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-<html lang="fr">
-<head>
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- <title>Rêve blanc | Project Gutenberg</title>
- <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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-</head>
-<body>
-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RêVE BLANC ***</div>
-<p class="c large top2em">HENRI ARDEL</p>
-
-<h1>RÊVE BLANC</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
-<span class="small ssf g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
-E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
-<span class="xsmall g">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
-
-<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
-reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
-étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section
-de la librairie) en juin 1895.</p>
-
-
-<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :</p>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td class="drap"><b>Cœur de sceptique.</b> 3<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-18. Prix</td>
-<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small i"><div>(Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.)</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Au retour.</b> 3<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-18. Prix</td>
-<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
-</table>
-</div>
-
-<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. — 471.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large i">A GENEVIÈVE</p>
-
-<p class="offr i"><span class="blk">Très affectueusement,<br>
-H. A.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">RÊVE BLANC</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Sa haute taille courbée devant l’autel superbement
-illuminé, Monseigneur achevait les dernières
-prières de la grand’messe, car il ne manquait
-jamais d’officier en ce jour de Pâques ; et le chant
-sonore des orgues monta sous les voûtes aériennes
-de la cathédrale, qui s’élevaient d’un seul jet vers
-le ciel invisible.</p>
-
-<p>Mais on le devinait tout bleu, ce ciel printanier,
-d’un bleu délicat et fin sous le ruissellement de
-soleil qui l’emplissait de clarté blonde ; et, trouant
-les antiques verrières dont il avivait l’éclat, un
-large rayon sillonnait l’ombre du chœur, allumant
-des éclairs sur les ors de l’autel, sur la gloire qui
-flamboyait dans la lumière frémissante des cierges,
-sur les chapes rutilantes des prêtres qui sortaient
-maintenant en une procession lente. Précédé de
-son clergé, Monseigneur s’en allait, inclinant sur
-son passage les fronts qu’il bénissait d’un geste à
-peine esquissé de sa longue main pâle, sa marche
-rythmée par l’hymne triomphal jailli des grandes
-orgues qui chantaient l’éternel <i>Alleluia</i> du jour de
-la Résurrection…</p>
-
-<p>Alors Agnès Vésale redressa son blanc visage de
-dix-huit ans, encore incliné sur ses mains jointes,
-et elle se leva. En cette minute, toute droite dans
-la grâce indécise de son être trop svelte, elle avait
-un air de jeune vierge de vitrail, avec son col long
-et mince, son buste un peu étroit, ses yeux très
-doux, couleur de fleur de lin, son visage clair nimbé
-par les cheveux d’un blond d’argent tordus simplement
-sur la nuque.</p>
-
-<p>— Viens-tu, Agnès ? murmura sa mère.</p>
-
-<p>Elle eut un signe de tête ; et, après la rapide prosternation
-dont on lui avait donné l’habitude au
-Sacré-Cœur, elle suivit Mme Vésale, — Mme la
-commandante Vésale, — qui évoluait à travers le
-flot des fidèles avec son adresse de petite femme
-active. Par toutes les portes large ouvertes, la
-foule sortait, se répandait sur la vaste place ouverte
-devant le portail principal, l’animant d’une vie
-fugitive, ainsi que les rues paisibles au milieu desquelles
-se dressait la vieille basilique, sous le couronnement
-de son merveilleux clocher que les
-hirondelles enlaçaient de courbes folles, bien haut
-dans l’espace limpide.</p>
-
-<p>Un groupe des officiers de la garnison s’était arrêté
-sur la place, considérant la sortie de la messe ;
-encore que, d’ordinaire, les offices de la cathédrale
-ne fussent point suivis par les élégantes de Beaumont,
-qui leur préféraient la messe de midi, accordée
-à leur indolence en certaines églises de la
-ville. Mais, en ce jour de Pâques, l’usage était que
-chacun se rendît à sa paroisse ; et le quartier de
-Notre-Dame était assez bien habité pour que la
-curiosité des brillants chasseurs à cheval ne fût
-point dépensée en pure perte.</p>
-
-<p>Telle était, à coup sûr, l’opinion de Mme Vésale,
-tandis qu’elle descendait les marches, cherchant
-du regard les visages amis, répondant de loin aux
-saluts et sourires qui accueillaient son approche,
-examinant d’un œil investigateur les toilettes des
-femmes réunies devant l’église ; car, selon l’antique
-usage, presque toutes avaient arboré, pour la fête
-de Pâques, leurs nouvelles robes de la saison. Et
-la commandante, en son for intérieur, jugea Agnès,
-qui descendait devant elle, l’une des mieux habillées ;
-ayant un air de jeune fille tout à fait comme
-il faut dans sa robe de crépon beige, œuvre de la
-meilleure faiseuse de Beaumont. Elle ne soupçonnait
-guère que ce chef-d’œuvre eût été jugé par
-une vraie Parisienne aussi « province » que possible ;
-pas plus qu’elle ne sentait combien la nuance
-blonde de la robe était en délicate harmonie avec
-le teint et les cheveux d’Agnès.</p>
-
-<p>Elle, la fillette, ne songeait à rien de pareil. Une
-exclamation charmée venait de lui échapper à la
-vue d’une jeune femme qui causait au milieu d’un
-groupe.</p>
-
-<p>— Oh ! maman, vois donc Cécile ! Elle est de
-retour, enfin ! Comme elle a l’air gaie et contente !…
-Son mari cause avec le capitaine de Boynet.</p>
-
-<p>Une amie de couvent que cette Cécile Auclerc,
-mariée aux premiers jours du carême avec un grand
-garçon un peu quelconque, officier consciencieux
-et joyeux camarade, et qui depuis lors avait voyagé
-en Italie. Elle aussi avait tout de suite aperçu Agnès
-et venait au-devant d’elle, les deux mains tendues,
-laissant, après lui avoir adressé des paroles de
-politesse, Mme Vésale se répandre en exclamations
-et compliments avec les femmes qui l’entouraient.</p>
-
-<p>— Cécile, est-ce bien toi ?… Vraiment ?… Depuis
-quand es-tu de retour ? interrogeait Agnès, de sa
-voix de cristal. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit pour
-m’annoncer ton arrivée ?…</p>
-
-<p>— Je suis à Beaumont depuis hier soir seulement.</p>
-
-<p>— Alors, tu ne m’avais pas oubliée ?… Tu m’as
-si peu écrit pendant ton voyage. Et des lettres tellement
-courtes !… La Mère Supérieure s’est plainte
-de ton silence, elle aussi. Tu ne lui as pas donné
-de tes nouvelles, malgré ta promesse…</p>
-
-<p>Cécile eut un léger sourire, tout plein d’une foule
-de choses qui échappèrent à sa petite amie.</p>
-
-<p>— C’est que…, vois-tu, Agnès, ne te scandalise
-pas, mais vrai, bien vrai, depuis six semaines, je
-n’ai guère eu de loisirs pour penser au couvent ni
-à la chère Mère Supérieure !</p>
-
-<p>— Ni à moi !</p>
-
-<p>— A toi, si…, puisque je t’ai écrit… Ne m’en
-veux pas, vilaine jalouse, d’avoir écourté ma correspondance.
-Dans les voyages de noces, le temps
-passe si vite ! On n’oublie pas ses amies, seulement…</p>
-
-<p>— Seulement ? répéta Agnès, ses yeux candides
-levés vers la jeune femme.</p>
-
-<p>— Seulement, tant de choses vous absorbent !
-On n’en a pas l’idée avant d’être mariée, quand on
-est encore une belle petite oie blanche !</p>
-
-<p>Agnès sourit du qualificatif que Mme Auclerc,
-qui connaissait ses auteurs contemporains, appliquait
-alertement aux jeunes filles. Mais elle n’eut
-pas le temps de chercher à en démêler l’origine,
-car Mme Vésale, ayant achevé son papotage dominical,
-appelait :</p>
-
-<p>— Agnès, il faut rentrer, sans quoi nous nous
-trouverons en retard pour le déjeuner, et ton père
-s’agitera. Cécile, ne faites-vous pas un bout de chemin
-avec nous, puisque nous allons du même côté ?</p>
-
-<p>La jeune femme eut une imperceptible hésitation.
-Elle aurait mieux aimé s’en aller conjugalement ;
-mais elle devina une timide prière dans le
-regard d’Agnès, et, en même temps, son mari disait :</p>
-
-<p>— C’est cela, pars avec ces dames, Cécile. Je
-vais jeter ma lettre à la poste.</p>
-
-<p>— Et tu nous rejoindras vite ?</p>
-
-<p>— Oui, très vite.</p>
-
-<p>Ils échangèrent un sourire dont l’expression
-frappa Agnès. Comme ils paraissaient s’entendre,
-Cécile et son mari !… Et, sans réfléchir, elle jeta
-avec une pointe de malice :</p>
-
-<p>— On dirait que vous ne pouvez pas vous séparer !</p>
-
-<p>— C’est que nous n’en avons pas l’habitude,
-avoua Cécile, dont les joues se rosèrent davantage.</p>
-
-<p>Mme Vésale marchait un peu en arrière avec
-une bonne vieille dame, la mère du colonel. Et
-Agnès questionna encore :</p>
-
-<p>— Alors, tu es contente de ton voyage ? Tu ne
-t’es pas ennuyée, loin de tout ton monde ?</p>
-
-<p>— Ennuyée !… Est-ce que j’en ai l’air ?</p>
-
-<p>— Non, pas du tout…; au contraire… Non, tu
-as seulement changé de figure… Je ne retrouve
-plus tes yeux du Sacré-Cœur…</p>
-
-<p>La jeune femme eut un sourire indéfinissable sur
-ses lèvres rondes et fortes ; et, d’un ton de plaisanterie,
-une flamme courte au fond du regard, elle dit :</p>
-
-<p>— C’est que j’ai vieilli !… Je porte le poids de
-la vie conjugale… Tu verras cela plus tard, Agnès,
-ma mie.</p>
-
-<p>Une rougeur courut sous la peau transparente
-d’Agnès.</p>
-
-<p>— Oh ! j’ai encore du temps devant moi !</p>
-
-<p>— Du temps…, hum !… A dix-huit ans ! Agnès,
-ton heure sonnera peut-être bientôt… N’aie pas
-l’air si effrayée… Je t’assure qu’on n’est pas malheureuse
-du tout quand on est mariée !… A distance,
-on s’effarouche un peu…, parce qu’on ne
-sait pas…; mais le mariage est, en somme, plus
-terrible de loin que de près… Tu le comprendras
-toi-même un jour ou l’autre, mon cher cœur…,
-quand tu aimeras !</p>
-
-<p>— Oh ! Cécile, ne parle pas de moi. Raconte-moi
-plutôt ton voyage…</p>
-
-<p>Cécile ne demandait qu’à parler. Par nature, elle
-était expansive, et l’épanouissement de son jeune
-bonheur n’était pas fait pour la rendre silencieuse.
-Pêle-mêle, les anecdotes, les souvenirs lui montèrent
-aux lèvres, joyeux, alertes, racontés au hasard
-de leur évocation, tout imprégnés de cette allégresse
-qui semblait la pénétrer tout entière. Agnès,
-elle, l’écoutait, ainsi qu’elle écoutait, enfant, les
-contes merveilleux qui la charmaient. Mais le
-conte, cette fois, était une histoire vraie, et ce
-n’étaient pas des lèvres tremblantes d’aïeule qui
-la disaient. La voix de Cécile montait très gaie,
-dans le silence des rues à peu près désertes, bordées
-de grandes maisons dont les fenêtres s’entr’ouvraient,
-au souffle de l’air attiédi, sur de vastes
-pièces rangées avec un soin minutieux, — le soin
-particulier aux ménagères de province. Par-dessus
-les murs des jardins, jaillissaient les branches gonflées
-de sève sous la jeune verdure, sous les panaches
-mauves des lilas, distillant au soleil leur
-parfum que l’air emportait et dont il jetait aux
-lèvres la caresse grisante.</p>
-
-<p>Et cette éclosion de la saison printanière semblait
-tellement exquise à Agnès, qu’elle ne s’étonna pas
-d’entendre Cécile conclure joyeusement :</p>
-
-<p>— Enfin, ne me demande pas, ma chérie, de te
-parler des musées. Nous ne les avons pas autrement
-fréquentés, Édouard et moi… Nous aimions
-beaucoup mieux les promenades en voiture, dans
-la campagne, autant que possible…</p>
-
-<p>Mais ici les récits de la jeune femme se trouvèrent
-brusquement interrompus ; le lieutenant
-Auclerc revenait… Et d’instinct, Agnès sentit que
-son amie lui échappait. D’ailleurs, Mme Vésale appelait
-sa fille, afin qu’elle dît adieu à la mère du
-colonel, qui prenait congé, arrivée devant sa porte,
-s’inclinant en des révérences vieillottes et cérémonieuses.
-Il y eut aussi force saluts et paroles amicales
-entre Cécile et sa petite amie ; puis, tandis
-que la jeune femme s’éloignait, le bras glissé sous
-celui de son mari, Mme Vésale et Agnès continuèrent
-leur chemin, hâtant le pas ; midi sonnait à
-toutes les églises de Beaumont, et le commandant
-attendait pour déjeuner.</p>
-
-<p>Un peu impatient, car il était la ponctualité faite
-homme, il arpentait la galerie longeant le salon,
-pareille à une serre avec ses caisses de camélias et
-de jacinthes aux tons délicats de porcelaine.</p>
-
-<p>— Eh bien, eh bien !… on ne rentre pas aujourd’hui ?
-fit-il d’un ton mi-grondeur, mi-souriant.</p>
-
-<p>Il était de grande taille, solide et musclé, large
-d’épaules ; ses cheveux tout blancs hérissés en
-brosse comme ses sourcils qui surmontaient de
-petits yeux bleu clair, très bons et très francs.</p>
-
-<p>— Elle n’en finissait donc pas, cette grand’messe ?
-Le déjeuner va être trop cuit. Mesdames, vous avez
-causé plus que de raison en sortant de l’office…</p>
-
-<p>Mais la commandante n’aurait jamais admis
-qu’on pût la prendre en faute ; et prestement, elle
-répliqua :</p>
-
-<p>— Mon ami, si, au lieu de passer ta matinée à
-promener tes chiens sur les boulevards, comme un
-païen, tu nous avais accompagnées à la grand’messe,
-tu aurais pu voir qu’elle venait de finir.
-Seulement, nous sommes rentrées sans nous précipiter
-comme des folles talonnées par la crainte
-de manger un rôti brûlé !</p>
-
-<p>— Allons, Sophie, du calme et pas de calomnie !
-Je ne suis pas aussi païen que tu veux bien le dire.
-Moi aussi, je suis entré à la cathédrale. J’y ai même
-entendu un bout d’office, mais les <i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> de Monseigneur
-étaient un peu longs, et je suis venu ici en
-attendre la fin. Eh bien, petite Agnès, on n’embrasse
-pas son père ?… On ne se sert de ses yeux
-que pour contempler les jacinthes ?</p>
-
-<p>Elle releva son blanc visage qu’elle avait penché
-vers les fleurs, et, se rapprochant de lui,
-d’un mouvement caressant, elle tendit son front.</p>
-
-<p>Lui, soulevant un peu le bord du chapeau, posa
-ses lèvres sur le jeune visage :</p>
-
-<p>— J’espère, mademoiselle, que vous êtes contente
-de votre père, aujourd’hui. Il s’est conduit en
-bon catholique, et vous devez l’en récompenser.</p>
-
-<p>— C’est très bien, père… Je suis très contente,
-répéta-t-elle avec un sourire sérieux et reconnaissant,
-ses yeux arrêtés sur lui, pleins d’affection.</p>
-
-<p>Elle aimait, en effet, son père avec une tendresse
-profonde. D’instinct, elle se sentait bien plus en
-harmonie morale avec lui qu’avec sa mère, toujours
-affairée, occupée de tout et de chacun, discrètement,
-mais absolument pénétrée de sa haute
-sagesse personnelle.</p>
-
-<p>De la fenêtre de sa chambre, Mme Vésale cria :</p>
-
-<p>— Eh bien, Agnès, tu ne viens pas ôter ton chapeau ?
-Qu’est-ce que tu as donc à bavarder ainsi
-avec ton père ? Charles, tu te plains de notre retard,
-et tu retiens Agnès !</p>
-
-<p>Docilement, le père et la fille, qui avaient fait
-quelques pas dans le jardin, revinrent vers la
-maison, où le déjeuner, — le fameux déjeuner, — les
-attendait, servi avec une recherche inaccoutumée
-en l’honneur de Pâques, selon la tradition
-familiale. Puis, le repas fini, tout en dégustant son
-café, le commandant prit les journaux et, à son
-ordinaire, se mit à les lire à demi-voix, marmottant
-les phrases sur un accent monotone, sans désirer
-d’ailleurs que sa lecture fût écoutée. Tout à coup,
-pourtant, une exclamation sonore lui échappa :</p>
-
-<p>— Ah ! çà, très bien, très bien !</p>
-
-<p>— Quoi ? fit Mme Vésale, volontiers curieuse.</p>
-
-<p>Mais le commandant répéta seulement de plus
-belle, les yeux toujours fixés sur la feuille, sa bonne
-figure tout épanouie de satisfaction :</p>
-
-<p>— Très bien…, parfait !</p>
-
-<p>— Voyons, Charles, réponds… Qu’est-ce qui est
-très bien ?</p>
-
-<p>— Le discours que vient de prononcer André
-Morère, l’écrivain, le conférencier, tu sais bien !…
-à un banquet d’étudiants. Ce garçon a une justesse
-et une clairvoyance de pensée…, une noblesse de
-sentiments… Oui, c’est bien ainsi qu’il faut parler
-à la jeunesse… On le dit jeune, lui aussi, ce
-Morère… Il connaît son monde… Il crie les dangers
-du dilettantisme… Il prêche l’action bien comprise,
-inspirée par… Sapristi ! que je regrette donc
-de ne pas l’avoir entendu… Cela m’aurait fait du
-bien…, après toutes les horreurs qui se disent et
-qui s’impriment !</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! Charles, quelle exubérance ! Tu
-t’enthousiasmes comme si tu avais quinze ans !
-déclara Mme Vésale, mollement intéressée par le
-mérite du conférencier.</p>
-
-<p>— Enthousiaste, parce que j’approuve un homme
-qui tâche de rendre meilleurs ses contemporains, de
-donner à la jeunesse le goût de l’idéal ? Vraiment,
-les femmes sont inouïes… Si c’était un révérend
-père quelconque qui parlât de la sorte, tu n’aurais
-pas assez de mots pour le louer…; mais un laïque !</p>
-
-<p>— Je te prierai, Charles, de ne pas attaquer la
-religion !</p>
-
-<p>— Voyons, je ne l’attaque pas, tu le sais bien,
-fit, d’un ton conciliant, le commandant qui aimait la
-paix avant tout…</p>
-
-<p>Et pour la rétablir plus aisément, il revint à son
-journal. Mais presque aussitôt une exclamation
-nouvelle lui échappait :</p>
-
-<p>— Tiens, tiens, cet André Morère doit faire une
-conférence dans huit jours, chez la marquise de
-Bitray, en faveur d’une œuvre de bienfaisance… On
-peut se procurer des billets… Eh bien, ma parole !
-j’irai l’écouter, ce jeune homme, et s’il m’est possible,
-lui dire tout le bien que je pense de lui…</p>
-
-<p>— Charles, tu n’y songes pas… Aller à Paris pour
-cela !</p>
-
-<p>— Et pourquoi non ?</p>
-
-<p>— Mais parce que…, parce que la chose n’en
-vaut pas la peine !</p>
-
-<p>Les gros sourcils du commandant se rapprochèrent
-tout hérissés.</p>
-
-<p>— Pas la peine ! Oh ! les femmes ! Enfin, Sophie,
-ne m’as-tu pas dit toi-même, hier, que tu avais
-besoin à Paris ces temps-ci ?</p>
-
-<p>— Oui…, mais pour une cause sérieuse, moi !
-J’ai des achats à faire au <i>Bon Marché</i>.</p>
-
-<p>— Alors rien n’est plus simple… Tu t’occuperas
-de tes achats, et Agnès et moi, nous irons écouter
-la conférence.</p>
-
-<p>— Tu n’emmèneras pas Agnès entendre ce monsieur ?</p>
-
-<p>— Parce que ?… C’est une demoiselle maintenant
-que cette petite… Il faut bien jeter quelques
-idées sérieuses dans sa jeune cervelle. Et ce monsieur,
-comme tu dis, est un homme de très grande
-valeur !</p>
-
-<p>Mme Vésale haussa les épaules sans cérémonie.
-Comme elle vivait absolument enfermée dans le
-cercle de sa paisible vie de province, occupée des
-soins de son ménage, et lisant peu ou point, elle
-trouvait assez singulier l’intérêt que son mari témoignait
-en toute occasion pour l’état moral de la société
-et pour les efforts tentés par plusieurs afin de
-l’améliorer. Et elle ne fut pas trop contente de l’entendre
-demander à Agnès, qui disposait dans les
-vases du salon une énorme gerbe de lilas :</p>
-
-<p>— Et toi, enfant, qu’est-ce que tu dirais d’un
-petit voyage à Paris ? Nous irions entendre la bonne
-parole… Et puis, en même temps, nous te ferions
-visiter la grande ville que tu ne connais guère…
-La proposition te séduit-elle ?</p>
-
-<p>— Beaucoup, père, dit-elle, une légère flamme
-courant dans ses yeux limpides à cette perspective
-soudaine.</p>
-
-<p>— Je t’en prie, Charles, ne monte pas ainsi la
-tête d’Agnès à propos de ce voyage. Si tu tiens
-absolument à écouter ta conférence, vas-y… Mais
-ne nous entraîne pas à ta suite… J’ignore tout à fait
-s’il me serait possible d’aller à Paris la semaine
-prochaine… Il faudra que je voie…</p>
-
-<p>Mais pour le moment, Mme Vésale n’eut le temps
-de rien voir, car la femme de chambre venait
-prendre ses ordres pour l’après-midi ; et, tout de
-suite affairée, afin de les lui donner plus librement,
-elle sortit de la pièce, laissant son mari et sa fille.
-Le commandant reprit son journal, mais il ne lut
-pas. Il songeait à la conférence annoncée, à cet
-André Morère, avec lequel il se trouvait en si parfaite
-communion d’esprit ; et, distrait, il regardait
-Agnès finir d’arranger les grappes mauves, quand
-brusquement il se frappa le front :</p>
-
-<p>— Comment, diable ! n’ai-je jamais fait une pareille
-remarque ! Ce nom de Morère…, mais c’est
-celui d’un vieux camarade de promotion à moi…
-Nous nous sommes trouvés en garnison ensemble à
-Châteauroux… Ah ! cela remonte loin. Et il y a déjà
-un bon nombre d’années qu’il est mort… A Châteauroux,
-il avait un gamin d’une douzaine d’années…
-Ce pourrait bien être cet André Morère !…
-Il est incroyable que je n’aie pas encore fait ce
-rapprochement ! Et maintenant plus j’y pense…
-Dans son discours aux étudiants, Morère a des
-allusions qui pourraient à merveille se rapporter à
-son père. Il faut que j’en aie le cœur net… Je serais
-enchanté de faire connaissance avec ce garçon que
-j’ai vu enfant et qui montre aujourd’hui, bien qu’il
-n’ait pas beaucoup plus de trente ans, ce me semble,
-la sagesse d’un vieux moraliste. Ah ! si tous les
-jeunes gens étaient ainsi, nos filles auraient de
-meilleurs maris… Alors les pessimistes ne pourraient
-plus traiter de vain mot la vertu des hommes !</p>
-
-<p>— La vertu des hommes ? Une pure question
-d’âge ! jeta ici une voix masculine.</p>
-
-<p>Le commandant tourna vivement la tête. Tout à
-ses idées, il n’avait pas entendu entrer ; et il se mit
-à rire à la vue de son vieil ami, le docteur Darcel.</p>
-
-<p>— Eh ! eh ! docteur, quelle théorie !</p>
-
-<p>— Dame, mon brave camarade… Avouez qu’il
-nous est facile à nous de condamner, puisque…</p>
-
-<p>Le docteur ne continua pas. Il venait d’apercevoir
-Agnès qui s’apprêtait à sortir, emportant ses
-fleurs.</p>
-
-<p>— Ah ! mademoiselle Agnès ! tous mes hommages.
-J’espère que tantôt mon fils Paul aura l’honneur
-de vous présenter les siens à la musique. Ma
-femme m’a bien chargé de demander à Mme Vésale
-si vous iriez après les vêpres.</p>
-
-<p>— Agnès va s’en informer, dit le commandant,
-qui aimait à causer à l’aise avec son ami et se
-méfiait un peu de sa langue, souvent trop longue
-pour de jeunes oreilles. Vois ta mère, mon enfant,
-et fais-lui la commission du docteur.</p>
-
-<p>Agnès disparut et s’acquitta de son ambassade
-auprès de Mme Vésale, qui, même en ce jour de
-fête, trouvait moyen de se livrer à l’une de ses
-occupations favorites, ranger ses armoires, fleurant
-bon la lavande. Puis, libre de disposer de son
-temps, l’enfant rentra dans sa chambre et s’assit
-devant sa fenêtre large ouverte, avec un plaisir
-inconscient de se sentir toute seule chez elle.</p>
-
-<p>Oui, c’était vraiment son « chez-elle », plus
-encore qu’elle ne le supposait, le sanctuaire intime
-fait pour son âme candide, que cette pièce tendue
-d’un papier très clair, fond bis, sillonné de grandes
-fleurs d’un bleu lavé. Toute blanche était la couverture
-du lit étroit ; blanche comme le bénitier de
-porcelaine pendu au chevet, comme les rideaux qui
-l’enveloppaient d’une ombre chaste et ceux qui
-tombaient aux fenêtres, comme les lis de fine batiste
-dressant leur tige élancée vers la statue d’albâtre
-de la Vierge ; blanche comme l’était l’âme de
-cette enfant très douce, délicatement tendre, pétrie
-d’ignorances et de pureté, à l’aube exquise de sa
-vie de jeune fille.</p>
-
-<p>Les mains jointes sur ses genoux, elle regardait
-au loin, dans l’infini bleu de ce ciel d’avril ; elle aspirait
-à pleines lèvres le souffle chaud qui courbait les
-jeunes frondaisons et agitait de frissons la neige
-rose des pommiers en fleur qu’elle apercevait dans
-les jardins à perte de vue, dès qu’elle détournait les
-yeux du ciel insondable. Car il y en avait des jardins
-et encore des jardins, dans ce quartier un peu
-éloigné du centre de la ville, quelques-uns pareils
-même à de vrais parcs, délicieusement noyés dans
-la brume verte dont le renouveau baignait les
-branches… Et puis, par delà les jardins, c’étaient,
-hors de la ville, les champs où s’épandait librement
-la clarté blonde du soleil printanier.</p>
-
-<p>Ah ! la belle fête de Pâques ! Et comme elle en
-jouissait, la petite Agnès, les yeux autant que le
-cœur, pleins de lumière… Comme elle en jouissait,
-après avoir vécu, toutes les journées précédentes,
-dans la tristesse des offices de la sainte semaine ; un
-peu lassée aussi physiquement par les maigres scrupuleux
-que la commandante faisait observer dans
-sa maison ! Maintenant tout son être juvénile semblait
-se dilater dans cette joie fraîche de la nature
-ressuscitée, elle aussi.</p>
-
-<p>Son livre de prières était encore là, sur la table
-où elle l’avait posé le matin même, en rentrant de
-la messe. Mais le moment n’était pas venu de le
-reprendre. Dans une demi-heure seulement allait
-retentir l’éclatante sonnerie des cloches qui annoncerait
-l’instant des vêpres… Autour d’elle, dans
-la maison comme au dehors, c’était encore le grand
-silence des après-midi de dimanche. Elle entendit
-son père demander au domestique qui sortait « si
-le cheval avait bien tout ce qu’il lui fallait ». Puis
-rien ne vint plus la distraire de sa songerie capricieuse
-qui évoquait des souvenirs de sa jeune vie.</p>
-
-<p>Tout unie et toute blanche, cette vie qui, pendant
-dix années, n’avait guère connu d’autre horizon
-que celui des jardins du Sacré-Cœur, dans les différentes
-villes où l’avait conduite la carrière de son
-père. Maintenant, sa démission donnée au grand
-regret de Mme Vésale, le commandant, qui n’avait
-jamais montré d’ambition, était revenu vivre dans
-la maison familiale où il avait joué petit garçon. Et
-autant que lui, Agnès l’aimait, cette grande maison
-dans laquelle, jadis, l’accueillaient avec tant de joie
-les grands-parents qui, l’un après l’autre, s’en étaient
-allés dans la sérénité de leur foi, avec un vœu suprême
-de bonheur pour leur petite Agnès.</p>
-
-<p>Ah ! qu’ils l’avaient gâtée, ces chers vieux dont
-elle gardait un souvenir tout palpitant d’affection
-émue, en dépit du temps enfui… Voici qu’en cette
-minute, il lui revenait la vision d’autres fêtes de
-Pâques, dans sa petite enfance passée auprès d’eux.
-Alors, quand les cloches sonnaient, le samedi saint,
-elle s’en allait, le cœur battant, chercher, parmi
-le buis, les œufs déposés, « par les cloches, à leur
-retour de Rome », dans de menus paniers d’osier
-bleu et blanc, qu’elle conservait, rangés sur une
-planche de son étagère… Et comme ils la regardaient,
-trottinant pour cette bienheureuse recherche,
-la grand’mère encore toute jolie sous
-ses papillotes neigeuses, le grand-père solide et
-fort, avec de gros sourcils, une grosse voix, pas
-effrayante du tout, même quand il voulait gronder !</p>
-
-<p>Car alors, le couvent ne l’ayant pas assagie, elle
-n’était pas trop raisonnable, la petite Agnès ; et, en
-compagnie de Cécile, — un vrai garçon, — elle
-avait commis, en ce temps-là, bien des sottises qui la
-faisaient sourire, à cette heure, d’un sourire indulgent
-de grande personne… Elle avait changé… et
-Cécile aussi…</p>
-
-<p>Cécile !… Ce nom qui traversait le souvenir
-d’Agnès fit dévier sa pensée, y évoquant soudain
-l’image de la jeune femme, telle qu’elle lui était
-apparue le matin. Non, décidément, elle n’était
-plus la même, Cécile… Depuis leur rencontre, cette
-idée la poursuivait, presque obsédante… Certes,
-elle avait toujours ses joues fraîches, ses yeux
-rieurs, sa bouche joyeuse aux lèvres très rondes.
-Et pourtant, Agnès ne retrouvait plus en elle son
-insouciante compagne. Était-ce le mariage qui
-l’avait transformée ainsi, lui mettant au regard cet
-éclair rayonnant ?</p>
-
-<p>Vraiment, jusqu’à la minute où la jeune femme
-lui avait parlé avec ce visage nouveau, Agnès n’avait
-jamais imaginé que ce pût être une telle source de
-joie d’être mariée. Même, elle s’était étonnée de
-l’exubérante satisfaction de Cécile pendant ses fiançailles ;
-exubérance qui la choquait un peu dans sa
-réserve de petite fille très pure… Et maintenant,
-comme si elle eût deviné ses muettes questions,
-Cécile venait de lui dire : « Tu comprendras quand
-tu aimeras à ton tour ! »</p>
-
-<p>Quand elle aimerait… Mais elle avait aimé déjà !
-Elle avait eu pour des religieuses, pour quelques-unes
-de ses compagnes, une affection dont la douceur
-ardente lui pénétrait toute l’âme, y éveillant
-des joies si intenses qu’elles en devenaient douloureuses…
-Alors, que voulait dire Cécile ?…</p>
-
-<p>Et soudain, dans son esprit songeur, une interrogation
-jaillit, l’agitant toute d’un frémissement
-sourd. Ce sentiment si fort qui transfigurait sa rieuse
-amie, était-ce donc celui qu’on appelait l’amour ?…
-L’amour, un mot que ses lèvres seules connaissaient
-et ne prononçaient jamais que dans sa prière ;
-ou, encore, quand elle lisait certains chapitres de
-son <i>Imitation</i>. Et dans sa pensée, montèrent les
-paroles de passion mystique tant de fois prononcées
-par sa bouche d’enfant innocente : <i>C’est quelque
-chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de
-tous les biens. Seul, il rend léger, ce qui est pesant… et
-doux ce qu’il y a de plus amer… Rien n’est plus fort,
-plus élevé, plus étendu, plus délicieux… Celui qui
-aime, court, vole, il est dans la joie… Que l’amour
-me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même par la
-vivacité de ses transports…</i></p>
-
-<p>Jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul pouvait
-ainsi attirer l’âme, défaillante dans l’extase.
-Pour la première fois, elle se demandait, presque
-effrayée, s’il était possible que le cœur pût avoir
-le même élan vers une créature humaine ; si
-le mot troublant, répété presque à chaque ligne
-dans le livre de prières, avait un autre sens plus
-terrestre, que son amie connaissait maintenant…</p>
-
-<p>Depuis qu’elle était sortie du couvent, Agnès
-avait souvent entendu ces phrases sortir de la
-bouche de son père : « Quand nous marierons
-Agnès », ou : « Quand Agnès sera mariée. » Et
-elle n’y avait pas pris garde. Se marier lui paraissait
-une chose toute naturelle, un événement qui
-devait nécessairement se produire dans la vie d’une
-femme. Ainsi, toute petite, elle avait été baptisée
-et, plus tard, elle avait fait sa première communion.
-Et pourtant, tout à coup, ce mot de « mariage »
-lui apparaissait revêtu d’un sens inconnu,
-mystérieux et charmeur… Cela, pour quelques
-paroles échappées à cette rieuse Cécile, parce
-qu’elle avait vu la jeune femme serrer son bras
-contre celui de son mari, avec cette attitude de
-confiance heureuse qu’on a seulement auprès de
-ceux qui vous sont chers par-dessus tout…</p>
-
-<p>Un jour arriverait-il donc où elle aimerait ainsi
-un inconnu, venu elle ne savait d’où, qui l’emmènerait
-comme ce grand officier avait emmené son
-amie, et, sans qu’elle pût prévoir comment, lui
-éclairerait le regard de cette allégresse étrange ?…</p>
-
-<p>Une rougeur courut sur son visage à cette
-évocation trop précise. Et elle secoua la tête pour
-fuir ce flot de pensées qui lui montaient au cerveau,
-prise d’une crainte, dans sa conscience délicate,
-d’avoir fait mal en rêvant ainsi. D’instinct
-même, elle se leva, prête à prendre un livre pour
-échapper à elle-même. Mais elle s’arrêta ; et seulement,
-très résolue, elle obligea sa pensée à se porter
-vers ce voyage à Paris, dont l’annonce, une heure
-plus tôt, l’avait ravie ; à cette conférence, qui excitait
-sa curiosité ; aussi, à celui qui la ferait et que son
-père paraissait tenir en si haute estime… Une minute,
-elle chercha à se le figurer tel qu’elle le concevait
-d’après les paroles du commandant,… un
-peu comme une sorte de missionnaire laïque prêchant
-le bien aux hommes.</p>
-
-<p>Puis, aussi, elle songea, amusée, aux exclamations
-qui s’élèveraient à la musique, quand, à la
-sortie des vêpres, Mme Vésale annoncerait à ses
-amies qu’elle partait pour Paris, et aux commissions
-sans nombre dont les dames de Beaumont
-trouveraient aussitôt à les charger. Mais une ombre
-passa sur son visage quand elle se rappela qu’à la
-musique, elle allait rencontrer non seulement la
-bonne Mme Darcel, lui chantant à tout propos les
-louanges de son fils Paul, mais encore le docteur Paul
-lui-même. Or, il intimidait beaucoup Agnès, ce docteur
-Paul, un garçon sérieux, grave même d’aspect,
-qu’elle savait être un savant. Sa mère disait avec
-fierté que, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir un
-médecin célèbre à Paris. Mais il avait l’amour
-exclusif de sa province ; il y était revenu poursuivre
-la carrière de son père, et déjà il tenait une place
-importante dans la société de Beaumont ; encore
-qu’il n’eût rien de très séduisant, avec ses traits un
-peu durs, ses yeux gris, sévères et calmes, sa légère
-gaucherie d’allures dans le monde qu’il n’aimait
-pas ; se plaisant seulement dans la compagnie des
-hommes, trouvant celle des dames d’une insignifiance
-parfaite, semblait-il. Au demeurant, très
-bon et d’un dévouement sans limites pour ses
-malades.</p>
-
-<p>Mais ces qualités ne suffisaient point pour rendre
-Agnès moins intimidée par sa seule présence, et,
-dans un souhait fervent, elle murmura :</p>
-
-<p>— S’il pouvait n’être pas à la musique, tantôt !</p>
-
-<p>Même, elle était toute prête à faire une petite
-prière à cette intention. Elle n’en eut pas le temps.
-La porte de sa chambre s’ouvrait, et Mme Vésale
-apparaissait en tenue de sortie.</p>
-
-<p>— Comment, Agnès, tu n’as pas encore ton chapeau ?…
-Mais il va être trois heures… Tu n’entends
-donc pas les vêpres sonner ?</p>
-
-<p>Toute rose, Agnès se dressa. Enfermée dans sa
-songerie, elle n’avait rien entendu… Pourtant tout
-l’air vibrait maintenant de carillons sonores… Très
-vite, avec un mot d’excuse, elle mit son chapeau,
-prit son livre de prières, puis descendit pour
-rejoindre sa mère, déjà dans le vestibule.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>— Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin ? Il est
-l’heure de partir, sans quoi nous manquerons le
-train ! cria, du vestibule, la commandante, que les
-voyages avaient le privilège de jeter dans un état
-d’agitation exceptionnelle.</p>
-
-<p>Depuis le matin, elle trottait dans la maison,
-accablait les domestiques de recommandations,
-leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes
-de la basse-cour, de se livrer à des époussetages
-quotidiens dans les appartements, d’arroser les
-fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre les palmiers
-dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait
-la série de ses ordres que pour presser le
-commandant, qui, faisant toute chose avec méthode,
-se rebiffait devant les injonctions répétées de sa
-femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel
-impatient qu’elle lui jetait, du rez-de-chaussée,
-n’eut-il pas le don de l’émouvoir beaucoup. Il réunit
-ses bagages, en vérifia le nombre ; puis, après
-un coup d’œil d’homme soigneux autour de sa
-chambre, se mit enfin en devoir d’aller gagner la
-voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant
-de plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement
-le secret de son plaisir. En effet, la commandante
-n’était point pour le moment d’humeur
-à voir sa fille ravie de partir ; avec des gestes nerveux,
-elle fourrageait dans son sac de voyage.</p>
-
-<p>— Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au
-linge. Vite, cours la chercher…; Julie ne la trouverait pas.</p>
-
-<p>Agnès sauta hors de la voiture, mais elle n’avait
-pas traversé le trottoir que sa mère la rappelait :</p>
-
-<p>— Reviens, Agnès… Je me trompais… La clef
-est là dans ma sacoche. Viens vite… ou plutôt
-non…, va presser ton père. C’est incroyable la mauvaise
-volonté qu’il met à se dépêcher !… Et Dieu
-sait pourtant que c’est bien à cause de lui que nous
-nous mettons en route aujourd’hui ! Si sa maudite
-conférence n’avait pas lieu demain, j’aurais attendu,
-pour aller à Paris, l’exposition annoncée au <i>Louvre</i>
-pour lundi prochain… C’eût été beaucoup mieux…
-Mais les hommes sont égoïstes jusqu’aux moelles !</p>
-
-<p>Depuis longtemps, Agnès était dans la maison, et
-la commandante monologuait ainsi affairée, très
-rouge, tirant sa montre à toute minute, irritée de
-ne pas voir reparaître la jeune fille. Tout juste, elle
-se calma le temps de répondre au salut de M. le
-vicaire général qui passait, lui demandant :</p>
-
-<p>— Vous partez, madame ? Vous ne nous quittez
-pas pour longtemps, j’espère ?</p>
-
-<p>— Non, pour quelques jours seulement, monsieur
-l’abbé. Et ce m’est, je vous assure, un rude
-sacrifice de quitter ma maison si bien installée pour
-aller camper dans un hôtel. Mais mon mari était
-très désireux de se rendre à Paris cette semaine, et…</p>
-
-<p>— Et vous lui faites le sacrifice de vos goûts personnels,
-en vraie femme de devoir. J’espère, madame,
-que vous serez récompensée de votre dévouement.
-Je vous présente tous mes respects, et vous
-souhaite un bon voyage.</p>
-
-<p>Et M. le vicaire général, après un profond salut,
-reprit son chemin dans la grande rue calme où il
-était, en cet instant, le seul passant. Aussitôt la
-commandante se retrouva dans son état d’ébullition ;
-et, penchée désespérément à la portière, elle appelait
-à pleine voix : « Agnès ! Agnès ! » quand la
-jeune fille reparut toute rose d’avoir couru à la
-recherche de son père, qui était allé jusqu’aux écuries
-jeter le dernier regard du maître. Elle fut, d’ailleurs,
-assez mal reçue :</p>
-
-<p>— Eh bien, Agnès, toi non plus tu ne reviens
-pas ? Vous vous moquez du monde, ton père et toi !
-Qu’est-ce que tu as fait ? Tu savais bien que je t’attendais.</p>
-
-<p>— Je cherchais père… Le voici.</p>
-
-<p>— Oui, me voici ! Voyons, Sophie, un peu de
-calme, que diable ! Nous avons encore près de
-vingt-cinq minutes devant nous, et nous sommes à
-deux pas de la gare. Regarde toi-même l’heure.</p>
-
-<p>Mais la commandante se garda bien de faire une
-pareille constatation qui eût ôté tout prétexte à son
-agitation ; et, le nez à la portière, la mine inquiète,
-les sourcils froncés, elle atteignit la gare, se répandant
-en phrases impatientes auxquelles ni son mari
-ni Agnès ne répondaient prudemment.</p>
-
-<p>A la gare, elle se tourmenta de plus belle. En
-effet, le commandant, ayant rencontré sur le quai
-son ami, le docteur Darcel, se mit à faire les cent
-pas avec lui, sans paraître se douter que le train de
-Paris allait bientôt arriver, écoutant le docteur qui
-lui expliquait le motif de sa présence. Il était venu
-attendre son fils qui, ayant eu un malade à voir
-dans les environs, allait revenir dans quelques
-minutes.</p>
-
-<p>— Voilà son train justement…, et le voici lui-même !</p>
-
-<p>Il approchait, saluant avec un soupçon d’embarras
-Mme Vésale et Agnès, mais avec beaucoup plus
-d’aisance le commandant dont il serra la main.
-Puis, sur une réflexion navrée de Mme Vésale, il
-lui exprima toute sa sympathie pour l’ennui qu’elle
-éprouvait à se rendre à Paris, d’un ton si convaincu
-qu’elle en tressaillit d’aise et le trouva tout à fait
-charmant.</p>
-
-<p>— Ah ! que je suis enchantée, monsieur Paul, de
-vous voir une horreur égale à la mienne pour la
-capitale !</p>
-
-<p>— Une horreur, vous avez raison, madame ; je
-déteste Paris ! Je suis un provincial endurci, incapable
-de s’acclimater hors de son vieux Beaumont…
-Et c’est vraiment une joie pour moi d’en avoir bien
-fini avec Paris !</p>
-
-<p>Il s’arrêta sur cette déclaration que soulignait
-l’accent de sa voix un peu rude. Mais, tournant à
-demi la tête, il rencontra les yeux d’Agnès arrêtés
-sur lui pleins d’une muette protestation contre ses
-paroles. Et, sans doute, ce joli regard clair de jeune
-fille avait une magie particulière, car la sévère
-expression des traits du docteur Paul s’adoucit, et il
-demanda en souriant :</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas de mon avis, n’est-ce pas,
-mademoiselle ? Et vous n’êtes pas, non plus, aussi
-désolée que madame votre mère de quitter Beaumont ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, je suis, au contraire, ravie de ce
-voyage. Je connais si peu Paris ! C’est presque,
-aujourd’hui, comme si j’y allais pour la première
-fois !</p>
-
-<p>Elle avait parlé spontanément, mais elle s’arrêta
-court, les joues tout de suite empourprées, en
-s’apercevant qu’elle livrait ainsi ses impressions à
-un étranger.</p>
-
-<p>Le jeune homme n’en avait nullement paru
-étonné, et son visage s’éclaira d’un nouveau sourire.</p>
-
-<p>— Je comprends alors, mademoiselle, que vous
-ne puissiez partager les sentiments de nous autres,
-qui sommes tous plus ou moins blasés.</p>
-
-<p>— Blasés ! Parlez pour vous, jeune homme, interrompit
-le commandant d’un ton de bonne humeur ;
-pour mon compte, je ne le suis pas du tout. Croyez-moi,
-mon ami, je suis un vieux grognard bien moins
-sceptique que le premier gamin de dix-huit ans, tout
-frais échappé du collège… Et j’en suis transporté
-d’aise ! Vous allez vous moquer de moi… Eh bien,
-ça m’est égal… Écoutez ceci… Je m’en vais à Paris
-pour entendre un garçon, dont les idées m’intéressent,
-parler en faveur d’une bonne œuvre… Rien
-que pour cela… Vous m’entendez ?</p>
-
-<p>— Je vous entends et je vous comprends très
-bien, commandant. Qui allez-vous écouter ?</p>
-
-<p>— André Morère… Vous savez, l’écrivain, le critique
-dramatique.</p>
-
-<p>— Oui, je le connais. C’est, en effet, un merveilleux
-conférencier… et un homme de grande valeur
-dont on pourrait dire… bien des choses…</p>
-
-<p>Le docteur Paul avait un ton un peu singulier en
-prononçant ces derniers mots, mais le commandant
-n’eut pas la possibilité de le questionner, car
-Mme Vésale se rapprochait fulminante :</p>
-
-<p>— Charles, le train est en gare ; à quoi penses-tu
-de causer ainsi ? Et l’on accuse les femmes d’être
-bavardes ! O sainte Patience ! Docteur, adieu. Monsieur
-Paul, à bientôt. Vite, Agnès !</p>
-
-<p>Cette fois, il n’y a pas à tergiverser, la commandante
-était dans le vrai, et les employés annonçaient :</p>
-
-<p>— En voiture pour Paris ! En voiture !</p>
-
-<p>Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent
-une dernière fois les saluts du docteur et de
-son fils, qui souhaita un très grand plaisir à Agnès…
-Et le train s’ébranla.</p>
-
-<p>Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu
-à peu à son état normal ; puis, tandis que son mari
-prenait les journaux, elle se mit à étudier la longue
-liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès,
-elle, n’ouvrit pas de livre ; par la glace ouverte, elle
-regardait, et elle s’amusait de la fuite incessante
-des villages, des bouquets d’arbres, des ruisselets,
-des champs où palpitaient sourdement les germes
-féconds. Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau
-une rêverie imprécise. Des souvenirs de la veille
-lui revenaient ; l’amabilité excessive de la bonne
-Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur
-Paul, à la gare. Elle repensait aussi à cet inconnu
-qu’elle allait entendre, et dont on disait tant de
-bien… Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange
-transformation de Cécile ; le matin même, elle avait
-aperçu la jeune femme marchant sur le Cours
-auprès de son mari, et tellement absorbée dans sa
-causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la
-présence de son amie Agnès. Ainsi, quand on
-aimait, on oubliait tout, — gens et choses, — tout
-ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les
-autres… Confusément, Agnès sentait qu’un jour
-viendrait où, peut-être, elle aussi aimerait de la
-sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la révoltait
-presque : elle était heureuse, sans regret ni désir,
-dans l’heure présente, attendant l’avenir avec la
-simplicité confiante et exquise des êtres très jeunes.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée
-pour la conférence, le commandant, suivi de sa
-femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la marquise
-de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait
-de la conférence et d’André Morère beaucoup
-moins que de la plus humble pelote de fil achetée
-par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à
-Beaumont, raconter qu’elle était allée chez la marquise
-de Bitray, et parler de l’hôtel qu’on disait
-splendide.</p>
-
-<p>Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra
-dans le haut vestibule revêtu de boiseries aussi
-belles que celles de la cathédrale de Beaumont,
-éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes
-des marquis de Bitray ; quand elle monta l’escalier
-de marbre blanc, qui menait à l’immense hall où
-devait avoir lieu la conférence, si somptueusement
-décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle
-de fêtes d’un château royal.</p>
-
-<p>— Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous
-serons très bien et nous entendrons parfaitement.</p>
-
-<p>Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix
-sonore. Quelques personnes se retournèrent, et
-Agnès s’assit bien vite, vaguement intimidée. En
-revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son
-propre salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif,
-examinait le hall ouvert sur de petits salons, et sur
-une serre où de gigantesques palmiers abritaient
-des formes blanches de statues. Sur une estrade,
-élevée de quelques marches, était placé le fauteuil
-du conférencier, devant une table revêtue d’un
-tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était vide
-encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui
-en fermait le fond se relevait un peu, et un invisible
-regard enveloppait l’ensemble de la salle qui
-se remplissait de minute en minute. Un auditoire
-s’y formait, tout à la fois très aristocratique et très
-parisien, excitant fort la curiosité de Mme Vésale.</p>
-
-<p>Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de
-femmes vêtues comme celles-là, même parmi les
-dames les plus élégantes de la ville. Seulement, en
-sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite
-que toutes, ou presque toutes, avaient une tenue
-trop peu réservée. Avec une aisance incroyable,
-elles parlaient aux beaux messieurs qui les accompagnaient,
-la boutonnière fleurie, habillés, eux
-aussi, d’après une autre mode que celle connue à
-Beaumont. Et puis, quelles robes peu modestes
-elles portaient toutes ! Jamais, à Beaumont, une
-couturière ne se fût permis de faire des costumes
-accusant de la sorte les lignes de la gorge, de la
-taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on
-habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles !… Oh !
-ce Paris !… Grâce au ciel, Agnès ne leur ressemblait
-point ! Et, en son for intérieur, Mme Vésale se
-félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.</p>
-
-<p>Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un
-regard jeté par-dessus l’épaule de son père, lisait à
-demi la brochure concernant l’œuvre, sujet de la
-conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant.
-Mais elle releva la tête, en entendant sa mère
-s’exclamer :</p>
-
-<p>— Ah ! voici sans doute un grand personnage !
-Tout le monde regarde… Tiens, c’est une jeune
-femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait
-pas plus d’effet !</p>
-
-<p>Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue
-qui suscitait ces propos. Elle était grande, la taille
-menue, le buste superbe sous l’étoffe légère d’un
-gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais
-ce ne fut point la perfection de ce corps féminin,
-hardiment révélée par la robe étroite, qui frappa
-Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un
-harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à
-contempler le seul visage de la jeune femme. Un
-visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en
-avait jamais vu de pareil ; coiffé de cheveux ondés
-couleur des feuilles roussies d’automne, auréolant
-les traits dessinés d’une ligne souple et fine ; les
-yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des
-cils, pleins d’une indéfinissable expression, caressante
-et dominatrice, charmeuse comme l’étaient
-les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.</p>
-
-<p>— Qu’elle est belle ! murmura Agnès, dans un
-juvénile élan d’admiration.</p>
-
-<p>— Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire
-l’attention d’une façon inconvenante, riposta, non
-sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui n’avait
-jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée
-parmi les femmes séduisantes.</p>
-
-<p>Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement
-injuste ; car elle avait, au contraire, un
-air irréprochable de femme du vrai monde. Mais
-qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée,
-le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les
-yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés,
-comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant
-avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour
-serrer des mains amies, chemin faisant.</p>
-
-<p>— C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas ? chuchota,
-devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée
-depuis un moment, papotait sans relâche avec sa
-voisine, et accommodait d’importance la réputation
-de son prochain.</p>
-
-<p>— Oui, la nièce favorite de la marquise de
-Bitray. Vous la connaissez ?</p>
-
-<p>— Un peu ; je la rencontre dans le monde. Mais
-je ne suis pas en relations avec elle… Et j’aime
-autant cela.</p>
-
-<p>— Parce qu’on potine sur elle ? Avec une beauté
-comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable…
-Et puis, entre nous, ma chère, quand elle
-userait vraiment de cette beauté… capiteuse pour
-son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui
-en voudrais pas autrement !… Elle est veuve, en
-somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au
-contraire ! pour lui donner le goût de tenter une
-seconde fois l’aventure conjugale… officiellement !</p>
-
-<p>— Officiellement ? répéta l’autre, une question
-expressive dans les yeux.</p>
-
-<p>— Chère, prenez le mot comme je vous le
-donne… sans malice.</p>
-
-<p>— Oh ! sans malice… Enfin !… Elle est vraiment
-séduisante !</p>
-
-<p>Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur
-Mme de Villerson qui causait à quelques pas, immobilisée
-un instant par des amis.</p>
-
-<p>— C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en
-particulier, de tous les hommes qui l’approchent ;
-à commencer par notre ami Morère, qui est au
-nombre de ses intimes ; et un favori parmi les intimes !</p>
-
-<p>Elle donna au dernier mot un accent qui alluma
-un éclair subit dans les yeux de son amie.</p>
-
-<p>— Ah ! vraiment !… Est-ce que…?</p>
-
-<p>Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent
-d’un petit rire gourmand de scandale.</p>
-
-<p>— Oh ! ma chère amie, vous comprenez que,
-sur ce chapitre, il faudrait être le diable lui-même
-pour affirmer quelque chose… Et encore !… Dame !
-elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et
-par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné
-comme Morère… Les gens bien informés prétendent
-qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne
-de sa dernière pièce du Vaudeville, mais…</p>
-
-<p>Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations
-passait justement de son allure souveraine
-pour gagner les places réservées au premier rang,
-où venait de s’asseoir une grande vieille dame en
-cheveux blancs, sous une mantille de dentelle, que
-quelqu’un nomma auprès du commandant :</p>
-
-<p>— C’est la marquise de Bitray.</p>
-
-<p>Sans doute, le conférencier attendait son arrivée
-pour commencer. Dès qu’elle fut installée, la portière,
-qui fermait l’entrée de l’estrade, fut soulevée,
-et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt,
-éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il
-s’inclina légèrement et parcourut du regard son
-très élégant auditoire où le murmure des conversations
-s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant
-mit son lorgnon et s’installa confortablement
-dans son fauteuil. Mme Vésale murmura :</p>
-
-<p>— Il a très bon air ! l’aspect d’un garçon tout à
-fait comme il faut…</p>
-
-<p>Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise
-inconsciente… Ce n’était pas ainsi qu’elle
-s’était figuré cet homme que les paroles enthousiastes
-de son père lui avaient fait entrevoir comme
-une façon d’apôtre parti pour une croisade ayant
-pour but la conversion de ses contemporains. Tous
-les jours précédents, quand on prononçait devant
-elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt
-lui montrait le preux chevalier aux yeux clairs,
-brillants d’une foi inspirée, qui était sur l’un des
-vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait
-rien de l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant
-chevalier des siècles passés. Loin d’en avoir la
-robuste carrure, il était bien de son temps ; de taille
-mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage
-pensif, le front haut dominant un regard tout ensemble
-très vif et très pénétrant, l’allure d’une distinction
-un peu hautaine accusée encore par l’irréprochable
-et élégante correction de sa tenue
-d’homme du monde.</p>
-
-<p>Il attendit quelques secondes, tenant sous son
-regard son brillant public, puis il commença à
-parler… Et alors Agnès oublia tout ce qui n’était
-pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement
-harmonieuse et chaude, résonnant avec des
-vibrations profondes. Tout simplement, il racontait
-d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de laquelle il
-venait demander protection. Mais, à mesure qu’il
-parlait, une flamme semblait jaillir de son âme
-même, pour aller échauffer celle de son auditoire
-mondain, dont il s’emparait en maître, dont il emportait
-la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant
-le rêve d’une communion de tous les hommes,
-croyants et incrédules, en l’amour de ceux qui
-souffrent.</p>
-
-<p>A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en
-lui le dilettante sceptique et inguérissable, à certains
-mots qui raillaient sourdement le vol de sa
-pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur
-l’état moral des hommes de son temps, dont il analysait
-les inquiétudes d’âme et d’esprit avec une
-perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on discerner
-l’amertume et l’ironie décevantes, dans la
-façon dont il disait l’inanité presque fatale de la
-croisade nouvelle entreprise pour ressusciter parmi
-les hommes le désir d’une vie intérieure très
-haute ; dans la clairvoyance aussi avec laquelle il
-constatait les contradictions que les plus courageux
-mêmes mettaient entre leur idéal et leurs
-actions.</p>
-
-<p>Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve,
-pour saisir ces nuances que remarquaient aisément
-ceux qui savaient quel être compliqué, subtil, ondoyant,
-tout à la fois sceptique et vibrant, était
-André Morère. Elle, ne voyait en lui qu’un homme
-d’âme très généreuse. Tout son cœur battait d’enthousiasme
-en l’écoutant ; et une sympathie ardente
-et juvénile la jetait vers lui, qui parlait de ceux qui
-souffrent avec une pitié frémissante dont l’écho
-résonnait profondément en elle-même.</p>
-
-<p>Dans ses paroles, elle voyait la seule expression
-d’une infinie compassion pour toutes les misères, le
-désir passionné de les alléger ; et une soif l’envahissait
-de devenir meilleure, plus dévouée, plus
-détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux
-autres… Un regret aussi, presque un remords, la
-troublait, de n’avoir peut-être pas fait encore assez
-pour eux… Son âme tendre se dilatait dans cette
-atmosphère d’amour pour toutes les créatures
-humaines dont il semblait l’envelopper… Sans en
-avoir conscience, elle transfigurait et simplifiait sa
-pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui
-en échappait parfois, orientée vers des horizons à
-elle inconnus, évoquant des impressions, des sentiments
-dont elle n’avait jamais senti l’atteinte, qu’elle
-ignorerait peut-être toujours…</p>
-
-<p>Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le
-merci de son jeune cœur quand il se tut, ses derniers
-mots étouffés par un formidable bruit d’applaudissements.</p>
-
-<p>Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière
-plus intense encore dans les yeux, il demeurait aussi
-maître de lui-même devant cet enthousiasme qu’il
-excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice,
-les nerfs détendus pourtant. Et personne ne
-remarqua que son regard s’était une seconde perdu
-dans deux prunelles sombres, — celles d’une belle
-jeune femme blonde, — arrêtées brûlantes sur lui.
-Puis il se détourna et sortit, sans retour, malgré les
-acclamations qui le rappelaient encore.</p>
-
-<p>Le commandant exultait. Son âme très simple ne
-lui avait guère plus qu’à sa fille fait pénétrer les
-dessous sceptiques de cet ardent appel à la charité
-humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en
-exclamations enthousiastes :</p>
-
-<p>— Quel talent de parole a ce garçon ! Quelle
-hauteur d’esprit ! Quelle nature élevée !… Je ne
-m’attendais pas encore à tant… Il faut absolument
-que je le voie… J’ai besoin de causer avec lui…
-Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère…
-Il lui ressemble d’une façon étonnante quand
-il parle ! Je suppose que maintenant on peut l’approcher.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur ? Laisse-le
-donc se reposer, fit tout de suite Mme Vésale,
-qui avait l’esprit de contradiction sensiblement développé.</p>
-
-<p>Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait
-que son père exécutât sa résolution, car un désir
-obscur s’agitait en elle de se retrouver en présence
-de cet inconnu dont les paroles vibraient encore
-dans son âme même. Et elle fut contente d’entendre
-le commandant déclarer nettement :</p>
-
-<p>— Ce que je veux ? Mais causer avec lui, tout
-simplement. Suivez-moi toutes les deux, pour que
-nous ne nous perdions pas dans la foule.</p>
-
-<p>En vérité, un flot humain envahissait les galeries,
-les escaliers ; un flot bavard, souriant, parfumé,
-qui s’arrêtait de-ci de-là sur les marches, obstruait
-les portes, et que le commandant traversa non sans
-peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès
-un peu étourdie de tant de mouvement autour d’elle.</p>
-
-<p>— Ne pourrais-je parler à M. Morère ? demanda-t-il
-au domestique galonné qui semblait garder
-l’entrée des appartements non livrés au public.</p>
-
-<p>— Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon
-de Mme la marquise. Je ne pense pas qu’il reçoive
-en ce moment.</p>
-
-<p>— Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante
-de plus en plus courroucée.</p>
-
-<p>Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne
-humeur habituelle :</p>
-
-<p>— Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de
-son père désire lui serrer la main. Voici ma carte
-Remettez-la-lui, je vous prie.</p>
-
-<p>Le domestique obéit, laissant le commandant au
-seuil de la terre promise, mais il reparut bientôt,
-invitant M. le commandant Vésale et ces dames à
-le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie
-et les introduisit dans une sorte de somptueuse
-bibliothèque, qui éveilla chez Agnès la sensation de
-pénétrer dans un musée. La pièce était, pour l’instant,
-pleine du monde des intimes de la marquise
-de Bitray comme du conférencier, réunis par
-groupes, animant le silence du bourdonnement des
-conversations multiples. Au moment même où la
-portière s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba
-sur l’un de ces groupes et s’y attacha. Sous la pleine
-lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de
-Villerson causaient, imperceptiblement isolés des
-autres personnes présentes ; elle, debout comme
-lui, son buste souple un peu cambré en arrière, ses
-cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous
-la clarté de soleil qui les nimbait.</p>
-
-<p>Était-il surprenant qu’André Morère la regardât, — comme
-s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher
-les yeux de son visage ? songea candidement Agnès.
-Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler
-cette jeune femme si belle… Mais le commandant
-n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé,
-et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait
-la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts,
-avec la politesse excessive dont il était coutumier.
-Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que
-Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse
-dans le regard, il dit de sa voix sonore :</p>
-
-<p>— Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai
-beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir
-l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que
-je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre
-jeunesse contemporaine… qui en a si grand besoin !</p>
-
-<p>Un indéfinissable sourire avait couru sous la
-moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina :</p>
-
-<p>— Je suis heureux, commandant, d’avoir en
-quelque chose pu mériter votre approbation… Mais
-vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma
-tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma
-faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean,
-prêchant au désert.</p>
-
-<p>Le commandant protesta vivement.</p>
-
-<p>— Ne doutez pas de votre mission, monsieur,
-sans quoi vous êtes perdu… Rappelez-vous que tous
-les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent
-de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare
-de voir un homme de votre âge prendre aussi à
-cœur le perfectionnement moral de ses contemporains…
-Et nous avons tous, hélas ! besoin de perfectionnement,
-mais c’est dans l’âme des jeunes
-surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble,
-guidée par les principes qui font les hommes vraiment
-forts… Vous avez bien raison, monsieur, de
-prêcher à haute voix la vertu ; elle seule empêche
-les cataclysmes qui bouleversent un pays…</p>
-
-<p>Le commandant était parti sur le sujet qui lui
-était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il
-était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait
-pas qu’au son de sa voix vibrante, — sa voix de
-commandement, — un demi-silence s’était fait dans
-le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que,
-sur bien des lèvres, un sourire flottait.</p>
-
-<p>Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée
-pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs
-très intimidée dans ce milieu si différent de
-celui qu’elle connaissait ; dans une glace, elle
-s’aperçut justement, toute droite et rougissante à
-côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire
-effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des
-femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix,
-tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée
-fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait
-en spectacle ; et elle éprouva un irrésistible désir
-de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent,
-elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour
-lui réciter un compliment de bienvenue.</p>
-
-<p>Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec
-une attention marquée, les jugements du commandant ;
-c’était le conférencier lui-même. Il y avait
-bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une
-expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens,
-car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité
-de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux,
-paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de
-son père et même aux réflexions de sa mère, qui
-jugeait à propos de se mêler à la conversation,
-ayant horreur du rôle de personnage muet. Et
-Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente ;
-telle, qu’elle ne se troubla pas quand son
-père se décidant à prendre congé, elle sentit sur
-elle le regard pensif du jeune homme, auquel
-M. Vésale la présentait, — ainsi que l’on présente
-les humbles mortels aux personnages illustres.</p>
-
-<p>Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir
-salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir
-conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva
-une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand
-elle entendit son père dire au jeune homme :</p>
-
-<p>— Il y a, monsieur, différentes questions dont
-j’aimerais à vous entretenir… Serais-je très indiscret
-en vous demandant s’il y a un jour où je pourrais
-vous rencontrer sans vous déranger ?</p>
-
-<p>Courtoisement, André Morère répliqua :</p>
-
-<p>— Mais, commandant, c’est moi qui irai vous…</p>
-
-<p>— Non, non, du tout… A l’hôtel, nous ne pourrions
-causer tranquillement.</p>
-
-<p>— Alors, commandant, je suis à vos ordres pour
-le jour que vous préférez.</p>
-
-<p>Et Morère donna sa carte au commandant, qui,
-après une courte délibération avec le jeune homme,
-y inscrivit la date et l’heure choisies pour le bienheureux
-rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa
-qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère
-et se décida à lui permettre d’aller présenter ses
-hommages à la marquise de Bitray, qui, d’ailleurs,
-le faisait discrètement demander.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Si le commandant avait été ravi, à peu de frais,
-de sa conversation avec André Morère chez la marquise
-de Bitray, il le fut bien davantage encore de
-la visite qu’il fit le lendemain au jeune homme.
-Poursuivant une idée germée soudainement dans
-son cerveau à la suite de la conférence, il était allé
-lui demander de vouloir bien venir à Beaumont, — dont
-il était une des autorités, — afin d’y répandre
-davantage encore la bonne parole. Certes, ses concitoyens
-la connaissaient ; mais en fin de compte,
-ils ne pourraient jamais que gagner à l’entendre
-hautement commenter par un orateur tel qu’André
-Morère.</p>
-
-<p>Et le jeune homme n’avait pas repoussé la proposition,
-tout en faisant certaines réserves. Il avait
-écouté, avec une bonne grâce parfaite, les appréciations
-de son interlocuteur sur la nouvelle génération,
-sur les progrès de l’anarchie, conséquence
-fatale de la déplorable éducation donnée à la jeunesse
-des classes pauvres ; sur l’action démoralisatrice
-exercée par les écrivains dans les hautes
-classes…</p>
-
-<p>D’où nécessité de réagir…, etc., etc.</p>
-
-<p>Tous deux, sur bien des points, étaient tombés
-d’accord, cherchant au mal des remèdes à l’efficacité
-desquels le commandant croyait avec tout l’optimisme
-de son honnête nature, — le commandant
-seul… Et, finalement, André Morère l’avait, comme
-il le désirait, conduit auprès de sa mère, à qui
-M. Vésale souhaitait présenter ses hommages ainsi
-qu’à la veuve d’un vieux compagnon d’armes.</p>
-
-<p>C’est en déjeunant que le commandant faisait ce
-récit, tout rempli d’aise encore au seul souvenir de
-sa visite, écouté à demi par Mme Vésale, toujours
-absorbée par l’idée de ses courses, et très attentivement
-par Agnès, silencieuse toutefois par un
-reste d’habitude de sa petite enfance, où elle n’avait
-pas permission d’élever la voix à table ni de questionner
-son père ni sa mère.</p>
-
-<p>— C’est une femme charmante que Mme Morère !
-expliquait le commandant, tout en dévorant allégrement
-sa côtelette, tout à fait bien…, de visage
-et de manières !</p>
-
-<p>Les lèvres de Mme Vésale se plissèrent un peu.</p>
-
-<p>— Toujours enthousiaste, Charles ! Enfin c’est
-entendu, Mme Morère est une merveille, comme
-son fils !</p>
-
-<p>— Allons, allons, Sophie, ne t’irrite pas. Mme Morère
-a les cheveux tout blancs !… Une vraie douairière,
-très douce, très calme et très grande dame,
-malgré sa simplicité… Elle porte toujours le deuil
-de son mari… Et pourtant il y a des années qu’elle
-est veuve ! Elle avait les larmes aux yeux en parlant
-de lui, pendant que nous réveillions ensemble les
-vieux souvenirs… Elle m’a exprimé le désir de
-renouveler connaissance avec toi, Sophie.</p>
-
-<p>— Elle est bien aimable. Mais ce ne sera toujours
-pas pendant notre séjour actuel à Paris… Je
-n’ai pas plus le temps de faire des visites que celui
-d’en recevoir. Je suis accablée de courses… Il me
-faut encore retourner au <i>Bon Marché</i> pour les
-rideaux que j’ai achetés et que l’on ne m’envoie
-pas. Les administrateurs de ces magasins sont incroyables !
-Ils n’ont pas l’air de se douter que leurs
-clients ont autre chose à faire que de réclamer les
-achats non livrés !</p>
-
-<p>La commandante commettait-elle un jugement
-téméraire ?… Toujours est-il qu’elle fut interrompue
-dans l’expression de son mécontentement par l’entrée
-de la femme de chambre qui apportait les
-fameux rideaux, cause de son irritation. De nouveau,
-elle gronda pourtant :</p>
-
-<p>— Ah ! comme ils arrivent bien !… Juste au
-milieu du déjeuner ! Il faut maintenant que j’aille
-voir s’il n’y a pas d’erreur !…</p>
-
-<p>Et la commandante, se levant très nerveuse, disparut
-dans la pièce voisine. Son mari eut un discret
-soupir d’allégement, et, bien vite revenu à son sujet
-favori pour l’heure, il reprit :</p>
-
-<p>— Mme Morère m’a demandé, Agnès, si j’avais
-des enfants. Je lui ai dit que j’étais père d’une jeune
-personne pas trop mal tournée, ma foi !</p>
-
-<p>Et doucement, il caressa la joue d’Agnès.</p>
-
-<p>— Alors, elle m’a bien vite témoigné le désir de
-connaître cette jeune fille accomplie…</p>
-
-<p>— Oh ! père…</p>
-
-<p>— Eh bien, mademoiselle, ne trouvez-vous pas
-que vous méritez d’être appelée une jeune fille accomplie ?
-Je le regrette de tout mon vieux cœur
-alors… Enfin, tant pis, j’ai promis à Mme Morère
-de te présenter à elle… Nous irons tous les deux la
-voir, Agnès, si ta mère tient à demeurer la proie
-des magasins… D’ailleurs, il faut que je m’entende
-avec son fils pour savoir à quelle époque il pense
-pouvoir venir à Beaumont. Ça va-t-il, Agnès ?
-Un sourire aux lèvres, elle dit gaiement :</p>
-
-<p>— Cela va, père.</p>
-
-<p>Une ondée de sang avait rosé sa peau délicate.
-Elle rougissait ainsi à la moindre impression, mais
-elle eût, pour le moment, été bien en peine de
-dire pourquoi cette flamme lui était montée au
-visage ; peut-être parce qu’elle éprouvait un plaisir
-inconscient à l’idée de connaître la maison de celui
-dont la parole était vivante encore dans son souvenir…</p>
-
-<p>Le commandant continuait :</p>
-
-<p>— J’ai encore une autre proposition à te faire,
-petite Agnès… Tout à l’heure, comme je rentrais
-à l’hôtel, je me suis trouvé devant l’Opéra, et l’idée
-m’est venue que, peut-être, ma fillette ne serait pas
-fâchée d’y passer sa soirée… Hein, Agnès, qu’en
-dis-tu ?</p>
-
-<p>— Je dis, père, que tu as eu une pensée délicieuse.
-Mais maman ?…</p>
-
-<p>— Eh, bien…, quoi, ta mère ?… Elle ne peut pas
-trouver mauvais que tu ailles écouter de la musique.
-Que diable, tu es sortie du couvent, et je t’assure,
-ma petite fille, que tu peux sans scrupule aller au
-spectacle…</p>
-
-<p>— Qui parle de spectacle ? fit la commandante
-qui rentrait, vérifiant les notes qu’elle venait de
-recevoir.</p>
-
-<p>— Moi !… Je vous offre à toutes les deux une
-soirée à l’Opéra.</p>
-
-<p>— Charles ! tu ne penses pas à conduire Agnès
-au théâtre ?</p>
-
-<p>— Eh ! pourquoi pas ?</p>
-
-<p>— Mais parce que ce n’est pas un lieu convenable
-pour une jeune fille !</p>
-
-<p>Le commandant se prit à mordiller sa moustache,
-signe de grande impatience chez lui.</p>
-
-<p>— Ah çà, Sophie, tu déraisonnes… Si tu trouves
-qu’une fille de dix-huit ans, bonne à marier, ne
-peut pas aller entendre un opéra sous peine d’être
-compromise, il n’y a qu’à la reconduire au couvent
-pour l’en sortir juste le jour de ses noces !
-Ta mère, ma chère amie, n’était pas d’humeur
-aussi farouche, et tu pourrais te souvenir que notre
-première entrevue a eu lieu, jadis, au Théâtre-Italien…</p>
-
-<p>La commandante ne s’attendait pas à cet argument
-direct. Elle ne répondit pas, ayant deviné,
-d’ailleurs, à l’accent de son mari, qu’il serait habile
-à elle de ne pas entrer en discussion avec lui ce
-jour-là, si elle voulait s’éviter une défaite… Et, au
-bout de quelques secondes, elle reprit :</p>
-
-<p>— Alors tu tiens à donner à Agnès le goût du
-théâtre ? Soit ! Que joue-t-on ce soir ?</p>
-
-<p>— <i>Roméo et Juliette</i>.</p>
-
-<p>Mais ces deux noms ne disaient absolument rien
-à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie
-pour la musique que pour la poésie. Et,
-encore hérissée, elle continua :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que ce <i>Roméo</i> et cette <i>Juliette</i> ? Quel
-est le sujet de l’opéra ? Je ne m’en souviens pas…</p>
-
-<p>Le commandant lui-même ne s’en souvenait que
-vaguement, et très sincère, il expliqua :</p>
-
-<p>— C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles
-familles qui rendent leurs enfants très malheureux
-par leur désunion. Le livret est un peu triste, si
-je me rappelle bien… mais la musique est très
-agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.</p>
-
-<p>— Il ne renferme pas de ballets, au moins ?</p>
-
-<p>— Oh ! je ne pense pas… Comment veux-tu qu’on
-danse dans les circonstances lamentables où se
-trouvent les personnages ?… Ce serait tout à fait
-déplacé !…</p>
-
-<p>La commandante ne releva pas cette explication.
-Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction
-qu’en vertu de principes très arrêtés,
-comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant
-reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse,
-pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût
-jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra, — qui lui
-eût paru, à elle, carrément ennuyeuse, — pût avoir
-une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant
-sa fille créée à sa ressemblance.</p>
-
-<p>Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité,
-ayant décliné pour son compte l’offre du commandant,
-elle ne fit plus de grandes objections à
-ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une
-haine entre deux vieilles familles nobles…</p>
-
-<p>… Le commandant et Agnès éprouvaient toujours
-un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble,
-sans un tiers entre eux ; et, ce même soir,
-ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que
-deux écoliers en liberté ; Agnès, tout amusée de
-voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue
-à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu
-blasés, comme des visions de contes de fées. Et
-ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement
-des globes de lumière blanche, sa grande silhouette,
-découpée sur un ciel clair.</p>
-
-<p>Pour la première fois, elle pénétrait dans une
-salle de spectacle, et une sensation d’éblouissement
-envahit son jeune cerveau, quand, assise auprès du
-commandant, ses yeux errèrent sur la scène encore
-close, sur le lustre scintillant, sur ces espèces de
-petits salons que son père appelait des loges et où
-étaient assises, devant des messieurs cravatés de
-blanc, — qui la firent penser à André Morère, — des
-femmes en robes pâles, ennuagées de dentelles,
-de vaporeuses draperies, d’où émergeaient leurs
-épaules nues.</p>
-
-<p>Oh ! ces épaules offertes ainsi à tant de regards
-d’hommes ! Elles amenèrent une rougeur sur les
-joues d’Agnès, qui jamais n’avait vu de bal et tressaillait
-d’une sorte de honte devant cette nudité
-dont s’offensait sa délicatesse de vierge. Et vite,
-elle ramena ses yeux vers la scène, tandis que le
-commandant, n’ayant pas les mêmes scrupules, promenait
-sa lorgnette dans la salle, sur le public
-qu’attirait, dès le début de la représentation, la
-rentrée d’un chanteur célèbre. Et soudain, une
-exclamation lui échappa à la vue de deux jeunes
-femmes qui venaient d’entrer dans une loge et s’asseyaient
-lentement, leur cavalier restant dans la
-pénombre.</p>
-
-<p>— Eh ! eh ! Agnès, regarde donc cette dame
-blonde, près de nous, n’est-ce pas celle qui causait
-avec André Morère, quand nous sommes entrés
-dans le salon particulier de la marquise de Bitray ?
-Il me semble bien la reconnaître.</p>
-
-<p>— Où cela, père ? fit Agnès avec un effort pour
-reprendre possession d’elle-même.</p>
-
-<p>— Là, à ta gauche, dans cette loge !… Et ce
-monsieur qui y entre aussi, qui la salue, qui s’assied
-derrière elle… Mais, sapristi ! c’est Morère lui-même.
-Ne penses-tu pas ?</p>
-
-<p>Et dans sa moustache, le commandant finit :</p>
-
-<p>— Ah ! le gaillard ! Il ne doit pas s’ennuyer avec
-de pareilles épaules sous les yeux !</p>
-
-<p>Agnès, tout de suite, s’était tournée vers le point
-indiqué par son père, agitée d’un inconscient désir
-de voir André Morère, mais elle n’aperçut que des
-formes masculines dans la profondeur de la loge.
-La jeune femme avait fait un mouvement qui masquait
-son interlocuteur, et elle seule apparut au
-regard d’Agnès, délicieusement blonde dans le velours
-noir de sa robe tout unie dont le corsage,
-très décolleté, dégageait la gorge d’une pâleur laiteuse,
-le col svelte qui soutenait la tête nimbée par
-les cheveux fauves relevés très haut sous la flamme
-d’un large croissant solitaire. Et elle avait ainsi un
-tel éclat de fleur humaine, exquise et capiteuse,
-une telle splendeur de beauté physique, qu’Agnès,
-instinctivement, détourna la tête, ainsi qu’elle eût
-fait devant une statue sans voiles.</p>
-
-<p>D’ailleurs, l’orchestre commençait à jouer, et
-une harmonie l’enveloppait toute, l’emportant bien
-loin de la foule qui l’entourait ; puis, lentement, le
-rideau se leva, et alors elle entra dans un monde à
-elle inconnu où, pendant quelques heures, elle
-allait vivre une existence enchantée…</p>
-
-<p>Mais une surprise toutefois la domina d’abord ; il
-lui semblait si bizarre de voir ces hommes et ces
-femmes exprimer de la sorte des sentiments qu’ils
-n’éprouvaient point, pour le plaisir d’autres hommes
-et d’autres femmes ! Puis, sans même qu’elle s’en
-aperçût, cette impression première s’effaça et, devant
-elle, vécurent réellement un Roméo superbe,
-une idéale Juliette, dont elle se prit à suivre avec
-un intérêt ardent l’immortelle histoire.</p>
-
-<p>Une histoire riante et charmeuse, douce autant
-qu’une caresse d’abord ; puis sitôt assombrie, de
-venue si vite d’une indicible tristesse, palpitante de
-toutes les angoisses, des élans désespérés et vains
-qui torturent les pauvres cœurs, avides d’un impossible
-bonheur… Une histoire que la petite Agnès
-écoutait grisée insensiblement par la musique enveloppante
-qui chantait le douloureux récit et faisait
-vibrer toutes les fibres de son âme aimante pour y
-éveiller des accents nouveaux… Une histoire qui,
-tout ensemble, la séduisait, l’étonnait et l’effarouchait
-un peu dans sa pureté de petite fille très innocente ;
-la troublait aussi sourdement, car elle agitait
-la mystérieuse énigme que son amie mariée lui
-avait, sans le savoir, jetée dans l’esprit…</p>
-
-<p>Combien ils s’aimaient ce Roméo et cette Juliette !
-dès leur première rencontre, attirés l’un vers l’autre
-par un irrésistible élan !… Avec quelle simplicité
-forte ! quel emportement passionné, dont la violence
-la choquait comme une faute commise et,
-en même temps, chose bizarre ! l’attirait… A les
-voir, à les entendre, elle avait la sensation d’une
-grande flamme brûlant près d’elle, dont la chaleur
-était d’une douceur pénétrante… Était-ce donc cette
-invisible flamme qui éclairait son amie, la faisait
-autre ; et se pourrait-il qu’un jour, elle aussi, la
-petite Agnès, dût la connaître et comprît ce qu’était
-ce bonheur que Roméo comme Juliette voulaient
-atteindre, malgré toutes les défenses, les difficultés,
-les douleurs, malgré leur devoir, malgré tout !</p>
-
-<p>Ce mystère la faisait rêver, et elle tressaillit, ramenée
-brusquement en pleine réalité, quand son
-père lui dit :</p>
-
-<p>— Agnès, veux-tu venir faire un tour au foyer ?
-Je serais content que tu le connusses. Il vaut la
-peine d’être visité !…</p>
-
-<p>Pour lui faire plaisir, elle accepta, indifférente,
-et se laissa docilement conduire à travers la cohue
-qui encombrait les couloirs… Comme ils passaient
-devant la loge de Mme de Villerson, pleine de visiteurs,
-quelqu’un en sortait, André Morère.</p>
-
-<p>— Ah ! j’étais bien sûr de vous avoir aperçu !
-s’exclama le commandant tout de suite enchanté.
-Et cette petite fille qui ne vous voyait pas ! Les
-yeux des vieux sont décidément meilleurs que ceux
-des jeunes !</p>
-
-<p>— La vérité est surtout, je crois, commandant,
-que je n’ai pas l’honneur d’être connu de mademoiselle…
-Si vous voulez bien me faire la faveur de
-me présenter à elle…</p>
-
-<p>— Ah ! mon cher ami, vous traitez tout à fait
-cette petite fille en grande personne… Mais il n’est
-nullement nécessaire que je vous présente… Vous
-êtes, ma foi, presque une vieille connaissance pour
-Agnès, tant elle m’avait entendu parler de vous
-avant de venir vous écouter. Et maintenant votre
-conférence a fait d’elle l’une des plus sincères admiratrices
-de votre talent !</p>
-
-<p>André Morère eut un sourire imperceptiblement
-sceptique qui le révélait assez peu sensible à l’enthousiasme
-prononcé du commandant, et gaiement,
-il dit :</p>
-
-<p>— Commandant, vous m’accablez ! Mademoiselle,
-permettez-moi de vous assurer… que je ne
-mérite, hélas ! pas autant…</p>
-
-<p>— Je ne crois pas que mon père soit trop indulgent,
-puisque vos paroles donnent à ceux qui vous
-écoutent le désir d’être meilleurs, de mieux aimer
-les pauvres…</p>
-
-<p>André Morère eut vers elle un coup d’œil surpris,
-sa curiosité d’observateur, éveillée par cette
-réponse inattendue, qui sonnait d’étrange façon
-dans le milieu où elle tombait… Par aventure possédait-elle
-donc une personnalité morale, cette
-mince et blonde créature qui avait un air mystique
-de sainte de vitrail, habillée par une couturière de
-petite ville ?… Et il interrogea, afin de pénétrer plus
-avant dans sa pensée :</p>
-
-<p>— Me permettez-vous, mademoiselle, d’espérer un
-peu que vous ne parlez pas ainsi seulement parce
-que vous êtes infiniment bonne et daignez donner
-la meilleure des récompenses à mes faibles efforts ?</p>
-
-<p>Avec la même simplicité, levant vers lui ses prunelles
-d’enfant, elle répliqua :</p>
-
-<p>— Ce que je vous ai dit est bien la vérité… Je
-l’ai éprouvé…</p>
-
-<p>— Alors, mademoiselle, je vous remercie profondément
-du très précieux encouragement que vous
-voulez bien me donner de la sorte. J’y suis très sensible…</p>
-
-<p>Et il l’était vraiment, car il avait deviné cette
-enfant si sincère, que sa juvénile approbation l’avait
-touché.</p>
-
-<p>Le commandant intervint de son accent de bonne
-humeur :</p>
-
-<p>— Vous ne vous croyiez pas un prédicateur aussi
-éloquent, n’est-il pas vrai, monsieur Morère ?…
-Maintenant, vous voilà édifié… Mais puisque, pour
-le moment, il ne peut être question de transformer
-tout à fait en une sainte Élisabeth cette jeune
-enthousiaste, voulez-vous venir tout simplement
-faire un tour avec nous au foyer que je désire montrer
-à Agnès ?</p>
-
-<p>André Morère eut une légère hésitation. Il redoutait
-un peu de nouvelles considérations du commandant
-sur la société contemporaine ; et, d’autre part,
-une rapide exploration dans une pensée neuve de
-jeune fille le tentait. Son dilettantisme d’observateur
-fut le plus fort, et, s’inclinant, il accepta la proposition
-du commandant. D’ailleurs, en cet instant,
-une loge où il venait de passer des minutes exquises
-était envahie par des visiteurs importuns, auxquels
-il jugeait sage d’échapper.</p>
-
-<p>A la suite du commandant qui avait pris Agnès à
-son bras, il entra donc dans le foyer, envahi par une
-foule dans laquelle dominait l’élément masculin.
-Les seules femmes y avaient des allures de petites
-bourgeoises ou de provinciales en droite ligne arrivées
-de leur province… Aucune capable d’attirer
-l’attention d’un raffiné comme André Morère…
-Agnès seule l’intéressait ; et la voyant demeurer
-silencieuse, intimidée par les regards qui l’examinaient
-au passage, il interrogea, au hasard, pour
-l’obliger à sortir d’elle-même :</p>
-
-<p>— Êtes-vous, mademoiselle, contente de la représentation
-de ce soir ?</p>
-
-<p>— Ah ! cher monsieur Morère, comment ne le
-serait-elle pas ? riposta tout de suite le commandant.
-Ce n’est pas une blasée que ma petite Agnès !
-Pour la première fois, elle va à l’Opéra !</p>
-
-<p>— Vraiment ?… Je vous en félicite, mademoiselle,
-puisque vous avez ainsi le plaisir de goûter
-une impression neuve, régal que beaucoup vous
-envieraient… Est-il permis, sans trop de curiosité,
-de vous demander comment vous jugez ce genre de
-distraction ?</p>
-
-<p>— Je pense que je n’avais jamais rien imaginé
-de semblable et que je sortirai de l’Opéra avec un
-grand désir d’y revenir…</p>
-
-<p>— Ainsi, vous vous intéressez beaucoup aux aventures
-du pauvre Roméo et de la malheureuse Juliette ?</p>
-
-<p>Elle inclina la tête, les lèvres entr’ouvertes par
-son sourire sérieux.</p>
-
-<p>— Oui, beaucoup… Je crois qu’ils vont être bien
-durement punis…</p>
-
-<p>— Punis ?… De quoi ?…</p>
-
-<p>— Mais de s’être fiancés, puis mariés, contre la
-volonté de leurs familles !</p>
-
-<p>— En effet, vous avez raison… Ils étaient de parfaits
-révoltés… Et cependant, bien que, au point de
-vue où vous vous placez, ils aient mérité leur malheur,
-vous leur faites l’aumône de votre compassion ?</p>
-
-<p>— Je les plains parce qu’ils souffrent… Et puis,
-je crois que leur devoir devait être bien douloureux
-à remplir !</p>
-
-<p>Pour la mieux connaître, il continua, trouvant
-piquante cette conversation un peu austère dans le
-foyer de l’Opéra, non accoutumé à en entendre de
-pareilles.</p>
-
-<p>— Alors, vous pensez, mademoiselle, que quand
-le devoir se présente cruel à accomplir, l’homme
-est excusable de le jeter de côté et de passer outre
-pour aller là où son cœur le pousse ?</p>
-
-<p>— Oh ! je ne pense pas cela ! protesta-t-elle vivement.
-Je n’excuse ni Roméo ni Juliette, mais leur
-situation était si difficile !… Ils en étaient tellement
-innocents !… Et puis…</p>
-
-<p>— Et puis ?</p>
-
-<p>D’un indéfinissable ton, la voix soudain assourdie
-et plus lente, elle finit :</p>
-
-<p>— Et puis, ils s’aimaient tant !</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! la belle raison, ma fillette ! s’exclama
-le commandant, qui écoutait la conversation, ravi
-de voir sa petite Agnès causer avec un homme
-comme André Morère… Alors, tu trouves comme
-Pascal que « le cœur a des raisons que la raison
-ne connaît pas » ?</p>
-
-<p>Le jeune visage s’empourpra. Mais pourtant,
-rencontrant une interrogation dans les yeux d’André
-Morère, elle expliqua d’un ton d’excuse :</p>
-
-<p>— Je suppose que, quand on s’aime, ce doit être
-une telle souffrance de se séparer, de se perdre,
-qu’il n’est pas étonnant que le courage manque
-parfois pour accomplir ce sacrifice…, et c’est pourquoi
-je plains Roméo et Juliette, même en ne les
-comprenant pas bien…</p>
-
-<p>Curieux, André Morère interrogea encore, de ce
-ton d’intérêt discret qui la rendait confiante
-et dissipait sa timidité :</p>
-
-<p>— Vous ne les comprenez pas ? Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce qu’ils peuvent être heureux sachant
-qu’ils n’ont pas le droit de l’être et que leur bonheur
-est coupable !</p>
-
-<p>André Morère songea à ceux-là chez qui la conscience
-du péché commis avive la jouissance ; et la
-réponse d’Agnès lui donna la sensation d’un parfum
-idéalement frais, jailli de quelque fleur immaculée,
-éclose loin des hommes. A une autre qu’à cette
-enfant, que de choses il eût répondues ! Mais à elle,
-il dit simplement, avec un sourire indulgent, où
-frémissait une mélancolie :</p>
-
-<p>— Il faut leur pardonner leur bonheur, il a été si
-court !… Et c’est parce qu’eux-mêmes le savaient
-devoir être bien fragile qu’ils oubliaient tout, pour
-en savourer l’ivresse fugitive… D’ailleurs, ils l’ont
-bien expié… Vous allez en avoir la preuve dans
-quelques instants.</p>
-
-<p>Et l’accent d’André Morère devint légèrement
-sceptique et railleur :</p>
-
-<p>— La loi morale violée par eux sera vengée sur
-le coup de minuit ; et, de toutes leurs pauvres joies,
-il ne restera plus qu’un souvenir, mis en drame par
-le vieux Shakespeare et chanté par la musique
-d’un illustre compositeur français. Des mots et des
-sons !</p>
-
-<p>— De très jolis sons… Cette musique est vraiment
-tout à fait gentille ! appuya le commandant.</p>
-
-<p>Le qualificatif n’était pas celui qui, à coup sûr,
-flottait dans le cerveau d’André Morère. Mais il ne
-releva pas les paroles du commandant. Il observait
-le visage pensif d’Agnès qui, arrêtée près d’une
-fenêtre du foyer, regardait loin devant elle, — vers
-ce Paris agité d’une vie fiévreuse, — ainsi qu’elle
-faisait quand elle réfléchissait. Et il reprit doucement :</p>
-
-<p>— Voulez-vous me permettre d’être très indiscret,
-mademoiselle ?</p>
-
-<p>Elle releva la tête, une petite anxiété dans ses
-prunelles limpides.</p>
-
-<p>— Comment cela ?</p>
-
-<p>— En vous adressant une question… Ainsi, à la
-place de Juliette, vous n’auriez pas agi comme elle ?</p>
-
-<p>— Oh ! non ! fit-elle avec une spontanéité si vraie
-qu’André Morère comprit qu’elle serait de ces
-femmes qui se donnent à leur devoir sans hésiter,
-au prix même de leur bonheur.</p>
-
-<p>Il lui était déjà arrivé de rencontrer de <i>vraies</i>
-jeunes filles, mais aucune, candide d’âme et d’esprit
-autant que celle-ci, se mouvant dans une telle
-atmosphère de pureté morale, aucune à qui fût, à
-ce point, familière la constante pensée du bien à
-faire, du mal à redouter. Et la voyant de nouveau
-songeuse, il craignit d’avoir involontairement fait
-naître en son jeune esprit d’inutiles pensées,
-capables d’en troubler l’innocence. Alors, changeant
-de ton, il reprit gaiement :</p>
-
-<p>— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que nous
-abordons là des sujets trop graves pour le lieu où
-nous sommes ? Vous allez penser que les conférenciers
-devraient se borner à faire des conférences…
-Je vous ai empêchée de visiter le foyer.
-Voulez-vous bien m’autoriser à réparer un peu
-mon tort en vous faisant les honneurs de l’Opéra,
-dans la mesure de mes moyens ?</p>
-
-<p>Le commandant, transporté d’aise, s’exclama
-pourtant :</p>
-
-<p>— Mais, monsieur Morère, ce serait abuser de
-votre complaisance ?</p>
-
-<p>— Ce serait me procurer un plaisir, commandant !</p>
-
-<p>— Alors, mon cher ami, nous vous suivons !</p>
-
-<p>Maintenant, Agnès était devenue pour André
-Morère une vraie petite fille, adorablement jeune ;
-et, avec la bonne grâce qu’il eût apportée à distraire
-une enfant charmante, il lui fit voir tout ce
-qui, dans le foyer, dans la partie de l’Opéra appartenant
-au public, pouvait l’intéresser ; lui disant des
-anecdotes, dignes de ses jeunes oreilles, sur les
-grands artistes, les compositeurs dont les noms
-étaient liés à celui de l’Opéra, l’amusant et la
-charmant ainsi.</p>
-
-<p>Mais une sonnerie éclata et le commandant
-décréta, en vertu de sa ponctualité militaire :</p>
-
-<p>— Allons, il faut regagner nos places. L’acte va
-commencer.</p>
-
-<p>— Déjà ! pensa Agnès, saisie d’un obscur regret.</p>
-
-<p>Pour elle, l’entr’acte avait passé avec une rapidité
-de songe… Son père prenait congé, se répandant
-en remerciements pour la très grande amabilité
-de M. Morère, sa complaisance, etc. Alors,
-comme le jeune homme s’inclinait devant elle très
-profondément, elle osa lui répéter, après son père,
-un « Merci, monsieur », un peu timide, mais tout
-palpitant de reconnaissance, qu’André Morère,
-d’ailleurs, se défendit d’accepter.</p>
-
-<p>Le cœur léger, elle regagna sa place, d’où,
-instinctivement, tout de suite, elle jeta un coup
-d’œil sur la loge de Mme de Villerson. Morère y
-était rentré ; et, assis derrière la jeune femme, il
-lui parlait… Et Agnès ne sut pas qu’il lui racontait
-spirituellement sa promenade au foyer avec une
-naïve petite provinciale, curieuse à étudier.</p>
-
-<p>Le rideau se relevait… Alors, de nouveau, elle
-fut reprise toute par le drame passionné qui se
-jouait sur la scène, et qui résonnait en elle avec
-une intensité étrange. De nouveau, l’harmonie poignante
-des chants l’emportait dans l’atmosphère
-d’amour désespéré où se mouvaient les deux amants
-immortels…</p>
-
-<p>Et voici que, tout à coup, il lui semblait entre
-voir le sens caché des paroles de son amie… Cécile
-avait raison, il y avait plusieurs manières d’aimer ;
-mais jamais, avant ce soir, elle n’eût pensé que
-deux créatures humaines pouvaient le faire avec
-cette passion, ce mépris orgueilleux de tout ce qui
-n’était pas eux. Dans sa pensée d’enfant pieuse,
-flottaient obscurément les mots du livre saint :
-<i>L’amour souvent ne connaît point de mesure ; mais,
-comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes
-parts… Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner
-entièrement à la volonté du bien-aimé, ne sait
-pas ce que c’est que d’aimer…</i> Et trouvant un sacrilège
-de les détourner de leur sens mystique, elle
-s’efforçait de les fuir… Maintenant, elle savait…
-Oui, des créatures humaines pouvaient s’aimer
-comme, jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul
-devait l’être. Palpitante d’angoisse, elle écoutait
-l’adieu poignant que se faisaient les deux pauvres
-êtres que l’amour jetait vers la mort et qui lui
-donnait envie de sangloter, de s’enfuir, de les
-oublier ; surtout d’échapper à la pensée défendue,
-croyait-elle, qu’un jour viendrait où, peut-être, elle
-aussi entendrait de pareils accents…</p>
-
-<p>Le bon commandant ne se doutait guère du sourd
-travail qui s’accomplissait dans le cœur de sa petite
-Agnès.</p>
-
-<p>Il écoutait très satisfait, ayant des exclamations
-discrètes, mais approbatrices, sur les artistes, leurs
-voix, les décors, sur les chœurs, un peu surpris seulement
-qu’Agnès ne lui répondît point. Un instant
-cependant, frappé du jeu expressif des deux héros,
-il eut l’idée fugitive que la commandante n’eût pas
-jugé le spectacle convenable pour une jeune fille ;
-et, un peu inquiet, il regarda Agnès, s’imaginant,
-dans son inexpérience, que l’attitude de la fillette
-serait révélatrice.</p>
-
-<p>Or, il fut tout de suite rassuré. A peine un peu
-plus rose que de coutume, les mains correctement
-jointes sur son éventail, elle écoutait toute droite,
-ses yeux couleur d’une fleur de lin, obstinément
-arrêtés sur la scène… Alors, tranquillisé, il oublia
-ses scrupules et laissa l’enfant jouir en paix du spectacle
-qui s’achevait, sans remarquer la flamme
-inaccoutumée de ses prunelles bleues, ni le battement
-plus rapide des cils sur les yeux humides. Il
-ne savait pas qu’elle pensait, troublée : Aimer, et
-puis mourir…</p>
-
-<p>Aimer ! aimer ! Le mot bourdonnait sans relâche
-à son oreille, tandis que se perdaient les dernières
-notes échappées des lèvres de Roméo, alors que,
-déjà, Juliette ne pouvait plus l’entendre… Lentement,
-le rideau commençait à descendre au milieu
-des acclamations enthousiastes du public. Et le
-commandant, pressé, disait :</p>
-
-<p>— Eh bien, Agnès, c’est fini… Qu’est-ce que tu
-attends donc, ma petite fille ? Dépêchons-nous de
-sortir avant la foule. Viens vite.</p>
-
-<p>Oui, le rideau s’était abaissé sans retour. Il fallait
-partir. Tout en l’enveloppant de son manteau, le
-commandant lui demanda :</p>
-
-<p>— Eh bien, es-tu contente de ta soirée ?</p>
-
-<p>De sa voix douce, elle répondit :</p>
-
-<p>— Oh ! oui, bien contente, père.</p>
-
-<p>— Allons, tant mieux, si tu es satisfaite, petite.
-Les chanteurs étaient, en effet, excellents ; et cette
-Juliette, une bien jolie créature. On comprend que
-ce diable de Roméo n’ait pas prétendu renoncer à
-elle ! C’était un vrai artiste aussi que ce garçon qui
-faisait Roméo !</p>
-
-<p>Agnès ne répondit pas. Apercevant le foyer, elle
-repensait aux minutes qu’elle y avait passées…
-Elle entendait la voix d’André Morère lui parler
-de Roméo et de Juliette, et elle aurait voulu
-encore être à ce moment-là qui avait été l’un des
-meilleurs de sa soirée.</p>
-
-<p>Emportés par le flot qui se dirigeait vers les sorties,
-elle et son père passèrent devant la loge de
-Mme de Villerson. La porte en était ouverte, et sur
-le seuil apparaissait la jeune femme dont André
-Morère plaçait, sur les épaules nues, la pelisse de
-soie rose tendre, le capuchon ourlé de dentelle voilant
-les cheveux de lumière. Avec un soin extrême,
-il l’enveloppait, et ne vit ni le commandant ni Agnès,
-qui pourtant le frôlèrent presque.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Sous l’ombrage des grands arbres du Cours, le
-tout Beaumont, en ses atours du dimanche, était
-réuni autour du kiosque, où l’harmonie municipale
-s’évertuait à rendre les beautés d’une suite d’airs
-variés sur <i>Faust</i>. Le commun des mortels, c’est-à-dire
-la petite bourgeoisie et le menu peuple, écoutait
-debout, massé derrière les haies de l’enceinte
-réservée, applaudissant avec chaleur les musiciens,
-que leurs accords fussent ou non tombés d’aplomb.
-Mais la « société » de Beaumont, confortablement
-assise en cercles sympathiques, se montrait plus
-sévère et témoignait une indulgence dédaigneuse
-pour les efforts, — assez peu récompensés d’ailleurs, — de
-l’orchestre qu’elle n’écoutait guère.</p>
-
-<p>On causait beaucoup dans les différents groupes
-formés par les divers clans de la ville, qui s’examinaient
-les uns les autres, se jugeant avec une bienveillance
-discutable. Mais la plupart de ces groupes
-étaient tout féminins, car les « messieurs » de Beaumont
-avaient pour habitude d’arpenter les allées du
-boulevard durant la musique, tout en devisant sur
-les affaires de la ville, voire même sur celles de
-leurs concitoyens, échangeant de plus, à l’occasion,
-leurs réflexions sur les femmes présentes. Mais
-c’était surtout l’élément militaire qui se permettait,
-avec le plus de désinvolture, d’apprécier les dames
-de Beaumont, lesquelles ne lui en voulaient pas
-d’ailleurs, et voyaient, sans nul ennui, la note claire
-des uniformes jetée dans la monotonie du costume
-des civils.</p>
-
-<p>Autour de Mme Vésale, l’une des personnes les
-mieux posées de la ville, s’étaient assises quelques-unes
-de ses amies : l’excellente Mme Darcel, femme
-du docteur, l’optimisme incarné en une ronde petite
-créature, aux joues vermeilles sous des papillotes
-grises, cernant les tempes ; Cécile Auclerc, un peu
-assombrie par l’absence d’Agnès, et surtout par
-celle de son mari, retenu par un camarade ; la
-femme du colonel Télart, une estimable dame
-d’intelligence moyenne et de curiosité supérieure,
-suivant toujours sa mère, vieille dame qui ne sortait
-de son silence que pour s’écrier, enchantée,
-que les musiciens « jouaient comme des anges » ;
-enfin Mme Salbrice, la femme du conseiller à la
-cour, tenue dans Beaumont pour un esprit transcendant,
-mais redoutée pour son humeur mordante,
-sa critique aisée, sa façon de donner son avis sans
-qu’on le lui demandât, dans la conviction de sa
-compétence universelle. Elle et la commandante
-ne s’entendaient pas toujours très bien, étant également
-d’humeur autoritaire ; mais, en apparence,
-elles étaient fort aimables l’une pour l’autre. Et ce
-fut avec le plus agréable sourire que Mme Salbrice
-demanda :</p>
-
-<p>— Eh bien, elle aura donc lieu, cette fameuse
-conférence ? Souhaitons de ne pas dire après l’avoir
-écoutée : « Beaucoup de bruit pour rien ! »</p>
-
-<p>Les lèvres de la commandante se pincèrent légèrement,
-et d’un ton acidulé, elle répliqua :</p>
-
-<p>— Mais, chère madame, pourquoi en serait-il
-ainsi, je vous prie ? Je connais, moi, ce jeune
-homme ; et je puis vous certifier que c’est un véritable
-orateur, un homme de beaucoup d’esprit et de
-cœur que nous gagnerons tous à entendre !</p>
-
-<p>— Pan ! marmotta entre ses lèvres Cécile, distraite
-par cette ombre d’escarmouche.</p>
-
-<p>Puis tout haut, elle interrogea, assez indifférente :</p>
-
-<p>— A quelle époque aurons-nous cette conférence ?</p>
-
-<p>— Mais dans quelques semaines, en même temps
-que l’exposition d’horticulture. Mon mari s’est
-arrangé avec nos autorités, et a servi d’intermédiaire
-entre elles et M. Morère. Il fera sa conférence
-dans la salle des Concerts, à quatre heures.</p>
-
-<p>— Ce sera parfait ainsi ! approuva Mme Darcel.
-Mon fils Paul pensait, en effet, qu’il ne parlerait
-pas au théâtre, mais plutôt dans la rotonde de la
-place Boutteville… Et c’est au cher commandant
-que nous devons la bonne fortune de voir venir ce
-M. Morère, qui est tout à fait célèbre comme conférencier ?
-Mon fils Paul me le disait encore ces
-jours-ci… Mais comment le commandant a-t-il pu
-l’amener dans notre petite ville ?</p>
-
-<p>Mme Vésale, charmée de voir son importance
-reconnue, fit d’un ton détaché :</p>
-
-<p>— Son père était un ami du commandant, et il
-s’est mis tout de suite à la disposition de mon mari,
-quand celui-ci lui a demandé de venir se faire
-entendre à Beaumont… C’était après que nous
-avions pu juger de sa très haute valeur chez la marquise
-de Bitray.</p>
-
-<p>— Peste ! ma chère amie, quelle belle connaissance
-vous avez là à Paris ! interrompit Mme Salbrice.
-Vous nous l’aviez toujours cachée… Mais,
-après tout, la marquise de Bitray, n’est-ce pas cette
-noble dame qui fait payer l’entrée de son hôtel à
-ceux qui veulent écouter les conférenciers qu’elle
-y invite ?</p>
-
-<p>— Oui, quand le conférencier parle pour une
-bonne œuvre, riposta Mme Vésale.</p>
-
-<p>L’excellente Mme Darcel intervint doucement
-selon sa coutume, quand elle apercevait un nuage
-à dissiper.</p>
-
-<p>— Est-ce aussi en faveur d’une œuvre de bienfaisance
-que M. Morère fera son discours ? Mon fils
-Paul ne m’a pas renseignée à ce sujet.</p>
-
-<p>— Mais, chère madame, je ne puis vous le dire
-au juste. M. Morère a prié mon mari de garder le
-silence sur ce point, voulant se conserver toute sa
-liberté encore quelques jours.</p>
-
-<p>La commandante était forcément discrète. Elle
-eût été bien en peine, et pour cause, de dire quel
-serait le sujet choisi par André Morère. Elle ne fut
-pas autrement fâchée que l’on n’insistât pas sur ce
-point, et que Mme Darcel conclût très aimable :</p>
-
-<p>— Ce sera sûrement fort intéressant… Et le commandant
-a eu là une excellente idée. Nous passerons,
-grâce à lui, une heure charmante !</p>
-
-<p>— Espérons-le tout au moins, jeta Mme Salbrice
-avec un petit rire railleur. Les journalistes sont si
-forts pour se faire mousser les uns les autres ! L’<i>Écho
-de Beaumont</i>, en nous annonçant votre célèbre conférencier,
-a déjà publié sur son compte une biographie
-élogieuse à outrance. Il aurait dû y joindre un
-portrait du personnage. C’eût été complet ! Est-ce
-un beau garçon au moins, ce Morère ?</p>
-
-<p>— Oui, est-il bien ? répéta en écho la colonelle.
-On aime toujours mieux, n’est-ce pas ? voir quelqu’un
-de bien plutôt que quelqu’un de mal !</p>
-
-<p>Mme Vésale approuva avec indulgence :</p>
-
-<p>— Évidemment. M. Morère a un peu plus d’une
-trentaine d’années. Il est plutôt grand, mince, distingué…</p>
-
-<p>— Comment sont ses cheveux, ses yeux ? lança
-Cécile un peu maligne.</p>
-
-<p>— Ma chère, les femmes de mon âge ne se préoccupent
-pas de pareilles bagatelles ! Interrogez sur
-ce sujet, s’il vous intéresse, Agnès ou le commandant.</p>
-
-<p>Le rire mordant de Mme Salbrice résonna.</p>
-
-<p>— Tiens, tiens… Elle le connaît aussi, le beau
-conférencier, la petite Agnès ! Est-elle aussi charmée
-de lui que ses parents ? Nous allons le lui
-demander tout à l’heure quand elle arrivera…</p>
-
-<p>Mme Vésale, sans paraître avoir entendu, continua :</p>
-
-<p>— Enfin, c’est absolument un homme du monde
-dans sa façon de s’habiller, de causer…</p>
-
-<p>— Ah ! vous avez causé avec lui ? questionna la
-colonelle avec un vif intérêt.</p>
-
-<p>Mme Vésale, sûre de produire son effet, dit négligemment :</p>
-
-<p>— Après la conférence, nous avons été le voir
-dans les salons particuliers de la marquise de Bitray.
-Et il a été charmant, ce jour-là, de même qu’il l’a
-été quand mon mari lui a rendu visite chez lui et,
-en même temps, a présenté ses hommages à
-Mme Morère.</p>
-
-<p>Toutes ces dames s’exclamèrent :</p>
-
-<p>— Comment, il est marié ?</p>
-
-<p>— Non…, non…, Mme Morère est sa mère…
-Une femme parfaite, qui a reçu Agnès de la façon
-la plus affectueuse ! Mon mari en a été touché, ainsi
-que de la courtoisie délicate de son fils envers notre
-Agnès.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’Agnès allait bien faire chez ce
-monsieur ? interrogea Mme Salbrice, railleuse. Est-ce
-qu’elle le suppliait aussi de venir faire une conférence
-pour l’édification des mécréants de Beaumont ?</p>
-
-<p>— Chère amie, croyez que le commandant n’a
-nullement <i>supplié</i> M. Morère, et n’avait pas besoin
-de le faire. Non, Agnès n’allait pas <i>supplier</i> (elle
-appuya sur le mot) M. Morère de venir à Beaumont…
-Elle allait voir sa mère, qui avait manifesté
-le désir de la connaître…</p>
-
-<p>— Est-il bien logé, ce monsieur ? jeta fort à propos
-la colonelle, évitant ainsi une prompte riposte
-à Mme Salbrice.</p>
-
-<p>— Oh ! à merveille ! Il a de la fortune… Il habite
-avec sa mère un très joli hôtel à Auteuil, entouré
-d’un jardin, et Agnès en a rapporté des roses ravissantes.</p>
-
-<p>— Une perle enfin que votre Morère ! conclut
-Mme Salbrice. Eh ! eh ! je comprends que vous cultiviez
-sa connaissance… S’il est beau, riche, jeune,
-pénétré des idées chères au commandant, savez-vous,
-chère madame, qu’il serait un mari accompli
-pour Agnès !</p>
-
-<p>Mme Vésale dressa la tête, franchement courroucée.
-Elle aimait assez à se mêler des affaires des
-autres ; mais il lui déplaisait fort qu’on se mêlât des
-siennes ; et, vertement, elle répliqua, la voix brève :</p>
-
-<p>— Dieu merci ! nous n’en sommes pas réduits à
-la triste nécessité de faire la chasse au mari, et de
-donner notre fille au premier Parisien venu, fût-il
-célèbre !</p>
-
-<p>Ici, il y eut un léger silence, durant lequel s’entendirent,
-très sonores, les furieux accords des musiciens
-aux prises avec la <i>Chevauchée des Walkyries</i>.
-La vieille mère de la colonelle le rompit à propos,
-en s’écriant à la vue d’une grosse jeune femme qui
-passait en robe de soie :</p>
-
-<p>— Oh ! regardez… N’est-ce pas la femme de
-Poquel, l’épicier de la rue du Centre ?… Vraiment,
-aujourd’hui, ces petites boutiquières ne doutent
-plus de rien ! Elles sont d’une élégance !</p>
-
-<p>Toutes ces dames regardèrent et, d’un œil clairvoyant,
-détaillèrent la toilette de la trop pimpante
-épicière, qui, ignorante de son méfait, marchait,
-solennelle comme une châsse, auprès de son mari
-en gants jaune blé, suivie d’une nourrice qui voiturait
-leur héritier.</p>
-
-<p>Puis elles se répandirent en phrases convaincues
-sur les inconvénients de la confusion, chaque jour
-plus accentuée, des diverses classes de la société ;
-confusion à laquelle ne contribuaient point les
-habitants de Beaumont. Pour leur part, ils pratiquaient
-l’usage des lignes de démarcation infranchissables ;
-la noblesse demeurant soigneusement à
-l’écart de la bourgeoisie ; l’élément civil ne frayant
-point avec l’élément militaire, et surtout avec le
-monde des commerçants, à moins que ceux-ci ne
-fussent de richesse notoire, ce qui, naturellement,
-leur ouvrait toutes les portes.</p>
-
-<p>Mme Salbrice eut à ce propos quelques mots à
-l’emporte-pièce ; puis la conversation, ayant encore
-dévié, s’égara vers de nouveaux sujets, à savoir :
-les faits divers racontés dans les journaux de Paris,
-les nouvelles de Beaumont, morts, naissances, mariages
-en perspective ou accomplis, prix exorbitant
-des primeurs ; succès incontestable, — quoi
-que prétendissent les libres penseurs, — des sermons
-du P. Sidoine, au mois de Marie.</p>
-
-<p>Mais, ici, un jeune officier ayant passé, — de
-très haute mine sous son dolman bleu clair, — Mme
-Salbrice déclara que ce M. de… avait une
-conduite déplorable ! Elle le savait pertinemment
-(c’était son mot). Et comme tout le groupe féminin
-tendait l’oreille avec curiosité, Mme Salbrice voulut
-bien confier à ses « amies » l’aventure tout simplement
-« scandaleuse » dont M. de… avait été le
-héros, ainsi que le lui avait raconté une personne
-autorisée ; ce qui eut pour effet d’amener des exclamations
-de vertueuse indignation de la part de la
-commandante, en particulier. Cécile, seule, prit
-bravement la défense du jeune chasseur, camarade
-de son mari, au risque de s’attirer les foudres de
-Mme Salbrice. Mais elle interrompit son plaidoyer
-en voyant apparaître le lieutenant en compagnie
-du docteur Paul.</p>
-
-<p>— Ah ! enfin ! dit-elle, essayant de prendre un
-air fâché. — Mais ses yeux ravis parlaient malgré
-elle. — C’est gentil, Édouard, de me laisser ainsi !
-Monsieur Paul, il est bien heureux que vous me le
-rameniez, sans quoi, il m’aurait abandonnée toute
-l’après-midi !</p>
-
-<p>— C’est que je te savais en trop bonne compagnie
-pour t’ennuyer de moi ! fit le lieutenant très
-aimable, s’asseyant auprès d’elle. Et puis tu écoutais
-la musique.</p>
-
-<p>— Elle est, en effet, délicieuse à écouter…
-Juges-en !</p>
-
-<p>Et Cécile éclata de rire, voyant son mari froncer
-les sourcils au bruit aigrelet d’une polka, jouée par
-les seize clarinettes municipales.</p>
-
-<p>— Monsieur Paul, cette harmonie vous fait
-fuir ?… Vous ne restez pas ? ajouta-t-elle, voyant
-que le jeune homme demeurait debout, contemplant
-le groupe des dames d’un œil peu ravi. Ne
-vous sauvez pas si vite. Le concert va finir. Nous
-attendons Agnès et nous partirons avec elle.</p>
-
-<p>— Mlle Vésale va venir ? interrogea-t-il ; et il prit
-une chaise.</p>
-
-<p>La commandante expliqua, très gracieuse :</p>
-
-<p>— Elle est allée avec son père voir les premiers
-préparatifs de l’Exposition d’horticulture. Elle ne
-peut tarder maintenant.</p>
-
-<p>Le docteur s’inclina et dit de sa voix un peu
-rude :</p>
-
-<p>— Je crois que cette Exposition sera fort agréable.
-Elle coïncidera, paraît-il, avec la conférence
-d’André Morère. Nous allons donc entendre à
-Beaumont la bonne parole ! Car j’aime à croire que
-M. Morère traitera son public de Beaumont comme
-il a traité les étudiants, et non comme ses lecteurs
-et spectateurs parisiens, réservant à ceux-ci le
-piment.</p>
-
-<p>La commandante regarda le jeune homme,
-cherchant à le comprendre. Elle qui lisait tout
-juste l’<i>Écho de Beaumont</i> et les <i>Annales des Missions</i>
-n’avait pas la moindre idée du bagage littéraire
-d’André Morère, dont elle ignorait même le nom
-avant la fameuse conférence ; et, à tout hasard, elle
-répliqua doctement :</p>
-
-<p>— M. Morère ne dira, soyez-en sûr, que d’excellentes
-choses, ainsi qu’il en a dit chez la marquise
-de Bitray… D’ailleurs, mon mari aura l’occasion
-d’aborder cette question avec lui, puisque nous
-attendons sa visite… C’est un homme très sérieux,
-d’une grande hauteur de pensée et de sentiment !
-Le commandant l’apprécie beaucoup.</p>
-
-<p>M. Paul eut un geste vague — doute ou approbation, — tandis
-que Mme Salbrice s’exclamait :</p>
-
-<p>— Eh ! docteur, prenez garde ! Ne touchez pas
-à la reine !… Ah ! voilà notre petite Agnès… Je
-suis curieuse de savoir son opinion sur l’illustre
-Morère !</p>
-
-<p>Agnès arrivait, en effet, toute fraîche dans sa
-robe de batiste à fines raies bleu pâle et blanches,
-marchant entre son père et le vieux M. Detreilles,
-une des gloires de Beaumont, tant il promenait
-alertement ses quatre-vingts ans partout où il trouvait
-quelque chose à voir. Pour l’instant, il était
-ravi de la seule perspective de l’Exposition d’horticulture
-et se mit à en raconter les merveilles futures,
-tout en s’excusant d’en avoir si longuement
-entretenu Mlle Agnès, au risque de l’ennuyer.</p>
-
-<p>— Mais ne croyez pas cela, protesta-t-elle tout
-de suite avec son limpide sourire, j’aime trop les
-fleurs pour me lasser jamais d’en entendre parler !</p>
-
-<p>— C’est trop juste. Cette petite affectionne ses
-sœurs… Rien de plus naturel ! déclara Mme Salbrice,
-qui avait une sympathie particulière pour la
-jeune fille. Et maintenant, faites-moi donc la grâce,
-Agnès, ma mie, de me dire comment votre jeune
-sagesse juge André Morère ?</p>
-
-<p>Le blanc visage se rosa jusqu’à la racine des cheveux,
-ce qui fit passer une ombre sur les traits sévères
-du docteur Paul. Et un imperceptible frémissement
-tremblait dans sa voix quand elle répondit,
-très simple :</p>
-
-<p>— Je suis trop ignorante pour me permettre de
-donner mon opinion sur M. Morère. Mais j’ai trouvé
-sa conférence trop courte !</p>
-
-<p>— Tiens…, tiens…, voyez-vous cela !… un vrai
-charmeur alors qu’André Morère ! Mesdames, méfions-nous.</p>
-
-<p>Là-dessus, le commandant, sans remarquer les
-signes de sa femme, les sourcils froncés du docteur,
-la mine un peu assombrie de Mme Darcel,
-recommença son éternel dithyrambe en l’honneur
-d’André Morère. Toutes les dames répétèrent les
-phrases déjà faites sur lui, tandis qu’Agnès répondait
-aux questions de « mon fils Paul » sur l’Exposition
-d’horticulture ; et la conversation aurait pu se
-poursuivre longtemps ainsi, avec la même parfaite
-monotonie, si l’harmonie municipale n’avait enfin
-clos son concert par une suite d’accords retentissants…
-Il y eut alors échange de saluts, de paroles aimables,
-de sourires à l’avenant, et le groupe sympathique
-se dispersa lentement, le docteur Paul
-accompagnant sa mère, après s’être incliné très bas
-devant la petite Agnès.</p>
-
-<p>Celle-ci revenait au logis, marchant devant sa
-mère, auprès de Cécile, sans s’apercevoir que son
-amie l’observait ; et elle tressaillit quand la jeune
-femme, à brûle-pourpoint, lui demanda :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu as, Agnès ?</p>
-
-<p>— Ce que j’ai ?… mais rien…</p>
-
-<p>Elle levait, étonnée, vers Mme Auclerc ses yeux
-où, cependant, flottait peut-être le reflet d’un rêve.</p>
-
-<p>— Si ! tu as quelque chose… Tu as un air de
-jeune fille qui songe à son amoureux.</p>
-
-<p>— Oh ! Cécile ! fit Agnès, scandalisée, les joues
-tout de suite brûlantes.</p>
-
-<p>— Allons, petite fille, ne rougissez pas pour
-cela… Il est vrai que les couleurs vous vont très
-bien. Depuis quelque temps, tu es jolie comme un
-Amour… J’ai presque envie de dire comme une
-petite fiancée !</p>
-
-<p>— Cécile, je t’en prie…</p>
-
-<p>— Alors tu ne veux rien me dire ?</p>
-
-<p>D’une voix plus lente, Agnès fit :</p>
-
-<p>— Mais je n’ai rien à te dire…</p>
-
-<p>— Ah ! vilaine mystérieuse ! Tu crois donc que
-je ne m’aperçois pas de la conquête que tu as faite !</p>
-
-<p>— Une conquête ? Moi !!!</p>
-
-<p>— Voyons, Agnès, il est impossible que tu ne te
-sois pas aperçue que tu étais en train d’apprivoiser
-tout à fait « mon fils Paul » ?</p>
-
-<p>— Je l’apprivoise ! répéta-t-elle, saisie ; et dans
-sa surprise, il y avait une déception.</p>
-
-<p>— Dame !… ça m’en a tout l’air… J’imagine que
-ce n’est pas pour mes beaux yeux qu’il a daigné,
-tout à l’heure, s’asseoir parmi nous à la musique,
-lui qui déteste les papotages féminins, comme il dit.</p>
-
-<p>— C’est justement pourquoi, Cécile, il ne peut
-faire attention à moi !</p>
-
-<p>Quelle idée avait Cécile de l’entretenir de ce docteur
-Paul, dont elle se souciait autant que des
-vieilles neiges…</p>
-
-<p>— Mais, petite Agnès, il n’a pas l’air de s’ennuyer
-du tout quand il t’écoute parler, et il cause
-avec toi comme avec aucune autre jeune fille à
-Beaumont !</p>
-
-<p>Naïve, elle questionna :</p>
-
-<p>— Alors, je ne suis donc pas trop ennuyeuse ?</p>
-
-<p>— Mais pas trop ! répéta Cécile en riant. Quand
-tu consens à sortir de ta coquille, petite perle, personne
-ne s’en plaint !</p>
-
-<p>Agnès ne répondit pas. Elle ne songeait pas au
-docteur Paul, mais à un autre qui, à Paris, avait
-paru très volontiers causer avec elle. Et une sensation
-de joie lui traversa le cœur… Hésitante, elle
-interrogea encore :</p>
-
-<p>— Alors, vraiment, Cécile, tu crois que… même un
-homme sérieux…, bien supérieur aux autres…,
-peut faire un peu attention à moi ?</p>
-
-<p>— Oui, je crois la chose possible ! répliqua
-Cécile, rieuse.</p>
-
-<p>Agnès continuait de son même accent, les joues
-plus roses encore :</p>
-
-<p>— Alors… quand on plaît à quelqu’un, ce quelqu’un-là
-vous écoute causer, vous regarde avec des
-yeux qui lisent en vous !…</p>
-
-<p>— Justement… Ah ! la maligne enfant ! Comme
-elle sait reconnaître les symptômes significatifs…
-Tu as très bien deviné, Agnès. Les hommes animés
-de bonnes intentions au sujet des jeunes personnes
-telles que toi commencent par les regarder, par les
-écouter, puis leur parler, et pour finir…, ils les
-épousent !!!</p>
-
-<p>— Tais-toi, Cécile, oh ! tais-toi !</p>
-
-<p>Le mot jaillit de ses lèvres tellement pareil à un
-cri que son amie la regarda étonnée, et que la commandante
-gronda mécontente :</p>
-
-<p>— Eh bien, qu’est-ce donc qui te prend, Agnès ?</p>
-
-<p>— Elle proteste parce que je la taquine ! expliqua
-Cécile en hâte, pour détourner de son amie la semonce
-déjà toute prête dans le cerveau de la commandante.</p>
-
-<p>Celle-ci, d’ailleurs, n’insista pas, et Cécile, sans
-crainte d’être entendue, put glisser à l’oreille d’Agnès
-une affectueuse question :</p>
-
-<p>— Tu ne m’en veux pas ?…</p>
-
-<p>— Oh ! non, pas du tout !</p>
-
-<p>Et une telle lumière luisait dans les prunelles
-bleues, que Cécile partit sûre de n’avoir fait nulle
-peine à sa petite amie.</p>
-
-<p>Ah ! non certes, Agnès n’en voulait pas à la jeune
-femme. Au contraire même, avec une bizarre impression
-de reconnaissance, elle songeait encore à ses
-paroles, un peu plus tard, quand sa mère lui ayant
-donné toute liberté, elle descendit dans le jardin
-dont la solitude l’attirait.</p>
-
-<p>Lentement, le soleil s’effaçait derrière les cimes
-verdoyantes des arbres qui fermaient l’horizon. Un
-reflet rose emplissait l’infini clair à travers lequel se
-dressait la flèche ajourée de la cathédrale ; et ce
-même reflet charmant baignait les allées droites,
-poudrées de sable, les bordures de buis soigneusement
-taillées, les plates-bandes fleuries, distillant
-leurs parfums dans la brise chaude. Agnès s’assit à
-sa place favorite, dans le repli discret d’une allée
-d’où la vue s’allongeait loin vers les perspectives
-riantes des massifs ; et, n’ouvrant pas son livre,
-elle demeura doucement songeuse, son regard de
-petite vierge perdu dans le bleu mourant du ciel où
-flottait la forme neigeuse d’un frêle nuage.</p>
-
-<p>— Ah ! qu’il fait bon ! murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Vraiment, jamais comme cette année elle n’avait
-joui du renouveau, de ce rayonnement qu’il épandait
-sur toute chose, et qui semblait avoir pénétré en
-elle-même pour illuminer un rêve mystérieux et
-tout blanc qu’elle n’eût pu préciser, qu’elle ne
-s’avouait pas, mais qui lui faisait l’âme divinement
-légère, joyeuse, ouverte à toutes les tendresses…
-Jamais elle n’avait trouvé plus belles les nuits de
-mai, dont elle pouvait contempler la splendeur paisible
-quand elle sortait chaque soir pour aller, avec
-sa mère, assister à l’office du mois de Marie. Oh !
-cette cérémonie quotidienne, comme elle en aimait
-le retour !… Tandis que sa mère causait avec des
-amies, elle marchait, la pensée errante, les yeux
-attirés par les profondeurs bleues du ciel obscurci ;
-sentant, avec toutes les fibres de son être jeune,
-la poésie de ces nuits tièdes où flambaient d’innombrables
-étoiles ; prenant un plaisir d’enfant
-à voir une blanche clarté de lune monter peu à
-peu derrière les sombres masses des maisons,
-alors dessinées d’un trait plus net ; derrière les
-cimes onduleuses des arbres, dont les têtes feuillues
-dominaient les murs des jardins bien clos.</p>
-
-<p>A aucune époque de sa vie, non plus, même dans
-ses moments de plus grande ferveur religieuse, il
-ne lui avait paru aussi facile d’être douce et bonne,
-docile à obéir aux ordres multiples de sa mère.
-A aucune époque, elle n’avait été plus ardemment
-pieuse. Durant l’office, de toute son âme, elle
-priait afin que tous fussent heureux, comme elle
-l’était elle-même. Elle priait pour les êtres qui lui
-étaient chers, pour ceux qui goûtaient aux joies
-humaines ; et, plus longuement encore, pour les
-autres auxquels la vie était lourde et cruelle. Et,
-songeant à ceux-là, elle priait pour l’étranger qui, à
-Paris, venait de lui apprendre à aimer les créatures
-humaines, non plus seulement d’une affection lointaine,
-par devoir, pour obéir au précepte divin,
-mais à les aimer avec une pitié sincère, frémissante
-et chaude, à leur donner vraiment quelque chose
-d’elle-même dans son aumône.</p>
-
-<p>Elle priait pour lui sans démêler qu’elle trouvait
-une douceur à le nommer devant Dieu ; sans s’apercevoir
-aussi qu’il était singulièrement entré dans
-sa vie.</p>
-
-<p>Comment l’eût-elle oublié ? A tout instant, elle
-entendait parler de lui. Quand, l’office terminé, elle
-sortait de la cathédrale, un peu grisée d’odeurs
-d’encens, et revenait aux côtés de sa mère et de
-quelques amies de celle-ci, elle entendait inévitablement
-tomber d’une bouche ou d’une autre le
-nom de cet André Morère, dont la venue prochaine
-occupait si fort les habitants de Beaumont.</p>
-
-<p>— Il ne tardera pas à arriver… Vous verrez, c’est
-un homme charmant…, et de tant de valeur ! si bien
-pensant !</p>
-
-<p>Et la conversation s’élevait ainsi, sans cesse ramenée
-vers le même sujet, troublant le calme des
-rues désertes, jetant à toute minute, à l’oreille
-d’Agnès, un nom qu’elle n’eût pas oublié, quand
-même nul ne l’aurait prononcé devant elle…</p>
-
-<p>Combien il avait été aimable et bon pour elle,
-humble petite fille, cet étranger qui était célèbre et
-que tous reconnaissaient un homme supérieur !</p>
-
-<p>Voici que maintenant, dans le silence du jardin
-où montaient les brumes bleues du crépuscule, elle
-égrenait de nouveau les souvenirs de son séjour à
-Paris, depuis l’après-midi où elle l’avait rencontré
-la première fois… D’abord le hall superbe où <i>il</i>
-allait parler, la foule élégante du public, et, plus
-belle qu’aucune des autres femmes présentes, une
-jeune femme blonde, habillée de gris, qui causait
-en riant, la main appuyée sur la pomme de Saxe de
-son ombrelle… Ensuite, c’était son entrée à lui…</p>
-
-<p>Mais aujourd’hui, Agnès ne pouvait plus le
-revoir tel qu’il lui était apparu ce jour-là, très loin
-d’elle, de par son intelligence, sa célébrité, la souveraine
-autorité que son talent lui donnait sur le
-public… Maintenant, chose bizarre ! il était devenu
-pour elle presque un ami très indulgent, à qui elle
-ne redoutait point de laisser un peu pénétrer sa
-pensée.</p>
-
-<p>En fermant les yeux pour mieux regarder dans
-son souvenir, elle le revoyait parlant à cette brillante
-société qui faisait un silence absolu pour
-suivre la haute envolée de son esprit. Elle l’entendait
-encore prononcer les mots qui venaient tomber
-dans son âme, à elle, toute frémissante de compassion,
-devant cette évocation des misères de la pauvre
-humanité. Elle entendait l’accent de sa voix chaude
-où vibrait parfois une sourde mélancolie…</p>
-
-<p>Et cette voix charmeuse s’était élevée pour elle
-seule, la petite Agnès, durant cette soirée à l’Opéra,
-restée dans sa mémoire pareille à un plaisir de
-rêve que deux images pourtant troublaient un peu :
-André Morère dans la loge de Mme Villerson,
-penché vers la nuque dorée de la jeune femme, lui
-parlant de tout près… Et plus tard, <i>lui</i> encore, mettant,
-avec un soin délicat, la pelisse soyeuse sur les
-belles épaules nues dont le seul souvenir envoyait
-une flambée pourpre aux joues d’Agnès.</p>
-
-<p>Et, même en cette minute où la vision fugitive
-l’effleurait, elle agita la tête d’un mouvement vif
-comme pour la chasser bien loin… Elle voulait se
-rappeler seulement leur première causerie le même
-soir…, et surtout, elle souhaitait revivre cette visite
-qu’elle avait faite chez sa mère, à lui, où le commandant
-l’avait conduite, afin de remplir sa promesse
-à la veuve d’un ami.</p>
-
-<p>Mme Vésale, toute à ses courses, avait absolument
-refusé d’aller, comme elle le disait, perdre
-son temps en visite, jugeant beaucoup plus utile de
-poursuivre la série de ses achats ; et Agnès était
-partie seule avec son père pour Auteuil, où Mme Morère
-habitait un paisible petit hôtel ayant un air de
-maison de province, grâce au jardin très fleuri qui
-le séparait de la rue silencieuse, autant que les rues
-mêmes de Beaumont.</p>
-
-<p>A l’avance, Agnès se sentait très intimidée à l’idée
-de faire cette nouvelle connaissance ; et son cœur battait
-vite dans sa poitrine, quand, guidée par un valet
-de chambre, elle avait, auprès de son père, traversé
-un vestibule meublé de vieux bahuts sculptés supportant
-des faïences bizarres ; de sièges pareils aux
-stalles du chœur de la cathédrale ; les murs tendus
-d’une tapisserie à grands ramages d’un ton doucement
-éteint…</p>
-
-<p>Puis une portière avait été soulevée devant elle,
-et, dans un petit salon, meublé comme au siècle
-dernier, ouvrant sur le jardin, elle avait vu se lever,
-pour les recevoir, une vieille dame, mince et pâle,
-qui avait un air charmant d’aïeule sous ses cheveux
-blancs voilés de dentelle. Et tout de suite, Agnès
-s’était sentie rassurée et séduite par le sourire très
-doux des lèvres à peine rosées dans la pâleur ivoirine
-du visage, par le regard bienveillant des yeux
-gris, un peu mélancoliques, par le geste accueillant
-avec lequel la vieille dame lui avait tendu sa main
-fine, à peine ridée, tandis que le commandant présentait :
-« Ma fille ! »</p>
-
-<p>Sans embarras aucun, vraiment, elle avait causé
-avec cette femme si aimable et si simple, qui avait
-le même son de voix que son fils, mais féminisé,
-moins vibrant, voilé même par instants, quand la
-conversation effleurait quelque souvenir du passé…
-Et, comme elle en était fière, de son fils, parlant de
-lui avec une joie attendrie, sans dissimuler qu’elle
-était heureuse de le voir jugé aussi favorablement
-par un vieil ami de son père ; racontant son caractère,
-ses goûts, ses habitudes, en menus détails qui
-étaient autant d’éloges, — oubliant le sourd regret
-qu’il lui donnait en écrivant parfois des livres et des
-pièces dont elle condamnait, de toutes ses forces,
-les hardiesses…</p>
-
-<p>Et Agnès l’écoutait, tout ensemble surprise et
-charmée d’entrevoir quelque chose de la vie intime
-de cet homme que sa jeune pensée plaçait si haut.
-A entendre ainsi parler familièrement d’André Morère,
-elle se sentait rapprochée de lui, elle simple
-petite fille, et elle en éprouvait une sorte de plaisir
-singulier. Elle écoutait, les yeux arrêtés sur un portrait
-de lui, posé sur la cheminée devant elle ; un
-portrait si vivant que, par instants, elle croyait réellement
-sentir tomber sur elle le regard de ses yeux
-pénétrants faits pour lire dans les âmes. Il était
-représenté debout, les bras croisés sur sa poitrine,
-sa tête intelligente et nerveuse rejetée un peu en
-arrière, de ce mouvement dominateur qu’il avait
-quand il parlait…</p>
-
-<p>Et c’était de cet homme, si puissant sur la pensée
-de ses contemporains, que la vieille dame, aux
-manières de marquise, disait au commandant, un
-sourire attendri flottant sur ses lèvres fanées :</p>
-
-<p>— Vous ne pouvez vous imaginer ce qu’il est
-attentif pour moi ! Sachant combien il est recherché,
-occupé, absorbé par ses travaux, par ses amis, par
-le monde, je lui suis reconnaissante de ne pas
-négliger sa vieille mère, de ne pas lui échapper
-complètement ! Bien entendu, il a un pied-à-terre à
-Paris, car il lui serait trop incommode de rentrer
-toujours ici, où nous sommes bien loin du centre.
-Mais, régulièrement, chaque jour, j’ai sa visite, une
-vraie visite ! pour moi seule ! Je l’attends même
-d’un moment à l’autre… Sachant que je vous espérais,
-il m’a dit qu’il serait ici à l’heure que vous
-m’aviez indiquée, car il tenait à présenter ses hommages
-à mademoiselle et à vous parler, commandant.</p>
-
-<p>Comme en cette minute Agnès revoyait nettement
-la vieille dame disant ces choses de sa voix
-fine, tout en caressant d’un geste distrait son anneau
-nuptial ! Et il lui semblait l’entendre répondre à une
-réflexion du commandant :</p>
-
-<p>— Oui, certes, c’est mon désir de voir mon fils
-marié… Et cependant je n’ose le presser… Dans le
-milieu très parisien où il vit, il rencontrerait si difficilement
-la belle-fille de mes rêves… C’est que j’ai
-grandi en province ; j’y ai longtemps vécu par suite
-de la carrière de mon mari, et je ne puis m’habituer
-au genre de la plupart des jeunes Parisiennes. Ce
-qui me rassure un peu, c’est qu’André sait à merveille
-reconnaître les vraies jeunes filles et leur
-rendre hommage. J’ai été heureuse de le constater,
-quand il m’a parlé de votre fille, commandant.</p>
-
-<p>Oh ! ces phrases, combien elles étaient demeurées
-gravées dans la mémoire d’Agnès, dont les joues se
-rosaient à leur souvenir comme elles s’étaient
-rosées dans le petit salon tendu de vieille soie à
-bouquets !</p>
-
-<p>Et à ce moment même, <i>lui</i>, André Morère, était
-entré, la saluant avec une courtoisie d’homme du
-monde, qui était pour elle une révélation ; témoignant
-à sa mère une sollicitude affectueuse, et se
-mettant, avec une bonne grâce entière, à la disposition
-du commandant pour prendre avec lui des
-arrangements au sujet de la fameuse conférence de
-Beaumont. Mme Morère, alors, avait offert à Agnès
-de venir, pendant que les hommes causaient, visiter
-son petit jardin… Un jardin charmant, dessiné et
-fleuri pour un goût d’artiste, et qui avait paru délicieux
-à Agnès, au moment surtout où son père et
-André Morère les y avaient rejointes…</p>
-
-<p>Et alors voici que <i>lui</i> était venu se placer auprès
-d’elle, pour lui faire, disait-il, connaître leur modeste
-domaine… Tout en suivant les allées blondes
-de sable, il s’était pris à causer avec elle, ainsi qu’à
-l’Opéra, lui reparlant même de ce Roméo et de
-cette Juliette dont l’histoire la troublait toujours un
-peu, si bien que, par scrupule de conscience, elle
-n’osait trop se permettre d’y penser… Puis il l’avait
-interrogée sur les impressions de son séjour à Paris,
-l’étonnant par la rapidité avec laquelle il pénétrait
-sa pensée, presque avant qu’elle l’eût exprimée,
-et démêlait les idées, même confuses, qu’éveillaient
-en elle les gens et les choses. Il l’avait fait
-parler de son couvent, des amies qu’elle y avait
-eues, des livres qu’elle avait lus, voulant savoir
-pourquoi les uns et les autres l’attiraient ou lui
-déplaisaient ; provoquant ses récits d’un mot discret,
-mais sûr, l’écoutant avec une attention dont
-elle était confuse et heureuse. — N’était-elle pas
-incapable, la petite Agnès, de démêler que sa
-pensée et son âme immaculées étaient un régal sans
-prix pour un insatiable observateur tel qu’André
-Morère…</p>
-
-<p>Maintenant quand elle repensait, — comme en
-ce moment, — à leur conversation, elle se demandait
-comment elle avait osé causer aussi familièrement
-avec cet inconnu, lui ouvrir avec une pareille
-spontanéité joyeuse l’intimité de son être moral dont
-elle était si jalouse… Peut-être qu’il l’avait trouvée
-très hardie, mal élevée, autant que ces jeunes filles
-de Paris que sa mère blâmait ?… Mais non pourtant,
-elle ne pouvait croire cela ! S’il avait eu d’elle
-une semblable idée, il se serait montré autre. Il
-n’aurait pas longuement causé avec elle, l’enveloppant
-d’un sourire d’ami, de ce regard qu’elle avait
-plusieurs fois rencontré et qu’elle ne pouvait
-oublier.</p>
-
-<p>Et Cécile venait de lui dire que les hommes
-étaient ainsi quand…</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas. Ses lèvres n’osaient répéter
-les dernières paroles de la jeune femme. Mais elles
-éveillaient dans son cœur de dix-huit ans une musique
-divine dont elle entendait l’écho à travers le
-murmure caressant de son jeune rêve…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>— A quelle heure, Charles, arrive tantôt M. Morère ?
-demanda la commandante à son mari qui
-s’apprêtait à conduire ses chiens faire leur promenade
-de chaque matin.</p>
-
-<p>— Par le train de deux heures trente. J’irai l’attendre
-à la gare.</p>
-
-<p>— Et vous reviendrez ici tout de suite ?</p>
-
-<p>— Je ne sais. Ce sera comme il le préférera. Ne
-faisant à Beaumont qu’une simple apparition, il
-voudra peut-être voir tout de suite ces messieurs du
-Comité pour s’entendre avec eux. Sa chambre sera
-prête, n’est-ce pas, Sophie, au cas où il se déciderait
-à coucher ici ?</p>
-
-<p>Mme Vésale eut un léger haussement d’épaules
-devant l’inutilité de cette question.</p>
-
-<p>— Quelle demande !… Mais naturellement la
-chambre de M. Morère est toute disposée pour
-qu’il s’y trouve le mieux possible, s’il a la sagesse
-de renoncer à prendre un train du soir ! Ce serait
-beaucoup mieux de toutes les façons… Mais ces
-jeunes gens ont parfois des idées si bizarres !…
-Dieu merci, nos chambres de province valent leurs
-chambres de Paris ! Enfin !!! Puisque tu sors ce
-matin, Charles, veux-tu dire en passant au pâtissier
-qu’il n’oublie pas de m’envoyer pour dix heures les
-trois douzaines de briochettes que je lui ai commandées.</p>
-
-<p>M. Vésale dressa la tête tout surpris :</p>
-
-<p>— Trois douzaines de briochettes ! Tu prends
-donc Morère pour Gargantua lui-même ! Nous serons
-étouffés, s’il nous faut engloutir à quatre une
-pareille abondance de gâteaux.</p>
-
-<p>La commandante prit son temps ; puis, très posément,
-elle déclara :</p>
-
-<p>— Sois tranquille. Nous ne courons aucun risque
-de ce genre, car nous ne serons pas seuls ce soir
-avec M. Morère… J’ai fait quelques invitations à
-dîner.</p>
-
-<p>— Comment, des invitations !!! Ah çà, Sophie,
-que diantre me racontes-tu là ? Tu fais maintenant
-des invitations sans m’en prévenir ?… C’est incroyable,
-ma parole, ce sans-gêne des femmes ! Et
-des invitations justement un soir où je désirais être
-du libre de causer !… Non…, mais… c’est inouï !!!
-Sans compter que j’aurais, moi, joué un personnage
-idiot si j’avais rencontré l’un des fameux invités
-dont j’ignore même les noms !</p>
-
-<p>Le commandant était tout rouge, et, d’un pas
-agité, il arpenta la galerie vitrée, enveloppant
-d’un coup d’œil courroucé les innocents massifs
-du jardin. Mme Vésale, en femme d’expérience,
-sûre de son triomphe définitif, laissait passer, sans
-obstacle, le gros de l’averse. Et, de sa voix nette,
-elle déclara, les sourcils froncés :</p>
-
-<p>— Quand tu voudras bien te calmer, Charles, je
-te donnerai les motifs de ma conduite. J’ai demandé
-à quelques amis de venir ce soir, parce que j’ai
-jugé qu’il serait beaucoup plus agréable à M. Morère
-de ne pas se trouver réduit à notre seule société et,
-en même temps, beaucoup plus poli pour nos amis
-de les faire profiter de la présence de M. Morère.</p>
-
-<p>— Et tu te figures qu’il sera charmé d’être exhibé
-à la façon d’un animal curieux et qu’il trouvera le
-moindre plaisir à écouter vos histoires de femmes,
-qui rendent impossible toute conversation sérieuse !</p>
-
-<p>La bouche de la commandante se pinça. Elle
-commençait à trouver que son mari outrepassait le
-droit d’exprimer son sentiment, et, très rouge à son
-tour, elle riposta :</p>
-
-<p>— Tu ferais mieux, Charles, d’avouer sincèrement
-que tu voulais accaparer M. Morère, le garder
-en égoïste pour toi seul ! Ce n’est pas pour une
-autre raison que tu fulmines depuis dix minutes !</p>
-
-<p>Le commandant, cette fois, ne répondit pas,
-Mme Vésale devinait juste. Il aurait de beaucoup
-préféré jouir paisiblement de la présence fugitive
-d’André Morère à Beaumont ; et si sa femme lui eût
-annoncé à l’avance de ses projets d’invitation, il y
-eût répondu par un <i lang="la" xml:lang="la">veto</i> très net. C’est pourquoi
-elle s’était bien gardée de lui en dire un mot. Très
-flattée de recevoir un « homme célèbre », comme
-elle appelait Morère en son for intérieur, elle tenait
-à ce que cet homme célèbre fût vu chez elle, mais
-par un petit cercle choisi qui ferait des jaloux, étant
-donnée la curiosité de la société de Beaumont à
-l’égard du conférencier annoncé.</p>
-
-<p>Et, triomphante devant le silence du commandant,
-elle continua, redevenue très maîtresse d’elle-même :</p>
-
-<p>— J’ai invité Cécile et son mari ; le docteur, sa
-femme et M. Paul…</p>
-
-<p>— Et le ménage Salbrice ? dit le commandant,
-dont l’irritation s’apaisait devant l’inévitable, à la
-façon d’un orage qui s’éloigne.</p>
-
-<p>— Non, pas les Salbrice…</p>
-
-<p>— Madame sera furieuse !</p>
-
-<p>Vertement Mme Vésale répliqua :</p>
-
-<p>— Eh bien, tant pis !… Avec elle, on a toujours
-à craindre des mots malsonnants à tous égards, et
-elle a une conversation si libre, croyant de la sorte
-montrer son esprit, que je crains toujours ses paroles
-devant Agnès !</p>
-
-<p>Le commandant ne discuta pas. Il était assez
-rigoriste par nature et ne prisait pas l’indépendance
-d’esprit et de langage de Mme Salbrice. Aussi
-laissa-t-il sa femme accomplir en paix la petite
-vengeance qu’elle exerçait contre la très curieuse
-Mme Salbrice. Il demanda seulement, presque de
-son accent habituel, tant il lui était impossible de
-rester longtemps courroucé :</p>
-
-<p>— Où est Agnès ?</p>
-
-<p>— Tu ne veux pas l’emmener promener les
-chiens avec toi ? j’imagine. J’ai besoin d’elle absolument
-pour m’aider dans les préparatifs de la réception
-de M. Morère. En ce moment, je l’ai envoyée
-s’assurer qu’Augustine choisissait bien les œufs les
-plus frais pour le gâteau qu’elle fait pour le dîner.</p>
-
-<p>Puisqu’il s’agissait de bien recevoir André Morère,
-le commandant n’avait pas à protester ; il
-tourna sur ses talons sans un mot de plus, tourmentant
-sa moustache, victime habituelle de ses
-mécontentements, et s’en alla chercher les chiens
-dont Mme Vésale entendit presque aussitôt les
-aboiements sonores.</p>
-
-<p>Un léger sourire de contentement flottait sur les
-lèvres de la commandante qui se félicitait d’avoir
-aussi bien manœuvré, cette fois encore, avec son
-seigneur et maître. A travers les rideaux, elle le vit
-s’arrêter devant l’office ; et, dans le cadre de la
-fenêtre, se montra aussitôt la blanche figure
-d’Agnès. Même, la jeune fille sortit pour aller l’embrasser ;
-et elle était si souriante, dans sa fraîcheur
-d’aurore, que sa mère en fut frappée. De plus en
-plus satisfaite, elle murmura entre ses dents :</p>
-
-<p>— Agnès a décidément embelli d’une façon
-étonnante, ce printemps. Je comprends que le docteur
-Paul…</p>
-
-<p>Elle acheva mentalement sa phrase, dont la conclusion
-paraissait lui être fort agréable, et s’en alla
-inspecter la chambre de son hôte.</p>
-
-<p>Oh ! cette chambre ! sûrement, jamais André
-Morère n’avait dû en occuper une qui eût été davantage
-frottée, époussetée, préparée avec un soin
-plus minutieux ! Bien qu’il n’eût pas accepté de
-passer la nuit chez le commandant, sous la couverture
-du lit, faite d’une antique perse à grands
-ramages, s’allongeaient les draps fleurant l’iris,
-choisis parmi les plus beaux que possédât Mme Vésale,
-en toile d’une finesse merveilleuse et ourlés
-de broderies savantes. Aux fenêtres tombaient des
-rideaux de tulle décoré de riches arabesques, dont
-une Parisienne eût pu être jalouse…</p>
-
-<p>Et, de haut en bas, les préparatifs étaient les
-mêmes dans toute la maison, qui, pour cette mémorable
-visite, avait été astiquée de plus belle,
-d’une façon qui eût fait l’admiration de Mme Morère,
-mais risquait de n’être pas appréciée à sa
-valeur par son illustre fils. Et cependant, nulle part
-il n’aurait pu voir cuivres plus reluisants, appartements
-et escaliers plus cirés, à tel point qu’il semblait
-dangereux de s’y aventurer.</p>
-
-<p>Mais les petits pieds d’Agnès ne connaissaient
-point une pareille crainte, et, alertement, ils volaient
-sur la glace des parquets, le matin du jour solennel
-où André Morère allait honorer de sa présence la
-demeure du commandant Vésale. Autant que sa
-mère, vraiment, elle tenait à ce que la maison se fît
-très belle pour le recevoir, et elle s’y employait avec
-un entrain joyeux.</p>
-
-<p>— Ah ! mademoiselle, en voilà bien des affaires
-pour ce Parisien ! marmotta, la voyant revenir du
-jardin, avec une moisson d’œillets splendides, le
-vieux domestique, baptisé du nom poétique de
-Zéphire, qui depuis vingt ans était au service du
-commandant.</p>
-
-<p>Elle eut un petit rire léger :</p>
-
-<p>— Mais, Zéphire, songez donc qu’il faut soutenir
-l’honneur de notre province !</p>
-
-<p>— Bah ! mademoiselle, il n’est pas en danger,
-allez ! Notre Beaumont vaudra toujours mieux que
-leur Paris, un endroit plein d’assassins et d’anarchistes !
-Au moins, à Beaumont, nous n’avons pas
-de cette engeance-là !</p>
-
-<p>Mais Agnès était déjà loin, emportant la gerbe
-odorante destinée à fleurir le salon.</p>
-
-<p>« C’est aujourd’hui qu’il vient !… » Ç’avait été la
-première idée, jaillie au réveil, de sa pensée flottante,
-alors qu’elle demeurait la tête abandonnée
-sur l’oreiller, les paupières closes encore à la triomphante
-clarté du jour qui trouait l’ombre blanche
-des rideaux. Et elle avait tressailli délicieusement,
-sans nul trouble dans sa pureté d’enfant, heureuse
-qu’il vînt ; si heureuse même que ses lèvres n’en
-disaient rien, car, d’instinct, elle enfermait en elle
-ses impressions les plus précieuses.</p>
-
-<p>« Il va arriver !… » Pendant qu’elle allait et
-venait dans la maison pour exécuter les ordres de
-sa mère, ces trois mots bourdonnaient sans relâche
-à son oreille avec une sonorité joyeuse d’<i>Alleluia</i>,
-transfigurant si bien pour elle le monde extérieur,
-qu’elle ne s’aperçut pas même de l’absence de soleil
-au ciel, jusqu’au moment où elle entendit Zéphire
-remarquer « qu’il pourrait bien pleuvoir pour l’arrivée
-du monsieur de Paris » !</p>
-
-<p>Alors, elle demanda naïvement :</p>
-
-<p>— Pleuvoir ? Pourquoi pleuvrait-il ?</p>
-
-<p>— Mais parce que le temps est couvert, mademoiselle.
-Regardez-le.</p>
-
-<p>Oui, c’était vrai, il était d’un gris doux et humide,
-alors qu’Agnès l’aurait voulu baigné de lumière,
-comme l’était son âme…</p>
-
-<p>Mais le ciel favorisait ses désirs, car un premier
-rayon dispersa les brumes mélancoliques qui erraient
-sur Beaumont, à l’heure même où le commandant
-allait à la gare au-devant de son hôte.</p>
-
-<p>Il avait dit :</p>
-
-<p>— Je vous le ramènerai sans doute pour qu’il
-dépose son bagage ici. Ensuite, il ira voir ces messieurs
-au Comité de la conférence, afin de prendre
-avec eux les derniers arrangements.</p>
-
-<p>Mais, pour une raison ou une autre, ce programme
-ne pouvait être réalisé, car ni le commandant ni
-André Morère ne parurent à l’heure indiquée. Si
-bien que Mme Vésale, qui était tout le contraire
-de patiente, s’en alla, lasse d’attendre, faire des
-courses, emmenant Agnès, qui, tout bas, eût bien
-préféré rester paisiblement au logis. Quand elles
-revinrent, ni le commandant ni son hôte ne s’étaient
-encore montrés, quoique André Morère fût arrivé
-par le train convenu ; Mme Vésale l’avait su dans la
-ville, le pâtissier ayant vu passer le commandant
-Vésale avec un monsieur étranger. Mais au moment
-même où elle commençait à déclarer que son mari
-se moquait d’elle de la tenir ainsi en suspens, la
-sonnette d’entrée vibra… Puis, dans le vestibule,
-monta la voix sonore du commandant, à laquelle
-répondit une autre, d’un timbre plus grave, qui fit
-tressaillir Agnès… Ensuite ce furent des pas dans
-la galerie… Enfin la porte du salon s’ouvrit.</p>
-
-<p>— Ah ! je commençais à désespérer de vous voir !
-fit Mme Vésale, qui s’avançait avec le plus charmant
-sourire à la rencontre de son hôte.</p>
-
-<p>Instinctivement, Agnès s’était levée aussi, son
-ouvrage glissé par terre, blanche comme un lis, un
-sourire palpitant sur ses lèvres et dans ses prunelles
-limpides. Enfin, elle était arrivée, la minute tant
-désirée tout bas !… Il était là, près d’elle, cet étranger
-entré mystérieusement dans sa jeune vie sans
-qu’elle en eût conscience. Et chose à peine croyable,
-il était là, dans leur maison, reçu comme un ami
-longtemps attendu. Il venait de s’incliner devant
-elle, serrant la main qu’elle lui avait tendue d’un
-geste machinal. Elle entendait parler sa mère, qui,
-selon l’ordinaire, se répandait en questions et en
-exclamations, voulant absolument que M. Morère
-prît quelque chose, quelques gouttes de malvoisie
-ou de madère, s’il préférait… Mais vaguement elle
-entendait leurs paroles, car une seule pensée bruissait
-dans tout son être :</p>
-
-<p>— Il est là… C’est bien vrai… Je ne rêve pas…</p>
-
-<p>Était-ce vrai aussi que, le commandant ayant
-parlé de conduire M. Morère visiter la cathédrale
-de Beaumont, peut-être la plus belle de France !
-Mme Vésale déclarait aussitôt :</p>
-
-<p>— Si tu veux, Charles, que M. Morère voie bien
-la cathédrale, il faut que tu emmènes Agnès afin de
-la lui faire visiter, car tu ne la fréquentes, hélas !
-pas assez souvent pour la bien connaître. Ah ! monsieur
-Morère, vous qui êtes si éloquent, vous devriez
-bien engager mon mari à ne pas vivre ainsi
-en païen !</p>
-
-<p>Certes, la petite Agnès était trop fervente chrétienne
-pour ne pas désirer de toutes ses forces que
-le commandant devînt un parfait catholique… Mais
-ce jour-là, elle entendit à peine le vœu de sa mère,
-et elle ne souhaitait nullement qu’André Morère
-entreprît sur-le-champ la conversion de son père,
-quand une demi-heure plus tard, elle se trouva sur
-le Cours de Beaumont, marchant entre lui et Morère,
-pour la grande curiosité des paisibles promeneurs
-qu’ils croisaient.</p>
-
-<p>— Quel était donc cet étranger avec le commandant
-Vésale ?… Un Parisien ?… Peut-être bien un
-« prétendu » pour Mlle Agnès ?</p>
-
-<p>— Mais non ! le conférencier attendu bientôt à
-Beaumont, expliquaient quelques personnes bien
-informées.</p>
-
-<p>Et partout sur leur passage, c’étaient les mêmes
-investigations, les mêmes chuchotements, les mêmes
-coups d’œil chercheurs que le commandant ne
-remarquait même pas, tant il était absorbé, dans
-l’heure présente, par le seul plaisir de recevoir le
-jeune homme.</p>
-
-<p>Ah ! combien elle semblait exquise à Agnès, cette
-heure présente, exquise comme la voûte ombreuse,
-pailletée de soleil, que faisaient, sur sa tête, les
-arbres du boulevard ; comme le bleu délicat du ciel
-et la douceur chaude de cette après-midi de juin…
-Eût-elle jamais osé même espérer qu’elle aurait ainsi
-André Morère presque tout à elle ! Il marchait à ses
-côtés. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait
-son visage intelligent et pensif, l’éclair de ses
-yeux vifs. De même qu’à Paris, il causait avec elle
-si simplement qu’elle ne songeait pas du tout à sa
-grande réputation, la questionnant cette fois avec
-le même intérêt, qu’elle sentait bien réel, sur Beaumont
-et aussi sur la cathédrale, dont, à l’avance, il
-se faisait décrire par elle les beautés. Bien vite, il
-remarqua qu’elle les lui détaillait toute vibrante
-d’enthousiasme contenu, et, souriant, il dit :</p>
-
-<p>— Comme vous aimez votre cathédrale !</p>
-
-<p>Le commandant aussitôt s’exclama avec bonhomie :</p>
-
-<p>— Si elle l’aime ! Dites plutôt qu’elle l’adore…
-Elle est bien douce, ma petite Agnès ; mais je crois
-que vous seriez capable de la transformer en une
-jeune lionne, si vous vous permettiez de critiquer
-même une aile de la cathédrale de Beaumont…
-comme Beaumont lui-même, d’ailleurs.</p>
-
-<p>Gaiement, il dit :</p>
-
-<p>— Ainsi, mademoiselle, Beaumont a votre cœur
-entier ?</p>
-
-<p>— Oui, avoua-t-elle, tout de suite rougissante…
-C’est peut-être ridicule, mais je suis attachée à ses
-rues, à ses maisons, qui sont pour moi de vieilles
-amies ; qui me semblent, elles aussi, avoir un visage !
-Je m’imagine qu’elles me reconnaissent au passage,
-et je me sens protégée par elles, qui m’ont vue toute
-petite.</p>
-
-<p>— D’où je peux conclure que vous nous plaignez
-fort, nous autres Parisiens, qui ne pouvons, en
-général, être aussi privilégiés ?</p>
-
-<p>— A Paris, je me sentirais perdue… Pour quelques
-amis, on a tant d’étrangers autour de soi !
-Dans Beaumont, je me crois au milieu d’une grande
-famille !</p>
-
-<p>— Oh ! la jolie chose que la jeunesse et les illusions !
-n’est-ce pas, monsieur Morère ? remarqua
-au passage le commandant, sur qui la société de
-Beaumont ne produisait pas un effet aussi avantageux.</p>
-
-<p>Mais Morère ne répondit pas à ces paroles, devinant
-Agnès interdite de la réflexion de son père.
-D’ailleurs, tous trois, ils débouchaient sur la grande
-place nue, où se dressait la basilique dans la splendeur
-de ses arches aériennes, de ses longues théories
-de saints gothiques, de ses clochetons, de ses
-sveltes ogives, sous le jet de sa flèche, véritable
-dentelle de pierre, de ses tours hautaines, d’où
-s’élançait, dans l’espace infini, l’essaim grimaçant
-des gargouilles.</p>
-
-<p>— Ah ! mademoiselle, que je vous comprends
-d’avoir l’amour et la fierté de votre cathédrale ! fit
-Morère, trop sensible à toute beauté pour n’être
-pas enthousiasmé par cette superbe création des
-vieux siècles de foi.</p>
-
-<p>Agnès eut dans les yeux un éclair ravi.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas qu’elle est admirable ?… Et si
-noble !… Quand j’étais enfant, elle m’inspirait tant
-de respect qu’il m’était impossible d’y demander
-moins que de très grandes grâces !</p>
-
-<p>— Et maintenant ?</p>
-
-<p>— Maintenant, j’y viens pour les petites comme
-pour les grandes.</p>
-
-<p>— Avec la certitude d’être exaucée ? interrogea-t-il
-presque malgré lui, instinctivement confus de
-fouiller ainsi dans l’âme de cette enfant, qu’il prenait
-plaisir à étudier comme une délicate fleur
-humaine.</p>
-
-<p>Mais, très simple, elle dit, vibrante d’une absolue
-confiance :</p>
-
-<p>— Quand c’est pour mon bien, je suis toujours
-exaucée.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, savourant, lui, le sceptique
-en vain altéré de foi, l’effleurement d’une vraie
-croyance. De nouveau, il la trouvait exquise, parce
-qu’elle incarnait un type à part, cette douce petite
-fille, façonnée par l’éducation religieuse et la vie de
-province ; dont la forme frêle et blonde semblait
-avoir été créée, non pour éveiller le désir, mais
-seulement pour envelopper l’âme immatérielle qui
-était vraiment tout son être ; une âme très simple et
-toute neuve, d’une délicieuse candeur, close à l’idée
-même du mal, ouverte spontanément à la compréhension
-des choses divines, faite pour ne goûter
-que les plus pures des tendresses humaines et aimer
-les joies très hautes du complet oubli de soi.</p>
-
-<p>A sa suite, il venait de pénétrer dans la cathédrale,
-et, avec son sens d’artiste, il goûtait une véritable
-jouissance à la voir marcher d’un pas qui
-effleurait les dalles, sous la lumière adoucie tombée
-des antiques vitraux dans les chapelles gothiques
-où, sur les fresques naïves, se profilaient de jeunes
-saintes, sveltes et blanches comme elle. Ah ! qu’elle
-était bien en harmonie avec le temple austère et
-mystique qu’avaient élevé, des siècles auparavant,
-des êtres croyants comme elle, où étaient venues
-prier les vierges innocentes à qui elle ressemblait
-d’âme comme de visage…</p>
-
-<p>Pieusement, au passage, elle venait de s’agenouiller
-devant un Christ miraculeux, émacié sous
-une longue robe couleur d’or, son œil limpide levé
-vers la statue qui se dressait dans le flamboiement
-des cierges.</p>
-
-<p>Et tandis qu’il la contemplait, bouleversé d’un
-étrange sentiment d’envie, lui qui, tout bas, ne
-croyait même pas au bien qu’il prêchait, dans son
-cerveau amoureux des contrastes, jaillit soudain la
-pensée de ces femmes, de ces Parisiennes délicieusement
-perverses qu’il rencontrait chaque jour ; de
-celle-là surtout dont le blanc visage sous des cheveux
-de lumière, dont les yeux, le sourire, affolaient
-comme des caresses ; charmeuse indéchiffrable dont
-il adorait l’esprit autant que l’âme insaisissable et
-la forme charmante ; toujours désirée et toujours
-fuyante, qui cependant le possédait tout entier,
-aiguisant et endormant ses curiosités d’observateur,
-ébranlant tous ses nerfs par la seule évocation qu’il
-faisait d’elle une seconde… Et, analyste toujours, il
-se donna le plaisir de scruter l’abîme qui s’étendait
-entre cette exquise et troublante incarnation de l’être
-féminin et la petite fille blonde agenouillée à quelques
-pas de lui, ses mains jointes vers l’autel ; abîme
-que rien ne comblerait jamais, même quand l’enfant
-serait devenue femme, parce qu’elles différaient
-l’une de l’autre dans l’essence même de leurs
-deux natures.</p>
-
-<p>Pensif, il laissait les minutes couler. Mais Agnès
-crut qu’il l’attendait ; et, un peu confuse, elle se
-leva vite, après un signe de croix. Alors ils reprirent
-leur marche.</p>
-
-<p>De sa voix pure, assourdie par le respect du
-temple, elle lui expliquait, ne doutant guère de leur
-exactitude, les vieilles légendes que racontaient les
-bas-reliefs du chœur, d’une saisissante intensité de
-vie dans leur gaucherie naïve, et les boiseries ouvragées
-qui dominaient les stalles du Chapitre. Elle lui
-disait l’origine des précieux reliquaires, des statues
-couchées dans leur sommeil de bronze sur les pierres
-tombales… Et lui, le dilettante charmé, souhaitait
-autant qu’elle, l’innocente petite fille, que cette
-visite, pour tous deux inoubliable, ne s’achevât pas
-encore. Aussi, d’instinct, pour en prolonger la jouissance,
-ils allaient lentement, très lentement, s’arrêtant
-au moindre prétexte, sous les hautes voûtes
-envolées vers le ciel.</p>
-
-<p>Mais le commandant n’était pas à l’unisson. Consciencieusement,
-il suivait sa fille et André, ajoutant
-des commentaires de sa façon aux paroles
-d’Agnès, donnant des chiffres quand Morère n’eût
-voulu que des impressions d’art ; disant qu’un
-Anglais avait offert son pesant d’or de l’<i>Enfant</i>
-en marbre qui pleurait sur le tombeau du premier
-évêque de Beaumont, précisant le nombre
-de mètres de la flèche et des voûtes de la cathédrale…
-Il finissait par s’étonner de cette contemplation
-obstinée d’André Morère, jugeant, pour son
-compte, plus que suffisante la visite de la cathédrale.
-De plus, il se souvenait que Mme Vésale lui avait
-recommandé de ne pas garder Agnès trop longtemps,
-parce qu’elle avait besoin de sa fille… Aussi
-se décida-t-il à glisser enfin, un peu embarrassé :</p>
-
-<p>— Si vous désirez, monsieur Morère, examiner
-encore un peu la cathédrale, je puis vous y laisser,
-tandis que j’irai reconduire Agnès que sa mère
-attend…</p>
-
-<p>— Mais je suis tout à vos ordres, commandant, et
-confus de vous avoir ainsi retardé. Mademoiselle,
-veuillez me pardonner d’avoir autant abusé de votre
-bonne grâce… Mais <i>votre</i> cathédrale…</p>
-
-<p>Et il appuya en souriant sur le mot <i>votre</i>.</p>
-
-<p>— Mais votre cathédrale m’avait conquis à tel
-point, grâce à vous, qui avez si bien su me la faire
-comprendre, que j’en oubliais la notion de l’heure…</p>
-
-<p>— Tant mieux, fit-elle doucement. Je suis aussi
-fière que contente de vous voir apprécier ainsi la
-cathédrale de Beaumont.</p>
-
-<p>Contente ! Ah ! de quoi ne l’eût-elle pas été
-durant cette lumineuse après-midi, qui ne lui laissait
-que le seul regret de s’enfuir trop vite ?…</p>
-
-<p>Rentrée au logis, pendant que le commandant
-infatigable infligeait à André Morère la visite de
-Beaumont, elle s’occupa allègrement des soins
-divers dont sa mère la chargeait, ravie de l’air de
-fête qu’avait le salon ; ravie du coup d’œil que présentait
-la salle à manger très éclairée et très fleurie,
-quand, un peu plus tard, les convives y pénétrèrent,
-après que Zéphire, solennel à souhait, eut annoncé :
-« Madame est servie. »</p>
-
-<p>Très rouge, toute frémissante, « Madame » ressemblait
-à un général qui s’apprête à livrer une
-bataille décisive. Sa réputation de maîtresse de
-maison impeccable n’exigeait-elle pas que ce Parisien
-emportât un souvenir sans ombre de sa
-réception chez le commandant Vésale ? Dieu sait
-qu’elle avait fait tout son possible pour obtenir un
-pareil résultat ! Ses plus belles porcelaines, ses fragiles
-cristaux chiffrés, les réchauds de famille
-avaient vu le jour pour la circonstance, en même
-temps que les vieux vins remontés par le commandant,
-en personne, des profondeurs de la cave ; et
-elle-même avait veillé à ce qu’Augustine se surpassât
-en tant que cordon bleu.</p>
-
-<p>Après avoir regardé la table, si élégamment servie,
-elle regarda les convives, satisfaite de voir les
-invitées féminines en grande toilette : Cécile, épanouie
-à son ordinaire, en sa robe de visites de
-noces ; la bonne Mme Darcel, très majestueuse,
-habillée de satin noir perlé de jais et aimable pour
-tous, en particulier pour Agnès… Puis les hommes,
-le docteur fort gai, le lieutenant Auclerc très décoratif
-dans son dolman bleu pâle ; « mon fils Paul »,
-un peu sombre, mais causant beaucoup, toutefois,
-avec André Morère, qui remplissait au gré de tous
-son personnage d’homme célèbre.</p>
-
-<p>— Il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout ! remarqua
-Mme Vésale triomphante. Et si j’avais écouté
-Charles, pourtant, je l’aurais réduit à notre seule
-société !</p>
-
-<p>Madame la commandante voyait très juste. André
-Morère ne s’ennuyait pas du tout. Il était d’esprit
-trop souple, trop avide de nouveau, pour ne pas
-profiter pleinement de son passage dans ce milieu
-provincial qu’il observait avec une attention amusée,
-étudiant les types divers réunis par hasard autour
-de lui, si différents, — les types féminins surtout, — de
-ceux qu’il observait chaque jour à Paris.</p>
-
-<p>— Monsieur Morère, encore un peu de chaud-froid.</p>
-
-<p>Et la commandante fit signe à Zéphire de présenter
-de nouveau le plat à son hôte. Un chef d’œuvre
-que ce chaud-froid ! Vraiment, André Morère
-était un peu agaçant de déguster avec cette
-inattention les plats choisis qu’on lui servait. Quel
-besoin avait-il d’entraîner ces messieurs vers toutes
-ces questions de socialisme, d’ouvriers, de politique,
-d’anarchie même, de discuter avec le docteur
-Paul les causes du pessimisme et, en même
-temps, de la démoralisation de tant d’individus dans
-toutes les classes, à l’heure présente ? N’imaginait-il
-pas aussi, maintenant, de se déclarer l’adversaire
-absolu de la peine capitale ? Elle bondit, oubliant,
-du coup, de faire les honneurs du chaud-froid :</p>
-
-<p>— Comment, monsieur Morère, vous ne trouvez
-pas tout naturel qu’on fasse mourir ceux qui ont
-tué ? tous ces misérables anarchistes ?</p>
-
-<p>— En un mot, qu’on pratique rigoureusement la
-peine du talion ? Mon Dieu, madame, si je ne craignais
-de vous scandaliser beaucoup, et mal à propos,
-je vous dirais que je ne trouve pas le procédé « très
-naturel », particulièrement quand il s’agit d’esprits
-faussés, exaltés, fanatisés, et qui, par suite, n’ont
-pas l’entière responsabilité de leurs actes. Ah !
-savons-nous, mon Dieu, ce que nous aurions fait à
-leur place, dans leur condition, leur milieu, entraînés
-par toute sorte de circonstances, par mille influences
-diverses, par…, que sais-je ?</p>
-
-<p>— Monsieur, lança gaiement Cécile, est-ce que
-par hasard vous seriez anarchiste ?</p>
-
-<p>— Madame, je n’ai aucun droit de l’être… Je
-me contente de m’intéresser à ceux qui le sont pour
-chercher à les comprendre comme une manifestation…
-violente d’une pensée de notre époque, et
-l’une des plus graves ! J’avoue que je plains ces
-pauvres diables, quand ils sont sincères, et…, comment
-dirai-je pour ne choquer personne ? et je ne
-puis… mépriser le dévouement avec lequel ils se
-sacrifient à une cause mal comprise…</p>
-
-<p>— Ce qui vous mène tout droit à l’indulgence
-envers eux, n’est-il pas vrai, monsieur ? conclut le
-docteur Paul. Mais ne croyez-vous pas que la société
-se trouverait assez mal de cette compassion pour
-ceux qui l’attaquent sans merci ? Un dilettante peut
-se la permettre, mais un homme politique doit s’en
-garder, car il a charge de vies ; et il lui faut songer
-d’abord au bien de tous, avant de se préoccuper
-du sort de quelques-uns, qui ont, eux-mêmes, préparé
-leur malheur. Avouez, monsieur, que si vous
-vous trouviez en présence d’une bête enragée qui
-fera le mal partout où elle passera, vous n’hésiteriez
-pas à la supprimer ?</p>
-
-<p>Sur les lèvres d’André Morère passa son indéfinissable
-sourire, sceptique et imperceptiblement
-ironique.</p>
-
-<p>— Il est probable, en effet, que je tuerais le
-chien enragé par nécessité, par raison… Mais j’ai
-toute sorte de préjugés ; et je n’en suis pas encore
-venu à considérer de même un homme, fût-il criminel,
-et un animal furieux qui m’attaque, poussé
-par un instinct aveugle et exaspéré, sans avoir conscience
-de son mouvement !</p>
-
-<p>— Eh bien, monsieur, s’écria la commandante,
-je n’ai pas les mêmes préjugés que vous ! Et si
-j’étais quelque chose dans le gouvernement, je
-ferais arrêter tous les anarchistes ; je les enfermerais
-dans un endroit isolé, je lancerais une bombe
-au milieu d’eux, et, de la sorte, ils sauteraient
-comme ils ont fait sauter des innocents ! Alors nous
-serions tranquilles. Voilà mon opinion.</p>
-
-<p>Des sourires répondirent à cette déclaration
-énergique de la commandante, qui, faute de pouvoir
-disperser les anarchistes aux quatre coins du
-ciel, éparpillait nerveusement ses petits pois sur
-son assiette.</p>
-
-<p>Et la bonne Mme Darcel, un peu effrayée d’un
-moyen si radical, proposa aimablement :</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les conduire
-tous dans une île déserte ?… Il doit y en avoir
-encore, de ces îles ! Là, ils ne pourraient faire mal
-à personne, et vivraient à leur goût !</p>
-
-<p>— Ce serait, en effet, à merveille, approuva, au
-hasard, le lieutenant Auclerc qui était demeuré
-assez silencieux pendant la discussion, dont il trouvait
-le sujet trop austère pour son goût.</p>
-
-<p>Et il finit, jugeant utile toutefois de faire acte de
-présence :</p>
-
-<p>— Oui, l’idée est excellente, sans compter que
-ces intéressants personnages auraient ainsi tout le
-temps, dans leur île déserte, de déplorer les idées
-pernicieuses qui les y auraient conduits !… Car ils
-ne s’y amuseraient pas follement, sans aucune distraction,
-sans théâtre… Peut-être, du coup, se convertiraient-ils
-à des opinions plus saines…</p>
-
-<p>— Mais cela pourrait très bien arriver ! fit doctement
-la commandante. S’il y a aujourd’hui tant de
-gens pervertis, même dans les classes supérieures,
-il faut s’en prendre…, monsieur Morère, excusez-moi…,
-à la détestable influence des romans et des
-pièces de théâtre que notre génération lit et voit
-représenter.</p>
-
-<p>Mme Darcel s’exclama avec conviction :</p>
-
-<p>— Oh ! oui ! vous dites bien vrai, chère madame.
-Mon fils Paul a beau me choisir mes livres, je n’en
-ouvre pas un sans y trouver l’occasion d’être scandalisée !
-Aujourd’hui, une honnête femme ne peut
-plus lire de romans.</p>
-
-<p>— Et pourquoi donc, madame ? interrogea Morère,
-une lueur amusée dans le regard.</p>
-
-<p>— Mais, monsieur, parce que tous les auteurs,
-et surtout les meilleurs, ne savent mettre en scène
-que des héroïnes qu’on ne voudrait même pas coudoyer
-dans la rue ! Ce sont de vilaines personnes,
-quoique les romanciers aient l’immoralité de les
-dire charmantes ; aussi vilaines que les aventures
-qui leur arrivent !</p>
-
-<p>— Ne croyez-vous pas, madame, que vous êtes
-un peu sévère ?</p>
-
-<p>— Je ne pense pas, monsieur, fit Mme Darcel
-très convaincue… Enfin, par bonheur, des créatures
-comme celles-là sont bien rares, et existent
-surtout dans l’imagination des auteurs. Avouez-le,
-monsieur… Pour ma part, je suis déjà vieille
-pourtant ! je n’ai jamais rencontré de femme qui
-ressemblât à l’héroïne de votre dernière belle
-pièce que mon fils Paul vient de me donner à
-lire…</p>
-
-<p>Une expression étrange passa dans les yeux du
-jeune homme.</p>
-
-<p>— Ce sont un peu des êtres d’exception, en effet,
-que ces femmes-là, des… fleurs très rares…</p>
-
-<p>— Dites des fleurs dangereuses, malsaines.</p>
-
-<p>— Oui, dangereuses, vous avez raison, madame,
-je le trouve comme vous, tout en ajoutant humblement
-que ce sont aussi des fleurs adorables à respirer
-et telles qu’on n’en peut jamais oublier le parfum…</p>
-
-<p>Il parlait d’un ton de badinage, mais sa voix avait
-des vibrations chaudes qui donnaient à son accent
-une sourde passion… Et soudain, dans la pensée
-d’Agnès, qui l’écoutait attentive, une image se dessina
-d’un seul trait, sans qu’elle sût pourquoi, celle
-de la belle Parisienne blonde auprès de qui elle
-l’avait vu chez la marquise de Bitray, et puis à
-l’Opéra.</p>
-
-<p>— Enfin, monsieur, demandait Cécile, expliquez-moi
-ce que vous autres écrivains entendez par la
-« femme moderne », dont vous nous parlez sans
-cesse dans vos œuvres.</p>
-
-<p>Il se mit à rire, et du même accent à la fois ironique
-et caressant, il dit :</p>
-
-<p>— La femme moderne ?… Figurez-vous, madame,
-une créature que nos mères et grand’mères auraient,
-j’imagine, considérée comme un monstre, ni plus
-ni moins…; sceptique, de sensibilité très incertaine,
-pétrie de curiosités changeantes, fine, intelligente,
-tourmentée, coquette… Que vous dirai-je encore ?
-Une créature complexe et charmeuse… Un bibelot
-de luxe fait pour les raffinés, attirant, exquis et
-redoutable pour la faiblesse et l’inconséquence des
-pauvres hommes… C’est tout cela… et bien autre
-chose encore ! la « femme moderne »…, pour employer
-l’expression consacrée.</p>
-
-<p>Cécile dut répondre par un mot drôle, car elle
-souleva le rire général des convives. Mais Agnès ne
-l’entendit pas, saisie de la bizarre certitude qu’en
-parlant comme il venait de le faire, il définissait la
-belle jeune femme qui ne ressemblait à aucune
-autre, et une angoisse sourde lui étreignit le cœur.
-Pourquoi ? Tout à l’heure, déjà, en entendant Morère
-causer avec son père et avec le docteur Paul,
-elle avait éprouvé une impression pareille, entrevoyant soudain,
-dans une lueur aveuglante, l’étendue
-de cette pensée d’homme ; ramenée à la conscience
-nette de ce qu’il était intellectuellement, comparé à
-elle, pauvre petite pensionnaire ! Tout à coup, elle ne
-retrouvait plus en lui l’André Morère qui, quelques
-heures plus tôt, marchait auprès d’elle dans la cathédrale
-et sous les arbres de Beaumont. Oh ! Dieu,
-est-ce qu’elle ne le reverrait plus ainsi ? Est-ce qu’elle
-ne l’aurait plus à elle, à elle seule, un instant même ?</p>
-
-<p>Comme le dîner avait été long ! Enfin, voici pourtant
-qu’il s’achevait… Le champagne moussait dans
-les coupes transparentes, et le commandant, fidèle
-aux vieux usages, portait courtoisement un toast à
-la santé de son hôte… Lui, répondait en quelques
-mots non moins aimables, et les verres s’étant choqués
-à l’antique mode, Mme Vésale déclara, se
-levant de table :</p>
-
-<p>— Nous allons laisser fumer ces messieurs.</p>
-
-<p>Docilement, les dames la suivirent ; et seules entre
-elles, comme si nul autre sujet de conversation ne
-leur eût été possible, elles parlèrent d’André Morère,
-qu’elles appréciaient toutes très favorablement, mais
-dont, au fond, les idées et les opinions dérangeaient
-la routine de leurs jugements tout faits.</p>
-
-<p>Seule, Agnès restait silencieuse, le regard distrait,
-indifférente au cercle formé autour de sa mère. Une
-mélancolie étrange l’envahissait, noyant lentement,
-mais avec une sûreté de flot qui monte, l’allégresse
-divine qui, tout le jour, l’avait faite si heureuse…</p>
-
-<p>D’où venait-il donc, ce poids soudain et mystérieux
-qui lui oppressait le cœur et dont elle avait subi la
-première meurtrissure pendant le dîner ?… Était-ce
-donc d’avoir entendu Morère causer avec d’autres
-hommes d’une façon qui lui avait rappelé soudain
-sa supériorité reconnue qu’elle avait oubliée, tant
-il apportait de simplicité dans sa manière d’être avec
-elle ? Voici que, maintenant, elle s’étonnait d’avoir
-pu, même une minute, se croire digne d’attirer sérieusement
-l’attention d’un homme comme lui, dont
-à peine, de loin, elle était capable de suivre la pensée !</p>
-
-<p>Et cette intuition brutale qu’elle venait d’avoir
-tout à coup d’une infinie distance morale entre eux, — infranchissable
-autant qu’un abîme, — se réveillait
-en elle, aiguë et douloureuse, lui donnant une
-envie folle de pleurer !… Sans savoir pourquoi, elle
-se revit tout à coup toute petite, sur le Cours de
-Beaumont, secouée de sanglots, regardant fuir dans
-l’espace bleu un léger ballon, couleur d’or, dont
-ses mains d’enfant avaient lâché le fil. Elle l’appelait
-naïvement, avec des mots suppliants, comme
-s’il pouvait l’entendre, lui épargner le chagrin de le
-perdre. Mais, insensible, il continuait de monter,
-devenant de seconde en seconde plus lointain, jusqu’au
-moment où ses yeux désespérés n’avaient
-même plus distingué la tache d’or qu’il faisait dans
-l’atmosphère transparente… Et, chose bizarre, en
-elle, après toutes ces années écoulées, se réveillait
-un sourd écho de son chagrin de petite fille voyant
-son trésor lui échapper. Était-ce donc qu’elle entre
-voyait confusément tout à coup que, aux grands
-comme aux petits, de précieuses bulles d’or échappent
-sans retour, leur laissant l’infinie tristesse des
-rêves irréparablement enfuis…</p>
-
-<p>Qu’avait donc dit Cécile, que les hommes causent
-avec les seules femmes qui leur plaisent ? Avec elle,
-il avait causé… Il lui avait témoigné, en l’écoutant,
-un intérêt qui semblait vrai… Ah ! qu’elle se sentait
-donc loin de lui, séparée de lui par tout ce qu’il
-savait, pensait, aimait, par tant de choses qu’il connaissait
-et qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait
-peut-être jamais !… Pourquoi ne ressemblait-elle
-pas, même un peu, à cette belle Mme de
-Villerson, qu’on disait si bien faite pour le comprendre
-et le charmer…</p>
-
-<p>Une voix à son oreille la fit tressaillir :</p>
-
-<p>— Eh bien, Agnès, à quoi rêves-tu, si grave ?</p>
-
-<p>C’était Cécile, très gaie, les prunelles brillantes
-sous l’action combinée du champagne et de la conversation.
-Agnès eut un frêle sourire.</p>
-
-<p>— Je ne rêve pas, je réfléchis à mon insignifiance.</p>
-
-<p>— Ton insignifiance ?… Mais tu n’es pas du tout
-insignifiante !… Qu’est-ce que cette lubie ? Est-ce
-que, par hasard, tu serais jalouse ?…</p>
-
-<p>— Jalouse, moi ? Et de qui ?</p>
-
-<p>Encore cette vision de Mme de Villerson qui lui
-traversait l’esprit et la secouait d’un sourd frémissement.</p>
-
-<p>— Je ne sais… Des femmes modernes qu’admire
-si fort, quoiqu’il ne l’avoue pas, le sage Morère lui-même…
-Vois-tu, ma petite chérie, il faut en prendre
-notre parti, nous ne pourrons jamais être à leur hauteur
-aux yeux de tous ces écrivains ! Mais comme, par
-bonheur, le monde n’est pas uniquement composé
-d’écrivains, nous n’avons pas à envier autrement
-leurs fameuses femmes modernes, qui pourraient
-bien ne pas valoir grand’chose, toutes séduisantes
-qu’elles sont !… Ah ! voilà ces messieurs qui reviennent…
-Ils ont enfin achevé de fumer.</p>
-
-<p>Ils rentraient en effet ; et comme ni les uns ni les
-autres n’avaient le goût du jeu, la commandante,
-qui ne comprenait point qu’on pût passer son temps
-à causer, s’empressa de dire à Agnès :</p>
-
-<p>— Mon enfant, joue-nous donc un peu de musique !</p>
-
-<p>Pauvre petite Agnès ! Les bonnes Mères du Sacré-Cœur
-lui avaient donné de nombreux enseignements
-pour la conduite de la vie, mais elles ne l’avaient
-guère armée pour sortir avec succès des difficultés de
-la musique. Aussi une irrésistible protestation jaillit-elle
-de son cœur même, aux paroles de sa mère :</p>
-
-<p>— Oh ! maman, tu sais bien que je joue trop mal
-pour me faire entendre !</p>
-
-<p>— Mais non, mais non, tu ne joues pas mal…
-M. Morère, si c’est lui qui t’intimide, ne s’attend
-pas à te voir un talent égal à celui des Parisiennes
-qu’il connaît. Va vite au piano. Il n’y a rien de si
-ridicule qu’une jeune fille qui se fait prier.</p>
-
-<p>Agnès, à l’accent de sa mère, se sentit vaincue.
-Comment, d’ailleurs, se dérober, quand tous se
-mêlaient d’insister ? Non pas <i>lui</i>, cependant, qui,
-après un mot de politesse, se taisait, ayant sans
-doute pitié d’elle…, ni le docteur Paul non plus…
-La lutte était tellement impossible, qu’elle s’assit
-au piano, et un silence lourd s’abattit sur le salon,
-d’autant plus absolu que le commandant ayant émis
-une réflexion, sa femme lui avait lancé d’un ton
-courroucé :</p>
-
-<p>— Mais, Charles, ta fille va jouer !</p>
-
-<p>Oui, il fallait bien qu’elle jouât. Sa main tremblante
-frappa une première note, qui résonna à son
-oreille autant qu’un formidable bruit au milieu du
-recueillement général. Alors une émotion folle l’envahit,
-paralysant son humble talent, brouillant les
-notes sous ses yeux, précipitant ses doigts nerveux,
-ne lui laissant plus que le seul irrésistible désir d’en
-finir à n’importe quel prix. Et les uns sur les autres,
-les sons se précipitaient, éperdus, haletants, comme
-l’enfant elle-même, qui était blanche jusqu’aux
-lèvres quand elle se leva, ayant fébrilement jeté au
-hasard ses derniers accords.</p>
-
-<p>Des applaudissements cependant y répondirent,
-la plupart très sincères, car le goût musical était
-tout le contraire de développé dans le petit cercle
-de Mme Vésale. Mais que faisait à Agnès cette
-banale approbation ? <i>Lui</i>, André Morère, ne pouvait
-pas s’illusionner comme les autres… Et quel jugement
-il devait porter sur elle ! Une anxiété lui serra
-le cœur à cette pensée, si forte que ses paupières
-s’alourdirent de larmes contenues, qu’elle refoula
-bravement. Mais pourtant le courage lui manquait
-pour se mêler à la conversation, même pour écouter
-Cécile, qui, sans nul embarras, campée au piano,
-chantait à l’aventure un duo d’opérette avec le lieutenant,
-pourvu d’une voix aussi sonore que son
-talent était inexpérimenté… Pas plus, elle ne remarquait
-le regard sérieux du docteur Paul, attaché
-sur elle qui demeurait assise un peu à l’écart, dans
-l’embrasure de la fenêtre ouverte, le souffle de la
-nuit soulevant de petits cheveux autour de son jeune
-visage pâli, les yeux sans cesse attirés vers la pendule,
-dont les aiguilles lui semblaient avancer avec
-une rapidité dévorante… Près de dix heures et demie
-déjà !… A peine une demi-heure, André Morère
-avait encore à passer à Beaumont, chez le commandant…</p>
-
-<p>Mais était-ce possible ? Un mouvement s’était
-opéré dans les groupes, parce que la commandante
-faisait offrir des sirops, et voici qu’il venait la chercher
-dans sa solitude, avec ce regard d’ami qu’elle
-trouvait si bon de sentir tomber sur elle…</p>
-
-<p>— Mademoiselle Agnès, je vais, je crois, vous
-paraître bien indiscret… Mais ne pensez-vous pas
-que vous abusez un peu du droit d’être absente, de
-vous dérober à ceux qui vous entourent ?</p>
-
-<p>Avec son habituelle simplicité, elle dit, secouant
-un peu la tête :</p>
-
-<p>— Je n’étais pas absente… J’étais bien ici, honteuse
-d’avoir si mal joué… Mais il faut m’excuser,
-j’avais tellement peur !…</p>
-
-<p>— Étions-nous donc si effrayants ?</p>
-
-<p>Aussi sincères que sa pensée, ses lèvres avouèrent
-avant qu’elle les eût closes, par un effort de
-volonté :</p>
-
-<p>— Les autres, non… Mais <i>vous</i>, oui !</p>
-
-<p>Il eut pour elle un chaud sourire qui l’enveloppa
-comme un souffle apaisant :</p>
-
-<p>— Si vous saviez quelle parfaite nullité j’ai
-toujours été devant un piano, vous ne me feriez
-certes pas l’honneur immérité de me considérer
-comme un juge redoutable… D’ailleurs, je vous
-assure que vous êtes beaucoup trop sévère pour
-vous-même, probablement parce que vous êtes de
-l’élite qui voit toujours un « mieux » à atteindre !
-Mais, pour ma part, je suis désolé de vous avoir
-été une semblable cause d’émotion. Je sais si
-bien, par expérience, ce que sont ces terreurs paniques
-qui saisissent quand on se sent écouté et qui
-font perdre toute possession de soi-même… J’ai
-ainsi le souvenir désastreux de l’une de mes premières
-conférences… Maintenant je suis aguerri…
-Soyez bien sûre que vous vous aguerrirez aussi.</p>
-
-<p>Il lui parlait d’un ton si délicatement amical, si
-encourageant avec le même bon sourire, que sa
-détresse s’engourdissait à l’entendre. Et puis elle le
-retrouvait tel que jusqu’alors elle l’avait vu à ses
-côtés ! Elle oubliait le brillant causeur, le penseur,
-l’écrivain qui étaient en lui et dont elle avait eu la
-révélation pendant le dîner… De nouveau, il lui
-redisait tout son plaisir d’avoir été guidé par elle
-dans sa visite à la cathédrale qui lui laissait un souvenir
-enthousiaste, et il se plaisait à en rechercher,
-avec elle, les merveilles, qu’elle l’avait si fort aidé
-à bien pénétrer, ajoutait-il avec une sincérité bien
-plus absolue qu’elle ne l’eût jamais supposé.</p>
-
-<p>Et tout bas, elle se prenait à faire inconsciemment
-le souhait irréalisable qu’il demeurât longtemps
-auprès d’elle, occupé d’elle, la tenant sous
-l’éclair pensif de son regard. Elle ne voulait plus
-songer que les minutes passaient, que l’heure allait
-sonner où il devrait partir pour ne revenir peut-être
-jamais dans l’intimité de leur demeure…</p>
-
-<p>Et déjà cette heure était arrivée. Le commandant
-approchait, disant :</p>
-
-<p>— Mon cher ami, si vraiment vous ne voulez pas
-accepter notre hospitalité cette nuit, il est malheureusement
-l’heure que nous nous mettions en route
-vers la gare, afin de ne pas manquer votre train.</p>
-
-<p>— Merci de me le rappeler. Il faut absolument
-que je sois demain matin à Paris.</p>
-
-<p>Les lèvres d’Agnès eurent un frémissement.
-Allons, c’était bien fini !… Il partait… Alors elle
-s’aperçut que, jusqu’à la dernière minute, elle avait
-espéré contre toute vraisemblance qu’il consentirait
-à rester. Que lui avait-il donc fait, cet étranger,
-pour lui rendre sa présence ainsi précieuse, pour
-qu’elle éprouvât ce chagrin parce qu’il s’éloignait ?…</p>
-
-<p>Avec son aisance d’homme du monde, il prenait
-congé de tous les hôtes de Mme Vésale, un peu en
-hâte, parce que le commandant le pressait à cause
-de l’heure avancée. Il s’inclinait devant Mme Vésale,
-la remerciant de son accueil en quelques paroles
-qui la remplirent de plaisir ; puis il s’arrêta
-devant Agnès, lui disant, à elle aussi, merci…
-Merci de quoi ? De l’avoir rendue bien heureuse
-durant quelques heures ?… Et comme elle lui
-avait tendu la main, respectueux, il se pencha très
-bas et l’effleura de ses lèvres, faisant ainsi monter
-une fugitive lueur rose au blanc petit visage.</p>
-
-<p>— Allons, Morère, partons ! appelait le commandant.
-Nous serons en retard…</p>
-
-<p>Il répéta :</p>
-
-<p>— Partons !…</p>
-
-<p>Il eut un dernier salut… Et la portière du salon
-retomba derrière lui. Agnès entendit décroître le
-bruit de son pas… Puis, lourdement, retomba
-la grand’porte qui se refermait. Il n’était plus là…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Une demi-heure plus tard, le train l’emportait
-vers Paris.</p>
-
-<p>Ah ! il pouvait, André Morère, parler de la faiblesse
-et de l’inconséquence humaines. Qu’était-il,
-lui qui avait de la vie une conception si haute et
-comprenait si bien le devoir de la faire moralement
-belle ? Un homme plus intelligent que la plupart,
-il est vrai, mais autant que les autres pétri de passion,
-faible devant la toute-puissance de la femme
-aimée.</p>
-
-<p>Est-ce qu’à cette heure, dans le wagon qui le
-ramenait vers Paris, il n’était pas dominé tout entier
-par l’idée qui allumait une fièvre dans son être
-nerveux, qu’il la verrait le lendemain, <i>Elle</i> ? Est-ce
-qu’il n’avait pas déjà soif de sa présence, la désirant
-comme un altéré soupire après la source d’eau
-vive ?… Est-ce qu’il ne tressaillait pas d’une impatience
-douloureuse à la seule vision d’elle flottante
-en lui, à la seule pensée de la visite qu’il lui ferait,
-de leur causerie, des mots qui tomberaient des
-lèvres tentatrices, pareilles à un fruit savoureux au
-parfum grisant…</p>
-
-<p>Ainsi qu’on rejette en arrière un vêtement inutile,
-il laissait fuir de son cerveau le souvenir des
-heures qu’il venait de passer loin de la ville où elle
-était, oubliant le milieu provincial qui avait distrait
-son esprit d’analyste, oubliant même la candide
-petite vierge dont l’âme l’avait charmé.</p>
-
-<p>Il ne soupçonnait guère qu’à cette même heure,
-l’enfant, sa prière du soir terminée, demeurait agenouillée,
-le visage dans ses mains, les prunelles
-obscurcies par une buée de larmes, tandis qu’elle
-revoyait comme un songe très doux, irrémédiablement
-fini, leur lente visite dans la cathédrale.</p>
-
-<p>Et pas plus, il ne soupçonnait que le docteur
-Paul, retiré dans son cabinet de travail, l’arpentait
-d’un pas machinal, se répétant qu’il était fou d’espérer
-attirer à lui une chère petite fille qui paraissait
-tout juste remarquer son existence…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>— Voyons, monsieur Paul, avouez-le : André
-Morère ne vous plaît point !</p>
-
-<p>Et Cécile Auclerc se pencha, malicieuse, vers le
-docteur Paul, venu en visite chez elle, à son jour
-de réception, fait tellement exceptionnel, qu’elle
-avait une seconde douté de l’excellence de ses yeux
-en le voyant entrer. Il est vrai que cette après-midi-là,
-sa petite amie Agnès l’aidait à recevoir, ainsi
-que, la veille même, le commandant l’avait annoncé
-par hasard à la bonne Mme Darcel.</p>
-
-<p>Depuis un moment déjà, le docteur Paul était
-là, et la conversation, — comme de juste ! — s’était
-portée sur André Morère, qui allait venir, trois
-jours plus tard, prononcer enfin la conférence tant
-attendue.</p>
-
-<p>— Il ne vous est pas sympathique, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Mais qui peut vous faire supposer pareille
-chose, madame ? répliqua le docteur, les sourcils
-légèrement froncés.</p>
-
-<p>— Oh ! ce n’est pas bien difficile à découvrir, et
-je n’ai pas eu à faire une grande dépense d’imagination
-pour arriver à cette conclusion ! Depuis un
-moment, nous parlons de lui, et, vrai ! vous ne paraissez
-pas éprouver à son égard des sentiments
-bien chauds ! N’es-tu pas de mon avis, Agnès ?</p>
-
-<p>Les deux petites mains qui tordaient distraitement
-les rubans de la ceinture eurent un léger frémissement,
-tandis qu’Agnès répondait :</p>
-
-<p>— Non, je ne sais trop ce qui te fait supposer
-cela…</p>
-
-<p>Le docteur Paul la regarda. Mais il ne rencontra
-pas ses yeux arrêtés au dehors sur les lointaines
-perspectives du jardin. Et il reprit :</p>
-
-<p>— Je vous assure, madame, que je rends pleine
-justice à M. Morère. Je le tiens pour un homme de
-très grande intelligence ; je reconnais qu’il a l’esprit
-très délicat, très pénétrant, subtil et volontiers paradoxal,
-qu’il est un remarquable écrivain et un
-conférencier de non moins de talent…</p>
-
-<p>— Mais !… fit Cécile, voyant qu’il s’arrêtait.</p>
-
-<p>— Mais je trouve qu’il devrait s’en tenir là et ne
-point imaginer de se présenter comme un apôtre
-de la régénération morale, prêcher la vie intérieure,
-ses beautés, ses bienfaits, etc., quand il n’a vraiment
-pas qualité pour le faire ; moins encore, peut-être,
-que bien d’autres !</p>
-
-<p>— Pourquoi ? Est-ce que cet homme sage le
-serait moins en actions qu’en paroles ?</p>
-
-<p>Une curiosité luisait dans les yeux de Cécile.</p>
-
-<p>Le docteur resta impassible.</p>
-
-<p>— Je l’ignore, madame. Je ne connais nullement
-la vie privée de M. Morère, qui ne me regarde pas
-et que je n’ai aucun désir de connaître. Mais, enfin,
-quand on a lu ses livres, ou ses pièces, ou ses articles,
-il est permis de penser que, pour définir
-aussi bien les femmes modernes, avec tant de sûreté
-et de justesse, il faut qu’il ait eu l’occasion de les
-étudier de près… et avec un intérêt tout particulier…</p>
-
-<p>Cécile mordit ses lèvres que relevait une petite
-moue, et, maligne, elle dit :</p>
-
-<p>— Peut-être, en effet, les a-t-il consciencieusement
-observées. Pour être un apôtre, on n’en est
-pas moins un homme… Mais, dites-moi, monsieur
-Paul, vous qui avez longtemps habité Paris et y
-avez des amis, vous devez savoir bien des secrets
-parisiens. Est-il vrai que l’original de l’héroïne de
-M. Morère, dans sa dernière pièce, soit une certaine
-Mme de Villerson, qui est une femme du
-monde très en vue ? A tout instant, je lis son nom
-dans les comptes rendus du <i>Figaro</i>.</p>
-
-<p>— Madame, sur ce point encore, je dois vous
-avouer mon ignorance. Je sais tout au plus que
-Mme de Villerson a la réputation d’être une femme
-fort belle, très intelligente, et faisant tout ce qui lui
-plaît avec une indifférence parfaite pour l’opinion
-publique.</p>
-
-<p>— Elle est, en effet, très belle ! dit la voix d’Agnès
-un peu assourdie.</p>
-
-<p>— Comment, tu la connais ?</p>
-
-<p>— Je l’ai vue chez la marquise de Bitray et aussi
-à l’Opéra. Oui, elle est très belle et très différente
-des autres femmes… Il n’est pas étonnant que
-M. Morère s’occupe d’elle, l’admire et désire la
-prendre pour modèle !</p>
-
-<p>De quel singulier accent Agnès venait de parler,
-d’un accent qui faisait songer à une plainte d’oiseau
-blessé… De nouveau, le docteur Paul eut vers elle
-un coup d’œil rapide. Mais il n’aperçut encore que
-son profil, dont la peau s’empourpra un peu quand
-Cécile s’écria :</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! entendez-vous cette petite fille, monsieur
-Paul ? Prenez garde ! A sa voix, je devine
-qu’elle est tout émue et prête à se révolter si vous
-touchez à son dieu. Car, au cas où vous l’ignoreriez,
-je vais vous l’apprendre, M. Morère nous a
-mises, elle et moi, sous le charme !…</p>
-
-<p>Un pli profond creusa le front du docteur Paul.</p>
-
-<p>— Vraiment ?… Et m’est-il permis, mademoiselle,
-de vous demander ce qui a valu à M. André
-Morère une telle sympathie de votre part ?</p>
-
-<p>Sérieuse et douce, elle dit :</p>
-
-<p>— Je l’ai entendu parler des pauvres, de tous
-ceux qui souffrent, comme personne encore ne
-m’en avait parlé, de façon à me donner, bien plus
-grand que je ne l’avais éprouvé, le désir de leur
-témoigner toute ma pitié… Et je lui suis très reconnaissante
-du bien qu’il m’a fait ainsi !</p>
-
-<p>La voix du docteur Paul s’éleva, âpre et mordante :</p>
-
-<p>— Je ne m’étonne pas qu’il ait été fort éloquent
-sur un pareil sujet ! Il appartient à la génération
-nouvelle qui s’est imprégnée toute de <i>tolstoïsme</i>,
-qui rêve une religion nouvelle dont l’altruisme
-serait la base et l’aliment principal… D’ailleurs,
-tous les problèmes de la vie sociale doivent l’intéresser,
-puisqu’ils fournissent des sujets d’étude à
-son esprit toujours en quête d’aliments nouveaux et
-variés. C’est un parfait dilettante qu’André Morère !</p>
-
-<p>— Un dilettante ? De quel ton farouche vous
-prononcez ce mot ! fit, en riant, Cécile, pour qui
-ledit mot n’avait pas grand sens. Vous n’êtes pas
-animé, non plus, d’un immense enthousiasme pour
-les personnages de cette catégorie !</p>
-
-<p>— Non, c’est vrai, je n’aime pas les dilettantes,
-et je les considère comme beaucoup plus malfaisants
-qu’on ne le fait généralement. Pour peu qu’une
-idée, ou un fait, ou un caractère encore flatte leur
-sens esthétique, leur curiosité, leurs goûts raffinés,
-ils se jugent satisfaits et ne se préoccupent guère
-de la valeur morale de ce fait, de cette idée, de ce
-caractère… Est-ce qu’ils font autre chose que…
-jongler sans cesse avec leurs pensées et celles des
-autres, s’amusant à en considérer les diverses faces,
-dès qu’elles les attirent pour un motif ou un
-autre, mettant au-dessus de toute autre considération
-les jouissances artistiques ou intellectuelles
-qu’elles peuvent leur procurer ?… Eh bien, je dis,
-moi, qu’à ce jeu-là, non seulement ils perdent, — ce
-qui est leur affaire, après tout ! — la notion saine
-du bien et du mal, pour employer la vieille distinction,
-la remplaçant par le seul sentiment de ce qui
-est beau ou ne l’est pas ; mais, encore, pour peu
-qu’ils aient du talent, ils communiquent fatalement
-à quelques-uns, peut-être même à beaucoup, parmi
-les <i>jeunes</i>, intelligents, qui les lisent ou les écoutent,
-leur scepticisme aimable, spirituel, séduisant, mais
-dangereux et démoralisateur. M. Morère peut célébrer
-devant eux les vies orientées vers un idéal très
-haut,… il détruit par ses livres le bien qu’il peut
-faire par sa parole !</p>
-
-<p>Le docteur Paul avait parlé avec une espèce de
-violence contenue, inaccoutumée chez lui, sans
-remarquer la stupéfaction de Cécile, déroutée par
-cette parole vibrante et rude dont le sens complet
-lui échappait un peu. Agnès, elle, avait écouté le
-jeune homme, cherchant à le bien comprendre et
-découragée de ne pas mieux pénétrer toute sa
-pensée, devinant seulement, avec une sorte d’angoisse,
-qu’il jugeait mal André Morère, sans qu’elle
-saisît bien pourquoi. Et d’irrésistibles questions lui
-jaillirent des lèvres :</p>
-
-<p>— Que reprochez-vous donc à M. Morère ? Pourquoi
-le placez-vous parmi ces dilettantes qui, dites-vous,
-ne croient à rien de ce qu’il faut croire ?
-Est-ce qu’il n’était pas sincère quand il nous enseignait
-une charité si belle ?</p>
-
-<p>Elle s’arrêta. Une inconsciente prière tremblait
-dans son accent. Et le docteur Paul hésita à lui
-répondre. Certes, profondément, il souhaitait voir
-la douce petite fille, qu’il désirait faire sienne, détachée
-de cet André Morère qu’elle admirait tant…</p>
-
-<p>Mais il n’était pas homme à altérer ce qu’il jugeait
-être la vérité pour abaisser un rival !…</p>
-
-<p>Elle répétait :</p>
-
-<p>— Pourquoi cherchez-vous une réponse ?… Je
-voudrais avoir votre opinion vraie !…</p>
-
-<p>Et, loyal, il dit :</p>
-
-<p>— Je pense que M. Morère était absolument sincère
-en vous parlant. S’il est d’esprit sceptique, il
-est aussi d’âme assez haute pour comprendre et
-plaindre les misères de notre pauvre humanité,
-avec un réel désir de les soulager dans la mesure
-de ses moyens… Oui…, je le crois fort capable de
-se passionner, mais sans jamais perdre sa clairvoyance
-d’analyste… C’est un intellectuel que
-Morère ! un intellectuel… vibrant, mais, avant
-tout, un intellectuel !</p>
-
-<p>— L’est-il autant que cela ? glissa Cécile, qui trouvait
-peu amusant le tour donné par le docteur à la
-conversation. D’après ce que j’ai entendu raconter,
-il ne se montrerait pas strictement « intellectuel »
-dans son enthousiasme pour Mme de Villerson. Un
-camarade de mon mari, qui est à tout instant à Paris
-et y va dans le grand monde, m’assurait qu’André
-Morère était tout à fait emballé pour elle, d’autant
-plus qu’on la dit une puissance difficile à prendre !</p>
-
-<p>Le docteur Paul devina-t-il avec quelle anxiété
-douloureuse une enfant attendait sa réponse, ou
-obéit-il simplement à son mépris pour les potinages
-féminins, il écarta, d’un geste indifférent, l’insidieuse
-question de Cécile et fit simplement :</p>
-
-<p>— Sur ce point, madame, je me récuse tout à
-fait. Ainsi que j’ai eu déjà l’honneur de vous le
-dire, je ne connais pas Mme de Villerson et guère
-plus André Morère, qui n’est pour moi qu’un écrivain
-de talent.</p>
-
-<p>Cécile n’insista pas, en sachant l’inutilité, un peu
-dépitée, au fond, de cette réserve du jeune homme,
-qu’elle jugeait voulue ; et des visiteuses, parmi lesquelles
-Mme Vésale, arrivèrent à propos pour lui
-permettre de se lancer sur d’autres sujets moins
-délicats, tandis qu’Agnès, à sa prière, offrait des
-rafraîchissements à ses hôtes.</p>
-
-<p>Avec sa grâce timide, la jeune fille s’acquittait
-de sa mission ; mais le docteur qui l’observait fut
-frappé de la mélancolie de son frêle sourire. Il avait
-bien remarqué, dès le début de sa visite, que les
-prunelles bleues n’avaient plus leur clarté d’étoile ;
-que dans l’expression de la bouche au repos, dans
-les gestes même, il y avait quelque chose de découragé.
-Pourtant, il craignit de l’avoir attristée par
-l’une de ses paroles ; et, comme un hasard venait
-de les rapprocher, il dit avec une douceur d’accent
-dont il n’était pas coutumier :</p>
-
-<p>— Je crains de vous avoir peut-être froissée tout
-à l’heure, sans le vouloir, par le jugement que j’ai
-porté sur… une personne dont vous estimez le caractère…
-S’il en est ainsi, veuillez me le pardonner.
-J’en suis désolé.</p>
-
-<p>— Non, vous ne m’avez pas froissée… Vous
-m’avez seulement enlevé quelques illusions…</p>
-
-<p>— Parce que je suis un brutal qui ne sait point
-parler aux jeunes filles… De toute mon âme, je
-regrette mes malencontreuses réflexions !</p>
-
-<p>— Ne regrettez rien, fit-elle doucement, d’un ton
-assourdi. J’aime toujours connaître la vérité.</p>
-
-<p>Puis, comme sa mère l’appelait pour partir, après
-une imperceptible hésitation, elle tendit la main au
-jeune homme et s’éloigna.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Pauvre petite Agnès ! qu’était-elle devenue, sa
-belle joie des semaines écoulées ? Jamais plus, d’ailleurs,
-elle n’en avait senti complètement la chaude
-clarté depuis le soir où <i>il</i> était parti de Beaumont,
-après qu’elle avait entrevu la distance morale qui
-les séparait l’un de l’autre. Cette distance, elle
-ne l’avait jamais oubliée ; même quand elle se rappelait
-les attentions dont il l’avait entourée, même
-quand sa mère lui avait remis une faible partie de
-la moisson de fleurs qu’il avait envoyée après sa
-visite à Beaumont ; fleurs qui s’étaient fanées aux
-pieds de la Vierge, où elle les avait sous son regard
-quand elle priait.</p>
-
-<p>Maintenant, avec une espèce de superstition, elle
-attendait ce jour où elle le reverrait, quand il viendrait
-prononcer sa fameuse conférence, comme si
-sa présence dût écarter d’elle le poids mystérieux
-qui la meurtrissait, ce regret sourd et pénétrant
-d’un bonheur innomé. Elle avait pensé : « Il
-arrivera la veille de la conférence. S’il n’est
-pas trop tard ce jour-là, il viendra faire visite à
-maman ! »</p>
-
-<p>Et une joie obscure palpitait en elle à cette seule
-idée.</p>
-
-<p>Elle avait bien prévu, l’enfant. Dès son arrivée à
-Beaumont, le jour qui précédait celui où il devait
-parler, André Morère vint correctement se présenter
-chez le commandant Vésale. Mais personne ne
-se trouvait au logis pour le recevoir, et quand
-Agnès rentra avec sa mère, à l’heure du dîner, elle
-vit la carte déposée dans le plateau du vestibule.
-Alors une sensation aiguë de déception la bouleversa
-toute. Ainsi elle avait eu lieu, cette visite en laquelle
-elle espérait ! Espérer… quoi ? Ah ! elle n’aurait pu
-le dire, la pauvre petite fille. Son rêve était bien
-imprécis… et si blanc !</p>
-
-<p>Mais, enfin, elle avait tant souhaité le revoir,
-<i>lui</i>, une fois encore dans l’intimité de leur maison !
-Maintenant, s’il arrivait qu’elle se trouvât rapprochée
-de lui, ce serait sans doute au milieu de la
-foule. Peut-être ne la remarquerait-il même pas, ni
-ne lui parlerait ; et elle n’aurait pas le droit de faire
-un signe pour qu’il s’aperçût de sa présence. Ah !
-pourquoi personne ne lui avait-il révélé comment
-on attire à soi les hommes qui sont ainsi au-dessus
-des autres par leur intelligence ? Et devant son impuissance,
-un découragement s’emparait d’elle en
-même temps qu’une fiévreuse impatience de voir
-enfin se lever le jour qui les mettrait en présence.</p>
-
-<p>Il était déjà un peu tard quand, le lendemain,
-dans l’après-midi, la commandante et Agnès pénétrèrent
-dans l’enceinte de l’Exposition d’horticulture
-qui coïncidait avec la conférence d’André
-Morère. Le groupe des intimes de Mme Vésale était
-déjà là, au complet, parmi le tout Beaumont qui
-affluait en tenue de cérémonie, fier et ravi de
-l’aspect charmant que présentait son Exposition. Le
-jardinier en chef avait eu l’art de transformer en
-une sorte de parc admirablement fleuri, coupé
-d’allées capricieuses, animé du bruit clair des jets
-d’eau, une grande place, morne et monotone, sur
-laquelle se dressait une vaste rotonde qui avait
-pour mission d’offrir une indistincte hospitalité aux
-concerts, conférences, cirques, — quand il passait
-des cirques à Beaumont.</p>
-
-<p>Sur une estrade champêtre, la musique de la
-garnison célébrait la fête par d’éclatantes fanfares
-dont les échos sonores arrivaient jusque dans les
-tentes cernant la place, sous lesquelles étaient
-abritées les plantes les plus fragiles.</p>
-
-<p>— Quelle belle exposition ! n’est-ce pas ? s’écria,
-pour toute réponse, la colonelle enthousiasmée
-quand Mme Vésale lui demanda de ses nouvelles.
-On dirait un petit coin de Paris ! Quel dommage
-qu’il ne fasse pas plus beau !… Le temps est bien
-couvert…</p>
-
-<p>— Eh bien, nous y gagnons d’avoir moins chaud,
-dit aussitôt Mme Darcel, incapable de n’être pas
-optimiste. Mademoiselle Agnès, avez-vous vu les
-rosiers ?… Ils sont splendides !</p>
-
-<p>La commandante répondit pour Agnès :</p>
-
-<p>— Non, nous n’avons encore rien admiré. Nous
-arrivons.</p>
-
-<p>— Juste pour la conférence, remarqua Mme Salbrice.
-C’est à quatre heure, n’est-ce pas, qu’il parle,
-ce Morère ?</p>
-
-<p>Cécile se jeta prudemment à la traverse pour
-éviter une riposte trop vive de Mme Vésale et dit,
-en riant, à Agnès :</p>
-
-<p>— Puisque tu surgis à la minute, tu n’as pas contemplé
-la principale curiosité de l’Exposition ! Une
-fleur d’une espèce toute particulière, qui a des yeux,
-des cheveux, une taille à tourner la tête de tous ces
-messieurs, même d’Édouard.</p>
-
-<p>Et elle désignait de la main son mari qui causait
-à quelques pas avec d’autres officiers, auxquels, par
-extraordinaire, s’était joint le docteur Paul.</p>
-
-<p>— Cécile, quelle histoire racontes-tu là ?</p>
-
-<p>— Une histoire vraie ! Demande à ces dames si,
-il y a un moment, nous n’avons pas vu entrer ici une
-fleur humaine, une charmante inconnue dont personne
-ne peut dire le nom… Elle est dans la serre,
-elle va repasser. Tu la verras… Qui est-elle ?…
-C’est intrigant… D’autant plus qu’elle est d’une
-beauté de premier ordre !</p>
-
-<p>La commandante décréta :</p>
-
-<p>— C’est quelque voyageuse arrêtée à Beaumont
-pour y visiter la cathédrale et qui aura entendu
-parler de notre Exposition.</p>
-
-<p>— Hum !… une voyageuse en gants gris de perle,
-sans un atome de poussière sur sa toilette… et
-coiffée ! et habillée ! Si ces messieurs avaient suivi
-leur désir, au lieu de demeurer près de nous, en
-vertu des lois de la politesse, ils auraient tous, — oh !
-discrètement, — emboîté le pas derrière
-elle… Maintenant, en attendant son retour, ils frémissent
-d’impatience… Avouez-le, monsieur d’Oriol.
-Tiens, la voilà ! Agnès, regarde !</p>
-
-<p>Agnès tourna la tête, et une exclamation lui vint
-aux lèvres.</p>
-
-<p>— Je connais cette dame…, c’est Mme de Villerson !</p>
-
-<p>— Ah ! par exemple ! la maîtr…, l’amie d’André
-Morère ? Eh bien, je comprends qu’elle l’inspire.
-Édouard, écoute. Agnès sait le nom de notre inconnue,
-c’est la nièce de la marquise de Bitray, Mme de
-Villerson. Tu sais, le modèle d’André Morère pour
-son héroïne du Vaudeville !</p>
-
-<p>— Peste ! un fameux modèle…, hein, Boynel !
-Ces écrivains, tout moralistes qu’ils sont, savent
-joliment choisir !</p>
-
-<p>Entre eux, les hommes continuèrent d’échanger
-leurs remarques, détaillant la jeune femme que
-considéraient avidement les dames de Beaumont.
-Elle, avec une indifférence tranquille, supportait
-le feu de tous ces regards, qu’elle ne remarquait
-même pas, songeant à la joie qu’elle allait causer à
-son ami, quand il la verrait soudain apparaître,
-alors qu’il la croyait à Paris. Distraite par les seules
-fleurs, elle avançait, ne se doutant guère non plus
-de la curiosité qu’éveillait, dans les cervelles féminines,
-sa toilette si sobre pourtant, une simple robe
-de foulard bleu sombre pointillé de blanc, un
-simple col de dentelle éclairant le visage, une
-simple petite toque fleurie de bleuets sur les cheveux
-d’or fauve. Mais, ainsi vêtue, elle était encore
-d’une élégance qui réduisait à bien peu les plus
-beaux atours des dames de Beaumont…</p>
-
-<p>Agnès, plus encore que les autres, la contemplait,
-ayant la même sensation que si, sur son cœur,
-se fussent posés les fins talons de la jeune femme.
-Mais le commandant arrivait affairé :</p>
-
-<p>— Sophie, je quitte André Morère, qui est désolé
-de ne pas t’avoir rencontrée hier, ainsi qu’Agnès.
-Aussi je lui ai dit que j’allais, pour vous conduire
-dans la salle, vous faire passer par le petit salon où
-il attend l’heure de parler. Seulement, il faut vous
-dépêcher de venir, car cette heure va bientôt sonner.
-Agnès, tu accompagnes ta mère… Morère s’est
-aimablement informé de toi…</p>
-
-<p>— Allez, petite, allez adorer le dieu, lança en
-riant Mme Salbrice, mordante.</p>
-
-<p>Mais heureusement le commandant n’entendit
-pas, car il redisait à la colonelle, qui s’en informait
-pour la vingtième fois au moins, le sujet de la conférence
-qu’elle oubliait toujours.</p>
-
-<p>— Ah ! merci, commandant… Je me souviens à
-merveille maintenant. Oui, l’affiche porte en effet :
-<i>Quelques mots sur l’âme et l’esprit contemporains.</i></p>
-
-<p>Le commandant, déjà, se répandait en saluts, très
-pressé d’aller retrouver Morère, à cause de l’heure ;
-et Mme Vésale était debout, prête à le suivre,
-charmée en son for intérieur de montrer ainsi à la
-face de tout Beaumont que le héros du jour était de
-leurs amis et les accueillait, quand il demeurait
-invisible pour le commun des mortels. Agnès les
-suivit. A grands coups pressés, son cœur battait
-sous le mince corsage d’été, donnant soudain à son
-visage un éclat de belle fleur rose. Encore quelques
-minutes, quelques secondes, et, peut-être d’un mot,
-il allait lui faire du bien, comme le soir où il l’avait
-consolée après qu’elle avait mal joué…</p>
-
-<p>Le commandant souleva la portière. André Morère,
-qui, debout, consultait des notes, releva la
-tête ; et sur Agnès tomba le regard pensif qui l’avait
-attirée dès leur première rencontre. Avec un sourire
-et des mots de bienvenue, qui réveillèrent en
-elle un lointain écho des jours heureux, il emprisonna
-dans la sienne la petite main frémissante
-qu’elle lui donnait… Mais il n’eut pas le loisir de
-lui dire une parole de plus ; Mme Vésale s’emparait
-vite de la conversation pour lui exprimer son regret
-de l’avoir manqué la veille et lui faire part de l’enthousiasme
-qu’il excitait à l’avance, pénétrée de
-l’idée qu’elle lui était ainsi fort agréable. Puis ce
-fut le commandant qui s’en mêla, tout en rappelant
-à sa femme qu’il serait indiscret d’abuser du
-temps de M. Morère, et déclarant bientôt à l’enfant
-forcément silencieuse :</p>
-
-<p>— Allons, petite Agnès, viens… Il faut que nous
-nous dirigions vers nos places !</p>
-
-<p>Elle murmura :</p>
-
-<p>— Oui, père.</p>
-
-<p>A quoi bon rester davantage ?… Il était mort
-maintenant, l’espoir bien frêle qu’elle avait mis
-en cette entrevue, et elle avait l’impression qu’une
-séparation sans retour allait s’accomplir entre elle
-et André.</p>
-
-<p>Pourtant il commençait, échappant enfin au commandant
-et à Mme Vésale :</p>
-
-<p>— Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de
-me procurer le plaisir de parler encore devant vous,
-qui m’avez si bien compris à Paris. Je…</p>
-
-<p>Il n’acheva pas. Après un coup discret, la porte
-s’entr’ouvrait, et un huissier apportait une carte, la
-présentant au jeune homme. Il y jeta un regard, et
-une sourde exclamation lui échappa :</p>
-
-<p>— Où est cette dame ?</p>
-
-<p>— Là, monsieur, elle arrive derrière moi.</p>
-
-<p>En effet, dans l’entre-bâillement de la portière
-une élégante forme féminine se montrait ; et Agnès,
-avant même de l’avoir reconnue, l’avait pressentie,
-devinée au seul éclair passé sur les traits d’André
-Morère, quand il avait vu le nom écrit sur la carte.
-C’était <i>elle</i>, cette belle jeune femme qu’il admirait
-tant…</p>
-
-<p>— Vous ! madame ? Est-il possible ! Vous !</p>
-
-<p>Et Agnès eut l’intuition qu’en cette minute, dans
-le monde entier, il n’existait pour lui que cette
-blonde apparition. Il allait au-devant d’elle, tandis
-que le commandant surpris reculait machinalement,
-se confondant en saluts profonds, tandis que
-Mme Vésale restait immobile, la mine pincée.</p>
-
-<p>Souriante, la jeune femme disait :</p>
-
-<p>— Oui, moi-même ! C’est bien le moins que vos
-amies viennent vous entendre et vous applaudir !</p>
-
-<p>Elle lui tendait la main. Il se courba très bas, y
-appuyant ses lèvres en un baiser qui sembla interminable
-à Agnès. Pourtant, la durée avait dû en
-être tout à fait correcte, car ni le commandant ni
-Mme Vésale ne paraissaient étonnés.</p>
-
-<p>D’où venait donc, à cette enfant, l’impitoyable
-clairvoyance qui lui révélait la passion fugitive
-allumée dans les yeux de Morère, quand il releva
-la tête et que son regard rencontra celui de la jeune
-femme, s’y perdit une seconde, enveloppant autant
-qu’une étreinte ?…</p>
-
-<p>Comment entendit-elle ou plutôt devina-t-elle
-ces mots qu’il murmurait sans même remuer ses
-lèvres :</p>
-
-<p>— O chère, chère adorée, quelle imprudence
-pour vous, d’être venue !</p>
-
-<p>Alors elle détourna la tête, ne voulant plus les
-voir, tant elle les sentait l’un à l’autre… Ainsi
-l’étaient ce Roméo et cette Juliette qui lui avaient
-révélé comme peuvent s’aimer des créatures humaines,
-qui lui avaient fait naître au cœur l’obscur
-et timide désir de connaître un peu, elle aussi, la
-chaude saveur de l’amour…</p>
-
-<p>Soudain elle n’avait plus qu’une pensée, s’enfuir
-loin d’eux, ayant conscience du désir qu’ils avaient
-d’être seuls, sans étrangers importuns autour d’eux.
-Et ce fut presque une joie pour elle d’entendre son
-père adresser les paroles d’adieu. Cette fois, elle
-ne tendit pas la main au jeune homme… Entre
-eux, un lien s’était brisé… Lui ne remarqua même
-pas qu’elle s’éloignait ainsi.</p>
-
-<p>Déjà, la salle où il allait parler était presque
-comble. De loin, elle aperçut Cécile, qui, gaiement,
-lui faisait signe de venir prendre place près
-d’elle. Mais elle ne parut pas comprendre cette
-invitation ; une soif de silence et d’isolement la
-dominait toute. Un déchirement s’était fait en son
-jeune cœur, et la blessure était trop frémissante
-pour qu’elle ne craignît point le plus léger effleurement.
-Sans le savoir, la commandante lui procura
-un bien fugitif, en s’asseyant auprès de Mme Darcel,
-qu’accompagnaient son mari et le docteur Paul.</p>
-
-<p>Quatre heures sonnèrent. André Morère parut ;
-de formidables applaudissements éclatèrent. Et dans
-l’esprit d’Agnès, s’éleva le souvenir de cette après-midi
-où, deux mois plus tôt, elle l’avait vu pour la
-première fois ; du hall superbement décoré, de l’estrade
-fleurdelisée où il parlait en maître, de la jeune
-femme blonde qu’elle avait trouvée si belle… Et cette
-dernière évocation l’agita d’un frisson d’angoisse…</p>
-
-<p>Bien vite, dans la foule des auditeurs, elle avait
-découvert les cheveux de lumière sous la petite
-toque piquée de bleuets… D’ailleurs, en commençant
-ne s’était-il pas tourné de ce côté, comme s’il
-eût voulu faire hommage de son talent à cette
-jeune femme qui lui était chère…</p>
-
-<p>Maintenant dans la salle résonnait sa voix chaude,
-coupée par les applaudissements fréquents, car à
-Beaumont, comme partout, il s’était emparé de son
-public !… Mais Agnès ne pouvait pas l’écouter ainsi
-que jadis… Et puis ce qu’il disait ne s’adressait
-plus à son cœur… il parlait de questions, de sentiments,
-d’idées, qui étaient pour elle lettres closes ;
-et, sans le savoir, lui faisait ainsi, plus profondément
-encore, mesurer la distance où ils étaient l’un
-de l’autre. Cet André Morère n’était pas celui
-qu’elle avait connu… Il était trop au-dessus d’elle,
-il ne pouvait remarquer qu’une femme telle que sa
-belle amie… Et les yeux arrêtés sur la tête charmante
-de la jeune femme, elle songea, sans pitié
-pour elle-même : « Seule, elle l’intéresse ici… Pour
-elle seule, il parle. Si la salle croulait et qu’elle fût
-épargnée, peu lui importeraient les autres !… »</p>
-
-<p>Oh ! de quel regard il l’avait, une seconde, enveloppée
-tout à l’heure ! et quel nom il lui avait
-donné !… Un nom dont le souvenir brûlait l’âme
-d’Agnès, premier mot d’amour qu’elle eût jamais
-entendu prononcer par des lèvres d’homme…
-Ah ! qu’il devait l’aimer, cette jeune femme, pour la
-nommer ainsi ! Et pourquoi ne l’aurait-il pas aimée ?
-Elle était si séduisante, si bien faite pour être…
-l’adorée ! Puisqu’elle était veuve, bientôt, peut-être,
-il l’épouserait…</p>
-
-<p>De nouveau, un frémissement l’ébranla toute.
-Une sensation d’irrémédiable s’abattait sur elle…
-Quel espoir insensé avait-elle eu donc ?… Comment
-avait-elle pu espérer être quelque chose pour lui ?…
-Elle avait cru que la sympathie appelait la sympathie…
-Eh bien, elle s’était trompée… Voilà tout…
-Le bonheur n’était pas si simple qu’elle l’avait naïvement
-imaginé… Une autre était plus digne de lui
-qu’elle-même… Et maintenant il lui fallait recommencer
-à vivre, sans qu’il fût en rien mêlé à son existence.
-Peut-être même, elle ne le reverrait jamais…
-Il allait repartir pour Paris ; elle demeurerait à Beaumont
-pour toujours, n’ayant pas le droit de songer
-à lui… Et une poignante impression de vide l’étreignit
-à cette idée qu’il ne devrait plus exister pour
-elle, qu’elle ne pourrait plus ni désirer sa présence,
-ni souhaiter son retour…</p>
-
-<p>Des acclamations enthousiastes s’élevèrent de
-toutes parts dans la salle ; et Agnès eut, seulement
-alors, conscience que des instants nombreux avaient
-coulé et que la conférence était achevée. Debout,
-André Morère s’inclinait, remerciant son public.
-Elle le regarda, ainsi que l’on regarde ceux dont
-on se sépare pour toujours, avec son âme… Puis
-elle suivit le flot qui l’entraînait vers la sortie.</p>
-
-<p>Une grosse averse tombait, qui fit refluer les
-femmes sous le péristyle. Mais la commandante,
-qui détestait la foule où sa petite taille se perdait,
-appela Agnès ; et, franchissant en hâte l’allée qui
-menait à l’une des tentes, elle s’y précipita. Cécile
-y était déjà réfugiée, contemplant la floraison des
-œillets et des grands lis tigrés, en compagnie de
-son mari, du docteur Paul et de quelques amis.
-Elle les salua de son joyeux sourire :</p>
-
-<p>— Comme vous avez raison de chercher asile
-ici ! On y est parfaitement. Avez-vous vu la collection
-des œillets ?… Une merveille tout simplement !
-Venez, que je vous les fasse admirer. Ils
-seraient dignes d’être offerts à André Morère, en
-remerciement des intéressantes choses qu’il vient
-de nous dire et qu’a écoutées très attentivement sa
-ravissante amie, Mme de Villerson…</p>
-
-<p>D’instinct, Agnès fit quelques pas en avant pour
-fuir le gai bavardage de la jeune femme. A cette
-heure, le nom même d’André Morère lui était douloureux
-à entendre, et surtout rapproché de celui
-de Mme de Villerson…</p>
-
-<p>A l’avance, elle s’était fait un plaisir infini de
-cette Exposition, elle qui aimait tant les fleurs !…
-Et, maintenant, voici qu’elle allait droit devant
-elle, sans rien voir, le regard absent, arrêté sur
-l’invisible monde de son âme. Près d’elle, en
-silence, marchait le docteur Paul, dont à peine
-elle remarquait la présence à ses côtés, sans soupçonner
-de quel œil clairvoyant il l’avait observée
-pendant la conférence et constatait le frémissement
-de ses lèvres, la marmoréenne blancheur du visage
-devenu grave, se demandant avidement quel secret
-chagrin avait ainsi pu l’atteindre tout à coup… Et,
-ni l’un ni l’autre, ils ne sentaient les parfums confondus
-des grands lis et des œillets qui montaient
-pénétrants dans la lumière adoucie de la serre.</p>
-
-<p>— Voici la collection dont parlait Mme Auclerc,
-dit-il doucement pour l’arracher à sa rêverie triste.</p>
-
-<p>Elle tressaillit, rappelée à la réalité ; et son
-regard erra sur les admirables fleurs soufre, pourprées,
-rose de corail, amarante, dont les pétales
-chiffonnés, tachetés, ourlés, teintés de tons exquis,
-imprégnaient l’air alourdi de leur senteur fine…
-Elle se souvenait de cette gerbe d’œillets qu’elle
-avait cueillie le matin du jour où <i>il</i> était venu dans
-leur maison.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas que ces œillets sont splendides ?
-insista du même ton le jeune homme, inquiet de
-son silence.</p>
-
-<p>Elle rougit, prise d’une crainte qu’il ne devinât
-ce qui se passait en elle.</p>
-
-<p>— Oui, ils sont superbes… Cécile avait raison.
-Et comme ces fleurs ont l’air heureux ! Ce doit être
-bon de vivre sans penser, ni se souvenir, ni espérer…</p>
-
-<p>Il hésita à relever ces paroles qui s’échappaient
-douloureuses de son âme même, car il connaissait
-sa réserve de sensitive. Il fallait qu’elle eût été bien
-profondément frappée pour se trahir ainsi. Qu’avait-elle ?…
-Qui l’avait blessée ?… Était-ce cet André
-Morère ?… Et une colère sourde secoua toutes les
-fibres de son être. Parce qu’il l’aimait, cette douce
-petite fille blonde qu’il avait vue enfant, il avait
-deviné le frêle roman ébauché dans son âme de
-vierge, sans qu’elle en eût conscience, parce qu’à
-l’heure où naissait en elle la confuse intuition de
-l’amour, un homme s’était trouvé sur son chemin,
-lui parlant le seul langage qu’elle pût encore comprendre…</p>
-
-<p>Et une pitié tendre le domina pour cette enfant
-qui se tenait triste auprès de lui, les yeux perdus
-vers la radieuse floraison. Alors, délicatement,
-cherchant à lui faire un peu de bien, il reprit d’un
-ton de badinage, afin qu’elle ne pénétrât pas son
-intention :</p>
-
-<p>— Enviez-vous à ce point les fleurs ? Que savez-vous
-si elles n’ont pas, elles aussi, une âme, une
-âme très délicate et très sensible, qui leur donne
-la puissance de souffrir tout comme nous autres
-humains ? Hier, j’étais là quand les jardiniers ont
-apporté toutes celles-ci. C’était au moment où éclatait
-l’orage. La pluie ruisselait sur elles et les courbait
-comme pour les briser. Peut-être croyaient-elles,
-les pauvres petites, qu’elles ne résisteraient
-pas à cette rude tempête… Voyez-les aujourd’hui…
-Vous-même leur trouvez l’air riant… Les mauvais
-jours sont passés !</p>
-
-<p>Il s’arrêta un peu, l’observant. Elle n’avait pas
-bougé. Mais, à l’expression de son visage, il vit
-qu’elle l’avait écouté. Et il reprit encore de la même
-voix profonde, toute vibrante d’une douceur contenue,
-qu’elle ne lui connaissait guère :</p>
-
-<p>— Nous devrions vraiment, nous autres hommes,
-n’être pas moins vaillants que ces fleurs et ne pas
-nous laisser abattre quand la vie nous meurtrit un
-peu !…</p>
-
-<p>— Oui…, ce serait très sage… Mais il est bien
-difficile quelquefois d’être sage !</p>
-
-<p>— Moins qu’on ne croit… Il suffit souvent de
-vouloir, de toute sa volonté, atteindre cette sagesse,
-et se souvenir, devant les menus et inévitables chagrins
-de chaque jour, des vrais malheurs qui frappent
-tant de créatures…</p>
-
-<p>— C’est vrai, fit-elle faiblement. Merci de me
-l’avoir rappelé. Ce que vous venez de me dire, personne
-ne devrait l’oublier…</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, et tous deux restèrent silencieux,
-elle, ayant peur de laisser jaillir de ses lèvres
-l’aveu de sa tristesse indicible ; lui, craignant qu’elle
-ne comprît pourquoi il lui avait ainsi parlé. D’ailleurs,
-Mme Vésale les rejoignait enfin, et avec elle
-tout le groupe ami qui la suivait.</p>
-
-<p>Alors ce furent des exclamations, de banales formules
-admiratives sur la beauté des œillets, interrompues
-par l’apparition du commandant. Il arrivait
-exultant du triomphal succès d’André Morère,
-dont tout le monde lui parlait. Et, entre deux
-phrases laudatives, il dit à sa femme :</p>
-
-<p>— Morère m’a chargé de te présenter tous ses
-hommages et ses adieux, puisqu’il ne pourra le
-faire lui-même. Il est obligé de repartir tout à
-l’heure, par l’express de six heures vingt, étant
-attendu ce soir à Paris.</p>
-
-<p>Le commandant ajouta encore quelques mots.
-Agnès n’y prit pas garde. Tout était fini, bien fini !…
-Elle ne le reverrait pas… Il partait sans lui avoir
-fait même la charité d’un pauvre mot d’adieu… Et
-c’était naturel, puisqu’elle n’était rien pour lui…</p>
-
-<p>— Agnès, il ne pleut plus… Nous rentrons…
-Viens vite. Qu’est-ce que tu regardes si fixement ?</p>
-
-<p>C’était sa mère qui la questionnait. Au hasard,
-elle répondit :</p>
-
-<p>— Je regardais ce lis du Japon.</p>
-
-<p>Machinalement, elle dit adieu à ceux qui l’entouraient ;
-mais pourtant, d’un geste voulu, elle tendit
-la main au docteur Paul pour le remercier tout
-bas, sentant que, plus tard, quand la blessure serait
-un peu cicatrisée, elle trouverait une force dans
-les paroles qu’il lui avait dites. Puis elle suivit sa
-mère.</p>
-
-<p>Devant la sortie, une voiture était arrêtée et une
-jeune femme s’apprêtait à y monter… <i>Elle</i>, encore
-<i>elle</i> ! Au cocher, elle disait :</p>
-
-<p>— A la gare, pour l’express de six heures vingt.
-J’ai le temps, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Le train que <i>lui</i> aussi prenait… Ainsi, ensemble
-ils allaient se retrouver. Et le poids s’abattit, plus
-accablant encore, sur la pauvre âme d’Agnès…</p>
-
-<p>Près d’elle, dans les rues paisibles, son père et
-sa mère causaient, par bonheur, tout en marchant,
-et elle avait ainsi le droit de demeurer silencieuse,
-enfermant son secret en elle… Les lèvres muettes,
-elle songeait, très humble : « Personne ne doit rien
-savoir… personne !… C’est ma faute si je souffre
-aujourd’hui… J’ai mal fait de penser si souvent à
-<i>lui</i> !… J’ai été orgueilleuse de m’imaginer qu’il pouvait
-faire attention à moi… Dieu me punit, et je l’ai
-mérité… Oh ! que je suis lâche de ne savoir pas
-mieux accepter ! »</p>
-
-<p>Très sincère, elle songeait toutes ces choses ; mais
-peu à peu, sa gorge se remplissait de sanglots, et,
-ardemment, elle pria dans sa détresse :</p>
-
-<p>— O mon Dieu, permettez que je ne pleure pas
-avant d’être seule !</p>
-
-<p>Sa mère, étonnée de son silence, demandait :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu as donc, Agnès, tu ne dis
-rien ?</p>
-
-<p>Avec effort, elle murmura :</p>
-
-<p>— Je suis un peu fatiguée, maman.</p>
-
-<p>— Tu n’es pas malade, au moins ? questionna le
-commandant, tout de suite inquiet.</p>
-
-<p>— Oh ! non, père.</p>
-
-<p>Très lasse, elle montait l’escalier, et, enfin ! elle
-entra dans sa chambre… Là, en ce jour lumineux
-de Pâques, elle avait eu le pressentiment de tendresses
-à elle encore inconnues ; là, avait palpité
-son imprécise espérance, délicieuse et insensée !…
-Elle s’accouda, les mains jointes, à la fenêtre ; et,
-des yeux, elle chercha le ciel, vers lequel s’élançait
-son âme meurtrie. Une immense sérénité tombait
-de l’infini clair, rosé par le couchant et redevenu
-limpide. Un seul nuage, frêle, neigeux, y flottait,
-emporté par la brise.</p>
-
-<p>Elle le regarda une seconde, qui s’éloignait sans
-retour, entraîné par l’irrésistible souffle, et de grosses
-larmes lui jaillirent brusquement des yeux…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Ainsi, la vie avait emporté son beau rêve blanc…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AU COURS !</h2>
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c top4em i">A MADAME MARCEL BEAURY</p>
-
-<p class="sign i"><span class="blk">Son tout dévoué,<br>
-H. A.</span></p>
-
-<p class="i">Le Parc d’Embas (juillet).</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em large">AU COURS !</p>
-
-
-
-
-<p class="date">27 octobre 189.</p>
-
-<p>Nous voici de retour à Paris, heureusement ! car
-il fait un temps épouvantable.</p>
-
-<p>Les vilaines journées apparaissaient déjà quand
-nous étions encore à la Christinière ; aussi, nous
-n’avons pas attendu la rentrée des Chambres pour
-revenir à Paris.</p>
-
-<p>Je commençais à trouver les heures d’une longueur
-mortelle. J’avais beau déchiffrer partitions,
-sonates et le reste, lire des romans anglais pleins
-de « flirtation », casser des aiguilles sur mon ouvrage
-de chez Henry, rien n’y faisait. Ce ciel gris, cette
-pluie qui tombait avec un petit bruit monotone me
-donnaient le spleen. J’en étais venue à jouer au loto
-avec les enfants.</p>
-
-<p>Et le plus irritant, c’est que j’avais l’air d’être la
-seule à m’ennuyer ainsi… Entre deux grosses averses
-rageuses, Geneviève et Patrice reprenaient leurs
-courses dans les champs, avec leur Allemande Meta.</p>
-
-<p>Maman se reposait de tous ses invités de l’été, et
-papa, enfermé dans son cabinet, passait ses journées
-avec M. Desbarres, son secrétaire, à préparer des
-discours, des rapports, des comptes rendus, etc., à
-répondre à ses électeurs…</p>
-
-<p>Cela m’étonne toujours de voir papa si occupé,
-car j’entends répéter souvent que les députés n’ont
-rien à faire… Après tout, ce sont peut-être ceux de
-la gauche.</p>
-
-<p>Papa, naturellement, est de la droite ; il est
-même un des hommes les plus remarquables de
-son parti.</p>
-
-<p>Je ne parle pas ainsi parce que je suis sa fille !
-Le duc de Blancas, M. Saint-Edme, tout le monde
-dit qu’il est un grand orateur ! Les jours où il doit
-prononcer un discours, maman peut à peine se faire
-réserver une carte ; du reste, elle n’en profite jamais,
-car l’émotion lui donne toujours la migraine le matin
-de la séance.</p>
-
-<p>Autrefois, quand Mgr le comte de Paris a été
-exilé par ces affreux républicains, papa et maman
-se sont rendus à Eu, et ils y sont restés jusqu’au
-dernier moment. Ils sont allés en Angleterre aussi
-quand Monseigneur est mort, car papa était, paraît-il,
-un de ses derniers fidèles !</p>
-
-<p>Aussi, j’ai son portrait dans ma chambre, à notre
-pauvre « Roy », entre ceux de papa et de maman,
-et puis, autour, ceux de mes meilleures amies,
-Jeanne Landry et Suzanne de Vignolles, de Geneviève
-et de Patrice, avec son costume marin, son
-premier costume d’homme.</p>
-
-<p>Ainsi, je possède près de moi tous ceux que j’aime
-le plus !</p>
-
-
-<p class="date">8 novembre.</p>
-
-<p>Si l’on ne s’amusait pas autant l’hiver, ce serait
-une saison détestable !</p>
-
-<p>Mais l’on s’amuse !!!</p>
-
-<p>Je ne sais trop, pourtant, si maman se décidera
-enfin à me laisser sortir, bien que je vienne d’atteindre
-mes dix-huit ans aux pêches, comme on dit
-dans les monologues… champêtres.</p>
-
-<p>Maman me trouve encore trop jeune pour aller
-dans le monde, trop enfant…</p>
-
-<p>Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite :
-ce n’est pourtant pas ma faute !</p>
-
-<p>Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien
-le dire, surtout quand je ne me trouve pas à côté
-de maman, qui est très grande, avec une vraie taille
-de reine…, une reine qui aurait une jolie taille !</p>
-
-<p>… Je viens de m’interrompre pour me regarder
-dans la glace. Certainement, j’ai grandi depuis six
-mois ; j’arrive maintenant en haut de la statue de
-Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée…
-et sur un piédestal !…</p>
-
-<p>Et puis, j’ai remarqué en même temps — je
-puis bien le mettre dans mon journal, puisque personne
-ne le verra, — que je deviens très jolie.</p>
-
-<p>Autrefois, j’étais trop mince ; mais maintenant,
-ma taille s’est arrondie…, pas trop ! juste assez pour
-être très bien. Autrefois aussi, mes yeux noirs semblaient
-trop grands pour ma figure, comme si le
-bon Dieu s’était trompé en me les mettant ; aujourd’hui,
-ils sont tout à fait comme il faut, et ils paraissent
-toujours si noirs et si brillants, à côté de
-mes joues roses !</p>
-
-<p>Cet été, il est venu à la Christinière un vieux
-monsieur très aimable et d’une extrême politesse,
-de cette vieille politesse française qui disparaît de
-plus en plus, assure grand’mère.</p>
-
-<p>Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot
-semblait m’avoir devinée, quand il écrivait d’une
-dame du dix-huitième siècle : « Son teint fait penser
-à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait ! »
-J’ai trouvé la comparaison très jolie et je me la suis
-rappelée ;… et puis, aussi, j’étais flattée du compliment !</p>
-
-<p>Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours
-beaucoup aimée dans ma personne, même quand je
-me trouvais laide : je veux parler de mes cheveux…
-Ils sont si charmants ! blonds, d’un blond lumineux
-comme si des rayons de soleil dansaient sans cesse
-à travers, floconneux, légers, frisants ! En ce moment,
-je les relève très haut, « à l’empire », et ils
-me font un petit chignon délicieux : on dirait une
-mousse dorée !…</p>
-
-<p>Mais il me semble que je viens de faire là le portrait
-de mon « moi » extérieur…</p>
-
-<p>Et celui de mon « moi » moral ?</p>
-
-<p>Je ne l’essayerai pas, ce serait trop difficile ; et
-puis, une telle confession finirait peut-être par de
-venir compromettante.</p>
-
-<p>Je puis bien dire, pourtant, que je suis un peu… — beaucoup ? — coquette ;
-un peu… volontaire ;
-un peu… enfant gâtée ! Mais je crois être aussi une
-honnête petite créature qui voudrait bien se transformer
-en une personne sage, raisonnable, ne disant
-ni ne faisant jamais de sottises.</p>
-
-<p>Ah ! quand donc cet heureux temps viendra-t-il ?</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> novembre.</p>
-
-<p>Je suis fâchée, très fâchée, extrêmement fâchée !!!…</p>
-
-<p>Depuis notre retour, je vivais dans un vrai paradis.
-Nous ne faisions pas de visites : je ne parle pas
-de mes stations auprès de Jeanne et de Suzanne,
-puisque quand je vais chez elle, c’est toujours avec
-le désir de les trouver… Alors ce ne sont plus de
-vraies visites !</p>
-
-<p>Nous courions les magasins, une chose que j’adore
-et maman aussi, bien qu’elle ne veuille pas l’avouer,
-parce que c’est un goût un peu frivole… Je prévoyais
-un bon petit hiver charmant, sans cours, sans
-catéchisme de persévérance. Comme occupations
-sérieuses, je réservais la musique et la peinture :
-puisque j’ai dix-huit ans, maman m’aurait peut-être
-permis d’aller dans un <i>vrai</i> atelier, — un de ces
-ateliers où les parents ne vous accompagnent pas, — afin
-de faire de la <i>vraie</i> peinture.</p>
-
-<p>Et au chapitre des distractions, je rêvais quelques
-soirées…</p>
-
-<p>Non pas trop ! J’aurais été raisonnable ; je n’aurais
-pas demandé de grands bals, pourvu que maman
-les remplaçât quelquefois par le théâtre…</p>
-
-<p>Hélas ! au lieu de voir mes jolies espérances
-prendre un corps, me voilà reléguée dans le clan
-des petites filles qui n’ont pas terminé leur éducation !…</p>
-
-<p>Nous finissions de déjeuner. Papa avait été dans
-ses grands jours de distraction. Il s’était plaint de
-ce qu’on ne lui servait jamais de tomates farcies,
-juste au moment où il en mangeait. Si bien qu’au
-dessert, probablement dans l’intention de faire oublier
-sa malencontreuse remarque, il demande à
-maman d’un air aimable :</p>
-
-<p>— Que comptez-vous faire aujourd’hui, Gabrielle ?</p>
-
-<p>Je suis sûre que, dans la sincérité de son âme,
-rien ne lui était plus égal.</p>
-
-<p>Maman devait penser comme moi, car elle regarde
-papa avec un petit sourire et lui dit :</p>
-
-<p>— Nous irons, pour la dernière fois, je l’espère,
-essayer la robe de Paulette.</p>
-
-<p>— Ah !… Et elle est jolie, cette robe ? me demande
-papa, qui, décidément, sortait tout à fait de la politique.</p>
-
-<p>— Oh ! charmante ! vous la verrez… en drap
-vieux rouge, très collante, toute garnie de fourrure…
-Elle me donne si bien l’air d’une demoiselle !…</p>
-
-<p>Ah ! pauvre demoiselle ! pauvre moi ! qui ne me
-doutais pas de ce qui allait suivre.</p>
-
-<p>Maman nous avait écoutés en souriant toujours ;
-elle continue :</p>
-
-<p>— Puis j’irai voir Mme de Simiane, à propos de
-ce cours dont elle m’a parlé pour Paulette.</p>
-
-<p>Je regarde maman, stupéfaite :</p>
-
-<p>— Un cours pour moi… Oh ! maman !…</p>
-
-<p>J’avais dû parler d’un ton bien désespéré, car
-papa abandonne son café et répond :</p>
-
-<p>— Un cours pour Paulette ?… Je croyais qu’elle
-en avait fini avec la science ?</p>
-
-<p>Oh ! cher papa ! qui venait à mon secours.</p>
-
-<p>Mais maman ne se laisse pas troubler pour si
-peu… hélas !</p>
-
-<p>— Je trouve, répond-elle, que cette enfant est
-encore trop jeune pour ne plus rien faire de sérieux.
-Elle a bien le temps d’être frivole… D’ailleurs, le
-cours dont je parle est un cours de littérature qui
-s’annonce comme devant être très intéressant.</p>
-
-<p>Je sentais ma cause perdue : tout ce que disait
-maman était si sage !</p>
-
-<p>Papa n’écoutait plus que vaguement ; il avait
-regardé sa montre, et il était l’heure qu’il partît
-pour la Chambre, où il veut toujours être dès le
-commencement de la séance.</p>
-
-<p>Le duc de Blancas assure que c’est là un goût
-très rare chez les députés.</p>
-
-<p>Papa s’est levé et a dit à maman :</p>
-
-<p>— Vous avez raison comme toujours, Gabrielle.</p>
-
-<p>C’était très aimable pour elle ; mais pour moi,
-c’était dur !</p>
-
-<p>Papa a dû deviner ce que je pensais, car il a
-passé sa main sur mes cheveux, et m’a embrassée
-en disant :</p>
-
-<p>— Allons, fillette, soyons raisonnable !</p>
-
-<p>Et il est parti.</p>
-
-<p>J’aurais volontiers pleuré ! Je ne l’ai pas fait parce
-que je n’ai pas osé ; mais j’étais de très mauvaise
-humeur en dedans !</p>
-
-
-<p class="date">17 novembre.</p>
-
-<p>Eh bien ! je ne suis plus aussi désolée de mon
-cours, car Jeanne et Suzanne le suivront aussi ; et
-quand nous sommes ensemble — trois inséparables ! — nous
-nous trouvons toujours bien. Et puis,
-Suzanne, avec son cher petit ton raisonnable, m’a
-un peu grondée, beaucoup encouragée ; si bien
-qu’en la quittant, j’avais fait ma paix avec la littérature.</p>
-
-<p>Oh ! comme je t’aime, ma sérieuse Suzanne ! Si
-depuis quelque temps maman me trouve plus posée,
-c’est bien à toi que je le dois !</p>
-
-<p>Pour en revenir à ce fameux cours, ce sera un
-cours tout à fait « <span lang="en" xml:lang="en">select</span> », une sorte de petite Sorbonne
-parisienne, rajeunie, mondaine, à l’usage des
-jeunes habitantes des Champs-Elysées et du parc
-Monceau.</p>
-
-<p>Nous aurons tout ce qu’il y a de mieux en fait de
-maîtres, absolument le dessus du panier.</p>
-
-<p>Pour mon compte, je m’intéresse seulement à
-M. Chambert, qui se charge des conférences littéraires ;
-car, par bonheur, je n’aurai rien à voir avec
-les autres professeurs. C’est, assure-t-on, un homme
-remarquable qui, bien sûr, sera un jour ministre
-de l’instruction publique ou membre de l’Institut…
-peut-être tous les deux ensemble… enfin, quelque
-chose dans ce genre. Il écrit des articles de fond
-que tout le monde lit, même les personnes qui n’y
-comprennent rien, parce que cela pose bien d’avoir
-l’air de les connaître.</p>
-
-<p>C’est à maman que Mme de Simiane donnait tous
-ces détails ; mais j’écoutais.</p>
-
-<p>Il paraît aussi que jamais, au grand jamais, il ne
-fait de cours de jeunes filles. Mais il condescend,
-cette fois, à s’occuper de nous autres, humbles
-petites personnes, en faveur de Mme Divoir, la dame
-qui organise nos conférences, parce que leurs deux
-familles se connaissaient depuis très longtemps.</p>
-
-<p>Cette pauvre Mme Divoir a été si malheureuse !
-Son mari était agent de change, très riche ; il s’est
-mis à jouer tant et si bien, ou plutôt si mal, qu’un
-jour il a été tout à fait compromis, et il s’est sauvé,
-laissant là sa pauvre femme, avec les petits enfants,
-s’arranger comme elle le pourrait… Combien les
-hommes sont lâches quand ils s’y mettent !</p>
-
-<p>Mais je ne dois pas dire de mal de M. Divoir,
-puisqu’il est mort. Il a été puni tout de suite ; le
-train dans lequel il s’échappait a déraillé, et il a
-reçu une si terrible blessure qu’il est mort deux
-heures après l’accident. Aussi, c’est presque une
-bonne œuvre de « lancer » le cours de Mme Divoir.</p>
-
-<p>Si j’avais su cela dès le commencement, je n’aurais
-pas même essayé de lutter pour ne pas le suivre.
-Les bonnes œuvres sont la passion de maman ;
-jamais elle ne refuse son offrande à une quête. Et
-de plus, elle donne de très grand cœur…, sans,
-gémir, comme bien des dames que je connais — je
-ne les nommerai pas ! — qui envoient leur aumône
-parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et
-avec des soupirs ! des plaintes ! des récriminations !</p>
-
-<p>Je trouve, moi, que maman a bien raison, et je
-tâcherai toujours de l’imiter.</p>
-
-<p>C’est si naturel de partager un peu !</p>
-
-
-<p class="date">24 novembre.</p>
-
-<p>Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de
-n’être plus envoyée au cours : elle se marie.</p>
-
-<p>Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons ;
-elle va être obligée d’aller s’enfouir dans une garnison
-quelconque… et elle est enchantée.</p>
-
-<p>Tant mieux ! mon Dieu, tant mieux ! mais je ne
-la comprends pas du tout ! En temps de paix, j’aime
-les militaires — les officiers, bien entendu — <i>comme
-objets d’ornement</i>, parce qu’ils sont très décoratifs
-dans un salon avec leurs uniformes… Quand je
-serai mariée, je tâcherai toujours d’avoir des généraux
-dans mes connaissances… Mais pendant les
-guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers !…
-et pour de bon !</p>
-
-<p>Maman avait l’air surprise de ce mariage.</p>
-
-<p>Elle a dit à papa :</p>
-
-<p>— Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir
-ensemble, cet été, à la Christinière ; ils ne semblaient
-pas se rechercher beaucoup !</p>
-
-<p>C’est étrange comme les parents oublient leur jeune
-temps !</p>
-
-<p>Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient
-fort bien, tout en ne se parlant presque pas…
-Je l’avais remarqué plusieurs fois ; et surtout…
-j’avais vu…, la veille du départ de Germaine…</p>
-
-<p>Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien
-raconter… dans mon journal…</p>
-
-<p>Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse
-de la Christinière, car il faisait une soirée splendide,
-toute bleue et tout étoilée.</p>
-
-<p>Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par
-la beauté de la nuit, dit qu’il serait délicieux d’entendre
-à ce moment la marche du <i>Songe d’une nuit
-d’été</i> ; et comme Germaine est une véritable artiste,
-on lui demande naturellement si elle voudrait bien
-la jouer.</p>
-
-<p>Germaine consent très volontiers, mais elle craignait
-de ne pas se la rappeler par cœur.</p>
-
-<p>Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du
-<i>Songe</i> à quatre mains ; et M. d’Auberive, qui est
-très bon musicien, — c’est rare pour un homme…
-drôle même pour un dragon — s’offre avec empressement
-à faire la seconde partie.</p>
-
-<p>Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi,
-pour les installer, et puis aussi, je crois, parce que
-c’était plus convenable.</p>
-
-<p>Ah ! ma présence a bien servi ! Comme j’avais
-mal à la tête, dès qu’ils commencent à jouer, je
-m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un petit
-coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement,
-et j’écoute…</p>
-
-<p>C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec
-ce ciel transparent au-dessus de nous ! Aussi, quand
-ils ont fini, il y a un cri général :</p>
-
-<p>— Encore ! encore !</p>
-
-<p>De mon refuge, j’entends Germaine dire :</p>
-
-<p>— Si nous jouions les airs de ballet du <i>Cid</i> ?</p>
-
-<p>Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il
-demande à Geneviève, qui était restée pour leur
-tourner les pages :</p>
-
-<p>— Seriez-vous assez aimable pour nous donner
-la partition qui est dans le petit salon ?</p>
-
-<p>Geneviève s’en va avec docilité.</p>
-
-<p>J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes !
-Elle restait assise au piano, son fin profil se détachant
-en sombre sur la lumière des bougies.</p>
-
-<p>Lui était debout auprès d’elle.</p>
-
-<p>Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se
-penche… et je vois… oui, je vois !… son visage
-effleurer les cheveux de Germaine… près, près,
-près… et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du
-tout leur droit…</p>
-
-<p>Oh ! c’est ainsi que je le dis ! comme dans les histoires.</p>
-
-<p>J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît
-du coup ! Si M. d’Auberive s’était comporté de la
-sorte avec moi, j’aurais été capable de lui lancer
-les flambeaux à la tête !… Germaine se lève toute
-droite ; elle était très digne ; on aurait dit une reine
-de tragédie offensée. Mais aussi c’était bien un peu
-de sa faute ! Elle avait poussé à bout ce pauvre
-garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir
-de sa présence, et puis, pour finir, en lui
-jouant du Mendelssohn en tête-à-tête, pendant que
-tous les parents regardaient la lune !… Ils auraient
-bien mieux fait de regarder leurs enfants !… Si
-jamais je suis mère de famille, je me souviendrai
-comme c’est naïf, les parents !</p>
-
-<p>Donc, Germaine s’était levée… Et je l’entends
-dire à M. d’Auberive d’une petite voix basse qui
-cinglait comme un coup de cravache :</p>
-
-<p>— Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme
-êtes-vous donc ?</p>
-
-<p>Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était
-inutile que je vinsse à son secours ; elle était bien
-assez forte pour se défendre… Malgré tout, pour
-plus de sûreté, je regardais toujours !… et puis
-c’était très amusant !</p>
-
-<p>M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant,
-pétrifié de sa hardiesse. — Je crois qu’il avait un
-peu perdu la tête quelques instants plus tôt… — Il
-lui a murmuré quelque chose dans le genre de :
-« Pardon, je vous aime tant !… »</p>
-
-<p>Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait
-trop bas ; et, en même temps, Geneviève revenait
-avec la musique : toute cette aventure n’avait pas
-duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle ;
-mais elle l’a écarté d’un geste très hautain, et lui
-a dit :</p>
-
-<p>— Non, merci, je jouerai seule !</p>
-
-<p>Il lui aura, probablement, continué ses excuses…
-ou elle aura été touchée de son air malheureux, car
-le lendemain, au moment du départ, ils paraissaient
-tout à fait réconciliés — à sa place, je n’aurais
-pas pardonné si vite ! — et huit jours plus tard,
-ils étaient fiancés !…</p>
-
-<p>Ainsi finit la comédie !</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p>
-
-<p>Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.</p>
-
-<p>Maman avait l’intention de m’accompagner, mais
-elle a dû faire quelques visites d’obligation, et je
-suis partie, chaperonnée comme toujours par miss
-Emely.</p>
-
-<p>Je l’adore, miss Emely… C’est une si bonne
-âme ; quand je sors avec elle, c’est tout à fait
-comme si j’étais seule ; elle me répond quand je
-lui parle, et jamais elle ne me demande rien.</p>
-
-<p>Maman nous avait fait atteler le coupé, car
-nous demeurons avenue de Messine, et notre cours
-a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se
-respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la
-Seine… Toujours l’influence de la vieille Sorbonne !</p>
-
-<p>Il ne lui ressemble guère, en tout cas… Si j’étais
-Jeanne, je dirais « qu’il est du dernier bateau » ;
-mais maman a mis l’interdiction sur toutes les
-expressions de ce genre ; aussi, je me contente de
-le penser !… Son entrée m’a tout de suite rappelé
-celle du cercle Saint-Arnaud ; une belle grand’porte,
-un domestique en livrée qui la garde…</p>
-
-<p>On nous a introduites dans un petit salon genre
-grave ; Mme de Simiane s’y trouvait, causant
-avec une grande et grosse dame en noir, qui
-riait…</p>
-
-<p>Elle m’a présentée à cette dame : c’était Mme Divoir !</p>
-
-<p>Ah ! quelle désillusion, mon Dieu ! Je me la figurais,
-puisqu’elle était malheureuse, petite, mince,
-pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu de cela,
-elle était grosse et elle riait !… Oui, elle riait !… et
-très gaiement !… Et elle avait une robe garnie de
-crêpe !…</p>
-
-<p>Comme les veuves se consolent vite !…</p>
-
-<p>C’est étrange… Mais c’est encourageant aussi !…</p>
-
-<p>— Mlle Paule de Marsay, alors ? a demandé
-Mme Divoir, en me tendant la main.</p>
-
-<p>Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité.
-Mais c’était plus fort que moi, je pensais toujours
-combien j’avais été naïve de la plaindre autant.</p>
-
-<p>Elle a continué :</p>
-
-<p>— Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle ;
-mais si vous voulez bien entrer, vous allez
-vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de connaissance.</p>
-
-<p>Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en
-présence d’une quarantaine de jeunes filles, dont je
-connaissais en effet une bonne moitié, et qui causaient
-par groupes avec beaucoup d’exclamations
-et de sourires.</p>
-
-<p>Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle.
-Aussi, nous avons vite commencé à bavarder, et
-elle me racontait que Germaine, décidément, commandait
-sa robe de mariée chez Worth, quand trois
-heures ont sonné. Trois gros coups solennels qui
-semblaient nous dire : « Petites filles frivoles,
-oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la
-littérature, et non pour causer chiffons ? »</p>
-
-<p>Brave horloge, va !</p>
-
-<p>Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur
-entrait…</p>
-
-<p>Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais
-ce n’est pas non plus un jeune homme. Il a bien
-sûr plus de trente ans.</p>
-
-<p>A la sortie, Jeanne m’a dit :</p>
-
-<p>— Je ne le trouve pas beau !</p>
-
-<p>Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas qu’il paraît très bien ?</p>
-
-<p>Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.</p>
-
-<p>Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux
-châtains ; mais je n’ai vraiment vu que ses yeux…
-Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui ont l’air
-de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle,
-sans hardiesse, et qui deviennent tout brillants
-dès qu’il parle !</p>
-
-<p>Il nous a adressé un petit speech de bienvenue
-fort joliment tourné, très respectueux aussi, ce qui
-nous a bien disposées en sa faveur. Puis, il nous a
-annoncé son intention de prendre pour objet de ses
-conférences les principaux écrivains contemporains ;
-d’analyser quelques-unes de leurs œuvres, afin que
-nous puissions à l’occasion en parler en connaissance
-de cause.</p>
-
-<p>Il est entré tout de suite dans son sujet d’une
-belle voix, chaude, vibrante, qui ne permet pas à
-l’attention d’aller vagabonder de droite et de
-gauche.</p>
-
-<p>C’est étonnant comme le temps a passé vite ! J’ai
-été très fâchée quand j’ai entendu sonner quatre
-heures…</p>
-
-<p>Pour commencer, comme il faut bien un peu
-remonter en arrière, nous aurons l’inévitable trinité :
-Lamartine, Victor Hugo et Musset.</p>
-
-<p>J’ai tant entendu de leçons sur le compte des
-deux premiers, que je les aurais volontiers vu passer
-sous silence.</p>
-
-<p>Mais je suis bien contente d’entrer un peu en
-relations avec Alfred de Musset… Papa, auquel je
-demandais un jour de me parler de ses poésies, m’a
-répondu qu’un sage critique avait appelé Musset
-« le poète qu’on lit le soir, quand les enfants sont
-couchés », et par conséquent…</p>
-
-<p>Eh bien ! mon cher papa, vous voyez !!! Je ne
-suis plus une enfant ni même une petite fille, et
-moi aussi je vais connaître Musset !</p>
-
-<p>… Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé,
-presque noir, sont vraiment très rares. A peine en
-ai-je rencontré deux ou trois, en revenant à pied
-avec miss Emely…</p>
-
-<p>Il faudra que je demande à Jeanne si elle en
-connaît.</p>
-
-
-<p class="date">5 décembre.</p>
-
-<p>C’était le jour de maman.</p>
-
-<p>La baronne de Charmoy est venue avec Louise
-et Claire.</p>
-
-<p>J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination
-pour distraire mes amies ; mais je me suis
-vite aperçue — chose peu flatteuse pour ma conversation — qu’elles
-aimaient bien mieux écouter
-ce qui se racontait autour de nous.</p>
-
-<p>Je n’en ai pas été fâchée ; moi aussi je désirais
-écouter, car on parlait de notre cours de lundi.</p>
-
-<p>Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la
-manière dont il s’était passé : je ne lui avais presque
-rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de suite
-combien j’étais enchantée de ces conférences après
-avoir tant gémi pour y aller.</p>
-
-<p>En général, je trouve « cette bonne baronne »,
-comme l’appelle papa, froide, compassée, agaçante !…
-oh ! mais agaçante !!!… Chose extraordinaire,
-hier, elle ne m’a presque pas semblé
-ennuyeuse.</p>
-
-<p>Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très
-bien notre professeur, M. Chambert. « Il appartient
-à une famille riche et d’une rare honorabilité ; une
-de ces familles à l’antique, comme on en voit encore
-quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui
-semblent égarées dans le tourbillon parisien. »</p>
-
-<p>Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah !
-jamais je ne serai capable d’en faire de semblables !
-non, jamais !…</p>
-
-<p>Le père de M. Chambert est médecin ; mais il
-n’exerce plus, parce qu’il s’occupe surtout de travaux
-scientifiques. Il cherche des microbes quelconques
-avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est
-de l’Académie de médecine et de je ne sais combien
-de sociétés célèbres par leurs découvertes
-physiologiques…, etc. Il est décoré de plusieurs
-ordres.</p>
-
-<p>Enfin, c’est tout à fait un savant, « une des
-lumières de notre temps », a dit encore Mme de
-Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes
-faites, les « omnibus de la conversation », comme
-les a appelées je ne sais quel écrivain.</p>
-
-<p>Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre,
-il peut être sans inquiétude ; il aura un bel
-enterrement, avec beaucoup de discours, et l’on
-parlera de lui au moins pendant deux jours après
-cette imposante cérémonie.</p>
-
-<p>Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils. — Quelle
-généalogie ! — L’aîné, M. Raoul, est médecin
-comme son père, et un médecin très à la mode.
-On ne le trouve jamais chez lui — parce qu’il a beaucoup
-de malades à visiter, naturellement ! — Il est
-marié avec une femme charmante, pas jolie, mais
-très spirituelle, et qui sait fort bien s’habiller.</p>
-
-<p>Le second fils, <i>notre</i> M. Chambert, est plongé
-dans les lettres, la philosophie, etc., etc. A côté de
-graves articles dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, il
-écrit aussi des romans… « mais qui ne sont pas
-pour les jeunes filles », a murmuré Mme de Charmoy
-à maman avec un sourire de mystère… C’est
-étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux !…
-Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa
-femme future !</p>
-
-<p>Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de
-Saint-Cyr, il y a quelques années, il est maintenant
-aide de camp d’un général à Orléans. Mme de Charmoy
-pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général,
-de très bonne heure… Je ne sais pourquoi,
-en l’entendant parler d’un ton si pénétré de ce
-M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite
-l’idée qu’elle aimerait bien le donner à Louise, qui
-admire beaucoup les uniformes.</p>
-
-<p>Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu
-son petit nom), on le dit <i>immariable</i>. Il est si difficile
-que les plus intrépides ont renoncé à le mettre
-en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus
-heureux tel qu’il est maintenant ?…</p>
-
-<p>Quel homme malhonnête !…</p>
-
-<p>Et au cours, il nous regarde comme des petites
-filles !… Je ne l’aime pas du tout, ce dédaigneux
-professeur !</p>
-
-
-<p class="date">10 décembre.</p>
-
-<p>Je peux, enfin, dire que j’ai fait mon entrée dans
-le monde… et une entrée solennelle !</p>
-
-<p>C’était hier à la soirée de contrat de Germaine.</p>
-
-<p>Quelle bonne idée Germaine a eue de se marier !…
-J’espère qu’elle sera très heureuse ! Je l’espérerais,
-même si je ne lui avais pas dû de quitter la classe
-des enfants qu’on laisse à la maison.</p>
-
-<p>Ah ! il a été difficile d’obtenir le consentement de
-maman.</p>
-
-<p>Elle répétait toujours la formule sacramentelle :
-« Paulette est encore trop jeune ! » Mais j’ai si bien
-pris des airs de victime, surtout devant papa — des
-airs tristes et résignés, — que maman a fini par me
-dire :</p>
-
-<p>— Eh bien ! puisque tu le désires tant, tu iras
-à cette soirée ; mais je le crains, elle ne sera pas aussi
-amusante que tu l’espères. M. d’Auberive a perdu
-sa grand’mère il y a quelques mois, et l’on ne dansera
-pas…</p>
-
-<p>Ah ! cela m’était bien égal, non pas que la
-grand’mère fût morte, mais de ne pas danser, si je
-n’étais pas laissée avec Patrice et Geneviève !</p>
-
-<p>Maman m’avait fait faire une robe délicieuse, un
-rêve !…</p>
-
-<p>Aussi, hier, quand je me suis vue dans mon premier
-corsage de bal décolleté, au milieu d’un petit
-fouillis de mousseline de soie bleu ciel, mes cheveux
-retroussés pour former un amour de chignon,
-il m’a semblé que j’apercevais, non plus Paulette,
-la folle Paulette, mais une apparition, une fée, la
-petite reine Mab, comme m’appelle quelquefois
-papa… Une reine Mab habillée à la mode de notre
-temps…</p>
-
-<p>J’avais envie de m’écrier :</p>
-
-<p>— Oh ! que je suis jolie !… Je suis contente
-d’être si jolie !…</p>
-
-<p>Mais je ne l’ai pas fait parce que cela aurait été
-trop ridicule. Seulement, je ne pouvais pas m’empêcher
-de me regarder, et je crois bien que je
-m’adressais des sourires…</p>
-
-<p>Si ce détestable M. Chambert m’avait vue ainsi,
-dans mon nuage bleu ciel, peut-être se serait-il
-aperçu que je ne suis pas une petite pensionnaire…
-Mais il n’était pas à cette soirée. C’est dommage ;
-j’aurais trouvé très amusant de le rencontrer dans
-le monde !</p>
-
-<p>Anna, qui m’habillait, m’a demandé :</p>
-
-<p>— Mademoiselle est-elle satisfaite ?</p>
-
-<p>Si j’étais satisfaite !!!</p>
-
-<p>Je lui ai répondu : « Oui » tout court ; j’avais
-peur d’en dire trop. Mais, au bout d’une minute,
-je n’ai pu m’empêcher d’ajouter :</p>
-
-<p>— Est-ce que vous ne trouvez pas que le corsage
-fait des plis à la taille ?</p>
-
-<p>Je savais bien le contraire ; mais c’était pour
-l’entendre me répéter qu’il m’allait bien, ce qui n’a
-pas manqué :</p>
-
-<p>— Oh ! mademoiselle ! Ce corsage fait à mademoiselle
-une taille de nymphe !… (Elle devenait
-poétique, Anna.) Mademoiselle est ravissante !!!</p>
-
-<p>Je ne sais trop ce que je lui aurais répondu pour la
-remercier de sa bonne parole si, heureusement,
-maman n’était entrée.</p>
-
-<p>Elle m’a lancé un coup d’œil d’inspection ; et
-puis elle a dit en m’embrassant :</p>
-
-<p>— Voilà une petite tête qui est toute à la coquetterie,
-ce soir. Il vaudrait bien mieux qu’elle fût
-tranquille sur son oreiller !</p>
-
-<p>Comme les mères voient ces choses-là !</p>
-
-<p>J’étais un peu honteuse d’avoir été si sotte, mais
-je sentais que, maintenant, mon accès de coquetterie
-était passé, et je commençais à m’habituer à
-être en apparition…</p>
-
-<p>Papa déclare que la soirée a été très belle et
-très ennuyeuse ; moi, j’ai trouvé tout charmant !</p>
-
-<p>M. et Mme Roland recevaient à la porte du premier
-salon ; c’étaient des saluts, des présentations,
-des compliments ! Cette pauvre Mme Roland devait
-être bien fatiguée d’avoir si longtemps le même
-sourire aimable sur les lèvres ! A sa place, quel
-plaisir j’aurais eu à me lâcher, une fois mon dernier
-invité disparu !</p>
-
-<p>Germaine était rayonnante ; toujours au bras de
-son dragon à qui elle ne disait plus : « Ah çà !
-monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc ? »
-et lui la regardait d’un air si heureux !</p>
-
-<p>Une quantité de militaires à cette soirée. Ils
-étaient très meublants !… En général, c’était surtout
-le buffet qu’ils meublaient. Oh ! et les civils de
-même !</p>
-
-<p>Les parents se parlaient avec des sourires vagues
-et du sommeil dans les yeux…</p>
-
-<p>Mais nous, les jeunes filles, nous étions très réveillées ;
-nous causions, nous nous faisions présenter
-l’armée française, qui, elle, ne nous traitait
-pas en petites personnes insignifiantes !</p>
-
-<p>Ainsi, un jeune sous-lieutenant, tout frais émoulu
-de Saint-Cyr, après m’avoir dit d’un accent convaincu
-qu’il enviait le sort de son ami, M. d’Auberive — aurait-il
-donc voulu aussi épouser Germaine ? — m’a
-demandé si je me plairais dans une
-ville de garnison autre que Paris. Et il m’a assuré
-qu’Amiens, où il est caserné, était une résidence
-charmante.</p>
-
-<p>Je lui ai vite répondu que la vie de province me
-semblerait un « enterrement » !</p>
-
-<p>Il a paru si consterné que j’ai eu un vague
-remords d’avoir été trop franche.</p>
-
-<p>Sans compter mon « enterrement », qui était une
-métaphore — est-ce ainsi que cela s’appelle ? — bien
-hardie ! Qu’en aurait pensé M. Chambert ?</p>
-
-
-<p class="date">16 décembre.</p>
-
-<p>Cette bonne Germaine goûte maintenant de la
-vie conjugale, depuis deux jours !</p>
-
-<p>La cérémonie a été très brillante. Les fiancés
-sont arrivés un peu tôt : à midi trente-cinq. Comme
-j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu être
-avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils
-n’étaient pas assez en retard : trente-cinq minutes
-sont insuffisantes pour laisser aux déjeuners le
-temps de s’achever…</p>
-
-<p>Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la
-matinée, s’est éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur
-apparition au milieu d’un rayon de soleil ; c’était
-très joli et très gai !</p>
-
-<p>L’orgue a joué la marche nuptiale du <i>Songe</i> — qui
-devait leur rappeler un certain soir !… — tandis
-qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant de
-lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.</p>
-
-<p>Tout a très bien marché ! le sermon, qu’on n’a
-pas entendu ; la messe, qui n’a pas été longue ; les
-conversations dans l’église, qui n’ont pas trop dépassé les
-bornes ; les chants, superbes ; le défilé, à
-la sacristie, d’une heure pleine, pendant laquelle
-les suisses ont répété, sans se lasser :</p>
-
-<p>— Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames !</p>
-
-<p>C’était flatteur pour les invités !</p>
-
-<p>Comme nous sortions de l’église, nous avons
-trouvé, sur les marches, tout un régiment de messieurs.
-Ayant découvert le moyen de s’échapper les
-premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner
-les pauvres dames qui descendaient. Oh ! les
-hommes !</p>
-
-<p>Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée
-de saluer à chaque minute, comme maman, quand
-tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir
-M. Chambert. Lui aussi m’a vue ; il m’a fait un
-profond salut…, pour moi surtout, puisqu’il n’avait
-jamais rencontré maman.</p>
-
-<p>J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous
-n’avons encore eu que deux conférences, et il semble
-si peu faire attention à nous !…</p>
-
-<p>Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec
-lui, j’ai répondu seulement par une toute petite
-inclinaison de tête, bien digne.</p>
-
-<p>Il était très distingué dans son pardessus à col de
-fourrure !</p>
-
-<p>… Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre ;
-papa et maman sont aux Français, et il me vient
-beaucoup d’idées graves.</p>
-
-<p>Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine
-et à Mme Divoir. A Germaine, si radieuse avant-hier ;
-à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente,
-il y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église
-au bras de son mari, et qui, aujourd’hui, est veuve
-et consolée.</p>
-
-<p>Consolée ! Il me semble maintenant que, au fond,
-c’est peut-être encore là le plus triste de toute son
-histoire…</p>
-
-<p>Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes
-mariées étaient toujours très heureuses.
-Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le
-contraire arrive encore assez souvent…</p>
-
-<p>Mais pourquoi ? Pourquoi ?</p>
-
-<p>Je ne peux pas demander là-dessus des explications
-à maman. Elle me dirait encore : « Tu es trop
-jeune ! » Et puis les demoiselles bien élevées ne doivent
-pas parler de ces questions qui… que… enfin !
-C’est chose convenue, et même assez drôle ! puisque
-les demoiselles bien élevées se marient comme les
-autres !…</p>
-
-<p>Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis…
-Et je voudrais bien, plus tard, être comme
-maman.</p>
-
-<p>Elle fait tout ce qu’elle veut ; jamais papa ne lui
-dit rien. Mais quand il prépare des discours, elle
-nous fait taire à table pour ne pas le distraire…,
-ce qui me semble même très ennuyeux ! Aussi je
-n’aimerais pas à avoir un mari député !</p>
-
-<p>Il faudra pourtant bien que le mien s’occupe,
-car il n’y a rien de si honteux qu’un homme oisif ;
-et qu’il s’occupe sérieusement…; comme M. Chambert,
-par exemple.</p>
-
-<p>Je ne me contenterais pas du tout de le voir
-dresser des chevaux ainsi qu’un écuyer de cirque,
-ou courir les salons à l’heure des <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i>…
-ou aller au Cercle. D’autant plus que, paraît-il,
-les Cercles ne sont qu’un prétexte dont profitent
-messieurs les maris pour aller… Je n’ai pas compris
-où.</p>
-
-<p>C’est Louise de Charmoy qui m’a fait mystérieusement
-cette déclaration un soir que nous causions
-sur la terrasse de la Christinière. J’allais lui
-demander des explications, mais elle a répondu à
-mes yeux étonnés par des signes désespérés pour
-que je me taise : sa mère venait de notre côté.
-Alors je n’ai pas su !…</p>
-
-<p>Un jour je m’informerai, auprès de papa, quand
-je serai seule avec lui, sans les enfants.</p>
-
-<p>Pour en revenir à mon mari, quand nous serons
-bien installés dans notre ménage, nous ne nous verrons
-plus guère qu’aux repas, car nous aurons nos
-occupations chacun de notre côté. Mais je lui raconterai
-tout ce que je deviendrai, pour lui donner le
-bon exemple.</p>
-
-<p>A l’occasion, nous ferons des promenades, quelques
-visites, quelques courses tous les deux ; on
-jouit bien mieux du plaisir d’être ensemble quand
-on n’en abuse pas !</p>
-
-<p>Nous sortirons généralement tous les soirs, car il
-faut toujours avoir beaucoup de relations.</p>
-
-<p>Mais, une fois par semaine, nous resterons très
-paisibles chez nous, pour nous voir, pour causer,
-pour faire de la musique. Nous lirons ensemble. Je
-voudrais qu’il lût aussi bien que M. Chambert !</p>
-
-<p>Et ainsi…, ainsi nous serons très heureux !</p>
-
-
-<p class="date">22 décembre.</p>
-
-<p>Quelle bonne inspiration a eue maman de m’envoyer
-à ce cours ! Il est maintenant un des plus
-grands plaisirs de ma semaine.</p>
-
-<p>D’abord, nous nous y retrouvons toutes : c’est
-notre Cercle !</p>
-
-<p>Nous faisons en sorte d’arriver bien avant l’heure
-afin de pouvoir causer. Nous nous racontons les
-nouvelles du jour. Nous cataloguons nos soirées.
-Nous jugeons nos danseurs selon leurs mérites. Et
-Louise de Charmoy trouve toujours moyen de faire
-intervenir la question toilette, qui occupe beaucoup
-son existence…</p>
-
-<p>Dès le premier cours, elle nous a demandé si
-nous ne pensions pas qu’il fût mieux de nous
-habiller pour assister à nos conférences. Nous n’y
-avions pas songé. Mais, pensant que le coup d’œil
-serait ainsi plus joli, nous avons accepté sa proposition,
-puisqu’elle le désirait tant. Aussi nous venons
-toujours en toilette, mais des toilettes sobres comme
-il convient à des jeunes personnes résolues à s’instruire
-sur le mérite des écrivains contemporains ;…
-à supposer que nous y soyons résolues !</p>
-
-<p>Le clan des étrangères, la tour de Babel, comme
-nous l’appelons, a voulu nous imiter ; mais l’élégance
-s’y fait un peu tapageuse. Cette tour de
-Babel est représentée par quatre Américaines très
-exubérantes, quelques Espagnoles avec des tailles
-souples de créoles, une grosse Allemande, fille de
-je ne sais quel prince autrefois régnant, une Russe
-très distinguée et trois Anglaises qui se glorifient
-d’être grimpées dans l’Himalaya pendant que leur
-père était gouverneur de l’Inde ; un peu raides, des
-teints d’aurore et des cheveux blonds tordus sur la
-nuque pour le petit chignon traditionnel.</p>
-
-<p>Toutes, excepté les Américaines, portent de vieux
-noms, d’une noblesse authentique ; celle des Américaines
-réside dans leur fortune. Mais nos mères
-sont tranquilles malgré cela, car Mme Divoir est
-très sévère pour les admissions à son cours.</p>
-
-<p>Du reste, nous sommes six très liées ensemble :
-les deux de Charmoy, Jeanne, Suzanne, Thérèse de
-Lubières et moi ; aussi nous avons fort peu de rapports
-avec la tour de Babel et avec les autres jeunes
-filles du cours que nous connaissons plus ou moins.</p>
-
-<p>Par droit de sagesse, c’est Suzanne qui préside
-notre groupe. Elle est tellement meilleure que
-nous !</p>
-
-<p>Quand on la voit, on ne songe jamais à se
-demander si elle est jolie ou non, parce qu’on
-la trouve tout de suite charmante ; et ceux qui ont
-une fois rencontré son sourire un peu mélancolique,
-le regard clair, doux, profond de ses yeux
-bruns, éprouvent toujours le désir de les revoir
-encore. Suzanne n’est pas triste pourtant, mais elle
-a une gaieté sérieuse, tranquille, venue surtout de
-celle qu’elle rencontre chez les autres, et qu’elle
-partage pour leur faire plaisir, car elle pense à ceux
-qui l’entourent en premier lieu, et à elle en dernier…
-Et encore, quand elle y songe !</p>
-
-<p>C’est aussi la perle des confidentes ; elle semble
-toujours s’intéresser aux récits qu’on lui fait, — alors
-même que, bien certainement, ils ne peuvent
-la toucher en rien, — sans parler jamais d’elle-même ;
-et avec une telle simplicité ! Comme si s’oublier
-ainsi était une chose tout aisée, toute naturelle !</p>
-
-<p>Sa mère est veuve, toujours malade. Elle a ses
-deux frères au loin : l’un en ce moment au Tonkin,
-avec son navire <i>la Conquérante</i>, l’autre à Vienne,
-où il est attaché d’ambassade. Eh bien ! elle se fait
-leur correspondante assidue ; elle leur envoie des
-petits chefs-d’œuvre de lettres qu’elle me permet
-quelquefois de lire, car elle sait combien je suis
-heureuse de sa confiance, des lettres fines, spirituelles,
-pleines de cœur, disant toujours quelque
-chose, et qui apportent aux deux absents le bon
-parfum du « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> ».</p>
-
-<p>Et puis aussi, sans bruit, sans embarras, elle
-dirige tout dans la maison, pense à tout, distrait sa
-mère, lui fait la lecture en anglais (Mme de Vignolles
-est Anglaise), met à exécution des recettes admirables
-pour les confitures, et trouve encore le temps
-de broder des ornements pour l’église de Saint-Aubin
-et d’habiller je ne sais combien de petits
-misérables.</p>
-
-<p>Suzanne est trop bonne. Quelquefois j’ai peur
-qu’elle ne veuille nous quitter pour devenir sœur
-de charité. Heureusement sa mère la retient parmi
-nous. Mais n’importe, quand je la vois par hasard
-au bal et dansant, cela me fait du bien, parce que
-je suis sûre qu’elle appartient encore aux profanes.</p>
-
-<p>Elle devrait bien apprendre son secret pour être
-toujours contente à cette pauvre Thérèse de Lubières,
-qui, elle, a perpétuellement l’air de dire
-comme Louis XIII à ses courtisans : « Ennuyons-nous !
-Ennuyons-nous ! »</p>
-
-<p>Thérèse a deux millions de dot, ni frère ni sœur,
-une mère d’humeur un peu capricieuse, mais excellente ;
-un père général qui s’est battu comme un
-héros en 1870, et irait aujourd’hui au bout du
-monde sur le moindre désir de Thérèse. Et avec
-tout cela, elle est la personne la plus ennuyée qu’il
-soit possible de concevoir.</p>
-
-<p>On dirait vraiment qu’elle est lasse d’être trop
-heureuse.</p>
-
-<p>Peut-être au moment où elle s’en venait sur
-la terre, il y a vingt ans, a-t-elle rencontré sur
-son chemin l’âme d’un vieux misanthrope qui sortait
-de la vie, dégoûté de toute chose… Il y aura
-eu confusion ! Si bien que le petit bébé rose reçu
-par Mme de Lubières enfermait l’âme du vieux
-misanthrope ; et voilà pourquoi Thérèse est sceptique
-et blasée, comme si elle avait déjà vécu une
-fois !… Parce que nous sommes un peu cousines à
-la mode de Bretagne, nous nous rencontrons très
-souvent, en dehors du cours.</p>
-
-<p>Mais j’ai soin de ne jamais parler devant elle des
-choses qui m’intéressent beaucoup, car elle a une
-manière de regarder les personnes enthousiastes
-ainsi que des êtres curieux, d’une espèce particulière,
-phénoménale, qui vous produit l’effet d’une
-douche d’eau glacée…</p>
-
-<p>Pourtant, malgré mes précautions, à chaque
-instant, elle me dit : « Mon Dieu ! Paulette, que tu
-es jeune ! » Absolument comme si elle était Mathusalem
-en personne.</p>
-
-<p>Son air de pitié m’humilie bien un peu sur le
-moment ; mais, malgré tout, j’aime encore mieux
-être jeune… Et Jeanne aussi pense comme moi ;
-toutes deux nous trouvons si amusant de vivre,
-quoi qu’en dise Thérèse !</p>
-
-<p>Jeanne n’est certes pas ennuyée ! Elle est nerveuse,
-vibrante, parisienne, avec des yeux qui
-brillent « pareils à des étoiles », ainsi que le lui a
-écrit Robert de Saunier, un jour, en jouant « au jeu
-des portraits »…, une masse de cheveux noirs,
-découvrant le plus joli cou du monde ; des dents
-éblouissantes, et un beau rire qui sonne joyeux
-autant que les grelots d’une Folie.</p>
-
-<p>Elle adore le bruit, le mouvement, le monde.
-Elle est capable d’apparaître à cinq bals dans une
-seule soirée, de danser dans tous et de « cotillonner »
-dans le dernier jusqu’à six heures du matin,
-pour être prête vers huit heures à aller faire son
-tour du Bois à cheval, être sur pied toute la journée
-et recommencer le soir…</p>
-
-<p>Si maman voulait, je l’imiterais bien volontiers…</p>
-
-<p>Jeanne est franche, caressante, un brin moqueuse,
-fort expérimentée, grâce à son frère qui
-fait son éducation mondaine ; mais elle ne veut
-jamais me repasser sa science tout entière, parce
-que, assure-t-elle, maman ne serait pas contente
-qu’elle agît ainsi. Coquette comme un démon, je
-sais bien qu’elle ne donnerait pas une feuille des
-roses de sa ceinture au plus séduisant de sa phalange
-d’adorateurs ; malgré sa conversation très indépendante,
-qui scandalise à chaque instant cette
-bonne Claire de Charmoy, le décorum fait jeune fille.</p>
-
-<p>Enfin, toutes tant que nous sommes, nous bavardons
-le plus possible, jusqu’au moment où apparaît
-M. Chambert.</p>
-
-<p>Alors le silence s’établit tout de suite, même dans
-les rangs des mères. Il adresse un salut général,
-nous lance à nous, modestes élèves, un coup d’œil
-calme et désintéressé — comme il regarderait de
-jeunes sauvages arrivées en ligne droite de l’Afrique
-équatoriale — et il commence…</p>
-
-<p>Alors, oh ! alors, je lui pardonne d’être froid,
-intimidant, de nous juger indignes de son attention !
-Ou plutôt, je ne songe même pas à lui pardonner,
-je ne fais plus qu’écouter et j’oublie tout le reste…
-C’est comme si mon esprit s’élargissait soudain,
-comme s’il lui venait des ailes mystérieuses pour
-suivre la parole de M. Chambert, là où il lui plaît
-de l’emporter.</p>
-
-<p>Ce n’est, à proprement parler, ni un cours, ni
-une conférence qu’il nous fait ; il prend le meilleur
-des deux, et de cette union sort une causerie charmante,
-assaisonnée de beaucoup d’esprit et d’une
-petite pointe d’ironie drôle et très fine, entremêlée
-de lectures et de l’analyse de ces lectures.</p>
-
-<p>Jamais je ne me serais doutée de toutes les
-choses qui peuvent se trouver dans une dizaine de
-vers !… Je commence à m’apercevoir que jusqu’ici
-j’ai toujours lu comme une petite sotte, sans me
-demander si je comprenais bien. Avec M. Chambert,
-je crois que Bossuet lui-même ne m’épouvanterait pas !…
-et pourtant j’ai conservé un souvenir…
-austère !… de l’Oraison funèbre du prince de
-Condé !!!</p>
-
-<p>Quand M. Chambert parle, il n’est plus du tout
-froid. Il devient au contraire aussi vibrant que
-Jeanne, et il a une manière à lui de s’exprimer originale
-et vive, et si simple en même temps. Que les
-personnes posées, comme papa, parlent bien, voilà
-une chose toute naturelle ; c’est de leur âge… Mais
-il me semble si étrange d’entendre M. Chambert,
-quand je me rappelle la conversation de Georges
-Landry et des autres ! Je ne me le figure pas disant :</p>
-
-<p>« Madame une telle est d’un chic épatant ! » ou
-quelque autre phrase plus accentuée encore, grâce
-à la présence d’une de ces expressions… pittoresques
-qui nous arrivent au passage, quand ces messieurs
-causent ensemble, nous croyant occupées ailleurs.</p>
-
-<p>Si j’écoutais souvent parler M. Chambert, je suis
-sûre que je finirais par devenir une femme intelligente
-pour de bon. Il m’apprend à réfléchir. Il me
-fait penser à une foule de choses sérieuses auxquelles
-je n’aurais jamais songé à moi toute seule,
-dont j’avais à peine une idée vague, confuse, et
-qu’il me semble pourtant avoir toujours comprises,
-dès que je l’entends les exprimer.</p>
-
-<p>Je suis très fière quand j’ai dans la pensée, en
-même temps que lui, le mot dont il se sert…</p>
-
-<p>Il parle, et les de Charmoy écrivent toutes ses
-paroles. Jeanne griffonne capricieusement. Thérèse
-le considère avec surprise, un homme qui sent si
-vivement !…</p>
-
-<p>Suzanne et moi, nous ne prenons presque pas de
-notes, car il n’y a pas à craindre que nous oubliions
-ce qu’il nous dit. Mais une fois de retour à la maison,
-je recherche les morceaux de prose ou de poésie
-qu’il nous a lus, afin de voir si mon impression
-est la même que la sienne ; et quand cela arrive,
-j’en suis très contente, parce que j’ai entendu vanter
-bien des fois la justesse de ses appréciations littéraires.
-La « justesse » !… Quel joli mot !… et je
-l’ai trouvé toute seule…</p>
-
-
-<p class="date">2 janvier 189.</p>
-
-<p>Notre jour de l’an s’est passé comme tous les
-jours de l’an : avec des embrassements, des cartes
-de visite, des bonbons, des compliments, des
-étrennes ; le tout agrémenté de l’éternel « Je vous
-souhaite une bonne année ! »</p>
-
-<p>A onze heures, maman nous avait envoyés à la
-messe, les deux petits, miss Emely et moi. Je
-n’étais pas trop fâchée qu’elle ne nous accompagnât
-pas, parce que sa présence m’aurait peut-être
-empêchée de mettre certain projet à exécution.
-Depuis le jour où Jeanne m’a dit « que le nom du
-premier pauvre auquel on fait l’aumône le jour de
-l’an est le nom de votre mari », je ne manque pas
-de tenter l’expérience.</p>
-
-<p>La première année, mon pauvre s’appelait « Louis ».
-Louis…, je n’adore pas ce nom-là ; j’en aurais même
-mieux aimé un autre, mais enfin ! Louis de…
-quelque chose de bien sonnant… « Fils de saint
-Louis, montez au ciel !… » C’était encore possible.</p>
-
-<p>L’année dernière, je recommence ma question,
-pour voir si j’aurai la même réponse. Et alors il ne
-s’appelait plus Louis, mon futur mari, il se nommait…
-c’était bien autre chose !… il se nommait…
-Antoine !!!</p>
-
-<p>J’étais désolée, quand Jeanne m’a fait remarquer
-que la troisième fois seule comptait toujours. Aussi,
-cette année, le résultat de ma demande devait être
-sérieux.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés juste pour la messe, de
-sorte que je n’avais pu placer ma question avant
-d’entrer dans l’église. Mais, pendant la messe, ces
-noms : Louis, Antoine et… <i>trois étoiles</i> me trottaient
-dans la tête. S’il allait encore s’appeler
-Antoine !…</p>
-
-<p>Nous sortons enfin, et je cherche tout de suite un
-pauvre convenable pour ce que je voulais en faire.
-C’était une fatalité : il n’y avait que des femmes,
-ou bien des vieux de mauvaise mine. Enfin, ô
-bonheur ! j’aperçois un petit garçon très laid, accroché
-à la robe de sa mère. Je me glisse de son côté,
-sans répondre aux femmes qui me répétaient en
-chœur :</p>
-
-<p>— Ne m’oubliez pas, s’il vous plaît, ma chère
-dame ! La charité !</p>
-
-<p>Et je demande au petit, très vite :</p>
-
-<p>— Comment t’appelles-tu ?</p>
-
-<p>Au lieu de me répondre, il me regarde effaré, et
-lui aussi me marmotte :</p>
-
-<p>— Un petit sou, s’il vous plaît, ma bonne dame !</p>
-
-<p>Et voilà Geneviève et Patrice qui m’appelaient,
-et miss Emely qui me faisait signe de venir. Je
-recommence :</p>
-
-<p>— Dis-moi donc comment tu t’appelles !</p>
-
-<p>Le petit nigaud continue à me regarder, et il
-reprenait son éternel refrain, quand je l’arrête
-désespérée, car Mme de Vignolles approchait avec
-Suzanne, et Geneviève remontait les marches pour
-voir ce que je faisais.</p>
-
-<p>— Dis-moi ton nom, et je te donnerai cette belle
-pièce blanche.</p>
-
-<p>Il devient tout de suite intelligent.</p>
-
-<p>— Michel, ma bonne dame, Michel.</p>
-
-<p>— Ah ! Michel ?…</p>
-
-<p>Je donne la pièce promise, et je rejoins bien vite
-Germaine, qui me demande ce que je voulais à cet
-affreux petit garçon.</p>
-
-<p>Je réponds au hasard :</p>
-
-<p>— Je le questionnais parce que je le trouvais très
-gentil.</p>
-
-<p>Nous descendons les marches, et nous retrouvons
-Suzanne, Mme de Vignolles, toute notre colonie
-habituelle de la messe de onze heures, sans oublier
-le petit sous-lieutenant, M. de Boynes, qui est
-devenu mon fidèle chevalier, depuis qu’il est en
-garnison à Paris.</p>
-
-<p>Devant l’église, une fillette nous offre des bouquets
-de violettes et de narcisses jaunes venant de
-Nice, qui semblent tout frissonnants sous notre ciel
-de Paris… Et ces fleurs, et le beau soleil qui glisse
-sur les toits encore çà et là couverts de neige, et les
-messieurs chargés de paquets, et les femmes qui
-passent frileuses dans leurs fourrures, le visage rosé
-par l’air vif, tout a l’air de dire : « Bonne année !
-Bonne année ! »</p>
-
-<p>Mais Patrice, qui ne voit rien de tout cela, gémit
-qu’il a froid ; et nous voilà partis, moi répétant toujours
-ce nom de Michel.</p>
-
-<p>— Michel ! Je ne connais pas de Michel. Je n’en
-ai vu que dans les romans de Mme Gréville : c’est
-un nom russe… Peut-être, alors, me marierai-je
-avec un prince russe… Ce serait assez bien s’il ne
-m’emmenait jamais en Russie !</p>
-
-<p>En arrivant à la maison, dans l’antichambre,
-j’aperçois des cartes de visite sur un plateau. Je
-jette un coup d’œil, et sur l’une d’elles je lis :
-« Michel Chambert, rue de Lille. »</p>
-
-<p>Il m’a semblé alors que mon cœur faisait un
-grand saut dans ma poitrine !… Ah ! il s’appelait
-Michel, notre dédaigneux M. Chambert !… Quelle
-drôle de chose !… Michel ! comme le petit garçon
-de l’église !</p>
-
-<p>J’ai attendu que maman ait vu les cartes ; j’ai
-même fait des yeux étonnés quand elle a dit :</p>
-
-<p>— Ah ! M. Chambert a envoyé la sienne.</p>
-
-<p>Et je lui ai demandé d’un air tranquille si elle
-voulait bien me la donner ; car enfin, elle était un
-peu pour moi, cette carte, puisque c’est moi qui
-vais écouter les conférences !</p>
-
-<p>Maman, ne sachant pas que j’avais trouvé un
-pauvre appelé Michel, a cru à une fantaisie, et,
-avec sa permission officielle, j’ai pris la carte.</p>
-
-<p>Maintenant elle est à moi !… dans la boîte des
-souvenirs de cotillon.</p>
-
-<p>Louis ?… Antoine ?… ou Michel ?… J’aimerais
-mieux Michel !</p>
-
-
-<p class="date">10 janvier.</p>
-
-<p>Il n’est pas froid ! Il n’est pas dédaigneux ! Il n’est
-pas intimidant ! Je suis contente ! oh ! mais contente !…
-Comme tout s’arrange bien en ce monde
-sans que nous nous en mêlions !</p>
-
-<p>Ce matin, à déjeuner, maman me dit de m’habiller
-pour trois heures, parce que nous irons faire des
-visites.</p>
-
-<p>Dans le fond du cœur, je me mets à les maudire,
-car les visites de jour de l’an !… oh !… Je le regrette
-bien maintenant ; mais je ne pouvais pas deviner ce
-qui allait se passer.</p>
-
-<p>Nous arrivons chez Mme de Simiane où il y avait,
-comme à l’ordinaire, beaucoup de monde.</p>
-
-<p>Mme de Simiane est une des plus anciennes amies
-de maman ; elle est très bonne et fort intelligente ;
-elle connaît toutes les célébrités de Paris : artistes,
-écrivains, couturières, pâtissiers, prédicateurs,
-hommes politiques, etc. ; et elle laisse volontiers
-voir qu’elle les connaît…, surtout les célébrités que
-l’on reçoit.</p>
-
-<p>Elle possède un fils dont elle est très fière, un
-grand garçon gauche qui a toujours des prix au
-concours général ; deux petites filles, jolies et fines
-comme des vignettes anglaises, et un mari très bon,
-mais dont le caractère varie avec le cours de la
-Bourse, « car il est un des rois de la finance », dirait
-la baronne de Charmoy.</p>
-
-<p>J’aime beaucoup Mme de Simiane… Et encore
-plus depuis cette après-midi… bien qu’en réalité
-elle n’ait été presque pour rien dans mon plaisir.</p>
-
-<p>On nous annonce donc dans le salon. Il se fait
-un mouvement, tous les hommes se lèvent, les
-dames saluent, car maman est une manière de
-grand personnage… Moi, je représentais le mari de
-la reine !</p>
-
-<p>Mme de Simiane m’embrasse.</p>
-
-<p>J’entrevois un monsieur qui m’avance un fauteuil ;
-je lève le nez pour le remercier, et je reconnais…
-M. Chambert, M. Michel Chambert !</p>
-
-<p>Je sens que je deviens rouge comme une fraise ;
-heureusement le jour tombait, et les lampes n’étaient
-pas encore allumées… Il ne ressemblait plus du
-tout à un sévère professeur ; c’était un homme du
-monde distingué, élégant même ! Et puis, il avait
-l’air bien plus jeune, et ses yeux n’étaient plus ni si
-intimidants, ni si sérieux !</p>
-
-<p>Mme de Simiane le présente à maman, qui est
-très aimable et lui dit combien elle regrette de
-n’avoir pu encore aller écouter ses conférences, etc.</p>
-
-<p>Moi, j’étais dans le vague ; il me semblait rêver,
-et ce nom de Michel me bourdonnait aux oreilles…
-J’avais beau me gronder, me répéter que j’étais
-absurde, que c’était bien le moment de me montrer
-personne d’esprit pour relever les jeunes filles dans
-son estime ; rien, je ne trouvais rien ! Il ne me venait
-à la pensée que des phrases sottes !…</p>
-
-<p>D’un mouvement machinal, je regarde en face de
-moi, comme si j’allais y rencontrer l’inspiration, et
-je m’aperçois dans la glace à côté de lui…</p>
-
-<p>Eh bien ! vraiment, avec mon costume vieux
-rouge, mon grand chapeau Gainsborough, je n’avais
-plus l’air d’une petite fille ! J’étais même très…
-agréable !</p>
-
-<p>Quand je vois cela, le courage me vient un peu ;
-et comme maman disait à M. Chambert qu’il m’avait
-réconciliée avec les cours, une belle phrase me traverse
-l’esprit. J’allais la placer. Par malheur, il se
-tourne de mon côté ; je rencontre ses yeux… voilà
-ma belle phrase envolée ! et, sans réfléchir, je
-m’écrie :</p>
-
-<p>— Oh ! c’est vrai, monsieur. J’aime infiniment
-vos conférences parce qu’elles me rendent plus
-intelligente !</p>
-
-<p>Ce que je venais de dire n’était pourtant pas
-extraordinaire, tout le monde se met à rire ; lui
-aussi. Mais il ne paraissait pas se moquer de moi,
-et il me répond avec ce sourire qui lui donne l’air
-très jeune, sourire dont il ne nous gratifie jamais ;
-au cours :</p>
-
-<p>— Je serais fier de mériter un semblable compliment ;
-mais je n’ai vraiment pas le droit de l’accepter !
-Tout au plus, puis-je vous apprendre,
-mademoiselle, à mieux jouir de votre intelligence.</p>
-
-<p>J’ai secoué la tête, mais sans répondre, parce
-que j’avais peur de dire encore quelque chose de
-drôle.</p>
-
-<p>La conversation est redevenue générale. On a
-félicité M. Chambert de son dernier roman, qui
-n’est pas pour les jeunes filles, mais qui a l’air
-fort au goût des parents ; car ils en parlaient avec
-une chaleur !… de ses « portraits de femmes » dans
-la <i>Revue parisienne</i>, qui sont, paraît-il, si bien
-dessinés et si ressemblants, que toutes les dames,
-ont à la fois grande envie et grand’peur d’être
-croquées.</p>
-
-<p>Un monsieur bavard et curieux lui ayant demandé
-s’il comptait les faire suivre d’études sur les jeunes,
-filles, j’ai été prise de la crainte que nous ne lui
-servions de modèles au cours. Et, comme tout le
-monde causait, je lui ai dit, à lui seul, un peu
-bas, pour ne pas encore provoquer de rires :</p>
-
-<p>— Je vous en prie, monsieur, ne nous imprimez,
-pas toutes vives !… Surtout, ne faites pas mon portrait !…
-je ne le veux pas !…</p>
-
-<p>Il m’a regardée gaiement :</p>
-
-<p>— Vous m’en voudriez beaucoup ? même si vous
-n’étiez pas assez ressemblante pour que vos amis
-vous reconnussent ?</p>
-
-<p>Je crois qu’il se moquait un peu de moi sous son
-extrême politesse, et j’ai eu envie de lui dire des
-choses désagréables… Mais je n’ai pas osé :</p>
-
-<p>— Ce serait très mal ! et je serais si fâchée que
-je ne vous pardonnerais jamais, jamais !</p>
-
-<p>Il a souri ; et d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant :</p>
-
-<p>— Eh bien, je vous promets, à mon grand regret,
-je vous assure, de ne jamais vous… peindre.
-Êtes-vous rassurée et avez-vous confiance dans ma
-parole ?</p>
-
-<p>Je l’ai examiné une petite seconde pour voir s’il
-n’était pas trop moqueur ; mais son regard était si
-franc que j’ai été rassurée, et je lui ai répondu que
-je le croyais.</p>
-
-<p>Juste à ce moment, comme je n’étais plus intimidée,
-comme nous commencions à bien causer,
-Mme de Charmoy est arrivée, suivie de ses deux
-filles. M. Chambert s’est levé pour partir… Nous
-sommes encore restées quelques minutes, le temps
-d’échanger des saluts et des compliments ; puis
-nous avons quitté Mme de Simiane.</p>
-
-<p>En voiture, maman m’a dit :</p>
-
-<p>— Il est très bien, M. Chambert.</p>
-
-<p>J’ai répondu d’un air détaché :</p>
-
-<p>— Vous trouvez, maman ?</p>
-
-<p>Quand j’ai vu Jeanne, le soir, je lui ai raconté
-notre rencontre et notre conversation…</p>
-
-<p>J’ai bien peur qu’il ne m’ait jugée sotte !…</p>
-
-<p>Après tout, cela doit m’être égal !</p>
-
-
-<p class="date">18 janvier.</p>
-
-<p>Je vais devenir une femme sérieuse. Je m’y suis
-décidée hier entre huit heures vingt et neuf heures
-moins le quart !…</p>
-
-<p>Maman était montée voir Patrice, qui avait toussé
-deux fois pendant le dîner et pour qui elle craignait
-déjà une fluxion de poitrine. Geneviève, toujours
-raisonnable, fabriquait une de ses éternelles
-capelines pour les pauvres. Papa lisait.</p>
-
-<p>Moi, j’errais dans le salon avec un très vif désir
-de ne rien faire…, du moins tant que maman ne
-serait pas là !</p>
-
-<p>Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier
-numéro de la <i>Revue parisienne</i>, qui venait d’arriver
-et était encore dans son enveloppe.</p>
-
-<p>La <i>Revue parisienne</i> ! les fameux portraits de
-M. Chambert !… tout se tenait.</p>
-
-<p>Je demande à papa :</p>
-
-<p>— Voulez-vous que j’ouvre la <i>Revue parisienne</i> ?
-Papa est distrait ; le compte rendu de la Chambre
-l’absorbe.</p>
-
-<p>— Si tu veux, mon enfant.</p>
-
-<p>Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier,
-et je commence à couper bien lentement
-pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur
-chaque feuillet — je ne lisais pas !… Non ! je regardais
-seulement ! — et j’aperçois : « Portraits de
-femmes : La Femme de devoir. »</p>
-
-<p>J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il
-avait écrit et comment il écrivait…</p>
-
-<p>« La Femme de devoir ! » ce ne pouvait être que
-convenable ! Pourtant, je n’osais pas… Je trouve si
-honteux de lire quelque chose en se cachant, malgré
-les belles théories des de Charmoy qui assurent
-que cela se fait très bien, et que toutes les jeunes
-filles en sont là !</p>
-
-<p>Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à
-papa :</p>
-
-<p>— Puis-je lire la « Femme de devoir » ?</p>
-
-<p>Papa était toujours dans la politique ; il entend
-d’une manière vague et il me répond :</p>
-
-<p>— « La Femme de devoir ?… » Certainement.
-Mgr Dupanloup a dû écrire de belles pages sur ce
-sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.</p>
-
-<p>Papa n’était pas du tout à la question ! Mais,
-tant pis ; c’était par trop tentant !</p>
-
-<p>Je me dis :</p>
-
-<p>— Si maman arrive, je lui raconterai tout.</p>
-
-<p>Et je me plonge dans l’article en me répétant,
-pour tranquilliser ma conscience, que je le parcourrai
-seulement, et que, s’il n’est pas convenable,
-je m’arrêterai…</p>
-
-<p>Eh bien, j’ai tout lu ! Mieux que convenable, il
-était si beau, que plus j’avançais, plus je me faisais
-l’effet d’un petit monstre — moi qui trouve la vie
-si facile et si charmante ! — comparée à cette
-femme que M. Chambert montrait simple, tendre,
-courageuse, toujours souriante dans une existence
-qui me ferait sécher d’ennui !</p>
-
-<p>Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités,
-des sacrifices, des dévouements en perspective ; je
-ne sais quoi enfin ! pour être aimée et estimée
-comme elle…</p>
-
-<p>Je sais bien que l’on m’aime ! mais ainsi qu’une
-bonne petite créature amusante, incapable d’être
-prise au sérieux !… Et M. Chambert, lui-même,
-j’en suis sûre, me juge de la sorte.</p>
-
-<p>C’est juste, mais c’est humiliant ! Et je ne veux
-pas rester une enfant toute ma vie comme Alfred
-de Musset, dont il était question dans notre dernière
-conférence ! Et je veux devenir, moi aussi,
-une femme sérieuse !</p>
-
-<p>Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une
-respectable mère de famille, mon mari et moi,
-nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera notre
-ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai ; il
-fera très beau, le ciel sera tout étoilé ; et l’air
-chargé d’odeurs de violettes.</p>
-
-<p>Et quand nous serons paisibles à causer sur le
-balcon — on cause si bien quand la nuit est venue ! — je
-lui dirai :</p>
-
-<p>— Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse
-aujourd’hui, et je vous en remercie de toute
-mon âme, car c’est à vous que je dois mon bonheur.
-Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante,
-et je serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si
-vous ne m’aviez fait, sans le savoir, le plus beau
-sermon que j’aie jamais entendu… Et de ces pages
-lues en contrebande, — car papa les croyait de
-Mgr Dupanloup, — je vous serai éternellement reconnaissante !…</p>
-
-<p>J’étais si bien emportée par mon enthousiasme,
-que j’ai lâché la <i>Revue parisienne</i> laquelle est tombée
-par terre avec un déchirement de papier qui
-m’a réveillée net… Je n’ai plus vu ni le balcon, ni
-le ciel étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu ;
-mais bien papa qui lisait toujours et Geneviève
-qui me regardait étonnée.</p>
-
-<p>Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse ;
-seulement je ne savais trop par quel bout m’y
-prendre !…</p>
-
-<p>J’ai commencé par relever la <i>Revue parisienne</i> ;
-je l’ai posée sur la table, bien pliée, comme l’aurait
-fait maman. Et puis, j’ai demandé à Geneviève,
-qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier
-une de ses insipides capelines ; et quand maman
-est descendue, elle nous a trouvées travaillant
-toutes les deux ; moi, n’ayant pas encore cassé ma
-laine.</p>
-
-<p>Elle m’a dit stupéfaite :</p>
-
-<p>— Comment, tu travailles ?</p>
-
-<p>— Oh ! oui, maman. Je veux devenir une femme
-sérieuse !</p>
-
-<p>Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur,
-que sa gaieté m’a gagnée. Papa est sorti de ses
-journaux et a demandé ce qu’il y avait. Maman lui
-a expliqué la chose.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup ! a-t-il
-dit.</p>
-
-<p>Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas
-cru devoir trop l’éclairer sur les causes de ma conversion…
-Elle me verra à l’œuvre !</p>
-
-
-<p class="date">4 février.</p>
-
-<p>L’<i>Épatant</i> a ouvert ses portes.</p>
-
-<p>Comme toute femme qui se respecte doit assister
-à « sa première », maman y est allée, moi aussi.
-Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux ; ce
-n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions.
-Et pourtant, il y a de bonnes gens consciencieux
-qui y viennent avec cette intention ; ils se
-pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres,
-afin d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des
-dames de tous genres, des fleurs, des militaires,
-des bêtes, etc. Ils ne sont pas « dans le mouvement »,
-ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient
-qu’à l’ouverture de l’<i>Épatant</i>, on ne va pas voir,
-mais se faire voir.</p>
-
-<p>Nous avons fait pour la forme le tour de la salle,
-recrutant à chaque pas des personnes de connaissance.
-Puis nous avons été tous nous asseoir à
-l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours
-le même : des petites femmes très gentilles,
-les yeux brillants sous une imperceptible voilette,
-les cheveux, en général, d’un blond… chaud qui
-contraste bien avec le velours sombre des chapeaux.</p>
-
-<p>Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière,
-de façon à dégager les épaules, escortées par
-de vieux diplomates à barbe grise, corrects et souriants,
-par de petits jeunes gens roides — genre anglais — et
-d’autres très gesticulants — genre français.</p>
-
-<p>Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle
-regardent, comme les dieux de l’Olympe, tous ces
-simples mortels et mortelles qui tournent sur eux-mêmes
-dans un vague parfum de poudre de riz, au
-milieu du murmure des conversations où il est, quelquefois,
-question de peinture et plus souvent d’autres
-choses. Pourtant, de temps à autre, on entend :</p>
-
-<p>— Oh ! regardez donc, ma chère, ce Flameng
-est adorable !</p>
-
-<p>Ou bien :</p>
-
-<p>— Et ce Besnard ! Il est inouï ! Quelle richesse de
-couleur !</p>
-
-<p>Et d’autres exclamations du même genre.</p>
-
-<p>Pendant que nous étions bien installées à regarder
-les arrivants, nous avons envoyé nos cavaliers faire
-une reconnaissance dans la salle afin que nous puissions,
-nous aussi, parler du Flameng « adorable »
-et du Besnard « inouï ».</p>
-
-<p>Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement,
-était venue pour toute autre chose que
-pour la peinture… Il s’agissait, bien sûr, d’une présentation ;
-car il y avait là — l’air solennel et pénétré — le
-père, la mère, la grand’mère, la petite
-sœur et la jeune personne en question ; tous en toilette,
-mais des toilettes du Marais. La jeune fille
-avait une plume blanche à son chapeau, comme
-Henri IV, et des gants marron… Oui ! elle avait des
-gants marron, marron foncé !… pour une présentation !</p>
-
-<p>Ils se sont levés d’un commun accord en voyant
-arriver une respectable dame, suivie d’un gros
-monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un
-jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première
-communion.</p>
-
-<p>La jeune fille au panache blanc était devenue
-toute rose, elle adressait des saluts au père, à la
-mère, au fils… Après force cérémonies, ils se sont
-tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si
-intimidés qu’ils me faisaient pitié. Heureusement,
-elle a laissé tomber son manchon, il s’est précipité
-pour le ramasser, elle aussi : ce mouvement sympathique
-a rompu la glace…</p>
-
-<p>Je n’ai pas pu continuer mes observations parce
-que nos éclaireurs revenaient avec des renseignements ;
-ils nous ont assuré que le succès du Salon
-était pour le portrait de Mme H… par Carolus
-Duran. Aussi, dès que Jeanne est arrivée, je lui ai
-dit de confiance :</p>
-
-<p>— Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus
-Duran. Il est splendide !</p>
-
-<p>Jeanne m’a demandé, en me regardant :</p>
-
-<p>— Tu l’as vu ? de tes yeux vu ?</p>
-
-<p>Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.</p>
-
-<p>— Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont
-admiré pour moi…</p>
-
-<p>Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car
-elle était fière d’avoir deviné si juste.</p>
-
-<p>A ce moment, comme je recommençais l’inspection
-des nouveaux venus, je vois entrer qui…?
-M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes
-femmes. L’une d’elles était sa belle-sœur ; je la
-reconnais tout de suite, d’après le portrait que j’ai
-vu chez Mme de Charmoy ; et tout de suite, aussi,
-je me rappelle que je veux devenir une femme
-sérieuse. Jeanne n’avait rien remarqué. Je lui dis :</p>
-
-<p>— Demande à ton frère de nous accompagner au
-Carolus Duran.</p>
-
-<p>(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son
-droit au temps jadis et aujourd’hui conduit très bien
-les cotillons ; il ne plaide jamais, mais il joue très
-bien la comédie.)</p>
-
-<p>Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève
-immédiatement, et, chose rare, les mamans ne font
-pas trop de « mais », sur notre promesse de revenir
-vite.</p>
-
-<p>Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert
-m’aurait vue !…</p>
-
-<p>Je regarde de quel côté il se dirige ; et, sans que
-ni Jeanne ni M. Landry s’en doutent, j’opère une si
-savante manœuvre, que nous arrivons à un tournant
-juste en face de lui…</p>
-
-<p>Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi ;
-il nous fait un grand salut très respectueux en me
-regardant, <i>moi</i>, plus qu’elle, — et pourtant Jeanne
-est très jolie ; — et nous passons…, quand j’aurais
-trouvé si agréable de m’arrêter !</p>
-
-<p>J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert,
-demandant qui nous étions. J’aurais bien voulu
-entendre sa réponse… et bien voulu aussi être
-cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il
-causait.</p>
-
-<p>Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré,
-et je l’ai été encore davantage quand M. Landry,
-qui connaît tout le monde, a dit :</p>
-
-<p>— C’est un charmant garçon que Chambert !…
-Si intelligent, et pas du tout poseur !… Il est rudement
-lancé maintenant, il ira loin !…</p>
-
-<p>Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si
-agréable. Et j’étais mille fois plus joyeuse d’entendre
-ainsi parler de M. Chambert que de recevoir
-un compliment pour moi… Et pourtant j’aime bien
-les compliments quand ils ont l’air d’être sincères !…</p>
-
-<p>Comme j’étais tout à fait redevenue une femme
-sérieuse, j’ai demandé à Jeanne si nous ne pouvions
-pas regarder un peu les tableaux par nous-mêmes.
-Elle a dit « oui » très volontiers ; d’autant plus que
-se promener sans nos mères, escortées seulement
-par son frère, l’amusait beaucoup aussi.</p>
-
-<p>Par malheur, nous avons fait notre revue avec un
-peu trop de conscience, si bien que notre tour s’est
-prolongé, et, en revenant, nous avons été grondées.</p>
-
-<p>Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a
-pas voulu comprendre que nous avions examiné
-toutes les toiles par raison, non pour notre plaisir.</p>
-
-
-<p class="date">12 février.</p>
-
-<p>Jamais, non, jamais je ne deviendrai une femme
-sérieuse ! Quand je pense à ce qui s’est passé aujourd’hui
-au cours, j’ai envie d’aller me jeter dans un
-couvent… sombre et humide !…</p>
-
-<p>Mais M. Chambert est bien de moitié dans ma
-sottise.</p>
-
-<p>Au lieu de nous faire, comme à l’ordinaire, une
-conférence, n’imagine-t-il pas de nous demander
-d’analyser devant lui, séance tenante, des morceaux
-de poésie qu’il venait de nous lire ! C’était de
-Coppée, plusieurs scènes du <i>Passant</i> et une autre
-fort dramatique de <i>Severo Torelli</i>.</p>
-
-<p>Je baisse la tête sur mon cahier de notes, faisant
-semblant d’être très absorbée, tant je craignais qu’il
-ne m’interrogeât. Mais il s’adresse à Charlotte
-Verly.</p>
-
-<p>Pauvre Charlotte ! C’était terrible de répondre
-ainsi devant plus de cinquante personnes.</p>
-
-<p>Aussi elle ne répondait rien. Lui essayait de la
-secourir.</p>
-
-<p>— Voyons, mademoiselle, vous pensez certainement
-quelque chose des deux pièces de vers que
-vous venez d’entendre ?</p>
-
-<p>Elle (très bas et très rouge) :</p>
-
-<p>— Oh ! oui, monsieur !</p>
-
-<p>— Eh bien ! mademoiselle, faites-nous part de
-vos impressions… Trouvez-vous qu’elles se ressemblent ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, monsieur !</p>
-
-<p>— Quelle différence voyez-vous entre elles ?…
-Prenons d’abord <i>Severo Torelli</i>, si vous voulez bien.</p>
-
-<p>— C’est très beau, monsieur.</p>
-
-<p>— En effet, c’est très beau… Mais il y a bien des
-choses qui sont belles, des statues, des étoffes, des
-églises, etc. Précisez davantage, je vous prie.</p>
-
-<p>Sa voix devenait un peu impatiente ; il avait
-absolument l’air de penser : « Quelle petite sotte ! »</p>
-
-<p>Elle, qui s’en apercevait, se troublait de plus en
-plus.</p>
-
-<p>— Aimez-vous mieux, mademoiselle, me parler
-du <i>Passant</i> ?… Voyons, ne vous imaginez pas que
-je vous demande une chose bien difficile… Dites
-tout simplement ce que vous pensez.</p>
-
-<p>Je crois qu’elle ne pensait plus rien du tout…
-sinon que M. Chambert était insupportable…</p>
-
-<p>J’avais bien le même avis ; je craignais toujours qu’il
-ne songeât à moi…</p>
-
-<p>— Le <i>Passant</i>… c’est très joli !…</p>
-
-<p>— <i>Severo Torelli</i> très beau !… Le <i>Passant</i> très
-joli ! J’aurais aimé une appréciation moins vague…
-Si l’une de ces demoiselles voulait bien vous
-aider ?… Mlle de Marsay ?</p>
-
-<p>C’était trop fort ! Mon cœur se met à battre vite
-dans ma poitrine, et, sans réfléchir, je m’écrie :</p>
-
-<p>— Oh ! monsieur, ce n’est pas la peine de rien
-me demander. Si vous m’interrogez avec cet air
-agacé, je ne pourrai jamais vous répondre !</p>
-
-<p>Ma phrase n’était pas achevée que j’avais la conscience
-d’avoir dit une énormité ! Et j’aurais voulu
-me voir à Pampelune, à Chandernagor, n’importe
-où !… pourvu que ce ne fût pas dans cette salle de
-cours, au milieu de ces cinquante personnes !…
-sous son regard à lui !</p>
-
-<p>Il y eut d’abord un moment de stupeur ; puis,
-comme une traînée électrique, un rire fou courut
-dans toute la salle.</p>
-
-<p>Je me hasardai à le regarder… lui ; il riait aussi,
-et si franchement que cela me mit un peu de baume
-dans l’âme… Son visage avait cette expression
-jeune et gaie que je lui avais vue chez Mme de
-Simiane. Il reprit son sérieux le premier et il dit à
-Charlotte :</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon, mademoiselle, de
-vous avoir ainsi tourmentée… C’est moi qui ferai
-cette analyse que je vous demandais, en effet, d’une
-façon bien impromptue !</p>
-
-<p>Il paraît qu’il l’a admirablement faite ; mais je
-n’en ai rien entendu, bien que j’aie écrit des pages
-de notes pour cacher ma confusion.</p>
-
-<p>Quelle idée il devait avoir de moi !… Et maman,
-qu’allait-elle dire ?… Et cette histoire qui ne pouvait
-manquer de courir tout notre cercle !… Mon
-Dieu ! mon Dieu !</p>
-
-<p>Si encore il m’avait été possible de m’excuser !…
-Mais non ! Je devais rester indifférente, tranquille
-à ma place.</p>
-
-<p>A la sortie du cours, Charlotte s’est jetée à mon
-cou :</p>
-
-<p>— Que vous avez été gentille de venir à mon
-aide ! Quelle idée de m’interroger ainsi ! Pour rien
-au monde, je ne lui aurais dit un mot… J’avais
-envie de le battre !</p>
-
-<p>— Je n’ai pas été gentille du tout… C’est pour
-mon compte que j’ai répondu… et j’en suis même
-bien fâchée !</p>
-
-<p>Toutes mes amies se sont écriées que je méritais
-beaucoup d’éloges pour ma bravoure… Mais j’étais
-au contraire bien honteuse d’avoir agi comme un
-bébé, moi une future femme sérieuse ! et quand je
-désire tant qu’il m’estime…</p>
-
-<p>Nous étions sous la grand’porte, miss Emely et
-moi, attendant la voiture qui s’approchait. Il pleuvait.
-Je ne pouvais pas ouvrir mon parapluie ; tout
-allait mal dans ce jour néfaste.</p>
-
-<p>A ce moment, apparaît M. Chambert qui sortait
-aussi. Il était tout près de moi, me saluant. Je ne
-sais quelle idée me vient ; j’abandonne mon parapluie,
-et je lui dis très vite — sinon je me serais
-aperçue que j’oubliais les convenances et je n’aurais
-plus osé :</p>
-
-<p>— Monsieur, j’ai été très peu polie ! Ne m’en
-veuillez pas, je vous en prie ! Si j’avais réfléchi, je
-vous aurais adressé une phrase beaucoup plus convenable.</p>
-
-<p>Il s’est mis à rire gaiement, et a répété :</p>
-
-<p>— Une phrase plus convenable, mais qui aurait
-voulu dire la même chose, n’est-ce pas ?… J’avais
-donc l’air bien impatient ?… non, agacé ? J’en suis
-très fâché, je vous assure.</p>
-
-<p>— Vous étiez détestable, ai-je répondu étourdiment.</p>
-
-<p>Il avait toujours son beau sourire, à la fois brillant
-et sérieux :</p>
-
-<p>— Alors, il me faut vous promettre de ne plus
-vous interroger ?… Chaque fois que nous nous trouverons
-ensemble, il est écrit que vous obtiendrez
-de moi une promesse !…</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi, j’ai été tout à coup si contente
-de voir qu’il se souvenait de notre rencontre
-chez Mme de Simiane.</p>
-
-<p>— Il ne faut jamais nous interroger, c’est trop
-effrayant !… En dehors du cours, c’est différent. Je
-vous analyserai tout ce que vous voudrez…</p>
-
-<p>Miss Emely, ne comprenant rien à cette conversation,
-écoutait, enveloppée dans son caoutchouc.</p>
-
-<p>— Paulette, <i lang="en" xml:lang="en">here is the carriage</i>.</p>
-
-<p>J’ai encore fait une tentative pour ouvrir mon
-parapluie. M. Chambert l’a vu et m’a dit respectueusement :</p>
-
-<p>— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de
-vous abriter jusqu’à votre voiture ?</p>
-
-<p>J’ai un peu incliné la tête en signe de consentement.
-Je n’osais pas parler, j’avais peur qu’il ne
-devinât à ma voix comme j’étais contente…</p>
-
-<p>Malheureusement, le trottoir a été traversé trop
-vite ; il me semblait si amusant de marcher ainsi à
-côté de lui, toute seule ! Miss Emely trottinait près
-de moi.</p>
-
-<p>Comme le coupé partait, je me suis penchée un
-peu ; et il a répondu à mon petit signe de tête par
-un profond salut.</p>
-
-<p>J’ai tout raconté à maman, aussitôt rentrée ; j’aimais
-encore mieux que ce fût par moi qu’elle apprît
-l’histoire…, au moins, je pouvais présenter les
-choses d’une manière favorable à mes intérêts.</p>
-
-<p>J’ai dû être bien éloquente ; maman n’a pas
-semblé trop fâchée ; elle m’a grondée pour la forme,
-mais elle était plutôt amusée, je le voyais bien.</p>
-
-<p>Elle m’a dit :</p>
-
-<p>— M. Chambert ne voudra plus vous faire de
-cours.</p>
-
-<p>Je n’ai pas peur de cela… Mais quand donc
-serai-je une femme sérieuse ?…</p>
-
-
-<p class="date">21 février.</p>
-
-<p>Nous passons la soirée vendredi prochain chez
-Mme de Charmoy. Ce sera cordialement ennuyeux !
-Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette réunion.</p>
-
-<p>Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne,
-car leur propriété des Varennes se trouve
-voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy
-est un peu… soporifique, son mari est un homme
-très agréable, — je répète l’opinion de papa et de
-maman — et aussi bien physiquement que sa
-femme l’est peu.</p>
-
-<p>Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son
-« <span lang="en" xml:lang="en">home</span> », il n’y est pas souvent.</p>
-
-<p>L’été, quand on demande à la baronne ce que
-devient son mari, elle répond invariablement selon
-l’époque :</p>
-
-<p>— Il visite ses terres… Ou bien : Il chasse…</p>
-
-<p>A Paris, il est au Cercle.</p>
-
-<p>Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement
-en famille et au milieu des invités de
-sa femme ; une manière comme une autre de faire
-maigre !…</p>
-
-<p>Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons
-comme lui. Si seulement les Chambert pouvaient
-venir !</p>
-
-<p>Oh ! c’est que je les connais, les soirées de
-Mme de Charmoy !</p>
-
-<p>Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs
-sont bien tranquilles, trop tranquilles : ils
-jouent au whist.</p>
-
-<p>Parfois, une voix s’élève :</p>
-
-<p>— Vous venez de faire un mauvais coup… Vous
-avez joué carreau… C’est le roi que vous auriez dû
-abattre…</p>
-
-<p>Et puis, ils rentrent dans le silence ; et, de nouveau,
-l’on dirait des automates perfectionnés qui se meuvent
-paisiblement dans la lumière rose des abat-jour.</p>
-
-<p>Les dames sont assises autour de la table, travaillant, — ou
-tenant leur ouvrage, — en général, à de
-grandes tapisseries moyen âge aux couleurs passées,
-ou bien à des nappes d’autel destinées à une
-église de village.</p>
-
-<p>Elles causent, comme elles travaillent, sans
-paraître s’intéresser beaucoup à ce qu’elles font.
-Elles parlent avec la même indifférence paisible et
-souriante : de toilettes, de littérature, d’art, de sermons,
-de politique. Et les propos s’échangent, toujours
-sur la même note endormante, douce comme
-une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire une
-grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant
-à s’indigner un peu.</p>
-
-<p>Tout à coup, une dame demande, avec un sourire
-qui révèle indiscrètement combien cela lui est
-égal, « si l’une de ces demoiselles serait assez aimable
-pour faire un peu de musique »…</p>
-
-<p>Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées,
-vont s’asseoir au piano et jouent, avec conscience,
-une ouverture quelconque.</p>
-
-<p>Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont
-entrepris celle de <i>Poète et Paysan</i>, qui a marché assez
-mal, car Louise, sans que l’on puisse savoir pour
-quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible…</p>
-
-<p>Elle avait bien tort de se troubler ; personne
-n’écoutait… C’est seulement quand le piano s’est
-tu que tous les invités, n’entendant plus de bruit,
-se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau
-demandé.</p>
-
-<p>Ils ont alors dit de confiance : « Très bien !…
-Charmant !! Vraiment, elles font des progrès
-extraordinaires ! Une mesure !… Une sûreté de
-toucher !… » etc.</p>
-
-<p>Mme de Charmoy rayonnait ; son mari avait l’air
-moqueur ; Claire et Louise, qui ne sont pas trop
-sottes, ne savaient que penser…</p>
-
-<p>Un des joueurs s’est écrié tout à coup :</p>
-
-<p>— Il y avait un bien joli passage… <i>la, la la</i>…
-Par malheur, il se trouvait que ces <i>la… la… la</i>
-appartenaient à la <i>Mascotte</i> et non à l’ouverture de
-<i>Poète et Paysan</i>.</p>
-
-<p>Un demi-sourire discret a passé sur quelques
-lèvres ; mais personne ne s’est autrement ému de
-l’enthousiasme de ce connaisseur.</p>
-
-<p>On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée
-et eux aussi ; mais pour un instant !…</p>
-
-<p>Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement
-général revenait à son niveau, la
-conversation reprenait son « train de sénateur ».
-Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement,
-entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun
-cherchait — ou ne cherchait pas — ce qu’il
-pourrait bien dire.</p>
-
-<p>Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont
-des femmes passant pour intelligentes ; qui lisent,
-qui reçoivent, qui suivent des cours avec leurs filles.
-Ah ! pauvres nous !…</p>
-
-<p>Heureusement, vendredi maman sera là ! et elle
-a le génie de la conversation. Avec elle, je ne sais
-comment le miracle se fait, tout le monde a de
-l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et
-c’est une bonne note d’y être reçu !…</p>
-
-<p>Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y
-vient pas… Quoique maman ne me l’ait pas dit, je
-vois bien qu’il lui plaît…</p>
-
-<p>Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de
-Simiane… Et avec nous, il se montre d’une
-réserve !… Quand je serais si heureuse de lui faire
-les honneurs de notre « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » !</p>
-
-<p>S’il pouvait donc être vendredi chez les de
-Charmoy !</p>
-
-
-<p class="date">28 février.</p>
-
-<p>Il y était ! Et maman savait que nous devions l’y
-rencontrer, et elle ne m’en avait pas parlé !…</p>
-
-<p>Aussi, j’ai passé une soirée délicieuse.</p>
-
-<p>Tous les Chambert, excepté l’aide de camp, étaient
-présents, M. Raoul et sa femme, <i>notre</i> M. Chambert
-et le vieux père savant.</p>
-
-<p>C’est un grand vieillard maigre, avec un profil
-découpé comme celui d’une médaille ; des cheveux
-blancs qui découvrent un front large, lumineux ; et
-des yeux tout à la fois vifs et profonds pareils à ceux
-de M. Michel…</p>
-
-<p>Ce bon vieux monsieur a été très aimable pour
-moi. Il avait salué maman et causait avec elle.
-Tandis que j’embrassais Jeanne et Suzanne, que je
-serrais la main de Thérèse, je l’entends dire à papa :</p>
-
-<p>— Je serais très heureux de connaître mademoiselle
-votre fille, car je la connais beaucoup de
-réputation.</p>
-
-<p>Je pense tout de suite que M. Chambert lui a
-raconté la scène du cours et je me sens devenir
-rouge.</p>
-
-<p>Papa s’avance :</p>
-
-<p>— Voici ma fille, commence-t-il.</p>
-
-<p>Mais M. Chambert l’interrompt.</p>
-
-<p>— Du tout, du tout… C’est moi qui désire être
-présenté à mademoiselle.</p>
-
-<p>— Un bien grand honneur pour cette fillette,
-répond papa.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers moi :</p>
-
-<p>— Paule, je te présente M. le docteur Chambert,
-qui, par ses découvertes scientifiques…</p>
-
-<p>M. Chambert ne le laisse pas achever.</p>
-
-<p>— N’ajoutez rien, je vous prie. Mon titre de docteur
-est celui auquel je tiens le plus… Voulez-vous,
-mademoiselle, me donner la main ?</p>
-
-<p>Certes oui, je voulais bien, il avait une si bonne
-figure !</p>
-
-<p>Il tenait ma main et me regardait sans un mot…
-Je commençais à être intimidée ; ses yeux ressemblaient
-tant à ceux de M. Michel !</p>
-
-<p>Enfin il se tourne vers papa et lui dit avec un
-sourire :</p>
-
-<p>— J’envie mon fils… et je comprends qu’il trouve
-beaucoup d’attraits à ses conférences !</p>
-
-<p>Là-dessus, papa demande à M. Michel :</p>
-
-<p>— Cette jeune fille n’est-elle pas une élève bien
-distraite, monsieur ?</p>
-
-<p>Distraite ! Ah ! si j’avais pu l’être ce certain jour…
-Je lance, malgré moi, à M. Chambert un regard suppliant
-pour qu’il ne révèle pas mon aventure à papa.</p>
-
-<p>— Mademoiselle Paule est, au contraire, une auditrice
-très attentive… Ce sont toujours ses yeux qui
-m’avertissent du degré d’intérêt que j’éveille dans
-mon public.</p>
-
-<p>— Alors ils doivent vous dire que l’heure du cours
-passe trop vite !</p>
-
-<p>Il s’est incliné, et je me suis aperçue que je
-venais de lui faire un compliment, en exprimant
-ma pensée toute sincère.</p>
-
-<p>— Charles ! a appelé maman qui causait avec
-Mme Raoul ; n’êtes-vous pas très satisfait des conférences
-de M. l’abbé Dubors sur la « Bible devant
-la Science »…? Je disais à madame que, depuis un
-mois, Paulette s’en était enthousiasmée, et, à ma
-grande surprise, ne voulait plus en manquer une.</p>
-
-<p>Depuis un mois ! c’est-à-dire depuis ma conversion,
-maman ne s’en est pas aperçue !…</p>
-
-<p>Je n’ai rien compris au premier discours sur les
-« origines des Livres sacrés »… C’était trop savant.</p>
-
-<p>Mais comme je voulais absolument devenir une
-femme sérieuse, j’ai persévéré ; et maintenant je
-commence à me reconnaître assez bien dans toute
-cette théologie !</p>
-
-<p>Papa s’était rapproché avec le vieux M. Chambert ;
-et dans le coin des parents, on s’est mis à
-parler sermons, puis microbes, d’une façon si animée,
-que Mme de Charmoy ne devait plus reconnaître
-son salon.</p>
-
-<p>Nous, les jeunes filles et les jeunes gens, nous
-étions installés tous ensemble à l’autre bout de la
-pièce. M. Michel était resté près de moi. Jeanne,
-son frère, Thérèse, Louise de Charmoy, le petit
-de Boynes, — que l’on trouve toujours partout,
-excepté dans son régiment, — se sont lancés dans
-une grande discussion sur les toilettes du bal costumé
-des Denans.</p>
-
-<p>La conversation devenait générale, très animée.
-Comme personne ne faisait attention à moi, j’ai dit
-à M. Chambert :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas bien généreux de votre part d’avoir
-raconté à monsieur votre père ce… ce qui s’est passé
-au cours !… Vous savez que j’en étais très confuse !</p>
-
-<p>Il m’a jeté un regard rapide, comme pour voir si
-je parlais sérieusement.</p>
-
-<p>— M’en voulez-vous vraiment de l’avoir fait ?…
-Alors, je dois chercher une excuse à mon indiscrétion.
-Je croyais avoir été le premier coupable ; et
-comme mon père s’intéresse fort à votre cours, je
-lui avais fait ma confession… Il y a répondu en
-me déclarant qu’il trouvait…</p>
-
-<p>Ici, M. Chambert s’est tout à coup arrêté avec un
-indéfinissable sourire.</p>
-
-<p>— Que j’étais bien mal élevée, n’est-ce pas ? ai-je
-demandé très malheureuse.</p>
-
-<p>— Oh ! comme vous êtes loin de la vérité ! Ma
-phrase est restée inachevée, parce qu’elle prenait
-l’allure d’un compliment si banal, que je n’ai pas
-osé vous l’offrir.</p>
-
-<p>J’ai répondu trop vite comme à l’ordinaire :</p>
-
-<p>— J’accepte toujours les compliments ! seulement,
-souvent je n’y crois pas… Mais j’aimerais
-beaucoup à en recevoir un de M. le docteur Chambert,
-car il ne peut jamais dire que la vérité !… Je
-suis si fière qu’il ait désiré connaître papa !</p>
-
-<p>Le regard brillant de M. Michel est devenu très
-doux.</p>
-
-<p>— Mon père, en venant ici, était fort désireux de
-s’y rencontrer avec M. de Marsay. Mais il souhaitait,
-je crois, tout autant, d’être présenté à Mlle Paule.</p>
-
-<p>Je suis devenue rouge de plaisir. M. de Boynes
-me regardait ; il avait l’air impatienté de me voir
-ainsi causer avec M. Michel, et il a dit à Jeanne,
-qui soutenait avec ardeur la cause d’une coiffure
-Marie Stuart :</p>
-
-<p>— Demandez à Mlle Paule ce qu’elle pense de
-la question.</p>
-
-<p>Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait,
-mais j’ai répondu avec enthousiasme :</p>
-
-<p>— Je trouve que c’est extrêmement joli.</p>
-
-<p>Jeanne, enchantée, a continué la discussion.</p>
-
-<p>M. Chambert et moi, nous avons repris notre
-causerie ; je m’efforçais d’être bien tranquille pour
-que maman ne songeât pas à m’appeler de son côté.</p>
-
-<p>Il me paraissait si étrange et si charmant de pouvoir
-ainsi parler avec lui, mon maître, qui m’intimide
-tant au cours !</p>
-
-<p>M. Chambert avait entendu maman dire que je
-m’intéressais à la « Bible devant la Science » ; et
-cet intérêt avait l’air de lui sembler très extraordinaire.</p>
-
-<p>— Mais je suis beaucoup plus raisonnable que vous
-ne le croyez ! me suis-je écriée bien vite. Et même,
-je lis, en ce moment, un ouvrage très, très sérieux,
-un « <i>Choix des lettres de Mme de Sévigné</i> ».</p>
-
-<p>Un éclair de gaieté malicieuse a passé dans son
-regard ; et il m’a semblé tout à coup le voir au
-cours, rendant compte de nos humbles résumés
-littéraires, qu’il dissèque impitoyablement avec une
-parfaite politesse.</p>
-
-<p>— Pauvre Mme de Sévigné ! De quel ton vous
-parlez d’elle !… Il semble que vous l’ayez trouvée
-très, très ennuyeuse !</p>
-
-<p>Il avait si finement imité mon accent, que je n’ai
-pu m’empêcher de rire.</p>
-
-<p>— Que vous êtes moqueur ! lui ai-je dit, moitié
-fâchée, moitié amusée. Assistez une fois à l’une des
-conférences de l’abbé Dubors, et vous verrez si j’ai
-peur des sujets graves !… Tous nos amis y viennent.
-Nous nous retrouvons après la messe ; c’est
-très agréable !… J’aime presque autant ces sermons-là
-que vos cours… pas tout à fait, pourtant !
-ai-je rectifié. Je sentais bien qu’à mes yeux les
-deux conférences n’avaient pas absolument le même
-intérêt.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi, au premier moment, il n’a
-pas paru flatté du rapprochement. Mais cette impression
-n’a pas duré ; et comme il me faisait compliment
-de ma sagesse, je lui ai raconté que je la lui
-devais et lui ai parlé de la « Femme de devoir ».</p>
-
-<p>Mon récit l’a fait rire ; mais après, il m’a dit,
-presque gravement :</p>
-
-<p>— Vous ne devez pas lire ainsi les articles de la
-<i>Revue parisienne</i> ; ils ne sont pas écrits pour vous !</p>
-
-<p>C’était mon tour d’être un peu effarouchée ;
-pourtant, la première seconde d’étonnement passée,
-j’ai trouvé bon de sentir qu’il s’intéressait à moi ;
-et je lui ai expliqué que je ne lisais jamais rien
-sans la permission de maman. C’était par hasard,
-cette fois-là…</p>
-
-<p>Jeanne, qui avait enfin fait triompher Marie
-Stuart, m’a glissé à l’oreille :</p>
-
-<p>— Laisse-nous-le un peu !</p>
-
-<p>— Quoi donc ?</p>
-
-<p>— M. Chambert ! Tu l’as pris pour toi toute seule
-depuis le commencement de la soirée !</p>
-
-<p>J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en
-ai pas eu le temps. Mme de Charmoy, qui n’avait
-plus son regard endormi, s’est précipitée de mon
-côté, me demandant : « Si je serais assez aimable
-pour dire une de mes délicieuses romances. »</p>
-
-<p>En général j’adore chanter, surtout chez Mme de
-Charmoy, car personne ne fait attention, et c’est
-alors comme si j’étais seule.</p>
-
-<p>Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les
-travailleuses sortaient de leur engourdissement et
-ne travaillaient pas ; les joueurs ne ressemblaient
-presque plus à des automates, et M. de Charmoy
-paraissait aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa
-maison pour aller au Cercle…</p>
-
-<p>Mais chanter devant lui, M. Michel !</p>
-
-<p>Ah ! si j’avais pu, au moins pour un instant, être
-une grande artiste !</p>
-
-<p>Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me
-rappelais rien par cœur, puisque toutes mes amies
-savent que j’ai une mémoire excellente. Aussi je
-me suis résignée ; j’ai accepté le bras de M. de
-Charmoy, et j’ai bravement commencé une mélodie
-suédoise, très originale, mon morceau favori.</p>
-
-<p>Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma
-voix monter claire et vibrante, toute ma frayeur
-s’est envolée.</p>
-
-<p>Je ne regardais pas !… Et pourtant, j’ai vu que
-M. Michel se rapprochait de façon à être tout près
-du piano, à quelques pas de moi… Cela m’était
-égal ! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi
-de la musique avec Suzanne : j’étais fort… passable !
-Je ressemblais à sainte Cécile, une sainte Cécile
-parisienne, du dix-neuvième siècle, comme celles
-que fait Dubufe…</p>
-
-<p>Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour
-lui seul.</p>
-
-<p>Quand j’ai eu fini, tout mon auditoire a applaudi
-avec une chaleur qui a dû faire frissonner les échos
-du salon, habitués au calme.</p>
-
-<p>Maman m’a murmuré :</p>
-
-<p>— Jamais tu n’as mieux chanté !</p>
-
-<p>M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me
-ramener à ma place, m’a dit tout simplement :
-« Merci, mademoiselle. » Mais son « merci » à lui
-m’a semblé bien meilleur que les compliments de
-tous les autres.</p>
-
-<p>Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée.
-Jeanne aura été contente !… Il causait avec les
-personnes respectables de la société ; mais, une ou
-deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait…
-Et au moment du départ, c’est lui qui nous
-a mises en voiture, maman et moi.</p>
-
-
-<p class="date">15 mars.</p>
-
-<p>J’ai mal lu ma messe, ce matin ; mais la faute en
-est pour beaucoup à M. Chambert !</p>
-
-<p>Je me doutais bien qu’il viendrait à l’une des
-conférences de l’abbé Dubors, puisque je le lui
-avais demandé ! Seulement, comme je ne l’ai
-aperçu qu’à la fin de la messe, pendant tout le
-commencement, j’ai été très fâchée de ne pas le
-voir.</p>
-
-<p>J’avais, cependant, bien surveillé l’entrée, qui
-était fort curieuse à regarder.</p>
-
-<p>Ces conférences sont pour les messieurs ; mais
-les dames y vont beaucoup…, pour être à même de
-juger si les messieurs en profitent !</p>
-
-<p>Il y avait les habitués de l’église, souvent un
-peu… mûrs, avec des calottes de velours et de gros
-livres sous le bras, qui allaient tout droit à leurs
-chaises. Et puis les indifférents amenés par leur
-femme ou par leur mère, mêlés aux croyants,
-ceux-là très sérieux. Et puis les curieux, qui venaient
-là… pour voir !… Les mondains renseignés — comme
-l’avoue Georges Landry — sur les jolies
-femmes que l’on peut rencontrer à cette messe…
-Les parvenus, auxquels on a dit qu’en temps de
-République, il est bien porté de montrer des opinions
-religieuses…</p>
-
-<p>Et tous se pressaient pour entrer dans la nef, s’écartant,
-je l’ai bien remarqué, quand une jeune
-femme élégante ou une très vieille dame voulait
-passer ; — les « purs » offrant même leur chaise… — et
-restant impassibles quand la dame était laide
-ou sur le retour…</p>
-
-<p>Tous pareils, les hommes ! Je suis très contente
-d’être jolie ; c’est beaucoup plus commode !</p>
-
-<p>Mais dans toute cette abondance de messieurs,
-je ne voyais pas M. Michel. Aussi, je n’ai rien compris
-au sermon !</p>
-
-<p>Comme la messe avançait, et que j’étais de plus
-en plus désappointée, je tourne un peu la tête, et
-je l’aperçois… enfin ! à demi caché par le pilier.
-Je me penche bien vite sur mon livre ; j’étais
-certaine qu’il m’avait vue ! J’ai tâché alors de lire
-attentivement ma messe… Mais je ne pouvais pas !
-J’étais trop contente de le savoir dans mon église,
-à quelques pas de moi !… Et je songeais toujours
-à ce pauvre du premier janvier, qui s’appelait
-« Michel » comme lui…</p>
-
-<p>Je regardais le chœur tout illuminé. J’écoutais
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> chanté par une voix d’enfant fraîche,
-cristalline. Je pensais que, dans cette même église,
-je me marierais peut-être bientôt… Et, tout à coup,
-il m’a semblé que si, ce jour-là, je me voyais, toute
-blanche sous mon voile, agenouillée auprès de lui,
-M. Michel, je n’aurais plus rien à désirer en ce
-monde…</p>
-
-<p>Oh ! être aimée par lui !…</p>
-
-<p>Mais l’orgue et la voix se sont tus, et mon rêve a
-disparu… Il était trop beau !…</p>
-
-<p>Je craignais que nous ne le rencontrions pas,
-tant il y avait de monde à la sortie !</p>
-
-<p>Alors, sans rien dire à papa, je me suis glissée
-dans la foule. Il a été obligé de se dépêcher pour
-me rejoindre. Puis, quand j’ai été bien sûre de ne
-pas manquer M. Michel, j’ai regardé d’un autre
-côté, et je me suis retournée seulement lorsque
-papa, qui n’y avait vu que du feu, m’a appelée :</p>
-
-<p>— Paulette ! M. Chambert.</p>
-
-<p>Je lui ai tendu la main à l’anglaise, comme papa…
-C’était la première fois… Et je lui ai demandé :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas, monsieur, que je ne vous ai pas
-trompé ?… Ces sermons ne sont-ils pas si intéressants
-qu’ils n’ont plus l’air d’être des sermons ?…</p>
-
-<p>— Paulette ! quelle manière de parler ! s’est
-écrié papa.</p>
-
-<p>J’ai vite corrigé ma phrase.</p>
-
-<p>— Cet abbé n’est-il pas un orateur très distingué ?</p>
-
-<p>— Très distingué, en effet, m’a répondu M. Chambert
-avec ce sourire jeune qui éclaire tout son
-visage.</p>
-
-<p>Papa et lui ont descendu les marches en causant.
-Je marchais, très sage à côté d’eux ; mon rêve me
-revenait à la pensée !</p>
-
-<p>Mais les Landry, les de Vignolles, les de Charmoy,
-etc., nous ont rejoints, et il m’a bien fallu revenir
-dans la sévère réalité.</p>
-
-<p>M. de Boynes, qui, avec tout un groupe de messieurs,
-lorgnait la sortie de la messe, a eu un mouvement
-de contrariété que j’ai saisi au passage,
-quand il a aperçu M. Chambert auprès de nous.</p>
-
-<p>Mon fidèle chevalier devient insupportable ; je
-suis bien libre d’aimer à causer avec M. Chambert !…</p>
-
-<p>Jeanne et Georges Landry m’ont arrêtée pour
-savoir à quelle heure nous nous retrouverions aux
-courses.</p>
-
-<p>Là-dessus, papa a demandé à M. Chambert s’il
-n’y allait pas aussi.</p>
-
-<p>J’écoutais de tout mon cœur, en faisant semblant
-de m’intéresser à la description d’une robe neuve
-de Jeanne. Il a répondu qu’il avait promis d’accompagner
-son frère et sa belle-sœur à Lamoureux.</p>
-
-<p>Cette raison m’a eu tout l’air d’un prétexte ! car,
-enfin, M. Raoul n’a pas besoin qu’on l’« accompagne »,
-et Mme Raoul, étant pourvue de son mari,
-pouvait bien nous laisser son beau-frère !…</p>
-
-
-<p class="date">22 mars.</p>
-
-<p>Nous sommes en plein carême en ce moment !
-Aussi, les bals se succèdent… et mes maladresses
-aussi !</p>
-
-<p>C’est désolant ! mais j’en fais beaucoup plus depuis
-que je suis résolue à devenir une femme sérieuse.</p>
-
-<p>Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au
-bal, chez Mme de Rally… Ah ! je crois bien qu’elle
-ne voudrait plus m’emmener nulle part !</p>
-
-<p>Une très belle réunion, beaucoup de jolies
-femmes et de messieurs dans les embrasures de
-fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient
-guère leur refuge ; passé l’âge du volontariat, plus
-ils sont jeunes, moins ils dansent : « C’est une règle
-inverse », comme on nous disait au cours ; de sorte
-que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.</p>
-
-<p>Mme de Rally, une grande et forte femme, avec
-des yeux charmants, trop de cheveux sur le front et
-des diamants superbes, allait de droite et de gauche,
-distribuant des sourires, et demandant aux jeunes
-filles, sans écouter la réponse :</p>
-
-<p>— Eh bien ! mesdemoiselles… vous amusez-vous ?</p>
-
-<p>Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient
-pas, — et pour cause, — murmuraient un : « Oui, madame ! »
-souriant.</p>
-
-<p>Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations,
-car nous connaissions tous les danseurs.
-Pourtant, comme je revenais à ma place, après une
-valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche,
-escorté d’un jeune homme, et me dit :</p>
-
-<p>— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de
-vous présenter mon ami, M. Philippe de Rouvres ?</p>
-
-<p>J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le
-regarde. Je vois un visage très brun, avec des yeux
-très ordinaires, des cheveux très ondulés et un sourire
-satisfait… Oh ! très satisfait !!!</p>
-
-<p>Il m’adresse la demande de rigueur :</p>
-
-<p>— Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez
-bien me faire l’honneur de m’accorder une valse ?</p>
-
-<p>J’examine mon carnet.</p>
-
-<p>— La dixième, monsieur, si vous voulez bien.</p>
-
-<p>On en était à la quatrième. Il prend un air presque
-froissé.</p>
-
-<p>— Elle me semblera bien longue à venir. Ne
-pourriez-vous me donner autre chose avant cette
-valse, mademoiselle ?</p>
-
-<p>Je réponds avec un faux air de regret :</p>
-
-<p>— J’ai tout promis, monsieur.</p>
-
-<p>Ce n’était pas rigoureusement vrai ! Mais ce M. de
-Rouvres me déplaisait avec ses cheveux trop ondulés
-et son sourire suffisant.</p>
-
-<p>Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien
-correct :</p>
-
-<p>— Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors,
-la dixième valse !</p>
-
-<p>Ah ! cette dixième valse vint trop vite !… Je
-m’éloigne à son bras, très décidée à ne pas commencer
-de conversation.</p>
-
-<p>Nous nous mettons à danser ; il valsait mal, très
-mal. Au bout de deux tours, j’étais édifiée sur son
-talent ; je l’arrête, et j’attends toute droite comme
-une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque
-chose.</p>
-
-<p>Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien…
-Mais tant pis ! puisqu’il ne savait pas danser, il fallait
-au moins qu’il parlât.</p>
-
-<p>Au bout d’une minute, il se hasarde :</p>
-
-<p>— Vous aimez la valse, mademoiselle ?</p>
-
-<p>J’ai sur le bout des lèvres : « Je l’adore ! mais
-pas avec vous ! »</p>
-
-<p>En femme sérieuse — future ! — je m’arrête à un :</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, accompagné d’un petit sourire.</p>
-
-<p>Il reprend :</p>
-
-<p>— Il y a des jeunes filles qui restent sans danseur,
-parce que certains messieurs préfèrent regarder
-et ne les invitent pas.</p>
-
-<p>Son raisonnement était si logique que je n’avais
-rien à y répondre.</p>
-
-<p>Malgré moi, pourtant, il m’échappe :</p>
-
-<p>— Ils ne sont pas ici pour regarder ! Les jeunes
-filles devraient danser entre elles, sans plus s’inquiéter
-d’eux !</p>
-
-<p>Il me répond avec son sourire satisfait :</p>
-
-<p>— Oh ! ce ne serait plus la même chose !</p>
-
-<p>Sous-entendu : « Ce leur serait beaucoup moins
-agréable !!! »</p>
-
-<p>Il était vraiment par trop agaçant.</p>
-
-<p>Je prends le ton le plus indifférent, et je commence :</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! croyez-vous ?… Moi, ce me serait
-tout à fait égal !…</p>
-
-<p>Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air
-de stupeur avec lequel il me considérait. Il paraissait
-suffoqué.</p>
-
-<p>— Oh ! mademoiselle !… Vous dites des choses !…
-ah ! des choses !… qui sont dures à entendre !…</p>
-
-<p>Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase
-n’était pas très polie !… Mais elle ne me semblait
-pas suffisante pour le mettre dans un tel état, quand
-l’idée me vient qu’il a interprété mon : « Cela m’est
-égal », par :</p>
-
-<p>« Tous ces jeunes gens sont si stupides, que… etc. »</p>
-
-<p>Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres
-continuait du même ton bouleversé et vexé en
-même temps :</p>
-
-<p>— Oh ! ne vous excusez pas, mademoiselle !
-C’était un cri du cœur. Vous n’y pouvez rien !</p>
-
-<p>Il avait raison : je n’y pouvais rien.</p>
-
-<p>Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je
-m’embrouillais. J’en arrivais à parler du plaisir que
-l’on peut éprouver quelquefois à danser avec des
-chaises !…</p>
-
-<p>Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits ; il
-s’est rappelé qu’il devait se montrer homme du
-monde et m’a demandé, d’un ton devenu irréprochable,
-si je voulais valser de nouveau.</p>
-
-<p>Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais
-fatiguée…, de trouver un prétexte. Je me suis laissé
-emporter au milieu du tourbillon.</p>
-
-<p>Nous avons essayé de faire quelques pas, mais
-les danseurs étaient si nombreux qu’il nous a fallu
-arrêter…</p>
-
-<p>Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de
-Rouvres pour lui faire oublier la réponse qui l’avait
-tant froissé. Il ne m’inspirait pas du tout !…</p>
-
-<p>Nous étions près du petit salon où se trouvaient
-préparés les accessoires du cotillon, au milieu desquels
-trônait un superbe cor de chasse.</p>
-
-<p>Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant
-un sujet de conversation, quand je m’aperçois
-tout à coup que les yeux de M. de Rouvres ont suivi
-les miens, et sont arrêtés sur le cor en question
-avec une complaisance des plus marquées.</p>
-
-<p>Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un
-fanatique <i lang="en" xml:lang="en">hunter</i> pour regarder un cor avec tant
-d’affection ! Et sans hésiter, je commence d’un air
-aimable, histoire de trouver une entrée en matière :</p>
-
-<p>— Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant
-le cotillon, entendre sonner un hallali… N’êtes-vous
-pas, monsieur, très amateur de chasse ?</p>
-
-<p>Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à
-l’aventure, car une heure plus tôt, j’ignorais même
-l’existence de M. de Rouvres. Son visage s’éclaircit
-soudain.</p>
-
-<p>— Oh ! extrêmement, mademoiselle. Oh ! extrêmement !
-Chasser est un des plus grands plaisirs de
-ma vie !!!</p>
-
-<p>Je retiens un soupir de soulagement. Comme
-j’étais bien tombée, mon Dieu !…</p>
-
-<p>Je continue souriante :</p>
-
-<p>— Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse
-à courre dans la forêt de Rambouillet ; et, la curée
-mise en dehors, j’ai conservé un charmant souvenir
-de ma journée.</p>
-
-<p>Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de
-plus en plus.</p>
-
-<p>— Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez
-mon enthousiasme. Oui, chasser est un des plus
-grands plaisirs de ma vie !!!</p>
-
-<p>Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit !
-Mais j’étais décidée à être bonne jusqu’au bout, et
-je l’écoute avec attention.</p>
-
-<p>Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté :</p>
-
-<p>— Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne
-ce charme irrésistible que les profanes ne peuvent
-pas comprendre. Ainsi, je me souviens : un jour,
-nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant
-un peu à l’aventure. Nous n’avions guère rencontré
-que des lapins…</p>
-
-<p>Je répète avec intérêt :</p>
-
-<p>— Ah ! des lapins ?</p>
-
-<p>— Oui, des lapins… Oh ! il y en avait beaucoup
-cette année… Beaucoup de faisans, aussi !…</p>
-
-<p>Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend,
-encouragé par mon air attentif :</p>
-
-<p>— Tout à coup, nous entendons un bruissement
-dans les fourrés. Je regarde !… J’aperçois un chevreuil…,
-je tire…, l’animal tombe !… Je l’avais
-atteint à l’épaule… Et mes compagnons en étaient
-encore à se demander ce qui arrivait, a conclu
-M. de Rouvres, plein d’enthousiasme au souvenir
-de son exploit.</p>
-
-<p>La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans
-crainte de voir arriver après le chevreuil la biche,
-le cerf, les faons, toute la famille.</p>
-
-<p>J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux
-sourire :</p>
-
-<p>— Ce sont là, monsieur, de ces coups que les
-bons tireurs rencontrent seuls !</p>
-
-<p>Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois,
-et m’a répondu sur un ton qui n’était plus suffisant :</p>
-
-<p>— Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté
-à la chasse ; mais, en tout cas, je suis un bien
-mauvais valseur !… Jamais, avant ce jour, mademoiselle,
-je ne l’avais ainsi regretté !…</p>
-
-<p>Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune
-homme qui a les cheveux si ondulés. Aussi, nous
-sommes revenus à ma place bien réconciliés.</p>
-
-<p>J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté,
-en me montrant M. de Rouvres qui s’éloignait :</p>
-
-<p>— Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête !…
-Il a déclaré à Georges que tu étais la plus ravissante
-jeune fille qu’il ait jamais vue.</p>
-
-<p>En moi-même, j’ai ajouté : « Et la plus malhonnête,
-sans doute ! » Mais j’ai répondu seulement à Jeanne :</p>
-
-<p>— Il danse bien mal.</p>
-
-<p>— Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté ; il est
-surtout un grand chasseur devant l’Éternel !… (Ah !
-je le savais !…) Mais tu lui apprendras… C’est une
-très belle conquête que tu as faite là !</p>
-
-<p>Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue :</p>
-
-<p>— Marquis de Rouvres ! Vieille noblesse ! Fortune
-princière ! Plus de père ! Une mère parfaite !
-Un des plus fidèles défenseurs du trône et de l’autel !…
-Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau
-« roy » !… Très en faveur auprès du prince de
-Galles !… Personnage à la cour d’Angleterre…</p>
-
-<p>Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore,
-j’étais trop saisie pour l’arrêter…</p>
-
-<p>Il me trouvait « ravissante » ; il était défenseur
-« du trône et de l’autel » ; il était l’ami du futur roi
-d’Angleterre… Et moi, je lui avais laissé croire que
-je le trouvais un « stupide jeune homme » !…</p>
-
-<p>Mon Dieu ! si maman l’apprenait ! Je la cherche
-des yeux, et je l’aperçois qui causait avec une dame
-très distinguée, aux cheveux gris encadrant un
-visage pâle.</p>
-
-<p>— Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.</p>
-
-<p>A ce moment, papa s’approche. Il venait… il
-venait m’avertir que Mme de Rouvres désirait me
-connaître !… Ah ! cela tombait bien !</p>
-
-<p>La présentation s’est accomplie dans toutes les
-règles.</p>
-
-<p>— J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite
-tête blonde, m’a dit aimablement Mme de Rouvres ;
-et j’ai été très fière pour mon fils qu’il ait pu obtenir
-une valse.</p>
-
-<p>Ah ! pauvre dame !… elle ne se doutait guère
-combien j’avais été peu polie avec son fils !</p>
-
-<p>Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché ;
-et, pendant que les mères causaient, il m’a
-demandé respectueusement de lui accorder le cotillon.</p>
-
-<p>Par bonheur, je l’avais déjà promis…</p>
-
-<p>Eh bien, il ne l’a pas dansé ; il s’est assis derrière
-moi ; il m’a offert tout ce qu’il pouvait m’offrir :
-fleurs, décorations…, etc.</p>
-
-<p>Par exemple, il parlait un peu trop du prince de
-Galles !…</p>
-
-<p>Comme nous partions, il a demandé à maman la
-permission « d’aller lui présenter ses hommages ».</p>
-
-<p>Cette demande était à mon adresse ; je l’ai bien
-deviné à la manière dont il m’a dit adieu.</p>
-
-<p>Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de
-prétendant.</p>
-
-<p>Pourquoi me trouve-t-il ravissante ?… Et pourquoi
-maman a-t-elle été si aimable avec lui ?…</p>
-
-
-<p class="date">2 avril.</p>
-
-<p>Fini mon cher, cher cours ! Maman était venue
-pour la dernière conférence.</p>
-
-<p>Il me semblait que l’heure passait plus vite encore
-que toutes les fois… Quand j’aurais tant voulu
-retenir les minutes !</p>
-
-<p>M. Michel nous parlait d’une manière très élevée,
-si j’en jugeais par le regard profond de Suzanne,
-de l’influence morale des écrivains. Mais je ne pouvais
-pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient
-dans mon esprit.</p>
-
-<p>Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré
-le désir d’être autre chose qu’une poupée frivole,
-et révélé d’autres livres intéressants que les romans.
-Il m’avait appris à penser un peu par moi-même,
-donné cette jouissance de savoir comprendre un
-homme vraiment intelligent… Et pour cela, j’aurais
-voulu lui dire : « Merci » devant tout le monde,
-comme il avait parlé devant tout le monde !</p>
-
-<p>Mais les sages convenances étaient là, impitoyables,
-à me répéter que je devais rester indifférente,
-bien que le cœur me battît d’émotion.</p>
-
-<p>Oh ! quels mensonges elles vous font faire !</p>
-
-<p>Quatre heures moins dix !… Quatre heures moins
-cinq !… Quatre heures !… C’était fini.</p>
-
-<p>Il s’est levé, disant quelques mots d’adieu…</p>
-
-<p>Toute l’assistance sortait. J’ai embrassé Mme Divoir,
-que j’aime bien depuis que je l’ai vue si tourmentée,
-cet hiver, de la maladie de sa petite fille.
-J’avais été trop sévère pour elle. Après tout, son
-mari ne méritait pas d’être beaucoup regretté !…</p>
-
-<p>Quand j’ai rejoint maman, elle causait avec <i>lui</i>…
-je veux dire avec M. Michel. Et il racontait qu’il
-allait partir pour le Tyrol, comptant y passer
-quelques mois.</p>
-
-<p>Il ne manquait plus que cela ! Avec M. de
-Rouvres qui est d’une amabilité insupportable et
-que nous rencontrons partout, mon malheur était
-complet !</p>
-
-<p>La conversation a continué quelques instants.</p>
-
-<p>— Paule va être bien privée de ne plus avoir vos
-conférences, monsieur, a dit maman.</p>
-
-<p>Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier :</p>
-
-<p>— Oh ! oui ! je suis si fâchée qu’elles soient finies !</p>
-
-<p>Il m’a comme enveloppée de ce regard clair et
-profond que j’aime tant à sentir sur moi.</p>
-
-<p>— Me croirez-vous si je vous avoue qu’à moi aussi
-les séances du lundi vont bien manquer ?… Mais
-nous continuerons l’année prochaine, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— C’est bien loin, l’année prochaine ! ai-je répondu
-la gorge serrée… Malgré moi, je pensais à
-cet insipide M. de Rouvres.</p>
-
-<p>— En attendant, a repris maman très gracieuse,
-je compte absolument sur votre visite… C’est chose
-convenue… Paulette, d’ailleurs, sera contente de
-vous exprimer encore le plaisir qu’elle avait à vous
-entendre.</p>
-
-<p>Il s’est incliné.</p>
-
-<p>Ma gorge n’était plus serrée, et la perspective de
-M. de Rouvres me devenait tout à fait indifférente.</p>
-
-<p>— Je vous remercie beaucoup, lui ai-je dit, de
-tout le plaisir et de tout le bien que vous m’avez
-fait cet hiver !… Je suis un peu plus sérieuse qu’au
-commencement de la saison… n’est-ce pas, maman ?</p>
-
-<p>Maman a fait une imperceptible petite grimace ;
-par bonheur, M. Michel n’a pas vu son sourire de
-doute.</p>
-
-<p>— Et moi, je vous remercie de toute votre attention,
-m’a-t-il répondu simplement.</p>
-
-<p>Maman lui a tendu la main ; moi aussi !… Et
-nous sommes parties… si vite !</p>
-
-<p>Il viendra enfin !!… Cela m’est égal maintenant
-de dîner jeudi chez la marquise de Rouvres.</p>
-
-
-<p class="date">16 avril.</p>
-
-<p>Il est venu… et je n’y étais pas !</p>
-
-<p>Nous avions une matinée au cours de chant, et
-maman m’y avait envoyée.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! j’aurais été si heureuse de le voir ici !</p>
-
-<p>Pendant le dîner, maman parlait à papa de cette
-visite. Il paraît que M. Michel et M. de Rouvres se
-sont trouvés en même temps à la maison, tous deux
-se connaissant déjà.</p>
-
-<p>M. Chambert est parti le premier. Et alors Philippe
-de Rouvres a fait de lui un éloge enthousiaste ;
-puis il a demandé à maman s’il était vrai que
-M. Michel fût fiancé à la très belle Espagnole,
-Mlle d’Alvaro, qu’il admirait beaucoup l’automne
-dernier, à Biarritz.</p>
-
-<p>Jusque-là, j’avais écouté avec un tel intérêt que
-j’oubliais de dîner. Mais quand maman a répété la
-question de M. de Rouvres, il m’a semblé tout à coup
-que je ne la voyais plus que de très loin, comme à
-travers un voile… et ses paroles m’arrivaient ainsi
-qu’un murmure confus, n’ayant pas de sens…</p>
-
-<p>Le dîner m’a paru interminable.</p>
-
-<p>Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans
-ma chambre ; je me suis réfugiée près de la fenêtre — mon
-asile préféré quand je suis très gaie ou
-très triste — répétant cette malheureuse phrase
-qui me brûlait les lèvres : « N’est-il pas fiancé à
-une très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro ?… »</p>
-
-<p>Le ciel était tout gris, chargé de nuages ; une
-hirondelle volait bas autour du jardin. J’entendais
-le piano de Geneviève qui jouait à papa la <i>Sérénade</i>
-de Schubert, et la petite voix claire de Patrice
-qui montait entrecoupée par des éclats de rire
-parce que maman lui disait un conte.</p>
-
-<p>La pluie s’est mise à tomber, une pluie chaude,
-pressée</p>
-
-<p>Le vent éparpillait les gouttes sur mes cheveux,
-sur mon visage, sur mes mains. J’avais le cœur
-serré à me faire mal, mais je ne voulais pas, je ne
-pouvais pas pleurer : nous passions la soirée chez
-Mme de Lubières.</p>
-
-<p>Pourtant, à mesure que la pluie tombait sur moi,
-on aurait dit qu’elle calmait mon angoisse.</p>
-
-<p>Je me rappelais ses yeux, à lui, quand il me
-disait adieu, là-bas, chez Mme Divoir… S’il eût
-aimé Mlle d’Alvaro, il ne m’aurait pas regardée
-ainsi !…</p>
-
-<p>Et plus j’étais mouillée, plus je réfléchissais,
-plus aussi j’étais certaine qu’on le fiançait à tort
-à cette « très belle Espagnole ».</p>
-
-<p>Et puis s’il en avait été ainsi, il ne serait pas
-parti pour le Tyrol…</p>
-
-<p>Toute cette histoire ne devait être qu’un bavardage
-de cet insupportable M. de Rouvres que je
-déteste parce qu’il est amoureux de moi. — Je le
-vois bien tout en n’ayant pas l’air de remarquer ses
-yeux langoureux. — Quand je serais tellement,
-tellement heureuse d’être rien qu’un peu aimée
-par… <i>lui</i> !</p>
-
-<p>Mais il ne songe guère à me donner cette joie…
-Il est bon pour moi, comme Suzanne l’est pour
-Patrice ; cela ne tire pas à conséquence avec les
-enfants !…</p>
-
-<p>C’est toujours ainsi ; les personnes dont on ne
-se soucie pas — M. de Rouvres, par exemple, — on
-les voit chaque jour… Et celles dont la présence
-est très douce… s’en vont dans le Tyrol…</p>
-
-<p>Pourvu qu’il n’y rencontre pas cette Mlle d’Alvaro !</p>
-
-<p>Pourvu aussi qu’il n’y ait pas trop de jeunes filles
-dans le Tyrol !</p>
-
-
-<p class="date">24 avril.</p>
-
-<p>Jeanne dînait ici.</p>
-
-<p>Elle était arrivée un peu à l’avance afin que nous
-pussions causer.</p>
-
-<p>Nous avions pris place sur mon petit canapé bas,
-près de la cheminée, le canapé des épanchements,
-comme nous l’appelons, à cause des confidences
-que nous y échangeons les lendemains de bal, en
-regardant le feu, quand le jour baisse.</p>
-
-<p>Tout à coup, Jeanne se lève brusquement, va se
-poser devant la glace, fait semblant d’arranger ses
-cheveux et me demande :</p>
-
-<p>— Que diras-tu, Paulette, si je te raconte qu’un
-beau jeune homme, le prince Charmant tout à fait,
-s’occupe beaucoup de toi ?</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi, je m’imagine follement
-qu’elle pense à <i>lui</i>…, à M. Michel. Je détourne la
-tête pour que, dans la glace, elle ne me voie pas
-rougir, et je tâche de répondre d’un air détaché :</p>
-
-<p>— Un beau jeune homme ?</p>
-
-<p>Elle continuait à relever ses petites boucles, un
-peu froissées par son chapeau.</p>
-
-<p>— Tu rougiras d’abord…, tu feras des cérémonies !…
-et puis tu finiras par l’épouser ; et… tu
-seras une charmante marquise de Rouvres !</p>
-
-<p>Je répète désolée :</p>
-
-<p>— Marquise de Rouvres ?… C’est de M. de
-Rouvres que tu parlais ?… Je l’ai en horreur,
-entends-tu ? ton marquis de Rouvres !</p>
-
-<p>— Mon… mon… mon ! il n’est pas à moi, puisque
-je te le laisse !… riposte Jeanne. De qui donc croyais-tu
-que je voulais parler ?</p>
-
-<p>Elle le savait bien, cette maligne Jeanne !…</p>
-
-<p>Comme je ne répondais pas, elle continue avec une
-petite mine innocente qui manquait de conviction :</p>
-
-<p>— Ah ! j’ai encore une nouvelle à t’apprendre.
-Mme de Charmoy a dit hier à maman que M. et
-Mme Raoul Chambert lui avaient promis leur visite,
-cet été, aux Varennes ; et…</p>
-
-<p>Ici Jeanne s’arrête et arrange le ruban de sa
-ceinture ; puis elle reprend :</p>
-
-<p>— Et… M. Chambert, le nôtre, ira les y retrouver.</p>
-
-<p>Lui aux Varennes ! A quelques pas de la Christinière !
-Alors, il viendrait, je le verrais !</p>
-
-<p>C’était trop beau ! Je me lève d’un bond et je
-crie à Jeanne :</p>
-
-<p>— Oh ! Jeanne ! Est-il possible que ce soit vrai ?…</p>
-
-<p>Elle me lance un petit regard de côté et commence
-gravement :</p>
-
-<p>— Je ne croyais pas que tu t’intéressasses (l’imparfait
-y était !) autant à M. Chambert.</p>
-
-<p>Puis elle s’interrompt, éclate de rire et se jette
-à mon cou :</p>
-
-<p>— Ah ! chérie, il y a longtemps que j’ai deviné
-ton secret !</p>
-
-<p>J’étais un peu honteuse de m’être ainsi trahie ;
-mais je ne pouvais pas me fâcher ; je trouvais tellement
-bon de parler de <i>lui</i> !</p>
-
-<p>— Jeanne ! il se soucie de moi comme d’une
-pauvre noisette !</p>
-
-<p>— Peut-être aime-t-il beaucoup les noisettes ; tu
-ne sais rien de ses goûts, m’a répondu Jeanne malicieusement.</p>
-
-<p>— Je t’en prie, Jeanne, sois sérieuse.</p>
-
-<p>— Sérieuse comme lui, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Nous nous sommes mises à rire toutes les deux,
-et nous avons été reprendre nos places sur le canapé
-des épanchements.</p>
-
-<p>— Écoute, Paulette ! Je vais te raconter quelque
-chose. Tu sais que Georges est un connaisseur ?… eh
-bien, pas plus tard qu’hier, il m’a confié : « Chambert
-est tout à fait emballé sur le compte de Mlle de
-Marsay ; il ne prononce presque jamais son nom,
-mais il trouve toujours moyen de savoir tout ce
-qu’elle fait !… » Je suis bonne de te raconter cela ?</p>
-
-<p>Je l’ai embrassée avec effusion.</p>
-
-<p>— Tu es excellente ! Cherche quelque chose encore.</p>
-
-<p>— J’ai peur que tu ne te montes trop la tête, m’a
-glissé Jeanne maternellement.</p>
-
-<p>— Jeanne, ne sois pas méchante !</p>
-
-<p>— Eh bien, il a dit une fois à Mme de Charmoy — c’est
-Claire qui l’a entendu — que tu étais une
-délicieuse enfant !</p>
-
-<p>— Délicieuse ! C’est bien… Mais enfant !… toujours
-enfant !!</p>
-
-<p>— Sois tranquille, Paulette, vous serez très heureux,
-a conclu Jeanne comme dans les contes de
-fées. Je te le donne bien volontiers ; il est trop sérieux,
-et aussi, par instants, un peu trop moqueur.</p>
-
-<p>— Il ne l’est jamais avec moi !</p>
-
-<p>— Je crois bien, il n’oserait pas. Tu lui as si
-bien répondu une fois au cours… Tu l’as secoué !!!…</p>
-
-<p>— Heureusement nous sommes réconciliés, ai-je
-dit avec un soupir de soulagement. Comme il a dû
-me trouver ridicule !</p>
-
-<p>— Paulette, ne sois donc pas si naïve. Tu ne lui
-as jamais paru plus charmante que ce jour-là… Tu
-sais bien, les hommes aiment ce qui les sort de
-l’ordinaire.</p>
-
-<p>Involontairement, j’ai pensé à M. de Rouvres…</p>
-
-<p>— Jeanne, j’ai peur que maman ne veuille me
-faire épouser le marquis de Rouvres…</p>
-
-<p>— C’est probable, m’a-t-elle répondu paisiblement.</p>
-
-<p>— Oh ! comme tu dis cela ! On voit bien que tu
-n’es pas intéressée dans la question !</p>
-
-<p>— Mais, chérie, réfléchis un peu… Il est marquis ;
-il est très riche ; il est joli garçon…</p>
-
-<p>— Oh ! non !</p>
-
-<p>— Il est un peu bête, c’est vrai…</p>
-
-<p>— Oh ! oui ! oh ! oui !! Très bête, même !</p>
-
-<p>— Non, pas plus que la plupart des jeunes gens
-que nous rencontrons dans le monde, a continué
-Jeanne sans se troubler. Tu sais, les intelligences
-supérieures, on ne les trouve pas à la douzaine
-comme les petits pâtés !</p>
-
-<p>— C’est pour cela, Jeanne, que je désirerais tant
-avoir M. Chambert !</p>
-
-<p>— Tu l’auras, ne te tourmente pas… Tu livreras
-une petite bataille pour l’obtenir, parce que dans
-les mariages, vois-tu, c’est comme dans les pralines :
-il y a l’amande et le sucre ! Et les parents
-pensent tout de suite à l’amande, autrement dit, au
-côté sérieux de la question, pendant que nous ne
-songeons qu’à croquer le sucre…</p>
-
-<p>Quelle sagesse a cette Jeanne, presque autant
-que feu le roi Salomon !… Je l’écoutais très satisfaite ;
-elle a repris son petit discours :</p>
-
-<p>— Ton M. Chambert est pourvu d’un vieux
-père très célèbre ; d’un frère en passe de le devenir ;
-d’une fortune qui lui permettra de t’offrir au
-moins, pour le commencement, ton coupé ; il écrit
-des romans qui passionnent nos familles. Alors, tu
-peux être tranquille, M. de Rouvres en sera pour
-ses soupirs… et tu auras ta praline !</p>
-
-<p>La confiance de Jeanne me gagnait. J’ai repris
-bien vite pour oublier M. de Rouvres :</p>
-
-<p>— Ils sont tous si sages, dans cette famille Chambert !
-Jamais ils ne voudront d’une petite folle
-comme moi.</p>
-
-<p>Je disais cela pour que Jeanne me rassurât.</p>
-
-<p>— Eh bien ! ils te rendront sage comme eux. Tu
-as déjà des dispositions, puisque tu veux toujours
-devenir une femme sérieuse. Ils s’y mettront tous,
-et ils feront de toi une vraie perfection.</p>
-
-<p>Moi, transformée en perfection ! Cette perspective
-nous a semblé si problématique et si drôle,
-que nous avons recommencé à rire.</p>
-
-<p>La cloche du dîner sonnait, nous sommes descendues.</p>
-
-<p>Je marchais en plein ciel, et j’avais tout à fait
-oublié Mlle d’Alvaro.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> mai.</p>
-
-<p>Je ne me doutais guère, en partant pour le <i>Vernissage</i>,
-de tout le plaisir qui m’y attendait.</p>
-
-<p>Maman devait venir. Mais, en entendant Patrice
-pousser des cris d’aigle parce que Meta l’empêchait
-de renverser l’encrier par terre, elle s’est tellement
-effrayée qu’elle a attrapé la migraine, et a dû rester
-tranquillement sur sa chaise longue.</p>
-
-<p>Je suis donc allée avec papa, qui, par extraordinaire,
-abandonnait la Chambre. Il fallait vraiment
-que les dernières séances eussent tout à fait épuisé
-son fonds de patience, qui est grand pourtant !…</p>
-
-<p>… Nous avions traversé presque toutes les salles,
-papa examinant les tableaux ; moi, les regardant
-à peu près autant que les visiteurs, qui, pourtant,
-étaient très amusants à voir ! mais je commence à
-oublier moins souvent ma résolution de devenir
-une femme raisonnable.</p>
-
-<p>Nous avions rencontré M. de Rouvres qui avait
-fort envie de nous accompagner. Maman l’y aurait
-autorisé… Papa n’en a même pas eu l’idée, et
-j’ai eu bien soin de ne pas comprendre ses allusions.</p>
-
-<p>Il était quatre heures et demie. Nous commencions
-à être fatigués. Papa, plein d’attentions pour
-moi, — comme pour une dame, — m’offre de
-passer au buffet.</p>
-
-<p>Nous arrivons, un monde fou ! Pas une table !</p>
-
-<p>Papa voulait s’en aller, mais j’avais une soif d’Arabe
-au milieu d’un désert et je m’écrie :</p>
-
-<p>— Qu’importe qu’il n’y ait pas de place ! Demandez
-une glace, papa, je la prendrai debout.</p>
-
-<p>Je ne sais si j’avais parlé un peu haut ; mais, à ce
-moment, deux messieurs qui s’installaient à quelques
-pas de nous se retournent ; l’un était le jeune
-député de la Vendée, ami de papa, M. de Ternau,
-et l’autre, <i>lui</i> ! M. Michel !</p>
-
-<p>Je me demande encore comment j’ai fait pour
-conserver mon apparence correcte et indifférente,
-en le reconnaissant…</p>
-
-<p>Il salue.</p>
-
-<p>Comme je répondais, papa, qui, hors de la politique,
-est toujours distrait, me demande :</p>
-
-<p>— Qui est-ce donc ?</p>
-
-<p>Je lui murmure :</p>
-
-<p>— M. Chambert, de l’Institut ! Vous vous rappelez
-bien…</p>
-
-<p>Il n’est pas du tout de l’Institut ; mais j’avais pris
-la première recommandation qui m’était venue à
-l’esprit :</p>
-
-<p>— Ah ! oui !… fait papa avec conviction.</p>
-
-<p>Il s’approche ; ces deux messieurs aussi. Papa reconnaît
-M. de Ternau. Échange de poignées de
-main, saluts. Moi, je pensais à ce que m’avait dit
-Jeanne…</p>
-
-<p>— N’avez-vous pas de table ? demande M. de Ternau.</p>
-
-<p>Papa répond que « non » ; mais il ajoute que
-« bien certainement nous allons en trouver une ».</p>
-
-<p>Et cela d’un ton si assuré que je regarde autour
-de nous. Pourtant personne ne bouge.</p>
-
-<p>M. de Ternau se tourne vers moi.</p>
-
-<p>— Voulez-vous, mademoiselle, nous faire l’honneur
-d’accepter celle que nous possédons, M. Chambert
-et moi ?</p>
-
-<p>J’étais un peu embarrassée. Je trouvais toute naturelle
-sa manière d’agir, car il est absolument dans
-l’ordre que les messieurs se dérangent pour les
-dames ; mais je ne pouvais pas le lui déclarer…</p>
-
-<p>— Je vous en prie, me dit M. Michel.</p>
-
-<p>J’avais une envie folle de lui crier :</p>
-
-<p>— Mais je ne demande pas mieux !</p>
-
-<p>Heureusement, papa vient à mon secours :</p>
-
-<p>— Paule accepte, à la condition que vous voudrez
-bien partager avec nous cette précieuse table.</p>
-
-<p>J’ai vu à l’expression du visage de M. Michel qu’il
-allait s’excuser. Alors, j’ai continué très vite :</p>
-
-<p>— A mon tour, je vous prie d’accepter.</p>
-
-<p>— Il est impossible de vous dire « non »,
-mademoiselle, m’a répondu M. de Ternau avec un sourire
-qui ressemblait à un compliment.</p>
-
-<p>Nous nous sommes tous assis.</p>
-
-<p>Je me trouvais près de papa ; mais <i>lui</i> aussi était
-près de moi !</p>
-
-<p>Nous avions vraiment un petit air de famille
-ainsi… C’était bon ! Tout me paraissait charmant :
-le buffet, les garçons, les tables, le public ! Et j’ai
-mangé ma glace sans m’apercevoir qu’elle était au
-citron… Et je le déteste à l’ordinaire…</p>
-
-<p>M. Michel ne me parlait presque pas ; il causait
-surtout avec papa et avec M. de Ternau. Mais cela
-m’était bien indifférent, puisqu’il promettait de
-venir au dernier mardi de maman ; qu’il n’était pas
-avec Mlle d’Alvaro et ne partait pas encore pour
-le Tyrol…</p>
-
-<p>Je tâchais aussi de voir si Georges Landry avait
-dit vrai ; si réellement il s’intéressait un peu à
-moi… Mais je ne découvrais pas grand’chose !</p>
-
-<p>Papa s’est levé et m’a demandé si je désirais faire
-un tour dans la sculpture…</p>
-
-<p>Certes oui, je voulais ! puisque M. Michel et
-M. de Ternau allaient nous accompagner.</p>
-
-<p>Au lieu de regarder, papa s’est lancé dans une
-grande conversation politique à propos d’une maladresse
-que vient de faire un ministre. Je ne vois pas
-pourquoi il s’indignait autant ; il y a toujours ainsi
-une certaine somme de sottise qui flotte dans l’air ;
-chacun en prend sa part, les ministres comme les
-autres.</p>
-
-<p>Mais j’ai très volontiers laissé papa à son indignation,
-parce que, pendant ce temps-là, je possédais
-M. Michel pour moi seule.</p>
-
-<p>Nous nous sommes mis à causer tous les deux
-comme chez Mme de Charmoy. Il se montre si
-simple, si jeune avec moi, que j’oublie toujours, pour
-ma grande tranquillité, qu’il est un homme célèbre.</p>
-
-<p>Je voyais bien que l’on me regardait beaucoup,
-car je portais un amour de robe de printemps, gris
-très pâle. Déjà je l’avais remarqué quand je circulais
-avec papa ; et « mon succès », selon l’expression
-traditionnelle, m’avait alors laissée fort indifférente.
-Mais maintenant, à cause de <i>lui</i>, je me sentais
-contente d’être jolie.</p>
-
-<p>Jeanne assure que les hommes — même les meilleurs — aiment
-toujours à être vus avec une femme
-que l’on remarque…, pour le bon motif, bien entendu,
-comme dit Louise de Charmoy.</p>
-
-<p>Nous avions commencé par causer sculpture ;
-mais j’ai été étonnée de m’apercevoir tout à coup
-que je lui parlais de nous, des enfants, de ce que je
-pensais, de mes livres préférés, lui demandant son
-opinion « comme à un vieil ami ».</p>
-
-<p>— C’est cela ! comme à un vieil ami, a-t-il répété,
-répondant à mon exclamation.</p>
-
-<p>Il y avait une ombre sur son visage ; mais il me
-regardait très doucement.</p>
-
-<p>A ce moment, nous avons croisé un groupe de
-dames fort élégantes, des Espagnoles avec des yeux
-superbes.</p>
-
-<p>Aussitôt, le souvenir de Mlle d’Alvaro m’est revenu
-à la pensée. Un petit frisson m’a secouée, et
-presque malgré moi, — soudain, à tout prix, je
-voulais savoir, — je me suis écriée :</p>
-
-<p>— Est-ce que vous connaissez Mlle d’Alvaro ?</p>
-
-<p>Il a paru un peu surpris de ma brusque question.</p>
-
-<p>— Je l’ai rencontrée l’année dernière à Biarritz.</p>
-
-<p>Ainsi, il l’avait rencontrée, c’était vrai ! Et si le
-reste allait être vrai aussi !…</p>
-
-<p>— Et vous la connaissez beaucoup, n’est-ce
-pas ?… ai-je continué bravement ; mais je sentais
-que ma voix tremblait. Elle est très belle ?</p>
-
-<p>— Il me semble, en effet, qu’elle est fort jolie.
-Mais je l’ai peu vue… Mon frère Maurice pourrait
-mieux vous renseigner que moi ; elle l’avait enthousiasmé.</p>
-
-<p>Je comprenais maintenant ! Philippe de Rouvres
-avait confondu les deux messieurs Chambert !…</p>
-
-<p>Oh ! comme c’était délicieux de ne plus avoir
-cette terrible crainte !!!</p>
-
-<p>Mes yeux devaient être bien rayonnants, car il
-m’a demandé :</p>
-
-<p>— Est-ce l’admiration de mon frère qui vous
-amuse ainsi ? S’adressait-elle donc à une fausse
-Mlle d’Alvaro ?</p>
-
-<p>— Oh ! non ! c’était bien la vraie ! Je ris parce
-que… parce que je suis si contente de ma journée !</p>
-
-<p>Nous étions devant la sortie. Par la porte grande
-ouverte, j’apercevais la pleine lumière de cette
-belle journée de printemps, le ciel d’un bleu très
-doux, les marronniers en fleur, le soleil qui semait
-les jets d’eau de petites étoiles éblouissantes… Oh !
-comme il était bon de vivre, d’être jeune, de pouvoir
-espérer !…</p>
-
-<p>M. de Rouvres sortait avec Georges Landry,
-M. de Boynes et d’autres messieurs.</p>
-
-<p>J’étais si heureuse, qu’en réponse à son salut, je
-lui ai envoyé un sourire comme jamais il n’en avait
-reçu de moi.</p>
-
-<p>M. de Ternau et <i>lui</i> ont attendu, pour s’éloigner,
-que nous soyons en voiture. C’est à M. Michel que
-j’ai dit adieu en dernier.</p>
-
-<p>Ils sont restés quelques instants, regardant la
-voiture prendre la file.</p>
-
-<p>Une minute, j’ai eu la tentation folle de laisser
-tomber mon ombrelle, mon gant, n’importe quoi,
-afin de lui donner une raison pour se rapprocher
-de nous… Papa m’aurait, bien sûr, dit que j’étais
-maladroite, mais <i>lui</i> m’aurait encore parlé !</p>
-
-<p>Que c’est donc bon qu’il n’épouse pas Mlle d’Alvaro !!!</p>
-
-
-<p class="date">5 mai.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse !
-Comment tout cela finira-t-il ?…</p>
-
-<p>En rentrant avec miss Emely, je trouve maman
-dans le petit salon ; elle paraissait très gaie.</p>
-
-<p>J’étais surprise de la voir là ; ordinairement,
-elle fait à cette heure son tour du Bois.</p>
-
-<p>Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais
-elle me dit en souriant :</p>
-
-<p>— Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des
-visites…</p>
-
-<p>Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un
-peu :</p>
-
-<p>— Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de
-succès au <i>Vernissage</i> que l’on désire… nous l’enlever…</p>
-
-<p>Je regarde maman toute saisie :</p>
-
-<p>— Maman ! maman !… Qu’est-ce que vous voulez
-dire ?</p>
-
-<p>— Je veux dire que moi, qui espérais garder
-encore longtemps mon enfant auprès de moi, je
-crains bien d’être obligée… de la donner à… un
-mari…</p>
-
-<p>Le <i>Vernissage</i> !… Un mari !… Il n’était pas fiancé
-à Mlle d’Alvaro !…</p>
-
-<p>Toutes ces pensées passent en éclair dans mon
-esprit…</p>
-
-<p>Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur
-battant à grands coups pressés.</p>
-
-<p>— Maman ! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser ?…</p>
-
-<p>— Tu en serais donc bien heureuse ? me demande
-maman avec un sourire très bon.</p>
-
-<p>— Si je serais heureuse ?… Oh ! maman…</p>
-
-<p>L’émotion me coupait la voix.</p>
-
-<p>Maman avait l’air un peu étonnée.</p>
-
-<p>— Quel enthousiasme, ma chérie !… Tu le connais
-à peine depuis six semaines !</p>
-
-<p>— Depuis six semaines ?… Mais je l’ai vu tout
-l’hiver…</p>
-
-<p>Maman répète :</p>
-
-<p>— Tout l’hiver ?</p>
-
-<p>Elle paraissait ne plus rien comprendre.</p>
-
-<p>Une crainte terrible me saisit ; j’aurais dû me
-taire, mais je ne pouvais pas !</p>
-
-<p>— Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que
-vous voulez parler ?</p>
-
-<p>Elle me regarde stupéfaite.</p>
-
-<p>— M. Chambert !!! Mais il n’est question que du
-marquis de Rouvres… M. Chambert !… Tu veux
-épouser M. Chambert ?…</p>
-
-<p>Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse
-que si j’avais souhaité d’épouser l’empereur
-de Chine !</p>
-
-<p>Et moi, je ne trouvais même pas une larme !
-Pourtant, toute mon âme me faisait mal ; et je restais
-immobile, regardant le tapis comme si j’allais
-y voir les débris de mes malheureuses espérances !</p>
-
-<p>Maman répétait :</p>
-
-<p>— Épouser M. Chambert !… Mais c’est ridicule !…
-Où as-tu pris une semblable idée ?… Tu es
-une enfant auprès de lui !…</p>
-
-<p>Ah ! elle disait trop vrai ! Aussi, mes larmes se
-sont mises à couler…</p>
-
-<p>Bonnes larmes qui arrivaient si à point ! D’abord
-elles faisaient du bien à mes pauvres nerfs ; et puis,
-elles étaient le seul moyen d’attendrir maman, qui
-répétait toujours machinalement :</p>
-
-<p>— C’est absurde ! c’est absurde !…</p>
-
-<p>Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était
-absurde !</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, maman reprend
-comme involontairement :</p>
-
-<p>— Paulette, il n’est pas possible que tu aimes
-M. Chambert ?</p>
-
-<p>J’essuie un peu mes yeux :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas… je ne connais rien à ces sortes
-de choses !… Mais si j’apprenais maintenant son
-mariage, il me semble que tout me deviendrait
-égal, même d’épouser M. de Rouvres !</p>
-
-<p>Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée
-près d’elle.</p>
-
-<p>— Écoute, ma chérie ; ni ton père, ni moi, ne
-désirions te voir mariée toute jeune. Mais la
-recherche de M. de Rouvres étant particulièrement
-honorable, j’ai tenu à t’en parler ; car une
-telle union nous paraîtrait réunir bien des conditions
-de bonheur… Philippe de Rouvres est un
-excellent garçon, plein de…</p>
-
-<p>— Plein de lui-même ! Oh ! oui, maman, ai-je
-interrompu, incapable d’en écouter davantage. Il
-est si ennuyeux !… Il n’a une conversation possible
-que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du
-prince de Galles !…</p>
-
-<p>— Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment
-on cause d’une façon intéressante à ton gré.</p>
-
-<p>— Alors, maman, c’est toute une éducation à
-faire. Il ne sait pas danser, il faut que je le lui
-apprenne ; il ne sait pas causer, il faut que je le lui
-apprenne !… Ce n’est plus un mari que vous me
-donnez, c’est un élève…</p>
-
-<p>Et je me suis penchée suppliante vers maman :</p>
-
-<p>— Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais
-besoin d’un mari très sage !… Je vous en supplie,
-donnez-moi M. Chambert !… J’ai tellement confiance
-en lui !… Lui seul me rendra tout à fait raisonnable !…</p>
-
-<p>Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman
-paraissait toujours perplexe.</p>
-
-<p>— Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de
-Rouvres sort d’ici. Elle me dit que son fils est fort
-épris, que toi-même, au <i>Vernissage</i>, as été charmante
-pour lui ! Et maintenant…</p>
-
-<p>— Oh ! maman, laissez-le en être pour son espérance…
-Je n’ai pas été charmante pour lui, je l’ai
-simplement salué avec un sourire aimable parce
-que j’étais contente de savoir que M. Chambert
-n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro…</p>
-
-<p>J’ai craint tout à coup que maman ne me demande
-comment je l’avais appris. Mais elle était trop préoccupée
-pour y songer. Elle a murmuré seulement
-comme à elle-même :</p>
-
-<p>— M. Chambert ! Toujours M. Chambert !…
-Certes, il y a peu d’hommes que j’estime autant…</p>
-
-<p>Elle s’est tue encore… J’écoutais de toute mon
-âme, espérant un peu ; mais elle a repris à haute voix :</p>
-
-<p>— Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense
-peut-être pas le moins du monde à toi… Nous ne
-pouvons cependant aller lui adresser une demande
-en mariage !</p>
-
-<p>— Oh ! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir ;
-je ne le voudrais pas ! Mais si vous le faisiez interroger
-sans avoir l’air de rien par Mme de Simiane ?</p>
-
-<p>Il me venait étonnamment d’idées depuis que je
-voyais maman s’adoucir un peu.</p>
-
-<p>— Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane…
-Je le sens bien, jamais, tant que je ne
-serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne pourrai
-accepter un autre mariage !</p>
-
-<p>Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée
-qu’elle n’entendait même pas Patrice galoper dans
-la serre, en criant : « Maman ! » sur l’air de <i>Marlborough</i>.</p>
-
-<p>J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes
-frais d’éloquence.</p>
-
-<p>A la fin, elle m’a dit pensivement :</p>
-
-<p>— Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma
-Paulette ; calme-toi… Mais n’oublie pas qu’en ce
-monde, ma chérie, il faut toujours regarder les
-choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination,
-mais aussi avec ceux de la raison.</p>
-
-<p>Maman disait cela facilement, du haut de sa
-sagesse de mère ; mais moi !… Je ne pouvais pas
-le penser !</p>
-
-<p>Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je
-crois qu’au fond du cœur, elle regrettait bien de
-m’avoir conduite au cours.</p>
-
-<p>Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de
-m’y envoyer !</p>
-
-
-<p class="date">11 mai.</p>
-
-<p>Ah ! quelle semaine ! Papa est grave. Maman,
-nerveuse. Geneviève, toujours raisonnable. Patrice,
-subissant l’influence générale, devient presque tranquille…
-et moi, je suis malheureuse ! Pauvre moi
-qui déteste tant l’indécision !</p>
-
-<p>J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur
-ai bien dit qu’avant l’explication de mercredi, je ne
-me doutais pas à quel point je tenais à <i>lui</i>…</p>
-
-<p>Jeanne est pleine d’une confiance superbe :</p>
-
-<p>— Ne te tourmente donc pas, Paulette ; il ne
-demande pas mieux que de t’épouser, seulement il
-n’ose pas le dire, parce qu’il est trop discret… On
-parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel
-grand personnage !… Georges m’a raconté qu’hier
-soir encore, chez lady Oakburn, on te fiançait au
-comte de Luninges. M. Chambert causait en ce
-moment avec je ne sais quel homme célèbre ; dès
-qu’il a entendu ton nom, il s’est arrêté brusquement,
-et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il
-aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.</p>
-
-<p>Jeanne est une personne bien sensée, en général…
-Combien je voudrais que cette fois, elle eût
-raison encore ! Il me semblerait si dur d’être obligée
-de l’oublier, <i>lui</i> ! Car certainement, s’il ne se soucie
-pas de moi, je ferai tout mon possible pour arriver
-à ne plus penser à lui, jamais ! Je trouve trop ridicule
-une femme éprise d’un homme qui ne songe
-pas à elle !</p>
-
-<p>Alors, j’épouserai M. de Rouvres ; autant lui
-qu’un autre, après tout !</p>
-
-<p>Nous serons extrêmement riches. Comme, par
-bonheur, il se passionne pour la chasse et les courses,
-j’espère qu’il ira beaucoup — sans moi ! — Son
-Cercle l’occupera aussi… Et puis, je l’engagerai
-souvent à se rendre auprès du prince de Galles
-pour se distraire ; et pendant qu’il goûtera aux
-grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle
-de se faire attacher à la personne de Mgr le duc
-d’Orléans.</p>
-
-<p>De cette façon, je ne l’aurai pas trop !</p>
-
-<p>Moi, je serai marquise ! je me livrerai à de longues
-séances chez les couturiers ! Je m’arrangerai
-pour avoir à faire une douzaine de visites par jour,
-et le tour du Bois, les expositions, les magasins
-aidant, les journées passeront… Je me lancerai au
-plus fort du tourbillon pour oublier que j’avais rêvé
-une autre vie !… Je serai frivole, coquette, inutile ;
-je me contenterai d’être une femme à la mode, ne
-pouvant être une femme heureuse !</p>
-
-<p>Mais au moins, puisque je serai mariée, je pourrai
-enfin lire ses ouvrages, à <i>lui</i> ; ce sera une compensation, — si
-faible !</p>
-
-<p>Je me répétais toutes ces choses, hier soir, regardant
-les nuages qui couraient vite dans le ciel.
-Papa, seul dans le salon, tenait un journal ; mais il
-ne lisait pas, car je voyais toujours la même page
-sous son regard. Tout à coup, il m’a appelée :</p>
-
-<p>— Paule !</p>
-
-<p>Je suis venue, j’ai pris un petit pliant, et je me
-suis assise tout près de lui. Il caressait mes cheveux
-sans rien dire, tandis que je restais immobile,
-les mains croisées sur mes genoux, ayant peur de
-ce qu’il pensait…</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, il a commencé, et sa voix
-était pleine de tendresse :</p>
-
-<p>— Alors, ma petite Paule veut avoir un mari
-sage pour elle et pour lui ?</p>
-
-<p>— Oh ! oui, papa ! ai-je murmuré.</p>
-
-<p>— Et ce pauvre marquis de Rouvres qui était si
-épris…</p>
-
-<p>J’ai mis mes bras autour du cou de papa.</p>
-
-<p>— Ne vous tourmentez pas pour lui. Je suis sûre
-qu’il se consolera… Il chassera huit jours de suite ;
-et après, il sera incapable de regretter quelque
-chose, à commencer par moi !</p>
-
-<p>— Chut, Paulette ! a dit papa, tu ne dois pas
-parler ainsi !</p>
-
-<p>Je me suis tue volontiers. Mes craintes devenaient
-moins vives, car je sentais que, malgré tout,
-papa était bien disposé pour moi ; il me fallait absolument
-le gagner à ma cause !</p>
-
-<p>Avec maman, je ne peux jamais bien m’expliquer ;
-nous sommes très vives toutes les deux ;
-comme elle est la mère, je dois la laisser parler,
-et ensuite elle ne me donne pas le temps de lui
-répondre… Tandis qu’avec papa, c’est moi qui
-parle…</p>
-
-<p>La nuit tombait toute grise.</p>
-
-<p>Nous étions toujours seuls dans le salon… J’ai
-appuyé ma tête sur son épaule et je lui ai dit bien
-bas :</p>
-
-<p>— Est-ce que vous trouvez ridicule, papa, que
-je désire épouser M. Chambert ?</p>
-
-<p>— Ridicule ?… Oh ! non, mon enfant, M. Chambert
-est un homme d’une intelligence remarquable,
-et, ce qui vaut mieux encore, un homme de grand
-cœur.</p>
-
-<p>J’ai fermé les yeux pour mieux savourer cette
-joie d’entendre parler ainsi de lui… Et puis, j’ai
-repris toujours bas :</p>
-
-<p>— Une honnête femme, n’est-ce pas, est celle
-qui aime son mari ?</p>
-
-<p>Papa était si surpris de ma question qu’il m’a
-répondu simplement :</p>
-
-<p>— Oui, mon enfant.</p>
-
-<p>Je me suis soulevée et l’ai regardé bien en face.</p>
-
-<p>— Eh bien ! papa, je n’épouserai pas M. de Rouvres,
-car je veux être une honnête femme !… Je
-veux estimer mon mari, avoir confiance en lui,
-sentir qu’il m’est supérieur, afin qu’il me garde
-contre moi-même… Je ne veux pas craindre en
-l’épousant de rencontrer ensuite un homme qui me
-plaise plus que lui !…</p>
-
-<p>Je me suis arrêtée hors d’haleine.</p>
-
-<p>La nuit était presque entièrement venue ; mais
-je sentais sur moi le regard de papa, son beau regard
-loyal…</p>
-
-<p>Il a murmuré comme se parlant à lui-même :</p>
-
-<p>— Qui aurait cru qu’il y avait tant de sagesse
-dans cette petite tête ?</p>
-
-<p>Et il m’a attirée tout contre lui.</p>
-
-<p>J’étais si bien là, avec cette chère espérance qui
-me montait au cœur… Et j’aurais voulu rester
-encore longtemps dans ce silence qui me laissait
-faire toutes sortes de rêves doux et bons !…</p>
-
-<p>Mais au bout d’un instant, papa m’a dit :</p>
-
-<p>— Si pourtant ce mariage n’était pas possible,
-Paulette, tu serais raisonnable ?</p>
-
-<p>J’ai relevé la tête.</p>
-
-<p>— Oui, papa, je serais… je serais très malheureuse !</p>
-
-<p>Le domestique entrait avec les lampes ; je me
-suis sauvée bien vite… Mais je me sentais moins
-tourmentée : papa prend mon parti !…</p>
-
-
-<p class="date">15 mai.</p>
-
-<p>Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me
-dire que maman me demandait.</p>
-
-<p>Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle
-ôtait son chapeau. Aussitôt que je suis entrée, elle
-a renvoyé la femme de chambre ; et puis elle a commencé :</p>
-
-<p>— Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule ;
-elle a vu M. Chambert.</p>
-
-<p>J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de
-maman ; mais c’était plus fort que moi !… je suis
-devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu peur :</p>
-
-<p>— Paule, ma chérie ! ne te trouble pas ainsi !
-Je t’apporte de bonnes nouvelles !</p>
-
-<p>— De bonnes nouvelles ?… Oh ! maman, dites,
-dites-moi tout !</p>
-
-<p>Je n’étais plus pâle, au contraire ; je sentais mon
-sang courir très vite dans mes veines ; et la chambre
-me semblait pleine de soleil.</p>
-
-<p>Alors, maman m’a tout raconté.</p>
-
-<p>M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane.
-D’une façon bien naturelle, elle s’est arrangée,
-dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête
-avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant
-un peu… (chère Mme de Simiane, qu’elle
-était bonne !) pour savoir ce qu’il répondrait…</p>
-
-<p>Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur,
-que Mme de Simiane, qui voyait ce qu’elle
-désirait, lui a dit soudain avec sa franchise terrible :</p>
-
-<p>— Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de
-cette enfant !!… Pourquoi ne la demandez-vous
-pas ?…</p>
-
-<p>Il se défendait, répondant par des phrases vagues ;
-et puis, brusquement, comme elle insistait,
-il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que bien
-des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve… — Ce
-« rêve », quel joli mot !… Éveillé, on rêve seulement
-aux choses que l’on désire…</p>
-
-<p>Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait
-là une chose impossible ! Il comprenait que papa
-et maman eussent le désir d’un brillant mariage
-pour moi… D’ailleurs, lui-même ne voulait pas
-abuser de la confiance qu’on lui avait montrée en
-nous laissant suivre ses conférences… Et il aimait
-mieux partir afin de s’ôter la tentation de faire une
-demande inutile qui nous séparerait complètement…
-etc., etc.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! Comment un homme d’esprit peut-il
-dire tant de sottises !…</p>
-
-<p>Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais
-eu bien peur qu’il ne refusât jusqu’au bout.</p>
-
-<p>Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a
-demandé tout à coup si ce n’était pas mon propre
-bonheur qu’il renonçait à faire… Il a un peu hésité…
-Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait
-coupable de profiter d’un enthousiasme de jeune
-fille ! car il savait bien qu’en réalité je le considérais
-seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il
-répété.</p>
-
-<p>Oh ! comme il avait retenu cette phrase que j’avais
-dite sans réfléchir, sans y attacher d’importance,
-pour mieux exprimer toute la confiance qu’il
-m’inspirait ! Et c’était bien mal à lui de parler de la
-sorte, de m’accuser d’être enthousiaste, quand, au
-contraire, je m’efforce sans cesse d’être raisonnable,
-posée, calme !…</p>
-
-<p>Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance,
-a dû être bien éloquente, car elle a triomphé
-de toutes les objections :</p>
-
-<p>— Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse
-comme les mères savent en trouver…, si tu
-veux toujours…</p>
-
-<p>Ah ! si je voulais !!!…</p>
-
-<p>J’avais écouté haletante, incapable de trouver un
-mot pour questionner ; mais quand maman m’a parlé
-ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui crier :</p>
-
-<p>— Oh ! que vous êtes bonne, maman ! Oh ! oui !…
-je veux !…</p>
-
-<p>J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite.
-Mon bonheur m’étouffait ; je ne pouvais le garder
-pour moi seule.</p>
-
-
-<p class="date">17 mai.</p>
-
-<p><i>Il</i> est en bas, avec maman et papa ! Je l’ai entendu
-arriver, et je ne puis plus rester en place.</p>
-
-<p>Pour passer le temps, je suis allée dans la chambre
-des enfants.</p>
-
-<p>J’ai dû ouvrir la porte d’un coup bien nerveux,
-car Geneviève, plongée dans ses tricots, m’a regardée
-tout effarée :</p>
-
-<p>— Comme tu as un air extraordinaire ! s’est-elle
-écriée.</p>
-
-<p>Patrice, qui attelait ensemble un lion et un âne,
-les a quittés pour venir m’examiner :</p>
-
-<p>— Elle n’a pas du tout une figure drôle, Gina.
-Elle est très jolie, seulement, et ses yeux sont tout
-brillants comme des étoiles !</p>
-
-<p>Jamais je n’ai reçu un compliment qui m’ait fait
-tant de plaisir. Ah ! j’aurais voulu être dix fois plus
-jolie, pour qu’il me trouvât bien… <i>lui</i> !</p>
-
-<p>J’avais mis ma petite robe grise du <i>Vernissage</i>
-parce que tout le monde dit qu’elle me va parfaitement ;
-mais il me semblait que mes cheveux ne faisaient
-pas bien comme à l’ordinaire…</p>
-
-<p>Pour remercier Patrice, j’ai fini d’atteler le lion
-et l’âne qui ne voulaient absolument pas se laisser
-attacher, et je suis revenue dans ma chambre.</p>
-
-<p>Maintenant, j’essaye d’écrire ; mais je ne sais pas
-ce que je mets… Que peuvent-ils dire tous en
-bas ?…</p>
-
-<p>On monte !… Maman m’envoie chercher, j’en
-suis sûre !…</p>
-
-<p>Mon Dieu !… Mon Dieu !…</p>
-
-
-<p class="date">17 mai, 11 heures du soir.</p>
-
-<p>Je suis entrée… Ils étaient là tous les trois, maman,
-papa, et <i>lui</i>… Michel !</p>
-
-<p>En me voyant, ils se sont levés, et maman lui
-a dit :</p>
-
-<p>— Alors, voilà l’enfant que nous allons vous
-confier…</p>
-
-<p>Sa belle voix toujours pleine était comme assourdie.</p>
-
-<p><i>Lui</i> avait fait un mouvement pour venir à
-moi ; mais il s’est arrêté parce que je demeurais
-immobile.</p>
-
-<p>J’étais tout à coup si saisie de penser que toute
-ma vie se décidait en ce moment, qu’il n’est arrivé
-sur mes lèvres qu’un stupide : « Bonjour, monsieur ! »</p>
-
-<p>Il avait l’air aussi troublé que moi.</p>
-
-<p>Maman a jeté un coup d’œil à papa et a murmuré :</p>
-
-<p>— Laissons-les seuls !</p>
-
-<p>Et ils sont sortis sans que j’aie pensé à faire un
-mouvement pour les retenir…</p>
-
-<p>Le bruit de la porte qui se fermait m’a réveillée.
-Nous étions restés près de la fenêtre, à côté des
-grands vases pleins de lilas rosé,… <i>lui</i> me regardant
-sans me parler, comme s’il craignait de
-m’effrayer… Mais ses yeux avaient une telle expression
-de tendresse que, tout à coup, il m’a semblé
-qu’un grand souffle de joie passait sur moi, m’enveloppant
-tout entière… Mon cœur s’est mis à battre
-si fort qu’il me faisait mal, et c’était un mal
-délicieux…</p>
-
-<p>Je n’avais plus peur ; j’ai osé parler.</p>
-
-<p>— Je craignais tant d’apprendre que vous ne vouliez
-pas de moi !</p>
-
-<p>— Que je ne veuille pas de vous !… ô mon enfant
-chérie !…</p>
-
-<p>Il avait dit ces mots presque bas, avec un accent
-que je ne lui avais jamais entendu, tout à la fois si
-vibrant et si doux que les larmes me sont montées
-aux yeux, et ont commencé à tomber comme une
-pluie d’orage.</p>
-
-<p>J’étais un peu fâchée de pleurer, car je pensais,
-que je devais être laide ainsi !… Je voulais prendre,
-au moins, mon mouchoir pour me cacher, et je me
-suis aperçue alors qu’il tenait mes deux mains dans
-les siennes… Je les ai bien vite dégagées.</p>
-
-<p>Il me demandait d’une voix suppliante ce que
-j’avais ; mais je ne pouvais pas lui répondre… Enfin,
-j’ai fini par murmurer :</p>
-
-<p>— Je suis trop contente !… N’ayez pas l’air si
-bon, c’est ce qui me fait pleurer !…</p>
-
-<p>Je ne le voyais pas, car j’étais occupée à tamponner
-mon mouchoir sur ma figure ; mais j’ai
-senti que ma réponse l’avait rassuré, et il m’a demandé :</p>
-
-<p>— Il vaut mieux alors que j’aie l’air impatienté
-comme ce certain jour…</p>
-
-<p>Il n’a pu achever ; je m’étais mise à rire de
-tout mon cœur au souvenir de ce fameux jour qui,
-maintenant, me paraissait loin… si loin !!</p>
-
-<p>Mes larmes étaient séchées. Mais je lui ai recommandé
-de ne pas me regarder encore, parce que je
-ne devais pas être bonne à voir ; et j’ai continué :</p>
-
-<p>— C’est pourtant moi qui vous ai demandé en
-mariage ! en dehors de toutes les règles !…</p>
-
-<p>Il a repris mes mains et m’a tout doucement attirée
-vers lui.</p>
-
-<p>Oh ! comme cela était divinement bon de sentir
-qu’il me donnait toute sa vie !… Il me semblait
-qu’auprès de lui, aucun malheur ne saurait m’atteindre…</p>
-
-<p>— Je ne pouvais pas espérer que la petite Paulette
-voudrait bien se laisser aimer par le « détestable »
-M. Chambert !…</p>
-
-<p>— Et vous m’auriez laissée épouser M. de Rouvres
-ou n’importe quel autre !… Et ensuite, vous
-seriez venu me faire des visites de cérémonie, dans
-les grandes circonstances, n’est-ce pas ?…</p>
-
-<p>Malgré moi, ma voix tremblait ; et je n’osais pas
-faire un mouvement, car je croyais être dans un
-rêve délicieux et j’avais peur de me réveiller !</p>
-
-<p>— Si vous aviez épousé M. de Rouvres, jamais
-je ne vous aurais revue, parce que…</p>
-
-<p>Il s’est arrêté un peu… et puis, tout bas, pour
-moi seule, il a achevé :</p>
-
-<p>— … Parce que je vous aimais follement, Paulette !</p>
-
-<p>Oh ! j’étais trop heureuse !!… J’ai levé la tête,
-cherchant son regard… et j’ai rencontré les yeux,
-les yeux bleus, qui m’ont prise le premier jour où
-je les ai vus, là-bas au cours, et qui brillaient,
-comme s’ils étaient pleins de larmes !…</p>
-
-<p>Et j’aurais voulu rester toujours ainsi à me sentir
-aimée par lui, mon maître, qui allait être mon mari !</p>
-
-<p>Est-ce que c’était possible, un pareil bonheur ?…</p>
-
-<p>Je me rappelle vaguement qu’il m’a demandé les
-violettes que je portais à ma ceinture…</p>
-
-<p>Ah ! ce n’étaient pas seulement les fleurs que je
-lui donnais !… mais encore la folle petite Paulette,
-et aussi la sage Paule de l’avenir :</p>
-
-<p>Car je ne peux pas manquer de devenir enfin
-une femme sérieuse, une femme de devoir ! avec
-lui !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Maman est rentrée. On causait ; moi aussi, je
-parlais, mais sans savoir ce que je disais, car j’entendais
-toujours sa voix me murmurer :</p>
-
-<p>« Paulette, je vous aime follement !… »</p>
-
-<p>… Ce soir, il est encore venu m’apporter une
-vraie botte de fleurs, « en échange de mes violettes »,
-m’a-t-il dit, avec cet accent qui me fait
-battre le cœur.</p>
-
-<p>Et maintenant, je suis toute seule à écrire dans
-ma chambre. Maman m’a recommandé de dormir ;
-mais je ne peux pas !</p>
-
-<p>Il fait une si admirable nuit, lumineuse, et veloutée,
-pleine d’étoiles… Et <i>ses</i> roses, les premières
-fleurs qu’il m’ait données, sont là tout près
-de moi et sentent si bon !</p>
-
-<p>Je suis presque honteuse de mon bonheur en
-pensant qu’à cette heure, pendant que j’écris, il y a
-de pauvres gens qui souffrent !… Je voudrais pouvoir
-donner de la joie à tous les malheureux qui
-sont sur la terre ; et je suis sûre que Michel pense
-comme moi !…</p>
-
-<p>Papa est rayonnant. Geneviève et Patrice aussi. — Patrice,
-sans savoir au juste pourquoi ! — Miss
-Emely ne cesse de me répéter :</p>
-
-<p>— Oh ! <i lang="en" xml:lang="en">my dear, dear child !</i></p>
-
-<p>Et rien de plus…</p>
-
-<p>Maman, ce soir, en m’embrassant, m’a demandé :</p>
-
-<p>— Ma Paulette est contente, alors ?</p>
-
-<p>Je me suis jetée à son cou pour toute réponse, lui
-disant mon meilleur merci…</p>
-
-<p>Demain <i>il</i> viendra, de très bonne heure, il me
-l’a promis…</p>
-
-<p>Je vais essayer de dormir pour que ce demain
-arrive plus vite.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! que nous allons être heureux !!…</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em">PARIS<br>
-<span class="small">TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT</span> <span class="xsmall">ET</span> <span class="small">C<sup>ie</sup></span><br>
-<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 8.</p>
-
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RêVE BLANC ***</div>
-</body>
-</html>
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Rêve blanc | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RêVE BLANC ***</div>
+<p class="c large top2em">HENRI ARDEL</p>
+
+<h1>RÊVE BLANC</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small ssf g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall g">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
+reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
+étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section
+de la librairie) en juin 1895.</p>
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Cœur de sceptique.</b> 3<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c small i"><div>(Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Au retour.</b> 3<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. — 471.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c large i">A GENEVIÈVE</p>
+
+<p class="offr i"><span class="blk">Très affectueusement,<br>
+H. A.</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">RÊVE BLANC</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Sa haute taille courbée devant l’autel superbement
+illuminé, Monseigneur achevait les dernières
+prières de la grand’messe, car il ne manquait
+jamais d’officier en ce jour de Pâques ; et le chant
+sonore des orgues monta sous les voûtes aériennes
+de la cathédrale, qui s’élevaient d’un seul jet vers
+le ciel invisible.</p>
+
+<p>Mais on le devinait tout bleu, ce ciel printanier,
+d’un bleu délicat et fin sous le ruissellement de
+soleil qui l’emplissait de clarté blonde ; et, trouant
+les antiques verrières dont il avivait l’éclat, un
+large rayon sillonnait l’ombre du chœur, allumant
+des éclairs sur les ors de l’autel, sur la gloire qui
+flamboyait dans la lumière frémissante des cierges,
+sur les chapes rutilantes des prêtres qui sortaient
+maintenant en une procession lente. Précédé de
+son clergé, Monseigneur s’en allait, inclinant sur
+son passage les fronts qu’il bénissait d’un geste à
+peine esquissé de sa longue main pâle, sa marche
+rythmée par l’hymne triomphal jailli des grandes
+orgues qui chantaient l’éternel <i>Alleluia</i> du jour de
+la Résurrection…</p>
+
+<p>Alors Agnès Vésale redressa son blanc visage de
+dix-huit ans, encore incliné sur ses mains jointes,
+et elle se leva. En cette minute, toute droite dans
+la grâce indécise de son être trop svelte, elle avait
+un air de jeune vierge de vitrail, avec son col long
+et mince, son buste un peu étroit, ses yeux très
+doux, couleur de fleur de lin, son visage clair nimbé
+par les cheveux d’un blond d’argent tordus simplement
+sur la nuque.</p>
+
+<p>— Viens-tu, Agnès ? murmura sa mère.</p>
+
+<p>Elle eut un signe de tête ; et, après la rapide prosternation
+dont on lui avait donné l’habitude au
+Sacré-Cœur, elle suivit Mme Vésale, — Mme la
+commandante Vésale, — qui évoluait à travers le
+flot des fidèles avec son adresse de petite femme
+active. Par toutes les portes large ouvertes, la
+foule sortait, se répandait sur la vaste place ouverte
+devant le portail principal, l’animant d’une vie
+fugitive, ainsi que les rues paisibles au milieu desquelles
+se dressait la vieille basilique, sous le couronnement
+de son merveilleux clocher que les
+hirondelles enlaçaient de courbes folles, bien haut
+dans l’espace limpide.</p>
+
+<p>Un groupe des officiers de la garnison s’était arrêté
+sur la place, considérant la sortie de la messe ;
+encore que, d’ordinaire, les offices de la cathédrale
+ne fussent point suivis par les élégantes de Beaumont,
+qui leur préféraient la messe de midi, accordée
+à leur indolence en certaines églises de la
+ville. Mais, en ce jour de Pâques, l’usage était que
+chacun se rendît à sa paroisse ; et le quartier de
+Notre-Dame était assez bien habité pour que la
+curiosité des brillants chasseurs à cheval ne fût
+point dépensée en pure perte.</p>
+
+<p>Telle était, à coup sûr, l’opinion de Mme Vésale,
+tandis qu’elle descendait les marches, cherchant
+du regard les visages amis, répondant de loin aux
+saluts et sourires qui accueillaient son approche,
+examinant d’un œil investigateur les toilettes des
+femmes réunies devant l’église ; car, selon l’antique
+usage, presque toutes avaient arboré, pour la fête
+de Pâques, leurs nouvelles robes de la saison. Et
+la commandante, en son for intérieur, jugea Agnès,
+qui descendait devant elle, l’une des mieux habillées ;
+ayant un air de jeune fille tout à fait comme
+il faut dans sa robe de crépon beige, œuvre de la
+meilleure faiseuse de Beaumont. Elle ne soupçonnait
+guère que ce chef-d’œuvre eût été jugé par
+une vraie Parisienne aussi « province » que possible ;
+pas plus qu’elle ne sentait combien la nuance
+blonde de la robe était en délicate harmonie avec
+le teint et les cheveux d’Agnès.</p>
+
+<p>Elle, la fillette, ne songeait à rien de pareil. Une
+exclamation charmée venait de lui échapper à la
+vue d’une jeune femme qui causait au milieu d’un
+groupe.</p>
+
+<p>— Oh ! maman, vois donc Cécile ! Elle est de
+retour, enfin ! Comme elle a l’air gaie et contente !…
+Son mari cause avec le capitaine de Boynet.</p>
+
+<p>Une amie de couvent que cette Cécile Auclerc,
+mariée aux premiers jours du carême avec un grand
+garçon un peu quelconque, officier consciencieux
+et joyeux camarade, et qui depuis lors avait voyagé
+en Italie. Elle aussi avait tout de suite aperçu Agnès
+et venait au-devant d’elle, les deux mains tendues,
+laissant, après lui avoir adressé des paroles de
+politesse, Mme Vésale se répandre en exclamations
+et compliments avec les femmes qui l’entouraient.</p>
+
+<p>— Cécile, est-ce bien toi ?… Vraiment ?… Depuis
+quand es-tu de retour ? interrogeait Agnès, de sa
+voix de cristal. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit pour
+m’annoncer ton arrivée ?…</p>
+
+<p>— Je suis à Beaumont depuis hier soir seulement.</p>
+
+<p>— Alors, tu ne m’avais pas oubliée ?… Tu m’as
+si peu écrit pendant ton voyage. Et des lettres tellement
+courtes !… La Mère Supérieure s’est plainte
+de ton silence, elle aussi. Tu ne lui as pas donné
+de tes nouvelles, malgré ta promesse…</p>
+
+<p>Cécile eut un léger sourire, tout plein d’une foule
+de choses qui échappèrent à sa petite amie.</p>
+
+<p>— C’est que…, vois-tu, Agnès, ne te scandalise
+pas, mais vrai, bien vrai, depuis six semaines, je
+n’ai guère eu de loisirs pour penser au couvent ni
+à la chère Mère Supérieure !</p>
+
+<p>— Ni à moi !</p>
+
+<p>— A toi, si…, puisque je t’ai écrit… Ne m’en
+veux pas, vilaine jalouse, d’avoir écourté ma correspondance.
+Dans les voyages de noces, le temps
+passe si vite ! On n’oublie pas ses amies, seulement…</p>
+
+<p>— Seulement ? répéta Agnès, ses yeux candides
+levés vers la jeune femme.</p>
+
+<p>— Seulement, tant de choses vous absorbent !
+On n’en a pas l’idée avant d’être mariée, quand on
+est encore une belle petite oie blanche !</p>
+
+<p>Agnès sourit du qualificatif que Mme Auclerc,
+qui connaissait ses auteurs contemporains, appliquait
+alertement aux jeunes filles. Mais elle n’eut
+pas le temps de chercher à en démêler l’origine,
+car Mme Vésale, ayant achevé son papotage dominical,
+appelait :</p>
+
+<p>— Agnès, il faut rentrer, sans quoi nous nous
+trouverons en retard pour le déjeuner, et ton père
+s’agitera. Cécile, ne faites-vous pas un bout de chemin
+avec nous, puisque nous allons du même côté ?</p>
+
+<p>La jeune femme eut une imperceptible hésitation.
+Elle aurait mieux aimé s’en aller conjugalement ;
+mais elle devina une timide prière dans le
+regard d’Agnès, et, en même temps, son mari disait :</p>
+
+<p>— C’est cela, pars avec ces dames, Cécile. Je
+vais jeter ma lettre à la poste.</p>
+
+<p>— Et tu nous rejoindras vite ?</p>
+
+<p>— Oui, très vite.</p>
+
+<p>Ils échangèrent un sourire dont l’expression
+frappa Agnès. Comme ils paraissaient s’entendre,
+Cécile et son mari !… Et, sans réfléchir, elle jeta
+avec une pointe de malice :</p>
+
+<p>— On dirait que vous ne pouvez pas vous séparer !</p>
+
+<p>— C’est que nous n’en avons pas l’habitude,
+avoua Cécile, dont les joues se rosèrent davantage.</p>
+
+<p>Mme Vésale marchait un peu en arrière avec
+une bonne vieille dame, la mère du colonel. Et
+Agnès questionna encore :</p>
+
+<p>— Alors, tu es contente de ton voyage ? Tu ne
+t’es pas ennuyée, loin de tout ton monde ?</p>
+
+<p>— Ennuyée !… Est-ce que j’en ai l’air ?</p>
+
+<p>— Non, pas du tout…; au contraire… Non, tu
+as seulement changé de figure… Je ne retrouve
+plus tes yeux du Sacré-Cœur…</p>
+
+<p>La jeune femme eut un sourire indéfinissable sur
+ses lèvres rondes et fortes ; et, d’un ton de plaisanterie,
+une flamme courte au fond du regard, elle dit :</p>
+
+<p>— C’est que j’ai vieilli !… Je porte le poids de
+la vie conjugale… Tu verras cela plus tard, Agnès,
+ma mie.</p>
+
+<p>Une rougeur courut sous la peau transparente
+d’Agnès.</p>
+
+<p>— Oh ! j’ai encore du temps devant moi !</p>
+
+<p>— Du temps…, hum !… A dix-huit ans ! Agnès,
+ton heure sonnera peut-être bientôt… N’aie pas
+l’air si effrayée… Je t’assure qu’on n’est pas malheureuse
+du tout quand on est mariée !… A distance,
+on s’effarouche un peu…, parce qu’on ne
+sait pas…; mais le mariage est, en somme, plus
+terrible de loin que de près… Tu le comprendras
+toi-même un jour ou l’autre, mon cher cœur…,
+quand tu aimeras !</p>
+
+<p>— Oh ! Cécile, ne parle pas de moi. Raconte-moi
+plutôt ton voyage…</p>
+
+<p>Cécile ne demandait qu’à parler. Par nature, elle
+était expansive, et l’épanouissement de son jeune
+bonheur n’était pas fait pour la rendre silencieuse.
+Pêle-mêle, les anecdotes, les souvenirs lui montèrent
+aux lèvres, joyeux, alertes, racontés au hasard
+de leur évocation, tout imprégnés de cette allégresse
+qui semblait la pénétrer tout entière. Agnès,
+elle, l’écoutait, ainsi qu’elle écoutait, enfant, les
+contes merveilleux qui la charmaient. Mais le
+conte, cette fois, était une histoire vraie, et ce
+n’étaient pas des lèvres tremblantes d’aïeule qui
+la disaient. La voix de Cécile montait très gaie,
+dans le silence des rues à peu près désertes, bordées
+de grandes maisons dont les fenêtres s’entr’ouvraient,
+au souffle de l’air attiédi, sur de vastes
+pièces rangées avec un soin minutieux, — le soin
+particulier aux ménagères de province. Par-dessus
+les murs des jardins, jaillissaient les branches gonflées
+de sève sous la jeune verdure, sous les panaches
+mauves des lilas, distillant au soleil leur
+parfum que l’air emportait et dont il jetait aux
+lèvres la caresse grisante.</p>
+
+<p>Et cette éclosion de la saison printanière semblait
+tellement exquise à Agnès, qu’elle ne s’étonna pas
+d’entendre Cécile conclure joyeusement :</p>
+
+<p>— Enfin, ne me demande pas, ma chérie, de te
+parler des musées. Nous ne les avons pas autrement
+fréquentés, Édouard et moi… Nous aimions
+beaucoup mieux les promenades en voiture, dans
+la campagne, autant que possible…</p>
+
+<p>Mais ici les récits de la jeune femme se trouvèrent
+brusquement interrompus ; le lieutenant
+Auclerc revenait… Et d’instinct, Agnès sentit que
+son amie lui échappait. D’ailleurs, Mme Vésale appelait
+sa fille, afin qu’elle dît adieu à la mère du
+colonel, qui prenait congé, arrivée devant sa porte,
+s’inclinant en des révérences vieillottes et cérémonieuses.
+Il y eut aussi force saluts et paroles amicales
+entre Cécile et sa petite amie ; puis, tandis
+que la jeune femme s’éloignait, le bras glissé sous
+celui de son mari, Mme Vésale et Agnès continuèrent
+leur chemin, hâtant le pas ; midi sonnait à
+toutes les églises de Beaumont, et le commandant
+attendait pour déjeuner.</p>
+
+<p>Un peu impatient, car il était la ponctualité faite
+homme, il arpentait la galerie longeant le salon,
+pareille à une serre avec ses caisses de camélias et
+de jacinthes aux tons délicats de porcelaine.</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien !… on ne rentre pas aujourd’hui ?
+fit-il d’un ton mi-grondeur, mi-souriant.</p>
+
+<p>Il était de grande taille, solide et musclé, large
+d’épaules ; ses cheveux tout blancs hérissés en
+brosse comme ses sourcils qui surmontaient de
+petits yeux bleu clair, très bons et très francs.</p>
+
+<p>— Elle n’en finissait donc pas, cette grand’messe ?
+Le déjeuner va être trop cuit. Mesdames, vous avez
+causé plus que de raison en sortant de l’office…</p>
+
+<p>Mais la commandante n’aurait jamais admis
+qu’on pût la prendre en faute ; et prestement, elle
+répliqua :</p>
+
+<p>— Mon ami, si, au lieu de passer ta matinée à
+promener tes chiens sur les boulevards, comme un
+païen, tu nous avais accompagnées à la grand’messe,
+tu aurais pu voir qu’elle venait de finir.
+Seulement, nous sommes rentrées sans nous précipiter
+comme des folles talonnées par la crainte
+de manger un rôti brûlé !</p>
+
+<p>— Allons, Sophie, du calme et pas de calomnie !
+Je ne suis pas aussi païen que tu veux bien le dire.
+Moi aussi, je suis entré à la cathédrale. J’y ai même
+entendu un bout d’office, mais les <i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> de Monseigneur
+étaient un peu longs, et je suis venu ici en
+attendre la fin. Eh bien, petite Agnès, on n’embrasse
+pas son père ?… On ne se sert de ses yeux
+que pour contempler les jacinthes ?</p>
+
+<p>Elle releva son blanc visage qu’elle avait penché
+vers les fleurs, et, se rapprochant de lui,
+d’un mouvement caressant, elle tendit son front.</p>
+
+<p>Lui, soulevant un peu le bord du chapeau, posa
+ses lèvres sur le jeune visage :</p>
+
+<p>— J’espère, mademoiselle, que vous êtes contente
+de votre père, aujourd’hui. Il s’est conduit en
+bon catholique, et vous devez l’en récompenser.</p>
+
+<p>— C’est très bien, père… Je suis très contente,
+répéta-t-elle avec un sourire sérieux et reconnaissant,
+ses yeux arrêtés sur lui, pleins d’affection.</p>
+
+<p>Elle aimait, en effet, son père avec une tendresse
+profonde. D’instinct, elle se sentait bien plus en
+harmonie morale avec lui qu’avec sa mère, toujours
+affairée, occupée de tout et de chacun, discrètement,
+mais absolument pénétrée de sa haute
+sagesse personnelle.</p>
+
+<p>De la fenêtre de sa chambre, Mme Vésale cria :</p>
+
+<p>— Eh bien, Agnès, tu ne viens pas ôter ton chapeau ?
+Qu’est-ce que tu as donc à bavarder ainsi
+avec ton père ? Charles, tu te plains de notre retard,
+et tu retiens Agnès !</p>
+
+<p>Docilement, le père et la fille, qui avaient fait
+quelques pas dans le jardin, revinrent vers la
+maison, où le déjeuner, — le fameux déjeuner, — les
+attendait, servi avec une recherche inaccoutumée
+en l’honneur de Pâques, selon la tradition
+familiale. Puis, le repas fini, tout en dégustant son
+café, le commandant prit les journaux et, à son
+ordinaire, se mit à les lire à demi-voix, marmottant
+les phrases sur un accent monotone, sans désirer
+d’ailleurs que sa lecture fût écoutée. Tout à coup,
+pourtant, une exclamation sonore lui échappa :</p>
+
+<p>— Ah ! çà, très bien, très bien !</p>
+
+<p>— Quoi ? fit Mme Vésale, volontiers curieuse.</p>
+
+<p>Mais le commandant répéta seulement de plus
+belle, les yeux toujours fixés sur la feuille, sa bonne
+figure tout épanouie de satisfaction :</p>
+
+<p>— Très bien…, parfait !</p>
+
+<p>— Voyons, Charles, réponds… Qu’est-ce qui est
+très bien ?</p>
+
+<p>— Le discours que vient de prononcer André
+Morère, l’écrivain, le conférencier, tu sais bien !…
+à un banquet d’étudiants. Ce garçon a une justesse
+et une clairvoyance de pensée…, une noblesse de
+sentiments… Oui, c’est bien ainsi qu’il faut parler
+à la jeunesse… On le dit jeune, lui aussi, ce
+Morère… Il connaît son monde… Il crie les dangers
+du dilettantisme… Il prêche l’action bien comprise,
+inspirée par… Sapristi ! que je regrette donc
+de ne pas l’avoir entendu… Cela m’aurait fait du
+bien…, après toutes les horreurs qui se disent et
+qui s’impriment !</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Charles, quelle exubérance ! Tu
+t’enthousiasmes comme si tu avais quinze ans !
+déclara Mme Vésale, mollement intéressée par le
+mérite du conférencier.</p>
+
+<p>— Enthousiaste, parce que j’approuve un homme
+qui tâche de rendre meilleurs ses contemporains, de
+donner à la jeunesse le goût de l’idéal ? Vraiment,
+les femmes sont inouïes… Si c’était un révérend
+père quelconque qui parlât de la sorte, tu n’aurais
+pas assez de mots pour le louer…; mais un laïque !</p>
+
+<p>— Je te prierai, Charles, de ne pas attaquer la
+religion !</p>
+
+<p>— Voyons, je ne l’attaque pas, tu le sais bien,
+fit, d’un ton conciliant, le commandant qui aimait la
+paix avant tout…</p>
+
+<p>Et pour la rétablir plus aisément, il revint à son
+journal. Mais presque aussitôt une exclamation
+nouvelle lui échappait :</p>
+
+<p>— Tiens, tiens, cet André Morère doit faire une
+conférence dans huit jours, chez la marquise de
+Bitray, en faveur d’une œuvre de bienfaisance… On
+peut se procurer des billets… Eh bien, ma parole !
+j’irai l’écouter, ce jeune homme, et s’il m’est possible,
+lui dire tout le bien que je pense de lui…</p>
+
+<p>— Charles, tu n’y songes pas… Aller à Paris pour
+cela !</p>
+
+<p>— Et pourquoi non ?</p>
+
+<p>— Mais parce que…, parce que la chose n’en
+vaut pas la peine !</p>
+
+<p>Les gros sourcils du commandant se rapprochèrent
+tout hérissés.</p>
+
+<p>— Pas la peine ! Oh ! les femmes ! Enfin, Sophie,
+ne m’as-tu pas dit toi-même, hier, que tu avais
+besoin à Paris ces temps-ci ?</p>
+
+<p>— Oui…, mais pour une cause sérieuse, moi !
+J’ai des achats à faire au <i>Bon Marché</i>.</p>
+
+<p>— Alors rien n’est plus simple… Tu t’occuperas
+de tes achats, et Agnès et moi, nous irons écouter
+la conférence.</p>
+
+<p>— Tu n’emmèneras pas Agnès entendre ce monsieur ?</p>
+
+<p>— Parce que ?… C’est une demoiselle maintenant
+que cette petite… Il faut bien jeter quelques
+idées sérieuses dans sa jeune cervelle. Et ce monsieur,
+comme tu dis, est un homme de très grande
+valeur !</p>
+
+<p>Mme Vésale haussa les épaules sans cérémonie.
+Comme elle vivait absolument enfermée dans le
+cercle de sa paisible vie de province, occupée des
+soins de son ménage, et lisant peu ou point, elle
+trouvait assez singulier l’intérêt que son mari témoignait
+en toute occasion pour l’état moral de la société
+et pour les efforts tentés par plusieurs afin de
+l’améliorer. Et elle ne fut pas trop contente de l’entendre
+demander à Agnès, qui disposait dans les
+vases du salon une énorme gerbe de lilas :</p>
+
+<p>— Et toi, enfant, qu’est-ce que tu dirais d’un
+petit voyage à Paris ? Nous irions entendre la bonne
+parole… Et puis, en même temps, nous te ferions
+visiter la grande ville que tu ne connais guère…
+La proposition te séduit-elle ?</p>
+
+<p>— Beaucoup, père, dit-elle, une légère flamme
+courant dans ses yeux limpides à cette perspective
+soudaine.</p>
+
+<p>— Je t’en prie, Charles, ne monte pas ainsi la
+tête d’Agnès à propos de ce voyage. Si tu tiens
+absolument à écouter ta conférence, vas-y… Mais
+ne nous entraîne pas à ta suite… J’ignore tout à fait
+s’il me serait possible d’aller à Paris la semaine
+prochaine… Il faudra que je voie…</p>
+
+<p>Mais pour le moment, Mme Vésale n’eut le temps
+de rien voir, car la femme de chambre venait
+prendre ses ordres pour l’après-midi ; et, tout de
+suite affairée, afin de les lui donner plus librement,
+elle sortit de la pièce, laissant son mari et sa fille.
+Le commandant reprit son journal, mais il ne lut
+pas. Il songeait à la conférence annoncée, à cet
+André Morère, avec lequel il se trouvait en si parfaite
+communion d’esprit ; et, distrait, il regardait
+Agnès finir d’arranger les grappes mauves, quand
+brusquement il se frappa le front :</p>
+
+<p>— Comment, diable ! n’ai-je jamais fait une pareille
+remarque ! Ce nom de Morère…, mais c’est
+celui d’un vieux camarade de promotion à moi…
+Nous nous sommes trouvés en garnison ensemble à
+Châteauroux… Ah ! cela remonte loin. Et il y a déjà
+un bon nombre d’années qu’il est mort… A Châteauroux,
+il avait un gamin d’une douzaine d’années…
+Ce pourrait bien être cet André Morère !…
+Il est incroyable que je n’aie pas encore fait ce
+rapprochement ! Et maintenant plus j’y pense…
+Dans son discours aux étudiants, Morère a des
+allusions qui pourraient à merveille se rapporter à
+son père. Il faut que j’en aie le cœur net… Je serais
+enchanté de faire connaissance avec ce garçon que
+j’ai vu enfant et qui montre aujourd’hui, bien qu’il
+n’ait pas beaucoup plus de trente ans, ce me semble,
+la sagesse d’un vieux moraliste. Ah ! si tous les
+jeunes gens étaient ainsi, nos filles auraient de
+meilleurs maris… Alors les pessimistes ne pourraient
+plus traiter de vain mot la vertu des hommes !</p>
+
+<p>— La vertu des hommes ? Une pure question
+d’âge ! jeta ici une voix masculine.</p>
+
+<p>Le commandant tourna vivement la tête. Tout à
+ses idées, il n’avait pas entendu entrer ; et il se mit
+à rire à la vue de son vieil ami, le docteur Darcel.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! docteur, quelle théorie !</p>
+
+<p>— Dame, mon brave camarade… Avouez qu’il
+nous est facile à nous de condamner, puisque…</p>
+
+<p>Le docteur ne continua pas. Il venait d’apercevoir
+Agnès qui s’apprêtait à sortir, emportant ses
+fleurs.</p>
+
+<p>— Ah ! mademoiselle Agnès ! tous mes hommages.
+J’espère que tantôt mon fils Paul aura l’honneur
+de vous présenter les siens à la musique. Ma
+femme m’a bien chargé de demander à Mme Vésale
+si vous iriez après les vêpres.</p>
+
+<p>— Agnès va s’en informer, dit le commandant,
+qui aimait à causer à l’aise avec son ami et se
+méfiait un peu de sa langue, souvent trop longue
+pour de jeunes oreilles. Vois ta mère, mon enfant,
+et fais-lui la commission du docteur.</p>
+
+<p>Agnès disparut et s’acquitta de son ambassade
+auprès de Mme Vésale, qui, même en ce jour de
+fête, trouvait moyen de se livrer à l’une de ses
+occupations favorites, ranger ses armoires, fleurant
+bon la lavande. Puis, libre de disposer de son
+temps, l’enfant rentra dans sa chambre et s’assit
+devant sa fenêtre large ouverte, avec un plaisir
+inconscient de se sentir toute seule chez elle.</p>
+
+<p>Oui, c’était vraiment son « chez-elle », plus
+encore qu’elle ne le supposait, le sanctuaire intime
+fait pour son âme candide, que cette pièce tendue
+d’un papier très clair, fond bis, sillonné de grandes
+fleurs d’un bleu lavé. Toute blanche était la couverture
+du lit étroit ; blanche comme le bénitier de
+porcelaine pendu au chevet, comme les rideaux qui
+l’enveloppaient d’une ombre chaste et ceux qui
+tombaient aux fenêtres, comme les lis de fine batiste
+dressant leur tige élancée vers la statue d’albâtre
+de la Vierge ; blanche comme l’était l’âme de
+cette enfant très douce, délicatement tendre, pétrie
+d’ignorances et de pureté, à l’aube exquise de sa
+vie de jeune fille.</p>
+
+<p>Les mains jointes sur ses genoux, elle regardait
+au loin, dans l’infini bleu de ce ciel d’avril ; elle aspirait
+à pleines lèvres le souffle chaud qui courbait les
+jeunes frondaisons et agitait de frissons la neige
+rose des pommiers en fleur qu’elle apercevait dans
+les jardins à perte de vue, dès qu’elle détournait les
+yeux du ciel insondable. Car il y en avait des jardins
+et encore des jardins, dans ce quartier un peu
+éloigné du centre de la ville, quelques-uns pareils
+même à de vrais parcs, délicieusement noyés dans
+la brume verte dont le renouveau baignait les
+branches… Et puis, par delà les jardins, c’étaient,
+hors de la ville, les champs où s’épandait librement
+la clarté blonde du soleil printanier.</p>
+
+<p>Ah ! la belle fête de Pâques ! Et comme elle en
+jouissait, la petite Agnès, les yeux autant que le
+cœur, pleins de lumière… Comme elle en jouissait,
+après avoir vécu, toutes les journées précédentes,
+dans la tristesse des offices de la sainte semaine ; un
+peu lassée aussi physiquement par les maigres scrupuleux
+que la commandante faisait observer dans
+sa maison ! Maintenant tout son être juvénile semblait
+se dilater dans cette joie fraîche de la nature
+ressuscitée, elle aussi.</p>
+
+<p>Son livre de prières était encore là, sur la table
+où elle l’avait posé le matin même, en rentrant de
+la messe. Mais le moment n’était pas venu de le
+reprendre. Dans une demi-heure seulement allait
+retentir l’éclatante sonnerie des cloches qui annoncerait
+l’instant des vêpres… Autour d’elle, dans
+la maison comme au dehors, c’était encore le grand
+silence des après-midi de dimanche. Elle entendit
+son père demander au domestique qui sortait « si
+le cheval avait bien tout ce qu’il lui fallait ». Puis
+rien ne vint plus la distraire de sa songerie capricieuse
+qui évoquait des souvenirs de sa jeune vie.</p>
+
+<p>Tout unie et toute blanche, cette vie qui, pendant
+dix années, n’avait guère connu d’autre horizon
+que celui des jardins du Sacré-Cœur, dans les différentes
+villes où l’avait conduite la carrière de son
+père. Maintenant, sa démission donnée au grand
+regret de Mme Vésale, le commandant, qui n’avait
+jamais montré d’ambition, était revenu vivre dans
+la maison familiale où il avait joué petit garçon. Et
+autant que lui, Agnès l’aimait, cette grande maison
+dans laquelle, jadis, l’accueillaient avec tant de joie
+les grands-parents qui, l’un après l’autre, s’en étaient
+allés dans la sérénité de leur foi, avec un vœu suprême
+de bonheur pour leur petite Agnès.</p>
+
+<p>Ah ! qu’ils l’avaient gâtée, ces chers vieux dont
+elle gardait un souvenir tout palpitant d’affection
+émue, en dépit du temps enfui… Voici qu’en cette
+minute, il lui revenait la vision d’autres fêtes de
+Pâques, dans sa petite enfance passée auprès d’eux.
+Alors, quand les cloches sonnaient, le samedi saint,
+elle s’en allait, le cœur battant, chercher, parmi
+le buis, les œufs déposés, « par les cloches, à leur
+retour de Rome », dans de menus paniers d’osier
+bleu et blanc, qu’elle conservait, rangés sur une
+planche de son étagère… Et comme ils la regardaient,
+trottinant pour cette bienheureuse recherche,
+la grand’mère encore toute jolie sous
+ses papillotes neigeuses, le grand-père solide et
+fort, avec de gros sourcils, une grosse voix, pas
+effrayante du tout, même quand il voulait gronder !</p>
+
+<p>Car alors, le couvent ne l’ayant pas assagie, elle
+n’était pas trop raisonnable, la petite Agnès ; et, en
+compagnie de Cécile, — un vrai garçon, — elle
+avait commis, en ce temps-là, bien des sottises qui la
+faisaient sourire, à cette heure, d’un sourire indulgent
+de grande personne… Elle avait changé… et
+Cécile aussi…</p>
+
+<p>Cécile !… Ce nom qui traversait le souvenir
+d’Agnès fit dévier sa pensée, y évoquant soudain
+l’image de la jeune femme, telle qu’elle lui était
+apparue le matin. Non, décidément, elle n’était
+plus la même, Cécile… Depuis leur rencontre, cette
+idée la poursuivait, presque obsédante… Certes,
+elle avait toujours ses joues fraîches, ses yeux
+rieurs, sa bouche joyeuse aux lèvres très rondes.
+Et pourtant, Agnès ne retrouvait plus en elle son
+insouciante compagne. Était-ce le mariage qui
+l’avait transformée ainsi, lui mettant au regard cet
+éclair rayonnant ?</p>
+
+<p>Vraiment, jusqu’à la minute où la jeune femme
+lui avait parlé avec ce visage nouveau, Agnès n’avait
+jamais imaginé que ce pût être une telle source de
+joie d’être mariée. Même, elle s’était étonnée de
+l’exubérante satisfaction de Cécile pendant ses fiançailles ;
+exubérance qui la choquait un peu dans sa
+réserve de petite fille très pure… Et maintenant,
+comme si elle eût deviné ses muettes questions,
+Cécile venait de lui dire : « Tu comprendras quand
+tu aimeras à ton tour ! »</p>
+
+<p>Quand elle aimerait… Mais elle avait aimé déjà !
+Elle avait eu pour des religieuses, pour quelques-unes
+de ses compagnes, une affection dont la douceur
+ardente lui pénétrait toute l’âme, y éveillant
+des joies si intenses qu’elles en devenaient douloureuses…
+Alors, que voulait dire Cécile ?…</p>
+
+<p>Et soudain, dans son esprit songeur, une interrogation
+jaillit, l’agitant toute d’un frémissement
+sourd. Ce sentiment si fort qui transfigurait sa rieuse
+amie, était-ce donc celui qu’on appelait l’amour ?…
+L’amour, un mot que ses lèvres seules connaissaient
+et ne prononçaient jamais que dans sa prière ;
+ou, encore, quand elle lisait certains chapitres de
+son <i>Imitation</i>. Et dans sa pensée, montèrent les
+paroles de passion mystique tant de fois prononcées
+par sa bouche d’enfant innocente : <i>C’est quelque
+chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de
+tous les biens. Seul, il rend léger, ce qui est pesant… et
+doux ce qu’il y a de plus amer… Rien n’est plus fort,
+plus élevé, plus étendu, plus délicieux… Celui qui
+aime, court, vole, il est dans la joie… Que l’amour
+me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même par la
+vivacité de ses transports…</i></p>
+
+<p>Jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul pouvait
+ainsi attirer l’âme, défaillante dans l’extase.
+Pour la première fois, elle se demandait, presque
+effrayée, s’il était possible que le cœur pût avoir
+le même élan vers une créature humaine ; si
+le mot troublant, répété presque à chaque ligne
+dans le livre de prières, avait un autre sens plus
+terrestre, que son amie connaissait maintenant…</p>
+
+<p>Depuis qu’elle était sortie du couvent, Agnès
+avait souvent entendu ces phrases sortir de la
+bouche de son père : « Quand nous marierons
+Agnès », ou : « Quand Agnès sera mariée. » Et
+elle n’y avait pas pris garde. Se marier lui paraissait
+une chose toute naturelle, un événement qui
+devait nécessairement se produire dans la vie d’une
+femme. Ainsi, toute petite, elle avait été baptisée
+et, plus tard, elle avait fait sa première communion.
+Et pourtant, tout à coup, ce mot de « mariage »
+lui apparaissait revêtu d’un sens inconnu,
+mystérieux et charmeur… Cela, pour quelques
+paroles échappées à cette rieuse Cécile, parce
+qu’elle avait vu la jeune femme serrer son bras
+contre celui de son mari, avec cette attitude de
+confiance heureuse qu’on a seulement auprès de
+ceux qui vous sont chers par-dessus tout…</p>
+
+<p>Un jour arriverait-il donc où elle aimerait ainsi
+un inconnu, venu elle ne savait d’où, qui l’emmènerait
+comme ce grand officier avait emmené son
+amie, et, sans qu’elle pût prévoir comment, lui
+éclairerait le regard de cette allégresse étrange ?…</p>
+
+<p>Une rougeur courut sur son visage à cette
+évocation trop précise. Et elle secoua la tête pour
+fuir ce flot de pensées qui lui montaient au cerveau,
+prise d’une crainte, dans sa conscience délicate,
+d’avoir fait mal en rêvant ainsi. D’instinct
+même, elle se leva, prête à prendre un livre pour
+échapper à elle-même. Mais elle s’arrêta ; et seulement,
+très résolue, elle obligea sa pensée à se porter
+vers ce voyage à Paris, dont l’annonce, une heure
+plus tôt, l’avait ravie ; à cette conférence, qui excitait
+sa curiosité ; aussi, à celui qui la ferait et que son
+père paraissait tenir en si haute estime… Une minute,
+elle chercha à se le figurer tel qu’elle le concevait
+d’après les paroles du commandant,… un
+peu comme une sorte de missionnaire laïque prêchant
+le bien aux hommes.</p>
+
+<p>Puis, aussi, elle songea, amusée, aux exclamations
+qui s’élèveraient à la musique, quand, à la
+sortie des vêpres, Mme Vésale annoncerait à ses
+amies qu’elle partait pour Paris, et aux commissions
+sans nombre dont les dames de Beaumont
+trouveraient aussitôt à les charger. Mais une ombre
+passa sur son visage quand elle se rappela qu’à la
+musique, elle allait rencontrer non seulement la
+bonne Mme Darcel, lui chantant à tout propos les
+louanges de son fils Paul, mais encore le docteur Paul
+lui-même. Or, il intimidait beaucoup Agnès, ce docteur
+Paul, un garçon sérieux, grave même d’aspect,
+qu’elle savait être un savant. Sa mère disait avec
+fierté que, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir un
+médecin célèbre à Paris. Mais il avait l’amour
+exclusif de sa province ; il y était revenu poursuivre
+la carrière de son père, et déjà il tenait une place
+importante dans la société de Beaumont ; encore
+qu’il n’eût rien de très séduisant, avec ses traits un
+peu durs, ses yeux gris, sévères et calmes, sa légère
+gaucherie d’allures dans le monde qu’il n’aimait
+pas ; se plaisant seulement dans la compagnie des
+hommes, trouvant celle des dames d’une insignifiance
+parfaite, semblait-il. Au demeurant, très
+bon et d’un dévouement sans limites pour ses
+malades.</p>
+
+<p>Mais ces qualités ne suffisaient point pour rendre
+Agnès moins intimidée par sa seule présence, et,
+dans un souhait fervent, elle murmura :</p>
+
+<p>— S’il pouvait n’être pas à la musique, tantôt !</p>
+
+<p>Même, elle était toute prête à faire une petite
+prière à cette intention. Elle n’en eut pas le temps.
+La porte de sa chambre s’ouvrait, et Mme Vésale
+apparaissait en tenue de sortie.</p>
+
+<p>— Comment, Agnès, tu n’as pas encore ton chapeau ?…
+Mais il va être trois heures… Tu n’entends
+donc pas les vêpres sonner ?</p>
+
+<p>Toute rose, Agnès se dressa. Enfermée dans sa
+songerie, elle n’avait rien entendu… Pourtant tout
+l’air vibrait maintenant de carillons sonores… Très
+vite, avec un mot d’excuse, elle mit son chapeau,
+prit son livre de prières, puis descendit pour
+rejoindre sa mère, déjà dans le vestibule.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>— Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin ? Il est
+l’heure de partir, sans quoi nous manquerons le
+train ! cria, du vestibule, la commandante, que les
+voyages avaient le privilège de jeter dans un état
+d’agitation exceptionnelle.</p>
+
+<p>Depuis le matin, elle trottait dans la maison,
+accablait les domestiques de recommandations,
+leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes
+de la basse-cour, de se livrer à des époussetages
+quotidiens dans les appartements, d’arroser les
+fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre les palmiers
+dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait
+la série de ses ordres que pour presser le
+commandant, qui, faisant toute chose avec méthode,
+se rebiffait devant les injonctions répétées de sa
+femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel
+impatient qu’elle lui jetait, du rez-de-chaussée,
+n’eut-il pas le don de l’émouvoir beaucoup. Il réunit
+ses bagages, en vérifia le nombre ; puis, après
+un coup d’œil d’homme soigneux autour de sa
+chambre, se mit enfin en devoir d’aller gagner la
+voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant
+de plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement
+le secret de son plaisir. En effet, la commandante
+n’était point pour le moment d’humeur
+à voir sa fille ravie de partir ; avec des gestes nerveux,
+elle fourrageait dans son sac de voyage.</p>
+
+<p>— Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au
+linge. Vite, cours la chercher…; Julie ne la trouverait pas.</p>
+
+<p>Agnès sauta hors de la voiture, mais elle n’avait
+pas traversé le trottoir que sa mère la rappelait :</p>
+
+<p>— Reviens, Agnès… Je me trompais… La clef
+est là dans ma sacoche. Viens vite… ou plutôt
+non…, va presser ton père. C’est incroyable la mauvaise
+volonté qu’il met à se dépêcher !… Et Dieu
+sait pourtant que c’est bien à cause de lui que nous
+nous mettons en route aujourd’hui ! Si sa maudite
+conférence n’avait pas lieu demain, j’aurais attendu,
+pour aller à Paris, l’exposition annoncée au <i>Louvre</i>
+pour lundi prochain… C’eût été beaucoup mieux…
+Mais les hommes sont égoïstes jusqu’aux moelles !</p>
+
+<p>Depuis longtemps, Agnès était dans la maison, et
+la commandante monologuait ainsi affairée, très
+rouge, tirant sa montre à toute minute, irritée de
+ne pas voir reparaître la jeune fille. Tout juste, elle
+se calma le temps de répondre au salut de M. le
+vicaire général qui passait, lui demandant :</p>
+
+<p>— Vous partez, madame ? Vous ne nous quittez
+pas pour longtemps, j’espère ?</p>
+
+<p>— Non, pour quelques jours seulement, monsieur
+l’abbé. Et ce m’est, je vous assure, un rude
+sacrifice de quitter ma maison si bien installée pour
+aller camper dans un hôtel. Mais mon mari était
+très désireux de se rendre à Paris cette semaine, et…</p>
+
+<p>— Et vous lui faites le sacrifice de vos goûts personnels,
+en vraie femme de devoir. J’espère, madame,
+que vous serez récompensée de votre dévouement.
+Je vous présente tous mes respects, et vous
+souhaite un bon voyage.</p>
+
+<p>Et M. le vicaire général, après un profond salut,
+reprit son chemin dans la grande rue calme où il
+était, en cet instant, le seul passant. Aussitôt la
+commandante se retrouva dans son état d’ébullition ;
+et, penchée désespérément à la portière, elle appelait
+à pleine voix : « Agnès ! Agnès ! » quand la
+jeune fille reparut toute rose d’avoir couru à la
+recherche de son père, qui était allé jusqu’aux écuries
+jeter le dernier regard du maître. Elle fut, d’ailleurs,
+assez mal reçue :</p>
+
+<p>— Eh bien, Agnès, toi non plus tu ne reviens
+pas ? Vous vous moquez du monde, ton père et toi !
+Qu’est-ce que tu as fait ? Tu savais bien que je t’attendais.</p>
+
+<p>— Je cherchais père… Le voici.</p>
+
+<p>— Oui, me voici ! Voyons, Sophie, un peu de
+calme, que diable ! Nous avons encore près de
+vingt-cinq minutes devant nous, et nous sommes à
+deux pas de la gare. Regarde toi-même l’heure.</p>
+
+<p>Mais la commandante se garda bien de faire une
+pareille constatation qui eût ôté tout prétexte à son
+agitation ; et, le nez à la portière, la mine inquiète,
+les sourcils froncés, elle atteignit la gare, se répandant
+en phrases impatientes auxquelles ni son mari
+ni Agnès ne répondaient prudemment.</p>
+
+<p>A la gare, elle se tourmenta de plus belle. En
+effet, le commandant, ayant rencontré sur le quai
+son ami, le docteur Darcel, se mit à faire les cent
+pas avec lui, sans paraître se douter que le train de
+Paris allait bientôt arriver, écoutant le docteur qui
+lui expliquait le motif de sa présence. Il était venu
+attendre son fils qui, ayant eu un malade à voir
+dans les environs, allait revenir dans quelques
+minutes.</p>
+
+<p>— Voilà son train justement…, et le voici lui-même !</p>
+
+<p>Il approchait, saluant avec un soupçon d’embarras
+Mme Vésale et Agnès, mais avec beaucoup plus
+d’aisance le commandant dont il serra la main.
+Puis, sur une réflexion navrée de Mme Vésale, il
+lui exprima toute sa sympathie pour l’ennui qu’elle
+éprouvait à se rendre à Paris, d’un ton si convaincu
+qu’elle en tressaillit d’aise et le trouva tout à fait
+charmant.</p>
+
+<p>— Ah ! que je suis enchantée, monsieur Paul, de
+vous voir une horreur égale à la mienne pour la
+capitale !</p>
+
+<p>— Une horreur, vous avez raison, madame ; je
+déteste Paris ! Je suis un provincial endurci, incapable
+de s’acclimater hors de son vieux Beaumont…
+Et c’est vraiment une joie pour moi d’en avoir bien
+fini avec Paris !</p>
+
+<p>Il s’arrêta sur cette déclaration que soulignait
+l’accent de sa voix un peu rude. Mais, tournant à
+demi la tête, il rencontra les yeux d’Agnès arrêtés
+sur lui pleins d’une muette protestation contre ses
+paroles. Et, sans doute, ce joli regard clair de jeune
+fille avait une magie particulière, car la sévère
+expression des traits du docteur Paul s’adoucit, et il
+demanda en souriant :</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas de mon avis, n’est-ce pas,
+mademoiselle ? Et vous n’êtes pas, non plus, aussi
+désolée que madame votre mère de quitter Beaumont ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, je suis, au contraire, ravie de ce
+voyage. Je connais si peu Paris ! C’est presque,
+aujourd’hui, comme si j’y allais pour la première
+fois !</p>
+
+<p>Elle avait parlé spontanément, mais elle s’arrêta
+court, les joues tout de suite empourprées, en
+s’apercevant qu’elle livrait ainsi ses impressions à
+un étranger.</p>
+
+<p>Le jeune homme n’en avait nullement paru
+étonné, et son visage s’éclaira d’un nouveau sourire.</p>
+
+<p>— Je comprends alors, mademoiselle, que vous
+ne puissiez partager les sentiments de nous autres,
+qui sommes tous plus ou moins blasés.</p>
+
+<p>— Blasés ! Parlez pour vous, jeune homme, interrompit
+le commandant d’un ton de bonne humeur ;
+pour mon compte, je ne le suis pas du tout. Croyez-moi,
+mon ami, je suis un vieux grognard bien moins
+sceptique que le premier gamin de dix-huit ans, tout
+frais échappé du collège… Et j’en suis transporté
+d’aise ! Vous allez vous moquer de moi… Eh bien,
+ça m’est égal… Écoutez ceci… Je m’en vais à Paris
+pour entendre un garçon, dont les idées m’intéressent,
+parler en faveur d’une bonne œuvre… Rien
+que pour cela… Vous m’entendez ?</p>
+
+<p>— Je vous entends et je vous comprends très
+bien, commandant. Qui allez-vous écouter ?</p>
+
+<p>— André Morère… Vous savez, l’écrivain, le critique
+dramatique.</p>
+
+<p>— Oui, je le connais. C’est, en effet, un merveilleux
+conférencier… et un homme de grande valeur
+dont on pourrait dire… bien des choses…</p>
+
+<p>Le docteur Paul avait un ton un peu singulier en
+prononçant ces derniers mots, mais le commandant
+n’eut pas la possibilité de le questionner, car
+Mme Vésale se rapprochait fulminante :</p>
+
+<p>— Charles, le train est en gare ; à quoi penses-tu
+de causer ainsi ? Et l’on accuse les femmes d’être
+bavardes ! O sainte Patience ! Docteur, adieu. Monsieur
+Paul, à bientôt. Vite, Agnès !</p>
+
+<p>Cette fois, il n’y a pas à tergiverser, la commandante
+était dans le vrai, et les employés annonçaient :</p>
+
+<p>— En voiture pour Paris ! En voiture !</p>
+
+<p>Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent
+une dernière fois les saluts du docteur et de
+son fils, qui souhaita un très grand plaisir à Agnès…
+Et le train s’ébranla.</p>
+
+<p>Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu
+à peu à son état normal ; puis, tandis que son mari
+prenait les journaux, elle se mit à étudier la longue
+liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès,
+elle, n’ouvrit pas de livre ; par la glace ouverte, elle
+regardait, et elle s’amusait de la fuite incessante
+des villages, des bouquets d’arbres, des ruisselets,
+des champs où palpitaient sourdement les germes
+féconds. Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau
+une rêverie imprécise. Des souvenirs de la veille
+lui revenaient ; l’amabilité excessive de la bonne
+Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur
+Paul, à la gare. Elle repensait aussi à cet inconnu
+qu’elle allait entendre, et dont on disait tant de
+bien… Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange
+transformation de Cécile ; le matin même, elle avait
+aperçu la jeune femme marchant sur le Cours
+auprès de son mari, et tellement absorbée dans sa
+causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la
+présence de son amie Agnès. Ainsi, quand on
+aimait, on oubliait tout, — gens et choses, — tout
+ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les
+autres… Confusément, Agnès sentait qu’un jour
+viendrait où, peut-être, elle aussi aimerait de la
+sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la révoltait
+presque : elle était heureuse, sans regret ni désir,
+dans l’heure présente, attendant l’avenir avec la
+simplicité confiante et exquise des êtres très jeunes.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée
+pour la conférence, le commandant, suivi de sa
+femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la marquise
+de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait
+de la conférence et d’André Morère beaucoup
+moins que de la plus humble pelote de fil achetée
+par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à
+Beaumont, raconter qu’elle était allée chez la marquise
+de Bitray, et parler de l’hôtel qu’on disait
+splendide.</p>
+
+<p>Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra
+dans le haut vestibule revêtu de boiseries aussi
+belles que celles de la cathédrale de Beaumont,
+éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes
+des marquis de Bitray ; quand elle monta l’escalier
+de marbre blanc, qui menait à l’immense hall où
+devait avoir lieu la conférence, si somptueusement
+décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle
+de fêtes d’un château royal.</p>
+
+<p>— Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous
+serons très bien et nous entendrons parfaitement.</p>
+
+<p>Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix
+sonore. Quelques personnes se retournèrent, et
+Agnès s’assit bien vite, vaguement intimidée. En
+revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son
+propre salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif,
+examinait le hall ouvert sur de petits salons, et sur
+une serre où de gigantesques palmiers abritaient
+des formes blanches de statues. Sur une estrade,
+élevée de quelques marches, était placé le fauteuil
+du conférencier, devant une table revêtue d’un
+tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était vide
+encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui
+en fermait le fond se relevait un peu, et un invisible
+regard enveloppait l’ensemble de la salle qui
+se remplissait de minute en minute. Un auditoire
+s’y formait, tout à la fois très aristocratique et très
+parisien, excitant fort la curiosité de Mme Vésale.</p>
+
+<p>Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de
+femmes vêtues comme celles-là, même parmi les
+dames les plus élégantes de la ville. Seulement, en
+sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite
+que toutes, ou presque toutes, avaient une tenue
+trop peu réservée. Avec une aisance incroyable,
+elles parlaient aux beaux messieurs qui les accompagnaient,
+la boutonnière fleurie, habillés, eux
+aussi, d’après une autre mode que celle connue à
+Beaumont. Et puis, quelles robes peu modestes
+elles portaient toutes ! Jamais, à Beaumont, une
+couturière ne se fût permis de faire des costumes
+accusant de la sorte les lignes de la gorge, de la
+taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on
+habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles !… Oh !
+ce Paris !… Grâce au ciel, Agnès ne leur ressemblait
+point ! Et, en son for intérieur, Mme Vésale se
+félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.</p>
+
+<p>Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un
+regard jeté par-dessus l’épaule de son père, lisait à
+demi la brochure concernant l’œuvre, sujet de la
+conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant.
+Mais elle releva la tête, en entendant sa mère
+s’exclamer :</p>
+
+<p>— Ah ! voici sans doute un grand personnage !
+Tout le monde regarde… Tiens, c’est une jeune
+femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait
+pas plus d’effet !</p>
+
+<p>Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue
+qui suscitait ces propos. Elle était grande, la taille
+menue, le buste superbe sous l’étoffe légère d’un
+gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais
+ce ne fut point la perfection de ce corps féminin,
+hardiment révélée par la robe étroite, qui frappa
+Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un
+harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à
+contempler le seul visage de la jeune femme. Un
+visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en
+avait jamais vu de pareil ; coiffé de cheveux ondés
+couleur des feuilles roussies d’automne, auréolant
+les traits dessinés d’une ligne souple et fine ; les
+yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des
+cils, pleins d’une indéfinissable expression, caressante
+et dominatrice, charmeuse comme l’étaient
+les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.</p>
+
+<p>— Qu’elle est belle ! murmura Agnès, dans un
+juvénile élan d’admiration.</p>
+
+<p>— Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire
+l’attention d’une façon inconvenante, riposta, non
+sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui n’avait
+jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée
+parmi les femmes séduisantes.</p>
+
+<p>Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement
+injuste ; car elle avait, au contraire, un
+air irréprochable de femme du vrai monde. Mais
+qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée,
+le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les
+yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés,
+comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant
+avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour
+serrer des mains amies, chemin faisant.</p>
+
+<p>— C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas ? chuchota,
+devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée
+depuis un moment, papotait sans relâche avec sa
+voisine, et accommodait d’importance la réputation
+de son prochain.</p>
+
+<p>— Oui, la nièce favorite de la marquise de
+Bitray. Vous la connaissez ?</p>
+
+<p>— Un peu ; je la rencontre dans le monde. Mais
+je ne suis pas en relations avec elle… Et j’aime
+autant cela.</p>
+
+<p>— Parce qu’on potine sur elle ? Avec une beauté
+comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable…
+Et puis, entre nous, ma chère, quand elle
+userait vraiment de cette beauté… capiteuse pour
+son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui
+en voudrais pas autrement !… Elle est veuve, en
+somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au
+contraire ! pour lui donner le goût de tenter une
+seconde fois l’aventure conjugale… officiellement !</p>
+
+<p>— Officiellement ? répéta l’autre, une question
+expressive dans les yeux.</p>
+
+<p>— Chère, prenez le mot comme je vous le
+donne… sans malice.</p>
+
+<p>— Oh ! sans malice… Enfin !… Elle est vraiment
+séduisante !</p>
+
+<p>Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur
+Mme de Villerson qui causait à quelques pas, immobilisée
+un instant par des amis.</p>
+
+<p>— C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en
+particulier, de tous les hommes qui l’approchent ;
+à commencer par notre ami Morère, qui est au
+nombre de ses intimes ; et un favori parmi les intimes !</p>
+
+<p>Elle donna au dernier mot un accent qui alluma
+un éclair subit dans les yeux de son amie.</p>
+
+<p>— Ah ! vraiment !… Est-ce que…?</p>
+
+<p>Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent
+d’un petit rire gourmand de scandale.</p>
+
+<p>— Oh ! ma chère amie, vous comprenez que,
+sur ce chapitre, il faudrait être le diable lui-même
+pour affirmer quelque chose… Et encore !… Dame !
+elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et
+par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné
+comme Morère… Les gens bien informés prétendent
+qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne
+de sa dernière pièce du Vaudeville, mais…</p>
+
+<p>Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations
+passait justement de son allure souveraine
+pour gagner les places réservées au premier rang,
+où venait de s’asseoir une grande vieille dame en
+cheveux blancs, sous une mantille de dentelle, que
+quelqu’un nomma auprès du commandant :</p>
+
+<p>— C’est la marquise de Bitray.</p>
+
+<p>Sans doute, le conférencier attendait son arrivée
+pour commencer. Dès qu’elle fut installée, la portière,
+qui fermait l’entrée de l’estrade, fut soulevée,
+et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt,
+éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il
+s’inclina légèrement et parcourut du regard son
+très élégant auditoire où le murmure des conversations
+s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant
+mit son lorgnon et s’installa confortablement
+dans son fauteuil. Mme Vésale murmura :</p>
+
+<p>— Il a très bon air ! l’aspect d’un garçon tout à
+fait comme il faut…</p>
+
+<p>Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise
+inconsciente… Ce n’était pas ainsi qu’elle
+s’était figuré cet homme que les paroles enthousiastes
+de son père lui avaient fait entrevoir comme
+une façon d’apôtre parti pour une croisade ayant
+pour but la conversion de ses contemporains. Tous
+les jours précédents, quand on prononçait devant
+elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt
+lui montrait le preux chevalier aux yeux clairs,
+brillants d’une foi inspirée, qui était sur l’un des
+vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait
+rien de l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant
+chevalier des siècles passés. Loin d’en avoir la
+robuste carrure, il était bien de son temps ; de taille
+mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage
+pensif, le front haut dominant un regard tout ensemble
+très vif et très pénétrant, l’allure d’une distinction
+un peu hautaine accusée encore par l’irréprochable
+et élégante correction de sa tenue
+d’homme du monde.</p>
+
+<p>Il attendit quelques secondes, tenant sous son
+regard son brillant public, puis il commença à
+parler… Et alors Agnès oublia tout ce qui n’était
+pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement
+harmonieuse et chaude, résonnant avec des
+vibrations profondes. Tout simplement, il racontait
+d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de laquelle il
+venait demander protection. Mais, à mesure qu’il
+parlait, une flamme semblait jaillir de son âme
+même, pour aller échauffer celle de son auditoire
+mondain, dont il s’emparait en maître, dont il emportait
+la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant
+le rêve d’une communion de tous les hommes,
+croyants et incrédules, en l’amour de ceux qui
+souffrent.</p>
+
+<p>A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en
+lui le dilettante sceptique et inguérissable, à certains
+mots qui raillaient sourdement le vol de sa
+pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur
+l’état moral des hommes de son temps, dont il analysait
+les inquiétudes d’âme et d’esprit avec une
+perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on discerner
+l’amertume et l’ironie décevantes, dans la
+façon dont il disait l’inanité presque fatale de la
+croisade nouvelle entreprise pour ressusciter parmi
+les hommes le désir d’une vie intérieure très
+haute ; dans la clairvoyance aussi avec laquelle il
+constatait les contradictions que les plus courageux
+mêmes mettaient entre leur idéal et leurs
+actions.</p>
+
+<p>Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve,
+pour saisir ces nuances que remarquaient aisément
+ceux qui savaient quel être compliqué, subtil, ondoyant,
+tout à la fois sceptique et vibrant, était
+André Morère. Elle, ne voyait en lui qu’un homme
+d’âme très généreuse. Tout son cœur battait d’enthousiasme
+en l’écoutant ; et une sympathie ardente
+et juvénile la jetait vers lui, qui parlait de ceux qui
+souffrent avec une pitié frémissante dont l’écho
+résonnait profondément en elle-même.</p>
+
+<p>Dans ses paroles, elle voyait la seule expression
+d’une infinie compassion pour toutes les misères, le
+désir passionné de les alléger ; et une soif l’envahissait
+de devenir meilleure, plus dévouée, plus
+détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux
+autres… Un regret aussi, presque un remords, la
+troublait, de n’avoir peut-être pas fait encore assez
+pour eux… Son âme tendre se dilatait dans cette
+atmosphère d’amour pour toutes les créatures
+humaines dont il semblait l’envelopper… Sans en
+avoir conscience, elle transfigurait et simplifiait sa
+pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui
+en échappait parfois, orientée vers des horizons à
+elle inconnus, évoquant des impressions, des sentiments
+dont elle n’avait jamais senti l’atteinte, qu’elle
+ignorerait peut-être toujours…</p>
+
+<p>Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le
+merci de son jeune cœur quand il se tut, ses derniers
+mots étouffés par un formidable bruit d’applaudissements.</p>
+
+<p>Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière
+plus intense encore dans les yeux, il demeurait aussi
+maître de lui-même devant cet enthousiasme qu’il
+excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice,
+les nerfs détendus pourtant. Et personne ne
+remarqua que son regard s’était une seconde perdu
+dans deux prunelles sombres, — celles d’une belle
+jeune femme blonde, — arrêtées brûlantes sur lui.
+Puis il se détourna et sortit, sans retour, malgré les
+acclamations qui le rappelaient encore.</p>
+
+<p>Le commandant exultait. Son âme très simple ne
+lui avait guère plus qu’à sa fille fait pénétrer les
+dessous sceptiques de cet ardent appel à la charité
+humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en
+exclamations enthousiastes :</p>
+
+<p>— Quel talent de parole a ce garçon ! Quelle
+hauteur d’esprit ! Quelle nature élevée !… Je ne
+m’attendais pas encore à tant… Il faut absolument
+que je le voie… J’ai besoin de causer avec lui…
+Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère…
+Il lui ressemble d’une façon étonnante quand
+il parle ! Je suppose que maintenant on peut l’approcher.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur ? Laisse-le
+donc se reposer, fit tout de suite Mme Vésale,
+qui avait l’esprit de contradiction sensiblement développé.</p>
+
+<p>Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait
+que son père exécutât sa résolution, car un désir
+obscur s’agitait en elle de se retrouver en présence
+de cet inconnu dont les paroles vibraient encore
+dans son âme même. Et elle fut contente d’entendre
+le commandant déclarer nettement :</p>
+
+<p>— Ce que je veux ? Mais causer avec lui, tout
+simplement. Suivez-moi toutes les deux, pour que
+nous ne nous perdions pas dans la foule.</p>
+
+<p>En vérité, un flot humain envahissait les galeries,
+les escaliers ; un flot bavard, souriant, parfumé,
+qui s’arrêtait de-ci de-là sur les marches, obstruait
+les portes, et que le commandant traversa non sans
+peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès
+un peu étourdie de tant de mouvement autour d’elle.</p>
+
+<p>— Ne pourrais-je parler à M. Morère ? demanda-t-il
+au domestique galonné qui semblait garder
+l’entrée des appartements non livrés au public.</p>
+
+<p>— Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon
+de Mme la marquise. Je ne pense pas qu’il reçoive
+en ce moment.</p>
+
+<p>— Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante
+de plus en plus courroucée.</p>
+
+<p>Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne
+humeur habituelle :</p>
+
+<p>— Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de
+son père désire lui serrer la main. Voici ma carte
+Remettez-la-lui, je vous prie.</p>
+
+<p>Le domestique obéit, laissant le commandant au
+seuil de la terre promise, mais il reparut bientôt,
+invitant M. le commandant Vésale et ces dames à
+le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie
+et les introduisit dans une sorte de somptueuse
+bibliothèque, qui éveilla chez Agnès la sensation de
+pénétrer dans un musée. La pièce était, pour l’instant,
+pleine du monde des intimes de la marquise
+de Bitray comme du conférencier, réunis par
+groupes, animant le silence du bourdonnement des
+conversations multiples. Au moment même où la
+portière s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba
+sur l’un de ces groupes et s’y attacha. Sous la pleine
+lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de
+Villerson causaient, imperceptiblement isolés des
+autres personnes présentes ; elle, debout comme
+lui, son buste souple un peu cambré en arrière, ses
+cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous
+la clarté de soleil qui les nimbait.</p>
+
+<p>Était-il surprenant qu’André Morère la regardât, — comme
+s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher
+les yeux de son visage ? songea candidement Agnès.
+Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler
+cette jeune femme si belle… Mais le commandant
+n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé,
+et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait
+la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts,
+avec la politesse excessive dont il était coutumier.
+Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que
+Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse
+dans le regard, il dit de sa voix sonore :</p>
+
+<p>— Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai
+beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir
+l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que
+je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre
+jeunesse contemporaine… qui en a si grand besoin !</p>
+
+<p>Un indéfinissable sourire avait couru sous la
+moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina :</p>
+
+<p>— Je suis heureux, commandant, d’avoir en
+quelque chose pu mériter votre approbation… Mais
+vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma
+tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma
+faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean,
+prêchant au désert.</p>
+
+<p>Le commandant protesta vivement.</p>
+
+<p>— Ne doutez pas de votre mission, monsieur,
+sans quoi vous êtes perdu… Rappelez-vous que tous
+les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent
+de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare
+de voir un homme de votre âge prendre aussi à
+cœur le perfectionnement moral de ses contemporains…
+Et nous avons tous, hélas ! besoin de perfectionnement,
+mais c’est dans l’âme des jeunes
+surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble,
+guidée par les principes qui font les hommes vraiment
+forts… Vous avez bien raison, monsieur, de
+prêcher à haute voix la vertu ; elle seule empêche
+les cataclysmes qui bouleversent un pays…</p>
+
+<p>Le commandant était parti sur le sujet qui lui
+était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il
+était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait
+pas qu’au son de sa voix vibrante, — sa voix de
+commandement, — un demi-silence s’était fait dans
+le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que,
+sur bien des lèvres, un sourire flottait.</p>
+
+<p>Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée
+pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs
+très intimidée dans ce milieu si différent de
+celui qu’elle connaissait ; dans une glace, elle
+s’aperçut justement, toute droite et rougissante à
+côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire
+effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des
+femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix,
+tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée
+fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait
+en spectacle ; et elle éprouva un irrésistible désir
+de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent,
+elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour
+lui réciter un compliment de bienvenue.</p>
+
+<p>Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec
+une attention marquée, les jugements du commandant ;
+c’était le conférencier lui-même. Il y avait
+bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une
+expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens,
+car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité
+de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux,
+paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de
+son père et même aux réflexions de sa mère, qui
+jugeait à propos de se mêler à la conversation,
+ayant horreur du rôle de personnage muet. Et
+Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente ;
+telle, qu’elle ne se troubla pas quand son
+père se décidant à prendre congé, elle sentit sur
+elle le regard pensif du jeune homme, auquel
+M. Vésale la présentait, — ainsi que l’on présente
+les humbles mortels aux personnages illustres.</p>
+
+<p>Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir
+salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir
+conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva
+une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand
+elle entendit son père dire au jeune homme :</p>
+
+<p>— Il y a, monsieur, différentes questions dont
+j’aimerais à vous entretenir… Serais-je très indiscret
+en vous demandant s’il y a un jour où je pourrais
+vous rencontrer sans vous déranger ?</p>
+
+<p>Courtoisement, André Morère répliqua :</p>
+
+<p>— Mais, commandant, c’est moi qui irai vous…</p>
+
+<p>— Non, non, du tout… A l’hôtel, nous ne pourrions
+causer tranquillement.</p>
+
+<p>— Alors, commandant, je suis à vos ordres pour
+le jour que vous préférez.</p>
+
+<p>Et Morère donna sa carte au commandant, qui,
+après une courte délibération avec le jeune homme,
+y inscrivit la date et l’heure choisies pour le bienheureux
+rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa
+qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère
+et se décida à lui permettre d’aller présenter ses
+hommages à la marquise de Bitray, qui, d’ailleurs,
+le faisait discrètement demander.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Si le commandant avait été ravi, à peu de frais,
+de sa conversation avec André Morère chez la marquise
+de Bitray, il le fut bien davantage encore de
+la visite qu’il fit le lendemain au jeune homme.
+Poursuivant une idée germée soudainement dans
+son cerveau à la suite de la conférence, il était allé
+lui demander de vouloir bien venir à Beaumont, — dont
+il était une des autorités, — afin d’y répandre
+davantage encore la bonne parole. Certes, ses concitoyens
+la connaissaient ; mais en fin de compte,
+ils ne pourraient jamais que gagner à l’entendre
+hautement commenter par un orateur tel qu’André
+Morère.</p>
+
+<p>Et le jeune homme n’avait pas repoussé la proposition,
+tout en faisant certaines réserves. Il avait
+écouté, avec une bonne grâce parfaite, les appréciations
+de son interlocuteur sur la nouvelle génération,
+sur les progrès de l’anarchie, conséquence
+fatale de la déplorable éducation donnée à la jeunesse
+des classes pauvres ; sur l’action démoralisatrice
+exercée par les écrivains dans les hautes
+classes…</p>
+
+<p>D’où nécessité de réagir…, etc., etc.</p>
+
+<p>Tous deux, sur bien des points, étaient tombés
+d’accord, cherchant au mal des remèdes à l’efficacité
+desquels le commandant croyait avec tout l’optimisme
+de son honnête nature, — le commandant
+seul… Et, finalement, André Morère l’avait, comme
+il le désirait, conduit auprès de sa mère, à qui
+M. Vésale souhaitait présenter ses hommages ainsi
+qu’à la veuve d’un vieux compagnon d’armes.</p>
+
+<p>C’est en déjeunant que le commandant faisait ce
+récit, tout rempli d’aise encore au seul souvenir de
+sa visite, écouté à demi par Mme Vésale, toujours
+absorbée par l’idée de ses courses, et très attentivement
+par Agnès, silencieuse toutefois par un
+reste d’habitude de sa petite enfance, où elle n’avait
+pas permission d’élever la voix à table ni de questionner
+son père ni sa mère.</p>
+
+<p>— C’est une femme charmante que Mme Morère !
+expliquait le commandant, tout en dévorant allégrement
+sa côtelette, tout à fait bien…, de visage
+et de manières !</p>
+
+<p>Les lèvres de Mme Vésale se plissèrent un peu.</p>
+
+<p>— Toujours enthousiaste, Charles ! Enfin c’est
+entendu, Mme Morère est une merveille, comme
+son fils !</p>
+
+<p>— Allons, allons, Sophie, ne t’irrite pas. Mme Morère
+a les cheveux tout blancs !… Une vraie douairière,
+très douce, très calme et très grande dame,
+malgré sa simplicité… Elle porte toujours le deuil
+de son mari… Et pourtant il y a des années qu’elle
+est veuve ! Elle avait les larmes aux yeux en parlant
+de lui, pendant que nous réveillions ensemble les
+vieux souvenirs… Elle m’a exprimé le désir de
+renouveler connaissance avec toi, Sophie.</p>
+
+<p>— Elle est bien aimable. Mais ce ne sera toujours
+pas pendant notre séjour actuel à Paris… Je
+n’ai pas plus le temps de faire des visites que celui
+d’en recevoir. Je suis accablée de courses… Il me
+faut encore retourner au <i>Bon Marché</i> pour les
+rideaux que j’ai achetés et que l’on ne m’envoie
+pas. Les administrateurs de ces magasins sont incroyables !
+Ils n’ont pas l’air de se douter que leurs
+clients ont autre chose à faire que de réclamer les
+achats non livrés !</p>
+
+<p>La commandante commettait-elle un jugement
+téméraire ?… Toujours est-il qu’elle fut interrompue
+dans l’expression de son mécontentement par l’entrée
+de la femme de chambre qui apportait les
+fameux rideaux, cause de son irritation. De nouveau,
+elle gronda pourtant :</p>
+
+<p>— Ah ! comme ils arrivent bien !… Juste au
+milieu du déjeuner ! Il faut maintenant que j’aille
+voir s’il n’y a pas d’erreur !…</p>
+
+<p>Et la commandante, se levant très nerveuse, disparut
+dans la pièce voisine. Son mari eut un discret
+soupir d’allégement, et, bien vite revenu à son sujet
+favori pour l’heure, il reprit :</p>
+
+<p>— Mme Morère m’a demandé, Agnès, si j’avais
+des enfants. Je lui ai dit que j’étais père d’une jeune
+personne pas trop mal tournée, ma foi !</p>
+
+<p>Et doucement, il caressa la joue d’Agnès.</p>
+
+<p>— Alors, elle m’a bien vite témoigné le désir de
+connaître cette jeune fille accomplie…</p>
+
+<p>— Oh ! père…</p>
+
+<p>— Eh bien, mademoiselle, ne trouvez-vous pas
+que vous méritez d’être appelée une jeune fille accomplie ?
+Je le regrette de tout mon vieux cœur
+alors… Enfin, tant pis, j’ai promis à Mme Morère
+de te présenter à elle… Nous irons tous les deux la
+voir, Agnès, si ta mère tient à demeurer la proie
+des magasins… D’ailleurs, il faut que je m’entende
+avec son fils pour savoir à quelle époque il pense
+pouvoir venir à Beaumont. Ça va-t-il, Agnès ?
+Un sourire aux lèvres, elle dit gaiement :</p>
+
+<p>— Cela va, père.</p>
+
+<p>Une ondée de sang avait rosé sa peau délicate.
+Elle rougissait ainsi à la moindre impression, mais
+elle eût, pour le moment, été bien en peine de
+dire pourquoi cette flamme lui était montée au
+visage ; peut-être parce qu’elle éprouvait un plaisir
+inconscient à l’idée de connaître la maison de celui
+dont la parole était vivante encore dans son souvenir…</p>
+
+<p>Le commandant continuait :</p>
+
+<p>— J’ai encore une autre proposition à te faire,
+petite Agnès… Tout à l’heure, comme je rentrais
+à l’hôtel, je me suis trouvé devant l’Opéra, et l’idée
+m’est venue que, peut-être, ma fillette ne serait pas
+fâchée d’y passer sa soirée… Hein, Agnès, qu’en
+dis-tu ?</p>
+
+<p>— Je dis, père, que tu as eu une pensée délicieuse.
+Mais maman ?…</p>
+
+<p>— Eh, bien…, quoi, ta mère ?… Elle ne peut pas
+trouver mauvais que tu ailles écouter de la musique.
+Que diable, tu es sortie du couvent, et je t’assure,
+ma petite fille, que tu peux sans scrupule aller au
+spectacle…</p>
+
+<p>— Qui parle de spectacle ? fit la commandante
+qui rentrait, vérifiant les notes qu’elle venait de
+recevoir.</p>
+
+<p>— Moi !… Je vous offre à toutes les deux une
+soirée à l’Opéra.</p>
+
+<p>— Charles ! tu ne penses pas à conduire Agnès
+au théâtre ?</p>
+
+<p>— Eh ! pourquoi pas ?</p>
+
+<p>— Mais parce que ce n’est pas un lieu convenable
+pour une jeune fille !</p>
+
+<p>Le commandant se prit à mordiller sa moustache,
+signe de grande impatience chez lui.</p>
+
+<p>— Ah çà, Sophie, tu déraisonnes… Si tu trouves
+qu’une fille de dix-huit ans, bonne à marier, ne
+peut pas aller entendre un opéra sous peine d’être
+compromise, il n’y a qu’à la reconduire au couvent
+pour l’en sortir juste le jour de ses noces !
+Ta mère, ma chère amie, n’était pas d’humeur
+aussi farouche, et tu pourrais te souvenir que notre
+première entrevue a eu lieu, jadis, au Théâtre-Italien…</p>
+
+<p>La commandante ne s’attendait pas à cet argument
+direct. Elle ne répondit pas, ayant deviné,
+d’ailleurs, à l’accent de son mari, qu’il serait habile
+à elle de ne pas entrer en discussion avec lui ce
+jour-là, si elle voulait s’éviter une défaite… Et, au
+bout de quelques secondes, elle reprit :</p>
+
+<p>— Alors tu tiens à donner à Agnès le goût du
+théâtre ? Soit ! Que joue-t-on ce soir ?</p>
+
+<p>— <i>Roméo et Juliette</i>.</p>
+
+<p>Mais ces deux noms ne disaient absolument rien
+à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie
+pour la musique que pour la poésie. Et,
+encore hérissée, elle continua :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ce <i>Roméo</i> et cette <i>Juliette</i> ? Quel
+est le sujet de l’opéra ? Je ne m’en souviens pas…</p>
+
+<p>Le commandant lui-même ne s’en souvenait que
+vaguement, et très sincère, il expliqua :</p>
+
+<p>— C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles
+familles qui rendent leurs enfants très malheureux
+par leur désunion. Le livret est un peu triste, si
+je me rappelle bien… mais la musique est très
+agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.</p>
+
+<p>— Il ne renferme pas de ballets, au moins ?</p>
+
+<p>— Oh ! je ne pense pas… Comment veux-tu qu’on
+danse dans les circonstances lamentables où se
+trouvent les personnages ?… Ce serait tout à fait
+déplacé !…</p>
+
+<p>La commandante ne releva pas cette explication.
+Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction
+qu’en vertu de principes très arrêtés,
+comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant
+reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse,
+pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût
+jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra, — qui lui
+eût paru, à elle, carrément ennuyeuse, — pût avoir
+une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant
+sa fille créée à sa ressemblance.</p>
+
+<p>Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité,
+ayant décliné pour son compte l’offre du commandant,
+elle ne fit plus de grandes objections à
+ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une
+haine entre deux vieilles familles nobles…</p>
+
+<p>… Le commandant et Agnès éprouvaient toujours
+un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble,
+sans un tiers entre eux ; et, ce même soir,
+ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que
+deux écoliers en liberté ; Agnès, tout amusée de
+voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue
+à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu
+blasés, comme des visions de contes de fées. Et
+ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement
+des globes de lumière blanche, sa grande silhouette,
+découpée sur un ciel clair.</p>
+
+<p>Pour la première fois, elle pénétrait dans une
+salle de spectacle, et une sensation d’éblouissement
+envahit son jeune cerveau, quand, assise auprès du
+commandant, ses yeux errèrent sur la scène encore
+close, sur le lustre scintillant, sur ces espèces de
+petits salons que son père appelait des loges et où
+étaient assises, devant des messieurs cravatés de
+blanc, — qui la firent penser à André Morère, — des
+femmes en robes pâles, ennuagées de dentelles,
+de vaporeuses draperies, d’où émergeaient leurs
+épaules nues.</p>
+
+<p>Oh ! ces épaules offertes ainsi à tant de regards
+d’hommes ! Elles amenèrent une rougeur sur les
+joues d’Agnès, qui jamais n’avait vu de bal et tressaillait
+d’une sorte de honte devant cette nudité
+dont s’offensait sa délicatesse de vierge. Et vite,
+elle ramena ses yeux vers la scène, tandis que le
+commandant, n’ayant pas les mêmes scrupules, promenait
+sa lorgnette dans la salle, sur le public
+qu’attirait, dès le début de la représentation, la
+rentrée d’un chanteur célèbre. Et soudain, une
+exclamation lui échappa à la vue de deux jeunes
+femmes qui venaient d’entrer dans une loge et s’asseyaient
+lentement, leur cavalier restant dans la
+pénombre.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! Agnès, regarde donc cette dame
+blonde, près de nous, n’est-ce pas celle qui causait
+avec André Morère, quand nous sommes entrés
+dans le salon particulier de la marquise de Bitray ?
+Il me semble bien la reconnaître.</p>
+
+<p>— Où cela, père ? fit Agnès avec un effort pour
+reprendre possession d’elle-même.</p>
+
+<p>— Là, à ta gauche, dans cette loge !… Et ce
+monsieur qui y entre aussi, qui la salue, qui s’assied
+derrière elle… Mais, sapristi ! c’est Morère lui-même.
+Ne penses-tu pas ?</p>
+
+<p>Et dans sa moustache, le commandant finit :</p>
+
+<p>— Ah ! le gaillard ! Il ne doit pas s’ennuyer avec
+de pareilles épaules sous les yeux !</p>
+
+<p>Agnès, tout de suite, s’était tournée vers le point
+indiqué par son père, agitée d’un inconscient désir
+de voir André Morère, mais elle n’aperçut que des
+formes masculines dans la profondeur de la loge.
+La jeune femme avait fait un mouvement qui masquait
+son interlocuteur, et elle seule apparut au
+regard d’Agnès, délicieusement blonde dans le velours
+noir de sa robe tout unie dont le corsage,
+très décolleté, dégageait la gorge d’une pâleur laiteuse,
+le col svelte qui soutenait la tête nimbée par
+les cheveux fauves relevés très haut sous la flamme
+d’un large croissant solitaire. Et elle avait ainsi un
+tel éclat de fleur humaine, exquise et capiteuse,
+une telle splendeur de beauté physique, qu’Agnès,
+instinctivement, détourna la tête, ainsi qu’elle eût
+fait devant une statue sans voiles.</p>
+
+<p>D’ailleurs, l’orchestre commençait à jouer, et
+une harmonie l’enveloppait toute, l’emportant bien
+loin de la foule qui l’entourait ; puis, lentement, le
+rideau se leva, et alors elle entra dans un monde à
+elle inconnu où, pendant quelques heures, elle
+allait vivre une existence enchantée…</p>
+
+<p>Mais une surprise toutefois la domina d’abord ; il
+lui semblait si bizarre de voir ces hommes et ces
+femmes exprimer de la sorte des sentiments qu’ils
+n’éprouvaient point, pour le plaisir d’autres hommes
+et d’autres femmes ! Puis, sans même qu’elle s’en
+aperçût, cette impression première s’effaça et, devant
+elle, vécurent réellement un Roméo superbe,
+une idéale Juliette, dont elle se prit à suivre avec
+un intérêt ardent l’immortelle histoire.</p>
+
+<p>Une histoire riante et charmeuse, douce autant
+qu’une caresse d’abord ; puis sitôt assombrie, de
+venue si vite d’une indicible tristesse, palpitante de
+toutes les angoisses, des élans désespérés et vains
+qui torturent les pauvres cœurs, avides d’un impossible
+bonheur… Une histoire que la petite Agnès
+écoutait grisée insensiblement par la musique enveloppante
+qui chantait le douloureux récit et faisait
+vibrer toutes les fibres de son âme aimante pour y
+éveiller des accents nouveaux… Une histoire qui,
+tout ensemble, la séduisait, l’étonnait et l’effarouchait
+un peu dans sa pureté de petite fille très innocente ;
+la troublait aussi sourdement, car elle agitait
+la mystérieuse énigme que son amie mariée lui
+avait, sans le savoir, jetée dans l’esprit…</p>
+
+<p>Combien ils s’aimaient ce Roméo et cette Juliette !
+dès leur première rencontre, attirés l’un vers l’autre
+par un irrésistible élan !… Avec quelle simplicité
+forte ! quel emportement passionné, dont la violence
+la choquait comme une faute commise et,
+en même temps, chose bizarre ! l’attirait… A les
+voir, à les entendre, elle avait la sensation d’une
+grande flamme brûlant près d’elle, dont la chaleur
+était d’une douceur pénétrante… Était-ce donc cette
+invisible flamme qui éclairait son amie, la faisait
+autre ; et se pourrait-il qu’un jour, elle aussi, la
+petite Agnès, dût la connaître et comprît ce qu’était
+ce bonheur que Roméo comme Juliette voulaient
+atteindre, malgré toutes les défenses, les difficultés,
+les douleurs, malgré leur devoir, malgré tout !</p>
+
+<p>Ce mystère la faisait rêver, et elle tressaillit, ramenée
+brusquement en pleine réalité, quand son
+père lui dit :</p>
+
+<p>— Agnès, veux-tu venir faire un tour au foyer ?
+Je serais content que tu le connusses. Il vaut la
+peine d’être visité !…</p>
+
+<p>Pour lui faire plaisir, elle accepta, indifférente,
+et se laissa docilement conduire à travers la cohue
+qui encombrait les couloirs… Comme ils passaient
+devant la loge de Mme de Villerson, pleine de visiteurs,
+quelqu’un en sortait, André Morère.</p>
+
+<p>— Ah ! j’étais bien sûr de vous avoir aperçu !
+s’exclama le commandant tout de suite enchanté.
+Et cette petite fille qui ne vous voyait pas ! Les
+yeux des vieux sont décidément meilleurs que ceux
+des jeunes !</p>
+
+<p>— La vérité est surtout, je crois, commandant,
+que je n’ai pas l’honneur d’être connu de mademoiselle…
+Si vous voulez bien me faire la faveur de
+me présenter à elle…</p>
+
+<p>— Ah ! mon cher ami, vous traitez tout à fait
+cette petite fille en grande personne… Mais il n’est
+nullement nécessaire que je vous présente… Vous
+êtes, ma foi, presque une vieille connaissance pour
+Agnès, tant elle m’avait entendu parler de vous
+avant de venir vous écouter. Et maintenant votre
+conférence a fait d’elle l’une des plus sincères admiratrices
+de votre talent !</p>
+
+<p>André Morère eut un sourire imperceptiblement
+sceptique qui le révélait assez peu sensible à l’enthousiasme
+prononcé du commandant, et gaiement,
+il dit :</p>
+
+<p>— Commandant, vous m’accablez ! Mademoiselle,
+permettez-moi de vous assurer… que je ne
+mérite, hélas ! pas autant…</p>
+
+<p>— Je ne crois pas que mon père soit trop indulgent,
+puisque vos paroles donnent à ceux qui vous
+écoutent le désir d’être meilleurs, de mieux aimer
+les pauvres…</p>
+
+<p>André Morère eut vers elle un coup d’œil surpris,
+sa curiosité d’observateur, éveillée par cette
+réponse inattendue, qui sonnait d’étrange façon
+dans le milieu où elle tombait… Par aventure possédait-elle
+donc une personnalité morale, cette
+mince et blonde créature qui avait un air mystique
+de sainte de vitrail, habillée par une couturière de
+petite ville ?… Et il interrogea, afin de pénétrer plus
+avant dans sa pensée :</p>
+
+<p>— Me permettez-vous, mademoiselle, d’espérer un
+peu que vous ne parlez pas ainsi seulement parce
+que vous êtes infiniment bonne et daignez donner
+la meilleure des récompenses à mes faibles efforts ?</p>
+
+<p>Avec la même simplicité, levant vers lui ses prunelles
+d’enfant, elle répliqua :</p>
+
+<p>— Ce que je vous ai dit est bien la vérité… Je
+l’ai éprouvé…</p>
+
+<p>— Alors, mademoiselle, je vous remercie profondément
+du très précieux encouragement que vous
+voulez bien me donner de la sorte. J’y suis très sensible…</p>
+
+<p>Et il l’était vraiment, car il avait deviné cette
+enfant si sincère, que sa juvénile approbation l’avait
+touché.</p>
+
+<p>Le commandant intervint de son accent de bonne
+humeur :</p>
+
+<p>— Vous ne vous croyiez pas un prédicateur aussi
+éloquent, n’est-il pas vrai, monsieur Morère ?…
+Maintenant, vous voilà édifié… Mais puisque, pour
+le moment, il ne peut être question de transformer
+tout à fait en une sainte Élisabeth cette jeune
+enthousiaste, voulez-vous venir tout simplement
+faire un tour avec nous au foyer que je désire montrer
+à Agnès ?</p>
+
+<p>André Morère eut une légère hésitation. Il redoutait
+un peu de nouvelles considérations du commandant
+sur la société contemporaine ; et, d’autre part,
+une rapide exploration dans une pensée neuve de
+jeune fille le tentait. Son dilettantisme d’observateur
+fut le plus fort, et, s’inclinant, il accepta la proposition
+du commandant. D’ailleurs, en cet instant,
+une loge où il venait de passer des minutes exquises
+était envahie par des visiteurs importuns, auxquels
+il jugeait sage d’échapper.</p>
+
+<p>A la suite du commandant qui avait pris Agnès à
+son bras, il entra donc dans le foyer, envahi par une
+foule dans laquelle dominait l’élément masculin.
+Les seules femmes y avaient des allures de petites
+bourgeoises ou de provinciales en droite ligne arrivées
+de leur province… Aucune capable d’attirer
+l’attention d’un raffiné comme André Morère…
+Agnès seule l’intéressait ; et la voyant demeurer
+silencieuse, intimidée par les regards qui l’examinaient
+au passage, il interrogea, au hasard, pour
+l’obliger à sortir d’elle-même :</p>
+
+<p>— Êtes-vous, mademoiselle, contente de la représentation
+de ce soir ?</p>
+
+<p>— Ah ! cher monsieur Morère, comment ne le
+serait-elle pas ? riposta tout de suite le commandant.
+Ce n’est pas une blasée que ma petite Agnès !
+Pour la première fois, elle va à l’Opéra !</p>
+
+<p>— Vraiment ?… Je vous en félicite, mademoiselle,
+puisque vous avez ainsi le plaisir de goûter
+une impression neuve, régal que beaucoup vous
+envieraient… Est-il permis, sans trop de curiosité,
+de vous demander comment vous jugez ce genre de
+distraction ?</p>
+
+<p>— Je pense que je n’avais jamais rien imaginé
+de semblable et que je sortirai de l’Opéra avec un
+grand désir d’y revenir…</p>
+
+<p>— Ainsi, vous vous intéressez beaucoup aux aventures
+du pauvre Roméo et de la malheureuse Juliette ?</p>
+
+<p>Elle inclina la tête, les lèvres entr’ouvertes par
+son sourire sérieux.</p>
+
+<p>— Oui, beaucoup… Je crois qu’ils vont être bien
+durement punis…</p>
+
+<p>— Punis ?… De quoi ?…</p>
+
+<p>— Mais de s’être fiancés, puis mariés, contre la
+volonté de leurs familles !</p>
+
+<p>— En effet, vous avez raison… Ils étaient de parfaits
+révoltés… Et cependant, bien que, au point de
+vue où vous vous placez, ils aient mérité leur malheur,
+vous leur faites l’aumône de votre compassion ?</p>
+
+<p>— Je les plains parce qu’ils souffrent… Et puis,
+je crois que leur devoir devait être bien douloureux
+à remplir !</p>
+
+<p>Pour la mieux connaître, il continua, trouvant
+piquante cette conversation un peu austère dans le
+foyer de l’Opéra, non accoutumé à en entendre de
+pareilles.</p>
+
+<p>— Alors, vous pensez, mademoiselle, que quand
+le devoir se présente cruel à accomplir, l’homme
+est excusable de le jeter de côté et de passer outre
+pour aller là où son cœur le pousse ?</p>
+
+<p>— Oh ! je ne pense pas cela ! protesta-t-elle vivement.
+Je n’excuse ni Roméo ni Juliette, mais leur
+situation était si difficile !… Ils en étaient tellement
+innocents !… Et puis…</p>
+
+<p>— Et puis ?</p>
+
+<p>D’un indéfinissable ton, la voix soudain assourdie
+et plus lente, elle finit :</p>
+
+<p>— Et puis, ils s’aimaient tant !</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! la belle raison, ma fillette ! s’exclama
+le commandant, qui écoutait la conversation, ravi
+de voir sa petite Agnès causer avec un homme
+comme André Morère… Alors, tu trouves comme
+Pascal que « le cœur a des raisons que la raison
+ne connaît pas » ?</p>
+
+<p>Le jeune visage s’empourpra. Mais pourtant,
+rencontrant une interrogation dans les yeux d’André
+Morère, elle expliqua d’un ton d’excuse :</p>
+
+<p>— Je suppose que, quand on s’aime, ce doit être
+une telle souffrance de se séparer, de se perdre,
+qu’il n’est pas étonnant que le courage manque
+parfois pour accomplir ce sacrifice…, et c’est pourquoi
+je plains Roméo et Juliette, même en ne les
+comprenant pas bien…</p>
+
+<p>Curieux, André Morère interrogea encore, de ce
+ton d’intérêt discret qui la rendait confiante
+et dissipait sa timidité :</p>
+
+<p>— Vous ne les comprenez pas ? Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce qu’ils peuvent être heureux sachant
+qu’ils n’ont pas le droit de l’être et que leur bonheur
+est coupable !</p>
+
+<p>André Morère songea à ceux-là chez qui la conscience
+du péché commis avive la jouissance ; et la
+réponse d’Agnès lui donna la sensation d’un parfum
+idéalement frais, jailli de quelque fleur immaculée,
+éclose loin des hommes. A une autre qu’à cette
+enfant, que de choses il eût répondues ! Mais à elle,
+il dit simplement, avec un sourire indulgent, où
+frémissait une mélancolie :</p>
+
+<p>— Il faut leur pardonner leur bonheur, il a été si
+court !… Et c’est parce qu’eux-mêmes le savaient
+devoir être bien fragile qu’ils oubliaient tout, pour
+en savourer l’ivresse fugitive… D’ailleurs, ils l’ont
+bien expié… Vous allez en avoir la preuve dans
+quelques instants.</p>
+
+<p>Et l’accent d’André Morère devint légèrement
+sceptique et railleur :</p>
+
+<p>— La loi morale violée par eux sera vengée sur
+le coup de minuit ; et, de toutes leurs pauvres joies,
+il ne restera plus qu’un souvenir, mis en drame par
+le vieux Shakespeare et chanté par la musique
+d’un illustre compositeur français. Des mots et des
+sons !</p>
+
+<p>— De très jolis sons… Cette musique est vraiment
+tout à fait gentille ! appuya le commandant.</p>
+
+<p>Le qualificatif n’était pas celui qui, à coup sûr,
+flottait dans le cerveau d’André Morère. Mais il ne
+releva pas les paroles du commandant. Il observait
+le visage pensif d’Agnès qui, arrêtée près d’une
+fenêtre du foyer, regardait loin devant elle, — vers
+ce Paris agité d’une vie fiévreuse, — ainsi qu’elle
+faisait quand elle réfléchissait. Et il reprit doucement :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre d’être très indiscret,
+mademoiselle ?</p>
+
+<p>Elle releva la tête, une petite anxiété dans ses
+prunelles limpides.</p>
+
+<p>— Comment cela ?</p>
+
+<p>— En vous adressant une question… Ainsi, à la
+place de Juliette, vous n’auriez pas agi comme elle ?</p>
+
+<p>— Oh ! non ! fit-elle avec une spontanéité si vraie
+qu’André Morère comprit qu’elle serait de ces
+femmes qui se donnent à leur devoir sans hésiter,
+au prix même de leur bonheur.</p>
+
+<p>Il lui était déjà arrivé de rencontrer de <i>vraies</i>
+jeunes filles, mais aucune, candide d’âme et d’esprit
+autant que celle-ci, se mouvant dans une telle
+atmosphère de pureté morale, aucune à qui fût, à
+ce point, familière la constante pensée du bien à
+faire, du mal à redouter. Et la voyant de nouveau
+songeuse, il craignit d’avoir involontairement fait
+naître en son jeune esprit d’inutiles pensées,
+capables d’en troubler l’innocence. Alors, changeant
+de ton, il reprit gaiement :</p>
+
+<p>— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que nous
+abordons là des sujets trop graves pour le lieu où
+nous sommes ? Vous allez penser que les conférenciers
+devraient se borner à faire des conférences…
+Je vous ai empêchée de visiter le foyer.
+Voulez-vous bien m’autoriser à réparer un peu
+mon tort en vous faisant les honneurs de l’Opéra,
+dans la mesure de mes moyens ?</p>
+
+<p>Le commandant, transporté d’aise, s’exclama
+pourtant :</p>
+
+<p>— Mais, monsieur Morère, ce serait abuser de
+votre complaisance ?</p>
+
+<p>— Ce serait me procurer un plaisir, commandant !</p>
+
+<p>— Alors, mon cher ami, nous vous suivons !</p>
+
+<p>Maintenant, Agnès était devenue pour André
+Morère une vraie petite fille, adorablement jeune ;
+et, avec la bonne grâce qu’il eût apportée à distraire
+une enfant charmante, il lui fit voir tout ce
+qui, dans le foyer, dans la partie de l’Opéra appartenant
+au public, pouvait l’intéresser ; lui disant des
+anecdotes, dignes de ses jeunes oreilles, sur les
+grands artistes, les compositeurs dont les noms
+étaient liés à celui de l’Opéra, l’amusant et la
+charmant ainsi.</p>
+
+<p>Mais une sonnerie éclata et le commandant
+décréta, en vertu de sa ponctualité militaire :</p>
+
+<p>— Allons, il faut regagner nos places. L’acte va
+commencer.</p>
+
+<p>— Déjà ! pensa Agnès, saisie d’un obscur regret.</p>
+
+<p>Pour elle, l’entr’acte avait passé avec une rapidité
+de songe… Son père prenait congé, se répandant
+en remerciements pour la très grande amabilité
+de M. Morère, sa complaisance, etc. Alors,
+comme le jeune homme s’inclinait devant elle très
+profondément, elle osa lui répéter, après son père,
+un « Merci, monsieur », un peu timide, mais tout
+palpitant de reconnaissance, qu’André Morère,
+d’ailleurs, se défendit d’accepter.</p>
+
+<p>Le cœur léger, elle regagna sa place, d’où,
+instinctivement, tout de suite, elle jeta un coup
+d’œil sur la loge de Mme de Villerson. Morère y
+était rentré ; et, assis derrière la jeune femme, il
+lui parlait… Et Agnès ne sut pas qu’il lui racontait
+spirituellement sa promenade au foyer avec une
+naïve petite provinciale, curieuse à étudier.</p>
+
+<p>Le rideau se relevait… Alors, de nouveau, elle
+fut reprise toute par le drame passionné qui se
+jouait sur la scène, et qui résonnait en elle avec
+une intensité étrange. De nouveau, l’harmonie poignante
+des chants l’emportait dans l’atmosphère
+d’amour désespéré où se mouvaient les deux amants
+immortels…</p>
+
+<p>Et voici que, tout à coup, il lui semblait entre
+voir le sens caché des paroles de son amie… Cécile
+avait raison, il y avait plusieurs manières d’aimer ;
+mais jamais, avant ce soir, elle n’eût pensé que
+deux créatures humaines pouvaient le faire avec
+cette passion, ce mépris orgueilleux de tout ce qui
+n’était pas eux. Dans sa pensée d’enfant pieuse,
+flottaient obscurément les mots du livre saint :
+<i>L’amour souvent ne connaît point de mesure ; mais,
+comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes
+parts… Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner
+entièrement à la volonté du bien-aimé, ne sait
+pas ce que c’est que d’aimer…</i> Et trouvant un sacrilège
+de les détourner de leur sens mystique, elle
+s’efforçait de les fuir… Maintenant, elle savait…
+Oui, des créatures humaines pouvaient s’aimer
+comme, jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul
+devait l’être. Palpitante d’angoisse, elle écoutait
+l’adieu poignant que se faisaient les deux pauvres
+êtres que l’amour jetait vers la mort et qui lui
+donnait envie de sangloter, de s’enfuir, de les
+oublier ; surtout d’échapper à la pensée défendue,
+croyait-elle, qu’un jour viendrait où, peut-être, elle
+aussi entendrait de pareils accents…</p>
+
+<p>Le bon commandant ne se doutait guère du sourd
+travail qui s’accomplissait dans le cœur de sa petite
+Agnès.</p>
+
+<p>Il écoutait très satisfait, ayant des exclamations
+discrètes, mais approbatrices, sur les artistes, leurs
+voix, les décors, sur les chœurs, un peu surpris seulement
+qu’Agnès ne lui répondît point. Un instant
+cependant, frappé du jeu expressif des deux héros,
+il eut l’idée fugitive que la commandante n’eût pas
+jugé le spectacle convenable pour une jeune fille ;
+et, un peu inquiet, il regarda Agnès, s’imaginant,
+dans son inexpérience, que l’attitude de la fillette
+serait révélatrice.</p>
+
+<p>Or, il fut tout de suite rassuré. A peine un peu
+plus rose que de coutume, les mains correctement
+jointes sur son éventail, elle écoutait toute droite,
+ses yeux couleur d’une fleur de lin, obstinément
+arrêtés sur la scène… Alors, tranquillisé, il oublia
+ses scrupules et laissa l’enfant jouir en paix du spectacle
+qui s’achevait, sans remarquer la flamme
+inaccoutumée de ses prunelles bleues, ni le battement
+plus rapide des cils sur les yeux humides. Il
+ne savait pas qu’elle pensait, troublée : Aimer, et
+puis mourir…</p>
+
+<p>Aimer ! aimer ! Le mot bourdonnait sans relâche
+à son oreille, tandis que se perdaient les dernières
+notes échappées des lèvres de Roméo, alors que,
+déjà, Juliette ne pouvait plus l’entendre… Lentement,
+le rideau commençait à descendre au milieu
+des acclamations enthousiastes du public. Et le
+commandant, pressé, disait :</p>
+
+<p>— Eh bien, Agnès, c’est fini… Qu’est-ce que tu
+attends donc, ma petite fille ? Dépêchons-nous de
+sortir avant la foule. Viens vite.</p>
+
+<p>Oui, le rideau s’était abaissé sans retour. Il fallait
+partir. Tout en l’enveloppant de son manteau, le
+commandant lui demanda :</p>
+
+<p>— Eh bien, es-tu contente de ta soirée ?</p>
+
+<p>De sa voix douce, elle répondit :</p>
+
+<p>— Oh ! oui, bien contente, père.</p>
+
+<p>— Allons, tant mieux, si tu es satisfaite, petite.
+Les chanteurs étaient, en effet, excellents ; et cette
+Juliette, une bien jolie créature. On comprend que
+ce diable de Roméo n’ait pas prétendu renoncer à
+elle ! C’était un vrai artiste aussi que ce garçon qui
+faisait Roméo !</p>
+
+<p>Agnès ne répondit pas. Apercevant le foyer, elle
+repensait aux minutes qu’elle y avait passées…
+Elle entendait la voix d’André Morère lui parler
+de Roméo et de Juliette, et elle aurait voulu
+encore être à ce moment-là qui avait été l’un des
+meilleurs de sa soirée.</p>
+
+<p>Emportés par le flot qui se dirigeait vers les sorties,
+elle et son père passèrent devant la loge de
+Mme de Villerson. La porte en était ouverte, et sur
+le seuil apparaissait la jeune femme dont André
+Morère plaçait, sur les épaules nues, la pelisse de
+soie rose tendre, le capuchon ourlé de dentelle voilant
+les cheveux de lumière. Avec un soin extrême,
+il l’enveloppait, et ne vit ni le commandant ni Agnès,
+qui pourtant le frôlèrent presque.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Sous l’ombrage des grands arbres du Cours, le
+tout Beaumont, en ses atours du dimanche, était
+réuni autour du kiosque, où l’harmonie municipale
+s’évertuait à rendre les beautés d’une suite d’airs
+variés sur <i>Faust</i>. Le commun des mortels, c’est-à-dire
+la petite bourgeoisie et le menu peuple, écoutait
+debout, massé derrière les haies de l’enceinte
+réservée, applaudissant avec chaleur les musiciens,
+que leurs accords fussent ou non tombés d’aplomb.
+Mais la « société » de Beaumont, confortablement
+assise en cercles sympathiques, se montrait plus
+sévère et témoignait une indulgence dédaigneuse
+pour les efforts, — assez peu récompensés d’ailleurs, — de
+l’orchestre qu’elle n’écoutait guère.</p>
+
+<p>On causait beaucoup dans les différents groupes
+formés par les divers clans de la ville, qui s’examinaient
+les uns les autres, se jugeant avec une bienveillance
+discutable. Mais la plupart de ces groupes
+étaient tout féminins, car les « messieurs » de Beaumont
+avaient pour habitude d’arpenter les allées du
+boulevard durant la musique, tout en devisant sur
+les affaires de la ville, voire même sur celles de
+leurs concitoyens, échangeant de plus, à l’occasion,
+leurs réflexions sur les femmes présentes. Mais
+c’était surtout l’élément militaire qui se permettait,
+avec le plus de désinvolture, d’apprécier les dames
+de Beaumont, lesquelles ne lui en voulaient pas
+d’ailleurs, et voyaient, sans nul ennui, la note claire
+des uniformes jetée dans la monotonie du costume
+des civils.</p>
+
+<p>Autour de Mme Vésale, l’une des personnes les
+mieux posées de la ville, s’étaient assises quelques-unes
+de ses amies : l’excellente Mme Darcel, femme
+du docteur, l’optimisme incarné en une ronde petite
+créature, aux joues vermeilles sous des papillotes
+grises, cernant les tempes ; Cécile Auclerc, un peu
+assombrie par l’absence d’Agnès, et surtout par
+celle de son mari, retenu par un camarade ; la
+femme du colonel Télart, une estimable dame
+d’intelligence moyenne et de curiosité supérieure,
+suivant toujours sa mère, vieille dame qui ne sortait
+de son silence que pour s’écrier, enchantée,
+que les musiciens « jouaient comme des anges » ;
+enfin Mme Salbrice, la femme du conseiller à la
+cour, tenue dans Beaumont pour un esprit transcendant,
+mais redoutée pour son humeur mordante,
+sa critique aisée, sa façon de donner son avis sans
+qu’on le lui demandât, dans la conviction de sa
+compétence universelle. Elle et la commandante
+ne s’entendaient pas toujours très bien, étant également
+d’humeur autoritaire ; mais, en apparence,
+elles étaient fort aimables l’une pour l’autre. Et ce
+fut avec le plus agréable sourire que Mme Salbrice
+demanda :</p>
+
+<p>— Eh bien, elle aura donc lieu, cette fameuse
+conférence ? Souhaitons de ne pas dire après l’avoir
+écoutée : « Beaucoup de bruit pour rien ! »</p>
+
+<p>Les lèvres de la commandante se pincèrent légèrement,
+et d’un ton acidulé, elle répliqua :</p>
+
+<p>— Mais, chère madame, pourquoi en serait-il
+ainsi, je vous prie ? Je connais, moi, ce jeune
+homme ; et je puis vous certifier que c’est un véritable
+orateur, un homme de beaucoup d’esprit et de
+cœur que nous gagnerons tous à entendre !</p>
+
+<p>— Pan ! marmotta entre ses lèvres Cécile, distraite
+par cette ombre d’escarmouche.</p>
+
+<p>Puis tout haut, elle interrogea, assez indifférente :</p>
+
+<p>— A quelle époque aurons-nous cette conférence ?</p>
+
+<p>— Mais dans quelques semaines, en même temps
+que l’exposition d’horticulture. Mon mari s’est
+arrangé avec nos autorités, et a servi d’intermédiaire
+entre elles et M. Morère. Il fera sa conférence
+dans la salle des Concerts, à quatre heures.</p>
+
+<p>— Ce sera parfait ainsi ! approuva Mme Darcel.
+Mon fils Paul pensait, en effet, qu’il ne parlerait
+pas au théâtre, mais plutôt dans la rotonde de la
+place Boutteville… Et c’est au cher commandant
+que nous devons la bonne fortune de voir venir ce
+M. Morère, qui est tout à fait célèbre comme conférencier ?
+Mon fils Paul me le disait encore ces
+jours-ci… Mais comment le commandant a-t-il pu
+l’amener dans notre petite ville ?</p>
+
+<p>Mme Vésale, charmée de voir son importance
+reconnue, fit d’un ton détaché :</p>
+
+<p>— Son père était un ami du commandant, et il
+s’est mis tout de suite à la disposition de mon mari,
+quand celui-ci lui a demandé de venir se faire
+entendre à Beaumont… C’était après que nous
+avions pu juger de sa très haute valeur chez la marquise
+de Bitray.</p>
+
+<p>— Peste ! ma chère amie, quelle belle connaissance
+vous avez là à Paris ! interrompit Mme Salbrice.
+Vous nous l’aviez toujours cachée… Mais,
+après tout, la marquise de Bitray, n’est-ce pas cette
+noble dame qui fait payer l’entrée de son hôtel à
+ceux qui veulent écouter les conférenciers qu’elle
+y invite ?</p>
+
+<p>— Oui, quand le conférencier parle pour une
+bonne œuvre, riposta Mme Vésale.</p>
+
+<p>L’excellente Mme Darcel intervint doucement
+selon sa coutume, quand elle apercevait un nuage
+à dissiper.</p>
+
+<p>— Est-ce aussi en faveur d’une œuvre de bienfaisance
+que M. Morère fera son discours ? Mon fils
+Paul ne m’a pas renseignée à ce sujet.</p>
+
+<p>— Mais, chère madame, je ne puis vous le dire
+au juste. M. Morère a prié mon mari de garder le
+silence sur ce point, voulant se conserver toute sa
+liberté encore quelques jours.</p>
+
+<p>La commandante était forcément discrète. Elle
+eût été bien en peine, et pour cause, de dire quel
+serait le sujet choisi par André Morère. Elle ne fut
+pas autrement fâchée que l’on n’insistât pas sur ce
+point, et que Mme Darcel conclût très aimable :</p>
+
+<p>— Ce sera sûrement fort intéressant… Et le commandant
+a eu là une excellente idée. Nous passerons,
+grâce à lui, une heure charmante !</p>
+
+<p>— Espérons-le tout au moins, jeta Mme Salbrice
+avec un petit rire railleur. Les journalistes sont si
+forts pour se faire mousser les uns les autres ! L’<i>Écho
+de Beaumont</i>, en nous annonçant votre célèbre conférencier,
+a déjà publié sur son compte une biographie
+élogieuse à outrance. Il aurait dû y joindre un
+portrait du personnage. C’eût été complet ! Est-ce
+un beau garçon au moins, ce Morère ?</p>
+
+<p>— Oui, est-il bien ? répéta en écho la colonelle.
+On aime toujours mieux, n’est-ce pas ? voir quelqu’un
+de bien plutôt que quelqu’un de mal !</p>
+
+<p>Mme Vésale approuva avec indulgence :</p>
+
+<p>— Évidemment. M. Morère a un peu plus d’une
+trentaine d’années. Il est plutôt grand, mince, distingué…</p>
+
+<p>— Comment sont ses cheveux, ses yeux ? lança
+Cécile un peu maligne.</p>
+
+<p>— Ma chère, les femmes de mon âge ne se préoccupent
+pas de pareilles bagatelles ! Interrogez sur
+ce sujet, s’il vous intéresse, Agnès ou le commandant.</p>
+
+<p>Le rire mordant de Mme Salbrice résonna.</p>
+
+<p>— Tiens, tiens… Elle le connaît aussi, le beau
+conférencier, la petite Agnès ! Est-elle aussi charmée
+de lui que ses parents ? Nous allons le lui
+demander tout à l’heure quand elle arrivera…</p>
+
+<p>Mme Vésale, sans paraître avoir entendu, continua :</p>
+
+<p>— Enfin, c’est absolument un homme du monde
+dans sa façon de s’habiller, de causer…</p>
+
+<p>— Ah ! vous avez causé avec lui ? questionna la
+colonelle avec un vif intérêt.</p>
+
+<p>Mme Vésale, sûre de produire son effet, dit négligemment :</p>
+
+<p>— Après la conférence, nous avons été le voir
+dans les salons particuliers de la marquise de Bitray.
+Et il a été charmant, ce jour-là, de même qu’il l’a
+été quand mon mari lui a rendu visite chez lui et,
+en même temps, a présenté ses hommages à
+Mme Morère.</p>
+
+<p>Toutes ces dames s’exclamèrent :</p>
+
+<p>— Comment, il est marié ?</p>
+
+<p>— Non…, non…, Mme Morère est sa mère…
+Une femme parfaite, qui a reçu Agnès de la façon
+la plus affectueuse ! Mon mari en a été touché, ainsi
+que de la courtoisie délicate de son fils envers notre
+Agnès.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’Agnès allait bien faire chez ce
+monsieur ? interrogea Mme Salbrice, railleuse. Est-ce
+qu’elle le suppliait aussi de venir faire une conférence
+pour l’édification des mécréants de Beaumont ?</p>
+
+<p>— Chère amie, croyez que le commandant n’a
+nullement <i>supplié</i> M. Morère, et n’avait pas besoin
+de le faire. Non, Agnès n’allait pas <i>supplier</i> (elle
+appuya sur le mot) M. Morère de venir à Beaumont…
+Elle allait voir sa mère, qui avait manifesté
+le désir de la connaître…</p>
+
+<p>— Est-il bien logé, ce monsieur ? jeta fort à propos
+la colonelle, évitant ainsi une prompte riposte
+à Mme Salbrice.</p>
+
+<p>— Oh ! à merveille ! Il a de la fortune… Il habite
+avec sa mère un très joli hôtel à Auteuil, entouré
+d’un jardin, et Agnès en a rapporté des roses ravissantes.</p>
+
+<p>— Une perle enfin que votre Morère ! conclut
+Mme Salbrice. Eh ! eh ! je comprends que vous cultiviez
+sa connaissance… S’il est beau, riche, jeune,
+pénétré des idées chères au commandant, savez-vous,
+chère madame, qu’il serait un mari accompli
+pour Agnès !</p>
+
+<p>Mme Vésale dressa la tête, franchement courroucée.
+Elle aimait assez à se mêler des affaires des
+autres ; mais il lui déplaisait fort qu’on se mêlât des
+siennes ; et, vertement, elle répliqua, la voix brève :</p>
+
+<p>— Dieu merci ! nous n’en sommes pas réduits à
+la triste nécessité de faire la chasse au mari, et de
+donner notre fille au premier Parisien venu, fût-il
+célèbre !</p>
+
+<p>Ici, il y eut un léger silence, durant lequel s’entendirent,
+très sonores, les furieux accords des musiciens
+aux prises avec la <i>Chevauchée des Walkyries</i>.
+La vieille mère de la colonelle le rompit à propos,
+en s’écriant à la vue d’une grosse jeune femme qui
+passait en robe de soie :</p>
+
+<p>— Oh ! regardez… N’est-ce pas la femme de
+Poquel, l’épicier de la rue du Centre ?… Vraiment,
+aujourd’hui, ces petites boutiquières ne doutent
+plus de rien ! Elles sont d’une élégance !</p>
+
+<p>Toutes ces dames regardèrent et, d’un œil clairvoyant,
+détaillèrent la toilette de la trop pimpante
+épicière, qui, ignorante de son méfait, marchait,
+solennelle comme une châsse, auprès de son mari
+en gants jaune blé, suivie d’une nourrice qui voiturait
+leur héritier.</p>
+
+<p>Puis elles se répandirent en phrases convaincues
+sur les inconvénients de la confusion, chaque jour
+plus accentuée, des diverses classes de la société ;
+confusion à laquelle ne contribuaient point les
+habitants de Beaumont. Pour leur part, ils pratiquaient
+l’usage des lignes de démarcation infranchissables ;
+la noblesse demeurant soigneusement à
+l’écart de la bourgeoisie ; l’élément civil ne frayant
+point avec l’élément militaire, et surtout avec le
+monde des commerçants, à moins que ceux-ci ne
+fussent de richesse notoire, ce qui, naturellement,
+leur ouvrait toutes les portes.</p>
+
+<p>Mme Salbrice eut à ce propos quelques mots à
+l’emporte-pièce ; puis la conversation, ayant encore
+dévié, s’égara vers de nouveaux sujets, à savoir :
+les faits divers racontés dans les journaux de Paris,
+les nouvelles de Beaumont, morts, naissances, mariages
+en perspective ou accomplis, prix exorbitant
+des primeurs ; succès incontestable, — quoi
+que prétendissent les libres penseurs, — des sermons
+du P. Sidoine, au mois de Marie.</p>
+
+<p>Mais, ici, un jeune officier ayant passé, — de
+très haute mine sous son dolman bleu clair, — Mme
+Salbrice déclara que ce M. de… avait une
+conduite déplorable ! Elle le savait pertinemment
+(c’était son mot). Et comme tout le groupe féminin
+tendait l’oreille avec curiosité, Mme Salbrice voulut
+bien confier à ses « amies » l’aventure tout simplement
+« scandaleuse » dont M. de… avait été le
+héros, ainsi que le lui avait raconté une personne
+autorisée ; ce qui eut pour effet d’amener des exclamations
+de vertueuse indignation de la part de la
+commandante, en particulier. Cécile, seule, prit
+bravement la défense du jeune chasseur, camarade
+de son mari, au risque de s’attirer les foudres de
+Mme Salbrice. Mais elle interrompit son plaidoyer
+en voyant apparaître le lieutenant en compagnie
+du docteur Paul.</p>
+
+<p>— Ah ! enfin ! dit-elle, essayant de prendre un
+air fâché. — Mais ses yeux ravis parlaient malgré
+elle. — C’est gentil, Édouard, de me laisser ainsi !
+Monsieur Paul, il est bien heureux que vous me le
+rameniez, sans quoi, il m’aurait abandonnée toute
+l’après-midi !</p>
+
+<p>— C’est que je te savais en trop bonne compagnie
+pour t’ennuyer de moi ! fit le lieutenant très
+aimable, s’asseyant auprès d’elle. Et puis tu écoutais
+la musique.</p>
+
+<p>— Elle est, en effet, délicieuse à écouter…
+Juges-en !</p>
+
+<p>Et Cécile éclata de rire, voyant son mari froncer
+les sourcils au bruit aigrelet d’une polka, jouée par
+les seize clarinettes municipales.</p>
+
+<p>— Monsieur Paul, cette harmonie vous fait
+fuir ?… Vous ne restez pas ? ajouta-t-elle, voyant
+que le jeune homme demeurait debout, contemplant
+le groupe des dames d’un œil peu ravi. Ne
+vous sauvez pas si vite. Le concert va finir. Nous
+attendons Agnès et nous partirons avec elle.</p>
+
+<p>— Mlle Vésale va venir ? interrogea-t-il ; et il prit
+une chaise.</p>
+
+<p>La commandante expliqua, très gracieuse :</p>
+
+<p>— Elle est allée avec son père voir les premiers
+préparatifs de l’Exposition d’horticulture. Elle ne
+peut tarder maintenant.</p>
+
+<p>Le docteur s’inclina et dit de sa voix un peu
+rude :</p>
+
+<p>— Je crois que cette Exposition sera fort agréable.
+Elle coïncidera, paraît-il, avec la conférence
+d’André Morère. Nous allons donc entendre à
+Beaumont la bonne parole ! Car j’aime à croire que
+M. Morère traitera son public de Beaumont comme
+il a traité les étudiants, et non comme ses lecteurs
+et spectateurs parisiens, réservant à ceux-ci le
+piment.</p>
+
+<p>La commandante regarda le jeune homme,
+cherchant à le comprendre. Elle qui lisait tout
+juste l’<i>Écho de Beaumont</i> et les <i>Annales des Missions</i>
+n’avait pas la moindre idée du bagage littéraire
+d’André Morère, dont elle ignorait même le nom
+avant la fameuse conférence ; et, à tout hasard, elle
+répliqua doctement :</p>
+
+<p>— M. Morère ne dira, soyez-en sûr, que d’excellentes
+choses, ainsi qu’il en a dit chez la marquise
+de Bitray… D’ailleurs, mon mari aura l’occasion
+d’aborder cette question avec lui, puisque nous
+attendons sa visite… C’est un homme très sérieux,
+d’une grande hauteur de pensée et de sentiment !
+Le commandant l’apprécie beaucoup.</p>
+
+<p>M. Paul eut un geste vague — doute ou approbation, — tandis
+que Mme Salbrice s’exclamait :</p>
+
+<p>— Eh ! docteur, prenez garde ! Ne touchez pas
+à la reine !… Ah ! voilà notre petite Agnès… Je
+suis curieuse de savoir son opinion sur l’illustre
+Morère !</p>
+
+<p>Agnès arrivait, en effet, toute fraîche dans sa
+robe de batiste à fines raies bleu pâle et blanches,
+marchant entre son père et le vieux M. Detreilles,
+une des gloires de Beaumont, tant il promenait
+alertement ses quatre-vingts ans partout où il trouvait
+quelque chose à voir. Pour l’instant, il était
+ravi de la seule perspective de l’Exposition d’horticulture
+et se mit à en raconter les merveilles futures,
+tout en s’excusant d’en avoir si longuement
+entretenu Mlle Agnès, au risque de l’ennuyer.</p>
+
+<p>— Mais ne croyez pas cela, protesta-t-elle tout
+de suite avec son limpide sourire, j’aime trop les
+fleurs pour me lasser jamais d’en entendre parler !</p>
+
+<p>— C’est trop juste. Cette petite affectionne ses
+sœurs… Rien de plus naturel ! déclara Mme Salbrice,
+qui avait une sympathie particulière pour la
+jeune fille. Et maintenant, faites-moi donc la grâce,
+Agnès, ma mie, de me dire comment votre jeune
+sagesse juge André Morère ?</p>
+
+<p>Le blanc visage se rosa jusqu’à la racine des cheveux,
+ce qui fit passer une ombre sur les traits sévères
+du docteur Paul. Et un imperceptible frémissement
+tremblait dans sa voix quand elle répondit,
+très simple :</p>
+
+<p>— Je suis trop ignorante pour me permettre de
+donner mon opinion sur M. Morère. Mais j’ai trouvé
+sa conférence trop courte !</p>
+
+<p>— Tiens…, tiens…, voyez-vous cela !… un vrai
+charmeur alors qu’André Morère ! Mesdames, méfions-nous.</p>
+
+<p>Là-dessus, le commandant, sans remarquer les
+signes de sa femme, les sourcils froncés du docteur,
+la mine un peu assombrie de Mme Darcel,
+recommença son éternel dithyrambe en l’honneur
+d’André Morère. Toutes les dames répétèrent les
+phrases déjà faites sur lui, tandis qu’Agnès répondait
+aux questions de « mon fils Paul » sur l’Exposition
+d’horticulture ; et la conversation aurait pu se
+poursuivre longtemps ainsi, avec la même parfaite
+monotonie, si l’harmonie municipale n’avait enfin
+clos son concert par une suite d’accords retentissants…
+Il y eut alors échange de saluts, de paroles aimables,
+de sourires à l’avenant, et le groupe sympathique
+se dispersa lentement, le docteur Paul
+accompagnant sa mère, après s’être incliné très bas
+devant la petite Agnès.</p>
+
+<p>Celle-ci revenait au logis, marchant devant sa
+mère, auprès de Cécile, sans s’apercevoir que son
+amie l’observait ; et elle tressaillit quand la jeune
+femme, à brûle-pourpoint, lui demanda :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as, Agnès ?</p>
+
+<p>— Ce que j’ai ?… mais rien…</p>
+
+<p>Elle levait, étonnée, vers Mme Auclerc ses yeux
+où, cependant, flottait peut-être le reflet d’un rêve.</p>
+
+<p>— Si ! tu as quelque chose… Tu as un air de
+jeune fille qui songe à son amoureux.</p>
+
+<p>— Oh ! Cécile ! fit Agnès, scandalisée, les joues
+tout de suite brûlantes.</p>
+
+<p>— Allons, petite fille, ne rougissez pas pour
+cela… Il est vrai que les couleurs vous vont très
+bien. Depuis quelque temps, tu es jolie comme un
+Amour… J’ai presque envie de dire comme une
+petite fiancée !</p>
+
+<p>— Cécile, je t’en prie…</p>
+
+<p>— Alors tu ne veux rien me dire ?</p>
+
+<p>D’une voix plus lente, Agnès fit :</p>
+
+<p>— Mais je n’ai rien à te dire…</p>
+
+<p>— Ah ! vilaine mystérieuse ! Tu crois donc que
+je ne m’aperçois pas de la conquête que tu as faite !</p>
+
+<p>— Une conquête ? Moi !!!</p>
+
+<p>— Voyons, Agnès, il est impossible que tu ne te
+sois pas aperçue que tu étais en train d’apprivoiser
+tout à fait « mon fils Paul » ?</p>
+
+<p>— Je l’apprivoise ! répéta-t-elle, saisie ; et dans
+sa surprise, il y avait une déception.</p>
+
+<p>— Dame !… ça m’en a tout l’air… J’imagine que
+ce n’est pas pour mes beaux yeux qu’il a daigné,
+tout à l’heure, s’asseoir parmi nous à la musique,
+lui qui déteste les papotages féminins, comme il dit.</p>
+
+<p>— C’est justement pourquoi, Cécile, il ne peut
+faire attention à moi !</p>
+
+<p>Quelle idée avait Cécile de l’entretenir de ce docteur
+Paul, dont elle se souciait autant que des
+vieilles neiges…</p>
+
+<p>— Mais, petite Agnès, il n’a pas l’air de s’ennuyer
+du tout quand il t’écoute parler, et il cause
+avec toi comme avec aucune autre jeune fille à
+Beaumont !</p>
+
+<p>Naïve, elle questionna :</p>
+
+<p>— Alors, je ne suis donc pas trop ennuyeuse ?</p>
+
+<p>— Mais pas trop ! répéta Cécile en riant. Quand
+tu consens à sortir de ta coquille, petite perle, personne
+ne s’en plaint !</p>
+
+<p>Agnès ne répondit pas. Elle ne songeait pas au
+docteur Paul, mais à un autre qui, à Paris, avait
+paru très volontiers causer avec elle. Et une sensation
+de joie lui traversa le cœur… Hésitante, elle
+interrogea encore :</p>
+
+<p>— Alors, vraiment, Cécile, tu crois que… même un
+homme sérieux…, bien supérieur aux autres…,
+peut faire un peu attention à moi ?</p>
+
+<p>— Oui, je crois la chose possible ! répliqua
+Cécile, rieuse.</p>
+
+<p>Agnès continuait de son même accent, les joues
+plus roses encore :</p>
+
+<p>— Alors… quand on plaît à quelqu’un, ce quelqu’un-là
+vous écoute causer, vous regarde avec des
+yeux qui lisent en vous !…</p>
+
+<p>— Justement… Ah ! la maligne enfant ! Comme
+elle sait reconnaître les symptômes significatifs…
+Tu as très bien deviné, Agnès. Les hommes animés
+de bonnes intentions au sujet des jeunes personnes
+telles que toi commencent par les regarder, par les
+écouter, puis leur parler, et pour finir…, ils les
+épousent !!!</p>
+
+<p>— Tais-toi, Cécile, oh ! tais-toi !</p>
+
+<p>Le mot jaillit de ses lèvres tellement pareil à un
+cri que son amie la regarda étonnée, et que la commandante
+gronda mécontente :</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’est-ce donc qui te prend, Agnès ?</p>
+
+<p>— Elle proteste parce que je la taquine ! expliqua
+Cécile en hâte, pour détourner de son amie la semonce
+déjà toute prête dans le cerveau de la commandante.</p>
+
+<p>Celle-ci, d’ailleurs, n’insista pas, et Cécile, sans
+crainte d’être entendue, put glisser à l’oreille d’Agnès
+une affectueuse question :</p>
+
+<p>— Tu ne m’en veux pas ?…</p>
+
+<p>— Oh ! non, pas du tout !</p>
+
+<p>Et une telle lumière luisait dans les prunelles
+bleues, que Cécile partit sûre de n’avoir fait nulle
+peine à sa petite amie.</p>
+
+<p>Ah ! non certes, Agnès n’en voulait pas à la jeune
+femme. Au contraire même, avec une bizarre impression
+de reconnaissance, elle songeait encore à ses
+paroles, un peu plus tard, quand sa mère lui ayant
+donné toute liberté, elle descendit dans le jardin
+dont la solitude l’attirait.</p>
+
+<p>Lentement, le soleil s’effaçait derrière les cimes
+verdoyantes des arbres qui fermaient l’horizon. Un
+reflet rose emplissait l’infini clair à travers lequel se
+dressait la flèche ajourée de la cathédrale ; et ce
+même reflet charmant baignait les allées droites,
+poudrées de sable, les bordures de buis soigneusement
+taillées, les plates-bandes fleuries, distillant
+leurs parfums dans la brise chaude. Agnès s’assit à
+sa place favorite, dans le repli discret d’une allée
+d’où la vue s’allongeait loin vers les perspectives
+riantes des massifs ; et, n’ouvrant pas son livre,
+elle demeura doucement songeuse, son regard de
+petite vierge perdu dans le bleu mourant du ciel où
+flottait la forme neigeuse d’un frêle nuage.</p>
+
+<p>— Ah ! qu’il fait bon ! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Vraiment, jamais comme cette année elle n’avait
+joui du renouveau, de ce rayonnement qu’il épandait
+sur toute chose, et qui semblait avoir pénétré en
+elle-même pour illuminer un rêve mystérieux et
+tout blanc qu’elle n’eût pu préciser, qu’elle ne
+s’avouait pas, mais qui lui faisait l’âme divinement
+légère, joyeuse, ouverte à toutes les tendresses…
+Jamais elle n’avait trouvé plus belles les nuits de
+mai, dont elle pouvait contempler la splendeur paisible
+quand elle sortait chaque soir pour aller, avec
+sa mère, assister à l’office du mois de Marie. Oh !
+cette cérémonie quotidienne, comme elle en aimait
+le retour !… Tandis que sa mère causait avec des
+amies, elle marchait, la pensée errante, les yeux
+attirés par les profondeurs bleues du ciel obscurci ;
+sentant, avec toutes les fibres de son être jeune,
+la poésie de ces nuits tièdes où flambaient d’innombrables
+étoiles ; prenant un plaisir d’enfant
+à voir une blanche clarté de lune monter peu à
+peu derrière les sombres masses des maisons,
+alors dessinées d’un trait plus net ; derrière les
+cimes onduleuses des arbres, dont les têtes feuillues
+dominaient les murs des jardins bien clos.</p>
+
+<p>A aucune époque de sa vie, non plus, même dans
+ses moments de plus grande ferveur religieuse, il
+ne lui avait paru aussi facile d’être douce et bonne,
+docile à obéir aux ordres multiples de sa mère.
+A aucune époque, elle n’avait été plus ardemment
+pieuse. Durant l’office, de toute son âme, elle
+priait afin que tous fussent heureux, comme elle
+l’était elle-même. Elle priait pour les êtres qui lui
+étaient chers, pour ceux qui goûtaient aux joies
+humaines ; et, plus longuement encore, pour les
+autres auxquels la vie était lourde et cruelle. Et,
+songeant à ceux-là, elle priait pour l’étranger qui, à
+Paris, venait de lui apprendre à aimer les créatures
+humaines, non plus seulement d’une affection lointaine,
+par devoir, pour obéir au précepte divin,
+mais à les aimer avec une pitié sincère, frémissante
+et chaude, à leur donner vraiment quelque chose
+d’elle-même dans son aumône.</p>
+
+<p>Elle priait pour lui sans démêler qu’elle trouvait
+une douceur à le nommer devant Dieu ; sans s’apercevoir
+aussi qu’il était singulièrement entré dans
+sa vie.</p>
+
+<p>Comment l’eût-elle oublié ? A tout instant, elle
+entendait parler de lui. Quand, l’office terminé, elle
+sortait de la cathédrale, un peu grisée d’odeurs
+d’encens, et revenait aux côtés de sa mère et de
+quelques amies de celle-ci, elle entendait inévitablement
+tomber d’une bouche ou d’une autre le
+nom de cet André Morère, dont la venue prochaine
+occupait si fort les habitants de Beaumont.</p>
+
+<p>— Il ne tardera pas à arriver… Vous verrez, c’est
+un homme charmant…, et de tant de valeur ! si bien
+pensant !</p>
+
+<p>Et la conversation s’élevait ainsi, sans cesse ramenée
+vers le même sujet, troublant le calme des
+rues désertes, jetant à toute minute, à l’oreille
+d’Agnès, un nom qu’elle n’eût pas oublié, quand
+même nul ne l’aurait prononcé devant elle…</p>
+
+<p>Combien il avait été aimable et bon pour elle,
+humble petite fille, cet étranger qui était célèbre et
+que tous reconnaissaient un homme supérieur !</p>
+
+<p>Voici que maintenant, dans le silence du jardin
+où montaient les brumes bleues du crépuscule, elle
+égrenait de nouveau les souvenirs de son séjour à
+Paris, depuis l’après-midi où elle l’avait rencontré
+la première fois… D’abord le hall superbe où <i>il</i>
+allait parler, la foule élégante du public, et, plus
+belle qu’aucune des autres femmes présentes, une
+jeune femme blonde, habillée de gris, qui causait
+en riant, la main appuyée sur la pomme de Saxe de
+son ombrelle… Ensuite, c’était son entrée à lui…</p>
+
+<p>Mais aujourd’hui, Agnès ne pouvait plus le
+revoir tel qu’il lui était apparu ce jour-là, très loin
+d’elle, de par son intelligence, sa célébrité, la souveraine
+autorité que son talent lui donnait sur le
+public… Maintenant, chose bizarre ! il était devenu
+pour elle presque un ami très indulgent, à qui elle
+ne redoutait point de laisser un peu pénétrer sa
+pensée.</p>
+
+<p>En fermant les yeux pour mieux regarder dans
+son souvenir, elle le revoyait parlant à cette brillante
+société qui faisait un silence absolu pour
+suivre la haute envolée de son esprit. Elle l’entendait
+encore prononcer les mots qui venaient tomber
+dans son âme, à elle, toute frémissante de compassion,
+devant cette évocation des misères de la pauvre
+humanité. Elle entendait l’accent de sa voix chaude
+où vibrait parfois une sourde mélancolie…</p>
+
+<p>Et cette voix charmeuse s’était élevée pour elle
+seule, la petite Agnès, durant cette soirée à l’Opéra,
+restée dans sa mémoire pareille à un plaisir de
+rêve que deux images pourtant troublaient un peu :
+André Morère dans la loge de Mme Villerson,
+penché vers la nuque dorée de la jeune femme, lui
+parlant de tout près… Et plus tard, <i>lui</i> encore, mettant,
+avec un soin délicat, la pelisse soyeuse sur les
+belles épaules nues dont le seul souvenir envoyait
+une flambée pourpre aux joues d’Agnès.</p>
+
+<p>Et, même en cette minute où la vision fugitive
+l’effleurait, elle agita la tête d’un mouvement vif
+comme pour la chasser bien loin… Elle voulait se
+rappeler seulement leur première causerie le même
+soir…, et surtout, elle souhaitait revivre cette visite
+qu’elle avait faite chez sa mère, à lui, où le commandant
+l’avait conduite, afin de remplir sa promesse
+à la veuve d’un ami.</p>
+
+<p>Mme Vésale, toute à ses courses, avait absolument
+refusé d’aller, comme elle le disait, perdre
+son temps en visite, jugeant beaucoup plus utile de
+poursuivre la série de ses achats ; et Agnès était
+partie seule avec son père pour Auteuil, où Mme Morère
+habitait un paisible petit hôtel ayant un air de
+maison de province, grâce au jardin très fleuri qui
+le séparait de la rue silencieuse, autant que les rues
+mêmes de Beaumont.</p>
+
+<p>A l’avance, Agnès se sentait très intimidée à l’idée
+de faire cette nouvelle connaissance ; et son cœur battait
+vite dans sa poitrine, quand, guidée par un valet
+de chambre, elle avait, auprès de son père, traversé
+un vestibule meublé de vieux bahuts sculptés supportant
+des faïences bizarres ; de sièges pareils aux
+stalles du chœur de la cathédrale ; les murs tendus
+d’une tapisserie à grands ramages d’un ton doucement
+éteint…</p>
+
+<p>Puis une portière avait été soulevée devant elle,
+et, dans un petit salon, meublé comme au siècle
+dernier, ouvrant sur le jardin, elle avait vu se lever,
+pour les recevoir, une vieille dame, mince et pâle,
+qui avait un air charmant d’aïeule sous ses cheveux
+blancs voilés de dentelle. Et tout de suite, Agnès
+s’était sentie rassurée et séduite par le sourire très
+doux des lèvres à peine rosées dans la pâleur ivoirine
+du visage, par le regard bienveillant des yeux
+gris, un peu mélancoliques, par le geste accueillant
+avec lequel la vieille dame lui avait tendu sa main
+fine, à peine ridée, tandis que le commandant présentait :
+« Ma fille ! »</p>
+
+<p>Sans embarras aucun, vraiment, elle avait causé
+avec cette femme si aimable et si simple, qui avait
+le même son de voix que son fils, mais féminisé,
+moins vibrant, voilé même par instants, quand la
+conversation effleurait quelque souvenir du passé…
+Et, comme elle en était fière, de son fils, parlant de
+lui avec une joie attendrie, sans dissimuler qu’elle
+était heureuse de le voir jugé aussi favorablement
+par un vieil ami de son père ; racontant son caractère,
+ses goûts, ses habitudes, en menus détails qui
+étaient autant d’éloges, — oubliant le sourd regret
+qu’il lui donnait en écrivant parfois des livres et des
+pièces dont elle condamnait, de toutes ses forces,
+les hardiesses…</p>
+
+<p>Et Agnès l’écoutait, tout ensemble surprise et
+charmée d’entrevoir quelque chose de la vie intime
+de cet homme que sa jeune pensée plaçait si haut.
+A entendre ainsi parler familièrement d’André Morère,
+elle se sentait rapprochée de lui, elle simple
+petite fille, et elle en éprouvait une sorte de plaisir
+singulier. Elle écoutait, les yeux arrêtés sur un portrait
+de lui, posé sur la cheminée devant elle ; un
+portrait si vivant que, par instants, elle croyait réellement
+sentir tomber sur elle le regard de ses yeux
+pénétrants faits pour lire dans les âmes. Il était
+représenté debout, les bras croisés sur sa poitrine,
+sa tête intelligente et nerveuse rejetée un peu en
+arrière, de ce mouvement dominateur qu’il avait
+quand il parlait…</p>
+
+<p>Et c’était de cet homme, si puissant sur la pensée
+de ses contemporains, que la vieille dame, aux
+manières de marquise, disait au commandant, un
+sourire attendri flottant sur ses lèvres fanées :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez vous imaginer ce qu’il est
+attentif pour moi ! Sachant combien il est recherché,
+occupé, absorbé par ses travaux, par ses amis, par
+le monde, je lui suis reconnaissante de ne pas
+négliger sa vieille mère, de ne pas lui échapper
+complètement ! Bien entendu, il a un pied-à-terre à
+Paris, car il lui serait trop incommode de rentrer
+toujours ici, où nous sommes bien loin du centre.
+Mais, régulièrement, chaque jour, j’ai sa visite, une
+vraie visite ! pour moi seule ! Je l’attends même
+d’un moment à l’autre… Sachant que je vous espérais,
+il m’a dit qu’il serait ici à l’heure que vous
+m’aviez indiquée, car il tenait à présenter ses hommages
+à mademoiselle et à vous parler, commandant.</p>
+
+<p>Comme en cette minute Agnès revoyait nettement
+la vieille dame disant ces choses de sa voix
+fine, tout en caressant d’un geste distrait son anneau
+nuptial ! Et il lui semblait l’entendre répondre à une
+réflexion du commandant :</p>
+
+<p>— Oui, certes, c’est mon désir de voir mon fils
+marié… Et cependant je n’ose le presser… Dans le
+milieu très parisien où il vit, il rencontrerait si difficilement
+la belle-fille de mes rêves… C’est que j’ai
+grandi en province ; j’y ai longtemps vécu par suite
+de la carrière de mon mari, et je ne puis m’habituer
+au genre de la plupart des jeunes Parisiennes. Ce
+qui me rassure un peu, c’est qu’André sait à merveille
+reconnaître les vraies jeunes filles et leur
+rendre hommage. J’ai été heureuse de le constater,
+quand il m’a parlé de votre fille, commandant.</p>
+
+<p>Oh ! ces phrases, combien elles étaient demeurées
+gravées dans la mémoire d’Agnès, dont les joues se
+rosaient à leur souvenir comme elles s’étaient
+rosées dans le petit salon tendu de vieille soie à
+bouquets !</p>
+
+<p>Et à ce moment même, <i>lui</i>, André Morère, était
+entré, la saluant avec une courtoisie d’homme du
+monde, qui était pour elle une révélation ; témoignant
+à sa mère une sollicitude affectueuse, et se
+mettant, avec une bonne grâce entière, à la disposition
+du commandant pour prendre avec lui des
+arrangements au sujet de la fameuse conférence de
+Beaumont. Mme Morère, alors, avait offert à Agnès
+de venir, pendant que les hommes causaient, visiter
+son petit jardin… Un jardin charmant, dessiné et
+fleuri pour un goût d’artiste, et qui avait paru délicieux
+à Agnès, au moment surtout où son père et
+André Morère les y avaient rejointes…</p>
+
+<p>Et alors voici que <i>lui</i> était venu se placer auprès
+d’elle, pour lui faire, disait-il, connaître leur modeste
+domaine… Tout en suivant les allées blondes
+de sable, il s’était pris à causer avec elle, ainsi qu’à
+l’Opéra, lui reparlant même de ce Roméo et de
+cette Juliette dont l’histoire la troublait toujours un
+peu, si bien que, par scrupule de conscience, elle
+n’osait trop se permettre d’y penser… Puis il l’avait
+interrogée sur les impressions de son séjour à Paris,
+l’étonnant par la rapidité avec laquelle il pénétrait
+sa pensée, presque avant qu’elle l’eût exprimée,
+et démêlait les idées, même confuses, qu’éveillaient
+en elle les gens et les choses. Il l’avait fait
+parler de son couvent, des amies qu’elle y avait
+eues, des livres qu’elle avait lus, voulant savoir
+pourquoi les uns et les autres l’attiraient ou lui
+déplaisaient ; provoquant ses récits d’un mot discret,
+mais sûr, l’écoutant avec une attention dont
+elle était confuse et heureuse. — N’était-elle pas
+incapable, la petite Agnès, de démêler que sa
+pensée et son âme immaculées étaient un régal sans
+prix pour un insatiable observateur tel qu’André
+Morère…</p>
+
+<p>Maintenant quand elle repensait, — comme en
+ce moment, — à leur conversation, elle se demandait
+comment elle avait osé causer aussi familièrement
+avec cet inconnu, lui ouvrir avec une pareille
+spontanéité joyeuse l’intimité de son être moral dont
+elle était si jalouse… Peut-être qu’il l’avait trouvée
+très hardie, mal élevée, autant que ces jeunes filles
+de Paris que sa mère blâmait ?… Mais non pourtant,
+elle ne pouvait croire cela ! S’il avait eu d’elle
+une semblable idée, il se serait montré autre. Il
+n’aurait pas longuement causé avec elle, l’enveloppant
+d’un sourire d’ami, de ce regard qu’elle avait
+plusieurs fois rencontré et qu’elle ne pouvait
+oublier.</p>
+
+<p>Et Cécile venait de lui dire que les hommes
+étaient ainsi quand…</p>
+
+<p>Elle n’acheva pas. Ses lèvres n’osaient répéter
+les dernières paroles de la jeune femme. Mais elles
+éveillaient dans son cœur de dix-huit ans une musique
+divine dont elle entendait l’écho à travers le
+murmure caressant de son jeune rêve…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>— A quelle heure, Charles, arrive tantôt M. Morère ?
+demanda la commandante à son mari qui
+s’apprêtait à conduire ses chiens faire leur promenade
+de chaque matin.</p>
+
+<p>— Par le train de deux heures trente. J’irai l’attendre
+à la gare.</p>
+
+<p>— Et vous reviendrez ici tout de suite ?</p>
+
+<p>— Je ne sais. Ce sera comme il le préférera. Ne
+faisant à Beaumont qu’une simple apparition, il
+voudra peut-être voir tout de suite ces messieurs du
+Comité pour s’entendre avec eux. Sa chambre sera
+prête, n’est-ce pas, Sophie, au cas où il se déciderait
+à coucher ici ?</p>
+
+<p>Mme Vésale eut un léger haussement d’épaules
+devant l’inutilité de cette question.</p>
+
+<p>— Quelle demande !… Mais naturellement la
+chambre de M. Morère est toute disposée pour
+qu’il s’y trouve le mieux possible, s’il a la sagesse
+de renoncer à prendre un train du soir ! Ce serait
+beaucoup mieux de toutes les façons… Mais ces
+jeunes gens ont parfois des idées si bizarres !…
+Dieu merci, nos chambres de province valent leurs
+chambres de Paris ! Enfin !!! Puisque tu sors ce
+matin, Charles, veux-tu dire en passant au pâtissier
+qu’il n’oublie pas de m’envoyer pour dix heures les
+trois douzaines de briochettes que je lui ai commandées.</p>
+
+<p>M. Vésale dressa la tête tout surpris :</p>
+
+<p>— Trois douzaines de briochettes ! Tu prends
+donc Morère pour Gargantua lui-même ! Nous serons
+étouffés, s’il nous faut engloutir à quatre une
+pareille abondance de gâteaux.</p>
+
+<p>La commandante prit son temps ; puis, très posément,
+elle déclara :</p>
+
+<p>— Sois tranquille. Nous ne courons aucun risque
+de ce genre, car nous ne serons pas seuls ce soir
+avec M. Morère… J’ai fait quelques invitations à
+dîner.</p>
+
+<p>— Comment, des invitations !!! Ah çà, Sophie,
+que diantre me racontes-tu là ? Tu fais maintenant
+des invitations sans m’en prévenir ?… C’est incroyable,
+ma parole, ce sans-gêne des femmes ! Et
+des invitations justement un soir où je désirais être
+du libre de causer !… Non…, mais… c’est inouï !!!
+Sans compter que j’aurais, moi, joué un personnage
+idiot si j’avais rencontré l’un des fameux invités
+dont j’ignore même les noms !</p>
+
+<p>Le commandant était tout rouge, et, d’un pas
+agité, il arpenta la galerie vitrée, enveloppant
+d’un coup d’œil courroucé les innocents massifs
+du jardin. Mme Vésale, en femme d’expérience,
+sûre de son triomphe définitif, laissait passer, sans
+obstacle, le gros de l’averse. Et, de sa voix nette,
+elle déclara, les sourcils froncés :</p>
+
+<p>— Quand tu voudras bien te calmer, Charles, je
+te donnerai les motifs de ma conduite. J’ai demandé
+à quelques amis de venir ce soir, parce que j’ai
+jugé qu’il serait beaucoup plus agréable à M. Morère
+de ne pas se trouver réduit à notre seule société et,
+en même temps, beaucoup plus poli pour nos amis
+de les faire profiter de la présence de M. Morère.</p>
+
+<p>— Et tu te figures qu’il sera charmé d’être exhibé
+à la façon d’un animal curieux et qu’il trouvera le
+moindre plaisir à écouter vos histoires de femmes,
+qui rendent impossible toute conversation sérieuse !</p>
+
+<p>La bouche de la commandante se pinça. Elle
+commençait à trouver que son mari outrepassait le
+droit d’exprimer son sentiment, et, très rouge à son
+tour, elle riposta :</p>
+
+<p>— Tu ferais mieux, Charles, d’avouer sincèrement
+que tu voulais accaparer M. Morère, le garder
+en égoïste pour toi seul ! Ce n’est pas pour une
+autre raison que tu fulmines depuis dix minutes !</p>
+
+<p>Le commandant, cette fois, ne répondit pas,
+Mme Vésale devinait juste. Il aurait de beaucoup
+préféré jouir paisiblement de la présence fugitive
+d’André Morère à Beaumont ; et si sa femme lui eût
+annoncé à l’avance de ses projets d’invitation, il y
+eût répondu par un <i lang="la" xml:lang="la">veto</i> très net. C’est pourquoi
+elle s’était bien gardée de lui en dire un mot. Très
+flattée de recevoir un « homme célèbre », comme
+elle appelait Morère en son for intérieur, elle tenait
+à ce que cet homme célèbre fût vu chez elle, mais
+par un petit cercle choisi qui ferait des jaloux, étant
+donnée la curiosité de la société de Beaumont à
+l’égard du conférencier annoncé.</p>
+
+<p>Et, triomphante devant le silence du commandant,
+elle continua, redevenue très maîtresse d’elle-même :</p>
+
+<p>— J’ai invité Cécile et son mari ; le docteur, sa
+femme et M. Paul…</p>
+
+<p>— Et le ménage Salbrice ? dit le commandant,
+dont l’irritation s’apaisait devant l’inévitable, à la
+façon d’un orage qui s’éloigne.</p>
+
+<p>— Non, pas les Salbrice…</p>
+
+<p>— Madame sera furieuse !</p>
+
+<p>Vertement Mme Vésale répliqua :</p>
+
+<p>— Eh bien, tant pis !… Avec elle, on a toujours
+à craindre des mots malsonnants à tous égards, et
+elle a une conversation si libre, croyant de la sorte
+montrer son esprit, que je crains toujours ses paroles
+devant Agnès !</p>
+
+<p>Le commandant ne discuta pas. Il était assez
+rigoriste par nature et ne prisait pas l’indépendance
+d’esprit et de langage de Mme Salbrice. Aussi
+laissa-t-il sa femme accomplir en paix la petite
+vengeance qu’elle exerçait contre la très curieuse
+Mme Salbrice. Il demanda seulement, presque de
+son accent habituel, tant il lui était impossible de
+rester longtemps courroucé :</p>
+
+<p>— Où est Agnès ?</p>
+
+<p>— Tu ne veux pas l’emmener promener les
+chiens avec toi ? j’imagine. J’ai besoin d’elle absolument
+pour m’aider dans les préparatifs de la réception
+de M. Morère. En ce moment, je l’ai envoyée
+s’assurer qu’Augustine choisissait bien les œufs les
+plus frais pour le gâteau qu’elle fait pour le dîner.</p>
+
+<p>Puisqu’il s’agissait de bien recevoir André Morère,
+le commandant n’avait pas à protester ; il
+tourna sur ses talons sans un mot de plus, tourmentant
+sa moustache, victime habituelle de ses
+mécontentements, et s’en alla chercher les chiens
+dont Mme Vésale entendit presque aussitôt les
+aboiements sonores.</p>
+
+<p>Un léger sourire de contentement flottait sur les
+lèvres de la commandante qui se félicitait d’avoir
+aussi bien manœuvré, cette fois encore, avec son
+seigneur et maître. A travers les rideaux, elle le vit
+s’arrêter devant l’office ; et, dans le cadre de la
+fenêtre, se montra aussitôt la blanche figure
+d’Agnès. Même, la jeune fille sortit pour aller l’embrasser ;
+et elle était si souriante, dans sa fraîcheur
+d’aurore, que sa mère en fut frappée. De plus en
+plus satisfaite, elle murmura entre ses dents :</p>
+
+<p>— Agnès a décidément embelli d’une façon
+étonnante, ce printemps. Je comprends que le docteur
+Paul…</p>
+
+<p>Elle acheva mentalement sa phrase, dont la conclusion
+paraissait lui être fort agréable, et s’en alla
+inspecter la chambre de son hôte.</p>
+
+<p>Oh ! cette chambre ! sûrement, jamais André
+Morère n’avait dû en occuper une qui eût été davantage
+frottée, époussetée, préparée avec un soin
+plus minutieux ! Bien qu’il n’eût pas accepté de
+passer la nuit chez le commandant, sous la couverture
+du lit, faite d’une antique perse à grands
+ramages, s’allongeaient les draps fleurant l’iris,
+choisis parmi les plus beaux que possédât Mme Vésale,
+en toile d’une finesse merveilleuse et ourlés
+de broderies savantes. Aux fenêtres tombaient des
+rideaux de tulle décoré de riches arabesques, dont
+une Parisienne eût pu être jalouse…</p>
+
+<p>Et, de haut en bas, les préparatifs étaient les
+mêmes dans toute la maison, qui, pour cette mémorable
+visite, avait été astiquée de plus belle,
+d’une façon qui eût fait l’admiration de Mme Morère,
+mais risquait de n’être pas appréciée à sa
+valeur par son illustre fils. Et cependant, nulle part
+il n’aurait pu voir cuivres plus reluisants, appartements
+et escaliers plus cirés, à tel point qu’il semblait
+dangereux de s’y aventurer.</p>
+
+<p>Mais les petits pieds d’Agnès ne connaissaient
+point une pareille crainte, et, alertement, ils volaient
+sur la glace des parquets, le matin du jour solennel
+où André Morère allait honorer de sa présence la
+demeure du commandant Vésale. Autant que sa
+mère, vraiment, elle tenait à ce que la maison se fît
+très belle pour le recevoir, et elle s’y employait avec
+un entrain joyeux.</p>
+
+<p>— Ah ! mademoiselle, en voilà bien des affaires
+pour ce Parisien ! marmotta, la voyant revenir du
+jardin, avec une moisson d’œillets splendides, le
+vieux domestique, baptisé du nom poétique de
+Zéphire, qui depuis vingt ans était au service du
+commandant.</p>
+
+<p>Elle eut un petit rire léger :</p>
+
+<p>— Mais, Zéphire, songez donc qu’il faut soutenir
+l’honneur de notre province !</p>
+
+<p>— Bah ! mademoiselle, il n’est pas en danger,
+allez ! Notre Beaumont vaudra toujours mieux que
+leur Paris, un endroit plein d’assassins et d’anarchistes !
+Au moins, à Beaumont, nous n’avons pas
+de cette engeance-là !</p>
+
+<p>Mais Agnès était déjà loin, emportant la gerbe
+odorante destinée à fleurir le salon.</p>
+
+<p>« C’est aujourd’hui qu’il vient !… » Ç’avait été la
+première idée, jaillie au réveil, de sa pensée flottante,
+alors qu’elle demeurait la tête abandonnée
+sur l’oreiller, les paupières closes encore à la triomphante
+clarté du jour qui trouait l’ombre blanche
+des rideaux. Et elle avait tressailli délicieusement,
+sans nul trouble dans sa pureté d’enfant, heureuse
+qu’il vînt ; si heureuse même que ses lèvres n’en
+disaient rien, car, d’instinct, elle enfermait en elle
+ses impressions les plus précieuses.</p>
+
+<p>« Il va arriver !… » Pendant qu’elle allait et
+venait dans la maison pour exécuter les ordres de
+sa mère, ces trois mots bourdonnaient sans relâche
+à son oreille avec une sonorité joyeuse d’<i>Alleluia</i>,
+transfigurant si bien pour elle le monde extérieur,
+qu’elle ne s’aperçut pas même de l’absence de soleil
+au ciel, jusqu’au moment où elle entendit Zéphire
+remarquer « qu’il pourrait bien pleuvoir pour l’arrivée
+du monsieur de Paris » !</p>
+
+<p>Alors, elle demanda naïvement :</p>
+
+<p>— Pleuvoir ? Pourquoi pleuvrait-il ?</p>
+
+<p>— Mais parce que le temps est couvert, mademoiselle.
+Regardez-le.</p>
+
+<p>Oui, c’était vrai, il était d’un gris doux et humide,
+alors qu’Agnès l’aurait voulu baigné de lumière,
+comme l’était son âme…</p>
+
+<p>Mais le ciel favorisait ses désirs, car un premier
+rayon dispersa les brumes mélancoliques qui erraient
+sur Beaumont, à l’heure même où le commandant
+allait à la gare au-devant de son hôte.</p>
+
+<p>Il avait dit :</p>
+
+<p>— Je vous le ramènerai sans doute pour qu’il
+dépose son bagage ici. Ensuite, il ira voir ces messieurs
+au Comité de la conférence, afin de prendre
+avec eux les derniers arrangements.</p>
+
+<p>Mais, pour une raison ou une autre, ce programme
+ne pouvait être réalisé, car ni le commandant ni
+André Morère ne parurent à l’heure indiquée. Si
+bien que Mme Vésale, qui était tout le contraire
+de patiente, s’en alla, lasse d’attendre, faire des
+courses, emmenant Agnès, qui, tout bas, eût bien
+préféré rester paisiblement au logis. Quand elles
+revinrent, ni le commandant ni son hôte ne s’étaient
+encore montrés, quoique André Morère fût arrivé
+par le train convenu ; Mme Vésale l’avait su dans la
+ville, le pâtissier ayant vu passer le commandant
+Vésale avec un monsieur étranger. Mais au moment
+même où elle commençait à déclarer que son mari
+se moquait d’elle de la tenir ainsi en suspens, la
+sonnette d’entrée vibra… Puis, dans le vestibule,
+monta la voix sonore du commandant, à laquelle
+répondit une autre, d’un timbre plus grave, qui fit
+tressaillir Agnès… Ensuite ce furent des pas dans
+la galerie… Enfin la porte du salon s’ouvrit.</p>
+
+<p>— Ah ! je commençais à désespérer de vous voir !
+fit Mme Vésale, qui s’avançait avec le plus charmant
+sourire à la rencontre de son hôte.</p>
+
+<p>Instinctivement, Agnès s’était levée aussi, son
+ouvrage glissé par terre, blanche comme un lis, un
+sourire palpitant sur ses lèvres et dans ses prunelles
+limpides. Enfin, elle était arrivée, la minute tant
+désirée tout bas !… Il était là, près d’elle, cet étranger
+entré mystérieusement dans sa jeune vie sans
+qu’elle en eût conscience. Et chose à peine croyable,
+il était là, dans leur maison, reçu comme un ami
+longtemps attendu. Il venait de s’incliner devant
+elle, serrant la main qu’elle lui avait tendue d’un
+geste machinal. Elle entendait parler sa mère, qui,
+selon l’ordinaire, se répandait en questions et en
+exclamations, voulant absolument que M. Morère
+prît quelque chose, quelques gouttes de malvoisie
+ou de madère, s’il préférait… Mais vaguement elle
+entendait leurs paroles, car une seule pensée bruissait
+dans tout son être :</p>
+
+<p>— Il est là… C’est bien vrai… Je ne rêve pas…</p>
+
+<p>Était-ce vrai aussi que, le commandant ayant
+parlé de conduire M. Morère visiter la cathédrale
+de Beaumont, peut-être la plus belle de France !
+Mme Vésale déclarait aussitôt :</p>
+
+<p>— Si tu veux, Charles, que M. Morère voie bien
+la cathédrale, il faut que tu emmènes Agnès afin de
+la lui faire visiter, car tu ne la fréquentes, hélas !
+pas assez souvent pour la bien connaître. Ah ! monsieur
+Morère, vous qui êtes si éloquent, vous devriez
+bien engager mon mari à ne pas vivre ainsi
+en païen !</p>
+
+<p>Certes, la petite Agnès était trop fervente chrétienne
+pour ne pas désirer de toutes ses forces que
+le commandant devînt un parfait catholique… Mais
+ce jour-là, elle entendit à peine le vœu de sa mère,
+et elle ne souhaitait nullement qu’André Morère
+entreprît sur-le-champ la conversion de son père,
+quand une demi-heure plus tard, elle se trouva sur
+le Cours de Beaumont, marchant entre lui et Morère,
+pour la grande curiosité des paisibles promeneurs
+qu’ils croisaient.</p>
+
+<p>— Quel était donc cet étranger avec le commandant
+Vésale ?… Un Parisien ?… Peut-être bien un
+« prétendu » pour Mlle Agnès ?</p>
+
+<p>— Mais non ! le conférencier attendu bientôt à
+Beaumont, expliquaient quelques personnes bien
+informées.</p>
+
+<p>Et partout sur leur passage, c’étaient les mêmes
+investigations, les mêmes chuchotements, les mêmes
+coups d’œil chercheurs que le commandant ne
+remarquait même pas, tant il était absorbé, dans
+l’heure présente, par le seul plaisir de recevoir le
+jeune homme.</p>
+
+<p>Ah ! combien elle semblait exquise à Agnès, cette
+heure présente, exquise comme la voûte ombreuse,
+pailletée de soleil, que faisaient, sur sa tête, les
+arbres du boulevard ; comme le bleu délicat du ciel
+et la douceur chaude de cette après-midi de juin…
+Eût-elle jamais osé même espérer qu’elle aurait ainsi
+André Morère presque tout à elle ! Il marchait à ses
+côtés. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait
+son visage intelligent et pensif, l’éclair de ses
+yeux vifs. De même qu’à Paris, il causait avec elle
+si simplement qu’elle ne songeait pas du tout à sa
+grande réputation, la questionnant cette fois avec
+le même intérêt, qu’elle sentait bien réel, sur Beaumont
+et aussi sur la cathédrale, dont, à l’avance, il
+se faisait décrire par elle les beautés. Bien vite, il
+remarqua qu’elle les lui détaillait toute vibrante
+d’enthousiasme contenu, et, souriant, il dit :</p>
+
+<p>— Comme vous aimez votre cathédrale !</p>
+
+<p>Le commandant aussitôt s’exclama avec bonhomie :</p>
+
+<p>— Si elle l’aime ! Dites plutôt qu’elle l’adore…
+Elle est bien douce, ma petite Agnès ; mais je crois
+que vous seriez capable de la transformer en une
+jeune lionne, si vous vous permettiez de critiquer
+même une aile de la cathédrale de Beaumont…
+comme Beaumont lui-même, d’ailleurs.</p>
+
+<p>Gaiement, il dit :</p>
+
+<p>— Ainsi, mademoiselle, Beaumont a votre cœur
+entier ?</p>
+
+<p>— Oui, avoua-t-elle, tout de suite rougissante…
+C’est peut-être ridicule, mais je suis attachée à ses
+rues, à ses maisons, qui sont pour moi de vieilles
+amies ; qui me semblent, elles aussi, avoir un visage !
+Je m’imagine qu’elles me reconnaissent au passage,
+et je me sens protégée par elles, qui m’ont vue toute
+petite.</p>
+
+<p>— D’où je peux conclure que vous nous plaignez
+fort, nous autres Parisiens, qui ne pouvons, en
+général, être aussi privilégiés ?</p>
+
+<p>— A Paris, je me sentirais perdue… Pour quelques
+amis, on a tant d’étrangers autour de soi !
+Dans Beaumont, je me crois au milieu d’une grande
+famille !</p>
+
+<p>— Oh ! la jolie chose que la jeunesse et les illusions !
+n’est-ce pas, monsieur Morère ? remarqua
+au passage le commandant, sur qui la société de
+Beaumont ne produisait pas un effet aussi avantageux.</p>
+
+<p>Mais Morère ne répondit pas à ces paroles, devinant
+Agnès interdite de la réflexion de son père.
+D’ailleurs, tous trois, ils débouchaient sur la grande
+place nue, où se dressait la basilique dans la splendeur
+de ses arches aériennes, de ses longues théories
+de saints gothiques, de ses clochetons, de ses
+sveltes ogives, sous le jet de sa flèche, véritable
+dentelle de pierre, de ses tours hautaines, d’où
+s’élançait, dans l’espace infini, l’essaim grimaçant
+des gargouilles.</p>
+
+<p>— Ah ! mademoiselle, que je vous comprends
+d’avoir l’amour et la fierté de votre cathédrale ! fit
+Morère, trop sensible à toute beauté pour n’être
+pas enthousiasmé par cette superbe création des
+vieux siècles de foi.</p>
+
+<p>Agnès eut dans les yeux un éclair ravi.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas qu’elle est admirable ?… Et si
+noble !… Quand j’étais enfant, elle m’inspirait tant
+de respect qu’il m’était impossible d’y demander
+moins que de très grandes grâces !</p>
+
+<p>— Et maintenant ?</p>
+
+<p>— Maintenant, j’y viens pour les petites comme
+pour les grandes.</p>
+
+<p>— Avec la certitude d’être exaucée ? interrogea-t-il
+presque malgré lui, instinctivement confus de
+fouiller ainsi dans l’âme de cette enfant, qu’il prenait
+plaisir à étudier comme une délicate fleur
+humaine.</p>
+
+<p>Mais, très simple, elle dit, vibrante d’une absolue
+confiance :</p>
+
+<p>— Quand c’est pour mon bien, je suis toujours
+exaucée.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, savourant, lui, le sceptique
+en vain altéré de foi, l’effleurement d’une vraie
+croyance. De nouveau, il la trouvait exquise, parce
+qu’elle incarnait un type à part, cette douce petite
+fille, façonnée par l’éducation religieuse et la vie de
+province ; dont la forme frêle et blonde semblait
+avoir été créée, non pour éveiller le désir, mais
+seulement pour envelopper l’âme immatérielle qui
+était vraiment tout son être ; une âme très simple et
+toute neuve, d’une délicieuse candeur, close à l’idée
+même du mal, ouverte spontanément à la compréhension
+des choses divines, faite pour ne goûter
+que les plus pures des tendresses humaines et aimer
+les joies très hautes du complet oubli de soi.</p>
+
+<p>A sa suite, il venait de pénétrer dans la cathédrale,
+et, avec son sens d’artiste, il goûtait une véritable
+jouissance à la voir marcher d’un pas qui
+effleurait les dalles, sous la lumière adoucie tombée
+des antiques vitraux dans les chapelles gothiques
+où, sur les fresques naïves, se profilaient de jeunes
+saintes, sveltes et blanches comme elle. Ah ! qu’elle
+était bien en harmonie avec le temple austère et
+mystique qu’avaient élevé, des siècles auparavant,
+des êtres croyants comme elle, où étaient venues
+prier les vierges innocentes à qui elle ressemblait
+d’âme comme de visage…</p>
+
+<p>Pieusement, au passage, elle venait de s’agenouiller
+devant un Christ miraculeux, émacié sous
+une longue robe couleur d’or, son œil limpide levé
+vers la statue qui se dressait dans le flamboiement
+des cierges.</p>
+
+<p>Et tandis qu’il la contemplait, bouleversé d’un
+étrange sentiment d’envie, lui qui, tout bas, ne
+croyait même pas au bien qu’il prêchait, dans son
+cerveau amoureux des contrastes, jaillit soudain la
+pensée de ces femmes, de ces Parisiennes délicieusement
+perverses qu’il rencontrait chaque jour ; de
+celle-là surtout dont le blanc visage sous des cheveux
+de lumière, dont les yeux, le sourire, affolaient
+comme des caresses ; charmeuse indéchiffrable dont
+il adorait l’esprit autant que l’âme insaisissable et
+la forme charmante ; toujours désirée et toujours
+fuyante, qui cependant le possédait tout entier,
+aiguisant et endormant ses curiosités d’observateur,
+ébranlant tous ses nerfs par la seule évocation qu’il
+faisait d’elle une seconde… Et, analyste toujours, il
+se donna le plaisir de scruter l’abîme qui s’étendait
+entre cette exquise et troublante incarnation de l’être
+féminin et la petite fille blonde agenouillée à quelques
+pas de lui, ses mains jointes vers l’autel ; abîme
+que rien ne comblerait jamais, même quand l’enfant
+serait devenue femme, parce qu’elles différaient
+l’une de l’autre dans l’essence même de leurs
+deux natures.</p>
+
+<p>Pensif, il laissait les minutes couler. Mais Agnès
+crut qu’il l’attendait ; et, un peu confuse, elle se
+leva vite, après un signe de croix. Alors ils reprirent
+leur marche.</p>
+
+<p>De sa voix pure, assourdie par le respect du
+temple, elle lui expliquait, ne doutant guère de leur
+exactitude, les vieilles légendes que racontaient les
+bas-reliefs du chœur, d’une saisissante intensité de
+vie dans leur gaucherie naïve, et les boiseries ouvragées
+qui dominaient les stalles du Chapitre. Elle lui
+disait l’origine des précieux reliquaires, des statues
+couchées dans leur sommeil de bronze sur les pierres
+tombales… Et lui, le dilettante charmé, souhaitait
+autant qu’elle, l’innocente petite fille, que cette
+visite, pour tous deux inoubliable, ne s’achevât pas
+encore. Aussi, d’instinct, pour en prolonger la jouissance,
+ils allaient lentement, très lentement, s’arrêtant
+au moindre prétexte, sous les hautes voûtes
+envolées vers le ciel.</p>
+
+<p>Mais le commandant n’était pas à l’unisson. Consciencieusement,
+il suivait sa fille et André, ajoutant
+des commentaires de sa façon aux paroles
+d’Agnès, donnant des chiffres quand Morère n’eût
+voulu que des impressions d’art ; disant qu’un
+Anglais avait offert son pesant d’or de l’<i>Enfant</i>
+en marbre qui pleurait sur le tombeau du premier
+évêque de Beaumont, précisant le nombre
+de mètres de la flèche et des voûtes de la cathédrale…
+Il finissait par s’étonner de cette contemplation
+obstinée d’André Morère, jugeant, pour son
+compte, plus que suffisante la visite de la cathédrale.
+De plus, il se souvenait que Mme Vésale lui avait
+recommandé de ne pas garder Agnès trop longtemps,
+parce qu’elle avait besoin de sa fille… Aussi
+se décida-t-il à glisser enfin, un peu embarrassé :</p>
+
+<p>— Si vous désirez, monsieur Morère, examiner
+encore un peu la cathédrale, je puis vous y laisser,
+tandis que j’irai reconduire Agnès que sa mère
+attend…</p>
+
+<p>— Mais je suis tout à vos ordres, commandant, et
+confus de vous avoir ainsi retardé. Mademoiselle,
+veuillez me pardonner d’avoir autant abusé de votre
+bonne grâce… Mais <i>votre</i> cathédrale…</p>
+
+<p>Et il appuya en souriant sur le mot <i>votre</i>.</p>
+
+<p>— Mais votre cathédrale m’avait conquis à tel
+point, grâce à vous, qui avez si bien su me la faire
+comprendre, que j’en oubliais la notion de l’heure…</p>
+
+<p>— Tant mieux, fit-elle doucement. Je suis aussi
+fière que contente de vous voir apprécier ainsi la
+cathédrale de Beaumont.</p>
+
+<p>Contente ! Ah ! de quoi ne l’eût-elle pas été
+durant cette lumineuse après-midi, qui ne lui laissait
+que le seul regret de s’enfuir trop vite ?…</p>
+
+<p>Rentrée au logis, pendant que le commandant
+infatigable infligeait à André Morère la visite de
+Beaumont, elle s’occupa allègrement des soins
+divers dont sa mère la chargeait, ravie de l’air de
+fête qu’avait le salon ; ravie du coup d’œil que présentait
+la salle à manger très éclairée et très fleurie,
+quand, un peu plus tard, les convives y pénétrèrent,
+après que Zéphire, solennel à souhait, eut annoncé :
+« Madame est servie. »</p>
+
+<p>Très rouge, toute frémissante, « Madame » ressemblait
+à un général qui s’apprête à livrer une
+bataille décisive. Sa réputation de maîtresse de
+maison impeccable n’exigeait-elle pas que ce Parisien
+emportât un souvenir sans ombre de sa
+réception chez le commandant Vésale ? Dieu sait
+qu’elle avait fait tout son possible pour obtenir un
+pareil résultat ! Ses plus belles porcelaines, ses fragiles
+cristaux chiffrés, les réchauds de famille
+avaient vu le jour pour la circonstance, en même
+temps que les vieux vins remontés par le commandant,
+en personne, des profondeurs de la cave ; et
+elle-même avait veillé à ce qu’Augustine se surpassât
+en tant que cordon bleu.</p>
+
+<p>Après avoir regardé la table, si élégamment servie,
+elle regarda les convives, satisfaite de voir les
+invitées féminines en grande toilette : Cécile, épanouie
+à son ordinaire, en sa robe de visites de
+noces ; la bonne Mme Darcel, très majestueuse,
+habillée de satin noir perlé de jais et aimable pour
+tous, en particulier pour Agnès… Puis les hommes,
+le docteur fort gai, le lieutenant Auclerc très décoratif
+dans son dolman bleu pâle ; « mon fils Paul »,
+un peu sombre, mais causant beaucoup, toutefois,
+avec André Morère, qui remplissait au gré de tous
+son personnage d’homme célèbre.</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout ! remarqua
+Mme Vésale triomphante. Et si j’avais écouté
+Charles, pourtant, je l’aurais réduit à notre seule
+société !</p>
+
+<p>Madame la commandante voyait très juste. André
+Morère ne s’ennuyait pas du tout. Il était d’esprit
+trop souple, trop avide de nouveau, pour ne pas
+profiter pleinement de son passage dans ce milieu
+provincial qu’il observait avec une attention amusée,
+étudiant les types divers réunis par hasard autour
+de lui, si différents, — les types féminins surtout, — de
+ceux qu’il observait chaque jour à Paris.</p>
+
+<p>— Monsieur Morère, encore un peu de chaud-froid.</p>
+
+<p>Et la commandante fit signe à Zéphire de présenter
+de nouveau le plat à son hôte. Un chef d’œuvre
+que ce chaud-froid ! Vraiment, André Morère
+était un peu agaçant de déguster avec cette
+inattention les plats choisis qu’on lui servait. Quel
+besoin avait-il d’entraîner ces messieurs vers toutes
+ces questions de socialisme, d’ouvriers, de politique,
+d’anarchie même, de discuter avec le docteur
+Paul les causes du pessimisme et, en même
+temps, de la démoralisation de tant d’individus dans
+toutes les classes, à l’heure présente ? N’imaginait-il
+pas aussi, maintenant, de se déclarer l’adversaire
+absolu de la peine capitale ? Elle bondit, oubliant,
+du coup, de faire les honneurs du chaud-froid :</p>
+
+<p>— Comment, monsieur Morère, vous ne trouvez
+pas tout naturel qu’on fasse mourir ceux qui ont
+tué ? tous ces misérables anarchistes ?</p>
+
+<p>— En un mot, qu’on pratique rigoureusement la
+peine du talion ? Mon Dieu, madame, si je ne craignais
+de vous scandaliser beaucoup, et mal à propos,
+je vous dirais que je ne trouve pas le procédé « très
+naturel », particulièrement quand il s’agit d’esprits
+faussés, exaltés, fanatisés, et qui, par suite, n’ont
+pas l’entière responsabilité de leurs actes. Ah !
+savons-nous, mon Dieu, ce que nous aurions fait à
+leur place, dans leur condition, leur milieu, entraînés
+par toute sorte de circonstances, par mille influences
+diverses, par…, que sais-je ?</p>
+
+<p>— Monsieur, lança gaiement Cécile, est-ce que
+par hasard vous seriez anarchiste ?</p>
+
+<p>— Madame, je n’ai aucun droit de l’être… Je
+me contente de m’intéresser à ceux qui le sont pour
+chercher à les comprendre comme une manifestation…
+violente d’une pensée de notre époque, et
+l’une des plus graves ! J’avoue que je plains ces
+pauvres diables, quand ils sont sincères, et…, comment
+dirai-je pour ne choquer personne ? et je ne
+puis… mépriser le dévouement avec lequel ils se
+sacrifient à une cause mal comprise…</p>
+
+<p>— Ce qui vous mène tout droit à l’indulgence
+envers eux, n’est-il pas vrai, monsieur ? conclut le
+docteur Paul. Mais ne croyez-vous pas que la société
+se trouverait assez mal de cette compassion pour
+ceux qui l’attaquent sans merci ? Un dilettante peut
+se la permettre, mais un homme politique doit s’en
+garder, car il a charge de vies ; et il lui faut songer
+d’abord au bien de tous, avant de se préoccuper
+du sort de quelques-uns, qui ont, eux-mêmes, préparé
+leur malheur. Avouez, monsieur, que si vous
+vous trouviez en présence d’une bête enragée qui
+fera le mal partout où elle passera, vous n’hésiteriez
+pas à la supprimer ?</p>
+
+<p>Sur les lèvres d’André Morère passa son indéfinissable
+sourire, sceptique et imperceptiblement
+ironique.</p>
+
+<p>— Il est probable, en effet, que je tuerais le
+chien enragé par nécessité, par raison… Mais j’ai
+toute sorte de préjugés ; et je n’en suis pas encore
+venu à considérer de même un homme, fût-il criminel,
+et un animal furieux qui m’attaque, poussé
+par un instinct aveugle et exaspéré, sans avoir conscience
+de son mouvement !</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur, s’écria la commandante,
+je n’ai pas les mêmes préjugés que vous ! Et si
+j’étais quelque chose dans le gouvernement, je
+ferais arrêter tous les anarchistes ; je les enfermerais
+dans un endroit isolé, je lancerais une bombe
+au milieu d’eux, et, de la sorte, ils sauteraient
+comme ils ont fait sauter des innocents ! Alors nous
+serions tranquilles. Voilà mon opinion.</p>
+
+<p>Des sourires répondirent à cette déclaration
+énergique de la commandante, qui, faute de pouvoir
+disperser les anarchistes aux quatre coins du
+ciel, éparpillait nerveusement ses petits pois sur
+son assiette.</p>
+
+<p>Et la bonne Mme Darcel, un peu effrayée d’un
+moyen si radical, proposa aimablement :</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les conduire
+tous dans une île déserte ?… Il doit y en avoir
+encore, de ces îles ! Là, ils ne pourraient faire mal
+à personne, et vivraient à leur goût !</p>
+
+<p>— Ce serait, en effet, à merveille, approuva, au
+hasard, le lieutenant Auclerc qui était demeuré
+assez silencieux pendant la discussion, dont il trouvait
+le sujet trop austère pour son goût.</p>
+
+<p>Et il finit, jugeant utile toutefois de faire acte de
+présence :</p>
+
+<p>— Oui, l’idée est excellente, sans compter que
+ces intéressants personnages auraient ainsi tout le
+temps, dans leur île déserte, de déplorer les idées
+pernicieuses qui les y auraient conduits !… Car ils
+ne s’y amuseraient pas follement, sans aucune distraction,
+sans théâtre… Peut-être, du coup, se convertiraient-ils
+à des opinions plus saines…</p>
+
+<p>— Mais cela pourrait très bien arriver ! fit doctement
+la commandante. S’il y a aujourd’hui tant de
+gens pervertis, même dans les classes supérieures,
+il faut s’en prendre…, monsieur Morère, excusez-moi…,
+à la détestable influence des romans et des
+pièces de théâtre que notre génération lit et voit
+représenter.</p>
+
+<p>Mme Darcel s’exclama avec conviction :</p>
+
+<p>— Oh ! oui ! vous dites bien vrai, chère madame.
+Mon fils Paul a beau me choisir mes livres, je n’en
+ouvre pas un sans y trouver l’occasion d’être scandalisée !
+Aujourd’hui, une honnête femme ne peut
+plus lire de romans.</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc, madame ? interrogea Morère,
+une lueur amusée dans le regard.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur, parce que tous les auteurs,
+et surtout les meilleurs, ne savent mettre en scène
+que des héroïnes qu’on ne voudrait même pas coudoyer
+dans la rue ! Ce sont de vilaines personnes,
+quoique les romanciers aient l’immoralité de les
+dire charmantes ; aussi vilaines que les aventures
+qui leur arrivent !</p>
+
+<p>— Ne croyez-vous pas, madame, que vous êtes
+un peu sévère ?</p>
+
+<p>— Je ne pense pas, monsieur, fit Mme Darcel
+très convaincue… Enfin, par bonheur, des créatures
+comme celles-là sont bien rares, et existent
+surtout dans l’imagination des auteurs. Avouez-le,
+monsieur… Pour ma part, je suis déjà vieille
+pourtant ! je n’ai jamais rencontré de femme qui
+ressemblât à l’héroïne de votre dernière belle
+pièce que mon fils Paul vient de me donner à
+lire…</p>
+
+<p>Une expression étrange passa dans les yeux du
+jeune homme.</p>
+
+<p>— Ce sont un peu des êtres d’exception, en effet,
+que ces femmes-là, des… fleurs très rares…</p>
+
+<p>— Dites des fleurs dangereuses, malsaines.</p>
+
+<p>— Oui, dangereuses, vous avez raison, madame,
+je le trouve comme vous, tout en ajoutant humblement
+que ce sont aussi des fleurs adorables à respirer
+et telles qu’on n’en peut jamais oublier le parfum…</p>
+
+<p>Il parlait d’un ton de badinage, mais sa voix avait
+des vibrations chaudes qui donnaient à son accent
+une sourde passion… Et soudain, dans la pensée
+d’Agnès, qui l’écoutait attentive, une image se dessina
+d’un seul trait, sans qu’elle sût pourquoi, celle
+de la belle Parisienne blonde auprès de qui elle
+l’avait vu chez la marquise de Bitray, et puis à
+l’Opéra.</p>
+
+<p>— Enfin, monsieur, demandait Cécile, expliquez-moi
+ce que vous autres écrivains entendez par la
+« femme moderne », dont vous nous parlez sans
+cesse dans vos œuvres.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, et du même accent à la fois ironique
+et caressant, il dit :</p>
+
+<p>— La femme moderne ?… Figurez-vous, madame,
+une créature que nos mères et grand’mères auraient,
+j’imagine, considérée comme un monstre, ni plus
+ni moins…; sceptique, de sensibilité très incertaine,
+pétrie de curiosités changeantes, fine, intelligente,
+tourmentée, coquette… Que vous dirai-je encore ?
+Une créature complexe et charmeuse… Un bibelot
+de luxe fait pour les raffinés, attirant, exquis et
+redoutable pour la faiblesse et l’inconséquence des
+pauvres hommes… C’est tout cela… et bien autre
+chose encore ! la « femme moderne »…, pour employer
+l’expression consacrée.</p>
+
+<p>Cécile dut répondre par un mot drôle, car elle
+souleva le rire général des convives. Mais Agnès ne
+l’entendit pas, saisie de la bizarre certitude qu’en
+parlant comme il venait de le faire, il définissait la
+belle jeune femme qui ne ressemblait à aucune
+autre, et une angoisse sourde lui étreignit le cœur.
+Pourquoi ? Tout à l’heure, déjà, en entendant Morère
+causer avec son père et avec le docteur Paul,
+elle avait éprouvé une impression pareille, entrevoyant soudain,
+dans une lueur aveuglante, l’étendue
+de cette pensée d’homme ; ramenée à la conscience
+nette de ce qu’il était intellectuellement, comparé à
+elle, pauvre petite pensionnaire ! Tout à coup, elle ne
+retrouvait plus en lui l’André Morère qui, quelques
+heures plus tôt, marchait auprès d’elle dans la cathédrale
+et sous les arbres de Beaumont. Oh ! Dieu,
+est-ce qu’elle ne le reverrait plus ainsi ? Est-ce qu’elle
+ne l’aurait plus à elle, à elle seule, un instant même ?</p>
+
+<p>Comme le dîner avait été long ! Enfin, voici pourtant
+qu’il s’achevait… Le champagne moussait dans
+les coupes transparentes, et le commandant, fidèle
+aux vieux usages, portait courtoisement un toast à
+la santé de son hôte… Lui, répondait en quelques
+mots non moins aimables, et les verres s’étant choqués
+à l’antique mode, Mme Vésale déclara, se
+levant de table :</p>
+
+<p>— Nous allons laisser fumer ces messieurs.</p>
+
+<p>Docilement, les dames la suivirent ; et seules entre
+elles, comme si nul autre sujet de conversation ne
+leur eût été possible, elles parlèrent d’André Morère,
+qu’elles appréciaient toutes très favorablement, mais
+dont, au fond, les idées et les opinions dérangeaient
+la routine de leurs jugements tout faits.</p>
+
+<p>Seule, Agnès restait silencieuse, le regard distrait,
+indifférente au cercle formé autour de sa mère. Une
+mélancolie étrange l’envahissait, noyant lentement,
+mais avec une sûreté de flot qui monte, l’allégresse
+divine qui, tout le jour, l’avait faite si heureuse…</p>
+
+<p>D’où venait-il donc, ce poids soudain et mystérieux
+qui lui oppressait le cœur et dont elle avait subi la
+première meurtrissure pendant le dîner ?… Était-ce
+donc d’avoir entendu Morère causer avec d’autres
+hommes d’une façon qui lui avait rappelé soudain
+sa supériorité reconnue qu’elle avait oubliée, tant
+il apportait de simplicité dans sa manière d’être avec
+elle ? Voici que, maintenant, elle s’étonnait d’avoir
+pu, même une minute, se croire digne d’attirer sérieusement
+l’attention d’un homme comme lui, dont
+à peine, de loin, elle était capable de suivre la pensée !</p>
+
+<p>Et cette intuition brutale qu’elle venait d’avoir
+tout à coup d’une infinie distance morale entre eux, — infranchissable
+autant qu’un abîme, — se réveillait
+en elle, aiguë et douloureuse, lui donnant une
+envie folle de pleurer !… Sans savoir pourquoi, elle
+se revit tout à coup toute petite, sur le Cours de
+Beaumont, secouée de sanglots, regardant fuir dans
+l’espace bleu un léger ballon, couleur d’or, dont
+ses mains d’enfant avaient lâché le fil. Elle l’appelait
+naïvement, avec des mots suppliants, comme
+s’il pouvait l’entendre, lui épargner le chagrin de le
+perdre. Mais, insensible, il continuait de monter,
+devenant de seconde en seconde plus lointain, jusqu’au
+moment où ses yeux désespérés n’avaient
+même plus distingué la tache d’or qu’il faisait dans
+l’atmosphère transparente… Et, chose bizarre, en
+elle, après toutes ces années écoulées, se réveillait
+un sourd écho de son chagrin de petite fille voyant
+son trésor lui échapper. Était-ce donc qu’elle entre
+voyait confusément tout à coup que, aux grands
+comme aux petits, de précieuses bulles d’or échappent
+sans retour, leur laissant l’infinie tristesse des
+rêves irréparablement enfuis…</p>
+
+<p>Qu’avait donc dit Cécile, que les hommes causent
+avec les seules femmes qui leur plaisent ? Avec elle,
+il avait causé… Il lui avait témoigné, en l’écoutant,
+un intérêt qui semblait vrai… Ah ! qu’elle se sentait
+donc loin de lui, séparée de lui par tout ce qu’il
+savait, pensait, aimait, par tant de choses qu’il connaissait
+et qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait
+peut-être jamais !… Pourquoi ne ressemblait-elle
+pas, même un peu, à cette belle Mme de
+Villerson, qu’on disait si bien faite pour le comprendre
+et le charmer…</p>
+
+<p>Une voix à son oreille la fit tressaillir :</p>
+
+<p>— Eh bien, Agnès, à quoi rêves-tu, si grave ?</p>
+
+<p>C’était Cécile, très gaie, les prunelles brillantes
+sous l’action combinée du champagne et de la conversation.
+Agnès eut un frêle sourire.</p>
+
+<p>— Je ne rêve pas, je réfléchis à mon insignifiance.</p>
+
+<p>— Ton insignifiance ?… Mais tu n’es pas du tout
+insignifiante !… Qu’est-ce que cette lubie ? Est-ce
+que, par hasard, tu serais jalouse ?…</p>
+
+<p>— Jalouse, moi ? Et de qui ?</p>
+
+<p>Encore cette vision de Mme de Villerson qui lui
+traversait l’esprit et la secouait d’un sourd frémissement.</p>
+
+<p>— Je ne sais… Des femmes modernes qu’admire
+si fort, quoiqu’il ne l’avoue pas, le sage Morère lui-même…
+Vois-tu, ma petite chérie, il faut en prendre
+notre parti, nous ne pourrons jamais être à leur hauteur
+aux yeux de tous ces écrivains ! Mais comme, par
+bonheur, le monde n’est pas uniquement composé
+d’écrivains, nous n’avons pas à envier autrement
+leurs fameuses femmes modernes, qui pourraient
+bien ne pas valoir grand’chose, toutes séduisantes
+qu’elles sont !… Ah ! voilà ces messieurs qui reviennent…
+Ils ont enfin achevé de fumer.</p>
+
+<p>Ils rentraient en effet ; et comme ni les uns ni les
+autres n’avaient le goût du jeu, la commandante,
+qui ne comprenait point qu’on pût passer son temps
+à causer, s’empressa de dire à Agnès :</p>
+
+<p>— Mon enfant, joue-nous donc un peu de musique !</p>
+
+<p>Pauvre petite Agnès ! Les bonnes Mères du Sacré-Cœur
+lui avaient donné de nombreux enseignements
+pour la conduite de la vie, mais elles ne l’avaient
+guère armée pour sortir avec succès des difficultés de
+la musique. Aussi une irrésistible protestation jaillit-elle
+de son cœur même, aux paroles de sa mère :</p>
+
+<p>— Oh ! maman, tu sais bien que je joue trop mal
+pour me faire entendre !</p>
+
+<p>— Mais non, mais non, tu ne joues pas mal…
+M. Morère, si c’est lui qui t’intimide, ne s’attend
+pas à te voir un talent égal à celui des Parisiennes
+qu’il connaît. Va vite au piano. Il n’y a rien de si
+ridicule qu’une jeune fille qui se fait prier.</p>
+
+<p>Agnès, à l’accent de sa mère, se sentit vaincue.
+Comment, d’ailleurs, se dérober, quand tous se
+mêlaient d’insister ? Non pas <i>lui</i>, cependant, qui,
+après un mot de politesse, se taisait, ayant sans
+doute pitié d’elle…, ni le docteur Paul non plus…
+La lutte était tellement impossible, qu’elle s’assit
+au piano, et un silence lourd s’abattit sur le salon,
+d’autant plus absolu que le commandant ayant émis
+une réflexion, sa femme lui avait lancé d’un ton
+courroucé :</p>
+
+<p>— Mais, Charles, ta fille va jouer !</p>
+
+<p>Oui, il fallait bien qu’elle jouât. Sa main tremblante
+frappa une première note, qui résonna à son
+oreille autant qu’un formidable bruit au milieu du
+recueillement général. Alors une émotion folle l’envahit,
+paralysant son humble talent, brouillant les
+notes sous ses yeux, précipitant ses doigts nerveux,
+ne lui laissant plus que le seul irrésistible désir d’en
+finir à n’importe quel prix. Et les uns sur les autres,
+les sons se précipitaient, éperdus, haletants, comme
+l’enfant elle-même, qui était blanche jusqu’aux
+lèvres quand elle se leva, ayant fébrilement jeté au
+hasard ses derniers accords.</p>
+
+<p>Des applaudissements cependant y répondirent,
+la plupart très sincères, car le goût musical était
+tout le contraire de développé dans le petit cercle
+de Mme Vésale. Mais que faisait à Agnès cette
+banale approbation ? <i>Lui</i>, André Morère, ne pouvait
+pas s’illusionner comme les autres… Et quel jugement
+il devait porter sur elle ! Une anxiété lui serra
+le cœur à cette pensée, si forte que ses paupières
+s’alourdirent de larmes contenues, qu’elle refoula
+bravement. Mais pourtant le courage lui manquait
+pour se mêler à la conversation, même pour écouter
+Cécile, qui, sans nul embarras, campée au piano,
+chantait à l’aventure un duo d’opérette avec le lieutenant,
+pourvu d’une voix aussi sonore que son
+talent était inexpérimenté… Pas plus, elle ne remarquait
+le regard sérieux du docteur Paul, attaché
+sur elle qui demeurait assise un peu à l’écart, dans
+l’embrasure de la fenêtre ouverte, le souffle de la
+nuit soulevant de petits cheveux autour de son jeune
+visage pâli, les yeux sans cesse attirés vers la pendule,
+dont les aiguilles lui semblaient avancer avec
+une rapidité dévorante… Près de dix heures et demie
+déjà !… A peine une demi-heure, André Morère
+avait encore à passer à Beaumont, chez le commandant…</p>
+
+<p>Mais était-ce possible ? Un mouvement s’était
+opéré dans les groupes, parce que la commandante
+faisait offrir des sirops, et voici qu’il venait la chercher
+dans sa solitude, avec ce regard d’ami qu’elle
+trouvait si bon de sentir tomber sur elle…</p>
+
+<p>— Mademoiselle Agnès, je vais, je crois, vous
+paraître bien indiscret… Mais ne pensez-vous pas
+que vous abusez un peu du droit d’être absente, de
+vous dérober à ceux qui vous entourent ?</p>
+
+<p>Avec son habituelle simplicité, elle dit, secouant
+un peu la tête :</p>
+
+<p>— Je n’étais pas absente… J’étais bien ici, honteuse
+d’avoir si mal joué… Mais il faut m’excuser,
+j’avais tellement peur !…</p>
+
+<p>— Étions-nous donc si effrayants ?</p>
+
+<p>Aussi sincères que sa pensée, ses lèvres avouèrent
+avant qu’elle les eût closes, par un effort de
+volonté :</p>
+
+<p>— Les autres, non… Mais <i>vous</i>, oui !</p>
+
+<p>Il eut pour elle un chaud sourire qui l’enveloppa
+comme un souffle apaisant :</p>
+
+<p>— Si vous saviez quelle parfaite nullité j’ai
+toujours été devant un piano, vous ne me feriez
+certes pas l’honneur immérité de me considérer
+comme un juge redoutable… D’ailleurs, je vous
+assure que vous êtes beaucoup trop sévère pour
+vous-même, probablement parce que vous êtes de
+l’élite qui voit toujours un « mieux » à atteindre !
+Mais, pour ma part, je suis désolé de vous avoir
+été une semblable cause d’émotion. Je sais si
+bien, par expérience, ce que sont ces terreurs paniques
+qui saisissent quand on se sent écouté et qui
+font perdre toute possession de soi-même… J’ai
+ainsi le souvenir désastreux de l’une de mes premières
+conférences… Maintenant je suis aguerri…
+Soyez bien sûre que vous vous aguerrirez aussi.</p>
+
+<p>Il lui parlait d’un ton si délicatement amical, si
+encourageant avec le même bon sourire, que sa
+détresse s’engourdissait à l’entendre. Et puis elle le
+retrouvait tel que jusqu’alors elle l’avait vu à ses
+côtés ! Elle oubliait le brillant causeur, le penseur,
+l’écrivain qui étaient en lui et dont elle avait eu la
+révélation pendant le dîner… De nouveau, il lui
+redisait tout son plaisir d’avoir été guidé par elle
+dans sa visite à la cathédrale qui lui laissait un souvenir
+enthousiaste, et il se plaisait à en rechercher,
+avec elle, les merveilles, qu’elle l’avait si fort aidé
+à bien pénétrer, ajoutait-il avec une sincérité bien
+plus absolue qu’elle ne l’eût jamais supposé.</p>
+
+<p>Et tout bas, elle se prenait à faire inconsciemment
+le souhait irréalisable qu’il demeurât longtemps
+auprès d’elle, occupé d’elle, la tenant sous
+l’éclair pensif de son regard. Elle ne voulait plus
+songer que les minutes passaient, que l’heure allait
+sonner où il devrait partir pour ne revenir peut-être
+jamais dans l’intimité de leur demeure…</p>
+
+<p>Et déjà cette heure était arrivée. Le commandant
+approchait, disant :</p>
+
+<p>— Mon cher ami, si vraiment vous ne voulez pas
+accepter notre hospitalité cette nuit, il est malheureusement
+l’heure que nous nous mettions en route
+vers la gare, afin de ne pas manquer votre train.</p>
+
+<p>— Merci de me le rappeler. Il faut absolument
+que je sois demain matin à Paris.</p>
+
+<p>Les lèvres d’Agnès eurent un frémissement.
+Allons, c’était bien fini !… Il partait… Alors elle
+s’aperçut que, jusqu’à la dernière minute, elle avait
+espéré contre toute vraisemblance qu’il consentirait
+à rester. Que lui avait-il donc fait, cet étranger,
+pour lui rendre sa présence ainsi précieuse, pour
+qu’elle éprouvât ce chagrin parce qu’il s’éloignait ?…</p>
+
+<p>Avec son aisance d’homme du monde, il prenait
+congé de tous les hôtes de Mme Vésale, un peu en
+hâte, parce que le commandant le pressait à cause
+de l’heure avancée. Il s’inclinait devant Mme Vésale,
+la remerciant de son accueil en quelques paroles
+qui la remplirent de plaisir ; puis il s’arrêta
+devant Agnès, lui disant, à elle aussi, merci…
+Merci de quoi ? De l’avoir rendue bien heureuse
+durant quelques heures ?… Et comme elle lui
+avait tendu la main, respectueux, il se pencha très
+bas et l’effleura de ses lèvres, faisant ainsi monter
+une fugitive lueur rose au blanc petit visage.</p>
+
+<p>— Allons, Morère, partons ! appelait le commandant.
+Nous serons en retard…</p>
+
+<p>Il répéta :</p>
+
+<p>— Partons !…</p>
+
+<p>Il eut un dernier salut… Et la portière du salon
+retomba derrière lui. Agnès entendit décroître le
+bruit de son pas… Puis, lourdement, retomba
+la grand’porte qui se refermait. Il n’était plus là…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Une demi-heure plus tard, le train l’emportait
+vers Paris.</p>
+
+<p>Ah ! il pouvait, André Morère, parler de la faiblesse
+et de l’inconséquence humaines. Qu’était-il,
+lui qui avait de la vie une conception si haute et
+comprenait si bien le devoir de la faire moralement
+belle ? Un homme plus intelligent que la plupart,
+il est vrai, mais autant que les autres pétri de passion,
+faible devant la toute-puissance de la femme
+aimée.</p>
+
+<p>Est-ce qu’à cette heure, dans le wagon qui le
+ramenait vers Paris, il n’était pas dominé tout entier
+par l’idée qui allumait une fièvre dans son être
+nerveux, qu’il la verrait le lendemain, <i>Elle</i> ? Est-ce
+qu’il n’avait pas déjà soif de sa présence, la désirant
+comme un altéré soupire après la source d’eau
+vive ?… Est-ce qu’il ne tressaillait pas d’une impatience
+douloureuse à la seule vision d’elle flottante
+en lui, à la seule pensée de la visite qu’il lui ferait,
+de leur causerie, des mots qui tomberaient des
+lèvres tentatrices, pareilles à un fruit savoureux au
+parfum grisant…</p>
+
+<p>Ainsi qu’on rejette en arrière un vêtement inutile,
+il laissait fuir de son cerveau le souvenir des
+heures qu’il venait de passer loin de la ville où elle
+était, oubliant le milieu provincial qui avait distrait
+son esprit d’analyste, oubliant même la candide
+petite vierge dont l’âme l’avait charmé.</p>
+
+<p>Il ne soupçonnait guère qu’à cette même heure,
+l’enfant, sa prière du soir terminée, demeurait agenouillée,
+le visage dans ses mains, les prunelles
+obscurcies par une buée de larmes, tandis qu’elle
+revoyait comme un songe très doux, irrémédiablement
+fini, leur lente visite dans la cathédrale.</p>
+
+<p>Et pas plus, il ne soupçonnait que le docteur
+Paul, retiré dans son cabinet de travail, l’arpentait
+d’un pas machinal, se répétant qu’il était fou d’espérer
+attirer à lui une chère petite fille qui paraissait
+tout juste remarquer son existence…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>— Voyons, monsieur Paul, avouez-le : André
+Morère ne vous plaît point !</p>
+
+<p>Et Cécile Auclerc se pencha, malicieuse, vers le
+docteur Paul, venu en visite chez elle, à son jour
+de réception, fait tellement exceptionnel, qu’elle
+avait une seconde douté de l’excellence de ses yeux
+en le voyant entrer. Il est vrai que cette après-midi-là,
+sa petite amie Agnès l’aidait à recevoir, ainsi
+que, la veille même, le commandant l’avait annoncé
+par hasard à la bonne Mme Darcel.</p>
+
+<p>Depuis un moment déjà, le docteur Paul était
+là, et la conversation, — comme de juste ! — s’était
+portée sur André Morère, qui allait venir, trois
+jours plus tard, prononcer enfin la conférence tant
+attendue.</p>
+
+<p>— Il ne vous est pas sympathique, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Mais qui peut vous faire supposer pareille
+chose, madame ? répliqua le docteur, les sourcils
+légèrement froncés.</p>
+
+<p>— Oh ! ce n’est pas bien difficile à découvrir, et
+je n’ai pas eu à faire une grande dépense d’imagination
+pour arriver à cette conclusion ! Depuis un
+moment, nous parlons de lui, et, vrai ! vous ne paraissez
+pas éprouver à son égard des sentiments
+bien chauds ! N’es-tu pas de mon avis, Agnès ?</p>
+
+<p>Les deux petites mains qui tordaient distraitement
+les rubans de la ceinture eurent un léger frémissement,
+tandis qu’Agnès répondait :</p>
+
+<p>— Non, je ne sais trop ce qui te fait supposer
+cela…</p>
+
+<p>Le docteur Paul la regarda. Mais il ne rencontra
+pas ses yeux arrêtés au dehors sur les lointaines
+perspectives du jardin. Et il reprit :</p>
+
+<p>— Je vous assure, madame, que je rends pleine
+justice à M. Morère. Je le tiens pour un homme de
+très grande intelligence ; je reconnais qu’il a l’esprit
+très délicat, très pénétrant, subtil et volontiers paradoxal,
+qu’il est un remarquable écrivain et un
+conférencier de non moins de talent…</p>
+
+<p>— Mais !… fit Cécile, voyant qu’il s’arrêtait.</p>
+
+<p>— Mais je trouve qu’il devrait s’en tenir là et ne
+point imaginer de se présenter comme un apôtre
+de la régénération morale, prêcher la vie intérieure,
+ses beautés, ses bienfaits, etc., quand il n’a vraiment
+pas qualité pour le faire ; moins encore, peut-être,
+que bien d’autres !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Est-ce que cet homme sage le
+serait moins en actions qu’en paroles ?</p>
+
+<p>Une curiosité luisait dans les yeux de Cécile.</p>
+
+<p>Le docteur resta impassible.</p>
+
+<p>— Je l’ignore, madame. Je ne connais nullement
+la vie privée de M. Morère, qui ne me regarde pas
+et que je n’ai aucun désir de connaître. Mais, enfin,
+quand on a lu ses livres, ou ses pièces, ou ses articles,
+il est permis de penser que, pour définir
+aussi bien les femmes modernes, avec tant de sûreté
+et de justesse, il faut qu’il ait eu l’occasion de les
+étudier de près… et avec un intérêt tout particulier…</p>
+
+<p>Cécile mordit ses lèvres que relevait une petite
+moue, et, maligne, elle dit :</p>
+
+<p>— Peut-être, en effet, les a-t-il consciencieusement
+observées. Pour être un apôtre, on n’en est
+pas moins un homme… Mais, dites-moi, monsieur
+Paul, vous qui avez longtemps habité Paris et y
+avez des amis, vous devez savoir bien des secrets
+parisiens. Est-il vrai que l’original de l’héroïne de
+M. Morère, dans sa dernière pièce, soit une certaine
+Mme de Villerson, qui est une femme du
+monde très en vue ? A tout instant, je lis son nom
+dans les comptes rendus du <i>Figaro</i>.</p>
+
+<p>— Madame, sur ce point encore, je dois vous
+avouer mon ignorance. Je sais tout au plus que
+Mme de Villerson a la réputation d’être une femme
+fort belle, très intelligente, et faisant tout ce qui lui
+plaît avec une indifférence parfaite pour l’opinion
+publique.</p>
+
+<p>— Elle est, en effet, très belle ! dit la voix d’Agnès
+un peu assourdie.</p>
+
+<p>— Comment, tu la connais ?</p>
+
+<p>— Je l’ai vue chez la marquise de Bitray et aussi
+à l’Opéra. Oui, elle est très belle et très différente
+des autres femmes… Il n’est pas étonnant que
+M. Morère s’occupe d’elle, l’admire et désire la
+prendre pour modèle !</p>
+
+<p>De quel singulier accent Agnès venait de parler,
+d’un accent qui faisait songer à une plainte d’oiseau
+blessé… De nouveau, le docteur Paul eut vers elle
+un coup d’œil rapide. Mais il n’aperçut encore que
+son profil, dont la peau s’empourpra un peu quand
+Cécile s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! entendez-vous cette petite fille, monsieur
+Paul ? Prenez garde ! A sa voix, je devine
+qu’elle est tout émue et prête à se révolter si vous
+touchez à son dieu. Car, au cas où vous l’ignoreriez,
+je vais vous l’apprendre, M. Morère nous a
+mises, elle et moi, sous le charme !…</p>
+
+<p>Un pli profond creusa le front du docteur Paul.</p>
+
+<p>— Vraiment ?… Et m’est-il permis, mademoiselle,
+de vous demander ce qui a valu à M. André
+Morère une telle sympathie de votre part ?</p>
+
+<p>Sérieuse et douce, elle dit :</p>
+
+<p>— Je l’ai entendu parler des pauvres, de tous
+ceux qui souffrent, comme personne encore ne
+m’en avait parlé, de façon à me donner, bien plus
+grand que je ne l’avais éprouvé, le désir de leur
+témoigner toute ma pitié… Et je lui suis très reconnaissante
+du bien qu’il m’a fait ainsi !</p>
+
+<p>La voix du docteur Paul s’éleva, âpre et mordante :</p>
+
+<p>— Je ne m’étonne pas qu’il ait été fort éloquent
+sur un pareil sujet ! Il appartient à la génération
+nouvelle qui s’est imprégnée toute de <i>tolstoïsme</i>,
+qui rêve une religion nouvelle dont l’altruisme
+serait la base et l’aliment principal… D’ailleurs,
+tous les problèmes de la vie sociale doivent l’intéresser,
+puisqu’ils fournissent des sujets d’étude à
+son esprit toujours en quête d’aliments nouveaux et
+variés. C’est un parfait dilettante qu’André Morère !</p>
+
+<p>— Un dilettante ? De quel ton farouche vous
+prononcez ce mot ! fit, en riant, Cécile, pour qui
+ledit mot n’avait pas grand sens. Vous n’êtes pas
+animé, non plus, d’un immense enthousiasme pour
+les personnages de cette catégorie !</p>
+
+<p>— Non, c’est vrai, je n’aime pas les dilettantes,
+et je les considère comme beaucoup plus malfaisants
+qu’on ne le fait généralement. Pour peu qu’une
+idée, ou un fait, ou un caractère encore flatte leur
+sens esthétique, leur curiosité, leurs goûts raffinés,
+ils se jugent satisfaits et ne se préoccupent guère
+de la valeur morale de ce fait, de cette idée, de ce
+caractère… Est-ce qu’ils font autre chose que…
+jongler sans cesse avec leurs pensées et celles des
+autres, s’amusant à en considérer les diverses faces,
+dès qu’elles les attirent pour un motif ou un
+autre, mettant au-dessus de toute autre considération
+les jouissances artistiques ou intellectuelles
+qu’elles peuvent leur procurer ?… Eh bien, je dis,
+moi, qu’à ce jeu-là, non seulement ils perdent, — ce
+qui est leur affaire, après tout ! — la notion saine
+du bien et du mal, pour employer la vieille distinction,
+la remplaçant par le seul sentiment de ce qui
+est beau ou ne l’est pas ; mais, encore, pour peu
+qu’ils aient du talent, ils communiquent fatalement
+à quelques-uns, peut-être même à beaucoup, parmi
+les <i>jeunes</i>, intelligents, qui les lisent ou les écoutent,
+leur scepticisme aimable, spirituel, séduisant, mais
+dangereux et démoralisateur. M. Morère peut célébrer
+devant eux les vies orientées vers un idéal très
+haut,… il détruit par ses livres le bien qu’il peut
+faire par sa parole !</p>
+
+<p>Le docteur Paul avait parlé avec une espèce de
+violence contenue, inaccoutumée chez lui, sans
+remarquer la stupéfaction de Cécile, déroutée par
+cette parole vibrante et rude dont le sens complet
+lui échappait un peu. Agnès, elle, avait écouté le
+jeune homme, cherchant à le bien comprendre et
+découragée de ne pas mieux pénétrer toute sa
+pensée, devinant seulement, avec une sorte d’angoisse,
+qu’il jugeait mal André Morère, sans qu’elle
+saisît bien pourquoi. Et d’irrésistibles questions lui
+jaillirent des lèvres :</p>
+
+<p>— Que reprochez-vous donc à M. Morère ? Pourquoi
+le placez-vous parmi ces dilettantes qui, dites-vous,
+ne croient à rien de ce qu’il faut croire ?
+Est-ce qu’il n’était pas sincère quand il nous enseignait
+une charité si belle ?</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. Une inconsciente prière tremblait
+dans son accent. Et le docteur Paul hésita à lui
+répondre. Certes, profondément, il souhaitait voir
+la douce petite fille, qu’il désirait faire sienne, détachée
+de cet André Morère qu’elle admirait tant…</p>
+
+<p>Mais il n’était pas homme à altérer ce qu’il jugeait
+être la vérité pour abaisser un rival !…</p>
+
+<p>Elle répétait :</p>
+
+<p>— Pourquoi cherchez-vous une réponse ?… Je
+voudrais avoir votre opinion vraie !…</p>
+
+<p>Et, loyal, il dit :</p>
+
+<p>— Je pense que M. Morère était absolument sincère
+en vous parlant. S’il est d’esprit sceptique, il
+est aussi d’âme assez haute pour comprendre et
+plaindre les misères de notre pauvre humanité,
+avec un réel désir de les soulager dans la mesure
+de ses moyens… Oui…, je le crois fort capable de
+se passionner, mais sans jamais perdre sa clairvoyance
+d’analyste… C’est un intellectuel que
+Morère ! un intellectuel… vibrant, mais, avant
+tout, un intellectuel !</p>
+
+<p>— L’est-il autant que cela ? glissa Cécile, qui trouvait
+peu amusant le tour donné par le docteur à la
+conversation. D’après ce que j’ai entendu raconter,
+il ne se montrerait pas strictement « intellectuel »
+dans son enthousiasme pour Mme de Villerson. Un
+camarade de mon mari, qui est à tout instant à Paris
+et y va dans le grand monde, m’assurait qu’André
+Morère était tout à fait emballé pour elle, d’autant
+plus qu’on la dit une puissance difficile à prendre !</p>
+
+<p>Le docteur Paul devina-t-il avec quelle anxiété
+douloureuse une enfant attendait sa réponse, ou
+obéit-il simplement à son mépris pour les potinages
+féminins, il écarta, d’un geste indifférent, l’insidieuse
+question de Cécile et fit simplement :</p>
+
+<p>— Sur ce point, madame, je me récuse tout à
+fait. Ainsi que j’ai eu déjà l’honneur de vous le
+dire, je ne connais pas Mme de Villerson et guère
+plus André Morère, qui n’est pour moi qu’un écrivain
+de talent.</p>
+
+<p>Cécile n’insista pas, en sachant l’inutilité, un peu
+dépitée, au fond, de cette réserve du jeune homme,
+qu’elle jugeait voulue ; et des visiteuses, parmi lesquelles
+Mme Vésale, arrivèrent à propos pour lui
+permettre de se lancer sur d’autres sujets moins
+délicats, tandis qu’Agnès, à sa prière, offrait des
+rafraîchissements à ses hôtes.</p>
+
+<p>Avec sa grâce timide, la jeune fille s’acquittait
+de sa mission ; mais le docteur qui l’observait fut
+frappé de la mélancolie de son frêle sourire. Il avait
+bien remarqué, dès le début de sa visite, que les
+prunelles bleues n’avaient plus leur clarté d’étoile ;
+que dans l’expression de la bouche au repos, dans
+les gestes même, il y avait quelque chose de découragé.
+Pourtant, il craignit de l’avoir attristée par
+l’une de ses paroles ; et, comme un hasard venait
+de les rapprocher, il dit avec une douceur d’accent
+dont il n’était pas coutumier :</p>
+
+<p>— Je crains de vous avoir peut-être froissée tout
+à l’heure, sans le vouloir, par le jugement que j’ai
+porté sur… une personne dont vous estimez le caractère…
+S’il en est ainsi, veuillez me le pardonner.
+J’en suis désolé.</p>
+
+<p>— Non, vous ne m’avez pas froissée… Vous
+m’avez seulement enlevé quelques illusions…</p>
+
+<p>— Parce que je suis un brutal qui ne sait point
+parler aux jeunes filles… De toute mon âme, je
+regrette mes malencontreuses réflexions !</p>
+
+<p>— Ne regrettez rien, fit-elle doucement, d’un ton
+assourdi. J’aime toujours connaître la vérité.</p>
+
+<p>Puis, comme sa mère l’appelait pour partir, après
+une imperceptible hésitation, elle tendit la main au
+jeune homme et s’éloigna.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Pauvre petite Agnès ! qu’était-elle devenue, sa
+belle joie des semaines écoulées ? Jamais plus, d’ailleurs,
+elle n’en avait senti complètement la chaude
+clarté depuis le soir où <i>il</i> était parti de Beaumont,
+après qu’elle avait entrevu la distance morale qui
+les séparait l’un de l’autre. Cette distance, elle
+ne l’avait jamais oubliée ; même quand elle se rappelait
+les attentions dont il l’avait entourée, même
+quand sa mère lui avait remis une faible partie de
+la moisson de fleurs qu’il avait envoyée après sa
+visite à Beaumont ; fleurs qui s’étaient fanées aux
+pieds de la Vierge, où elle les avait sous son regard
+quand elle priait.</p>
+
+<p>Maintenant, avec une espèce de superstition, elle
+attendait ce jour où elle le reverrait, quand il viendrait
+prononcer sa fameuse conférence, comme si
+sa présence dût écarter d’elle le poids mystérieux
+qui la meurtrissait, ce regret sourd et pénétrant
+d’un bonheur innomé. Elle avait pensé : « Il
+arrivera la veille de la conférence. S’il n’est
+pas trop tard ce jour-là, il viendra faire visite à
+maman ! »</p>
+
+<p>Et une joie obscure palpitait en elle à cette seule
+idée.</p>
+
+<p>Elle avait bien prévu, l’enfant. Dès son arrivée à
+Beaumont, le jour qui précédait celui où il devait
+parler, André Morère vint correctement se présenter
+chez le commandant Vésale. Mais personne ne
+se trouvait au logis pour le recevoir, et quand
+Agnès rentra avec sa mère, à l’heure du dîner, elle
+vit la carte déposée dans le plateau du vestibule.
+Alors une sensation aiguë de déception la bouleversa
+toute. Ainsi elle avait eu lieu, cette visite en laquelle
+elle espérait ! Espérer… quoi ? Ah ! elle n’aurait pu
+le dire, la pauvre petite fille. Son rêve était bien
+imprécis… et si blanc !</p>
+
+<p>Mais, enfin, elle avait tant souhaité le revoir,
+<i>lui</i>, une fois encore dans l’intimité de leur maison !
+Maintenant, s’il arrivait qu’elle se trouvât rapprochée
+de lui, ce serait sans doute au milieu de la
+foule. Peut-être ne la remarquerait-il même pas, ni
+ne lui parlerait ; et elle n’aurait pas le droit de faire
+un signe pour qu’il s’aperçût de sa présence. Ah !
+pourquoi personne ne lui avait-il révélé comment
+on attire à soi les hommes qui sont ainsi au-dessus
+des autres par leur intelligence ? Et devant son impuissance,
+un découragement s’emparait d’elle en
+même temps qu’une fiévreuse impatience de voir
+enfin se lever le jour qui les mettrait en présence.</p>
+
+<p>Il était déjà un peu tard quand, le lendemain,
+dans l’après-midi, la commandante et Agnès pénétrèrent
+dans l’enceinte de l’Exposition d’horticulture
+qui coïncidait avec la conférence d’André
+Morère. Le groupe des intimes de Mme Vésale était
+déjà là, au complet, parmi le tout Beaumont qui
+affluait en tenue de cérémonie, fier et ravi de
+l’aspect charmant que présentait son Exposition. Le
+jardinier en chef avait eu l’art de transformer en
+une sorte de parc admirablement fleuri, coupé
+d’allées capricieuses, animé du bruit clair des jets
+d’eau, une grande place, morne et monotone, sur
+laquelle se dressait une vaste rotonde qui avait
+pour mission d’offrir une indistincte hospitalité aux
+concerts, conférences, cirques, — quand il passait
+des cirques à Beaumont.</p>
+
+<p>Sur une estrade champêtre, la musique de la
+garnison célébrait la fête par d’éclatantes fanfares
+dont les échos sonores arrivaient jusque dans les
+tentes cernant la place, sous lesquelles étaient
+abritées les plantes les plus fragiles.</p>
+
+<p>— Quelle belle exposition ! n’est-ce pas ? s’écria,
+pour toute réponse, la colonelle enthousiasmée
+quand Mme Vésale lui demanda de ses nouvelles.
+On dirait un petit coin de Paris ! Quel dommage
+qu’il ne fasse pas plus beau !… Le temps est bien
+couvert…</p>
+
+<p>— Eh bien, nous y gagnons d’avoir moins chaud,
+dit aussitôt Mme Darcel, incapable de n’être pas
+optimiste. Mademoiselle Agnès, avez-vous vu les
+rosiers ?… Ils sont splendides !</p>
+
+<p>La commandante répondit pour Agnès :</p>
+
+<p>— Non, nous n’avons encore rien admiré. Nous
+arrivons.</p>
+
+<p>— Juste pour la conférence, remarqua Mme Salbrice.
+C’est à quatre heure, n’est-ce pas, qu’il parle,
+ce Morère ?</p>
+
+<p>Cécile se jeta prudemment à la traverse pour
+éviter une riposte trop vive de Mme Vésale et dit,
+en riant, à Agnès :</p>
+
+<p>— Puisque tu surgis à la minute, tu n’as pas contemplé
+la principale curiosité de l’Exposition ! Une
+fleur d’une espèce toute particulière, qui a des yeux,
+des cheveux, une taille à tourner la tête de tous ces
+messieurs, même d’Édouard.</p>
+
+<p>Et elle désignait de la main son mari qui causait
+à quelques pas avec d’autres officiers, auxquels, par
+extraordinaire, s’était joint le docteur Paul.</p>
+
+<p>— Cécile, quelle histoire racontes-tu là ?</p>
+
+<p>— Une histoire vraie ! Demande à ces dames si,
+il y a un moment, nous n’avons pas vu entrer ici une
+fleur humaine, une charmante inconnue dont personne
+ne peut dire le nom… Elle est dans la serre,
+elle va repasser. Tu la verras… Qui est-elle ?…
+C’est intrigant… D’autant plus qu’elle est d’une
+beauté de premier ordre !</p>
+
+<p>La commandante décréta :</p>
+
+<p>— C’est quelque voyageuse arrêtée à Beaumont
+pour y visiter la cathédrale et qui aura entendu
+parler de notre Exposition.</p>
+
+<p>— Hum !… une voyageuse en gants gris de perle,
+sans un atome de poussière sur sa toilette… et
+coiffée ! et habillée ! Si ces messieurs avaient suivi
+leur désir, au lieu de demeurer près de nous, en
+vertu des lois de la politesse, ils auraient tous, — oh !
+discrètement, — emboîté le pas derrière
+elle… Maintenant, en attendant son retour, ils frémissent
+d’impatience… Avouez-le, monsieur d’Oriol.
+Tiens, la voilà ! Agnès, regarde !</p>
+
+<p>Agnès tourna la tête, et une exclamation lui vint
+aux lèvres.</p>
+
+<p>— Je connais cette dame…, c’est Mme de Villerson !</p>
+
+<p>— Ah ! par exemple ! la maîtr…, l’amie d’André
+Morère ? Eh bien, je comprends qu’elle l’inspire.
+Édouard, écoute. Agnès sait le nom de notre inconnue,
+c’est la nièce de la marquise de Bitray, Mme de
+Villerson. Tu sais, le modèle d’André Morère pour
+son héroïne du Vaudeville !</p>
+
+<p>— Peste ! un fameux modèle…, hein, Boynel !
+Ces écrivains, tout moralistes qu’ils sont, savent
+joliment choisir !</p>
+
+<p>Entre eux, les hommes continuèrent d’échanger
+leurs remarques, détaillant la jeune femme que
+considéraient avidement les dames de Beaumont.
+Elle, avec une indifférence tranquille, supportait
+le feu de tous ces regards, qu’elle ne remarquait
+même pas, songeant à la joie qu’elle allait causer à
+son ami, quand il la verrait soudain apparaître,
+alors qu’il la croyait à Paris. Distraite par les seules
+fleurs, elle avançait, ne se doutant guère non plus
+de la curiosité qu’éveillait, dans les cervelles féminines,
+sa toilette si sobre pourtant, une simple robe
+de foulard bleu sombre pointillé de blanc, un
+simple col de dentelle éclairant le visage, une
+simple petite toque fleurie de bleuets sur les cheveux
+d’or fauve. Mais, ainsi vêtue, elle était encore
+d’une élégance qui réduisait à bien peu les plus
+beaux atours des dames de Beaumont…</p>
+
+<p>Agnès, plus encore que les autres, la contemplait,
+ayant la même sensation que si, sur son cœur,
+se fussent posés les fins talons de la jeune femme.
+Mais le commandant arrivait affairé :</p>
+
+<p>— Sophie, je quitte André Morère, qui est désolé
+de ne pas t’avoir rencontrée hier, ainsi qu’Agnès.
+Aussi je lui ai dit que j’allais, pour vous conduire
+dans la salle, vous faire passer par le petit salon où
+il attend l’heure de parler. Seulement, il faut vous
+dépêcher de venir, car cette heure va bientôt sonner.
+Agnès, tu accompagnes ta mère… Morère s’est
+aimablement informé de toi…</p>
+
+<p>— Allez, petite, allez adorer le dieu, lança en
+riant Mme Salbrice, mordante.</p>
+
+<p>Mais heureusement le commandant n’entendit
+pas, car il redisait à la colonelle, qui s’en informait
+pour la vingtième fois au moins, le sujet de la conférence
+qu’elle oubliait toujours.</p>
+
+<p>— Ah ! merci, commandant… Je me souviens à
+merveille maintenant. Oui, l’affiche porte en effet :
+<i>Quelques mots sur l’âme et l’esprit contemporains.</i></p>
+
+<p>Le commandant, déjà, se répandait en saluts, très
+pressé d’aller retrouver Morère, à cause de l’heure ;
+et Mme Vésale était debout, prête à le suivre,
+charmée en son for intérieur de montrer ainsi à la
+face de tout Beaumont que le héros du jour était de
+leurs amis et les accueillait, quand il demeurait
+invisible pour le commun des mortels. Agnès les
+suivit. A grands coups pressés, son cœur battait
+sous le mince corsage d’été, donnant soudain à son
+visage un éclat de belle fleur rose. Encore quelques
+minutes, quelques secondes, et, peut-être d’un mot,
+il allait lui faire du bien, comme le soir où il l’avait
+consolée après qu’elle avait mal joué…</p>
+
+<p>Le commandant souleva la portière. André Morère,
+qui, debout, consultait des notes, releva la
+tête ; et sur Agnès tomba le regard pensif qui l’avait
+attirée dès leur première rencontre. Avec un sourire
+et des mots de bienvenue, qui réveillèrent en
+elle un lointain écho des jours heureux, il emprisonna
+dans la sienne la petite main frémissante
+qu’elle lui donnait… Mais il n’eut pas le loisir de
+lui dire une parole de plus ; Mme Vésale s’emparait
+vite de la conversation pour lui exprimer son regret
+de l’avoir manqué la veille et lui faire part de l’enthousiasme
+qu’il excitait à l’avance, pénétrée de
+l’idée qu’elle lui était ainsi fort agréable. Puis ce
+fut le commandant qui s’en mêla, tout en rappelant
+à sa femme qu’il serait indiscret d’abuser du
+temps de M. Morère, et déclarant bientôt à l’enfant
+forcément silencieuse :</p>
+
+<p>— Allons, petite Agnès, viens… Il faut que nous
+nous dirigions vers nos places !</p>
+
+<p>Elle murmura :</p>
+
+<p>— Oui, père.</p>
+
+<p>A quoi bon rester davantage ?… Il était mort
+maintenant, l’espoir bien frêle qu’elle avait mis
+en cette entrevue, et elle avait l’impression qu’une
+séparation sans retour allait s’accomplir entre elle
+et André.</p>
+
+<p>Pourtant il commençait, échappant enfin au commandant
+et à Mme Vésale :</p>
+
+<p>— Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de
+me procurer le plaisir de parler encore devant vous,
+qui m’avez si bien compris à Paris. Je…</p>
+
+<p>Il n’acheva pas. Après un coup discret, la porte
+s’entr’ouvrait, et un huissier apportait une carte, la
+présentant au jeune homme. Il y jeta un regard, et
+une sourde exclamation lui échappa :</p>
+
+<p>— Où est cette dame ?</p>
+
+<p>— Là, monsieur, elle arrive derrière moi.</p>
+
+<p>En effet, dans l’entre-bâillement de la portière
+une élégante forme féminine se montrait ; et Agnès,
+avant même de l’avoir reconnue, l’avait pressentie,
+devinée au seul éclair passé sur les traits d’André
+Morère, quand il avait vu le nom écrit sur la carte.
+C’était <i>elle</i>, cette belle jeune femme qu’il admirait
+tant…</p>
+
+<p>— Vous ! madame ? Est-il possible ! Vous !</p>
+
+<p>Et Agnès eut l’intuition qu’en cette minute, dans
+le monde entier, il n’existait pour lui que cette
+blonde apparition. Il allait au-devant d’elle, tandis
+que le commandant surpris reculait machinalement,
+se confondant en saluts profonds, tandis que
+Mme Vésale restait immobile, la mine pincée.</p>
+
+<p>Souriante, la jeune femme disait :</p>
+
+<p>— Oui, moi-même ! C’est bien le moins que vos
+amies viennent vous entendre et vous applaudir !</p>
+
+<p>Elle lui tendait la main. Il se courba très bas, y
+appuyant ses lèvres en un baiser qui sembla interminable
+à Agnès. Pourtant, la durée avait dû en
+être tout à fait correcte, car ni le commandant ni
+Mme Vésale ne paraissaient étonnés.</p>
+
+<p>D’où venait donc, à cette enfant, l’impitoyable
+clairvoyance qui lui révélait la passion fugitive
+allumée dans les yeux de Morère, quand il releva
+la tête et que son regard rencontra celui de la jeune
+femme, s’y perdit une seconde, enveloppant autant
+qu’une étreinte ?…</p>
+
+<p>Comment entendit-elle ou plutôt devina-t-elle
+ces mots qu’il murmurait sans même remuer ses
+lèvres :</p>
+
+<p>— O chère, chère adorée, quelle imprudence
+pour vous, d’être venue !</p>
+
+<p>Alors elle détourna la tête, ne voulant plus les
+voir, tant elle les sentait l’un à l’autre… Ainsi
+l’étaient ce Roméo et cette Juliette qui lui avaient
+révélé comme peuvent s’aimer des créatures humaines,
+qui lui avaient fait naître au cœur l’obscur
+et timide désir de connaître un peu, elle aussi, la
+chaude saveur de l’amour…</p>
+
+<p>Soudain elle n’avait plus qu’une pensée, s’enfuir
+loin d’eux, ayant conscience du désir qu’ils avaient
+d’être seuls, sans étrangers importuns autour d’eux.
+Et ce fut presque une joie pour elle d’entendre son
+père adresser les paroles d’adieu. Cette fois, elle
+ne tendit pas la main au jeune homme… Entre
+eux, un lien s’était brisé… Lui ne remarqua même
+pas qu’elle s’éloignait ainsi.</p>
+
+<p>Déjà, la salle où il allait parler était presque
+comble. De loin, elle aperçut Cécile, qui, gaiement,
+lui faisait signe de venir prendre place près
+d’elle. Mais elle ne parut pas comprendre cette
+invitation ; une soif de silence et d’isolement la
+dominait toute. Un déchirement s’était fait en son
+jeune cœur, et la blessure était trop frémissante
+pour qu’elle ne craignît point le plus léger effleurement.
+Sans le savoir, la commandante lui procura
+un bien fugitif, en s’asseyant auprès de Mme Darcel,
+qu’accompagnaient son mari et le docteur Paul.</p>
+
+<p>Quatre heures sonnèrent. André Morère parut ;
+de formidables applaudissements éclatèrent. Et dans
+l’esprit d’Agnès, s’éleva le souvenir de cette après-midi
+où, deux mois plus tôt, elle l’avait vu pour la
+première fois ; du hall superbement décoré, de l’estrade
+fleurdelisée où il parlait en maître, de la jeune
+femme blonde qu’elle avait trouvée si belle… Et cette
+dernière évocation l’agita d’un frisson d’angoisse…</p>
+
+<p>Bien vite, dans la foule des auditeurs, elle avait
+découvert les cheveux de lumière sous la petite
+toque piquée de bleuets… D’ailleurs, en commençant
+ne s’était-il pas tourné de ce côté, comme s’il
+eût voulu faire hommage de son talent à cette
+jeune femme qui lui était chère…</p>
+
+<p>Maintenant dans la salle résonnait sa voix chaude,
+coupée par les applaudissements fréquents, car à
+Beaumont, comme partout, il s’était emparé de son
+public !… Mais Agnès ne pouvait pas l’écouter ainsi
+que jadis… Et puis ce qu’il disait ne s’adressait
+plus à son cœur… il parlait de questions, de sentiments,
+d’idées, qui étaient pour elle lettres closes ;
+et, sans le savoir, lui faisait ainsi, plus profondément
+encore, mesurer la distance où ils étaient l’un
+de l’autre. Cet André Morère n’était pas celui
+qu’elle avait connu… Il était trop au-dessus d’elle,
+il ne pouvait remarquer qu’une femme telle que sa
+belle amie… Et les yeux arrêtés sur la tête charmante
+de la jeune femme, elle songea, sans pitié
+pour elle-même : « Seule, elle l’intéresse ici… Pour
+elle seule, il parle. Si la salle croulait et qu’elle fût
+épargnée, peu lui importeraient les autres !… »</p>
+
+<p>Oh ! de quel regard il l’avait, une seconde, enveloppée
+tout à l’heure ! et quel nom il lui avait
+donné !… Un nom dont le souvenir brûlait l’âme
+d’Agnès, premier mot d’amour qu’elle eût jamais
+entendu prononcer par des lèvres d’homme…
+Ah ! qu’il devait l’aimer, cette jeune femme, pour la
+nommer ainsi ! Et pourquoi ne l’aurait-il pas aimée ?
+Elle était si séduisante, si bien faite pour être…
+l’adorée ! Puisqu’elle était veuve, bientôt, peut-être,
+il l’épouserait…</p>
+
+<p>De nouveau, un frémissement l’ébranla toute.
+Une sensation d’irrémédiable s’abattait sur elle…
+Quel espoir insensé avait-elle eu donc ?… Comment
+avait-elle pu espérer être quelque chose pour lui ?…
+Elle avait cru que la sympathie appelait la sympathie…
+Eh bien, elle s’était trompée… Voilà tout…
+Le bonheur n’était pas si simple qu’elle l’avait naïvement
+imaginé… Une autre était plus digne de lui
+qu’elle-même… Et maintenant il lui fallait recommencer
+à vivre, sans qu’il fût en rien mêlé à son existence.
+Peut-être même, elle ne le reverrait jamais…
+Il allait repartir pour Paris ; elle demeurerait à Beaumont
+pour toujours, n’ayant pas le droit de songer
+à lui… Et une poignante impression de vide l’étreignit
+à cette idée qu’il ne devrait plus exister pour
+elle, qu’elle ne pourrait plus ni désirer sa présence,
+ni souhaiter son retour…</p>
+
+<p>Des acclamations enthousiastes s’élevèrent de
+toutes parts dans la salle ; et Agnès eut, seulement
+alors, conscience que des instants nombreux avaient
+coulé et que la conférence était achevée. Debout,
+André Morère s’inclinait, remerciant son public.
+Elle le regarda, ainsi que l’on regarde ceux dont
+on se sépare pour toujours, avec son âme… Puis
+elle suivit le flot qui l’entraînait vers la sortie.</p>
+
+<p>Une grosse averse tombait, qui fit refluer les
+femmes sous le péristyle. Mais la commandante,
+qui détestait la foule où sa petite taille se perdait,
+appela Agnès ; et, franchissant en hâte l’allée qui
+menait à l’une des tentes, elle s’y précipita. Cécile
+y était déjà réfugiée, contemplant la floraison des
+œillets et des grands lis tigrés, en compagnie de
+son mari, du docteur Paul et de quelques amis.
+Elle les salua de son joyeux sourire :</p>
+
+<p>— Comme vous avez raison de chercher asile
+ici ! On y est parfaitement. Avez-vous vu la collection
+des œillets ?… Une merveille tout simplement !
+Venez, que je vous les fasse admirer. Ils
+seraient dignes d’être offerts à André Morère, en
+remerciement des intéressantes choses qu’il vient
+de nous dire et qu’a écoutées très attentivement sa
+ravissante amie, Mme de Villerson…</p>
+
+<p>D’instinct, Agnès fit quelques pas en avant pour
+fuir le gai bavardage de la jeune femme. A cette
+heure, le nom même d’André Morère lui était douloureux
+à entendre, et surtout rapproché de celui
+de Mme de Villerson…</p>
+
+<p>A l’avance, elle s’était fait un plaisir infini de
+cette Exposition, elle qui aimait tant les fleurs !…
+Et, maintenant, voici qu’elle allait droit devant
+elle, sans rien voir, le regard absent, arrêté sur
+l’invisible monde de son âme. Près d’elle, en
+silence, marchait le docteur Paul, dont à peine
+elle remarquait la présence à ses côtés, sans soupçonner
+de quel œil clairvoyant il l’avait observée
+pendant la conférence et constatait le frémissement
+de ses lèvres, la marmoréenne blancheur du visage
+devenu grave, se demandant avidement quel secret
+chagrin avait ainsi pu l’atteindre tout à coup… Et,
+ni l’un ni l’autre, ils ne sentaient les parfums confondus
+des grands lis et des œillets qui montaient
+pénétrants dans la lumière adoucie de la serre.</p>
+
+<p>— Voici la collection dont parlait Mme Auclerc,
+dit-il doucement pour l’arracher à sa rêverie triste.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, rappelée à la réalité ; et son
+regard erra sur les admirables fleurs soufre, pourprées,
+rose de corail, amarante, dont les pétales
+chiffonnés, tachetés, ourlés, teintés de tons exquis,
+imprégnaient l’air alourdi de leur senteur fine…
+Elle se souvenait de cette gerbe d’œillets qu’elle
+avait cueillie le matin du jour où <i>il</i> était venu dans
+leur maison.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que ces œillets sont splendides ?
+insista du même ton le jeune homme, inquiet de
+son silence.</p>
+
+<p>Elle rougit, prise d’une crainte qu’il ne devinât
+ce qui se passait en elle.</p>
+
+<p>— Oui, ils sont superbes… Cécile avait raison.
+Et comme ces fleurs ont l’air heureux ! Ce doit être
+bon de vivre sans penser, ni se souvenir, ni espérer…</p>
+
+<p>Il hésita à relever ces paroles qui s’échappaient
+douloureuses de son âme même, car il connaissait
+sa réserve de sensitive. Il fallait qu’elle eût été bien
+profondément frappée pour se trahir ainsi. Qu’avait-elle ?…
+Qui l’avait blessée ?… Était-ce cet André
+Morère ?… Et une colère sourde secoua toutes les
+fibres de son être. Parce qu’il l’aimait, cette douce
+petite fille blonde qu’il avait vue enfant, il avait
+deviné le frêle roman ébauché dans son âme de
+vierge, sans qu’elle en eût conscience, parce qu’à
+l’heure où naissait en elle la confuse intuition de
+l’amour, un homme s’était trouvé sur son chemin,
+lui parlant le seul langage qu’elle pût encore comprendre…</p>
+
+<p>Et une pitié tendre le domina pour cette enfant
+qui se tenait triste auprès de lui, les yeux perdus
+vers la radieuse floraison. Alors, délicatement,
+cherchant à lui faire un peu de bien, il reprit d’un
+ton de badinage, afin qu’elle ne pénétrât pas son
+intention :</p>
+
+<p>— Enviez-vous à ce point les fleurs ? Que savez-vous
+si elles n’ont pas, elles aussi, une âme, une
+âme très délicate et très sensible, qui leur donne
+la puissance de souffrir tout comme nous autres
+humains ? Hier, j’étais là quand les jardiniers ont
+apporté toutes celles-ci. C’était au moment où éclatait
+l’orage. La pluie ruisselait sur elles et les courbait
+comme pour les briser. Peut-être croyaient-elles,
+les pauvres petites, qu’elles ne résisteraient
+pas à cette rude tempête… Voyez-les aujourd’hui…
+Vous-même leur trouvez l’air riant… Les mauvais
+jours sont passés !</p>
+
+<p>Il s’arrêta un peu, l’observant. Elle n’avait pas
+bougé. Mais, à l’expression de son visage, il vit
+qu’elle l’avait écouté. Et il reprit encore de la même
+voix profonde, toute vibrante d’une douceur contenue,
+qu’elle ne lui connaissait guère :</p>
+
+<p>— Nous devrions vraiment, nous autres hommes,
+n’être pas moins vaillants que ces fleurs et ne pas
+nous laisser abattre quand la vie nous meurtrit un
+peu !…</p>
+
+<p>— Oui…, ce serait très sage… Mais il est bien
+difficile quelquefois d’être sage !</p>
+
+<p>— Moins qu’on ne croit… Il suffit souvent de
+vouloir, de toute sa volonté, atteindre cette sagesse,
+et se souvenir, devant les menus et inévitables chagrins
+de chaque jour, des vrais malheurs qui frappent
+tant de créatures…</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit-elle faiblement. Merci de me
+l’avoir rappelé. Ce que vous venez de me dire, personne
+ne devrait l’oublier…</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, et tous deux restèrent silencieux,
+elle, ayant peur de laisser jaillir de ses lèvres
+l’aveu de sa tristesse indicible ; lui, craignant qu’elle
+ne comprît pourquoi il lui avait ainsi parlé. D’ailleurs,
+Mme Vésale les rejoignait enfin, et avec elle
+tout le groupe ami qui la suivait.</p>
+
+<p>Alors ce furent des exclamations, de banales formules
+admiratives sur la beauté des œillets, interrompues
+par l’apparition du commandant. Il arrivait
+exultant du triomphal succès d’André Morère,
+dont tout le monde lui parlait. Et, entre deux
+phrases laudatives, il dit à sa femme :</p>
+
+<p>— Morère m’a chargé de te présenter tous ses
+hommages et ses adieux, puisqu’il ne pourra le
+faire lui-même. Il est obligé de repartir tout à
+l’heure, par l’express de six heures vingt, étant
+attendu ce soir à Paris.</p>
+
+<p>Le commandant ajouta encore quelques mots.
+Agnès n’y prit pas garde. Tout était fini, bien fini !…
+Elle ne le reverrait pas… Il partait sans lui avoir
+fait même la charité d’un pauvre mot d’adieu… Et
+c’était naturel, puisqu’elle n’était rien pour lui…</p>
+
+<p>— Agnès, il ne pleut plus… Nous rentrons…
+Viens vite. Qu’est-ce que tu regardes si fixement ?</p>
+
+<p>C’était sa mère qui la questionnait. Au hasard,
+elle répondit :</p>
+
+<p>— Je regardais ce lis du Japon.</p>
+
+<p>Machinalement, elle dit adieu à ceux qui l’entouraient ;
+mais pourtant, d’un geste voulu, elle tendit
+la main au docteur Paul pour le remercier tout
+bas, sentant que, plus tard, quand la blessure serait
+un peu cicatrisée, elle trouverait une force dans
+les paroles qu’il lui avait dites. Puis elle suivit sa
+mère.</p>
+
+<p>Devant la sortie, une voiture était arrêtée et une
+jeune femme s’apprêtait à y monter… <i>Elle</i>, encore
+<i>elle</i> ! Au cocher, elle disait :</p>
+
+<p>— A la gare, pour l’express de six heures vingt.
+J’ai le temps, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Le train que <i>lui</i> aussi prenait… Ainsi, ensemble
+ils allaient se retrouver. Et le poids s’abattit, plus
+accablant encore, sur la pauvre âme d’Agnès…</p>
+
+<p>Près d’elle, dans les rues paisibles, son père et
+sa mère causaient, par bonheur, tout en marchant,
+et elle avait ainsi le droit de demeurer silencieuse,
+enfermant son secret en elle… Les lèvres muettes,
+elle songeait, très humble : « Personne ne doit rien
+savoir… personne !… C’est ma faute si je souffre
+aujourd’hui… J’ai mal fait de penser si souvent à
+<i>lui</i> !… J’ai été orgueilleuse de m’imaginer qu’il pouvait
+faire attention à moi… Dieu me punit, et je l’ai
+mérité… Oh ! que je suis lâche de ne savoir pas
+mieux accepter ! »</p>
+
+<p>Très sincère, elle songeait toutes ces choses ; mais
+peu à peu, sa gorge se remplissait de sanglots, et,
+ardemment, elle pria dans sa détresse :</p>
+
+<p>— O mon Dieu, permettez que je ne pleure pas
+avant d’être seule !</p>
+
+<p>Sa mère, étonnée de son silence, demandait :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as donc, Agnès, tu ne dis
+rien ?</p>
+
+<p>Avec effort, elle murmura :</p>
+
+<p>— Je suis un peu fatiguée, maman.</p>
+
+<p>— Tu n’es pas malade, au moins ? questionna le
+commandant, tout de suite inquiet.</p>
+
+<p>— Oh ! non, père.</p>
+
+<p>Très lasse, elle montait l’escalier, et, enfin ! elle
+entra dans sa chambre… Là, en ce jour lumineux
+de Pâques, elle avait eu le pressentiment de tendresses
+à elle encore inconnues ; là, avait palpité
+son imprécise espérance, délicieuse et insensée !…
+Elle s’accouda, les mains jointes, à la fenêtre ; et,
+des yeux, elle chercha le ciel, vers lequel s’élançait
+son âme meurtrie. Une immense sérénité tombait
+de l’infini clair, rosé par le couchant et redevenu
+limpide. Un seul nuage, frêle, neigeux, y flottait,
+emporté par la brise.</p>
+
+<p>Elle le regarda une seconde, qui s’éloignait sans
+retour, entraîné par l’irrésistible souffle, et de grosses
+larmes lui jaillirent brusquement des yeux…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ainsi, la vie avait emporté son beau rêve blanc…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AU COURS !</h2>
+
+<div class="break"></div>
+<p class="c top4em i">A MADAME MARCEL BEAURY</p>
+
+<p class="sign i"><span class="blk">Son tout dévoué,<br>
+H. A.</span></p>
+
+<p class="i">Le Parc d’Embas (juillet).</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em large">AU COURS !</p>
+
+
+
+
+<p class="date">27 octobre 189.</p>
+
+<p>Nous voici de retour à Paris, heureusement ! car
+il fait un temps épouvantable.</p>
+
+<p>Les vilaines journées apparaissaient déjà quand
+nous étions encore à la Christinière ; aussi, nous
+n’avons pas attendu la rentrée des Chambres pour
+revenir à Paris.</p>
+
+<p>Je commençais à trouver les heures d’une longueur
+mortelle. J’avais beau déchiffrer partitions,
+sonates et le reste, lire des romans anglais pleins
+de « flirtation », casser des aiguilles sur mon ouvrage
+de chez Henry, rien n’y faisait. Ce ciel gris, cette
+pluie qui tombait avec un petit bruit monotone me
+donnaient le spleen. J’en étais venue à jouer au loto
+avec les enfants.</p>
+
+<p>Et le plus irritant, c’est que j’avais l’air d’être la
+seule à m’ennuyer ainsi… Entre deux grosses averses
+rageuses, Geneviève et Patrice reprenaient leurs
+courses dans les champs, avec leur Allemande Meta.</p>
+
+<p>Maman se reposait de tous ses invités de l’été, et
+papa, enfermé dans son cabinet, passait ses journées
+avec M. Desbarres, son secrétaire, à préparer des
+discours, des rapports, des comptes rendus, etc., à
+répondre à ses électeurs…</p>
+
+<p>Cela m’étonne toujours de voir papa si occupé,
+car j’entends répéter souvent que les députés n’ont
+rien à faire… Après tout, ce sont peut-être ceux de
+la gauche.</p>
+
+<p>Papa, naturellement, est de la droite ; il est
+même un des hommes les plus remarquables de
+son parti.</p>
+
+<p>Je ne parle pas ainsi parce que je suis sa fille !
+Le duc de Blancas, M. Saint-Edme, tout le monde
+dit qu’il est un grand orateur ! Les jours où il doit
+prononcer un discours, maman peut à peine se faire
+réserver une carte ; du reste, elle n’en profite jamais,
+car l’émotion lui donne toujours la migraine le matin
+de la séance.</p>
+
+<p>Autrefois, quand Mgr le comte de Paris a été
+exilé par ces affreux républicains, papa et maman
+se sont rendus à Eu, et ils y sont restés jusqu’au
+dernier moment. Ils sont allés en Angleterre aussi
+quand Monseigneur est mort, car papa était, paraît-il,
+un de ses derniers fidèles !</p>
+
+<p>Aussi, j’ai son portrait dans ma chambre, à notre
+pauvre « Roy », entre ceux de papa et de maman,
+et puis, autour, ceux de mes meilleures amies,
+Jeanne Landry et Suzanne de Vignolles, de Geneviève
+et de Patrice, avec son costume marin, son
+premier costume d’homme.</p>
+
+<p>Ainsi, je possède près de moi tous ceux que j’aime
+le plus !</p>
+
+
+<p class="date">8 novembre.</p>
+
+<p>Si l’on ne s’amusait pas autant l’hiver, ce serait
+une saison détestable !</p>
+
+<p>Mais l’on s’amuse !!!</p>
+
+<p>Je ne sais trop, pourtant, si maman se décidera
+enfin à me laisser sortir, bien que je vienne d’atteindre
+mes dix-huit ans aux pêches, comme on dit
+dans les monologues… champêtres.</p>
+
+<p>Maman me trouve encore trop jeune pour aller
+dans le monde, trop enfant…</p>
+
+<p>Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite :
+ce n’est pourtant pas ma faute !</p>
+
+<p>Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien
+le dire, surtout quand je ne me trouve pas à côté
+de maman, qui est très grande, avec une vraie taille
+de reine…, une reine qui aurait une jolie taille !</p>
+
+<p>… Je viens de m’interrompre pour me regarder
+dans la glace. Certainement, j’ai grandi depuis six
+mois ; j’arrive maintenant en haut de la statue de
+Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée…
+et sur un piédestal !…</p>
+
+<p>Et puis, j’ai remarqué en même temps — je
+puis bien le mettre dans mon journal, puisque personne
+ne le verra, — que je deviens très jolie.</p>
+
+<p>Autrefois, j’étais trop mince ; mais maintenant,
+ma taille s’est arrondie…, pas trop ! juste assez pour
+être très bien. Autrefois aussi, mes yeux noirs semblaient
+trop grands pour ma figure, comme si le
+bon Dieu s’était trompé en me les mettant ; aujourd’hui,
+ils sont tout à fait comme il faut, et ils paraissent
+toujours si noirs et si brillants, à côté de
+mes joues roses !</p>
+
+<p>Cet été, il est venu à la Christinière un vieux
+monsieur très aimable et d’une extrême politesse,
+de cette vieille politesse française qui disparaît de
+plus en plus, assure grand’mère.</p>
+
+<p>Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot
+semblait m’avoir devinée, quand il écrivait d’une
+dame du dix-huitième siècle : « Son teint fait penser
+à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait ! »
+J’ai trouvé la comparaison très jolie et je me la suis
+rappelée ;… et puis, aussi, j’étais flattée du compliment !</p>
+
+<p>Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours
+beaucoup aimée dans ma personne, même quand je
+me trouvais laide : je veux parler de mes cheveux…
+Ils sont si charmants ! blonds, d’un blond lumineux
+comme si des rayons de soleil dansaient sans cesse
+à travers, floconneux, légers, frisants ! En ce moment,
+je les relève très haut, « à l’empire », et ils
+me font un petit chignon délicieux : on dirait une
+mousse dorée !…</p>
+
+<p>Mais il me semble que je viens de faire là le portrait
+de mon « moi » extérieur…</p>
+
+<p>Et celui de mon « moi » moral ?</p>
+
+<p>Je ne l’essayerai pas, ce serait trop difficile ; et
+puis, une telle confession finirait peut-être par de
+venir compromettante.</p>
+
+<p>Je puis bien dire, pourtant, que je suis un peu… — beaucoup ? — coquette ;
+un peu… volontaire ;
+un peu… enfant gâtée ! Mais je crois être aussi une
+honnête petite créature qui voudrait bien se transformer
+en une personne sage, raisonnable, ne disant
+ni ne faisant jamais de sottises.</p>
+
+<p>Ah ! quand donc cet heureux temps viendra-t-il ?</p>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> novembre.</p>
+
+<p>Je suis fâchée, très fâchée, extrêmement fâchée !!!…</p>
+
+<p>Depuis notre retour, je vivais dans un vrai paradis.
+Nous ne faisions pas de visites : je ne parle pas
+de mes stations auprès de Jeanne et de Suzanne,
+puisque quand je vais chez elle, c’est toujours avec
+le désir de les trouver… Alors ce ne sont plus de
+vraies visites !</p>
+
+<p>Nous courions les magasins, une chose que j’adore
+et maman aussi, bien qu’elle ne veuille pas l’avouer,
+parce que c’est un goût un peu frivole… Je prévoyais
+un bon petit hiver charmant, sans cours, sans
+catéchisme de persévérance. Comme occupations
+sérieuses, je réservais la musique et la peinture :
+puisque j’ai dix-huit ans, maman m’aurait peut-être
+permis d’aller dans un <i>vrai</i> atelier, — un de ces
+ateliers où les parents ne vous accompagnent pas, — afin
+de faire de la <i>vraie</i> peinture.</p>
+
+<p>Et au chapitre des distractions, je rêvais quelques
+soirées…</p>
+
+<p>Non pas trop ! J’aurais été raisonnable ; je n’aurais
+pas demandé de grands bals, pourvu que maman
+les remplaçât quelquefois par le théâtre…</p>
+
+<p>Hélas ! au lieu de voir mes jolies espérances
+prendre un corps, me voilà reléguée dans le clan
+des petites filles qui n’ont pas terminé leur éducation !…</p>
+
+<p>Nous finissions de déjeuner. Papa avait été dans
+ses grands jours de distraction. Il s’était plaint de
+ce qu’on ne lui servait jamais de tomates farcies,
+juste au moment où il en mangeait. Si bien qu’au
+dessert, probablement dans l’intention de faire oublier
+sa malencontreuse remarque, il demande à
+maman d’un air aimable :</p>
+
+<p>— Que comptez-vous faire aujourd’hui, Gabrielle ?</p>
+
+<p>Je suis sûre que, dans la sincérité de son âme,
+rien ne lui était plus égal.</p>
+
+<p>Maman devait penser comme moi, car elle regarde
+papa avec un petit sourire et lui dit :</p>
+
+<p>— Nous irons, pour la dernière fois, je l’espère,
+essayer la robe de Paulette.</p>
+
+<p>— Ah !… Et elle est jolie, cette robe ? me demande
+papa, qui, décidément, sortait tout à fait de la politique.</p>
+
+<p>— Oh ! charmante ! vous la verrez… en drap
+vieux rouge, très collante, toute garnie de fourrure…
+Elle me donne si bien l’air d’une demoiselle !…</p>
+
+<p>Ah ! pauvre demoiselle ! pauvre moi ! qui ne me
+doutais pas de ce qui allait suivre.</p>
+
+<p>Maman nous avait écoutés en souriant toujours ;
+elle continue :</p>
+
+<p>— Puis j’irai voir Mme de Simiane, à propos de
+ce cours dont elle m’a parlé pour Paulette.</p>
+
+<p>Je regarde maman, stupéfaite :</p>
+
+<p>— Un cours pour moi… Oh ! maman !…</p>
+
+<p>J’avais dû parler d’un ton bien désespéré, car
+papa abandonne son café et répond :</p>
+
+<p>— Un cours pour Paulette ?… Je croyais qu’elle
+en avait fini avec la science ?</p>
+
+<p>Oh ! cher papa ! qui venait à mon secours.</p>
+
+<p>Mais maman ne se laisse pas troubler pour si
+peu… hélas !</p>
+
+<p>— Je trouve, répond-elle, que cette enfant est
+encore trop jeune pour ne plus rien faire de sérieux.
+Elle a bien le temps d’être frivole… D’ailleurs, le
+cours dont je parle est un cours de littérature qui
+s’annonce comme devant être très intéressant.</p>
+
+<p>Je sentais ma cause perdue : tout ce que disait
+maman était si sage !</p>
+
+<p>Papa n’écoutait plus que vaguement ; il avait
+regardé sa montre, et il était l’heure qu’il partît
+pour la Chambre, où il veut toujours être dès le
+commencement de la séance.</p>
+
+<p>Le duc de Blancas assure que c’est là un goût
+très rare chez les députés.</p>
+
+<p>Papa s’est levé et a dit à maman :</p>
+
+<p>— Vous avez raison comme toujours, Gabrielle.</p>
+
+<p>C’était très aimable pour elle ; mais pour moi,
+c’était dur !</p>
+
+<p>Papa a dû deviner ce que je pensais, car il a
+passé sa main sur mes cheveux, et m’a embrassée
+en disant :</p>
+
+<p>— Allons, fillette, soyons raisonnable !</p>
+
+<p>Et il est parti.</p>
+
+<p>J’aurais volontiers pleuré ! Je ne l’ai pas fait parce
+que je n’ai pas osé ; mais j’étais de très mauvaise
+humeur en dedans !</p>
+
+
+<p class="date">17 novembre.</p>
+
+<p>Eh bien ! je ne suis plus aussi désolée de mon
+cours, car Jeanne et Suzanne le suivront aussi ; et
+quand nous sommes ensemble — trois inséparables ! — nous
+nous trouvons toujours bien. Et puis,
+Suzanne, avec son cher petit ton raisonnable, m’a
+un peu grondée, beaucoup encouragée ; si bien
+qu’en la quittant, j’avais fait ma paix avec la littérature.</p>
+
+<p>Oh ! comme je t’aime, ma sérieuse Suzanne ! Si
+depuis quelque temps maman me trouve plus posée,
+c’est bien à toi que je le dois !</p>
+
+<p>Pour en revenir à ce fameux cours, ce sera un
+cours tout à fait « <span lang="en" xml:lang="en">select</span> », une sorte de petite Sorbonne
+parisienne, rajeunie, mondaine, à l’usage des
+jeunes habitantes des Champs-Elysées et du parc
+Monceau.</p>
+
+<p>Nous aurons tout ce qu’il y a de mieux en fait de
+maîtres, absolument le dessus du panier.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je m’intéresse seulement à
+M. Chambert, qui se charge des conférences littéraires ;
+car, par bonheur, je n’aurai rien à voir avec
+les autres professeurs. C’est, assure-t-on, un homme
+remarquable qui, bien sûr, sera un jour ministre
+de l’instruction publique ou membre de l’Institut…
+peut-être tous les deux ensemble… enfin, quelque
+chose dans ce genre. Il écrit des articles de fond
+que tout le monde lit, même les personnes qui n’y
+comprennent rien, parce que cela pose bien d’avoir
+l’air de les connaître.</p>
+
+<p>C’est à maman que Mme de Simiane donnait tous
+ces détails ; mais j’écoutais.</p>
+
+<p>Il paraît aussi que jamais, au grand jamais, il ne
+fait de cours de jeunes filles. Mais il condescend,
+cette fois, à s’occuper de nous autres, humbles
+petites personnes, en faveur de Mme Divoir, la dame
+qui organise nos conférences, parce que leurs deux
+familles se connaissaient depuis très longtemps.</p>
+
+<p>Cette pauvre Mme Divoir a été si malheureuse !
+Son mari était agent de change, très riche ; il s’est
+mis à jouer tant et si bien, ou plutôt si mal, qu’un
+jour il a été tout à fait compromis, et il s’est sauvé,
+laissant là sa pauvre femme, avec les petits enfants,
+s’arranger comme elle le pourrait… Combien les
+hommes sont lâches quand ils s’y mettent !</p>
+
+<p>Mais je ne dois pas dire de mal de M. Divoir,
+puisqu’il est mort. Il a été puni tout de suite ; le
+train dans lequel il s’échappait a déraillé, et il a
+reçu une si terrible blessure qu’il est mort deux
+heures après l’accident. Aussi, c’est presque une
+bonne œuvre de « lancer » le cours de Mme Divoir.</p>
+
+<p>Si j’avais su cela dès le commencement, je n’aurais
+pas même essayé de lutter pour ne pas le suivre.
+Les bonnes œuvres sont la passion de maman ;
+jamais elle ne refuse son offrande à une quête. Et
+de plus, elle donne de très grand cœur…, sans,
+gémir, comme bien des dames que je connais — je
+ne les nommerai pas ! — qui envoient leur aumône
+parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et
+avec des soupirs ! des plaintes ! des récriminations !</p>
+
+<p>Je trouve, moi, que maman a bien raison, et je
+tâcherai toujours de l’imiter.</p>
+
+<p>C’est si naturel de partager un peu !</p>
+
+
+<p class="date">24 novembre.</p>
+
+<p>Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de
+n’être plus envoyée au cours : elle se marie.</p>
+
+<p>Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons ;
+elle va être obligée d’aller s’enfouir dans une garnison
+quelconque… et elle est enchantée.</p>
+
+<p>Tant mieux ! mon Dieu, tant mieux ! mais je ne
+la comprends pas du tout ! En temps de paix, j’aime
+les militaires — les officiers, bien entendu — <i>comme
+objets d’ornement</i>, parce qu’ils sont très décoratifs
+dans un salon avec leurs uniformes… Quand je
+serai mariée, je tâcherai toujours d’avoir des généraux
+dans mes connaissances… Mais pendant les
+guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers !…
+et pour de bon !</p>
+
+<p>Maman avait l’air surprise de ce mariage.</p>
+
+<p>Elle a dit à papa :</p>
+
+<p>— Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir
+ensemble, cet été, à la Christinière ; ils ne semblaient
+pas se rechercher beaucoup !</p>
+
+<p>C’est étrange comme les parents oublient leur jeune
+temps !</p>
+
+<p>Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient
+fort bien, tout en ne se parlant presque pas…
+Je l’avais remarqué plusieurs fois ; et surtout…
+j’avais vu…, la veille du départ de Germaine…</p>
+
+<p>Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien
+raconter… dans mon journal…</p>
+
+<p>Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse
+de la Christinière, car il faisait une soirée splendide,
+toute bleue et tout étoilée.</p>
+
+<p>Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par
+la beauté de la nuit, dit qu’il serait délicieux d’entendre
+à ce moment la marche du <i>Songe d’une nuit
+d’été</i> ; et comme Germaine est une véritable artiste,
+on lui demande naturellement si elle voudrait bien
+la jouer.</p>
+
+<p>Germaine consent très volontiers, mais elle craignait
+de ne pas se la rappeler par cœur.</p>
+
+<p>Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du
+<i>Songe</i> à quatre mains ; et M. d’Auberive, qui est
+très bon musicien, — c’est rare pour un homme…
+drôle même pour un dragon — s’offre avec empressement
+à faire la seconde partie.</p>
+
+<p>Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi,
+pour les installer, et puis aussi, je crois, parce que
+c’était plus convenable.</p>
+
+<p>Ah ! ma présence a bien servi ! Comme j’avais
+mal à la tête, dès qu’ils commencent à jouer, je
+m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un petit
+coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement,
+et j’écoute…</p>
+
+<p>C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec
+ce ciel transparent au-dessus de nous ! Aussi, quand
+ils ont fini, il y a un cri général :</p>
+
+<p>— Encore ! encore !</p>
+
+<p>De mon refuge, j’entends Germaine dire :</p>
+
+<p>— Si nous jouions les airs de ballet du <i>Cid</i> ?</p>
+
+<p>Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il
+demande à Geneviève, qui était restée pour leur
+tourner les pages :</p>
+
+<p>— Seriez-vous assez aimable pour nous donner
+la partition qui est dans le petit salon ?</p>
+
+<p>Geneviève s’en va avec docilité.</p>
+
+<p>J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes !
+Elle restait assise au piano, son fin profil se détachant
+en sombre sur la lumière des bougies.</p>
+
+<p>Lui était debout auprès d’elle.</p>
+
+<p>Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se
+penche… et je vois… oui, je vois !… son visage
+effleurer les cheveux de Germaine… près, près,
+près… et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du
+tout leur droit…</p>
+
+<p>Oh ! c’est ainsi que je le dis ! comme dans les histoires.</p>
+
+<p>J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît
+du coup ! Si M. d’Auberive s’était comporté de la
+sorte avec moi, j’aurais été capable de lui lancer
+les flambeaux à la tête !… Germaine se lève toute
+droite ; elle était très digne ; on aurait dit une reine
+de tragédie offensée. Mais aussi c’était bien un peu
+de sa faute ! Elle avait poussé à bout ce pauvre
+garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir
+de sa présence, et puis, pour finir, en lui
+jouant du Mendelssohn en tête-à-tête, pendant que
+tous les parents regardaient la lune !… Ils auraient
+bien mieux fait de regarder leurs enfants !… Si
+jamais je suis mère de famille, je me souviendrai
+comme c’est naïf, les parents !</p>
+
+<p>Donc, Germaine s’était levée… Et je l’entends
+dire à M. d’Auberive d’une petite voix basse qui
+cinglait comme un coup de cravache :</p>
+
+<p>— Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme
+êtes-vous donc ?</p>
+
+<p>Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était
+inutile que je vinsse à son secours ; elle était bien
+assez forte pour se défendre… Malgré tout, pour
+plus de sûreté, je regardais toujours !… et puis
+c’était très amusant !</p>
+
+<p>M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant,
+pétrifié de sa hardiesse. — Je crois qu’il avait un
+peu perdu la tête quelques instants plus tôt… — Il
+lui a murmuré quelque chose dans le genre de :
+« Pardon, je vous aime tant !… »</p>
+
+<p>Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait
+trop bas ; et, en même temps, Geneviève revenait
+avec la musique : toute cette aventure n’avait pas
+duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle ;
+mais elle l’a écarté d’un geste très hautain, et lui
+a dit :</p>
+
+<p>— Non, merci, je jouerai seule !</p>
+
+<p>Il lui aura, probablement, continué ses excuses…
+ou elle aura été touchée de son air malheureux, car
+le lendemain, au moment du départ, ils paraissaient
+tout à fait réconciliés — à sa place, je n’aurais
+pas pardonné si vite ! — et huit jours plus tard,
+ils étaient fiancés !…</p>
+
+<p>Ainsi finit la comédie !</p>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p>
+
+<p>Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.</p>
+
+<p>Maman avait l’intention de m’accompagner, mais
+elle a dû faire quelques visites d’obligation, et je
+suis partie, chaperonnée comme toujours par miss
+Emely.</p>
+
+<p>Je l’adore, miss Emely… C’est une si bonne
+âme ; quand je sors avec elle, c’est tout à fait
+comme si j’étais seule ; elle me répond quand je
+lui parle, et jamais elle ne me demande rien.</p>
+
+<p>Maman nous avait fait atteler le coupé, car
+nous demeurons avenue de Messine, et notre cours
+a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se
+respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la
+Seine… Toujours l’influence de la vieille Sorbonne !</p>
+
+<p>Il ne lui ressemble guère, en tout cas… Si j’étais
+Jeanne, je dirais « qu’il est du dernier bateau » ;
+mais maman a mis l’interdiction sur toutes les
+expressions de ce genre ; aussi, je me contente de
+le penser !… Son entrée m’a tout de suite rappelé
+celle du cercle Saint-Arnaud ; une belle grand’porte,
+un domestique en livrée qui la garde…</p>
+
+<p>On nous a introduites dans un petit salon genre
+grave ; Mme de Simiane s’y trouvait, causant
+avec une grande et grosse dame en noir, qui
+riait…</p>
+
+<p>Elle m’a présentée à cette dame : c’était Mme Divoir !</p>
+
+<p>Ah ! quelle désillusion, mon Dieu ! Je me la figurais,
+puisqu’elle était malheureuse, petite, mince,
+pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu de cela,
+elle était grosse et elle riait !… Oui, elle riait !… et
+très gaiement !… Et elle avait une robe garnie de
+crêpe !…</p>
+
+<p>Comme les veuves se consolent vite !…</p>
+
+<p>C’est étrange… Mais c’est encourageant aussi !…</p>
+
+<p>— Mlle Paule de Marsay, alors ? a demandé
+Mme Divoir, en me tendant la main.</p>
+
+<p>Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité.
+Mais c’était plus fort que moi, je pensais toujours
+combien j’avais été naïve de la plaindre autant.</p>
+
+<p>Elle a continué :</p>
+
+<p>— Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle ;
+mais si vous voulez bien entrer, vous allez
+vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de connaissance.</p>
+
+<p>Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en
+présence d’une quarantaine de jeunes filles, dont je
+connaissais en effet une bonne moitié, et qui causaient
+par groupes avec beaucoup d’exclamations
+et de sourires.</p>
+
+<p>Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle.
+Aussi, nous avons vite commencé à bavarder, et
+elle me racontait que Germaine, décidément, commandait
+sa robe de mariée chez Worth, quand trois
+heures ont sonné. Trois gros coups solennels qui
+semblaient nous dire : « Petites filles frivoles,
+oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la
+littérature, et non pour causer chiffons ? »</p>
+
+<p>Brave horloge, va !</p>
+
+<p>Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur
+entrait…</p>
+
+<p>Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais
+ce n’est pas non plus un jeune homme. Il a bien
+sûr plus de trente ans.</p>
+
+<p>A la sortie, Jeanne m’a dit :</p>
+
+<p>— Je ne le trouve pas beau !</p>
+
+<p>Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas qu’il paraît très bien ?</p>
+
+<p>Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.</p>
+
+<p>Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux
+châtains ; mais je n’ai vraiment vu que ses yeux…
+Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui ont l’air
+de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle,
+sans hardiesse, et qui deviennent tout brillants
+dès qu’il parle !</p>
+
+<p>Il nous a adressé un petit speech de bienvenue
+fort joliment tourné, très respectueux aussi, ce qui
+nous a bien disposées en sa faveur. Puis, il nous a
+annoncé son intention de prendre pour objet de ses
+conférences les principaux écrivains contemporains ;
+d’analyser quelques-unes de leurs œuvres, afin que
+nous puissions à l’occasion en parler en connaissance
+de cause.</p>
+
+<p>Il est entré tout de suite dans son sujet d’une
+belle voix, chaude, vibrante, qui ne permet pas à
+l’attention d’aller vagabonder de droite et de
+gauche.</p>
+
+<p>C’est étonnant comme le temps a passé vite ! J’ai
+été très fâchée quand j’ai entendu sonner quatre
+heures…</p>
+
+<p>Pour commencer, comme il faut bien un peu
+remonter en arrière, nous aurons l’inévitable trinité :
+Lamartine, Victor Hugo et Musset.</p>
+
+<p>J’ai tant entendu de leçons sur le compte des
+deux premiers, que je les aurais volontiers vu passer
+sous silence.</p>
+
+<p>Mais je suis bien contente d’entrer un peu en
+relations avec Alfred de Musset… Papa, auquel je
+demandais un jour de me parler de ses poésies, m’a
+répondu qu’un sage critique avait appelé Musset
+« le poète qu’on lit le soir, quand les enfants sont
+couchés », et par conséquent…</p>
+
+<p>Eh bien ! mon cher papa, vous voyez !!! Je ne
+suis plus une enfant ni même une petite fille, et
+moi aussi je vais connaître Musset !</p>
+
+<p>… Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé,
+presque noir, sont vraiment très rares. A peine en
+ai-je rencontré deux ou trois, en revenant à pied
+avec miss Emely…</p>
+
+<p>Il faudra que je demande à Jeanne si elle en
+connaît.</p>
+
+
+<p class="date">5 décembre.</p>
+
+<p>C’était le jour de maman.</p>
+
+<p>La baronne de Charmoy est venue avec Louise
+et Claire.</p>
+
+<p>J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination
+pour distraire mes amies ; mais je me suis
+vite aperçue — chose peu flatteuse pour ma conversation — qu’elles
+aimaient bien mieux écouter
+ce qui se racontait autour de nous.</p>
+
+<p>Je n’en ai pas été fâchée ; moi aussi je désirais
+écouter, car on parlait de notre cours de lundi.</p>
+
+<p>Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la
+manière dont il s’était passé : je ne lui avais presque
+rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de suite
+combien j’étais enchantée de ces conférences après
+avoir tant gémi pour y aller.</p>
+
+<p>En général, je trouve « cette bonne baronne »,
+comme l’appelle papa, froide, compassée, agaçante !…
+oh ! mais agaçante !!!… Chose extraordinaire,
+hier, elle ne m’a presque pas semblé
+ennuyeuse.</p>
+
+<p>Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très
+bien notre professeur, M. Chambert. « Il appartient
+à une famille riche et d’une rare honorabilité ; une
+de ces familles à l’antique, comme on en voit encore
+quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui
+semblent égarées dans le tourbillon parisien. »</p>
+
+<p>Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah !
+jamais je ne serai capable d’en faire de semblables !
+non, jamais !…</p>
+
+<p>Le père de M. Chambert est médecin ; mais il
+n’exerce plus, parce qu’il s’occupe surtout de travaux
+scientifiques. Il cherche des microbes quelconques
+avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est
+de l’Académie de médecine et de je ne sais combien
+de sociétés célèbres par leurs découvertes
+physiologiques…, etc. Il est décoré de plusieurs
+ordres.</p>
+
+<p>Enfin, c’est tout à fait un savant, « une des
+lumières de notre temps », a dit encore Mme de
+Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes
+faites, les « omnibus de la conversation », comme
+les a appelées je ne sais quel écrivain.</p>
+
+<p>Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre,
+il peut être sans inquiétude ; il aura un bel
+enterrement, avec beaucoup de discours, et l’on
+parlera de lui au moins pendant deux jours après
+cette imposante cérémonie.</p>
+
+<p>Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils. — Quelle
+généalogie ! — L’aîné, M. Raoul, est médecin
+comme son père, et un médecin très à la mode.
+On ne le trouve jamais chez lui — parce qu’il a beaucoup
+de malades à visiter, naturellement ! — Il est
+marié avec une femme charmante, pas jolie, mais
+très spirituelle, et qui sait fort bien s’habiller.</p>
+
+<p>Le second fils, <i>notre</i> M. Chambert, est plongé
+dans les lettres, la philosophie, etc., etc. A côté de
+graves articles dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, il
+écrit aussi des romans… « mais qui ne sont pas
+pour les jeunes filles », a murmuré Mme de Charmoy
+à maman avec un sourire de mystère… C’est
+étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux !…
+Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa
+femme future !</p>
+
+<p>Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de
+Saint-Cyr, il y a quelques années, il est maintenant
+aide de camp d’un général à Orléans. Mme de Charmoy
+pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général,
+de très bonne heure… Je ne sais pourquoi,
+en l’entendant parler d’un ton si pénétré de ce
+M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite
+l’idée qu’elle aimerait bien le donner à Louise, qui
+admire beaucoup les uniformes.</p>
+
+<p>Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu
+son petit nom), on le dit <i>immariable</i>. Il est si difficile
+que les plus intrépides ont renoncé à le mettre
+en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus
+heureux tel qu’il est maintenant ?…</p>
+
+<p>Quel homme malhonnête !…</p>
+
+<p>Et au cours, il nous regarde comme des petites
+filles !… Je ne l’aime pas du tout, ce dédaigneux
+professeur !</p>
+
+
+<p class="date">10 décembre.</p>
+
+<p>Je peux, enfin, dire que j’ai fait mon entrée dans
+le monde… et une entrée solennelle !</p>
+
+<p>C’était hier à la soirée de contrat de Germaine.</p>
+
+<p>Quelle bonne idée Germaine a eue de se marier !…
+J’espère qu’elle sera très heureuse ! Je l’espérerais,
+même si je ne lui avais pas dû de quitter la classe
+des enfants qu’on laisse à la maison.</p>
+
+<p>Ah ! il a été difficile d’obtenir le consentement de
+maman.</p>
+
+<p>Elle répétait toujours la formule sacramentelle :
+« Paulette est encore trop jeune ! » Mais j’ai si bien
+pris des airs de victime, surtout devant papa — des
+airs tristes et résignés, — que maman a fini par me
+dire :</p>
+
+<p>— Eh bien ! puisque tu le désires tant, tu iras
+à cette soirée ; mais je le crains, elle ne sera pas aussi
+amusante que tu l’espères. M. d’Auberive a perdu
+sa grand’mère il y a quelques mois, et l’on ne dansera
+pas…</p>
+
+<p>Ah ! cela m’était bien égal, non pas que la
+grand’mère fût morte, mais de ne pas danser, si je
+n’étais pas laissée avec Patrice et Geneviève !</p>
+
+<p>Maman m’avait fait faire une robe délicieuse, un
+rêve !…</p>
+
+<p>Aussi, hier, quand je me suis vue dans mon premier
+corsage de bal décolleté, au milieu d’un petit
+fouillis de mousseline de soie bleu ciel, mes cheveux
+retroussés pour former un amour de chignon,
+il m’a semblé que j’apercevais, non plus Paulette,
+la folle Paulette, mais une apparition, une fée, la
+petite reine Mab, comme m’appelle quelquefois
+papa… Une reine Mab habillée à la mode de notre
+temps…</p>
+
+<p>J’avais envie de m’écrier :</p>
+
+<p>— Oh ! que je suis jolie !… Je suis contente
+d’être si jolie !…</p>
+
+<p>Mais je ne l’ai pas fait parce que cela aurait été
+trop ridicule. Seulement, je ne pouvais pas m’empêcher
+de me regarder, et je crois bien que je
+m’adressais des sourires…</p>
+
+<p>Si ce détestable M. Chambert m’avait vue ainsi,
+dans mon nuage bleu ciel, peut-être se serait-il
+aperçu que je ne suis pas une petite pensionnaire…
+Mais il n’était pas à cette soirée. C’est dommage ;
+j’aurais trouvé très amusant de le rencontrer dans
+le monde !</p>
+
+<p>Anna, qui m’habillait, m’a demandé :</p>
+
+<p>— Mademoiselle est-elle satisfaite ?</p>
+
+<p>Si j’étais satisfaite !!!</p>
+
+<p>Je lui ai répondu : « Oui » tout court ; j’avais
+peur d’en dire trop. Mais, au bout d’une minute,
+je n’ai pu m’empêcher d’ajouter :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous ne trouvez pas que le corsage
+fait des plis à la taille ?</p>
+
+<p>Je savais bien le contraire ; mais c’était pour
+l’entendre me répéter qu’il m’allait bien, ce qui n’a
+pas manqué :</p>
+
+<p>— Oh ! mademoiselle ! Ce corsage fait à mademoiselle
+une taille de nymphe !… (Elle devenait
+poétique, Anna.) Mademoiselle est ravissante !!!</p>
+
+<p>Je ne sais trop ce que je lui aurais répondu pour la
+remercier de sa bonne parole si, heureusement,
+maman n’était entrée.</p>
+
+<p>Elle m’a lancé un coup d’œil d’inspection ; et
+puis elle a dit en m’embrassant :</p>
+
+<p>— Voilà une petite tête qui est toute à la coquetterie,
+ce soir. Il vaudrait bien mieux qu’elle fût
+tranquille sur son oreiller !</p>
+
+<p>Comme les mères voient ces choses-là !</p>
+
+<p>J’étais un peu honteuse d’avoir été si sotte, mais
+je sentais que, maintenant, mon accès de coquetterie
+était passé, et je commençais à m’habituer à
+être en apparition…</p>
+
+<p>Papa déclare que la soirée a été très belle et
+très ennuyeuse ; moi, j’ai trouvé tout charmant !</p>
+
+<p>M. et Mme Roland recevaient à la porte du premier
+salon ; c’étaient des saluts, des présentations,
+des compliments ! Cette pauvre Mme Roland devait
+être bien fatiguée d’avoir si longtemps le même
+sourire aimable sur les lèvres ! A sa place, quel
+plaisir j’aurais eu à me lâcher, une fois mon dernier
+invité disparu !</p>
+
+<p>Germaine était rayonnante ; toujours au bras de
+son dragon à qui elle ne disait plus : « Ah çà !
+monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc ? »
+et lui la regardait d’un air si heureux !</p>
+
+<p>Une quantité de militaires à cette soirée. Ils
+étaient très meublants !… En général, c’était surtout
+le buffet qu’ils meublaient. Oh ! et les civils de
+même !</p>
+
+<p>Les parents se parlaient avec des sourires vagues
+et du sommeil dans les yeux…</p>
+
+<p>Mais nous, les jeunes filles, nous étions très réveillées ;
+nous causions, nous nous faisions présenter
+l’armée française, qui, elle, ne nous traitait
+pas en petites personnes insignifiantes !</p>
+
+<p>Ainsi, un jeune sous-lieutenant, tout frais émoulu
+de Saint-Cyr, après m’avoir dit d’un accent convaincu
+qu’il enviait le sort de son ami, M. d’Auberive — aurait-il
+donc voulu aussi épouser Germaine ? — m’a
+demandé si je me plairais dans une
+ville de garnison autre que Paris. Et il m’a assuré
+qu’Amiens, où il est caserné, était une résidence
+charmante.</p>
+
+<p>Je lui ai vite répondu que la vie de province me
+semblerait un « enterrement » !</p>
+
+<p>Il a paru si consterné que j’ai eu un vague
+remords d’avoir été trop franche.</p>
+
+<p>Sans compter mon « enterrement », qui était une
+métaphore — est-ce ainsi que cela s’appelle ? — bien
+hardie ! Qu’en aurait pensé M. Chambert ?</p>
+
+
+<p class="date">16 décembre.</p>
+
+<p>Cette bonne Germaine goûte maintenant de la
+vie conjugale, depuis deux jours !</p>
+
+<p>La cérémonie a été très brillante. Les fiancés
+sont arrivés un peu tôt : à midi trente-cinq. Comme
+j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu être
+avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils
+n’étaient pas assez en retard : trente-cinq minutes
+sont insuffisantes pour laisser aux déjeuners le
+temps de s’achever…</p>
+
+<p>Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la
+matinée, s’est éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur
+apparition au milieu d’un rayon de soleil ; c’était
+très joli et très gai !</p>
+
+<p>L’orgue a joué la marche nuptiale du <i>Songe</i> — qui
+devait leur rappeler un certain soir !… — tandis
+qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant de
+lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.</p>
+
+<p>Tout a très bien marché ! le sermon, qu’on n’a
+pas entendu ; la messe, qui n’a pas été longue ; les
+conversations dans l’église, qui n’ont pas trop dépassé les
+bornes ; les chants, superbes ; le défilé, à
+la sacristie, d’une heure pleine, pendant laquelle
+les suisses ont répété, sans se lasser :</p>
+
+<p>— Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames !</p>
+
+<p>C’était flatteur pour les invités !</p>
+
+<p>Comme nous sortions de l’église, nous avons
+trouvé, sur les marches, tout un régiment de messieurs.
+Ayant découvert le moyen de s’échapper les
+premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner
+les pauvres dames qui descendaient. Oh ! les
+hommes !</p>
+
+<p>Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée
+de saluer à chaque minute, comme maman, quand
+tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir
+M. Chambert. Lui aussi m’a vue ; il m’a fait un
+profond salut…, pour moi surtout, puisqu’il n’avait
+jamais rencontré maman.</p>
+
+<p>J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous
+n’avons encore eu que deux conférences, et il semble
+si peu faire attention à nous !…</p>
+
+<p>Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec
+lui, j’ai répondu seulement par une toute petite
+inclinaison de tête, bien digne.</p>
+
+<p>Il était très distingué dans son pardessus à col de
+fourrure !</p>
+
+<p>… Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre ;
+papa et maman sont aux Français, et il me vient
+beaucoup d’idées graves.</p>
+
+<p>Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine
+et à Mme Divoir. A Germaine, si radieuse avant-hier ;
+à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente,
+il y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église
+au bras de son mari, et qui, aujourd’hui, est veuve
+et consolée.</p>
+
+<p>Consolée ! Il me semble maintenant que, au fond,
+c’est peut-être encore là le plus triste de toute son
+histoire…</p>
+
+<p>Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes
+mariées étaient toujours très heureuses.
+Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le
+contraire arrive encore assez souvent…</p>
+
+<p>Mais pourquoi ? Pourquoi ?</p>
+
+<p>Je ne peux pas demander là-dessus des explications
+à maman. Elle me dirait encore : « Tu es trop
+jeune ! » Et puis les demoiselles bien élevées ne doivent
+pas parler de ces questions qui… que… enfin !
+C’est chose convenue, et même assez drôle ! puisque
+les demoiselles bien élevées se marient comme les
+autres !…</p>
+
+<p>Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis…
+Et je voudrais bien, plus tard, être comme
+maman.</p>
+
+<p>Elle fait tout ce qu’elle veut ; jamais papa ne lui
+dit rien. Mais quand il prépare des discours, elle
+nous fait taire à table pour ne pas le distraire…,
+ce qui me semble même très ennuyeux ! Aussi je
+n’aimerais pas à avoir un mari député !</p>
+
+<p>Il faudra pourtant bien que le mien s’occupe,
+car il n’y a rien de si honteux qu’un homme oisif ;
+et qu’il s’occupe sérieusement…; comme M. Chambert,
+par exemple.</p>
+
+<p>Je ne me contenterais pas du tout de le voir
+dresser des chevaux ainsi qu’un écuyer de cirque,
+ou courir les salons à l’heure des <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i>…
+ou aller au Cercle. D’autant plus que, paraît-il,
+les Cercles ne sont qu’un prétexte dont profitent
+messieurs les maris pour aller… Je n’ai pas compris
+où.</p>
+
+<p>C’est Louise de Charmoy qui m’a fait mystérieusement
+cette déclaration un soir que nous causions
+sur la terrasse de la Christinière. J’allais lui
+demander des explications, mais elle a répondu à
+mes yeux étonnés par des signes désespérés pour
+que je me taise : sa mère venait de notre côté.
+Alors je n’ai pas su !…</p>
+
+<p>Un jour je m’informerai, auprès de papa, quand
+je serai seule avec lui, sans les enfants.</p>
+
+<p>Pour en revenir à mon mari, quand nous serons
+bien installés dans notre ménage, nous ne nous verrons
+plus guère qu’aux repas, car nous aurons nos
+occupations chacun de notre côté. Mais je lui raconterai
+tout ce que je deviendrai, pour lui donner le
+bon exemple.</p>
+
+<p>A l’occasion, nous ferons des promenades, quelques
+visites, quelques courses tous les deux ; on
+jouit bien mieux du plaisir d’être ensemble quand
+on n’en abuse pas !</p>
+
+<p>Nous sortirons généralement tous les soirs, car il
+faut toujours avoir beaucoup de relations.</p>
+
+<p>Mais, une fois par semaine, nous resterons très
+paisibles chez nous, pour nous voir, pour causer,
+pour faire de la musique. Nous lirons ensemble. Je
+voudrais qu’il lût aussi bien que M. Chambert !</p>
+
+<p>Et ainsi…, ainsi nous serons très heureux !</p>
+
+
+<p class="date">22 décembre.</p>
+
+<p>Quelle bonne inspiration a eue maman de m’envoyer
+à ce cours ! Il est maintenant un des plus
+grands plaisirs de ma semaine.</p>
+
+<p>D’abord, nous nous y retrouvons toutes : c’est
+notre Cercle !</p>
+
+<p>Nous faisons en sorte d’arriver bien avant l’heure
+afin de pouvoir causer. Nous nous racontons les
+nouvelles du jour. Nous cataloguons nos soirées.
+Nous jugeons nos danseurs selon leurs mérites. Et
+Louise de Charmoy trouve toujours moyen de faire
+intervenir la question toilette, qui occupe beaucoup
+son existence…</p>
+
+<p>Dès le premier cours, elle nous a demandé si
+nous ne pensions pas qu’il fût mieux de nous
+habiller pour assister à nos conférences. Nous n’y
+avions pas songé. Mais, pensant que le coup d’œil
+serait ainsi plus joli, nous avons accepté sa proposition,
+puisqu’elle le désirait tant. Aussi nous venons
+toujours en toilette, mais des toilettes sobres comme
+il convient à des jeunes personnes résolues à s’instruire
+sur le mérite des écrivains contemporains ;…
+à supposer que nous y soyons résolues !</p>
+
+<p>Le clan des étrangères, la tour de Babel, comme
+nous l’appelons, a voulu nous imiter ; mais l’élégance
+s’y fait un peu tapageuse. Cette tour de
+Babel est représentée par quatre Américaines très
+exubérantes, quelques Espagnoles avec des tailles
+souples de créoles, une grosse Allemande, fille de
+je ne sais quel prince autrefois régnant, une Russe
+très distinguée et trois Anglaises qui se glorifient
+d’être grimpées dans l’Himalaya pendant que leur
+père était gouverneur de l’Inde ; un peu raides, des
+teints d’aurore et des cheveux blonds tordus sur la
+nuque pour le petit chignon traditionnel.</p>
+
+<p>Toutes, excepté les Américaines, portent de vieux
+noms, d’une noblesse authentique ; celle des Américaines
+réside dans leur fortune. Mais nos mères
+sont tranquilles malgré cela, car Mme Divoir est
+très sévère pour les admissions à son cours.</p>
+
+<p>Du reste, nous sommes six très liées ensemble :
+les deux de Charmoy, Jeanne, Suzanne, Thérèse de
+Lubières et moi ; aussi nous avons fort peu de rapports
+avec la tour de Babel et avec les autres jeunes
+filles du cours que nous connaissons plus ou moins.</p>
+
+<p>Par droit de sagesse, c’est Suzanne qui préside
+notre groupe. Elle est tellement meilleure que
+nous !</p>
+
+<p>Quand on la voit, on ne songe jamais à se
+demander si elle est jolie ou non, parce qu’on
+la trouve tout de suite charmante ; et ceux qui ont
+une fois rencontré son sourire un peu mélancolique,
+le regard clair, doux, profond de ses yeux
+bruns, éprouvent toujours le désir de les revoir
+encore. Suzanne n’est pas triste pourtant, mais elle
+a une gaieté sérieuse, tranquille, venue surtout de
+celle qu’elle rencontre chez les autres, et qu’elle
+partage pour leur faire plaisir, car elle pense à ceux
+qui l’entourent en premier lieu, et à elle en dernier…
+Et encore, quand elle y songe !</p>
+
+<p>C’est aussi la perle des confidentes ; elle semble
+toujours s’intéresser aux récits qu’on lui fait, — alors
+même que, bien certainement, ils ne peuvent
+la toucher en rien, — sans parler jamais d’elle-même ;
+et avec une telle simplicité ! Comme si s’oublier
+ainsi était une chose tout aisée, toute naturelle !</p>
+
+<p>Sa mère est veuve, toujours malade. Elle a ses
+deux frères au loin : l’un en ce moment au Tonkin,
+avec son navire <i>la Conquérante</i>, l’autre à Vienne,
+où il est attaché d’ambassade. Eh bien ! elle se fait
+leur correspondante assidue ; elle leur envoie des
+petits chefs-d’œuvre de lettres qu’elle me permet
+quelquefois de lire, car elle sait combien je suis
+heureuse de sa confiance, des lettres fines, spirituelles,
+pleines de cœur, disant toujours quelque
+chose, et qui apportent aux deux absents le bon
+parfum du « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> ».</p>
+
+<p>Et puis aussi, sans bruit, sans embarras, elle
+dirige tout dans la maison, pense à tout, distrait sa
+mère, lui fait la lecture en anglais (Mme de Vignolles
+est Anglaise), met à exécution des recettes admirables
+pour les confitures, et trouve encore le temps
+de broder des ornements pour l’église de Saint-Aubin
+et d’habiller je ne sais combien de petits
+misérables.</p>
+
+<p>Suzanne est trop bonne. Quelquefois j’ai peur
+qu’elle ne veuille nous quitter pour devenir sœur
+de charité. Heureusement sa mère la retient parmi
+nous. Mais n’importe, quand je la vois par hasard
+au bal et dansant, cela me fait du bien, parce que
+je suis sûre qu’elle appartient encore aux profanes.</p>
+
+<p>Elle devrait bien apprendre son secret pour être
+toujours contente à cette pauvre Thérèse de Lubières,
+qui, elle, a perpétuellement l’air de dire
+comme Louis XIII à ses courtisans : « Ennuyons-nous !
+Ennuyons-nous ! »</p>
+
+<p>Thérèse a deux millions de dot, ni frère ni sœur,
+une mère d’humeur un peu capricieuse, mais excellente ;
+un père général qui s’est battu comme un
+héros en 1870, et irait aujourd’hui au bout du
+monde sur le moindre désir de Thérèse. Et avec
+tout cela, elle est la personne la plus ennuyée qu’il
+soit possible de concevoir.</p>
+
+<p>On dirait vraiment qu’elle est lasse d’être trop
+heureuse.</p>
+
+<p>Peut-être au moment où elle s’en venait sur
+la terre, il y a vingt ans, a-t-elle rencontré sur
+son chemin l’âme d’un vieux misanthrope qui sortait
+de la vie, dégoûté de toute chose… Il y aura
+eu confusion ! Si bien que le petit bébé rose reçu
+par Mme de Lubières enfermait l’âme du vieux
+misanthrope ; et voilà pourquoi Thérèse est sceptique
+et blasée, comme si elle avait déjà vécu une
+fois !… Parce que nous sommes un peu cousines à
+la mode de Bretagne, nous nous rencontrons très
+souvent, en dehors du cours.</p>
+
+<p>Mais j’ai soin de ne jamais parler devant elle des
+choses qui m’intéressent beaucoup, car elle a une
+manière de regarder les personnes enthousiastes
+ainsi que des êtres curieux, d’une espèce particulière,
+phénoménale, qui vous produit l’effet d’une
+douche d’eau glacée…</p>
+
+<p>Pourtant, malgré mes précautions, à chaque
+instant, elle me dit : « Mon Dieu ! Paulette, que tu
+es jeune ! » Absolument comme si elle était Mathusalem
+en personne.</p>
+
+<p>Son air de pitié m’humilie bien un peu sur le
+moment ; mais, malgré tout, j’aime encore mieux
+être jeune… Et Jeanne aussi pense comme moi ;
+toutes deux nous trouvons si amusant de vivre,
+quoi qu’en dise Thérèse !</p>
+
+<p>Jeanne n’est certes pas ennuyée ! Elle est nerveuse,
+vibrante, parisienne, avec des yeux qui
+brillent « pareils à des étoiles », ainsi que le lui a
+écrit Robert de Saunier, un jour, en jouant « au jeu
+des portraits »…, une masse de cheveux noirs,
+découvrant le plus joli cou du monde ; des dents
+éblouissantes, et un beau rire qui sonne joyeux
+autant que les grelots d’une Folie.</p>
+
+<p>Elle adore le bruit, le mouvement, le monde.
+Elle est capable d’apparaître à cinq bals dans une
+seule soirée, de danser dans tous et de « cotillonner »
+dans le dernier jusqu’à six heures du matin,
+pour être prête vers huit heures à aller faire son
+tour du Bois à cheval, être sur pied toute la journée
+et recommencer le soir…</p>
+
+<p>Si maman voulait, je l’imiterais bien volontiers…</p>
+
+<p>Jeanne est franche, caressante, un brin moqueuse,
+fort expérimentée, grâce à son frère qui
+fait son éducation mondaine ; mais elle ne veut
+jamais me repasser sa science tout entière, parce
+que, assure-t-elle, maman ne serait pas contente
+qu’elle agît ainsi. Coquette comme un démon, je
+sais bien qu’elle ne donnerait pas une feuille des
+roses de sa ceinture au plus séduisant de sa phalange
+d’adorateurs ; malgré sa conversation très indépendante,
+qui scandalise à chaque instant cette
+bonne Claire de Charmoy, le décorum fait jeune fille.</p>
+
+<p>Enfin, toutes tant que nous sommes, nous bavardons
+le plus possible, jusqu’au moment où apparaît
+M. Chambert.</p>
+
+<p>Alors le silence s’établit tout de suite, même dans
+les rangs des mères. Il adresse un salut général,
+nous lance à nous, modestes élèves, un coup d’œil
+calme et désintéressé — comme il regarderait de
+jeunes sauvages arrivées en ligne droite de l’Afrique
+équatoriale — et il commence…</p>
+
+<p>Alors, oh ! alors, je lui pardonne d’être froid,
+intimidant, de nous juger indignes de son attention !
+Ou plutôt, je ne songe même pas à lui pardonner,
+je ne fais plus qu’écouter et j’oublie tout le reste…
+C’est comme si mon esprit s’élargissait soudain,
+comme s’il lui venait des ailes mystérieuses pour
+suivre la parole de M. Chambert, là où il lui plaît
+de l’emporter.</p>
+
+<p>Ce n’est, à proprement parler, ni un cours, ni
+une conférence qu’il nous fait ; il prend le meilleur
+des deux, et de cette union sort une causerie charmante,
+assaisonnée de beaucoup d’esprit et d’une
+petite pointe d’ironie drôle et très fine, entremêlée
+de lectures et de l’analyse de ces lectures.</p>
+
+<p>Jamais je ne me serais doutée de toutes les
+choses qui peuvent se trouver dans une dizaine de
+vers !… Je commence à m’apercevoir que jusqu’ici
+j’ai toujours lu comme une petite sotte, sans me
+demander si je comprenais bien. Avec M. Chambert,
+je crois que Bossuet lui-même ne m’épouvanterait pas !…
+et pourtant j’ai conservé un souvenir…
+austère !… de l’Oraison funèbre du prince de
+Condé !!!</p>
+
+<p>Quand M. Chambert parle, il n’est plus du tout
+froid. Il devient au contraire aussi vibrant que
+Jeanne, et il a une manière à lui de s’exprimer originale
+et vive, et si simple en même temps. Que les
+personnes posées, comme papa, parlent bien, voilà
+une chose toute naturelle ; c’est de leur âge… Mais
+il me semble si étrange d’entendre M. Chambert,
+quand je me rappelle la conversation de Georges
+Landry et des autres ! Je ne me le figure pas disant :</p>
+
+<p>« Madame une telle est d’un chic épatant ! » ou
+quelque autre phrase plus accentuée encore, grâce
+à la présence d’une de ces expressions… pittoresques
+qui nous arrivent au passage, quand ces messieurs
+causent ensemble, nous croyant occupées ailleurs.</p>
+
+<p>Si j’écoutais souvent parler M. Chambert, je suis
+sûre que je finirais par devenir une femme intelligente
+pour de bon. Il m’apprend à réfléchir. Il me
+fait penser à une foule de choses sérieuses auxquelles
+je n’aurais jamais songé à moi toute seule,
+dont j’avais à peine une idée vague, confuse, et
+qu’il me semble pourtant avoir toujours comprises,
+dès que je l’entends les exprimer.</p>
+
+<p>Je suis très fière quand j’ai dans la pensée, en
+même temps que lui, le mot dont il se sert…</p>
+
+<p>Il parle, et les de Charmoy écrivent toutes ses
+paroles. Jeanne griffonne capricieusement. Thérèse
+le considère avec surprise, un homme qui sent si
+vivement !…</p>
+
+<p>Suzanne et moi, nous ne prenons presque pas de
+notes, car il n’y a pas à craindre que nous oubliions
+ce qu’il nous dit. Mais une fois de retour à la maison,
+je recherche les morceaux de prose ou de poésie
+qu’il nous a lus, afin de voir si mon impression
+est la même que la sienne ; et quand cela arrive,
+j’en suis très contente, parce que j’ai entendu vanter
+bien des fois la justesse de ses appréciations littéraires.
+La « justesse » !… Quel joli mot !… et je
+l’ai trouvé toute seule…</p>
+
+
+<p class="date">2 janvier 189.</p>
+
+<p>Notre jour de l’an s’est passé comme tous les
+jours de l’an : avec des embrassements, des cartes
+de visite, des bonbons, des compliments, des
+étrennes ; le tout agrémenté de l’éternel « Je vous
+souhaite une bonne année ! »</p>
+
+<p>A onze heures, maman nous avait envoyés à la
+messe, les deux petits, miss Emely et moi. Je
+n’étais pas trop fâchée qu’elle ne nous accompagnât
+pas, parce que sa présence m’aurait peut-être
+empêchée de mettre certain projet à exécution.
+Depuis le jour où Jeanne m’a dit « que le nom du
+premier pauvre auquel on fait l’aumône le jour de
+l’an est le nom de votre mari », je ne manque pas
+de tenter l’expérience.</p>
+
+<p>La première année, mon pauvre s’appelait « Louis ».
+Louis…, je n’adore pas ce nom-là ; j’en aurais même
+mieux aimé un autre, mais enfin ! Louis de…
+quelque chose de bien sonnant… « Fils de saint
+Louis, montez au ciel !… » C’était encore possible.</p>
+
+<p>L’année dernière, je recommence ma question,
+pour voir si j’aurai la même réponse. Et alors il ne
+s’appelait plus Louis, mon futur mari, il se nommait…
+c’était bien autre chose !… il se nommait…
+Antoine !!!</p>
+
+<p>J’étais désolée, quand Jeanne m’a fait remarquer
+que la troisième fois seule comptait toujours. Aussi,
+cette année, le résultat de ma demande devait être
+sérieux.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés juste pour la messe, de
+sorte que je n’avais pu placer ma question avant
+d’entrer dans l’église. Mais, pendant la messe, ces
+noms : Louis, Antoine et… <i>trois étoiles</i> me trottaient
+dans la tête. S’il allait encore s’appeler
+Antoine !…</p>
+
+<p>Nous sortons enfin, et je cherche tout de suite un
+pauvre convenable pour ce que je voulais en faire.
+C’était une fatalité : il n’y avait que des femmes,
+ou bien des vieux de mauvaise mine. Enfin, ô
+bonheur ! j’aperçois un petit garçon très laid, accroché
+à la robe de sa mère. Je me glisse de son côté,
+sans répondre aux femmes qui me répétaient en
+chœur :</p>
+
+<p>— Ne m’oubliez pas, s’il vous plaît, ma chère
+dame ! La charité !</p>
+
+<p>Et je demande au petit, très vite :</p>
+
+<p>— Comment t’appelles-tu ?</p>
+
+<p>Au lieu de me répondre, il me regarde effaré, et
+lui aussi me marmotte :</p>
+
+<p>— Un petit sou, s’il vous plaît, ma bonne dame !</p>
+
+<p>Et voilà Geneviève et Patrice qui m’appelaient,
+et miss Emely qui me faisait signe de venir. Je
+recommence :</p>
+
+<p>— Dis-moi donc comment tu t’appelles !</p>
+
+<p>Le petit nigaud continue à me regarder, et il
+reprenait son éternel refrain, quand je l’arrête
+désespérée, car Mme de Vignolles approchait avec
+Suzanne, et Geneviève remontait les marches pour
+voir ce que je faisais.</p>
+
+<p>— Dis-moi ton nom, et je te donnerai cette belle
+pièce blanche.</p>
+
+<p>Il devient tout de suite intelligent.</p>
+
+<p>— Michel, ma bonne dame, Michel.</p>
+
+<p>— Ah ! Michel ?…</p>
+
+<p>Je donne la pièce promise, et je rejoins bien vite
+Germaine, qui me demande ce que je voulais à cet
+affreux petit garçon.</p>
+
+<p>Je réponds au hasard :</p>
+
+<p>— Je le questionnais parce que je le trouvais très
+gentil.</p>
+
+<p>Nous descendons les marches, et nous retrouvons
+Suzanne, Mme de Vignolles, toute notre colonie
+habituelle de la messe de onze heures, sans oublier
+le petit sous-lieutenant, M. de Boynes, qui est
+devenu mon fidèle chevalier, depuis qu’il est en
+garnison à Paris.</p>
+
+<p>Devant l’église, une fillette nous offre des bouquets
+de violettes et de narcisses jaunes venant de
+Nice, qui semblent tout frissonnants sous notre ciel
+de Paris… Et ces fleurs, et le beau soleil qui glisse
+sur les toits encore çà et là couverts de neige, et les
+messieurs chargés de paquets, et les femmes qui
+passent frileuses dans leurs fourrures, le visage rosé
+par l’air vif, tout a l’air de dire : « Bonne année !
+Bonne année ! »</p>
+
+<p>Mais Patrice, qui ne voit rien de tout cela, gémit
+qu’il a froid ; et nous voilà partis, moi répétant toujours
+ce nom de Michel.</p>
+
+<p>— Michel ! Je ne connais pas de Michel. Je n’en
+ai vu que dans les romans de Mme Gréville : c’est
+un nom russe… Peut-être, alors, me marierai-je
+avec un prince russe… Ce serait assez bien s’il ne
+m’emmenait jamais en Russie !</p>
+
+<p>En arrivant à la maison, dans l’antichambre,
+j’aperçois des cartes de visite sur un plateau. Je
+jette un coup d’œil, et sur l’une d’elles je lis :
+« Michel Chambert, rue de Lille. »</p>
+
+<p>Il m’a semblé alors que mon cœur faisait un
+grand saut dans ma poitrine !… Ah ! il s’appelait
+Michel, notre dédaigneux M. Chambert !… Quelle
+drôle de chose !… Michel ! comme le petit garçon
+de l’église !</p>
+
+<p>J’ai attendu que maman ait vu les cartes ; j’ai
+même fait des yeux étonnés quand elle a dit :</p>
+
+<p>— Ah ! M. Chambert a envoyé la sienne.</p>
+
+<p>Et je lui ai demandé d’un air tranquille si elle
+voulait bien me la donner ; car enfin, elle était un
+peu pour moi, cette carte, puisque c’est moi qui
+vais écouter les conférences !</p>
+
+<p>Maman, ne sachant pas que j’avais trouvé un
+pauvre appelé Michel, a cru à une fantaisie, et,
+avec sa permission officielle, j’ai pris la carte.</p>
+
+<p>Maintenant elle est à moi !… dans la boîte des
+souvenirs de cotillon.</p>
+
+<p>Louis ?… Antoine ?… ou Michel ?… J’aimerais
+mieux Michel !</p>
+
+
+<p class="date">10 janvier.</p>
+
+<p>Il n’est pas froid ! Il n’est pas dédaigneux ! Il n’est
+pas intimidant ! Je suis contente ! oh ! mais contente !…
+Comme tout s’arrange bien en ce monde
+sans que nous nous en mêlions !</p>
+
+<p>Ce matin, à déjeuner, maman me dit de m’habiller
+pour trois heures, parce que nous irons faire des
+visites.</p>
+
+<p>Dans le fond du cœur, je me mets à les maudire,
+car les visites de jour de l’an !… oh !… Je le regrette
+bien maintenant ; mais je ne pouvais pas deviner ce
+qui allait se passer.</p>
+
+<p>Nous arrivons chez Mme de Simiane où il y avait,
+comme à l’ordinaire, beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Mme de Simiane est une des plus anciennes amies
+de maman ; elle est très bonne et fort intelligente ;
+elle connaît toutes les célébrités de Paris : artistes,
+écrivains, couturières, pâtissiers, prédicateurs,
+hommes politiques, etc. ; et elle laisse volontiers
+voir qu’elle les connaît…, surtout les célébrités que
+l’on reçoit.</p>
+
+<p>Elle possède un fils dont elle est très fière, un
+grand garçon gauche qui a toujours des prix au
+concours général ; deux petites filles, jolies et fines
+comme des vignettes anglaises, et un mari très bon,
+mais dont le caractère varie avec le cours de la
+Bourse, « car il est un des rois de la finance », dirait
+la baronne de Charmoy.</p>
+
+<p>J’aime beaucoup Mme de Simiane… Et encore
+plus depuis cette après-midi… bien qu’en réalité
+elle n’ait été presque pour rien dans mon plaisir.</p>
+
+<p>On nous annonce donc dans le salon. Il se fait
+un mouvement, tous les hommes se lèvent, les
+dames saluent, car maman est une manière de
+grand personnage… Moi, je représentais le mari de
+la reine !</p>
+
+<p>Mme de Simiane m’embrasse.</p>
+
+<p>J’entrevois un monsieur qui m’avance un fauteuil ;
+je lève le nez pour le remercier, et je reconnais…
+M. Chambert, M. Michel Chambert !</p>
+
+<p>Je sens que je deviens rouge comme une fraise ;
+heureusement le jour tombait, et les lampes n’étaient
+pas encore allumées… Il ne ressemblait plus du
+tout à un sévère professeur ; c’était un homme du
+monde distingué, élégant même ! Et puis, il avait
+l’air bien plus jeune, et ses yeux n’étaient plus ni si
+intimidants, ni si sérieux !</p>
+
+<p>Mme de Simiane le présente à maman, qui est
+très aimable et lui dit combien elle regrette de
+n’avoir pu encore aller écouter ses conférences, etc.</p>
+
+<p>Moi, j’étais dans le vague ; il me semblait rêver,
+et ce nom de Michel me bourdonnait aux oreilles…
+J’avais beau me gronder, me répéter que j’étais
+absurde, que c’était bien le moment de me montrer
+personne d’esprit pour relever les jeunes filles dans
+son estime ; rien, je ne trouvais rien ! Il ne me venait
+à la pensée que des phrases sottes !…</p>
+
+<p>D’un mouvement machinal, je regarde en face de
+moi, comme si j’allais y rencontrer l’inspiration, et
+je m’aperçois dans la glace à côté de lui…</p>
+
+<p>Eh bien ! vraiment, avec mon costume vieux
+rouge, mon grand chapeau Gainsborough, je n’avais
+plus l’air d’une petite fille ! J’étais même très…
+agréable !</p>
+
+<p>Quand je vois cela, le courage me vient un peu ;
+et comme maman disait à M. Chambert qu’il m’avait
+réconciliée avec les cours, une belle phrase me traverse
+l’esprit. J’allais la placer. Par malheur, il se
+tourne de mon côté ; je rencontre ses yeux… voilà
+ma belle phrase envolée ! et, sans réfléchir, je
+m’écrie :</p>
+
+<p>— Oh ! c’est vrai, monsieur. J’aime infiniment
+vos conférences parce qu’elles me rendent plus
+intelligente !</p>
+
+<p>Ce que je venais de dire n’était pourtant pas
+extraordinaire, tout le monde se met à rire ; lui
+aussi. Mais il ne paraissait pas se moquer de moi,
+et il me répond avec ce sourire qui lui donne l’air
+très jeune, sourire dont il ne nous gratifie jamais ;
+au cours :</p>
+
+<p>— Je serais fier de mériter un semblable compliment ;
+mais je n’ai vraiment pas le droit de l’accepter !
+Tout au plus, puis-je vous apprendre,
+mademoiselle, à mieux jouir de votre intelligence.</p>
+
+<p>J’ai secoué la tête, mais sans répondre, parce
+que j’avais peur de dire encore quelque chose de
+drôle.</p>
+
+<p>La conversation est redevenue générale. On a
+félicité M. Chambert de son dernier roman, qui
+n’est pas pour les jeunes filles, mais qui a l’air
+fort au goût des parents ; car ils en parlaient avec
+une chaleur !… de ses « portraits de femmes » dans
+la <i>Revue parisienne</i>, qui sont, paraît-il, si bien
+dessinés et si ressemblants, que toutes les dames,
+ont à la fois grande envie et grand’peur d’être
+croquées.</p>
+
+<p>Un monsieur bavard et curieux lui ayant demandé
+s’il comptait les faire suivre d’études sur les jeunes,
+filles, j’ai été prise de la crainte que nous ne lui
+servions de modèles au cours. Et, comme tout le
+monde causait, je lui ai dit, à lui seul, un peu
+bas, pour ne pas encore provoquer de rires :</p>
+
+<p>— Je vous en prie, monsieur, ne nous imprimez,
+pas toutes vives !… Surtout, ne faites pas mon portrait !…
+je ne le veux pas !…</p>
+
+<p>Il m’a regardée gaiement :</p>
+
+<p>— Vous m’en voudriez beaucoup ? même si vous
+n’étiez pas assez ressemblante pour que vos amis
+vous reconnussent ?</p>
+
+<p>Je crois qu’il se moquait un peu de moi sous son
+extrême politesse, et j’ai eu envie de lui dire des
+choses désagréables… Mais je n’ai pas osé :</p>
+
+<p>— Ce serait très mal ! et je serais si fâchée que
+je ne vous pardonnerais jamais, jamais !</p>
+
+<p>Il a souri ; et d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant :</p>
+
+<p>— Eh bien, je vous promets, à mon grand regret,
+je vous assure, de ne jamais vous… peindre.
+Êtes-vous rassurée et avez-vous confiance dans ma
+parole ?</p>
+
+<p>Je l’ai examiné une petite seconde pour voir s’il
+n’était pas trop moqueur ; mais son regard était si
+franc que j’ai été rassurée, et je lui ai répondu que
+je le croyais.</p>
+
+<p>Juste à ce moment, comme je n’étais plus intimidée,
+comme nous commencions à bien causer,
+Mme de Charmoy est arrivée, suivie de ses deux
+filles. M. Chambert s’est levé pour partir… Nous
+sommes encore restées quelques minutes, le temps
+d’échanger des saluts et des compliments ; puis
+nous avons quitté Mme de Simiane.</p>
+
+<p>En voiture, maman m’a dit :</p>
+
+<p>— Il est très bien, M. Chambert.</p>
+
+<p>J’ai répondu d’un air détaché :</p>
+
+<p>— Vous trouvez, maman ?</p>
+
+<p>Quand j’ai vu Jeanne, le soir, je lui ai raconté
+notre rencontre et notre conversation…</p>
+
+<p>J’ai bien peur qu’il ne m’ait jugée sotte !…</p>
+
+<p>Après tout, cela doit m’être égal !</p>
+
+
+<p class="date">18 janvier.</p>
+
+<p>Je vais devenir une femme sérieuse. Je m’y suis
+décidée hier entre huit heures vingt et neuf heures
+moins le quart !…</p>
+
+<p>Maman était montée voir Patrice, qui avait toussé
+deux fois pendant le dîner et pour qui elle craignait
+déjà une fluxion de poitrine. Geneviève, toujours
+raisonnable, fabriquait une de ses éternelles
+capelines pour les pauvres. Papa lisait.</p>
+
+<p>Moi, j’errais dans le salon avec un très vif désir
+de ne rien faire…, du moins tant que maman ne
+serait pas là !</p>
+
+<p>Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier
+numéro de la <i>Revue parisienne</i>, qui venait d’arriver
+et était encore dans son enveloppe.</p>
+
+<p>La <i>Revue parisienne</i> ! les fameux portraits de
+M. Chambert !… tout se tenait.</p>
+
+<p>Je demande à papa :</p>
+
+<p>— Voulez-vous que j’ouvre la <i>Revue parisienne</i> ?
+Papa est distrait ; le compte rendu de la Chambre
+l’absorbe.</p>
+
+<p>— Si tu veux, mon enfant.</p>
+
+<p>Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier,
+et je commence à couper bien lentement
+pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur
+chaque feuillet — je ne lisais pas !… Non ! je regardais
+seulement ! — et j’aperçois : « Portraits de
+femmes : La Femme de devoir. »</p>
+
+<p>J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il
+avait écrit et comment il écrivait…</p>
+
+<p>« La Femme de devoir ! » ce ne pouvait être que
+convenable ! Pourtant, je n’osais pas… Je trouve si
+honteux de lire quelque chose en se cachant, malgré
+les belles théories des de Charmoy qui assurent
+que cela se fait très bien, et que toutes les jeunes
+filles en sont là !</p>
+
+<p>Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à
+papa :</p>
+
+<p>— Puis-je lire la « Femme de devoir » ?</p>
+
+<p>Papa était toujours dans la politique ; il entend
+d’une manière vague et il me répond :</p>
+
+<p>— « La Femme de devoir ?… » Certainement.
+Mgr Dupanloup a dû écrire de belles pages sur ce
+sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.</p>
+
+<p>Papa n’était pas du tout à la question ! Mais,
+tant pis ; c’était par trop tentant !</p>
+
+<p>Je me dis :</p>
+
+<p>— Si maman arrive, je lui raconterai tout.</p>
+
+<p>Et je me plonge dans l’article en me répétant,
+pour tranquilliser ma conscience, que je le parcourrai
+seulement, et que, s’il n’est pas convenable,
+je m’arrêterai…</p>
+
+<p>Eh bien, j’ai tout lu ! Mieux que convenable, il
+était si beau, que plus j’avançais, plus je me faisais
+l’effet d’un petit monstre — moi qui trouve la vie
+si facile et si charmante ! — comparée à cette
+femme que M. Chambert montrait simple, tendre,
+courageuse, toujours souriante dans une existence
+qui me ferait sécher d’ennui !</p>
+
+<p>Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités,
+des sacrifices, des dévouements en perspective ; je
+ne sais quoi enfin ! pour être aimée et estimée
+comme elle…</p>
+
+<p>Je sais bien que l’on m’aime ! mais ainsi qu’une
+bonne petite créature amusante, incapable d’être
+prise au sérieux !… Et M. Chambert, lui-même,
+j’en suis sûre, me juge de la sorte.</p>
+
+<p>C’est juste, mais c’est humiliant ! Et je ne veux
+pas rester une enfant toute ma vie comme Alfred
+de Musset, dont il était question dans notre dernière
+conférence ! Et je veux devenir, moi aussi,
+une femme sérieuse !</p>
+
+<p>Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une
+respectable mère de famille, mon mari et moi,
+nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera notre
+ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai ; il
+fera très beau, le ciel sera tout étoilé ; et l’air
+chargé d’odeurs de violettes.</p>
+
+<p>Et quand nous serons paisibles à causer sur le
+balcon — on cause si bien quand la nuit est venue ! — je
+lui dirai :</p>
+
+<p>— Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse
+aujourd’hui, et je vous en remercie de toute
+mon âme, car c’est à vous que je dois mon bonheur.
+Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante,
+et je serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si
+vous ne m’aviez fait, sans le savoir, le plus beau
+sermon que j’aie jamais entendu… Et de ces pages
+lues en contrebande, — car papa les croyait de
+Mgr Dupanloup, — je vous serai éternellement reconnaissante !…</p>
+
+<p>J’étais si bien emportée par mon enthousiasme,
+que j’ai lâché la <i>Revue parisienne</i> laquelle est tombée
+par terre avec un déchirement de papier qui
+m’a réveillée net… Je n’ai plus vu ni le balcon, ni
+le ciel étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu ;
+mais bien papa qui lisait toujours et Geneviève
+qui me regardait étonnée.</p>
+
+<p>Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse ;
+seulement je ne savais trop par quel bout m’y
+prendre !…</p>
+
+<p>J’ai commencé par relever la <i>Revue parisienne</i> ;
+je l’ai posée sur la table, bien pliée, comme l’aurait
+fait maman. Et puis, j’ai demandé à Geneviève,
+qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier
+une de ses insipides capelines ; et quand maman
+est descendue, elle nous a trouvées travaillant
+toutes les deux ; moi, n’ayant pas encore cassé ma
+laine.</p>
+
+<p>Elle m’a dit stupéfaite :</p>
+
+<p>— Comment, tu travailles ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui, maman. Je veux devenir une femme
+sérieuse !</p>
+
+<p>Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur,
+que sa gaieté m’a gagnée. Papa est sorti de ses
+journaux et a demandé ce qu’il y avait. Maman lui
+a expliqué la chose.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup ! a-t-il
+dit.</p>
+
+<p>Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas
+cru devoir trop l’éclairer sur les causes de ma conversion…
+Elle me verra à l’œuvre !</p>
+
+
+<p class="date">4 février.</p>
+
+<p>L’<i>Épatant</i> a ouvert ses portes.</p>
+
+<p>Comme toute femme qui se respecte doit assister
+à « sa première », maman y est allée, moi aussi.
+Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux ; ce
+n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions.
+Et pourtant, il y a de bonnes gens consciencieux
+qui y viennent avec cette intention ; ils se
+pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres,
+afin d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des
+dames de tous genres, des fleurs, des militaires,
+des bêtes, etc. Ils ne sont pas « dans le mouvement »,
+ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient
+qu’à l’ouverture de l’<i>Épatant</i>, on ne va pas voir,
+mais se faire voir.</p>
+
+<p>Nous avons fait pour la forme le tour de la salle,
+recrutant à chaque pas des personnes de connaissance.
+Puis nous avons été tous nous asseoir à
+l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours
+le même : des petites femmes très gentilles,
+les yeux brillants sous une imperceptible voilette,
+les cheveux, en général, d’un blond… chaud qui
+contraste bien avec le velours sombre des chapeaux.</p>
+
+<p>Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière,
+de façon à dégager les épaules, escortées par
+de vieux diplomates à barbe grise, corrects et souriants,
+par de petits jeunes gens roides — genre anglais — et
+d’autres très gesticulants — genre français.</p>
+
+<p>Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle
+regardent, comme les dieux de l’Olympe, tous ces
+simples mortels et mortelles qui tournent sur eux-mêmes
+dans un vague parfum de poudre de riz, au
+milieu du murmure des conversations où il est, quelquefois,
+question de peinture et plus souvent d’autres
+choses. Pourtant, de temps à autre, on entend :</p>
+
+<p>— Oh ! regardez donc, ma chère, ce Flameng
+est adorable !</p>
+
+<p>Ou bien :</p>
+
+<p>— Et ce Besnard ! Il est inouï ! Quelle richesse de
+couleur !</p>
+
+<p>Et d’autres exclamations du même genre.</p>
+
+<p>Pendant que nous étions bien installées à regarder
+les arrivants, nous avons envoyé nos cavaliers faire
+une reconnaissance dans la salle afin que nous puissions,
+nous aussi, parler du Flameng « adorable »
+et du Besnard « inouï ».</p>
+
+<p>Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement,
+était venue pour toute autre chose que
+pour la peinture… Il s’agissait, bien sûr, d’une présentation ;
+car il y avait là — l’air solennel et pénétré — le
+père, la mère, la grand’mère, la petite
+sœur et la jeune personne en question ; tous en toilette,
+mais des toilettes du Marais. La jeune fille
+avait une plume blanche à son chapeau, comme
+Henri IV, et des gants marron… Oui ! elle avait des
+gants marron, marron foncé !… pour une présentation !</p>
+
+<p>Ils se sont levés d’un commun accord en voyant
+arriver une respectable dame, suivie d’un gros
+monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un
+jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première
+communion.</p>
+
+<p>La jeune fille au panache blanc était devenue
+toute rose, elle adressait des saluts au père, à la
+mère, au fils… Après force cérémonies, ils se sont
+tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si
+intimidés qu’ils me faisaient pitié. Heureusement,
+elle a laissé tomber son manchon, il s’est précipité
+pour le ramasser, elle aussi : ce mouvement sympathique
+a rompu la glace…</p>
+
+<p>Je n’ai pas pu continuer mes observations parce
+que nos éclaireurs revenaient avec des renseignements ;
+ils nous ont assuré que le succès du Salon
+était pour le portrait de Mme H… par Carolus
+Duran. Aussi, dès que Jeanne est arrivée, je lui ai
+dit de confiance :</p>
+
+<p>— Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus
+Duran. Il est splendide !</p>
+
+<p>Jeanne m’a demandé, en me regardant :</p>
+
+<p>— Tu l’as vu ? de tes yeux vu ?</p>
+
+<p>Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.</p>
+
+<p>— Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont
+admiré pour moi…</p>
+
+<p>Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car
+elle était fière d’avoir deviné si juste.</p>
+
+<p>A ce moment, comme je recommençais l’inspection
+des nouveaux venus, je vois entrer qui…?
+M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes
+femmes. L’une d’elles était sa belle-sœur ; je la
+reconnais tout de suite, d’après le portrait que j’ai
+vu chez Mme de Charmoy ; et tout de suite, aussi,
+je me rappelle que je veux devenir une femme
+sérieuse. Jeanne n’avait rien remarqué. Je lui dis :</p>
+
+<p>— Demande à ton frère de nous accompagner au
+Carolus Duran.</p>
+
+<p>(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son
+droit au temps jadis et aujourd’hui conduit très bien
+les cotillons ; il ne plaide jamais, mais il joue très
+bien la comédie.)</p>
+
+<p>Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève
+immédiatement, et, chose rare, les mamans ne font
+pas trop de « mais », sur notre promesse de revenir
+vite.</p>
+
+<p>Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert
+m’aurait vue !…</p>
+
+<p>Je regarde de quel côté il se dirige ; et, sans que
+ni Jeanne ni M. Landry s’en doutent, j’opère une si
+savante manœuvre, que nous arrivons à un tournant
+juste en face de lui…</p>
+
+<p>Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi ;
+il nous fait un grand salut très respectueux en me
+regardant, <i>moi</i>, plus qu’elle, — et pourtant Jeanne
+est très jolie ; — et nous passons…, quand j’aurais
+trouvé si agréable de m’arrêter !</p>
+
+<p>J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert,
+demandant qui nous étions. J’aurais bien voulu
+entendre sa réponse… et bien voulu aussi être
+cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il
+causait.</p>
+
+<p>Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré,
+et je l’ai été encore davantage quand M. Landry,
+qui connaît tout le monde, a dit :</p>
+
+<p>— C’est un charmant garçon que Chambert !…
+Si intelligent, et pas du tout poseur !… Il est rudement
+lancé maintenant, il ira loin !…</p>
+
+<p>Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si
+agréable. Et j’étais mille fois plus joyeuse d’entendre
+ainsi parler de M. Chambert que de recevoir
+un compliment pour moi… Et pourtant j’aime bien
+les compliments quand ils ont l’air d’être sincères !…</p>
+
+<p>Comme j’étais tout à fait redevenue une femme
+sérieuse, j’ai demandé à Jeanne si nous ne pouvions
+pas regarder un peu les tableaux par nous-mêmes.
+Elle a dit « oui » très volontiers ; d’autant plus que
+se promener sans nos mères, escortées seulement
+par son frère, l’amusait beaucoup aussi.</p>
+
+<p>Par malheur, nous avons fait notre revue avec un
+peu trop de conscience, si bien que notre tour s’est
+prolongé, et, en revenant, nous avons été grondées.</p>
+
+<p>Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a
+pas voulu comprendre que nous avions examiné
+toutes les toiles par raison, non pour notre plaisir.</p>
+
+
+<p class="date">12 février.</p>
+
+<p>Jamais, non, jamais je ne deviendrai une femme
+sérieuse ! Quand je pense à ce qui s’est passé aujourd’hui
+au cours, j’ai envie d’aller me jeter dans un
+couvent… sombre et humide !…</p>
+
+<p>Mais M. Chambert est bien de moitié dans ma
+sottise.</p>
+
+<p>Au lieu de nous faire, comme à l’ordinaire, une
+conférence, n’imagine-t-il pas de nous demander
+d’analyser devant lui, séance tenante, des morceaux
+de poésie qu’il venait de nous lire ! C’était de
+Coppée, plusieurs scènes du <i>Passant</i> et une autre
+fort dramatique de <i>Severo Torelli</i>.</p>
+
+<p>Je baisse la tête sur mon cahier de notes, faisant
+semblant d’être très absorbée, tant je craignais qu’il
+ne m’interrogeât. Mais il s’adresse à Charlotte
+Verly.</p>
+
+<p>Pauvre Charlotte ! C’était terrible de répondre
+ainsi devant plus de cinquante personnes.</p>
+
+<p>Aussi elle ne répondait rien. Lui essayait de la
+secourir.</p>
+
+<p>— Voyons, mademoiselle, vous pensez certainement
+quelque chose des deux pièces de vers que
+vous venez d’entendre ?</p>
+
+<p>Elle (très bas et très rouge) :</p>
+
+<p>— Oh ! oui, monsieur !</p>
+
+<p>— Eh bien ! mademoiselle, faites-nous part de
+vos impressions… Trouvez-vous qu’elles se ressemblent ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, monsieur !</p>
+
+<p>— Quelle différence voyez-vous entre elles ?…
+Prenons d’abord <i>Severo Torelli</i>, si vous voulez bien.</p>
+
+<p>— C’est très beau, monsieur.</p>
+
+<p>— En effet, c’est très beau… Mais il y a bien des
+choses qui sont belles, des statues, des étoffes, des
+églises, etc. Précisez davantage, je vous prie.</p>
+
+<p>Sa voix devenait un peu impatiente ; il avait
+absolument l’air de penser : « Quelle petite sotte ! »</p>
+
+<p>Elle, qui s’en apercevait, se troublait de plus en
+plus.</p>
+
+<p>— Aimez-vous mieux, mademoiselle, me parler
+du <i>Passant</i> ?… Voyons, ne vous imaginez pas que
+je vous demande une chose bien difficile… Dites
+tout simplement ce que vous pensez.</p>
+
+<p>Je crois qu’elle ne pensait plus rien du tout…
+sinon que M. Chambert était insupportable…</p>
+
+<p>J’avais bien le même avis ; je craignais toujours qu’il
+ne songeât à moi…</p>
+
+<p>— Le <i>Passant</i>… c’est très joli !…</p>
+
+<p>— <i>Severo Torelli</i> très beau !… Le <i>Passant</i> très
+joli ! J’aurais aimé une appréciation moins vague…
+Si l’une de ces demoiselles voulait bien vous
+aider ?… Mlle de Marsay ?</p>
+
+<p>C’était trop fort ! Mon cœur se met à battre vite
+dans ma poitrine, et, sans réfléchir, je m’écrie :</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur, ce n’est pas la peine de rien
+me demander. Si vous m’interrogez avec cet air
+agacé, je ne pourrai jamais vous répondre !</p>
+
+<p>Ma phrase n’était pas achevée que j’avais la conscience
+d’avoir dit une énormité ! Et j’aurais voulu
+me voir à Pampelune, à Chandernagor, n’importe
+où !… pourvu que ce ne fût pas dans cette salle de
+cours, au milieu de ces cinquante personnes !…
+sous son regard à lui !</p>
+
+<p>Il y eut d’abord un moment de stupeur ; puis,
+comme une traînée électrique, un rire fou courut
+dans toute la salle.</p>
+
+<p>Je me hasardai à le regarder… lui ; il riait aussi,
+et si franchement que cela me mit un peu de baume
+dans l’âme… Son visage avait cette expression
+jeune et gaie que je lui avais vue chez Mme de
+Simiane. Il reprit son sérieux le premier et il dit à
+Charlotte :</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, mademoiselle, de
+vous avoir ainsi tourmentée… C’est moi qui ferai
+cette analyse que je vous demandais, en effet, d’une
+façon bien impromptue !</p>
+
+<p>Il paraît qu’il l’a admirablement faite ; mais je
+n’en ai rien entendu, bien que j’aie écrit des pages
+de notes pour cacher ma confusion.</p>
+
+<p>Quelle idée il devait avoir de moi !… Et maman,
+qu’allait-elle dire ?… Et cette histoire qui ne pouvait
+manquer de courir tout notre cercle !… Mon
+Dieu ! mon Dieu !</p>
+
+<p>Si encore il m’avait été possible de m’excuser !…
+Mais non ! Je devais rester indifférente, tranquille
+à ma place.</p>
+
+<p>A la sortie du cours, Charlotte s’est jetée à mon
+cou :</p>
+
+<p>— Que vous avez été gentille de venir à mon
+aide ! Quelle idée de m’interroger ainsi ! Pour rien
+au monde, je ne lui aurais dit un mot… J’avais
+envie de le battre !</p>
+
+<p>— Je n’ai pas été gentille du tout… C’est pour
+mon compte que j’ai répondu… et j’en suis même
+bien fâchée !</p>
+
+<p>Toutes mes amies se sont écriées que je méritais
+beaucoup d’éloges pour ma bravoure… Mais j’étais
+au contraire bien honteuse d’avoir agi comme un
+bébé, moi une future femme sérieuse ! et quand je
+désire tant qu’il m’estime…</p>
+
+<p>Nous étions sous la grand’porte, miss Emely et
+moi, attendant la voiture qui s’approchait. Il pleuvait.
+Je ne pouvais pas ouvrir mon parapluie ; tout
+allait mal dans ce jour néfaste.</p>
+
+<p>A ce moment, apparaît M. Chambert qui sortait
+aussi. Il était tout près de moi, me saluant. Je ne
+sais quelle idée me vient ; j’abandonne mon parapluie,
+et je lui dis très vite — sinon je me serais
+aperçue que j’oubliais les convenances et je n’aurais
+plus osé :</p>
+
+<p>— Monsieur, j’ai été très peu polie ! Ne m’en
+veuillez pas, je vous en prie ! Si j’avais réfléchi, je
+vous aurais adressé une phrase beaucoup plus convenable.</p>
+
+<p>Il s’est mis à rire gaiement, et a répété :</p>
+
+<p>— Une phrase plus convenable, mais qui aurait
+voulu dire la même chose, n’est-ce pas ?… J’avais
+donc l’air bien impatient ?… non, agacé ? J’en suis
+très fâché, je vous assure.</p>
+
+<p>— Vous étiez détestable, ai-je répondu étourdiment.</p>
+
+<p>Il avait toujours son beau sourire, à la fois brillant
+et sérieux :</p>
+
+<p>— Alors, il me faut vous promettre de ne plus
+vous interroger ?… Chaque fois que nous nous trouverons
+ensemble, il est écrit que vous obtiendrez
+de moi une promesse !…</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, j’ai été tout à coup si contente
+de voir qu’il se souvenait de notre rencontre
+chez Mme de Simiane.</p>
+
+<p>— Il ne faut jamais nous interroger, c’est trop
+effrayant !… En dehors du cours, c’est différent. Je
+vous analyserai tout ce que vous voudrez…</p>
+
+<p>Miss Emely, ne comprenant rien à cette conversation,
+écoutait, enveloppée dans son caoutchouc.</p>
+
+<p>— Paulette, <i lang="en" xml:lang="en">here is the carriage</i>.</p>
+
+<p>J’ai encore fait une tentative pour ouvrir mon
+parapluie. M. Chambert l’a vu et m’a dit respectueusement :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de
+vous abriter jusqu’à votre voiture ?</p>
+
+<p>J’ai un peu incliné la tête en signe de consentement.
+Je n’osais pas parler, j’avais peur qu’il ne
+devinât à ma voix comme j’étais contente…</p>
+
+<p>Malheureusement, le trottoir a été traversé trop
+vite ; il me semblait si amusant de marcher ainsi à
+côté de lui, toute seule ! Miss Emely trottinait près
+de moi.</p>
+
+<p>Comme le coupé partait, je me suis penchée un
+peu ; et il a répondu à mon petit signe de tête par
+un profond salut.</p>
+
+<p>J’ai tout raconté à maman, aussitôt rentrée ; j’aimais
+encore mieux que ce fût par moi qu’elle apprît
+l’histoire…, au moins, je pouvais présenter les
+choses d’une manière favorable à mes intérêts.</p>
+
+<p>J’ai dû être bien éloquente ; maman n’a pas
+semblé trop fâchée ; elle m’a grondée pour la forme,
+mais elle était plutôt amusée, je le voyais bien.</p>
+
+<p>Elle m’a dit :</p>
+
+<p>— M. Chambert ne voudra plus vous faire de
+cours.</p>
+
+<p>Je n’ai pas peur de cela… Mais quand donc
+serai-je une femme sérieuse ?…</p>
+
+
+<p class="date">21 février.</p>
+
+<p>Nous passons la soirée vendredi prochain chez
+Mme de Charmoy. Ce sera cordialement ennuyeux !
+Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette réunion.</p>
+
+<p>Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne,
+car leur propriété des Varennes se trouve
+voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy
+est un peu… soporifique, son mari est un homme
+très agréable, — je répète l’opinion de papa et de
+maman — et aussi bien physiquement que sa
+femme l’est peu.</p>
+
+<p>Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son
+« <span lang="en" xml:lang="en">home</span> », il n’y est pas souvent.</p>
+
+<p>L’été, quand on demande à la baronne ce que
+devient son mari, elle répond invariablement selon
+l’époque :</p>
+
+<p>— Il visite ses terres… Ou bien : Il chasse…</p>
+
+<p>A Paris, il est au Cercle.</p>
+
+<p>Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement
+en famille et au milieu des invités de
+sa femme ; une manière comme une autre de faire
+maigre !…</p>
+
+<p>Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons
+comme lui. Si seulement les Chambert pouvaient
+venir !</p>
+
+<p>Oh ! c’est que je les connais, les soirées de
+Mme de Charmoy !</p>
+
+<p>Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs
+sont bien tranquilles, trop tranquilles : ils
+jouent au whist.</p>
+
+<p>Parfois, une voix s’élève :</p>
+
+<p>— Vous venez de faire un mauvais coup… Vous
+avez joué carreau… C’est le roi que vous auriez dû
+abattre…</p>
+
+<p>Et puis, ils rentrent dans le silence ; et, de nouveau,
+l’on dirait des automates perfectionnés qui se meuvent
+paisiblement dans la lumière rose des abat-jour.</p>
+
+<p>Les dames sont assises autour de la table, travaillant, — ou
+tenant leur ouvrage, — en général, à de
+grandes tapisseries moyen âge aux couleurs passées,
+ou bien à des nappes d’autel destinées à une
+église de village.</p>
+
+<p>Elles causent, comme elles travaillent, sans
+paraître s’intéresser beaucoup à ce qu’elles font.
+Elles parlent avec la même indifférence paisible et
+souriante : de toilettes, de littérature, d’art, de sermons,
+de politique. Et les propos s’échangent, toujours
+sur la même note endormante, douce comme
+une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire une
+grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant
+à s’indigner un peu.</p>
+
+<p>Tout à coup, une dame demande, avec un sourire
+qui révèle indiscrètement combien cela lui est
+égal, « si l’une de ces demoiselles serait assez aimable
+pour faire un peu de musique »…</p>
+
+<p>Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées,
+vont s’asseoir au piano et jouent, avec conscience,
+une ouverture quelconque.</p>
+
+<p>Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont
+entrepris celle de <i>Poète et Paysan</i>, qui a marché assez
+mal, car Louise, sans que l’on puisse savoir pour
+quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible…</p>
+
+<p>Elle avait bien tort de se troubler ; personne
+n’écoutait… C’est seulement quand le piano s’est
+tu que tous les invités, n’entendant plus de bruit,
+se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau
+demandé.</p>
+
+<p>Ils ont alors dit de confiance : « Très bien !…
+Charmant !! Vraiment, elles font des progrès
+extraordinaires ! Une mesure !… Une sûreté de
+toucher !… » etc.</p>
+
+<p>Mme de Charmoy rayonnait ; son mari avait l’air
+moqueur ; Claire et Louise, qui ne sont pas trop
+sottes, ne savaient que penser…</p>
+
+<p>Un des joueurs s’est écrié tout à coup :</p>
+
+<p>— Il y avait un bien joli passage… <i>la, la la</i>…
+Par malheur, il se trouvait que ces <i>la… la… la</i>
+appartenaient à la <i>Mascotte</i> et non à l’ouverture de
+<i>Poète et Paysan</i>.</p>
+
+<p>Un demi-sourire discret a passé sur quelques
+lèvres ; mais personne ne s’est autrement ému de
+l’enthousiasme de ce connaisseur.</p>
+
+<p>On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée
+et eux aussi ; mais pour un instant !…</p>
+
+<p>Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement
+général revenait à son niveau, la
+conversation reprenait son « train de sénateur ».
+Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement,
+entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun
+cherchait — ou ne cherchait pas — ce qu’il
+pourrait bien dire.</p>
+
+<p>Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont
+des femmes passant pour intelligentes ; qui lisent,
+qui reçoivent, qui suivent des cours avec leurs filles.
+Ah ! pauvres nous !…</p>
+
+<p>Heureusement, vendredi maman sera là ! et elle
+a le génie de la conversation. Avec elle, je ne sais
+comment le miracle se fait, tout le monde a de
+l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et
+c’est une bonne note d’y être reçu !…</p>
+
+<p>Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y
+vient pas… Quoique maman ne me l’ait pas dit, je
+vois bien qu’il lui plaît…</p>
+
+<p>Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de
+Simiane… Et avec nous, il se montre d’une
+réserve !… Quand je serais si heureuse de lui faire
+les honneurs de notre « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » !</p>
+
+<p>S’il pouvait donc être vendredi chez les de
+Charmoy !</p>
+
+
+<p class="date">28 février.</p>
+
+<p>Il y était ! Et maman savait que nous devions l’y
+rencontrer, et elle ne m’en avait pas parlé !…</p>
+
+<p>Aussi, j’ai passé une soirée délicieuse.</p>
+
+<p>Tous les Chambert, excepté l’aide de camp, étaient
+présents, M. Raoul et sa femme, <i>notre</i> M. Chambert
+et le vieux père savant.</p>
+
+<p>C’est un grand vieillard maigre, avec un profil
+découpé comme celui d’une médaille ; des cheveux
+blancs qui découvrent un front large, lumineux ; et
+des yeux tout à la fois vifs et profonds pareils à ceux
+de M. Michel…</p>
+
+<p>Ce bon vieux monsieur a été très aimable pour
+moi. Il avait salué maman et causait avec elle.
+Tandis que j’embrassais Jeanne et Suzanne, que je
+serrais la main de Thérèse, je l’entends dire à papa :</p>
+
+<p>— Je serais très heureux de connaître mademoiselle
+votre fille, car je la connais beaucoup de
+réputation.</p>
+
+<p>Je pense tout de suite que M. Chambert lui a
+raconté la scène du cours et je me sens devenir
+rouge.</p>
+
+<p>Papa s’avance :</p>
+
+<p>— Voici ma fille, commence-t-il.</p>
+
+<p>Mais M. Chambert l’interrompt.</p>
+
+<p>— Du tout, du tout… C’est moi qui désire être
+présenté à mademoiselle.</p>
+
+<p>— Un bien grand honneur pour cette fillette,
+répond papa.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers moi :</p>
+
+<p>— Paule, je te présente M. le docteur Chambert,
+qui, par ses découvertes scientifiques…</p>
+
+<p>M. Chambert ne le laisse pas achever.</p>
+
+<p>— N’ajoutez rien, je vous prie. Mon titre de docteur
+est celui auquel je tiens le plus… Voulez-vous,
+mademoiselle, me donner la main ?</p>
+
+<p>Certes oui, je voulais bien, il avait une si bonne
+figure !</p>
+
+<p>Il tenait ma main et me regardait sans un mot…
+Je commençais à être intimidée ; ses yeux ressemblaient
+tant à ceux de M. Michel !</p>
+
+<p>Enfin il se tourne vers papa et lui dit avec un
+sourire :</p>
+
+<p>— J’envie mon fils… et je comprends qu’il trouve
+beaucoup d’attraits à ses conférences !</p>
+
+<p>Là-dessus, papa demande à M. Michel :</p>
+
+<p>— Cette jeune fille n’est-elle pas une élève bien
+distraite, monsieur ?</p>
+
+<p>Distraite ! Ah ! si j’avais pu l’être ce certain jour…
+Je lance, malgré moi, à M. Chambert un regard suppliant
+pour qu’il ne révèle pas mon aventure à papa.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Paule est, au contraire, une auditrice
+très attentive… Ce sont toujours ses yeux qui
+m’avertissent du degré d’intérêt que j’éveille dans
+mon public.</p>
+
+<p>— Alors ils doivent vous dire que l’heure du cours
+passe trop vite !</p>
+
+<p>Il s’est incliné, et je me suis aperçue que je
+venais de lui faire un compliment, en exprimant
+ma pensée toute sincère.</p>
+
+<p>— Charles ! a appelé maman qui causait avec
+Mme Raoul ; n’êtes-vous pas très satisfait des conférences
+de M. l’abbé Dubors sur la « Bible devant
+la Science »…? Je disais à madame que, depuis un
+mois, Paulette s’en était enthousiasmée, et, à ma
+grande surprise, ne voulait plus en manquer une.</p>
+
+<p>Depuis un mois ! c’est-à-dire depuis ma conversion,
+maman ne s’en est pas aperçue !…</p>
+
+<p>Je n’ai rien compris au premier discours sur les
+« origines des Livres sacrés »… C’était trop savant.</p>
+
+<p>Mais comme je voulais absolument devenir une
+femme sérieuse, j’ai persévéré ; et maintenant je
+commence à me reconnaître assez bien dans toute
+cette théologie !</p>
+
+<p>Papa s’était rapproché avec le vieux M. Chambert ;
+et dans le coin des parents, on s’est mis à
+parler sermons, puis microbes, d’une façon si animée,
+que Mme de Charmoy ne devait plus reconnaître
+son salon.</p>
+
+<p>Nous, les jeunes filles et les jeunes gens, nous
+étions installés tous ensemble à l’autre bout de la
+pièce. M. Michel était resté près de moi. Jeanne,
+son frère, Thérèse, Louise de Charmoy, le petit
+de Boynes, — que l’on trouve toujours partout,
+excepté dans son régiment, — se sont lancés dans
+une grande discussion sur les toilettes du bal costumé
+des Denans.</p>
+
+<p>La conversation devenait générale, très animée.
+Comme personne ne faisait attention à moi, j’ai dit
+à M. Chambert :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas bien généreux de votre part d’avoir
+raconté à monsieur votre père ce… ce qui s’est passé
+au cours !… Vous savez que j’en étais très confuse !</p>
+
+<p>Il m’a jeté un regard rapide, comme pour voir si
+je parlais sérieusement.</p>
+
+<p>— M’en voulez-vous vraiment de l’avoir fait ?…
+Alors, je dois chercher une excuse à mon indiscrétion.
+Je croyais avoir été le premier coupable ; et
+comme mon père s’intéresse fort à votre cours, je
+lui avais fait ma confession… Il y a répondu en
+me déclarant qu’il trouvait…</p>
+
+<p>Ici, M. Chambert s’est tout à coup arrêté avec un
+indéfinissable sourire.</p>
+
+<p>— Que j’étais bien mal élevée, n’est-ce pas ? ai-je
+demandé très malheureuse.</p>
+
+<p>— Oh ! comme vous êtes loin de la vérité ! Ma
+phrase est restée inachevée, parce qu’elle prenait
+l’allure d’un compliment si banal, que je n’ai pas
+osé vous l’offrir.</p>
+
+<p>J’ai répondu trop vite comme à l’ordinaire :</p>
+
+<p>— J’accepte toujours les compliments ! seulement,
+souvent je n’y crois pas… Mais j’aimerais
+beaucoup à en recevoir un de M. le docteur Chambert,
+car il ne peut jamais dire que la vérité !… Je
+suis si fière qu’il ait désiré connaître papa !</p>
+
+<p>Le regard brillant de M. Michel est devenu très
+doux.</p>
+
+<p>— Mon père, en venant ici, était fort désireux de
+s’y rencontrer avec M. de Marsay. Mais il souhaitait,
+je crois, tout autant, d’être présenté à Mlle Paule.</p>
+
+<p>Je suis devenue rouge de plaisir. M. de Boynes
+me regardait ; il avait l’air impatienté de me voir
+ainsi causer avec M. Michel, et il a dit à Jeanne,
+qui soutenait avec ardeur la cause d’une coiffure
+Marie Stuart :</p>
+
+<p>— Demandez à Mlle Paule ce qu’elle pense de
+la question.</p>
+
+<p>Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait,
+mais j’ai répondu avec enthousiasme :</p>
+
+<p>— Je trouve que c’est extrêmement joli.</p>
+
+<p>Jeanne, enchantée, a continué la discussion.</p>
+
+<p>M. Chambert et moi, nous avons repris notre
+causerie ; je m’efforçais d’être bien tranquille pour
+que maman ne songeât pas à m’appeler de son côté.</p>
+
+<p>Il me paraissait si étrange et si charmant de pouvoir
+ainsi parler avec lui, mon maître, qui m’intimide
+tant au cours !</p>
+
+<p>M. Chambert avait entendu maman dire que je
+m’intéressais à la « Bible devant la Science » ; et
+cet intérêt avait l’air de lui sembler très extraordinaire.</p>
+
+<p>— Mais je suis beaucoup plus raisonnable que vous
+ne le croyez ! me suis-je écriée bien vite. Et même,
+je lis, en ce moment, un ouvrage très, très sérieux,
+un « <i>Choix des lettres de Mme de Sévigné</i> ».</p>
+
+<p>Un éclair de gaieté malicieuse a passé dans son
+regard ; et il m’a semblé tout à coup le voir au
+cours, rendant compte de nos humbles résumés
+littéraires, qu’il dissèque impitoyablement avec une
+parfaite politesse.</p>
+
+<p>— Pauvre Mme de Sévigné ! De quel ton vous
+parlez d’elle !… Il semble que vous l’ayez trouvée
+très, très ennuyeuse !</p>
+
+<p>Il avait si finement imité mon accent, que je n’ai
+pu m’empêcher de rire.</p>
+
+<p>— Que vous êtes moqueur ! lui ai-je dit, moitié
+fâchée, moitié amusée. Assistez une fois à l’une des
+conférences de l’abbé Dubors, et vous verrez si j’ai
+peur des sujets graves !… Tous nos amis y viennent.
+Nous nous retrouvons après la messe ; c’est
+très agréable !… J’aime presque autant ces sermons-là
+que vos cours… pas tout à fait, pourtant !
+ai-je rectifié. Je sentais bien qu’à mes yeux les
+deux conférences n’avaient pas absolument le même
+intérêt.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, au premier moment, il n’a
+pas paru flatté du rapprochement. Mais cette impression
+n’a pas duré ; et comme il me faisait compliment
+de ma sagesse, je lui ai raconté que je la lui
+devais et lui ai parlé de la « Femme de devoir ».</p>
+
+<p>Mon récit l’a fait rire ; mais après, il m’a dit,
+presque gravement :</p>
+
+<p>— Vous ne devez pas lire ainsi les articles de la
+<i>Revue parisienne</i> ; ils ne sont pas écrits pour vous !</p>
+
+<p>C’était mon tour d’être un peu effarouchée ;
+pourtant, la première seconde d’étonnement passée,
+j’ai trouvé bon de sentir qu’il s’intéressait à moi ;
+et je lui ai expliqué que je ne lisais jamais rien
+sans la permission de maman. C’était par hasard,
+cette fois-là…</p>
+
+<p>Jeanne, qui avait enfin fait triompher Marie
+Stuart, m’a glissé à l’oreille :</p>
+
+<p>— Laisse-nous-le un peu !</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— M. Chambert ! Tu l’as pris pour toi toute seule
+depuis le commencement de la soirée !</p>
+
+<p>J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en
+ai pas eu le temps. Mme de Charmoy, qui n’avait
+plus son regard endormi, s’est précipitée de mon
+côté, me demandant : « Si je serais assez aimable
+pour dire une de mes délicieuses romances. »</p>
+
+<p>En général j’adore chanter, surtout chez Mme de
+Charmoy, car personne ne fait attention, et c’est
+alors comme si j’étais seule.</p>
+
+<p>Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les
+travailleuses sortaient de leur engourdissement et
+ne travaillaient pas ; les joueurs ne ressemblaient
+presque plus à des automates, et M. de Charmoy
+paraissait aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa
+maison pour aller au Cercle…</p>
+
+<p>Mais chanter devant lui, M. Michel !</p>
+
+<p>Ah ! si j’avais pu, au moins pour un instant, être
+une grande artiste !</p>
+
+<p>Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me
+rappelais rien par cœur, puisque toutes mes amies
+savent que j’ai une mémoire excellente. Aussi je
+me suis résignée ; j’ai accepté le bras de M. de
+Charmoy, et j’ai bravement commencé une mélodie
+suédoise, très originale, mon morceau favori.</p>
+
+<p>Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma
+voix monter claire et vibrante, toute ma frayeur
+s’est envolée.</p>
+
+<p>Je ne regardais pas !… Et pourtant, j’ai vu que
+M. Michel se rapprochait de façon à être tout près
+du piano, à quelques pas de moi… Cela m’était
+égal ! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi
+de la musique avec Suzanne : j’étais fort… passable !
+Je ressemblais à sainte Cécile, une sainte Cécile
+parisienne, du dix-neuvième siècle, comme celles
+que fait Dubufe…</p>
+
+<p>Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour
+lui seul.</p>
+
+<p>Quand j’ai eu fini, tout mon auditoire a applaudi
+avec une chaleur qui a dû faire frissonner les échos
+du salon, habitués au calme.</p>
+
+<p>Maman m’a murmuré :</p>
+
+<p>— Jamais tu n’as mieux chanté !</p>
+
+<p>M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me
+ramener à ma place, m’a dit tout simplement :
+« Merci, mademoiselle. » Mais son « merci » à lui
+m’a semblé bien meilleur que les compliments de
+tous les autres.</p>
+
+<p>Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée.
+Jeanne aura été contente !… Il causait avec les
+personnes respectables de la société ; mais, une ou
+deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait…
+Et au moment du départ, c’est lui qui nous
+a mises en voiture, maman et moi.</p>
+
+
+<p class="date">15 mars.</p>
+
+<p>J’ai mal lu ma messe, ce matin ; mais la faute en
+est pour beaucoup à M. Chambert !</p>
+
+<p>Je me doutais bien qu’il viendrait à l’une des
+conférences de l’abbé Dubors, puisque je le lui
+avais demandé ! Seulement, comme je ne l’ai
+aperçu qu’à la fin de la messe, pendant tout le
+commencement, j’ai été très fâchée de ne pas le
+voir.</p>
+
+<p>J’avais, cependant, bien surveillé l’entrée, qui
+était fort curieuse à regarder.</p>
+
+<p>Ces conférences sont pour les messieurs ; mais
+les dames y vont beaucoup…, pour être à même de
+juger si les messieurs en profitent !</p>
+
+<p>Il y avait les habitués de l’église, souvent un
+peu… mûrs, avec des calottes de velours et de gros
+livres sous le bras, qui allaient tout droit à leurs
+chaises. Et puis les indifférents amenés par leur
+femme ou par leur mère, mêlés aux croyants,
+ceux-là très sérieux. Et puis les curieux, qui venaient
+là… pour voir !… Les mondains renseignés — comme
+l’avoue Georges Landry — sur les jolies
+femmes que l’on peut rencontrer à cette messe…
+Les parvenus, auxquels on a dit qu’en temps de
+République, il est bien porté de montrer des opinions
+religieuses…</p>
+
+<p>Et tous se pressaient pour entrer dans la nef, s’écartant,
+je l’ai bien remarqué, quand une jeune
+femme élégante ou une très vieille dame voulait
+passer ; — les « purs » offrant même leur chaise… — et
+restant impassibles quand la dame était laide
+ou sur le retour…</p>
+
+<p>Tous pareils, les hommes ! Je suis très contente
+d’être jolie ; c’est beaucoup plus commode !</p>
+
+<p>Mais dans toute cette abondance de messieurs,
+je ne voyais pas M. Michel. Aussi, je n’ai rien compris
+au sermon !</p>
+
+<p>Comme la messe avançait, et que j’étais de plus
+en plus désappointée, je tourne un peu la tête, et
+je l’aperçois… enfin ! à demi caché par le pilier.
+Je me penche bien vite sur mon livre ; j’étais
+certaine qu’il m’avait vue ! J’ai tâché alors de lire
+attentivement ma messe… Mais je ne pouvais pas !
+J’étais trop contente de le savoir dans mon église,
+à quelques pas de moi !… Et je songeais toujours
+à ce pauvre du premier janvier, qui s’appelait
+« Michel » comme lui…</p>
+
+<p>Je regardais le chœur tout illuminé. J’écoutais
+l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> chanté par une voix d’enfant fraîche,
+cristalline. Je pensais que, dans cette même église,
+je me marierais peut-être bientôt… Et, tout à coup,
+il m’a semblé que si, ce jour-là, je me voyais, toute
+blanche sous mon voile, agenouillée auprès de lui,
+M. Michel, je n’aurais plus rien à désirer en ce
+monde…</p>
+
+<p>Oh ! être aimée par lui !…</p>
+
+<p>Mais l’orgue et la voix se sont tus, et mon rêve a
+disparu… Il était trop beau !…</p>
+
+<p>Je craignais que nous ne le rencontrions pas,
+tant il y avait de monde à la sortie !</p>
+
+<p>Alors, sans rien dire à papa, je me suis glissée
+dans la foule. Il a été obligé de se dépêcher pour
+me rejoindre. Puis, quand j’ai été bien sûre de ne
+pas manquer M. Michel, j’ai regardé d’un autre
+côté, et je me suis retournée seulement lorsque
+papa, qui n’y avait vu que du feu, m’a appelée :</p>
+
+<p>— Paulette ! M. Chambert.</p>
+
+<p>Je lui ai tendu la main à l’anglaise, comme papa…
+C’était la première fois… Et je lui ai demandé :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, monsieur, que je ne vous ai pas
+trompé ?… Ces sermons ne sont-ils pas si intéressants
+qu’ils n’ont plus l’air d’être des sermons ?…</p>
+
+<p>— Paulette ! quelle manière de parler ! s’est
+écrié papa.</p>
+
+<p>J’ai vite corrigé ma phrase.</p>
+
+<p>— Cet abbé n’est-il pas un orateur très distingué ?</p>
+
+<p>— Très distingué, en effet, m’a répondu M. Chambert
+avec ce sourire jeune qui éclaire tout son
+visage.</p>
+
+<p>Papa et lui ont descendu les marches en causant.
+Je marchais, très sage à côté d’eux ; mon rêve me
+revenait à la pensée !</p>
+
+<p>Mais les Landry, les de Vignolles, les de Charmoy,
+etc., nous ont rejoints, et il m’a bien fallu revenir
+dans la sévère réalité.</p>
+
+<p>M. de Boynes, qui, avec tout un groupe de messieurs,
+lorgnait la sortie de la messe, a eu un mouvement
+de contrariété que j’ai saisi au passage,
+quand il a aperçu M. Chambert auprès de nous.</p>
+
+<p>Mon fidèle chevalier devient insupportable ; je
+suis bien libre d’aimer à causer avec M. Chambert !…</p>
+
+<p>Jeanne et Georges Landry m’ont arrêtée pour
+savoir à quelle heure nous nous retrouverions aux
+courses.</p>
+
+<p>Là-dessus, papa a demandé à M. Chambert s’il
+n’y allait pas aussi.</p>
+
+<p>J’écoutais de tout mon cœur, en faisant semblant
+de m’intéresser à la description d’une robe neuve
+de Jeanne. Il a répondu qu’il avait promis d’accompagner
+son frère et sa belle-sœur à Lamoureux.</p>
+
+<p>Cette raison m’a eu tout l’air d’un prétexte ! car,
+enfin, M. Raoul n’a pas besoin qu’on l’« accompagne »,
+et Mme Raoul, étant pourvue de son mari,
+pouvait bien nous laisser son beau-frère !…</p>
+
+
+<p class="date">22 mars.</p>
+
+<p>Nous sommes en plein carême en ce moment !
+Aussi, les bals se succèdent… et mes maladresses
+aussi !</p>
+
+<p>C’est désolant ! mais j’en fais beaucoup plus depuis
+que je suis résolue à devenir une femme sérieuse.</p>
+
+<p>Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au
+bal, chez Mme de Rally… Ah ! je crois bien qu’elle
+ne voudrait plus m’emmener nulle part !</p>
+
+<p>Une très belle réunion, beaucoup de jolies
+femmes et de messieurs dans les embrasures de
+fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient
+guère leur refuge ; passé l’âge du volontariat, plus
+ils sont jeunes, moins ils dansent : « C’est une règle
+inverse », comme on nous disait au cours ; de sorte
+que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.</p>
+
+<p>Mme de Rally, une grande et forte femme, avec
+des yeux charmants, trop de cheveux sur le front et
+des diamants superbes, allait de droite et de gauche,
+distribuant des sourires, et demandant aux jeunes
+filles, sans écouter la réponse :</p>
+
+<p>— Eh bien ! mesdemoiselles… vous amusez-vous ?</p>
+
+<p>Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient
+pas, — et pour cause, — murmuraient un : « Oui, madame ! »
+souriant.</p>
+
+<p>Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations,
+car nous connaissions tous les danseurs.
+Pourtant, comme je revenais à ma place, après une
+valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche,
+escorté d’un jeune homme, et me dit :</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de
+vous présenter mon ami, M. Philippe de Rouvres ?</p>
+
+<p>J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le
+regarde. Je vois un visage très brun, avec des yeux
+très ordinaires, des cheveux très ondulés et un sourire
+satisfait… Oh ! très satisfait !!!</p>
+
+<p>Il m’adresse la demande de rigueur :</p>
+
+<p>— Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez
+bien me faire l’honneur de m’accorder une valse ?</p>
+
+<p>J’examine mon carnet.</p>
+
+<p>— La dixième, monsieur, si vous voulez bien.</p>
+
+<p>On en était à la quatrième. Il prend un air presque
+froissé.</p>
+
+<p>— Elle me semblera bien longue à venir. Ne
+pourriez-vous me donner autre chose avant cette
+valse, mademoiselle ?</p>
+
+<p>Je réponds avec un faux air de regret :</p>
+
+<p>— J’ai tout promis, monsieur.</p>
+
+<p>Ce n’était pas rigoureusement vrai ! Mais ce M. de
+Rouvres me déplaisait avec ses cheveux trop ondulés
+et son sourire suffisant.</p>
+
+<p>Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien
+correct :</p>
+
+<p>— Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors,
+la dixième valse !</p>
+
+<p>Ah ! cette dixième valse vint trop vite !… Je
+m’éloigne à son bras, très décidée à ne pas commencer
+de conversation.</p>
+
+<p>Nous nous mettons à danser ; il valsait mal, très
+mal. Au bout de deux tours, j’étais édifiée sur son
+talent ; je l’arrête, et j’attends toute droite comme
+une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque
+chose.</p>
+
+<p>Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien…
+Mais tant pis ! puisqu’il ne savait pas danser, il fallait
+au moins qu’il parlât.</p>
+
+<p>Au bout d’une minute, il se hasarde :</p>
+
+<p>— Vous aimez la valse, mademoiselle ?</p>
+
+<p>J’ai sur le bout des lèvres : « Je l’adore ! mais
+pas avec vous ! »</p>
+
+<p>En femme sérieuse — future ! — je m’arrête à un :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, accompagné d’un petit sourire.</p>
+
+<p>Il reprend :</p>
+
+<p>— Il y a des jeunes filles qui restent sans danseur,
+parce que certains messieurs préfèrent regarder
+et ne les invitent pas.</p>
+
+<p>Son raisonnement était si logique que je n’avais
+rien à y répondre.</p>
+
+<p>Malgré moi, pourtant, il m’échappe :</p>
+
+<p>— Ils ne sont pas ici pour regarder ! Les jeunes
+filles devraient danser entre elles, sans plus s’inquiéter
+d’eux !</p>
+
+<p>Il me répond avec son sourire satisfait :</p>
+
+<p>— Oh ! ce ne serait plus la même chose !</p>
+
+<p>Sous-entendu : « Ce leur serait beaucoup moins
+agréable !!! »</p>
+
+<p>Il était vraiment par trop agaçant.</p>
+
+<p>Je prends le ton le plus indifférent, et je commence :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! croyez-vous ?… Moi, ce me serait
+tout à fait égal !…</p>
+
+<p>Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air
+de stupeur avec lequel il me considérait. Il paraissait
+suffoqué.</p>
+
+<p>— Oh ! mademoiselle !… Vous dites des choses !…
+ah ! des choses !… qui sont dures à entendre !…</p>
+
+<p>Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase
+n’était pas très polie !… Mais elle ne me semblait
+pas suffisante pour le mettre dans un tel état, quand
+l’idée me vient qu’il a interprété mon : « Cela m’est
+égal », par :</p>
+
+<p>« Tous ces jeunes gens sont si stupides, que… etc. »</p>
+
+<p>Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres
+continuait du même ton bouleversé et vexé en
+même temps :</p>
+
+<p>— Oh ! ne vous excusez pas, mademoiselle !
+C’était un cri du cœur. Vous n’y pouvez rien !</p>
+
+<p>Il avait raison : je n’y pouvais rien.</p>
+
+<p>Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je
+m’embrouillais. J’en arrivais à parler du plaisir que
+l’on peut éprouver quelquefois à danser avec des
+chaises !…</p>
+
+<p>Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits ; il
+s’est rappelé qu’il devait se montrer homme du
+monde et m’a demandé, d’un ton devenu irréprochable,
+si je voulais valser de nouveau.</p>
+
+<p>Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais
+fatiguée…, de trouver un prétexte. Je me suis laissé
+emporter au milieu du tourbillon.</p>
+
+<p>Nous avons essayé de faire quelques pas, mais
+les danseurs étaient si nombreux qu’il nous a fallu
+arrêter…</p>
+
+<p>Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de
+Rouvres pour lui faire oublier la réponse qui l’avait
+tant froissé. Il ne m’inspirait pas du tout !…</p>
+
+<p>Nous étions près du petit salon où se trouvaient
+préparés les accessoires du cotillon, au milieu desquels
+trônait un superbe cor de chasse.</p>
+
+<p>Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant
+un sujet de conversation, quand je m’aperçois
+tout à coup que les yeux de M. de Rouvres ont suivi
+les miens, et sont arrêtés sur le cor en question
+avec une complaisance des plus marquées.</p>
+
+<p>Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un
+fanatique <i lang="en" xml:lang="en">hunter</i> pour regarder un cor avec tant
+d’affection ! Et sans hésiter, je commence d’un air
+aimable, histoire de trouver une entrée en matière :</p>
+
+<p>— Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant
+le cotillon, entendre sonner un hallali… N’êtes-vous
+pas, monsieur, très amateur de chasse ?</p>
+
+<p>Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à
+l’aventure, car une heure plus tôt, j’ignorais même
+l’existence de M. de Rouvres. Son visage s’éclaircit
+soudain.</p>
+
+<p>— Oh ! extrêmement, mademoiselle. Oh ! extrêmement !
+Chasser est un des plus grands plaisirs de
+ma vie !!!</p>
+
+<p>Je retiens un soupir de soulagement. Comme
+j’étais bien tombée, mon Dieu !…</p>
+
+<p>Je continue souriante :</p>
+
+<p>— Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse
+à courre dans la forêt de Rambouillet ; et, la curée
+mise en dehors, j’ai conservé un charmant souvenir
+de ma journée.</p>
+
+<p>Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de
+plus en plus.</p>
+
+<p>— Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez
+mon enthousiasme. Oui, chasser est un des plus
+grands plaisirs de ma vie !!!</p>
+
+<p>Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit !
+Mais j’étais décidée à être bonne jusqu’au bout, et
+je l’écoute avec attention.</p>
+
+<p>Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté :</p>
+
+<p>— Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne
+ce charme irrésistible que les profanes ne peuvent
+pas comprendre. Ainsi, je me souviens : un jour,
+nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant
+un peu à l’aventure. Nous n’avions guère rencontré
+que des lapins…</p>
+
+<p>Je répète avec intérêt :</p>
+
+<p>— Ah ! des lapins ?</p>
+
+<p>— Oui, des lapins… Oh ! il y en avait beaucoup
+cette année… Beaucoup de faisans, aussi !…</p>
+
+<p>Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend,
+encouragé par mon air attentif :</p>
+
+<p>— Tout à coup, nous entendons un bruissement
+dans les fourrés. Je regarde !… J’aperçois un chevreuil…,
+je tire…, l’animal tombe !… Je l’avais
+atteint à l’épaule… Et mes compagnons en étaient
+encore à se demander ce qui arrivait, a conclu
+M. de Rouvres, plein d’enthousiasme au souvenir
+de son exploit.</p>
+
+<p>La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans
+crainte de voir arriver après le chevreuil la biche,
+le cerf, les faons, toute la famille.</p>
+
+<p>J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux
+sourire :</p>
+
+<p>— Ce sont là, monsieur, de ces coups que les
+bons tireurs rencontrent seuls !</p>
+
+<p>Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois,
+et m’a répondu sur un ton qui n’était plus suffisant :</p>
+
+<p>— Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté
+à la chasse ; mais, en tout cas, je suis un bien
+mauvais valseur !… Jamais, avant ce jour, mademoiselle,
+je ne l’avais ainsi regretté !…</p>
+
+<p>Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune
+homme qui a les cheveux si ondulés. Aussi, nous
+sommes revenus à ma place bien réconciliés.</p>
+
+<p>J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté,
+en me montrant M. de Rouvres qui s’éloignait :</p>
+
+<p>— Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête !…
+Il a déclaré à Georges que tu étais la plus ravissante
+jeune fille qu’il ait jamais vue.</p>
+
+<p>En moi-même, j’ai ajouté : « Et la plus malhonnête,
+sans doute ! » Mais j’ai répondu seulement à Jeanne :</p>
+
+<p>— Il danse bien mal.</p>
+
+<p>— Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté ; il est
+surtout un grand chasseur devant l’Éternel !… (Ah !
+je le savais !…) Mais tu lui apprendras… C’est une
+très belle conquête que tu as faite là !</p>
+
+<p>Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue :</p>
+
+<p>— Marquis de Rouvres ! Vieille noblesse ! Fortune
+princière ! Plus de père ! Une mère parfaite !
+Un des plus fidèles défenseurs du trône et de l’autel !…
+Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau
+« roy » !… Très en faveur auprès du prince de
+Galles !… Personnage à la cour d’Angleterre…</p>
+
+<p>Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore,
+j’étais trop saisie pour l’arrêter…</p>
+
+<p>Il me trouvait « ravissante » ; il était défenseur
+« du trône et de l’autel » ; il était l’ami du futur roi
+d’Angleterre… Et moi, je lui avais laissé croire que
+je le trouvais un « stupide jeune homme » !…</p>
+
+<p>Mon Dieu ! si maman l’apprenait ! Je la cherche
+des yeux, et je l’aperçois qui causait avec une dame
+très distinguée, aux cheveux gris encadrant un
+visage pâle.</p>
+
+<p>— Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.</p>
+
+<p>A ce moment, papa s’approche. Il venait… il
+venait m’avertir que Mme de Rouvres désirait me
+connaître !… Ah ! cela tombait bien !</p>
+
+<p>La présentation s’est accomplie dans toutes les
+règles.</p>
+
+<p>— J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite
+tête blonde, m’a dit aimablement Mme de Rouvres ;
+et j’ai été très fière pour mon fils qu’il ait pu obtenir
+une valse.</p>
+
+<p>Ah ! pauvre dame !… elle ne se doutait guère
+combien j’avais été peu polie avec son fils !</p>
+
+<p>Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché ;
+et, pendant que les mères causaient, il m’a
+demandé respectueusement de lui accorder le cotillon.</p>
+
+<p>Par bonheur, je l’avais déjà promis…</p>
+
+<p>Eh bien, il ne l’a pas dansé ; il s’est assis derrière
+moi ; il m’a offert tout ce qu’il pouvait m’offrir :
+fleurs, décorations…, etc.</p>
+
+<p>Par exemple, il parlait un peu trop du prince de
+Galles !…</p>
+
+<p>Comme nous partions, il a demandé à maman la
+permission « d’aller lui présenter ses hommages ».</p>
+
+<p>Cette demande était à mon adresse ; je l’ai bien
+deviné à la manière dont il m’a dit adieu.</p>
+
+<p>Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de
+prétendant.</p>
+
+<p>Pourquoi me trouve-t-il ravissante ?… Et pourquoi
+maman a-t-elle été si aimable avec lui ?…</p>
+
+
+<p class="date">2 avril.</p>
+
+<p>Fini mon cher, cher cours ! Maman était venue
+pour la dernière conférence.</p>
+
+<p>Il me semblait que l’heure passait plus vite encore
+que toutes les fois… Quand j’aurais tant voulu
+retenir les minutes !</p>
+
+<p>M. Michel nous parlait d’une manière très élevée,
+si j’en jugeais par le regard profond de Suzanne,
+de l’influence morale des écrivains. Mais je ne pouvais
+pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient
+dans mon esprit.</p>
+
+<p>Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré
+le désir d’être autre chose qu’une poupée frivole,
+et révélé d’autres livres intéressants que les romans.
+Il m’avait appris à penser un peu par moi-même,
+donné cette jouissance de savoir comprendre un
+homme vraiment intelligent… Et pour cela, j’aurais
+voulu lui dire : « Merci » devant tout le monde,
+comme il avait parlé devant tout le monde !</p>
+
+<p>Mais les sages convenances étaient là, impitoyables,
+à me répéter que je devais rester indifférente,
+bien que le cœur me battît d’émotion.</p>
+
+<p>Oh ! quels mensonges elles vous font faire !</p>
+
+<p>Quatre heures moins dix !… Quatre heures moins
+cinq !… Quatre heures !… C’était fini.</p>
+
+<p>Il s’est levé, disant quelques mots d’adieu…</p>
+
+<p>Toute l’assistance sortait. J’ai embrassé Mme Divoir,
+que j’aime bien depuis que je l’ai vue si tourmentée,
+cet hiver, de la maladie de sa petite fille.
+J’avais été trop sévère pour elle. Après tout, son
+mari ne méritait pas d’être beaucoup regretté !…</p>
+
+<p>Quand j’ai rejoint maman, elle causait avec <i>lui</i>…
+je veux dire avec M. Michel. Et il racontait qu’il
+allait partir pour le Tyrol, comptant y passer
+quelques mois.</p>
+
+<p>Il ne manquait plus que cela ! Avec M. de
+Rouvres qui est d’une amabilité insupportable et
+que nous rencontrons partout, mon malheur était
+complet !</p>
+
+<p>La conversation a continué quelques instants.</p>
+
+<p>— Paule va être bien privée de ne plus avoir vos
+conférences, monsieur, a dit maman.</p>
+
+<p>Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier :</p>
+
+<p>— Oh ! oui ! je suis si fâchée qu’elles soient finies !</p>
+
+<p>Il m’a comme enveloppée de ce regard clair et
+profond que j’aime tant à sentir sur moi.</p>
+
+<p>— Me croirez-vous si je vous avoue qu’à moi aussi
+les séances du lundi vont bien manquer ?… Mais
+nous continuerons l’année prochaine, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— C’est bien loin, l’année prochaine ! ai-je répondu
+la gorge serrée… Malgré moi, je pensais à
+cet insipide M. de Rouvres.</p>
+
+<p>— En attendant, a repris maman très gracieuse,
+je compte absolument sur votre visite… C’est chose
+convenue… Paulette, d’ailleurs, sera contente de
+vous exprimer encore le plaisir qu’elle avait à vous
+entendre.</p>
+
+<p>Il s’est incliné.</p>
+
+<p>Ma gorge n’était plus serrée, et la perspective de
+M. de Rouvres me devenait tout à fait indifférente.</p>
+
+<p>— Je vous remercie beaucoup, lui ai-je dit, de
+tout le plaisir et de tout le bien que vous m’avez
+fait cet hiver !… Je suis un peu plus sérieuse qu’au
+commencement de la saison… n’est-ce pas, maman ?</p>
+
+<p>Maman a fait une imperceptible petite grimace ;
+par bonheur, M. Michel n’a pas vu son sourire de
+doute.</p>
+
+<p>— Et moi, je vous remercie de toute votre attention,
+m’a-t-il répondu simplement.</p>
+
+<p>Maman lui a tendu la main ; moi aussi !… Et
+nous sommes parties… si vite !</p>
+
+<p>Il viendra enfin !!… Cela m’est égal maintenant
+de dîner jeudi chez la marquise de Rouvres.</p>
+
+
+<p class="date">16 avril.</p>
+
+<p>Il est venu… et je n’y étais pas !</p>
+
+<p>Nous avions une matinée au cours de chant, et
+maman m’y avait envoyée.</p>
+
+<p>Mon Dieu ! j’aurais été si heureuse de le voir ici !</p>
+
+<p>Pendant le dîner, maman parlait à papa de cette
+visite. Il paraît que M. Michel et M. de Rouvres se
+sont trouvés en même temps à la maison, tous deux
+se connaissant déjà.</p>
+
+<p>M. Chambert est parti le premier. Et alors Philippe
+de Rouvres a fait de lui un éloge enthousiaste ;
+puis il a demandé à maman s’il était vrai que
+M. Michel fût fiancé à la très belle Espagnole,
+Mlle d’Alvaro, qu’il admirait beaucoup l’automne
+dernier, à Biarritz.</p>
+
+<p>Jusque-là, j’avais écouté avec un tel intérêt que
+j’oubliais de dîner. Mais quand maman a répété la
+question de M. de Rouvres, il m’a semblé tout à coup
+que je ne la voyais plus que de très loin, comme à
+travers un voile… et ses paroles m’arrivaient ainsi
+qu’un murmure confus, n’ayant pas de sens…</p>
+
+<p>Le dîner m’a paru interminable.</p>
+
+<p>Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans
+ma chambre ; je me suis réfugiée près de la fenêtre — mon
+asile préféré quand je suis très gaie ou
+très triste — répétant cette malheureuse phrase
+qui me brûlait les lèvres : « N’est-il pas fiancé à
+une très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro ?… »</p>
+
+<p>Le ciel était tout gris, chargé de nuages ; une
+hirondelle volait bas autour du jardin. J’entendais
+le piano de Geneviève qui jouait à papa la <i>Sérénade</i>
+de Schubert, et la petite voix claire de Patrice
+qui montait entrecoupée par des éclats de rire
+parce que maman lui disait un conte.</p>
+
+<p>La pluie s’est mise à tomber, une pluie chaude,
+pressée</p>
+
+<p>Le vent éparpillait les gouttes sur mes cheveux,
+sur mon visage, sur mes mains. J’avais le cœur
+serré à me faire mal, mais je ne voulais pas, je ne
+pouvais pas pleurer : nous passions la soirée chez
+Mme de Lubières.</p>
+
+<p>Pourtant, à mesure que la pluie tombait sur moi,
+on aurait dit qu’elle calmait mon angoisse.</p>
+
+<p>Je me rappelais ses yeux, à lui, quand il me
+disait adieu, là-bas, chez Mme Divoir… S’il eût
+aimé Mlle d’Alvaro, il ne m’aurait pas regardée
+ainsi !…</p>
+
+<p>Et plus j’étais mouillée, plus je réfléchissais,
+plus aussi j’étais certaine qu’on le fiançait à tort
+à cette « très belle Espagnole ».</p>
+
+<p>Et puis s’il en avait été ainsi, il ne serait pas
+parti pour le Tyrol…</p>
+
+<p>Toute cette histoire ne devait être qu’un bavardage
+de cet insupportable M. de Rouvres que je
+déteste parce qu’il est amoureux de moi. — Je le
+vois bien tout en n’ayant pas l’air de remarquer ses
+yeux langoureux. — Quand je serais tellement,
+tellement heureuse d’être rien qu’un peu aimée
+par… <i>lui</i> !</p>
+
+<p>Mais il ne songe guère à me donner cette joie…
+Il est bon pour moi, comme Suzanne l’est pour
+Patrice ; cela ne tire pas à conséquence avec les
+enfants !…</p>
+
+<p>C’est toujours ainsi ; les personnes dont on ne
+se soucie pas — M. de Rouvres, par exemple, — on
+les voit chaque jour… Et celles dont la présence
+est très douce… s’en vont dans le Tyrol…</p>
+
+<p>Pourvu qu’il n’y rencontre pas cette Mlle d’Alvaro !</p>
+
+<p>Pourvu aussi qu’il n’y ait pas trop de jeunes filles
+dans le Tyrol !</p>
+
+
+<p class="date">24 avril.</p>
+
+<p>Jeanne dînait ici.</p>
+
+<p>Elle était arrivée un peu à l’avance afin que nous
+pussions causer.</p>
+
+<p>Nous avions pris place sur mon petit canapé bas,
+près de la cheminée, le canapé des épanchements,
+comme nous l’appelons, à cause des confidences
+que nous y échangeons les lendemains de bal, en
+regardant le feu, quand le jour baisse.</p>
+
+<p>Tout à coup, Jeanne se lève brusquement, va se
+poser devant la glace, fait semblant d’arranger ses
+cheveux et me demande :</p>
+
+<p>— Que diras-tu, Paulette, si je te raconte qu’un
+beau jeune homme, le prince Charmant tout à fait,
+s’occupe beaucoup de toi ?</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, je m’imagine follement
+qu’elle pense à <i>lui</i>…, à M. Michel. Je détourne la
+tête pour que, dans la glace, elle ne me voie pas
+rougir, et je tâche de répondre d’un air détaché :</p>
+
+<p>— Un beau jeune homme ?</p>
+
+<p>Elle continuait à relever ses petites boucles, un
+peu froissées par son chapeau.</p>
+
+<p>— Tu rougiras d’abord…, tu feras des cérémonies !…
+et puis tu finiras par l’épouser ; et… tu
+seras une charmante marquise de Rouvres !</p>
+
+<p>Je répète désolée :</p>
+
+<p>— Marquise de Rouvres ?… C’est de M. de
+Rouvres que tu parlais ?… Je l’ai en horreur,
+entends-tu ? ton marquis de Rouvres !</p>
+
+<p>— Mon… mon… mon ! il n’est pas à moi, puisque
+je te le laisse !… riposte Jeanne. De qui donc croyais-tu
+que je voulais parler ?</p>
+
+<p>Elle le savait bien, cette maligne Jeanne !…</p>
+
+<p>Comme je ne répondais pas, elle continue avec une
+petite mine innocente qui manquait de conviction :</p>
+
+<p>— Ah ! j’ai encore une nouvelle à t’apprendre.
+Mme de Charmoy a dit hier à maman que M. et
+Mme Raoul Chambert lui avaient promis leur visite,
+cet été, aux Varennes ; et…</p>
+
+<p>Ici Jeanne s’arrête et arrange le ruban de sa
+ceinture ; puis elle reprend :</p>
+
+<p>— Et… M. Chambert, le nôtre, ira les y retrouver.</p>
+
+<p>Lui aux Varennes ! A quelques pas de la Christinière !
+Alors, il viendrait, je le verrais !</p>
+
+<p>C’était trop beau ! Je me lève d’un bond et je
+crie à Jeanne :</p>
+
+<p>— Oh ! Jeanne ! Est-il possible que ce soit vrai ?…</p>
+
+<p>Elle me lance un petit regard de côté et commence
+gravement :</p>
+
+<p>— Je ne croyais pas que tu t’intéressasses (l’imparfait
+y était !) autant à M. Chambert.</p>
+
+<p>Puis elle s’interrompt, éclate de rire et se jette
+à mon cou :</p>
+
+<p>— Ah ! chérie, il y a longtemps que j’ai deviné
+ton secret !</p>
+
+<p>J’étais un peu honteuse de m’être ainsi trahie ;
+mais je ne pouvais pas me fâcher ; je trouvais tellement
+bon de parler de <i>lui</i> !</p>
+
+<p>— Jeanne ! il se soucie de moi comme d’une
+pauvre noisette !</p>
+
+<p>— Peut-être aime-t-il beaucoup les noisettes ; tu
+ne sais rien de ses goûts, m’a répondu Jeanne malicieusement.</p>
+
+<p>— Je t’en prie, Jeanne, sois sérieuse.</p>
+
+<p>— Sérieuse comme lui, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Nous nous sommes mises à rire toutes les deux,
+et nous avons été reprendre nos places sur le canapé
+des épanchements.</p>
+
+<p>— Écoute, Paulette ! Je vais te raconter quelque
+chose. Tu sais que Georges est un connaisseur ?… eh
+bien, pas plus tard qu’hier, il m’a confié : « Chambert
+est tout à fait emballé sur le compte de Mlle de
+Marsay ; il ne prononce presque jamais son nom,
+mais il trouve toujours moyen de savoir tout ce
+qu’elle fait !… » Je suis bonne de te raconter cela ?</p>
+
+<p>Je l’ai embrassée avec effusion.</p>
+
+<p>— Tu es excellente ! Cherche quelque chose encore.</p>
+
+<p>— J’ai peur que tu ne te montes trop la tête, m’a
+glissé Jeanne maternellement.</p>
+
+<p>— Jeanne, ne sois pas méchante !</p>
+
+<p>— Eh bien, il a dit une fois à Mme de Charmoy — c’est
+Claire qui l’a entendu — que tu étais une
+délicieuse enfant !</p>
+
+<p>— Délicieuse ! C’est bien… Mais enfant !… toujours
+enfant !!</p>
+
+<p>— Sois tranquille, Paulette, vous serez très heureux,
+a conclu Jeanne comme dans les contes de
+fées. Je te le donne bien volontiers ; il est trop sérieux,
+et aussi, par instants, un peu trop moqueur.</p>
+
+<p>— Il ne l’est jamais avec moi !</p>
+
+<p>— Je crois bien, il n’oserait pas. Tu lui as si
+bien répondu une fois au cours… Tu l’as secoué !!!…</p>
+
+<p>— Heureusement nous sommes réconciliés, ai-je
+dit avec un soupir de soulagement. Comme il a dû
+me trouver ridicule !</p>
+
+<p>— Paulette, ne sois donc pas si naïve. Tu ne lui
+as jamais paru plus charmante que ce jour-là… Tu
+sais bien, les hommes aiment ce qui les sort de
+l’ordinaire.</p>
+
+<p>Involontairement, j’ai pensé à M. de Rouvres…</p>
+
+<p>— Jeanne, j’ai peur que maman ne veuille me
+faire épouser le marquis de Rouvres…</p>
+
+<p>— C’est probable, m’a-t-elle répondu paisiblement.</p>
+
+<p>— Oh ! comme tu dis cela ! On voit bien que tu
+n’es pas intéressée dans la question !</p>
+
+<p>— Mais, chérie, réfléchis un peu… Il est marquis ;
+il est très riche ; il est joli garçon…</p>
+
+<p>— Oh ! non !</p>
+
+<p>— Il est un peu bête, c’est vrai…</p>
+
+<p>— Oh ! oui ! oh ! oui !! Très bête, même !</p>
+
+<p>— Non, pas plus que la plupart des jeunes gens
+que nous rencontrons dans le monde, a continué
+Jeanne sans se troubler. Tu sais, les intelligences
+supérieures, on ne les trouve pas à la douzaine
+comme les petits pâtés !</p>
+
+<p>— C’est pour cela, Jeanne, que je désirerais tant
+avoir M. Chambert !</p>
+
+<p>— Tu l’auras, ne te tourmente pas… Tu livreras
+une petite bataille pour l’obtenir, parce que dans
+les mariages, vois-tu, c’est comme dans les pralines :
+il y a l’amande et le sucre ! Et les parents
+pensent tout de suite à l’amande, autrement dit, au
+côté sérieux de la question, pendant que nous ne
+songeons qu’à croquer le sucre…</p>
+
+<p>Quelle sagesse a cette Jeanne, presque autant
+que feu le roi Salomon !… Je l’écoutais très satisfaite ;
+elle a repris son petit discours :</p>
+
+<p>— Ton M. Chambert est pourvu d’un vieux
+père très célèbre ; d’un frère en passe de le devenir ;
+d’une fortune qui lui permettra de t’offrir au
+moins, pour le commencement, ton coupé ; il écrit
+des romans qui passionnent nos familles. Alors, tu
+peux être tranquille, M. de Rouvres en sera pour
+ses soupirs… et tu auras ta praline !</p>
+
+<p>La confiance de Jeanne me gagnait. J’ai repris
+bien vite pour oublier M. de Rouvres :</p>
+
+<p>— Ils sont tous si sages, dans cette famille Chambert !
+Jamais ils ne voudront d’une petite folle
+comme moi.</p>
+
+<p>Je disais cela pour que Jeanne me rassurât.</p>
+
+<p>— Eh bien ! ils te rendront sage comme eux. Tu
+as déjà des dispositions, puisque tu veux toujours
+devenir une femme sérieuse. Ils s’y mettront tous,
+et ils feront de toi une vraie perfection.</p>
+
+<p>Moi, transformée en perfection ! Cette perspective
+nous a semblé si problématique et si drôle,
+que nous avons recommencé à rire.</p>
+
+<p>La cloche du dîner sonnait, nous sommes descendues.</p>
+
+<p>Je marchais en plein ciel, et j’avais tout à fait
+oublié Mlle d’Alvaro.</p>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> mai.</p>
+
+<p>Je ne me doutais guère, en partant pour le <i>Vernissage</i>,
+de tout le plaisir qui m’y attendait.</p>
+
+<p>Maman devait venir. Mais, en entendant Patrice
+pousser des cris d’aigle parce que Meta l’empêchait
+de renverser l’encrier par terre, elle s’est tellement
+effrayée qu’elle a attrapé la migraine, et a dû rester
+tranquillement sur sa chaise longue.</p>
+
+<p>Je suis donc allée avec papa, qui, par extraordinaire,
+abandonnait la Chambre. Il fallait vraiment
+que les dernières séances eussent tout à fait épuisé
+son fonds de patience, qui est grand pourtant !…</p>
+
+<p>… Nous avions traversé presque toutes les salles,
+papa examinant les tableaux ; moi, les regardant
+à peu près autant que les visiteurs, qui, pourtant,
+étaient très amusants à voir ! mais je commence à
+oublier moins souvent ma résolution de devenir
+une femme raisonnable.</p>
+
+<p>Nous avions rencontré M. de Rouvres qui avait
+fort envie de nous accompagner. Maman l’y aurait
+autorisé… Papa n’en a même pas eu l’idée, et
+j’ai eu bien soin de ne pas comprendre ses allusions.</p>
+
+<p>Il était quatre heures et demie. Nous commencions
+à être fatigués. Papa, plein d’attentions pour
+moi, — comme pour une dame, — m’offre de
+passer au buffet.</p>
+
+<p>Nous arrivons, un monde fou ! Pas une table !</p>
+
+<p>Papa voulait s’en aller, mais j’avais une soif d’Arabe
+au milieu d’un désert et je m’écrie :</p>
+
+<p>— Qu’importe qu’il n’y ait pas de place ! Demandez
+une glace, papa, je la prendrai debout.</p>
+
+<p>Je ne sais si j’avais parlé un peu haut ; mais, à ce
+moment, deux messieurs qui s’installaient à quelques
+pas de nous se retournent ; l’un était le jeune
+député de la Vendée, ami de papa, M. de Ternau,
+et l’autre, <i>lui</i> ! M. Michel !</p>
+
+<p>Je me demande encore comment j’ai fait pour
+conserver mon apparence correcte et indifférente,
+en le reconnaissant…</p>
+
+<p>Il salue.</p>
+
+<p>Comme je répondais, papa, qui, hors de la politique,
+est toujours distrait, me demande :</p>
+
+<p>— Qui est-ce donc ?</p>
+
+<p>Je lui murmure :</p>
+
+<p>— M. Chambert, de l’Institut ! Vous vous rappelez
+bien…</p>
+
+<p>Il n’est pas du tout de l’Institut ; mais j’avais pris
+la première recommandation qui m’était venue à
+l’esprit :</p>
+
+<p>— Ah ! oui !… fait papa avec conviction.</p>
+
+<p>Il s’approche ; ces deux messieurs aussi. Papa reconnaît
+M. de Ternau. Échange de poignées de
+main, saluts. Moi, je pensais à ce que m’avait dit
+Jeanne…</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas de table ? demande M. de Ternau.</p>
+
+<p>Papa répond que « non » ; mais il ajoute que
+« bien certainement nous allons en trouver une ».</p>
+
+<p>Et cela d’un ton si assuré que je regarde autour
+de nous. Pourtant personne ne bouge.</p>
+
+<p>M. de Ternau se tourne vers moi.</p>
+
+<p>— Voulez-vous, mademoiselle, nous faire l’honneur
+d’accepter celle que nous possédons, M. Chambert
+et moi ?</p>
+
+<p>J’étais un peu embarrassée. Je trouvais toute naturelle
+sa manière d’agir, car il est absolument dans
+l’ordre que les messieurs se dérangent pour les
+dames ; mais je ne pouvais pas le lui déclarer…</p>
+
+<p>— Je vous en prie, me dit M. Michel.</p>
+
+<p>J’avais une envie folle de lui crier :</p>
+
+<p>— Mais je ne demande pas mieux !</p>
+
+<p>Heureusement, papa vient à mon secours :</p>
+
+<p>— Paule accepte, à la condition que vous voudrez
+bien partager avec nous cette précieuse table.</p>
+
+<p>J’ai vu à l’expression du visage de M. Michel qu’il
+allait s’excuser. Alors, j’ai continué très vite :</p>
+
+<p>— A mon tour, je vous prie d’accepter.</p>
+
+<p>— Il est impossible de vous dire « non »,
+mademoiselle, m’a répondu M. de Ternau avec un sourire
+qui ressemblait à un compliment.</p>
+
+<p>Nous nous sommes tous assis.</p>
+
+<p>Je me trouvais près de papa ; mais <i>lui</i> aussi était
+près de moi !</p>
+
+<p>Nous avions vraiment un petit air de famille
+ainsi… C’était bon ! Tout me paraissait charmant :
+le buffet, les garçons, les tables, le public ! Et j’ai
+mangé ma glace sans m’apercevoir qu’elle était au
+citron… Et je le déteste à l’ordinaire…</p>
+
+<p>M. Michel ne me parlait presque pas ; il causait
+surtout avec papa et avec M. de Ternau. Mais cela
+m’était bien indifférent, puisqu’il promettait de
+venir au dernier mardi de maman ; qu’il n’était pas
+avec Mlle d’Alvaro et ne partait pas encore pour
+le Tyrol…</p>
+
+<p>Je tâchais aussi de voir si Georges Landry avait
+dit vrai ; si réellement il s’intéressait un peu à
+moi… Mais je ne découvrais pas grand’chose !</p>
+
+<p>Papa s’est levé et m’a demandé si je désirais faire
+un tour dans la sculpture…</p>
+
+<p>Certes oui, je voulais ! puisque M. Michel et
+M. de Ternau allaient nous accompagner.</p>
+
+<p>Au lieu de regarder, papa s’est lancé dans une
+grande conversation politique à propos d’une maladresse
+que vient de faire un ministre. Je ne vois pas
+pourquoi il s’indignait autant ; il y a toujours ainsi
+une certaine somme de sottise qui flotte dans l’air ;
+chacun en prend sa part, les ministres comme les
+autres.</p>
+
+<p>Mais j’ai très volontiers laissé papa à son indignation,
+parce que, pendant ce temps-là, je possédais
+M. Michel pour moi seule.</p>
+
+<p>Nous nous sommes mis à causer tous les deux
+comme chez Mme de Charmoy. Il se montre si
+simple, si jeune avec moi, que j’oublie toujours, pour
+ma grande tranquillité, qu’il est un homme célèbre.</p>
+
+<p>Je voyais bien que l’on me regardait beaucoup,
+car je portais un amour de robe de printemps, gris
+très pâle. Déjà je l’avais remarqué quand je circulais
+avec papa ; et « mon succès », selon l’expression
+traditionnelle, m’avait alors laissée fort indifférente.
+Mais maintenant, à cause de <i>lui</i>, je me sentais
+contente d’être jolie.</p>
+
+<p>Jeanne assure que les hommes — même les meilleurs — aiment
+toujours à être vus avec une femme
+que l’on remarque…, pour le bon motif, bien entendu,
+comme dit Louise de Charmoy.</p>
+
+<p>Nous avions commencé par causer sculpture ;
+mais j’ai été étonnée de m’apercevoir tout à coup
+que je lui parlais de nous, des enfants, de ce que je
+pensais, de mes livres préférés, lui demandant son
+opinion « comme à un vieil ami ».</p>
+
+<p>— C’est cela ! comme à un vieil ami, a-t-il répété,
+répondant à mon exclamation.</p>
+
+<p>Il y avait une ombre sur son visage ; mais il me
+regardait très doucement.</p>
+
+<p>A ce moment, nous avons croisé un groupe de
+dames fort élégantes, des Espagnoles avec des yeux
+superbes.</p>
+
+<p>Aussitôt, le souvenir de Mlle d’Alvaro m’est revenu
+à la pensée. Un petit frisson m’a secouée, et
+presque malgré moi, — soudain, à tout prix, je
+voulais savoir, — je me suis écriée :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous connaissez Mlle d’Alvaro ?</p>
+
+<p>Il a paru un peu surpris de ma brusque question.</p>
+
+<p>— Je l’ai rencontrée l’année dernière à Biarritz.</p>
+
+<p>Ainsi, il l’avait rencontrée, c’était vrai ! Et si le
+reste allait être vrai aussi !…</p>
+
+<p>— Et vous la connaissez beaucoup, n’est-ce
+pas ?… ai-je continué bravement ; mais je sentais
+que ma voix tremblait. Elle est très belle ?</p>
+
+<p>— Il me semble, en effet, qu’elle est fort jolie.
+Mais je l’ai peu vue… Mon frère Maurice pourrait
+mieux vous renseigner que moi ; elle l’avait enthousiasmé.</p>
+
+<p>Je comprenais maintenant ! Philippe de Rouvres
+avait confondu les deux messieurs Chambert !…</p>
+
+<p>Oh ! comme c’était délicieux de ne plus avoir
+cette terrible crainte !!!</p>
+
+<p>Mes yeux devaient être bien rayonnants, car il
+m’a demandé :</p>
+
+<p>— Est-ce l’admiration de mon frère qui vous
+amuse ainsi ? S’adressait-elle donc à une fausse
+Mlle d’Alvaro ?</p>
+
+<p>— Oh ! non ! c’était bien la vraie ! Je ris parce
+que… parce que je suis si contente de ma journée !</p>
+
+<p>Nous étions devant la sortie. Par la porte grande
+ouverte, j’apercevais la pleine lumière de cette
+belle journée de printemps, le ciel d’un bleu très
+doux, les marronniers en fleur, le soleil qui semait
+les jets d’eau de petites étoiles éblouissantes… Oh !
+comme il était bon de vivre, d’être jeune, de pouvoir
+espérer !…</p>
+
+<p>M. de Rouvres sortait avec Georges Landry,
+M. de Boynes et d’autres messieurs.</p>
+
+<p>J’étais si heureuse, qu’en réponse à son salut, je
+lui ai envoyé un sourire comme jamais il n’en avait
+reçu de moi.</p>
+
+<p>M. de Ternau et <i>lui</i> ont attendu, pour s’éloigner,
+que nous soyons en voiture. C’est à M. Michel que
+j’ai dit adieu en dernier.</p>
+
+<p>Ils sont restés quelques instants, regardant la
+voiture prendre la file.</p>
+
+<p>Une minute, j’ai eu la tentation folle de laisser
+tomber mon ombrelle, mon gant, n’importe quoi,
+afin de lui donner une raison pour se rapprocher
+de nous… Papa m’aurait, bien sûr, dit que j’étais
+maladroite, mais <i>lui</i> m’aurait encore parlé !</p>
+
+<p>Que c’est donc bon qu’il n’épouse pas Mlle d’Alvaro !!!</p>
+
+
+<p class="date">5 mai.</p>
+
+<p>Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse !
+Comment tout cela finira-t-il ?…</p>
+
+<p>En rentrant avec miss Emely, je trouve maman
+dans le petit salon ; elle paraissait très gaie.</p>
+
+<p>J’étais surprise de la voir là ; ordinairement,
+elle fait à cette heure son tour du Bois.</p>
+
+<p>Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais
+elle me dit en souriant :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des
+visites…</p>
+
+<p>Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un
+peu :</p>
+
+<p>— Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de
+succès au <i>Vernissage</i> que l’on désire… nous l’enlever…</p>
+
+<p>Je regarde maman toute saisie :</p>
+
+<p>— Maman ! maman !… Qu’est-ce que vous voulez
+dire ?</p>
+
+<p>— Je veux dire que moi, qui espérais garder
+encore longtemps mon enfant auprès de moi, je
+crains bien d’être obligée… de la donner à… un
+mari…</p>
+
+<p>Le <i>Vernissage</i> !… Un mari !… Il n’était pas fiancé
+à Mlle d’Alvaro !…</p>
+
+<p>Toutes ces pensées passent en éclair dans mon
+esprit…</p>
+
+<p>Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur
+battant à grands coups pressés.</p>
+
+<p>— Maman ! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser ?…</p>
+
+<p>— Tu en serais donc bien heureuse ? me demande
+maman avec un sourire très bon.</p>
+
+<p>— Si je serais heureuse ?… Oh ! maman…</p>
+
+<p>L’émotion me coupait la voix.</p>
+
+<p>Maman avait l’air un peu étonnée.</p>
+
+<p>— Quel enthousiasme, ma chérie !… Tu le connais
+à peine depuis six semaines !</p>
+
+<p>— Depuis six semaines ?… Mais je l’ai vu tout
+l’hiver…</p>
+
+<p>Maman répète :</p>
+
+<p>— Tout l’hiver ?</p>
+
+<p>Elle paraissait ne plus rien comprendre.</p>
+
+<p>Une crainte terrible me saisit ; j’aurais dû me
+taire, mais je ne pouvais pas !</p>
+
+<p>— Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que
+vous voulez parler ?</p>
+
+<p>Elle me regarde stupéfaite.</p>
+
+<p>— M. Chambert !!! Mais il n’est question que du
+marquis de Rouvres… M. Chambert !… Tu veux
+épouser M. Chambert ?…</p>
+
+<p>Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse
+que si j’avais souhaité d’épouser l’empereur
+de Chine !</p>
+
+<p>Et moi, je ne trouvais même pas une larme !
+Pourtant, toute mon âme me faisait mal ; et je restais
+immobile, regardant le tapis comme si j’allais
+y voir les débris de mes malheureuses espérances !</p>
+
+<p>Maman répétait :</p>
+
+<p>— Épouser M. Chambert !… Mais c’est ridicule !…
+Où as-tu pris une semblable idée ?… Tu es
+une enfant auprès de lui !…</p>
+
+<p>Ah ! elle disait trop vrai ! Aussi, mes larmes se
+sont mises à couler…</p>
+
+<p>Bonnes larmes qui arrivaient si à point ! D’abord
+elles faisaient du bien à mes pauvres nerfs ; et puis,
+elles étaient le seul moyen d’attendrir maman, qui
+répétait toujours machinalement :</p>
+
+<p>— C’est absurde ! c’est absurde !…</p>
+
+<p>Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était
+absurde !</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, maman reprend
+comme involontairement :</p>
+
+<p>— Paulette, il n’est pas possible que tu aimes
+M. Chambert ?</p>
+
+<p>J’essuie un peu mes yeux :</p>
+
+<p>— Je ne sais pas… je ne connais rien à ces sortes
+de choses !… Mais si j’apprenais maintenant son
+mariage, il me semble que tout me deviendrait
+égal, même d’épouser M. de Rouvres !</p>
+
+<p>Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée
+près d’elle.</p>
+
+<p>— Écoute, ma chérie ; ni ton père, ni moi, ne
+désirions te voir mariée toute jeune. Mais la
+recherche de M. de Rouvres étant particulièrement
+honorable, j’ai tenu à t’en parler ; car une
+telle union nous paraîtrait réunir bien des conditions
+de bonheur… Philippe de Rouvres est un
+excellent garçon, plein de…</p>
+
+<p>— Plein de lui-même ! Oh ! oui, maman, ai-je
+interrompu, incapable d’en écouter davantage. Il
+est si ennuyeux !… Il n’a une conversation possible
+que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du
+prince de Galles !…</p>
+
+<p>— Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment
+on cause d’une façon intéressante à ton gré.</p>
+
+<p>— Alors, maman, c’est toute une éducation à
+faire. Il ne sait pas danser, il faut que je le lui
+apprenne ; il ne sait pas causer, il faut que je le lui
+apprenne !… Ce n’est plus un mari que vous me
+donnez, c’est un élève…</p>
+
+<p>Et je me suis penchée suppliante vers maman :</p>
+
+<p>— Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais
+besoin d’un mari très sage !… Je vous en supplie,
+donnez-moi M. Chambert !… J’ai tellement confiance
+en lui !… Lui seul me rendra tout à fait raisonnable !…</p>
+
+<p>Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman
+paraissait toujours perplexe.</p>
+
+<p>— Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de
+Rouvres sort d’ici. Elle me dit que son fils est fort
+épris, que toi-même, au <i>Vernissage</i>, as été charmante
+pour lui ! Et maintenant…</p>
+
+<p>— Oh ! maman, laissez-le en être pour son espérance…
+Je n’ai pas été charmante pour lui, je l’ai
+simplement salué avec un sourire aimable parce
+que j’étais contente de savoir que M. Chambert
+n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro…</p>
+
+<p>J’ai craint tout à coup que maman ne me demande
+comment je l’avais appris. Mais elle était trop préoccupée
+pour y songer. Elle a murmuré seulement
+comme à elle-même :</p>
+
+<p>— M. Chambert ! Toujours M. Chambert !…
+Certes, il y a peu d’hommes que j’estime autant…</p>
+
+<p>Elle s’est tue encore… J’écoutais de toute mon
+âme, espérant un peu ; mais elle a repris à haute voix :</p>
+
+<p>— Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense
+peut-être pas le moins du monde à toi… Nous ne
+pouvons cependant aller lui adresser une demande
+en mariage !</p>
+
+<p>— Oh ! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir ;
+je ne le voudrais pas ! Mais si vous le faisiez interroger
+sans avoir l’air de rien par Mme de Simiane ?</p>
+
+<p>Il me venait étonnamment d’idées depuis que je
+voyais maman s’adoucir un peu.</p>
+
+<p>— Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane…
+Je le sens bien, jamais, tant que je ne
+serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne pourrai
+accepter un autre mariage !</p>
+
+<p>Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée
+qu’elle n’entendait même pas Patrice galoper dans
+la serre, en criant : « Maman ! » sur l’air de <i>Marlborough</i>.</p>
+
+<p>J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes
+frais d’éloquence.</p>
+
+<p>A la fin, elle m’a dit pensivement :</p>
+
+<p>— Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma
+Paulette ; calme-toi… Mais n’oublie pas qu’en ce
+monde, ma chérie, il faut toujours regarder les
+choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination,
+mais aussi avec ceux de la raison.</p>
+
+<p>Maman disait cela facilement, du haut de sa
+sagesse de mère ; mais moi !… Je ne pouvais pas
+le penser !</p>
+
+<p>Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je
+crois qu’au fond du cœur, elle regrettait bien de
+m’avoir conduite au cours.</p>
+
+<p>Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de
+m’y envoyer !</p>
+
+
+<p class="date">11 mai.</p>
+
+<p>Ah ! quelle semaine ! Papa est grave. Maman,
+nerveuse. Geneviève, toujours raisonnable. Patrice,
+subissant l’influence générale, devient presque tranquille…
+et moi, je suis malheureuse ! Pauvre moi
+qui déteste tant l’indécision !</p>
+
+<p>J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur
+ai bien dit qu’avant l’explication de mercredi, je ne
+me doutais pas à quel point je tenais à <i>lui</i>…</p>
+
+<p>Jeanne est pleine d’une confiance superbe :</p>
+
+<p>— Ne te tourmente donc pas, Paulette ; il ne
+demande pas mieux que de t’épouser, seulement il
+n’ose pas le dire, parce qu’il est trop discret… On
+parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel
+grand personnage !… Georges m’a raconté qu’hier
+soir encore, chez lady Oakburn, on te fiançait au
+comte de Luninges. M. Chambert causait en ce
+moment avec je ne sais quel homme célèbre ; dès
+qu’il a entendu ton nom, il s’est arrêté brusquement,
+et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il
+aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.</p>
+
+<p>Jeanne est une personne bien sensée, en général…
+Combien je voudrais que cette fois, elle eût
+raison encore ! Il me semblerait si dur d’être obligée
+de l’oublier, <i>lui</i> ! Car certainement, s’il ne se soucie
+pas de moi, je ferai tout mon possible pour arriver
+à ne plus penser à lui, jamais ! Je trouve trop ridicule
+une femme éprise d’un homme qui ne songe
+pas à elle !</p>
+
+<p>Alors, j’épouserai M. de Rouvres ; autant lui
+qu’un autre, après tout !</p>
+
+<p>Nous serons extrêmement riches. Comme, par
+bonheur, il se passionne pour la chasse et les courses,
+j’espère qu’il ira beaucoup — sans moi ! — Son
+Cercle l’occupera aussi… Et puis, je l’engagerai
+souvent à se rendre auprès du prince de Galles
+pour se distraire ; et pendant qu’il goûtera aux
+grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle
+de se faire attacher à la personne de Mgr le duc
+d’Orléans.</p>
+
+<p>De cette façon, je ne l’aurai pas trop !</p>
+
+<p>Moi, je serai marquise ! je me livrerai à de longues
+séances chez les couturiers ! Je m’arrangerai
+pour avoir à faire une douzaine de visites par jour,
+et le tour du Bois, les expositions, les magasins
+aidant, les journées passeront… Je me lancerai au
+plus fort du tourbillon pour oublier que j’avais rêvé
+une autre vie !… Je serai frivole, coquette, inutile ;
+je me contenterai d’être une femme à la mode, ne
+pouvant être une femme heureuse !</p>
+
+<p>Mais au moins, puisque je serai mariée, je pourrai
+enfin lire ses ouvrages, à <i>lui</i> ; ce sera une compensation, — si
+faible !</p>
+
+<p>Je me répétais toutes ces choses, hier soir, regardant
+les nuages qui couraient vite dans le ciel.
+Papa, seul dans le salon, tenait un journal ; mais il
+ne lisait pas, car je voyais toujours la même page
+sous son regard. Tout à coup, il m’a appelée :</p>
+
+<p>— Paule !</p>
+
+<p>Je suis venue, j’ai pris un petit pliant, et je me
+suis assise tout près de lui. Il caressait mes cheveux
+sans rien dire, tandis que je restais immobile,
+les mains croisées sur mes genoux, ayant peur de
+ce qu’il pensait…</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, il a commencé, et sa voix
+était pleine de tendresse :</p>
+
+<p>— Alors, ma petite Paule veut avoir un mari
+sage pour elle et pour lui ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui, papa ! ai-je murmuré.</p>
+
+<p>— Et ce pauvre marquis de Rouvres qui était si
+épris…</p>
+
+<p>J’ai mis mes bras autour du cou de papa.</p>
+
+<p>— Ne vous tourmentez pas pour lui. Je suis sûre
+qu’il se consolera… Il chassera huit jours de suite ;
+et après, il sera incapable de regretter quelque
+chose, à commencer par moi !</p>
+
+<p>— Chut, Paulette ! a dit papa, tu ne dois pas
+parler ainsi !</p>
+
+<p>Je me suis tue volontiers. Mes craintes devenaient
+moins vives, car je sentais que, malgré tout,
+papa était bien disposé pour moi ; il me fallait absolument
+le gagner à ma cause !</p>
+
+<p>Avec maman, je ne peux jamais bien m’expliquer ;
+nous sommes très vives toutes les deux ;
+comme elle est la mère, je dois la laisser parler,
+et ensuite elle ne me donne pas le temps de lui
+répondre… Tandis qu’avec papa, c’est moi qui
+parle…</p>
+
+<p>La nuit tombait toute grise.</p>
+
+<p>Nous étions toujours seuls dans le salon… J’ai
+appuyé ma tête sur son épaule et je lui ai dit bien
+bas :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous trouvez ridicule, papa, que
+je désire épouser M. Chambert ?</p>
+
+<p>— Ridicule ?… Oh ! non, mon enfant, M. Chambert
+est un homme d’une intelligence remarquable,
+et, ce qui vaut mieux encore, un homme de grand
+cœur.</p>
+
+<p>J’ai fermé les yeux pour mieux savourer cette
+joie d’entendre parler ainsi de lui… Et puis, j’ai
+repris toujours bas :</p>
+
+<p>— Une honnête femme, n’est-ce pas, est celle
+qui aime son mari ?</p>
+
+<p>Papa était si surpris de ma question qu’il m’a
+répondu simplement :</p>
+
+<p>— Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>Je me suis soulevée et l’ai regardé bien en face.</p>
+
+<p>— Eh bien ! papa, je n’épouserai pas M. de Rouvres,
+car je veux être une honnête femme !… Je
+veux estimer mon mari, avoir confiance en lui,
+sentir qu’il m’est supérieur, afin qu’il me garde
+contre moi-même… Je ne veux pas craindre en
+l’épousant de rencontrer ensuite un homme qui me
+plaise plus que lui !…</p>
+
+<p>Je me suis arrêtée hors d’haleine.</p>
+
+<p>La nuit était presque entièrement venue ; mais
+je sentais sur moi le regard de papa, son beau regard
+loyal…</p>
+
+<p>Il a murmuré comme se parlant à lui-même :</p>
+
+<p>— Qui aurait cru qu’il y avait tant de sagesse
+dans cette petite tête ?</p>
+
+<p>Et il m’a attirée tout contre lui.</p>
+
+<p>J’étais si bien là, avec cette chère espérance qui
+me montait au cœur… Et j’aurais voulu rester
+encore longtemps dans ce silence qui me laissait
+faire toutes sortes de rêves doux et bons !…</p>
+
+<p>Mais au bout d’un instant, papa m’a dit :</p>
+
+<p>— Si pourtant ce mariage n’était pas possible,
+Paulette, tu serais raisonnable ?</p>
+
+<p>J’ai relevé la tête.</p>
+
+<p>— Oui, papa, je serais… je serais très malheureuse !</p>
+
+<p>Le domestique entrait avec les lampes ; je me
+suis sauvée bien vite… Mais je me sentais moins
+tourmentée : papa prend mon parti !…</p>
+
+
+<p class="date">15 mai.</p>
+
+<p>Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me
+dire que maman me demandait.</p>
+
+<p>Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle
+ôtait son chapeau. Aussitôt que je suis entrée, elle
+a renvoyé la femme de chambre ; et puis elle a commencé :</p>
+
+<p>— Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule ;
+elle a vu M. Chambert.</p>
+
+<p>J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de
+maman ; mais c’était plus fort que moi !… je suis
+devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu peur :</p>
+
+<p>— Paule, ma chérie ! ne te trouble pas ainsi !
+Je t’apporte de bonnes nouvelles !</p>
+
+<p>— De bonnes nouvelles ?… Oh ! maman, dites,
+dites-moi tout !</p>
+
+<p>Je n’étais plus pâle, au contraire ; je sentais mon
+sang courir très vite dans mes veines ; et la chambre
+me semblait pleine de soleil.</p>
+
+<p>Alors, maman m’a tout raconté.</p>
+
+<p>M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane.
+D’une façon bien naturelle, elle s’est arrangée,
+dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête
+avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant
+un peu… (chère Mme de Simiane, qu’elle
+était bonne !) pour savoir ce qu’il répondrait…</p>
+
+<p>Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur,
+que Mme de Simiane, qui voyait ce qu’elle
+désirait, lui a dit soudain avec sa franchise terrible :</p>
+
+<p>— Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de
+cette enfant !!… Pourquoi ne la demandez-vous
+pas ?…</p>
+
+<p>Il se défendait, répondant par des phrases vagues ;
+et puis, brusquement, comme elle insistait,
+il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que bien
+des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve… — Ce
+« rêve », quel joli mot !… Éveillé, on rêve seulement
+aux choses que l’on désire…</p>
+
+<p>Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait
+là une chose impossible ! Il comprenait que papa
+et maman eussent le désir d’un brillant mariage
+pour moi… D’ailleurs, lui-même ne voulait pas
+abuser de la confiance qu’on lui avait montrée en
+nous laissant suivre ses conférences… Et il aimait
+mieux partir afin de s’ôter la tentation de faire une
+demande inutile qui nous séparerait complètement…
+etc., etc.</p>
+
+<p>Mon Dieu ! Comment un homme d’esprit peut-il
+dire tant de sottises !…</p>
+
+<p>Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais
+eu bien peur qu’il ne refusât jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a
+demandé tout à coup si ce n’était pas mon propre
+bonheur qu’il renonçait à faire… Il a un peu hésité…
+Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait
+coupable de profiter d’un enthousiasme de jeune
+fille ! car il savait bien qu’en réalité je le considérais
+seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il
+répété.</p>
+
+<p>Oh ! comme il avait retenu cette phrase que j’avais
+dite sans réfléchir, sans y attacher d’importance,
+pour mieux exprimer toute la confiance qu’il
+m’inspirait ! Et c’était bien mal à lui de parler de la
+sorte, de m’accuser d’être enthousiaste, quand, au
+contraire, je m’efforce sans cesse d’être raisonnable,
+posée, calme !…</p>
+
+<p>Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance,
+a dû être bien éloquente, car elle a triomphé
+de toutes les objections :</p>
+
+<p>— Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse
+comme les mères savent en trouver…, si tu
+veux toujours…</p>
+
+<p>Ah ! si je voulais !!!…</p>
+
+<p>J’avais écouté haletante, incapable de trouver un
+mot pour questionner ; mais quand maman m’a parlé
+ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui crier :</p>
+
+<p>— Oh ! que vous êtes bonne, maman ! Oh ! oui !…
+je veux !…</p>
+
+<p>J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite.
+Mon bonheur m’étouffait ; je ne pouvais le garder
+pour moi seule.</p>
+
+
+<p class="date">17 mai.</p>
+
+<p><i>Il</i> est en bas, avec maman et papa ! Je l’ai entendu
+arriver, et je ne puis plus rester en place.</p>
+
+<p>Pour passer le temps, je suis allée dans la chambre
+des enfants.</p>
+
+<p>J’ai dû ouvrir la porte d’un coup bien nerveux,
+car Geneviève, plongée dans ses tricots, m’a regardée
+tout effarée :</p>
+
+<p>— Comme tu as un air extraordinaire ! s’est-elle
+écriée.</p>
+
+<p>Patrice, qui attelait ensemble un lion et un âne,
+les a quittés pour venir m’examiner :</p>
+
+<p>— Elle n’a pas du tout une figure drôle, Gina.
+Elle est très jolie, seulement, et ses yeux sont tout
+brillants comme des étoiles !</p>
+
+<p>Jamais je n’ai reçu un compliment qui m’ait fait
+tant de plaisir. Ah ! j’aurais voulu être dix fois plus
+jolie, pour qu’il me trouvât bien… <i>lui</i> !</p>
+
+<p>J’avais mis ma petite robe grise du <i>Vernissage</i>
+parce que tout le monde dit qu’elle me va parfaitement ;
+mais il me semblait que mes cheveux ne faisaient
+pas bien comme à l’ordinaire…</p>
+
+<p>Pour remercier Patrice, j’ai fini d’atteler le lion
+et l’âne qui ne voulaient absolument pas se laisser
+attacher, et je suis revenue dans ma chambre.</p>
+
+<p>Maintenant, j’essaye d’écrire ; mais je ne sais pas
+ce que je mets… Que peuvent-ils dire tous en
+bas ?…</p>
+
+<p>On monte !… Maman m’envoie chercher, j’en
+suis sûre !…</p>
+
+<p>Mon Dieu !… Mon Dieu !…</p>
+
+
+<p class="date">17 mai, 11 heures du soir.</p>
+
+<p>Je suis entrée… Ils étaient là tous les trois, maman,
+papa, et <i>lui</i>… Michel !</p>
+
+<p>En me voyant, ils se sont levés, et maman lui
+a dit :</p>
+
+<p>— Alors, voilà l’enfant que nous allons vous
+confier…</p>
+
+<p>Sa belle voix toujours pleine était comme assourdie.</p>
+
+<p><i>Lui</i> avait fait un mouvement pour venir à
+moi ; mais il s’est arrêté parce que je demeurais
+immobile.</p>
+
+<p>J’étais tout à coup si saisie de penser que toute
+ma vie se décidait en ce moment, qu’il n’est arrivé
+sur mes lèvres qu’un stupide : « Bonjour, monsieur ! »</p>
+
+<p>Il avait l’air aussi troublé que moi.</p>
+
+<p>Maman a jeté un coup d’œil à papa et a murmuré :</p>
+
+<p>— Laissons-les seuls !</p>
+
+<p>Et ils sont sortis sans que j’aie pensé à faire un
+mouvement pour les retenir…</p>
+
+<p>Le bruit de la porte qui se fermait m’a réveillée.
+Nous étions restés près de la fenêtre, à côté des
+grands vases pleins de lilas rosé,… <i>lui</i> me regardant
+sans me parler, comme s’il craignait de
+m’effrayer… Mais ses yeux avaient une telle expression
+de tendresse que, tout à coup, il m’a semblé
+qu’un grand souffle de joie passait sur moi, m’enveloppant
+tout entière… Mon cœur s’est mis à battre
+si fort qu’il me faisait mal, et c’était un mal
+délicieux…</p>
+
+<p>Je n’avais plus peur ; j’ai osé parler.</p>
+
+<p>— Je craignais tant d’apprendre que vous ne vouliez
+pas de moi !</p>
+
+<p>— Que je ne veuille pas de vous !… ô mon enfant
+chérie !…</p>
+
+<p>Il avait dit ces mots presque bas, avec un accent
+que je ne lui avais jamais entendu, tout à la fois si
+vibrant et si doux que les larmes me sont montées
+aux yeux, et ont commencé à tomber comme une
+pluie d’orage.</p>
+
+<p>J’étais un peu fâchée de pleurer, car je pensais,
+que je devais être laide ainsi !… Je voulais prendre,
+au moins, mon mouchoir pour me cacher, et je me
+suis aperçue alors qu’il tenait mes deux mains dans
+les siennes… Je les ai bien vite dégagées.</p>
+
+<p>Il me demandait d’une voix suppliante ce que
+j’avais ; mais je ne pouvais pas lui répondre… Enfin,
+j’ai fini par murmurer :</p>
+
+<p>— Je suis trop contente !… N’ayez pas l’air si
+bon, c’est ce qui me fait pleurer !…</p>
+
+<p>Je ne le voyais pas, car j’étais occupée à tamponner
+mon mouchoir sur ma figure ; mais j’ai
+senti que ma réponse l’avait rassuré, et il m’a demandé :</p>
+
+<p>— Il vaut mieux alors que j’aie l’air impatienté
+comme ce certain jour…</p>
+
+<p>Il n’a pu achever ; je m’étais mise à rire de
+tout mon cœur au souvenir de ce fameux jour qui,
+maintenant, me paraissait loin… si loin !!</p>
+
+<p>Mes larmes étaient séchées. Mais je lui ai recommandé
+de ne pas me regarder encore, parce que je
+ne devais pas être bonne à voir ; et j’ai continué :</p>
+
+<p>— C’est pourtant moi qui vous ai demandé en
+mariage ! en dehors de toutes les règles !…</p>
+
+<p>Il a repris mes mains et m’a tout doucement attirée
+vers lui.</p>
+
+<p>Oh ! comme cela était divinement bon de sentir
+qu’il me donnait toute sa vie !… Il me semblait
+qu’auprès de lui, aucun malheur ne saurait m’atteindre…</p>
+
+<p>— Je ne pouvais pas espérer que la petite Paulette
+voudrait bien se laisser aimer par le « détestable »
+M. Chambert !…</p>
+
+<p>— Et vous m’auriez laissée épouser M. de Rouvres
+ou n’importe quel autre !… Et ensuite, vous
+seriez venu me faire des visites de cérémonie, dans
+les grandes circonstances, n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>Malgré moi, ma voix tremblait ; et je n’osais pas
+faire un mouvement, car je croyais être dans un
+rêve délicieux et j’avais peur de me réveiller !</p>
+
+<p>— Si vous aviez épousé M. de Rouvres, jamais
+je ne vous aurais revue, parce que…</p>
+
+<p>Il s’est arrêté un peu… et puis, tout bas, pour
+moi seule, il a achevé :</p>
+
+<p>— … Parce que je vous aimais follement, Paulette !</p>
+
+<p>Oh ! j’étais trop heureuse !!… J’ai levé la tête,
+cherchant son regard… et j’ai rencontré les yeux,
+les yeux bleus, qui m’ont prise le premier jour où
+je les ai vus, là-bas au cours, et qui brillaient,
+comme s’ils étaient pleins de larmes !…</p>
+
+<p>Et j’aurais voulu rester toujours ainsi à me sentir
+aimée par lui, mon maître, qui allait être mon mari !</p>
+
+<p>Est-ce que c’était possible, un pareil bonheur ?…</p>
+
+<p>Je me rappelle vaguement qu’il m’a demandé les
+violettes que je portais à ma ceinture…</p>
+
+<p>Ah ! ce n’étaient pas seulement les fleurs que je
+lui donnais !… mais encore la folle petite Paulette,
+et aussi la sage Paule de l’avenir :</p>
+
+<p>Car je ne peux pas manquer de devenir enfin
+une femme sérieuse, une femme de devoir ! avec
+lui !…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Maman est rentrée. On causait ; moi aussi, je
+parlais, mais sans savoir ce que je disais, car j’entendais
+toujours sa voix me murmurer :</p>
+
+<p>« Paulette, je vous aime follement !… »</p>
+
+<p>… Ce soir, il est encore venu m’apporter une
+vraie botte de fleurs, « en échange de mes violettes »,
+m’a-t-il dit, avec cet accent qui me fait
+battre le cœur.</p>
+
+<p>Et maintenant, je suis toute seule à écrire dans
+ma chambre. Maman m’a recommandé de dormir ;
+mais je ne peux pas !</p>
+
+<p>Il fait une si admirable nuit, lumineuse, et veloutée,
+pleine d’étoiles… Et <i>ses</i> roses, les premières
+fleurs qu’il m’ait données, sont là tout près
+de moi et sentent si bon !</p>
+
+<p>Je suis presque honteuse de mon bonheur en
+pensant qu’à cette heure, pendant que j’écris, il y a
+de pauvres gens qui souffrent !… Je voudrais pouvoir
+donner de la joie à tous les malheureux qui
+sont sur la terre ; et je suis sûre que Michel pense
+comme moi !…</p>
+
+<p>Papa est rayonnant. Geneviève et Patrice aussi. — Patrice,
+sans savoir au juste pourquoi ! — Miss
+Emely ne cesse de me répéter :</p>
+
+<p>— Oh ! <i lang="en" xml:lang="en">my dear, dear child !</i></p>
+
+<p>Et rien de plus…</p>
+
+<p>Maman, ce soir, en m’embrassant, m’a demandé :</p>
+
+<p>— Ma Paulette est contente, alors ?</p>
+
+<p>Je me suis jetée à son cou pour toute réponse, lui
+disant mon meilleur merci…</p>
+
+<p>Demain <i>il</i> viendra, de très bonne heure, il me
+l’a promis…</p>
+
+<p>Je vais essayer de dormir pour que ce demain
+arrive plus vite.</p>
+
+<p>Mon Dieu ! que nous allons être heureux !!…</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="small">TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT</span> <span class="xsmall">ET</span> <span class="small">C<sup>ie</sup></span><br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 8.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RêVE BLANC ***</div>
+</body>
+</html>