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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***
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- “ÉCHANTILLONS”
- Romans inédits choisis par Charles OULMONT
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- PIERRE LA MAZIÈRE
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- MIREILLE
- DES TROIS RAISINS
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- VALD. RASMUSSEN
- 168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
- PARIS
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-DANS LA MÊME COLLECTION
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-Déjà parus:
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- L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre.
- Gamins de Paris, par Léon Frapié.
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-En préparation:
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- La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch.
- L’invalide du cœur, par Maurice Rostand.
- Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat.
- L’Age d’Or, par Edmond Jaloux.
- Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes.
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-Copyright 1925, by Vald Rasmussen.
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-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
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-Mireille des Trois Raisins
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-I
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-Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la
-Maison.
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-C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
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-Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
-étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste,
-avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un
-piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
-
-La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel
-stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
-
-Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son
-rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano
-pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus
-possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents
-menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
-
-Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la
-ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs
-franchissent le seuil du 17.
-
-Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an:
-le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en
-ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à
-ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
-
-Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous
-l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à
-l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.
-
-Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.
-
-Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus
-sérieuse, la plus diligente au travail.
-
-Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la
-suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le
-bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était
-soustrait.
-
-Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces
-dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de
-Directrice.
-
-M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait
-revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses
-depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une
-particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans
-auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient
-connue.
-
-On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un
-corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de
-corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas
-assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou
-nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions
-auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter
-l’oreille.
-
-Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
-celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme
-symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne
-d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que
-l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la
-pensionnaire à qui il donnait son nom.
-
-Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme
-elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu
-d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.
-
-Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
-de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne
-s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la
-discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme
-Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des «nouvelles».
-
-De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le
-régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au
-tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins
-d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût
-subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.
-
-Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de
-façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le
-pourraient évoquer sans attendrissement.
-
-Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la
-Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même
-présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les
-plus distingués.
-
-L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts,
-l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés.
-
-La porte blindée était close, la lanterne éteinte.
-
-La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée
-dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées.
-
-Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq
-pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux
-yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait
-en leur rendant leurs baisers.
-
-On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de
-ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait
-quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en
-détaillant des romances élégiaques.
-
-Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du
-Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche,
-le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois.
-
-On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des
-avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la
-danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de
-certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs.
-
-L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et
-d’adresse.
-
-Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.
-
-De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame
-feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était
-fermée, la caisse devrait l’être aussi.
-
-Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter: «Au 17,
-depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour
-rien», M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le
-quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri,
-dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.
-
---Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme
-Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit
-furent allées chercher leurs valises.
-
-Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés
-jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs
-années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages
-démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres
-flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des
-servantes dans le couloir d’un bureau de placement.
-
-Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière
-fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de
-leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine
-tendresse.
-
-Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient
-les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à
-l’étagère aux liqueurs, au piano.
-
---Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M.
-Adolphe en frappant dans ses mains.
-
-Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les
-passa à Mireille qui fit de même.
-
-Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes
-molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit,
-dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir...
-
-
-
-
-II
-
-
-La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des
-arrière-grands-parents de M. Adolphe.
-
-C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son
-père et son aïeul.
-
-Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de
-fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé
-d’être l’hôtesse de la Maison.
-
-Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et
-cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans
-l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases
-de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style
-Restauration.
-
-Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement,
-ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la
-fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais
-sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir
-s’accorder quelque confort personnel.
-
-Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le
-caractère de ceux qui s’y étaient succédé.
-
-Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite
-chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les
-Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par
-l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se
-transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force
-principale des familles provinciales françaises: le respect des aînés.
-
-En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait
-commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race.
-
-Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il
-avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais
-jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du
-nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux.
-
-C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur
-premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que,
-le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le
-représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale,
-devant celui de Dieu sur la terre.
-
-Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le
-surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les
-portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le
-tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu
-moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles.
-
-C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait
-déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter
-l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille.
-
-Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par
-surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la
-défense.
-
-Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle
-flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au
-besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait
-au visage.
-
-Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir
-soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme
-Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à
-laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les
-réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction.
-
-Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa
-femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans
-l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles
-qu’elle avait affirmées dans son métier de dame.
-
-Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour
-l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de
-l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des
-subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre
-eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes.
-
-Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus
-qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à
-de fréquents retours.
-
- * * * * *
-
-Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de
-houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses
-hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de
-larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.
-
-Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de
-la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus,
-ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se
-montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus
-généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais
-Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les
-tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent
-leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de
-leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle
-amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant
-d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein
-nourricier.
-
-Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.
-
-Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de
-sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les
-simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les
-insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la
-révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.
-
-Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait
-du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait
-un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait
-tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.
-
-Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches
-dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par
-leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un
-appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre
-au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines
-heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au
-minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de
-surmenage.
-
-Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.
-
-Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
-trouvât toujours ce qu’elle apprécie.
-
-A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et
-adjudants feraient fête à Mme Carmen.
-
-Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint
-ambré, montrait une parfaite distinction.
-
-Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries,
-bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion
-de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs
-dactylographes jugées par eux inaccessibles.
-
-Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille
-exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage
-triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée
-de son élocution, de pouvoir être, au 17, «la petite fille».
-
-Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la
-nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes,
-d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé,
-chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait
-soulever le marteau de la Maison.
-
-Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui
-forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir.
-Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite,
-afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.
-
-Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de
-province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf,
-toutefois, par le passant?
-
-Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines
-d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées,
-ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes
-désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant
-leur âcre plaisir?
-
-C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque
-point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des
-hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils
-viennent faire la débauche.
-
-Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême
-ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne
-s’indignent pas, ne sourient pas.
-
-Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux
-secret et disent avec un accent maternel:
-
---Ça ne fait rien, mon petit... Je t’assure que ça ne fait rien!... Tu
-m’as tout de même donné beaucoup de bonheur!...
-
-Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à
-tout établissement d’une certaine classe.
-
-Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute
-vraisemblance, d’amis attitrés.
-
-Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison.
-
-Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames
-de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première
-fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou
-grison, l’élirait certainement de temps en temps.
-
-Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur
-situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu?
-
-Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand
-elles ne font de mal à personne?
-
-En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires
-regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon.
-
-Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et
-folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort
-décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à
-mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de
-rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse
-vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel.
-
---Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi.
-
-Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si
-elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle
-imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique
-sertie d’or.
-
-Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme
-Joujou éleva la voix.
-
---Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de
-marine.
-
---Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie.
-
---Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation...
-
-Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent.
-
-D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était
-complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire.
-
-En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la
-Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de
-l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices
-qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à
-la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police
-locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi
-par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur
-présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la
-campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres.
-
-Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient.
-
-Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve
-d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte,
-enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans
-qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent
-souvent renouvelées.
-
-La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent.
-
- * * * * *
-
-Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un
-accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si
-judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à
-grossir le patrimoine familial.
-
-A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa
-prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les
-oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus.
-
-
-
-
-III
-
-
-Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât
-stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit.
-
-Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents.
-
-Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années,
-ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille
-et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait
-désormais la Maison...
-
-Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la
-forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans
-un berceau.
-
-Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait
-tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle
-émotion que ses yeux se mouillèrent...
-
---Ce petit bout... ce petit bout! disait-il. Quand on pense que c’est
-nous deux!... Nous deux réunis... fondus...
-
-Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans
-ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse
-qu’elle venait de faire.
-
-Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus
-besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau
-dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la
-ravissaient, il murmura:
-
---Nous lui donnerons bientôt un petit frère.
-
-Elle tourna vers lui son visage: Un sourire dolent errait sur ses
-lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux.
-
-M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour
-que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom
-se perpétuât au 17.
-
-Il l’en aima davantage.
-
-Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur
-désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous
-les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le
-donner au fils qu’ils avaient espéré.
-
-Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle
-que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte
-à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque.
-
-
-
-
-IV
-
-
-La guerre éclata.
-
-M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son
-fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré
-impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une
-force dont on parlait déjà avec respect.
-
-Tous les hommes mobilisables partirent.
-
-M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade.
-
-Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée
-d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement.
-Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la
-frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les
-autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
-demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les
-événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.
-
-Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où,
-dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient
-penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de
-marbre, à faire des réussites.
-
-Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à
-partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la
-Normandie.
-
-Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant
-d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi
-des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine
-fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au
-plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.
-
-Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement,
-de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit
-une intensité nouvelle.
-
-Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le
-2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
-que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de
-toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices
-publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et
-d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes
-inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.
-
-Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés,
-plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes
-qu’autrefois en un mois.
-
-La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa
-part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si
-magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.
-
-Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient,
-roulait dans l’étroite venelle.
-
-Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement,
-dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle
-tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement
-lorsqu’un autre sortait.
-
-Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la
-suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui
-avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur.
-Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En
-raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus
-de spécialités.
-
-Les temps étaient désormais au travail en série.
-
-Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient
-débordées.
-
-Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais
-l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le
-début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande
-dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame
-disponible.
-
-Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front,
-dans les hôpitaux et les usines de munitions.
-
-Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et
-savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon
-avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de
-la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La
-mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul
-défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.
-
-Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était
-encore insuffisant.
-
-Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme
-Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre
-servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les
-amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses
-desseins.
-
-Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police.
-Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux
-amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même,
-le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes,
-savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.
-
-M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.
-
-La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague
-sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée
-formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables,
-ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche
-de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et
-dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le
-tiroir-caisse.
-
-Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès
-qu’il apercevait des verres vides:
-
---Gustave, on a soif au six!
-
---Gustave, renouvelez à l’as!
-
-Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou
-cognac à l’eau.
-
-Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du
-quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le
-commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité!
-
-Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue,
-couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de
-s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur
-paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la
-fortune.
-
---C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes
-mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera
-sûrement quelque chose...
-
-M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un
-calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque
-et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.
-
-Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil
-que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter
-d’un quart le bien paternel.
-
---La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que
-commencer!...
-
-Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de
-longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et
-aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans
-l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.
-
-
-
-
-V
-
-
---Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.
-
-Elle n’était que trop bonne prophétesse.
-
-Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à
-passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique
-avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien
-dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le
-service armé.
-
-Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines
-d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.
-
-Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son
-foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la
-Patrie.
-
-Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux
-hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros,
-ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait...
-
-Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait
-réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla
-chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.
-
-A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant
-trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse
-engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.
-
-Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil
-à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants
-des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu
-de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote
-la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.
-
---Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré.
-
-Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa
-moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille,
-tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.
-
-Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou,
-l’embrassèrent en pleurant.
-
-Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant
-les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se
-dirigeait avec une étonnante sûreté.
-
-Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs
-visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car
-l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller,
-venir, essayer de reconnaître toutes choses.
-
-Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce
-colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie,
-d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.
-
-Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta:
-
- Viens avec moi pour fêter le Printemps,
- Nous cueillerons des lilas et des roses.
-
-On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne
-pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit
-signe de se retirer.
-
-La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à
-pied de bas.
-
-M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le
-tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.
-
-Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se
-défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point
-l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.
-
-Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour
-s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et
-but longuement l’air avec une expression heureuse.
-
---La petite? demanda-t-il.
-
-Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la
-surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.
-
-M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa.
-Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au
-visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire:
-
---En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les
-militaires.
-
---Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire
-quelque chose.
-
-Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.
-
-Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations
-également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces
-dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au
-mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.
-
-Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un
-de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier
-étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines
-de la porte donnant accès à l’escalier.
-
-M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une
-démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui
-dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la
-délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.
-
-A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle
-comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à
-dissimuler.
-
-Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir
-aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six
-fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que,
-déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu
-lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter,
-chacun des visiteurs lui donna.
-
-C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit
-possession de la maison de ses pères.
-
-
-
-
-VI
-
-
-La vie lui fut douce.
-
-Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le
-rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache.
-Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon
-qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.
-
-Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au
-salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les
-morceaux qu’il préférait.
-
-Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la
-perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant
-les heures qu’il passait devant son clavier.
-
-Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et
-le ravissaient.
-
-Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver,
-il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une
-musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire.
-Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à
-se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.
-
-Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y
-réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes
-coulaient de ses yeux morts.
-
-Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait
-«comment ça lui était arrivé».
-
---J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les
-autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure...
-
-On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son
-récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière
-qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient,
-croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.
-
-Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité,
-conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la
-vie, il haussait les épaules et expliquait:
-
---Ce n’est pas si terrible que l’on pense... D’abord, lorsque la chose
-vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être
-revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la
-bête, que vous vous dites: «Tout de même j’ai eu le filon.»
-
-«Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre
-coffre intacts... et la nuit, vous vous réveillez pour faire
-l’inventaire de votre personne... Vous ne pouvez vous rassasier de cette
-joie... et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer
-au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que
-vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes...
-
-«Et puis, il y a autre chose: petit à petit, vous vous apercevez que vos
-mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous
-étaient utiles, vous procurent du plaisir.
-
-«Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à
-deviner de quelles matières elles sont faites.
-
-«Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous
-n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous
-arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.
-
-«Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai
-pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni
-d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile!
-Le bruit des respirations me renseigne: tant de monde en tout, tant
-d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.
-
-«Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les
-reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces
-dames... je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme
-chacune d’elles.
-
-«Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
-vivre la Maison... Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait
-rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à
-mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe.»
-
-Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec
-étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant
-de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant
-d’orgueil.
-
-M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de
-perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué
-de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui
-les écoutaient.
-
-Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à
-dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait
-à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano.
-
-Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul,
-ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire
-beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la
-clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde: _La
-Marche des P’tits Pierrots_, _Sous les Ponts de Paris_, ou encore _Max!
-Max! Ah qu’t’es rigolo!_...
-
-
-
-
-VII
-
-
-M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son
-absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui
-lui échéait.
-
-Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.
-
-Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus
-honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant
-chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se
-priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.
-
-Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir
-strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire
-payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a
-cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou
-deux sous la banquette. C’est bien connu.
-
-Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
-resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux
-qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants,
-rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient
-scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de
-grever exagérément le budget familial.
-
-Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant
-et d’encaisseur?
-
-Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été
-tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son
-dessein, de rester au piano.
-
-Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui
-causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.
-
-Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les
-tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.
-
-Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que,
-pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit
-du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne
-donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il
-avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses
-hôtes.
-
-Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le
-voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon
-renouveler les consommations.
-
-Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.
-
-Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient
-ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une
-telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur...
-
-Alors elle retournait docilement à la caisse.
-
-Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison
-silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle
-mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à
-vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.
-
-Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se
-désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit
-assez de ressources pour parer au désastre.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la
-visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la
-profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir.
-
-Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en
-maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent
-exercer isolément leur état.
-
-Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu.
-Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes
-les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un
-itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable: trente
-jours.
-
---La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès,
-répétait-elle.
-
-Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur
-avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses
-prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la
-date de son passage.
-
---Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces
-quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain.
-
-Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée.
-
-Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que
-fussent temps et époque de l’année: robe d’alpaga gris foncé à volants,
-palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie
-d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en
-mois.
-
-Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au
-canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient
-l’équipage de Casi.
-
-Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait,
-en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés
-et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même,
-qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention
-chirurgicale qu’eût subie la vieille femme.
-
---Ah! mes belles!... s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai
-bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été
-malade à en mourir!... C’est mon asthme qui est cause de ça... Enfin,
-n’en parlons plus... Et vous? Toujours jolies à ce que je vois! Ah! la
-jeunesse!...
-
-Ces dames s’empressaient.
-
---Vous prenez quelque chose, Casi?
-
-Elle se défendait mollement.
-
---Un petit verre?
-
-Casi se laissait tenter.
-
---Allons! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point
-dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous
-savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles
-commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge.
-
---Alors quoi? Choisissez, Casi.
-
---Ce sera donc un petit rhum.
-
---Gustave, un rhum pour Casi!
-
-Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le
-verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil
-et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait
-lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance.
-
-Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur
-égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme
-d’une bougie.
-
-Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses
-collègues qui prétendaient y lire la vérité:
-
---Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent
-l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là.
-
-Bien entendu, l’on n’insistait point.
-
-Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi
-et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était
-abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter: dans
-sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le
-personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de
-tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces
-formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et
-espoir!
-
-Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons
-offices de la sibylle.
-
-Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
-recourir.
-
-Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de
-donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme.
-
-Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille
-avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à
-exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail.
-
-D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la
-signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser
-ce rêve.
-
-Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M.
-Adolphe formula son souhait de nouveau.
-
-Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que
-ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner
-à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les
-choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait
-passée.
-
-Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le
-droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement
-atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si
-judicieux.
-
-Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au
-coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche
-maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de
-mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui
-lui avait tant donné.
-
-Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc
-de la consulter.
-
---Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit
-confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne
-la voient pas avant moi.
-
-Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la
-devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que
-les suivants.
-
-Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se
-présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon.
-
-Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son
-asthme.
-
---Comme je suis heureuse que vous me reveniez! s’exclama-t-elle, Depuis
-si longtemps que vous m’avez abandonnée!... C’est donc qu’on a des
-peines, des chagrins? Ou quelque amourette en tête? Ce serait encore
-bien de votre âge, voyez-vous.
-
-Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une
-table, elle s’était assise en geignant.
-
---Et qu’est-ce que je vais vous faire? Les cartes, les mains, le blanc
-d’œuf ou la bougie?
-
-Mme Mireille réfléchit.
-
---La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre
-épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions.
-
---Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux,
-de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est
-juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui
-arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue!...
-
-Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts,
-qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail.
-
-Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa
-Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses
-réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte
-d’allumettes.
-
-Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit
-son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées.
-
-La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce.
-Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à
-plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements.
-
---Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme
-Mireille... Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un
-garçon?
-
-Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi,
-au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une
-petite palme bleue.
-
-D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa
-voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire
-qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille
-dit dans une sorte d’extase:
-
---Je vois, je vois, je vois!... Si la Providence bénit une fois encore
-ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant
-de bonheur, je vois... je vois très bien, comme si, déjà, elle était de
-ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première...
-Ah! la mignonne demoiselle!... Et si, plus tard, la Providence bénissait
-d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de
-charmantes demoiselles... tout un petit pensionnat.
-
---Pas de garçon? demanda avidement Mme Mireille.
-
-Elle venait de rompre le charme.
-
-Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et,
-de sa voix naturelle:
-
---Pas de garçons, rien que des filles, et vous pouvez vous vanter d’en
-avoir une de chance!... Parce que les demoiselles c’est toujours plus
-gentil avec les mamans. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
-Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les quatre fers d’un chien. C’est
-comme je vous le dis. Tandis que la fille...
-
-Mme Mireille ne l’écoutait plus.
-
-Elle déposa un billet sur le marbre, se leva, disparut.
-
- * * * * *
-
-Donc il lui était refusé d’exaucer le vœu de son mari, de lui donner le
-fils qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été si heureuse, si fière de
-mettre au monde afin que le nom des Rabier ne s’éteignît point!
-
-Éprouvant une vive douleur en même temps qu’une grande humiliation, elle
-se promit de ne plus jamais accepter la maternité puisqu’il lui était
-refusé de remplir, dans la famille où elle était entrée, la mission pour
-quoi on l’y avait admise. Mais pour rester fidèle à son serment, elle
-serait contrainte de recourir au mensonge, à la ruse, puisqu’elle ne
-pouvait avouer à M. Adolphe comment et par quelle voie elle venait
-d’acquérir la certitude de n’être bonne à engendrer que des filles.
-
-Cet homme énergique, cet esprit fort, qui se vantait de ne craindre rien
-ni personne, affichait, en effet, le mépris le plus insultant pour les
-vendeuses d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes les folles qui
-ajoutent créance à leurs dires.
-
-
-
-
-IX
-
-
-A toutes les tables, militaires et civils attendaient, en buvant, que
-d’autres militaires, d’autres civils qui, en ce moment, étaient dans les
-chambres avec ces dames, en fussent sortis pour les y remplacer.
-
-Portant en équilibre un plateau chargé de verres pleins, le garçon, dont
-le visage était baigné de sueur, circulait dans la salle surchauffée et
-enfumée.
-
-Alignés sur une banquette, ayant dernière eux les effigies de la Russe
-et de l’Espagnole (un client patriote avait collé sur le sein de
-celle-ci un papillon imprimé sur lequel on lisait: «A bas les
-Neutres!»), trois officiers anglais très rouges, très excités, menaient
-tapage. Ils riaient, chantaient, sifflaient, frappaient à coups de
-cravaches de cuir le marbre de leur table.
-
-De temps en temps, l’un d’eux jetait son verre à terre. Alors, tous
-trois hurlaient d’une seule voix:
-
---Tchampeine!
-
-Le garçon, à qui Mireille avait donné l’ordre de ne point laisser
-attendre ces clients fastueux, posait immédiatement une bouteille devant
-eux qui faisaient sauter le bouchon en poussant de grands rires,
-s’inondaient, par jeu, de vin mousseux, buvaient, brisaient leurs
-verres, répétaient:
-
---Tchampeine!... Tchampeine!... Encore Tchampeine!... Tchampeine...
-Encore!... Encore!...
-
-L’un se leva, balaya la table de sa cravache, fit correctement le salut
-militaire et, pour montrer qu’il souhaitait de parler, leva la main.
-
-Tous les regards se fixèrent sur lui.
-
-Des rires fusèrent, des applaudissements éclatèrent, puis le silence
-régna.
-
-L’homme émit seulement quelques mots. Mais ils eurent pour effet de
-susciter une hilarité plus violente encore chez ses camarades.
-
-Au cours de la soirée, Mme Mireille avait remarqué qu’un sous-officier
-français s’était entretenu, deux ou trois fois, avec les alliés. Elle
-alla à lui:
-
---Qu’est-ce qu’il a dit? s’informa-t-elle.
-
-En voyant la directrice parler au jeune homme, les Anglais comprirent
-quelle question elle lui posait.
-
-Leur gaîté s’accentua.
-
---Tell her! Tell her! clamaient-ils.
-
---Qu’est-ce qu’il a dit? répéta Mme Mireille.
-
-L’autre rougit et refusa de répondre.
-
---Puisque je vous le demande! insista-t-elle.
-
-Il se décida. Et, comme s’il avait hôte de se débarrasser de sa mission,
-il traduisit littéralement, sans chercher de détour ou de périphrase,
-les paroles que venait de prononcer l’officier anglais.
-
---Il a dit: «C’est avec la patronne que je voudrais monter. Qu’elle fixe
-son prix. Je paye!»
-
-Mme Mireille ne marqua par aucun signe extérieur qu’elle était surprise
-ou offensée. Elle regarda son admirateur avec indulgence, lui dédia même
-un sourire cordial, et retourna à la caisse en lançant par-dessus son
-épaule:
-
---Vous pouvez toujours lui répondre qu’il repasse demain s’il a le
-temps.
-
-Une fois encore l’interprète traduisit.
-
---To-morrow? All right! prononça l’Anglais en se rasseyant.
-
---Tchampeine! criaient ses amis au comble de l’enthousiasme.
-
-Il se joignit à eux.
-
-Le garçon apporta verres et bouteille. Les libations reprirent jusqu’à
-ce que, l’heure de la fermeture étant venue, il fallût que Mme Lucie,
-son frère, Mme Joujou, Mme Carmen et même Mme Bambou poussassent les
-trois hommes dans la rue, où, longtemps, on les entendit rire, chanter
-et répéter:
-
---Tchampeine! Tchampeine!
-
-
-
-
-X
-
-
-Restée seule, dans le salon, comme chaque nuit, Mme Mireille avait
-ouvert le tiroir-caisse où, pendant le coup de feu, billets, monnaie
-d’argent et billon avaient été entassés pêle-mêle.
-
-Elle séparait le papier du métal, réunissait les coupures par
-catégories, mettait en piles pièces et sous, procédait enfin
-méticuleusement au décompte de chaque tas dont elle inscrivait, à
-mesure, le montant sur un registre.
-
-Mais cette besogne, qu’elle avait accomplie si souvent, laissait toute
-liberté à son esprit.
-
-Elle pensait... Elle pensait à Adolphe, à son obstination que jamais
-elle n’aurait la cruauté de combattre.
-
-Puis elle pensait à Aimée-Désirée, à la dot qu’on lui pourrait amasser
-si l’on savait profiter de cette période d’exceptionnelle prospérité,
-dont, plus tard, on s’entretiendrait comme d’une chose fabuleuse...
-
---Nous, maintenant, avec ce qu’on a mis à gauche, on aura toujours assez
-pour vivre.
-
-«Si nous pouvions avoir un fils, je me ferais moins de soucis. Je me
-dirais que le petit suivrait le même chemin que tous les Rabier ont
-suivi avant lui.
-
-«Il reprendrait l’affaire, épouserait une femme sérieuse, méritante,
-connaissant le busenesse. Ils arrangeraient leur vie tous les deux... et
-serviraient une rente à Aimée-Désirée. Mais puisque ça nous est défendu
-d’espérer un garçon!...
-
-«Une fille, c’est des charges, des responsabilités. On lui doit plus
-qu’à un fils. La nôtre, dans quelques années, il va falloir la faire
-élever ailleurs, et le moment arrivera de songer à la marier.
-
-«A qui la marier? Dans notre milieu, ça manque d’hommes qu’on choisirait
-comme gendres, c’est un fait. Dans les autres, on en trouvera
-difficilement. L’esprit du monde est si étroit! Et celui qui voudra, il
-demandera gros pour faire passer la chose que la petite est née dans une
-maison... Et ce serait rare qu’il continue le commerce... Alors, il
-faudra de l’argent, beaucoup d’argent...
-
-Un sanglot monta à la gorge de Mme Mireille.
-
-Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit longuement à la situation,
-essaya de trouver par quels moyens elle la pourrait amender.
-
-Un souvenir la harcelait qu’elle voulait et ne pouvait chasser: le
-souvenir du temps où elle était simple dame et où, sans se parjurer aux
-yeux des hommes qu’elle avait vraiment aimés, elle continuait pourtant
-d’assurer son service.
-
-L’amour ne subsiste-t-il point, intact et fidèle, au cœur de celles dont
-la destinée est d’en vendre les apparences à tout venant?
-
-Pourquoi ce qui avait été vrai dans le passé, ne le serait-il point dans
-le présent?
-
-Tant d’expériences antérieures ne démontraient-elles pas à Mireille que,
-s’il lui arrivait de distraire des messieurs riches--qui la paieraient
-très cher--elle ne retirerait rien à son mari de la tendresse qu’elle
-lui avait donnée?...
-
-Ah! quelle satisfaction ce serait pour elle s’il lui était loisible
-d’obvier, par un travail personnel et sans d’ailleurs négliger aucune
-des obligations de sa fonction, au manque à gagner qu’elle constatait
-chaque nuit avec un déchirement de cœur!
-
-Quelle joie elle ressentirait si elle pouvait contribuer à accroître le
-patrimoine de la famille, à enrichir cette petite Aimée-Désirée, à la
-mettre en état, pourvu que les hostilités durassent seulement deux ans
-encore, de prétendre à un brillant parti!
-
-En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle pas à ces femmes de France que
-politiques et journalistes louaient dans leurs discours et leurs écrits
-parce que, peinant, au champ, à l’usine, à la boutique, y remplaçant les
-morts, les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient la fortune
-individuelle et la fortune collective?
-
-Pourquoi ne lui serait-il pas permis d’accomplir son devoir avec le même
-courage tranquille, simple et muet?
-
-Pourquoi?...
-
-Les yeux fixés sur les peintures murales qu’elle ne voyait pas, elle
-méditait...
-
---Pourquoi? murmura-t-elle. Parce que, peut-être, mon cas n’est pas le
-même que celui de toutes les autres. Ce que j’ai à donner c’est moi--et
-ce n’est plus à moi! La seule activité dont je sois capable m’est
-interdite depuis que je suis une femme mariée, une patentée, une
-bourgeoise.
-
-Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses lèvres répétèrent:
-
---Une bourgeoise... Je suis une bourgeoise... Mireille des Trois-Raisins
-est devenue une bourgeoise!... Comme la vie est difficile!...
-
-Ses regards se posèrent sur l’argent étalé devant elle et qui
-représentait la recette de la journée. Elle se secoua, fit des paquets
-de billets qu’elle épingla et plaça dans un petit coffre de fer
-portatif. Sur ce matelas de papier, elle coucha les rouleaux de pièces
-que, pendant sa rêverie, elle avait machinalement préparés.
-
-Sa main, passant comme un râteau sur le comptoir, fit tomber le billon
-dans le tiroir-caisse qu’elle referma à clef.
-
-Elle mit le coffre sous son bras, alla s’assurer que la porte blindée
-était bien close, que les verrous en étaient poussés, revint au salon,
-éteignit le lustre et, s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se
-dirigea vers l’escalier.
-
-Depuis des années déjà, chaque nuit, à la même heure, elle accomplissait
-les mêmes gestes, mais, jamais, malgré l’habitude, elle n’avait pu se
-défendre d’un certain effroi au moment qu’ayant éteint la lumière, elle
-montait chez elle, à pas de loup, en serrant un trésor sur son sein.
-
-Bien qu’elle sût que le disque de clarté qui dansait sur les marches et
-les murs était projeté par l’appareil qu’elle tenait à la main, et que,
-d’un coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, Mme Mireille avait
-l’impression qu’il émanait d’une lanterne sourde, portée par quelqu’un
-marchant sans bruit derrière elle et dont les doigts allaient étreindre
-son cou, le serrer...
-
-Alors, la sueur mouillait ses tempes et fraîchissait sur ses épaules.
-
-Cette nuit, parce qu’elle avait tant médité, souffert, pleuré et dépensé
-de sa force de résistance dans le combat qu’elle venait de livrer, sa
-frayeur prenait une intensité plus grande encore que de coutume. Quand
-elle arriva sur le palier, jambes molles, bouche sèche, corps en
-moiteur, elle haletait.
-
-Elle atteignit le commutateur, donna la lumière et put enfin reprendre
-son souffle.
-
-Derrière les portes qui l’entouraient et qui étaient celles des chambres
-de ces dames, le sommeil régnait.
-
---Elles ignorent les soucis, le chagrin, murmura Mme Mireille. Elles
-sont heureuses!... Ah! ne pas toujours se poser des questions!... Être
-exempte de responsabilités!...
-
-Elle se rappelait l’époque où, elle aussi, était une simple dame, où il
-lui suffisait de se soumettre à la règle de la Maison au lieu d’avoir à
-la faire respecter, de se comporter avec les messieurs de façon à les
-satisfaire, l’époque où nul ne dépendait d’elle, où, elle aussi, pouvait
-dormir lorsque sa tâche était terminée.
-
---C’était tout de même le bon temps.
-
-Mais elle avait le sentiment de l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
-parole comme un blasphème.
-
-Comment pouvait-elle regretter les jours où elle n’était rien au 17,
-rien qu’une pensionnaire, une passante qu’on avait le droit de chasser à
-toute minute?
-
-Comment pouvait-elle être assez ingrate pour ne pas avoir constamment
-présent à l’esprit ce que la vie lui avait apporté, ce que M. Adolphe
-lui avait donné: un nom, une fortune, l’amour, la maternité?
-
-La maternité!
-
-Mme Mireille se rappelait le matin de sa délivrance, la déception
-qu’elle avait éprouvée au cours des premières heures qui suivirent, puis
-son émotion et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, balbutiait, éperdu
-de bonheur:
-
---Ce petit bout... Ce petit bout... Quand on pense que c’est nous
-deux... Nous deux réunis, fondus.
-
---Aimée-Désirée! ma fille, notre enfant! murmura Mme Mireille.
-
-Elle se dirigea vers une porte, en tourna doucement le bouton, la
-poussa, pénétra dans une étroite pièce où une veilleuse, voilée de rose,
-posée sur une commode, répandait une faible clarté: c’était la chambre
-où la fillette et sa bonne couchaient.
-
-Roulée dans une couverture brune, la domestique dormait, le visage
-tourné vers la muraille.
-
---Celle-là aussi est heureuse, pensa Mme Mireille, en écoutant le
-souffle puissant et régulier de la montagnarde.
-
-La lueur de la veilleuse venait mourir sur un petit lit d’acajou en
-forme d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père du bébé qui
-y était étendu avaient passé les premiers ans de leur vie.
-
-Paupières abaissées, lèvres disjointes, son fin visage entouré de
-cheveux blonds dénoués, Aimée-Désirée dormait. Sa main potelée pendait
-hors du berceau.
-
-Mme Mireille posa le coffre de fer et la lampe électrique à côté de la
-veilleuse, s’agenouilla sur la descente de lit, prit les doigts de la
-fillette dans les siens et y appliqua ses lèvres.
-
-Elle discernait mal quel sentiment l’avait poussée à pénétrer dans cette
-chambre, à s’agenouiller devant le lit de son enfant, comme si elle
-avait eu à s’accuser d’un crime ou d’une faute.
-
-Comment, si simple, si peu habile à s’analyser, aurait-elle compris que,
-dans son trouble, dans son désarroi, elle venait, d’instinct, à ce bébé
-endormi, demander un conseil, une ligne de conduite... et une
-absolution, pour le cas où, un jour, elle aurait besoin d’être
-pardonnée?
-
-Mme Mireille se releva, posa les mains sur le bord du petit lit, se
-pencha sur le calme visage puéril, pareil, sous la lueur de la
-veilleuse, à de la cire à peine rosée--et dont elle attendait
-obscurément qu’il l’inspirât--mais qui ne lui apprit rien.
-
-Des larmes roulèrent sur ses joues.
-
-Elle sentait une torpeur l’envahir. Sa pensée se paralysait
-progressivement. Il lui semblait qu’un rideau de brumes s’interposait
-entre elle et ses soucis.
-
-Et cette impression lui était très douce.
-
-Dans son sommeil, la domestique balbutia quelques syllabes confuses. Le
-son de cette voix ranima Mme Mireille, dissipa sa torpeur, la remit en
-état de souffrir. Elle saisit de nouveau la main d’Aimée-Désirée, la
-baisa, reprit son coffre, sa lampe électrique et sortit de la chambre
-pour rentrer chez elle, plus lourde d’anxiété que jamais.
-
-En se glissant auprès de M. Adolphe endormi, elle était torturée par
-l’indécision et lorsque, vers le matin, elle fut enfin accueille par le
-sommeil, elle n’avait encore trouvé le chemin de son devoir.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa
-quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que
-tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la
-rejoignit:
-
---Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.
-
---Lequel?
-
---Celui qui a fait un discours.
-
---Qu’est-ce qu’il veut?
-
-Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle
-ignorait les desseins du visiteur.
-
---Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle.
-
-Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui
-avait adressée l’officier et sa propre réponse.
-
-Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi
-tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui
-s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre,
-elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa
-longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de
-quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était
-pas venue.
-
-Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux
-regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils,
-ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.
-
-Elle demanda:
-
---Que faut-il répondre?
-
-Mme Mireille sursauta.
-
-Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et
-l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit
-à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade
-sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait
-prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait
-lui répondre?
-
-Mais rien!
-
-Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la
-Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour
-qu’il choisît l’une d’elles.
-
---Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie.
-
-Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta:
-
---C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est
-moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et
-compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi
-passer, J’y vais!...
-
-Elle descendit au salon.
-
-Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se
-découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de
-parler.
-
-Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut
-fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage
-s’éclaira: il venait d’avoir une idée.
-
---Coloured girl, prononça-t-il.
-
-Mme Mireille le regarda sans plus comprendre.
-
---Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de
-ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et
-pointa l’index vers le sol.
-
-Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle
-prononça très fort:
-
---Mme Bambou? Appeler?... Ici?...
-
---Yes, dit l’Anglais. She speaks english.
-
---Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous
-réclame!
-
-La négresse survint.
-
---Demandez-lui ce qu’il désire.
-
-L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de
-sa cravache.
-
-Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter
-plusieurs phrases, puis traduisit:
-
---Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour
-régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
-se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire
-en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
-
---Moi! s’exclama Mme Mireille.
-
-La négresse poursuivit:
-
---Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi,
-vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son
-régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce
-sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si
-vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé
-de vous répéter.
-
-Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme
-Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de
-ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa
-proposition produisait sur elle.
-
-Mme Mireille était impassible.
-
-Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de
-discerner ses réactions.
-
-Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le
-discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait
-soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si
-vainement recherché.
-
-Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée,
-elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se
-mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle
-avait à faire.
-
-Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles,
-dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide
-que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en
-lui envoyant ce militaire étranger.
-
-Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne
-devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère
-d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle
-n’avait qu’à se soumettre.
-
-A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin
-de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
-point exercé depuis plusieurs années.
-
---Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse.
-
-Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui
-coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en
-pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine
-tendit le satin du corsage. L’homme loucha.
-
-Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une
-plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des
-beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un
-membre de l’Académie française, elle demanda:
-
---Elles n’en ont pas en Angleterre?
-
---Please? s’informa l’officier.
-
-Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de
-qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table.
-
-Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à
-ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur.
-
---Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa
-vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier.
-
-Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage.
-
-A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de
-sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se
-raidit. Tous deux regardèrent la porte.
-
-Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son
-élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses
-belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les
-tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de
-chanter.
-
---Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille,
-puis, s’adressant à son mari, elle ajouta:
-
---C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui
-fais descendre la chose.
-
---Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le
-clavier.
-
-Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne
-comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après.
-
-Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva,
-prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et
-qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir,
-professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le capitaine William-George Ellis revint seul plusieurs fois rue des
-Trois-Raisins. Il éprouva, à chaque nouvelle visite, la même joie des
-sens à quoi s’ajoutait cette satisfaction que donne à l’homme sérieux,
-et qui sait la valeur des choses, l’impression qu’il en a pour son
-argent.
-
-Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il
-est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la
-puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux
-amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises,
-méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à
-déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va
-répétant.
-
-Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette
-aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait
-permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à
-inculquer aux dames placées sous sa direction.
-
-Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine
-William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre
-leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne
-éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en
-compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui
-marquait tant d’empressement à les satisfaire.
-
-Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire
-chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune.
-
-Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du
-lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit.
-
-Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il
-avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence.
-
-Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les
-gentlemen: en même temps que le quart de quatre heures sonnait à
-l’Église Cathédrale.
-
-Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et
-répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte
-franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient,
-posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec
-aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le
-marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant,
-souriaient à Mme Mireille.
-
-Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des
-bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux
-paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque
-marine.
-
-Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque
-chaque soir, au salon crier: «Tchampeine! Tchampeine!», boire plusieurs
-bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser
-quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir.
-
-Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient
-point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à
-Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux
-des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient.
-
-Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres
-brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la
-caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la
-semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait.
-
-Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies.
-
-La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître
-selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles.
-La dot d’Aimée-Désirée serait splendide.
-
-Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule
-industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute
-simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander
-quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait
-la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait
-associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la
-déchéance physique de son chef.
-
-Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce
-qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de
-sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour.
-
-Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi,
-lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement
-un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour
-deux. Or, elle était incapable de cette vilenie.
-
-Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non
-pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul
-remords, mais seulement une joie très douce: celle que procure la
-satisfaction du devoir accompli.
-
-Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire
-qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il
-subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de
-l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué
-jadis et s’estimât coupable envers son mari.
-
-Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par
-caprice, à un homme dont elle se fût coiffée.
-
-Mais, puisqu’elle se vendait--et très cher--à des indifférents, elle
-était innocente et ne trahissait point la foi jurée.
-
-Mme Mireille avait même la certitude, tant sa conscience était en repos,
-tant elle croyait connaître l’âme d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
-elle si, écoutant la voix de l’orgueil qui, parfois, lui parlait ainsi
-qu’à toutes les créatures imparfaites que nous sommes, elle devenait un
-jour asses avide de louanges pour se vanter de sa nouvelle activité.
-
-Mais elle espérait bien que cette voix se tairait longtemps et qu’il lui
-serait permis de continuer, sans en être infatuée, d’accroître, par son
-travail personnel, la richesse de la famille où Adolphe l’avait admise
-et envers qui elle savait toute l’étendue de ses devoirs.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Malgré la discrétion de Mme Bambou, ces dames n’avaient pu ignorer
-longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, le samedi, un officier de
-l’armée britannique franchissait le seuil de la Maison.
-
-Mais, ayant deviné les raisons qui avaient déterminé Mme Mireille à
-reprendre du service actif, elles l’estimaient davantage.
-
-Bien qu’elles eussent peut-être été fondées à lui reprocher de les avoir
-frustrées de clients riches et généreux, qui, sans doute, se fussent
-accordés avec trois d’entre elles si Madame ne les avait accueillis,
-jamais, ni par leurs paroles, ni par leur attitude, elles ne marquèrent
-de ressentiment.
-
-Elles montraient tant de réserve, elles jouaient l’ignorance avec tant
-d’application, et, alors que d’autres, à leur place, eussent profité des
-circonstances pour se relâcher, elles continuaient de travailler avec
-tant de stricte gravité, que, parfois, Mme Mireille, qui, cependant, ne
-nourrissait aucune illusion, pouvait se demander si, vraiment, son
-secret était connu.
-
---Elles sont délicates et parfaites, disait-elle.
-
-Et la façon dont son personnel se comportait avec elle la consolait,
-dans une certaine mesure, des nouveaux soucis qui, depuis quelques
-semaines, l’avaient assaillie.
-
-Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait.
-
-Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce
-fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour
-que la famille continuât de régner sur la Maison.
-
-Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme
-naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très
-vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace:
-
---Je te dis que je veux un garçon, un Rabier... et que je l’aurai!... De
-toi ou d’une autre!... Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en
-fais un à la première venue... et je le reconnais! Alors, on verra
-bien!...
-
-Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit
-Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait
-inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité.
-
-Et ce n’était pas tout: une fois encore, les affaires périclitaient.
-
-Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe,
-du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé
-dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et
-civils riches s’étaient écartés.
-
-Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient
-pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux
-applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors
-périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait
-d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au
-carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au
-17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec
-M. Adolphe.
-
-Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de
-quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre
-une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité,
-se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait
-maintenant comme un reproche devant ses hôtes.
-
-Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la
-terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines
-d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons
-qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur
-toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour
-leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou
-ruinés par la maladie.
-
-Et, lorsqu’il parlait, racontait ce qu’il avait vu,--du temps qu’il
-pouvait encore voir!--le son de cette voix leur était insupportable.
-
---Il nous embête, celui-là, avec ses croix et ses discours,
-pensaient-ils. On ne vient tout de même pas au bobinard pour y recevoir
-des leçons!
-
-Ils vidaient rapidement leurs verres et se retiraient.
-
-D’autres, dont les fils ou les gendres étaient au front et qui allaient
-chercher au 17 l’oubli de leurs angoisses paternelles, en ressortaient,
-aussitôt qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec l’effroi d’apprendre un
-malheur, lorsqu’ils rentreraient chez eux.
-
-Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, qui avaient participé à la
-démonstration de sympathie dont le héros de la rue des Trois-Raisins
-avait été l’objet lors de son retour ou s’y étaient associés par la
-pensée, tous, maintenant, désertaient l’établissement où, seul,
-l’élément militaire continuait de fréquenter.
-
-Sans pouvoir s’en expliquer la cause, M. Adolphe constata ces
-désertions. De même, il constata le fléchissement des recettes.
-
---Il y a quelque chose, disait-il parfois à Mme Mireille, quelque chose
-qui ne va pas.
-
-Mme Mireille ne savait que trop ce qui n’allait pas et pourquoi, en
-dépit du sacrifice qu’elle avait fait, dans le dessein de la fixer, la
-fortune, une fois encore, se détournait d’eux. Pour ne point le dire ou
-éclater en sanglots, elle se mordait les lèvres.
-
-Souvent, il ajoutait:
-
---Et puis, tu ne surveilles pas ton monde. Je suis sûr que tu te laisses
-gruger.
-
-Malgré l’injustice du reproche, elle ne répondait pas. Mais, loin de
-l’apaiser, ce silence irritait son mari dont l’humeur, si égale naguère,
-s’aigrissait au point que, parfois, il lui arrivait de molester ou
-d’injurier les clients.
-
---Si ça continue, nous ne reviendrons plus, lui avait dit une fois l’un
-d’eux.
-
-Sous un tel outrage à sa personne, à sa qualité de mutilé, à son nom, à
-sa Maison, M. Adolphe s’était dressé terrible: front livide, lèvres
-tremblantes, mains crispées.
-
---Mais foutez donc le camp tout de suite, nom de Dieu, foutez le
-camp!... Tous!... Tous!... Tous!...
-
-Pour le faire taire, pour le calmer, Mme Mireille s’était jetée sur lui
-qu’elle croyait devenu dément. Il l’avait saisie par les poignets et,
-visage contre visage, lui avait crié:
-
---Toi!... Toi!... Je commence à en avoir assez, tu sais! Je finirai par
-te crever!...
-
-Mme Mireille avait blêmi, ces dames avaient échangé des regards, le
-salon s’était vidé.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Un lundi matin, M. Adolphe dit à sa femme:
-
---Le piano est faux, il faut commander l’accordeur pour cet après-midi,
-vers quatre heures.
-
-Le garçon, par qui Mme Mireille envoya chercher l’homme de l’art,
-rapporta sa réponse: occupé toute la journée, il ne pouvait venir que le
-lendemain ou le surlendemain.
-
-M. Adolphe réfléchit, compta sur ses doigts.
-
---Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui
-dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de
-lui ni demain, ni après.
-
-Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari.
-Elle dépêcha de nouveau le garçon.
-
-Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître.
-
---Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre
-heures, prononça-t-il.
-
- * * * * *
-
-L’accordeur fut exact.
-
-Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason
-entre ses dents et commença d’éprouver chaque note.
-
-Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine
-William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après.
-
-Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de
-gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était
-assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle
-feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit
-et, selon le protocole établi, monta avec lui.
-
-M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait
-l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement
-de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier.
-
-A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa.
-
-M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à
-l’accordeur:
-
---Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt,
-jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de
-rien. C’est pour faire une blague!
-
-Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant,
-traversa le salon en fredonnant:
-
- Viens avec moi, pour fêter le printemps,
- Nous cueillerons des lilas et des roses...
-
-puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe.
-
-Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les
-marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les
-eût foulées.
-
-M. Adolphe arriva sur le palier au moment que Mme Bambou le traversait.
-
-En apercevant ce colosse médaillé, aux paupières closes, qui allait en
-chaussettes dans l’étroit espace où il avait réussi à venir, à la
-manière d’un chat, elle accrocha ses ongles à ses dents qui se
-heurtaient et s’aplatit contre une cloison.
-
-Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, elle haletait.
-
-Et son épouvante s’accroissait de cette circonstance: dans le salon elle
-entendait jouer, comme si c’eût été par lui-même, la langoureuse musique
-dont l’homme qui était là, devant elle, aimait à bercer son inaction de
-l’après-midi.
-
-Mme Bambou n’était pas très éloignée de supposer qu’il y avait de la
-sorcellerie dans tout cela et que son patron, dont les mains, qui
-continuaient de ramer, atteignirent le mur, glissèrent dessus et
-s’arrêtèrent sur une porte, avait le pouvoir de se dédoubler.
-
-Puis elle vit ceci:
-
-M. Adolphe sortir un pistolet automatique de la poche de sa vareuse,
-l’armer, chercher de nouveau la porte, la caresser jusqu’à ce qu’il eut
-trouvé le bouton qu’il tourna et qui grinça.
-
-Mais l’huis résista: le verrou avait été poussé à l’intérieur. Une voix
-féminine, la voix de Mme Mireille, s’éleva courroucée.
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
-M. Adolphe eut un rire muet.
-
---Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là?
-
-Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis
-donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M.
-Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre.
-
---C’est moi! dit-il.
-
-Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle
-entendit coup sur coup précipitèrent son élan.
-
-Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut
-poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe
-légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle
-arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre.
-
-Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse
-entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait
-partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer
-
- Nous cueillerons des lilas et des roses.
-
-Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras.
-
---M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
-dans ma chambre.
-
-Puis elle s’évanouit.
-
-La cousine la poussa sur une banquette:
-
---Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle.
-Et occupez-vous de Madame.
-
-Elle se précipita dans l’escalier.
-
-L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements
-exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du
-piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le
-corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette.
-
---Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu
-flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il.
-
-Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému
-et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme
-dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des
-cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle
-peluche.
-
-A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il
-éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement.
-
- * * * * *
-
---En voilà une brute!
-
---Il tape comme un sourd!
-
---Voulez-vous la laisser tranquille!
-
---Il va lui casser les dents, ma petite!
-
-L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux
-géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues
-sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient
-devant lui.
-
-Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte
-et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce
-qui se passait.
-
-Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents,
-l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison
-de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été
-fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles.
-
---Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant.
-
---On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour
-s’occuper de Mme Bambou.
-
-Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet
-était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à
-l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses
-jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect
-effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour
-regarder le visage de la compagne penchée sur elle.
-
---Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude.
-
---Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée
-de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle.
-
-Elle grelottait.
-
-Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de
-le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait
-insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur
-la négresse.
-
-Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne
-parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles
-venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues.
-
-Elles échangeaient des regards interrogateurs, des hochements de tête,
-des haussements d’épaules, des gestes par quoi chacune exprimait à la
-fois son ignorance et son désir d’entendre sa compagne émettre une
-hypothèse qu’elle-même ne voulait pas prendre la responsabilité de
-formuler.
-
---Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qui a tiré? Y a-t-il quelqu’un de
-blessé? demanda Mme Joujou à la négresse.
-
-Mais celle-ci continua de pleurer et ne répondit pas.
-
- * * * * *
-
-Une sorte de hululement vint de l’escalier. Toutes les têtes se
-tournèrent vers la porte.
-
-Paupières gonflées, visage tuméfié et verni par les larmes, poitrine
-secouée de sanglots, Mme Lucie parut.
-
-On s’élança vers elle. Elle fit effort pour reprendre son souffle.
-
---Madame est morte, réussit-elle à articuler.
-
-Ces dames comprirent. Toutes poussèrent le même cri suivi de
-lamentations semblables à celles, qu’en Orient, les pleureuses juives
-modulent sur les tombeaux.
-
---Et l’Angliche? demanda Mme Andrée.
-
---Lui? Crevé!
-
---Et M. Adolphe?
-
---Il a jeté son revolver dans un coin et maintenant... maintenant, il
-est étendu par terre, à côté des deux cadavres... Il pleure!
-
-Mme Zizi apporta une chaise, Mme Lucie s’y laissa tomber. Elle posa les
-coudes sur la table, cacha son visage dans ses mains.
-
-Entre deux hoquets, elle disait d’une voix brisée;
-
---Quand on pense qu’il l’a tuée!... Tuer une femme comme ça!... Une
-femme qui a tenu la Maison tout le temps qu’il a été là-bas... qui avait
-l’œil à tout... qui l’aimait comme on n’aime pas quelqu’un!
-
-«Une femme qui était sérieuse et dévouée et toujours à l’ouvrage... Qui
-ne savait qu’inventer pour augmenter les bénéfices, même qu’elle avait
-trouvé le moyen de faire payer une taxe de luxe aux clients!... Et
-maintenant, la voilà morte... elle qui aurait fait la fortune de son
-mari et de sa fille... Pauvre Mireille!...
-
-«C’est pas juste!... Non, c’est pas juste, car, par le fait, c’est pour
-lui et pour la petite qu’elle avait repris le peignoir trois après-midi
-par semaine.»
-
-Elle suffoqua sous son chagrin et poursuivit:
-
---Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu? Pourquoi ne lui
-avait-elle pas fait toucher les billets qu’elle recevait... Il ne se
-serait pas forgé des idées, cet homme... Il n’aurait pas cru que c’était
-pour le plaisir de la chose...
-
---Trop bonne, dit Mme Andrée.
-
---Trop délicate dans ce qu’elle était, dit Mme Joujou.
-
---Voilà où ça mène, constata Mme Zizi.
-
---Sainte Mireille! murmura Mme Carmen en joignant les mains.
-
-Assises sur les chaises, les banquettes, les tables, elles
-sanglotaient...
-
-La nuit tombait dans le salon.
-
-L’accordeur reprit son pardessus et, marchant sur la pointe des pieds,
-se retira.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Vingt-quatre heures se sont écoulées. La Maison est fermée.
-
-Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare des logis où la mort vient
-de passer. Mme Lucie qui ne peut, encore qu’elle le souhaite
-sincèrement, se défendre de songer à son propre avenir et se consacrer
-tout entière à la douleur, règne, dolente, silencieuse et hagarde, sur
-ces dames.
-
-Celles-ci, après avoir poussé tant de cris, versé tant de larmes,
-échangé tant de réflexions, n’ont plus de pensées, ni de paroles.
-Reprises par leur fatalisme, il semble même que la force d’avoir du
-chagrin les ait abandonnées.
-
-Inactives et sordides, elles errent, du salon à leurs chambres, où elles
-s’occupent à réunir les quelques pauvres objets qui leur appartiennent
-en propre, qu’elles ont apportés lors de leur entrée au 17 et qu’elles
-vont remporter puisque, demain, il leur faudra partir...
-
-Hier, après le drame, la police, à qui Mme Lucie dépêcha son frère dès
-qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée. Elle a emmené M. Adolphe,
-harcelé le personnel de questions, mis les scellés sur la chambre de Mme
-Bambou après avoir fait réparer la porte par un menuisier.
-
-Puis, le soir, la foule ayant été chassée de la rue où, devant chaque
-maison, les dames formaient des groupes bariolés et commentaient
-l’événement, le corps de Mme Mireille fut chargé sur une voiture de
-l’hôpital civil pendant que celui du capitaine William-George Ellis
-était emporté par une ambulance automobile de l’hôpital anglais.
-
-Un peu plus tard, une infirmière de la Maternité, munie d’un ordre du
-Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée qui, déjà, sommeillait dans
-le berceau où, depuis un siècle, tous les bébés Rabier avaient dormi et
-qui ne s’éveilla point.
-
-Dès qu’elles furent avisées qu’un officier des Armées de Sa Majesté
-avait été assassiné en un lieu où, à moins de vouloir offenser tout
-l’Empire, nul ne saurait soutenir qu’un gentleman ait jamais mis les
-pieds, les autorités militaires britanniques, concluant à un guet-apens,
-exigèrent de mener l’enquête en même temps que la police française.
-
-Elles placèrent devant la porte du 17, avec mission de ne laisser entrer
-ni sortir personne, deux gendarmes blonds armés du revolver et de la
-cravache de cuir, vêtus de kaki et portant le brassard rouge marqué des
-deux initiales noires M. P.
-
-Aujourd’hui, toute la matinée, tout l’après-midi, des curieux, parmi
-lesquels officiers et soldats anglais en grand nombre montraient, par
-leur attitude, qu’ils partageaient l’opinion du Commandement quant aux
-circonstances ayant entouré le meurtre du capitaine William-George
-Ellis, ont continué de défiler dans la rue.
-
-Regards levés vers les volets fermés, ils commentaient avec passion
-l’événement. Les dames portières des autres maisons leur fournissaient
-avec volubilité et abondance des détails dont ils se montraient friands
-et que, grisées par leur propre éloquence, elles inventaient du reste à
-mesure.
-
-Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins où règne la nuit, où les
-lanternes grillagées plaquent, çà et là, des taches rouges, les hommes
-se meuvent comme des ombres.
-
-De cette foule enfiévrée monte un brouhaha confus, fait de
-conversations, de bribes de chansons, de sifflets, d’exclamations et
-d’appels lancés par la voix tentatrice des portières promettant mille
-délices à ceux qui pénétreront dans les eldorados dont elles ont la
-garde.
-
-Un bruit de moteur et de ferrailles secouées couvre tous les autres: un
-camion automobile de l’armée britannique, chargé de soldats, vient de
-s’arrêter perpendiculairement à la rue de façon à en obstruer l’issue.
-
-Les hommes sautent sur le pavé où sonnent les fers de leurs talons.
-Autant qu’on peut en juger, ils sont une trentaine.
-
-Les voici alignés sur deux rangs. Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
-avancent lourdement dans la rue au pas cadencé.
-
-Des cris de surprise, suivis de cris d’effroi, partent de la foule, qui,
-dans un grand bruit de semelles cloutées raclant le sol, disparaît comme
-si, d’une seule soufflée, un vent violent l’avait emportée jusqu’à
-l’autre extrémité de la rue.
-
-Les dames portières rentrent dans les maisons, poussent les verrous. Les
-lumières s’éteignent dans les lanternes.
-
-Les soldats continuent d’avancer. Sans un mot, sans un cri, ils se
-jettent sur les deux M. P. en faction et les désarment.
-
-Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre eux qui portent sur leurs épaules
-une poutre de chêne sont démasqués. Ils font face au 17.
-
-Quelqu’un siffle, en deux temps, entre ses dents. Sur ce rythme, le
-bélier frappe la porte blindée qui résonne, geint, craque, s’abat.
-
-Des hurlements de démentes s’élèvent dans la maison où soudain, on le
-discerne entre les lames des persiennes, les lumières sont éteintes.
-
-Un commandement:
-
---Light!
-
-Quatre torches s’allument. Chaque homme tire une lampe électrique de sa
-poche et la Maison absorbe les trente soldats de Sa Majesté.
-
-Quand ils paraissent dans le salon, ils sont accueillis par le cri de
-«Vive l’Angleterre» poussé par un personnage qu’ils ne s’attendaient
-point à trouver là.
-
-Cheveux mêlés, teint cuit, barbe non faite, moustache tombante, œil
-éteint, le quidam ricane, se dandine et, pour se maintenir en équilibre,
-s’accroche à une table.
-
---Vive l’Angleterre! répète-t-il avec difficulté. Vivent les soldats de
-la noble Angleterre!
-
-C’est, en personne, le frère de Mme Lucie.
-
-Depuis des mois qu’il tient, dans la Maison, l’emploi de portier, qu’il
-est soumis à la triple surveillance de sa sœur, de Mme Mireille et de M.
-Adolphe, il n’a jamais pu boire à sa soif.
-
-Il a donc profité du désarroi qui, depuis hier soir, règne au 17, pour
-rattraper le temps perdu et consommer, en une seule fois, la quantité de
-liquide dont il fut frustré.
-
---J’ai royalement bu! murmure-t-il, sur le ton de la confidence.
-Royalement bu!... Et ce qu’il y a de rigolo, c’est que personne ne s’en
-est aperçu!... Un autre, à ma place, serait saoul... Moi pas!...
-
-Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis, se touchant le front comme s’il
-venait de retrouver le fil de ses pensées:
-
---J’ai rudement sommeil!... Alors, je vous souhaite le bonsoir, les
-gars!
-
-Il pose l’index sur ses lèvres.
-
---Surtout n’allez pas raconter à Lucie que vous m’avez rencontré... Elle
-me chercherait des raisons.
-
-Ayant dit, il s’écroule et instantanément s’endort.
-
-Les soldats le poussent sous une banquette et se mettent en quête de ces
-dames.
-
-Ils n’ont pas besoin de les chercher longtemps.
-
-Il leur suffit de monter à l’étage, d’enfoncer les portes à coups
-d’épaules ou de bottes pour les trouver pâles, tremblantes, claquant des
-dents, debout devant leurs lits.
-
-Qu’importe si, en cette nuit qui est pour elles nuit de chômage forcé,
-elles ne sont ni lavées, ni peignées? Qu’importe si elles ont de gros
-bas de coton, des savates éculées, des peignoirs de pilou constellés de
-taches?
-
-Les guerriers sont gens d’appétits robustes. Ceux-ci le prouveraient
-s’il en était besoin.
-
-Ils font magnifiquement leur métier d’hommes.
-
-Mme Lucie qui, en sa qualité de cousine et de sous-maîtresse, a essayé
-de leur résister, est la proie de quatre gaillards bien décidés à lui
-faire payer cher son indocilité.
-
-L’un a saisi à pleine main sa chevelure qu’il a roulée autour de son
-poignet pour ne pas perdre la prise.
-
-Deux autres lui tiennent les bras, le quatrième les jambes et c’est
-ainsi qu’on la descend au salon où l’électricité a été donnée ainsi
-qu’aux plus beaux soirs.
-
-Entre les mèches qui pleurent sur son visage, elle voit toutes ces
-dames, nues comme elle, aux mains de soldats qui les immobilisent sur
-les banquettes pour permettre à leurs camarades, qu’ils relèveront tout
-à l’heure, d’user d’elles.
-
-Cris de triomphe, vivats, applaudissements et rires se mêlent aux cris
-de douleur, aux exclamations rageuses, aux sanglots des patientes.
-
-Mme Lucie est assise sur une table. On l’y renverse. Par les cheveux,
-les mains et les pieds, on l’y maintient. On danse, on chante, on
-vocifère, on siffle autour d’elle. Et elle subit tant d’assauts que,
-malgré son habitude et sa vigueur, elle s’évanouit.
-
-On la fait glisser sur le marbre. Elle tombe sur la banquette.
-
-Mme Andrée, puis Mme Carmen, puis Mme Bambou, puis Mme Zizi subissent la
-même épreuve jusqu’à l’évanouissement.
-
-Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs? Et, partant, ne convient-il
-pas qu’ils s’amusent à établir laquelle de ces femmes fournira la plus
-longue carrière avant de perdre connaissance?
-
-Honneur et gloire à la race blonde! C’est Mme Joujou qui est
-recordwoman.
-
-La meute bat des mains, trépigne, siffle, chante devant ce corps
-blafard, aux monstrueuses boursouflures, devant ce corps inerte qui, sur
-le marbre blanc, semble celui d’une bête morte, tuée pour la boucherie
-et qu’on va dépecer.
-
---She is all right! scande un des soldats.
-
-Tous, détachant chaque syllabe du ban, répètent en chœur:
-
---She is all right!
-
---Who is all right? interroge le premier.
-
---Djoudjou!
-
-Alors, le chef de ban bat la mesure et, par trois fois, une immense
-acclamation roule:
-
---Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp Hipp!
-Hipp! Hurrah!...
-
-Le frère de Mme Lucie se réveille. Il réussit à se dégager, rampe sur le
-sol, s’assied, jambes écartées, au milieu du salon, passe sur son visage
-verni de sueur ses mains chargées de poussière.
-
-Les soldats applaudissent.
-
-Le succès qu’on lui fait le flatte. Il salue gracieusement, multiple les
-sourires, envoie des baisers, et apercevant tout à coup les corps des
-pensionnaires étendus çà et là, pousse des gloussements de joie en se
-frappant sur les cuisses.
-
---Alors, les gars, alors les Alliés, c’est la nouba à ce que je vois, la
-grande nouba, s’écrie-t-il.
-
-Il demande à boire.
-
-Comme on ne comprend pas, il fait le geste de porter un verre à ses
-lèvres. On lui passe une bouteille. Il s’y abreuve avec avidité, puis,
-aux applaudissements renouvelés de l’assistance que cet intermède a
-divertie, il reprend son mouvement de reptation et disparaît de nouveau
-sous la banquette en hurlant:
-
---Vive l’Angleterre!
-
-La troupe compte un musicien. Il s’assied devant le piano, et voici le
-_God save the King_ et le _Tipperary_ et le _Rule Britannia_.
-
-Un autre prend possession de l’étagère aux liqueurs. Il tend à ses
-camarades des verres à bière pleins de rhum, de cognac, de chartreuse,
-de kummel, de curaçao.
-
-Trois sergents, qui ont exploré la cave, arrivent chargés de paniers.
-
---Tchampeine! crient-ils.
-
-On les acclame. L’alcool contenu dans les verres est versé sur les corps
-de ces dames. Les bouteilles passent de mains en mains, comme des
-briques lancées par des maçons faisant la chaîne. Les bouchons sautent.
-Le vin s’échappe des goulots. Des bouches le happent.
-
-Et quand le flacon est vide, on le jette dans une glace, dans le lustre,
-ou bien on en martèle les touches du piano.
-
-Car l’heure n’est plus à la musique, ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
-rires.
-
-L’heure est à la force!
-
-Comme s’ils obéissaient à un signal, les hommes se lèvent. Beaucoup sont
-très rouges, quelques-uns très pâles. Ils chancellent. Mais il leur
-reste assez d’équilibre pour gravir l’escalier à la course, se répandre
-dans les chambres, en ouvrir fenêtres et persiennes, faire passer dans
-la rue meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore et accessoires de
-toilette--tout ce qu’ils peuvent atteindre.
-
-Ils redescendent dans le salon empuanti d’alcool, de fumée et de vin,
-dans le salon où tout est détruit.
-
-Tout? Non! Il y a encore le piano et les tables de marbre.
-
-Un piano, ça se renverse. Et l’on danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
-Des tables de marbre? Il suffit de les basculer sur le sol carrelé pour
-qu’elles s’y brisent.
-
-Voilà qui est fait! Et proprement et rapidement fait!
-
-Les vainqueurs quittent la Maison. Ils butent sur le tas de meubles
-brisés et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.
-
-Une voix commande:
-
---Oil!
-
-Les deux conducteurs de camion surviennent, porteurs de bidons de
-pétrole qu’ils éventrent à coups de couteau. Le liquide se répand sur le
-bois, les matelas, la lingerie qu’une torche enflamme.
-
---Hurrah!
-
-La vieille Angleterre qui, jamais, n’a pardonné une offense, qui,
-jamais, n’a manqué de châtier durement ceux qui attentèrent à son renom
-ou à ses biens, vient de venger le capitaine William-George Ellis.
-
-Rule Britannia!
-
- * * * * *
-
-Et maintenant?...
-
-Maintenant, M. Adolphe appartient à la justice.
-
-Elle peut le frapper ou l’absoudre, qu’importe!
-
-Privé de son Antigone, jamais il ne rentrera au 17 où, pendant plus de
-cent ans, les siens ont si rudement peiné pour acquérir une honnête
-aisance, où il était fondé à espérer que, grâce à la guerre longue, il
-aurait l’orgueil, lui, premier de sa race, d’asservir la fortune, où,
-enfin, un fils né de sa chair lui aurait succédé.
-
-Les Rabier ont cessé de régner sur la Maison...
-
-
-FIN
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- POUR LA COLLECTION «ÉCHANTILLONS»
- LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ
- SUR LES PRESSES
- DE L’IMPRIMERIE BUSSIÈRE
- SAINT-AMAND (CHER)
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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***
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+ “ÉCHANTILLONS”
+ Romans inédits choisis par Charles OULMONT
+
+ PIERRE LA MAZIÈRE
+
+ MIREILLE
+ DES TROIS RAISINS
+
+
+ VALD. RASMUSSEN
+ 168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+ PARIS
+
+
+
+
+DANS LA MÊME COLLECTION
+
+
+Déjà parus:
+
+ L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre.
+ Gamins de Paris, par Léon Frapié.
+
+
+En préparation:
+
+ La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch.
+ L’invalide du cœur, par Maurice Rostand.
+ Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat.
+ L’Age d’Or, par Edmond Jaloux.
+ Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes.
+
+
+
+
+Copyright 1925, by Vald Rasmussen.
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+Mireille des Trois Raisins
+
+
+
+
+I
+
+
+Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la
+Maison.
+
+C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
+
+Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
+étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste,
+avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un
+piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
+
+La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel
+stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
+
+Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son
+rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano
+pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus
+possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents
+menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
+
+Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la
+ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs
+franchissent le seuil du 17.
+
+Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an:
+le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en
+ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à
+ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
+
+Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous
+l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à
+l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.
+
+Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.
+
+Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus
+sérieuse, la plus diligente au travail.
+
+Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la
+suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le
+bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était
+soustrait.
+
+Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces
+dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de
+Directrice.
+
+M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait
+revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses
+depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une
+particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans
+auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient
+connue.
+
+On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un
+corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de
+corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas
+assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou
+nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions
+auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter
+l’oreille.
+
+Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
+celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme
+symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne
+d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que
+l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la
+pensionnaire à qui il donnait son nom.
+
+Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme
+elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu
+d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.
+
+Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
+de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne
+s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la
+discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme
+Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des «nouvelles».
+
+De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le
+régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au
+tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins
+d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût
+subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.
+
+Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de
+façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le
+pourraient évoquer sans attendrissement.
+
+Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la
+Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même
+présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les
+plus distingués.
+
+L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts,
+l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés.
+
+La porte blindée était close, la lanterne éteinte.
+
+La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée
+dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées.
+
+Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq
+pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux
+yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait
+en leur rendant leurs baisers.
+
+On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de
+ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait
+quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en
+détaillant des romances élégiaques.
+
+Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du
+Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche,
+le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois.
+
+On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des
+avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la
+danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de
+certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs.
+
+L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et
+d’adresse.
+
+Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.
+
+De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame
+feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était
+fermée, la caisse devrait l’être aussi.
+
+Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter: «Au 17,
+depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour
+rien», M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le
+quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri,
+dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.
+
+--Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme
+Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit
+furent allées chercher leurs valises.
+
+Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés
+jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs
+années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages
+démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres
+flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des
+servantes dans le couloir d’un bureau de placement.
+
+Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière
+fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de
+leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine
+tendresse.
+
+Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient
+les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à
+l’étagère aux liqueurs, au piano.
+
+--Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M.
+Adolphe en frappant dans ses mains.
+
+Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les
+passa à Mireille qui fit de même.
+
+Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes
+molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit,
+dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir...
+
+
+
+
+II
+
+
+La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des
+arrière-grands-parents de M. Adolphe.
+
+C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son
+père et son aïeul.
+
+Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de
+fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé
+d’être l’hôtesse de la Maison.
+
+Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et
+cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans
+l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases
+de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style
+Restauration.
+
+Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement,
+ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la
+fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais
+sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir
+s’accorder quelque confort personnel.
+
+Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le
+caractère de ceux qui s’y étaient succédé.
+
+Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite
+chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les
+Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par
+l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se
+transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force
+principale des familles provinciales françaises: le respect des aînés.
+
+En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait
+commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race.
+
+Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il
+avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais
+jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du
+nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux.
+
+C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur
+premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que,
+le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le
+représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale,
+devant celui de Dieu sur la terre.
+
+Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le
+surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les
+portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le
+tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu
+moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles.
+
+C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait
+déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter
+l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille.
+
+Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par
+surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la
+défense.
+
+Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle
+flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au
+besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait
+au visage.
+
+Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir
+soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme
+Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à
+laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les
+réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction.
+
+Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa
+femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans
+l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles
+qu’elle avait affirmées dans son métier de dame.
+
+Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour
+l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de
+l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des
+subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre
+eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes.
+
+Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus
+qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à
+de fréquents retours.
+
+ * * * * *
+
+Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de
+houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses
+hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de
+larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.
+
+Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de
+la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus,
+ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se
+montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus
+généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais
+Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les
+tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent
+leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de
+leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle
+amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant
+d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein
+nourricier.
+
+Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.
+
+Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de
+sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les
+simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les
+insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la
+révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.
+
+Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait
+du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait
+un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait
+tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.
+
+Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches
+dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par
+leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un
+appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre
+au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines
+heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au
+minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de
+surmenage.
+
+Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.
+
+Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
+trouvât toujours ce qu’elle apprécie.
+
+A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et
+adjudants feraient fête à Mme Carmen.
+
+Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint
+ambré, montrait une parfaite distinction.
+
+Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries,
+bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion
+de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs
+dactylographes jugées par eux inaccessibles.
+
+Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille
+exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage
+triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée
+de son élocution, de pouvoir être, au 17, «la petite fille».
+
+Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la
+nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes,
+d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé,
+chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait
+soulever le marteau de la Maison.
+
+Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui
+forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir.
+Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite,
+afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.
+
+Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de
+province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf,
+toutefois, par le passant?
+
+Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines
+d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées,
+ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes
+désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant
+leur âcre plaisir?
+
+C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque
+point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des
+hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils
+viennent faire la débauche.
+
+Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême
+ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne
+s’indignent pas, ne sourient pas.
+
+Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux
+secret et disent avec un accent maternel:
+
+--Ça ne fait rien, mon petit... Je t’assure que ça ne fait rien!... Tu
+m’as tout de même donné beaucoup de bonheur!...
+
+Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à
+tout établissement d’une certaine classe.
+
+Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute
+vraisemblance, d’amis attitrés.
+
+Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison.
+
+Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames
+de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première
+fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou
+grison, l’élirait certainement de temps en temps.
+
+Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur
+situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu?
+
+Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand
+elles ne font de mal à personne?
+
+En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires
+regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon.
+
+Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et
+folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort
+décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à
+mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de
+rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse
+vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel.
+
+--Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi.
+
+Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si
+elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle
+imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique
+sertie d’or.
+
+Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme
+Joujou éleva la voix.
+
+--Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de
+marine.
+
+--Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie.
+
+--Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation...
+
+Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent.
+
+D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était
+complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire.
+
+En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la
+Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de
+l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices
+qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à
+la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police
+locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi
+par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur
+présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la
+campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres.
+
+Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient.
+
+Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve
+d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte,
+enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans
+qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent
+souvent renouvelées.
+
+La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent.
+
+ * * * * *
+
+Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un
+accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si
+judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à
+grossir le patrimoine familial.
+
+A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa
+prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les
+oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât
+stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit.
+
+Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents.
+
+Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années,
+ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille
+et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait
+désormais la Maison...
+
+Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la
+forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans
+un berceau.
+
+Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait
+tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle
+émotion que ses yeux se mouillèrent...
+
+--Ce petit bout... ce petit bout! disait-il. Quand on pense que c’est
+nous deux!... Nous deux réunis... fondus...
+
+Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans
+ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse
+qu’elle venait de faire.
+
+Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus
+besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau
+dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la
+ravissaient, il murmura:
+
+--Nous lui donnerons bientôt un petit frère.
+
+Elle tourna vers lui son visage: Un sourire dolent errait sur ses
+lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux.
+
+M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour
+que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom
+se perpétuât au 17.
+
+Il l’en aima davantage.
+
+Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur
+désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous
+les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le
+donner au fils qu’ils avaient espéré.
+
+Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle
+que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte
+à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La guerre éclata.
+
+M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son
+fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré
+impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une
+force dont on parlait déjà avec respect.
+
+Tous les hommes mobilisables partirent.
+
+M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade.
+
+Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée
+d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement.
+Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la
+frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les
+autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
+demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les
+événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.
+
+Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où,
+dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient
+penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de
+marbre, à faire des réussites.
+
+Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à
+partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la
+Normandie.
+
+Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant
+d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi
+des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine
+fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au
+plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.
+
+Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement,
+de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit
+une intensité nouvelle.
+
+Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le
+2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
+que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de
+toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices
+publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et
+d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes
+inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.
+
+Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés,
+plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes
+qu’autrefois en un mois.
+
+La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa
+part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si
+magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.
+
+Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient,
+roulait dans l’étroite venelle.
+
+Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement,
+dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle
+tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement
+lorsqu’un autre sortait.
+
+Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la
+suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui
+avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur.
+Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En
+raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus
+de spécialités.
+
+Les temps étaient désormais au travail en série.
+
+Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient
+débordées.
+
+Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais
+l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le
+début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande
+dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame
+disponible.
+
+Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front,
+dans les hôpitaux et les usines de munitions.
+
+Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et
+savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon
+avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de
+la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La
+mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul
+défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.
+
+Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était
+encore insuffisant.
+
+Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme
+Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre
+servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les
+amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses
+desseins.
+
+Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police.
+Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux
+amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même,
+le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes,
+savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.
+
+M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.
+
+La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague
+sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée
+formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables,
+ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche
+de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et
+dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le
+tiroir-caisse.
+
+Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès
+qu’il apercevait des verres vides:
+
+--Gustave, on a soif au six!
+
+--Gustave, renouvelez à l’as!
+
+Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou
+cognac à l’eau.
+
+Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du
+quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le
+commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité!
+
+Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue,
+couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de
+s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur
+paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la
+fortune.
+
+--C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes
+mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera
+sûrement quelque chose...
+
+M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un
+calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque
+et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.
+
+Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil
+que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter
+d’un quart le bien paternel.
+
+--La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que
+commencer!...
+
+Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de
+longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et
+aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans
+l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.
+
+Elle n’était que trop bonne prophétesse.
+
+Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à
+passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique
+avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien
+dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le
+service armé.
+
+Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines
+d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.
+
+Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son
+foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la
+Patrie.
+
+Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux
+hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros,
+ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait...
+
+Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait
+réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla
+chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.
+
+A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant
+trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse
+engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.
+
+Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil
+à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants
+des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu
+de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote
+la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.
+
+--Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré.
+
+Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa
+moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille,
+tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.
+
+Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou,
+l’embrassèrent en pleurant.
+
+Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant
+les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se
+dirigeait avec une étonnante sûreté.
+
+Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs
+visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car
+l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller,
+venir, essayer de reconnaître toutes choses.
+
+Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce
+colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie,
+d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.
+
+Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta:
+
+ Viens avec moi pour fêter le Printemps,
+ Nous cueillerons des lilas et des roses.
+
+On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne
+pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit
+signe de se retirer.
+
+La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à
+pied de bas.
+
+M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le
+tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.
+
+Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se
+défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point
+l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.
+
+Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour
+s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et
+but longuement l’air avec une expression heureuse.
+
+--La petite? demanda-t-il.
+
+Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la
+surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.
+
+M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa.
+Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au
+visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire:
+
+--En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les
+militaires.
+
+--Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire
+quelque chose.
+
+Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.
+
+Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations
+également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces
+dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au
+mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.
+
+Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un
+de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier
+étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines
+de la porte donnant accès à l’escalier.
+
+M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une
+démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui
+dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la
+délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.
+
+A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle
+comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à
+dissimuler.
+
+Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir
+aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six
+fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que,
+déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu
+lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter,
+chacun des visiteurs lui donna.
+
+C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit
+possession de la maison de ses pères.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vie lui fut douce.
+
+Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le
+rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache.
+Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon
+qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.
+
+Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au
+salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les
+morceaux qu’il préférait.
+
+Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la
+perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant
+les heures qu’il passait devant son clavier.
+
+Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et
+le ravissaient.
+
+Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver,
+il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une
+musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire.
+Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à
+se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.
+
+Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y
+réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes
+coulaient de ses yeux morts.
+
+Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait
+«comment ça lui était arrivé».
+
+--J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les
+autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure...
+
+On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son
+récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière
+qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient,
+croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.
+
+Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité,
+conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la
+vie, il haussait les épaules et expliquait:
+
+--Ce n’est pas si terrible que l’on pense... D’abord, lorsque la chose
+vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être
+revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la
+bête, que vous vous dites: «Tout de même j’ai eu le filon.»
+
+«Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre
+coffre intacts... et la nuit, vous vous réveillez pour faire
+l’inventaire de votre personne... Vous ne pouvez vous rassasier de cette
+joie... et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer
+au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que
+vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes...
+
+«Et puis, il y a autre chose: petit à petit, vous vous apercevez que vos
+mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous
+étaient utiles, vous procurent du plaisir.
+
+«Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à
+deviner de quelles matières elles sont faites.
+
+«Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous
+n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous
+arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.
+
+«Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai
+pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni
+d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile!
+Le bruit des respirations me renseigne: tant de monde en tout, tant
+d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.
+
+«Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les
+reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces
+dames... je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme
+chacune d’elles.
+
+«Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
+vivre la Maison... Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait
+rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à
+mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe.»
+
+Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec
+étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant
+de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant
+d’orgueil.
+
+M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de
+perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué
+de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui
+les écoutaient.
+
+Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à
+dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait
+à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano.
+
+Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul,
+ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire
+beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la
+clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde: _La
+Marche des P’tits Pierrots_, _Sous les Ponts de Paris_, ou encore _Max!
+Max! Ah qu’t’es rigolo!_...
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son
+absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui
+lui échéait.
+
+Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.
+
+Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus
+honorable d’entre eux acquiert--ou retrouve--une mentalité d’étudiant
+chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se
+priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.
+
+Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir
+strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire
+payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a
+cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou
+deux sous la banquette. C’est bien connu.
+
+Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
+resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux
+qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier: petits commerçants,
+rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient
+scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de
+grever exagérément le budget familial.
+
+Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant
+et d’encaisseur?
+
+Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été
+tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son
+dessein, de rester au piano.
+
+Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui
+causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.
+
+Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les
+tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.
+
+Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que,
+pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit
+du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne
+donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il
+avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses
+hôtes.
+
+Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le
+voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon
+renouveler les consommations.
+
+Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.
+
+Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient
+ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une
+telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur...
+
+Alors elle retournait docilement à la caisse.
+
+Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison
+silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle
+mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à
+vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.
+
+Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se
+désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit
+assez de ressources pour parer au désastre.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la
+visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la
+profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir.
+
+Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en
+maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent
+exercer isolément leur état.
+
+Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu.
+Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes
+les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un
+itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable: trente
+jours.
+
+--La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès,
+répétait-elle.
+
+Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur
+avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses
+prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la
+date de son passage.
+
+--Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces
+quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain.
+
+Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée.
+
+Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que
+fussent temps et époque de l’année: robe d’alpaga gris foncé à volants,
+palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie
+d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en
+mois.
+
+Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au
+canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient
+l’équipage de Casi.
+
+Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait,
+en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés
+et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même,
+qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention
+chirurgicale qu’eût subie la vieille femme.
+
+--Ah! mes belles!... s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai
+bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été
+malade à en mourir!... C’est mon asthme qui est cause de ça... Enfin,
+n’en parlons plus... Et vous? Toujours jolies à ce que je vois! Ah! la
+jeunesse!...
+
+Ces dames s’empressaient.
+
+--Vous prenez quelque chose, Casi?
+
+Elle se défendait mollement.
+
+--Un petit verre?
+
+Casi se laissait tenter.
+
+--Allons! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point
+dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous
+savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles
+commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge.
+
+--Alors quoi? Choisissez, Casi.
+
+--Ce sera donc un petit rhum.
+
+--Gustave, un rhum pour Casi!
+
+Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le
+verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil
+et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait
+lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance.
+
+Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur
+égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme
+d’une bougie.
+
+Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses
+collègues qui prétendaient y lire la vérité:
+
+--Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent
+l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là.
+
+Bien entendu, l’on n’insistait point.
+
+Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi
+et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était
+abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter: dans
+sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le
+personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de
+tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces
+formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et
+espoir!
+
+Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons
+offices de la sibylle.
+
+Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
+recourir.
+
+Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de
+donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme.
+
+Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille
+avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à
+exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail.
+
+D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la
+signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser
+ce rêve.
+
+Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M.
+Adolphe formula son souhait de nouveau.
+
+Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que
+ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner
+à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les
+choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait
+passée.
+
+Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le
+droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement
+atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si
+judicieux.
+
+Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au
+coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche
+maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de
+mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui
+lui avait tant donné.
+
+Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc
+de la consulter.
+
+--Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit
+confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne
+la voient pas avant moi.
+
+Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la
+devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que
+les suivants.
+
+Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se
+présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon.
+
+Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son
+asthme.
+
+--Comme je suis heureuse que vous me reveniez! s’exclama-t-elle, Depuis
+si longtemps que vous m’avez abandonnée!... C’est donc qu’on a des
+peines, des chagrins? Ou quelque amourette en tête? Ce serait encore
+bien de votre âge, voyez-vous.
+
+Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une
+table, elle s’était assise en geignant.
+
+--Et qu’est-ce que je vais vous faire? Les cartes, les mains, le blanc
+d’œuf ou la bougie?
+
+Mme Mireille réfléchit.
+
+--La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre
+épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions.
+
+--Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux,
+de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est
+juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui
+arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue!...
+
+Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts,
+qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail.
+
+Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa
+Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses
+réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte
+d’allumettes.
+
+Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit
+son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées.
+
+La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce.
+Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à
+plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements.
+
+--Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme
+Mireille... Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un
+garçon?
+
+Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi,
+au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une
+petite palme bleue.
+
+D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa
+voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire
+qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille
+dit dans une sorte d’extase:
+
+--Je vois, je vois, je vois!... Si la Providence bénit une fois encore
+ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant
+de bonheur, je vois... je vois très bien, comme si, déjà, elle était de
+ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première...
+Ah! la mignonne demoiselle!... Et si, plus tard, la Providence bénissait
+d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de
+charmantes demoiselles... tout un petit pensionnat.
+
+--Pas de garçon? demanda avidement Mme Mireille.
+
+Elle venait de rompre le charme.
+
+Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et,
+de sa voix naturelle:
+
+--Pas de garçons, rien que des filles, et vous pouvez vous vanter d’en
+avoir une de chance!... Parce que les demoiselles c’est toujours plus
+gentil avec les mamans. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
+Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les quatre fers d’un chien. C’est
+comme je vous le dis. Tandis que la fille...
+
+Mme Mireille ne l’écoutait plus.
+
+Elle déposa un billet sur le marbre, se leva, disparut.
+
+ * * * * *
+
+Donc il lui était refusé d’exaucer le vœu de son mari, de lui donner le
+fils qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été si heureuse, si fière de
+mettre au monde afin que le nom des Rabier ne s’éteignît point!
+
+Éprouvant une vive douleur en même temps qu’une grande humiliation, elle
+se promit de ne plus jamais accepter la maternité puisqu’il lui était
+refusé de remplir, dans la famille où elle était entrée, la mission pour
+quoi on l’y avait admise. Mais pour rester fidèle à son serment, elle
+serait contrainte de recourir au mensonge, à la ruse, puisqu’elle ne
+pouvait avouer à M. Adolphe comment et par quelle voie elle venait
+d’acquérir la certitude de n’être bonne à engendrer que des filles.
+
+Cet homme énergique, cet esprit fort, qui se vantait de ne craindre rien
+ni personne, affichait, en effet, le mépris le plus insultant pour les
+vendeuses d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes les folles qui
+ajoutent créance à leurs dires.
+
+
+
+
+IX
+
+
+A toutes les tables, militaires et civils attendaient, en buvant, que
+d’autres militaires, d’autres civils qui, en ce moment, étaient dans les
+chambres avec ces dames, en fussent sortis pour les y remplacer.
+
+Portant en équilibre un plateau chargé de verres pleins, le garçon, dont
+le visage était baigné de sueur, circulait dans la salle surchauffée et
+enfumée.
+
+Alignés sur une banquette, ayant dernière eux les effigies de la Russe
+et de l’Espagnole (un client patriote avait collé sur le sein de
+celle-ci un papillon imprimé sur lequel on lisait: «A bas les
+Neutres!»), trois officiers anglais très rouges, très excités, menaient
+tapage. Ils riaient, chantaient, sifflaient, frappaient à coups de
+cravaches de cuir le marbre de leur table.
+
+De temps en temps, l’un d’eux jetait son verre à terre. Alors, tous
+trois hurlaient d’une seule voix:
+
+--Tchampeine!
+
+Le garçon, à qui Mireille avait donné l’ordre de ne point laisser
+attendre ces clients fastueux, posait immédiatement une bouteille devant
+eux qui faisaient sauter le bouchon en poussant de grands rires,
+s’inondaient, par jeu, de vin mousseux, buvaient, brisaient leurs
+verres, répétaient:
+
+--Tchampeine!... Tchampeine!... Encore Tchampeine!... Tchampeine...
+Encore!... Encore!...
+
+L’un se leva, balaya la table de sa cravache, fit correctement le salut
+militaire et, pour montrer qu’il souhaitait de parler, leva la main.
+
+Tous les regards se fixèrent sur lui.
+
+Des rires fusèrent, des applaudissements éclatèrent, puis le silence
+régna.
+
+L’homme émit seulement quelques mots. Mais ils eurent pour effet de
+susciter une hilarité plus violente encore chez ses camarades.
+
+Au cours de la soirée, Mme Mireille avait remarqué qu’un sous-officier
+français s’était entretenu, deux ou trois fois, avec les alliés. Elle
+alla à lui:
+
+--Qu’est-ce qu’il a dit? s’informa-t-elle.
+
+En voyant la directrice parler au jeune homme, les Anglais comprirent
+quelle question elle lui posait.
+
+Leur gaîté s’accentua.
+
+--Tell her! Tell her! clamaient-ils.
+
+--Qu’est-ce qu’il a dit? répéta Mme Mireille.
+
+L’autre rougit et refusa de répondre.
+
+--Puisque je vous le demande! insista-t-elle.
+
+Il se décida. Et, comme s’il avait hôte de se débarrasser de sa mission,
+il traduisit littéralement, sans chercher de détour ou de périphrase,
+les paroles que venait de prononcer l’officier anglais.
+
+--Il a dit: «C’est avec la patronne que je voudrais monter. Qu’elle fixe
+son prix. Je paye!»
+
+Mme Mireille ne marqua par aucun signe extérieur qu’elle était surprise
+ou offensée. Elle regarda son admirateur avec indulgence, lui dédia même
+un sourire cordial, et retourna à la caisse en lançant par-dessus son
+épaule:
+
+--Vous pouvez toujours lui répondre qu’il repasse demain s’il a le
+temps.
+
+Une fois encore l’interprète traduisit.
+
+--To-morrow? All right! prononça l’Anglais en se rasseyant.
+
+--Tchampeine! criaient ses amis au comble de l’enthousiasme.
+
+Il se joignit à eux.
+
+Le garçon apporta verres et bouteille. Les libations reprirent jusqu’à
+ce que, l’heure de la fermeture étant venue, il fallût que Mme Lucie,
+son frère, Mme Joujou, Mme Carmen et même Mme Bambou poussassent les
+trois hommes dans la rue, où, longtemps, on les entendit rire, chanter
+et répéter:
+
+--Tchampeine! Tchampeine!
+
+
+
+
+X
+
+
+Restée seule, dans le salon, comme chaque nuit, Mme Mireille avait
+ouvert le tiroir-caisse où, pendant le coup de feu, billets, monnaie
+d’argent et billon avaient été entassés pêle-mêle.
+
+Elle séparait le papier du métal, réunissait les coupures par
+catégories, mettait en piles pièces et sous, procédait enfin
+méticuleusement au décompte de chaque tas dont elle inscrivait, à
+mesure, le montant sur un registre.
+
+Mais cette besogne, qu’elle avait accomplie si souvent, laissait toute
+liberté à son esprit.
+
+Elle pensait... Elle pensait à Adolphe, à son obstination que jamais
+elle n’aurait la cruauté de combattre.
+
+Puis elle pensait à Aimée-Désirée, à la dot qu’on lui pourrait amasser
+si l’on savait profiter de cette période d’exceptionnelle prospérité,
+dont, plus tard, on s’entretiendrait comme d’une chose fabuleuse...
+
+--Nous, maintenant, avec ce qu’on a mis à gauche, on aura toujours assez
+pour vivre.
+
+«Si nous pouvions avoir un fils, je me ferais moins de soucis. Je me
+dirais que le petit suivrait le même chemin que tous les Rabier ont
+suivi avant lui.
+
+«Il reprendrait l’affaire, épouserait une femme sérieuse, méritante,
+connaissant le busenesse. Ils arrangeraient leur vie tous les deux... et
+serviraient une rente à Aimée-Désirée. Mais puisque ça nous est défendu
+d’espérer un garçon!...
+
+«Une fille, c’est des charges, des responsabilités. On lui doit plus
+qu’à un fils. La nôtre, dans quelques années, il va falloir la faire
+élever ailleurs, et le moment arrivera de songer à la marier.
+
+«A qui la marier? Dans notre milieu, ça manque d’hommes qu’on choisirait
+comme gendres, c’est un fait. Dans les autres, on en trouvera
+difficilement. L’esprit du monde est si étroit! Et celui qui voudra, il
+demandera gros pour faire passer la chose que la petite est née dans une
+maison... Et ce serait rare qu’il continue le commerce... Alors, il
+faudra de l’argent, beaucoup d’argent...
+
+Un sanglot monta à la gorge de Mme Mireille.
+
+Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit longuement à la situation,
+essaya de trouver par quels moyens elle la pourrait amender.
+
+Un souvenir la harcelait qu’elle voulait et ne pouvait chasser: le
+souvenir du temps où elle était simple dame et où, sans se parjurer aux
+yeux des hommes qu’elle avait vraiment aimés, elle continuait pourtant
+d’assurer son service.
+
+L’amour ne subsiste-t-il point, intact et fidèle, au cœur de celles dont
+la destinée est d’en vendre les apparences à tout venant?
+
+Pourquoi ce qui avait été vrai dans le passé, ne le serait-il point dans
+le présent?
+
+Tant d’expériences antérieures ne démontraient-elles pas à Mireille que,
+s’il lui arrivait de distraire des messieurs riches--qui la paieraient
+très cher--elle ne retirerait rien à son mari de la tendresse qu’elle
+lui avait donnée?...
+
+Ah! quelle satisfaction ce serait pour elle s’il lui était loisible
+d’obvier, par un travail personnel et sans d’ailleurs négliger aucune
+des obligations de sa fonction, au manque à gagner qu’elle constatait
+chaque nuit avec un déchirement de cœur!
+
+Quelle joie elle ressentirait si elle pouvait contribuer à accroître le
+patrimoine de la famille, à enrichir cette petite Aimée-Désirée, à la
+mettre en état, pourvu que les hostilités durassent seulement deux ans
+encore, de prétendre à un brillant parti!
+
+En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle pas à ces femmes de France que
+politiques et journalistes louaient dans leurs discours et leurs écrits
+parce que, peinant, au champ, à l’usine, à la boutique, y remplaçant les
+morts, les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient la fortune
+individuelle et la fortune collective?
+
+Pourquoi ne lui serait-il pas permis d’accomplir son devoir avec le même
+courage tranquille, simple et muet?
+
+Pourquoi?...
+
+Les yeux fixés sur les peintures murales qu’elle ne voyait pas, elle
+méditait...
+
+--Pourquoi? murmura-t-elle. Parce que, peut-être, mon cas n’est pas le
+même que celui de toutes les autres. Ce que j’ai à donner c’est moi--et
+ce n’est plus à moi! La seule activité dont je sois capable m’est
+interdite depuis que je suis une femme mariée, une patentée, une
+bourgeoise.
+
+Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses lèvres répétèrent:
+
+--Une bourgeoise... Je suis une bourgeoise... Mireille des Trois-Raisins
+est devenue une bourgeoise!... Comme la vie est difficile!...
+
+Ses regards se posèrent sur l’argent étalé devant elle et qui
+représentait la recette de la journée. Elle se secoua, fit des paquets
+de billets qu’elle épingla et plaça dans un petit coffre de fer
+portatif. Sur ce matelas de papier, elle coucha les rouleaux de pièces
+que, pendant sa rêverie, elle avait machinalement préparés.
+
+Sa main, passant comme un râteau sur le comptoir, fit tomber le billon
+dans le tiroir-caisse qu’elle referma à clef.
+
+Elle mit le coffre sous son bras, alla s’assurer que la porte blindée
+était bien close, que les verrous en étaient poussés, revint au salon,
+éteignit le lustre et, s’éclairant d’une lampe électrique de poche, se
+dirigea vers l’escalier.
+
+Depuis des années déjà, chaque nuit, à la même heure, elle accomplissait
+les mêmes gestes, mais, jamais, malgré l’habitude, elle n’avait pu se
+défendre d’un certain effroi au moment qu’ayant éteint la lumière, elle
+montait chez elle, à pas de loup, en serrant un trésor sur son sein.
+
+Bien qu’elle sût que le disque de clarté qui dansait sur les marches et
+les murs était projeté par l’appareil qu’elle tenait à la main, et que,
+d’un coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître, Mme Mireille avait
+l’impression qu’il émanait d’une lanterne sourde, portée par quelqu’un
+marchant sans bruit derrière elle et dont les doigts allaient étreindre
+son cou, le serrer...
+
+Alors, la sueur mouillait ses tempes et fraîchissait sur ses épaules.
+
+Cette nuit, parce qu’elle avait tant médité, souffert, pleuré et dépensé
+de sa force de résistance dans le combat qu’elle venait de livrer, sa
+frayeur prenait une intensité plus grande encore que de coutume. Quand
+elle arriva sur le palier, jambes molles, bouche sèche, corps en
+moiteur, elle haletait.
+
+Elle atteignit le commutateur, donna la lumière et put enfin reprendre
+son souffle.
+
+Derrière les portes qui l’entouraient et qui étaient celles des chambres
+de ces dames, le sommeil régnait.
+
+--Elles ignorent les soucis, le chagrin, murmura Mme Mireille. Elles
+sont heureuses!... Ah! ne pas toujours se poser des questions!... Être
+exempte de responsabilités!...
+
+Elle se rappelait l’époque où, elle aussi, était une simple dame, où il
+lui suffisait de se soumettre à la règle de la Maison au lieu d’avoir à
+la faire respecter, de se comporter avec les messieurs de façon à les
+satisfaire, l’époque où nul ne dépendait d’elle, où, elle aussi, pouvait
+dormir lorsque sa tâche était terminée.
+
+--C’était tout de même le bon temps.
+
+Mais elle avait le sentiment de l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
+parole comme un blasphème.
+
+Comment pouvait-elle regretter les jours où elle n’était rien au 17,
+rien qu’une pensionnaire, une passante qu’on avait le droit de chasser à
+toute minute?
+
+Comment pouvait-elle être assez ingrate pour ne pas avoir constamment
+présent à l’esprit ce que la vie lui avait apporté, ce que M. Adolphe
+lui avait donné: un nom, une fortune, l’amour, la maternité?
+
+La maternité!
+
+Mme Mireille se rappelait le matin de sa délivrance, la déception
+qu’elle avait éprouvée au cours des premières heures qui suivirent, puis
+son émotion et celle d’Adolphe qui, les yeux humides, balbutiait, éperdu
+de bonheur:
+
+--Ce petit bout... Ce petit bout... Quand on pense que c’est nous
+deux... Nous deux réunis, fondus.
+
+--Aimée-Désirée! ma fille, notre enfant! murmura Mme Mireille.
+
+Elle se dirigea vers une porte, en tourna doucement le bouton, la
+poussa, pénétra dans une étroite pièce où une veilleuse, voilée de rose,
+posée sur une commode, répandait une faible clarté: c’était la chambre
+où la fillette et sa bonne couchaient.
+
+Roulée dans une couverture brune, la domestique dormait, le visage
+tourné vers la muraille.
+
+--Celle-là aussi est heureuse, pensa Mme Mireille, en écoutant le
+souffle puissant et régulier de la montagnarde.
+
+La lueur de la veilleuse venait mourir sur un petit lit d’acajou en
+forme d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père du bébé qui
+y était étendu avaient passé les premiers ans de leur vie.
+
+Paupières abaissées, lèvres disjointes, son fin visage entouré de
+cheveux blonds dénoués, Aimée-Désirée dormait. Sa main potelée pendait
+hors du berceau.
+
+Mme Mireille posa le coffre de fer et la lampe électrique à côté de la
+veilleuse, s’agenouilla sur la descente de lit, prit les doigts de la
+fillette dans les siens et y appliqua ses lèvres.
+
+Elle discernait mal quel sentiment l’avait poussée à pénétrer dans cette
+chambre, à s’agenouiller devant le lit de son enfant, comme si elle
+avait eu à s’accuser d’un crime ou d’une faute.
+
+Comment, si simple, si peu habile à s’analyser, aurait-elle compris que,
+dans son trouble, dans son désarroi, elle venait, d’instinct, à ce bébé
+endormi, demander un conseil, une ligne de conduite... et une
+absolution, pour le cas où, un jour, elle aurait besoin d’être
+pardonnée?
+
+Mme Mireille se releva, posa les mains sur le bord du petit lit, se
+pencha sur le calme visage puéril, pareil, sous la lueur de la
+veilleuse, à de la cire à peine rosée--et dont elle attendait
+obscurément qu’il l’inspirât--mais qui ne lui apprit rien.
+
+Des larmes roulèrent sur ses joues.
+
+Elle sentait une torpeur l’envahir. Sa pensée se paralysait
+progressivement. Il lui semblait qu’un rideau de brumes s’interposait
+entre elle et ses soucis.
+
+Et cette impression lui était très douce.
+
+Dans son sommeil, la domestique balbutia quelques syllabes confuses. Le
+son de cette voix ranima Mme Mireille, dissipa sa torpeur, la remit en
+état de souffrir. Elle saisit de nouveau la main d’Aimée-Désirée, la
+baisa, reprit son coffre, sa lampe électrique et sortit de la chambre
+pour rentrer chez elle, plus lourde d’anxiété que jamais.
+
+En se glissant auprès de M. Adolphe endormi, elle était torturée par
+l’indécision et lorsque, vers le matin, elle fut enfin accueille par le
+sommeil, elle n’avait encore trouvé le chemin de son devoir.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa
+quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que
+tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la
+rejoignit:
+
+--Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.
+
+--Lequel?
+
+--Celui qui a fait un discours.
+
+--Qu’est-ce qu’il veut?
+
+Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle
+ignorait les desseins du visiteur.
+
+--Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle.
+
+Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui
+avait adressée l’officier et sa propre réponse.
+
+Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi
+tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui
+s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre,
+elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa
+longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de
+quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était
+pas venue.
+
+Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux
+regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils,
+ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.
+
+Elle demanda:
+
+--Que faut-il répondre?
+
+Mme Mireille sursauta.
+
+Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et
+l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit
+à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade
+sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait
+prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait
+lui répondre?
+
+Mais rien!
+
+Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la
+Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour
+qu’il choisît l’une d’elles.
+
+--Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie.
+
+Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta:
+
+--C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est
+moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et
+compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi
+passer, J’y vais!...
+
+Elle descendit au salon.
+
+Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se
+découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de
+parler.
+
+Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut
+fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage
+s’éclaira: il venait d’avoir une idée.
+
+--Coloured girl, prononça-t-il.
+
+Mme Mireille le regarda sans plus comprendre.
+
+--Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de
+ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et
+pointa l’index vers le sol.
+
+Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle
+prononça très fort:
+
+--Mme Bambou? Appeler?... Ici?...
+
+--Yes, dit l’Anglais. She speaks english.
+
+--Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous
+réclame!
+
+La négresse survint.
+
+--Demandez-lui ce qu’il désire.
+
+L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de
+sa cravache.
+
+Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter
+plusieurs phrases, puis traduisit:
+
+--Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour
+régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
+se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire
+en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
+
+--Moi! s’exclama Mme Mireille.
+
+La négresse poursuivit:
+
+--Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi,
+vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son
+régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce
+sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si
+vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé
+de vous répéter.
+
+Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme
+Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de
+ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa
+proposition produisait sur elle.
+
+Mme Mireille était impassible.
+
+Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de
+discerner ses réactions.
+
+Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le
+discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait
+soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si
+vainement recherché.
+
+Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée,
+elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se
+mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle
+avait à faire.
+
+Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles,
+dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide
+que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en
+lui envoyant ce militaire étranger.
+
+Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne
+devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère
+d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle
+n’avait qu’à se soumettre.
+
+A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin
+de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
+point exercé depuis plusieurs années.
+
+--Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse.
+
+Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui
+coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en
+pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine
+tendit le satin du corsage. L’homme loucha.
+
+Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une
+plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des
+beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un
+membre de l’Académie française, elle demanda:
+
+--Elles n’en ont pas en Angleterre?
+
+--Please? s’informa l’officier.
+
+Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de
+qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table.
+
+Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à
+ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur.
+
+--Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa
+vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier.
+
+Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage.
+
+A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de
+sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se
+raidit. Tous deux regardèrent la porte.
+
+Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son
+élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses
+belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les
+tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de
+chanter.
+
+--Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille,
+puis, s’adressant à son mari, elle ajouta:
+
+--C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui
+fais descendre la chose.
+
+--Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le
+clavier.
+
+Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne
+comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après.
+
+Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva,
+prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et
+qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir,
+professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le capitaine William-George Ellis revint seul plusieurs fois rue des
+Trois-Raisins. Il éprouva, à chaque nouvelle visite, la même joie des
+sens à quoi s’ajoutait cette satisfaction que donne à l’homme sérieux,
+et qui sait la valeur des choses, l’impression qu’il en a pour son
+argent.
+
+Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il
+est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la
+puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux
+amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises,
+méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à
+déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va
+répétant.
+
+Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette
+aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait
+permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à
+inculquer aux dames placées sous sa direction.
+
+Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine
+William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre
+leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne
+éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en
+compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui
+marquait tant d’empressement à les satisfaire.
+
+Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire
+chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune.
+
+Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du
+lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit.
+
+Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il
+avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence.
+
+Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les
+gentlemen: en même temps que le quart de quatre heures sonnait à
+l’Église Cathédrale.
+
+Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et
+répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte
+franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient,
+posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec
+aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le
+marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant,
+souriaient à Mme Mireille.
+
+Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des
+bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux
+paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque
+marine.
+
+Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque
+chaque soir, au salon crier: «Tchampeine! Tchampeine!», boire plusieurs
+bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser
+quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir.
+
+Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient
+point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à
+Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux
+des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient.
+
+Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres
+brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la
+caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la
+semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait.
+
+Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies.
+
+La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître
+selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles.
+La dot d’Aimée-Désirée serait splendide.
+
+Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule
+industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute
+simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander
+quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait
+la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait
+associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la
+déchéance physique de son chef.
+
+Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce
+qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de
+sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour.
+
+Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi,
+lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement
+un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour
+deux. Or, elle était incapable de cette vilenie.
+
+Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non
+pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul
+remords, mais seulement une joie très douce: celle que procure la
+satisfaction du devoir accompli.
+
+Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire
+qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il
+subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de
+l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué
+jadis et s’estimât coupable envers son mari.
+
+Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par
+caprice, à un homme dont elle se fût coiffée.
+
+Mais, puisqu’elle se vendait--et très cher--à des indifférents, elle
+était innocente et ne trahissait point la foi jurée.
+
+Mme Mireille avait même la certitude, tant sa conscience était en repos,
+tant elle croyait connaître l’âme d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
+elle si, écoutant la voix de l’orgueil qui, parfois, lui parlait ainsi
+qu’à toutes les créatures imparfaites que nous sommes, elle devenait un
+jour asses avide de louanges pour se vanter de sa nouvelle activité.
+
+Mais elle espérait bien que cette voix se tairait longtemps et qu’il lui
+serait permis de continuer, sans en être infatuée, d’accroître, par son
+travail personnel, la richesse de la famille où Adolphe l’avait admise
+et envers qui elle savait toute l’étendue de ses devoirs.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Malgré la discrétion de Mme Bambou, ces dames n’avaient pu ignorer
+longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi, le samedi, un officier de
+l’armée britannique franchissait le seuil de la Maison.
+
+Mais, ayant deviné les raisons qui avaient déterminé Mme Mireille à
+reprendre du service actif, elles l’estimaient davantage.
+
+Bien qu’elles eussent peut-être été fondées à lui reprocher de les avoir
+frustrées de clients riches et généreux, qui, sans doute, se fussent
+accordés avec trois d’entre elles si Madame ne les avait accueillis,
+jamais, ni par leurs paroles, ni par leur attitude, elles ne marquèrent
+de ressentiment.
+
+Elles montraient tant de réserve, elles jouaient l’ignorance avec tant
+d’application, et, alors que d’autres, à leur place, eussent profité des
+circonstances pour se relâcher, elles continuaient de travailler avec
+tant de stricte gravité, que, parfois, Mme Mireille, qui, cependant, ne
+nourrissait aucune illusion, pouvait se demander si, vraiment, son
+secret était connu.
+
+--Elles sont délicates et parfaites, disait-elle.
+
+Et la façon dont son personnel se comportait avec elle la consolait,
+dans une certaine mesure, des nouveaux soucis qui, depuis quelques
+semaines, l’avaient assaillie.
+
+Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait.
+
+Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce
+fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour
+que la famille continuât de régner sur la Maison.
+
+Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme
+naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très
+vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace:
+
+--Je te dis que je veux un garçon, un Rabier... et que je l’aurai!... De
+toi ou d’une autre!... Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en
+fais un à la première venue... et je le reconnais! Alors, on verra
+bien!...
+
+Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit
+Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait
+inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité.
+
+Et ce n’était pas tout: une fois encore, les affaires périclitaient.
+
+Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe,
+du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé
+dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et
+civils riches s’étaient écartés.
+
+Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient
+pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux
+applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors
+périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait
+d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au
+carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au
+17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec
+M. Adolphe.
+
+Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de
+quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre
+une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité,
+se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait
+maintenant comme un reproche devant ses hôtes.
+
+Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la
+terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines
+d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons
+qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur
+toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour
+leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou
+ruinés par la maladie.
+
+Et, lorsqu’il parlait, racontait ce qu’il avait vu,--du temps qu’il
+pouvait encore voir!--le son de cette voix leur était insupportable.
+
+--Il nous embête, celui-là, avec ses croix et ses discours,
+pensaient-ils. On ne vient tout de même pas au bobinard pour y recevoir
+des leçons!
+
+Ils vidaient rapidement leurs verres et se retiraient.
+
+D’autres, dont les fils ou les gendres étaient au front et qui allaient
+chercher au 17 l’oubli de leurs angoisses paternelles, en ressortaient,
+aussitôt qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec l’effroi d’apprendre un
+malheur, lorsqu’ils rentreraient chez eux.
+
+Hommes jeunes ou déjà sur l’âge, qui avaient participé à la
+démonstration de sympathie dont le héros de la rue des Trois-Raisins
+avait été l’objet lors de son retour ou s’y étaient associés par la
+pensée, tous, maintenant, désertaient l’établissement où, seul,
+l’élément militaire continuait de fréquenter.
+
+Sans pouvoir s’en expliquer la cause, M. Adolphe constata ces
+désertions. De même, il constata le fléchissement des recettes.
+
+--Il y a quelque chose, disait-il parfois à Mme Mireille, quelque chose
+qui ne va pas.
+
+Mme Mireille ne savait que trop ce qui n’allait pas et pourquoi, en
+dépit du sacrifice qu’elle avait fait, dans le dessein de la fixer, la
+fortune, une fois encore, se détournait d’eux. Pour ne point le dire ou
+éclater en sanglots, elle se mordait les lèvres.
+
+Souvent, il ajoutait:
+
+--Et puis, tu ne surveilles pas ton monde. Je suis sûr que tu te laisses
+gruger.
+
+Malgré l’injustice du reproche, elle ne répondait pas. Mais, loin de
+l’apaiser, ce silence irritait son mari dont l’humeur, si égale naguère,
+s’aigrissait au point que, parfois, il lui arrivait de molester ou
+d’injurier les clients.
+
+--Si ça continue, nous ne reviendrons plus, lui avait dit une fois l’un
+d’eux.
+
+Sous un tel outrage à sa personne, à sa qualité de mutilé, à son nom, à
+sa Maison, M. Adolphe s’était dressé terrible: front livide, lèvres
+tremblantes, mains crispées.
+
+--Mais foutez donc le camp tout de suite, nom de Dieu, foutez le
+camp!... Tous!... Tous!... Tous!...
+
+Pour le faire taire, pour le calmer, Mme Mireille s’était jetée sur lui
+qu’elle croyait devenu dément. Il l’avait saisie par les poignets et,
+visage contre visage, lui avait crié:
+
+--Toi!... Toi!... Je commence à en avoir assez, tu sais! Je finirai par
+te crever!...
+
+Mme Mireille avait blêmi, ces dames avaient échangé des regards, le
+salon s’était vidé.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un lundi matin, M. Adolphe dit à sa femme:
+
+--Le piano est faux, il faut commander l’accordeur pour cet après-midi,
+vers quatre heures.
+
+Le garçon, par qui Mme Mireille envoya chercher l’homme de l’art,
+rapporta sa réponse: occupé toute la journée, il ne pouvait venir que le
+lendemain ou le surlendemain.
+
+M. Adolphe réfléchit, compta sur ses doigts.
+
+--Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui
+dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de
+lui ni demain, ni après.
+
+Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari.
+Elle dépêcha de nouveau le garçon.
+
+Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître.
+
+--Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre
+heures, prononça-t-il.
+
+ * * * * *
+
+L’accordeur fut exact.
+
+Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason
+entre ses dents et commença d’éprouver chaque note.
+
+Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine
+William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après.
+
+Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de
+gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était
+assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle
+feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit
+et, selon le protocole établi, monta avec lui.
+
+M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait
+l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement
+de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier.
+
+A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa.
+
+M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à
+l’accordeur:
+
+--Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt,
+jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de
+rien. C’est pour faire une blague!
+
+Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant,
+traversa le salon en fredonnant:
+
+ Viens avec moi, pour fêter le printemps,
+ Nous cueillerons des lilas et des roses...
+
+puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe.
+
+Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les
+marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les
+eût foulées.
+
+M. Adolphe arriva sur le palier au moment que Mme Bambou le traversait.
+
+En apercevant ce colosse médaillé, aux paupières closes, qui allait en
+chaussettes dans l’étroit espace où il avait réussi à venir, à la
+manière d’un chat, elle accrocha ses ongles à ses dents qui se
+heurtaient et s’aplatit contre une cloison.
+
+Les yeux agrandis, les jambes tremblantes, elle haletait.
+
+Et son épouvante s’accroissait de cette circonstance: dans le salon elle
+entendait jouer, comme si c’eût été par lui-même, la langoureuse musique
+dont l’homme qui était là, devant elle, aimait à bercer son inaction de
+l’après-midi.
+
+Mme Bambou n’était pas très éloignée de supposer qu’il y avait de la
+sorcellerie dans tout cela et que son patron, dont les mains, qui
+continuaient de ramer, atteignirent le mur, glissèrent dessus et
+s’arrêtèrent sur une porte, avait le pouvoir de se dédoubler.
+
+Puis elle vit ceci:
+
+M. Adolphe sortir un pistolet automatique de la poche de sa vareuse,
+l’armer, chercher de nouveau la porte, la caresser jusqu’à ce qu’il eut
+trouvé le bouton qu’il tourna et qui grinça.
+
+Mais l’huis résista: le verrou avait été poussé à l’intérieur. Une voix
+féminine, la voix de Mme Mireille, s’éleva courroucée.
+
+--Qu’est-ce que c’est?
+
+M. Adolphe eut un rire muet.
+
+--Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là?
+
+Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis
+donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M.
+Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre.
+
+--C’est moi! dit-il.
+
+Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle
+entendit coup sur coup précipitèrent son élan.
+
+Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut
+poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe
+légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle
+arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre.
+
+Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse
+entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait
+partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer
+
+ Nous cueillerons des lilas et des roses.
+
+Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras.
+
+--M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
+dans ma chambre.
+
+Puis elle s’évanouit.
+
+La cousine la poussa sur une banquette:
+
+--Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle.
+Et occupez-vous de Madame.
+
+Elle se précipita dans l’escalier.
+
+L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements
+exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du
+piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le
+corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette.
+
+--Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu
+flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il.
+
+Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému
+et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme
+dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des
+cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle
+peluche.
+
+A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il
+éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement.
+
+ * * * * *
+
+--En voilà une brute!
+
+--Il tape comme un sourd!
+
+--Voulez-vous la laisser tranquille!
+
+--Il va lui casser les dents, ma petite!
+
+L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux
+géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues
+sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient
+devant lui.
+
+Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte
+et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce
+qui se passait.
+
+Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents,
+l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison
+de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été
+fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles.
+
+--Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant.
+
+--On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour
+s’occuper de Mme Bambou.
+
+Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet
+était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à
+l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses
+jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect
+effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour
+regarder le visage de la compagne penchée sur elle.
+
+--Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude.
+
+--Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée
+de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle.
+
+Elle grelottait.
+
+Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de
+le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait
+insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur
+la négresse.
+
+Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne
+parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles
+venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues.
+
+Elles échangeaient des regards interrogateurs, des hochements de tête,
+des haussements d’épaules, des gestes par quoi chacune exprimait à la
+fois son ignorance et son désir d’entendre sa compagne émettre une
+hypothèse qu’elle-même ne voulait pas prendre la responsabilité de
+formuler.
+
+--Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qui a tiré? Y a-t-il quelqu’un de
+blessé? demanda Mme Joujou à la négresse.
+
+Mais celle-ci continua de pleurer et ne répondit pas.
+
+ * * * * *
+
+Une sorte de hululement vint de l’escalier. Toutes les têtes se
+tournèrent vers la porte.
+
+Paupières gonflées, visage tuméfié et verni par les larmes, poitrine
+secouée de sanglots, Mme Lucie parut.
+
+On s’élança vers elle. Elle fit effort pour reprendre son souffle.
+
+--Madame est morte, réussit-elle à articuler.
+
+Ces dames comprirent. Toutes poussèrent le même cri suivi de
+lamentations semblables à celles, qu’en Orient, les pleureuses juives
+modulent sur les tombeaux.
+
+--Et l’Angliche? demanda Mme Andrée.
+
+--Lui? Crevé!
+
+--Et M. Adolphe?
+
+--Il a jeté son revolver dans un coin et maintenant... maintenant, il
+est étendu par terre, à côté des deux cadavres... Il pleure!
+
+Mme Zizi apporta une chaise, Mme Lucie s’y laissa tomber. Elle posa les
+coudes sur la table, cacha son visage dans ses mains.
+
+Entre deux hoquets, elle disait d’une voix brisée;
+
+--Quand on pense qu’il l’a tuée!... Tuer une femme comme ça!... Une
+femme qui a tenu la Maison tout le temps qu’il a été là-bas... qui avait
+l’œil à tout... qui l’aimait comme on n’aime pas quelqu’un!
+
+«Une femme qui était sérieuse et dévouée et toujours à l’ouvrage... Qui
+ne savait qu’inventer pour augmenter les bénéfices, même qu’elle avait
+trouvé le moyen de faire payer une taxe de luxe aux clients!... Et
+maintenant, la voilà morte... elle qui aurait fait la fortune de son
+mari et de sa fille... Pauvre Mireille!...
+
+«C’est pas juste!... Non, c’est pas juste, car, par le fait, c’est pour
+lui et pour la petite qu’elle avait repris le peignoir trois après-midi
+par semaine.»
+
+Elle suffoqua sous son chagrin et poursuivit:
+
+--Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu? Pourquoi ne lui
+avait-elle pas fait toucher les billets qu’elle recevait... Il ne se
+serait pas forgé des idées, cet homme... Il n’aurait pas cru que c’était
+pour le plaisir de la chose...
+
+--Trop bonne, dit Mme Andrée.
+
+--Trop délicate dans ce qu’elle était, dit Mme Joujou.
+
+--Voilà où ça mène, constata Mme Zizi.
+
+--Sainte Mireille! murmura Mme Carmen en joignant les mains.
+
+Assises sur les chaises, les banquettes, les tables, elles
+sanglotaient...
+
+La nuit tombait dans le salon.
+
+L’accordeur reprit son pardessus et, marchant sur la pointe des pieds,
+se retira.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Vingt-quatre heures se sont écoulées. La Maison est fermée.
+
+Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare des logis où la mort vient
+de passer. Mme Lucie qui ne peut, encore qu’elle le souhaite
+sincèrement, se défendre de songer à son propre avenir et se consacrer
+tout entière à la douleur, règne, dolente, silencieuse et hagarde, sur
+ces dames.
+
+Celles-ci, après avoir poussé tant de cris, versé tant de larmes,
+échangé tant de réflexions, n’ont plus de pensées, ni de paroles.
+Reprises par leur fatalisme, il semble même que la force d’avoir du
+chagrin les ait abandonnées.
+
+Inactives et sordides, elles errent, du salon à leurs chambres, où elles
+s’occupent à réunir les quelques pauvres objets qui leur appartiennent
+en propre, qu’elles ont apportés lors de leur entrée au 17 et qu’elles
+vont remporter puisque, demain, il leur faudra partir...
+
+Hier, après le drame, la police, à qui Mme Lucie dépêcha son frère dès
+qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée. Elle a emmené M. Adolphe,
+harcelé le personnel de questions, mis les scellés sur la chambre de Mme
+Bambou après avoir fait réparer la porte par un menuisier.
+
+Puis, le soir, la foule ayant été chassée de la rue où, devant chaque
+maison, les dames formaient des groupes bariolés et commentaient
+l’événement, le corps de Mme Mireille fut chargé sur une voiture de
+l’hôpital civil pendant que celui du capitaine William-George Ellis
+était emporté par une ambulance automobile de l’hôpital anglais.
+
+Un peu plus tard, une infirmière de la Maternité, munie d’un ordre du
+Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée qui, déjà, sommeillait dans
+le berceau où, depuis un siècle, tous les bébés Rabier avaient dormi et
+qui ne s’éveilla point.
+
+Dès qu’elles furent avisées qu’un officier des Armées de Sa Majesté
+avait été assassiné en un lieu où, à moins de vouloir offenser tout
+l’Empire, nul ne saurait soutenir qu’un gentleman ait jamais mis les
+pieds, les autorités militaires britanniques, concluant à un guet-apens,
+exigèrent de mener l’enquête en même temps que la police française.
+
+Elles placèrent devant la porte du 17, avec mission de ne laisser entrer
+ni sortir personne, deux gendarmes blonds armés du revolver et de la
+cravache de cuir, vêtus de kaki et portant le brassard rouge marqué des
+deux initiales noires M. P.
+
+Aujourd’hui, toute la matinée, tout l’après-midi, des curieux, parmi
+lesquels officiers et soldats anglais en grand nombre montraient, par
+leur attitude, qu’ils partageaient l’opinion du Commandement quant aux
+circonstances ayant entouré le meurtre du capitaine William-George
+Ellis, ont continué de défiler dans la rue.
+
+Regards levés vers les volets fermés, ils commentaient avec passion
+l’événement. Les dames portières des autres maisons leur fournissaient
+avec volubilité et abondance des détails dont ils se montraient friands
+et que, grisées par leur propre éloquence, elles inventaient du reste à
+mesure.
+
+Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins où règne la nuit, où les
+lanternes grillagées plaquent, çà et là, des taches rouges, les hommes
+se meuvent comme des ombres.
+
+De cette foule enfiévrée monte un brouhaha confus, fait de
+conversations, de bribes de chansons, de sifflets, d’exclamations et
+d’appels lancés par la voix tentatrice des portières promettant mille
+délices à ceux qui pénétreront dans les eldorados dont elles ont la
+garde.
+
+Un bruit de moteur et de ferrailles secouées couvre tous les autres: un
+camion automobile de l’armée britannique, chargé de soldats, vient de
+s’arrêter perpendiculairement à la rue de façon à en obstruer l’issue.
+
+Les hommes sautent sur le pavé où sonnent les fers de leurs talons.
+Autant qu’on peut en juger, ils sont une trentaine.
+
+Les voici alignés sur deux rangs. Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
+avancent lourdement dans la rue au pas cadencé.
+
+Des cris de surprise, suivis de cris d’effroi, partent de la foule, qui,
+dans un grand bruit de semelles cloutées raclant le sol, disparaît comme
+si, d’une seule soufflée, un vent violent l’avait emportée jusqu’à
+l’autre extrémité de la rue.
+
+Les dames portières rentrent dans les maisons, poussent les verrous. Les
+lumières s’éteignent dans les lanternes.
+
+Les soldats continuent d’avancer. Sans un mot, sans un cri, ils se
+jettent sur les deux M. P. en faction et les désarment.
+
+Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre eux qui portent sur leurs épaules
+une poutre de chêne sont démasqués. Ils font face au 17.
+
+Quelqu’un siffle, en deux temps, entre ses dents. Sur ce rythme, le
+bélier frappe la porte blindée qui résonne, geint, craque, s’abat.
+
+Des hurlements de démentes s’élèvent dans la maison où soudain, on le
+discerne entre les lames des persiennes, les lumières sont éteintes.
+
+Un commandement:
+
+--Light!
+
+Quatre torches s’allument. Chaque homme tire une lampe électrique de sa
+poche et la Maison absorbe les trente soldats de Sa Majesté.
+
+Quand ils paraissent dans le salon, ils sont accueillis par le cri de
+«Vive l’Angleterre» poussé par un personnage qu’ils ne s’attendaient
+point à trouver là.
+
+Cheveux mêlés, teint cuit, barbe non faite, moustache tombante, œil
+éteint, le quidam ricane, se dandine et, pour se maintenir en équilibre,
+s’accroche à une table.
+
+--Vive l’Angleterre! répète-t-il avec difficulté. Vivent les soldats de
+la noble Angleterre!
+
+C’est, en personne, le frère de Mme Lucie.
+
+Depuis des mois qu’il tient, dans la Maison, l’emploi de portier, qu’il
+est soumis à la triple surveillance de sa sœur, de Mme Mireille et de M.
+Adolphe, il n’a jamais pu boire à sa soif.
+
+Il a donc profité du désarroi qui, depuis hier soir, règne au 17, pour
+rattraper le temps perdu et consommer, en une seule fois, la quantité de
+liquide dont il fut frustré.
+
+--J’ai royalement bu! murmure-t-il, sur le ton de la confidence.
+Royalement bu!... Et ce qu’il y a de rigolo, c’est que personne ne s’en
+est aperçu!... Un autre, à ma place, serait saoul... Moi pas!...
+
+Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis, se touchant le front comme s’il
+venait de retrouver le fil de ses pensées:
+
+--J’ai rudement sommeil!... Alors, je vous souhaite le bonsoir, les
+gars!
+
+Il pose l’index sur ses lèvres.
+
+--Surtout n’allez pas raconter à Lucie que vous m’avez rencontré... Elle
+me chercherait des raisons.
+
+Ayant dit, il s’écroule et instantanément s’endort.
+
+Les soldats le poussent sous une banquette et se mettent en quête de ces
+dames.
+
+Ils n’ont pas besoin de les chercher longtemps.
+
+Il leur suffit de monter à l’étage, d’enfoncer les portes à coups
+d’épaules ou de bottes pour les trouver pâles, tremblantes, claquant des
+dents, debout devant leurs lits.
+
+Qu’importe si, en cette nuit qui est pour elles nuit de chômage forcé,
+elles ne sont ni lavées, ni peignées? Qu’importe si elles ont de gros
+bas de coton, des savates éculées, des peignoirs de pilou constellés de
+taches?
+
+Les guerriers sont gens d’appétits robustes. Ceux-ci le prouveraient
+s’il en était besoin.
+
+Ils font magnifiquement leur métier d’hommes.
+
+Mme Lucie qui, en sa qualité de cousine et de sous-maîtresse, a essayé
+de leur résister, est la proie de quatre gaillards bien décidés à lui
+faire payer cher son indocilité.
+
+L’un a saisi à pleine main sa chevelure qu’il a roulée autour de son
+poignet pour ne pas perdre la prise.
+
+Deux autres lui tiennent les bras, le quatrième les jambes et c’est
+ainsi qu’on la descend au salon où l’électricité a été donnée ainsi
+qu’aux plus beaux soirs.
+
+Entre les mèches qui pleurent sur son visage, elle voit toutes ces
+dames, nues comme elle, aux mains de soldats qui les immobilisent sur
+les banquettes pour permettre à leurs camarades, qu’ils relèveront tout
+à l’heure, d’user d’elles.
+
+Cris de triomphe, vivats, applaudissements et rires se mêlent aux cris
+de douleur, aux exclamations rageuses, aux sanglots des patientes.
+
+Mme Lucie est assise sur une table. On l’y renverse. Par les cheveux,
+les mains et les pieds, on l’y maintient. On danse, on chante, on
+vocifère, on siffle autour d’elle. Et elle subit tant d’assauts que,
+malgré son habitude et sa vigueur, elle s’évanouit.
+
+On la fait glisser sur le marbre. Elle tombe sur la banquette.
+
+Mme Andrée, puis Mme Carmen, puis Mme Bambou, puis Mme Zizi subissent la
+même épreuve jusqu’à l’évanouissement.
+
+Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs? Et, partant, ne convient-il
+pas qu’ils s’amusent à établir laquelle de ces femmes fournira la plus
+longue carrière avant de perdre connaissance?
+
+Honneur et gloire à la race blonde! C’est Mme Joujou qui est
+recordwoman.
+
+La meute bat des mains, trépigne, siffle, chante devant ce corps
+blafard, aux monstrueuses boursouflures, devant ce corps inerte qui, sur
+le marbre blanc, semble celui d’une bête morte, tuée pour la boucherie
+et qu’on va dépecer.
+
+--She is all right! scande un des soldats.
+
+Tous, détachant chaque syllabe du ban, répètent en chœur:
+
+--She is all right!
+
+--Who is all right? interroge le premier.
+
+--Djoudjou!
+
+Alors, le chef de ban bat la mesure et, par trois fois, une immense
+acclamation roule:
+
+--Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp! Hipp! Hipp! Hurrah!... Hipp Hipp!
+Hipp! Hurrah!...
+
+Le frère de Mme Lucie se réveille. Il réussit à se dégager, rampe sur le
+sol, s’assied, jambes écartées, au milieu du salon, passe sur son visage
+verni de sueur ses mains chargées de poussière.
+
+Les soldats applaudissent.
+
+Le succès qu’on lui fait le flatte. Il salue gracieusement, multiple les
+sourires, envoie des baisers, et apercevant tout à coup les corps des
+pensionnaires étendus çà et là, pousse des gloussements de joie en se
+frappant sur les cuisses.
+
+--Alors, les gars, alors les Alliés, c’est la nouba à ce que je vois, la
+grande nouba, s’écrie-t-il.
+
+Il demande à boire.
+
+Comme on ne comprend pas, il fait le geste de porter un verre à ses
+lèvres. On lui passe une bouteille. Il s’y abreuve avec avidité, puis,
+aux applaudissements renouvelés de l’assistance que cet intermède a
+divertie, il reprend son mouvement de reptation et disparaît de nouveau
+sous la banquette en hurlant:
+
+--Vive l’Angleterre!
+
+La troupe compte un musicien. Il s’assied devant le piano, et voici le
+_God save the King_ et le _Tipperary_ et le _Rule Britannia_.
+
+Un autre prend possession de l’étagère aux liqueurs. Il tend à ses
+camarades des verres à bière pleins de rhum, de cognac, de chartreuse,
+de kummel, de curaçao.
+
+Trois sergents, qui ont exploré la cave, arrivent chargés de paniers.
+
+--Tchampeine! crient-ils.
+
+On les acclame. L’alcool contenu dans les verres est versé sur les corps
+de ces dames. Les bouteilles passent de mains en mains, comme des
+briques lancées par des maçons faisant la chaîne. Les bouchons sautent.
+Le vin s’échappe des goulots. Des bouches le happent.
+
+Et quand le flacon est vide, on le jette dans une glace, dans le lustre,
+ou bien on en martèle les touches du piano.
+
+Car l’heure n’est plus à la musique, ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
+rires.
+
+L’heure est à la force!
+
+Comme s’ils obéissaient à un signal, les hommes se lèvent. Beaucoup sont
+très rouges, quelques-uns très pâles. Ils chancellent. Mais il leur
+reste assez d’équilibre pour gravir l’escalier à la course, se répandre
+dans les chambres, en ouvrir fenêtres et persiennes, faire passer dans
+la rue meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore et accessoires de
+toilette--tout ce qu’ils peuvent atteindre.
+
+Ils redescendent dans le salon empuanti d’alcool, de fumée et de vin,
+dans le salon où tout est détruit.
+
+Tout? Non! Il y a encore le piano et les tables de marbre.
+
+Un piano, ça se renverse. Et l’on danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
+Des tables de marbre? Il suffit de les basculer sur le sol carrelé pour
+qu’elles s’y brisent.
+
+Voilà qui est fait! Et proprement et rapidement fait!
+
+Les vainqueurs quittent la Maison. Ils butent sur le tas de meubles
+brisés et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.
+
+Une voix commande:
+
+--Oil!
+
+Les deux conducteurs de camion surviennent, porteurs de bidons de
+pétrole qu’ils éventrent à coups de couteau. Le liquide se répand sur le
+bois, les matelas, la lingerie qu’une torche enflamme.
+
+--Hurrah!
+
+La vieille Angleterre qui, jamais, n’a pardonné une offense, qui,
+jamais, n’a manqué de châtier durement ceux qui attentèrent à son renom
+ou à ses biens, vient de venger le capitaine William-George Ellis.
+
+Rule Britannia!
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant?...
+
+Maintenant, M. Adolphe appartient à la justice.
+
+Elle peut le frapper ou l’absoudre, qu’importe!
+
+Privé de son Antigone, jamais il ne rentrera au 17 où, pendant plus de
+cent ans, les siens ont si rudement peiné pour acquérir une honnête
+aisance, où il était fondé à espérer que, grâce à la guerre longue, il
+aurait l’orgueil, lui, premier de sa race, d’asservir la fortune, où,
+enfin, un fils né de sa chair lui aurait succédé.
+
+Les Rabier ont cessé de régner sur la Maison...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ POUR LA COLLECTION «ÉCHANTILLONS»
+ LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ
+ SUR LES PRESSES
+ DE L’IMPRIMERIE BUSSIÈRE
+ SAINT-AMAND (CHER)
+
+
+
+
+
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS *** \ No newline at end of file
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- <title>Mireille des trois raisins | Project Gutenberg</title>
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-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
-<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<p class="c top2em small">“ÉCHANTILLONS”<br>
-Romans inédits choisis par Charles OULMONT</p>
-
-<p class="c large b ssf">PIERRE LA MAZIÈRE</p>
-
-<h1 class="ssf">MIREILLE<br>
-DES TROIS RAISINS</h1>
-
-
-<p class="c gap">VALD. RASMUSSEN<br>
-168, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span><br>
-<span class="small">PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DANS LA MÊME COLLECTION</p>
-
-
-<p class="c">Déjà parus :</p>
-
-<ul>
-<li><b>L’Ombre et l’Amour</b>, par <span class="sc">Francis de Miomandre</span>.</li>
-<li><b>Gamins de Paris</b>, par <span class="sc">Léon Frapié</span>.</li>
-</ul>
-
-<p class="c">En préparation :</p>
-
-<ul>
-<li><b>La Marieuse</b>, par <span class="sc">Charles-Henry Hirsch</span>.</li>
-<li><b>L’invalide du cœur</b>, par <span class="sc">Maurice Rostand</span>.</li>
-<li><b>Ne forçons pas notre destin</b>, par <span class="sc">Paul Brulat</span>.</li>
-<li><b>L’Age d’Or</b>, par <span class="sc">Edmond Jaloux</span>.</li>
-<li><b>Mouti, Chat de Paris</b>, par <span class="sc">Charles Derennes</span>.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1925, by</span> Vald Rasmussen.<br>
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c b xlarge">Mireille<br>
-des Trois Raisins</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Depuis quatre générations, de père
-en fils, les Rabier régnaient sur la
-Maison.</p>
-
-<p>C’était la plus vaste, la mieux tenue
-de la rue des Trois Raisins.</p>
-
-<p>Fondée par le bisaïeul le jour du
-Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
-étage par l’aïeul, embellie par le père
-qui, ayant le goût du faste, avait
-fait exécuter des peintures artistiques
-dans le salon et acheté un piano, elle
-était échue, par voie d’héritage, à
-M. Adolphe.</p>
-
-<p>La discipline y était exacte, la propreté
-méticuleuse, le personnel stylé,
-les boissons de qualité, la clientèle
-choisie.</p>
-
-<p>Le dernier des Rabier n’avait qu’à
-s’y laisser vivre grassement. Son rôle
-consistait à procéder à l’achat des
-liquides, à se mettre au piano pour
-faire danser les visiteurs avec ces dames,
-à pousser le plus possible à la consommation
-de la limonade et si des
-gens turbulents menaient tapage, à
-les déposer proprement dans la rue.</p>
-
-<p>Au reste, le poing de M. Adolphe
-étant connu, non seulement dans la
-ville, mais dans les environs, il était
-bien rare que des perturbateurs franchissent
-le seuil du 17.</p>
-
-<p>Depuis des années, cela n’arrivait
-plus, en somme, que deux fois l’an :
-le jour du tirage au sort et le jour du
-conseil de revision. Mais, en ces circonstances,
-M. Adolphe, sachant ce que
-l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs,
-montrait de l’indulgence à
-l’égard des conscrits.</p>
-
-<p>Il n’intervenait qu’à la toute dernière
-extrémité, lorsque, sous l’influence
-de libations trop nombreuses,
-cette jeunesse promise à l’héroïsme
-prétendait s’y préparer en attaquant
-le matériel.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille, femme de M. Adolphe,
-assumait la gestion de la Maison.</p>
-
-<p>Un lustre et demi durant, elle en
-avait été la pensionnaire la plus sérieuse,
-la plus diligente au travail.</p>
-
-<p>Aussi, quand, à la mort de M. Rabier
-le père, M. Adolphe avait pris
-la suite du commerce, s’était-il conformé
-à la tradition inaugurée par
-le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun
-mâle de la lignée ne s’était soustrait.</p>
-
-<p>Cette tradition exigeait que la plus
-ancienne, la plus entendue de ces dames
-fût promue à la dignité d’épouse et
-se vît confier la charge de Directrice.</p>
-
-<p>M. Adolphe s’y étant soumis comme
-ses ascendants, M<sup>me</sup> Mireille avait revêtu
-l’uniforme dont elle avait vu
-parée chacune de ses maîtresses depuis
-qu’elle appartenait à la carrière
-et que portait avec une particulière
-distinction M<sup>me</sup> Rabier la mère, enlevée
-trois ans auparavant à l’affection
-des siens et à l’estime de ceux
-qui l’avaient connue.</p>
-
-<p>On sait que cet uniforme se compose
-d’une jupe de satin noir, d’un
-corsage de même étoffe et de même
-couleur, corsage échancré afin de corriger
-ce que l’ensemble pourrait présenter
-de trop austère, mais pas assez
-ouvert cependant pour induire le client
-de passage, ou nouvellement arrivé
-dans la ville, à manifester des intentions
-auxquelles, sous peine de perdre
-rang, une directrice ne saurait prêter
-l’oreille.</p>
-
-<p>Quand, la veille de la cérémonie
-nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
-celle qui, le lendemain, serait son épouse,
-il lui passa au cou, comme symbole de
-la dignité dont elle allait être investie,
-la lourde chaîne d’or jaune ceinte
-par toutes les femmes de la famille
-depuis que l’arrière-grand-père l’avait
-déposée dans la corbeille de mariage
-de la pensionnaire à qui il donnait
-son nom.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille reçut cette relique avec
-une reconnaissance émue. Et comme
-elle était femme de devoir autant
-que femme de cœur, elle forma le vœu
-d’égaler en perfections celles qui en
-avaient été parées.</p>
-
-<p>Encore qu’elle fût dépourvue de
-morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
-de ses compagnes, elle les licencia.
-Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent.
-Il était logique et conforme
-aux nécessités de la discipline qu’en
-passant à l’honorariat et en devenant
-patronne, M<sup>me</sup> Mireille entendît
-n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».</p>
-
-<p>De même qu’on ne concevrait point
-qu’un officier fût nommé dans le régiment
-où il a servi comme simple soldat,
-ce qui serait l’exposer au tutoiement
-de ses camarades de la veille,
-on ne saurait, à moins d’entamer le
-principe de la hiérarchie, admettre
-qu’une directrice pût subir la familiarité
-de femmes en compagnie de
-qui elle a travaillé.</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> Mireille voulut que cette
-séparation nécessaire s’opérât de façon
-à laisser bon souvenir à ses anciennes
-amies qui, plus tard, ne le pourraient
-évoquer sans attendrissement.</p>
-
-<p>Le soir du mariage (c’était le dernier
-qu’elles dussent passer dans la
-Maison), elle leur offrit un excellent
-dîner que M. Adolphe et elle-même
-présidaient et auquel assistaient plusieurs
-habitués, choisis parmi les plus
-distingués.</p>
-
-<p>L’Armée, la Magistrature, le Barreau,
-les Lettres, les Arts, l’Administration
-et le Haut Enseignement y
-étaient représentés.</p>
-
-<p>La porte blindée était close, la lanterne
-éteinte.</p>
-
-<p>La table fleurie, chargée de cristaux
-et d’argenterie, avait été dressée dans
-le salon. Toutes les lampes étaient
-allumées.</p>
-
-<p>Sous leurs serviettes, pliées en forme
-de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires
-trouvèrent un petit cadeau.
-Les larmes leur vinrent aux yeux.
-Elles se levèrent pour aller embrasser
-M<sup>me</sup> Mireille qui pleurait en leur
-rendant leurs baisers.</p>
-
-<p>On mangea solidement. On but bien
-et du meilleur. Au dessert, trois de
-ces dames qui, au cours de leur existence
-aventureuse, avaient fait quelques
-stages dans des cafés chantants,
-émurent l’assistance en détaillant des
-romances élégiaques.</p>
-
-<p>Le représentant de la Magistrature
-imita le phoque à ravir, celui du Haut
-Enseignement souleva des acclamations
-en faisant, avec sa bouche, le bruit
-du rabot, de la scie et de la râpe à bois.</p>
-
-<p>On applaudit longuement le Barreau
-en la vénérable personne d’un
-des avocats les plus justement estimés
-du département et qui exécuta la
-danse du ventre avec un talent si
-remarquable que nul ne s’offusqua de
-certains de ses mouvements, peut-être
-exagérément lascifs.</p>
-
-<p>L’Armée brilla, comme de juste, dans
-des exercices de force et d’adresse.</p>
-
-<p>Puis, M. Adolphe se mit au piano
-pour faire danser son monde.</p>
-
-<p>De temps en temps, un couple
-disparaissait. Monsieur et Madame
-feignaient de ne point le remarquer.
-Puisque, ce soir, la Maison
-était fermée, la caisse devrait l’être
-aussi.</p>
-
-<p>Et M. Adolphe qui, dans ses heures
-de vanité, aimait à répéter : « Au 17,
-depuis le Sacre de l’Empereur, pas
-un particulier n’est monté pour rien »,
-M. Adolphe était heureux de penser,
-lorsque ses invités le quittèrent, qu’à
-l’occasion de son mariage, ils avaient
-mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui,
-sans bourse délier.</p>
-
-<p>— Ça nous portera bonheur, avait-il
-dit en pressant la main de M<sup>me</sup> Mireille,
-quand les pensionnaires qui devaient
-prendre un train de nuit furent
-allées chercher leurs valises.</p>
-
-<p>Empaquetées dans de vieux imperméables
-déteints soigneusement boutonnés
-jusqu’au col, coiffées de misérables
-chapeaux datant de plusieurs
-années, gantées de laine noire ou cachou,
-montrant des visages démaquillés,
-livides ou rougeauds, des paupières
-fanées, des lèvres flétries, elles
-étaient maintenant alignées dans le
-salon comme des servantes dans le
-couloir d’un bureau de placement.</p>
-
-<p>Toutes ressentaient une grande
-émotion à se trouver pour la dernière
-fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter
-à jamais, où une partie de leur vie
-s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient
-une soudaine tendresse.</p>
-
-<p>Leurs regards s’attachaient au lustre,
-aux glaces qui en réfléchissaient les
-lumières, aux tables de marbre, aux
-banquettes de peluche, à l’étagère aux
-liqueurs, au piano.</p>
-
-<p>— Allons, allons, ne nous attendrissons
-pas, prononça avec autorité
-M. Adolphe en frappant dans ses mains.</p>
-
-<p>Il étreignit ces dames à tour de
-rôle, les baisa sur chaque joue, les
-passa à Mireille qui fit de même.</p>
-
-<p>Et la porte de la Maison se referma
-derrière elles qui, les jambes molles, le
-corps incliné et l’inquiétude au cœur,
-allaient dans la nuit, dans la pluie,
-dans le vent, vers leur pauvre avenir…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>La chambre conjugale était celle
-des parents, des grands-parents, des
-arrière-grands-parents de M. Adolphe.</p>
-
-<p>C’est entre ses murs, dans son alcôve,
-que celui-ci était né, comme son
-père et son aïeul.</p>
-
-<p>Un examen même superficiel du mobilier
-eût permis à l’historien de fixer,
-à quelques années près, l’époque où
-l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse
-de la Maison.</p>
-
-<p>Ce lit à bateau, cette table ronde
-en marbre gris noir, ces fauteuils et
-cette bergère, dont les bras étaient des
-cols de cygne sculptés dans l’acajou,
-cette pendule d’albâtre et de bronze
-doré, flanquée de vases de porcelaine
-décorés de fleurs peintes, étaient du
-plus pur style Restauration.</p>
-
-<p>Meubles, bibelots, accessoires, constituaient
-un ensemble. Visiblement, ils
-avaient été achetés en une seule fois,
-quelque quinze ans après la fondation
-de l’établissement, au moment que,
-celui-ci reposant désormais sur des
-bases solides, ses propriétaires avaient
-estimé pouvoir s’accorder quelque confort
-personnel.</p>
-
-<p>Le psychologue pénétrant dans cette
-pièce eût été renseigné sur le caractère
-de ceux qui s’y étaient succédé.</p>
-
-<p>Malgré les caprices de la mode, malgré
-la frivole manie qui incite chaque
-génération à bannir les objets qui charmèrent
-la précédente, les Rabier avaient
-continué de vivre parmi ceux choisis
-par l’arrière-grand-père. Et cela attestait
-qu’en cet intérieur, se transmettait une
-vertu dont on peut affirmer qu’elle
-fait la force principale des familles
-provinciales françaises : le respect
-des aînés.</p>
-
-<p>En franchissant le seuil du paisible
-asile où une nouvelle vie allait
-commencer pour lui, M. Adolphe entendit
-l’appel de sa race.</p>
-
-<p>Il fut violemment, délicieusement
-ému, en y faisant entrer celle qu’il
-avait élue afin qu’elle fût la compagne
-de ses bons comme de ses mauvais
-jours, et, si Dieu l’accordait, la mère
-d’un Rabier qui, cinquième du nom,
-continuerait en cette vieille demeure
-la tradition des aïeux.</p>
-
-<p>C’est avec une pieuse ferveur que
-les deux époux échangèrent leur premier
-baiser et nouèrent leurs corps
-en renouvelant les serments que, le
-matin, ils avaient prêtés d’abord à
-l’Hôtel de Ville, devant le représentant
-de la République Française, puis
-en l’Église Cathédrale, devant celui de
-Dieu sur la terre.</p>
-
-<p>Le lendemain, faute de personnel,
-la Maison resta fermée. Le surlendemain,
-elle rouvrait son huis percé d’un
-judas grillagé. Les portières des établissements
-voisins pouvaient voir, assise
-dans le tambour, et tenant une
-broderie à la main, une gaillarde brune,
-un peu moustachue, aux fortes hanches,
-aux puissantes mamelles.</p>
-
-<p>C’était M<sup>me</sup> Lucie, cousine germaine
-de M<sup>me</sup> Mireille, que celle-ci avait déterminée,
-pour devenir sa collaboratrice
-au 17, à quitter l’établissement
-de Toulon où elle travaillait encore
-l’avant-veille.</p>
-
-<p>Robuste comme un gendarme, brave,
-inflexible, femme de tête par surcroît,
-elle excellerait à la fois dans l’appel,
-le guet et la défense.</p>
-
-<p>Elle saurait décider le promeneur
-timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait
-de loin le client indésirable,
-l’évincerait de la voix et au besoin
-du poing et, s’il essayait de pousser
-la porte, la lui jetterait au visage.</p>
-
-<p>Le train de l’après-midi amena les
-cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement
-étudié leurs dossiers et
-examiné leurs photographies, M<sup>me</sup> Mireille
-avait engagées par l’intermédiaire
-d’une agence de Lyon à laquelle,
-depuis plus de vingt ans, les Rabier
-s’adressaient pour les réassortiments et
-qui, toujours, leur avait donné pleine
-satisfaction.</p>
-
-<p>Il suffit à M. Adolphe de traverser
-le salon où elles attendaient que sa
-femme vînt les recevoir pour discerner
-que M<sup>me</sup> Mireille montrerait, dans
-l’exercice de ses nouvelles fonctions,
-des aptitudes égales à celles qu’elle
-avait affirmées dans son métier de
-dame.</p>
-
-<p>Cette constatation lui procura une
-joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir
-maintes fois entendu dire à ces messieurs
-du Commerce, de l’Industrie
-et de la Banque, combien il est décevant
-de promouvoir des subalternes,
-même excellents, à des postes directoriaux.
-Tant d’entre eux s’y révèlent
-insuffisants, voire parfaitement inaptes.</p>
-
-<p>Donc, M<sup>me</sup> Mireille avait, du premier
-coup, choisi le personnel le plus
-qualifié pour attirer le visiteur, lui
-plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents
-retours.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Joujou était blonde, un peu
-blafarde sans doute, mais un coup de
-houppe lui donnerait un teint de rose
-et l’on devinait que, sous ses hardes
-fatiguées, elle avait des seins comme
-des melons d’un louis, de larges bras,
-d’énormes cuisses, une croupe de jument.</p>
-
-<p>Les jours de foire et de marché,
-elle aurait la préférence des gens de
-la montagne et de la plaine qui, leur
-bétail ou leurs produits vendus, ont
-coutume de venir casser quelques écus
-rue des Trois-Raisins et se montrent
-d’autant plus empressés auprès des
-belles, d’autant plus généreux envers
-elles qu’elles sont plus imposantes par
-le volume. Mais M<sup>me</sup> Joujou serait également
-beaucoup demandée par les jeunes
-gens, les tout jeunes gens qui, la nuit,
-se tordent sur leurs couches et couvrent
-leurs oreillers de si ardents baisers
-en dédiant les premiers spasmes
-de leur neuve virilité à la servante
-qu’ils n’osent entreprendre, à telle
-amie de leur mère, ou à telle parente
-dont l’ample poitrine exerce tant
-d’attrait sur eux qui, voici peu
-d’années, ont quitté le sein nourricier.</p>
-
-<p>Au 17, M<sup>me</sup> Joujou serait l’initiatrice.</p>
-
-<p>Et plus tard, beaucoup d’hommes
-faits songeraient à elle, à l’odeur de
-sa chair, à la molle douceur de son
-corps. Les uns, les optimistes, les simples,
-avec reconnaissance, les autres,
-les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes,
-avec l’amer regret de n’avoir
-pas eu la révélation de l’amour entre
-d’autres bras et dans un autre lieu.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Carmen était, en brune, la réplique
-de M<sup>me</sup> Joujou. Elle aussi aurait
-du succès auprès des débutants.
-Mais M<sup>me</sup> Mireille, dont elle rappelait
-un peu le physique, la destinait
-surtout à l’emploi qu’elle-même avait
-tenu avec prestige auprès des sous-officiers
-du régiment de hussards.</p>
-
-<p>Ces messieurs ne comptent pas
-parmi les meilleurs clients. Peu riches
-dans l’ensemble, enclins à la turbulence,
-ils constituent pourtant, par
-leur nombre et leur assiduité, un fonds
-sérieux. Ils apportent un appoint
-presque régulier à la recette journalière.
-Assujettis en outre au Règlement
-sur le Service des Places, ils
-ne viennent qu’à certaines heures et
-précisément à celles où l’élément
-civil est rare. Réduisant au minimum
-l’inaction des pensionnaires, ils ne
-leur causent jamais de surmenage.</p>
-
-<p>Et c’est encore une considération
-qui mérite qu’on s’y arrête.</p>
-
-<p>Enfin, M. Adolphe entendait que,
-chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
-trouvât toujours ce qu’elle apprécie.</p>
-
-<p>A n’en point douter, brigadiers-fourriers,
-maréchaux des logis et adjudants
-feraient fête à M<sup>me</sup> Carmen.</p>
-
-<p>Grande, élancée, M<sup>me</sup> Andrée, dont
-le cheveu était châtain et le teint ambré,
-montrait une parfaite distinction.</p>
-
-<p>Elle serait la femme de demi-caractère
-que bien des chefs d’industries,
-bien des directeurs de magasins choisiraient
-pour se donner l’illusion de
-tenir entre leurs bras telle de leurs
-employées ou de leurs dactylographes
-jugées par eux inaccessibles.</p>
-
-<p>Nonobstant qu’elle eût dépassé la
-trentaine, M<sup>me</sup> Zizi devait à sa taille
-exiguë, à son défaut de poitrine et de
-hanches, à son visage triangulaire, à
-ses cheveux courts et à la puérilité
-savamment étudiée de son élocution,
-de pouvoir être, au 17, « la petite
-fille ».</p>
-
-<p>Elle travaillerait peu, mais rapporterait
-gros lorsque, tard dans la nuit,
-un notable de la ville, tout fébrile,
-tout tremblant de secrètes, d’inavouables
-convoitises, se glisserait, col
-du pardessus relevé, chapeau enfoncé
-sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins
-et viendrait soulever le marteau
-de la Maison.</p>
-
-<p>Dents serrées, il murmurerait, à travers
-le judas, les deux syllabes qui
-forment le nom de Zizi. M<sup>me</sup> Lucie
-ferait des difficultés pour ouvrir. Elle
-poserait des conditions. Le quidam les
-accepterait vite, très vite, afin d’être
-admis à étreindre enfin, lui aussi,
-son illusion.</p>
-
-<p>Car, n’est-il pas dans la destinée
-des dames, surtout des dames de province,
-de n’être presque jamais prises
-pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par
-le passant ?</p>
-
-<p>Les autres chalands, les habitués,
-ceux qui sont fidèles à certaines d’entre
-elles, qui les attendent quand, d’aventure,
-elles sont occupées, ne les considèrent-ils
-point comme des doubles,
-des répliques de femmes désirées par
-eux sans espoir et dont ils prononcent
-les noms en prenant leur âcre plaisir ?</p>
-
-<p>C’est une chose qu’on sait dans les
-Maisons, et dont on ne s’offusque
-point, car on y pratique l’indulgence
-et l’on y connaît le cœur des hommes,
-des pauvres hommes qu’il faut si souvent
-consoler lorsqu’ils viennent faire
-la débauche.</p>
-
-<p>Habituées à s’entendre donner des
-noms qu’elles ne reçurent en baptême
-ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent
-dans la profession, ces dames ne s’indignent
-pas, ne sourient pas.</p>
-
-<p>Elles pressent sur leurs seins celui
-qui vient de livrer son douloureux
-secret et disent avec un accent maternel :</p>
-
-<p>— Ça ne fait rien, mon petit… Je
-t’assure que ça ne fait rien !… Tu
-m’as tout de même donné beaucoup
-de bonheur !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou, diminutif de Bamboula,
-était la négresse indispensable à
-tout établissement d’une certaine classe.</p>
-
-<p>Elle n’aurait pas d’emploi très défini,
-de spécialité ni, selon toute vraisemblance,
-d’amis attitrés.</p>
-
-<p>Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie,
-la curiosité de la Maison.</p>
-
-<p>Outre le casuel (l’expérience est
-faite depuis longtemps que les dames
-de couleur ont de l’action sur l’homme
-isolé, pénétrant pour la première fois
-dans une maison), chaque habitué, civil
-ou militaire, éphèbe ou grison,
-l’élirait certainement de temps en
-temps.</p>
-
-<p>Les messieurs, même les plus graves
-et quels que soient leur âge ou leur
-situation, n’ont-ils pas le droit de
-rire un peu ?</p>
-
-<p>Et ne doit-on pas se prêter avec
-indulgence à leurs petites folies quand
-elles ne font de mal à personne ?</p>
-
-<p>En attendant l’arrivée de M<sup>me</sup> Mireille,
-les nouvelles pensionnaires regardaient
-les peintures qui décoraient
-les murs du salon.</p>
-
-<p>Sous une frise où l’on voyait des
-amours roses se poursuivant et folâtrant
-ingénûment, des panneaux rectangulaires
-représentaient, fort décolletées
-ainsi qu’il convient et mutines
-à souhait, l’Espagnole à mantille et
-à castagnettes, l’Italienne à tambourin,
-la Russe bottée de rouge, la Japonaise
-à la robe fleurie de chrysanthèmes,
-la négresse vêtue d’un étroit
-pagne bleu de ciel.</p>
-
-<p>— Ton portrait, Bambou, dit
-M<sup>me</sup> Zizi.</p>
-
-<p>Cela fit rire M<sup>mes</sup> Joujou, Carmen et
-Andrée. M<sup>me</sup> Bambou, ne sachant si
-elle devait être mortifiée ou flattée,
-prit le parti le plus sage. Elle imita ses
-compagnes, ce qui lui permit de montrer
-une denture magnifique sertie d’or.</p>
-
-<p>Les rires s’apaisèrent. M<sup>mes</sup> Joujou
-et Carmen chuchotaient. Soudain,
-M<sup>me</sup> Joujou éleva la voix.</p>
-
-<p>— Moi, ma petite, la première fois,
-c’était à Brest, avec un officier de
-marine.</p>
-
-<p>— Moi, à Saint-Mihiel, avec un général,
-un général de cavalerie.</p>
-
-<p>— Moi, dit M<sup>me</sup> Bambou, en Louisiane,
-sur une plantation…</p>
-
-<p>Mais elle n’acheva point. Madame
-paraissait. Toutes se levèrent.</p>
-
-<p>D’un coup d’œil expert, la directrice
-inspecta chacune. L’envoi était
-complet, conforme à la commande, il
-n’y avait rien à dire.</p>
-
-<p>En deux temps, M<sup>me</sup> Mireille les mit
-au courant du Règlement de la Maison,
-les prévint qu’elle serait inflexible sur le
-chapitre de l’ordre, de la propreté et
-de la discipline, fit miroiter les bénéfices
-qu’elles pourraient réaliser si elles
-savaient pousser les visiteurs à la limonade,
-les avisa que, conformément aux
-prescriptions de la police locale, elles
-seraient autorisées à sortir à tour de
-rôle, un après-midi par semaine, sous
-réserve de ne point circuler en ville,
-où leur présence risquerait de causer
-scandale, et de s’aller promener dans
-la campagne. Puis elle les conduisit à
-leurs chambres.</p>
-
-<p>Le soir même, les cinq pensionnaires
-débutaient.</p>
-
-<p>Parfaitement idoines à leurs rôles
-respectifs, toutes faisaient preuve d’une
-égale ardeur à l’ouvrage. Promptes
-sans jamais montrer de hâte, enjouées
-ou réservées selon les circonstances,
-elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir
-de leurs amis que les consommations
-fussent souvent renouvelées.</p>
-
-<p>La clientèle montra qu’elle ne regrettait
-point l’ancien contingent.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Sous la ferme direction de M<sup>me</sup> Mireille,
-la Maison connut un accroissement
-de vogue et M. Adolphe se félicita
-d’avoir si judicieusement choisi la
-compagne de sa vie, l’associée qui
-l’aiderait à grossir le patrimoine familial.</p>
-
-<p>A toute occasion, à tout anniversaire,
-on vit les preuves de sa prospérité
-et de sa satisfaction sur M<sup>me</sup> Mireille
-dont les doigts, les oreilles, les
-bras et le corsage se chargeaient de
-bijoux cossus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Il eût été injuste, il eût été cruel
-qu’une semblable union demeurât stérile.
-Dieu la bénit. Une fille naquit.</p>
-
-<p>Elle causa, quelques heures durant,
-une déception à ses parents.</p>
-
-<p>Cet anneau femelle dans la chaîne
-des Rabier qui, depuis tant d’années,
-ne comportait que des mâles, perturbait
-les conceptions de M<sup>me</sup> Mireille
-et de M. Adolphe qui se demandaient
-selon quel rythme se transmettrait
-désormais la Maison…</p>
-
-<p>Mais nul ne saurait reprocher longtemps
-de n’avoir pas tout à fait la
-forme de son rêve à l’enfant né de lui
-et qui commence de s’agiter dans un
-berceau.</p>
-
-<p>Penché sur le visage fripé, aux paupières
-encore closes, qui faisait tant
-d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe
-éprouva soudain une telle émotion que
-ses yeux se mouillèrent…</p>
-
-<p>— Ce petit bout… ce petit bout ! disait-il.
-Quand on pense que c’est nous
-deux !… Nous deux réunis… fondus…</p>
-
-<p>Éperdu de tendresse et de reconnaissance,
-il prit avec précaution dans
-ses bras celle qui restait toute meurtrie
-de l’offrande douloureuse qu’elle
-venait de faire.</p>
-
-<p>Et, comme pour lui apporter une
-consolation dont elle n’avait plus
-besoin, puisque, en elle aussi, venait
-de se former un sentiment nouveau
-dont la force et la douceur l’étonnaient
-en même temps qu’elles la ravissaient,
-il murmura :</p>
-
-<p>— Nous lui donnerons bientôt un
-petit frère.</p>
-
-<p>Elle tourna vers lui son visage : Un
-sourire dolent errait sur ses lèvres.
-Une flamme luisait dans ses yeux.</p>
-
-<p>M. Adolphe comprit qu’elle était
-déjà prête à souffrir de nouveau pour
-que la fortune ne tombât point tout
-entière en quenouille et que le nom se
-perpétuât au 17.</p>
-
-<p>Il l’en aima davantage.</p>
-
-<p>Afin de se bien démontrer à eux-mêmes
-que rien ne subsistait de leur
-désillusion première, ils déclarèrent la
-fillette à l’état civil sous les prénoms
-d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec
-tant d’amour pour le donner au fils
-qu’ils avaient espéré.</p>
-
-<p>Son baptême fut l’occasion d’une
-fête charmante, répétition de celle
-que, le soir de leur mariage, M<sup>me</sup> Mireille
-et M. Adolphe avaient offerte
-à l’ancien personnel et à quelques
-habitués de marque.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>La guerre éclata.</p>
-
-<p>M. Rabier, le père, comptait trop
-de puissantes relations pour que son
-fils, ayant atteint l’âge de la conscription,
-n’eût point été déclaré impropre
-au service militaire malgré sa
-parfaite conformation et une force
-dont on parlait déjà avec respect.</p>
-
-<p>Tous les hommes mobilisables partirent.</p>
-
-<p>M. Adolphe resta à son poste, à son
-piano, à sa limonade.</p>
-
-<p>Pendant la première quinzaine d’août,
-si lourde, si chaude, si chargée d’électricité
-et d’angoisse, la Maison chôma
-presque complètement. Messieurs les
-sous-officiers du régiment de hussards
-étaient à la frontière. Beaucoup de
-clients civils avaient rejoint leurs corps.
-Les autres, écrasés, vivaient dans
-l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
-demeures que pour aller, le soir,
-quêter des nouvelles, commenter les
-événements sur les places ou analyser
-le communiqué dans les cafés.</p>
-
-<p>Toute joie de vivre avait disparu. Nul
-ne pensait à se rendre au 17, où, dans
-le Salon, parcimonieusement éclairé
-maintenant, les dames restaient penchées
-de longues heures, cigarettes aux
-lèvres, sur les tables de marbre, à
-faire des réussites.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille songeait à licencier son
-personnel, à fermer sa maison, à partir
-avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée
-pour la Bretagne ou la Normandie.</p>
-
-<p>Au bord de la mer qu’elle ne connaissait
-point, vers quoi, depuis tant
-d’années, allaient ses désirs et ses rêves
-de recluse, que, sur la foi des romances
-dont elle était nourrie, elle imaginait
-comme un domaine fabuleux et enchanté,
-elle passerait les deux mois,
-les trois mois au plus que, selon les
-augures, dureraient les hostilités.</p>
-
-<p>Mais, aux premiers jours de septembre,
-lasse de tant de recueillement,
-de torpeur et d’austérité, la
-ville secoua sa tristesse. La vie y prit
-une intensité nouvelle.</p>
-
-<p>Chacun éprouvait un besoin de
-mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée
-le 2 août, elle se repeupla par
-l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
-que l’approche de l’ennemi avait
-affolés, de soldats de tous âges, de
-toutes armes, de toutes couleurs, qu’on
-entassait dans les édifices publics, de
-médecins et d’infirmières, d’officiers
-sans troupes, et d’« assimilés » dont
-les costumes, aux formes, aux teintes,
-aux insignes inconnus, insoupçonnés
-même, surprenaient.</p>
-
-<p>Les hôtels refusaient du monde. Cafés
-et restaurants, plus éclairés, plus
-bruyants que jamais, faisaient en une
-journée plus de recettes qu’autrefois
-en un mois.</p>
-
-<p>La rue des Trois-Raisins profita de
-la prospérité générale. Elle eut sa part,
-sa large part de cet argent que l’État
-répandait avec une si magnifique générosité
-qu’il coulait de toutes les mains.</p>
-
-<p>Le soir, une foule ardente et pressée,
-où les uniformes dominaient, roulait
-dans l’étroite venelle.</p>
-
-<p>Dans chaque maison, la portière
-devait, pour éviter l’encombrement,
-dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée
-derrière son judas, elle tenait
-ses verrous poussés et laissait entrer un
-client seulement lorsqu’un autre sortait.</p>
-
-<p>Au 17, l’affluence était telle que
-M<sup>me</sup> Mireille avait décrété la suppression
-du choix. Une affiche, calligraphiée
-par M. Adolphe qui avait une assez
-jolie main, en informait respectueusement
-le visiteur. Désormais, celui-ci
-monterait avec la première pensionnaire
-libre. En raison des circonstances
-créées par l’état de guerre, il
-n’y avait plus de spécialités.</p>
-
-<p>Les temps étaient désormais au travail
-en série.</p>
-
-<p>Malgré l’élan, l’enthousiasme qui
-les animaient, ces dames étaient débordées.</p>
-
-<p>Aussi M<sup>me</sup> Mireille dut-elle songer
-à augmenter son effectif. Mais l’agence
-lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui
-répondit que, depuis le début de septembre,
-dans toute l’étendue du territoire,
-la demande dépassant l’offre, il
-ne restait plus sur le marché une seule
-dame disponible.</p>
-
-<p>Il fallait agir, improviser, comme on
-improvisait partout : au front, dans les
-hôpitaux et les usines de munitions.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie, qui avait le sentiment
-du devoir, l’esprit de famille et savait
-se plier aux nécessités, offrit
-spontanément de faire le salon avec
-les pensionnaires. Elle écrirait à son
-frère pour lui proposer de la remplacer
-à la porte. Il avait dépassé la
-cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait.
-Il était solide comme un
-chêne. Son seul défaut était d’aimer le
-vin. On le surveillerait.</p>
-
-<p>Le frère accepta. Le contingent fut
-donc porté à six. Mais il était encore
-insuffisant.</p>
-
-<p>Résolue à tailler flèche dans tout
-bois pourvu qu’il fût solide, M<sup>me</sup> Mireille
-se rendit dans un bureau de placement.
-Elle y engagea quatre servantes
-que leurs maîtres mobilisés
-avaient congédiées. Elle les amena, les
-fit monter dans sa chambre, les mit
-au courant de ses desseins.</p>
-
-<p>Deux refusèrent avec violence et
-menacèrent de se plaindre à la police.
-Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent
-d’aller quérir deux amies
-qui, certainement, ne feraient point
-de difficultés : le soir même, le 17
-pouvait résister à l’assaut avec dix
-amazones qui, toutes, savaient le prix
-du temps et ne ménageaient point leur
-peine.</p>
-
-<p>M. Adolphe travaillait lui aussi à
-plein cœur.</p>
-
-<p>La raie soigneusement faite, ses cheveux
-noirs ourlés comme une vague sur
-le front et au-dessus de l’oreille droite,
-la moustache cosmétiquée formant un
-chapiteau ionique renversé, il circulait
-entre les tables, ramassait à poignées
-l’argent qu’il enfouissait à mesure
-dans la poche de son pantalon,
-une immense poche de cuir qui lui
-battait le genou et dont, tous les
-quarts d’heure, il versait le contenu
-dans le tiroir-caisse.</p>
-
-<p>Promenant dans le salon le regard
-du maître, il criait au garçon, dès
-qu’il apercevait des verres vides :</p>
-
-<p>— Gustave, on a soif au six !</p>
-
-<p>— Gustave, renouvelez à l’as !</p>
-
-<p>Et Gustave servait diligemment,
-bière, menthe verte, bénédictine ou
-cognac à l’eau.</p>
-
-<p>Ah ! les soirs magnifiques, les soirs
-glorieux, les soirs inoubliables du quatrième
-trimestre de 1914 ! Jamais on
-ne revivra cela ! Jamais le commerce
-ne connaîtra une telle ère de prospérité !</p>
-
-<p>Lorsque, le dernier client parti et
-ces dames, recrues de fatigue, couchées,
-M. Adolphe et M<sup>me</sup> Mireille
-faisaient leurs comptes avant de s’aller
-reposer, ils éprouvaient une sorte de
-vertige tant leur paraissait folle l’allure
-à laquelle ils avançaient sur la route
-de la fortune.</p>
-
-<p>— C’est trop beau ! disait M<sup>me</sup> Mireille
-oppressée, dont les larmes mouillaient
-les magnifiques yeux d’ombre,
-Tu verras, il nous arrivera sûrement
-quelque chose…</p>
-
-<p>M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait.
-Il lui faisait lire, sur un calepin
-soigneusement tenu à jour, le
-chiffre de leur dépôt à la banque et
-la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille souriait entre ses
-larmes et son mari songeait avec orgueil
-que lui, Rabier, quatrième du
-nom, avait su, en quelques mois, augmenter
-d’un quart le bien paternel.</p>
-
-<p>— La belle vie ! disait-il, la belle
-vie !… Et ça ne fait que commencer !…</p>
-
-<p>Car, grâce à Dieu, on ne parlait
-plus de guerre courte ! Grâce à Dieu,
-de longs mois, peut-être de longues
-années étaient accordés aux hommes
-et aux femmes de bonne volonté pour
-qu’il leur fût permis de prospérer dans
-l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils
-tenaient de leurs parents.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>— Il nous arrivera sûrement quelque
-chose, répétait M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle n’était que trop bonne prophétesse.</p>
-
-<p>Il arriva ceci : invité, au début de 1915,
-par la voie administrative, à passer
-une visite de récupération, M. Adolphe
-dut à son physique avantageux, à l’harmonie
-parfaite de son corps, à ses
-muscles bien dessinés sous la peau la
-plus saine qui fût, d’être déclaré bon
-pour le service armé.</p>
-
-<p>Dix jours plus tard, il partait pour
-un camp d’où, après six semaines
-d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.</p>
-
-<p>Il n’y resta pas longtemps : quatre
-mois à peine après avoir laissé son
-foyer, il y rentrait libre de tout engagement
-envers l’Armée et la Patrie.</p>
-
-<p>Car la guerre, qui élit partout ses
-victimes, qui ne demande pas aux
-hommes des certificats de bonnes vie
-et mœurs pour en faire des héros,
-ayant pris les deux yeux du soldat
-Rabier, le rejetait…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille qui, plusieurs fois depuis
-la blessure de son mari, avait
-réussi à s’échapper, pour se rendre
-auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher
-le jour qu’on le restitua à la
-vie civile.</p>
-
-<p>A la gare, ils prirent une voiture.
-Mais la rue des Trois-Raisins étant
-trop étroite, tortueuse et mal pavée
-pour qu’un fiacre s’y puisse engager,
-ils descendirent du leur au coin de la
-rue du Saint-Esprit.</p>
-
-<p>Malgré la douleur qui l’étreignait,
-M<sup>me</sup> Mireille éprouvait de l’orgueil à
-guider vers la Maison, sous les regards
-admiratifs et compatissants des portiers
-des établissements voisins, les pas
-de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint,
-coiffé du bonnet de police et qui portait
-sur sa capote la Médaille Miliaire
-et la Croix de Guerre.</p>
-
-<p>— Ce qu’elles te visent ! avait-elle
-murmuré.</p>
-
-<p>Alors, M. Adolphe s’étant assuré du
-doigt que la petite spirale de sa moustache
-cosmétiquée était bien collée à sa
-lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret,
-et défila tête haute, comme à la parade.</p>
-
-<p>Toutes ces dames, à commencer par
-M<sup>me</sup> Lucie et y compris M<sup>me</sup> Bambou,
-l’embrassèrent en pleurant.</p>
-
-<p>Lui, ne proféra pas une plainte,
-n’émit pas une parole de regret.
-Tâtant les murs, les tables, la caisse,
-les chaises, les banquettes, il se dirigeait
-avec une étonnante sûreté.</p>
-
-<p>Les pensionnaires qui, déjà, étaient
-en tenue, avaient fardé leurs visages,
-mis fleurs artificielles et rubans dans
-leurs cheveux, — car l’heure du travail
-était proche, — le regardaient avec surprise
-aller, venir, essayer de reconnaître
-toutes choses.</p>
-
-<p>Elles éprouvaient un grand respect,
-mêlé d’un certain malaise, pour ce
-colosse mutilé, silencieux, dont les
-mains étaient douées d’une vie, d’une
-intelligence qui paraissaient surnaturelles.</p>
-
-<p>Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa
-l’ivoire qui chanta :</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens avec moi pour fêter le Printemps,</div>
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p>On entendit un bruit de sanglot
-étouffé. C’était M<sup>me</sup> Bambou qui ne
-pouvait maîtriser son émotion. M<sup>me</sup> Mireille
-se tourna vers elle, lui fit
-signe de se retirer.</p>
-
-<p>La négresse quitta ses mules, les
-prit en main, sortit de la pièce à pied
-de bas.</p>
-
-<p>M. Adolphe abaissa le couvercle du
-piano, fit une conversion sur le tabouret,
-se leva et, mains en avant,
-traversa le salon.</p>
-
-<p>Suivi de sa femme, qui veillait sur
-chacun de ses mouvements, mais se
-défendait de le toucher, de lui prêter
-assistance pour ne point l’humilier,
-il s’engagea dans l’escalier.</p>
-
-<p>Il monta d’un pas ferme jusqu’au
-premier étage, s’arrêta un temps pour
-s’orienter, alla droit à la chambre
-conjugale. Il en ouvrit la porte et
-but longuement l’air avec une expression
-heureuse.</p>
-
-<p>— La petite ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille alla chercher l’enfant
-dans une étroite pièce, où, sous la surveillance
-d’une jeune bonne, elle jouait
-assise par terre.</p>
-
-<p>M. Adolphe la saisit dans ses bras,
-la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais
-elle poussa des cris si stridents, elle
-le frappa si violemment au visage
-qu’il la rendit à la mère en prononçant
-avec un sourire :</p>
-
-<p>— En voilà une qui ne paraît pas
-avoir beaucoup de goût pour les militaires.</p>
-
-<p>— Ça lui viendra toujours assez
-tôt, répondit M<sup>me</sup> Mireille pour dire
-quelque chose.</p>
-
-<p>Une surprise attendait M. Adolphe
-au salon où il redescendit.</p>
-
-<p>Six messieurs de la ville, six messieurs
-qui occupaient des situations
-également importantes en des domaines
-différents, ayant appris par
-ces dames le jour et l’heure de son
-retour, avaient tenu à apporter au
-mutilé le tribut de leur admiration et
-de leur sympathie apitoyée.</p>
-
-<p>Vêtus et cravatés de noir, ils étaient
-arrivés au 17, sur les pas l’un de
-l’autre, quelques minutes après que
-M. Adolphe était monté au premier
-étage, et avaient pris place en ligne
-sur les deux banquettes voisines de
-la porte donnant accès à l’escalier.</p>
-
-<p>M. Adolphe parut, ils se levèrent.
-M<sup>me</sup> Mireille leur sut gré d’une démarche
-qui lui confirmait en quelle
-considération était tenu celui dont
-elle portait le nom. Pour l’instruire
-de la présence de la délégation, elle
-murmura quelques mots à l’oreille de
-son mari.</p>
-
-<p>A la pâleur subite de son visage, au
-tremblement de ses mains, elle comprit
-qu’il cédait à une émotion que,
-jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.</p>
-
-<p>Mais il eut assez d’ascendant sur
-soi-même pour ne point la laisser voir
-aux notables qui le venaient visiter.
-Et c’est d’une voix ferme que, six
-fois de suite, il murmura : « Merci » en
-recevant la poignée de main que, déclinant
-son nom, sa qualité ou sa
-fonction, selon la mode depuis peu
-lancée par les militaires et que l’élément
-civil commençait d’adopter, chacun
-des visiteurs lui donna.</p>
-
-<p>C’est ainsi que M. Adolphe, héros
-et martyr de la grande guerre, reprit
-possession de la maison de ses pères.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>La vie lui fut douce.</p>
-
-<p>Il se levait tard et appelait sa femme
-qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le
-peignait, ourlait ses cheveux et tordait
-sa belle moustache. Puis elle lui
-passait l’élégante tenue de fine gabardine
-bleu horizon qu’elle lui avait fait
-faire et où brillaient la médaille et la
-croix.</p>
-
-<p>Quand elle lui avait lacé ses hautes
-bottes jaunes, il descendait au salon,
-ouvrait le piano et, presque tout le
-jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il
-préférait.</p>
-
-<p>Muré dans sa nuit, n’ayant plus
-que par l’ouïe et le toucher la perception
-du monde extérieur, il éprouvait
-de grandes voluptés durant les heures
-qu’il passait devant son clavier.</p>
-
-<p>Il acquérait une délicatesse, une sûreté
-de doigté qui l’étonnaient et le
-ravissaient.</p>
-
-<p>Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer
-pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait
-naître en lui une musique qu’il
-ne connaissait point, une musique ne
-ressemblant à aucune de celles qu’il
-exécutait d’ordinaire. Il avait beau
-réfléchir, écouter dans son passé, il ne
-parvenait point à se rappeler où et
-quand il avait entendu ces accords.</p>
-
-<p>Alors, il essayait de les traduire
-sur les touches et, lorsqu’il y réussissait,
-sa joie, son émotion étaient si
-intenses que des larmes coulaient de
-ses yeux morts.</p>
-
-<p>Le soir, il causait avec les visiteurs
-et, parfois, leur racontait « comment
-ça lui était arrivé ».</p>
-
-<p>— J’avais franchi le parapet et
-j’avançais à la fourchette avec les
-autres quand j’ai reçu comme un coup
-de poing dans la figure…</p>
-
-<p>On était impressionné par son calme,
-sa sérénité, la sobriété de son récit.
-Jamais il ne se plaignait, jamais il
-ne regrettait cette lumière qui paraît
-si précieuse aux clairvoyants qu’ils
-préféreraient, croient-ils, mourir plutôt
-que d’en être privés.</p>
-
-<p>Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son
-infortune avec tant de facilité, conservât
-une telle égalité d’humeur, trouvât
-encore un tel charme à la vie, il
-haussait les épaules et expliquait :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas si terrible que l’on
-pense… D’abord, lorsque la chose vous
-tombe dessus, comme à moi, vous
-êtes tellement content d’en être revenu,
-tandis qu’un si grand nombre
-de camarades y ont laissé toute la
-bête, que vous vous dites : « Tout
-de même j’ai eu le filon. »</p>
-
-<p>« Alors, vous passez vos journées à
-tâter vos bras, vos jambes, votre
-coffre intacts… et la nuit, vous vous
-réveillez pour faire l’inventaire de
-votre personne… Vous ne pouvez vous
-rassasier de cette joie… et les jours
-passent et ça vous donne le temps de
-vous habituer au noir, de comprendre
-que ce n’est pas une couleur aussi
-triste que vous le supposiez quand
-vous pouviez les voir toutes…</p>
-
-<p>« Et puis, il y a autre chose : petit
-à petit, vous vous apercevez que vos
-mains dont vous ne vous étiez servi,
-jusque-là, que parce qu’elles vous
-étaient utiles, vous procurent du
-plaisir.</p>
-
-<p>« Vous découvrez que vous aimez
-caresser les choses, vous vous amusez
-à deviner de quelles matières elles sont
-faites.</p>
-
-<p>« Enfin, il y a surtout votre oreille
-qui saisit mille bruits que vous n’aviez
-jamais entendus, qui s’entraîne au
-point que, par elle, vous arrivez à
-comprendre tout ce qui se goupille
-autour de vous.</p>
-
-<p>« Ainsi, moi, quand je suis dans une
-compagnie, comme me voilà, je n’ai
-pas besoin de demander de combien
-de personnes elle se compose, ni d’attendre,
-pour le savoir, que chacun ait
-parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit
-des respirations me renseigne : tant de
-monde en tout, tant d’hommes, tant
-de femmes, je ne me trompe jamais.</p>
-
-<p>« Et je reconnais les gens à leur
-souffle, comme autrefois, je les reconnaissais
-à leur visage. Souvent je fais
-l’expérience avec ces dames… je les
-appelle autour de moi et, sans les toucher,
-je nomme chacune d’elles.</p>
-
-<p>« Quelquefois, quand je suis seul
-ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
-vivre la Maison… Je suis sûr qu’un
-autre, à ma place, n’entendrait rien,
-ne comprendrait rien. Moi j’entends
-tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille
-perfectionnée, rien de ce qui se passe
-ici ne m’échappe. »</p>
-
-<p>Le discours se prolongeait. Les auditeurs
-se regardaient avec étonnement.
-Ils se demandaient comment un
-homme pouvait parler avec tant
-de complaisance d’une infirmité, en
-éprouver et en montrer tant d’orgueil.</p>
-
-<p>M. Adolphe, dont, vraiment, depuis
-sa blessure, tous les sens de perception
-s’étaient tellement affinés que, parfois,
-il paraissait doué de divination, savait
-l’effet que produisaient ses paroles sur
-ceux qui les écoutaient.</p>
-
-<p>Ne voulant pas laisser croire qu’il
-souffrît en secret et tâchât à dissimuler
-ses regrets derrière l’abondance
-de ses propos, il se mettait à fredonner
-un air, se levait, allait s’asseoir au
-piano.</p>
-
-<p>Mais il ne jouait pas ainsi qu’il
-jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni
-la même musique. Il jouait comme
-autrefois, comme avant, pour faire
-beaucoup de bruit, des morceaux
-dont l’effet est certain sur la clientèle,
-depuis des lustres, dans toutes
-les maisons du monde : <i>La Marche
-des P’tits Pierrots</i>, <i>Sous les Ponts de
-Paris</i>, ou encore <i>Max ! Max ! Ah
-qu’t’es rigolo !</i>…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>M. Adolphe avait repris la direction
-de la limonade que, pendant son
-absence, M<sup>me</sup> Mireille avait assumée
-à son honneur, comme toute tâche qui
-lui échéait.</p>
-
-<p>Quand il avait notifié sa volonté,
-elle avait été atterrée.</p>
-
-<p>Elle connaissait trop les messieurs,
-elle savait trop que le plus honorable
-d’entre eux acquiert — ou retrouve — une
-mentalité d’étudiant chapardeur
-dès qu’il pénètre dans une Maison,
-pour supposer qu’ils se priveraient
-de filouter un aveugle, fût-il
-un aveugle de guerre.</p>
-
-<p>Pour se comporter honnêtement, le
-client a besoin de se savoir strictement
-tenu à l’œil. Si l’on ne prend la
-précaution de le faire payer avant de
-monter, il tentera de s’esquiver en
-descendant. S’il a cinq ou six soucoupes
-à régler, il s’arrangera pour
-en glisser une ou deux sous la banquette.
-C’est bien connu.</p>
-
-<p>Et puis, il y a les parcimonieux
-qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
-resteraient une heure devant leurs
-verres vides. Ils sont plus nombreux
-qu’on ne le croit quand on n’est pas
-du métier : petits commerçants, rentiers
-modestes, fonctionnaires à revenus
-limités, qui se feraient scrupule, en
-consacrant de trop fortes sommes à
-leurs menus plaisirs, de grever exagérément
-le budget familial.</p>
-
-<p>Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il
-son double rôle de surveillant
-et d’encaisseur ?</p>
-
-<p>Consciente de la catastrophe qui
-se préparait, M<sup>me</sup> Mireille avait été
-tentée, pour la conjurer, de supplier
-son mari de renoncer à son dessein,
-de rester au piano.</p>
-
-<p>Mais elle s’était rendu compte qu’en
-lui parlant ainsi, elle lui causerait un
-immense chagrin. Elle n’en avait pas
-eu la force.</p>
-
-<p>Elle s’était donc résignée à le voir
-circuler à tâtons devant les tables,
-à recevoir ce qu’on voulait bien lui
-donner.</p>
-
-<p>Au temps qu’il mettait à remplir
-sa poche de cuir, au peu de fois
-que, pendant la soirée, il l’allait vider,
-il constatait lui-même qu’en dépit du
-nombre plus élevé des pensionnaires
-et des clients, la limonade ne donnait
-plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux
-de 1914 quand il avait ses deux
-yeux bien clairs, bien ouverts sur le
-salon et sur ses hôtes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille essayait de veiller à
-la recette, de se trouver dans le voisinage
-de son mari lorsqu’il ramassait
-l’argent, d’envoyer le garçon renouveler
-les consommations.</p>
-
-<p>Mais M. Adolphe sentait la présence
-de sa femme.</p>
-
-<p>Il s’énervait et s’irritait. Des paroles
-amères ou brutales passaient
-ses lèvres. Parfois même il serrait les
-poings et son visage prenait une telle
-expression de brutalité que M<sup>me</sup> Mireille
-avait peur…</p>
-
-<p>Alors elle retournait docilement à
-la caisse.</p>
-
-<p>Et, lorsque tout le monde reposait,
-que, seule dans la Maison silencieuse,
-elle veillait pour faire les comptes
-de la journée, elle mesurait le tort
-que le héros causait à la communauté
-en s’obstinant à vouloir s’acquitter
-d’un office pour lequel il n’était plus
-qualifié.</p>
-
-<p>Excellente administratrice, bonne
-épouse, mère prévoyante, elle se désespérait
-et ne pouvait que former le
-vœu de trouver en son esprit assez
-de ressources pour parer au désastre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Depuis de longues années, chaque
-mois, à date fixe, le 17 recevait la
-visite d’une très vieille femme, la
-mère Casimir, dite Casi, dont la profession
-était de lire dans le passé et
-de prédire l’avenir.</p>
-
-<p>Sa clientèle se composait d’artistes
-de cafés-chantants, de dames en maisons
-et de celles qui, par convenances
-personnelles, préfèrent exercer isolément
-leur état.</p>
-
-<p>Le rayon d’action de la dispensatrice
-d’oracles était assez étendu. Casi,
-connaissant par cœur l’horaire des
-trains, visitait presque toutes les villes
-du département où sa tournée se poursuivait
-selon un itinéraire fixé une
-fois pour toutes et dans un délai
-immuable : trente jours.</p>
-
-<p>— La méthode et la ponctualité
-sont les secrets du succès, répétait-elle.</p>
-
-<p>Séduites par sa sagacité, dès la
-première consultation qu’elle leur
-avait accordée, et induites désormais
-à une aveugle confiance en ses prédictions,
-les clientes de M<sup>me</sup> Casimir
-savaient donc exactement la date de
-son passage.</p>
-
-<p>— Si Casi n’est pas morte, ce qui
-arrivera tout de même bien un de ces
-quatre matins, disaient-elles, nous allons
-la voir s’amener demain.</p>
-
-<p>Et, de fait, le lendemain, Casi faisait
-son entrée.</p>
-
-<p>Depuis qu’on la connaissait, elle portait
-le même costume, quels que fussent
-temps et époque de l’année : robe
-d’alpaga gris foncé à volants, palatine
-chaudron, ornée d’une ruche de
-satin, et capote à brides garnie d’un
-bouquet de violettes dont la pâleur
-allait grandissant de mois en mois.</p>
-
-<p>Un parapluie immense et trois réticules
-de drap brodés de fleurs au
-canevas dont elle passait les cordons
-à son avant-bras complétaient l’équipage
-de Casi.</p>
-
-<p>Elle était courtaude, très grasse,
-marchait avec difficulté, montrait, en
-un visage d’empereur romain à quadruple
-menton, des yeux fort rusés
-et un sourire tellement fixe, tellement
-toujours semblable à lui-même, qu’on
-l’eût supposé provoqué à perpétuité
-par quelque intervention chirurgicale
-qu’eût subie la vieille femme.</p>
-
-<p>— Ah ! mes belles !… s’écriait-elle haletante
-dès le seuil franchi, j’ai bien
-cru que je ne vous reverrais jamais.
-Figurez-vous que j’ai été malade à en
-mourir !… C’est mon asthme qui est
-cause de ça… Enfin, n’en parlons plus…
-Et vous ? Toujours jolies à ce que je
-vois ! Ah ! la jeunesse !…</p>
-
-<p>Ces dames s’empressaient.</p>
-
-<p>— Vous prenez quelque chose, Casi ?</p>
-
-<p>Elle se défendait mollement.</p>
-
-<p>— Un petit verre ?</p>
-
-<p>Casi se laissait tenter.</p>
-
-<p>— Allons ! C’est bien pour ne pas
-vous refuser, pour qu’il ne soit point
-dit que je vous ai fait un affront.
-Mais pas d’alcool. Parce que, vous
-savez, l’alcool, c’est la mort des personnes,
-surtout quand elles commencent,
-comme c’est mon cas, à être
-sur l’âge.</p>
-
-<p>— Alors quoi ? Choisissez, Casi.</p>
-
-<p>— Ce sera donc un petit rhum.</p>
-
-<p>— Gustave, un rhum pour Casi !</p>
-
-<p>Gustave survenait, Casi lampait le
-liquide d’un seul coup et reposait le
-verre devant elle. Connaissant la manœuvre,
-le garçon clignait de l’œil
-et versait une nouvelle ration à la
-devineresse qui la dégusterait lentement,
-à lèvres gourmandes, pendant la
-séance.</p>
-
-<p>Selon les préférences de chacune,
-Casi interrogeait, avec un bonheur
-égal, les cartes, les lignes de la main,
-le blanc d’œuf ou la flamme d’une
-bougie.</p>
-
-<p>Mais elle se refusait à faire le marc
-de café, déclarant de ses collègues qui
-prétendaient y lire la vérité :</p>
-
-<p>— Ce sont toutes des charlatanes
-garanties sur facture, et qui volent
-l’argent des pratiques. M<sup>me</sup> Veuve Casimir
-ne mange pas de ce pain-là.</p>
-
-<p>Bien entendu, l’on n’insistait point.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille, qui avait été l’une
-des clientes les plus assidues de Casi
-et aussi l’une des plus convaincues de
-son infaillibilité, s’était abstenue, depuis
-son mariage, par respect humain,
-de la consulter : dans sa situation, elle
-n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse
-devant le personnel. Mais que
-de fois, au cours de ses heures de doute,
-de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté
-de s’être privée de ces formules
-qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient
-réconfort et espoir !</p>
-
-<p>Néanmoins, elle avait eu assez de
-volonté pour se priver des bons offices
-de la sibylle.</p>
-
-<p>Or, voici qu’un fait nouveau lui
-faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
-recourir.</p>
-
-<p>Souvent, depuis son retour, M. Adolphe
-avait été repris par l’idée de donner
-un petit frère à Aimée-Désirée et s’en
-était ouvert à sa femme.</p>
-
-<p>Avec ce sens des réalités qui jamais
-ne l’abandonnait, M<sup>me</sup> Mireille
-avait représenté qu’il ne serait point
-sage de mettre semblable projet à
-exécution en une période où il y
-avait à faire front à tant de travail.</p>
-
-<p>D’un commun accord, il avait donc
-été décidé qu’on attendrait la signature
-de la paix ou tout au moins celle
-de l’armistice pour réaliser ce rêve.</p>
-
-<p>Mais la guerre se prolongeant au delà
-de toutes les prévisions, M. Adolphe
-formula son souhait de nouveau.</p>
-
-<p>Estimant qu’il n’aurait rempli sa
-mission terrestre aussi longtemps que
-ne serait assurée la transmission de
-son nom, il ne pouvait se résigner à
-attendre la fin des hostilités, ce qui,
-au train dont allaient les choses, risquait
-de se produire lorsque la saison
-de sa fécondité serait passée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille fut sensible à ces arguments.
-Elle ne se reconnut pas le
-droit de différer plus longtemps la joie
-d’un homme si cruellement atteint
-par l’adversité et qui parlait un langage
-si noble, si judicieux.</p>
-
-<p>Malgré les scrupules qui lui vinrent
-en pensant au désordre et au coulage
-qui se produiraient au 17 pendant
-qu’elle accomplirait sa tâche maternelle,
-elle décida, si elle pouvait
-acquérir la certitude de mettre, cette
-fois, un garçon au monde, d’exaucer les
-vœux de celui qui lui avait tant
-donné.</p>
-
-<p>Ne doutant point que Casi fût capable
-de la renseigner, elle décida
-donc de la consulter.</p>
-
-<p>— Tu me préviendras tout de suite
-de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement
-à M<sup>me</sup> Lucie. Et tu
-t’arrangeras pour que les dames ne
-la voient pas avant moi.</p>
-
-<p>Elle était en effet persuadée que le
-premier oracle émis par la devineresse
-à la toque fleurie était meilleur,
-plus riche de vérité que les suivants.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie avait promis de guetter
-la sorcière et, quand celle-ci se présenta,
-elle alla quérir M<sup>me</sup> Mireille
-qui descendit au salon.</p>
-
-<p>Casi fut si surprise et si flattée qu’elle
-oublia de parler de son asthme.</p>
-
-<p>— Comme je suis heureuse que
-vous me reveniez ! s’exclama-t-elle,
-Depuis si longtemps que vous m’avez
-abandonnée !… C’est donc qu’on a des
-peines, des chagrins ? Ou quelque
-amourette en tête ? Ce serait encore
-bien de votre âge, voyez-vous.</p>
-
-<p>Après avoir déposé son parapluie
-et ses réticules boursouflés sur une
-table, elle s’était assise en geignant.</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce que je vais vous
-faire ? Les cartes, les mains, le blanc
-d’œuf ou la bougie ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille réfléchit.</p>
-
-<p>— La bougie, répondit-elle, se rappelant
-que, jadis, des quatre épreuves,
-celle-ci lui avait toujours donné le
-plus de satisfactions.</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison, dit Casi.
-C’est encore ce qu’il y a de mieux, de
-plus sûr et de plus sincère. Jamais
-la bougie ne m’a menti. Il est juste
-d’ajouter que je sais comme pas une
-la faire parler. Je lui arrache positivement
-ses secrets. Mais quelle fatigue !…</p>
-
-<p>Cette habile transition lui permit
-de laisser entendre, à mots couverts,
-qu’elle avait besoin d’un tonique
-avant de commencer son travail.</p>
-
-<p>Elle lampa donc son premier verre
-de rhum, mit le second, que lui versa
-Gustave, en réserve sur le coin de la
-table, atteignit un de ses réticules et
-en tira une bougie, un chandelier de
-cuivre, une boîte d’allumettes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille s’assit en face d’elle,
-posa les coudes sur la table, mit son
-menton dans la coupe formée par ses
-mains rapprochées.</p>
-
-<p>La flamme jaune brillait en vacillant
-dans la pénombre de la pièce.
-Casi, le dos bien calé au dossier de
-sa chaise et les mains posées à plat
-sur le marbre, suivait des yeux ses
-mouvements.</p>
-
-<p>— Je voudrais savoir une chose,
-une seule chose, murmura timidement
-M<sup>me</sup> Mireille… Si j’ai un second enfant,
-est-ce que ce sera une fille ou un
-garçon ?</p>
-
-<p>Casi continuait de regarder vivre
-la flamme, au centre de quoi, au-dessus
-du point rouge de la mèche, se
-contractait et se dilatait une petite
-palme bleue.</p>
-
-<p>D’une voix étrange, chantante, métallique,
-qui ressemblait si peu à sa
-voix habituelle qu’on eût pu douter
-que ce fût la sienne et croire qu’elle
-sortait d’un des réticules où un gnome
-eût été caché, la vieille dit dans une
-sorte d’extase :</p>
-
-<p>— Je vois, je vois, je vois !… Si la
-Providence bénit une fois encore ce
-beau couple, ce couple d’époux si bien
-assortis, et qui méritent tant de bonheur,
-je vois… je vois très bien, comme
-si, déjà, elle était de ce monde, une
-jolie petite demoiselle toute pareille à
-la première… Ah ! la mignonne demoiselle !…
-Et si, plus tard, la Providence
-bénissait d’autres fois ce beau
-couple, je vois encore d’autres demoiselles,
-de charmantes demoiselles… tout
-un petit pensionnat.</p>
-
-<p>— Pas de garçon ? demanda avidement
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle venait de rompre le charme.</p>
-
-<p>Casi atteignit son verre, y trempa
-les lèvres, souffla sur la flamme et,
-de sa voix naturelle :</p>
-
-<p>— Pas de garçons, rien que des
-filles, et vous pouvez vous vanter
-d’en avoir une de chance !… Parce
-que les demoiselles c’est toujours plus
-gentil avec les mamans. Ainsi, moi
-qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
-Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les
-quatre fers d’un chien. C’est comme
-je vous le dis. Tandis que la fille…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne l’écoutait plus.</p>
-
-<p>Elle déposa un billet sur le marbre,
-se leva, disparut.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Donc il lui était refusé d’exaucer le
-vœu de son mari, de lui donner le fils
-qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été
-si heureuse, si fière de mettre au monde
-afin que le nom des Rabier ne s’éteignît
-point !</p>
-
-<p>Éprouvant une vive douleur en
-même temps qu’une grande humiliation,
-elle se promit de ne plus jamais
-accepter la maternité puisqu’il lui
-était refusé de remplir, dans la famille
-où elle était entrée, la mission pour
-quoi on l’y avait admise. Mais pour
-rester fidèle à son serment, elle
-serait contrainte de recourir au mensonge,
-à la ruse, puisqu’elle ne pouvait
-avouer à M. Adolphe comment
-et par quelle voie elle venait d’acquérir
-la certitude de n’être bonne à engendrer
-que des filles.</p>
-
-<p>Cet homme énergique, cet esprit
-fort, qui se vantait de ne craindre
-rien ni personne, affichait, en effet, le
-mépris le plus insultant pour les vendeuses
-d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes
-les folles qui ajoutent créance
-à leurs dires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>A toutes les tables, militaires et
-civils attendaient, en buvant, que
-d’autres militaires, d’autres civils qui,
-en ce moment, étaient dans les chambres
-avec ces dames, en fussent sortis
-pour les y remplacer.</p>
-
-<p>Portant en équilibre un plateau
-chargé de verres pleins, le garçon,
-dont le visage était baigné de sueur,
-circulait dans la salle surchauffée et
-enfumée.</p>
-
-<p>Alignés sur une banquette, ayant dernière
-eux les effigies de la Russe et
-de l’Espagnole (un client patriote
-avait collé sur le sein de celle-ci un
-papillon imprimé sur lequel on lisait :
-« A bas les Neutres ! »), trois officiers
-anglais très rouges, très excités, menaient
-tapage. Ils riaient, chantaient,
-sifflaient, frappaient à coups de cravaches
-de cuir le marbre de leur table.</p>
-
-<p>De temps en temps, l’un d’eux jetait
-son verre à terre. Alors, tous trois
-hurlaient d’une seule voix :</p>
-
-<p>— Tchampeine !</p>
-
-<p>Le garçon, à qui Mireille avait donné
-l’ordre de ne point laisser attendre
-ces clients fastueux, posait immédiatement
-une bouteille devant eux qui
-faisaient sauter le bouchon en poussant
-de grands rires, s’inondaient,
-par jeu, de vin mousseux, buvaient,
-brisaient leurs verres, répétaient :</p>
-
-<p>— Tchampeine !… Tchampeine !…
-Encore Tchampeine !… Tchampeine…
-Encore !… Encore !…</p>
-
-<p>L’un se leva, balaya la table de sa
-cravache, fit correctement le salut militaire
-et, pour montrer qu’il souhaitait
-de parler, leva la main.</p>
-
-<p>Tous les regards se fixèrent sur lui.</p>
-
-<p>Des rires fusèrent, des applaudissements
-éclatèrent, puis le silence régna.</p>
-
-<p>L’homme émit seulement quelques
-mots. Mais ils eurent pour effet de
-susciter une hilarité plus violente encore
-chez ses camarades.</p>
-
-<p>Au cours de la soirée, M<sup>me</sup> Mireille
-avait remarqué qu’un sous-officier
-français s’était entretenu, deux ou
-trois fois, avec les alliés. Elle alla à
-lui :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’informa-t-elle.</p>
-
-<p>En voyant la directrice parler au
-jeune homme, les Anglais comprirent
-quelle question elle lui posait.</p>
-
-<p>Leur gaîté s’accentua.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Tell her ! Tell her !</span> clamaient-ils.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? répéta
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>L’autre rougit et refusa de répondre.</p>
-
-<p>— Puisque je vous le demande !
-insista-t-elle.</p>
-
-<p>Il se décida. Et, comme s’il avait
-hôte de se débarrasser de sa mission,
-il traduisit littéralement, sans chercher
-de détour ou de périphrase, les
-paroles que venait de prononcer l’officier
-anglais.</p>
-
-<p>— Il a dit : « C’est avec la patronne
-que je voudrais monter. Qu’elle fixe
-son prix. Je paye ! »</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne marqua par aucun
-signe extérieur qu’elle était surprise
-ou offensée. Elle regarda son admirateur
-avec indulgence, lui dédia même
-un sourire cordial, et retourna à la
-caisse en lançant par-dessus son épaule :</p>
-
-<p>— Vous pouvez toujours lui répondre
-qu’il repasse demain s’il a le
-temps.</p>
-
-<p>Une fois encore l’interprète traduisit.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">To-morrow ? All right !</span> prononça
-l’Anglais en se rasseyant.</p>
-
-<p>— Tchampeine ! criaient ses amis
-au comble de l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Il se joignit à eux.</p>
-
-<p>Le garçon apporta verres et bouteille.
-Les libations reprirent jusqu’à
-ce que, l’heure de la fermeture étant
-venue, il fallût que M<sup>me</sup> Lucie, son
-frère, M<sup>me</sup> Joujou, M<sup>me</sup> Carmen et
-même M<sup>me</sup> Bambou poussassent les
-trois hommes dans la rue, où, longtemps,
-on les entendit rire, chanter
-et répéter :</p>
-
-<p>— Tchampeine ! Tchampeine !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Restée seule, dans le salon, comme
-chaque nuit, M<sup>me</sup> Mireille avait ouvert
-le tiroir-caisse où, pendant le
-coup de feu, billets, monnaie d’argent
-et billon avaient été entassés pêle-mêle.</p>
-
-<p>Elle séparait le papier du métal,
-réunissait les coupures par catégories,
-mettait en piles pièces et sous,
-procédait enfin méticuleusement au
-décompte de chaque tas dont elle
-inscrivait, à mesure, le montant sur
-un registre.</p>
-
-<p>Mais cette besogne, qu’elle avait
-accomplie si souvent, laissait toute
-liberté à son esprit.</p>
-
-<p>Elle pensait… Elle pensait à Adolphe,
-à son obstination que jamais elle n’aurait
-la cruauté de combattre.</p>
-
-<p>Puis elle pensait à Aimée-Désirée,
-à la dot qu’on lui pourrait amasser
-si l’on savait profiter de cette période
-d’exceptionnelle prospérité, dont, plus
-tard, on s’entretiendrait comme d’une
-chose fabuleuse…</p>
-
-<p>— Nous, maintenant, avec ce qu’on
-a mis à gauche, on aura toujours assez
-pour vivre.</p>
-
-<p>« Si nous pouvions avoir un fils, je
-me ferais moins de soucis. Je me dirais
-que le petit suivrait le même chemin
-que tous les Rabier ont suivi
-avant lui.</p>
-
-<p>« Il reprendrait l’affaire, épouserait
-une femme sérieuse, méritante, connaissant
-le busenesse. Ils arrangeraient
-leur vie tous les deux… et serviraient
-une rente à Aimée-Désirée.
-Mais puisque ça nous est défendu
-d’espérer un garçon !…</p>
-
-<p>« Une fille, c’est des charges, des responsabilités.
-On lui doit plus qu’à un
-fils. La nôtre, dans quelques années, il
-va falloir la faire élever ailleurs, et le
-moment arrivera de songer à la marier.</p>
-
-<p>« A qui la marier ? Dans notre milieu,
-ça manque d’hommes qu’on choisirait
-comme gendres, c’est un fait.
-Dans les autres, on en trouvera difficilement.
-L’esprit du monde est si
-étroit ! Et celui qui voudra, il demandera
-gros pour faire passer la chose
-que la petite est née dans une maison…
-Et ce serait rare qu’il continue
-le commerce… Alors, il faudra de
-l’argent, beaucoup d’argent…</p>
-
-<p>Un sanglot monta à la gorge de
-M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit
-longuement à la situation,
-essaya de trouver par quels moyens
-elle la pourrait amender.</p>
-
-<p>Un souvenir la harcelait qu’elle voulait
-et ne pouvait chasser : le souvenir
-du temps où elle était simple dame
-et où, sans se parjurer aux yeux des
-hommes qu’elle avait vraiment aimés,
-elle continuait pourtant d’assurer son
-service.</p>
-
-<p>L’amour ne subsiste-t-il point, intact
-et fidèle, au cœur de celles dont
-la destinée est d’en vendre les apparences
-à tout venant ?</p>
-
-<p>Pourquoi ce qui avait été vrai dans
-le passé, ne le serait-il point dans le
-présent ?</p>
-
-<p>Tant d’expériences antérieures ne
-démontraient-elles pas à Mireille que,
-s’il lui arrivait de distraire des messieurs
-riches — qui la paieraient très
-cher — elle ne retirerait rien à son
-mari de la tendresse qu’elle lui avait
-donnée ?…</p>
-
-<p>Ah ! quelle satisfaction ce serait
-pour elle s’il lui était loisible d’obvier,
-par un travail personnel et sans
-d’ailleurs négliger aucune des obligations
-de sa fonction, au manque à
-gagner qu’elle constatait chaque nuit
-avec un déchirement de cœur !</p>
-
-<p>Quelle joie elle ressentirait si elle
-pouvait contribuer à accroître le patrimoine
-de la famille, à enrichir cette
-petite Aimée-Désirée, à la mettre en
-état, pourvu que les hostilités durassent
-seulement deux ans encore,
-de prétendre à un brillant parti !</p>
-
-<p>En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle
-pas à ces femmes de France que politiques
-et journalistes louaient dans
-leurs discours et leurs écrits parce
-que, peinant, au champ, à l’usine, à
-la boutique, y remplaçant les morts,
-les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient
-la fortune individuelle et
-la fortune collective ?</p>
-
-<p>Pourquoi ne lui serait-il pas permis
-d’accomplir son devoir avec le même
-courage tranquille, simple et muet ?</p>
-
-<p>Pourquoi ?…</p>
-
-<p>Les yeux fixés sur les peintures murales
-qu’elle ne voyait pas, elle méditait…</p>
-
-<p>— Pourquoi ? murmura-t-elle. Parce
-que, peut-être, mon cas n’est pas le
-même que celui de toutes les autres.
-Ce que j’ai à donner c’est moi — et
-ce n’est plus à moi ! La seule
-activité dont je sois capable m’est
-interdite depuis que je suis une
-femme mariée, une patentée, une bourgeoise.</p>
-
-<p>Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses
-lèvres répétèrent :</p>
-
-<p>— Une bourgeoise… Je suis une
-bourgeoise… Mireille des Trois-Raisins
-est devenue une bourgeoise !…
-Comme la vie est difficile !…</p>
-
-<p>Ses regards se posèrent sur l’argent
-étalé devant elle et qui représentait
-la recette de la journée. Elle se secoua,
-fit des paquets de billets qu’elle épingla
-et plaça dans un petit coffre de
-fer portatif. Sur ce matelas de papier,
-elle coucha les rouleaux de pièces
-que, pendant sa rêverie, elle avait
-machinalement préparés.</p>
-
-<p>Sa main, passant comme un râteau
-sur le comptoir, fit tomber le billon
-dans le tiroir-caisse qu’elle referma
-à clef.</p>
-
-<p>Elle mit le coffre sous son bras,
-alla s’assurer que la porte blindée
-était bien close, que les verrous en
-étaient poussés, revint au salon, éteignit
-le lustre et, s’éclairant d’une
-lampe électrique de poche, se dirigea
-vers l’escalier.</p>
-
-<p>Depuis des années déjà, chaque nuit,
-à la même heure, elle accomplissait les
-mêmes gestes, mais, jamais, malgré
-l’habitude, elle n’avait pu se défendre
-d’un certain effroi au moment
-qu’ayant éteint la lumière, elle montait
-chez elle, à pas de loup, en
-serrant un trésor sur son sein.</p>
-
-<p>Bien qu’elle sût que le disque de
-clarté qui dansait sur les marches et
-les murs était projeté par l’appareil
-qu’elle tenait à la main, et que, d’un
-coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître,
-M<sup>me</sup> Mireille avait l’impression
-qu’il émanait d’une lanterne
-sourde, portée par quelqu’un marchant
-sans bruit derrière elle et dont les
-doigts allaient étreindre son cou, le
-serrer…</p>
-
-<p>Alors, la sueur mouillait ses tempes
-et fraîchissait sur ses épaules.</p>
-
-<p>Cette nuit, parce qu’elle avait tant
-médité, souffert, pleuré et dépensé de
-sa force de résistance dans le combat
-qu’elle venait de livrer, sa frayeur prenait
-une intensité plus grande encore
-que de coutume. Quand elle arriva
-sur le palier, jambes molles, bouche
-sèche, corps en moiteur, elle haletait.</p>
-
-<p>Elle atteignit le commutateur,
-donna la lumière et put enfin reprendre
-son souffle.</p>
-
-<p>Derrière les portes qui l’entouraient
-et qui étaient celles des chambres
-de ces dames, le sommeil régnait.</p>
-
-<p>— Elles ignorent les soucis, le chagrin,
-murmura M<sup>me</sup> Mireille. Elles sont
-heureuses !… Ah ! ne pas toujours se
-poser des questions !… Être exempte
-de responsabilités !…</p>
-
-<p>Elle se rappelait l’époque où, elle
-aussi, était une simple dame, où il lui
-suffisait de se soumettre à la règle de
-la Maison au lieu d’avoir à la faire
-respecter, de se comporter avec les
-messieurs de façon à les satisfaire,
-l’époque où nul ne dépendait d’elle,
-où, elle aussi, pouvait dormir lorsque
-sa tâche était terminée.</p>
-
-<p>— C’était tout de même le bon
-temps.</p>
-
-<p>Mais elle avait le sentiment de
-l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
-parole comme un blasphème.</p>
-
-<p>Comment pouvait-elle regretter les
-jours où elle n’était rien au 17, rien
-qu’une pensionnaire, une passante
-qu’on avait le droit de chasser à
-toute minute ?</p>
-
-<p>Comment pouvait-elle être assez ingrate
-pour ne pas avoir constamment
-présent à l’esprit ce que la vie lui avait
-apporté, ce que M. Adolphe lui avait
-donné : un nom, une fortune, l’amour,
-la maternité ?</p>
-
-<p>La maternité !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappelait le matin
-de sa délivrance, la déception qu’elle
-avait éprouvée au cours des premières
-heures qui suivirent, puis son émotion
-et celle d’Adolphe qui, les yeux humides,
-balbutiait, éperdu de bonheur :</p>
-
-<p>— Ce petit bout… Ce petit bout…
-Quand on pense que c’est nous deux…
-Nous deux réunis, fondus.</p>
-
-<p>— Aimée-Désirée ! ma fille, notre
-enfant ! murmura M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle se dirigea vers une porte, en
-tourna doucement le bouton, la poussa,
-pénétra dans une étroite pièce où une
-veilleuse, voilée de rose, posée sur une
-commode, répandait une faible clarté :
-c’était la chambre où la fillette et sa
-bonne couchaient.</p>
-
-<p>Roulée dans une couverture brune,
-la domestique dormait, le visage tourné
-vers la muraille.</p>
-
-<p>— Celle-là aussi est heureuse, pensa
-M<sup>me</sup> Mireille, en écoutant le souffle
-puissant et régulier de la montagnarde.</p>
-
-<p>La lueur de la veilleuse venait mourir
-sur un petit lit d’acajou en forme
-d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père
-du bébé qui y était
-étendu avaient passé les premiers ans
-de leur vie.</p>
-
-<p>Paupières abaissées, lèvres disjointes,
-son fin visage entouré de cheveux
-blonds dénoués, Aimée-Désirée
-dormait. Sa main potelée pendait hors
-du berceau.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille posa le coffre de fer et
-la lampe électrique à côté de la veilleuse,
-s’agenouilla sur la descente de
-lit, prit les doigts de la fillette dans
-les siens et y appliqua ses lèvres.</p>
-
-<p>Elle discernait mal quel sentiment
-l’avait poussée à pénétrer dans cette
-chambre, à s’agenouiller devant le lit
-de son enfant, comme si elle avait eu
-à s’accuser d’un crime ou d’une faute.</p>
-
-<p>Comment, si simple, si peu habile à
-s’analyser, aurait-elle compris que, dans
-son trouble, dans son désarroi, elle
-venait, d’instinct, à ce bébé endormi,
-demander un conseil, une ligne de conduite…
-et une absolution, pour le cas
-où, un jour, elle aurait besoin d’être
-pardonnée ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se releva, posa les
-mains sur le bord du petit lit, se pencha
-sur le calme visage puéril, pareil,
-sous la lueur de la veilleuse, à de la
-cire à peine rosée — et dont elle attendait
-obscurément qu’il l’inspirât — mais
-qui ne lui apprit rien.</p>
-
-<p>Des larmes roulèrent sur ses joues.</p>
-
-<p>Elle sentait une torpeur l’envahir.
-Sa pensée se paralysait progressivement.
-Il lui semblait qu’un rideau de
-brumes s’interposait entre elle et ses
-soucis.</p>
-
-<p>Et cette impression lui était très
-douce.</p>
-
-<p>Dans son sommeil, la domestique
-balbutia quelques syllabes confuses.
-Le son de cette voix ranima M<sup>me</sup> Mireille,
-dissipa sa torpeur, la remit en
-état de souffrir. Elle saisit de nouveau
-la main d’Aimée-Désirée, la baisa,
-reprit son coffre, sa lampe électrique
-et sortit de la chambre pour rentrer chez
-elle, plus lourde d’anxiété que jamais.</p>
-
-<p>En se glissant auprès de M. Adolphe
-endormi, elle était torturée par l’indécision
-et lorsque, vers le matin, elle
-fut enfin accueille par le sommeil,
-elle n’avait encore trouvé le chemin
-de son devoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, vers la fin de l’après-midi,
-M<sup>me</sup> Mireille faisait sa quotidienne
-tournée d’inspection dans les
-chambres afin de s’assurer que tout
-y était en ordre, pour le service du
-soir, lorsque sa cousine la rejoignit :</p>
-
-<p>— Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.</p>
-
-<p>— Lequel ?</p>
-
-<p>— Celui qui a fait un discours.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il veut ?</p>
-
-<p>Mains ouvertes de chaque côté du
-corps, M<sup>me</sup> Lucie montra qu’elle ignorait
-les desseins du visiteur.</p>
-
-<p>— Il ne sait que répéter : « Patronne,
-patronne », dit-elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappela la scène de
-la veille au soir, l’offre que lui avait
-adressée l’officier et sa propre réponse.</p>
-
-<p>Alors, sans qu’elle pût se rendre
-compte pourquoi elle revivait ainsi
-tous ses souvenirs de la nuit, ni comment
-la foule des idées qui s’étaient
-agitées et heurtées en elle s’enchaînaient
-l’une à l’autre, elle évoqua sa
-méditation dans le salon silencieux,
-son désespoir, sa longue station dans
-la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie
-au cours de quoi elle avait si ardemment
-souhaité une inspiration qui ne
-lui était pas venue.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie observait avec surprise
-ce visage soudain pâli, ces yeux aux
-regards fixes, ce front que trois rides
-creusaient entre les sourcils, ces lèvres
-qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.</p>
-
-<p>Elle demanda :</p>
-
-<p>— Que faut-il répondre ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille sursauta.</p>
-
-<p>Quoi, cet homme qui, la veille, lui
-avait lancé, avec l’impudeur et l’inconscience
-que donne l’ivresse, une
-proposition qu’il était interdit à
-M<sup>me</sup> Mireille d’accepter, et qu’elle
-avait considérée comme la boutade
-sans conséquence d’un ivrogne, s’était
-souvenu des mots qu’il avait prononcés !
-Et il était revenu ! Et
-M<sup>me</sup> Lucie demandait ce qu’il fallait
-lui répondre ?</p>
-
-<p>Mais rien !</p>
-
-<p>Il fallait feindre de ne pas comprendre
-ce qui le ramenait dans la
-Maison, faire servir du champagne,
-appeler ces dames et s’arranger pour
-qu’il choisît l’une d’elles.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que je lui dis ? insista
-M<sup>me</sup> Lucie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille haussa les épaules, elle
-s’emporta :</p>
-
-<p>— C’est toujours la même chose,
-alors !… Quand il y a un coup dur
-c’est moi qui suis forcée de m’y coller !
-Ici, c’est empoté, emplâtre et compagnie !
-Ah ! je peux me vanter d’être
-bien aidée !… Tiens, laisse-moi passer,
-J’y vais !…</p>
-
-<p>Elle descendit au salon.</p>
-
-<p>Quand elle y parut, l’officier se leva,
-joignit les talons, se découvrit, rougit,
-eut un rire timide de collégien, et commença
-de parler.</p>
-
-<p>Mais, très vite, il s’aperçut qu’on
-ne l’entendait point. Il en parut fort
-surpris et tout décontenancé. Puis il
-sourit de nouveau, son visage s’éclaira :
-il venait d’avoir une idée.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, prononça-t-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille le regarda sans plus
-comprendre.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, répéta-t-il en montrant
-la négresse au pagne bleu de ciel
-peinte sur le mur. Puis, il fit le geste
-d’appeler quelqu’un et pointa l’index
-vers le sol.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille devina qu’il souhaitait
-la présence de M<sup>me</sup> Bambou. Elle
-prononça très fort :</p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Bambou ? Appeler ?… Ici ?…</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais. <span lang="en" xml:lang="en">She speaks
-english.</span></p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Bambou ! cria M<sup>me</sup> Mireille
-dans l’escalier, un monsieur vous réclame !</p>
-
-<p>La négresse survint.</p>
-
-<p>— Demandez-lui ce qu’il désire.</p>
-
-<p>L’officier parla longuement en se caressant
-le menton avec le pommeau de
-sa cravache.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou, dont le vocabulaire
-comportait des lacunes, se fit répéter
-plusieurs phrases, puis traduisit :</p>
-
-<p>— Il paraît qu’hier soir, vous lui
-avez dit de revenir aujourd’hui pour
-régler un arrangement entre vous
-deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
-se rappelle la chose. Et comme un gentleman
-ne laisse jamais une affaire
-en suspens, il est exact au rendez-vous
-que vous lui avez donné.</p>
-
-<p>— Moi ! s’exclama M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>La négresse poursuivit :</p>
-
-<p>— Il demande la faveur de monter
-quelquefois avec vous l’après-midi,
-vers cette heure-ci. Il donnera ce que
-vous voudrez. Et il a dans son régiment
-deux amis, officiers également, qui
-sont comme ses frères. Ce sont ceux qui
-l’accompagnaient hier soir. Eux aussi
-pourraient venir si vous acceptiez. Et
-eux aussi paieraient bien. Voilà ce
-qu’il m’a chargé de vous répéter.</p>
-
-<p>Continuant à se caresser le menton,
-l’Anglais regardait tantôt M<sup>me</sup> Bambou,
-comme pour s’assurer qu’elle reproduisait
-fidèlement chacune de ses
-paroles, tantôt M<sup>me</sup> Mireille, pour guetter
-l’effet que sa proposition produisait
-sur elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était impassible.</p>
-
-<p>Ni ses regards, ni le pli de sa bouche,
-ni son teint, ne permettaient de discerner
-ses réactions.</p>
-
-<p>Elle éprouvait une impression indéfinissable.
-Il lui semblait que le discours
-qu’elle venait d’entendre et
-qui eût dû l’indigner, lui avait soudain
-restitué son équilibre perdu
-depuis si longtemps, et si vainement
-recherché.</p>
-
-<p>Pour la première fois, depuis des
-mois que, misérable et désemparée,
-elle errait dans une nuit qui lui paraissait
-plus opaque que celle où se mouvait
-Adolphe, elle voyait enfin devant
-soi, elle savait ce qu’elle avait à
-faire.</p>
-
-<p>Les puissances mystérieuses dont
-elle ignorait les noms mais auxquelles,
-dans son fatalisme professionnel, elle
-croyait avec une foi aussi solide que
-celle qu’elle avait dans les oracles, lui
-dictaient son devoir en lui envoyant
-ce militaire étranger.</p>
-
-<p>Pour le salut d’une enfant qui, lorsque
-sa saison serait venue, ne devait
-pas connaître l’opprobre, ces puissances
-ordonnaient à sa mère d’accomplir
-la seule tâche rémunératrice qui lui
-fût familière. Elle n’avait qu’à se soumettre.</p>
-
-<p>A se soumettre et à rassembler
-les souvenirs de son ancienne vie,
-afin de reprendre son état de jadis
-sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
-point exercé depuis plusieurs années.</p>
-
-<p>— Vous pouvez remonter, dit-elle
-à la négresse.</p>
-
-<p>Quand elle fut seule avec l’Anglais,
-M<sup>me</sup> Mireille s’assit. Elle lui coula
-un regard de ses yeux noirs et respira
-largement. L’air, en pénétrant
-dans ses narines dilatées, fit du bruit.
-Sa forte poitrine tendit le satin du
-corsage. L’homme loucha.</p>
-
-<p>Répétant, à son insu, car elle n’avait
-pas une très grande lecture, une plaisanterie
-qu’elle avait entendu prononcer
-bien des fois par un des beaux
-esprits de la ville et qui figure dans les
-œuvres de jeunesse d’un membre de
-l’Académie française, elle demanda :</p>
-
-<p>— Elles n’en ont pas en Angleterre ?</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Please ?</span> s’informa l’officier.</p>
-
-<p>Elle modifia l’expression de son sourire.
-Sans doute celui-ci fut-il de
-qualité, car l’Anglais posa un billet
-de cent francs sur la table.</p>
-
-<p>Sans cesser de sourire, sans cesser
-d’imprimer un mouvement de houle
-à ses seins, M<sup>me</sup> Mireille déplia lentement
-l’index et le majeur.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais, qui, fouillant
-dans la poche extérieure de sa vareuse,
-en tira un autre billet qu’il
-plaça à côté du premier.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille les prit et les glissa
-dans son corsage.</p>
-
-<p>A ce moment, des pas résonnèrent
-dans l’escalier : M. Adolphe sortait
-de sa chambre. M<sup>me</sup> Mireille mit un
-doigt sur ses lèvres. L’officier se
-raidit. Tous deux regardèrent la
-porte.</p>
-
-<p>Bien rasé, bien peigné, la moustache
-soigneusement roulée, vêtu de
-son élégant costume de gabardine, décoré
-de ses deux croix et chaussé de
-ses belles bottes montantes, le héros
-parut. Ses mains cherchèrent les
-tables, glissèrent dessus, et bientôt,
-il était au piano qui commença de
-chanter.</p>
-
-<p>— Je vais vous envoyer M<sup>me</sup> Bambou,
-dit, à très haute voix, M<sup>me</sup> Mireille,
-puis, s’adressant à son mari,
-elle ajouta :</p>
-
-<p>— C’est l’Angliche d’hier soir. Il
-s’en ressent pour l’ébène. Je lui fais
-descendre la chose.</p>
-
-<p>— Ça va, prononça placidement
-M. Adolphe en continuant de caresser
-le clavier.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille adressa à l’officier des
-signes d’intelligence qu’il ne comprit
-point et disparut. M<sup>me</sup> Bambou arriva
-peu après.</p>
-
-<p>Elle le prit par la main, le conduisit
-jusqu’à sa chambre où il trouva, prête
-à le satisfaire, la femme vers qui allaient
-ses convoitises et qui, pour la
-première fois depuis son mariage,
-refit, par devoir, professionnellement,
-c’est-à-dire sans amour, le geste de
-l’amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Le capitaine William-George Ellis
-revint seul plusieurs fois rue des Trois-Raisins.
-Il éprouva, à chaque nouvelle
-visite, la même joie des sens à
-quoi s’ajoutait cette satisfaction que
-donne à l’homme sérieux, et qui sait
-la valeur des choses, l’impression qu’il
-en a pour son argent.</p>
-
-<p>Puis, comme il était exempt
-d’égoïsme, comme, dans toutes les armées,
-il est de tradition de passer à
-ses meilleurs camarades, afin qu’ils
-la puissent apprécier, la femme qui
-vous a réjoui, il présenta ses deux amis
-à celle qui lui avait révélé l’amour
-selon les méthodes françaises, méthodes
-que, sans être taxés de chauvinisme,
-nous sommes fondés à déclarer
-incomparables puisque, dans les
-cinq parties du monde, on le va répétant.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille accueillit les trois
-hommes avec cette correction, cette
-aménité tranquille que sa longue fréquentation
-des messieurs lui avait
-permis d’acquérir et qu’elle tâchait,
-sans toujours y parvenir, à inculquer
-aux dames placées sous sa direction.</p>
-
-<p>Selon les conditions fixées une fois
-pour toutes par le capitaine William-George
-Ellis, ils acquirent, eux aussi,
-licence de tenir entre leurs bras cette
-femme puissante, saine et attentive,
-cette technicienne éprouvée, douée à
-un si haut degré de conscience professionnelle,
-en compagnie de qui ils se
-sentaient en si parfaite sécurité et
-qui marquait tant d’empressement à
-les satisfaire.</p>
-
-<p>Ayant le goût de l’ordre, de la régularité,
-ils décidèrent de faire chacun
-une visite hebdomadaire à leur amie
-commune.</p>
-
-<p>Ils établirent entre eux un roulement
-et choisirent les après-midi du
-lundi, du jeudi, du samedi. M<sup>me</sup> Mireille
-y souscrivit.</p>
-
-<p>Elle les attendait maintenant dans
-la chambre de M<sup>me</sup> Bambou, car
-il avait bien fallu mettre la négresse
-dans la confidence.</p>
-
-<p>Ils arrivaient toujours avec cette
-ponctualité qui caractérise les gentlemen :
-en même temps que le quart
-de quatre heures sonnait à l’Église
-Cathédrale.</p>
-
-<p>Et leur entrée était identique. On
-eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée
-ensemble, ainsi qu’un numéro
-de music-hall. Dès la porte franchie,
-ils faisaient un plongeon, se découvraient,
-se dégantaient, posaient casquette,
-cravache et gants sur une
-chaise, mettaient avec aisance, mais
-sans ostentation, deux billets de cent
-francs sur le marbre de la cheminée,
-puis, mains croisées, rougissant et se
-dandinant, souriaient à M<sup>me</sup> Mireille.</p>
-
-<p>Elle était nue sous un péplum transparent
-de soie orange, portait des bas
-rouge-vif, du fard aux joues, du koheul
-aux cils, du bleu aux paupières,
-des œillets dans ses cheveux artistement
-roulés en conque marine.</p>
-
-<p>Et ces visites d’après-midi n’empêchaient
-point qu’ils vinssent, presque
-chaque soir, au salon crier : « Tchampeine !
-Tchampeine ! », boire plusieurs
-bouteilles de ce vin qui versait en eux
-tant d’innocente joie et briser quelques
-verres sur les tables à grand
-coups de leurs cravaches de cuir.</p>
-
-<p>Parfois, ils amenaient des camarades.
-Mais sans doute ceux-ci
-n’étaient point très intimes, puisque
-s’ils les présentèrent, comme il se
-doit, à M<sup>me</sup> Mireille, ils ne demandèrent
-pas à leur amie de disposer
-pour eux des après-midi de liberté
-qu’ils lui laissaient.</p>
-
-<p>Tout ce champagne, largement bu
-et largement payé, tous ces verres
-brisés, comptés six fois leur prix
-d’achat, faisaient entrer dans la caisse
-des sommes appréciables à quoi venaient
-s’ajouter, trois fois la semaine,
-les deux billets de cent francs
-que M<sup>me</sup> Mireille y versait.</p>
-
-<p>Les moyennes, les belles moyennes
-d’autrefois étaient enfin rétablies.</p>
-
-<p>La fortune des Rabier ne courait
-plus le risque de ne point s’accroître
-selon les prévisions qu’autorisaient les
-circonstances exceptionnelles. La dot
-d’Aimée-Désirée serait splendide.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était heureuse, trop
-heureuse d’avoir, par sa seule industrie,
-détourné la catastrophe qui
-menaçait, accompli, en toute simplicité,
-son devoir d’épouse de mutilé
-et de mère pour se demander quelles
-seraient les réactions de M. Adolphe
-si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire
-quel surcroît de travail celle
-qu’il avait associée à sa vie s’imposait
-afin que la famille ne pâtît point de la
-déchéance physique de son chef.</p>
-
-<p>Rien au monde n’aurait pu la déterminer
-à le mettre au courant. Mais
-ce qui l’induisait surtout à vouloir
-garder le silence, c’était l’excès de sa
-délicatesse, de sa sollicitude, de son
-amour.</p>
-
-<p>Il semblait à Mireille que dire à
-Adolphe l’emploi de ses après-midi,
-lui parler de ses nouveaux revenus,
-ce serait lui adresser indirectement un
-reproche, lui rappeler qu’elle devait
-maintenant travailler pour deux. Or,
-elle était incapable de cette vilenie.</p>
-
-<p>Elle dissimulait pour lui, à qui elle
-voulait épargner un chagrin, non pour
-elle qui, ayant découvert où était la
-vérité, n’éprouvait nul remords, mais
-seulement une joie très douce : celle
-que procure la satisfaction du devoir
-accompli.</p>
-
-<p>Bien qu’elle eût adopté cet extérieur
-hautain, distant, autoritaire qu’exigeait
-sa double qualité de femme
-mariée et de directrice, il subsistait
-beaucoup trop d’humilité en elle pour
-qu’elle attachât de l’importance au
-prêt tri-hebdomadaire de ce corps
-innombrablement loué jadis et s’estimât
-coupable envers son mari.</p>
-
-<p>Coupable, elle l’eût été si elle se
-fût donnée pour rien, par amour, par
-caprice, à un homme dont elle se fût
-coiffée.</p>
-
-<p>Mais, puisqu’elle se vendait — et
-très cher — à des indifférents, elle
-était innocente et ne trahissait point
-la foi jurée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille avait même la certitude,
-tant sa conscience était en repos,
-tant elle croyait connaître l’âme
-d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
-elle si, écoutant la voix de l’orgueil
-qui, parfois, lui parlait ainsi qu’à
-toutes les créatures imparfaites que
-nous sommes, elle devenait un jour
-asses avide de louanges pour se vanter
-de sa nouvelle activité.</p>
-
-<p>Mais elle espérait bien que cette
-voix se tairait longtemps et qu’il lui
-serait permis de continuer, sans en
-être infatuée, d’accroître, par son
-travail personnel, la richesse de la
-famille où Adolphe l’avait admise et
-envers qui elle savait toute l’étendue
-de ses devoirs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Malgré la discrétion de M<sup>me</sup> Bambou,
-ces dames n’avaient pu ignorer
-longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi,
-le samedi, un officier de l’armée britannique
-franchissait le seuil de la
-Maison.</p>
-
-<p>Mais, ayant deviné les raisons
-qui avaient déterminé M<sup>me</sup> Mireille
-à reprendre du service actif, elles l’estimaient
-davantage.</p>
-
-<p>Bien qu’elles eussent peut-être été
-fondées à lui reprocher de les avoir
-frustrées de clients riches et généreux,
-qui, sans doute, se fussent accordés
-avec trois d’entre elles si Madame
-ne les avait accueillis, jamais,
-ni par leurs paroles, ni par leur attitude,
-elles ne marquèrent de ressentiment.</p>
-
-<p>Elles montraient tant de réserve,
-elles jouaient l’ignorance avec tant
-d’application, et, alors que d’autres,
-à leur place, eussent profité des circonstances
-pour se relâcher, elles continuaient
-de travailler avec tant de
-stricte gravité, que, parfois, M<sup>me</sup> Mireille,
-qui, cependant, ne nourrissait
-aucune illusion, pouvait se demander
-si, vraiment, son secret était connu.</p>
-
-<p>— Elles sont délicates et parfaites,
-disait-elle.</p>
-
-<p>Et la façon dont son personnel
-se comportait avec elle la consolait,
-dans une certaine mesure, des nouveaux
-soucis qui, depuis quelques semaines,
-l’avaient assaillie.</p>
-
-<p>Ces soucis, qui étaient de deux ordres,
-M. Adolphe les lui causait.</p>
-
-<p>Toujours, il pensait à ce fils que sa
-femme ne lui donnait pas, à ce fils
-qu’il désirait si obstinément pour que
-son nom se perpétuât, pour que la
-famille continuât de régner sur la
-Maison.</p>
-
-<p>Lorsqu’il parlait maintenant de cet
-enfant, ce n’était plus, comme naguère,
-avec attendrissement, mais
-avec nervosité, irritabilité. Très vite,
-il devenait amer et même, parfois,
-proférait une menace :</p>
-
-<p>— Je te dis que je veux un garçon,
-un Rabier… et que je l’aurai !… De
-toi ou d’une autre !… Si tu ne te décides
-pas, un de ces jours, j’en fais
-un à la première venue… et je le reconnais !
-Alors, on verra bien !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille était meurtrie. Mais,
-se rappelant ce que lui avait prédit
-Casi en regardant palpiter la flamme
-de la bougie, elle restait inébranlable
-dans sa décision de n’accepter jamais
-plus la maternité.</p>
-
-<p>Et ce n’était pas tout : une fois encore,
-les affaires périclitaient.</p>
-
-<p>Si l’on ne pouvait dire que cette
-situation fût imputable à M. Adolphe,
-du moins s’expliquait-elle par la présence
-constante d’un grand mutilé
-dans la Maison dont, peu à peu, à
-cause de cette présence, notables et
-civils riches s’étaient écartés.</p>
-
-<p>Beaucoup d’entre eux, qui, étant
-d’âge à être mobilisés, avaient pourtant
-réussi à passer à travers les
-mailles des filets qu’aux applaudissements
-des vieillards sanguinaires on
-traînait alors périodiquement sur la
-France afin d’y pêcher tout ce qui
-jouissait d’assez de jeunesse, de force
-et de santé pour mériter d’être envoyé
-au carnage, beaucoup d’entre eux
-éprouvaient un malaise, lorsque, venant
-au 17 dans le dessein de s’y
-dissiper, ils se trouvaient face à face
-avec M. Adolphe.</p>
-
-<p>Ce colosse, vêtu de gabardine, qui,
-lui, connaissait l’enfer loin de quoi
-ils avaient réussi à se tenir, où il avait
-troqué ses yeux contre une médaille
-et une croix, et qui, après avoir
-étonné par sa sérénité, se montrait
-souvent taciturne et parfois irascible,
-se dressait maintenant comme un
-reproche devant ses hôtes.</p>
-
-<p>Même silencieux, il leur disait que,
-là-bas, sur des kilomètres, la terre
-était farcie, fourrée, bourrée de morts,
-que, dans des centaines d’hôpitaux,
-des hommes qui, en réalité, n’avaient
-pas plus de raisons qu’eux-mêmes
-d’être des suppliciés, souffraient et
-mouraient, que, sur toute l’étendue
-du territoire, une multitude de victimes
-pleuraient pour leurs membres
-perdus, leurs corps désarticulés par la
-mutilation ou ruinés par la maladie.</p>
-
-<p>Et, lorsqu’il parlait, racontait ce
-qu’il avait vu, — du temps qu’il pouvait
-encore voir ! — le son de cette
-voix leur était insupportable.</p>
-
-<p>— Il nous embête, celui-là, avec ses
-croix et ses discours, pensaient-ils. On
-ne vient tout de même pas au bobinard
-pour y recevoir des leçons !</p>
-
-<p>Ils vidaient rapidement leurs verres
-et se retiraient.</p>
-
-<p>D’autres, dont les fils ou les gendres
-étaient au front et qui allaient chercher
-au 17 l’oubli de leurs angoisses
-paternelles, en ressortaient, aussitôt
-qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec
-l’effroi d’apprendre un malheur, lorsqu’ils
-rentreraient chez eux.</p>
-
-<p>Hommes jeunes ou déjà sur l’âge,
-qui avaient participé à la démonstration
-de sympathie dont le héros de
-la rue des Trois-Raisins avait été l’objet
-lors de son retour ou s’y étaient
-associés par la pensée, tous, maintenant,
-désertaient l’établissement où,
-seul, l’élément militaire continuait de
-fréquenter.</p>
-
-<p>Sans pouvoir s’en expliquer la cause,
-M. Adolphe constata ces désertions.
-De même, il constata le fléchissement
-des recettes.</p>
-
-<p>— Il y a quelque chose, disait-il
-parfois à M<sup>me</sup> Mireille, quelque chose
-qui ne va pas.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille ne savait que trop
-ce qui n’allait pas et pourquoi, en dépit
-du sacrifice qu’elle avait fait, dans
-le dessein de la fixer, la fortune, une
-fois encore, se détournait d’eux. Pour
-ne point le dire ou éclater en sanglots,
-elle se mordait les lèvres.</p>
-
-<p>Souvent, il ajoutait :</p>
-
-<p>— Et puis, tu ne surveilles pas ton
-monde. Je suis sûr que tu te laisses
-gruger.</p>
-
-<p>Malgré l’injustice du reproche, elle
-ne répondait pas. Mais, loin de l’apaiser,
-ce silence irritait son mari dont
-l’humeur, si égale naguère, s’aigrissait
-au point que, parfois, il lui arrivait
-de molester ou d’injurier les clients.</p>
-
-<p>— Si ça continue, nous ne reviendrons
-plus, lui avait dit une fois l’un
-d’eux.</p>
-
-<p>Sous un tel outrage à sa personne,
-à sa qualité de mutilé, à son nom,
-à sa Maison, M. Adolphe s’était dressé
-terrible : front livide, lèvres tremblantes,
-mains crispées.</p>
-
-<p>— Mais foutez donc le camp tout
-de suite, nom de Dieu, foutez le camp !…
-Tous !… Tous !… Tous !…</p>
-
-<p>Pour le faire taire, pour le calmer,
-M<sup>me</sup> Mireille s’était jetée sur lui qu’elle
-croyait devenu dément. Il l’avait saisie
-par les poignets et, visage contre
-visage, lui avait crié :</p>
-
-<p>— Toi !… Toi !… Je commence à
-en avoir assez, tu sais ! Je finirai par
-te crever !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille avait blêmi, ces dames
-avaient échangé des regards, le salon
-s’était vidé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Un lundi matin, M. Adolphe dit
-à sa femme :</p>
-
-<p>— Le piano est faux, il faut commander
-l’accordeur pour cet après-midi,
-vers quatre heures.</p>
-
-<p>Le garçon, par qui M<sup>me</sup> Mireille envoya
-chercher l’homme de l’art, rapporta
-sa réponse : occupé toute la journée,
-il ne pouvait venir que le lendemain
-ou le surlendemain.</p>
-
-<p>M. Adolphe réfléchit, compta sur
-ses doigts.</p>
-
-<p>— Qu’on y retourne, ordonna-t-il
-d’une voix impérieuse, et qu’on lui
-dise que je l’attends sans faute jeudi
-à la même heure. Je ne veux de lui
-ni demain, ni après.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Mireille n’avait jamais discuté
-aucune des décisions de son mari. Elle
-dépêcha de nouveau le garçon.</p>
-
-<p>Cette fois, la réponse fut conforme
-au désir du maître.</p>
-
-<p>— Nous réglerons donc cette affaire-là
-jeudi sur le coup de quatre heures,
-prononça-t-il.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>L’accordeur fut exact.</p>
-
-<p>Il prit possession du tabouret que
-M. Adolphe lui céda, mit un diapason
-entre ses dents et commença d’éprouver
-chaque note.</p>
-
-<p>Ponctuel comme s’il se fût agi d’une
-affaire de service, le capitaine William-George
-Ellis, dont c’était le jour, survint
-peu après.</p>
-
-<p>Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire
-vêtue d’une seule tunique de gaze,
-très courte, sans manches, et de bas
-verts, la négresse était assise, cigarette
-aux lèvres, devant un cahier de
-chansons qu’elle feuilletait. En reconnaissant
-le pas de l’Anglais, elle se
-leva, sourit et, selon le protocole établi,
-monta avec lui.</p>
-
-<p>M. Adolphe n’écoutait plus les
-sons émis par l’instrument. Il tendait
-l’oreille vers l’escalier dont chaque
-marche sonnait sous le martèlement
-de la mule de M<sup>me</sup> Bambou et gémissait
-sous la botte de l’officier.</p>
-
-<p>A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle
-se referma. Tout bruit cessa.</p>
-
-<p>M. Adolphe croisa les bras, emplit
-d’air sa poitrine et dit à l’accordeur :</p>
-
-<p>— Maintenant, jouez la <i>Valse des
-Roses</i> un peu <i lang="it" xml:lang="it">forte</i>, sans arrêt, jusqu’à
-ce que je revienne… Et quoi
-qu’il arrive ne vous occupez de rien.
-C’est pour faire une blague !</p>
-
-<p>Il enleva ses bottes qu’il jeta sous
-une banquette, et, mains en avant,
-traversa le salon en fredonnant :</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens avec moi, pour fêter le printemps,</div>
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses…</div>
-</div>
-
-</div>
-<p class="noindent">puis s’engagea dans l’escalier, dont
-il saisit fortement la rampe.</p>
-
-<p>Opérant sur celle-ci des tractions
-successives, il touchait à peine les
-marches qui ne craquaient pas plus
-que si un enfant allant pieds nus les
-eût foulées.</p>
-
-<p>M. Adolphe arriva sur le palier au
-moment que M<sup>me</sup> Bambou le traversait.</p>
-
-<p>En apercevant ce colosse médaillé,
-aux paupières closes, qui allait en
-chaussettes dans l’étroit espace où il
-avait réussi à venir, à la manière d’un
-chat, elle accrocha ses ongles à ses
-dents qui se heurtaient et s’aplatit
-contre une cloison.</p>
-
-<p>Les yeux agrandis, les jambes tremblantes,
-elle haletait.</p>
-
-<p>Et son épouvante s’accroissait de
-cette circonstance : dans le salon
-elle entendait jouer, comme si c’eût
-été par lui-même, la langoureuse
-musique dont l’homme qui était là,
-devant elle, aimait à bercer son inaction
-de l’après-midi.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou n’était pas très éloignée
-de supposer qu’il y avait de la
-sorcellerie dans tout cela et que son
-patron, dont les mains, qui continuaient
-de ramer, atteignirent le mur,
-glissèrent dessus et s’arrêtèrent sur
-une porte, avait le pouvoir de se
-dédoubler.</p>
-
-<p>Puis elle vit ceci :</p>
-
-<p>M. Adolphe sortir un pistolet automatique
-de la poche de sa vareuse,
-l’armer, chercher de nouveau la porte,
-la caresser jusqu’à ce qu’il eut trouvé
-le bouton qu’il tourna et qui grinça.</p>
-
-<p>Mais l’huis résista : le verrou avait
-été poussé à l’intérieur. Une voix féminine,
-la voix de M<sup>me</sup> Mireille, s’éleva
-courroucée.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
-
-<p>M. Adolphe eut un rire muet.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ? répéta la
-voix. Qui est là ?</p>
-
-<p>Reculant d’un pas, puis faisant
-une flexion sur les jarrets, puis donnant
-de l’épaule dans la porte qui
-céda sous la violence du choc,
-M. Adolphe fut projeté plutôt qu’il
-n’entra dans la chambre.</p>
-
-<p>— C’est moi ! dit-il.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bambou avait bondi dans l’escalier.
-Quatre détonations qu’elle entendit
-coup sur coup précipitèrent son
-élan.</p>
-
-<p>Sa tunique de gaze s’étant accrochée
-à un barreau, elle se crut poursuivie,
-poussa un cri de bête traquée,
-arracha de son corps l’étoffe légère,
-sauta les marches qui la séparaient
-encore du salon où elle arriva nue,
-hurlante, les yeux fous, les cheveux
-en désordre.</p>
-
-<p>Fidèle à la consigne qu’il avait reçue,
-croyant que la tumultueuse entrée
-de cette négresse frénétique, vêtue
-de bas vert-pomme, faisait partie
-de la blague annoncée, l’accordeur
-continuait de jouer</p>
-
-<div class="flex">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
-</div>
-
-</div>
-<p>M<sup>me</sup> Lucie rentrait de la ville.
-M<sup>me</sup> Bambou tomba dans ses bras.</p>
-
-<p>— M. Adolphe vient de tirer sur
-M<sup>me</sup> Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
-dans ma chambre.</p>
-
-<p>Puis elle s’évanouit.</p>
-
-<p>La cousine la poussa sur une banquette :</p>
-
-<p>— Arrêtez donc votre musique à
-la noix, vous, nom de Dieu ! cria-t-elle.
-Et occupez-vous de Madame.</p>
-
-<p>Elle se précipita dans l’escalier.</p>
-
-<p>L’accordeur comprit que, décidément,
-il devait se passer des événements
-exceptionnels. Il termina la
-phrase commencée, rabattit le couvercle
-du piano, fit pivoter son tabouret,
-enleva ses lunettes et considéra
-le corps de bronze qui se tordait sur
-la peluche saumon de la banquette.</p>
-
-<p>— Encore que cette personne de
-couleur soit déparée par des seins un
-peu flasques, elle est assez harmonieuse
-de formes, remarqua-t-il.</p>
-
-<p>Il était fort intéressé par le spectacle
-qui lui était offert, peu ému et
-très perplexe quant aux services qu’il
-pouvait rendre à cette femme dont
-les yeux étaient blancs, les mâchoires
-serrées, qui émettait des cris stridents
-et se retournait les ongles en cardant
-de la si belle peluche.</p>
-
-<p>A tout hasard, il la gifla avec force
-cinq ou six fois et constata qu’il éprouvait
-un certain plaisir à appliquer
-ce traitement.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— En voilà une brute !</p>
-
-<p>— Il tape comme un sourd !</p>
-
-<p>— Voulez-vous la laisser tranquille !</p>
-
-<p>— Il va lui casser les dents, ma petite !</p>
-
-<p>L’accordeur fit volte-face : huit
-femmes aux cheveux enguirlandés de
-faux géraniums, de faux myosotis, de
-fausses capucines, et qui étaient nues
-sous des tuniques de gaze, de mousseline
-ou de surah, se trouvaient devant
-lui.</p>
-
-<p>Au bruit des détonations, elles
-avaient quitté leurs chambres en hâte
-et, se bousculant, étaient descendues
-au salon afin de s’enquérir de ce qui
-se passait.</p>
-
-<p>Bien qu’elles fussent de volumes,
-de teints, de types différents, l’accordeur
-les estima également désirables
-et se félicita que la saison de
-l’amour fût, depuis longtemps déjà,
-terminée pour lui, car il eût été fort
-embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une
-d’elles.</p>
-
-<p>— Mesdames !… Mes hommages !…
-prononça-t-il en s’inclinant.</p>
-
-<p>— On s’en fout de vos hommages,
-répliqua M<sup>me</sup> Carmen qui l’écarta pour
-s’occuper de M<sup>me</sup> Bambou.</p>
-
-<p>Il faut croire que l’intervention dont
-la négresse venait d’être l’objet était
-parfaitement appropriée à son cas,
-puisque son corps, raidi tout à l’heure,
-se détendait, puisque ses mains cessaient
-de griffer et ses jambes de s’agiter,
-puisque, enfin, ses yeux avaient
-perdu leur aspect effrayant et pris
-une expression de douceur et de puéril
-étonnement pour regarder le visage
-de la compagne penchée sur elle.</p>
-
-<p>— Tu me reconnais, mon noiraud ?
-demanda M<sup>me</sup> Carmen avec sollicitude.</p>
-
-<p>— Oui, répondit M<sup>me</sup> Bambou en
-sanglotant à petits coups dans la saignée
-de son bras replié. J’ai froid,
-ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Elle grelottait.</p>
-
-<p>Heureux de démontrer que, malgré
-les apparences selon quoi on venait
-de le juger peut-être un peu légèrement,
-son âme n’était pas tout à fait
-insensible, l’accordeur étendit avec
-beaucoup de soin son pardessus sur la
-négresse.</p>
-
-<p>Considérant tour à tour M<sup>me</sup> Bambou
-et le vieil homme, ces dames ne parvenaient
-point à établir une corrélation
-entre la scène dont elles venaient
-d’être témoins et les détonations qu’elles
-avaient entendues.</p>
-
-<p>Elles échangeaient des regards interrogateurs,
-des hochements de tête,
-des haussements d’épaules, des gestes
-par quoi chacune exprimait à la fois
-son ignorance et son désir d’entendre
-sa compagne émettre une hypothèse
-qu’elle-même ne voulait pas prendre
-la responsabilité de formuler.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?…
-Qui a tiré ? Y a-t-il quelqu’un de
-blessé ? demanda M<sup>me</sup> Joujou à la
-négresse.</p>
-
-<p>Mais celle-ci continua de pleurer et
-ne répondit pas.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Une sorte de hululement vint de
-l’escalier. Toutes les têtes se tournèrent
-vers la porte.</p>
-
-<p>Paupières gonflées, visage tuméfié
-et verni par les larmes, poitrine secouée
-de sanglots, M<sup>me</sup> Lucie parut.</p>
-
-<p>On s’élança vers elle. Elle fit effort
-pour reprendre son souffle.</p>
-
-<p>— Madame est morte, réussit-elle
-à articuler.</p>
-
-<p>Ces dames comprirent. Toutes poussèrent
-le même cri suivi de lamentations
-semblables à celles, qu’en Orient,
-les pleureuses juives modulent sur les
-tombeaux.</p>
-
-<p>— Et l’Angliche ? demanda M<sup>me</sup> Andrée.</p>
-
-<p>— Lui ? Crevé !</p>
-
-<p>— Et M. Adolphe ?</p>
-
-<p>— Il a jeté son revolver dans un
-coin et maintenant… maintenant, il
-est étendu par terre, à côté des deux
-cadavres… Il pleure !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Zizi apporta une chaise, M<sup>me</sup> Lucie
-s’y laissa tomber. Elle posa les
-coudes sur la table, cacha son visage
-dans ses mains.</p>
-
-<p>Entre deux hoquets, elle disait d’une
-voix brisée ;</p>
-
-<p>— Quand on pense qu’il l’a tuée !…
-Tuer une femme comme ça !… Une
-femme qui a tenu la Maison tout le
-temps qu’il a été là-bas… qui avait
-l’œil à tout… qui l’aimait comme on
-n’aime pas quelqu’un !</p>
-
-<p>« Une femme qui était sérieuse et
-dévouée et toujours à l’ouvrage… Qui
-ne savait qu’inventer pour augmenter
-les bénéfices, même qu’elle avait
-trouvé le moyen de faire payer une
-taxe de luxe aux clients !… Et maintenant,
-la voilà morte… elle qui aurait
-fait la fortune de son mari et de
-sa fille… Pauvre Mireille !…</p>
-
-<p>« C’est pas juste !… Non, c’est pas
-juste, car, par le fait, c’est pour lui
-et pour la petite qu’elle avait repris
-le peignoir trois après-midi par semaine. »</p>
-
-<p>Elle suffoqua sous son chagrin et
-poursuivit :</p>
-
-<p>— Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle
-pas prévenu ? Pourquoi ne lui avait-elle
-pas fait toucher les billets qu’elle
-recevait… Il ne se serait pas forgé des
-idées, cet homme… Il n’aurait pas cru
-que c’était pour le plaisir de la chose…</p>
-
-<p>— Trop bonne, dit M<sup>me</sup> Andrée.</p>
-
-<p>— Trop délicate dans ce qu’elle
-était, dit M<sup>me</sup> Joujou.</p>
-
-<p>— Voilà où ça mène, constata M<sup>me</sup>
-Zizi.</p>
-
-<p>— Sainte Mireille ! murmura M<sup>me</sup> Carmen
-en joignant les mains.</p>
-
-<p>Assises sur les chaises, les banquettes,
-les tables, elles sanglotaient…</p>
-
-<p>La nuit tombait dans le salon.</p>
-
-<p>L’accordeur reprit son pardessus et,
-marchant sur la pointe des pieds, se
-retira.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Vingt-quatre heures se sont écoulées.
-La Maison est fermée.</p>
-
-<p>Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare
-des logis où la mort vient de passer.
-M<sup>me</sup> Lucie qui ne peut, encore
-qu’elle le souhaite sincèrement, se défendre
-de songer à son propre avenir
-et se consacrer tout entière à la douleur,
-règne, dolente, silencieuse et hagarde,
-sur ces dames.</p>
-
-<p>Celles-ci, après avoir poussé tant de
-cris, versé tant de larmes, échangé
-tant de réflexions, n’ont plus de pensées,
-ni de paroles. Reprises par leur
-fatalisme, il semble même que la force
-d’avoir du chagrin les ait abandonnées.</p>
-
-<p>Inactives et sordides, elles errent,
-du salon à leurs chambres, où elles s’occupent
-à réunir les quelques pauvres
-objets qui leur appartiennent en
-propre, qu’elles ont apportés lors de
-leur entrée au 17 et qu’elles vont remporter
-puisque, demain, il leur faudra
-partir…</p>
-
-<p>Hier, après le drame, la police, à
-qui M<sup>me</sup> Lucie dépêcha son frère dès
-qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée.
-Elle a emmené M. Adolphe, harcelé
-le personnel de questions, mis les
-scellés sur la chambre de M<sup>me</sup> Bambou
-après avoir fait réparer la porte par
-un menuisier.</p>
-
-<p>Puis, le soir, la foule ayant été chassée
-de la rue où, devant chaque maison,
-les dames formaient des groupes
-bariolés et commentaient l’événement,
-le corps de M<sup>me</sup> Mireille fut
-chargé sur une voiture de l’hôpital
-civil pendant que celui du capitaine
-William-George Ellis était emporté
-par une ambulance automobile de l’hôpital
-anglais.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, une infirmière
-de la Maternité, munie d’un ordre du
-Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée
-qui, déjà, sommeillait dans
-le berceau où, depuis un siècle, tous
-les bébés Rabier avaient dormi et qui
-ne s’éveilla point.</p>
-
-<p>Dès qu’elles furent avisées qu’un officier
-des Armées de Sa Majesté avait
-été assassiné en un lieu où, à moins
-de vouloir offenser tout l’Empire, nul
-ne saurait soutenir qu’un gentleman
-ait jamais mis les pieds, les autorités
-militaires britanniques, concluant à
-un guet-apens, exigèrent de mener
-l’enquête en même temps que la police
-française.</p>
-
-<p>Elles placèrent devant la porte du
-17, avec mission de ne laisser entrer
-ni sortir personne, deux gendarmes
-blonds armés du revolver et de la cravache
-de cuir, vêtus de kaki et portant
-le brassard rouge marqué des
-deux initiales noires M. P.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, toute la matinée, tout
-l’après-midi, des curieux, parmi lesquels
-officiers et soldats anglais en
-grand nombre montraient, par leur
-attitude, qu’ils partageaient l’opinion
-du Commandement quant aux
-circonstances ayant entouré le meurtre
-du capitaine William-George Ellis, ont
-continué de défiler dans la rue.</p>
-
-<p>Regards levés vers les volets fermés,
-ils commentaient avec passion l’événement.
-Les dames portières des autres
-maisons leur fournissaient avec volubilité
-et abondance des détails dont
-ils se montraient friands et que, grisées
-par leur propre éloquence, elles
-inventaient du reste à mesure.</p>
-
-<p>Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins
-où règne la nuit, où les lanternes
-grillagées plaquent, çà et là,
-des taches rouges, les hommes se
-meuvent comme des ombres.</p>
-
-<p>De cette foule enfiévrée monte un
-brouhaha confus, fait de conversations,
-de bribes de chansons, de sifflets,
-d’exclamations et d’appels lancés par
-la voix tentatrice des portières promettant
-mille délices à ceux qui pénétreront
-dans les eldorados dont elles
-ont la garde.</p>
-
-<p>Un bruit de moteur et de ferrailles
-secouées couvre tous les autres : un
-camion automobile de l’armée britannique,
-chargé de soldats, vient de
-s’arrêter perpendiculairement à la rue
-de façon à en obstruer l’issue.</p>
-
-<p>Les hommes sautent sur le pavé
-où sonnent les fers de leurs talons.
-Autant qu’on peut en juger, ils sont
-une trentaine.</p>
-
-<p>Les voici alignés sur deux rangs.
-Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
-avancent lourdement dans la rue au
-pas cadencé.</p>
-
-<p>Des cris de surprise, suivis de cris
-d’effroi, partent de la foule, qui, dans
-un grand bruit de semelles cloutées
-raclant le sol, disparaît comme si,
-d’une seule soufflée, un vent violent
-l’avait emportée jusqu’à l’autre extrémité
-de la rue.</p>
-
-<p>Les dames portières rentrent dans
-les maisons, poussent les verrous.
-Les lumières s’éteignent dans les lanternes.</p>
-
-<p>Les soldats continuent d’avancer.
-Sans un mot, sans un cri, ils se
-jettent sur les deux M. P. en faction
-et les désarment.</p>
-
-<p>Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre
-eux qui portent sur leurs épaules une
-poutre de chêne sont démasqués. Ils
-font face au 17.</p>
-
-<p>Quelqu’un siffle, en deux temps,
-entre ses dents. Sur ce rythme, le
-bélier frappe la porte blindée qui
-résonne, geint, craque, s’abat.</p>
-
-<p>Des hurlements de démentes s’élèvent
-dans la maison où soudain, on
-le discerne entre les lames des persiennes,
-les lumières sont éteintes.</p>
-
-<p>Un commandement :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Light !</span></p>
-
-<p>Quatre torches s’allument. Chaque
-homme tire une lampe électrique de
-sa poche et la Maison absorbe les
-trente soldats de Sa Majesté.</p>
-
-<p>Quand ils paraissent dans le salon,
-ils sont accueillis par le cri de « Vive
-l’Angleterre » poussé par un personnage
-qu’ils ne s’attendaient point à
-trouver là.</p>
-
-<p>Cheveux mêlés, teint cuit, barbe
-non faite, moustache tombante, œil
-éteint, le quidam ricane, se dandine
-et, pour se maintenir en équilibre,
-s’accroche à une table.</p>
-
-<p>— Vive l’Angleterre ! répète-t-il
-avec difficulté. Vivent les soldats de
-la noble Angleterre !</p>
-
-<p>C’est, en personne, le frère de
-M<sup>me</sup> Lucie.</p>
-
-<p>Depuis des mois qu’il tient, dans
-la Maison, l’emploi de portier, qu’il
-est soumis à la triple surveillance de
-sa sœur, de M<sup>me</sup> Mireille et de
-M. Adolphe, il n’a jamais pu boire à
-sa soif.</p>
-
-<p>Il a donc profité du désarroi qui,
-depuis hier soir, règne au 17, pour
-rattraper le temps perdu et consommer,
-en une seule fois, la quantité de
-liquide dont il fut frustré.</p>
-
-<p>— J’ai royalement bu ! murmure-t-il,
-sur le ton de la confidence. Royalement
-bu !… Et ce qu’il y a de rigolo,
-c’est que personne ne s’en est aperçu !…
-Un autre, à ma place, serait saoul…
-Moi pas !…</p>
-
-<p>Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis,
-se touchant le front comme s’il venait
-de retrouver le fil de ses pensées :</p>
-
-<p>— J’ai rudement sommeil !… Alors,
-je vous souhaite le bonsoir, les gars !</p>
-
-<p>Il pose l’index sur ses lèvres.</p>
-
-<p>— Surtout n’allez pas raconter à
-Lucie que vous m’avez rencontré… Elle
-me chercherait des raisons.</p>
-
-<p>Ayant dit, il s’écroule et instantanément
-s’endort.</p>
-
-<p>Les soldats le poussent sous une
-banquette et se mettent en quête de
-ces dames.</p>
-
-<p>Ils n’ont pas besoin de les chercher
-longtemps.</p>
-
-<p>Il leur suffit de monter à l’étage,
-d’enfoncer les portes à coups d’épaules
-ou de bottes pour les trouver pâles,
-tremblantes, claquant des dents, debout
-devant leurs lits.</p>
-
-<p>Qu’importe si, en cette nuit qui est
-pour elles nuit de chômage forcé,
-elles ne sont ni lavées, ni peignées ?
-Qu’importe si elles ont de gros bas
-de coton, des savates éculées, des
-peignoirs de pilou constellés de
-taches ?</p>
-
-<p>Les guerriers sont gens d’appétits
-robustes. Ceux-ci le prouveraient s’il
-en était besoin.</p>
-
-<p>Ils font magnifiquement leur métier
-d’hommes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie qui, en sa qualité de cousine
-et de sous-maîtresse, a essayé de
-leur résister, est la proie de quatre
-gaillards bien décidés à lui faire payer
-cher son indocilité.</p>
-
-<p>L’un a saisi à pleine main sa chevelure
-qu’il a roulée autour de son
-poignet pour ne pas perdre la prise.</p>
-
-<p>Deux autres lui tiennent les bras,
-le quatrième les jambes et c’est ainsi
-qu’on la descend au salon où l’électricité
-a été donnée ainsi qu’aux plus
-beaux soirs.</p>
-
-<p>Entre les mèches qui pleurent sur
-son visage, elle voit toutes ces dames,
-nues comme elle, aux mains de soldats
-qui les immobilisent sur les banquettes
-pour permettre à leurs camarades,
-qu’ils relèveront tout à l’heure,
-d’user d’elles.</p>
-
-<p>Cris de triomphe, vivats, applaudissements
-et rires se mêlent aux
-cris de douleur, aux exclamations rageuses,
-aux sanglots des patientes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lucie est assise sur une table.
-On l’y renverse. Par les cheveux, les
-mains et les pieds, on l’y maintient.
-On danse, on chante, on vocifère, on
-siffle autour d’elle. Et elle subit tant
-d’assauts que, malgré son habitude
-et sa vigueur, elle s’évanouit.</p>
-
-<p>On la fait glisser sur le marbre. Elle
-tombe sur la banquette.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Andrée, puis M<sup>me</sup> Carmen, puis
-M<sup>me</sup> Bambou, puis M<sup>me</sup> Zizi subissent
-la même épreuve jusqu’à l’évanouissement.</p>
-
-<p>Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs ?
-Et, partant, ne convient-il pas
-qu’ils s’amusent à établir laquelle de
-ces femmes fournira la plus longue
-carrière avant de perdre connaissance ?</p>
-
-<p>Honneur et gloire à la race blonde !
-C’est M<sup>me</sup> Joujou qui est <span lang="en" xml:lang="en">recordwoman</span>.</p>
-
-<p>La meute bat des mains, trépigne,
-siffle, chante devant ce corps blafard,
-aux monstrueuses boursouflures,
-devant ce corps inerte qui, sur le
-marbre blanc, semble celui d’une bête
-morte, tuée pour la boucherie et qu’on
-va dépecer.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span> scande un des
-soldats.</p>
-
-<p>Tous, détachant chaque syllabe du
-ban, répètent en chœur :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span></p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Who is all right ?</span> interroge le
-premier.</p>
-
-<p>— Djoudjou !</p>
-
-<p>Alors, le chef de ban bat la mesure
-et, par trois fois, une immense acclamation
-roule :</p>
-
-<p>— Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !…
-Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !… Hipp
-Hipp ! Hipp ! Hurrah !…</p>
-
-<p>Le frère de M<sup>me</sup> Lucie se réveille.
-Il réussit à se dégager, rampe sur le
-sol, s’assied, jambes écartées, au milieu
-du salon, passe sur son visage
-verni de sueur ses mains chargées de
-poussière.</p>
-
-<p>Les soldats applaudissent.</p>
-
-<p>Le succès qu’on lui fait le flatte.
-Il salue gracieusement, multiple les
-sourires, envoie des baisers, et apercevant
-tout à coup les corps des
-pensionnaires étendus çà et là, pousse
-des gloussements de joie en se frappant
-sur les cuisses.</p>
-
-<p>— Alors, les gars, alors les Alliés,
-c’est la nouba à ce que je vois, la
-grande nouba, s’écrie-t-il.</p>
-
-<p>Il demande à boire.</p>
-
-<p>Comme on ne comprend pas, il fait
-le geste de porter un verre à ses lèvres.
-On lui passe une bouteille. Il s’y
-abreuve avec avidité, puis, aux applaudissements
-renouvelés de l’assistance
-que cet intermède a divertie, il reprend
-son mouvement de reptation
-et disparaît de nouveau sous la banquette
-en hurlant :</p>
-
-<p>— Vive l’Angleterre !</p>
-
-<p>La troupe compte un musicien. Il
-s’assied devant le piano, et voici le
-<i lang="en" xml:lang="en">God save the King</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">Tipperary</i> et
-le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i>.</p>
-
-<p>Un autre prend possession de l’étagère
-aux liqueurs. Il tend à ses camarades
-des verres à bière pleins de
-rhum, de cognac, de chartreuse, de
-kummel, de curaçao.</p>
-
-<p>Trois sergents, qui ont exploré la
-cave, arrivent chargés de paniers.</p>
-
-<p>— Tchampeine ! crient-ils.</p>
-
-<p>On les acclame. L’alcool contenu
-dans les verres est versé sur les corps
-de ces dames. Les bouteilles passent de
-mains en mains, comme des briques
-lancées par des maçons faisant la
-chaîne. Les bouchons sautent. Le vin
-s’échappe des goulots. Des bouches
-le happent.</p>
-
-<p>Et quand le flacon est vide, on le
-jette dans une glace, dans le lustre,
-ou bien on en martèle les touches du
-piano.</p>
-
-<p>Car l’heure n’est plus à la musique,
-ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
-rires.</p>
-
-<p>L’heure est à la force !</p>
-
-<p>Comme s’ils obéissaient à un signal,
-les hommes se lèvent. Beaucoup sont
-très rouges, quelques-uns très pâles.
-Ils chancellent. Mais il leur reste
-assez d’équilibre pour gravir l’escalier
-à la course, se répandre dans
-les chambres, en ouvrir fenêtres et
-persiennes, faire passer dans la rue
-meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore
-et accessoires de toilette — tout
-ce qu’ils peuvent atteindre.</p>
-
-<p>Ils redescendent dans le salon empuanti
-d’alcool, de fumée et de vin,
-dans le salon où tout est détruit.</p>
-
-<p>Tout ? Non ! Il y a encore le piano
-et les tables de marbre.</p>
-
-<p>Un piano, ça se renverse. Et l’on
-danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
-Des tables de marbre ? Il suffit de les
-basculer sur le sol carrelé pour qu’elles
-s’y brisent.</p>
-
-<p>Voilà qui est fait ! Et proprement
-et rapidement fait !</p>
-
-<p>Les vainqueurs quittent la Maison.
-Ils butent sur le tas de meubles brisés
-et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.</p>
-
-<p>Une voix commande :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Oil !</span></p>
-
-<p>Les deux conducteurs de camion
-surviennent, porteurs de bidons de
-pétrole qu’ils éventrent à coups de
-couteau. Le liquide se répand sur le
-bois, les matelas, la lingerie qu’une
-torche enflamme.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Hurrah !</span></p>
-
-<p>La vieille Angleterre qui, jamais,
-n’a pardonné une offense, qui, jamais,
-n’a manqué de châtier durement ceux
-qui attentèrent à son renom ou à ses
-biens, vient de venger le capitaine
-William-George Ellis.</p>
-
-<p><span lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia !</span></p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Et maintenant ?…</p>
-
-<p>Maintenant, M. Adolphe appartient
-à la justice.</p>
-
-<p>Elle peut le frapper ou l’absoudre,
-qu’importe !</p>
-
-<p>Privé de son Antigone, jamais il
-ne rentrera au 17 où, pendant plus
-de cent ans, les siens ont si rudement
-peiné pour acquérir une honnête
-aisance, où il était fondé à espérer
-que, grâce à la guerre longue, il aurait
-l’orgueil, lui, premier de sa race,
-d’asservir la fortune, où, enfin, un
-fils né de sa chair lui aurait succédé.</p>
-
-<p>Les Rabier ont cessé de régner sur
-la Maison…</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br>
-POUR LA COLLECTION</span> « <span class="xsmall">ÉCHANTILLONS</span> »<br>
-<span class="xsmall">LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ<br>
-SUR LES PRESSES<br>
-DE L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE BUSSIÈRE<br>
-SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)</p>
-
-
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
-</body>
-</html>
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Mireille des trois raisins | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+p.noindent { text-indent: 0; }
+
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em small">“ÉCHANTILLONS”<br>
+Romans inédits choisis par Charles OULMONT</p>
+
+<p class="c large b ssf">PIERRE LA MAZIÈRE</p>
+
+<h1 class="ssf">MIREILLE<br>
+DES TROIS RAISINS</h1>
+
+
+<p class="c gap">VALD. RASMUSSEN<br>
+168, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span><br>
+<span class="small">PARIS</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DANS LA MÊME COLLECTION</p>
+
+
+<p class="c">Déjà parus :</p>
+
+<ul>
+<li><b>L’Ombre et l’Amour</b>, par <span class="sc">Francis de Miomandre</span>.</li>
+<li><b>Gamins de Paris</b>, par <span class="sc">Léon Frapié</span>.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">En préparation :</p>
+
+<ul>
+<li><b>La Marieuse</b>, par <span class="sc">Charles-Henry Hirsch</span>.</li>
+<li><b>L’invalide du cœur</b>, par <span class="sc">Maurice Rostand</span>.</li>
+<li><b>Ne forçons pas notre destin</b>, par <span class="sc">Paul Brulat</span>.</li>
+<li><b>L’Age d’Or</b>, par <span class="sc">Edmond Jaloux</span>.</li>
+<li><b>Mouti, Chat de Paris</b>, par <span class="sc">Charles Derennes</span>.</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c small top4em"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1925, by</span> Vald Rasmussen.<br>
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c b xlarge">Mireille<br>
+des Trois Raisins</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Depuis quatre générations, de père
+en fils, les Rabier régnaient sur la
+Maison.</p>
+
+<p>C’était la plus vaste, la mieux tenue
+de la rue des Trois Raisins.</p>
+
+<p>Fondée par le bisaïeul le jour du
+Sacre de l’Empereur, surélevée d’un
+étage par l’aïeul, embellie par le père
+qui, ayant le goût du faste, avait
+fait exécuter des peintures artistiques
+dans le salon et acheté un piano, elle
+était échue, par voie d’héritage, à
+M. Adolphe.</p>
+
+<p>La discipline y était exacte, la propreté
+méticuleuse, le personnel stylé,
+les boissons de qualité, la clientèle
+choisie.</p>
+
+<p>Le dernier des Rabier n’avait qu’à
+s’y laisser vivre grassement. Son rôle
+consistait à procéder à l’achat des
+liquides, à se mettre au piano pour
+faire danser les visiteurs avec ces dames,
+à pousser le plus possible à la consommation
+de la limonade et si des
+gens turbulents menaient tapage, à
+les déposer proprement dans la rue.</p>
+
+<p>Au reste, le poing de M. Adolphe
+étant connu, non seulement dans la
+ville, mais dans les environs, il était
+bien rare que des perturbateurs franchissent
+le seuil du 17.</p>
+
+<p>Depuis des années, cela n’arrivait
+plus, en somme, que deux fois l’an :
+le jour du tirage au sort et le jour du
+conseil de revision. Mais, en ces circonstances,
+M. Adolphe, sachant ce que
+l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs,
+montrait de l’indulgence à
+l’égard des conscrits.</p>
+
+<p>Il n’intervenait qu’à la toute dernière
+extrémité, lorsque, sous l’influence
+de libations trop nombreuses,
+cette jeunesse promise à l’héroïsme
+prétendait s’y préparer en attaquant
+le matériel.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille, femme de M. Adolphe,
+assumait la gestion de la Maison.</p>
+
+<p>Un lustre et demi durant, elle en
+avait été la pensionnaire la plus sérieuse,
+la plus diligente au travail.</p>
+
+<p>Aussi, quand, à la mort de M. Rabier
+le père, M. Adolphe avait pris
+la suite du commerce, s’était-il conformé
+à la tradition inaugurée par
+le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun
+mâle de la lignée ne s’était soustrait.</p>
+
+<p>Cette tradition exigeait que la plus
+ancienne, la plus entendue de ces dames
+fût promue à la dignité d’épouse et
+se vît confier la charge de Directrice.</p>
+
+<p>M. Adolphe s’y étant soumis comme
+ses ascendants, M<sup>me</sup> Mireille avait revêtu
+l’uniforme dont elle avait vu
+parée chacune de ses maîtresses depuis
+qu’elle appartenait à la carrière
+et que portait avec une particulière
+distinction M<sup>me</sup> Rabier la mère, enlevée
+trois ans auparavant à l’affection
+des siens et à l’estime de ceux
+qui l’avaient connue.</p>
+
+<p>On sait que cet uniforme se compose
+d’une jupe de satin noir, d’un
+corsage de même étoffe et de même
+couleur, corsage échancré afin de corriger
+ce que l’ensemble pourrait présenter
+de trop austère, mais pas assez
+ouvert cependant pour induire le client
+de passage, ou nouvellement arrivé
+dans la ville, à manifester des intentions
+auxquelles, sous peine de perdre
+rang, une directrice ne saurait prêter
+l’oreille.</p>
+
+<p>Quand, la veille de la cérémonie
+nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée
+celle qui, le lendemain, serait son épouse,
+il lui passa au cou, comme symbole de
+la dignité dont elle allait être investie,
+la lourde chaîne d’or jaune ceinte
+par toutes les femmes de la famille
+depuis que l’arrière-grand-père l’avait
+déposée dans la corbeille de mariage
+de la pensionnaire à qui il donnait
+son nom.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille reçut cette relique avec
+une reconnaissance émue. Et comme
+elle était femme de devoir autant
+que femme de cœur, elle forma le vœu
+d’égaler en perfections celles qui en
+avaient été parées.</p>
+
+<p>Encore qu’elle fût dépourvue de
+morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre
+de ses compagnes, elle les licencia.
+Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent.
+Il était logique et conforme
+aux nécessités de la discipline qu’en
+passant à l’honorariat et en devenant
+patronne, M<sup>me</sup> Mireille entendît
+n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».</p>
+
+<p>De même qu’on ne concevrait point
+qu’un officier fût nommé dans le régiment
+où il a servi comme simple soldat,
+ce qui serait l’exposer au tutoiement
+de ses camarades de la veille,
+on ne saurait, à moins d’entamer le
+principe de la hiérarchie, admettre
+qu’une directrice pût subir la familiarité
+de femmes en compagnie de
+qui elle a travaillé.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Mireille voulut que cette
+séparation nécessaire s’opérât de façon
+à laisser bon souvenir à ses anciennes
+amies qui, plus tard, ne le pourraient
+évoquer sans attendrissement.</p>
+
+<p>Le soir du mariage (c’était le dernier
+qu’elles dussent passer dans la
+Maison), elle leur offrit un excellent
+dîner que M. Adolphe et elle-même
+présidaient et auquel assistaient plusieurs
+habitués, choisis parmi les plus
+distingués.</p>
+
+<p>L’Armée, la Magistrature, le Barreau,
+les Lettres, les Arts, l’Administration
+et le Haut Enseignement y
+étaient représentés.</p>
+
+<p>La porte blindée était close, la lanterne
+éteinte.</p>
+
+<p>La table fleurie, chargée de cristaux
+et d’argenterie, avait été dressée dans
+le salon. Toutes les lampes étaient
+allumées.</p>
+
+<p>Sous leurs serviettes, pliées en forme
+de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires
+trouvèrent un petit cadeau.
+Les larmes leur vinrent aux yeux.
+Elles se levèrent pour aller embrasser
+M<sup>me</sup> Mireille qui pleurait en leur
+rendant leurs baisers.</p>
+
+<p>On mangea solidement. On but bien
+et du meilleur. Au dessert, trois de
+ces dames qui, au cours de leur existence
+aventureuse, avaient fait quelques
+stages dans des cafés chantants,
+émurent l’assistance en détaillant des
+romances élégiaques.</p>
+
+<p>Le représentant de la Magistrature
+imita le phoque à ravir, celui du Haut
+Enseignement souleva des acclamations
+en faisant, avec sa bouche, le bruit
+du rabot, de la scie et de la râpe à bois.</p>
+
+<p>On applaudit longuement le Barreau
+en la vénérable personne d’un
+des avocats les plus justement estimés
+du département et qui exécuta la
+danse du ventre avec un talent si
+remarquable que nul ne s’offusqua de
+certains de ses mouvements, peut-être
+exagérément lascifs.</p>
+
+<p>L’Armée brilla, comme de juste, dans
+des exercices de force et d’adresse.</p>
+
+<p>Puis, M. Adolphe se mit au piano
+pour faire danser son monde.</p>
+
+<p>De temps en temps, un couple
+disparaissait. Monsieur et Madame
+feignaient de ne point le remarquer.
+Puisque, ce soir, la Maison
+était fermée, la caisse devrait l’être
+aussi.</p>
+
+<p>Et M. Adolphe qui, dans ses heures
+de vanité, aimait à répéter : « Au 17,
+depuis le Sacre de l’Empereur, pas
+un particulier n’est monté pour rien »,
+M. Adolphe était heureux de penser,
+lorsque ses invités le quittèrent, qu’à
+l’occasion de son mariage, ils avaient
+mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui,
+sans bourse délier.</p>
+
+<p>— Ça nous portera bonheur, avait-il
+dit en pressant la main de M<sup>me</sup> Mireille,
+quand les pensionnaires qui devaient
+prendre un train de nuit furent
+allées chercher leurs valises.</p>
+
+<p>Empaquetées dans de vieux imperméables
+déteints soigneusement boutonnés
+jusqu’au col, coiffées de misérables
+chapeaux datant de plusieurs
+années, gantées de laine noire ou cachou,
+montrant des visages démaquillés,
+livides ou rougeauds, des paupières
+fanées, des lèvres flétries, elles
+étaient maintenant alignées dans le
+salon comme des servantes dans le
+couloir d’un bureau de placement.</p>
+
+<p>Toutes ressentaient une grande
+émotion à se trouver pour la dernière
+fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter
+à jamais, où une partie de leur vie
+s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient
+une soudaine tendresse.</p>
+
+<p>Leurs regards s’attachaient au lustre,
+aux glaces qui en réfléchissaient les
+lumières, aux tables de marbre, aux
+banquettes de peluche, à l’étagère aux
+liqueurs, au piano.</p>
+
+<p>— Allons, allons, ne nous attendrissons
+pas, prononça avec autorité
+M. Adolphe en frappant dans ses mains.</p>
+
+<p>Il étreignit ces dames à tour de
+rôle, les baisa sur chaque joue, les
+passa à Mireille qui fit de même.</p>
+
+<p>Et la porte de la Maison se referma
+derrière elles qui, les jambes molles, le
+corps incliné et l’inquiétude au cœur,
+allaient dans la nuit, dans la pluie,
+dans le vent, vers leur pauvre avenir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>La chambre conjugale était celle
+des parents, des grands-parents, des
+arrière-grands-parents de M. Adolphe.</p>
+
+<p>C’est entre ses murs, dans son alcôve,
+que celui-ci était né, comme son
+père et son aïeul.</p>
+
+<p>Un examen même superficiel du mobilier
+eût permis à l’historien de fixer,
+à quelques années près, l’époque où
+l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse
+de la Maison.</p>
+
+<p>Ce lit à bateau, cette table ronde
+en marbre gris noir, ces fauteuils et
+cette bergère, dont les bras étaient des
+cols de cygne sculptés dans l’acajou,
+cette pendule d’albâtre et de bronze
+doré, flanquée de vases de porcelaine
+décorés de fleurs peintes, étaient du
+plus pur style Restauration.</p>
+
+<p>Meubles, bibelots, accessoires, constituaient
+un ensemble. Visiblement, ils
+avaient été achetés en une seule fois,
+quelque quinze ans après la fondation
+de l’établissement, au moment que,
+celui-ci reposant désormais sur des
+bases solides, ses propriétaires avaient
+estimé pouvoir s’accorder quelque confort
+personnel.</p>
+
+<p>Le psychologue pénétrant dans cette
+pièce eût été renseigné sur le caractère
+de ceux qui s’y étaient succédé.</p>
+
+<p>Malgré les caprices de la mode, malgré
+la frivole manie qui incite chaque
+génération à bannir les objets qui charmèrent
+la précédente, les Rabier avaient
+continué de vivre parmi ceux choisis
+par l’arrière-grand-père. Et cela attestait
+qu’en cet intérieur, se transmettait une
+vertu dont on peut affirmer qu’elle
+fait la force principale des familles
+provinciales françaises : le respect
+des aînés.</p>
+
+<p>En franchissant le seuil du paisible
+asile où une nouvelle vie allait
+commencer pour lui, M. Adolphe entendit
+l’appel de sa race.</p>
+
+<p>Il fut violemment, délicieusement
+ému, en y faisant entrer celle qu’il
+avait élue afin qu’elle fût la compagne
+de ses bons comme de ses mauvais
+jours, et, si Dieu l’accordait, la mère
+d’un Rabier qui, cinquième du nom,
+continuerait en cette vieille demeure
+la tradition des aïeux.</p>
+
+<p>C’est avec une pieuse ferveur que
+les deux époux échangèrent leur premier
+baiser et nouèrent leurs corps
+en renouvelant les serments que, le
+matin, ils avaient prêtés d’abord à
+l’Hôtel de Ville, devant le représentant
+de la République Française, puis
+en l’Église Cathédrale, devant celui de
+Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>Le lendemain, faute de personnel,
+la Maison resta fermée. Le surlendemain,
+elle rouvrait son huis percé d’un
+judas grillagé. Les portières des établissements
+voisins pouvaient voir, assise
+dans le tambour, et tenant une
+broderie à la main, une gaillarde brune,
+un peu moustachue, aux fortes hanches,
+aux puissantes mamelles.</p>
+
+<p>C’était M<sup>me</sup> Lucie, cousine germaine
+de M<sup>me</sup> Mireille, que celle-ci avait déterminée,
+pour devenir sa collaboratrice
+au 17, à quitter l’établissement
+de Toulon où elle travaillait encore
+l’avant-veille.</p>
+
+<p>Robuste comme un gendarme, brave,
+inflexible, femme de tête par surcroît,
+elle excellerait à la fois dans l’appel,
+le guet et la défense.</p>
+
+<p>Elle saurait décider le promeneur
+timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait
+de loin le client indésirable,
+l’évincerait de la voix et au besoin
+du poing et, s’il essayait de pousser
+la porte, la lui jetterait au visage.</p>
+
+<p>Le train de l’après-midi amena les
+cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement
+étudié leurs dossiers et
+examiné leurs photographies, M<sup>me</sup> Mireille
+avait engagées par l’intermédiaire
+d’une agence de Lyon à laquelle,
+depuis plus de vingt ans, les Rabier
+s’adressaient pour les réassortiments et
+qui, toujours, leur avait donné pleine
+satisfaction.</p>
+
+<p>Il suffit à M. Adolphe de traverser
+le salon où elles attendaient que sa
+femme vînt les recevoir pour discerner
+que M<sup>me</sup> Mireille montrerait, dans
+l’exercice de ses nouvelles fonctions,
+des aptitudes égales à celles qu’elle
+avait affirmées dans son métier de
+dame.</p>
+
+<p>Cette constatation lui procura une
+joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir
+maintes fois entendu dire à ces messieurs
+du Commerce, de l’Industrie
+et de la Banque, combien il est décevant
+de promouvoir des subalternes,
+même excellents, à des postes directoriaux.
+Tant d’entre eux s’y révèlent
+insuffisants, voire parfaitement inaptes.</p>
+
+<p>Donc, M<sup>me</sup> Mireille avait, du premier
+coup, choisi le personnel le plus
+qualifié pour attirer le visiteur, lui
+plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents
+retours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Joujou était blonde, un peu
+blafarde sans doute, mais un coup de
+houppe lui donnerait un teint de rose
+et l’on devinait que, sous ses hardes
+fatiguées, elle avait des seins comme
+des melons d’un louis, de larges bras,
+d’énormes cuisses, une croupe de jument.</p>
+
+<p>Les jours de foire et de marché,
+elle aurait la préférence des gens de
+la montagne et de la plaine qui, leur
+bétail ou leurs produits vendus, ont
+coutume de venir casser quelques écus
+rue des Trois-Raisins et se montrent
+d’autant plus empressés auprès des
+belles, d’autant plus généreux envers
+elles qu’elles sont plus imposantes par
+le volume. Mais M<sup>me</sup> Joujou serait également
+beaucoup demandée par les jeunes
+gens, les tout jeunes gens qui, la nuit,
+se tordent sur leurs couches et couvrent
+leurs oreillers de si ardents baisers
+en dédiant les premiers spasmes
+de leur neuve virilité à la servante
+qu’ils n’osent entreprendre, à telle
+amie de leur mère, ou à telle parente
+dont l’ample poitrine exerce tant
+d’attrait sur eux qui, voici peu
+d’années, ont quitté le sein nourricier.</p>
+
+<p>Au 17, M<sup>me</sup> Joujou serait l’initiatrice.</p>
+
+<p>Et plus tard, beaucoup d’hommes
+faits songeraient à elle, à l’odeur de
+sa chair, à la molle douceur de son
+corps. Les uns, les optimistes, les simples,
+avec reconnaissance, les autres,
+les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes,
+avec l’amer regret de n’avoir
+pas eu la révélation de l’amour entre
+d’autres bras et dans un autre lieu.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Carmen était, en brune, la réplique
+de M<sup>me</sup> Joujou. Elle aussi aurait
+du succès auprès des débutants.
+Mais M<sup>me</sup> Mireille, dont elle rappelait
+un peu le physique, la destinait
+surtout à l’emploi qu’elle-même avait
+tenu avec prestige auprès des sous-officiers
+du régiment de hussards.</p>
+
+<p>Ces messieurs ne comptent pas
+parmi les meilleurs clients. Peu riches
+dans l’ensemble, enclins à la turbulence,
+ils constituent pourtant, par
+leur nombre et leur assiduité, un fonds
+sérieux. Ils apportent un appoint
+presque régulier à la recette journalière.
+Assujettis en outre au Règlement
+sur le Service des Places, ils
+ne viennent qu’à certaines heures et
+précisément à celles où l’élément
+civil est rare. Réduisant au minimum
+l’inaction des pensionnaires, ils ne
+leur causent jamais de surmenage.</p>
+
+<p>Et c’est encore une considération
+qui mérite qu’on s’y arrête.</p>
+
+<p>Enfin, M. Adolphe entendait que,
+chez lui, l’Armée reçût bon accueil et
+trouvât toujours ce qu’elle apprécie.</p>
+
+<p>A n’en point douter, brigadiers-fourriers,
+maréchaux des logis et adjudants
+feraient fête à M<sup>me</sup> Carmen.</p>
+
+<p>Grande, élancée, M<sup>me</sup> Andrée, dont
+le cheveu était châtain et le teint ambré,
+montrait une parfaite distinction.</p>
+
+<p>Elle serait la femme de demi-caractère
+que bien des chefs d’industries,
+bien des directeurs de magasins choisiraient
+pour se donner l’illusion de
+tenir entre leurs bras telle de leurs
+employées ou de leurs dactylographes
+jugées par eux inaccessibles.</p>
+
+<p>Nonobstant qu’elle eût dépassé la
+trentaine, M<sup>me</sup> Zizi devait à sa taille
+exiguë, à son défaut de poitrine et de
+hanches, à son visage triangulaire, à
+ses cheveux courts et à la puérilité
+savamment étudiée de son élocution,
+de pouvoir être, au 17, « la petite
+fille ».</p>
+
+<p>Elle travaillerait peu, mais rapporterait
+gros lorsque, tard dans la nuit,
+un notable de la ville, tout fébrile,
+tout tremblant de secrètes, d’inavouables
+convoitises, se glisserait, col
+du pardessus relevé, chapeau enfoncé
+sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins
+et viendrait soulever le marteau
+de la Maison.</p>
+
+<p>Dents serrées, il murmurerait, à travers
+le judas, les deux syllabes qui
+forment le nom de Zizi. M<sup>me</sup> Lucie
+ferait des difficultés pour ouvrir. Elle
+poserait des conditions. Le quidam les
+accepterait vite, très vite, afin d’être
+admis à étreindre enfin, lui aussi,
+son illusion.</p>
+
+<p>Car, n’est-il pas dans la destinée
+des dames, surtout des dames de province,
+de n’être presque jamais prises
+pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par
+le passant ?</p>
+
+<p>Les autres chalands, les habitués,
+ceux qui sont fidèles à certaines d’entre
+elles, qui les attendent quand, d’aventure,
+elles sont occupées, ne les considèrent-ils
+point comme des doubles,
+des répliques de femmes désirées par
+eux sans espoir et dont ils prononcent
+les noms en prenant leur âcre plaisir ?</p>
+
+<p>C’est une chose qu’on sait dans les
+Maisons, et dont on ne s’offusque
+point, car on y pratique l’indulgence
+et l’on y connaît le cœur des hommes,
+des pauvres hommes qu’il faut si souvent
+consoler lorsqu’ils viennent faire
+la débauche.</p>
+
+<p>Habituées à s’entendre donner des
+noms qu’elles ne reçurent en baptême
+ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent
+dans la profession, ces dames ne s’indignent
+pas, ne sourient pas.</p>
+
+<p>Elles pressent sur leurs seins celui
+qui vient de livrer son douloureux
+secret et disent avec un accent maternel :</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien, mon petit… Je
+t’assure que ça ne fait rien !… Tu
+m’as tout de même donné beaucoup
+de bonheur !…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bambou, diminutif de Bamboula,
+était la négresse indispensable à
+tout établissement d’une certaine classe.</p>
+
+<p>Elle n’aurait pas d’emploi très défini,
+de spécialité ni, selon toute vraisemblance,
+d’amis attitrés.</p>
+
+<p>Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie,
+la curiosité de la Maison.</p>
+
+<p>Outre le casuel (l’expérience est
+faite depuis longtemps que les dames
+de couleur ont de l’action sur l’homme
+isolé, pénétrant pour la première fois
+dans une maison), chaque habitué, civil
+ou militaire, éphèbe ou grison,
+l’élirait certainement de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Les messieurs, même les plus graves
+et quels que soient leur âge ou leur
+situation, n’ont-ils pas le droit de
+rire un peu ?</p>
+
+<p>Et ne doit-on pas se prêter avec
+indulgence à leurs petites folies quand
+elles ne font de mal à personne ?</p>
+
+<p>En attendant l’arrivée de M<sup>me</sup> Mireille,
+les nouvelles pensionnaires regardaient
+les peintures qui décoraient
+les murs du salon.</p>
+
+<p>Sous une frise où l’on voyait des
+amours roses se poursuivant et folâtrant
+ingénûment, des panneaux rectangulaires
+représentaient, fort décolletées
+ainsi qu’il convient et mutines
+à souhait, l’Espagnole à mantille et
+à castagnettes, l’Italienne à tambourin,
+la Russe bottée de rouge, la Japonaise
+à la robe fleurie de chrysanthèmes,
+la négresse vêtue d’un étroit
+pagne bleu de ciel.</p>
+
+<p>— Ton portrait, Bambou, dit
+M<sup>me</sup> Zizi.</p>
+
+<p>Cela fit rire M<sup>mes</sup> Joujou, Carmen et
+Andrée. M<sup>me</sup> Bambou, ne sachant si
+elle devait être mortifiée ou flattée,
+prit le parti le plus sage. Elle imita ses
+compagnes, ce qui lui permit de montrer
+une denture magnifique sertie d’or.</p>
+
+<p>Les rires s’apaisèrent. M<sup>mes</sup> Joujou
+et Carmen chuchotaient. Soudain,
+M<sup>me</sup> Joujou éleva la voix.</p>
+
+<p>— Moi, ma petite, la première fois,
+c’était à Brest, avec un officier de
+marine.</p>
+
+<p>— Moi, à Saint-Mihiel, avec un général,
+un général de cavalerie.</p>
+
+<p>— Moi, dit M<sup>me</sup> Bambou, en Louisiane,
+sur une plantation…</p>
+
+<p>Mais elle n’acheva point. Madame
+paraissait. Toutes se levèrent.</p>
+
+<p>D’un coup d’œil expert, la directrice
+inspecta chacune. L’envoi était
+complet, conforme à la commande, il
+n’y avait rien à dire.</p>
+
+<p>En deux temps, M<sup>me</sup> Mireille les mit
+au courant du Règlement de la Maison,
+les prévint qu’elle serait inflexible sur le
+chapitre de l’ordre, de la propreté et
+de la discipline, fit miroiter les bénéfices
+qu’elles pourraient réaliser si elles
+savaient pousser les visiteurs à la limonade,
+les avisa que, conformément aux
+prescriptions de la police locale, elles
+seraient autorisées à sortir à tour de
+rôle, un après-midi par semaine, sous
+réserve de ne point circuler en ville,
+où leur présence risquerait de causer
+scandale, et de s’aller promener dans
+la campagne. Puis elle les conduisit à
+leurs chambres.</p>
+
+<p>Le soir même, les cinq pensionnaires
+débutaient.</p>
+
+<p>Parfaitement idoines à leurs rôles
+respectifs, toutes faisaient preuve d’une
+égale ardeur à l’ouvrage. Promptes
+sans jamais montrer de hâte, enjouées
+ou réservées selon les circonstances,
+elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir
+de leurs amis que les consommations
+fussent souvent renouvelées.</p>
+
+<p>La clientèle montra qu’elle ne regrettait
+point l’ancien contingent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sous la ferme direction de M<sup>me</sup> Mireille,
+la Maison connut un accroissement
+de vogue et M. Adolphe se félicita
+d’avoir si judicieusement choisi la
+compagne de sa vie, l’associée qui
+l’aiderait à grossir le patrimoine familial.</p>
+
+<p>A toute occasion, à tout anniversaire,
+on vit les preuves de sa prospérité
+et de sa satisfaction sur M<sup>me</sup> Mireille
+dont les doigts, les oreilles, les
+bras et le corsage se chargeaient de
+bijoux cossus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Il eût été injuste, il eût été cruel
+qu’une semblable union demeurât stérile.
+Dieu la bénit. Une fille naquit.</p>
+
+<p>Elle causa, quelques heures durant,
+une déception à ses parents.</p>
+
+<p>Cet anneau femelle dans la chaîne
+des Rabier qui, depuis tant d’années,
+ne comportait que des mâles, perturbait
+les conceptions de M<sup>me</sup> Mireille
+et de M. Adolphe qui se demandaient
+selon quel rythme se transmettrait
+désormais la Maison…</p>
+
+<p>Mais nul ne saurait reprocher longtemps
+de n’avoir pas tout à fait la
+forme de son rêve à l’enfant né de lui
+et qui commence de s’agiter dans un
+berceau.</p>
+
+<p>Penché sur le visage fripé, aux paupières
+encore closes, qui faisait tant
+d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe
+éprouva soudain une telle émotion que
+ses yeux se mouillèrent…</p>
+
+<p>— Ce petit bout… ce petit bout ! disait-il.
+Quand on pense que c’est nous
+deux !… Nous deux réunis… fondus…</p>
+
+<p>Éperdu de tendresse et de reconnaissance,
+il prit avec précaution dans
+ses bras celle qui restait toute meurtrie
+de l’offrande douloureuse qu’elle
+venait de faire.</p>
+
+<p>Et, comme pour lui apporter une
+consolation dont elle n’avait plus
+besoin, puisque, en elle aussi, venait
+de se former un sentiment nouveau
+dont la force et la douceur l’étonnaient
+en même temps qu’elles la ravissaient,
+il murmura :</p>
+
+<p>— Nous lui donnerons bientôt un
+petit frère.</p>
+
+<p>Elle tourna vers lui son visage : Un
+sourire dolent errait sur ses lèvres.
+Une flamme luisait dans ses yeux.</p>
+
+<p>M. Adolphe comprit qu’elle était
+déjà prête à souffrir de nouveau pour
+que la fortune ne tombât point tout
+entière en quenouille et que le nom se
+perpétuât au 17.</p>
+
+<p>Il l’en aima davantage.</p>
+
+<p>Afin de se bien démontrer à eux-mêmes
+que rien ne subsistait de leur
+désillusion première, ils déclarèrent la
+fillette à l’état civil sous les prénoms
+d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec
+tant d’amour pour le donner au fils
+qu’ils avaient espéré.</p>
+
+<p>Son baptême fut l’occasion d’une
+fête charmante, répétition de celle
+que, le soir de leur mariage, M<sup>me</sup> Mireille
+et M. Adolphe avaient offerte
+à l’ancien personnel et à quelques
+habitués de marque.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>La guerre éclata.</p>
+
+<p>M. Rabier, le père, comptait trop
+de puissantes relations pour que son
+fils, ayant atteint l’âge de la conscription,
+n’eût point été déclaré impropre
+au service militaire malgré sa
+parfaite conformation et une force
+dont on parlait déjà avec respect.</p>
+
+<p>Tous les hommes mobilisables partirent.</p>
+
+<p>M. Adolphe resta à son poste, à son
+piano, à sa limonade.</p>
+
+<p>Pendant la première quinzaine d’août,
+si lourde, si chaude, si chargée d’électricité
+et d’angoisse, la Maison chôma
+presque complètement. Messieurs les
+sous-officiers du régiment de hussards
+étaient à la frontière. Beaucoup de
+clients civils avaient rejoint leurs corps.
+Les autres, écrasés, vivaient dans
+l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
+demeures que pour aller, le soir,
+quêter des nouvelles, commenter les
+événements sur les places ou analyser
+le communiqué dans les cafés.</p>
+
+<p>Toute joie de vivre avait disparu. Nul
+ne pensait à se rendre au 17, où, dans
+le Salon, parcimonieusement éclairé
+maintenant, les dames restaient penchées
+de longues heures, cigarettes aux
+lèvres, sur les tables de marbre, à
+faire des réussites.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille songeait à licencier son
+personnel, à fermer sa maison, à partir
+avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée
+pour la Bretagne ou la Normandie.</p>
+
+<p>Au bord de la mer qu’elle ne connaissait
+point, vers quoi, depuis tant
+d’années, allaient ses désirs et ses rêves
+de recluse, que, sur la foi des romances
+dont elle était nourrie, elle imaginait
+comme un domaine fabuleux et enchanté,
+elle passerait les deux mois,
+les trois mois au plus que, selon les
+augures, dureraient les hostilités.</p>
+
+<p>Mais, aux premiers jours de septembre,
+lasse de tant de recueillement,
+de torpeur et d’austérité, la
+ville secoua sa tristesse. La vie y prit
+une intensité nouvelle.</p>
+
+<p>Chacun éprouvait un besoin de
+mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée
+le 2 août, elle se repeupla par
+l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
+que l’approche de l’ennemi avait
+affolés, de soldats de tous âges, de
+toutes armes, de toutes couleurs, qu’on
+entassait dans les édifices publics, de
+médecins et d’infirmières, d’officiers
+sans troupes, et d’« assimilés » dont
+les costumes, aux formes, aux teintes,
+aux insignes inconnus, insoupçonnés
+même, surprenaient.</p>
+
+<p>Les hôtels refusaient du monde. Cafés
+et restaurants, plus éclairés, plus
+bruyants que jamais, faisaient en une
+journée plus de recettes qu’autrefois
+en un mois.</p>
+
+<p>La rue des Trois-Raisins profita de
+la prospérité générale. Elle eut sa part,
+sa large part de cet argent que l’État
+répandait avec une si magnifique générosité
+qu’il coulait de toutes les mains.</p>
+
+<p>Le soir, une foule ardente et pressée,
+où les uniformes dominaient, roulait
+dans l’étroite venelle.</p>
+
+<p>Dans chaque maison, la portière
+devait, pour éviter l’encombrement,
+dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée
+derrière son judas, elle tenait
+ses verrous poussés et laissait entrer un
+client seulement lorsqu’un autre sortait.</p>
+
+<p>Au 17, l’affluence était telle que
+M<sup>me</sup> Mireille avait décrété la suppression
+du choix. Une affiche, calligraphiée
+par M. Adolphe qui avait une assez
+jolie main, en informait respectueusement
+le visiteur. Désormais, celui-ci
+monterait avec la première pensionnaire
+libre. En raison des circonstances
+créées par l’état de guerre, il
+n’y avait plus de spécialités.</p>
+
+<p>Les temps étaient désormais au travail
+en série.</p>
+
+<p>Malgré l’élan, l’enthousiasme qui
+les animaient, ces dames étaient débordées.</p>
+
+<p>Aussi M<sup>me</sup> Mireille dut-elle songer
+à augmenter son effectif. Mais l’agence
+lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui
+répondit que, depuis le début de septembre,
+dans toute l’étendue du territoire,
+la demande dépassant l’offre, il
+ne restait plus sur le marché une seule
+dame disponible.</p>
+
+<p>Il fallait agir, improviser, comme on
+improvisait partout : au front, dans les
+hôpitaux et les usines de munitions.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lucie, qui avait le sentiment
+du devoir, l’esprit de famille et savait
+se plier aux nécessités, offrit
+spontanément de faire le salon avec
+les pensionnaires. Elle écrirait à son
+frère pour lui proposer de la remplacer
+à la porte. Il avait dépassé la
+cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait.
+Il était solide comme un
+chêne. Son seul défaut était d’aimer le
+vin. On le surveillerait.</p>
+
+<p>Le frère accepta. Le contingent fut
+donc porté à six. Mais il était encore
+insuffisant.</p>
+
+<p>Résolue à tailler flèche dans tout
+bois pourvu qu’il fût solide, M<sup>me</sup> Mireille
+se rendit dans un bureau de placement.
+Elle y engagea quatre servantes
+que leurs maîtres mobilisés
+avaient congédiées. Elle les amena, les
+fit monter dans sa chambre, les mit
+au courant de ses desseins.</p>
+
+<p>Deux refusèrent avec violence et
+menacèrent de se plaindre à la police.
+Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent
+d’aller quérir deux amies
+qui, certainement, ne feraient point
+de difficultés : le soir même, le 17
+pouvait résister à l’assaut avec dix
+amazones qui, toutes, savaient le prix
+du temps et ne ménageaient point leur
+peine.</p>
+
+<p>M. Adolphe travaillait lui aussi à
+plein cœur.</p>
+
+<p>La raie soigneusement faite, ses cheveux
+noirs ourlés comme une vague sur
+le front et au-dessus de l’oreille droite,
+la moustache cosmétiquée formant un
+chapiteau ionique renversé, il circulait
+entre les tables, ramassait à poignées
+l’argent qu’il enfouissait à mesure
+dans la poche de son pantalon,
+une immense poche de cuir qui lui
+battait le genou et dont, tous les
+quarts d’heure, il versait le contenu
+dans le tiroir-caisse.</p>
+
+<p>Promenant dans le salon le regard
+du maître, il criait au garçon, dès
+qu’il apercevait des verres vides :</p>
+
+<p>— Gustave, on a soif au six !</p>
+
+<p>— Gustave, renouvelez à l’as !</p>
+
+<p>Et Gustave servait diligemment,
+bière, menthe verte, bénédictine ou
+cognac à l’eau.</p>
+
+<p>Ah ! les soirs magnifiques, les soirs
+glorieux, les soirs inoubliables du quatrième
+trimestre de 1914 ! Jamais on
+ne revivra cela ! Jamais le commerce
+ne connaîtra une telle ère de prospérité !</p>
+
+<p>Lorsque, le dernier client parti et
+ces dames, recrues de fatigue, couchées,
+M. Adolphe et M<sup>me</sup> Mireille
+faisaient leurs comptes avant de s’aller
+reposer, ils éprouvaient une sorte de
+vertige tant leur paraissait folle l’allure
+à laquelle ils avançaient sur la route
+de la fortune.</p>
+
+<p>— C’est trop beau ! disait M<sup>me</sup> Mireille
+oppressée, dont les larmes mouillaient
+les magnifiques yeux d’ombre,
+Tu verras, il nous arrivera sûrement
+quelque chose…</p>
+
+<p>M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait.
+Il lui faisait lire, sur un calepin
+soigneusement tenu à jour, le
+chiffre de leur dépôt à la banque et
+la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille souriait entre ses
+larmes et son mari songeait avec orgueil
+que lui, Rabier, quatrième du
+nom, avait su, en quelques mois, augmenter
+d’un quart le bien paternel.</p>
+
+<p>— La belle vie ! disait-il, la belle
+vie !… Et ça ne fait que commencer !…</p>
+
+<p>Car, grâce à Dieu, on ne parlait
+plus de guerre courte ! Grâce à Dieu,
+de longs mois, peut-être de longues
+années étaient accordés aux hommes
+et aux femmes de bonne volonté pour
+qu’il leur fût permis de prospérer dans
+l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils
+tenaient de leurs parents.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>— Il nous arrivera sûrement quelque
+chose, répétait M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>Elle n’était que trop bonne prophétesse.</p>
+
+<p>Il arriva ceci : invité, au début de 1915,
+par la voie administrative, à passer
+une visite de récupération, M. Adolphe
+dut à son physique avantageux, à l’harmonie
+parfaite de son corps, à ses
+muscles bien dessinés sous la peau la
+plus saine qui fût, d’être déclaré bon
+pour le service armé.</p>
+
+<p>Dix jours plus tard, il partait pour
+un camp d’où, après six semaines
+d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.</p>
+
+<p>Il n’y resta pas longtemps : quatre
+mois à peine après avoir laissé son
+foyer, il y rentrait libre de tout engagement
+envers l’Armée et la Patrie.</p>
+
+<p>Car la guerre, qui élit partout ses
+victimes, qui ne demande pas aux
+hommes des certificats de bonnes vie
+et mœurs pour en faire des héros,
+ayant pris les deux yeux du soldat
+Rabier, le rejetait…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille qui, plusieurs fois depuis
+la blessure de son mari, avait
+réussi à s’échapper, pour se rendre
+auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher
+le jour qu’on le restitua à la
+vie civile.</p>
+
+<p>A la gare, ils prirent une voiture.
+Mais la rue des Trois-Raisins étant
+trop étroite, tortueuse et mal pavée
+pour qu’un fiacre s’y puisse engager,
+ils descendirent du leur au coin de la
+rue du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Malgré la douleur qui l’étreignait,
+M<sup>me</sup> Mireille éprouvait de l’orgueil à
+guider vers la Maison, sous les regards
+admiratifs et compatissants des portiers
+des établissements voisins, les pas
+de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint,
+coiffé du bonnet de police et qui portait
+sur sa capote la Médaille Miliaire
+et la Croix de Guerre.</p>
+
+<p>— Ce qu’elles te visent ! avait-elle
+murmuré.</p>
+
+<p>Alors, M. Adolphe s’étant assuré du
+doigt que la petite spirale de sa moustache
+cosmétiquée était bien collée à sa
+lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret,
+et défila tête haute, comme à la parade.</p>
+
+<p>Toutes ces dames, à commencer par
+M<sup>me</sup> Lucie et y compris M<sup>me</sup> Bambou,
+l’embrassèrent en pleurant.</p>
+
+<p>Lui, ne proféra pas une plainte,
+n’émit pas une parole de regret.
+Tâtant les murs, les tables, la caisse,
+les chaises, les banquettes, il se dirigeait
+avec une étonnante sûreté.</p>
+
+<p>Les pensionnaires qui, déjà, étaient
+en tenue, avaient fardé leurs visages,
+mis fleurs artificielles et rubans dans
+leurs cheveux, — car l’heure du travail
+était proche, — le regardaient avec surprise
+aller, venir, essayer de reconnaître
+toutes choses.</p>
+
+<p>Elles éprouvaient un grand respect,
+mêlé d’un certain malaise, pour ce
+colosse mutilé, silencieux, dont les
+mains étaient douées d’une vie, d’une
+intelligence qui paraissaient surnaturelles.</p>
+
+<p>Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa
+l’ivoire qui chanta :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Viens avec moi pour fêter le Printemps,</div>
+<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>On entendit un bruit de sanglot
+étouffé. C’était M<sup>me</sup> Bambou qui ne
+pouvait maîtriser son émotion. M<sup>me</sup> Mireille
+se tourna vers elle, lui fit
+signe de se retirer.</p>
+
+<p>La négresse quitta ses mules, les
+prit en main, sortit de la pièce à pied
+de bas.</p>
+
+<p>M. Adolphe abaissa le couvercle du
+piano, fit une conversion sur le tabouret,
+se leva et, mains en avant,
+traversa le salon.</p>
+
+<p>Suivi de sa femme, qui veillait sur
+chacun de ses mouvements, mais se
+défendait de le toucher, de lui prêter
+assistance pour ne point l’humilier,
+il s’engagea dans l’escalier.</p>
+
+<p>Il monta d’un pas ferme jusqu’au
+premier étage, s’arrêta un temps pour
+s’orienter, alla droit à la chambre
+conjugale. Il en ouvrit la porte et
+but longuement l’air avec une expression
+heureuse.</p>
+
+<p>— La petite ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille alla chercher l’enfant
+dans une étroite pièce, où, sous la surveillance
+d’une jeune bonne, elle jouait
+assise par terre.</p>
+
+<p>M. Adolphe la saisit dans ses bras,
+la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais
+elle poussa des cris si stridents, elle
+le frappa si violemment au visage
+qu’il la rendit à la mère en prononçant
+avec un sourire :</p>
+
+<p>— En voilà une qui ne paraît pas
+avoir beaucoup de goût pour les militaires.</p>
+
+<p>— Ça lui viendra toujours assez
+tôt, répondit M<sup>me</sup> Mireille pour dire
+quelque chose.</p>
+
+<p>Une surprise attendait M. Adolphe
+au salon où il redescendit.</p>
+
+<p>Six messieurs de la ville, six messieurs
+qui occupaient des situations
+également importantes en des domaines
+différents, ayant appris par
+ces dames le jour et l’heure de son
+retour, avaient tenu à apporter au
+mutilé le tribut de leur admiration et
+de leur sympathie apitoyée.</p>
+
+<p>Vêtus et cravatés de noir, ils étaient
+arrivés au 17, sur les pas l’un de
+l’autre, quelques minutes après que
+M. Adolphe était monté au premier
+étage, et avaient pris place en ligne
+sur les deux banquettes voisines de
+la porte donnant accès à l’escalier.</p>
+
+<p>M. Adolphe parut, ils se levèrent.
+M<sup>me</sup> Mireille leur sut gré d’une démarche
+qui lui confirmait en quelle
+considération était tenu celui dont
+elle portait le nom. Pour l’instruire
+de la présence de la délégation, elle
+murmura quelques mots à l’oreille de
+son mari.</p>
+
+<p>A la pâleur subite de son visage, au
+tremblement de ses mains, elle comprit
+qu’il cédait à une émotion que,
+jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.</p>
+
+<p>Mais il eut assez d’ascendant sur
+soi-même pour ne point la laisser voir
+aux notables qui le venaient visiter.
+Et c’est d’une voix ferme que, six
+fois de suite, il murmura : « Merci » en
+recevant la poignée de main que, déclinant
+son nom, sa qualité ou sa
+fonction, selon la mode depuis peu
+lancée par les militaires et que l’élément
+civil commençait d’adopter, chacun
+des visiteurs lui donna.</p>
+
+<p>C’est ainsi que M. Adolphe, héros
+et martyr de la grande guerre, reprit
+possession de la maison de ses pères.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>La vie lui fut douce.</p>
+
+<p>Il se levait tard et appelait sa femme
+qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le
+peignait, ourlait ses cheveux et tordait
+sa belle moustache. Puis elle lui
+passait l’élégante tenue de fine gabardine
+bleu horizon qu’elle lui avait fait
+faire et où brillaient la médaille et la
+croix.</p>
+
+<p>Quand elle lui avait lacé ses hautes
+bottes jaunes, il descendait au salon,
+ouvrait le piano et, presque tout le
+jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il
+préférait.</p>
+
+<p>Muré dans sa nuit, n’ayant plus
+que par l’ouïe et le toucher la perception
+du monde extérieur, il éprouvait
+de grandes voluptés durant les heures
+qu’il passait devant son clavier.</p>
+
+<p>Il acquérait une délicatesse, une sûreté
+de doigté qui l’étonnaient et le
+ravissaient.</p>
+
+<p>Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer
+pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait
+naître en lui une musique qu’il
+ne connaissait point, une musique ne
+ressemblant à aucune de celles qu’il
+exécutait d’ordinaire. Il avait beau
+réfléchir, écouter dans son passé, il ne
+parvenait point à se rappeler où et
+quand il avait entendu ces accords.</p>
+
+<p>Alors, il essayait de les traduire
+sur les touches et, lorsqu’il y réussissait,
+sa joie, son émotion étaient si
+intenses que des larmes coulaient de
+ses yeux morts.</p>
+
+<p>Le soir, il causait avec les visiteurs
+et, parfois, leur racontait « comment
+ça lui était arrivé ».</p>
+
+<p>— J’avais franchi le parapet et
+j’avançais à la fourchette avec les
+autres quand j’ai reçu comme un coup
+de poing dans la figure…</p>
+
+<p>On était impressionné par son calme,
+sa sérénité, la sobriété de son récit.
+Jamais il ne se plaignait, jamais il
+ne regrettait cette lumière qui paraît
+si précieuse aux clairvoyants qu’ils
+préféreraient, croient-ils, mourir plutôt
+que d’en être privés.</p>
+
+<p>Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son
+infortune avec tant de facilité, conservât
+une telle égalité d’humeur, trouvât
+encore un tel charme à la vie, il
+haussait les épaules et expliquait :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas si terrible que l’on
+pense… D’abord, lorsque la chose vous
+tombe dessus, comme à moi, vous
+êtes tellement content d’en être revenu,
+tandis qu’un si grand nombre
+de camarades y ont laissé toute la
+bête, que vous vous dites : « Tout
+de même j’ai eu le filon. »</p>
+
+<p>« Alors, vous passez vos journées à
+tâter vos bras, vos jambes, votre
+coffre intacts… et la nuit, vous vous
+réveillez pour faire l’inventaire de
+votre personne… Vous ne pouvez vous
+rassasier de cette joie… et les jours
+passent et ça vous donne le temps de
+vous habituer au noir, de comprendre
+que ce n’est pas une couleur aussi
+triste que vous le supposiez quand
+vous pouviez les voir toutes…</p>
+
+<p>« Et puis, il y a autre chose : petit
+à petit, vous vous apercevez que vos
+mains dont vous ne vous étiez servi,
+jusque-là, que parce qu’elles vous
+étaient utiles, vous procurent du
+plaisir.</p>
+
+<p>« Vous découvrez que vous aimez
+caresser les choses, vous vous amusez
+à deviner de quelles matières elles sont
+faites.</p>
+
+<p>« Enfin, il y a surtout votre oreille
+qui saisit mille bruits que vous n’aviez
+jamais entendus, qui s’entraîne au
+point que, par elle, vous arrivez à
+comprendre tout ce qui se goupille
+autour de vous.</p>
+
+<p>« Ainsi, moi, quand je suis dans une
+compagnie, comme me voilà, je n’ai
+pas besoin de demander de combien
+de personnes elle se compose, ni d’attendre,
+pour le savoir, que chacun ait
+parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit
+des respirations me renseigne : tant de
+monde en tout, tant d’hommes, tant
+de femmes, je ne me trompe jamais.</p>
+
+<p>« Et je reconnais les gens à leur
+souffle, comme autrefois, je les reconnaissais
+à leur visage. Souvent je fais
+l’expérience avec ces dames… je les
+appelle autour de moi et, sans les toucher,
+je nomme chacune d’elles.</p>
+
+<p>« Quelquefois, quand je suis seul
+ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter
+vivre la Maison… Je suis sûr qu’un
+autre, à ma place, n’entendrait rien,
+ne comprendrait rien. Moi j’entends
+tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille
+perfectionnée, rien de ce qui se passe
+ici ne m’échappe. »</p>
+
+<p>Le discours se prolongeait. Les auditeurs
+se regardaient avec étonnement.
+Ils se demandaient comment un
+homme pouvait parler avec tant
+de complaisance d’une infirmité, en
+éprouver et en montrer tant d’orgueil.</p>
+
+<p>M. Adolphe, dont, vraiment, depuis
+sa blessure, tous les sens de perception
+s’étaient tellement affinés que, parfois,
+il paraissait doué de divination, savait
+l’effet que produisaient ses paroles sur
+ceux qui les écoutaient.</p>
+
+<p>Ne voulant pas laisser croire qu’il
+souffrît en secret et tâchât à dissimuler
+ses regrets derrière l’abondance
+de ses propos, il se mettait à fredonner
+un air, se levait, allait s’asseoir au
+piano.</p>
+
+<p>Mais il ne jouait pas ainsi qu’il
+jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni
+la même musique. Il jouait comme
+autrefois, comme avant, pour faire
+beaucoup de bruit, des morceaux
+dont l’effet est certain sur la clientèle,
+depuis des lustres, dans toutes
+les maisons du monde : <i>La Marche
+des P’tits Pierrots</i>, <i>Sous les Ponts de
+Paris</i>, ou encore <i>Max ! Max ! Ah
+qu’t’es rigolo !</i>…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>M. Adolphe avait repris la direction
+de la limonade que, pendant son
+absence, M<sup>me</sup> Mireille avait assumée
+à son honneur, comme toute tâche qui
+lui échéait.</p>
+
+<p>Quand il avait notifié sa volonté,
+elle avait été atterrée.</p>
+
+<p>Elle connaissait trop les messieurs,
+elle savait trop que le plus honorable
+d’entre eux acquiert — ou retrouve — une
+mentalité d’étudiant chapardeur
+dès qu’il pénètre dans une Maison,
+pour supposer qu’ils se priveraient
+de filouter un aveugle, fût-il
+un aveugle de guerre.</p>
+
+<p>Pour se comporter honnêtement, le
+client a besoin de se savoir strictement
+tenu à l’œil. Si l’on ne prend la
+précaution de le faire payer avant de
+monter, il tentera de s’esquiver en
+descendant. S’il a cinq ou six soucoupes
+à régler, il s’arrangera pour
+en glisser une ou deux sous la banquette.
+C’est bien connu.</p>
+
+<p>Et puis, il y a les parcimonieux
+qui, si l’on n’y mettait bon ordre,
+resteraient une heure devant leurs
+verres vides. Ils sont plus nombreux
+qu’on ne le croit quand on n’est pas
+du métier : petits commerçants, rentiers
+modestes, fonctionnaires à revenus
+limités, qui se feraient scrupule, en
+consacrant de trop fortes sommes à
+leurs menus plaisirs, de grever exagérément
+le budget familial.</p>
+
+<p>Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il
+son double rôle de surveillant
+et d’encaisseur ?</p>
+
+<p>Consciente de la catastrophe qui
+se préparait, M<sup>me</sup> Mireille avait été
+tentée, pour la conjurer, de supplier
+son mari de renoncer à son dessein,
+de rester au piano.</p>
+
+<p>Mais elle s’était rendu compte qu’en
+lui parlant ainsi, elle lui causerait un
+immense chagrin. Elle n’en avait pas
+eu la force.</p>
+
+<p>Elle s’était donc résignée à le voir
+circuler à tâtons devant les tables,
+à recevoir ce qu’on voulait bien lui
+donner.</p>
+
+<p>Au temps qu’il mettait à remplir
+sa poche de cuir, au peu de fois
+que, pendant la soirée, il l’allait vider,
+il constatait lui-même qu’en dépit du
+nombre plus élevé des pensionnaires
+et des clients, la limonade ne donnait
+plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux
+de 1914 quand il avait ses deux
+yeux bien clairs, bien ouverts sur le
+salon et sur ses hôtes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille essayait de veiller à
+la recette, de se trouver dans le voisinage
+de son mari lorsqu’il ramassait
+l’argent, d’envoyer le garçon renouveler
+les consommations.</p>
+
+<p>Mais M. Adolphe sentait la présence
+de sa femme.</p>
+
+<p>Il s’énervait et s’irritait. Des paroles
+amères ou brutales passaient
+ses lèvres. Parfois même il serrait les
+poings et son visage prenait une telle
+expression de brutalité que M<sup>me</sup> Mireille
+avait peur…</p>
+
+<p>Alors elle retournait docilement à
+la caisse.</p>
+
+<p>Et, lorsque tout le monde reposait,
+que, seule dans la Maison silencieuse,
+elle veillait pour faire les comptes
+de la journée, elle mesurait le tort
+que le héros causait à la communauté
+en s’obstinant à vouloir s’acquitter
+d’un office pour lequel il n’était plus
+qualifié.</p>
+
+<p>Excellente administratrice, bonne
+épouse, mère prévoyante, elle se désespérait
+et ne pouvait que former le
+vœu de trouver en son esprit assez
+de ressources pour parer au désastre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Depuis de longues années, chaque
+mois, à date fixe, le 17 recevait la
+visite d’une très vieille femme, la
+mère Casimir, dite Casi, dont la profession
+était de lire dans le passé et
+de prédire l’avenir.</p>
+
+<p>Sa clientèle se composait d’artistes
+de cafés-chantants, de dames en maisons
+et de celles qui, par convenances
+personnelles, préfèrent exercer isolément
+leur état.</p>
+
+<p>Le rayon d’action de la dispensatrice
+d’oracles était assez étendu. Casi,
+connaissant par cœur l’horaire des
+trains, visitait presque toutes les villes
+du département où sa tournée se poursuivait
+selon un itinéraire fixé une
+fois pour toutes et dans un délai
+immuable : trente jours.</p>
+
+<p>— La méthode et la ponctualité
+sont les secrets du succès, répétait-elle.</p>
+
+<p>Séduites par sa sagacité, dès la
+première consultation qu’elle leur
+avait accordée, et induites désormais
+à une aveugle confiance en ses prédictions,
+les clientes de M<sup>me</sup> Casimir
+savaient donc exactement la date de
+son passage.</p>
+
+<p>— Si Casi n’est pas morte, ce qui
+arrivera tout de même bien un de ces
+quatre matins, disaient-elles, nous allons
+la voir s’amener demain.</p>
+
+<p>Et, de fait, le lendemain, Casi faisait
+son entrée.</p>
+
+<p>Depuis qu’on la connaissait, elle portait
+le même costume, quels que fussent
+temps et époque de l’année : robe
+d’alpaga gris foncé à volants, palatine
+chaudron, ornée d’une ruche de
+satin, et capote à brides garnie d’un
+bouquet de violettes dont la pâleur
+allait grandissant de mois en mois.</p>
+
+<p>Un parapluie immense et trois réticules
+de drap brodés de fleurs au
+canevas dont elle passait les cordons
+à son avant-bras complétaient l’équipage
+de Casi.</p>
+
+<p>Elle était courtaude, très grasse,
+marchait avec difficulté, montrait, en
+un visage d’empereur romain à quadruple
+menton, des yeux fort rusés
+et un sourire tellement fixe, tellement
+toujours semblable à lui-même, qu’on
+l’eût supposé provoqué à perpétuité
+par quelque intervention chirurgicale
+qu’eût subie la vieille femme.</p>
+
+<p>— Ah ! mes belles !… s’écriait-elle haletante
+dès le seuil franchi, j’ai bien
+cru que je ne vous reverrais jamais.
+Figurez-vous que j’ai été malade à en
+mourir !… C’est mon asthme qui est
+cause de ça… Enfin, n’en parlons plus…
+Et vous ? Toujours jolies à ce que je
+vois ! Ah ! la jeunesse !…</p>
+
+<p>Ces dames s’empressaient.</p>
+
+<p>— Vous prenez quelque chose, Casi ?</p>
+
+<p>Elle se défendait mollement.</p>
+
+<p>— Un petit verre ?</p>
+
+<p>Casi se laissait tenter.</p>
+
+<p>— Allons ! C’est bien pour ne pas
+vous refuser, pour qu’il ne soit point
+dit que je vous ai fait un affront.
+Mais pas d’alcool. Parce que, vous
+savez, l’alcool, c’est la mort des personnes,
+surtout quand elles commencent,
+comme c’est mon cas, à être
+sur l’âge.</p>
+
+<p>— Alors quoi ? Choisissez, Casi.</p>
+
+<p>— Ce sera donc un petit rhum.</p>
+
+<p>— Gustave, un rhum pour Casi !</p>
+
+<p>Gustave survenait, Casi lampait le
+liquide d’un seul coup et reposait le
+verre devant elle. Connaissant la manœuvre,
+le garçon clignait de l’œil
+et versait une nouvelle ration à la
+devineresse qui la dégusterait lentement,
+à lèvres gourmandes, pendant la
+séance.</p>
+
+<p>Selon les préférences de chacune,
+Casi interrogeait, avec un bonheur
+égal, les cartes, les lignes de la main,
+le blanc d’œuf ou la flamme d’une
+bougie.</p>
+
+<p>Mais elle se refusait à faire le marc
+de café, déclarant de ses collègues qui
+prétendaient y lire la vérité :</p>
+
+<p>— Ce sont toutes des charlatanes
+garanties sur facture, et qui volent
+l’argent des pratiques. M<sup>me</sup> Veuve Casimir
+ne mange pas de ce pain-là.</p>
+
+<p>Bien entendu, l’on n’insistait point.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille, qui avait été l’une
+des clientes les plus assidues de Casi
+et aussi l’une des plus convaincues de
+son infaillibilité, s’était abstenue, depuis
+son mariage, par respect humain,
+de la consulter : dans sa situation, elle
+n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse
+devant le personnel. Mais que
+de fois, au cours de ses heures de doute,
+de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté
+de s’être privée de ces formules
+qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient
+réconfort et espoir !</p>
+
+<p>Néanmoins, elle avait eu assez de
+volonté pour se priver des bons offices
+de la sibylle.</p>
+
+<p>Or, voici qu’un fait nouveau lui
+faisait éprouver l’impérieux besoin d’y
+recourir.</p>
+
+<p>Souvent, depuis son retour, M. Adolphe
+avait été repris par l’idée de donner
+un petit frère à Aimée-Désirée et s’en
+était ouvert à sa femme.</p>
+
+<p>Avec ce sens des réalités qui jamais
+ne l’abandonnait, M<sup>me</sup> Mireille
+avait représenté qu’il ne serait point
+sage de mettre semblable projet à
+exécution en une période où il y
+avait à faire front à tant de travail.</p>
+
+<p>D’un commun accord, il avait donc
+été décidé qu’on attendrait la signature
+de la paix ou tout au moins celle
+de l’armistice pour réaliser ce rêve.</p>
+
+<p>Mais la guerre se prolongeant au delà
+de toutes les prévisions, M. Adolphe
+formula son souhait de nouveau.</p>
+
+<p>Estimant qu’il n’aurait rempli sa
+mission terrestre aussi longtemps que
+ne serait assurée la transmission de
+son nom, il ne pouvait se résigner à
+attendre la fin des hostilités, ce qui,
+au train dont allaient les choses, risquait
+de se produire lorsque la saison
+de sa fécondité serait passée.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille fut sensible à ces arguments.
+Elle ne se reconnut pas le
+droit de différer plus longtemps la joie
+d’un homme si cruellement atteint
+par l’adversité et qui parlait un langage
+si noble, si judicieux.</p>
+
+<p>Malgré les scrupules qui lui vinrent
+en pensant au désordre et au coulage
+qui se produiraient au 17 pendant
+qu’elle accomplirait sa tâche maternelle,
+elle décida, si elle pouvait
+acquérir la certitude de mettre, cette
+fois, un garçon au monde, d’exaucer les
+vœux de celui qui lui avait tant
+donné.</p>
+
+<p>Ne doutant point que Casi fût capable
+de la renseigner, elle décida
+donc de la consulter.</p>
+
+<p>— Tu me préviendras tout de suite
+de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement
+à M<sup>me</sup> Lucie. Et tu
+t’arrangeras pour que les dames ne
+la voient pas avant moi.</p>
+
+<p>Elle était en effet persuadée que le
+premier oracle émis par la devineresse
+à la toque fleurie était meilleur,
+plus riche de vérité que les suivants.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lucie avait promis de guetter
+la sorcière et, quand celle-ci se présenta,
+elle alla quérir M<sup>me</sup> Mireille
+qui descendit au salon.</p>
+
+<p>Casi fut si surprise et si flattée qu’elle
+oublia de parler de son asthme.</p>
+
+<p>— Comme je suis heureuse que
+vous me reveniez ! s’exclama-t-elle,
+Depuis si longtemps que vous m’avez
+abandonnée !… C’est donc qu’on a des
+peines, des chagrins ? Ou quelque
+amourette en tête ? Ce serait encore
+bien de votre âge, voyez-vous.</p>
+
+<p>Après avoir déposé son parapluie
+et ses réticules boursouflés sur une
+table, elle s’était assise en geignant.</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que je vais vous
+faire ? Les cartes, les mains, le blanc
+d’œuf ou la bougie ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille réfléchit.</p>
+
+<p>— La bougie, répondit-elle, se rappelant
+que, jadis, des quatre épreuves,
+celle-ci lui avait toujours donné le
+plus de satisfactions.</p>
+
+<p>— Vous avez bien raison, dit Casi.
+C’est encore ce qu’il y a de mieux, de
+plus sûr et de plus sincère. Jamais
+la bougie ne m’a menti. Il est juste
+d’ajouter que je sais comme pas une
+la faire parler. Je lui arrache positivement
+ses secrets. Mais quelle fatigue !…</p>
+
+<p>Cette habile transition lui permit
+de laisser entendre, à mots couverts,
+qu’elle avait besoin d’un tonique
+avant de commencer son travail.</p>
+
+<p>Elle lampa donc son premier verre
+de rhum, mit le second, que lui versa
+Gustave, en réserve sur le coin de la
+table, atteignit un de ses réticules et
+en tira une bougie, un chandelier de
+cuivre, une boîte d’allumettes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille s’assit en face d’elle,
+posa les coudes sur la table, mit son
+menton dans la coupe formée par ses
+mains rapprochées.</p>
+
+<p>La flamme jaune brillait en vacillant
+dans la pénombre de la pièce.
+Casi, le dos bien calé au dossier de
+sa chaise et les mains posées à plat
+sur le marbre, suivait des yeux ses
+mouvements.</p>
+
+<p>— Je voudrais savoir une chose,
+une seule chose, murmura timidement
+M<sup>me</sup> Mireille… Si j’ai un second enfant,
+est-ce que ce sera une fille ou un
+garçon ?</p>
+
+<p>Casi continuait de regarder vivre
+la flamme, au centre de quoi, au-dessus
+du point rouge de la mèche, se
+contractait et se dilatait une petite
+palme bleue.</p>
+
+<p>D’une voix étrange, chantante, métallique,
+qui ressemblait si peu à sa
+voix habituelle qu’on eût pu douter
+que ce fût la sienne et croire qu’elle
+sortait d’un des réticules où un gnome
+eût été caché, la vieille dit dans une
+sorte d’extase :</p>
+
+<p>— Je vois, je vois, je vois !… Si la
+Providence bénit une fois encore ce
+beau couple, ce couple d’époux si bien
+assortis, et qui méritent tant de bonheur,
+je vois… je vois très bien, comme
+si, déjà, elle était de ce monde, une
+jolie petite demoiselle toute pareille à
+la première… Ah ! la mignonne demoiselle !…
+Et si, plus tard, la Providence
+bénissait d’autres fois ce beau
+couple, je vois encore d’autres demoiselles,
+de charmantes demoiselles… tout
+un petit pensionnat.</p>
+
+<p>— Pas de garçon ? demanda avidement
+M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>Elle venait de rompre le charme.</p>
+
+<p>Casi atteignit son verre, y trempa
+les lèvres, souffla sur la flamme et,
+de sa voix naturelle :</p>
+
+<p>— Pas de garçons, rien que des
+filles, et vous pouvez vous vanter
+d’en avoir une de chance !… Parce
+que les demoiselles c’est toujours plus
+gentil avec les mamans. Ainsi, moi
+qui vous parle, j’ai l’un et l’autre.
+Eh bien, le garçon, il ne vaut pas les
+quatre fers d’un chien. C’est comme
+je vous le dis. Tandis que la fille…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille ne l’écoutait plus.</p>
+
+<p>Elle déposa un billet sur le marbre,
+se leva, disparut.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Donc il lui était refusé d’exaucer le
+vœu de son mari, de lui donner le fils
+qu’il attendait d’elle et qu’elle eût été
+si heureuse, si fière de mettre au monde
+afin que le nom des Rabier ne s’éteignît
+point !</p>
+
+<p>Éprouvant une vive douleur en
+même temps qu’une grande humiliation,
+elle se promit de ne plus jamais
+accepter la maternité puisqu’il lui
+était refusé de remplir, dans la famille
+où elle était entrée, la mission pour
+quoi on l’y avait admise. Mais pour
+rester fidèle à son serment, elle
+serait contrainte de recourir au mensonge,
+à la ruse, puisqu’elle ne pouvait
+avouer à M. Adolphe comment
+et par quelle voie elle venait d’acquérir
+la certitude de n’être bonne à engendrer
+que des filles.</p>
+
+<p>Cet homme énergique, cet esprit
+fort, qui se vantait de ne craindre
+rien ni personne, affichait, en effet, le
+mépris le plus insultant pour les vendeuses
+d’oracles et abreuvait de ses sarcasmes
+les folles qui ajoutent créance
+à leurs dires.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>A toutes les tables, militaires et
+civils attendaient, en buvant, que
+d’autres militaires, d’autres civils qui,
+en ce moment, étaient dans les chambres
+avec ces dames, en fussent sortis
+pour les y remplacer.</p>
+
+<p>Portant en équilibre un plateau
+chargé de verres pleins, le garçon,
+dont le visage était baigné de sueur,
+circulait dans la salle surchauffée et
+enfumée.</p>
+
+<p>Alignés sur une banquette, ayant dernière
+eux les effigies de la Russe et
+de l’Espagnole (un client patriote
+avait collé sur le sein de celle-ci un
+papillon imprimé sur lequel on lisait :
+« A bas les Neutres ! »), trois officiers
+anglais très rouges, très excités, menaient
+tapage. Ils riaient, chantaient,
+sifflaient, frappaient à coups de cravaches
+de cuir le marbre de leur table.</p>
+
+<p>De temps en temps, l’un d’eux jetait
+son verre à terre. Alors, tous trois
+hurlaient d’une seule voix :</p>
+
+<p>— Tchampeine !</p>
+
+<p>Le garçon, à qui Mireille avait donné
+l’ordre de ne point laisser attendre
+ces clients fastueux, posait immédiatement
+une bouteille devant eux qui
+faisaient sauter le bouchon en poussant
+de grands rires, s’inondaient,
+par jeu, de vin mousseux, buvaient,
+brisaient leurs verres, répétaient :</p>
+
+<p>— Tchampeine !… Tchampeine !…
+Encore Tchampeine !… Tchampeine…
+Encore !… Encore !…</p>
+
+<p>L’un se leva, balaya la table de sa
+cravache, fit correctement le salut militaire
+et, pour montrer qu’il souhaitait
+de parler, leva la main.</p>
+
+<p>Tous les regards se fixèrent sur lui.</p>
+
+<p>Des rires fusèrent, des applaudissements
+éclatèrent, puis le silence régna.</p>
+
+<p>L’homme émit seulement quelques
+mots. Mais ils eurent pour effet de
+susciter une hilarité plus violente encore
+chez ses camarades.</p>
+
+<p>Au cours de la soirée, M<sup>me</sup> Mireille
+avait remarqué qu’un sous-officier
+français s’était entretenu, deux ou
+trois fois, avec les alliés. Elle alla à
+lui :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’informa-t-elle.</p>
+
+<p>En voyant la directrice parler au
+jeune homme, les Anglais comprirent
+quelle question elle lui posait.</p>
+
+<p>Leur gaîté s’accentua.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Tell her ! Tell her !</span> clamaient-ils.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il a dit ? répéta
+M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>L’autre rougit et refusa de répondre.</p>
+
+<p>— Puisque je vous le demande !
+insista-t-elle.</p>
+
+<p>Il se décida. Et, comme s’il avait
+hôte de se débarrasser de sa mission,
+il traduisit littéralement, sans chercher
+de détour ou de périphrase, les
+paroles que venait de prononcer l’officier
+anglais.</p>
+
+<p>— Il a dit : « C’est avec la patronne
+que je voudrais monter. Qu’elle fixe
+son prix. Je paye ! »</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille ne marqua par aucun
+signe extérieur qu’elle était surprise
+ou offensée. Elle regarda son admirateur
+avec indulgence, lui dédia même
+un sourire cordial, et retourna à la
+caisse en lançant par-dessus son épaule :</p>
+
+<p>— Vous pouvez toujours lui répondre
+qu’il repasse demain s’il a le
+temps.</p>
+
+<p>Une fois encore l’interprète traduisit.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">To-morrow ? All right !</span> prononça
+l’Anglais en se rasseyant.</p>
+
+<p>— Tchampeine ! criaient ses amis
+au comble de l’enthousiasme.</p>
+
+<p>Il se joignit à eux.</p>
+
+<p>Le garçon apporta verres et bouteille.
+Les libations reprirent jusqu’à
+ce que, l’heure de la fermeture étant
+venue, il fallût que M<sup>me</sup> Lucie, son
+frère, M<sup>me</sup> Joujou, M<sup>me</sup> Carmen et
+même M<sup>me</sup> Bambou poussassent les
+trois hommes dans la rue, où, longtemps,
+on les entendit rire, chanter
+et répéter :</p>
+
+<p>— Tchampeine ! Tchampeine !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Restée seule, dans le salon, comme
+chaque nuit, M<sup>me</sup> Mireille avait ouvert
+le tiroir-caisse où, pendant le
+coup de feu, billets, monnaie d’argent
+et billon avaient été entassés pêle-mêle.</p>
+
+<p>Elle séparait le papier du métal,
+réunissait les coupures par catégories,
+mettait en piles pièces et sous,
+procédait enfin méticuleusement au
+décompte de chaque tas dont elle
+inscrivait, à mesure, le montant sur
+un registre.</p>
+
+<p>Mais cette besogne, qu’elle avait
+accomplie si souvent, laissait toute
+liberté à son esprit.</p>
+
+<p>Elle pensait… Elle pensait à Adolphe,
+à son obstination que jamais elle n’aurait
+la cruauté de combattre.</p>
+
+<p>Puis elle pensait à Aimée-Désirée,
+à la dot qu’on lui pourrait amasser
+si l’on savait profiter de cette période
+d’exceptionnelle prospérité, dont, plus
+tard, on s’entretiendrait comme d’une
+chose fabuleuse…</p>
+
+<p>— Nous, maintenant, avec ce qu’on
+a mis à gauche, on aura toujours assez
+pour vivre.</p>
+
+<p>« Si nous pouvions avoir un fils, je
+me ferais moins de soucis. Je me dirais
+que le petit suivrait le même chemin
+que tous les Rabier ont suivi
+avant lui.</p>
+
+<p>« Il reprendrait l’affaire, épouserait
+une femme sérieuse, méritante, connaissant
+le busenesse. Ils arrangeraient
+leur vie tous les deux… et serviraient
+une rente à Aimée-Désirée.
+Mais puisque ça nous est défendu
+d’espérer un garçon !…</p>
+
+<p>« Une fille, c’est des charges, des responsabilités.
+On lui doit plus qu’à un
+fils. La nôtre, dans quelques années, il
+va falloir la faire élever ailleurs, et le
+moment arrivera de songer à la marier.</p>
+
+<p>« A qui la marier ? Dans notre milieu,
+ça manque d’hommes qu’on choisirait
+comme gendres, c’est un fait.
+Dans les autres, on en trouvera difficilement.
+L’esprit du monde est si
+étroit ! Et celui qui voudra, il demandera
+gros pour faire passer la chose
+que la petite est née dans une maison…
+Et ce serait rare qu’il continue
+le commerce… Alors, il faudra de
+l’argent, beaucoup d’argent…</p>
+
+<p>Un sanglot monta à la gorge de
+M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>Elle mit la main sur ses yeux, réfléchit
+longuement à la situation,
+essaya de trouver par quels moyens
+elle la pourrait amender.</p>
+
+<p>Un souvenir la harcelait qu’elle voulait
+et ne pouvait chasser : le souvenir
+du temps où elle était simple dame
+et où, sans se parjurer aux yeux des
+hommes qu’elle avait vraiment aimés,
+elle continuait pourtant d’assurer son
+service.</p>
+
+<p>L’amour ne subsiste-t-il point, intact
+et fidèle, au cœur de celles dont
+la destinée est d’en vendre les apparences
+à tout venant ?</p>
+
+<p>Pourquoi ce qui avait été vrai dans
+le passé, ne le serait-il point dans le
+présent ?</p>
+
+<p>Tant d’expériences antérieures ne
+démontraient-elles pas à Mireille que,
+s’il lui arrivait de distraire des messieurs
+riches — qui la paieraient très
+cher — elle ne retirerait rien à son
+mari de la tendresse qu’elle lui avait
+donnée ?…</p>
+
+<p>Ah ! quelle satisfaction ce serait
+pour elle s’il lui était loisible d’obvier,
+par un travail personnel et sans
+d’ailleurs négliger aucune des obligations
+de sa fonction, au manque à
+gagner qu’elle constatait chaque nuit
+avec un déchirement de cœur !</p>
+
+<p>Quelle joie elle ressentirait si elle
+pouvait contribuer à accroître le patrimoine
+de la famille, à enrichir cette
+petite Aimée-Désirée, à la mettre en
+état, pourvu que les hostilités durassent
+seulement deux ans encore,
+de prétendre à un brillant parti !</p>
+
+<p>En agissant ainsi, ne s’égalerait-elle
+pas à ces femmes de France que politiques
+et journalistes louaient dans
+leurs discours et leurs écrits parce
+que, peinant, au champ, à l’usine, à
+la boutique, y remplaçant les morts,
+les mobilisés, les mutilés, elles sauvegardaient
+la fortune individuelle et
+la fortune collective ?</p>
+
+<p>Pourquoi ne lui serait-il pas permis
+d’accomplir son devoir avec le même
+courage tranquille, simple et muet ?</p>
+
+<p>Pourquoi ?…</p>
+
+<p>Les yeux fixés sur les peintures murales
+qu’elle ne voyait pas, elle méditait…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? murmura-t-elle. Parce
+que, peut-être, mon cas n’est pas le
+même que celui de toutes les autres.
+Ce que j’ai à donner c’est moi — et
+ce n’est plus à moi ! La seule
+activité dont je sois capable m’est
+interdite depuis que je suis une
+femme mariée, une patentée, une bourgeoise.</p>
+
+<p>Ses yeux s’emplirent de larmes. Ses
+lèvres répétèrent :</p>
+
+<p>— Une bourgeoise… Je suis une
+bourgeoise… Mireille des Trois-Raisins
+est devenue une bourgeoise !…
+Comme la vie est difficile !…</p>
+
+<p>Ses regards se posèrent sur l’argent
+étalé devant elle et qui représentait
+la recette de la journée. Elle se secoua,
+fit des paquets de billets qu’elle épingla
+et plaça dans un petit coffre de
+fer portatif. Sur ce matelas de papier,
+elle coucha les rouleaux de pièces
+que, pendant sa rêverie, elle avait
+machinalement préparés.</p>
+
+<p>Sa main, passant comme un râteau
+sur le comptoir, fit tomber le billon
+dans le tiroir-caisse qu’elle referma
+à clef.</p>
+
+<p>Elle mit le coffre sous son bras,
+alla s’assurer que la porte blindée
+était bien close, que les verrous en
+étaient poussés, revint au salon, éteignit
+le lustre et, s’éclairant d’une
+lampe électrique de poche, se dirigea
+vers l’escalier.</p>
+
+<p>Depuis des années déjà, chaque nuit,
+à la même heure, elle accomplissait les
+mêmes gestes, mais, jamais, malgré
+l’habitude, elle n’avait pu se défendre
+d’un certain effroi au moment
+qu’ayant éteint la lumière, elle montait
+chez elle, à pas de loup, en
+serrant un trésor sur son sein.</p>
+
+<p>Bien qu’elle sût que le disque de
+clarté qui dansait sur les marches et
+les murs était projeté par l’appareil
+qu’elle tenait à la main, et que, d’un
+coup de pouce, elle eût pu le faire disparaître,
+M<sup>me</sup> Mireille avait l’impression
+qu’il émanait d’une lanterne
+sourde, portée par quelqu’un marchant
+sans bruit derrière elle et dont les
+doigts allaient étreindre son cou, le
+serrer…</p>
+
+<p>Alors, la sueur mouillait ses tempes
+et fraîchissait sur ses épaules.</p>
+
+<p>Cette nuit, parce qu’elle avait tant
+médité, souffert, pleuré et dépensé de
+sa force de résistance dans le combat
+qu’elle venait de livrer, sa frayeur prenait
+une intensité plus grande encore
+que de coutume. Quand elle arriva
+sur le palier, jambes molles, bouche
+sèche, corps en moiteur, elle haletait.</p>
+
+<p>Elle atteignit le commutateur,
+donna la lumière et put enfin reprendre
+son souffle.</p>
+
+<p>Derrière les portes qui l’entouraient
+et qui étaient celles des chambres
+de ces dames, le sommeil régnait.</p>
+
+<p>— Elles ignorent les soucis, le chagrin,
+murmura M<sup>me</sup> Mireille. Elles sont
+heureuses !… Ah ! ne pas toujours se
+poser des questions !… Être exempte
+de responsabilités !…</p>
+
+<p>Elle se rappelait l’époque où, elle
+aussi, était une simple dame, où il lui
+suffisait de se soumettre à la règle de
+la Maison au lieu d’avoir à la faire
+respecter, de se comporter avec les
+messieurs de façon à les satisfaire,
+l’époque où nul ne dépendait d’elle,
+où, elle aussi, pouvait dormir lorsque
+sa tâche était terminée.</p>
+
+<p>— C’était tout de même le bon
+temps.</p>
+
+<p>Mais elle avait le sentiment de
+l’équité. Aussi se reprocha-t-elle cette
+parole comme un blasphème.</p>
+
+<p>Comment pouvait-elle regretter les
+jours où elle n’était rien au 17, rien
+qu’une pensionnaire, une passante
+qu’on avait le droit de chasser à
+toute minute ?</p>
+
+<p>Comment pouvait-elle être assez ingrate
+pour ne pas avoir constamment
+présent à l’esprit ce que la vie lui avait
+apporté, ce que M. Adolphe lui avait
+donné : un nom, une fortune, l’amour,
+la maternité ?</p>
+
+<p>La maternité !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappelait le matin
+de sa délivrance, la déception qu’elle
+avait éprouvée au cours des premières
+heures qui suivirent, puis son émotion
+et celle d’Adolphe qui, les yeux humides,
+balbutiait, éperdu de bonheur :</p>
+
+<p>— Ce petit bout… Ce petit bout…
+Quand on pense que c’est nous deux…
+Nous deux réunis, fondus.</p>
+
+<p>— Aimée-Désirée ! ma fille, notre
+enfant ! murmura M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers une porte, en
+tourna doucement le bouton, la poussa,
+pénétra dans une étroite pièce où une
+veilleuse, voilée de rose, posée sur une
+commode, répandait une faible clarté :
+c’était la chambre où la fillette et sa
+bonne couchaient.</p>
+
+<p>Roulée dans une couverture brune,
+la domestique dormait, le visage tourné
+vers la muraille.</p>
+
+<p>— Celle-là aussi est heureuse, pensa
+M<sup>me</sup> Mireille, en écoutant le souffle
+puissant et régulier de la montagnarde.</p>
+
+<p>La lueur de la veilleuse venait mourir
+sur un petit lit d’acajou en forme
+d’œuf où le père, le grand-père, l’arrière-grand-père
+du bébé qui y était
+étendu avaient passé les premiers ans
+de leur vie.</p>
+
+<p>Paupières abaissées, lèvres disjointes,
+son fin visage entouré de cheveux
+blonds dénoués, Aimée-Désirée
+dormait. Sa main potelée pendait hors
+du berceau.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille posa le coffre de fer et
+la lampe électrique à côté de la veilleuse,
+s’agenouilla sur la descente de
+lit, prit les doigts de la fillette dans
+les siens et y appliqua ses lèvres.</p>
+
+<p>Elle discernait mal quel sentiment
+l’avait poussée à pénétrer dans cette
+chambre, à s’agenouiller devant le lit
+de son enfant, comme si elle avait eu
+à s’accuser d’un crime ou d’une faute.</p>
+
+<p>Comment, si simple, si peu habile à
+s’analyser, aurait-elle compris que, dans
+son trouble, dans son désarroi, elle
+venait, d’instinct, à ce bébé endormi,
+demander un conseil, une ligne de conduite…
+et une absolution, pour le cas
+où, un jour, elle aurait besoin d’être
+pardonnée ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille se releva, posa les
+mains sur le bord du petit lit, se pencha
+sur le calme visage puéril, pareil,
+sous la lueur de la veilleuse, à de la
+cire à peine rosée — et dont elle attendait
+obscurément qu’il l’inspirât — mais
+qui ne lui apprit rien.</p>
+
+<p>Des larmes roulèrent sur ses joues.</p>
+
+<p>Elle sentait une torpeur l’envahir.
+Sa pensée se paralysait progressivement.
+Il lui semblait qu’un rideau de
+brumes s’interposait entre elle et ses
+soucis.</p>
+
+<p>Et cette impression lui était très
+douce.</p>
+
+<p>Dans son sommeil, la domestique
+balbutia quelques syllabes confuses.
+Le son de cette voix ranima M<sup>me</sup> Mireille,
+dissipa sa torpeur, la remit en
+état de souffrir. Elle saisit de nouveau
+la main d’Aimée-Désirée, la baisa,
+reprit son coffre, sa lampe électrique
+et sortit de la chambre pour rentrer chez
+elle, plus lourde d’anxiété que jamais.</p>
+
+<p>En se glissant auprès de M. Adolphe
+endormi, elle était torturée par l’indécision
+et lorsque, vers le matin, elle
+fut enfin accueille par le sommeil,
+elle n’avait encore trouvé le chemin
+de son devoir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, vers la fin de l’après-midi,
+M<sup>me</sup> Mireille faisait sa quotidienne
+tournée d’inspection dans les
+chambres afin de s’assurer que tout
+y était en ordre, pour le service du
+soir, lorsque sa cousine la rejoignit :</p>
+
+<p>— Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.</p>
+
+<p>— Lequel ?</p>
+
+<p>— Celui qui a fait un discours.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il veut ?</p>
+
+<p>Mains ouvertes de chaque côté du
+corps, M<sup>me</sup> Lucie montra qu’elle ignorait
+les desseins du visiteur.</p>
+
+<p>— Il ne sait que répéter : « Patronne,
+patronne », dit-elle.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille se rappela la scène de
+la veille au soir, l’offre que lui avait
+adressée l’officier et sa propre réponse.</p>
+
+<p>Alors, sans qu’elle pût se rendre
+compte pourquoi elle revivait ainsi
+tous ses souvenirs de la nuit, ni comment
+la foule des idées qui s’étaient
+agitées et heurtées en elle s’enchaînaient
+l’une à l’autre, elle évoqua sa
+méditation dans le salon silencieux,
+son désespoir, sa longue station dans
+la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie
+au cours de quoi elle avait si ardemment
+souhaité une inspiration qui ne
+lui était pas venue.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lucie observait avec surprise
+ce visage soudain pâli, ces yeux aux
+regards fixes, ce front que trois rides
+creusaient entre les sourcils, ces lèvres
+qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.</p>
+
+<p>Elle demanda :</p>
+
+<p>— Que faut-il répondre ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille sursauta.</p>
+
+<p>Quoi, cet homme qui, la veille, lui
+avait lancé, avec l’impudeur et l’inconscience
+que donne l’ivresse, une
+proposition qu’il était interdit à
+M<sup>me</sup> Mireille d’accepter, et qu’elle
+avait considérée comme la boutade
+sans conséquence d’un ivrogne, s’était
+souvenu des mots qu’il avait prononcés !
+Et il était revenu ! Et
+M<sup>me</sup> Lucie demandait ce qu’il fallait
+lui répondre ?</p>
+
+<p>Mais rien !</p>
+
+<p>Il fallait feindre de ne pas comprendre
+ce qui le ramenait dans la
+Maison, faire servir du champagne,
+appeler ces dames et s’arranger pour
+qu’il choisît l’une d’elles.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que je lui dis ? insista
+M<sup>me</sup> Lucie.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille haussa les épaules, elle
+s’emporta :</p>
+
+<p>— C’est toujours la même chose,
+alors !… Quand il y a un coup dur
+c’est moi qui suis forcée de m’y coller !
+Ici, c’est empoté, emplâtre et compagnie !
+Ah ! je peux me vanter d’être
+bien aidée !… Tiens, laisse-moi passer,
+J’y vais !…</p>
+
+<p>Elle descendit au salon.</p>
+
+<p>Quand elle y parut, l’officier se leva,
+joignit les talons, se découvrit, rougit,
+eut un rire timide de collégien, et commença
+de parler.</p>
+
+<p>Mais, très vite, il s’aperçut qu’on
+ne l’entendait point. Il en parut fort
+surpris et tout décontenancé. Puis il
+sourit de nouveau, son visage s’éclaira :
+il venait d’avoir une idée.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, prononça-t-il.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille le regarda sans plus
+comprendre.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Coloured girl</span>, répéta-t-il en montrant
+la négresse au pagne bleu de ciel
+peinte sur le mur. Puis, il fit le geste
+d’appeler quelqu’un et pointa l’index
+vers le sol.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille devina qu’il souhaitait
+la présence de M<sup>me</sup> Bambou. Elle
+prononça très fort :</p>
+
+<p>— M<sup>me</sup> Bambou ? Appeler ?… Ici ?…</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais. <span lang="en" xml:lang="en">She speaks
+english.</span></p>
+
+<p>— M<sup>me</sup> Bambou ! cria M<sup>me</sup> Mireille
+dans l’escalier, un monsieur vous réclame !</p>
+
+<p>La négresse survint.</p>
+
+<p>— Demandez-lui ce qu’il désire.</p>
+
+<p>L’officier parla longuement en se caressant
+le menton avec le pommeau de
+sa cravache.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bambou, dont le vocabulaire
+comportait des lacunes, se fit répéter
+plusieurs phrases, puis traduisit :</p>
+
+<p>— Il paraît qu’hier soir, vous lui
+avez dit de revenir aujourd’hui pour
+régler un arrangement entre vous
+deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
+se rappelle la chose. Et comme un gentleman
+ne laisse jamais une affaire
+en suspens, il est exact au rendez-vous
+que vous lui avez donné.</p>
+
+<p>— Moi ! s’exclama M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>La négresse poursuivit :</p>
+
+<p>— Il demande la faveur de monter
+quelquefois avec vous l’après-midi,
+vers cette heure-ci. Il donnera ce que
+vous voudrez. Et il a dans son régiment
+deux amis, officiers également, qui
+sont comme ses frères. Ce sont ceux qui
+l’accompagnaient hier soir. Eux aussi
+pourraient venir si vous acceptiez. Et
+eux aussi paieraient bien. Voilà ce
+qu’il m’a chargé de vous répéter.</p>
+
+<p>Continuant à se caresser le menton,
+l’Anglais regardait tantôt M<sup>me</sup> Bambou,
+comme pour s’assurer qu’elle reproduisait
+fidèlement chacune de ses
+paroles, tantôt M<sup>me</sup> Mireille, pour guetter
+l’effet que sa proposition produisait
+sur elle.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille était impassible.</p>
+
+<p>Ni ses regards, ni le pli de sa bouche,
+ni son teint, ne permettaient de discerner
+ses réactions.</p>
+
+<p>Elle éprouvait une impression indéfinissable.
+Il lui semblait que le discours
+qu’elle venait d’entendre et
+qui eût dû l’indigner, lui avait soudain
+restitué son équilibre perdu
+depuis si longtemps, et si vainement
+recherché.</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis des
+mois que, misérable et désemparée,
+elle errait dans une nuit qui lui paraissait
+plus opaque que celle où se mouvait
+Adolphe, elle voyait enfin devant
+soi, elle savait ce qu’elle avait à
+faire.</p>
+
+<p>Les puissances mystérieuses dont
+elle ignorait les noms mais auxquelles,
+dans son fatalisme professionnel, elle
+croyait avec une foi aussi solide que
+celle qu’elle avait dans les oracles, lui
+dictaient son devoir en lui envoyant
+ce militaire étranger.</p>
+
+<p>Pour le salut d’une enfant qui, lorsque
+sa saison serait venue, ne devait
+pas connaître l’opprobre, ces puissances
+ordonnaient à sa mère d’accomplir
+la seule tâche rémunératrice qui lui
+fût familière. Elle n’avait qu’à se soumettre.</p>
+
+<p>A se soumettre et à rassembler
+les souvenirs de son ancienne vie,
+afin de reprendre son état de jadis
+sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
+point exercé depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>— Vous pouvez remonter, dit-elle
+à la négresse.</p>
+
+<p>Quand elle fut seule avec l’Anglais,
+M<sup>me</sup> Mireille s’assit. Elle lui coula
+un regard de ses yeux noirs et respira
+largement. L’air, en pénétrant
+dans ses narines dilatées, fit du bruit.
+Sa forte poitrine tendit le satin du
+corsage. L’homme loucha.</p>
+
+<p>Répétant, à son insu, car elle n’avait
+pas une très grande lecture, une plaisanterie
+qu’elle avait entendu prononcer
+bien des fois par un des beaux
+esprits de la ville et qui figure dans les
+œuvres de jeunesse d’un membre de
+l’Académie française, elle demanda :</p>
+
+<p>— Elles n’en ont pas en Angleterre ?</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Please ?</span> s’informa l’officier.</p>
+
+<p>Elle modifia l’expression de son sourire.
+Sans doute celui-ci fut-il de
+qualité, car l’Anglais posa un billet
+de cent francs sur la table.</p>
+
+<p>Sans cesser de sourire, sans cesser
+d’imprimer un mouvement de houle
+à ses seins, M<sup>me</sup> Mireille déplia lentement
+l’index et le majeur.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Yes</span>, dit l’Anglais, qui, fouillant
+dans la poche extérieure de sa vareuse,
+en tira un autre billet qu’il
+plaça à côté du premier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille les prit et les glissa
+dans son corsage.</p>
+
+<p>A ce moment, des pas résonnèrent
+dans l’escalier : M. Adolphe sortait
+de sa chambre. M<sup>me</sup> Mireille mit un
+doigt sur ses lèvres. L’officier se
+raidit. Tous deux regardèrent la
+porte.</p>
+
+<p>Bien rasé, bien peigné, la moustache
+soigneusement roulée, vêtu de
+son élégant costume de gabardine, décoré
+de ses deux croix et chaussé de
+ses belles bottes montantes, le héros
+parut. Ses mains cherchèrent les
+tables, glissèrent dessus, et bientôt,
+il était au piano qui commença de
+chanter.</p>
+
+<p>— Je vais vous envoyer M<sup>me</sup> Bambou,
+dit, à très haute voix, M<sup>me</sup> Mireille,
+puis, s’adressant à son mari,
+elle ajouta :</p>
+
+<p>— C’est l’Angliche d’hier soir. Il
+s’en ressent pour l’ébène. Je lui fais
+descendre la chose.</p>
+
+<p>— Ça va, prononça placidement
+M. Adolphe en continuant de caresser
+le clavier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille adressa à l’officier des
+signes d’intelligence qu’il ne comprit
+point et disparut. M<sup>me</sup> Bambou arriva
+peu après.</p>
+
+<p>Elle le prit par la main, le conduisit
+jusqu’à sa chambre où il trouva, prête
+à le satisfaire, la femme vers qui allaient
+ses convoitises et qui, pour la
+première fois depuis son mariage,
+refit, par devoir, professionnellement,
+c’est-à-dire sans amour, le geste de
+l’amour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Le capitaine William-George Ellis
+revint seul plusieurs fois rue des Trois-Raisins.
+Il éprouva, à chaque nouvelle
+visite, la même joie des sens à
+quoi s’ajoutait cette satisfaction que
+donne à l’homme sérieux, et qui sait
+la valeur des choses, l’impression qu’il
+en a pour son argent.</p>
+
+<p>Puis, comme il était exempt
+d’égoïsme, comme, dans toutes les armées,
+il est de tradition de passer à
+ses meilleurs camarades, afin qu’ils
+la puissent apprécier, la femme qui
+vous a réjoui, il présenta ses deux amis
+à celle qui lui avait révélé l’amour
+selon les méthodes françaises, méthodes
+que, sans être taxés de chauvinisme,
+nous sommes fondés à déclarer
+incomparables puisque, dans les
+cinq parties du monde, on le va répétant.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille accueillit les trois
+hommes avec cette correction, cette
+aménité tranquille que sa longue fréquentation
+des messieurs lui avait
+permis d’acquérir et qu’elle tâchait,
+sans toujours y parvenir, à inculquer
+aux dames placées sous sa direction.</p>
+
+<p>Selon les conditions fixées une fois
+pour toutes par le capitaine William-George
+Ellis, ils acquirent, eux aussi,
+licence de tenir entre leurs bras cette
+femme puissante, saine et attentive,
+cette technicienne éprouvée, douée à
+un si haut degré de conscience professionnelle,
+en compagnie de qui ils se
+sentaient en si parfaite sécurité et
+qui marquait tant d’empressement à
+les satisfaire.</p>
+
+<p>Ayant le goût de l’ordre, de la régularité,
+ils décidèrent de faire chacun
+une visite hebdomadaire à leur amie
+commune.</p>
+
+<p>Ils établirent entre eux un roulement
+et choisirent les après-midi du
+lundi, du jeudi, du samedi. M<sup>me</sup> Mireille
+y souscrivit.</p>
+
+<p>Elle les attendait maintenant dans
+la chambre de M<sup>me</sup> Bambou, car
+il avait bien fallu mettre la négresse
+dans la confidence.</p>
+
+<p>Ils arrivaient toujours avec cette
+ponctualité qui caractérise les gentlemen :
+en même temps que le quart
+de quatre heures sonnait à l’Église
+Cathédrale.</p>
+
+<p>Et leur entrée était identique. On
+eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée
+ensemble, ainsi qu’un numéro
+de music-hall. Dès la porte franchie,
+ils faisaient un plongeon, se découvraient,
+se dégantaient, posaient casquette,
+cravache et gants sur une
+chaise, mettaient avec aisance, mais
+sans ostentation, deux billets de cent
+francs sur le marbre de la cheminée,
+puis, mains croisées, rougissant et se
+dandinant, souriaient à M<sup>me</sup> Mireille.</p>
+
+<p>Elle était nue sous un péplum transparent
+de soie orange, portait des bas
+rouge-vif, du fard aux joues, du koheul
+aux cils, du bleu aux paupières,
+des œillets dans ses cheveux artistement
+roulés en conque marine.</p>
+
+<p>Et ces visites d’après-midi n’empêchaient
+point qu’ils vinssent, presque
+chaque soir, au salon crier : « Tchampeine !
+Tchampeine ! », boire plusieurs
+bouteilles de ce vin qui versait en eux
+tant d’innocente joie et briser quelques
+verres sur les tables à grand
+coups de leurs cravaches de cuir.</p>
+
+<p>Parfois, ils amenaient des camarades.
+Mais sans doute ceux-ci
+n’étaient point très intimes, puisque
+s’ils les présentèrent, comme il se
+doit, à M<sup>me</sup> Mireille, ils ne demandèrent
+pas à leur amie de disposer
+pour eux des après-midi de liberté
+qu’ils lui laissaient.</p>
+
+<p>Tout ce champagne, largement bu
+et largement payé, tous ces verres
+brisés, comptés six fois leur prix
+d’achat, faisaient entrer dans la caisse
+des sommes appréciables à quoi venaient
+s’ajouter, trois fois la semaine,
+les deux billets de cent francs
+que M<sup>me</sup> Mireille y versait.</p>
+
+<p>Les moyennes, les belles moyennes
+d’autrefois étaient enfin rétablies.</p>
+
+<p>La fortune des Rabier ne courait
+plus le risque de ne point s’accroître
+selon les prévisions qu’autorisaient les
+circonstances exceptionnelles. La dot
+d’Aimée-Désirée serait splendide.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille était heureuse, trop
+heureuse d’avoir, par sa seule industrie,
+détourné la catastrophe qui
+menaçait, accompli, en toute simplicité,
+son devoir d’épouse de mutilé
+et de mère pour se demander quelles
+seraient les réactions de M. Adolphe
+si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire
+quel surcroît de travail celle
+qu’il avait associée à sa vie s’imposait
+afin que la famille ne pâtît point de la
+déchéance physique de son chef.</p>
+
+<p>Rien au monde n’aurait pu la déterminer
+à le mettre au courant. Mais
+ce qui l’induisait surtout à vouloir
+garder le silence, c’était l’excès de sa
+délicatesse, de sa sollicitude, de son
+amour.</p>
+
+<p>Il semblait à Mireille que dire à
+Adolphe l’emploi de ses après-midi,
+lui parler de ses nouveaux revenus,
+ce serait lui adresser indirectement un
+reproche, lui rappeler qu’elle devait
+maintenant travailler pour deux. Or,
+elle était incapable de cette vilenie.</p>
+
+<p>Elle dissimulait pour lui, à qui elle
+voulait épargner un chagrin, non pour
+elle qui, ayant découvert où était la
+vérité, n’éprouvait nul remords, mais
+seulement une joie très douce : celle
+que procure la satisfaction du devoir
+accompli.</p>
+
+<p>Bien qu’elle eût adopté cet extérieur
+hautain, distant, autoritaire qu’exigeait
+sa double qualité de femme
+mariée et de directrice, il subsistait
+beaucoup trop d’humilité en elle pour
+qu’elle attachât de l’importance au
+prêt tri-hebdomadaire de ce corps
+innombrablement loué jadis et s’estimât
+coupable envers son mari.</p>
+
+<p>Coupable, elle l’eût été si elle se
+fût donnée pour rien, par amour, par
+caprice, à un homme dont elle se fût
+coiffée.</p>
+
+<p>Mais, puisqu’elle se vendait — et
+très cher — à des indifférents, elle
+était innocente et ne trahissait point
+la foi jurée.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille avait même la certitude,
+tant sa conscience était en repos,
+tant elle croyait connaître l’âme
+d’Adolphe, qu’il raisonnerait comme
+elle si, écoutant la voix de l’orgueil
+qui, parfois, lui parlait ainsi qu’à
+toutes les créatures imparfaites que
+nous sommes, elle devenait un jour
+asses avide de louanges pour se vanter
+de sa nouvelle activité.</p>
+
+<p>Mais elle espérait bien que cette
+voix se tairait longtemps et qu’il lui
+serait permis de continuer, sans en
+être infatuée, d’accroître, par son
+travail personnel, la richesse de la
+famille où Adolphe l’avait admise et
+envers qui elle savait toute l’étendue
+de ses devoirs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>Malgré la discrétion de M<sup>me</sup> Bambou,
+ces dames n’avaient pu ignorer
+longtemps pourquoi, le lundi, le jeudi,
+le samedi, un officier de l’armée britannique
+franchissait le seuil de la
+Maison.</p>
+
+<p>Mais, ayant deviné les raisons
+qui avaient déterminé M<sup>me</sup> Mireille
+à reprendre du service actif, elles l’estimaient
+davantage.</p>
+
+<p>Bien qu’elles eussent peut-être été
+fondées à lui reprocher de les avoir
+frustrées de clients riches et généreux,
+qui, sans doute, se fussent accordés
+avec trois d’entre elles si Madame
+ne les avait accueillis, jamais,
+ni par leurs paroles, ni par leur attitude,
+elles ne marquèrent de ressentiment.</p>
+
+<p>Elles montraient tant de réserve,
+elles jouaient l’ignorance avec tant
+d’application, et, alors que d’autres,
+à leur place, eussent profité des circonstances
+pour se relâcher, elles continuaient
+de travailler avec tant de
+stricte gravité, que, parfois, M<sup>me</sup> Mireille,
+qui, cependant, ne nourrissait
+aucune illusion, pouvait se demander
+si, vraiment, son secret était connu.</p>
+
+<p>— Elles sont délicates et parfaites,
+disait-elle.</p>
+
+<p>Et la façon dont son personnel
+se comportait avec elle la consolait,
+dans une certaine mesure, des nouveaux
+soucis qui, depuis quelques semaines,
+l’avaient assaillie.</p>
+
+<p>Ces soucis, qui étaient de deux ordres,
+M. Adolphe les lui causait.</p>
+
+<p>Toujours, il pensait à ce fils que sa
+femme ne lui donnait pas, à ce fils
+qu’il désirait si obstinément pour que
+son nom se perpétuât, pour que la
+famille continuât de régner sur la
+Maison.</p>
+
+<p>Lorsqu’il parlait maintenant de cet
+enfant, ce n’était plus, comme naguère,
+avec attendrissement, mais
+avec nervosité, irritabilité. Très vite,
+il devenait amer et même, parfois,
+proférait une menace :</p>
+
+<p>— Je te dis que je veux un garçon,
+un Rabier… et que je l’aurai !… De
+toi ou d’une autre !… Si tu ne te décides
+pas, un de ces jours, j’en fais
+un à la première venue… et je le reconnais !
+Alors, on verra bien !…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille était meurtrie. Mais,
+se rappelant ce que lui avait prédit
+Casi en regardant palpiter la flamme
+de la bougie, elle restait inébranlable
+dans sa décision de n’accepter jamais
+plus la maternité.</p>
+
+<p>Et ce n’était pas tout : une fois encore,
+les affaires périclitaient.</p>
+
+<p>Si l’on ne pouvait dire que cette
+situation fût imputable à M. Adolphe,
+du moins s’expliquait-elle par la présence
+constante d’un grand mutilé
+dans la Maison dont, peu à peu, à
+cause de cette présence, notables et
+civils riches s’étaient écartés.</p>
+
+<p>Beaucoup d’entre eux, qui, étant
+d’âge à être mobilisés, avaient pourtant
+réussi à passer à travers les
+mailles des filets qu’aux applaudissements
+des vieillards sanguinaires on
+traînait alors périodiquement sur la
+France afin d’y pêcher tout ce qui
+jouissait d’assez de jeunesse, de force
+et de santé pour mériter d’être envoyé
+au carnage, beaucoup d’entre eux
+éprouvaient un malaise, lorsque, venant
+au 17 dans le dessein de s’y
+dissiper, ils se trouvaient face à face
+avec M. Adolphe.</p>
+
+<p>Ce colosse, vêtu de gabardine, qui,
+lui, connaissait l’enfer loin de quoi
+ils avaient réussi à se tenir, où il avait
+troqué ses yeux contre une médaille
+et une croix, et qui, après avoir
+étonné par sa sérénité, se montrait
+souvent taciturne et parfois irascible,
+se dressait maintenant comme un
+reproche devant ses hôtes.</p>
+
+<p>Même silencieux, il leur disait que,
+là-bas, sur des kilomètres, la terre
+était farcie, fourrée, bourrée de morts,
+que, dans des centaines d’hôpitaux,
+des hommes qui, en réalité, n’avaient
+pas plus de raisons qu’eux-mêmes
+d’être des suppliciés, souffraient et
+mouraient, que, sur toute l’étendue
+du territoire, une multitude de victimes
+pleuraient pour leurs membres
+perdus, leurs corps désarticulés par la
+mutilation ou ruinés par la maladie.</p>
+
+<p>Et, lorsqu’il parlait, racontait ce
+qu’il avait vu, — du temps qu’il pouvait
+encore voir ! — le son de cette
+voix leur était insupportable.</p>
+
+<p>— Il nous embête, celui-là, avec ses
+croix et ses discours, pensaient-ils. On
+ne vient tout de même pas au bobinard
+pour y recevoir des leçons !</p>
+
+<p>Ils vidaient rapidement leurs verres
+et se retiraient.</p>
+
+<p>D’autres, dont les fils ou les gendres
+étaient au front et qui allaient chercher
+au 17 l’oubli de leurs angoisses
+paternelles, en ressortaient, aussitôt
+qu’ils avaient aperçu M. Adolphe, avec
+l’effroi d’apprendre un malheur, lorsqu’ils
+rentreraient chez eux.</p>
+
+<p>Hommes jeunes ou déjà sur l’âge,
+qui avaient participé à la démonstration
+de sympathie dont le héros de
+la rue des Trois-Raisins avait été l’objet
+lors de son retour ou s’y étaient
+associés par la pensée, tous, maintenant,
+désertaient l’établissement où,
+seul, l’élément militaire continuait de
+fréquenter.</p>
+
+<p>Sans pouvoir s’en expliquer la cause,
+M. Adolphe constata ces désertions.
+De même, il constata le fléchissement
+des recettes.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose, disait-il
+parfois à M<sup>me</sup> Mireille, quelque chose
+qui ne va pas.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille ne savait que trop
+ce qui n’allait pas et pourquoi, en dépit
+du sacrifice qu’elle avait fait, dans
+le dessein de la fixer, la fortune, une
+fois encore, se détournait d’eux. Pour
+ne point le dire ou éclater en sanglots,
+elle se mordait les lèvres.</p>
+
+<p>Souvent, il ajoutait :</p>
+
+<p>— Et puis, tu ne surveilles pas ton
+monde. Je suis sûr que tu te laisses
+gruger.</p>
+
+<p>Malgré l’injustice du reproche, elle
+ne répondait pas. Mais, loin de l’apaiser,
+ce silence irritait son mari dont
+l’humeur, si égale naguère, s’aigrissait
+au point que, parfois, il lui arrivait
+de molester ou d’injurier les clients.</p>
+
+<p>— Si ça continue, nous ne reviendrons
+plus, lui avait dit une fois l’un
+d’eux.</p>
+
+<p>Sous un tel outrage à sa personne,
+à sa qualité de mutilé, à son nom,
+à sa Maison, M. Adolphe s’était dressé
+terrible : front livide, lèvres tremblantes,
+mains crispées.</p>
+
+<p>— Mais foutez donc le camp tout
+de suite, nom de Dieu, foutez le camp !…
+Tous !… Tous !… Tous !…</p>
+
+<p>Pour le faire taire, pour le calmer,
+M<sup>me</sup> Mireille s’était jetée sur lui qu’elle
+croyait devenu dément. Il l’avait saisie
+par les poignets et, visage contre
+visage, lui avait crié :</p>
+
+<p>— Toi !… Toi !… Je commence à
+en avoir assez, tu sais ! Je finirai par
+te crever !…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille avait blêmi, ces dames
+avaient échangé des regards, le salon
+s’était vidé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>Un lundi matin, M. Adolphe dit
+à sa femme :</p>
+
+<p>— Le piano est faux, il faut commander
+l’accordeur pour cet après-midi,
+vers quatre heures.</p>
+
+<p>Le garçon, par qui M<sup>me</sup> Mireille envoya
+chercher l’homme de l’art, rapporta
+sa réponse : occupé toute la journée,
+il ne pouvait venir que le lendemain
+ou le surlendemain.</p>
+
+<p>M. Adolphe réfléchit, compta sur
+ses doigts.</p>
+
+<p>— Qu’on y retourne, ordonna-t-il
+d’une voix impérieuse, et qu’on lui
+dise que je l’attends sans faute jeudi
+à la même heure. Je ne veux de lui
+ni demain, ni après.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mireille n’avait jamais discuté
+aucune des décisions de son mari. Elle
+dépêcha de nouveau le garçon.</p>
+
+<p>Cette fois, la réponse fut conforme
+au désir du maître.</p>
+
+<p>— Nous réglerons donc cette affaire-là
+jeudi sur le coup de quatre heures,
+prononça-t-il.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’accordeur fut exact.</p>
+
+<p>Il prit possession du tabouret que
+M. Adolphe lui céda, mit un diapason
+entre ses dents et commença d’éprouver
+chaque note.</p>
+
+<p>Ponctuel comme s’il se fût agi d’une
+affaire de service, le capitaine William-George
+Ellis, dont c’était le jour, survint
+peu après.</p>
+
+<p>Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire
+vêtue d’une seule tunique de gaze,
+très courte, sans manches, et de bas
+verts, la négresse était assise, cigarette
+aux lèvres, devant un cahier de
+chansons qu’elle feuilletait. En reconnaissant
+le pas de l’Anglais, elle se
+leva, sourit et, selon le protocole établi,
+monta avec lui.</p>
+
+<p>M. Adolphe n’écoutait plus les
+sons émis par l’instrument. Il tendait
+l’oreille vers l’escalier dont chaque
+marche sonnait sous le martèlement
+de la mule de M<sup>me</sup> Bambou et gémissait
+sous la botte de l’officier.</p>
+
+<p>A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle
+se referma. Tout bruit cessa.</p>
+
+<p>M. Adolphe croisa les bras, emplit
+d’air sa poitrine et dit à l’accordeur :</p>
+
+<p>— Maintenant, jouez la <i>Valse des
+Roses</i> un peu <i lang="it" xml:lang="it">forte</i>, sans arrêt, jusqu’à
+ce que je revienne… Et quoi
+qu’il arrive ne vous occupez de rien.
+C’est pour faire une blague !</p>
+
+<p>Il enleva ses bottes qu’il jeta sous
+une banquette, et, mains en avant,
+traversa le salon en fredonnant :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Viens avec moi, pour fêter le printemps,</div>
+<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">puis s’engagea dans l’escalier, dont
+il saisit fortement la rampe.</p>
+
+<p>Opérant sur celle-ci des tractions
+successives, il touchait à peine les
+marches qui ne craquaient pas plus
+que si un enfant allant pieds nus les
+eût foulées.</p>
+
+<p>M. Adolphe arriva sur le palier au
+moment que M<sup>me</sup> Bambou le traversait.</p>
+
+<p>En apercevant ce colosse médaillé,
+aux paupières closes, qui allait en
+chaussettes dans l’étroit espace où il
+avait réussi à venir, à la manière d’un
+chat, elle accrocha ses ongles à ses
+dents qui se heurtaient et s’aplatit
+contre une cloison.</p>
+
+<p>Les yeux agrandis, les jambes tremblantes,
+elle haletait.</p>
+
+<p>Et son épouvante s’accroissait de
+cette circonstance : dans le salon
+elle entendait jouer, comme si c’eût
+été par lui-même, la langoureuse
+musique dont l’homme qui était là,
+devant elle, aimait à bercer son inaction
+de l’après-midi.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bambou n’était pas très éloignée
+de supposer qu’il y avait de la
+sorcellerie dans tout cela et que son
+patron, dont les mains, qui continuaient
+de ramer, atteignirent le mur,
+glissèrent dessus et s’arrêtèrent sur
+une porte, avait le pouvoir de se
+dédoubler.</p>
+
+<p>Puis elle vit ceci :</p>
+
+<p>M. Adolphe sortir un pistolet automatique
+de la poche de sa vareuse,
+l’armer, chercher de nouveau la porte,
+la caresser jusqu’à ce qu’il eut trouvé
+le bouton qu’il tourna et qui grinça.</p>
+
+<p>Mais l’huis résista : le verrou avait
+été poussé à l’intérieur. Une voix féminine,
+la voix de M<sup>me</sup> Mireille, s’éleva
+courroucée.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p>M. Adolphe eut un rire muet.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? répéta la
+voix. Qui est là ?</p>
+
+<p>Reculant d’un pas, puis faisant
+une flexion sur les jarrets, puis donnant
+de l’épaule dans la porte qui
+céda sous la violence du choc,
+M. Adolphe fut projeté plutôt qu’il
+n’entra dans la chambre.</p>
+
+<p>— C’est moi ! dit-il.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bambou avait bondi dans l’escalier.
+Quatre détonations qu’elle entendit
+coup sur coup précipitèrent son
+élan.</p>
+
+<p>Sa tunique de gaze s’étant accrochée
+à un barreau, elle se crut poursuivie,
+poussa un cri de bête traquée,
+arracha de son corps l’étoffe légère,
+sauta les marches qui la séparaient
+encore du salon où elle arriva nue,
+hurlante, les yeux fous, les cheveux
+en désordre.</p>
+
+<p>Fidèle à la consigne qu’il avait reçue,
+croyant que la tumultueuse entrée
+de cette négresse frénétique, vêtue
+de bas vert-pomme, faisait partie
+de la blague annoncée, l’accordeur
+continuait de jouer</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous cueillerons des lilas et des roses.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>M<sup>me</sup> Lucie rentrait de la ville.
+M<sup>me</sup> Bambou tomba dans ses bras.</p>
+
+<p>— M. Adolphe vient de tirer sur
+M<sup>me</sup> Mireille et sur l’Angliche, là-haut,
+dans ma chambre.</p>
+
+<p>Puis elle s’évanouit.</p>
+
+<p>La cousine la poussa sur une banquette :</p>
+
+<p>— Arrêtez donc votre musique à
+la noix, vous, nom de Dieu ! cria-t-elle.
+Et occupez-vous de Madame.</p>
+
+<p>Elle se précipita dans l’escalier.</p>
+
+<p>L’accordeur comprit que, décidément,
+il devait se passer des événements
+exceptionnels. Il termina la
+phrase commencée, rabattit le couvercle
+du piano, fit pivoter son tabouret,
+enleva ses lunettes et considéra
+le corps de bronze qui se tordait sur
+la peluche saumon de la banquette.</p>
+
+<p>— Encore que cette personne de
+couleur soit déparée par des seins un
+peu flasques, elle est assez harmonieuse
+de formes, remarqua-t-il.</p>
+
+<p>Il était fort intéressé par le spectacle
+qui lui était offert, peu ému et
+très perplexe quant aux services qu’il
+pouvait rendre à cette femme dont
+les yeux étaient blancs, les mâchoires
+serrées, qui émettait des cris stridents
+et se retournait les ongles en cardant
+de la si belle peluche.</p>
+
+<p>A tout hasard, il la gifla avec force
+cinq ou six fois et constata qu’il éprouvait
+un certain plaisir à appliquer
+ce traitement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— En voilà une brute !</p>
+
+<p>— Il tape comme un sourd !</p>
+
+<p>— Voulez-vous la laisser tranquille !</p>
+
+<p>— Il va lui casser les dents, ma petite !</p>
+
+<p>L’accordeur fit volte-face : huit
+femmes aux cheveux enguirlandés de
+faux géraniums, de faux myosotis, de
+fausses capucines, et qui étaient nues
+sous des tuniques de gaze, de mousseline
+ou de surah, se trouvaient devant
+lui.</p>
+
+<p>Au bruit des détonations, elles
+avaient quitté leurs chambres en hâte
+et, se bousculant, étaient descendues
+au salon afin de s’enquérir de ce qui
+se passait.</p>
+
+<p>Bien qu’elles fussent de volumes,
+de teints, de types différents, l’accordeur
+les estima également désirables
+et se félicita que la saison de
+l’amour fût, depuis longtemps déjà,
+terminée pour lui, car il eût été fort
+embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une
+d’elles.</p>
+
+<p>— Mesdames !… Mes hommages !…
+prononça-t-il en s’inclinant.</p>
+
+<p>— On s’en fout de vos hommages,
+répliqua M<sup>me</sup> Carmen qui l’écarta pour
+s’occuper de M<sup>me</sup> Bambou.</p>
+
+<p>Il faut croire que l’intervention dont
+la négresse venait d’être l’objet était
+parfaitement appropriée à son cas,
+puisque son corps, raidi tout à l’heure,
+se détendait, puisque ses mains cessaient
+de griffer et ses jambes de s’agiter,
+puisque, enfin, ses yeux avaient
+perdu leur aspect effrayant et pris
+une expression de douceur et de puéril
+étonnement pour regarder le visage
+de la compagne penchée sur elle.</p>
+
+<p>— Tu me reconnais, mon noiraud ?
+demanda M<sup>me</sup> Carmen avec sollicitude.</p>
+
+<p>— Oui, répondit M<sup>me</sup> Bambou en
+sanglotant à petits coups dans la saignée
+de son bras replié. J’ai froid,
+ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Elle grelottait.</p>
+
+<p>Heureux de démontrer que, malgré
+les apparences selon quoi on venait
+de le juger peut-être un peu légèrement,
+son âme n’était pas tout à fait
+insensible, l’accordeur étendit avec
+beaucoup de soin son pardessus sur la
+négresse.</p>
+
+<p>Considérant tour à tour M<sup>me</sup> Bambou
+et le vieil homme, ces dames ne parvenaient
+point à établir une corrélation
+entre la scène dont elles venaient
+d’être témoins et les détonations qu’elles
+avaient entendues.</p>
+
+<p>Elles échangeaient des regards interrogateurs,
+des hochements de tête,
+des haussements d’épaules, des gestes
+par quoi chacune exprimait à la fois
+son ignorance et son désir d’entendre
+sa compagne émettre une hypothèse
+qu’elle-même ne voulait pas prendre
+la responsabilité de formuler.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?…
+Qui a tiré ? Y a-t-il quelqu’un de
+blessé ? demanda M<sup>me</sup> Joujou à la
+négresse.</p>
+
+<p>Mais celle-ci continua de pleurer et
+ne répondit pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une sorte de hululement vint de
+l’escalier. Toutes les têtes se tournèrent
+vers la porte.</p>
+
+<p>Paupières gonflées, visage tuméfié
+et verni par les larmes, poitrine secouée
+de sanglots, M<sup>me</sup> Lucie parut.</p>
+
+<p>On s’élança vers elle. Elle fit effort
+pour reprendre son souffle.</p>
+
+<p>— Madame est morte, réussit-elle
+à articuler.</p>
+
+<p>Ces dames comprirent. Toutes poussèrent
+le même cri suivi de lamentations
+semblables à celles, qu’en Orient,
+les pleureuses juives modulent sur les
+tombeaux.</p>
+
+<p>— Et l’Angliche ? demanda M<sup>me</sup> Andrée.</p>
+
+<p>— Lui ? Crevé !</p>
+
+<p>— Et M. Adolphe ?</p>
+
+<p>— Il a jeté son revolver dans un
+coin et maintenant… maintenant, il
+est étendu par terre, à côté des deux
+cadavres… Il pleure !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Zizi apporta une chaise, M<sup>me</sup> Lucie
+s’y laissa tomber. Elle posa les
+coudes sur la table, cacha son visage
+dans ses mains.</p>
+
+<p>Entre deux hoquets, elle disait d’une
+voix brisée ;</p>
+
+<p>— Quand on pense qu’il l’a tuée !…
+Tuer une femme comme ça !… Une
+femme qui a tenu la Maison tout le
+temps qu’il a été là-bas… qui avait
+l’œil à tout… qui l’aimait comme on
+n’aime pas quelqu’un !</p>
+
+<p>« Une femme qui était sérieuse et
+dévouée et toujours à l’ouvrage… Qui
+ne savait qu’inventer pour augmenter
+les bénéfices, même qu’elle avait
+trouvé le moyen de faire payer une
+taxe de luxe aux clients !… Et maintenant,
+la voilà morte… elle qui aurait
+fait la fortune de son mari et de
+sa fille… Pauvre Mireille !…</p>
+
+<p>« C’est pas juste !… Non, c’est pas
+juste, car, par le fait, c’est pour lui
+et pour la petite qu’elle avait repris
+le peignoir trois après-midi par semaine. »</p>
+
+<p>Elle suffoqua sous son chagrin et
+poursuivit :</p>
+
+<p>— Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle
+pas prévenu ? Pourquoi ne lui avait-elle
+pas fait toucher les billets qu’elle
+recevait… Il ne se serait pas forgé des
+idées, cet homme… Il n’aurait pas cru
+que c’était pour le plaisir de la chose…</p>
+
+<p>— Trop bonne, dit M<sup>me</sup> Andrée.</p>
+
+<p>— Trop délicate dans ce qu’elle
+était, dit M<sup>me</sup> Joujou.</p>
+
+<p>— Voilà où ça mène, constata M<sup>me</sup>
+Zizi.</p>
+
+<p>— Sainte Mireille ! murmura M<sup>me</sup> Carmen
+en joignant les mains.</p>
+
+<p>Assises sur les chaises, les banquettes,
+les tables, elles sanglotaient…</p>
+
+<p>La nuit tombait dans le salon.</p>
+
+<p>L’accordeur reprit son pardessus et,
+marchant sur la pointe des pieds, se
+retira.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>Vingt-quatre heures se sont écoulées.
+La Maison est fermée.</p>
+
+<p>Il pèse sur elle cette torpeur qui s’empare
+des logis où la mort vient de passer.
+M<sup>me</sup> Lucie qui ne peut, encore
+qu’elle le souhaite sincèrement, se défendre
+de songer à son propre avenir
+et se consacrer tout entière à la douleur,
+règne, dolente, silencieuse et hagarde,
+sur ces dames.</p>
+
+<p>Celles-ci, après avoir poussé tant de
+cris, versé tant de larmes, échangé
+tant de réflexions, n’ont plus de pensées,
+ni de paroles. Reprises par leur
+fatalisme, il semble même que la force
+d’avoir du chagrin les ait abandonnées.</p>
+
+<p>Inactives et sordides, elles errent,
+du salon à leurs chambres, où elles s’occupent
+à réunir les quelques pauvres
+objets qui leur appartiennent en
+propre, qu’elles ont apportés lors de
+leur entrée au 17 et qu’elles vont remporter
+puisque, demain, il leur faudra
+partir…</p>
+
+<p>Hier, après le drame, la police, à
+qui M<sup>me</sup> Lucie dépêcha son frère dès
+qu’elle eut repris ses esprits, est arrivée.
+Elle a emmené M. Adolphe, harcelé
+le personnel de questions, mis les
+scellés sur la chambre de M<sup>me</sup> Bambou
+après avoir fait réparer la porte par
+un menuisier.</p>
+
+<p>Puis, le soir, la foule ayant été chassée
+de la rue où, devant chaque maison,
+les dames formaient des groupes
+bariolés et commentaient l’événement,
+le corps de M<sup>me</sup> Mireille fut
+chargé sur une voiture de l’hôpital
+civil pendant que celui du capitaine
+William-George Ellis était emporté
+par une ambulance automobile de l’hôpital
+anglais.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, une infirmière
+de la Maternité, munie d’un ordre du
+Maire, vint chercher la petite Aimée-Désirée
+qui, déjà, sommeillait dans
+le berceau où, depuis un siècle, tous
+les bébés Rabier avaient dormi et qui
+ne s’éveilla point.</p>
+
+<p>Dès qu’elles furent avisées qu’un officier
+des Armées de Sa Majesté avait
+été assassiné en un lieu où, à moins
+de vouloir offenser tout l’Empire, nul
+ne saurait soutenir qu’un gentleman
+ait jamais mis les pieds, les autorités
+militaires britanniques, concluant à
+un guet-apens, exigèrent de mener
+l’enquête en même temps que la police
+française.</p>
+
+<p>Elles placèrent devant la porte du
+17, avec mission de ne laisser entrer
+ni sortir personne, deux gendarmes
+blonds armés du revolver et de la cravache
+de cuir, vêtus de kaki et portant
+le brassard rouge marqué des
+deux initiales noires M. P.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, toute la matinée, tout
+l’après-midi, des curieux, parmi lesquels
+officiers et soldats anglais en
+grand nombre montraient, par leur
+attitude, qu’ils partageaient l’opinion
+du Commandement quant aux
+circonstances ayant entouré le meurtre
+du capitaine William-George Ellis, ont
+continué de défiler dans la rue.</p>
+
+<p>Regards levés vers les volets fermés,
+ils commentaient avec passion l’événement.
+Les dames portières des autres
+maisons leur fournissaient avec volubilité
+et abondance des détails dont
+ils se montraient friands et que, grisées
+par leur propre éloquence, elles
+inventaient du reste à mesure.</p>
+
+<p>Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins
+où règne la nuit, où les lanternes
+grillagées plaquent, çà et là,
+des taches rouges, les hommes se
+meuvent comme des ombres.</p>
+
+<p>De cette foule enfiévrée monte un
+brouhaha confus, fait de conversations,
+de bribes de chansons, de sifflets,
+d’exclamations et d’appels lancés par
+la voix tentatrice des portières promettant
+mille délices à ceux qui pénétreront
+dans les eldorados dont elles
+ont la garde.</p>
+
+<p>Un bruit de moteur et de ferrailles
+secouées couvre tous les autres : un
+camion automobile de l’armée britannique,
+chargé de soldats, vient de
+s’arrêter perpendiculairement à la rue
+de façon à en obstruer l’issue.</p>
+
+<p>Les hommes sautent sur le pavé
+où sonnent les fers de leurs talons.
+Autant qu’on peut en juger, ils sont
+une trentaine.</p>
+
+<p>Les voici alignés sur deux rangs.
+Un coup de sifflet déchire l’air. Ils
+avancent lourdement dans la rue au
+pas cadencé.</p>
+
+<p>Des cris de surprise, suivis de cris
+d’effroi, partent de la foule, qui, dans
+un grand bruit de semelles cloutées
+raclant le sol, disparaît comme si,
+d’une seule soufflée, un vent violent
+l’avait emportée jusqu’à l’autre extrémité
+de la rue.</p>
+
+<p>Les dames portières rentrent dans
+les maisons, poussent les verrous.
+Les lumières s’éteignent dans les lanternes.</p>
+
+<p>Les soldats continuent d’avancer.
+Sans un mot, sans un cri, ils se
+jettent sur les deux M. P. en faction
+et les désarment.</p>
+
+<p>Leurs rangs s’ouvrent. Huit d’entre
+eux qui portent sur leurs épaules une
+poutre de chêne sont démasqués. Ils
+font face au 17.</p>
+
+<p>Quelqu’un siffle, en deux temps,
+entre ses dents. Sur ce rythme, le
+bélier frappe la porte blindée qui
+résonne, geint, craque, s’abat.</p>
+
+<p>Des hurlements de démentes s’élèvent
+dans la maison où soudain, on
+le discerne entre les lames des persiennes,
+les lumières sont éteintes.</p>
+
+<p>Un commandement :</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Light !</span></p>
+
+<p>Quatre torches s’allument. Chaque
+homme tire une lampe électrique de
+sa poche et la Maison absorbe les
+trente soldats de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Quand ils paraissent dans le salon,
+ils sont accueillis par le cri de « Vive
+l’Angleterre » poussé par un personnage
+qu’ils ne s’attendaient point à
+trouver là.</p>
+
+<p>Cheveux mêlés, teint cuit, barbe
+non faite, moustache tombante, œil
+éteint, le quidam ricane, se dandine
+et, pour se maintenir en équilibre,
+s’accroche à une table.</p>
+
+<p>— Vive l’Angleterre ! répète-t-il
+avec difficulté. Vivent les soldats de
+la noble Angleterre !</p>
+
+<p>C’est, en personne, le frère de
+M<sup>me</sup> Lucie.</p>
+
+<p>Depuis des mois qu’il tient, dans
+la Maison, l’emploi de portier, qu’il
+est soumis à la triple surveillance de
+sa sœur, de M<sup>me</sup> Mireille et de
+M. Adolphe, il n’a jamais pu boire à
+sa soif.</p>
+
+<p>Il a donc profité du désarroi qui,
+depuis hier soir, règne au 17, pour
+rattraper le temps perdu et consommer,
+en une seule fois, la quantité de
+liquide dont il fut frustré.</p>
+
+<p>— J’ai royalement bu ! murmure-t-il,
+sur le ton de la confidence. Royalement
+bu !… Et ce qu’il y a de rigolo,
+c’est que personne ne s’en est aperçu !…
+Un autre, à ma place, serait saoul…
+Moi pas !…</p>
+
+<p>Il s’interrompt, paraît réfléchir, puis,
+se touchant le front comme s’il venait
+de retrouver le fil de ses pensées :</p>
+
+<p>— J’ai rudement sommeil !… Alors,
+je vous souhaite le bonsoir, les gars !</p>
+
+<p>Il pose l’index sur ses lèvres.</p>
+
+<p>— Surtout n’allez pas raconter à
+Lucie que vous m’avez rencontré… Elle
+me chercherait des raisons.</p>
+
+<p>Ayant dit, il s’écroule et instantanément
+s’endort.</p>
+
+<p>Les soldats le poussent sous une
+banquette et se mettent en quête de
+ces dames.</p>
+
+<p>Ils n’ont pas besoin de les chercher
+longtemps.</p>
+
+<p>Il leur suffit de monter à l’étage,
+d’enfoncer les portes à coups d’épaules
+ou de bottes pour les trouver pâles,
+tremblantes, claquant des dents, debout
+devant leurs lits.</p>
+
+<p>Qu’importe si, en cette nuit qui est
+pour elles nuit de chômage forcé,
+elles ne sont ni lavées, ni peignées ?
+Qu’importe si elles ont de gros bas
+de coton, des savates éculées, des
+peignoirs de pilou constellés de
+taches ?</p>
+
+<p>Les guerriers sont gens d’appétits
+robustes. Ceux-ci le prouveraient s’il
+en était besoin.</p>
+
+<p>Ils font magnifiquement leur métier
+d’hommes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lucie qui, en sa qualité de cousine
+et de sous-maîtresse, a essayé de
+leur résister, est la proie de quatre
+gaillards bien décidés à lui faire payer
+cher son indocilité.</p>
+
+<p>L’un a saisi à pleine main sa chevelure
+qu’il a roulée autour de son
+poignet pour ne pas perdre la prise.</p>
+
+<p>Deux autres lui tiennent les bras,
+le quatrième les jambes et c’est ainsi
+qu’on la descend au salon où l’électricité
+a été donnée ainsi qu’aux plus
+beaux soirs.</p>
+
+<p>Entre les mèches qui pleurent sur
+son visage, elle voit toutes ces dames,
+nues comme elle, aux mains de soldats
+qui les immobilisent sur les banquettes
+pour permettre à leurs camarades,
+qu’ils relèveront tout à l’heure,
+d’user d’elles.</p>
+
+<p>Cris de triomphe, vivats, applaudissements
+et rires se mêlent aux
+cris de douleur, aux exclamations rageuses,
+aux sanglots des patientes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lucie est assise sur une table.
+On l’y renverse. Par les cheveux, les
+mains et les pieds, on l’y maintient.
+On danse, on chante, on vocifère, on
+siffle autour d’elle. Et elle subit tant
+d’assauts que, malgré son habitude
+et sa vigueur, elle s’évanouit.</p>
+
+<p>On la fait glisser sur le marbre. Elle
+tombe sur la banquette.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Andrée, puis M<sup>me</sup> Carmen, puis
+M<sup>me</sup> Bambou, puis M<sup>me</sup> Zizi subissent
+la même épreuve jusqu’à l’évanouissement.</p>
+
+<p>Ces garçons ne sont-ils pas des sportifs ?
+Et, partant, ne convient-il pas
+qu’ils s’amusent à établir laquelle de
+ces femmes fournira la plus longue
+carrière avant de perdre connaissance ?</p>
+
+<p>Honneur et gloire à la race blonde !
+C’est M<sup>me</sup> Joujou qui est <span lang="en" xml:lang="en">recordwoman</span>.</p>
+
+<p>La meute bat des mains, trépigne,
+siffle, chante devant ce corps blafard,
+aux monstrueuses boursouflures,
+devant ce corps inerte qui, sur le
+marbre blanc, semble celui d’une bête
+morte, tuée pour la boucherie et qu’on
+va dépecer.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span> scande un des
+soldats.</p>
+
+<p>Tous, détachant chaque syllabe du
+ban, répètent en chœur :</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">She is all right !</span></p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Who is all right ?</span> interroge le
+premier.</p>
+
+<p>— Djoudjou !</p>
+
+<p>Alors, le chef de ban bat la mesure
+et, par trois fois, une immense acclamation
+roule :</p>
+
+<p>— Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !…
+Hipp ! Hipp ! Hipp ! Hurrah !… Hipp
+Hipp ! Hipp ! Hurrah !…</p>
+
+<p>Le frère de M<sup>me</sup> Lucie se réveille.
+Il réussit à se dégager, rampe sur le
+sol, s’assied, jambes écartées, au milieu
+du salon, passe sur son visage
+verni de sueur ses mains chargées de
+poussière.</p>
+
+<p>Les soldats applaudissent.</p>
+
+<p>Le succès qu’on lui fait le flatte.
+Il salue gracieusement, multiple les
+sourires, envoie des baisers, et apercevant
+tout à coup les corps des
+pensionnaires étendus çà et là, pousse
+des gloussements de joie en se frappant
+sur les cuisses.</p>
+
+<p>— Alors, les gars, alors les Alliés,
+c’est la nouba à ce que je vois, la
+grande nouba, s’écrie-t-il.</p>
+
+<p>Il demande à boire.</p>
+
+<p>Comme on ne comprend pas, il fait
+le geste de porter un verre à ses lèvres.
+On lui passe une bouteille. Il s’y
+abreuve avec avidité, puis, aux applaudissements
+renouvelés de l’assistance
+que cet intermède a divertie, il reprend
+son mouvement de reptation
+et disparaît de nouveau sous la banquette
+en hurlant :</p>
+
+<p>— Vive l’Angleterre !</p>
+
+<p>La troupe compte un musicien. Il
+s’assied devant le piano, et voici le
+<i lang="en" xml:lang="en">God save the King</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">Tipperary</i> et
+le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i>.</p>
+
+<p>Un autre prend possession de l’étagère
+aux liqueurs. Il tend à ses camarades
+des verres à bière pleins de
+rhum, de cognac, de chartreuse, de
+kummel, de curaçao.</p>
+
+<p>Trois sergents, qui ont exploré la
+cave, arrivent chargés de paniers.</p>
+
+<p>— Tchampeine ! crient-ils.</p>
+
+<p>On les acclame. L’alcool contenu
+dans les verres est versé sur les corps
+de ces dames. Les bouteilles passent de
+mains en mains, comme des briques
+lancées par des maçons faisant la
+chaîne. Les bouchons sautent. Le vin
+s’échappe des goulots. Des bouches
+le happent.</p>
+
+<p>Et quand le flacon est vide, on le
+jette dans une glace, dans le lustre,
+ou bien on en martèle les touches du
+piano.</p>
+
+<p>Car l’heure n’est plus à la musique,
+ni à l’amour, ni aux chants, ni aux
+rires.</p>
+
+<p>L’heure est à la force !</p>
+
+<p>Comme s’ils obéissaient à un signal,
+les hommes se lèvent. Beaucoup sont
+très rouges, quelques-uns très pâles.
+Ils chancellent. Mais il leur reste
+assez d’équilibre pour gravir l’escalier
+à la course, se répandre dans
+les chambres, en ouvrir fenêtres et
+persiennes, faire passer dans la rue
+meubles, miroirs, literie, lingerie multicolore
+et accessoires de toilette — tout
+ce qu’ils peuvent atteindre.</p>
+
+<p>Ils redescendent dans le salon empuanti
+d’alcool, de fumée et de vin,
+dans le salon où tout est détruit.</p>
+
+<p>Tout ? Non ! Il y a encore le piano
+et les tables de marbre.</p>
+
+<p>Un piano, ça se renverse. Et l’on
+danse dessus jusqu’à ce qu’il éclate.
+Des tables de marbre ? Il suffit de les
+basculer sur le sol carrelé pour qu’elles
+s’y brisent.</p>
+
+<p>Voilà qui est fait ! Et proprement
+et rapidement fait !</p>
+
+<p>Les vainqueurs quittent la Maison.
+Ils butent sur le tas de meubles brisés
+et d’objets qu’ils ont jetés à la rue.</p>
+
+<p>Une voix commande :</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Oil !</span></p>
+
+<p>Les deux conducteurs de camion
+surviennent, porteurs de bidons de
+pétrole qu’ils éventrent à coups de
+couteau. Le liquide se répand sur le
+bois, les matelas, la lingerie qu’une
+torche enflamme.</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Hurrah !</span></p>
+
+<p>La vieille Angleterre qui, jamais,
+n’a pardonné une offense, qui, jamais,
+n’a manqué de châtier durement ceux
+qui attentèrent à son renom ou à ses
+biens, vient de venger le capitaine
+William-George Ellis.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia !</span></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et maintenant ?…</p>
+
+<p>Maintenant, M. Adolphe appartient
+à la justice.</p>
+
+<p>Elle peut le frapper ou l’absoudre,
+qu’importe !</p>
+
+<p>Privé de son Antigone, jamais il
+ne rentrera au 17 où, pendant plus
+de cent ans, les siens ont si rudement
+peiné pour acquérir une honnête
+aisance, où il était fondé à espérer
+que, grâce à la guerre longue, il aurait
+l’orgueil, lui, premier de sa race,
+d’asservir la fortune, où, enfin, un
+fils né de sa chair lui aurait succédé.</p>
+
+<p>Les Rabier ont cessé de régner sur
+la Maison…</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br>
+POUR LA COLLECTION</span> « <span class="xsmall">ÉCHANTILLONS</span> »<br>
+<span class="xsmall">LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ<br>
+SUR LES PRESSES<br>
+DE L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE BUSSIÈRE<br>
+SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIREILLE DES TROIS RAISINS ***</div>
+</body>
+</html>