’adressant à son mari, elle ajouta: + +--C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui +fais descendre la chose. + +--Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le +clavier. + +Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne +comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après. + +Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva, +prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et +qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir, +professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour. + + + + +XII + + +Le capitaine William-George Ellis revint seul plusieurs fois rue des +Trois-Raisins. Il éprouva, à chaque nouvelle visite, la même joie des +sens à quoi s’ajoutait cette satisfaction que donne à l’homme sérieux, +et qui sait la valeur des choses, l’impression qu’il en a pour son +argent. + +Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il +est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la +puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux +amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises, +méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à +déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va +répétant. + +Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette +aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait +permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à +inculquer aux dames placées sous sa direction. + +Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine +William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre +leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne +éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en +compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui +marquait tant d’empressement à les satisfaire. + +Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire +chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune. + +Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du +lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit. + +Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il +avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence. + +Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les +gentlemen: en même temps que le quart de quatre heures sonnait à +l’Église Cathédrale. + +Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et +répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte +franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient, +posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec +aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le +marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant, +souriaient à Mme Mireille. + +Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des +bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux +paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque +marine. + +Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque +chaque soir, au salon crier: «Tchampeine! Tchampeine!», boire plusieurs +bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser +quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir. + +Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient +point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à +Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux +des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient. + +Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres +brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la +caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la +semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait. + +Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies. + +La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître +selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles. +La dot d’Aimée-Désirée serait splendide. + +Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule +industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute +simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander +quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait +la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait +associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la +déchéance physique de son chef. + +Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce +qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de +sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour. + +Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi, +lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement +un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour +deux. Or, elle était incapable de cette vilenie. + +Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non +pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul +remords, mais seulement une joie très douce: celle que procure la +satisfaction du devoir accompli. + +Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire +qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il +subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de +l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué +jadis et s’estimât coupable envers son mari. + +Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par +caprice, à un homme dont elle se fût coiffée. + +Mais, puisqu’elle se vendait--et très cher--à des indifférents, elle +était innocente et ne trahissait point la foi jurée. + +Mme Mireille avait même la certitude, tant sa conscience était en repos, +tant elle croyait connaître l’âme d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme +elle si, écoutant la voix de l’orgueil qui, parfois, lui parlait ainsi +qu’à toutes les créatures imparfaites que nous sommes, elle devenait un +jour asses avide de louanges pour se vanter de sa nouvelle activité. + +Mais elle espérait bien que cette voix se tairait longtemps et qu’il lui +serait permis de continuer, sans en être infatuée, d’accroître, par son +travail personnel, la richesse de la famille où Adolphe l’avait admise +et envers qui elle savait toute l’étendue de ses devoirs. + + + + +XIII + + +Malgré la discrétion de Mme Bambou, ces dames n’avaient pu ignorer +longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, le samedi, un officier de +l’armée britannique franchissait le seuil de la Maison. + +Mais, ayant deviné les raisons qui avaient déterminé Mme Mireille à +reprendre du service actif, elles l’estimaient davantage. + +Bien qu’elles eussent peut-être été fondées à lui reprocher de les avoir +frustrées de clients riches et généreux, qui, sans doute, se fussent +accordés avec trois d’entre elles si Madame ne les avait accueillis, +jamais, ni par leurs paroles, ni par leur attitude, elles ne marquèrent +de ressentiment. + +Elles montraient tant de réserve, elles jouaient l’ignorance avec tant +d’application, et, alors que d’autres, à leur place, eussent profité des +circonstances pour se relâcher, elles continuaient de travailler avec +tant de stricte gravité, que, parfois, Mme Mireille, qui, cependant, ne +nourrissait aucune illusion, pouvait se demander si, vraiment, son +secret était connu. + +--Elles sont délicates et parfaites, disait-elle. + +Et la façon dont son personnel se comportait avec elle la consolait, +dans une certaine mesure, des nouveaux soucis qui, depuis quelques +semaines, l’avaient assaillie. + +Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait. + +Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce +fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour +que la famille continuât de régner sur la Maison. + +Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme +naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très +vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace: + +--Je te dis que je veux un garçon, un Rabier... et que je l’aurai!... De +toi ou d’une autre!... Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en +fais un à la première venue... et je le reconnais! Alors, on verra +bien!... + +Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit +Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait +inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité. + +Et ce n’était pas tout: une fois encore, les affaires périclitaient. + +Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe, +du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé +dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et +civils riches s’étaient écartés. + +Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient +pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux +applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors +périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait +d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au +carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au +17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec +M. Adolphe. + +Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de +quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre +une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité, +se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait +maintenant comme un reproche devant ses hôtes. + +Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la +terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines +d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons +qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur +toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour +leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou +ruinés par la maladie. + +Et, lorsqu’il parlait, racontait ce qu’il avait vu,--du temps qu’il +pouvait encore voir!--le son de cette voix leur était insupportable. + +--Il nous embête, celui-là, avec ses croix et ses discours, +pensaient-ils. On ne vient tout de même pas au bobinard pour y recevoir +des leçons! + +Ils vidaient rapidement leurs verres et se retiraient. + +D’autres, dont les fils ou les gendres étaient au front et qui allaient +chercher au 17 l’oubli de leurs angoisses paternelles, en ressortaient, +aussitôt qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec l’effroi d’apprendre un +malheur, lorsqu’ils rentreraient chez eux. + +Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, qui avaient participé à la +démonstration de sympathie dont le héros de la rue des Trois-Raisins +avait été l’objet lors de son retour ou s’y étaient associés par la +pensée, tous, maintenant, désertaient l’établissement où, seul, +l’élément militaire continuait de fréquenter. + +Sans pouvoir s’en expliquer la cause, M. Adolphe constata ces +désertions. De même, il constata le fléchissement des recettes. + +--Il y a quelque chose, disait-il parfois à Mme Mireille, quelque chose +qui ne va pas. + +Mme Mireille ne savait que trop ce qui n’allait pas et pourquoi, en +dépit du sacrifice qu’elle avait fait, dans le dessein de la fixer, la +fortune, une fois encore, se détournait d’eux. Pour ne point le dire ou +éclater en sanglots, elle se mordait les lèvres. + +Souvent, il ajoutait: + +--Et puis, tu ne surveilles pas ton monde. Je suis sûr que tu te laisses +gruger. + +Malgré l’injustice du reproche, elle ne répondait pas. Mais, loin de +l’apaiser, ce silence irritait son mari dont l’humeur, si égale naguère, +s’aigrissait au point que, parfois, il lui arrivait de molester ou +d’injurier les clients. + +--Si ça continue, nous ne reviendrons plus, lui avait dit une fois l’un +d’eux. + +Sous un tel outrage à sa personne, à sa qualité de mutilé, à son nom, à +sa Maison, M. Adolphe s’était dressé terrible: front livide, lèvres +tremblantes, mains crispées. + +--Mais foutez donc le camp tout de suite, nom de Dieu, foutez le +camp!... Tous!... Tous!... Tous!... + +Pour le faire taire, pour le calmer, Mme Mireille s’était jetée sur lui +qu’elle croyait devenu dément. Il l’avait saisie par les poignets et, +visage contre visage, lui avait crié: + +--Toi!... Toi!... Je commence à en avoir assez, tu sais! Je finirai par +te crever!... + +Mme Mireille avait blêmi, ces dames avaient échangé des regards, le +salon s’était vidé. + + + + +XIV + + +Un lundi matin, M. Adolphe dit à sa femme: + +--Le piano est faux, il faut commander l’accordeur pour cet après-midi, +vers quatre heures. + +Le garçon, par qui Mme Mireille envoya chercher l’homme de l’art, +rapporta sa réponse: occupé toute la journée, il ne pouvait venir que le +lendemain ou le surlendemain. + +M. Adolphe réfléchit, compta sur ses doigts. + +--Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui +dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de +lui ni demain, ni après. + +Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari. +Elle dépêcha de nouveau le garçon. + +Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître. + +--Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre +heures, prononça-t-il. + + * * * * * + +L’accordeur fut exact. + +Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason +entre ses dents et commença d’éprouver chaque note. + +Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine +William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après. + +Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de +gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était +assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle +feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit +et, selon le protocole établi, monta avec lui. + +M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait +l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement +de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier. + +A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa. + +M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à +l’accordeur: + +--Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt, +jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de +rien. C’est pour faire une blague! + +Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant, +traversa le salon en fredonnant: + + Viens avec moi, pour fêter le printemps, + Nous cueillerons des lilas et des roses... + +puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe. + +Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les +marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les +eût foulées. + +M. Adolphe arriva sur le palier au moment que Mme Bambou le traversait. + +En apercevant ce colosse médaillé, aux paupières closes, qui allait en +chaussettes dans l’étroit espace où il avait réussi à venir, à la +manière d’un chat, elle accrocha ses ongles à ses dents qui se +heurtaient et s’aplatit contre une cloison. + +Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, elle haletait. + +Et son épouvante s’accroissait de cette circonstance: dans le salon elle +entendait jouer, comme si c’eût été par lui-même, la langoureuse musique +dont l’homme qui était là, devant elle, aimait à bercer son inaction de +l’après-midi. + +Mme Bambou n’était pas très éloignée de supposer qu’il y avait de la +sorcellerie dans tout cela et que son patron, dont les mains, qui +continuaient de ramer, atteignirent le mur, glissèrent dessus et +s’arrêtèrent sur une porte, avait le pouvoir de se dédoubler. + +Puis elle vit ceci: + +M. Adolphe sortir un pistolet automatique de la poche de sa vareuse, +l’armer, chercher de nouveau la porte, la caresser jusqu’à ce qu’il eut +trouvé le bouton qu’il tourna et qui grinça. + +Mais l’huis résista: le verrou avait été poussé à l’intérieur. Une voix +féminine, la voix de Mme Mireille, s’éleva courroucée. + +--Qu’est-ce que c’est? + +M. Adolphe eut un rire muet. + +--Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là? + +Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis +donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M. +Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre. + +--C’est moi! dit-il. + +Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle +entendit coup sur coup précipitèrent son élan. + +Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut +poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe +légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle +arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre. + +Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse +entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait +partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer + + Nous cueillerons des lilas et des roses. + +Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras. + +--M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut, +dans ma chambre. + +Puis elle s’évanouit. + +La cousine la poussa sur une banquette: + +--Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle. +Et occupez-vous de Madame. + +Elle se précipita dans l’escalier. + +L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements +exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du +piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le +corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette. + +--Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu +flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il. + +Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému +et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme +dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des +cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle +peluche. + +A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il +éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement. + + * * * * * + +--En voilà une brute! + +--Il tape comme un sourd! + +--Voulez-vous la laisser tranquille! + +--Il va lui casser les dents, ma petite! + +L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux +géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues +sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient +devant lui. + +Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte +et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce +qui se passait. + +Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents, +l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison +de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été +fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles. + +--Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant. + +--On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour +s’occuper de Mme Bambou. + +Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet +était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à +l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses +jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect +effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour +regarder le visage de la compagne penchée sur elle. + +--Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude. + +--Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée +de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle. + +Elle grelottait. + +Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de +le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait +insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur +la négresse. + +Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne +parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles +venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues. + +Elles échangeaient des regards interrogateurs, des hochements de tête, +des haussements d’épaules, des gestes par quoi chacune exprimait à la +fois son ignorance et son désir d’entendre sa compagne émettre une +hypothèse qu’elle-même ne voulait pas prendre la responsabilité de +formuler. + +--Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qui a tiré? Y a-t-il quelqu’un de +blessé? demanda Mme Joujou à la négresse. + +Mais celle-ci continua de pleurer et ne répondit pas. + + * * * * * + +Une sorte de hululement vint de l’escalier. Toutes les têtes se +tournèrent vers la porte. + +Paupières gonflées, visage tuméfié et verni par les larmes, poitrine +secouée de sanglots, Mme Lucie parut. + +On s’élança vers elle. Elle fit effort pour reprendre son souffle. + +--Madame est morte, réussit-elle à articuler. + +Ces dames comprirent. Toutes poussèrent le même cri suivi de +lamentations semblables à celles, qu’en Orient, les pleureuses juives +modulent sur les tombeaux. + +--Et l’Angliche? demanda Mme Andrée. + +--Lui? Crevé! + +--Et M. Adolphe? + +--Il a jeté son revolver dans un coin et maintenant... maintenant, il +est étendu par terre, à côté des deux cadavres... Il pleure! + +Mme Zizi apporta une chaise, Mme Lucie s’y laissa tomber. Elle posa les +coudes sur la table, cacha son visage dans ses mains. + +Entre deux hoquets, elle disait d’une voix brisée; + +--Quand on pense qu’il l’a tuée!... Tuer une femme comme ça!... Une +femme qui a tenu la Maison tout le temps qu’il a été là-bas... qui avait +l’œil à tout... qui l’aimait comme on n’aime pas quelqu’un! + +«Une femme qui était sérieuse et dévouée et toujours à l’ouvrage... Qui +ne savait qu’inventer pour augmenter les bénéfices, même qu’elle avait +trouvé le moyen de faire payer une taxe de luxe aux clients!... Et +maintenant, la voilà morte... elle qui aurait fait la fortune de son +mari et de sa fille... Pauvre Mireille!... + +«C’est pas juste!... Non, c’est pas juste, car, par le fait, c’est pour +lui et pour la petite qu’elle avait repris le peignoir trois après-midi +par semaine.» + +Elle suffoqua sous son chagrin et poursuivit: + +--Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu? Pourquoi ne lui +avait-elle pas fait toucher les billets qu’elle recevait... Il ne se +serait pas forgé des idées, cet homme... Il n’aurait pas cru que c’était +pour le plaisir de la chose... + +--Trop bonne, dit Mme Andrée. + +--Trop délicate dans ce qu’elle était, dit Mme Joujou. + +--Voilà où ça mène, constata Mme Zizi. + +--Sainte Mireille! murmura Mme Carmen en joignant les mains. + +Assises sur les chaises, les banquettes, les tables, elles +sanglotaient... + +La nuit tombait dans le salon. + +L’accordeur reprit son pardessus et, marchant sur la pointe des pieds, +se retira. + + + + +XV + + +Vingt-quatre heures se sont écoulées. La Maison est fermée. + +Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare des logis où la mort vient +de passer. Mme Lucie qui ne peut, encore qu’elle le souhaite +sincèrement, se défendre de songer à son propre avenir et se consacrer +tout entière à la douleur, règne, dolente, silencieuse et hagarde, sur +ces dames. + +Celles-ci, après avoir poussé tant de cris, versé tant de larmes, +échangé tant de réflexions, n’ont plus de pensées, ni de paroles. +Reprises par leur fatalisme, il semble même que la force d’avoir du +chagrin les ait abandonnées. + +Inactives et sordides, elles errent, du salon à leurs chambres, où elles +s’occupent à réunir les quelques pauvres objets qui leur appartiennent +en propre, qu’elles ont apportés lors de leur entrée au 17 et qu’elles +vont remporter puisque, demain, il leur faudra partir... + +Hier, après le drame, la police, à qui Mme Lucie dépêcha son frère dès +qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée. Elle a emmené M. Adolphe, +harcelé le personnel de questions, mis les scellés sur la chambre de Mme +Bambou après avoir fait réparer la porte par un menuisier. + +Puis, le soir, la foule ayant été chassée de la rue où, devant chaque +maison, les dames formaient des groupes bariolés et commentaient +l’événement, le corps de Mme Mireille fut chargé sur une voiture de +l’hôpital civil pendant que celui du capitaine William-George Ellis +était emporté par une ambulance automobile de l’hôpital anglais. + +Un peu plus tard, une infirmière de la Maternité, munie d’un ordre du +Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée qui, déjà, sommeillait dans +le berceau où, depuis un siècle, tous les bébés Rabier avaient dormi et +qui ne s’éveilla point. + +Dès qu’elles furent avisées qu’un officier des Armées de Sa Majesté +avait été assassiné en un lieu où, à moins de vouloir offenser tout +l’Empire, nul ne saurait soutenir qu’un gentleman ait jamais mis les +pieds, les autorités militaires britanniques, concluant à un guet-apens, +exigèrent de mener l’enquête en même temps que la police française. + +Elles placèrent devant la porte du 17, avec mission de ne laisser entrer +ni sortir personne, deux gendarmes blonds armés du revolver et de la +cravache de cuir, vêtus de kaki et portant le brassard rouge marqué des +deux initiales noires M. P. + +Aujourd’hui, toute la matinée, tout l’après-midi, des curieux, parmi +lesquels officiers et soldats anglais en grand nombre montraient, par +leur attitude, qu’ils partageaient l’opinion du Commandement quant aux +circonstances ayant entouré le meurtre du capitaine William-George +Ellis, ont continué de défiler dans la rue. + +Regards levés vers les volets fermés, ils commentaient avec passion +l’événement. Les dames portières des autres maisons leur fournissaient +avec volubilité et abondance des détails dont ils se montraient friands +et que, grisées par leur propre éloquence, elles inventaient du reste à +mesure. + +Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins où règne la nuit, où les +lanternes grillagées plaquent, çà et là, des taches rouges, les hommes +se meuvent comme des ombres. + +De cette foule enfiévrée monte un brouhaha confus, fait de +conversations, de bribes de chansons, de sifflets, d’exclamations et +d’appels lancés par la voix tentatrice des portières promettant mille +délices à ceux qui pénétreront dans les eldorados dont elles ont la +garde. + +Un bruit de moteur et de ferrailles secouées couvre tous les autres: un +camion automobile de l’armée britannique, chargé de soldats, vient de +s’arrêter perpendiculairement à la rue de façon à en obstruer l’issue. + +Les hommes sautent sur le pavé où sonnent les fers de leurs talons. +Autant qu’on peut en juger, ils sont une trentaine. + +Les voici alignés sur deux rangs. Un coup de sifflet déchire l’air. Ils +avancent lourdement dans la rue au pas cadencé. + +Des cris de surprise, suivis de cris d’effroi, partent de la foule, qui, +dans un grand bruit de semelles cloutées raclant le sol, disparaît comme +si, d’une seule soufflée, un vent violent l’avait emportée jusqu’à +l’autre extrémité de la rue. + +Les dames portières rentrent dans les maisons, poussent les verrous. Les +lumières s’éteignent dans les lanternes. + +Les soldats continuent d’avancer. Sans un mot, sans un cri, ils se +jettent sur les deux M. P. en faction et les désarment. + +Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre eux qui portent sur leurs épaules +une poutre de chêne sont démasqués. Ils font face au 17. + +Quelqu’un siffle, en deux temps, entre ses dents. Sur ce rythme, le +bélier frappe la porte blindée qui résonne, geint, craque, s’abat. + +Des hurlements de démentes s’élèvent dans la maison où soudain, on le +discerne entre les lames des persiennes, les lumières sont éteintes. + +Un commandement: + +--Light! + +Quatre torches s’allument. Chaque homme tire une lampe électrique de sa +poche et la Maison absorbe les trente soldats de Sa Majesté. + +Quand ils paraissent dans le salon, ils sont accueillis par le cri de +«Vive l’Angleterre» poussé par un personnage qu’ils ne s’attendaient +point à trouver là. + +Cheveux mêlés, teint cuit, barbe non faite, moustache tombante, œil +éteint, le quidam ricane, se dandine et, pour se maintenir en équilibre, +s’accroche à une table. + +--Vive l’Angleterre! répète-t-il avec difficulté. Vivent les soldats de +la noble Angleterre! + +C’est, en personne, le frère de Mme Lucie. + +Depuis des mois qu’il tient, dans la Maison, l’emploi de portier, qu’il +est soumis à la triple surveillance de sa sœur, de Mme Mireille et de M. +Adolphe, il n’a jamais pu boire à sa soif. + +Il a donc profité du désarroi qui, depuis hier soir, règne au 17, pour +rattraper le temps perdu et consommer, en une seule fois, la quantité de +liquide dont il fut frustré. + +--J’ai royalement bu! murmure-t-il, sur le ton de la confidence. +Royalement bu!... Et ce qu’il y a de rigolo, c’est que personne ne s’en +est aperçu!... Un autre, à ma place, serait saoul... Moi pas!... + +Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis, se touchant le front comme s’il +venait de retrouver le fil de ses pensées: + +--J’ai rudement sommeil!... Alors, je vous souhaite le bonsoir, les +gars! + +Il pose l’index sur ses lèvres. + +--Surtout n’allez pas raconter à Lucie que vous m’avez rencontré... Elle +me chercherait des raisons. + +Ayant dit, il s’écroule et instantanément s’endort. + +Les soldats le poussent sous une banquette et se mettent en quête de ces +dames. + +Ils n’ont pas besoin de les chercher longtemps. + +Il leur suffit de monter à l’étage, d’enfoncer les portes à coups +d’épaules ou de bottes pour les trouver pâles, tremblantes, claquant des +dents, debout devant leurs lits. + +Qu’importe si, en cette nuit qui est pour elles nuit de chômage forcé, +elles ne sont ni lavées, ni peignées? Qu’importe si elles ont de gros +bas de coton, des savates éculées, des peignoirs de pilou constellés de +taches? + +Les guerriers sont gens d’appétits robustes. Ceux-ci le prouveraient +s’il en était besoin. + +Ils font magnifiquement leur métier d’hommes. + +Mme Lucie qui, en sa qualité de cousine et de sous-maîtresse, a essayé +de leur résister, est la proie de quatre gaillards bien décidés à lui +faire payer cher son indocilité. + +L’un a saisi à pleine main sa chevelure qu’il a roulée autour de son +poignet pour ne pas perdre la prise. + +Deux autres lui tiennent les bras, le quatrième les jambes et c’est +ainsi qu’on la descend au salon où l’électricité a été donnée ainsi +qu’aux plus beaux soirs. + +Entre les mèches qui pleurent sur son visage, elle voit toutes ces +dames, nues comme elle, aux mains de soldats qui les immobilisent sur +les banquettes pour permettre à leurs camarades, qu’ils relèveront tout +à l’heure, d’user d’elles. + +Cris de triomphe, vivats, applaudissements et rires se mêlent aux cris +de douleur, aux exclamations rageuses, aux sanglots des patientes. + +Mme Lucie est assise sur une table. On l’y renverse. Par les cheveux, +les mains et les pieds, on l’y maintient. On danse, on chante, on +vocifère, on siffle autour d’elle. Et elle subit tant d’assauts que, +malgré son habitude et sa vigueur, elle s’évanouit. + +On la fait glisser sur le marbre. Elle tombe sur la banquette. + +Mme Andrée, puis Mme Carmen, puis Mme Bambou, puis Mme Zizi subissent la +même épreuve jusqu’à l’évanouissement. + +Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs? Et, partant, ne convient-il +pas qu’ils s’amusent à établir laquelle de ces femmes fournira la plus +longue carrière avant de perdre connaissance? + +Honneur et gloire à la race blonde! C’est Mme Joujou qui est +recordwoman. + +La meute bat des mains, trépigne, siffle, chante devant ce corps +blafard, aux monstrueuses boursouflures, devant ce corps inerte qui, sur +le marbre blanc, semble celui d’une bête morte, tuée pour la boucherie +et qu’on va dépecer. + +--She is all right! scande un des soldats. + +Tous, détachant chaque syllabe du ban, répètent en chœur: + +--She is all right! + +--Who is all right? interroge le premier. + +--Djoudjou! + +Alors, le chef de ban bat la mesure et, par trois fois, une immense +acclamation roule: + +--Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp Hipp! +Hipp! Hurrah!... + +Le frère de Mme Lucie se réveille. Il réussit à se dégager, rampe sur le +sol, s’assied, jambes écartées, au milieu du salon, passe sur son visage +verni de sueur ses mains chargées de poussière. + +Les soldats applaudissent. + +Le succès qu’on lui fait le flatte. Il salue gracieusement, multiple les +sourires, envoie des baisers, et apercevant tout à coup les corps des +pensionnaires étendus çà et là, pousse des gloussements de joie en se +frappant sur les cuisses. + +--Alors, les gars, alors les Alliés, c’est la nouba à ce que je vois, la +grande nouba, s’écrie-t-il. + +Il demande à boire. + +Comme on ne comprend pas, il fait le geste de porter un verre à ses +lèvres. On lui passe une bouteille. Il s’y abreuve avec avidité, puis, +aux applaudissements renouvelés de l’assistance que cet intermède a +divertie, il reprend son mouvement de reptation et disparaît de nouveau +sous la banquette en hurlant: + +--Vive l’Angleterre! + +La troupe compte un musicien. Il s’assied devant le piano, et voici le +_God save the King_ et le _Tipperary_ et le _Rule Britannia_. + +Un autre prend possession de l’étagère aux liqueurs. Il tend à ses +camarades des verres à bière pleins de rhum, de cognac, de chartreuse, +de kummel, de curaçao. + +Trois sergents, qui ont exploré la cave, arrivent chargés de paniers. + +--Tchampeine! crient-ils. + +On les acclame. L’alcool contenu dans les verres est versé sur les corps +de ces dames. Les bouteilles passent de mains en mains, comme des +briques lancées par des maçons faisant la chaîne. Les bouchons sautent. +Le vin s’échappe des goulots. Des bouches le happent. + +Et quand le flacon est vide, on le jette dans une glace, dans le lustre, +ou bien on en martèle les touches du piano. + +Car l’heure n’est plus à la musique, ni à l’amour, ni aux chants, ni aux +rires. + +L’heure est à la force! + +Comme s’ils obéissaient à un signal, les hommes se lèvent. Beaucoup sont +très rouges, quelques-uns très pâles. Ils chancellent. Mais il leur +reste assez d’équilibre pour gravir l’escalier à la course, se répandre +dans les chambres, en ouvrir fenêtres et persiennes, faire passer dans +la rue meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore et accessoires de +toilette--tout ce qu’ils peuvent atteindre. + +Ils redescendent dans le salon empuanti d’alcool, de fumée et de vin, +dans le salon où tout est détruit. + +Tout? Non! Il y a encore le piano et les tables de marbre. + +Un piano, ça se renverse. Et l’on danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate. +Des tables de marbre? Il suffit de les basculer sur le sol carrelé pour +qu’elles s’y brisent. + +Voilà qui est fait! Et proprement et rapidement fait! + +Les vainqueurs quittent la Maison. Ils butent sur le tas de meubles +brisés et d’objets qu’ils ont jetés à la rue. + +Une voix commande: + +--Oil! + +Les deux conducteurs de camion surviennent, porteurs de bidons de +pétrole qu’ils éventrent à coups de couteau. Le liquide se répand sur le +bois, les matelas, la lingerie qu’une torche enflamme. + +--Hurrah! + +La vieille Angleterre qui, jamais, n’a pardonné une offense, qui, +jamais, n’a manqué de châtier durement ceux qui attentèrent à son renom +ou à ses biens, vient de venger le capitaine William-George Ellis. + +Rule Britannia! + + * * * * * + +Et maintenant?... + +Maintenant, M. Adolphe appartient à la justice. + +Elle peut le frapper ou l’absoudre, qu’importe! + +Privé de son Antigone, jamais il ne rentrera au 17 où, pendant plus de +cent ans, les siens ont si rudement peiné pour acquérir une honnête +aisance, où il était fondé à espérer que, grâce à la guerre longue, il +aurait l’orgueil, lui, premier de sa race, d’asservir la fortune, où, +enfin, un fils né de sa chair lui aurait succédé. + +Les Rabier ont cessé de régner sur la Maison... + + +FIN + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + POUR LA COLLECTION «ÉCHANTILLONS» + LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ + SUR LES PRESSES + DE L’IMPRIMERIE BUSSIÈRE + SAINT-AMAND (CHER) + + + + + *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***
\ No newline at end of file diff --git a/73002-h/73002-h.htm b/73002-h/73002-h.htm index b23dc35..0b1b39f 100644 --- a/73002-h/73002-h.htm +++ b/73002-h/73002-h.htm @@ -1,4102 +1,4102 @@ -<!DOCTYPE html>
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- <title>Mireille des trois raisins | Project Gutenberg</title>
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-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
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-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<p class="c top2em small">“ÉCHANTILLONS”<br>
-Romans inédits choisis par Charles OULMONT</p>
-
-<p class="c large b ssf">PIERRE LA MAZIÈRE</p>
-
-<h1 class="ssf">MIREILLE<br>
-DES TROIS RAISINS</h1>
-
-
-<p class="c gap">VALD. RASMUSSEN<br>
-168, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span><br>
-<span class="small">PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DANS LA MÊME COLLECTION</p>
-
-
-<p class="c">Déjà parus :</p>
-
-<ul>
-<li><b>L’Ombre et l’Amour</b>, par <span class="sc">Francis de Miomandre</span>.</li>
-<li><b>Gamins de Paris</b>, par <span class="sc">Léon Frapié</span>.</li>
-</ul>
-
-<p class="c">En préparation :</p>
-
-<ul>
-<li><b>La Marieuse</b>, par <span class="sc">Charles-Henry Hirsch</span>.</li>
-<li><b>L’invalide du cœur</b>, par <span class="sc">Maurice Rostand</span>.</li>
-<li><b>Ne forçons pas notre destin</b>, par <span class="sc">Paul Brulat</span>.</li>
-<li><b>L’Age d’Or</b>, par <span class="sc">Edmond Jaloux</span>.</li>
-<li><b>Mouti, Chat de Paris</b>, par <span class="sc">Charles Derennes</span>.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1925, by</span> Vald Rasmussen.<br>
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c b xlarge">Mireille<br>
-des Trois Raisins</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Depuis quatre générations, de père
-en fils, les Rabier régnaient sur la
-Maison.</p>
-
-<p>C’était la plus vaste, la mieux tenue
-de la rue des Trois Raisins.</p>
-
-<p>Fondée par le bisaïeul le jour du
-Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
-étage par l’aïeul, embellie par le père
-qui, ayant le goût du faste, avait
-fait exécuter des peintures artistiques
-dans le salon et acheté un piano, elle
-était échue, par voie d’héritage, à
-M. Adolphe.</p>
-
-<p>La discipline y était exacte, la propreté
-méticuleuse, le personnel stylé,
-les boissons de qualité, la clientèle
-choisie.</p>
-
-<p>Le dernier des Rabier n’avait qu’à
-s’y laisser vivre grassement. Son rôle
-consistait à procéder à l’achat des
-liquides, à se mettre au piano pour
-faire danser les visiteurs avec ces dames,
-à pousser le plus possible à la consommation
-de la limonade et si des
-gens turbulents menaient tapage, à
-les déposer proprement dans la rue.</p>
-
-<p>Au reste, le poing de M. Adolphe
-étant connu, non seulement dans la
-ville, mais dans les environs, il était
-bien rare que des perturbateurs franchissent
-le seuil du 17.</p>
-
-<p>Depuis des années, cela n’arrivait
-plus, en somme, que deux fois l’an :
-le jour du tirage au sort et le jour du
-conseil de revision. Mais, en ces circonstances,
-M. Adolphe, sachant ce que
-l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs,
-montrait de l’indulgence à
-l’égard des conscrits.</p>
-
-<p>Il n’intervenait qu’à la toute dernière
-extrémité, lorsque, sous l’influence
-de libations trop nombreuses,
-cette jeunesse promise à l’héroïsme
-prétendait s’y préparer en attaquant
-le matériel.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille, femme de M. Adolphe,
-assumait la gestion de la Maison.</p>
-
-<p>Un lustre et demi durant, elle en
-avait été la pensionnaire la plus sérieuse,
-la plus diligente au travail.</p>
-
-<p>Aussi, quand, à la mort de M. Rabier
-le père, M. Adolphe avait pris
-la suite du commerce, s’était-il conformé
-à la tradition inaugurée par
-le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun
-mâle de la lignée ne s’était soustrait.</p>
-
-<p>Cette tradition exigeait que la plus
-ancienne, la plus entendue de ces dames
-fût promue à la dignité d’épouse et
-se vît confier la charge de Directrice.</p>
-
-<p>M. Adolphe s’y étant soumis comme
-ses ascendants, M<sup>me</sup> Mireille avait revêtu
-l’uniforme dont elle avait vu
-parée chacune de ses maîtresses depuis
-qu’elle appartenait à la carrière
-et que portait avec une particulière
-distinction M<sup>me</sup> Rabier la mère, enlevée
-trois ans auparavant à l’affection
-des siens et à l’estime de ceux
-qui l’avaient connue.</p>
-
-<p>On sait que cet uniforme se compose
-d’une jupe de satin noir, d’un
-corsage de même étoffe et de même
-couleur, corsage échancré afin de corriger
-ce que l’ensemble pourrait présenter
-de trop austère, mais pas assez
-ouvert cependant pour induire le client
-de passage, ou nouvellement arrivé
-dans la ville, à manifester des intentions
-auxquelles, sous peine de perdre
-rang, une directrice ne saurait prêter
-l’oreille.</p>
-
-<p>Quand, la veille de la cérémonie
-nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
-celle qui, le lendemain, serait son épouse,
-il lui passa au cou, comme symbole de
-la dignité dont elle allait être investie,
-la lourde chaîne d’or jaune ceinte
-par toutes les femmes de la famille
-depuis que l’arrière-grand-père l’avait
-déposée dans la corbeille de mariage
-de la pensionnaire à qui il donnait
-son nom.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille reçut cette relique avec
-une reconnaissance émue. Et comme
-elle était femme de devoir autant
-que femme de cœur, elle forma le vœu
-d’égaler en perfections celles qui en
-avaient été parées.</p>
-
-<p>Encore qu’elle fût dépourvue de
-morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
-de ses compagnes, elle les licencia.
-Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent.
-Il était logique et conforme
-aux nécessités de la discipline qu’en
-passant à l’honorariat et en devenant
-patronne, M<sup>me</sup> Mireille entendît
-n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».</p>
-
-<p>De même qu’on ne concevrait point
-qu’un officier fût nommé dans le régiment
-où il a servi comme simple soldat,
-ce qui serait l’exposer au tutoiement
-de ses camarades de la veille,
-on ne saurait, à moins d’entamer le
-principe de la hiérarchie, admettre
-qu’une directrice pût subir la familiarité
-de femmes en compagnie de
-qui elle a travaillé.</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> Mireille voulut que cette
-séparation nécessaire s’opérât de façon
-à laisser bon souvenir à ses anciennes
-amies qui, plus tard, ne le pourraient
-évoquer sans attendrissement.</p>
-
-<p>Le soir du mariage (c’était le dernier
-qu’elles dussent passer dans la
-Maison), elle leur offrit un excellent
-dîner que M. Adolphe et elle-même
-présidaient et auquel assistaient plusieurs
-habitués, choisis parmi les plus
-distingués.</p>
-
-<p>L’Armée, la Magistrature, le Barreau,
-les Lettres, les Arts, l’Administration
-et le Haut Enseignement y
-étaient représentés.</p>
-
-<p>La porte blindée était close, la lanterne
-éteinte.</p>
-
-<p>La table fleurie, chargée de cristaux
-et d’argenterie, avait été dressée dans
-le salon. Toutes les lampes étaient
-allumées.</p>
-
-<p>Sous leurs serviettes, pliées en forme
-de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires
-trouvèrent un petit cadeau.
-Les larmes leur vinrent aux yeux.
-Elles se levèrent pour aller embrasser
-M<sup>me</sup> Mireille qui pleurait en leur
-rendant leurs baisers.</p>
-
-<p>On mangea solidement. On but bien
-et du meilleur. Au dessert, trois de
-ces dames qui, au cours de leur existence
-aventureuse, avaient fait quelques
-stages dans des cafés chantants,
-émurent l’assistance en détaillant des
-romances élégiaques.</p>
-
-<p>Le représentant de la Magistrature
-imita le phoque à ravir, celui du Haut
-Enseignement souleva des acclamations
-en faisant, avec sa bouche, le bruit
-du rabot, de la scie et de la râpe à bois.</p>
-
-<p>On applaudit longuement le Barreau
-en la vénérable personne d’un
-des avocats les plus justement estimés
-du département et qui exécuta la
-danse du ventre avec un talent si
-remarquable que nul ne s’offusqua de
-certains de ses mouvements, peut-être
-exagérément lascifs.</p>
-
-<p>L’Armée brilla, comme de juste, dans
-des exercices de force et d’adresse.</p>
-
-<p>Puis, M. Adolphe se mit au piano
-pour faire danser son monde.</p>
-
-<p>De temps en temps, un couple
-disparaissait. Monsieur et Madame
-feignaient de ne point le remarquer.
-Puisque, ce soir, la Maison
-était fermée, la caisse devrait l’être
-aussi.</p>
-
-<p>Et M. Adolphe qui, dans ses heures
-de vanité, aimait à répéter : « Au 17,
-depuis le Sacre de l’Empereur, pas
-un particulier n’est monté pour rien »,
-M. Adolphe était heureux de penser,
-lorsque ses invités le quittèrent, qu’à
-l’occasion de son mariage, ils avaient
-mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui,
-sans bourse délier.</p>
-
-<p>— Ça nous portera bonheur, avait-il
-dit en pressant la main de M<sup>me</sup> Mireille,
-quand les pensionnaires qui devaient
-prendre un train de nuit furent
-allées chercher leurs valises.</p>
-
-<p>Empaquetées dans de vieux imperméables
-déteints soigneusement boutonnés
-jusqu’au col, coiffées de misérables
-chapeaux datant de plusieurs
-années, gantées de laine noire ou cachou,
-montrant des visages démaquillés,
-livides ou rougeauds, des paupières
-fanées, des lèvres flétries, elles
-étaient maintenant alignées dans le
-salon comme des servantes dans le
-couloir d’un bureau de placement.</p>
-
-<p>Toutes ressentaient une grande
-émotion à se trouver pour la dernière
-fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter
-à jamais, où une partie de leur vie
-s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient
-une soudaine tendresse.</p>
-
-<p>Leurs regards s’attachaient au lustre,
-aux glaces qui en réfléchissaient les
-lumières, aux tables de marbre, aux
-banquettes de peluche, à l’étagère aux
-liqueurs, au piano.</p>
-
-<p>— Allons, allons, ne nous attendrissons
-pas, prononça avec autorité
-M. Adolphe en frappant dans ses mains.</p>
-
-<p>Il étreignit ces dames à tour de
-rôle, les baisa sur chaque joue, les
-passa à Mireille qui fit de même.</p>
-
-<p>Et la porte de la Maison se referma
-derrière elles qui, les jambes molles, le
-corps incliné et l’inquiétude au cœur,
-allaient dans la nuit, dans la pluie,
-dans le vent, vers leur pauvre avenir…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>La chambre conjugale était celle
-des parents, des grands-parents, des
-arrière-grands-parents de M. Adolphe.</p>
-
-<p>C’est entre ses murs, dans son alcôve,
-que celui-ci était né, comme son
-père et son aïeul.</p>
-
-<p>Un examen même superficiel du mobilier
-eût permis à l’historien de fixer,
-à quelques années près, l’époque où
-l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse
-de la Maison.</p>
-
-<p>Ce lit à bateau, cette table ronde
-en marbre gris noir, ces fauteuils et
-cette bergère, dont les bras étaient des
-cols de cygne sculptés dans l’acajou,
-cette pendule d’albâtre et de bronze
-doré, flanquée de vases de porcelaine
-décorés de fleurs peintes, étaient du
-plus pur style Restauration.</p>
-
-<p>Meubles, bibelots, accessoires, constituaient
-un ensemble. Visiblement, ils
-avaient été achetés en une seule fois,
-quelque quinze ans après la fondation
-de l’établissement, au moment que,
-celui-ci reposant désormais sur des
-bases solides, ses propriétaires avaient
-estimé pouvoir s’accorder quelque confort
-personnel.</p>
-
-<p>Le psychologue pénétrant dans cette
-pièce eût été renseigné sur le caractère
-de ceux qui s’y étaient succédé.</p>
-
-<p>Malgré les caprices de la mode, malgré
-la frivole manie qui incite chaque
-génération à bannir les objets qui charmèrent
-la précédente, les Rabier avaient
-continué de vivre parmi ceux choisis
-par l’arrière-grand-père. Et cela attestait
-qu’en cet intérieur, se transmettait une
-vertu dont on peut affirmer qu’elle
-fait la force principale des familles
-provinciales françaises : le respect
-des aînés.</p>
-
-<p>En franchissant le seuil du paisible
-asile où une nouvelle vie allait
-commencer pour lui, M. Adolphe entendit
-l’appel de sa race.</p>
-
-<p>Il fut violemment, délicieusement
-ému, en y faisant entrer celle qu’il
-avait élue afin qu’elle fût la compagne
-de ses bons comme de ses mauvais
-jours, et, si Dieu l’accordait, la mère
-d’un Rabier qui, cinquième du nom,
-continuerait en cette vieille demeure
-la tradition des aïeux.</p>
-
-<p>C’est avec une pieuse ferveur que
-les deux époux échangèrent leur premier
-baiser et nouèrent leurs corps
-en renouvelant les serments que, le
-matin, ils avaient prêtés d’abord à
-l’Hôtel de Ville, devant le représentant
-de la République Française, puis
-en l’Église Cathédrale, devant celui de
-Dieu sur la terre.</p>
-
-<p>Le lendemain, faute de personnel,
-la Maison resta fermée. Le surlendemain,
-elle rouvrait son huis percé d’un
-judas grillagé. Les portières des établissements
-voisins pouvaient voir, assise
-dans le tambour, et tenant une
-broderie à la main, une gaillarde brune,
-un peu moustachue, aux fortes hanches,
-aux puissantes mamelles.</p>
-
-<p>C’était M<sup>me</sup> Lucie, cousine germaine
-de M<sup>me</sup> Mireille, que celle-ci avait déterminée,
-pour devenir sa collaboratrice
-au 17, à quitter l’établissement
-de Toulon où elle travaillait encore
-l’avant-veille.</p>
-
-<p>Robuste comme un gendarme, brave,
-inflexible, femme de tête par surcroît,
-elle excellerait à la fois dans l’appel,
-le guet et la défense.</p>
-
-<p>Elle saurait décider le promeneur
-timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait
-de loin le client indésirable,
-l’évincerait de la voix et au besoin
-du poing et, s’il essayait de pousser
-la porte, la lui jetterait au visage.</p>
-
-<p>Le train de l’après-midi amena les
-cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement
-étudié leurs dossiers et
-examiné leurs photographies, M<sup>me</sup> Mireille
-avait engagées par l’intermédiaire
-d’une agence de Lyon à laquelle,
-depuis plus de vingt ans, les Rabier
-s’adressaient pour les réassortiments et
-qui, toujours, leur avait donné pleine
-satisfaction.</p>
-
-<p>Il suffit à M. Adolphe de traverser
-le salon où elles attendaient que sa
-femme vînt les recevoir pour discerner
-que M<sup>me</sup> Mireille montrerait, dans
-l’exercice de ses nouvelles fonctions,
-des aptitudes égales à celles qu’elle
-avait affirmées dans son métier de
-dame.</p>
-
-<p>Cette constatation lui procura une
-joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir
-maintes fois entendu dire à ces messieurs
-du Commerce, de l’Industrie
-et de la Banque, combien il est décevant
-de promouvoir des subalternes,
-même excellents, à des postes directoriaux.
-Tant d’entre eux s’y révèlent
-insuffisants, voire parfaitement inaptes.</p>
-
-<p>Donc, M<sup>me</sup> Mireille avait, du premier
-coup, choisi le personnel le plus
-qualifié pour attirer le visiteur, lui
-plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents
-retours.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Joujou était blonde, un peu
-blafarde sans doute, mais un coup de
-houppe lui donnerait un teint de rose
-et l’on devinait que, sous ses hardes
-fatiguées, elle avait des seins comme
-des melons d’un louis, de larges bras,
-d’énormes cuisses, une croupe de jument.</p>
-
-<p>Les jours de foire et de marché,
-elle aurait la préférence des gens de
-la montagne et de la plaine qui, leur
-bétail ou leurs produits vendus, ont
-coutume de venir casser quelques écus
-rue des Trois-Raisins et se montrent
-d’autant plus empressés auprès des
-belles, d’autant plus généreux envers
-elles qu’elles sont plus imposantes par
-le volume. Mais M<sup>me</sup> Joujou serait également
-beaucoup demandée par les jeunes
-gens, les tout jeunes gens qui, la nuit,
-se tordent sur leurs couches et couvrent
-leurs oreillers de si ardents baisers
-en dédiant les premiers spasmes
-de leur neuve virilité à la servante
-qu’ils n’osent entreprendre, à telle
-amie de leur mère, ou à telle parente
-dont l’ample poitrine exerce tant
-d’attrait sur eux qui, voici peu
-d’années, ont quitté le sein nourricier.</p>
-
-<p>Au 17, M<sup>me</sup> Joujou serait l’initiatrice.</p>
-
-<p>Et plus tard, beaucoup d’hommes
-faits songeraient à elle, à l’odeur de
-sa chair, à la molle douceur de son
-corps. Les uns, les optimistes, les simples,
-avec reconnaissance, les autres,
-les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes,
-avec l’amer regret de n’avoir
-pas eu la révélation de l’amour entre
-d’autres bras et dans un autre lieu.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Carmen était, en brune, la réplique
-de M<sup>me</sup> Joujou. Elle aussi aurait
-du succès auprès des débutants.
-Mais M<sup>me</sup> Mireille, dont elle rappelait
-un peu le physique, la destinait
-surtout à l’emploi qu’elle-même avait
-tenu avec prestige auprès des sous-officiers
-du régiment de hussards.</p>
-
-<p>Ces messieurs ne comptent pas
-parmi les meilleurs clients. Peu riches
-dans l’ensemble, enclins à la turbulence,
-ils constituent pourtant, par
-leur nombre et leur assiduité, un fonds
-sérieux. Ils apportent un appoint
-presque régulier à la recette journalière.
-Assujettis en outre au Règlement
-sur le Service des Places, ils
-ne viennent qu’à certaines heures et
-précisément à celles où l’élément
-civil est rare. Réduisant au minimum
-l’inaction des pensionnaires, ils ne
-leur causent jamais de surmenage.</p>
-
-<p>Et c’est encore une considération
-qui mérite qu’on s’y arrête.</p>
-
-<p>Enfin, M. Adolphe entendait que,
-chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
-trouvât toujours ce qu’elle apprécie.</p>
-
-<p>A n’en point douter, brigadiers-fourriers,
-maréchaux des logis et adjudants
-feraient fête à M<sup>me</sup> Carmen.</p>
-
-<p>Grande, élancée, M<sup>me</sup> Andrée, dont
-le cheveu était châtain et le teint ambré,
-montrait une parfaite distinction.</p>
-
-<p>Elle serait la femme de demi-caractère
-que bien des chefs d’industries,
-bien des directeurs de magasins choisiraient
-pour se donner l’illusion de
-tenir entre leurs bras telle de leurs
-employées ou de leurs dactylographes
-jugées par eux inaccessibles.</p>
-
-<p>Nonobstant qu’elle eût dépassé la
-trentaine, M<sup>me</sup> Zizi devait à sa taille
-exiguë, à son défaut de poitrine et de
-hanches, à son visage triangulaire, à
-ses cheveux courts et à la puérilité
-savamment étudiée de son élocution,
-de pouvoir être, au 17, « la petite
-fille ».</p>
-
-<p>Elle travaillerait peu, mais rapporterait
-gros lorsque, tard dans la nuit,
-un notable de la ville, tout fébrile,
-tout tremblant de secrètes, d’inavouables
-convoitises, se glisserait, col
-du pardessus relevé, chapeau enfoncé
-sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins
-et viendrait soulever le marteau
-de la Maison.</p>
-
-<p>Dents serrées, il murmurerait, à travers
-le judas, les deux syllabes qui
-forment le nom de Zizi. M<sup>me</sup> Lucie
-ferait des difficultés pour ouvrir. Elle
-poserait des conditions. Le quidam les
-accepterait vite, très vite, afin d’être
-admis à étreindre enfin, lui aussi,
-son illusion.</p>
-
-<p>Car, n’est-il pas dans la destinée
-des dames, surtout des dames de province,
-de n’être presque jamais prises
-pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par
-le passant ?</p>
-
-<p>Les autres chalands, les habitués,
-ceux qui sont fidèles à certaines d’entre
-elles, qui les attendent quand, d’aventure,
-elles sont occupées, ne les considèrent-ils
-point comme des doubles,
-des répliques de femmes désirées par
-eux sans espoir et dont ils prononcent
-les noms en prenant leur âcre plaisir ?</p>
-
-<p>C’est une chose qu’on sait dans les
-Maisons, et dont on ne s’offusque
-point, car on y pratique l’indulgence
-et l’on y connaît le cœur des hommes,
-des pauvres hommes qu’il faut si souvent
-consoler lorsqu’ils viennent faire
-la débauche.</p>
-
-<p>Habituées à s’entendre donner des
-noms qu’elles ne reçurent en baptême
-ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent
-dans la profession, ces dames ne s’indignent
-pas, ne sourient pas.</p>
-
-<p>Elles pressent sur leurs seins celui
-qui vient de livrer son douloureux
-secret et disent avec un accent maternel :</p>
-
-<p>— Ça ne fait rien, mon petit… Je
-t’assure que ça ne fait rien !… Tu
-m’as tout de même donné beaucoup
-de bonheur !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou, diminutif de Bamboula,
-était la négresse indispensable à
-tout établissement d’une certaine classe.</p>
-
-<p>Elle n’aurait pas d’emploi très défini,
-de spécialité ni, selon toute vraisemblance,
-d’amis attitrés.</p>
-
-<p>Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie,
-la curiosité de la Maison.</p>
-
-<p>Outre le casuel (l’expérience est
-faite depuis longtemps que les dames
-de couleur ont de l’action sur l’homme
-isolé, pénétrant pour la première fois
-dans une maison), chaque habitué, civil
-ou militaire, éphèbe ou grison,
-l’élirait certainement de temps en
-temps.</p>
-
-<p>Les messieurs, même les plus graves
-et quels que soient leur âge ou leur
-situation, n’ont-ils pas le droit de
-rire un peu ?</p>
-
-<p>Et ne doit-on pas se prêter avec
-indulgence à leurs petites folies quand
-elles ne font de mal à personne ?</p>
-
-<p>En attendant l’arrivée de M<sup>me</sup> Mireille,
-les nouvelles pensionnaires regardaient
-les peintures qui décoraient
-les murs du salon.</p>
-
-<p>Sous une frise où l’on voyait des
-amours roses se poursuivant et folâtrant
-ingénûment, des panneaux rectangulaires
-représentaient, fort décolletées
-ainsi qu’il convient et mutines
-à souhait, l’Espagnole à mantille et
-à castagnettes, l’Italienne à tambourin,
-la Russe bottée de rouge, la Japonaise
-à la robe fleurie de chrysanthèmes,
-la négresse vêtue d’un étroit
-pagne bleu de ciel.</p>
-
-<p>— Ton portrait, Bambou, dit
-M<sup>me</sup> Zizi.</p>
-
-<p>Cela fit rire M<sup>mes</sup> Joujou, Carmen et
-Andrée. M<sup>me</sup> Bambou, ne sachant si
-elle devait être mortifiée ou flattée,
-prit le parti le plus sage. Elle imita ses
-compagnes, ce qui lui permit de montrer
-une denture magnifique sertie d’or.</p>
-
-<p>Les rires s’apaisèrent. M<sup>mes</sup> Joujou
-et Carmen chuchotaient. Soudain,
-M<sup>me</sup> Joujou éleva la voix.</p>
-
-<p>— Moi, ma petite, la première fois,
-c’était à Brest, avec un officier de
-marine.</p>
-
-<p>— Moi, à Saint-Mihiel, avec un général,
-un général de cavalerie.</p>
-
-<p>— Moi, dit M<sup>me</sup> Bambou, en Louisiane,
-sur une plantation…</p>
-
-<p>Mais elle n’acheva point. Madame
-paraissait. Toutes se levèrent.</p>
-
-<p>D’un coup d’œil expert, la directrice
-inspecta chacune. L’envoi était
-complet, conforme à la commande, il
-n’y avait rien à dire.</p>
-
-<p>En deux temps, M<sup>me</sup> Mireille les mit
-au courant du Règlement de la Maison,
-les prévint qu’elle serait inflexible sur le
-chapitre de l’ordre, de la propreté et
-de la discipline, fit miroiter les bénéfices
-qu’elles pourraient réaliser si elles
-savaient pousser les visiteurs à la limonade,
-les avisa que, conformément aux
-prescriptions de la police locale, elles
-seraient autorisées à sortir à tour de
-rôle, un après-midi par semaine, sous
-réserve de ne point circuler en ville,
-où leur présence risquerait de causer
-scandale, et de s’aller promener dans
-la campagne. Puis elle les conduisit à
-leurs chambres.</p>
-
-<p>Le soir même, les cinq pensionnaires
-débutaient.</p>
-
-<p>Parfaitement idoines à leurs rôles
-respectifs, toutes faisaient preuve d’une
-égale ardeur à l’ouvrage. Promptes
-sans jamais montrer de hâte, enjouées
-ou réservées selon les circonstances,
-elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir
-de leurs amis que les consommations
-fussent souvent renouvelées.</p>
-
-<p>La clientèle montra qu’elle ne regrettait
-point l’ancien contingent.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Sous la ferme direction de M<sup>me</sup> Mireille,
-la Maison connut un accroissement
-de vogue et M. Adolphe se félicita
-d’avoir si judicieusement choisi la
-compagne de sa vie, l’associée qui
-l’aiderait à grossir le patrimoine familial.</p>
-
-<p>A toute occasion, à tout anniversaire,
-on vit les preuves de sa prospérité
-et de sa satisfaction sur M<sup>me</sup> Mireille
-dont les doigts, les oreilles, les
-bras et le corsage se chargeaient de
-bijoux cossus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Il eût été injuste, il eût été cruel
-qu’une semblable union demeurât stérile.
-Dieu la bénit. Une fille naquit.</p>
-
-<p>Elle causa, quelques heures durant,
-une déception à ses parents.</p>
-
-<p>Cet anneau femelle dans la chaîne
-des Rabier qui, depuis tant d’années,
-ne comportait que des mâles, perturbait
-les conceptions de M<sup>me</sup> Mireille
-et de M. Adolphe qui se demandaient
-selon quel rythme se transmettrait
-désormais la Maison…</p>
-
-<p>Mais nul ne saurait reprocher longtemps
-de n’avoir pas tout à fait la
-forme de son rêve à l’enfant né de lui
-et qui commence de s’agiter dans un
-berceau.</p>
-
-<p>Penché sur le visage fripé, aux paupières
-encore closes, qui faisait tant
-d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe
-éprouva soudain une telle émotion que
-ses yeux se mouillèrent…</p>
-
-<p>— Ce petit bout… ce petit bout ! disait-il.
-Quand on pense que c’est nous
-deux !… Nous deux réunis… fondus…</p>
-
-<p>Éperdu de tendresse et de reconnaissance,
-il prit avec précaution dans
-ses bras celle qui restait toute meurtrie
-de l’offrande douloureuse qu’elle
-venait de faire.</p>
-
-<p>Et, comme pour lui apporter une
-consolation dont elle n’avait plus
-besoin, puisque, en elle aussi, venait
-de se former un sentiment nouveau
-dont la force et la douceur l’étonnaient
-en même temps qu’elles la ravissaient,
-il murmura :</p>
-
-<p>— Nous lui donnerons bientôt un
-petit frère.</p>
-
-<p>Elle tourna vers lui son visage : Un
-sourire dolent errait sur ses lèvres.
-Une flamme luisait dans ses yeux.</p>
-
-<p>M. Adolphe comprit qu’elle était
-déjà prête à souffrir de nouveau pour
-que la fortune ne tombât point tout
-entière en quenouille et que le nom se
-perpétuât au 17.</p>
-
-<p>Il l’en aima davantage.</p>
-
-<p>Afin de se bien démontrer à eux-mêmes
-que rien ne subsistait de leur
-désillusion première, ils déclarèrent la
-fillette à l’état civil sous les prénoms
-d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec
-tant d’amour pour le donner au fils
-qu’ils avaient espéré.</p>
-
-<p>Son baptême fut l’occasion d’une
-fête charmante, répétition de celle
-que, le soir de leur mariage, M<sup>me</sup> Mireille
-et M. Adolphe avaient offerte
-à l’ancien personnel et à quelques
-habitués de marque.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>La guerre éclata.</p>
-
-<p>M. Rabier, le père, comptait trop
-de puissantes relations pour que son
-fils, ayant atteint l’âge de la conscription,
-n’eût point été déclaré impropre
-au service militaire malgré sa
-parfaite conformation et une force
-dont on parlait déjà avec respect.</p>
-
-<p>Tous les hommes mobilisables partirent.</p>
-
-<p>M. Adolphe resta à son poste, à son
-piano, à sa limonade.</p>
-
-<p>Pendant la première quinzaine d’août,
-si lourde, si chaude, si chargée d’électricité
-et d’angoisse, la Maison chôma
-presque complètement. Messieurs les
-sous-officiers du régiment de hussards
-étaient à la frontière. Beaucoup de
-clients civils avaient rejoint leurs corps.
-Les autres, écrasés, vivaient dans
-l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
-demeures que pour aller, le soir,
-quêter des nouvelles, commenter les
-événements sur les places ou analyser
-le communiqué dans les cafés.</p>
-
-<p>Toute joie de vivre avait disparu. Nul
-ne pensait à se rendre au 17, où, dans
-le Salon, parcimonieusement éclairé
-maintenant, les dames restaient penchées
-de longues heures, cigarettes aux
-lèvres, sur les tables de marbre, à
-faire des réussites.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille songeait à licencier son
-personnel, à fermer sa maison, à partir
-avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée
-pour la Bretagne ou la Normandie.</p>
-
-<p>Au bord de la mer qu’elle ne connaissait
-point, vers quoi, depuis tant
-d’années, allaient ses désirs et ses rêves
-de recluse, que, sur la foi des romances
-dont elle était nourrie, elle imaginait
-comme un domaine fabuleux et enchanté,
-elle passerait les deux mois,
-les trois mois au plus que, selon les
-augures, dureraient les hostilités.</p>
-
-<p>Mais, aux premiers jours de septembre,
-lasse de tant de recueillement,
-de torpeur et d’austérité, la
-ville secoua sa tristesse. La vie y prit
-une intensité nouvelle.</p>
-
-<p>Chacun éprouvait un besoin de
-mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée
-le 2 août, elle se repeupla par
-l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
-que l’approche de l’ennemi avait
-affolés, de soldats de tous âges, de
-toutes armes, de toutes couleurs, qu’on
-entassait dans les édifices publics, de
-médecins et d’infirmières, d’officiers
-sans troupes, et d’« assimilés » dont
-les costumes, aux formes, aux teintes,
-aux insignes inconnus, insoupçonnés
-même, surprenaient.</p>
-
-<p>Les hôtels refusaient du monde. Cafés
-et restaurants, plus éclairés, plus
-bruyants que jamais, faisaient en une
-journée plus de recettes qu’autrefois
-en un mois.</p>
-
-<p>La rue des Trois-Raisins profita de
-la prospérité générale. Elle eut sa part,
-sa large part de cet argent que l’État
-répandait avec une si magnifique générosité
-qu’il coulait de toutes les mains.</p>
-
-<p>Le soir, une foule ardente et pressée,
-où les uniformes dominaient, roulait
-dans l’étroite venelle.</p>
-
-<p>Dans chaque maison, la portière
-devait, pour éviter l’encombrement,
-dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée
-derrière son judas, elle tenait
-ses verrous poussés et laissait entrer un
-client seulement lorsqu’un autre sortait.</p>
-
-<p>Au 17, l’affluence était telle que
-M<sup>me</sup> Mireille avait décrété la suppression
-du choix. Une affiche, calligraphiée
-par M. Adolphe qui avait une assez
-jolie main, en informait respectueusement
-le visiteur. Désormais, celui-ci
-monterait avec la première pensionnaire
-libre. En raison des circonstances
-créées par l’état de guerre, il
-n’y avait plus de spécialités.</p>
-
-<p>Les temps étaient désormais au travail
-en série.</p>
-
-<p>Malgré l’élan, l’enthousiasme qui
-les animaient, ces dames étaient débordées.</p>
-
-<p>Aussi M<sup>me</sup> Mireille dut-elle songer
-à augmenter son effectif. Mais l’agence
-lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui
-répondit que, depuis le début de septembre,
-dans toute l’étendue du territoire,
-la demande dépassant l’offre, il
-ne restait plus sur le marché une seule
-dame disponible.</p>
-
-<p>Il fallait agir, improviser, comme on
-improvisait partout : au front, dans les
-hôpitaux et les usines de munitions.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie, qui avait le sentiment
-du devoir, l’esprit de famille et savait
-se plier aux nécessités, offrit
-spontanément de faire le salon avec
-les pensionnaires. Elle écrirait à son
-frère pour lui proposer de la remplacer
-à la porte. Il avait dépassé la
-cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait.
-Il était solide comme un
-chêne. Son seul défaut était d’aimer le
-vin. On le surveillerait.</p>
-
-<p>Le frère accepta. Le contingent fut
-donc porté à six. Mais il était encore
-insuffisant.</p>
-
-<p>Résolue à tailler flèche dans tout
-bois pourvu qu’il fût solide, M<sup>me</sup> Mireille
-se rendit dans un bureau de placement.
-Elle y engagea quatre servantes
-que leurs maîtres mobilisés
-avaient congédiées. Elle les amena, les
-fit monter dans sa chambre, les mit
-au courant de ses desseins.</p>
-
-<p>Deux refusèrent avec violence et
-menacèrent de se plaindre à la police.
-Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent
-d’aller quérir deux amies
-qui, certainement, ne feraient point
-de difficultés : le soir même, le 17
-pouvait résister à l’assaut avec dix
-amazones qui, toutes, savaient le prix
-du temps et ne ménageaient point leur
-peine.</p>
-
-<p>M. Adolphe travaillait lui aussi à
-plein cœur.</p>
-
-<p>La raie soigneusement faite, ses cheveux
-noirs ourlés comme une vague sur
-le front et au-dessus de l’oreille droite,
-la moustache cosmétiquée formant un
-chapiteau ionique renversé, il circulait
-entre les tables, ramassait à poignées
-l’argent qu’il enfouissait à mesure
-dans la poche de son pantalon,
-une immense poche de cuir qui lui
-battait le genou et dont, tous les
-quarts d’heure, il versait le contenu
-dans le tiroir-caisse.</p>
-
-<p>Promenant dans le salon le regard
-du maître, il criait au garçon, dès
-qu’il apercevait des verres vides :</p>
-
-<p>— Gustave, on a soif au six !</p>
-
-<p>— Gustave, renouvelez à l’as !</p>
-
-<p>Et Gustave servait diligemment,
-bière, menthe verte, bénédictine ou
-cognac à l’eau.</p>
-
-<p>Ah ! les soirs magnifiques, les soirs
-glorieux, les soirs inoubliables du quatrième
-trimestre de 1914 ! Jamais on
-ne revivra cela ! Jamais le commerce
-ne connaîtra une telle ère de prospérité !</p>
-
-<p>Lorsque, le dernier client parti et
-ces dames, recrues de fatigue, couchées,
-M. Adolphe et M<sup>me</sup> Mireille
-faisaient leurs comptes avant de s’aller
-reposer, ils éprouvaient une sorte de
-vertige tant leur paraissait folle l’allure
-à laquelle ils avançaient sur la route
-de la fortune.</p>
-
-<p>— C’est trop beau ! disait M<sup>me</sup> Mireille
-oppressée, dont les larmes mouillaient
-les magnifiques yeux d’ombre,
-Tu verras, il nous arrivera sûrement
-quelque chose…</p>
-
-<p>M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait.
-Il lui faisait lire, sur un calepin
-soigneusement tenu à jour, le
-chiffre de leur dépôt à la banque et
-la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille souriait entre ses
-larmes et son mari songeait avec orgueil
-que lui, Rabier, quatrième du
-nom, avait su, en quelques mois, augmenter
-d’un quart le bien paternel.</p>
-
-<p>— La belle vie ! disait-il, la belle
-vie !… Et ça ne fait que commencer !…</p>
-
-<p>Car, grâce à Dieu, on ne parlait
-plus de guerre courte ! Grâce à Dieu,
-de longs mois, peut-être de longues
-années étaient accordés aux hommes
-et aux femmes de bonne volonté pour
-qu’il leur fût permis de prospérer dans
-l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils
-tenaient de leurs parents.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>— Il nous arrivera sûrement quelque
-chose, répétait M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle n’était que trop bonne prophétesse.</p>
-
-<p>Il arriva ceci : invité, au début de 1915,
-par la voie administrative, à passer
-une visite de récupération, M. Adolphe
-dut à son physique avantageux, à l’harmonie
-parfaite de son corps, à ses
-muscles bien dessinés sous la peau la
-plus saine qui fût, d’être déclaré bon
-pour le service armé.</p>
-
-<p>Dix jours plus tard, il partait pour
-un camp d’où, après six semaines
-d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.</p>
-
-<p>Il n’y resta pas longtemps : quatre
-mois à peine après avoir laissé son
-foyer, il y rentrait libre de tout engagement
-envers l’Armée et la Patrie.</p>
-
-<p>Car la guerre, qui élit partout ses
-victimes, qui ne demande pas aux
-hommes des certificats de bonnes vie
-et mœurs pour en faire des héros,
-ayant pris les deux yeux du soldat
-Rabier, le rejetait…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille qui, plusieurs fois depuis
-la blessure de son mari, avait
-réussi à s’échapper, pour se rendre
-auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher
-le jour qu’on le restitua à la
-vie civile.</p>
-
-<p>A la gare, ils prirent une voiture.
-Mais la rue des Trois-Raisins étant
-trop étroite, tortueuse et mal pavée
-pour qu’un fiacre s’y puisse engager,
-ils descendirent du leur au coin de la
-rue du Saint-Esprit.</p>
-
-<p>Malgré la douleur qui l’étreignait,
-M<sup>me</sup> Mireille éprouvait de l’orgueil à
-guider vers la Maison, sous les regards
-admiratifs et compatissants des portiers
-des établissements voisins, les pas
-de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint,
-coiffé du bonnet de police et qui portait
-sur sa capote la Médaille Miliaire
-et la Croix de Guerre.</p>
-
-<p>— Ce qu’elles te visent ! avait-elle
-murmuré.</p>
-
-<p>Alors, M. Adolphe s’étant assuré du
-doigt que la petite spirale de sa moustache
-cosmétiquée était bien collée à sa
-lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret,
-et défila tête haute, comme à la parade.</p>
-
-<p>Toutes ces dames, à commencer par
-M<sup>me</sup> Lucie et y compris M<sup>me</sup> Bambou,
-l’embrassèrent en pleurant.</p>
-
-<p>Lui, ne proféra pas une plainte,
-n’émit pas une parole de regret.
-Tâtant les murs, les tables, la caisse,
-les chaises, les banquettes, il se dirigeait
-avec une étonnante sûreté.</p>
-
-<p>Les pensionnaires qui, déjà, étaient
-en tenue, avaient fardé leurs visages,
-mis fleurs artificielles et rubans dans
-leurs cheveux, — car l’heure du travail
-était proche, — le regardaient avec surprise
-aller, venir, essayer de reconnaître
-toutes choses.</p>
-
-<p>Elles éprouvaient un grand respect,
-mêlé d’un certain malaise, pour ce
-colosse mutilé, silencieux, dont les
-mains étaient douées d’une vie, d’une
-intelligence qui paraissaient surnaturelles.</p>
-
-<p>Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa
-l’ivoire qui chanta :</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens avec moi pour fêter le Printemps,</div>
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p>On entendit un bruit de sanglot
-étouffé. C’était M<sup>me</sup> Bambou qui ne
-pouvait maîtriser son émotion. M<sup>me</sup> Mireille
-se tourna vers elle, lui fit
-signe de se retirer.</p>
-
-<p>La négresse quitta ses mules, les
-prit en main, sortit de la pièce à pied
-de bas.</p>
-
-<p>M. Adolphe abaissa le couvercle du
-piano, fit une conversion sur le tabouret,
-se leva et, mains en avant,
-traversa le salon.</p>
-
-<p>Suivi de sa femme, qui veillait sur
-chacun de ses mouvements, mais se
-défendait de le toucher, de lui prêter
-assistance pour ne point l’humilier,
-il s’engagea dans l’escalier.</p>
-
-<p>Il monta d’un pas ferme jusqu’au
-premier étage, s’arrêta un temps pour
-s’orienter, alla droit à la chambre
-conjugale. Il en ouvrit la porte et
-but longuement l’air avec une expression
-heureuse.</p>
-
-<p>— La petite ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille alla chercher l’enfant
-dans une étroite pièce, où, sous la surveillance
-d’une jeune bonne, elle jouait
-assise par terre.</p>
-
-<p>M. Adolphe la saisit dans ses bras,
-la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais
-elle poussa des cris si stridents, elle
-le frappa si violemment au visage
-qu’il la rendit à la mère en prononçant
-avec un sourire :</p>
-
-<p>— En voilà une qui ne paraît pas
-avoir beaucoup de goût pour les militaires.</p>
-
-<p>— Ça lui viendra toujours assez
-tôt, répondit M<sup>me</sup> Mireille pour dire
-quelque chose.</p>
-
-<p>Une surprise attendait M. Adolphe
-au salon où il redescendit.</p>
-
-<p>Six messieurs de la ville, six messieurs
-qui occupaient des situations
-également importantes en des domaines
-différents, ayant appris par
-ces dames le jour et l’heure de son
-retour, avaient tenu à apporter au
-mutilé le tribut de leur admiration et
-de leur sympathie apitoyée.</p>
-
-<p>Vêtus et cravatés de noir, ils étaient
-arrivés au 17, sur les pas l’un de
-l’autre, quelques minutes après que
-M. Adolphe était monté au premier
-étage, et avaient pris place en ligne
-sur les deux banquettes voisines de
-la porte donnant accès à l’escalier.</p>
-
-<p>M. Adolphe parut, ils se levèrent.
-M<sup>me</sup> Mireille leur sut gré d’une démarche
-qui lui confirmait en quelle
-considération était tenu celui dont
-elle portait le nom. Pour l’instruire
-de la présence de la délégation, elle
-murmura quelques mots à l’oreille de
-son mari.</p>
-
-<p>A la pâleur subite de son visage, au
-tremblement de ses mains, elle comprit
-qu’il cédait à une émotion que,
-jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.</p>
-
-<p>Mais il eut assez d’ascendant sur
-soi-même pour ne point la laisser voir
-aux notables qui le venaient visiter.
-Et c’est d’une voix ferme que, six
-fois de suite, il murmura : « Merci » en
-recevant la poignée de main que, déclinant
-son nom, sa qualité ou sa
-fonction, selon la mode depuis peu
-lancée par les militaires et que l’élément
-civil commençait d’adopter, chacun
-des visiteurs lui donna.</p>
-
-<p>C’est ainsi que M. Adolphe, héros
-et martyr de la grande guerre, reprit
-possession de la maison de ses pères.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>La vie lui fut douce.</p>
-
-<p>Il se levait tard et appelait sa femme
-qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le
-peignait, ourlait ses cheveux et tordait
-sa belle moustache. Puis elle lui
-passait l’élégante tenue de fine gabardine
-bleu horizon qu’elle lui avait fait
-faire et où brillaient la médaille et la
-croix.</p>
-
-<p>Quand elle lui avait lacé ses hautes
-bottes jaunes, il descendait au salon,
-ouvrait le piano et, presque tout le
-jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il
-préférait.</p>
-
-<p>Muré dans sa nuit, n’ayant plus
-que par l’ouïe et le toucher la perception
-du monde extérieur, il éprouvait
-de grandes voluptés durant les heures
-qu’il passait devant son clavier.</p>
-
-<p>Il acquérait une délicatesse, une sûreté
-de doigté qui l’étonnaient et le
-ravissaient.</p>
-
-<p>Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer
-pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait
-naître en lui une musique qu’il
-ne connaissait point, une musique ne
-ressemblant à aucune de celles qu’il
-exécutait d’ordinaire. Il avait beau
-réfléchir, écouter dans son passé, il ne
-parvenait point à se rappeler où et
-quand il avait entendu ces accords.</p>
-
-<p>Alors, il essayait de les traduire
-sur les touches et, lorsqu’il y réussissait,
-sa joie, son émotion étaient si
-intenses que des larmes coulaient de
-ses yeux morts.</p>
-
-<p>Le soir, il causait avec les visiteurs
-et, parfois, leur racontait « comment
-ça lui était arrivé ».</p>
-
-<p>— J’avais franchi le parapet et
-j’avançais à la fourchette avec les
-autres quand j’ai reçu comme un coup
-de poing dans la figure…</p>
-
-<p>On était impressionné par son calme,
-sa sérénité, la sobriété de son récit.
-Jamais il ne se plaignait, jamais il
-ne regrettait cette lumière qui paraît
-si précieuse aux clairvoyants qu’ils
-préféreraient, croient-ils, mourir plutôt
-que d’en être privés.</p>
-
-<p>Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son
-infortune avec tant de facilité, conservât
-une telle égalité d’humeur, trouvât
-encore un tel charme à la vie, il
-haussait les épaules et expliquait :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas si terrible que l’on
-pense… D’abord, lorsque la chose vous
-tombe dessus, comme à moi, vous
-êtes tellement content d’en être revenu,
-tandis qu’un si grand nombre
-de camarades y ont laissé toute la
-bête, que vous vous dites : « Tout
-de même j’ai eu le filon. »</p>
-
-<p>« Alors, vous passez vos journées à
-tâter vos bras, vos jambes, votre
-coffre intacts… et la nuit, vous vous
-réveillez pour faire l’inventaire de
-votre personne… Vous ne pouvez vous
-rassasier de cette joie… et les jours
-passent et ça vous donne le temps de
-vous habituer au noir, de comprendre
-que ce n’est pas une couleur aussi
-triste que vous le supposiez quand
-vous pouviez les voir toutes…</p>
-
-<p>« Et puis, il y a autre chose : petit
-à petit, vous vous apercevez que vos
-mains dont vous ne vous étiez servi,
-jusque-là, que parce qu’elles vous
-étaient utiles, vous procurent du
-plaisir.</p>
-
-<p>« Vous découvrez que vous aimez
-caresser les choses, vous vous amusez
-à deviner de quelles matières elles sont
-faites.</p>
-
-<p>« Enfin, il y a surtout votre oreille
-qui saisit mille bruits que vous n’aviez
-jamais entendus, qui s’entraîne au
-point que, par elle, vous arrivez à
-comprendre tout ce qui se goupille
-autour de vous.</p>
-
-<p>« Ainsi, moi, quand je suis dans une
-compagnie, comme me voilà, je n’ai
-pas besoin de demander de combien
-de personnes elle se compose, ni d’attendre,
-pour le savoir, que chacun ait
-parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit
-des respirations me renseigne : tant de
-monde en tout, tant d’hommes, tant
-de femmes, je ne me trompe jamais.</p>
-
-<p>« Et je reconnais les gens à leur
-souffle, comme autrefois, je les reconnaissais
-à leur visage. Souvent je fais
-l’expérience avec ces dames… je les
-appelle autour de moi et, sans les toucher,
-je nomme chacune d’elles.</p>
-
-<p>« Quelquefois, quand je suis seul
-ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
-vivre la Maison… Je suis sûr qu’un
-autre, à ma place, n’entendrait rien,
-ne comprendrait rien. Moi j’entends
-tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille
-perfectionnée, rien de ce qui se passe
-ici ne m’échappe. »</p>
-
-<p>Le discours se prolongeait. Les auditeurs
-se regardaient avec étonnement.
-Ils se demandaient comment un
-homme pouvait parler avec tant
-de complaisance d’une infirmité, en
-éprouver et en montrer tant d’orgueil.</p>
-
-<p>M. Adolphe, dont, vraiment, depuis
-sa blessure, tous les sens de perception
-s’étaient tellement affinés que, parfois,
-il paraissait doué de divination, savait
-l’effet que produisaient ses paroles sur
-ceux qui les écoutaient.</p>
-
-<p>Ne voulant pas laisser croire qu’il
-souffrît en secret et tâchât à dissimuler
-ses regrets derrière l’abondance
-de ses propos, il se mettait à fredonner
-un air, se levait, allait s’asseoir au
-piano.</p>
-
-<p>Mais il ne jouait pas ainsi qu’il
-jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni
-la même musique. Il jouait comme
-autrefois, comme avant, pour faire
-beaucoup de bruit, des morceaux
-dont l’effet est certain sur la clientèle,
-depuis des lustres, dans toutes
-les maisons du monde : <i>La Marche
-des P’tits Pierrots</i>, <i>Sous les Ponts de
-Paris</i>, ou encore <i>Max ! Max ! Ah
-qu’t’es rigolo !</i>…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>M. Adolphe avait repris la direction
-de la limonade que, pendant son
-absence, M<sup>me</sup> Mireille avait assumée
-à son honneur, comme toute tâche qui
-lui échéait.</p>
-
-<p>Quand il avait notifié sa volonté,
-elle avait été atterrée.</p>
-
-<p>Elle connaissait trop les messieurs,
-elle savait trop que le plus honorable
-d’entre eux acquiert — ou retrouve — une
-mentalité d’étudiant chapardeur
-dès qu’il pénètre dans une Maison,
-pour supposer qu’ils se priveraient
-de filouter un aveugle, fût-il
-un aveugle de guerre.</p>
-
-<p>Pour se comporter honnêtement, le
-client a besoin de se savoir strictement
-tenu à l’œil. Si l’on ne prend la
-précaution de le faire payer avant de
-monter, il tentera de s’esquiver en
-descendant. S’il a cinq ou six soucoupes
-à régler, il s’arrangera pour
-en glisser une ou deux sous la banquette.
-C’est bien connu.</p>
-
-<p>Et puis, il y a les parcimonieux
-qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
-resteraient une heure devant leurs
-verres vides. Ils sont plus nombreux
-qu’on ne le croit quand on n’est pas
-du métier : petits commerçants, rentiers
-modestes, fonctionnaires à revenus
-limités, qui se feraient scrupule, en
-consacrant de trop fortes sommes à
-leurs menus plaisirs, de grever exagérément
-le budget familial.</p>
-
-<p>Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il
-son double rôle de surveillant
-et d’encaisseur ?</p>
-
-<p>Consciente de la catastrophe qui
-se préparait, M<sup>me</sup> Mireille avait été
-tentée, pour la conjurer, de supplier
-son mari de renoncer à son dessein,
-de rester au piano.</p>
-
-<p>Mais elle s’était rendu compte qu’en
-lui parlant ainsi, elle lui causerait un
-immense chagrin. Elle n’en avait pas
-eu la force.</p>
-
-<p>Elle s’était donc résignée à le voir
-circuler à tâtons devant les tables,
-à recevoir ce qu’on voulait bien lui
-donner.</p>
-
-<p>Au temps qu’il mettait à remplir
-sa poche de cuir, au peu de fois
-que, pendant la soirée, il l’allait vider,
-il constatait lui-même qu’en dépit du
-nombre plus élevé des pensionnaires
-et des clients, la limonade ne donnait
-plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux
-de 1914 quand il avait ses deux
-yeux bien clairs, bien ouverts sur le
-salon et sur ses hôtes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille essayait de veiller à
-la recette, de se trouver dans le voisinage
-de son mari lorsqu’il ramassait
-l’argent, d’envoyer le garçon renouveler
-les consommations.</p>
-
-<p>Mais M. Adolphe sentait la présence
-de sa femme.</p>
-
-<p>Il s’énervait et s’irritait. Des paroles
-amères ou brutales passaient
-ses lèvres. Parfois même il serrait les
-poings et son visage prenait une telle
-expression de brutalité que M<sup>me</sup> Mireille
-avait peur…</p>
-
-<p>Alors elle retournait docilement à
-la caisse.</p>
-
-<p>Et, lorsque tout le monde reposait,
-que, seule dans la Maison silencieuse,
-elle veillait pour faire les comptes
-de la journée, elle mesurait le tort
-que le héros causait à la communauté
-en s’obstinant à vouloir s’acquitter
-d’un office pour lequel il n’était plus
-qualifié.</p>
-
-<p>Excellente administratrice, bonne
-épouse, mère prévoyante, elle se désespérait
-et ne pouvait que former le
-vœu de trouver en son esprit assez
-de ressources pour parer au désastre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Depuis de longues années, chaque
-mois, à date fixe, le 17 recevait la
-visite d’une très vieille femme, la
-mère Casimir, dite Casi, dont la profession
-était de lire dans le passé et
-de prédire l’avenir.</p>
-
-<p>Sa clientèle se composait d’artistes
-de cafés-chantants, de dames en maisons
-et de celles qui, par convenances
-personnelles, préfèrent exercer isolément
-leur état.</p>
-
-<p>Le rayon d’action de la dispensatrice
-d’oracles était assez étendu. Casi,
-connaissant par cœur l’horaire des
-trains, visitait presque toutes les villes
-du département où sa tournée se poursuivait
-selon un itinéraire fixé une
-fois pour toutes et dans un délai
-immuable : trente jours.</p>
-
-<p>— La méthode et la ponctualité
-sont les secrets du succès, répétait-elle.</p>
-
-<p>Séduites par sa sagacité, dès la
-première consultation qu’elle leur
-avait accordée, et induites désormais
-à une aveugle confiance en ses prédictions,
-les clientes de M<sup>me</sup> Casimir
-savaient donc exactement la date de
-son passage.</p>
-
-<p>— Si Casi n’est pas morte, ce qui
-arrivera tout de même bien un de ces
-quatre matins, disaient-elles, nous allons
-la voir s’amener demain.</p>
-
-<p>Et, de fait, le lendemain, Casi faisait
-son entrée.</p>
-
-<p>Depuis qu’on la connaissait, elle portait
-le même costume, quels que fussent
-temps et époque de l’année : robe
-d’alpaga gris foncé à volants, palatine
-chaudron, ornée d’une ruche de
-satin, et capote à brides garnie d’un
-bouquet de violettes dont la pâleur
-allait grandissant de mois en mois.</p>
-
-<p>Un parapluie immense et trois réticules
-de drap brodés de fleurs au
-canevas dont elle passait les cordons
-à son avant-bras complétaient l’équipage
-de Casi.</p>
-
-<p>Elle était courtaude, très grasse,
-marchait avec difficulté, montrait, en
-un visage d’empereur romain à quadruple
-menton, des yeux fort rusés
-et un sourire tellement fixe, tellement
-toujours semblable à lui-même, qu’on
-l’eût supposé provoqué à perpétuité
-par quelque intervention chirurgicale
-qu’eût subie la vieille femme.</p>
-
-<p>— Ah ! mes belles !… s’écriait-elle haletante
-dès le seuil franchi, j’ai bien
-cru que je ne vous reverrais jamais.
-Figurez-vous que j’ai été malade à en
-mourir !… C’est mon asthme qui est
-cause de ça… Enfin, n’en parlons plus…
-Et vous ? Toujours jolies à ce que je
-vois ! Ah ! la jeunesse !…</p>
-
-<p>Ces dames s’empressaient.</p>
-
-<p>— Vous prenez quelque chose, Casi ?</p>
-
-<p>Elle se défendait mollement.</p>
-
-<p>— Un petit verre ?</p>
-
-<p>Casi se laissait tenter.</p>
-
-<p>— Allons ! C’est bien pour ne pas
-vous refuser, pour qu’il ne soit point
-dit que je vous ai fait un affront.
-Mais pas d’alcool. Parce que, vous
-savez, l’alcool, c’est la mort des personnes,
-surtout quand elles commencent,
-comme c’est mon cas, à être
-sur l’âge.</p>
-
-<p>— Alors quoi ? Choisissez, Casi.</p>
-
-<p>— Ce sera donc un petit rhum.</p>
-
-<p>— Gustave, un rhum pour Casi !</p>
-
-<p>Gustave survenait, Casi lampait le
-liquide d’un seul coup et reposait le
-verre devant elle. Connaissant la manœuvre,
-le garçon clignait de l’œil
-et versait une nouvelle ration à la
-devineresse qui la dégusterait lentement,
-à lèvres gourmandes, pendant la
-séance.</p>
-
-<p>Selon les préférences de chacune,
-Casi interrogeait, avec un bonheur
-égal, les cartes, les lignes de la main,
-le blanc d’œuf ou la flamme d’une
-bougie.</p>
-
-<p>Mais elle se refusait à faire le marc
-de café, déclarant de ses collègues qui
-prétendaient y lire la vérité :</p>
-
-<p>— Ce sont toutes des charlatanes
-garanties sur facture, et qui volent
-l’argent des pratiques. M<sup>me</sup> Veuve Casimir
-ne mange pas de ce pain-là.</p>
-
-<p>Bien entendu, l’on n’insistait point.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille, qui avait été l’une
-des clientes les plus assidues de Casi
-et aussi l’une des plus convaincues de
-son infaillibilité, s’était abstenue, depuis
-son mariage, par respect humain,
-de la consulter : dans sa situation, elle
-n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse
-devant le personnel. Mais que
-de fois, au cours de ses heures de doute,
-de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté
-de s’être privée de ces formules
-qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient
-réconfort et espoir !</p>
-
-<p>Néanmoins, elle avait eu assez de
-volonté pour se priver des bons offices
-de la sibylle.</p>
-
-<p>Or, voici qu’un fait nouveau lui
-faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
-recourir.</p>
-
-<p>Souvent, depuis son retour, M. Adolphe
-avait été repris par l’idée de donner
-un petit frère à Aimée-Désirée et s’en
-était ouvert à sa femme.</p>
-
-<p>Avec ce sens des réalités qui jamais
-ne l’abandonnait, M<sup>me</sup> Mireille
-avait représenté qu’il ne serait point
-sage de mettre semblable projet à
-exécution en une période où il y
-avait à faire front à tant de travail.</p>
-
-<p>D’un commun accord, il avait donc
-été décidé qu’on attendrait la signature
-de la paix ou tout au moins celle
-de l’armistice pour réaliser ce rêve.</p>
-
-<p>Mais la guerre se prolongeant au delà
-de toutes les prévisions, M. Adolphe
-formula son souhait de nouveau.</p>
-
-<p>Estimant qu’il n’aurait rempli sa
-mission terrestre aussi longtemps que
-ne serait assurée la transmission de
-son nom, il ne pouvait se résigner à
-attendre la fin des hostilités, ce qui,
-au train dont allaient les choses, risquait
-de se produire lorsque la saison
-de sa fécondité serait passée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille fut sensible à ces arguments.
-Elle ne se reconnut pas le
-droit de différer plus longtemps la joie
-d’un homme si cruellement atteint
-par l’adversité et qui parlait un langage
-si noble, si judicieux.</p>
-
-<p>Malgré les scrupules qui lui vinrent
-en pensant au désordre et au coulage
-qui se produiraient au 17 pendant
-qu’elle accomplirait sa tâche maternelle,
-elle décida, si elle pouvait
-acquérir la certitude de mettre, cette
-fois, un garçon au monde, d’exaucer les
-vœux de celui qui lui avait tant
-donné.</p>
-
-<p>Ne doutant point que Casi fût capable
-de la renseigner, elle décida
-donc de la consulter.</p>
-
-<p>— Tu me préviendras tout de suite
-de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement
-à M<sup>me</sup> Lucie. Et tu
-t’arrangeras pour que les dames ne
-la voient pas avant moi.</p>
-
-<p>Elle était en effet persuadée que le
-premier oracle émis par la devineresse
-à la toque fleurie était meilleur,
-plus riche de vérité que les suivants.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie avait promis de guetter
-la sorcière et, quand celle-ci se présenta,
-elle alla quérir M<sup>me</sup> Mireille
-qui descendit au salon.</p>
-
-<p>Casi fut si surprise et si flattée qu’elle
-oublia de parler de son asthme.</p>
-
-<p>— Comme je suis heureuse que
-vous me reveniez ! s’exclama-t-elle,
-Depuis si longtemps que vous m’avez
-abandonnée !… C’est donc qu’on a des
-peines, des chagrins ? Ou quelque
-amourette en tête ? Ce serait encore
-bien de votre âge, voyez-vous.</p>
-
-<p>Après avoir déposé son parapluie
-et ses réticules boursouflés sur une
-table, elle s’était assise en geignant.</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce que je vais vous
-faire ? Les cartes, les mains, le blanc
-d’œuf ou la bougie ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille réfléchit.</p>
-
-<p>— La bougie, répondit-elle, se rappelant
-que, jadis, des quatre épreuves,
-celle-ci lui avait toujours donné le
-plus de satisfactions.</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison, dit Casi.
-C’est encore ce qu’il y a de mieux, de
-plus sûr et de plus sincère. Jamais
-la bougie ne m’a menti. Il est juste
-d’ajouter que je sais comme pas une
-la faire parler. Je lui arrache positivement
-ses secrets. Mais quelle fatigue !…</p>
-
-<p>Cette habile transition lui permit
-de laisser entendre, à mots couverts,
-qu’elle avait besoin d’un tonique
-avant de commencer son travail.</p>
-
-<p>Elle lampa donc son premier verre
-de rhum, mit le second, que lui versa
-Gustave, en réserve sur le coin de la
-table, atteignit un de ses réticules et
-en tira une bougie, un chandelier de
-cuivre, une boîte d’allumettes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille s’assit en face d’elle,
-posa les coudes sur la table, mit son
-menton dans la coupe formée par ses
-mains rapprochées.</p>
-
-<p>La flamme jaune brillait en vacillant
-dans la pénombre de la pièce.
-Casi, le dos bien calé au dossier de
-sa chaise et les mains posées à plat
-sur le marbre, suivait des yeux ses
-mouvements.</p>
-
-<p>— Je voudrais savoir une chose,
-une seule chose, murmura timidement
-M<sup>me</sup> Mireille… Si j’ai un second enfant,
-est-ce que ce sera une fille ou un
-garçon ?</p>
-
-<p>Casi continuait de regarder vivre
-la flamme, au centre de quoi, au-dessus
-du point rouge de la mèche, se
-contractait et se dilatait une petite
-palme bleue.</p>
-
-<p>D’une voix étrange, chantante, métallique,
-qui ressemblait si peu à sa
-voix habituelle qu’on eût pu douter
-que ce fût la sienne et croire qu’elle
-sortait d’un des réticules où un gnome
-eût été caché, la vieille dit dans une
-sorte d’extase :</p>
-
-<p>— Je vois, je vois, je vois !… Si la
-Providence bénit une fois encore ce
-beau couple, ce couple d’époux si bien
-assortis, et qui méritent tant de bonheur,
-je vois… je vois très bien, comme
-si, déjà, elle était de ce monde, une
-jolie petite demoiselle toute pareille à
-la première… Ah ! la mignonne demoiselle !…
-Et si, plus tard, la Providence
-bénissait d’autres fois ce beau
-couple, je vois encore d’autres demoiselles,
-de charmantes demoiselles… tout
-un petit pensionnat.</p>
-
-<p>— Pas de garçon ? demanda avidement
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle venait de rompre le charme.</p>
-
-<p>Casi atteignit son verre, y trempa
-les lèvres, souffla sur la flamme et,
-de sa voix naturelle :</p>
-
-<p>— Pas de garçons, rien que des
-filles, et vous pouvez vous vanter
-d’en avoir une de chance !… Parce
-que les demoiselles c’est toujours plus
-gentil avec les mamans. Ainsi, moi
-qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
-Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les
-quatre fers d’un chien. C’est comme
-je vous le dis. Tandis que la fille…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne l’écoutait plus.</p>
-
-<p>Elle déposa un billet sur le marbre,
-se leva, disparut.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Donc il lui était refusé d’exaucer le
-vœu de son mari, de lui donner le fils
-qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été
-si heureuse, si fière de mettre au monde
-afin que le nom des Rabier ne s’éteignît
-point !</p>
-
-<p>Éprouvant une vive douleur en
-même temps qu’une grande humiliation,
-elle se promit de ne plus jamais
-accepter la maternité puisqu’il lui
-était refusé de remplir, dans la famille
-où elle était entrée, la mission pour
-quoi on l’y avait admise. Mais pour
-rester fidèle à son serment, elle
-serait contrainte de recourir au mensonge,
-à la ruse, puisqu’elle ne pouvait
-avouer à M. Adolphe comment
-et par quelle voie elle venait d’acquérir
-la certitude de n’être bonne à engendrer
-que des filles.</p>
-
-<p>Cet homme énergique, cet esprit
-fort, qui se vantait de ne craindre
-rien ni personne, affichait, en effet, le
-mépris le plus insultant pour les vendeuses
-d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes
-les folles qui ajoutent créance
-à leurs dires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>A toutes les tables, militaires et
-civils attendaient, en buvant, que
-d’autres militaires, d’autres civils qui,
-en ce moment, étaient dans les chambres
-avec ces dames, en fussent sortis
-pour les y remplacer.</p>
-
-<p>Portant en équilibre un plateau
-chargé de verres pleins, le garçon,
-dont le visage était baigné de sueur,
-circulait dans la salle surchauffée et
-enfumée.</p>
-
-<p>Alignés sur une banquette, ayant dernière
-eux les effigies de la Russe et
-de l’Espagnole (un client patriote
-avait collé sur le sein de celle-ci un
-papillon imprimé sur lequel on lisait :
-« A bas les Neutres ! »), trois officiers
-anglais très rouges, très excités, menaient
-tapage. Ils riaient, chantaient,
-sifflaient, frappaient à coups de cravaches
-de cuir le marbre de leur table.</p>
-
-<p>De temps en temps, l’un d’eux jetait
-son verre à terre. Alors, tous trois
-hurlaient d’une seule voix :</p>
-
-<p>— Tchampeine !</p>
-
-<p>Le garçon, à qui Mireille avait donné
-l’ordre de ne point laisser attendre
-ces clients fastueux, posait immédiatement
-une bouteille devant eux qui
-faisaient sauter le bouchon en poussant
-de grands rires, s’inondaient,
-par jeu, de vin mousseux, buvaient,
-brisaient leurs verres, répétaient :</p>
-
-<p>— Tchampeine !… Tchampeine !…
-Encore Tchampeine !… Tchampeine…
-Encore !… Encore !…</p>
-
-<p>L’un se leva, balaya la table de sa
-cravache, fit correctement le salut militaire
-et, pour montrer qu’il souhaitait
-de parler, leva la main.</p>
-
-<p>Tous les regards se fixèrent sur lui.</p>
-
-<p>Des rires fusèrent, des applaudissements
-éclatèrent, puis le silence régna.</p>
-
-<p>L’homme émit seulement quelques
-mots. Mais ils eurent pour effet de
-susciter une hilarité plus violente encore
-chez ses camarades.</p>
-
-<p>Au cours de la soirée, M<sup>me</sup> Mireille
-avait remarqué qu’un sous-officier
-français s’était entretenu, deux ou
-trois fois, avec les alliés. Elle alla à
-lui :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’informa-t-elle.</p>
-
-<p>En voyant la directrice parler au
-jeune homme, les Anglais comprirent
-quelle question elle lui posait.</p>
-
-<p>Leur gaîté s’accentua.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Tell her ! Tell her !</span> clamaient-ils.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? répéta
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>L’autre rougit et refusa de répondre.</p>
-
-<p>— Puisque je vous le demande !
-insista-t-elle.</p>
-
-<p>Il se décida. Et, comme s’il avait
-hôte de se débarrasser de sa mission,
-il traduisit littéralement, sans chercher
-de détour ou de périphrase, les
-paroles que venait de prononcer l’officier
-anglais.</p>
-
-<p>— Il a dit : « C’est avec la patronne
-que je voudrais monter. Qu’elle fixe
-son prix. Je paye ! »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne marqua par aucun
-signe extérieur qu’elle était surprise
-ou offensée. Elle regarda son admirateur
-avec indulgence, lui dédia même
-un sourire cordial, et retourna à la
-caisse en lançant par-dessus son épaule :</p>
-
-<p>— Vous pouvez toujours lui répondre
-qu’il repasse demain s’il a le
-temps.</p>
-
-<p>Une fois encore l’interprète traduisit.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">To-morrow ? All right !</span> prononça
-l’Anglais en se rasseyant.</p>
-
-<p>— Tchampeine ! criaient ses amis
-au comble de l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Il se joignit à eux.</p>
-
-<p>Le garçon apporta verres et bouteille.
-Les libations reprirent jusqu’à
-ce que, l’heure de la fermeture étant
-venue, il fallût que M<sup>me</sup> Lucie, son
-frère, M<sup>me</sup> Joujou, M<sup>me</sup> Carmen et
-même M<sup>me</sup> Bambou poussassent les
-trois hommes dans la rue, où, longtemps,
-on les entendit rire, chanter
-et répéter :</p>
-
-<p>— Tchampeine ! Tchampeine !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Restée seule, dans le salon, comme
-chaque nuit, M<sup>me</sup> Mireille avait ouvert
-le tiroir-caisse où, pendant le
-coup de feu, billets, monnaie d’argent
-et billon avaient été entassés pêle-mêle.</p>
-
-<p>Elle séparait le papier du métal,
-réunissait les coupures par catégories,
-mettait en piles pièces et sous,
-procédait enfin méticuleusement au
-décompte de chaque tas dont elle
-inscrivait, à mesure, le montant sur
-un registre.</p>
-
-<p>Mais cette besogne, qu’elle avait
-accomplie si souvent, laissait toute
-liberté à son esprit.</p>
-
-<p>Elle pensait… Elle pensait à Adolphe,
-à son obstination que jamais elle n’aurait
-la cruauté de combattre.</p>
-
-<p>Puis elle pensait à Aimée-Désirée,
-à la dot qu’on lui pourrait amasser
-si l’on savait profiter de cette période
-d’exceptionnelle prospérité, dont, plus
-tard, on s’entretiendrait comme d’une
-chose fabuleuse…</p>
-
-<p>— Nous, maintenant, avec ce qu’on
-a mis à gauche, on aura toujours assez
-pour vivre.</p>
-
-<p>« Si nous pouvions avoir un fils, je
-me ferais moins de soucis. Je me dirais
-que le petit suivrait le même chemin
-que tous les Rabier ont suivi
-avant lui.</p>
-
-<p>« Il reprendrait l’affaire, épouserait
-une femme sérieuse, méritante, connaissant
-le busenesse. Ils arrangeraient
-leur vie tous les deux… et serviraient
-une rente à Aimée-Désirée.
-Mais puisque ça nous est défendu
-d’espérer un garçon !…</p>
-
-<p>« Une fille, c’est des charges, des responsabilités.
-On lui doit plus qu’à un
-fils. La nôtre, dans quelques années, il
-va falloir la faire élever ailleurs, et le
-moment arrivera de songer à la marier.</p>
-
-<p>« A qui la marier ? Dans notre milieu,
-ça manque d’hommes qu’on choisirait
-comme gendres, c’est un fait.
-Dans les autres, on en trouvera difficilement.
-L’esprit du monde est si
-étroit ! Et celui qui voudra, il demandera
-gros pour faire passer la chose
-que la petite est née dans une maison…
-Et ce serait rare qu’il continue
-le commerce… Alors, il faudra de
-l’argent, beaucoup d’argent…</p>
-
-<p>Un sanglot monta à la gorge de
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit
-longuement à la situation,
-essaya de trouver par quels moyens
-elle la pourrait amender.</p>
-
-<p>Un souvenir la harcelait qu’elle voulait
-et ne pouvait chasser : le souvenir
-du temps où elle était simple dame
-et où, sans se parjurer aux yeux des
-hommes qu’elle avait vraiment aimés,
-elle continuait pourtant d’assurer son
-service.</p>
-
-<p>L’amour ne subsiste-t-il point, intact
-et fidèle, au cœur de celles dont
-la destinée est d’en vendre les apparences
-à tout venant ?</p>
-
-<p>Pourquoi ce qui avait été vrai dans
-le passé, ne le serait-il point dans le
-présent ?</p>
-
-<p>Tant d’expériences antérieures ne
-démontraient-elles pas à Mireille que,
-s’il lui arrivait de distraire des messieurs
-riches — qui la paieraient très
-cher — elle ne retirerait rien à son
-mari de la tendresse qu’elle lui avait
-donnée ?…</p>
-
-<p>Ah ! quelle satisfaction ce serait
-pour elle s’il lui était loisible d’obvier,
-par un travail personnel et sans
-d’ailleurs négliger aucune des obligations
-de sa fonction, au manque à
-gagner qu’elle constatait chaque nuit
-avec un déchirement de cœur !</p>
-
-<p>Quelle joie elle ressentirait si elle
-pouvait contribuer à accroître le patrimoine
-de la famille, à enrichir cette
-petite Aimée-Désirée, à la mettre en
-état, pourvu que les hostilités durassent
-seulement deux ans encore,
-de prétendre à un brillant parti !</p>
-
-<p>En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle
-pas à ces femmes de France que politiques
-et journalistes louaient dans
-leurs discours et leurs écrits parce
-que, peinant, au champ, à l’usine, à
-la boutique, y remplaçant les morts,
-les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient
-la fortune individuelle et
-la fortune collective ?</p>
-
-<p>Pourquoi ne lui serait-il pas permis
-d’accomplir son devoir avec le même
-courage tranquille, simple et muet ?</p>
-
-<p>Pourquoi ?…</p>
-
-<p>Les yeux fixés sur les peintures murales
-qu’elle ne voyait pas, elle méditait…</p>
-
-<p>— Pourquoi ? murmura-t-elle. Parce
-que, peut-être, mon cas n’est pas le
-même que celui de toutes les autres.
-Ce que j’ai à donner c’est moi — et
-ce n’est plus à moi ! La seule
-activité dont je sois capable m’est
-interdite depuis que je suis une
-femme mariée, une patentée, une bourgeoise.</p>
-
-<p>Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses
-lèvres répétèrent :</p>
-
-<p>— Une bourgeoise… Je suis une
-bourgeoise… Mireille des Trois-Raisins
-est devenue une bourgeoise !…
-Comme la vie est difficile !…</p>
-
-<p>Ses regards se posèrent sur l’argent
-étalé devant elle et qui représentait
-la recette de la journée. Elle se secoua,
-fit des paquets de billets qu’elle épingla
-et plaça dans un petit coffre de
-fer portatif. Sur ce matelas de papier,
-elle coucha les rouleaux de pièces
-que, pendant sa rêverie, elle avait
-machinalement préparés.</p>
-
-<p>Sa main, passant comme un râteau
-sur le comptoir, fit tomber le billon
-dans le tiroir-caisse qu’elle referma
-à clef.</p>
-
-<p>Elle mit le coffre sous son bras,
-alla s’assurer que la porte blindée
-était bien close, que les verrous en
-étaient poussés, revint au salon, éteignit
-le lustre et, s’éclairant d’une
-lampe électrique de poche, se dirigea
-vers l’escalier.</p>
-
-<p>Depuis des années déjà, chaque nuit,
-à la même heure, elle accomplissait les
-mêmes gestes, mais, jamais, malgré
-l’habitude, elle n’avait pu se défendre
-d’un certain effroi au moment
-qu’ayant éteint la lumière, elle montait
-chez elle, à pas de loup, en
-serrant un trésor sur son sein.</p>
-
-<p>Bien qu’elle sût que le disque de
-clarté qui dansait sur les marches et
-les murs était projeté par l’appareil
-qu’elle tenait à la main, et que, d’un
-coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître,
-M<sup>me</sup> Mireille avait l’impression
-qu’il émanait d’une lanterne
-sourde, portée par quelqu’un marchant
-sans bruit derrière elle et dont les
-doigts allaient étreindre son cou, le
-serrer…</p>
-
-<p>Alors, la sueur mouillait ses tempes
-et fraîchissait sur ses épaules.</p>
-
-<p>Cette nuit, parce qu’elle avait tant
-médité, souffert, pleuré et dépensé de
-sa force de résistance dans le combat
-qu’elle venait de livrer, sa frayeur prenait
-une intensité plus grande encore
-que de coutume. Quand elle arriva
-sur le palier, jambes molles, bouche
-sèche, corps en moiteur, elle haletait.</p>
-
-<p>Elle atteignit le commutateur,
-donna la lumière et put enfin reprendre
-son souffle.</p>
-
-<p>Derrière les portes qui l’entouraient
-et qui étaient celles des chambres
-de ces dames, le sommeil régnait.</p>
-
-<p>— Elles ignorent les soucis, le chagrin,
-murmura M<sup>me</sup> Mireille. Elles sont
-heureuses !… Ah ! ne pas toujours se
-poser des questions !… Être exempte
-de responsabilités !…</p>
-
-<p>Elle se rappelait l’époque où, elle
-aussi, était une simple dame, où il lui
-suffisait de se soumettre à la règle de
-la Maison au lieu d’avoir à la faire
-respecter, de se comporter avec les
-messieurs de façon à les satisfaire,
-l’époque où nul ne dépendait d’elle,
-où, elle aussi, pouvait dormir lorsque
-sa tâche était terminée.</p>
-
-<p>— C’était tout de même le bon
-temps.</p>
-
-<p>Mais elle avait le sentiment de
-l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
-parole comme un blasphème.</p>
-
-<p>Comment pouvait-elle regretter les
-jours où elle n’était rien au 17, rien
-qu’une pensionnaire, une passante
-qu’on avait le droit de chasser à
-toute minute ?</p>
-
-<p>Comment pouvait-elle être assez ingrate
-pour ne pas avoir constamment
-présent à l’esprit ce que la vie lui avait
-apporté, ce que M. Adolphe lui avait
-donné : un nom, une fortune, l’amour,
-la maternité ?</p>
-
-<p>La maternité !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappelait le matin
-de sa délivrance, la déception qu’elle
-avait éprouvée au cours des premières
-heures qui suivirent, puis son émotion
-et celle d’Adolphe qui, les yeux humides,
-balbutiait, éperdu de bonheur :</p>
-
-<p>— Ce petit bout… Ce petit bout…
-Quand on pense que c’est nous deux…
-Nous deux réunis, fondus.</p>
-
-<p>— Aimée-Désirée ! ma fille, notre
-enfant ! murmura M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle se dirigea vers une porte, en
-tourna doucement le bouton, la poussa,
-pénétra dans une étroite pièce où une
-veilleuse, voilée de rose, posée sur une
-commode, répandait une faible clarté :
-c’était la chambre où la fillette et sa
-bonne couchaient.</p>
-
-<p>Roulée dans une couverture brune,
-la domestique dormait, le visage tourné
-vers la muraille.</p>
-
-<p>— Celle-là aussi est heureuse, pensa
-M<sup>me</sup> Mireille, en écoutant le souffle
-puissant et régulier de la montagnarde.</p>
-
-<p>La lueur de la veilleuse venait mourir
-sur un petit lit d’acajou en forme
-d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père
-du bébé qui y était
-étendu avaient passé les premiers ans
-de leur vie.</p>
-
-<p>Paupières abaissées, lèvres disjointes,
-son fin visage entouré de cheveux
-blonds dénoués, Aimée-Désirée
-dormait. Sa main potelée pendait hors
-du berceau.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille posa le coffre de fer et
-la lampe électrique à côté de la veilleuse,
-s’agenouilla sur la descente de
-lit, prit les doigts de la fillette dans
-les siens et y appliqua ses lèvres.</p>
-
-<p>Elle discernait mal quel sentiment
-l’avait poussée à pénétrer dans cette
-chambre, à s’agenouiller devant le lit
-de son enfant, comme si elle avait eu
-à s’accuser d’un crime ou d’une faute.</p>
-
-<p>Comment, si simple, si peu habile à
-s’analyser, aurait-elle compris que, dans
-son trouble, dans son désarroi, elle
-venait, d’instinct, à ce bébé endormi,
-demander un conseil, une ligne de conduite…
-et une absolution, pour le cas
-où, un jour, elle aurait besoin d’être
-pardonnée ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se releva, posa les
-mains sur le bord du petit lit, se pencha
-sur le calme visage puéril, pareil,
-sous la lueur de la veilleuse, à de la
-cire à peine rosée — et dont elle attendait
-obscurément qu’il l’inspirât — mais
-qui ne lui apprit rien.</p>
-
-<p>Des larmes roulèrent sur ses joues.</p>
-
-<p>Elle sentait une torpeur l’envahir.
-Sa pensée se paralysait progressivement.
-Il lui semblait qu’un rideau de
-brumes s’interposait entre elle et ses
-soucis.</p>
-
-<p>Et cette impression lui était très
-douce.</p>
-
-<p>Dans son sommeil, la domestique
-balbutia quelques syllabes confuses.
-Le son de cette voix ranima M<sup>me</sup> Mireille,
-dissipa sa torpeur, la remit en
-état de souffrir. Elle saisit de nouveau
-la main d’Aimée-Désirée, la baisa,
-reprit son coffre, sa lampe électrique
-et sortit de la chambre pour rentrer chez
-elle, plus lourde d’anxiété que jamais.</p>
-
-<p>En se glissant auprès de M. Adolphe
-endormi, elle était torturée par l’indécision
-et lorsque, vers le matin, elle
-fut enfin accueille par le sommeil,
-elle n’avait encore trouvé le chemin
-de son devoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, vers la fin de l’après-midi,
-M<sup>me</sup> Mireille faisait sa quotidienne
-tournée d’inspection dans les
-chambres afin de s’assurer que tout
-y était en ordre, pour le service du
-soir, lorsque sa cousine la rejoignit :</p>
-
-<p>— Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.</p>
-
-<p>— Lequel ?</p>
-
-<p>— Celui qui a fait un discours.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il veut ?</p>
-
-<p>Mains ouvertes de chaque côté du
-corps, M<sup>me</sup> Lucie montra qu’elle ignorait
-les desseins du visiteur.</p>
-
-<p>— Il ne sait que répéter : « Patronne,
-patronne », dit-elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappela la scène de
-la veille au soir, l’offre que lui avait
-adressée l’officier et sa propre réponse.</p>
-
-<p>Alors, sans qu’elle pût se rendre
-compte pourquoi elle revivait ainsi
-tous ses souvenirs de la nuit, ni comment
-la foule des idées qui s’étaient
-agitées et heurtées en elle s’enchaînaient
-l’une à l’autre, elle évoqua sa
-méditation dans le salon silencieux,
-son désespoir, sa longue station dans
-la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie
-au cours de quoi elle avait si ardemment
-souhaité une inspiration qui ne
-lui était pas venue.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie observait avec surprise
-ce visage soudain pâli, ces yeux aux
-regards fixes, ce front que trois rides
-creusaient entre les sourcils, ces lèvres
-qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.</p>
-
-<p>Elle demanda :</p>
-
-<p>— Que faut-il répondre ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille sursauta.</p>
-
-<p>Quoi, cet homme qui, la veille, lui
-avait lancé, avec l’impudeur et l’inconscience
-que donne l’ivresse, une
-proposition qu’il était interdit à
-M<sup>me</sup> Mireille d’accepter, et qu’elle
-avait considérée comme la boutade
-sans conséquence d’un ivrogne, s’était
-souvenu des mots qu’il avait prononcés !
-Et il était revenu ! Et
-M<sup>me</sup> Lucie demandait ce qu’il fallait
-lui répondre ?</p>
-
-<p>Mais rien !</p>
-
-<p>Il fallait feindre de ne pas comprendre
-ce qui le ramenait dans la
-Maison, faire servir du champagne,
-appeler ces dames et s’arranger pour
-qu’il choisît l’une d’elles.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que je lui dis ? insista
-M<sup>me</sup> Lucie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille haussa les épaules, elle
-s’emporta :</p>
-
-<p>— C’est toujours la même chose,
-alors !… Quand il y a un coup dur
-c’est moi qui suis forcée de m’y coller !
-Ici, c’est empoté, emplâtre et compagnie !
-Ah ! je peux me vanter d’être
-bien aidée !… Tiens, laisse-moi passer,
-J’y vais !…</p>
-
-<p>Elle descendit au salon.</p>
-
-<p>Quand elle y parut, l’officier se leva,
-joignit les talons, se découvrit, rougit,
-eut un rire timide de collégien, et commença
-de parler.</p>
-
-<p>Mais, très vite, il s’aperçut qu’on
-ne l’entendait point. Il en parut fort
-surpris et tout décontenancé. Puis il
-sourit de nouveau, son visage s’éclaira :
-il venait d’avoir une idée.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, prononça-t-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille le regarda sans plus
-comprendre.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, répéta-t-il en montrant
-la négresse au pagne bleu de ciel
-peinte sur le mur. Puis, il fit le geste
-d’appeler quelqu’un et pointa l’index
-vers le sol.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille devina qu’il souhaitait
-la présence de M<sup>me</sup> Bambou. Elle
-prononça très fort :</p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Bambou ? Appeler ?… Ici ?…</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais. <span lang="en" xml:lang="en">She speaks
-english.</span></p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Bambou ! cria M<sup>me</sup> Mireille
-dans l’escalier, un monsieur vous réclame !</p>
-
-<p>La négresse survint.</p>
-
-<p>— Demandez-lui ce qu’il désire.</p>
-
-<p>L’officier parla longuement en se caressant
-le menton avec le pommeau de
-sa cravache.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou, dont le vocabulaire
-comportait des lacunes, se fit répéter
-plusieurs phrases, puis traduisit :</p>
-
-<p>— Il paraît qu’hier soir, vous lui
-avez dit de revenir aujourd’hui pour
-régler un arrangement entre vous
-deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
-se rappelle la chose. Et comme un gentleman
-ne laisse jamais une affaire
-en suspens, il est exact au rendez-vous
-que vous lui avez donné.</p>
-
-<p>— Moi ! s’exclama M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>La négresse poursuivit :</p>
-
-<p>— Il demande la faveur de monter
-quelquefois avec vous l’après-midi,
-vers cette heure-ci. Il donnera ce que
-vous voudrez. Et il a dans son régiment
-deux amis, officiers également, qui
-sont comme ses frères. Ce sont ceux qui
-l’accompagnaient hier soir. Eux aussi
-pourraient venir si vous acceptiez. Et
-eux aussi paieraient bien. Voilà ce
-qu’il m’a chargé de vous répéter.</p>
-
-<p>Continuant à se caresser le menton,
-l’Anglais regardait tantôt M<sup>me</sup> Bambou,
-comme pour s’assurer qu’elle reproduisait
-fidèlement chacune de ses
-paroles, tantôt M<sup>me</sup> Mireille, pour guetter
-l’effet que sa proposition produisait
-sur elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était impassible.</p>
-
-<p>Ni ses regards, ni le pli de sa bouche,
-ni son teint, ne permettaient de discerner
-ses réactions.</p>
-
-<p>Elle éprouvait une impression indéfinissable.
-Il lui semblait que le discours
-qu’elle venait d’entendre et
-qui eût dû l’indigner, lui avait soudain
-restitué son équilibre perdu
-depuis si longtemps, et si vainement
-recherché.</p>
-
-<p>Pour la première fois, depuis des
-mois que, misérable et désemparée,
-elle errait dans une nuit qui lui paraissait
-plus opaque que celle où se mouvait
-Adolphe, elle voyait enfin devant
-soi, elle savait ce qu’elle avait à
-faire.</p>
-
-<p>Les puissances mystérieuses dont
-elle ignorait les noms mais auxquelles,
-dans son fatalisme professionnel, elle
-croyait avec une foi aussi solide que
-celle qu’elle avait dans les oracles, lui
-dictaient son devoir en lui envoyant
-ce militaire étranger.</p>
-
-<p>Pour le salut d’une enfant qui, lorsque
-sa saison serait venue, ne devait
-pas connaître l’opprobre, ces puissances
-ordonnaient à sa mère d’accomplir
-la seule tâche rémunératrice qui lui
-fût familière. Elle n’avait qu’à se soumettre.</p>
-
-<p>A se soumettre et à rassembler
-les souvenirs de son ancienne vie,
-afin de reprendre son état de jadis
-sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
-point exercé depuis plusieurs années.</p>
-
-<p>— Vous pouvez remonter, dit-elle
-à la négresse.</p>
-
-<p>Quand elle fut seule avec l’Anglais,
-M<sup>me</sup> Mireille s’assit. Elle lui coula
-un regard de ses yeux noirs et respira
-largement. L’air, en pénétrant
-dans ses narines dilatées, fit du bruit.
-Sa forte poitrine tendit le satin du
-corsage. L’homme loucha.</p>
-
-<p>Répétant, à son insu, car elle n’avait
-pas une très grande lecture, une plaisanterie
-qu’elle avait entendu prononcer
-bien des fois par un des beaux
-esprits de la ville et qui figure dans les
-œuvres de jeunesse d’un membre de
-l’Académie française, elle demanda :</p>
-
-<p>— Elles n’en ont pas en Angleterre ?</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Please ?</span> s’informa l’officier.</p>
-
-<p>Elle modifia l’expression de son sourire.
-Sans doute celui-ci fut-il de
-qualité, car l’Anglais posa un billet
-de cent francs sur la table.</p>
-
-<p>Sans cesser de sourire, sans cesser
-d’imprimer un mouvement de houle
-à ses seins, M<sup>me</sup> Mireille déplia lentement
-l’index et le majeur.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais, qui, fouillant
-dans la poche extérieure de sa vareuse,
-en tira un autre billet qu’il
-plaça à côté du premier.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille les prit et les glissa
-dans son corsage.</p>
-
-<p>A ce moment, des pas résonnèrent
-dans l’escalier : M. Adolphe sortait
-de sa chambre. M<sup>me</sup> Mireille mit un
-doigt sur ses lèvres. L’officier se
-raidit. Tous deux regardèrent la
-porte.</p>
-
-<p>Bien rasé, bien peigné, la moustache
-soigneusement roulée, vêtu de
-son élégant costume de gabardine, décoré
-de ses deux croix et chaussé de
-ses belles bottes montantes, le héros
-parut. Ses mains cherchèrent les
-tables, glissèrent dessus, et bientôt,
-il était au piano qui commença de
-chanter.</p>
-
-<p>— Je vais vous envoyer M<sup>me</sup> Bambou,
-dit, à très haute voix, M<sup>me</sup> Mireille,
-puis, s’adressant à son mari,
-elle ajouta :</p>
-
-<p>— C’est l’Angliche d’hier soir. Il
-s’en ressent pour l’ébène. Je lui fais
-descendre la chose.</p>
-
-<p>— Ça va, prononça placidement
-M. Adolphe en continuant de caresser
-le clavier.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille adressa à l’officier des
-signes d’intelligence qu’il ne comprit
-point et disparut. M<sup>me</sup> Bambou arriva
-peu après.</p>
-
-<p>Elle le prit par la main, le conduisit
-jusqu’à sa chambre où il trouva, prête
-à le satisfaire, la femme vers qui allaient
-ses convoitises et qui, pour la
-première fois depuis son mariage,
-refit, par devoir, professionnellement,
-c’est-à-dire sans amour, le geste de
-l’amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Le capitaine William-George Ellis
-revint seul plusieurs fois rue des Trois-Raisins.
-Il éprouva, à chaque nouvelle
-visite, la même joie des sens à
-quoi s’ajoutait cette satisfaction que
-donne à l’homme sérieux, et qui sait
-la valeur des choses, l’impression qu’il
-en a pour son argent.</p>
-
-<p>Puis, comme il était exempt
-d’égoïsme, comme, dans toutes les armées,
-il est de tradition de passer à
-ses meilleurs camarades, afin qu’ils
-la puissent apprécier, la femme qui
-vous a réjoui, il présenta ses deux amis
-à celle qui lui avait révélé l’amour
-selon les méthodes françaises, méthodes
-que, sans être taxés de chauvinisme,
-nous sommes fondés à déclarer
-incomparables puisque, dans les
-cinq parties du monde, on le va répétant.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille accueillit les trois
-hommes avec cette correction, cette
-aménité tranquille que sa longue fréquentation
-des messieurs lui avait
-permis d’acquérir et qu’elle tâchait,
-sans toujours y parvenir, à inculquer
-aux dames placées sous sa direction.</p>
-
-<p>Selon les conditions fixées une fois
-pour toutes par le capitaine William-George
-Ellis, ils acquirent, eux aussi,
-licence de tenir entre leurs bras cette
-femme puissante, saine et attentive,
-cette technicienne éprouvée, douée à
-un si haut degré de conscience professionnelle,
-en compagnie de qui ils se
-sentaient en si parfaite sécurité et
-qui marquait tant d’empressement à
-les satisfaire.</p>
-
-<p>Ayant le goût de l’ordre, de la régularité,
-ils décidèrent de faire chacun
-une visite hebdomadaire à leur amie
-commune.</p>
-
-<p>Ils établirent entre eux un roulement
-et choisirent les après-midi du
-lundi, du jeudi, du samedi. M<sup>me</sup> Mireille
-y souscrivit.</p>
-
-<p>Elle les attendait maintenant dans
-la chambre de M<sup>me</sup> Bambou, car
-il avait bien fallu mettre la négresse
-dans la confidence.</p>
-
-<p>Ils arrivaient toujours avec cette
-ponctualité qui caractérise les gentlemen :
-en même temps que le quart
-de quatre heures sonnait à l’Église
-Cathédrale.</p>
-
-<p>Et leur entrée était identique. On
-eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée
-ensemble, ainsi qu’un numéro
-de music-hall. Dès la porte franchie,
-ils faisaient un plongeon, se découvraient,
-se dégantaient, posaient casquette,
-cravache et gants sur une
-chaise, mettaient avec aisance, mais
-sans ostentation, deux billets de cent
-francs sur le marbre de la cheminée,
-puis, mains croisées, rougissant et se
-dandinant, souriaient à M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle était nue sous un péplum transparent
-de soie orange, portait des bas
-rouge-vif, du fard aux joues, du koheul
-aux cils, du bleu aux paupières,
-des œillets dans ses cheveux artistement
-roulés en conque marine.</p>
-
-<p>Et ces visites d’après-midi n’empêchaient
-point qu’ils vinssent, presque
-chaque soir, au salon crier : « Tchampeine !
-Tchampeine ! », boire plusieurs
-bouteilles de ce vin qui versait en eux
-tant d’innocente joie et briser quelques
-verres sur les tables à grand
-coups de leurs cravaches de cuir.</p>
-
-<p>Parfois, ils amenaient des camarades.
-Mais sans doute ceux-ci
-n’étaient point très intimes, puisque
-s’ils les présentèrent, comme il se
-doit, à M<sup>me</sup> Mireille, ils ne demandèrent
-pas à leur amie de disposer
-pour eux des après-midi de liberté
-qu’ils lui laissaient.</p>
-
-<p>Tout ce champagne, largement bu
-et largement payé, tous ces verres
-brisés, comptés six fois leur prix
-d’achat, faisaient entrer dans la caisse
-des sommes appréciables à quoi venaient
-s’ajouter, trois fois la semaine,
-les deux billets de cent francs
-que M<sup>me</sup> Mireille y versait.</p>
-
-<p>Les moyennes, les belles moyennes
-d’autrefois étaient enfin rétablies.</p>
-
-<p>La fortune des Rabier ne courait
-plus le risque de ne point s’accroître
-selon les prévisions qu’autorisaient les
-circonstances exceptionnelles. La dot
-d’Aimée-Désirée serait splendide.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était heureuse, trop
-heureuse d’avoir, par sa seule industrie,
-détourné la catastrophe qui
-menaçait, accompli, en toute simplicité,
-son devoir d’épouse de mutilé
-et de mère pour se demander quelles
-seraient les réactions de M. Adolphe
-si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire
-quel surcroît de travail celle
-qu’il avait associée à sa vie s’imposait
-afin que la famille ne pâtît point de la
-déchéance physique de son chef.</p>
-
-<p>Rien au monde n’aurait pu la déterminer
-à le mettre au courant. Mais
-ce qui l’induisait surtout à vouloir
-garder le silence, c’était l’excès de sa
-délicatesse, de sa sollicitude, de son
-amour.</p>
-
-<p>Il semblait à Mireille que dire à
-Adolphe l’emploi de ses après-midi,
-lui parler de ses nouveaux revenus,
-ce serait lui adresser indirectement un
-reproche, lui rappeler qu’elle devait
-maintenant travailler pour deux. Or,
-elle était incapable de cette vilenie.</p>
-
-<p>Elle dissimulait pour lui, à qui elle
-voulait épargner un chagrin, non pour
-elle qui, ayant découvert où était la
-vérité, n’éprouvait nul remords, mais
-seulement une joie très douce : celle
-que procure la satisfaction du devoir
-accompli.</p>
-
-<p>Bien qu’elle eût adopté cet extérieur
-hautain, distant, autoritaire qu’exigeait
-sa double qualité de femme
-mariée et de directrice, il subsistait
-beaucoup trop d’humilité en elle pour
-qu’elle attachât de l’importance au
-prêt tri-hebdomadaire de ce corps
-innombrablement loué jadis et s’estimât
-coupable envers son mari.</p>
-
-<p>Coupable, elle l’eût été si elle se
-fût donnée pour rien, par amour, par
-caprice, à un homme dont elle se fût
-coiffée.</p>
-
-<p>Mais, puisqu’elle se vendait — et
-très cher — à des indifférents, elle
-était innocente et ne trahissait point
-la foi jurée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille avait même la certitude,
-tant sa conscience était en repos,
-tant elle croyait connaître l’âme
-d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
-elle si, écoutant la voix de l’orgueil
-qui, parfois, lui parlait ainsi qu’à
-toutes les créatures imparfaites que
-nous sommes, elle devenait un jour
-asses avide de louanges pour se vanter
-de sa nouvelle activité.</p>
-
-<p>Mais elle espérait bien que cette
-voix se tairait longtemps et qu’il lui
-serait permis de continuer, sans en
-être infatuée, d’accroître, par son
-travail personnel, la richesse de la
-famille où Adolphe l’avait admise et
-envers qui elle savait toute l’étendue
-de ses devoirs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Malgré la discrétion de M<sup>me</sup> Bambou,
-ces dames n’avaient pu ignorer
-longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi,
-le samedi, un officier de l’armée britannique
-franchissait le seuil de la
-Maison.</p>
-
-<p>Mais, ayant deviné les raisons
-qui avaient déterminé M<sup>me</sup> Mireille
-à reprendre du service actif, elles l’estimaient
-davantage.</p>
-
-<p>Bien qu’elles eussent peut-être été
-fondées à lui reprocher de les avoir
-frustrées de clients riches et généreux,
-qui, sans doute, se fussent accordés
-avec trois d’entre elles si Madame
-ne les avait accueillis, jamais,
-ni par leurs paroles, ni par leur attitude,
-elles ne marquèrent de ressentiment.</p>
-
-<p>Elles montraient tant de réserve,
-elles jouaient l’ignorance avec tant
-d’application, et, alors que d’autres,
-à leur place, eussent profité des circonstances
-pour se relâcher, elles continuaient
-de travailler avec tant de
-stricte gravité, que, parfois, M<sup>me</sup> Mireille,
-qui, cependant, ne nourrissait
-aucune illusion, pouvait se demander
-si, vraiment, son secret était connu.</p>
-
-<p>— Elles sont délicates et parfaites,
-disait-elle.</p>
-
-<p>Et la façon dont son personnel
-se comportait avec elle la consolait,
-dans une certaine mesure, des nouveaux
-soucis qui, depuis quelques semaines,
-l’avaient assaillie.</p>
-
-<p>Ces soucis, qui étaient de deux ordres,
-M. Adolphe les lui causait.</p>
-
-<p>Toujours, il pensait à ce fils que sa
-femme ne lui donnait pas, à ce fils
-qu’il désirait si obstinément pour que
-son nom se perpétuât, pour que la
-famille continuât de régner sur la
-Maison.</p>
-
-<p>Lorsqu’il parlait maintenant de cet
-enfant, ce n’était plus, comme naguère,
-avec attendrissement, mais
-avec nervosité, irritabilité. Très vite,
-il devenait amer et même, parfois,
-proférait une menace :</p>
-
-<p>— Je te dis que je veux un garçon,
-un Rabier… et que je l’aurai !… De
-toi ou d’une autre !… Si tu ne te décides
-pas, un de ces jours, j’en fais
-un à la première venue… et je le reconnais !
-Alors, on verra bien !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était meurtrie. Mais,
-se rappelant ce que lui avait prédit
-Casi en regardant palpiter la flamme
-de la bougie, elle restait inébranlable
-dans sa décision de n’accepter jamais
-plus la maternité.</p>
-
-<p>Et ce n’était pas tout : une fois encore,
-les affaires périclitaient.</p>
-
-<p>Si l’on ne pouvait dire que cette
-situation fût imputable à M. Adolphe,
-du moins s’expliquait-elle par la présence
-constante d’un grand mutilé
-dans la Maison dont, peu à peu, à
-cause de cette présence, notables et
-civils riches s’étaient écartés.</p>
-
-<p>Beaucoup d’entre eux, qui, étant
-d’âge à être mobilisés, avaient pourtant
-réussi à passer à travers les
-mailles des filets qu’aux applaudissements
-des vieillards sanguinaires on
-traînait alors périodiquement sur la
-France afin d’y pêcher tout ce qui
-jouissait d’assez de jeunesse, de force
-et de santé pour mériter d’être envoyé
-au carnage, beaucoup d’entre eux
-éprouvaient un malaise, lorsque, venant
-au 17 dans le dessein de s’y
-dissiper, ils se trouvaient face à face
-avec M. Adolphe.</p>
-
-<p>Ce colosse, vêtu de gabardine, qui,
-lui, connaissait l’enfer loin de quoi
-ils avaient réussi à se tenir, où il avait
-troqué ses yeux contre une médaille
-et une croix, et qui, après avoir
-étonné par sa sérénité, se montrait
-souvent taciturne et parfois irascible,
-se dressait maintenant comme un
-reproche devant ses hôtes.</p>
-
-<p>Même silencieux, il leur disait que,
-là-bas, sur des kilomètres, la terre
-était farcie, fourrée, bourrée de morts,
-que, dans des centaines d’hôpitaux,
-des hommes qui, en réalité, n’avaient
-pas plus de raisons qu’eux-mêmes
-d’être des suppliciés, souffraient et
-mouraient, que, sur toute l’étendue
-du territoire, une multitude de victimes
-pleuraient pour leurs membres
-perdus, leurs corps désarticulés par la
-mutilation ou ruinés par la maladie.</p>
-
-<p>Et, lorsqu’il parlait, racontait ce
-qu’il avait vu, — du temps qu’il pouvait
-encore voir ! — le son de cette
-voix leur était insupportable.</p>
-
-<p>— Il nous embête, celui-là, avec ses
-croix et ses discours, pensaient-ils. On
-ne vient tout de même pas au bobinard
-pour y recevoir des leçons !</p>
-
-<p>Ils vidaient rapidement leurs verres
-et se retiraient.</p>
-
-<p>D’autres, dont les fils ou les gendres
-étaient au front et qui allaient chercher
-au 17 l’oubli de leurs angoisses
-paternelles, en ressortaient, aussitôt
-qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec
-l’effroi d’apprendre un malheur, lorsqu’ils
-rentreraient chez eux.</p>
-
-<p>Hommes jeunes ou déjà sur l’âge,
-qui avaient participé à la démonstration
-de sympathie dont le héros de
-la rue des Trois-Raisins avait été l’objet
-lors de son retour ou s’y étaient
-associés par la pensée, tous, maintenant,
-désertaient l’établissement où,
-seul, l’élément militaire continuait de
-fréquenter.</p>
-
-<p>Sans pouvoir s’en expliquer la cause,
-M. Adolphe constata ces désertions.
-De même, il constata le fléchissement
-des recettes.</p>
-
-<p>— Il y a quelque chose, disait-il
-parfois à M<sup>me</sup> Mireille, quelque chose
-qui ne va pas.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne savait que trop
-ce qui n’allait pas et pourquoi, en dépit
-du sacrifice qu’elle avait fait, dans
-le dessein de la fixer, la fortune, une
-fois encore, se détournait d’eux. Pour
-ne point le dire ou éclater en sanglots,
-elle se mordait les lèvres.</p>
-
-<p>Souvent, il ajoutait :</p>
-
-<p>— Et puis, tu ne surveilles pas ton
-monde. Je suis sûr que tu te laisses
-gruger.</p>
-
-<p>Malgré l’injustice du reproche, elle
-ne répondait pas. Mais, loin de l’apaiser,
-ce silence irritait son mari dont
-l’humeur, si égale naguère, s’aigrissait
-au point que, parfois, il lui arrivait
-de molester ou d’injurier les clients.</p>
-
-<p>— Si ça continue, nous ne reviendrons
-plus, lui avait dit une fois l’un
-d’eux.</p>
-
-<p>Sous un tel outrage à sa personne,
-à sa qualité de mutilé, à son nom,
-à sa Maison, M. Adolphe s’était dressé
-terrible : front livide, lèvres tremblantes,
-mains crispées.</p>
-
-<p>— Mais foutez donc le camp tout
-de suite, nom de Dieu, foutez le camp !…
-Tous !… Tous !… Tous !…</p>
-
-<p>Pour le faire taire, pour le calmer,
-M<sup>me</sup> Mireille s’était jetée sur lui qu’elle
-croyait devenu dément. Il l’avait saisie
-par les poignets et, visage contre
-visage, lui avait crié :</p>
-
-<p>— Toi !… Toi !… Je commence à
-en avoir assez, tu sais ! Je finirai par
-te crever !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille avait blêmi, ces dames
-avaient échangé des regards, le salon
-s’était vidé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Un lundi matin, M. Adolphe dit
-à sa femme :</p>
-
-<p>— Le piano est faux, il faut commander
-l’accordeur pour cet après-midi,
-vers quatre heures.</p>
-
-<p>Le garçon, par qui M<sup>me</sup> Mireille envoya
-chercher l’homme de l’art, rapporta
-sa réponse : occupé toute la journée,
-il ne pouvait venir que le lendemain
-ou le surlendemain.</p>
-
-<p>M. Adolphe réfléchit, compta sur
-ses doigts.</p>
-
-<p>— Qu’on y retourne, ordonna-t-il
-d’une voix impérieuse, et qu’on lui
-dise que je l’attends sans faute jeudi
-à la même heure. Je ne veux de lui
-ni demain, ni après.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille n’avait jamais discuté
-aucune des décisions de son mari. Elle
-dépêcha de nouveau le garçon.</p>
-
-<p>Cette fois, la réponse fut conforme
-au désir du maître.</p>
-
-<p>— Nous réglerons donc cette affaire-là
-jeudi sur le coup de quatre heures,
-prononça-t-il.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>L’accordeur fut exact.</p>
-
-<p>Il prit possession du tabouret que
-M. Adolphe lui céda, mit un diapason
-entre ses dents et commença d’éprouver
-chaque note.</p>
-
-<p>Ponctuel comme s’il se fût agi d’une
-affaire de service, le capitaine William-George
-Ellis, dont c’était le jour, survint
-peu après.</p>
-
-<p>Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire
-vêtue d’une seule tunique de gaze,
-très courte, sans manches, et de bas
-verts, la négresse était assise, cigarette
-aux lèvres, devant un cahier de
-chansons qu’elle feuilletait. En reconnaissant
-le pas de l’Anglais, elle se
-leva, sourit et, selon le protocole établi,
-monta avec lui.</p>
-
-<p>M. Adolphe n’écoutait plus les
-sons émis par l’instrument. Il tendait
-l’oreille vers l’escalier dont chaque
-marche sonnait sous le martèlement
-de la mule de M<sup>me</sup> Bambou et gémissait
-sous la botte de l’officier.</p>
-
-<p>A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle
-se referma. Tout bruit cessa.</p>
-
-<p>M. Adolphe croisa les bras, emplit
-d’air sa poitrine et dit à l’accordeur :</p>
-
-<p>— Maintenant, jouez la <i>Valse des
-Roses</i> un peu <i lang="it" xml:lang="it">forte</i>, sans arrêt, jusqu’à
-ce que je revienne… Et quoi
-qu’il arrive ne vous occupez de rien.
-C’est pour faire une blague !</p>
-
-<p>Il enleva ses bottes qu’il jeta sous
-une banquette, et, mains en avant,
-traversa le salon en fredonnant :</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens avec moi, pour fêter le printemps,</div>
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses…</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="noindent">puis s’engagea dans l’escalier, dont
-il saisit fortement la rampe.</p>
-
-<p>Opérant sur celle-ci des tractions
-successives, il touchait à peine les
-marches qui ne craquaient pas plus
-que si un enfant allant pieds nus les
-eût foulées.</p>
-
-<p>M. Adolphe arriva sur le palier au
-moment que M<sup>me</sup> Bambou le traversait.</p>
-
-<p>En apercevant ce colosse médaillé,
-aux paupières closes, qui allait en
-chaussettes dans l’étroit espace où il
-avait réussi à venir, à la manière d’un
-chat, elle accrocha ses ongles à ses
-dents qui se heurtaient et s’aplatit
-contre une cloison.</p>
-
-<p>Les yeux agrandis, les jambes tremblantes,
-elle haletait.</p>
-
-<p>Et son épouvante s’accroissait de
-cette circonstance : dans le salon
-elle entendait jouer, comme si c’eût
-été par lui-même, la langoureuse
-musique dont l’homme qui était là,
-devant elle, aimait à bercer son inaction
-de l’après-midi.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou n’était pas très éloignée
-de supposer qu’il y avait de la
-sorcellerie dans tout cela et que son
-patron, dont les mains, qui continuaient
-de ramer, atteignirent le mur,
-glissèrent dessus et s’arrêtèrent sur
-une porte, avait le pouvoir de se
-dédoubler.</p>
-
-<p>Puis elle vit ceci :</p>
-
-<p>M. Adolphe sortir un pistolet automatique
-de la poche de sa vareuse,
-l’armer, chercher de nouveau la porte,
-la caresser jusqu’à ce qu’il eut trouvé
-le bouton qu’il tourna et qui grinça.</p>
-
-<p>Mais l’huis résista : le verrou avait
-été poussé à l’intérieur. Une voix féminine,
-la voix de M<sup>me</sup> Mireille, s’éleva
-courroucée.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
-
-<p>M. Adolphe eut un rire muet.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ? répéta la
-voix. Qui est là ?</p>
-
-<p>Reculant d’un pas, puis faisant
-une flexion sur les jarrets, puis donnant
-de l’épaule dans la porte qui
-céda sous la violence du choc,
-M. Adolphe fut projeté plutôt qu’il
-n’entra dans la chambre.</p>
-
-<p>— C’est moi ! dit-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou avait bondi dans l’escalier.
-Quatre détonations qu’elle entendit
-coup sur coup précipitèrent son
-élan.</p>
-
-<p>Sa tunique de gaze s’étant accrochée
-à un barreau, elle se crut poursuivie,
-poussa un cri de bête traquée,
-arracha de son corps l’étoffe légère,
-sauta les marches qui la séparaient
-encore du salon où elle arriva nue,
-hurlante, les yeux fous, les cheveux
-en désordre.</p>
-
-<p>Fidèle à la consigne qu’il avait reçue,
-croyant que la tumultueuse entrée
-de cette négresse frénétique, vêtue
-de bas vert-pomme, faisait partie
-de la blague annoncée, l’accordeur
-continuait de jouer</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p>M<sup>me</sup> Lucie rentrait de la ville.
-M<sup>me</sup> Bambou tomba dans ses bras.</p>
-
-<p>— M. Adolphe vient de tirer sur
-M<sup>me</sup> Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
-dans ma chambre.</p>
-
-<p>Puis elle s’évanouit.</p>
-
-<p>La cousine la poussa sur une banquette :</p>
-
-<p>— Arrêtez donc votre musique à
-la noix, vous, nom de Dieu ! cria-t-elle.
-Et occupez-vous de Madame.</p>
-
-<p>Elle se précipita dans l’escalier.</p>
-
-<p>L’accordeur comprit que, décidément,
-il devait se passer des événements
-exceptionnels. Il termina la
-phrase commencée, rabattit le couvercle
-du piano, fit pivoter son tabouret,
-enleva ses lunettes et considéra
-le corps de bronze qui se tordait sur
-la peluche saumon de la banquette.</p>
-
-<p>— Encore que cette personne de
-couleur soit déparée par des seins un
-peu flasques, elle est assez harmonieuse
-de formes, remarqua-t-il.</p>
-
-<p>Il était fort intéressé par le spectacle
-qui lui était offert, peu ému et
-très perplexe quant aux services qu’il
-pouvait rendre à cette femme dont
-les yeux étaient blancs, les mâchoires
-serrées, qui émettait des cris stridents
-et se retournait les ongles en cardant
-de la si belle peluche.</p>
-
-<p>A tout hasard, il la gifla avec force
-cinq ou six fois et constata qu’il éprouvait
-un certain plaisir à appliquer
-ce traitement.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— En voilà une brute !</p>
-
-<p>— Il tape comme un sourd !</p>
-
-<p>— Voulez-vous la laisser tranquille !</p>
-
-<p>— Il va lui casser les dents, ma petite !</p>
-
-<p>L’accordeur fit volte-face : huit
-femmes aux cheveux enguirlandés de
-faux géraniums, de faux myosotis, de
-fausses capucines, et qui étaient nues
-sous des tuniques de gaze, de mousseline
-ou de surah, se trouvaient devant
-lui.</p>
-
-<p>Au bruit des détonations, elles
-avaient quitté leurs chambres en hâte
-et, se bousculant, étaient descendues
-au salon afin de s’enquérir de ce qui
-se passait.</p>
-
-<p>Bien qu’elles fussent de volumes,
-de teints, de types différents, l’accordeur
-les estima également désirables
-et se félicita que la saison de
-l’amour fût, depuis longtemps déjà,
-terminée pour lui, car il eût été fort
-embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une
-d’elles.</p>
-
-<p>— Mesdames !… Mes hommages !…
-prononça-t-il en s’inclinant.</p>
-
-<p>— On s’en fout de vos hommages,
-répliqua M<sup>me</sup> Carmen qui l’écarta pour
-s’occuper de M<sup>me</sup> Bambou.</p>
-
-<p>Il faut croire que l’intervention dont
-la négresse venait d’être l’objet était
-parfaitement appropriée à son cas,
-puisque son corps, raidi tout à l’heure,
-se détendait, puisque ses mains cessaient
-de griffer et ses jambes de s’agiter,
-puisque, enfin, ses yeux avaient
-perdu leur aspect effrayant et pris
-une expression de douceur et de puéril
-étonnement pour regarder le visage
-de la compagne penchée sur elle.</p>
-
-<p>— Tu me reconnais, mon noiraud ?
-demanda M<sup>me</sup> Carmen avec sollicitude.</p>
-
-<p>— Oui, répondit M<sup>me</sup> Bambou en
-sanglotant à petits coups dans la saignée
-de son bras replié. J’ai froid,
-ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Elle grelottait.</p>
-
-<p>Heureux de démontrer que, malgré
-les apparences selon quoi on venait
-de le juger peut-être un peu légèrement,
-son âme n’était pas tout à fait
-insensible, l’accordeur étendit avec
-beaucoup de soin son pardessus sur la
-négresse.</p>
-
-<p>Considérant tour à tour M<sup>me</sup> Bambou
-et le vieil homme, ces dames ne parvenaient
-point à établir une corrélation
-entre la scène dont elles venaient
-d’être témoins et les détonations qu’elles
-avaient entendues.</p>
-
-<p>Elles échangeaient des regards interrogateurs,
-des hochements de tête,
-des haussements d’épaules, des gestes
-par quoi chacune exprimait à la fois
-son ignorance et son désir d’entendre
-sa compagne émettre une hypothèse
-qu’elle-même ne voulait pas prendre
-la responsabilité de formuler.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?…
-Qui a tiré ? Y a-t-il quelqu’un de
-blessé ? demanda M<sup>me</sup> Joujou à la
-négresse.</p>
-
-<p>Mais celle-ci continua de pleurer et
-ne répondit pas.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Une sorte de hululement vint de
-l’escalier. Toutes les têtes se tournèrent
-vers la porte.</p>
-
-<p>Paupières gonflées, visage tuméfié
-et verni par les larmes, poitrine secouée
-de sanglots, M<sup>me</sup> Lucie parut.</p>
-
-<p>On s’élança vers elle. Elle fit effort
-pour reprendre son souffle.</p>
-
-<p>— Madame est morte, réussit-elle
-à articuler.</p>
-
-<p>Ces dames comprirent. Toutes poussèrent
-le même cri suivi de lamentations
-semblables à celles, qu’en Orient,
-les pleureuses juives modulent sur les
-tombeaux.</p>
-
-<p>— Et l’Angliche ? demanda M<sup>me</sup> Andrée.</p>
-
-<p>— Lui ? Crevé !</p>
-
-<p>— Et M. Adolphe ?</p>
-
-<p>— Il a jeté son revolver dans un
-coin et maintenant… maintenant, il
-est étendu par terre, à côté des deux
-cadavres… Il pleure !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Zizi apporta une chaise, M<sup>me</sup> Lucie
-s’y laissa tomber. Elle posa les
-coudes sur la table, cacha son visage
-dans ses mains.</p>
-
-<p>Entre deux hoquets, elle disait d’une
-voix brisée ;</p>
-
-<p>— Quand on pense qu’il l’a tuée !…
-Tuer une femme comme ça !… Une
-femme qui a tenu la Maison tout le
-temps qu’il a été là-bas… qui avait
-l’œil à tout… qui l’aimait comme on
-n’aime pas quelqu’un !</p>
-
-<p>« Une femme qui était sérieuse et
-dévouée et toujours à l’ouvrage… Qui
-ne savait qu’inventer pour augmenter
-les bénéfices, même qu’elle avait
-trouvé le moyen de faire payer une
-taxe de luxe aux clients !… Et maintenant,
-la voilà morte… elle qui aurait
-fait la fortune de son mari et de
-sa fille… Pauvre Mireille !…</p>
-
-<p>« C’est pas juste !… Non, c’est pas
-juste, car, par le fait, c’est pour lui
-et pour la petite qu’elle avait repris
-le peignoir trois après-midi par semaine. »</p>
-
-<p>Elle suffoqua sous son chagrin et
-poursuivit :</p>
-
-<p>— Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle
-pas prévenu ? Pourquoi ne lui avait-elle
-pas fait toucher les billets qu’elle
-recevait… Il ne se serait pas forgé des
-idées, cet homme… Il n’aurait pas cru
-que c’était pour le plaisir de la chose…</p>
-
-<p>— Trop bonne, dit M<sup>me</sup> Andrée.</p>
-
-<p>— Trop délicate dans ce qu’elle
-était, dit M<sup>me</sup> Joujou.</p>
-
-<p>— Voilà où ça mène, constata M<sup>me</sup>
-Zizi.</p>
-
-<p>— Sainte Mireille ! murmura M<sup>me</sup> Carmen
-en joignant les mains.</p>
-
-<p>Assises sur les chaises, les banquettes,
-les tables, elles sanglotaient…</p>
-
-<p>La nuit tombait dans le salon.</p>
-
-<p>L’accordeur reprit son pardessus et,
-marchant sur la pointe des pieds, se
-retira.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Vingt-quatre heures se sont écoulées.
-La Maison est fermée.</p>
-
-<p>Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare
-des logis où la mort vient de passer.
-M<sup>me</sup> Lucie qui ne peut, encore
-qu’elle le souhaite sincèrement, se défendre
-de songer à son propre avenir
-et se consacrer tout entière à la douleur,
-règne, dolente, silencieuse et hagarde,
-sur ces dames.</p>
-
-<p>Celles-ci, après avoir poussé tant de
-cris, versé tant de larmes, échangé
-tant de réflexions, n’ont plus de pensées,
-ni de paroles. Reprises par leur
-fatalisme, il semble même que la force
-d’avoir du chagrin les ait abandonnées.</p>
-
-<p>Inactives et sordides, elles errent,
-du salon à leurs chambres, où elles s’occupent
-à réunir les quelques pauvres
-objets qui leur appartiennent en
-propre, qu’elles ont apportés lors de
-leur entrée au 17 et qu’elles vont remporter
-puisque, demain, il leur faudra
-partir…</p>
-
-<p>Hier, après le drame, la police, à
-qui M<sup>me</sup> Lucie dépêcha son frère dès
-qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée.
-Elle a emmené M. Adolphe, harcelé
-le personnel de questions, mis les
-scellés sur la chambre de M<sup>me</sup> Bambou
-après avoir fait réparer la porte par
-un menuisier.</p>
-
-<p>Puis, le soir, la foule ayant été chassée
-de la rue où, devant chaque maison,
-les dames formaient des groupes
-bariolés et commentaient l’événement,
-le corps de M<sup>me</sup> Mireille fut
-chargé sur une voiture de l’hôpital
-civil pendant que celui du capitaine
-William-George Ellis était emporté
-par une ambulance automobile de l’hôpital
-anglais.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, une infirmière
-de la Maternité, munie d’un ordre du
-Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée
-qui, déjà, sommeillait dans
-le berceau où, depuis un siècle, tous
-les bébés Rabier avaient dormi et qui
-ne s’éveilla point.</p>
-
-<p>Dès qu’elles furent avisées qu’un officier
-des Armées de Sa Majesté avait
-été assassiné en un lieu où, à moins
-de vouloir offenser tout l’Empire, nul
-ne saurait soutenir qu’un gentleman
-ait jamais mis les pieds, les autorités
-militaires britanniques, concluant à
-un guet-apens, exigèrent de mener
-l’enquête en même temps que la police
-française.</p>
-
-<p>Elles placèrent devant la porte du
-17, avec mission de ne laisser entrer
-ni sortir personne, deux gendarmes
-blonds armés du revolver et de la cravache
-de cuir, vêtus de kaki et portant
-le brassard rouge marqué des
-deux initiales noires M. P.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, toute la matinée, tout
-l’après-midi, des curieux, parmi lesquels
-officiers et soldats anglais en
-grand nombre montraient, par leur
-attitude, qu’ils partageaient l’opinion
-du Commandement quant aux
-circonstances ayant entouré le meurtre
-du capitaine William-George Ellis, ont
-continué de défiler dans la rue.</p>
-
-<p>Regards levés vers les volets fermés,
-ils commentaient avec passion l’événement.
-Les dames portières des autres
-maisons leur fournissaient avec volubilité
-et abondance des détails dont
-ils se montraient friands et que, grisées
-par leur propre éloquence, elles
-inventaient du reste à mesure.</p>
-
-<p>Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins
-où règne la nuit, où les lanternes
-grillagées plaquent, çà et là,
-des taches rouges, les hommes se
-meuvent comme des ombres.</p>
-
-<p>De cette foule enfiévrée monte un
-brouhaha confus, fait de conversations,
-de bribes de chansons, de sifflets,
-d’exclamations et d’appels lancés par
-la voix tentatrice des portières promettant
-mille délices à ceux qui pénétreront
-dans les eldorados dont elles
-ont la garde.</p>
-
-<p>Un bruit de moteur et de ferrailles
-secouées couvre tous les autres : un
-camion automobile de l’armée britannique,
-chargé de soldats, vient de
-s’arrêter perpendiculairement à la rue
-de façon à en obstruer l’issue.</p>
-
-<p>Les hommes sautent sur le pavé
-où sonnent les fers de leurs talons.
-Autant qu’on peut en juger, ils sont
-une trentaine.</p>
-
-<p>Les voici alignés sur deux rangs.
-Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
-avancent lourdement dans la rue au
-pas cadencé.</p>
-
-<p>Des cris de surprise, suivis de cris
-d’effroi, partent de la foule, qui, dans
-un grand bruit de semelles cloutées
-raclant le sol, disparaît comme si,
-d’une seule soufflée, un vent violent
-l’avait emportée jusqu’à l’autre extrémité
-de la rue.</p>
-
-<p>Les dames portières rentrent dans
-les maisons, poussent les verrous.
-Les lumières s’éteignent dans les lanternes.</p>
-
-<p>Les soldats continuent d’avancer.
-Sans un mot, sans un cri, ils se
-jettent sur les deux M. P. en faction
-et les désarment.</p>
-
-<p>Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre
-eux qui portent sur leurs épaules une
-poutre de chêne sont démasqués. Ils
-font face au 17.</p>
-
-<p>Quelqu’un siffle, en deux temps,
-entre ses dents. Sur ce rythme, le
-bélier frappe la porte blindée qui
-résonne, geint, craque, s’abat.</p>
-
-<p>Des hurlements de démentes s’élèvent
-dans la maison où soudain, on
-le discerne entre les lames des persiennes,
-les lumières sont éteintes.</p>
-
-<p>Un commandement :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Light !</span></p>
-
-<p>Quatre torches s’allument. Chaque
-homme tire une lampe électrique de
-sa poche et la Maison absorbe les
-trente soldats de Sa Majesté.</p>
-
-<p>Quand ils paraissent dans le salon,
-ils sont accueillis par le cri de « Vive
-l’Angleterre » poussé par un personnage
-qu’ils ne s’attendaient point à
-trouver là.</p>
-
-<p>Cheveux mêlés, teint cuit, barbe
-non faite, moustache tombante, œil
-éteint, le quidam ricane, se dandine
-et, pour se maintenir en équilibre,
-s’accroche à une table.</p>
-
-<p>— Vive l’Angleterre ! répète-t-il
-avec difficulté. Vivent les soldats de
-la noble Angleterre !</p>
-
-<p>C’est, en personne, le frère de
-M<sup>me</sup> Lucie.</p>
-
-<p>Depuis des mois qu’il tient, dans
-la Maison, l’emploi de portier, qu’il
-est soumis à la triple surveillance de
-sa sœur, de M<sup>me</sup> Mireille et de
-M. Adolphe, il n’a jamais pu boire à
-sa soif.</p>
-
-<p>Il a donc profité du désarroi qui,
-depuis hier soir, règne au 17, pour
-rattraper le temps perdu et consommer,
-en une seule fois, la quantité de
-liquide dont il fut frustré.</p>
-
-<p>— J’ai royalement bu ! murmure-t-il,
-sur le ton de la confidence. Royalement
-bu !… Et ce qu’il y a de rigolo,
-c’est que personne ne s’en est aperçu !…
-Un autre, à ma place, serait saoul…
-Moi pas !…</p>
-
-<p>Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis,
-se touchant le front comme s’il venait
-de retrouver le fil de ses pensées :</p>
-
-<p>— J’ai rudement sommeil !… Alors,
-je vous souhaite le bonsoir, les gars !</p>
-
-<p>Il pose l’index sur ses lèvres.</p>
-
-<p>— Surtout n’allez pas raconter à
-Lucie que vous m’avez rencontré… Elle
-me chercherait des raisons.</p>
-
-<p>Ayant dit, il s’écroule et instantanément
-s’endort.</p>
-
-<p>Les soldats le poussent sous une
-banquette et se mettent en quête de
-ces dames.</p>
-
-<p>Ils n’ont pas besoin de les chercher
-longtemps.</p>
-
-<p>Il leur suffit de monter à l’étage,
-d’enfoncer les portes à coups d’épaules
-ou de bottes pour les trouver pâles,
-tremblantes, claquant des dents, debout
-devant leurs lits.</p>
-
-<p>Qu’importe si, en cette nuit qui est
-pour elles nuit de chômage forcé,
-elles ne sont ni lavées, ni peignées ?
-Qu’importe si elles ont de gros bas
-de coton, des savates éculées, des
-peignoirs de pilou constellés de
-taches ?</p>
-
-<p>Les guerriers sont gens d’appétits
-robustes. Ceux-ci le prouveraient s’il
-en était besoin.</p>
-
-<p>Ils font magnifiquement leur métier
-d’hommes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie qui, en sa qualité de cousine
-et de sous-maîtresse, a essayé de
-leur résister, est la proie de quatre
-gaillards bien décidés à lui faire payer
-cher son indocilité.</p>
-
-<p>L’un a saisi à pleine main sa chevelure
-qu’il a roulée autour de son
-poignet pour ne pas perdre la prise.</p>
-
-<p>Deux autres lui tiennent les bras,
-le quatrième les jambes et c’est ainsi
-qu’on la descend au salon où l’électricité
-a été donnée ainsi qu’aux plus
-beaux soirs.</p>
-
-<p>Entre les mèches qui pleurent sur
-son visage, elle voit toutes ces dames,
-nues comme elle, aux mains de soldats
-qui les immobilisent sur les banquettes
-pour permettre à leurs camarades,
-qu’ils relèveront tout à l’heure,
-d’user d’elles.</p>
-
-<p>Cris de triomphe, vivats, applaudissements
-et rires se mêlent aux
-cris de douleur, aux exclamations rageuses,
-aux sanglots des patientes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie est assise sur une table.
-On l’y renverse. Par les cheveux, les
-mains et les pieds, on l’y maintient.
-On danse, on chante, on vocifère, on
-siffle autour d’elle. Et elle subit tant
-d’assauts que, malgré son habitude
-et sa vigueur, elle s’évanouit.</p>
-
-<p>On la fait glisser sur le marbre. Elle
-tombe sur la banquette.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Andrée, puis M<sup>me</sup> Carmen, puis
-M<sup>me</sup> Bambou, puis M<sup>me</sup> Zizi subissent
-la même épreuve jusqu’à l’évanouissement.</p>
-
-<p>Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs ?
-Et, partant, ne convient-il pas
-qu’ils s’amusent à établir laquelle de
-ces femmes fournira la plus longue
-carrière avant de perdre connaissance ?</p>
-
-<p>Honneur et gloire à la race blonde !
-C’est M<sup>me</sup> Joujou qui est <span lang="en" xml:lang="en">recordwoman</span>.</p>
-
-<p>La meute bat des mains, trépigne,
-siffle, chante devant ce corps blafard,
-aux monstrueuses boursouflures,
-devant ce corps inerte qui, sur le
-marbre blanc, semble celui d’une bête
-morte, tuée pour la boucherie et qu’on
-va dépecer.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span> scande un des
-soldats.</p>
-
-<p>Tous, détachant chaque syllabe du
-ban, répètent en chœur :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span></p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Who is all right ?</span> interroge le
-premier.</p>
-
-<p>— Djoudjou !</p>
-
-<p>Alors, le chef de ban bat la mesure
-et, par trois fois, une immense acclamation
-roule :</p>
-
-<p>— Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !…
-Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !… Hipp
-Hipp ! Hipp ! Hurrah !…</p>
-
-<p>Le frère de M<sup>me</sup> Lucie se réveille.
-Il réussit à se dégager, rampe sur le
-sol, s’assied, jambes écartées, au milieu
-du salon, passe sur son visage
-verni de sueur ses mains chargées de
-poussière.</p>
-
-<p>Les soldats applaudissent.</p>
-
-<p>Le succès qu’on lui fait le flatte.
-Il salue gracieusement, multiple les
-sourires, envoie des baisers, et apercevant
-tout à coup les corps des
-pensionnaires étendus çà et là, pousse
-des gloussements de joie en se frappant
-sur les cuisses.</p>
-
-<p>— Alors, les gars, alors les Alliés,
-c’est la nouba à ce que je vois, la
-grande nouba, s’écrie-t-il.</p>
-
-<p>Il demande à boire.</p>
-
-<p>Comme on ne comprend pas, il fait
-le geste de porter un verre à ses lèvres.
-On lui passe une bouteille. Il s’y
-abreuve avec avidité, puis, aux applaudissements
-renouvelés de l’assistance
-que cet intermède a divertie, il reprend
-son mouvement de reptation
-et disparaît de nouveau sous la banquette
-en hurlant :</p>
-
-<p>— Vive l’Angleterre !</p>
-
-<p>La troupe compte un musicien. Il
-s’assied devant le piano, et voici le
-<i lang="en" xml:lang="en">God save the King</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">Tipperary</i> et
-le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i>.</p>
-
-<p>Un autre prend possession de l’étagère
-aux liqueurs. Il tend à ses camarades
-des verres à bière pleins de
-rhum, de cognac, de chartreuse, de
-kummel, de curaçao.</p>
-
-<p>Trois sergents, qui ont exploré la
-cave, arrivent chargés de paniers.</p>
-
-<p>— Tchampeine ! crient-ils.</p>
-
-<p>On les acclame. L’alcool contenu
-dans les verres est versé sur les corps
-de ces dames. Les bouteilles passent de
-mains en mains, comme des briques
-lancées par des maçons faisant la
-chaîne. Les bouchons sautent. Le vin
-s’échappe des goulots. Des bouches
-le happent.</p>
-
-<p>Et quand le flacon est vide, on le
-jette dans une glace, dans le lustre,
-ou bien on en martèle les touches du
-piano.</p>
-
-<p>Car l’heure n’est plus à la musique,
-ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
-rires.</p>
-
-<p>L’heure est à la force !</p>
-
-<p>Comme s’ils obéissaient à un signal,
-les hommes se lèvent. Beaucoup sont
-très rouges, quelques-uns très pâles.
-Ils chancellent. Mais il leur reste
-assez d’équilibre pour gravir l’escalier
-à la course, se répandre dans
-les chambres, en ouvrir fenêtres et
-persiennes, faire passer dans la rue
-meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore
-et accessoires de toilette — tout
-ce qu’ils peuvent atteindre.</p>
-
-<p>Ils redescendent dans le salon empuanti
-d’alcool, de fumée et de vin,
-dans le salon où tout est détruit.</p>
-
-<p>Tout ? Non ! Il y a encore le piano
-et les tables de marbre.</p>
-
-<p>Un piano, ça se renverse. Et l’on
-danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
-Des tables de marbre ? Il suffit de les
-basculer sur le sol carrelé pour qu’elles
-s’y brisent.</p>
-
-<p>Voilà qui est fait ! Et proprement
-et rapidement fait !</p>
-
-<p>Les vainqueurs quittent la Maison.
-Ils butent sur le tas de meubles brisés
-et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.</p>
-
-<p>Une voix commande :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Oil !</span></p>
-
-<p>Les deux conducteurs de camion
-surviennent, porteurs de bidons de
-pétrole qu’ils éventrent à coups de
-couteau. Le liquide se répand sur le
-bois, les matelas, la lingerie qu’une
-torche enflamme.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Hurrah !</span></p>
-
-<p>La vieille Angleterre qui, jamais,
-n’a pardonné une offense, qui, jamais,
-n’a manqué de châtier durement ceux
-qui attentèrent à son renom ou à ses
-biens, vient de venger le capitaine
-William-George Ellis.</p>
-
-<p><span lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia !</span></p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Et maintenant ?…</p>
-
-<p>Maintenant, M. Adolphe appartient
-à la justice.</p>
-
-<p>Elle peut le frapper ou l’absoudre,
-qu’importe !</p>
-
-<p>Privé de son Antigone, jamais il
-ne rentrera au 17 où, pendant plus
-de cent ans, les siens ont si rudement
-peiné pour acquérir une honnête
-aisance, où il était fondé à espérer
-que, grâce à la guerre longue, il aurait
-l’orgueil, lui, premier de sa race,
-d’asservir la fortune, où, enfin, un
-fils né de sa chair lui aurait succédé.</p>
-
-<p>Les Rabier ont cessé de régner sur
-la Maison…</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br>
-POUR LA COLLECTION</span> « <span class="xsmall">ÉCHANTILLONS</span> »<br>
-<span class="xsmall">LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ<br>
-SUR LES PRESSES<br>
-DE L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE BUSSIÈRE<br>
-SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)</p>
-
-
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
-</body>
-</html>
+<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Mireille des trois raisins | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.b { font-weight: bold; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em small">“ÉCHANTILLONS”<br> +Romans inédits choisis par Charles OULMONT</p> + +<p class="c large b ssf">PIERRE LA MAZIÈRE</p> + +<h1 class="ssf">MIREILLE<br> +DES TROIS RAISINS</h1> + + +<p class="c gap">VALD. RASMUSSEN<br> +168, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span><br> +<span class="small">PARIS</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DANS LA MÊME COLLECTION</p> + + +<p class="c">Déjà parus :</p> + +<ul> +<li><b>L’Ombre et l’Amour</b>, par <span class="sc">Francis de Miomandre</span>.</li> +<li><b>Gamins de Paris</b>, par <span class="sc">Léon Frapié</span>.</li> +</ul> + +<p class="c">En préparation :</p> + +<ul> +<li><b>La Marieuse</b>, par <span class="sc">Charles-Henry Hirsch</span>.</li> +<li><b>L’invalide du cœur</b>, par <span class="sc">Maurice Rostand</span>.</li> +<li><b>Ne forçons pas notre destin</b>, par <span class="sc">Paul Brulat</span>.</li> +<li><b>L’Age d’Or</b>, par <span class="sc">Edmond Jaloux</span>.</li> +<li><b>Mouti, Chat de Paris</b>, par <span class="sc">Charles Derennes</span>.</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c small top4em"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1925, by</span> Vald Rasmussen.<br> +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c b xlarge">Mireille<br> +des Trois Raisins</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Depuis quatre générations, de père +en fils, les Rabier régnaient sur la +Maison.</p> + +<p>C’était la plus vaste, la mieux tenue +de la rue des Trois Raisins.</p> + +<p>Fondée par le bisaïeul le jour du +Sacre de l’Empereur, surélevée d’un +étage par l’aïeul, embellie par le père +qui, ayant le goût du faste, avait +fait exécuter des peintures artistiques +dans le salon et acheté un piano, elle +était échue, par voie d’héritage, à +M. Adolphe.</p> + +<p>La discipline y était exacte, la propreté +méticuleuse, le personnel stylé, +les boissons de qualité, la clientèle +choisie.</p> + +<p>Le dernier des Rabier n’avait qu’à +s’y laisser vivre grassement. Son rôle +consistait à procéder à l’achat des +liquides, à se mettre au piano pour +faire danser les visiteurs avec ces dames, +à pousser le plus possible à la consommation +de la limonade et si des +gens turbulents menaient tapage, à +les déposer proprement dans la rue.</p> + +<p>Au reste, le poing de M. Adolphe +étant connu, non seulement dans la +ville, mais dans les environs, il était +bien rare que des perturbateurs franchissent +le seuil du 17.</p> + +<p>Depuis des années, cela n’arrivait +plus, en somme, que deux fois l’an : +le jour du tirage au sort et le jour du +conseil de revision. Mais, en ces circonstances, +M. Adolphe, sachant ce que +l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs, +montrait de l’indulgence à +l’égard des conscrits.</p> + +<p>Il n’intervenait qu’à la toute dernière +extrémité, lorsque, sous l’influence +de libations trop nombreuses, +cette jeunesse promise à l’héroïsme +prétendait s’y préparer en attaquant +le matériel.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille, femme de M. Adolphe, +assumait la gestion de la Maison.</p> + +<p>Un lustre et demi durant, elle en +avait été la pensionnaire la plus sérieuse, +la plus diligente au travail.</p> + +<p>Aussi, quand, à la mort de M. Rabier +le père, M. Adolphe avait pris +la suite du commerce, s’était-il conformé +à la tradition inaugurée par +le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun +mâle de la lignée ne s’était soustrait.</p> + +<p>Cette tradition exigeait que la plus +ancienne, la plus entendue de ces dames +fût promue à la dignité d’épouse et +se vît confier la charge de Directrice.</p> + +<p>M. Adolphe s’y étant soumis comme +ses ascendants, M<sup>me</sup> Mireille avait revêtu +l’uniforme dont elle avait vu +parée chacune de ses maîtresses depuis +qu’elle appartenait à la carrière +et que portait avec une particulière +distinction M<sup>me</sup> Rabier la mère, enlevée +trois ans auparavant à l’affection +des siens et à l’estime de ceux +qui l’avaient connue.</p> + +<p>On sait que cet uniforme se compose +d’une jupe de satin noir, d’un +corsage de même étoffe et de même +couleur, corsage échancré afin de corriger +ce que l’ensemble pourrait présenter +de trop austère, mais pas assez +ouvert cependant pour induire le client +de passage, ou nouvellement arrivé +dans la ville, à manifester des intentions +auxquelles, sous peine de perdre +rang, une directrice ne saurait prêter +l’oreille.</p> + +<p>Quand, la veille de la cérémonie +nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée +celle qui, le lendemain, serait son épouse, +il lui passa au cou, comme symbole de +la dignité dont elle allait être investie, +la lourde chaîne d’or jaune ceinte +par toutes les femmes de la famille +depuis que l’arrière-grand-père l’avait +déposée dans la corbeille de mariage +de la pensionnaire à qui il donnait +son nom.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille reçut cette relique avec +une reconnaissance émue. Et comme +elle était femme de devoir autant +que femme de cœur, elle forma le vœu +d’égaler en perfections celles qui en +avaient été parées.</p> + +<p>Encore qu’elle fût dépourvue de +morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre +de ses compagnes, elle les licencia. +Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent. +Il était logique et conforme +aux nécessités de la discipline qu’en +passant à l’honorariat et en devenant +patronne, M<sup>me</sup> Mireille entendît +n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».</p> + +<p>De même qu’on ne concevrait point +qu’un officier fût nommé dans le régiment +où il a servi comme simple soldat, +ce qui serait l’exposer au tutoiement +de ses camarades de la veille, +on ne saurait, à moins d’entamer le +principe de la hiérarchie, admettre +qu’une directrice pût subir la familiarité +de femmes en compagnie de +qui elle a travaillé.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Mireille voulut que cette +séparation nécessaire s’opérât de façon +à laisser bon souvenir à ses anciennes +amies qui, plus tard, ne le pourraient +évoquer sans attendrissement.</p> + +<p>Le soir du mariage (c’était le dernier +qu’elles dussent passer dans la +Maison), elle leur offrit un excellent +dîner que M. Adolphe et elle-même +présidaient et auquel assistaient plusieurs +habitués, choisis parmi les plus +distingués.</p> + +<p>L’Armée, la Magistrature, le Barreau, +les Lettres, les Arts, l’Administration +et le Haut Enseignement y +étaient représentés.</p> + +<p>La porte blindée était close, la lanterne +éteinte.</p> + +<p>La table fleurie, chargée de cristaux +et d’argenterie, avait été dressée dans +le salon. Toutes les lampes étaient +allumées.</p> + +<p>Sous leurs serviettes, pliées en forme +de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires +trouvèrent un petit cadeau. +Les larmes leur vinrent aux yeux. +Elles se levèrent pour aller embrasser +M<sup>me</sup> Mireille qui pleurait en leur +rendant leurs baisers.</p> + +<p>On mangea solidement. On but bien +et du meilleur. Au dessert, trois de +ces dames qui, au cours de leur existence +aventureuse, avaient fait quelques +stages dans des cafés chantants, +émurent l’assistance en détaillant des +romances élégiaques.</p> + +<p>Le représentant de la Magistrature +imita le phoque à ravir, celui du Haut +Enseignement souleva des acclamations +en faisant, avec sa bouche, le bruit +du rabot, de la scie et de la râpe à bois.</p> + +<p>On applaudit longuement le Barreau +en la vénérable personne d’un +des avocats les plus justement estimés +du département et qui exécuta la +danse du ventre avec un talent si +remarquable que nul ne s’offusqua de +certains de ses mouvements, peut-être +exagérément lascifs.</p> + +<p>L’Armée brilla, comme de juste, dans +des exercices de force et d’adresse.</p> + +<p>Puis, M. Adolphe se mit au piano +pour faire danser son monde.</p> + +<p>De temps en temps, un couple +disparaissait. Monsieur et Madame +feignaient de ne point le remarquer. +Puisque, ce soir, la Maison +était fermée, la caisse devrait l’être +aussi.</p> + +<p>Et M. Adolphe qui, dans ses heures +de vanité, aimait à répéter : « Au 17, +depuis le Sacre de l’Empereur, pas +un particulier n’est monté pour rien », +M. Adolphe était heureux de penser, +lorsque ses invités le quittèrent, qu’à +l’occasion de son mariage, ils avaient +mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui, +sans bourse délier.</p> + +<p>— Ça nous portera bonheur, avait-il +dit en pressant la main de M<sup>me</sup> Mireille, +quand les pensionnaires qui devaient +prendre un train de nuit furent +allées chercher leurs valises.</p> + +<p>Empaquetées dans de vieux imperméables +déteints soigneusement boutonnés +jusqu’au col, coiffées de misérables +chapeaux datant de plusieurs +années, gantées de laine noire ou cachou, +montrant des visages démaquillés, +livides ou rougeauds, des paupières +fanées, des lèvres flétries, elles +étaient maintenant alignées dans le +salon comme des servantes dans le +couloir d’un bureau de placement.</p> + +<p>Toutes ressentaient une grande +émotion à se trouver pour la dernière +fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter +à jamais, où une partie de leur vie +s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient +une soudaine tendresse.</p> + +<p>Leurs regards s’attachaient au lustre, +aux glaces qui en réfléchissaient les +lumières, aux tables de marbre, aux +banquettes de peluche, à l’étagère aux +liqueurs, au piano.</p> + +<p>— Allons, allons, ne nous attendrissons +pas, prononça avec autorité +M. Adolphe en frappant dans ses mains.</p> + +<p>Il étreignit ces dames à tour de +rôle, les baisa sur chaque joue, les +passa à Mireille qui fit de même.</p> + +<p>Et la porte de la Maison se referma +derrière elles qui, les jambes molles, le +corps incliné et l’inquiétude au cœur, +allaient dans la nuit, dans la pluie, +dans le vent, vers leur pauvre avenir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>La chambre conjugale était celle +des parents, des grands-parents, des +arrière-grands-parents de M. Adolphe.</p> + +<p>C’est entre ses murs, dans son alcôve, +que celui-ci était né, comme son +père et son aïeul.</p> + +<p>Un examen même superficiel du mobilier +eût permis à l’historien de fixer, +à quelques années près, l’époque où +l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse +de la Maison.</p> + +<p>Ce lit à bateau, cette table ronde +en marbre gris noir, ces fauteuils et +cette bergère, dont les bras étaient des +cols de cygne sculptés dans l’acajou, +cette pendule d’albâtre et de bronze +doré, flanquée de vases de porcelaine +décorés de fleurs peintes, étaient du +plus pur style Restauration.</p> + +<p>Meubles, bibelots, accessoires, constituaient +un ensemble. Visiblement, ils +avaient été achetés en une seule fois, +quelque quinze ans après la fondation +de l’établissement, au moment que, +celui-ci reposant désormais sur des +bases solides, ses propriétaires avaient +estimé pouvoir s’accorder quelque confort +personnel.</p> + +<p>Le psychologue pénétrant dans cette +pièce eût été renseigné sur le caractère +de ceux qui s’y étaient succédé.</p> + +<p>Malgré les caprices de la mode, malgré +la frivole manie qui incite chaque +génération à bannir les objets qui charmèrent +la précédente, les Rabier avaient +continué de vivre parmi ceux choisis +par l’arrière-grand-père. Et cela attestait +qu’en cet intérieur, se transmettait une +vertu dont on peut affirmer qu’elle +fait la force principale des familles +provinciales françaises : le respect +des aînés.</p> + +<p>En franchissant le seuil du paisible +asile où une nouvelle vie allait +commencer pour lui, M. Adolphe entendit +l’appel de sa race.</p> + +<p>Il fut violemment, délicieusement +ému, en y faisant entrer celle qu’il +avait élue afin qu’elle fût la compagne +de ses bons comme de ses mauvais +jours, et, si Dieu l’accordait, la mère +d’un Rabier qui, cinquième du nom, +continuerait en cette vieille demeure +la tradition des aïeux.</p> + +<p>C’est avec une pieuse ferveur que +les deux époux échangèrent leur premier +baiser et nouèrent leurs corps +en renouvelant les serments que, le +matin, ils avaient prêtés d’abord à +l’Hôtel de Ville, devant le représentant +de la République Française, puis +en l’Église Cathédrale, devant celui de +Dieu sur la terre.</p> + +<p>Le lendemain, faute de personnel, +la Maison resta fermée. Le surlendemain, +elle rouvrait son huis percé d’un +judas grillagé. Les portières des établissements +voisins pouvaient voir, assise +dans le tambour, et tenant une +broderie à la main, une gaillarde brune, +un peu moustachue, aux fortes hanches, +aux puissantes mamelles.</p> + +<p>C’était M<sup>me</sup> Lucie, cousine germaine +de M<sup>me</sup> Mireille, que celle-ci avait déterminée, +pour devenir sa collaboratrice +au 17, à quitter l’établissement +de Toulon où elle travaillait encore +l’avant-veille.</p> + +<p>Robuste comme un gendarme, brave, +inflexible, femme de tête par surcroît, +elle excellerait à la fois dans l’appel, +le guet et la défense.</p> + +<p>Elle saurait décider le promeneur +timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait +de loin le client indésirable, +l’évincerait de la voix et au besoin +du poing et, s’il essayait de pousser +la porte, la lui jetterait au visage.</p> + +<p>Le train de l’après-midi amena les +cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement +étudié leurs dossiers et +examiné leurs photographies, M<sup>me</sup> Mireille +avait engagées par l’intermédiaire +d’une agence de Lyon à laquelle, +depuis plus de vingt ans, les Rabier +s’adressaient pour les réassortiments et +qui, toujours, leur avait donné pleine +satisfaction.</p> + +<p>Il suffit à M. Adolphe de traverser +le salon où elles attendaient que sa +femme vînt les recevoir pour discerner +que M<sup>me</sup> Mireille montrerait, dans +l’exercice de ses nouvelles fonctions, +des aptitudes égales à celles qu’elle +avait affirmées dans son métier de +dame.</p> + +<p>Cette constatation lui procura une +joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir +maintes fois entendu dire à ces messieurs +du Commerce, de l’Industrie +et de la Banque, combien il est décevant +de promouvoir des subalternes, +même excellents, à des postes directoriaux. +Tant d’entre eux s’y révèlent +insuffisants, voire parfaitement inaptes.</p> + +<p>Donc, M<sup>me</sup> Mireille avait, du premier +coup, choisi le personnel le plus +qualifié pour attirer le visiteur, lui +plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents +retours.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>me</sup> Joujou était blonde, un peu +blafarde sans doute, mais un coup de +houppe lui donnerait un teint de rose +et l’on devinait que, sous ses hardes +fatiguées, elle avait des seins comme +des melons d’un louis, de larges bras, +d’énormes cuisses, une croupe de jument.</p> + +<p>Les jours de foire et de marché, +elle aurait la préférence des gens de +la montagne et de la plaine qui, leur +bétail ou leurs produits vendus, ont +coutume de venir casser quelques écus +rue des Trois-Raisins et se montrent +d’autant plus empressés auprès des +belles, d’autant plus généreux envers +elles qu’elles sont plus imposantes par +le volume. Mais M<sup>me</sup> Joujou serait également +beaucoup demandée par les jeunes +gens, les tout jeunes gens qui, la nuit, +se tordent sur leurs couches et couvrent +leurs oreillers de si ardents baisers +en dédiant les premiers spasmes +de leur neuve virilité à la servante +qu’ils n’osent entreprendre, à telle +amie de leur mère, ou à telle parente +dont l’ample poitrine exerce tant +d’attrait sur eux qui, voici peu +d’années, ont quitté le sein nourricier.</p> + +<p>Au 17, M<sup>me</sup> Joujou serait l’initiatrice.</p> + +<p>Et plus tard, beaucoup d’hommes +faits songeraient à elle, à l’odeur de +sa chair, à la molle douceur de son +corps. Les uns, les optimistes, les simples, +avec reconnaissance, les autres, +les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes, +avec l’amer regret de n’avoir +pas eu la révélation de l’amour entre +d’autres bras et dans un autre lieu.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Carmen était, en brune, la réplique +de M<sup>me</sup> Joujou. Elle aussi aurait +du succès auprès des débutants. +Mais M<sup>me</sup> Mireille, dont elle rappelait +un peu le physique, la destinait +surtout à l’emploi qu’elle-même avait +tenu avec prestige auprès des sous-officiers +du régiment de hussards.</p> + +<p>Ces messieurs ne comptent pas +parmi les meilleurs clients. Peu riches +dans l’ensemble, enclins à la turbulence, +ils constituent pourtant, par +leur nombre et leur assiduité, un fonds +sérieux. Ils apportent un appoint +presque régulier à la recette journalière. +Assujettis en outre au Règlement +sur le Service des Places, ils +ne viennent qu’à certaines heures et +précisément à celles où l’élément +civil est rare. Réduisant au minimum +l’inaction des pensionnaires, ils ne +leur causent jamais de surmenage.</p> + +<p>Et c’est encore une considération +qui mérite qu’on s’y arrête.</p> + +<p>Enfin, M. Adolphe entendait que, +chez lui, l’Armée reçût bon accueil et +trouvât toujours ce qu’elle apprécie.</p> + +<p>A n’en point douter, brigadiers-fourriers, +maréchaux des logis et adjudants +feraient fête à M<sup>me</sup> Carmen.</p> + +<p>Grande, élancée, M<sup>me</sup> Andrée, dont +le cheveu était châtain et le teint ambré, +montrait une parfaite distinction.</p> + +<p>Elle serait la femme de demi-caractère +que bien des chefs d’industries, +bien des directeurs de magasins choisiraient +pour se donner l’illusion de +tenir entre leurs bras telle de leurs +employées ou de leurs dactylographes +jugées par eux inaccessibles.</p> + +<p>Nonobstant qu’elle eût dépassé la +trentaine, M<sup>me</sup> Zizi devait à sa taille +exiguë, à son défaut de poitrine et de +hanches, à son visage triangulaire, à +ses cheveux courts et à la puérilité +savamment étudiée de son élocution, +de pouvoir être, au 17, « la petite +fille ».</p> + +<p>Elle travaillerait peu, mais rapporterait +gros lorsque, tard dans la nuit, +un notable de la ville, tout fébrile, +tout tremblant de secrètes, d’inavouables +convoitises, se glisserait, col +du pardessus relevé, chapeau enfoncé +sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins +et viendrait soulever le marteau +de la Maison.</p> + +<p>Dents serrées, il murmurerait, à travers +le judas, les deux syllabes qui +forment le nom de Zizi. M<sup>me</sup> Lucie +ferait des difficultés pour ouvrir. Elle +poserait des conditions. Le quidam les +accepterait vite, très vite, afin d’être +admis à étreindre enfin, lui aussi, +son illusion.</p> + +<p>Car, n’est-il pas dans la destinée +des dames, surtout des dames de province, +de n’être presque jamais prises +pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par +le passant ?</p> + +<p>Les autres chalands, les habitués, +ceux qui sont fidèles à certaines d’entre +elles, qui les attendent quand, d’aventure, +elles sont occupées, ne les considèrent-ils +point comme des doubles, +des répliques de femmes désirées par +eux sans espoir et dont ils prononcent +les noms en prenant leur âcre plaisir ?</p> + +<p>C’est une chose qu’on sait dans les +Maisons, et dont on ne s’offusque +point, car on y pratique l’indulgence +et l’on y connaît le cœur des hommes, +des pauvres hommes qu’il faut si souvent +consoler lorsqu’ils viennent faire +la débauche.</p> + +<p>Habituées à s’entendre donner des +noms qu’elles ne reçurent en baptême +ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent +dans la profession, ces dames ne s’indignent +pas, ne sourient pas.</p> + +<p>Elles pressent sur leurs seins celui +qui vient de livrer son douloureux +secret et disent avec un accent maternel :</p> + +<p>— Ça ne fait rien, mon petit… Je +t’assure que ça ne fait rien !… Tu +m’as tout de même donné beaucoup +de bonheur !…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bambou, diminutif de Bamboula, +était la négresse indispensable à +tout établissement d’une certaine classe.</p> + +<p>Elle n’aurait pas d’emploi très défini, +de spécialité ni, selon toute vraisemblance, +d’amis attitrés.</p> + +<p>Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, +la curiosité de la Maison.</p> + +<p>Outre le casuel (l’expérience est +faite depuis longtemps que les dames +de couleur ont de l’action sur l’homme +isolé, pénétrant pour la première fois +dans une maison), chaque habitué, civil +ou militaire, éphèbe ou grison, +l’élirait certainement de temps en +temps.</p> + +<p>Les messieurs, même les plus graves +et quels que soient leur âge ou leur +situation, n’ont-ils pas le droit de +rire un peu ?</p> + +<p>Et ne doit-on pas se prêter avec +indulgence à leurs petites folies quand +elles ne font de mal à personne ?</p> + +<p>En attendant l’arrivée de M<sup>me</sup> Mireille, +les nouvelles pensionnaires regardaient +les peintures qui décoraient +les murs du salon.</p> + +<p>Sous une frise où l’on voyait des +amours roses se poursuivant et folâtrant +ingénûment, des panneaux rectangulaires +représentaient, fort décolletées +ainsi qu’il convient et mutines +à souhait, l’Espagnole à mantille et +à castagnettes, l’Italienne à tambourin, +la Russe bottée de rouge, la Japonaise +à la robe fleurie de chrysanthèmes, +la négresse vêtue d’un étroit +pagne bleu de ciel.</p> + +<p>— Ton portrait, Bambou, dit +M<sup>me</sup> Zizi.</p> + +<p>Cela fit rire M<sup>mes</sup> Joujou, Carmen et +Andrée. M<sup>me</sup> Bambou, ne sachant si +elle devait être mortifiée ou flattée, +prit le parti le plus sage. Elle imita ses +compagnes, ce qui lui permit de montrer +une denture magnifique sertie d’or.</p> + +<p>Les rires s’apaisèrent. M<sup>mes</sup> Joujou +et Carmen chuchotaient. Soudain, +M<sup>me</sup> Joujou éleva la voix.</p> + +<p>— Moi, ma petite, la première fois, +c’était à Brest, avec un officier de +marine.</p> + +<p>— Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, +un général de cavalerie.</p> + +<p>— Moi, dit M<sup>me</sup> Bambou, en Louisiane, +sur une plantation…</p> + +<p>Mais elle n’acheva point. Madame +paraissait. Toutes se levèrent.</p> + +<p>D’un coup d’œil expert, la directrice +inspecta chacune. L’envoi était +complet, conforme à la commande, il +n’y avait rien à dire.</p> + +<p>En deux temps, M<sup>me</sup> Mireille les mit +au courant du Règlement de la Maison, +les prévint qu’elle serait inflexible sur le +chapitre de l’ordre, de la propreté et +de la discipline, fit miroiter les bénéfices +qu’elles pourraient réaliser si elles +savaient pousser les visiteurs à la limonade, +les avisa que, conformément aux +prescriptions de la police locale, elles +seraient autorisées à sortir à tour de +rôle, un après-midi par semaine, sous +réserve de ne point circuler en ville, +où leur présence risquerait de causer +scandale, et de s’aller promener dans +la campagne. Puis elle les conduisit à +leurs chambres.</p> + +<p>Le soir même, les cinq pensionnaires +débutaient.</p> + +<p>Parfaitement idoines à leurs rôles +respectifs, toutes faisaient preuve d’une +égale ardeur à l’ouvrage. Promptes +sans jamais montrer de hâte, enjouées +ou réservées selon les circonstances, +elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir +de leurs amis que les consommations +fussent souvent renouvelées.</p> + +<p>La clientèle montra qu’elle ne regrettait +point l’ancien contingent.</p> + +<hr> + + +<p>Sous la ferme direction de M<sup>me</sup> Mireille, +la Maison connut un accroissement +de vogue et M. Adolphe se félicita +d’avoir si judicieusement choisi la +compagne de sa vie, l’associée qui +l’aiderait à grossir le patrimoine familial.</p> + +<p>A toute occasion, à tout anniversaire, +on vit les preuves de sa prospérité +et de sa satisfaction sur M<sup>me</sup> Mireille +dont les doigts, les oreilles, les +bras et le corsage se chargeaient de +bijoux cossus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Il eût été injuste, il eût été cruel +qu’une semblable union demeurât stérile. +Dieu la bénit. Une fille naquit.</p> + +<p>Elle causa, quelques heures durant, +une déception à ses parents.</p> + +<p>Cet anneau femelle dans la chaîne +des Rabier qui, depuis tant d’années, +ne comportait que des mâles, perturbait +les conceptions de M<sup>me</sup> Mireille +et de M. Adolphe qui se demandaient +selon quel rythme se transmettrait +désormais la Maison…</p> + +<p>Mais nul ne saurait reprocher longtemps +de n’avoir pas tout à fait la +forme de son rêve à l’enfant né de lui +et qui commence de s’agiter dans un +berceau.</p> + +<p>Penché sur le visage fripé, aux paupières +encore closes, qui faisait tant +d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe +éprouva soudain une telle émotion que +ses yeux se mouillèrent…</p> + +<p>— Ce petit bout… ce petit bout ! disait-il. +Quand on pense que c’est nous +deux !… Nous deux réunis… fondus…</p> + +<p>Éperdu de tendresse et de reconnaissance, +il prit avec précaution dans +ses bras celle qui restait toute meurtrie +de l’offrande douloureuse qu’elle +venait de faire.</p> + +<p>Et, comme pour lui apporter une +consolation dont elle n’avait plus +besoin, puisque, en elle aussi, venait +de se former un sentiment nouveau +dont la force et la douceur l’étonnaient +en même temps qu’elles la ravissaient, +il murmura :</p> + +<p>— Nous lui donnerons bientôt un +petit frère.</p> + +<p>Elle tourna vers lui son visage : Un +sourire dolent errait sur ses lèvres. +Une flamme luisait dans ses yeux.</p> + +<p>M. Adolphe comprit qu’elle était +déjà prête à souffrir de nouveau pour +que la fortune ne tombât point tout +entière en quenouille et que le nom se +perpétuât au 17.</p> + +<p>Il l’en aima davantage.</p> + +<p>Afin de se bien démontrer à eux-mêmes +que rien ne subsistait de leur +désillusion première, ils déclarèrent la +fillette à l’état civil sous les prénoms +d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec +tant d’amour pour le donner au fils +qu’ils avaient espéré.</p> + +<p>Son baptême fut l’occasion d’une +fête charmante, répétition de celle +que, le soir de leur mariage, M<sup>me</sup> Mireille +et M. Adolphe avaient offerte +à l’ancien personnel et à quelques +habitués de marque.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>La guerre éclata.</p> + +<p>M. Rabier, le père, comptait trop +de puissantes relations pour que son +fils, ayant atteint l’âge de la conscription, +n’eût point été déclaré impropre +au service militaire malgré sa +parfaite conformation et une force +dont on parlait déjà avec respect.</p> + +<p>Tous les hommes mobilisables partirent.</p> + +<p>M. Adolphe resta à son poste, à son +piano, à sa limonade.</p> + +<p>Pendant la première quinzaine d’août, +si lourde, si chaude, si chargée d’électricité +et d’angoisse, la Maison chôma +presque complètement. Messieurs les +sous-officiers du régiment de hussards +étaient à la frontière. Beaucoup de +clients civils avaient rejoint leurs corps. +Les autres, écrasés, vivaient dans +l’hébétude. Ils ne quittaient leurs +demeures que pour aller, le soir, +quêter des nouvelles, commenter les +événements sur les places ou analyser +le communiqué dans les cafés.</p> + +<p>Toute joie de vivre avait disparu. Nul +ne pensait à se rendre au 17, où, dans +le Salon, parcimonieusement éclairé +maintenant, les dames restaient penchées +de longues heures, cigarettes aux +lèvres, sur les tables de marbre, à +faire des réussites.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille songeait à licencier son +personnel, à fermer sa maison, à partir +avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée +pour la Bretagne ou la Normandie.</p> + +<p>Au bord de la mer qu’elle ne connaissait +point, vers quoi, depuis tant +d’années, allaient ses désirs et ses rêves +de recluse, que, sur la foi des romances +dont elle était nourrie, elle imaginait +comme un domaine fabuleux et enchanté, +elle passerait les deux mois, +les trois mois au plus que, selon les +augures, dureraient les hostilités.</p> + +<p>Mais, aux premiers jours de septembre, +lasse de tant de recueillement, +de torpeur et d’austérité, la +ville secoua sa tristesse. La vie y prit +une intensité nouvelle.</p> + +<p>Chacun éprouvait un besoin de +mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée +le 2 août, elle se repeupla par +l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens +que l’approche de l’ennemi avait +affolés, de soldats de tous âges, de +toutes armes, de toutes couleurs, qu’on +entassait dans les édifices publics, de +médecins et d’infirmières, d’officiers +sans troupes, et d’« assimilés » dont +les costumes, aux formes, aux teintes, +aux insignes inconnus, insoupçonnés +même, surprenaient.</p> + +<p>Les hôtels refusaient du monde. Cafés +et restaurants, plus éclairés, plus +bruyants que jamais, faisaient en une +journée plus de recettes qu’autrefois +en un mois.</p> + +<p>La rue des Trois-Raisins profita de +la prospérité générale. Elle eut sa part, +sa large part de cet argent que l’État +répandait avec une si magnifique générosité +qu’il coulait de toutes les mains.</p> + +<p>Le soir, une foule ardente et pressée, +où les uniformes dominaient, roulait +dans l’étroite venelle.</p> + +<p>Dans chaque maison, la portière +devait, pour éviter l’encombrement, +dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée +derrière son judas, elle tenait +ses verrous poussés et laissait entrer un +client seulement lorsqu’un autre sortait.</p> + +<p>Au 17, l’affluence était telle que +M<sup>me</sup> Mireille avait décrété la suppression +du choix. Une affiche, calligraphiée +par M. Adolphe qui avait une assez +jolie main, en informait respectueusement +le visiteur. Désormais, celui-ci +monterait avec la première pensionnaire +libre. En raison des circonstances +créées par l’état de guerre, il +n’y avait plus de spécialités.</p> + +<p>Les temps étaient désormais au travail +en série.</p> + +<p>Malgré l’élan, l’enthousiasme qui +les animaient, ces dames étaient débordées.</p> + +<p>Aussi M<sup>me</sup> Mireille dut-elle songer +à augmenter son effectif. Mais l’agence +lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui +répondit que, depuis le début de septembre, +dans toute l’étendue du territoire, +la demande dépassant l’offre, il +ne restait plus sur le marché une seule +dame disponible.</p> + +<p>Il fallait agir, improviser, comme on +improvisait partout : au front, dans les +hôpitaux et les usines de munitions.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lucie, qui avait le sentiment +du devoir, l’esprit de famille et savait +se plier aux nécessités, offrit +spontanément de faire le salon avec +les pensionnaires. Elle écrirait à son +frère pour lui proposer de la remplacer +à la porte. Il avait dépassé la +cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait. +Il était solide comme un +chêne. Son seul défaut était d’aimer le +vin. On le surveillerait.</p> + +<p>Le frère accepta. Le contingent fut +donc porté à six. Mais il était encore +insuffisant.</p> + +<p>Résolue à tailler flèche dans tout +bois pourvu qu’il fût solide, M<sup>me</sup> Mireille +se rendit dans un bureau de placement. +Elle y engagea quatre servantes +que leurs maîtres mobilisés +avaient congédiées. Elle les amena, les +fit monter dans sa chambre, les mit +au courant de ses desseins.</p> + +<p>Deux refusèrent avec violence et +menacèrent de se plaindre à la police. +Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent +d’aller quérir deux amies +qui, certainement, ne feraient point +de difficultés : le soir même, le 17 +pouvait résister à l’assaut avec dix +amazones qui, toutes, savaient le prix +du temps et ne ménageaient point leur +peine.</p> + +<p>M. Adolphe travaillait lui aussi à +plein cœur.</p> + +<p>La raie soigneusement faite, ses cheveux +noirs ourlés comme une vague sur +le front et au-dessus de l’oreille droite, +la moustache cosmétiquée formant un +chapiteau ionique renversé, il circulait +entre les tables, ramassait à poignées +l’argent qu’il enfouissait à mesure +dans la poche de son pantalon, +une immense poche de cuir qui lui +battait le genou et dont, tous les +quarts d’heure, il versait le contenu +dans le tiroir-caisse.</p> + +<p>Promenant dans le salon le regard +du maître, il criait au garçon, dès +qu’il apercevait des verres vides :</p> + +<p>— Gustave, on a soif au six !</p> + +<p>— Gustave, renouvelez à l’as !</p> + +<p>Et Gustave servait diligemment, +bière, menthe verte, bénédictine ou +cognac à l’eau.</p> + +<p>Ah ! les soirs magnifiques, les soirs +glorieux, les soirs inoubliables du quatrième +trimestre de 1914 ! Jamais on +ne revivra cela ! Jamais le commerce +ne connaîtra une telle ère de prospérité !</p> + +<p>Lorsque, le dernier client parti et +ces dames, recrues de fatigue, couchées, +M. Adolphe et M<sup>me</sup> Mireille +faisaient leurs comptes avant de s’aller +reposer, ils éprouvaient une sorte de +vertige tant leur paraissait folle l’allure +à laquelle ils avançaient sur la route +de la fortune.</p> + +<p>— C’est trop beau ! disait M<sup>me</sup> Mireille +oppressée, dont les larmes mouillaient +les magnifiques yeux d’ombre, +Tu verras, il nous arrivera sûrement +quelque chose…</p> + +<p>M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. +Il lui faisait lire, sur un calepin +soigneusement tenu à jour, le +chiffre de leur dépôt à la banque et +la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille souriait entre ses +larmes et son mari songeait avec orgueil +que lui, Rabier, quatrième du +nom, avait su, en quelques mois, augmenter +d’un quart le bien paternel.</p> + +<p>— La belle vie ! disait-il, la belle +vie !… Et ça ne fait que commencer !…</p> + +<p>Car, grâce à Dieu, on ne parlait +plus de guerre courte ! Grâce à Dieu, +de longs mois, peut-être de longues +années étaient accordés aux hommes +et aux femmes de bonne volonté pour +qu’il leur fût permis de prospérer dans +l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils +tenaient de leurs parents.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>— Il nous arrivera sûrement quelque +chose, répétait M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>Elle n’était que trop bonne prophétesse.</p> + +<p>Il arriva ceci : invité, au début de 1915, +par la voie administrative, à passer +une visite de récupération, M. Adolphe +dut à son physique avantageux, à l’harmonie +parfaite de son corps, à ses +muscles bien dessinés sous la peau la +plus saine qui fût, d’être déclaré bon +pour le service armé.</p> + +<p>Dix jours plus tard, il partait pour +un camp d’où, après six semaines +d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.</p> + +<p>Il n’y resta pas longtemps : quatre +mois à peine après avoir laissé son +foyer, il y rentrait libre de tout engagement +envers l’Armée et la Patrie.</p> + +<p>Car la guerre, qui élit partout ses +victimes, qui ne demande pas aux +hommes des certificats de bonnes vie +et mœurs pour en faire des héros, +ayant pris les deux yeux du soldat +Rabier, le rejetait…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille qui, plusieurs fois depuis +la blessure de son mari, avait +réussi à s’échapper, pour se rendre +auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher +le jour qu’on le restitua à la +vie civile.</p> + +<p>A la gare, ils prirent une voiture. +Mais la rue des Trois-Raisins étant +trop étroite, tortueuse et mal pavée +pour qu’un fiacre s’y puisse engager, +ils descendirent du leur au coin de la +rue du Saint-Esprit.</p> + +<p>Malgré la douleur qui l’étreignait, +M<sup>me</sup> Mireille éprouvait de l’orgueil à +guider vers la Maison, sous les regards +admiratifs et compatissants des portiers +des établissements voisins, les pas +de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint, +coiffé du bonnet de police et qui portait +sur sa capote la Médaille Miliaire +et la Croix de Guerre.</p> + +<p>— Ce qu’elles te visent ! avait-elle +murmuré.</p> + +<p>Alors, M. Adolphe s’étant assuré du +doigt que la petite spirale de sa moustache +cosmétiquée était bien collée à sa +lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret, +et défila tête haute, comme à la parade.</p> + +<p>Toutes ces dames, à commencer par +M<sup>me</sup> Lucie et y compris M<sup>me</sup> Bambou, +l’embrassèrent en pleurant.</p> + +<p>Lui, ne proféra pas une plainte, +n’émit pas une parole de regret. +Tâtant les murs, les tables, la caisse, +les chaises, les banquettes, il se dirigeait +avec une étonnante sûreté.</p> + +<p>Les pensionnaires qui, déjà, étaient +en tenue, avaient fardé leurs visages, +mis fleurs artificielles et rubans dans +leurs cheveux, — car l’heure du travail +était proche, — le regardaient avec surprise +aller, venir, essayer de reconnaître +toutes choses.</p> + +<p>Elles éprouvaient un grand respect, +mêlé d’un certain malaise, pour ce +colosse mutilé, silencieux, dont les +mains étaient douées d’une vie, d’une +intelligence qui paraissaient surnaturelles.</p> + +<p>Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa +l’ivoire qui chanta :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Viens avec moi pour fêter le Printemps,</div> +<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div> +</div> + +</div> +<p>On entendit un bruit de sanglot +étouffé. C’était M<sup>me</sup> Bambou qui ne +pouvait maîtriser son émotion. M<sup>me</sup> Mireille +se tourna vers elle, lui fit +signe de se retirer.</p> + +<p>La négresse quitta ses mules, les +prit en main, sortit de la pièce à pied +de bas.</p> + +<p>M. Adolphe abaissa le couvercle du +piano, fit une conversion sur le tabouret, +se leva et, mains en avant, +traversa le salon.</p> + +<p>Suivi de sa femme, qui veillait sur +chacun de ses mouvements, mais se +défendait de le toucher, de lui prêter +assistance pour ne point l’humilier, +il s’engagea dans l’escalier.</p> + +<p>Il monta d’un pas ferme jusqu’au +premier étage, s’arrêta un temps pour +s’orienter, alla droit à la chambre +conjugale. Il en ouvrit la porte et +but longuement l’air avec une expression +heureuse.</p> + +<p>— La petite ? demanda-t-il.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille alla chercher l’enfant +dans une étroite pièce, où, sous la surveillance +d’une jeune bonne, elle jouait +assise par terre.</p> + +<p>M. Adolphe la saisit dans ses bras, +la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais +elle poussa des cris si stridents, elle +le frappa si violemment au visage +qu’il la rendit à la mère en prononçant +avec un sourire :</p> + +<p>— En voilà une qui ne paraît pas +avoir beaucoup de goût pour les militaires.</p> + +<p>— Ça lui viendra toujours assez +tôt, répondit M<sup>me</sup> Mireille pour dire +quelque chose.</p> + +<p>Une surprise attendait M. Adolphe +au salon où il redescendit.</p> + +<p>Six messieurs de la ville, six messieurs +qui occupaient des situations +également importantes en des domaines +différents, ayant appris par +ces dames le jour et l’heure de son +retour, avaient tenu à apporter au +mutilé le tribut de leur admiration et +de leur sympathie apitoyée.</p> + +<p>Vêtus et cravatés de noir, ils étaient +arrivés au 17, sur les pas l’un de +l’autre, quelques minutes après que +M. Adolphe était monté au premier +étage, et avaient pris place en ligne +sur les deux banquettes voisines de +la porte donnant accès à l’escalier.</p> + +<p>M. Adolphe parut, ils se levèrent. +M<sup>me</sup> Mireille leur sut gré d’une démarche +qui lui confirmait en quelle +considération était tenu celui dont +elle portait le nom. Pour l’instruire +de la présence de la délégation, elle +murmura quelques mots à l’oreille de +son mari.</p> + +<p>A la pâleur subite de son visage, au +tremblement de ses mains, elle comprit +qu’il cédait à une émotion que, +jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.</p> + +<p>Mais il eut assez d’ascendant sur +soi-même pour ne point la laisser voir +aux notables qui le venaient visiter. +Et c’est d’une voix ferme que, six +fois de suite, il murmura : « Merci » en +recevant la poignée de main que, déclinant +son nom, sa qualité ou sa +fonction, selon la mode depuis peu +lancée par les militaires et que l’élément +civil commençait d’adopter, chacun +des visiteurs lui donna.</p> + +<p>C’est ainsi que M. Adolphe, héros +et martyr de la grande guerre, reprit +possession de la maison de ses pères.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>La vie lui fut douce.</p> + +<p>Il se levait tard et appelait sa femme +qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le +peignait, ourlait ses cheveux et tordait +sa belle moustache. Puis elle lui +passait l’élégante tenue de fine gabardine +bleu horizon qu’elle lui avait fait +faire et où brillaient la médaille et la +croix.</p> + +<p>Quand elle lui avait lacé ses hautes +bottes jaunes, il descendait au salon, +ouvrait le piano et, presque tout le +jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il +préférait.</p> + +<p>Muré dans sa nuit, n’ayant plus +que par l’ouïe et le toucher la perception +du monde extérieur, il éprouvait +de grandes voluptés durant les heures +qu’il passait devant son clavier.</p> + +<p>Il acquérait une délicatesse, une sûreté +de doigté qui l’étonnaient et le +ravissaient.</p> + +<p>Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer +pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait +naître en lui une musique qu’il +ne connaissait point, une musique ne +ressemblant à aucune de celles qu’il +exécutait d’ordinaire. Il avait beau +réfléchir, écouter dans son passé, il ne +parvenait point à se rappeler où et +quand il avait entendu ces accords.</p> + +<p>Alors, il essayait de les traduire +sur les touches et, lorsqu’il y réussissait, +sa joie, son émotion étaient si +intenses que des larmes coulaient de +ses yeux morts.</p> + +<p>Le soir, il causait avec les visiteurs +et, parfois, leur racontait « comment +ça lui était arrivé ».</p> + +<p>— J’avais franchi le parapet et +j’avançais à la fourchette avec les +autres quand j’ai reçu comme un coup +de poing dans la figure…</p> + +<p>On était impressionné par son calme, +sa sérénité, la sobriété de son récit. +Jamais il ne se plaignait, jamais il +ne regrettait cette lumière qui paraît +si précieuse aux clairvoyants qu’ils +préféreraient, croient-ils, mourir plutôt +que d’en être privés.</p> + +<p>Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son +infortune avec tant de facilité, conservât +une telle égalité d’humeur, trouvât +encore un tel charme à la vie, il +haussait les épaules et expliquait :</p> + +<p>— Ce n’est pas si terrible que l’on +pense… D’abord, lorsque la chose vous +tombe dessus, comme à moi, vous +êtes tellement content d’en être revenu, +tandis qu’un si grand nombre +de camarades y ont laissé toute la +bête, que vous vous dites : « Tout +de même j’ai eu le filon. »</p> + +<p>« Alors, vous passez vos journées à +tâter vos bras, vos jambes, votre +coffre intacts… et la nuit, vous vous +réveillez pour faire l’inventaire de +votre personne… Vous ne pouvez vous +rassasier de cette joie… et les jours +passent et ça vous donne le temps de +vous habituer au noir, de comprendre +que ce n’est pas une couleur aussi +triste que vous le supposiez quand +vous pouviez les voir toutes…</p> + +<p>« Et puis, il y a autre chose : petit +à petit, vous vous apercevez que vos +mains dont vous ne vous étiez servi, +jusque-là, que parce qu’elles vous +étaient utiles, vous procurent du +plaisir.</p> + +<p>« Vous découvrez que vous aimez +caresser les choses, vous vous amusez +à deviner de quelles matières elles sont +faites.</p> + +<p>« Enfin, il y a surtout votre oreille +qui saisit mille bruits que vous n’aviez +jamais entendus, qui s’entraîne au +point que, par elle, vous arrivez à +comprendre tout ce qui se goupille +autour de vous.</p> + +<p>« Ainsi, moi, quand je suis dans une +compagnie, comme me voilà, je n’ai +pas besoin de demander de combien +de personnes elle se compose, ni d’attendre, +pour le savoir, que chacun ait +parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit +des respirations me renseigne : tant de +monde en tout, tant d’hommes, tant +de femmes, je ne me trompe jamais.</p> + +<p>« Et je reconnais les gens à leur +souffle, comme autrefois, je les reconnaissais +à leur visage. Souvent je fais +l’expérience avec ces dames… je les +appelle autour de moi et, sans les toucher, +je nomme chacune d’elles.</p> + +<p>« Quelquefois, quand je suis seul +ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter +vivre la Maison… Je suis sûr qu’un +autre, à ma place, n’entendrait rien, +ne comprendrait rien. Moi j’entends +tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille +perfectionnée, rien de ce qui se passe +ici ne m’échappe. »</p> + +<p>Le discours se prolongeait. Les auditeurs +se regardaient avec étonnement. +Ils se demandaient comment un +homme pouvait parler avec tant +de complaisance d’une infirmité, en +éprouver et en montrer tant d’orgueil.</p> + +<p>M. Adolphe, dont, vraiment, depuis +sa blessure, tous les sens de perception +s’étaient tellement affinés que, parfois, +il paraissait doué de divination, savait +l’effet que produisaient ses paroles sur +ceux qui les écoutaient.</p> + +<p>Ne voulant pas laisser croire qu’il +souffrît en secret et tâchât à dissimuler +ses regrets derrière l’abondance +de ses propos, il se mettait à fredonner +un air, se levait, allait s’asseoir au +piano.</p> + +<p>Mais il ne jouait pas ainsi qu’il +jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni +la même musique. Il jouait comme +autrefois, comme avant, pour faire +beaucoup de bruit, des morceaux +dont l’effet est certain sur la clientèle, +depuis des lustres, dans toutes +les maisons du monde : <i>La Marche +des P’tits Pierrots</i>, <i>Sous les Ponts de +Paris</i>, ou encore <i>Max ! Max ! Ah +qu’t’es rigolo !</i>…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>M. Adolphe avait repris la direction +de la limonade que, pendant son +absence, M<sup>me</sup> Mireille avait assumée +à son honneur, comme toute tâche qui +lui échéait.</p> + +<p>Quand il avait notifié sa volonté, +elle avait été atterrée.</p> + +<p>Elle connaissait trop les messieurs, +elle savait trop que le plus honorable +d’entre eux acquiert — ou retrouve — une +mentalité d’étudiant chapardeur +dès qu’il pénètre dans une Maison, +pour supposer qu’ils se priveraient +de filouter un aveugle, fût-il +un aveugle de guerre.</p> + +<p>Pour se comporter honnêtement, le +client a besoin de se savoir strictement +tenu à l’œil. Si l’on ne prend la +précaution de le faire payer avant de +monter, il tentera de s’esquiver en +descendant. S’il a cinq ou six soucoupes +à régler, il s’arrangera pour +en glisser une ou deux sous la banquette. +C’est bien connu.</p> + +<p>Et puis, il y a les parcimonieux +qui, si l’on n’y mettait bon ordre, +resteraient une heure devant leurs +verres vides. Ils sont plus nombreux +qu’on ne le croit quand on n’est pas +du métier : petits commerçants, rentiers +modestes, fonctionnaires à revenus +limités, qui se feraient scrupule, en +consacrant de trop fortes sommes à +leurs menus plaisirs, de grever exagérément +le budget familial.</p> + +<p>Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il +son double rôle de surveillant +et d’encaisseur ?</p> + +<p>Consciente de la catastrophe qui +se préparait, M<sup>me</sup> Mireille avait été +tentée, pour la conjurer, de supplier +son mari de renoncer à son dessein, +de rester au piano.</p> + +<p>Mais elle s’était rendu compte qu’en +lui parlant ainsi, elle lui causerait un +immense chagrin. Elle n’en avait pas +eu la force.</p> + +<p>Elle s’était donc résignée à le voir +circuler à tâtons devant les tables, +à recevoir ce qu’on voulait bien lui +donner.</p> + +<p>Au temps qu’il mettait à remplir +sa poche de cuir, au peu de fois +que, pendant la soirée, il l’allait vider, +il constatait lui-même qu’en dépit du +nombre plus élevé des pensionnaires +et des clients, la limonade ne donnait +plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux +de 1914 quand il avait ses deux +yeux bien clairs, bien ouverts sur le +salon et sur ses hôtes.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille essayait de veiller à +la recette, de se trouver dans le voisinage +de son mari lorsqu’il ramassait +l’argent, d’envoyer le garçon renouveler +les consommations.</p> + +<p>Mais M. Adolphe sentait la présence +de sa femme.</p> + +<p>Il s’énervait et s’irritait. Des paroles +amères ou brutales passaient +ses lèvres. Parfois même il serrait les +poings et son visage prenait une telle +expression de brutalité que M<sup>me</sup> Mireille +avait peur…</p> + +<p>Alors elle retournait docilement à +la caisse.</p> + +<p>Et, lorsque tout le monde reposait, +que, seule dans la Maison silencieuse, +elle veillait pour faire les comptes +de la journée, elle mesurait le tort +que le héros causait à la communauté +en s’obstinant à vouloir s’acquitter +d’un office pour lequel il n’était plus +qualifié.</p> + +<p>Excellente administratrice, bonne +épouse, mère prévoyante, elle se désespérait +et ne pouvait que former le +vœu de trouver en son esprit assez +de ressources pour parer au désastre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Depuis de longues années, chaque +mois, à date fixe, le 17 recevait la +visite d’une très vieille femme, la +mère Casimir, dite Casi, dont la profession +était de lire dans le passé et +de prédire l’avenir.</p> + +<p>Sa clientèle se composait d’artistes +de cafés-chantants, de dames en maisons +et de celles qui, par convenances +personnelles, préfèrent exercer isolément +leur état.</p> + +<p>Le rayon d’action de la dispensatrice +d’oracles était assez étendu. Casi, +connaissant par cœur l’horaire des +trains, visitait presque toutes les villes +du département où sa tournée se poursuivait +selon un itinéraire fixé une +fois pour toutes et dans un délai +immuable : trente jours.</p> + +<p>— La méthode et la ponctualité +sont les secrets du succès, répétait-elle.</p> + +<p>Séduites par sa sagacité, dès la +première consultation qu’elle leur +avait accordée, et induites désormais +à une aveugle confiance en ses prédictions, +les clientes de M<sup>me</sup> Casimir +savaient donc exactement la date de +son passage.</p> + +<p>— Si Casi n’est pas morte, ce qui +arrivera tout de même bien un de ces +quatre matins, disaient-elles, nous allons +la voir s’amener demain.</p> + +<p>Et, de fait, le lendemain, Casi faisait +son entrée.</p> + +<p>Depuis qu’on la connaissait, elle portait +le même costume, quels que fussent +temps et époque de l’année : robe +d’alpaga gris foncé à volants, palatine +chaudron, ornée d’une ruche de +satin, et capote à brides garnie d’un +bouquet de violettes dont la pâleur +allait grandissant de mois en mois.</p> + +<p>Un parapluie immense et trois réticules +de drap brodés de fleurs au +canevas dont elle passait les cordons +à son avant-bras complétaient l’équipage +de Casi.</p> + +<p>Elle était courtaude, très grasse, +marchait avec difficulté, montrait, en +un visage d’empereur romain à quadruple +menton, des yeux fort rusés +et un sourire tellement fixe, tellement +toujours semblable à lui-même, qu’on +l’eût supposé provoqué à perpétuité +par quelque intervention chirurgicale +qu’eût subie la vieille femme.</p> + +<p>— Ah ! mes belles !… s’écriait-elle haletante +dès le seuil franchi, j’ai bien +cru que je ne vous reverrais jamais. +Figurez-vous que j’ai été malade à en +mourir !… C’est mon asthme qui est +cause de ça… Enfin, n’en parlons plus… +Et vous ? Toujours jolies à ce que je +vois ! Ah ! la jeunesse !…</p> + +<p>Ces dames s’empressaient.</p> + +<p>— Vous prenez quelque chose, Casi ?</p> + +<p>Elle se défendait mollement.</p> + +<p>— Un petit verre ?</p> + +<p>Casi se laissait tenter.</p> + +<p>— Allons ! C’est bien pour ne pas +vous refuser, pour qu’il ne soit point +dit que je vous ai fait un affront. +Mais pas d’alcool. Parce que, vous +savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, +surtout quand elles commencent, +comme c’est mon cas, à être +sur l’âge.</p> + +<p>— Alors quoi ? Choisissez, Casi.</p> + +<p>— Ce sera donc un petit rhum.</p> + +<p>— Gustave, un rhum pour Casi !</p> + +<p>Gustave survenait, Casi lampait le +liquide d’un seul coup et reposait le +verre devant elle. Connaissant la manœuvre, +le garçon clignait de l’œil +et versait une nouvelle ration à la +devineresse qui la dégusterait lentement, +à lèvres gourmandes, pendant la +séance.</p> + +<p>Selon les préférences de chacune, +Casi interrogeait, avec un bonheur +égal, les cartes, les lignes de la main, +le blanc d’œuf ou la flamme d’une +bougie.</p> + +<p>Mais elle se refusait à faire le marc +de café, déclarant de ses collègues qui +prétendaient y lire la vérité :</p> + +<p>— Ce sont toutes des charlatanes +garanties sur facture, et qui volent +l’argent des pratiques. M<sup>me</sup> Veuve Casimir +ne mange pas de ce pain-là.</p> + +<p>Bien entendu, l’on n’insistait point.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille, qui avait été l’une +des clientes les plus assidues de Casi +et aussi l’une des plus convaincues de +son infaillibilité, s’était abstenue, depuis +son mariage, par respect humain, +de la consulter : dans sa situation, elle +n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse +devant le personnel. Mais que +de fois, au cours de ses heures de doute, +de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté +de s’être privée de ces formules +qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient +réconfort et espoir !</p> + +<p>Néanmoins, elle avait eu assez de +volonté pour se priver des bons offices +de la sibylle.</p> + +<p>Or, voici qu’un fait nouveau lui +faisait éprouver l’impérieux besoin d’y +recourir.</p> + +<p>Souvent, depuis son retour, M. Adolphe +avait été repris par l’idée de donner +un petit frère à Aimée-Désirée et s’en +était ouvert à sa femme.</p> + +<p>Avec ce sens des réalités qui jamais +ne l’abandonnait, M<sup>me</sup> Mireille +avait représenté qu’il ne serait point +sage de mettre semblable projet à +exécution en une période où il y +avait à faire front à tant de travail.</p> + +<p>D’un commun accord, il avait donc +été décidé qu’on attendrait la signature +de la paix ou tout au moins celle +de l’armistice pour réaliser ce rêve.</p> + +<p>Mais la guerre se prolongeant au delà +de toutes les prévisions, M. Adolphe +formula son souhait de nouveau.</p> + +<p>Estimant qu’il n’aurait rempli sa +mission terrestre aussi longtemps que +ne serait assurée la transmission de +son nom, il ne pouvait se résigner à +attendre la fin des hostilités, ce qui, +au train dont allaient les choses, risquait +de se produire lorsque la saison +de sa fécondité serait passée.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille fut sensible à ces arguments. +Elle ne se reconnut pas le +droit de différer plus longtemps la joie +d’un homme si cruellement atteint +par l’adversité et qui parlait un langage +si noble, si judicieux.</p> + +<p>Malgré les scrupules qui lui vinrent +en pensant au désordre et au coulage +qui se produiraient au 17 pendant +qu’elle accomplirait sa tâche maternelle, +elle décida, si elle pouvait +acquérir la certitude de mettre, cette +fois, un garçon au monde, d’exaucer les +vœux de celui qui lui avait tant +donné.</p> + +<p>Ne doutant point que Casi fût capable +de la renseigner, elle décida +donc de la consulter.</p> + +<p>— Tu me préviendras tout de suite +de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement +à M<sup>me</sup> Lucie. Et tu +t’arrangeras pour que les dames ne +la voient pas avant moi.</p> + +<p>Elle était en effet persuadée que le +premier oracle émis par la devineresse +à la toque fleurie était meilleur, +plus riche de vérité que les suivants.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lucie avait promis de guetter +la sorcière et, quand celle-ci se présenta, +elle alla quérir M<sup>me</sup> Mireille +qui descendit au salon.</p> + +<p>Casi fut si surprise et si flattée qu’elle +oublia de parler de son asthme.</p> + +<p>— Comme je suis heureuse que +vous me reveniez ! s’exclama-t-elle, +Depuis si longtemps que vous m’avez +abandonnée !… C’est donc qu’on a des +peines, des chagrins ? Ou quelque +amourette en tête ? Ce serait encore +bien de votre âge, voyez-vous.</p> + +<p>Après avoir déposé son parapluie +et ses réticules boursouflés sur une +table, elle s’était assise en geignant.</p> + +<p>— Et qu’est-ce que je vais vous +faire ? Les cartes, les mains, le blanc +d’œuf ou la bougie ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille réfléchit.</p> + +<p>— La bougie, répondit-elle, se rappelant +que, jadis, des quatre épreuves, +celle-ci lui avait toujours donné le +plus de satisfactions.</p> + +<p>— Vous avez bien raison, dit Casi. +C’est encore ce qu’il y a de mieux, de +plus sûr et de plus sincère. Jamais +la bougie ne m’a menti. Il est juste +d’ajouter que je sais comme pas une +la faire parler. Je lui arrache positivement +ses secrets. Mais quelle fatigue !…</p> + +<p>Cette habile transition lui permit +de laisser entendre, à mots couverts, +qu’elle avait besoin d’un tonique +avant de commencer son travail.</p> + +<p>Elle lampa donc son premier verre +de rhum, mit le second, que lui versa +Gustave, en réserve sur le coin de la +table, atteignit un de ses réticules et +en tira une bougie, un chandelier de +cuivre, une boîte d’allumettes.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille s’assit en face d’elle, +posa les coudes sur la table, mit son +menton dans la coupe formée par ses +mains rapprochées.</p> + +<p>La flamme jaune brillait en vacillant +dans la pénombre de la pièce. +Casi, le dos bien calé au dossier de +sa chaise et les mains posées à plat +sur le marbre, suivait des yeux ses +mouvements.</p> + +<p>— Je voudrais savoir une chose, +une seule chose, murmura timidement +M<sup>me</sup> Mireille… Si j’ai un second enfant, +est-ce que ce sera une fille ou un +garçon ?</p> + +<p>Casi continuait de regarder vivre +la flamme, au centre de quoi, au-dessus +du point rouge de la mèche, se +contractait et se dilatait une petite +palme bleue.</p> + +<p>D’une voix étrange, chantante, métallique, +qui ressemblait si peu à sa +voix habituelle qu’on eût pu douter +que ce fût la sienne et croire qu’elle +sortait d’un des réticules où un gnome +eût été caché, la vieille dit dans une +sorte d’extase :</p> + +<p>— Je vois, je vois, je vois !… Si la +Providence bénit une fois encore ce +beau couple, ce couple d’époux si bien +assortis, et qui méritent tant de bonheur, +je vois… je vois très bien, comme +si, déjà, elle était de ce monde, une +jolie petite demoiselle toute pareille à +la première… Ah ! la mignonne demoiselle !… +Et si, plus tard, la Providence +bénissait d’autres fois ce beau +couple, je vois encore d’autres demoiselles, +de charmantes demoiselles… tout +un petit pensionnat.</p> + +<p>— Pas de garçon ? demanda avidement +M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>Elle venait de rompre le charme.</p> + +<p>Casi atteignit son verre, y trempa +les lèvres, souffla sur la flamme et, +de sa voix naturelle :</p> + +<p>— Pas de garçons, rien que des +filles, et vous pouvez vous vanter +d’en avoir une de chance !… Parce +que les demoiselles c’est toujours plus +gentil avec les mamans. Ainsi, moi +qui vous parle, j’ai l’un et l’autre. +Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les +quatre fers d’un chien. C’est comme +je vous le dis. Tandis que la fille…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille ne l’écoutait plus.</p> + +<p>Elle déposa un billet sur le marbre, +se leva, disparut.</p> + +<hr> + + +<p>Donc il lui était refusé d’exaucer le +vœu de son mari, de lui donner le fils +qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été +si heureuse, si fière de mettre au monde +afin que le nom des Rabier ne s’éteignît +point !</p> + +<p>Éprouvant une vive douleur en +même temps qu’une grande humiliation, +elle se promit de ne plus jamais +accepter la maternité puisqu’il lui +était refusé de remplir, dans la famille +où elle était entrée, la mission pour +quoi on l’y avait admise. Mais pour +rester fidèle à son serment, elle +serait contrainte de recourir au mensonge, +à la ruse, puisqu’elle ne pouvait +avouer à M. Adolphe comment +et par quelle voie elle venait d’acquérir +la certitude de n’être bonne à engendrer +que des filles.</p> + +<p>Cet homme énergique, cet esprit +fort, qui se vantait de ne craindre +rien ni personne, affichait, en effet, le +mépris le plus insultant pour les vendeuses +d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes +les folles qui ajoutent créance +à leurs dires.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>A toutes les tables, militaires et +civils attendaient, en buvant, que +d’autres militaires, d’autres civils qui, +en ce moment, étaient dans les chambres +avec ces dames, en fussent sortis +pour les y remplacer.</p> + +<p>Portant en équilibre un plateau +chargé de verres pleins, le garçon, +dont le visage était baigné de sueur, +circulait dans la salle surchauffée et +enfumée.</p> + +<p>Alignés sur une banquette, ayant dernière +eux les effigies de la Russe et +de l’Espagnole (un client patriote +avait collé sur le sein de celle-ci un +papillon imprimé sur lequel on lisait : +« A bas les Neutres ! »), trois officiers +anglais très rouges, très excités, menaient +tapage. Ils riaient, chantaient, +sifflaient, frappaient à coups de cravaches +de cuir le marbre de leur table.</p> + +<p>De temps en temps, l’un d’eux jetait +son verre à terre. Alors, tous trois +hurlaient d’une seule voix :</p> + +<p>— Tchampeine !</p> + +<p>Le garçon, à qui Mireille avait donné +l’ordre de ne point laisser attendre +ces clients fastueux, posait immédiatement +une bouteille devant eux qui +faisaient sauter le bouchon en poussant +de grands rires, s’inondaient, +par jeu, de vin mousseux, buvaient, +brisaient leurs verres, répétaient :</p> + +<p>— Tchampeine !… Tchampeine !… +Encore Tchampeine !… Tchampeine… +Encore !… Encore !…</p> + +<p>L’un se leva, balaya la table de sa +cravache, fit correctement le salut militaire +et, pour montrer qu’il souhaitait +de parler, leva la main.</p> + +<p>Tous les regards se fixèrent sur lui.</p> + +<p>Des rires fusèrent, des applaudissements +éclatèrent, puis le silence régna.</p> + +<p>L’homme émit seulement quelques +mots. Mais ils eurent pour effet de +susciter une hilarité plus violente encore +chez ses camarades.</p> + +<p>Au cours de la soirée, M<sup>me</sup> Mireille +avait remarqué qu’un sous-officier +français s’était entretenu, deux ou +trois fois, avec les alliés. Elle alla à +lui :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’informa-t-elle.</p> + +<p>En voyant la directrice parler au +jeune homme, les Anglais comprirent +quelle question elle lui posait.</p> + +<p>Leur gaîté s’accentua.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Tell her ! Tell her !</span> clamaient-ils.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? répéta +M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>L’autre rougit et refusa de répondre.</p> + +<p>— Puisque je vous le demande ! +insista-t-elle.</p> + +<p>Il se décida. Et, comme s’il avait +hôte de se débarrasser de sa mission, +il traduisit littéralement, sans chercher +de détour ou de périphrase, les +paroles que venait de prononcer l’officier +anglais.</p> + +<p>— Il a dit : « C’est avec la patronne +que je voudrais monter. Qu’elle fixe +son prix. Je paye ! »</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille ne marqua par aucun +signe extérieur qu’elle était surprise +ou offensée. Elle regarda son admirateur +avec indulgence, lui dédia même +un sourire cordial, et retourna à la +caisse en lançant par-dessus son épaule :</p> + +<p>— Vous pouvez toujours lui répondre +qu’il repasse demain s’il a le +temps.</p> + +<p>Une fois encore l’interprète traduisit.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">To-morrow ? All right !</span> prononça +l’Anglais en se rasseyant.</p> + +<p>— Tchampeine ! criaient ses amis +au comble de l’enthousiasme.</p> + +<p>Il se joignit à eux.</p> + +<p>Le garçon apporta verres et bouteille. +Les libations reprirent jusqu’à +ce que, l’heure de la fermeture étant +venue, il fallût que M<sup>me</sup> Lucie, son +frère, M<sup>me</sup> Joujou, M<sup>me</sup> Carmen et +même M<sup>me</sup> Bambou poussassent les +trois hommes dans la rue, où, longtemps, +on les entendit rire, chanter +et répéter :</p> + +<p>— Tchampeine ! Tchampeine !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Restée seule, dans le salon, comme +chaque nuit, M<sup>me</sup> Mireille avait ouvert +le tiroir-caisse où, pendant le +coup de feu, billets, monnaie d’argent +et billon avaient été entassés pêle-mêle.</p> + +<p>Elle séparait le papier du métal, +réunissait les coupures par catégories, +mettait en piles pièces et sous, +procédait enfin méticuleusement au +décompte de chaque tas dont elle +inscrivait, à mesure, le montant sur +un registre.</p> + +<p>Mais cette besogne, qu’elle avait +accomplie si souvent, laissait toute +liberté à son esprit.</p> + +<p>Elle pensait… Elle pensait à Adolphe, +à son obstination que jamais elle n’aurait +la cruauté de combattre.</p> + +<p>Puis elle pensait à Aimée-Désirée, +à la dot qu’on lui pourrait amasser +si l’on savait profiter de cette période +d’exceptionnelle prospérité, dont, plus +tard, on s’entretiendrait comme d’une +chose fabuleuse…</p> + +<p>— Nous, maintenant, avec ce qu’on +a mis à gauche, on aura toujours assez +pour vivre.</p> + +<p>« Si nous pouvions avoir un fils, je +me ferais moins de soucis. Je me dirais +que le petit suivrait le même chemin +que tous les Rabier ont suivi +avant lui.</p> + +<p>« Il reprendrait l’affaire, épouserait +une femme sérieuse, méritante, connaissant +le busenesse. Ils arrangeraient +leur vie tous les deux… et serviraient +une rente à Aimée-Désirée. +Mais puisque ça nous est défendu +d’espérer un garçon !…</p> + +<p>« Une fille, c’est des charges, des responsabilités. +On lui doit plus qu’à un +fils. La nôtre, dans quelques années, il +va falloir la faire élever ailleurs, et le +moment arrivera de songer à la marier.</p> + +<p>« A qui la marier ? Dans notre milieu, +ça manque d’hommes qu’on choisirait +comme gendres, c’est un fait. +Dans les autres, on en trouvera difficilement. +L’esprit du monde est si +étroit ! Et celui qui voudra, il demandera +gros pour faire passer la chose +que la petite est née dans une maison… +Et ce serait rare qu’il continue +le commerce… Alors, il faudra de +l’argent, beaucoup d’argent…</p> + +<p>Un sanglot monta à la gorge de +M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit +longuement à la situation, +essaya de trouver par quels moyens +elle la pourrait amender.</p> + +<p>Un souvenir la harcelait qu’elle voulait +et ne pouvait chasser : le souvenir +du temps où elle était simple dame +et où, sans se parjurer aux yeux des +hommes qu’elle avait vraiment aimés, +elle continuait pourtant d’assurer son +service.</p> + +<p>L’amour ne subsiste-t-il point, intact +et fidèle, au cœur de celles dont +la destinée est d’en vendre les apparences +à tout venant ?</p> + +<p>Pourquoi ce qui avait été vrai dans +le passé, ne le serait-il point dans le +présent ?</p> + +<p>Tant d’expériences antérieures ne +démontraient-elles pas à Mireille que, +s’il lui arrivait de distraire des messieurs +riches — qui la paieraient très +cher — elle ne retirerait rien à son +mari de la tendresse qu’elle lui avait +donnée ?…</p> + +<p>Ah ! quelle satisfaction ce serait +pour elle s’il lui était loisible d’obvier, +par un travail personnel et sans +d’ailleurs négliger aucune des obligations +de sa fonction, au manque à +gagner qu’elle constatait chaque nuit +avec un déchirement de cœur !</p> + +<p>Quelle joie elle ressentirait si elle +pouvait contribuer à accroître le patrimoine +de la famille, à enrichir cette +petite Aimée-Désirée, à la mettre en +état, pourvu que les hostilités durassent +seulement deux ans encore, +de prétendre à un brillant parti !</p> + +<p>En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle +pas à ces femmes de France que politiques +et journalistes louaient dans +leurs discours et leurs écrits parce +que, peinant, au champ, à l’usine, à +la boutique, y remplaçant les morts, +les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient +la fortune individuelle et +la fortune collective ?</p> + +<p>Pourquoi ne lui serait-il pas permis +d’accomplir son devoir avec le même +courage tranquille, simple et muet ?</p> + +<p>Pourquoi ?…</p> + +<p>Les yeux fixés sur les peintures murales +qu’elle ne voyait pas, elle méditait…</p> + +<p>— Pourquoi ? murmura-t-elle. Parce +que, peut-être, mon cas n’est pas le +même que celui de toutes les autres. +Ce que j’ai à donner c’est moi — et +ce n’est plus à moi ! La seule +activité dont je sois capable m’est +interdite depuis que je suis une +femme mariée, une patentée, une bourgeoise.</p> + +<p>Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses +lèvres répétèrent :</p> + +<p>— Une bourgeoise… Je suis une +bourgeoise… Mireille des Trois-Raisins +est devenue une bourgeoise !… +Comme la vie est difficile !…</p> + +<p>Ses regards se posèrent sur l’argent +étalé devant elle et qui représentait +la recette de la journée. Elle se secoua, +fit des paquets de billets qu’elle épingla +et plaça dans un petit coffre de +fer portatif. Sur ce matelas de papier, +elle coucha les rouleaux de pièces +que, pendant sa rêverie, elle avait +machinalement préparés.</p> + +<p>Sa main, passant comme un râteau +sur le comptoir, fit tomber le billon +dans le tiroir-caisse qu’elle referma +à clef.</p> + +<p>Elle mit le coffre sous son bras, +alla s’assurer que la porte blindée +était bien close, que les verrous en +étaient poussés, revint au salon, éteignit +le lustre et, s’éclairant d’une +lampe électrique de poche, se dirigea +vers l’escalier.</p> + +<p>Depuis des années déjà, chaque nuit, +à la même heure, elle accomplissait les +mêmes gestes, mais, jamais, malgré +l’habitude, elle n’avait pu se défendre +d’un certain effroi au moment +qu’ayant éteint la lumière, elle montait +chez elle, à pas de loup, en +serrant un trésor sur son sein.</p> + +<p>Bien qu’elle sût que le disque de +clarté qui dansait sur les marches et +les murs était projeté par l’appareil +qu’elle tenait à la main, et que, d’un +coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, +M<sup>me</sup> Mireille avait l’impression +qu’il émanait d’une lanterne +sourde, portée par quelqu’un marchant +sans bruit derrière elle et dont les +doigts allaient étreindre son cou, le +serrer…</p> + +<p>Alors, la sueur mouillait ses tempes +et fraîchissait sur ses épaules.</p> + +<p>Cette nuit, parce qu’elle avait tant +médité, souffert, pleuré et dépensé de +sa force de résistance dans le combat +qu’elle venait de livrer, sa frayeur prenait +une intensité plus grande encore +que de coutume. Quand elle arriva +sur le palier, jambes molles, bouche +sèche, corps en moiteur, elle haletait.</p> + +<p>Elle atteignit le commutateur, +donna la lumière et put enfin reprendre +son souffle.</p> + +<p>Derrière les portes qui l’entouraient +et qui étaient celles des chambres +de ces dames, le sommeil régnait.</p> + +<p>— Elles ignorent les soucis, le chagrin, +murmura M<sup>me</sup> Mireille. Elles sont +heureuses !… Ah ! ne pas toujours se +poser des questions !… Être exempte +de responsabilités !…</p> + +<p>Elle se rappelait l’époque où, elle +aussi, était une simple dame, où il lui +suffisait de se soumettre à la règle de +la Maison au lieu d’avoir à la faire +respecter, de se comporter avec les +messieurs de façon à les satisfaire, +l’époque où nul ne dépendait d’elle, +où, elle aussi, pouvait dormir lorsque +sa tâche était terminée.</p> + +<p>— C’était tout de même le bon +temps.</p> + +<p>Mais elle avait le sentiment de +l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette +parole comme un blasphème.</p> + +<p>Comment pouvait-elle regretter les +jours où elle n’était rien au 17, rien +qu’une pensionnaire, une passante +qu’on avait le droit de chasser à +toute minute ?</p> + +<p>Comment pouvait-elle être assez ingrate +pour ne pas avoir constamment +présent à l’esprit ce que la vie lui avait +apporté, ce que M. Adolphe lui avait +donné : un nom, une fortune, l’amour, +la maternité ?</p> + +<p>La maternité !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappelait le matin +de sa délivrance, la déception qu’elle +avait éprouvée au cours des premières +heures qui suivirent, puis son émotion +et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, +balbutiait, éperdu de bonheur :</p> + +<p>— Ce petit bout… Ce petit bout… +Quand on pense que c’est nous deux… +Nous deux réunis, fondus.</p> + +<p>— Aimée-Désirée ! ma fille, notre +enfant ! murmura M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>Elle se dirigea vers une porte, en +tourna doucement le bouton, la poussa, +pénétra dans une étroite pièce où une +veilleuse, voilée de rose, posée sur une +commode, répandait une faible clarté : +c’était la chambre où la fillette et sa +bonne couchaient.</p> + +<p>Roulée dans une couverture brune, +la domestique dormait, le visage tourné +vers la muraille.</p> + +<p>— Celle-là aussi est heureuse, pensa +M<sup>me</sup> Mireille, en écoutant le souffle +puissant et régulier de la montagnarde.</p> + +<p>La lueur de la veilleuse venait mourir +sur un petit lit d’acajou en forme +d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père +du bébé qui y était +étendu avaient passé les premiers ans +de leur vie.</p> + +<p>Paupières abaissées, lèvres disjointes, +son fin visage entouré de cheveux +blonds dénoués, Aimée-Désirée +dormait. Sa main potelée pendait hors +du berceau.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille posa le coffre de fer et +la lampe électrique à côté de la veilleuse, +s’agenouilla sur la descente de +lit, prit les doigts de la fillette dans +les siens et y appliqua ses lèvres.</p> + +<p>Elle discernait mal quel sentiment +l’avait poussée à pénétrer dans cette +chambre, à s’agenouiller devant le lit +de son enfant, comme si elle avait eu +à s’accuser d’un crime ou d’une faute.</p> + +<p>Comment, si simple, si peu habile à +s’analyser, aurait-elle compris que, dans +son trouble, dans son désarroi, elle +venait, d’instinct, à ce bébé endormi, +demander un conseil, une ligne de conduite… +et une absolution, pour le cas +où, un jour, elle aurait besoin d’être +pardonnée ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille se releva, posa les +mains sur le bord du petit lit, se pencha +sur le calme visage puéril, pareil, +sous la lueur de la veilleuse, à de la +cire à peine rosée — et dont elle attendait +obscurément qu’il l’inspirât — mais +qui ne lui apprit rien.</p> + +<p>Des larmes roulèrent sur ses joues.</p> + +<p>Elle sentait une torpeur l’envahir. +Sa pensée se paralysait progressivement. +Il lui semblait qu’un rideau de +brumes s’interposait entre elle et ses +soucis.</p> + +<p>Et cette impression lui était très +douce.</p> + +<p>Dans son sommeil, la domestique +balbutia quelques syllabes confuses. +Le son de cette voix ranima M<sup>me</sup> Mireille, +dissipa sa torpeur, la remit en +état de souffrir. Elle saisit de nouveau +la main d’Aimée-Désirée, la baisa, +reprit son coffre, sa lampe électrique +et sortit de la chambre pour rentrer chez +elle, plus lourde d’anxiété que jamais.</p> + +<p>En se glissant auprès de M. Adolphe +endormi, elle était torturée par l’indécision +et lorsque, vers le matin, elle +fut enfin accueille par le sommeil, +elle n’avait encore trouvé le chemin +de son devoir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, +M<sup>me</sup> Mireille faisait sa quotidienne +tournée d’inspection dans les +chambres afin de s’assurer que tout +y était en ordre, pour le service du +soir, lorsque sa cousine la rejoignit :</p> + +<p>— Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.</p> + +<p>— Lequel ?</p> + +<p>— Celui qui a fait un discours.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il veut ?</p> + +<p>Mains ouvertes de chaque côté du +corps, M<sup>me</sup> Lucie montra qu’elle ignorait +les desseins du visiteur.</p> + +<p>— Il ne sait que répéter : « Patronne, +patronne », dit-elle.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappela la scène de +la veille au soir, l’offre que lui avait +adressée l’officier et sa propre réponse.</p> + +<p>Alors, sans qu’elle pût se rendre +compte pourquoi elle revivait ainsi +tous ses souvenirs de la nuit, ni comment +la foule des idées qui s’étaient +agitées et heurtées en elle s’enchaînaient +l’une à l’autre, elle évoqua sa +méditation dans le salon silencieux, +son désespoir, sa longue station dans +la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie +au cours de quoi elle avait si ardemment +souhaité une inspiration qui ne +lui était pas venue.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lucie observait avec surprise +ce visage soudain pâli, ces yeux aux +regards fixes, ce front que trois rides +creusaient entre les sourcils, ces lèvres +qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.</p> + +<p>Elle demanda :</p> + +<p>— Que faut-il répondre ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille sursauta.</p> + +<p>Quoi, cet homme qui, la veille, lui +avait lancé, avec l’impudeur et l’inconscience +que donne l’ivresse, une +proposition qu’il était interdit à +M<sup>me</sup> Mireille d’accepter, et qu’elle +avait considérée comme la boutade +sans conséquence d’un ivrogne, s’était +souvenu des mots qu’il avait prononcés ! +Et il était revenu ! Et +M<sup>me</sup> Lucie demandait ce qu’il fallait +lui répondre ?</p> + +<p>Mais rien !</p> + +<p>Il fallait feindre de ne pas comprendre +ce qui le ramenait dans la +Maison, faire servir du champagne, +appeler ces dames et s’arranger pour +qu’il choisît l’une d’elles.</p> + +<p>— Qu’est-ce que je lui dis ? insista +M<sup>me</sup> Lucie.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille haussa les épaules, elle +s’emporta :</p> + +<p>— C’est toujours la même chose, +alors !… Quand il y a un coup dur +c’est moi qui suis forcée de m’y coller ! +Ici, c’est empoté, emplâtre et compagnie ! +Ah ! je peux me vanter d’être +bien aidée !… Tiens, laisse-moi passer, +J’y vais !…</p> + +<p>Elle descendit au salon.</p> + +<p>Quand elle y parut, l’officier se leva, +joignit les talons, se découvrit, rougit, +eut un rire timide de collégien, et commença +de parler.</p> + +<p>Mais, très vite, il s’aperçut qu’on +ne l’entendait point. Il en parut fort +surpris et tout décontenancé. Puis il +sourit de nouveau, son visage s’éclaira : +il venait d’avoir une idée.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, prononça-t-il.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille le regarda sans plus +comprendre.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, répéta-t-il en montrant +la négresse au pagne bleu de ciel +peinte sur le mur. Puis, il fit le geste +d’appeler quelqu’un et pointa l’index +vers le sol.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille devina qu’il souhaitait +la présence de M<sup>me</sup> Bambou. Elle +prononça très fort :</p> + +<p>— M<sup>me</sup> Bambou ? Appeler ?… Ici ?…</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais. <span lang="en" xml:lang="en">She speaks +english.</span></p> + +<p>— M<sup>me</sup> Bambou ! cria M<sup>me</sup> Mireille +dans l’escalier, un monsieur vous réclame !</p> + +<p>La négresse survint.</p> + +<p>— Demandez-lui ce qu’il désire.</p> + +<p>L’officier parla longuement en se caressant +le menton avec le pommeau de +sa cravache.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bambou, dont le vocabulaire +comportait des lacunes, se fit répéter +plusieurs phrases, puis traduisit :</p> + +<p>— Il paraît qu’hier soir, vous lui +avez dit de revenir aujourd’hui pour +régler un arrangement entre vous +deux. Bien qu’il ait solidement bu, il +se rappelle la chose. Et comme un gentleman +ne laisse jamais une affaire +en suspens, il est exact au rendez-vous +que vous lui avez donné.</p> + +<p>— Moi ! s’exclama M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>La négresse poursuivit :</p> + +<p>— Il demande la faveur de monter +quelquefois avec vous l’après-midi, +vers cette heure-ci. Il donnera ce que +vous voudrez. Et il a dans son régiment +deux amis, officiers également, qui +sont comme ses frères. Ce sont ceux qui +l’accompagnaient hier soir. Eux aussi +pourraient venir si vous acceptiez. Et +eux aussi paieraient bien. Voilà ce +qu’il m’a chargé de vous répéter.</p> + +<p>Continuant à se caresser le menton, +l’Anglais regardait tantôt M<sup>me</sup> Bambou, +comme pour s’assurer qu’elle reproduisait +fidèlement chacune de ses +paroles, tantôt M<sup>me</sup> Mireille, pour guetter +l’effet que sa proposition produisait +sur elle.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille était impassible.</p> + +<p>Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, +ni son teint, ne permettaient de discerner +ses réactions.</p> + +<p>Elle éprouvait une impression indéfinissable. +Il lui semblait que le discours +qu’elle venait d’entendre et +qui eût dû l’indigner, lui avait soudain +restitué son équilibre perdu +depuis si longtemps, et si vainement +recherché.</p> + +<p>Pour la première fois, depuis des +mois que, misérable et désemparée, +elle errait dans une nuit qui lui paraissait +plus opaque que celle où se mouvait +Adolphe, elle voyait enfin devant +soi, elle savait ce qu’elle avait à +faire.</p> + +<p>Les puissances mystérieuses dont +elle ignorait les noms mais auxquelles, +dans son fatalisme professionnel, elle +croyait avec une foi aussi solide que +celle qu’elle avait dans les oracles, lui +dictaient son devoir en lui envoyant +ce militaire étranger.</p> + +<p>Pour le salut d’une enfant qui, lorsque +sa saison serait venue, ne devait +pas connaître l’opprobre, ces puissances +ordonnaient à sa mère d’accomplir +la seule tâche rémunératrice qui lui +fût familière. Elle n’avait qu’à se soumettre.</p> + +<p>A se soumettre et à rassembler +les souvenirs de son ancienne vie, +afin de reprendre son état de jadis +sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait +point exercé depuis plusieurs années.</p> + +<p>— Vous pouvez remonter, dit-elle +à la négresse.</p> + +<p>Quand elle fut seule avec l’Anglais, +M<sup>me</sup> Mireille s’assit. Elle lui coula +un regard de ses yeux noirs et respira +largement. L’air, en pénétrant +dans ses narines dilatées, fit du bruit. +Sa forte poitrine tendit le satin du +corsage. L’homme loucha.</p> + +<p>Répétant, à son insu, car elle n’avait +pas une très grande lecture, une plaisanterie +qu’elle avait entendu prononcer +bien des fois par un des beaux +esprits de la ville et qui figure dans les +œuvres de jeunesse d’un membre de +l’Académie française, elle demanda :</p> + +<p>— Elles n’en ont pas en Angleterre ?</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Please ?</span> s’informa l’officier.</p> + +<p>Elle modifia l’expression de son sourire. +Sans doute celui-ci fut-il de +qualité, car l’Anglais posa un billet +de cent francs sur la table.</p> + +<p>Sans cesser de sourire, sans cesser +d’imprimer un mouvement de houle +à ses seins, M<sup>me</sup> Mireille déplia lentement +l’index et le majeur.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais, qui, fouillant +dans la poche extérieure de sa vareuse, +en tira un autre billet qu’il +plaça à côté du premier.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille les prit et les glissa +dans son corsage.</p> + +<p>A ce moment, des pas résonnèrent +dans l’escalier : M. Adolphe sortait +de sa chambre. M<sup>me</sup> Mireille mit un +doigt sur ses lèvres. L’officier se +raidit. Tous deux regardèrent la +porte.</p> + +<p>Bien rasé, bien peigné, la moustache +soigneusement roulée, vêtu de +son élégant costume de gabardine, décoré +de ses deux croix et chaussé de +ses belles bottes montantes, le héros +parut. Ses mains cherchèrent les +tables, glissèrent dessus, et bientôt, +il était au piano qui commença de +chanter.</p> + +<p>— Je vais vous envoyer M<sup>me</sup> Bambou, +dit, à très haute voix, M<sup>me</sup> Mireille, +puis, s’adressant à son mari, +elle ajouta :</p> + +<p>— C’est l’Angliche d’hier soir. Il +s’en ressent pour l’ébène. Je lui fais +descendre la chose.</p> + +<p>— Ça va, prononça placidement +M. Adolphe en continuant de caresser +le clavier.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille adressa à l’officier des +signes d’intelligence qu’il ne comprit +point et disparut. M<sup>me</sup> Bambou arriva +peu après.</p> + +<p>Elle le prit par la main, le conduisit +jusqu’à sa chambre où il trouva, prête +à le satisfaire, la femme vers qui allaient +ses convoitises et qui, pour la +première fois depuis son mariage, +refit, par devoir, professionnellement, +c’est-à-dire sans amour, le geste de +l’amour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Le capitaine William-George Ellis +revint seul plusieurs fois rue des Trois-Raisins. +Il éprouva, à chaque nouvelle +visite, la même joie des sens à +quoi s’ajoutait cette satisfaction que +donne à l’homme sérieux, et qui sait +la valeur des choses, l’impression qu’il +en a pour son argent.</p> + +<p>Puis, comme il était exempt +d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, +il est de tradition de passer à +ses meilleurs camarades, afin qu’ils +la puissent apprécier, la femme qui +vous a réjoui, il présenta ses deux amis +à celle qui lui avait révélé l’amour +selon les méthodes françaises, méthodes +que, sans être taxés de chauvinisme, +nous sommes fondés à déclarer +incomparables puisque, dans les +cinq parties du monde, on le va répétant.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille accueillit les trois +hommes avec cette correction, cette +aménité tranquille que sa longue fréquentation +des messieurs lui avait +permis d’acquérir et qu’elle tâchait, +sans toujours y parvenir, à inculquer +aux dames placées sous sa direction.</p> + +<p>Selon les conditions fixées une fois +pour toutes par le capitaine William-George +Ellis, ils acquirent, eux aussi, +licence de tenir entre leurs bras cette +femme puissante, saine et attentive, +cette technicienne éprouvée, douée à +un si haut degré de conscience professionnelle, +en compagnie de qui ils se +sentaient en si parfaite sécurité et +qui marquait tant d’empressement à +les satisfaire.</p> + +<p>Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, +ils décidèrent de faire chacun +une visite hebdomadaire à leur amie +commune.</p> + +<p>Ils établirent entre eux un roulement +et choisirent les après-midi du +lundi, du jeudi, du samedi. M<sup>me</sup> Mireille +y souscrivit.</p> + +<p>Elle les attendait maintenant dans +la chambre de M<sup>me</sup> Bambou, car +il avait bien fallu mettre la négresse +dans la confidence.</p> + +<p>Ils arrivaient toujours avec cette +ponctualité qui caractérise les gentlemen : +en même temps que le quart +de quatre heures sonnait à l’Église +Cathédrale.</p> + +<p>Et leur entrée était identique. On +eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée +ensemble, ainsi qu’un numéro +de music-hall. Dès la porte franchie, +ils faisaient un plongeon, se découvraient, +se dégantaient, posaient casquette, +cravache et gants sur une +chaise, mettaient avec aisance, mais +sans ostentation, deux billets de cent +francs sur le marbre de la cheminée, +puis, mains croisées, rougissant et se +dandinant, souriaient à M<sup>me</sup> Mireille.</p> + +<p>Elle était nue sous un péplum transparent +de soie orange, portait des bas +rouge-vif, du fard aux joues, du koheul +aux cils, du bleu aux paupières, +des œillets dans ses cheveux artistement +roulés en conque marine.</p> + +<p>Et ces visites d’après-midi n’empêchaient +point qu’ils vinssent, presque +chaque soir, au salon crier : « Tchampeine ! +Tchampeine ! », boire plusieurs +bouteilles de ce vin qui versait en eux +tant d’innocente joie et briser quelques +verres sur les tables à grand +coups de leurs cravaches de cuir.</p> + +<p>Parfois, ils amenaient des camarades. +Mais sans doute ceux-ci +n’étaient point très intimes, puisque +s’ils les présentèrent, comme il se +doit, à M<sup>me</sup> Mireille, ils ne demandèrent +pas à leur amie de disposer +pour eux des après-midi de liberté +qu’ils lui laissaient.</p> + +<p>Tout ce champagne, largement bu +et largement payé, tous ces verres +brisés, comptés six fois leur prix +d’achat, faisaient entrer dans la caisse +des sommes appréciables à quoi venaient +s’ajouter, trois fois la semaine, +les deux billets de cent francs +que M<sup>me</sup> Mireille y versait.</p> + +<p>Les moyennes, les belles moyennes +d’autrefois étaient enfin rétablies.</p> + +<p>La fortune des Rabier ne courait +plus le risque de ne point s’accroître +selon les prévisions qu’autorisaient les +circonstances exceptionnelles. La dot +d’Aimée-Désirée serait splendide.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille était heureuse, trop +heureuse d’avoir, par sa seule industrie, +détourné la catastrophe qui +menaçait, accompli, en toute simplicité, +son devoir d’épouse de mutilé +et de mère pour se demander quelles +seraient les réactions de M. Adolphe +si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire +quel surcroît de travail celle +qu’il avait associée à sa vie s’imposait +afin que la famille ne pâtît point de la +déchéance physique de son chef.</p> + +<p>Rien au monde n’aurait pu la déterminer +à le mettre au courant. Mais +ce qui l’induisait surtout à vouloir +garder le silence, c’était l’excès de sa +délicatesse, de sa sollicitude, de son +amour.</p> + +<p>Il semblait à Mireille que dire à +Adolphe l’emploi de ses après-midi, +lui parler de ses nouveaux revenus, +ce serait lui adresser indirectement un +reproche, lui rappeler qu’elle devait +maintenant travailler pour deux. Or, +elle était incapable de cette vilenie.</p> + +<p>Elle dissimulait pour lui, à qui elle +voulait épargner un chagrin, non pour +elle qui, ayant découvert où était la +vérité, n’éprouvait nul remords, mais +seulement une joie très douce : celle +que procure la satisfaction du devoir +accompli.</p> + +<p>Bien qu’elle eût adopté cet extérieur +hautain, distant, autoritaire qu’exigeait +sa double qualité de femme +mariée et de directrice, il subsistait +beaucoup trop d’humilité en elle pour +qu’elle attachât de l’importance au +prêt tri-hebdomadaire de ce corps +innombrablement loué jadis et s’estimât +coupable envers son mari.</p> + +<p>Coupable, elle l’eût été si elle se +fût donnée pour rien, par amour, par +caprice, à un homme dont elle se fût +coiffée.</p> + +<p>Mais, puisqu’elle se vendait — et +très cher — à des indifférents, elle +était innocente et ne trahissait point +la foi jurée.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille avait même la certitude, +tant sa conscience était en repos, +tant elle croyait connaître l’âme +d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme +elle si, écoutant la voix de l’orgueil +qui, parfois, lui parlait ainsi qu’à +toutes les créatures imparfaites que +nous sommes, elle devenait un jour +asses avide de louanges pour se vanter +de sa nouvelle activité.</p> + +<p>Mais elle espérait bien que cette +voix se tairait longtemps et qu’il lui +serait permis de continuer, sans en +être infatuée, d’accroître, par son +travail personnel, la richesse de la +famille où Adolphe l’avait admise et +envers qui elle savait toute l’étendue +de ses devoirs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Malgré la discrétion de M<sup>me</sup> Bambou, +ces dames n’avaient pu ignorer +longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, +le samedi, un officier de l’armée britannique +franchissait le seuil de la +Maison.</p> + +<p>Mais, ayant deviné les raisons +qui avaient déterminé M<sup>me</sup> Mireille +à reprendre du service actif, elles l’estimaient +davantage.</p> + +<p>Bien qu’elles eussent peut-être été +fondées à lui reprocher de les avoir +frustrées de clients riches et généreux, +qui, sans doute, se fussent accordés +avec trois d’entre elles si Madame +ne les avait accueillis, jamais, +ni par leurs paroles, ni par leur attitude, +elles ne marquèrent de ressentiment.</p> + +<p>Elles montraient tant de réserve, +elles jouaient l’ignorance avec tant +d’application, et, alors que d’autres, +à leur place, eussent profité des circonstances +pour se relâcher, elles continuaient +de travailler avec tant de +stricte gravité, que, parfois, M<sup>me</sup> Mireille, +qui, cependant, ne nourrissait +aucune illusion, pouvait se demander +si, vraiment, son secret était connu.</p> + +<p>— Elles sont délicates et parfaites, +disait-elle.</p> + +<p>Et la façon dont son personnel +se comportait avec elle la consolait, +dans une certaine mesure, des nouveaux +soucis qui, depuis quelques semaines, +l’avaient assaillie.</p> + +<p>Ces soucis, qui étaient de deux ordres, +M. Adolphe les lui causait.</p> + +<p>Toujours, il pensait à ce fils que sa +femme ne lui donnait pas, à ce fils +qu’il désirait si obstinément pour que +son nom se perpétuât, pour que la +famille continuât de régner sur la +Maison.</p> + +<p>Lorsqu’il parlait maintenant de cet +enfant, ce n’était plus, comme naguère, +avec attendrissement, mais +avec nervosité, irritabilité. Très vite, +il devenait amer et même, parfois, +proférait une menace :</p> + +<p>— Je te dis que je veux un garçon, +un Rabier… et que je l’aurai !… De +toi ou d’une autre !… Si tu ne te décides +pas, un de ces jours, j’en fais +un à la première venue… et je le reconnais ! +Alors, on verra bien !…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille était meurtrie. Mais, +se rappelant ce que lui avait prédit +Casi en regardant palpiter la flamme +de la bougie, elle restait inébranlable +dans sa décision de n’accepter jamais +plus la maternité.</p> + +<p>Et ce n’était pas tout : une fois encore, +les affaires périclitaient.</p> + +<p>Si l’on ne pouvait dire que cette +situation fût imputable à M. Adolphe, +du moins s’expliquait-elle par la présence +constante d’un grand mutilé +dans la Maison dont, peu à peu, à +cause de cette présence, notables et +civils riches s’étaient écartés.</p> + +<p>Beaucoup d’entre eux, qui, étant +d’âge à être mobilisés, avaient pourtant +réussi à passer à travers les +mailles des filets qu’aux applaudissements +des vieillards sanguinaires on +traînait alors périodiquement sur la +France afin d’y pêcher tout ce qui +jouissait d’assez de jeunesse, de force +et de santé pour mériter d’être envoyé +au carnage, beaucoup d’entre eux +éprouvaient un malaise, lorsque, venant +au 17 dans le dessein de s’y +dissiper, ils se trouvaient face à face +avec M. Adolphe.</p> + +<p>Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, +lui, connaissait l’enfer loin de quoi +ils avaient réussi à se tenir, où il avait +troqué ses yeux contre une médaille +et une croix, et qui, après avoir +étonné par sa sérénité, se montrait +souvent taciturne et parfois irascible, +se dressait maintenant comme un +reproche devant ses hôtes.</p> + +<p>Même silencieux, il leur disait que, +là-bas, sur des kilomètres, la terre +était farcie, fourrée, bourrée de morts, +que, dans des centaines d’hôpitaux, +des hommes qui, en réalité, n’avaient +pas plus de raisons qu’eux-mêmes +d’être des suppliciés, souffraient et +mouraient, que, sur toute l’étendue +du territoire, une multitude de victimes +pleuraient pour leurs membres +perdus, leurs corps désarticulés par la +mutilation ou ruinés par la maladie.</p> + +<p>Et, lorsqu’il parlait, racontait ce +qu’il avait vu, — du temps qu’il pouvait +encore voir ! — le son de cette +voix leur était insupportable.</p> + +<p>— Il nous embête, celui-là, avec ses +croix et ses discours, pensaient-ils. On +ne vient tout de même pas au bobinard +pour y recevoir des leçons !</p> + +<p>Ils vidaient rapidement leurs verres +et se retiraient.</p> + +<p>D’autres, dont les fils ou les gendres +étaient au front et qui allaient chercher +au 17 l’oubli de leurs angoisses +paternelles, en ressortaient, aussitôt +qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec +l’effroi d’apprendre un malheur, lorsqu’ils +rentreraient chez eux.</p> + +<p>Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, +qui avaient participé à la démonstration +de sympathie dont le héros de +la rue des Trois-Raisins avait été l’objet +lors de son retour ou s’y étaient +associés par la pensée, tous, maintenant, +désertaient l’établissement où, +seul, l’élément militaire continuait de +fréquenter.</p> + +<p>Sans pouvoir s’en expliquer la cause, +M. Adolphe constata ces désertions. +De même, il constata le fléchissement +des recettes.</p> + +<p>— Il y a quelque chose, disait-il +parfois à M<sup>me</sup> Mireille, quelque chose +qui ne va pas.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille ne savait que trop +ce qui n’allait pas et pourquoi, en dépit +du sacrifice qu’elle avait fait, dans +le dessein de la fixer, la fortune, une +fois encore, se détournait d’eux. Pour +ne point le dire ou éclater en sanglots, +elle se mordait les lèvres.</p> + +<p>Souvent, il ajoutait :</p> + +<p>— Et puis, tu ne surveilles pas ton +monde. Je suis sûr que tu te laisses +gruger.</p> + +<p>Malgré l’injustice du reproche, elle +ne répondait pas. Mais, loin de l’apaiser, +ce silence irritait son mari dont +l’humeur, si égale naguère, s’aigrissait +au point que, parfois, il lui arrivait +de molester ou d’injurier les clients.</p> + +<p>— Si ça continue, nous ne reviendrons +plus, lui avait dit une fois l’un +d’eux.</p> + +<p>Sous un tel outrage à sa personne, +à sa qualité de mutilé, à son nom, +à sa Maison, M. Adolphe s’était dressé +terrible : front livide, lèvres tremblantes, +mains crispées.</p> + +<p>— Mais foutez donc le camp tout +de suite, nom de Dieu, foutez le camp !… +Tous !… Tous !… Tous !…</p> + +<p>Pour le faire taire, pour le calmer, +M<sup>me</sup> Mireille s’était jetée sur lui qu’elle +croyait devenu dément. Il l’avait saisie +par les poignets et, visage contre +visage, lui avait crié :</p> + +<p>— Toi !… Toi !… Je commence à +en avoir assez, tu sais ! Je finirai par +te crever !…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille avait blêmi, ces dames +avaient échangé des regards, le salon +s’était vidé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>Un lundi matin, M. Adolphe dit +à sa femme :</p> + +<p>— Le piano est faux, il faut commander +l’accordeur pour cet après-midi, +vers quatre heures.</p> + +<p>Le garçon, par qui M<sup>me</sup> Mireille envoya +chercher l’homme de l’art, rapporta +sa réponse : occupé toute la journée, +il ne pouvait venir que le lendemain +ou le surlendemain.</p> + +<p>M. Adolphe réfléchit, compta sur +ses doigts.</p> + +<p>— Qu’on y retourne, ordonna-t-il +d’une voix impérieuse, et qu’on lui +dise que je l’attends sans faute jeudi +à la même heure. Je ne veux de lui +ni demain, ni après.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mireille n’avait jamais discuté +aucune des décisions de son mari. Elle +dépêcha de nouveau le garçon.</p> + +<p>Cette fois, la réponse fut conforme +au désir du maître.</p> + +<p>— Nous réglerons donc cette affaire-là +jeudi sur le coup de quatre heures, +prononça-t-il.</p> + +<hr> + + +<p>L’accordeur fut exact.</p> + +<p>Il prit possession du tabouret que +M. Adolphe lui céda, mit un diapason +entre ses dents et commença d’éprouver +chaque note.</p> + +<p>Ponctuel comme s’il se fût agi d’une +affaire de service, le capitaine William-George +Ellis, dont c’était le jour, survint +peu après.</p> + +<p>Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire +vêtue d’une seule tunique de gaze, +très courte, sans manches, et de bas +verts, la négresse était assise, cigarette +aux lèvres, devant un cahier de +chansons qu’elle feuilletait. En reconnaissant +le pas de l’Anglais, elle se +leva, sourit et, selon le protocole établi, +monta avec lui.</p> + +<p>M. Adolphe n’écoutait plus les +sons émis par l’instrument. Il tendait +l’oreille vers l’escalier dont chaque +marche sonnait sous le martèlement +de la mule de M<sup>me</sup> Bambou et gémissait +sous la botte de l’officier.</p> + +<p>A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle +se referma. Tout bruit cessa.</p> + +<p>M. Adolphe croisa les bras, emplit +d’air sa poitrine et dit à l’accordeur :</p> + +<p>— Maintenant, jouez la <i>Valse des +Roses</i> un peu <i lang="it" xml:lang="it">forte</i>, sans arrêt, jusqu’à +ce que je revienne… Et quoi +qu’il arrive ne vous occupez de rien. +C’est pour faire une blague !</p> + +<p>Il enleva ses bottes qu’il jeta sous +une banquette, et, mains en avant, +traversa le salon en fredonnant :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Viens avec moi, pour fêter le printemps,</div> +<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses…</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">puis s’engagea dans l’escalier, dont +il saisit fortement la rampe.</p> + +<p>Opérant sur celle-ci des tractions +successives, il touchait à peine les +marches qui ne craquaient pas plus +que si un enfant allant pieds nus les +eût foulées.</p> + +<p>M. Adolphe arriva sur le palier au +moment que M<sup>me</sup> Bambou le traversait.</p> + +<p>En apercevant ce colosse médaillé, +aux paupières closes, qui allait en +chaussettes dans l’étroit espace où il +avait réussi à venir, à la manière d’un +chat, elle accrocha ses ongles à ses +dents qui se heurtaient et s’aplatit +contre une cloison.</p> + +<p>Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, +elle haletait.</p> + +<p>Et son épouvante s’accroissait de +cette circonstance : dans le salon +elle entendait jouer, comme si c’eût +été par lui-même, la langoureuse +musique dont l’homme qui était là, +devant elle, aimait à bercer son inaction +de l’après-midi.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bambou n’était pas très éloignée +de supposer qu’il y avait de la +sorcellerie dans tout cela et que son +patron, dont les mains, qui continuaient +de ramer, atteignirent le mur, +glissèrent dessus et s’arrêtèrent sur +une porte, avait le pouvoir de se +dédoubler.</p> + +<p>Puis elle vit ceci :</p> + +<p>M. Adolphe sortir un pistolet automatique +de la poche de sa vareuse, +l’armer, chercher de nouveau la porte, +la caresser jusqu’à ce qu’il eut trouvé +le bouton qu’il tourna et qui grinça.</p> + +<p>Mais l’huis résista : le verrou avait +été poussé à l’intérieur. Une voix féminine, +la voix de M<sup>me</sup> Mireille, s’éleva +courroucée.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p>M. Adolphe eut un rire muet.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? répéta la +voix. Qui est là ?</p> + +<p>Reculant d’un pas, puis faisant +une flexion sur les jarrets, puis donnant +de l’épaule dans la porte qui +céda sous la violence du choc, +M. Adolphe fut projeté plutôt qu’il +n’entra dans la chambre.</p> + +<p>— C’est moi ! dit-il.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bambou avait bondi dans l’escalier. +Quatre détonations qu’elle entendit +coup sur coup précipitèrent son +élan.</p> + +<p>Sa tunique de gaze s’étant accrochée +à un barreau, elle se crut poursuivie, +poussa un cri de bête traquée, +arracha de son corps l’étoffe légère, +sauta les marches qui la séparaient +encore du salon où elle arriva nue, +hurlante, les yeux fous, les cheveux +en désordre.</p> + +<p>Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, +croyant que la tumultueuse entrée +de cette négresse frénétique, vêtue +de bas vert-pomme, faisait partie +de la blague annoncée, l’accordeur +continuait de jouer</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div> +</div> + +</div> +<p>M<sup>me</sup> Lucie rentrait de la ville. +M<sup>me</sup> Bambou tomba dans ses bras.</p> + +<p>— M. Adolphe vient de tirer sur +M<sup>me</sup> Mireille et sur l’Angliche, là-haut, +dans ma chambre.</p> + +<p>Puis elle s’évanouit.</p> + +<p>La cousine la poussa sur une banquette :</p> + +<p>— Arrêtez donc votre musique à +la noix, vous, nom de Dieu ! cria-t-elle. +Et occupez-vous de Madame.</p> + +<p>Elle se précipita dans l’escalier.</p> + +<p>L’accordeur comprit que, décidément, +il devait se passer des événements +exceptionnels. Il termina la +phrase commencée, rabattit le couvercle +du piano, fit pivoter son tabouret, +enleva ses lunettes et considéra +le corps de bronze qui se tordait sur +la peluche saumon de la banquette.</p> + +<p>— Encore que cette personne de +couleur soit déparée par des seins un +peu flasques, elle est assez harmonieuse +de formes, remarqua-t-il.</p> + +<p>Il était fort intéressé par le spectacle +qui lui était offert, peu ému et +très perplexe quant aux services qu’il +pouvait rendre à cette femme dont +les yeux étaient blancs, les mâchoires +serrées, qui émettait des cris stridents +et se retournait les ongles en cardant +de la si belle peluche.</p> + +<p>A tout hasard, il la gifla avec force +cinq ou six fois et constata qu’il éprouvait +un certain plaisir à appliquer +ce traitement.</p> + +<hr> + + +<p>— En voilà une brute !</p> + +<p>— Il tape comme un sourd !</p> + +<p>— Voulez-vous la laisser tranquille !</p> + +<p>— Il va lui casser les dents, ma petite !</p> + +<p>L’accordeur fit volte-face : huit +femmes aux cheveux enguirlandés de +faux géraniums, de faux myosotis, de +fausses capucines, et qui étaient nues +sous des tuniques de gaze, de mousseline +ou de surah, se trouvaient devant +lui.</p> + +<p>Au bruit des détonations, elles +avaient quitté leurs chambres en hâte +et, se bousculant, étaient descendues +au salon afin de s’enquérir de ce qui +se passait.</p> + +<p>Bien qu’elles fussent de volumes, +de teints, de types différents, l’accordeur +les estima également désirables +et se félicita que la saison de +l’amour fût, depuis longtemps déjà, +terminée pour lui, car il eût été fort +embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une +d’elles.</p> + +<p>— Mesdames !… Mes hommages !… +prononça-t-il en s’inclinant.</p> + +<p>— On s’en fout de vos hommages, +répliqua M<sup>me</sup> Carmen qui l’écarta pour +s’occuper de M<sup>me</sup> Bambou.</p> + +<p>Il faut croire que l’intervention dont +la négresse venait d’être l’objet était +parfaitement appropriée à son cas, +puisque son corps, raidi tout à l’heure, +se détendait, puisque ses mains cessaient +de griffer et ses jambes de s’agiter, +puisque, enfin, ses yeux avaient +perdu leur aspect effrayant et pris +une expression de douceur et de puéril +étonnement pour regarder le visage +de la compagne penchée sur elle.</p> + +<p>— Tu me reconnais, mon noiraud ? +demanda M<sup>me</sup> Carmen avec sollicitude.</p> + +<p>— Oui, répondit M<sup>me</sup> Bambou en +sanglotant à petits coups dans la saignée +de son bras replié. J’ai froid, +ajouta-t-elle.</p> + +<p>Elle grelottait.</p> + +<p>Heureux de démontrer que, malgré +les apparences selon quoi on venait +de le juger peut-être un peu légèrement, +son âme n’était pas tout à fait +insensible, l’accordeur étendit avec +beaucoup de soin son pardessus sur la +négresse.</p> + +<p>Considérant tour à tour M<sup>me</sup> Bambou +et le vieil homme, ces dames ne parvenaient +point à établir une corrélation +entre la scène dont elles venaient +d’être témoins et les détonations qu’elles +avaient entendues.</p> + +<p>Elles échangeaient des regards interrogateurs, +des hochements de tête, +des haussements d’épaules, des gestes +par quoi chacune exprimait à la fois +son ignorance et son désir d’entendre +sa compagne émettre une hypothèse +qu’elle-même ne voulait pas prendre +la responsabilité de formuler.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?… +Qui a tiré ? Y a-t-il quelqu’un de +blessé ? demanda M<sup>me</sup> Joujou à la +négresse.</p> + +<p>Mais celle-ci continua de pleurer et +ne répondit pas.</p> + +<hr> + + +<p>Une sorte de hululement vint de +l’escalier. Toutes les têtes se tournèrent +vers la porte.</p> + +<p>Paupières gonflées, visage tuméfié +et verni par les larmes, poitrine secouée +de sanglots, M<sup>me</sup> Lucie parut.</p> + +<p>On s’élança vers elle. Elle fit effort +pour reprendre son souffle.</p> + +<p>— Madame est morte, réussit-elle +à articuler.</p> + +<p>Ces dames comprirent. Toutes poussèrent +le même cri suivi de lamentations +semblables à celles, qu’en Orient, +les pleureuses juives modulent sur les +tombeaux.</p> + +<p>— Et l’Angliche ? demanda M<sup>me</sup> Andrée.</p> + +<p>— Lui ? Crevé !</p> + +<p>— Et M. Adolphe ?</p> + +<p>— Il a jeté son revolver dans un +coin et maintenant… maintenant, il +est étendu par terre, à côté des deux +cadavres… Il pleure !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zizi apporta une chaise, M<sup>me</sup> Lucie +s’y laissa tomber. Elle posa les +coudes sur la table, cacha son visage +dans ses mains.</p> + +<p>Entre deux hoquets, elle disait d’une +voix brisée ;</p> + +<p>— Quand on pense qu’il l’a tuée !… +Tuer une femme comme ça !… Une +femme qui a tenu la Maison tout le +temps qu’il a été là-bas… qui avait +l’œil à tout… qui l’aimait comme on +n’aime pas quelqu’un !</p> + +<p>« Une femme qui était sérieuse et +dévouée et toujours à l’ouvrage… Qui +ne savait qu’inventer pour augmenter +les bénéfices, même qu’elle avait +trouvé le moyen de faire payer une +taxe de luxe aux clients !… Et maintenant, +la voilà morte… elle qui aurait +fait la fortune de son mari et de +sa fille… Pauvre Mireille !…</p> + +<p>« C’est pas juste !… Non, c’est pas +juste, car, par le fait, c’est pour lui +et pour la petite qu’elle avait repris +le peignoir trois après-midi par semaine. »</p> + +<p>Elle suffoqua sous son chagrin et +poursuivit :</p> + +<p>— Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle +pas prévenu ? Pourquoi ne lui avait-elle +pas fait toucher les billets qu’elle +recevait… Il ne se serait pas forgé des +idées, cet homme… Il n’aurait pas cru +que c’était pour le plaisir de la chose…</p> + +<p>— Trop bonne, dit M<sup>me</sup> Andrée.</p> + +<p>— Trop délicate dans ce qu’elle +était, dit M<sup>me</sup> Joujou.</p> + +<p>— Voilà où ça mène, constata M<sup>me</sup> +Zizi.</p> + +<p>— Sainte Mireille ! murmura M<sup>me</sup> Carmen +en joignant les mains.</p> + +<p>Assises sur les chaises, les banquettes, +les tables, elles sanglotaient…</p> + +<p>La nuit tombait dans le salon.</p> + +<p>L’accordeur reprit son pardessus et, +marchant sur la pointe des pieds, se +retira.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>Vingt-quatre heures se sont écoulées. +La Maison est fermée.</p> + +<p>Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare +des logis où la mort vient de passer. +M<sup>me</sup> Lucie qui ne peut, encore +qu’elle le souhaite sincèrement, se défendre +de songer à son propre avenir +et se consacrer tout entière à la douleur, +règne, dolente, silencieuse et hagarde, +sur ces dames.</p> + +<p>Celles-ci, après avoir poussé tant de +cris, versé tant de larmes, échangé +tant de réflexions, n’ont plus de pensées, +ni de paroles. Reprises par leur +fatalisme, il semble même que la force +d’avoir du chagrin les ait abandonnées.</p> + +<p>Inactives et sordides, elles errent, +du salon à leurs chambres, où elles s’occupent +à réunir les quelques pauvres +objets qui leur appartiennent en +propre, qu’elles ont apportés lors de +leur entrée au 17 et qu’elles vont remporter +puisque, demain, il leur faudra +partir…</p> + +<p>Hier, après le drame, la police, à +qui M<sup>me</sup> Lucie dépêcha son frère dès +qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée. +Elle a emmené M. Adolphe, harcelé +le personnel de questions, mis les +scellés sur la chambre de M<sup>me</sup> Bambou +après avoir fait réparer la porte par +un menuisier.</p> + +<p>Puis, le soir, la foule ayant été chassée +de la rue où, devant chaque maison, +les dames formaient des groupes +bariolés et commentaient l’événement, +le corps de M<sup>me</sup> Mireille fut +chargé sur une voiture de l’hôpital +civil pendant que celui du capitaine +William-George Ellis était emporté +par une ambulance automobile de l’hôpital +anglais.</p> + +<p>Un peu plus tard, une infirmière +de la Maternité, munie d’un ordre du +Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée +qui, déjà, sommeillait dans +le berceau où, depuis un siècle, tous +les bébés Rabier avaient dormi et qui +ne s’éveilla point.</p> + +<p>Dès qu’elles furent avisées qu’un officier +des Armées de Sa Majesté avait +été assassiné en un lieu où, à moins +de vouloir offenser tout l’Empire, nul +ne saurait soutenir qu’un gentleman +ait jamais mis les pieds, les autorités +militaires britanniques, concluant à +un guet-apens, exigèrent de mener +l’enquête en même temps que la police +française.</p> + +<p>Elles placèrent devant la porte du +17, avec mission de ne laisser entrer +ni sortir personne, deux gendarmes +blonds armés du revolver et de la cravache +de cuir, vêtus de kaki et portant +le brassard rouge marqué des +deux initiales noires M. P.</p> + +<p>Aujourd’hui, toute la matinée, tout +l’après-midi, des curieux, parmi lesquels +officiers et soldats anglais en +grand nombre montraient, par leur +attitude, qu’ils partageaient l’opinion +du Commandement quant aux +circonstances ayant entouré le meurtre +du capitaine William-George Ellis, ont +continué de défiler dans la rue.</p> + +<p>Regards levés vers les volets fermés, +ils commentaient avec passion l’événement. +Les dames portières des autres +maisons leur fournissaient avec volubilité +et abondance des détails dont +ils se montraient friands et que, grisées +par leur propre éloquence, elles +inventaient du reste à mesure.</p> + +<p>Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins +où règne la nuit, où les lanternes +grillagées plaquent, çà et là, +des taches rouges, les hommes se +meuvent comme des ombres.</p> + +<p>De cette foule enfiévrée monte un +brouhaha confus, fait de conversations, +de bribes de chansons, de sifflets, +d’exclamations et d’appels lancés par +la voix tentatrice des portières promettant +mille délices à ceux qui pénétreront +dans les eldorados dont elles +ont la garde.</p> + +<p>Un bruit de moteur et de ferrailles +secouées couvre tous les autres : un +camion automobile de l’armée britannique, +chargé de soldats, vient de +s’arrêter perpendiculairement à la rue +de façon à en obstruer l’issue.</p> + +<p>Les hommes sautent sur le pavé +où sonnent les fers de leurs talons. +Autant qu’on peut en juger, ils sont +une trentaine.</p> + +<p>Les voici alignés sur deux rangs. +Un coup de sifflet déchire l’air. Ils +avancent lourdement dans la rue au +pas cadencé.</p> + +<p>Des cris de surprise, suivis de cris +d’effroi, partent de la foule, qui, dans +un grand bruit de semelles cloutées +raclant le sol, disparaît comme si, +d’une seule soufflée, un vent violent +l’avait emportée jusqu’à l’autre extrémité +de la rue.</p> + +<p>Les dames portières rentrent dans +les maisons, poussent les verrous. +Les lumières s’éteignent dans les lanternes.</p> + +<p>Les soldats continuent d’avancer. +Sans un mot, sans un cri, ils se +jettent sur les deux M. P. en faction +et les désarment.</p> + +<p>Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre +eux qui portent sur leurs épaules une +poutre de chêne sont démasqués. Ils +font face au 17.</p> + +<p>Quelqu’un siffle, en deux temps, +entre ses dents. Sur ce rythme, le +bélier frappe la porte blindée qui +résonne, geint, craque, s’abat.</p> + +<p>Des hurlements de démentes s’élèvent +dans la maison où soudain, on +le discerne entre les lames des persiennes, +les lumières sont éteintes.</p> + +<p>Un commandement :</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Light !</span></p> + +<p>Quatre torches s’allument. Chaque +homme tire une lampe électrique de +sa poche et la Maison absorbe les +trente soldats de Sa Majesté.</p> + +<p>Quand ils paraissent dans le salon, +ils sont accueillis par le cri de « Vive +l’Angleterre » poussé par un personnage +qu’ils ne s’attendaient point à +trouver là.</p> + +<p>Cheveux mêlés, teint cuit, barbe +non faite, moustache tombante, œil +éteint, le quidam ricane, se dandine +et, pour se maintenir en équilibre, +s’accroche à une table.</p> + +<p>— Vive l’Angleterre ! répète-t-il +avec difficulté. Vivent les soldats de +la noble Angleterre !</p> + +<p>C’est, en personne, le frère de +M<sup>me</sup> Lucie.</p> + +<p>Depuis des mois qu’il tient, dans +la Maison, l’emploi de portier, qu’il +est soumis à la triple surveillance de +sa sœur, de M<sup>me</sup> Mireille et de +M. Adolphe, il n’a jamais pu boire à +sa soif.</p> + +<p>Il a donc profité du désarroi qui, +depuis hier soir, règne au 17, pour +rattraper le temps perdu et consommer, +en une seule fois, la quantité de +liquide dont il fut frustré.</p> + +<p>— J’ai royalement bu ! murmure-t-il, +sur le ton de la confidence. Royalement +bu !… Et ce qu’il y a de rigolo, +c’est que personne ne s’en est aperçu !… +Un autre, à ma place, serait saoul… +Moi pas !…</p> + +<p>Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis, +se touchant le front comme s’il venait +de retrouver le fil de ses pensées :</p> + +<p>— J’ai rudement sommeil !… Alors, +je vous souhaite le bonsoir, les gars !</p> + +<p>Il pose l’index sur ses lèvres.</p> + +<p>— Surtout n’allez pas raconter à +Lucie que vous m’avez rencontré… Elle +me chercherait des raisons.</p> + +<p>Ayant dit, il s’écroule et instantanément +s’endort.</p> + +<p>Les soldats le poussent sous une +banquette et se mettent en quête de +ces dames.</p> + +<p>Ils n’ont pas besoin de les chercher +longtemps.</p> + +<p>Il leur suffit de monter à l’étage, +d’enfoncer les portes à coups d’épaules +ou de bottes pour les trouver pâles, +tremblantes, claquant des dents, debout +devant leurs lits.</p> + +<p>Qu’importe si, en cette nuit qui est +pour elles nuit de chômage forcé, +elles ne sont ni lavées, ni peignées ? +Qu’importe si elles ont de gros bas +de coton, des savates éculées, des +peignoirs de pilou constellés de +taches ?</p> + +<p>Les guerriers sont gens d’appétits +robustes. Ceux-ci le prouveraient s’il +en était besoin.</p> + +<p>Ils font magnifiquement leur métier +d’hommes.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lucie qui, en sa qualité de cousine +et de sous-maîtresse, a essayé de +leur résister, est la proie de quatre +gaillards bien décidés à lui faire payer +cher son indocilité.</p> + +<p>L’un a saisi à pleine main sa chevelure +qu’il a roulée autour de son +poignet pour ne pas perdre la prise.</p> + +<p>Deux autres lui tiennent les bras, +le quatrième les jambes et c’est ainsi +qu’on la descend au salon où l’électricité +a été donnée ainsi qu’aux plus +beaux soirs.</p> + +<p>Entre les mèches qui pleurent sur +son visage, elle voit toutes ces dames, +nues comme elle, aux mains de soldats +qui les immobilisent sur les banquettes +pour permettre à leurs camarades, +qu’ils relèveront tout à l’heure, +d’user d’elles.</p> + +<p>Cris de triomphe, vivats, applaudissements +et rires se mêlent aux +cris de douleur, aux exclamations rageuses, +aux sanglots des patientes.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lucie est assise sur une table. +On l’y renverse. Par les cheveux, les +mains et les pieds, on l’y maintient. +On danse, on chante, on vocifère, on +siffle autour d’elle. Et elle subit tant +d’assauts que, malgré son habitude +et sa vigueur, elle s’évanouit.</p> + +<p>On la fait glisser sur le marbre. Elle +tombe sur la banquette.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Andrée, puis M<sup>me</sup> Carmen, puis +M<sup>me</sup> Bambou, puis M<sup>me</sup> Zizi subissent +la même épreuve jusqu’à l’évanouissement.</p> + +<p>Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs ? +Et, partant, ne convient-il pas +qu’ils s’amusent à établir laquelle de +ces femmes fournira la plus longue +carrière avant de perdre connaissance ?</p> + +<p>Honneur et gloire à la race blonde ! +C’est M<sup>me</sup> Joujou qui est <span lang="en" xml:lang="en">recordwoman</span>.</p> + +<p>La meute bat des mains, trépigne, +siffle, chante devant ce corps blafard, +aux monstrueuses boursouflures, +devant ce corps inerte qui, sur le +marbre blanc, semble celui d’une bête +morte, tuée pour la boucherie et qu’on +va dépecer.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span> scande un des +soldats.</p> + +<p>Tous, détachant chaque syllabe du +ban, répètent en chœur :</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span></p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Who is all right ?</span> interroge le +premier.</p> + +<p>— Djoudjou !</p> + +<p>Alors, le chef de ban bat la mesure +et, par trois fois, une immense acclamation +roule :</p> + +<p>— Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !… +Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !… Hipp +Hipp ! Hipp ! Hurrah !…</p> + +<p>Le frère de M<sup>me</sup> Lucie se réveille. +Il réussit à se dégager, rampe sur le +sol, s’assied, jambes écartées, au milieu +du salon, passe sur son visage +verni de sueur ses mains chargées de +poussière.</p> + +<p>Les soldats applaudissent.</p> + +<p>Le succès qu’on lui fait le flatte. +Il salue gracieusement, multiple les +sourires, envoie des baisers, et apercevant +tout à coup les corps des +pensionnaires étendus çà et là, pousse +des gloussements de joie en se frappant +sur les cuisses.</p> + +<p>— Alors, les gars, alors les Alliés, +c’est la nouba à ce que je vois, la +grande nouba, s’écrie-t-il.</p> + +<p>Il demande à boire.</p> + +<p>Comme on ne comprend pas, il fait +le geste de porter un verre à ses lèvres. +On lui passe une bouteille. Il s’y +abreuve avec avidité, puis, aux applaudissements +renouvelés de l’assistance +que cet intermède a divertie, il reprend +son mouvement de reptation +et disparaît de nouveau sous la banquette +en hurlant :</p> + +<p>— Vive l’Angleterre !</p> + +<p>La troupe compte un musicien. Il +s’assied devant le piano, et voici le +<i lang="en" xml:lang="en">God save the King</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">Tipperary</i> et +le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i>.</p> + +<p>Un autre prend possession de l’étagère +aux liqueurs. Il tend à ses camarades +des verres à bière pleins de +rhum, de cognac, de chartreuse, de +kummel, de curaçao.</p> + +<p>Trois sergents, qui ont exploré la +cave, arrivent chargés de paniers.</p> + +<p>— Tchampeine ! crient-ils.</p> + +<p>On les acclame. L’alcool contenu +dans les verres est versé sur les corps +de ces dames. Les bouteilles passent de +mains en mains, comme des briques +lancées par des maçons faisant la +chaîne. Les bouchons sautent. Le vin +s’échappe des goulots. Des bouches +le happent.</p> + +<p>Et quand le flacon est vide, on le +jette dans une glace, dans le lustre, +ou bien on en martèle les touches du +piano.</p> + +<p>Car l’heure n’est plus à la musique, +ni à l’amour, ni aux chants, ni aux +rires.</p> + +<p>L’heure est à la force !</p> + +<p>Comme s’ils obéissaient à un signal, +les hommes se lèvent. Beaucoup sont +très rouges, quelques-uns très pâles. +Ils chancellent. Mais il leur reste +assez d’équilibre pour gravir l’escalier +à la course, se répandre dans +les chambres, en ouvrir fenêtres et +persiennes, faire passer dans la rue +meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore +et accessoires de toilette — tout +ce qu’ils peuvent atteindre.</p> + +<p>Ils redescendent dans le salon empuanti +d’alcool, de fumée et de vin, +dans le salon où tout est détruit.</p> + +<p>Tout ? Non ! Il y a encore le piano +et les tables de marbre.</p> + +<p>Un piano, ça se renverse. Et l’on +danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate. +Des tables de marbre ? Il suffit de les +basculer sur le sol carrelé pour qu’elles +s’y brisent.</p> + +<p>Voilà qui est fait ! Et proprement +et rapidement fait !</p> + +<p>Les vainqueurs quittent la Maison. +Ils butent sur le tas de meubles brisés +et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.</p> + +<p>Une voix commande :</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Oil !</span></p> + +<p>Les deux conducteurs de camion +surviennent, porteurs de bidons de +pétrole qu’ils éventrent à coups de +couteau. Le liquide se répand sur le +bois, les matelas, la lingerie qu’une +torche enflamme.</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Hurrah !</span></p> + +<p>La vieille Angleterre qui, jamais, +n’a pardonné une offense, qui, jamais, +n’a manqué de châtier durement ceux +qui attentèrent à son renom ou à ses +biens, vient de venger le capitaine +William-George Ellis.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia !</span></p> + +<hr> + + +<p>Et maintenant ?…</p> + +<p>Maintenant, M. Adolphe appartient +à la justice.</p> + +<p>Elle peut le frapper ou l’absoudre, +qu’importe !</p> + +<p>Privé de son Antigone, jamais il +ne rentrera au 17 où, pendant plus +de cent ans, les siens ont si rudement +peiné pour acquérir une honnête +aisance, où il était fondé à espérer +que, grâce à la guerre longue, il aurait +l’orgueil, lui, premier de sa race, +d’asservir la fortune, où, enfin, un +fils né de sa chair lui aurait succédé.</p> + +<p>Les Rabier ont cessé de régner sur +la Maison…</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br> +POUR LA COLLECTION</span> « <span class="xsmall">ÉCHANTILLONS</span> »<br> +<span class="xsmall">LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ<br> +SUR LES PRESSES<br> +DE L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE BUSSIÈRE<br> +SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div> +</body> +</html> |
