diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-19 18:03:42 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-19 18:03:42 -0800 |
| commit | 3810dcafa4e778f0c5c499d92ae08e6a037e5bdd (patch) | |
| tree | 8d9f4183284a44f48e999d3f6245cfb8c1359ce5 | |
Initial commit
| -rw-r--r-- | 71062-0.txt | 2534 | ||||
| -rw-r--r-- | 71062-0.zip | bin | 0 -> 35424 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 71062-h.zip | bin | 0 -> 251205 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 71062-h/71062-h.htm | 2824 | ||||
| -rw-r--r-- | 71062-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 212548 bytes |
5 files changed, 5358 insertions, 0 deletions
diff --git a/71062-0.txt b/71062-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ba37745 --- /dev/null +++ b/71062-0.txt @@ -0,0 +1,2534 @@ +The Project Gutenberg eBook of Charmes, by Paul Valéry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Charmes
+
+Author: Paul Valéry
+
+Release Date: June 27, 2023 [eBook #71062]
+
+Language: French
+
+Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
+ made available by the Bibliothèque nationale de France
+ (BnF/Gallica))
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARMES ***
+
+
+
+
+
+
+ PAUL VALÉRY
+ de l’Académie Française
+
+ CHARMES
+ nouvelle édition revue
+
+
+ PARIS
+ Librairie Gallimard
+ ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, rue de Grenelle (VIme)
+
+
+
+
+Il a été tiré de la présente édition six mille deux cent quatre vingt
+quatorze exemplaires savoir:
+
+soixante quatorze exemplaires sur Roma Tiziano, dont vingt quatre
+exemplaires hors commerce numérotés de HC. 1 à HC. 24, et cinquante
+exemplaires numérotés de I à L.
+
+deux cent vingt exemplaires sur vélin pur fil du Marais, dont vingt
+exemplaires hors commerce numérotés de HC. 25 à HC. 44 et deux cents
+exemplaires numérotés de LI à CCL.
+
+et six mille exemplaires sur vélin, numérotés de 1 à 6.000.
+
+Exemplaire numéro
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
+tous les pays y compris la Russie.
+
+Copyright by Librairie Gallimard, 1926.
+
+
+
+
+AURORE
+
+ A Paul Poujaud
+
+
+ La confusion morose
+ Qui me servait de sommeil,
+ Se dissipe dès la rose
+ Apparence du soleil.
+ Dans mon âme je m’avance,
+ Tout ailé de confiance:
+ C’est la première oraison!
+ A peine sorti des sables,
+ Je fais des pas admirables
+ Dans les pas de ma raison.
+
+ Salut! encore endormies
+ A vos sourires jumeaux,
+ Similitudes amies
+ Qui brillez parmi les mots!
+ Au vacarme des abeilles
+ Je vous aurai par corbeilles,
+ Et sur l’échelon tremblant
+ De mon échelle dorée
+ Ma prudence évaporée
+ Déjà pose son pied blanc.
+
+ Quelle aurore sur ces croupes
+ Qui commencent de frémir!
+ Déjà s’étirent par groupes
+ Telles qui semblaient dormir:
+ L’une brille, l’autre bâille;
+ Et sur un peigne d’écaille,
+ Égarant ses vagues doigts,
+ Du songe encore prochaine,
+ La paresseuse l’enchaîne
+ Aux prémisses de sa voix.
+
+ Quoi! c’est vous, mal déridées!
+ Que fîtes-vous, cette nuit,
+ Maîtresses de l’âme, Idées,
+ Courtisanes par ennui?
+ --Toujours sages, disent-elles,
+ Nos présences immortelles
+ Jamais n’ont trahi ton toit!
+ Nous étions non éloignées,
+ Mais secrètes araignées
+ Dans les ténèbres de toi!
+
+ Ne seras-tu pas de joie
+ Ivre! à voir de l’ombre issus
+ Cent mille soleils de soie
+ Sur tes énigmes tissus?
+ Regarde ce que nous fîmes:
+ Nous avons sur tes abîmes
+ Tendu nos fils primitifs,
+ Et pris la nature nue
+ Dans une trame ténue
+ De tremblants préparatifs...
+
+ Leur toile spirituelle,
+ Je la brise, et vais cherchant
+ Dans ma forêt sensuelle
+ Les oracles de mon chant.
+ Être!... Universelle oreille!
+ Toute l’âme s’appareille
+ A l’extrême du désir...
+ Elle s’écoute qui tremble
+ Et parfois ma lèvre semble
+ Son frémissement saisir.
+
+ Voici mes vignes ombreuses.
+ Les berceaux de mes hasards!
+ Les images sont nombreuses
+ A l’égal de mes regards...
+ Toute feuille me présente
+ Une source complaisante
+ Où je bois ce frêle bruit...
+ Tout m’est pulpe, tout amande,
+ Tout calice me demande
+ Que j’attende pour son fruit.
+
+ Je ne crains pas les épines!
+ L’éveil est bon, même dur!
+ Ces idéales rapines
+ Ne veulent pas qu’on soit sûr:
+ Il n’est pour ravir un monde
+ De blessure si profonde
+ Qui ne soit au ravisseur
+ Une féconde blessure,
+ Et son propre sang l’assure
+ D’être le vrai possesseur.
+
+ J’approche la transparence
+ De l’invisible bassin
+ Où nage mon Espérance
+ Que l’eau porte par le sein.
+ Son col coupe le temps vague
+ Et soulève cette vague
+ Que fait un col sans pareil...
+ Elle sent sous l’onde unie
+ La profondeur infinie,
+ Et frémit depuis l’orteil.
+
+
+
+
+AU PLATANE
+
+ A André Fontainas
+
+
+ Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,
+ Blanc comme un jeune Scythe,
+ Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu
+ Par la force du site.
+
+ Ombre retentissante en qui le même azur
+ Qui t’emporte, s’apaise,
+ La noire mère astreint ce pied natal et pur
+ A qui la fange pèse.
+
+ De ton front voyageur les vents ne veulent pas;
+ La terre tendre et sombre,
+ O Platane, jamais ne laissera d’un pas
+ S’émerveiller ton ombre!
+
+ Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux
+ Où la sève l’exalte;
+ Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds
+ De l’éternelle halte!
+
+ Pressens autour de toi d’autres vivants liés
+ Par l’hydre vénérable;
+ Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,
+ De l’yeuse à l’érable,
+
+ Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés
+ Dans la confuse cendre,
+ Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés
+ Le cours léger descendre.
+
+ Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé
+ De quatre jeunes femmes,
+ Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,
+ Vêtus en vain de rames.
+
+ Ils vivent séparés, ils pleurent confondus
+ Dans une seule absence,
+ Et leurs membres d’argent sont vainement fendus
+ A leur douce naissance.
+
+ Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir
+ Vers l’Aphrodite monte,
+ La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,
+ Toute chaude de honte.
+
+ Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir
+ A ce tendre présage
+ Qu’une présente chair tourne vers l’avenir
+ Par un jeune visage...
+
+ Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,
+ Toi qui dans l’or les plonges,
+ Toi qui formes au jour le fantôme des maux
+ Que le sommeil fait songes,
+
+ Haute profusion de feuilles, trouble fier
+ Quand l’âpre tramontane
+ Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver
+ Sur tes harpes, Platane,
+
+ Ose gémir!... Il faut, ô souple chair du bois,
+ Te tordre, te détordre,
+ Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix
+ Qu’ils cherchent en désordre!
+
+ Flagelle-toi!... Parais l’impatient martyr
+ Qui soi-même s’écorche,
+ Et dispute à la flamme impuissante à partir
+ Ses retours vers la torche!
+
+ Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,
+ Et que le pur de l’âme
+ Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc
+ Qui rêve de la flamme,
+
+ Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,
+ Ivre de ton tangage,
+ Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,
+ De lui rendre un langage!
+
+ O qu’amoureusement des Dryades rival,
+ Le seul poète puisse
+ Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval
+ L’ambitieuse cuisse!...
+
+ --Non, dit l’Arbre. Il dit: Non! par l’étincellement
+ De sa tête superbe,
+ Que la tempête traite universellement
+ Comme elle fait une herbe!
+
+
+
+
+AIR DE SÉMIRAMIS
+
+(fragment d’un ancien poème)
+
+ A Camille Mauclair
+
+
+ Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre!
+ A peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort
+ Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre
+ L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or...
+
+ * * * * *
+
+ ... «Existe!... Sois enfin toi-même! dit l’Aurore,
+ O grande âme, il est temps que tu formes un corps!
+ Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,
+ Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors!
+
+ Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette!
+ Une lèvre vivante attaque l’air glacé;
+ L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,
+ Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé!
+
+ Remonte aux vrais regards! Tire-toi de tes ombres,
+ Et comme du nageur, dans le plein de la mer,
+ Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,
+ Toi, frappe au fond de l’être! Interpelle ta chair,
+
+ Traverse sans retard ses invicibles trames,
+ Épuise l’infini de l’effort impuissant,
+ Et débarrasse-toi d’un désordre de drames
+ Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang!
+
+ J’accours de l’Orient suffire à ton caprice!
+ Et je te viens offrir mes plus purs aliments;
+ Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse!
+ Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments!»
+
+ --Je réponds!... Je surgis de ma profonde absence!
+ Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,
+ Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,
+ Il m’emporte!... Je vole au-devant du soleil!
+
+ Je ne prends qu’une rose et fuis... La belle flèche
+ Au flanc!... Ma tête enfante une foule de pas...
+ Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche
+ Altitude m’appelle, et je lui tends les bras!
+
+ Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire
+ Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur!
+ Ton œil impérial a soif du grand empire
+ A qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur...
+
+ Ose l’abîme!... Passe un dernier pont de roses!
+ Je t’approche, péril! Orgueil plus irrité!
+ Ces fourmis sont à moi! Ces villes sont mes choses,
+ Ces chemins sont les traits de mon autorité!
+
+ C’est une vaste peau fauve que mon royaume!
+ J’ai tué le lion qui portait cette peau;
+ Mais toujours le fumet du féroce fantôme
+ Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau!
+
+ Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes!
+ Jamais il n’a doré de seuil si gracieux!
+ De ma fragilité je goûte les alarmes
+ Entre le double appel de la terre et des cieux!
+
+ Repas de ma puissance, intelligible orgie,
+ Quel parvis vaporeux de toits et de forêts
+ Place au pied de la pure et divine vigie,
+ Ce calme éloignement d’événements secrets!
+
+ L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures!
+ O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur
+ Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures
+ Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur!
+
+ Anxieuse d’azur, de gloire consumée,
+ Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,
+ Aspire cet encens d’âmes et de fumée
+ Qui monte d’une ville analogue à la mer!
+
+ Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches!
+ L’intense et sans repos Babylone bruit,
+ Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches
+ Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.
+
+ Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,
+ Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,
+ Et ces gémissements de marbres et de câbles
+ Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux!
+
+ Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,
+ Et mon vœu prendre place au séjour des destins;
+ Il semble de soi-même au ciel monter par ondes
+ Sous le bouillonnement des actes indistincts.
+
+ Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,
+ Hélas! mon orgueil même a besoin de tes bras!
+ Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine
+ Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas?
+
+ Plate, elle me murmure une musique telle
+ Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,
+ Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelle
+ Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.
+
+ En vain j’entends monter contre ma face auguste
+ Ce murmure de crainte et de férocité:
+ A l’image des dieux la grande âme est injuste
+ Tant elle s’appareille à la nécessité!
+
+ Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée,
+ Pourtant nulle tendresse et nuls apaisements
+ Ne me laissent captive et victime couchée
+ Dans les puissants liens du sommeil des amants.
+
+ Baisers, baves d’amour, basses béatitudes!
+ O mouvements marins des amants confondus,
+ Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes
+ Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus
+
+ Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre
+ Et qu’en dépit des pleurs des mortels les plus beaux,
+ A mes roses, la main qui touche tombe en poudre;
+ Mes plus chers souvenirs bâtissent des tombeaux!
+
+ Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante
+ Quand tiré lentement du songe de mes seins
+ Je vois un monument de masse triomphante
+ Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins!
+
+ Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,
+ Et roses palpitant sur ma pure paroi!
+ Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,
+ Sage Sémiramis, enchanteresse et roi.
+
+
+
+
+CANTIQUE DES COLONNES
+
+ A Léon-Paul Fargue
+
+
+ Douces colonnes, aux
+ Chapeaux garnis de jour,
+ Ornés de vrais oiseaux
+ Qui marchent sur le tour,
+
+ Douces colonnes, ô
+ L’orchestre de fuseaux!
+ Chacun immole son
+ Silence à l’unisson.
+
+ --Que portez-vous si haut,
+ Égales radieuses?
+ --Au désir sans défaut
+ Nos grâces studieuses!
+
+ Nous chantons à la fois
+ Que nous portons les cieux!
+ O seule et sage voix
+ Qui chantes pour les yeux!
+
+ Vois quels hymnes candides!
+ Quelle sonorité
+ Nos éléments limpides
+ Tirent de la clarté!
+
+ Si froides et dorées
+ Nous fûmes de nos lits
+ Par le ciseau tirées,
+ Pour devenir ces lys!
+
+ De nos lits de cristal
+ Nous fûmes éveillées,
+ Des griffes de métal
+ Nous ont appareillées.
+
+ Pour affronter la lune,
+ La lune et le soleil,
+ On nous polit chacune
+ Comme ongle de l’orteil!
+
+ Servantes sans genoux,
+ Sourires sans figures,
+ La belle devant nous
+ Se sent les jambes pures,
+
+ Pieusement pareilles,
+ Le nez sous le bandeau
+ Et nos riches oreilles
+ Sourdes au blanc fardeau,
+
+ Un temple sur les yeux
+ Noirs pour l’éternité,
+ Nous allons sans les dieux
+ A la divinité!
+
+ Nos antiques jeunesses,
+ Chair mate et belles ombres,
+ Sont fières des finesses
+ Qui naissent par les nombres!
+
+ Filles des nombres d’or,
+ Fortes des lois du ciel,
+ Sur nous tombe et s’endort
+ Un Dieu couleur de miel.
+
+ Il dort content, le jour,
+ Que chaque jour offrons
+ Sur la table d’amour
+ Étale sur nos fronts.
+
+ Incorruptibles sœurs,
+ Mi-brûlantes, mi-fraîches,
+ Nous prîmes pour danseurs
+ Brises et feuilles sèches,
+
+ Et les siècles par dix,
+ Et les peuples passés,
+ C’est un profond jadis,
+ Jadis jamais assez!
+
+ Sous nos mêmes amours
+ Plus lourdes que le monde
+ Nous traversons les jours
+ Comme une pierre l’onde!
+
+ Nous marchons dans le temps
+ Et nos corps éclatants
+ Ont des pas ineffables
+ Qui marquent dans les fables...
+
+
+
+
+FRAGMENTS DU NARCISSE
+
+
+I
+
+ Cur aliquid vidi?
+
+ Que tu brilles enfin, terme pur de ma course!
+
+ Ce soir, comme d’un cerf, la fuite vers la source
+ Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux,
+ Ma soif me vient abattre au bord même des eaux.
+ Mais, pour désaltérer cette amour curieuse,
+ Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse:
+ Nymphes! si vous m’aimez, il faut toujours dormir!
+ La moindre âme dans l’air vous fait toutes frémir;
+ Même, dans sa faiblesse, aux ombres échappée,
+ Si la feuille éperdue effleure la napée,
+ Elle suffit à rompre un univers dormant...
+ Votre sommeil importe à mon enchantement,
+ Il craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge!
+ Gardez-moi longuement ce visage pour songe
+ Qu’une absence divine est seule à concevoir!
+ Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir!
+ Rêvez, rêvez de moi!... Sans vous, belles fontaines,
+ Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines.
+ Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher,
+ Sa tendresse confuse étonnerait ma chair,
+ Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,
+ A d’autres que moi-même adresseraient leurs larmes...
+
+ Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs,
+ Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs,
+ Et de l’incorruptible altitude hantées,
+ O Nymphes!... Mais docile aux pentes enchantées
+ Qui me firent vers vous d’invincibles chemins,
+ Souffrez ce beau reflet des désordres humains!
+ Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes!
+
+ Je suis seul!... Si les Dieux, les échos et les ondes
+ Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit!
+ Seul!... Mais encor celui qui s’approche de soi
+ Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage...
+ Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage;
+ La voix des sources change, et me parle du soir;
+ Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.
+ J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte,
+ Et la lune perfide élève son miroir
+ Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte...
+ Jusque dans les secrets que je crains de savoir,
+ Jusque dans le repli de l’amour de soi-même,
+ Rien ne peut échapper au silence du soir...
+ La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime.
+ Sa voix fraîche à mes vœux tremble de consentir;
+ A peine, dans la brise, elle semble mentir,
+ Tant le frémissement de son temple tacite
+ Conspire au spacieux silence d’un tel site.
+
+ O douceur de survivre à la force du jour,
+ Quand elle se retire, enfin rose d’amour,
+ Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée,
+ Et de tant de trésors tendrement accablée
+ Par de tels souvenirs qu’ils empourprent sa mort,
+ Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or,
+ Puis s’étendre, se fondre, et perdre sa vendange
+ Et s’éteindre en un songe en qui le soir se change.
+ Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu!
+ L’âme, jusqu’à périr, s’y penche pour un Dieu
+ Qu’elle demande à l’onde, onde déserte, et digne
+ Sur son lustre, du lisse effacement d’un cygne...
+
+ A cette onde jamais ne burent les troupeaux!
+ D’autres, ici perdus, trouveraient le repos,
+ Et dans la sombre terre, un clair tombeau qui s’ouvre...
+ Mais ce n’est pas le calme, hélas! que j’y découvre!
+ Quand l’opaque délice où dort cette clarté,
+ Cède à mon corps l’horreur du feuillage écarté,
+ Alors, vainqueur de l’ombre, ô mon corps tyrannique,
+ Repoussant aux forêts leur épaisseur panique,
+ Tu regrettes bientôt leur éternelle nuit!
+ Pour l’inquiet Narcisse, il n’est ici qu’ennui!
+ Tout m’appelle et m’enchaîne à la chair lumineuse
+ Que m’oppose des eaux la paix vertigineuse!
+ Que je déplore ton éclat fatal et pur,
+ Si mollement de moi, fontaine environnée,
+ Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur
+ Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée!
+
+ Profondeur, profondeur, songes qui me voyez,
+ Comme ils verraient une autre vie,
+ Dites, ne suis-je pas celui que vous croyez,
+ Votre corps vous fait-il envie?
+
+ Cessez, sombres esprits, cet ouvrage anxieux
+ Qui se fait dans l’âme qui veille;
+ Ne cherchez pas en vous, n’allez surprendre aux cieux
+ Le malheur d’être une merveille:
+ Trouvez dans la fontaine un corps délicieux...
+
+ Prenant à vos regards cette parfaite proie,
+ Du monstre de s’aimer faites-vous un captif;
+ Dans les errants filets de vos longs cils de soie
+ Son gracieux éclat vous retienne pensif.
+ Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire.
+ Ce cristal est son vrai séjour;
+ Les efforts mêmes de l’amour
+ Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire...
+
+ _Pire._
+ Pire?...
+ Quelqu’un redit: _Pire..._ O moqueur!
+ Écho lointaine est prompte à rendre son oracle!
+ De son rire enchanté, le roc brise mon cœur,
+ Et le silence, par miracle,
+ Cesse!... parle, renaît, sur la face des eaux...
+ Pire?...
+ Pire destin!... Vous le dites, roseaux,
+ Qui reprîtes des vents ma plainte vagabonde!
+ Antres, qui me rendez mon âme plus profonde,
+ Vous renflez de votre ombre une voix qui se meurt...
+ Vous me le murmurez, ramures!... O rumeur
+ Déchirante, et docile aux souffles sans figure,
+ Votre or léger s’agite, et joue avec l’augure...
+ Tout se mêle de moi, brutes divinités!
+ Mes secrets dans les airs sonnent ébruités,
+ Le roc rit; l’arbre pleure; et par sa voix charmante,
+ Je ne puis jusqu’aux cieux que je ne me lamente
+ D’appartenir sans force à d’éternels attraits!
+ Hélas! entre les bras qui naissent des forêts,
+ Une tendre lueur d’heure ambiguë existe...
+ Là, d’un reste du jour, se forme un fiancé,
+ Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste,
+ Délicieux démon désirable et glacé!
+
+ Te voici, mon doux corps de lune et de rosée,
+ O forme obéissante à mes vœux opposée!
+ Qu’ils sont beaux de mes bras les dons vastes et vains!
+ Mes lentes mains, dans l’or adorable se lassent
+ D’appeler ce captif que les feuilles enlacent;
+ Mon cœur jette aux échos l’éclat des noms divins!...
+
+ Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème!
+ O semblable!... Et pourtant, plus parfait que moi-même,
+ Éphémère immortel, si clair devant mes yeux,
+ Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux,
+ Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse,
+ Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,
+ Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit!
+ Qu’as-tu?
+ Ma plainte même est funeste?...
+ Le bruit
+ Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double,
+ Sur la limpide lame a fait courir un trouble!...
+ Tu trembles!... Mais ces mots que j’expire à genoux
+ Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous,
+ Entre ce front si pur et ma lourde mémoire...
+ Je suis si près de toi que je pourrais te boire,
+ O visage!... Ma soif est un esclave nu...
+ Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu,
+ Et je ne savais pas me chérir et me joindre!
+ Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre
+ Des ombres dans mon cœur se fuyant à regret,
+ Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret,
+ Voir, ô merveille, voir! ma bouche nuancée
+ Trahir... peindre sur l’onde une fleur de pensée,
+ Et quels événements étinceler dans l’œil!
+ J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil,
+ Que nulle vierge enfant échappée au satyre,
+ Nulle! aux fuites habile, aux chutes sans émoi,
+ Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire
+ Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi!...
+
+
+II
+
+ Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente,
+ Douce aux purs animaux, aux humains complaisante
+ Qui d’eux-mêmes tentés, suivent au fond la mort,
+ Tout est songes pour toi, sœur tranquille du sort!
+ A peine en souvenir change-t-il un présage,
+ Que pareille sans cesse à son fuyant visage,
+ Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis.
+ Mais si pure tu sois des êtres que tu vis,
+ Onde sur qui les ans passent comme les nues,
+ Que de choses pourtant doivent t’être connues,
+ Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours!
+ Claire, mais si profonde, une nymphe toujours
+ Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche,
+ Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche,
+ A l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois.
+ Elle sait à jamais les choses d’une fois...
+ O présence pensive, eau calme qui recueilles
+ Tout un sombre trésor de fables et de feuilles,
+ L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus,
+ Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus,
+ Tu consommes en toi leur perte solennelle;
+ Mais, sur la pureté de ta face éternelle,
+ L’amour passe et périt...
+
+ Quand le feuillage épars
+ Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts,
+ Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente,
+ L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante,
+ Vaincre l’âme... Et tu sais selon quelle douceur
+ Sa main puissante passe à travers l’épaisseur
+ Des tresses que répand la nuque précieuse,
+ S’y repose, et se sent forte et mystérieuse;
+ Elle parle à l’épaule et règne sur la chair.
+ Alors les yeux fermés à l’éternel éther
+ Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières;
+ Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières
+ D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment.
+ Ils gémissent... La Terre appelle doucement
+ Ces grands corps chancelants qui luttent bouche à bouche,
+ Et qui, du vierge sable osant battre la couche,
+ Composeront d’amour un monstre qui se meurt...
+ Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur,
+ L’âme croit respirer l’âme toute prochaine,
+ Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine,
+ Quels fruits forment toujours ces moments enchantés!
+ Car, à peine les cœurs calmes et contentés
+ D’une ardente alliance expirée en délices,
+ Des amants détachés tu mires les malices,
+ Tu vois poindre des jours de mensonges tissus,
+ Et naître mille maux trop tendrement conçus!
+ Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même,
+ Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime
+ Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs!
+ Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs...
+ Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse,
+ Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse
+ Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux,
+ Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux...
+ «Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre!»
+ «L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre,
+ «Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer!»
+ Hélas! la rose même est amère dans l’air...
+ Moins amers les parfums des suprêmes fumées
+ Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées!...
+ Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir,
+ Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir...
+ O marche lente, prompte, et pareille aux pensées
+ Qui parlent tour à tour aux têtes insensées!
+ La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains,
+ Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins,
+ Lutte, et retient à soi son espérance étreinte.
+ Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe
+ Où s’égare celui qui maudit le soleil!
+ Leur folle solitude, à l’égal du sommeil,
+ Peuple et trompe l’absence; et leur secrète oreille
+ Partout place une voix qui n’a point de pareille.
+ Rien ne peut dissiper leurs songes absolus;
+ Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus!
+ Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres,
+ Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres
+ Plus chères à jamais que tous les feux du jour!
+ Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour,
+ Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse
+ Brûle un secret baiser qui la rend furieuse...
+ Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux
+ Que de ma seule essence;
+ Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,
+ Tout autre n’est qu’absence.
+ O mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi!
+ Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi...
+
+ Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,
+ De toute une forêt qui se consume, ceinte,
+ Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux?
+ Est-il don plus divin de la faveur des eaux,
+ Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage
+ Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage?
+ Naisse donc entre nous que la lumière unit
+ De grâce et de silence un échange infini!
+ Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,
+ Cher trésor d’un miroir qui partage le monde!
+ Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir
+ Un désir sur soi-même essayer son pouvoir!
+ O qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable!
+ Mais la fragilité vous fait inviolable,
+ Vous n’êtes que lumière, adorable moitié
+ D’une amour trop pareille à la faible amitié!
+ Hélas! la nymphe même a séparé nos charmes!
+ Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes?
+ Se surprendre soi-même et soi-même saisir,
+ Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire,
+ Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire,
+ La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos,
+ Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots
+ Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre...
+ Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre,
+ Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant,
+ Tout orné de mes biens que la nymphe défend...
+
+
+III
+
+ ... Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire?
+ De quelle profondeur songes-tu de m’instruire,
+ Habitant de l’abîme, hôte si spécieux
+ D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux?...
+ O le frais ornement de ma triste tendance
+ Qu’un sourire si proche, et plein de confidence,
+ Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger
+ Jusqu’à me faire craindre un désir étranger!
+ Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose!...
+ _J’aime... J’aime!..._ Et qui donc peut aimer autre chose
+ Que soi-même?...
+ Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,
+ Je t’aime, unique objet qui me défends des morts!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence,
+ Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour,
+ Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour!...
+ Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes,
+ Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes
+ Que des songes du soir, votre sceptre reprit,
+ Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit,
+ Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles,
+ Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles,
+ Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid.
+ Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi,
+ Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce...
+ Oh! te saisir, enfin!... Prendre ce calme torse
+ Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits...
+ Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis,
+ Où je vis... Car je vis sur tes lèvres avares!...
+ O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares
+ De ma divinité, je voudrais apaiser
+ Votre bouche... Et bientôt, je briserais, baiser,
+ Ce peu qui nous défend de l’extrême existence,
+ Cette tremblante, frêle, et pieuse distance
+ Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux!...
+ Adieu... Sens-tu frémir mille flottants adieux?
+ Bientôt va frissonner le désordre des ombres!
+ L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,
+ Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît...
+ Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,
+ Où la puissance échappe à ses formes suprêmes...
+ L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,
+ Elle se fait immense et ne rencontre rien...
+ Entre la mort et soi, quel regard est le sien!
+ Dieux! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste
+ Va des jours consumés joindre le sort funeste;
+ Il s’abîme aux enfers du profond souvenir!
+ Hélas! corps misérable, il est temps de s’unir...
+ Penche-toi... Baise-toi. Tremble de tout ton être!
+ L’insaisissable amour que tu me vins promettre
+ Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit...
+
+
+
+
+L’ABEILLE
+
+ A Francis de Miomandre
+
+
+ Quelle, et si fine, et si mortelle,
+ Que soit ta pointe, blonde abeille,
+ Je n’ai, sur ma tendre corbeille,
+ Jeté qu’un songe de dentelle.
+
+ Pique du sein la gourde belle,
+ Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,
+ Qu’un peu de moi-même vermeille
+ Vienne à la chair ronde et rebelle!
+
+ J’ai grand besoin d’un prompt tourment:
+ Un mal vif et bien terminé
+ Vaut mieux qu’un supplice dormant!
+
+ Soit donc mon sens illuminé
+ Par cette infime alerte d’or
+ Sans qui l’Amour meurt et s’endort!
+
+
+
+
+POÉSIE
+
+
+ Par la surprise saisie,
+ Une bouche qui buvait
+ Au sein de la Poésie
+ En sépare son duvet:
+
+ --O ma mère Intelligence,
+ De qui la douceur coulait,
+ Quelle est cette négligence
+ Qui laisse tarir son lait!
+
+ A peine, sur ta poitrine,
+ Accablé de blancs liens,
+ Me berçait l’onde marine
+ De ton cœur chargé de biens;
+
+ A peine, dans ton ciel sombre,
+ Abattu sur ta beauté,
+ Je sentais, à boire l’ombre,
+ M’envahir une clarté,
+
+ Dieu perdu dans ton essence,
+ Et délicieusement
+ Docile à la connaissance
+ Du suprême apaisement,
+
+ Je touchais à la nuit pure,
+ Je ne savais plus mourir,
+ Car un fleuve sans coupure
+ Me semblait me parcourir...
+
+ Dis, par quelle crainte vaine,
+ Par quelle ombre de dépit,
+ Cette merveilleuse veine
+ A mes lèvres se rompit?
+
+ O rigueur, tu m’es un signe
+ Qu’à mon âme je déplus!
+ Le silence au vol de cygne
+ Entre nous ne règne plus!
+
+ Immortelle, ta paupière
+ Me refuse mes trésors,
+ Et la chair s’est faite pierre
+ Qui fut tendre sous mon corps!
+
+ Des cieux même tu me sèvres,
+ Par quel injuste retour?
+ Que seras-tu sans mes lèvres?
+ Que serai-je sans amour?
+
+ Mais la Source suspendue
+ Lui répond sans dureté:
+ --Si fort vous m’avez mordue
+ Que mon cœur s’est arrêté!
+
+
+
+
+LES PAS
+
+
+ Tes pas, enfants de mon silence,
+ Saintement, lentement placés,
+ Vers le lit de ma vigilance
+ Procèdent muets et glacés.
+
+ Personne pure, ombre divine,
+ Qu’ils sont doux, tes pas retenus!
+ Dieux!... tous les dons que je devine
+ Viennent à moi sur ces pieds nus!
+
+ Si, de tes lèvres avancées,
+ Tu prépares pour l’apaiser,
+ A l’habitant de mes pensées
+ La nourriture d’un baiser,
+
+ Ne hâte pas cet acte tendre,
+ Douceur d’être et de n’être pas,
+ Car j’ai vécu de vous attendre,
+ Et mon cœur n’était que vos pas.
+
+
+
+
+LA CEINTURE
+
+
+ Quand le ciel couleur d’une joue
+ Laisse enfin les yeux le chérir,
+ Et qu’au point doré de périr
+ Dans les roses le temps se joue,
+
+ Devant le muet de plaisir
+ Qu’enchaîne une telle peinture,
+ Danse une Ombre à libre ceinture
+ Que le soir est près de saisir.
+
+ Cette ceinture vagabonde
+ Fait dans le souffle aérien
+ Frémir le suprême lien
+ De mon silence avec ce monde...
+
+ Absent, présent... Je suis bien seul,
+ Et sombre, ô suave linceul!
+
+
+
+
+LA DORMEUSE
+
+ A Lucien Fabre
+
+
+ Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,
+ Ame par le doux masque aspirant une fleur?
+ De quels vains aliments sa naïve chaleur
+ Fait ce rayonnement d’une femme endormie?
+
+ Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
+ Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
+ Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
+ Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.
+
+ Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
+ Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
+ O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,
+
+ Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
+ Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
+ Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.
+
+
+
+
+LA PYTHIE
+
+ A Pierre Louÿs
+
+
+ La Pythie exhalant la flamme
+ De naseaux durcis par l’encens,
+ Haletante, ivre, hurle!... l’âme
+ Affreuse, et les flancs mugissants!
+ Pâle, profondément mordue,
+ Et la prunelle suspendue
+ Au point le plus haut de l’horreur,
+ Le regard qui manque à son masque
+ S’arrache vivant à la vasque
+ A la fumée, à la fureur!
+
+ Sur le mur, son ombre démente
+ Où domine un démon majeur,
+ Parmi l’odorante tourmente
+ Prodigue un fantôme nageur,
+ De qui la transe colossale,
+ Rompant les aplombs de la salle,
+ Si la folle tarde à hennir,
+ Mime de noirs enthousiasmes,
+ Hâte les dieux, presse les spasmes
+ De s’achever dans l’avenir!
+
+ Cette martyre en sueurs froides,
+ Ses doigts sur ses doigts se crispant,
+ Vocifère entre les ruades
+ D’un trépied qu’étrangle un serpent:
+ --Ah! maudite!... Quels maux je souffre
+ Toute ma nature est un gouffre!
+ Hélas! Entr’ouverte aux esprits,
+ J’ai perdu mon propre mystère!...
+ Une Intelligence adultère
+ Exerce un corps qu’elle a compris!
+
+ Don cruel!... Maître immonde, cesse
+ Vite, vite, ô divin ferment,
+ De feindre une vaine grossesse
+ Dans ce pur ventre sans amant!
+ Fais finir cette horrible scène!
+ Vois de tout mon corps l’arc obscène
+ Tendre à se rompre pour darder
+ Comme son trait le plus infâme,
+ Implacablement au ciel l’âme
+ Que mon sein ne peut plus garder!
+
+ Qui me parle, à ma place même?
+ Quel écho me répond: Tu mens!
+ Qui m’illumine?... Qui blasphème?
+ Et qui, de ces mots écumants,
+ Dont les éclats hachent ma langue,
+ La fait brandir une harangue
+ Brisant la bave et les cheveux
+ Que mâche et trame le désordre
+ D’une bouche qui veut se mordre
+ Et se reprendre ses aveux?
+
+ Dieu! Je ne me connais de crime
+ Que d’avoir à peine vécu!...
+ Mais si tu me prends pour victime
+ Et sur l’autel d’un corps vaincu
+ Si tu courbes un monstre, tue
+ Ce monstre, et la bête abattue,
+ Le col tranché, le chef produit
+ Par les crins qui tirent les tempes,
+ Que cette plus pâle des lampes
+ Saisisse de marbre la nuit!
+
+ Alors, par cette vagabonde
+ Morte, errante, et lune à jamais,
+ Soit l’eau des mers surprise, et l’onde
+ Astreinte à d’éternels sommets!
+ Que soient les humains faits statues,
+ Les cœurs figés, les âmes tues,
+ Et par les glaces de mon œil,
+ Puisse un peuple de leurs paroles
+ Durcir en un peuple d’idoles
+ Muet de sottise et d’orgueil!
+
+ Eh! Quoi!... Devenir la vipère
+ Dont tout le ressort de frissons
+ Surprend la chair que désespère
+ Sa multitude de tronçons!...
+ Reprendre une lutte insensée!...
+ Tourne donc plutôt ta pensée
+ Vers la joie enfuie, et reviens,
+ O mémoire, à cette magie
+ Qui ne tirait son énergie
+ D’autres arcanes que des tiens!
+
+ Mon cher corps!... Forme préférée,
+ Fraîcheur par qui ne fut jamais
+ Aphrodite désaltérée,
+ Intacte nuit, tendres sommets,
+ Et vos partages indicibles
+ D’une argile en îles sensibles,
+ Douce matière de mon sort,
+ Quelle alliance nous vécûmes,
+ Avant que le don des écumes
+ Ait fait de toi ce corps de mort!
+
+ Toi, mon épaule, où l’or se joue
+ D’une fontaine de noirceur,
+ J’aimais de te joindre ma joue
+ Fondue à sa même douceur!...
+ Ou, soulevée à mes narines.
+ Ouverte aux distances marines,
+ Les mains pleines de seins vivants,
+ Entre mes bras aux belles anses
+ Mon abîme a bu les immenses
+ Profondeurs qu’apportent les vents!
+
+ Hélas! ô roses, toute lyre
+ Contient la modulation!
+ Un soir, de mon triste délire
+ Parut la constellation!
+ Le temple se change dans l’antre,
+ Et l’ouragan des songes entre
+ Au même ciel qui fut si beau!
+ Il faut gémir, il faut atteindre
+ Je ne sais quelle extase, et ceindre
+ Ma chevelure d’un lambeau!
+
+ Ils m’ont connue aux bleus stigmates
+ Apparus sur ma pauvre peau;
+ Ils m’assoupirent d’aromates
+ Laineux et doux comme un troupeau;
+ Ils ont, pour vivant amulette,
+ Touché ma gorge qui halète
+ Sous les ornements vipérins;
+ Étourdie, ivre d’empyreumes,
+ Ils m’ont au murmure des neumes,
+ Rendu des honneurs souterrains.
+
+ Qu’ai-je donc fait qui me condamne
+ Pure, à ces rites odieux?
+ Une sombre carcasse d’âne
+ Eût bien servi de ruche aux dieux!
+ Mais une vierge consacrée,
+ Une conque neuve et nacrée
+ Ne doit à la divinité
+ Que sacrifice et que silence,
+ Et cette intime violence
+ Que se fait la virginité!
+
+ Pourquoi, Puissance Créatrice,
+ Auteur du mystère animal,
+ Dans cette vierge pour matrice,
+ Semer les merveilles du mal?
+ Sont-ce les dons que tu m’accordes?
+ Crois-tu, quand se brisent les cordes
+ Que le son jaillisse plus beau?
+ Ton plectre a frappé sur mon torse,
+ Mais tu ne lui laisses la force
+ Que de sonner comme un tombeau!
+
+ Sois clémente, sois sans oracles!
+ Et de tes merveilleuses mains,
+ Change en caresses les miracles,
+ Retiens les présents surhumains!
+ C’est en vain que tu communiques
+ A nos faibles tiges, d’uniques
+ Commotions de ta splendeur!
+ L’eau tranquille est plus transparente
+ Que toute tempête parente
+ D’une confuse profondeur!
+
+ Va, la lumière la divine
+ N’est pas l’épouvantable éclair
+ Qui nous devance et nous devine
+ Comme un songe cruel et clair!
+ Il éclate!... Il va nous instruire!...
+ Non!... La solitude vient luire
+ Dans la plaie immense des airs
+ Où nulle pâle architecture
+ Mais la déchirante rupture
+ Nous imprime de purs déserts!
+
+ N’allez donc, mains universelles,
+ Tirer de mon front orageux
+ Quelques suprêmes étincelles!
+ Les hasards font les mêmes jeux!
+ Le passé, l’avenir sont frères
+ Et par leurs visages contraires
+ Une seule tête pâlit
+ De ne voir où qu’elle regarde
+ Qu’une même absence hagarde
+ D’îles plus belles que l’oubli.
+
+ Noirs témoins de tant de lumières
+ Ne cherchez plus... pleurez, mes yeux!...
+ O pleurs dont les sources premières
+ Sont trop profondes dans les cieux!...
+ Jamais plus amère demande!...
+ Mais la prunelle la plus grande
+ De ténèbres se doit nourrir!
+ Tenant notre race atterrée,
+ La distance désespérée
+ Nous laisse le temps de mourir!
+
+ Entends, mon âme, entends ces fleuves!...
+ Quelles cavernes sont ici?
+ Est-ce mon sang?... Sont-ce les neuves
+ Rumeurs des ondes sans merci?
+ Mes secrets sonnent leurs aurores!
+ Tristes airains, tempes sonores,
+ Que dites-vous de l’avenir!
+ Frappez, frappez, dans une roche,
+ Abattez l’heure la plus proche...
+ Mes deux natures vont s’unir!
+
+ O formidablement gravie,
+ Et sur d’effrayants échelons,
+ Je sens dans l’arbre de ma vie
+ La mort monter de mes talons!
+ Le long de ma ligne frileuse,
+ Le doigt mouillé de la fileuse
+ Trace une atroce volonté!
+ Et par sanglots grimpe la crise
+ Jusque dans ma nuque où se brise
+ Une cime de volupté!
+
+ Ah! brise les portes vivantes!
+ Fais craquer les vains scellements,
+ Épais troupeau des épouvantes,
+ Hérissé d’étincellements!
+ Surgis des étables funèbres
+ Où te nourrissaient mes ténèbres
+ De leur fabuleuse foison!
+ Bondis, de rêves trop repue,
+ O horde épineuse et crépue,
+ Et viens fumer dans l’or, Toison!
+
+ * * * * *
+
+ Telle, toujours plus tourmentée
+ Déraisonne, râle et rugit
+ La prophétesse fomentée
+ Par les souffles de l’or rougi.
+ Mais enfin le Ciel se déclare!
+ L’oreille du pontife hilare
+ S’aventure dans le futur:
+ Une attente sainte la penche,
+ Car une voix nouvelle et blanche
+ Échappe de ce corps impur:
+
+ * * * * *
+
+ Honneur des Hommes, Saint Langage,
+ Discours prophétique et paré,
+ Belles chaînes en qui s’engage
+ Le dieu dans la chair égaré,
+ Illumination, largesse!
+ Voici parler une Sagesse
+ Et sonner cette auguste Voix
+ Qui se connaît quand elle sonne
+ N’être plus la voix de personne
+ Tant que des ondes et des bois!
+
+
+
+
+LE SYLPHE
+
+
+ Ni vu ni connu
+ Je suis le parfum
+ Vivant et défunt
+ Dans le vent venu!
+
+ Ni vu ni connu,
+ Hasard ou génie?
+ A peine venu
+ La tâche est finie!
+
+ Ni lu ni compris?
+ Aux meilleurs esprits
+ Que d’erreurs promises!
+
+ Ni vu ni connu,
+ Le temps d’un sein nu
+ Entre deux chemises!
+
+
+
+
+L’INSINUANT
+
+
+ O Courbes, méandre,
+ Secrets du menteur,
+ Est-il art plus tendre
+ Que cette lenteur?
+
+ Je sais où je vais,
+ Je t’y veux conduire,
+ Mon dessein mauvais
+ N’est pas de te nuire...
+
+ (Quoique souriante,
+ En pleine fierté,
+ Tant de liberté
+ La désoriente!)
+
+ O Courbes, méandre,
+ Secrets du menteur,
+ Je veux faire attendre
+ Le mot le plus tendre.
+
+
+
+
+LA FAUSSE MORTE
+
+
+ Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant,
+ Sur l’insensible monument,
+ Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée,
+ Forme ta grâce fatiguée,
+ Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,
+
+ Mais à peine abattu sur le sépulcre bas,
+ Dont la close étendue aux cendres me convie,
+ Cette mort apparente en qui revient la vie,
+ Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord,
+ Et m’arrache toujours une nouvelle mort
+ Plus précieuse que la vie.
+
+
+
+
+ÉBAUCHE D’UN SERPENT
+
+ A Henri Ghéon
+
+
+ Parmi l’arbre, la brise berce
+ La vipère que je vêtis;
+ Un sourire, que la dent perce
+ Et qu’elle éclaire d’appétits,
+ Sur le Jardin se risque et rôde,
+ Et mon triangle d’émeraude
+ Tire sa langue à double fil...
+ Bête je suis, mais bête aiguë,
+ De qui le venin quoique vil
+ Laisse loin la sage ciguë!
+
+ Suave est ce temps de plaisance!
+ Tremblez, mortels! Je suis bien fort
+ Quand jamais à ma suffisance,
+ Je bâille à briser le ressort!
+ La splendeur de l’azur aiguise
+ Cette guivre qui me déguise
+ D’animale simplicité;
+ Venez à moi, race étourdie!
+ Je suis debout et dégourdie,
+ Pareille à la nécessité!
+
+ Soleil, soleil!... Faute éclatante!
+ Toi qui masques la mort, Soleil,
+ Sous l’azur et l’or d’une tente
+ Où les fleurs tiennent leur conseil;
+ Par d’impénétrables délices,
+ Toi, le plus fier de mes complices,
+ Et de mes pièges le plus haut,
+ Tu gardes les cœurs de connaître
+ Que l’univers n’est qu’un défaut
+ Dans la pureté du Non-être!
+
+ Grand Soleil, qui sonnes l’éveil
+ A l’être, et de feux l’accompagnes,
+ Toi qui l’enfermes d’un sommeil
+ Trompeusement peint de campagnes,
+ Fauteur des fantômes joyeux
+ Qui rendent sujette des yeux
+ La présence obscure de l’âme,
+ Toujours le mensonge m’a plu
+ Que tu répands sur l’absolu
+ O Roi des ombres fait de flamme!
+
+ Verse-moi ta brute chaleur,
+ Où vient ma paresse glacée
+ Rêvasser de quelque malheur
+ Selon ma nature enlacée...
+ Ce lieu charmant qui vit la chair
+ Choir et se joindre m’est très cher!
+ Ma fureur, ici, se fait mûre.
+ Je la conseille et la recuis,
+ Je m’écoute, et dans mes circuits,
+ Ma méditation murmure...
+
+ O vanité! Cause Première!
+ Celui qui règne dans les Cieux,
+ D’une voix qui fut la lumière
+ Ouvrit l’univers spacieux.
+ Comme las de son pur spectacle,
+ Dieu lui-même a rompu l’obstacle
+ De sa parfaite éternité;
+ Il se fit Celui qui dissipe
+ En conséquences, son Principe,
+ En étoiles, son Unité.
+
+ Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!
+ Et l’abîme animal, béant!...
+ Quelle chute dans l’origine
+ Étincelle au lieu de néant!...
+ Mais, le premier mot de son Verbe,
+ MOI!... Des astres le plus superbe
+ Qu’ait parlés le fou créateur,
+ Je suis!... Je serai!... J’illumine
+ La diminution divine
+ De tous les feux du Séducteur!
+
+ Objet radieux de ma haine,
+ Vous que j’aimais éperdument,
+ Vous qui dûtes de la géhenne
+ Donner l’empire à cet amant,
+ Regardez-vous dans ma ténèbre!
+ Devant votre image funèbre,
+ Orgueil de mon sombre miroir,
+ Si profond fut votre malaise
+ Que votre souffle sur la glaise
+ Fut un soupir de désespoir!
+
+ En vain, Vous avez, dans la fange,
+ Pétri de faciles enfants,
+ Qui de Vos actes triomphants
+ Tout le jour Vous fissent louange!
+ Sitôt pétris, sitôt soufflés,
+ Maître Serpent les a sifflés,
+ Les beaux enfants que Vous créâtes!
+ Holà! dit-il, nouveaux venus!
+ Vous êtes des hommes tout nus,
+ O bêtes blanches et béates!
+
+ A la ressemblance exécrée,
+ Vous fûtes faits, et je vous hais!
+ Comme je hais le Nom qui crée
+ Tant de prodiges imparfaits!
+ Je suis Celui qui modifie,
+ Je retouche au cœur qui s’y fie,
+ D’un doigt sûr et mystérieux!...
+ Nous changerons ces molles œuvres,
+ Et ces évasives couleuvres
+ En des reptiles furieux!
+
+ Mon Innombrable Intelligence
+ Touche dans l’âme des humains
+ Un instrument de ma vengeance
+ Qui fut assemblé de tes mains;
+ Et ta Paternité voilée,
+ Quoique, dans sa chambre étoilée,
+ Elle n’accueille que l’encens,
+ Toutefois l’excès de mes charmes
+ Pourra de lointaines alarmes
+ Troubler ses desseins tout-puissants!
+
+ Je vais, je viens, je glisse, plonge,
+ Je disparais dans un cœur pur!
+ Fut-il jamais de sein si dur
+ Qu’on n’y puisse loger un songe?
+ Qui que tu sois, ne suis-je point
+ Cette complaisance qui poind
+ Dans ton âme, lorsqu’elle s’aime?
+ Je suis au fond de sa faveur
+ Cette inimitable saveur
+ Que tu ne trouves qu’à toi-même!
+
+ Ève, jadis, je la surpris,
+ Parmi ses premières pensées,
+ La lèvre entr’ouverte aux esprits
+ Qui naissaient des roses bercées.
+ Cette parfaite m’apparut,
+ Son flanc vaste et d’or parcouru
+ Ne craignant le soleil ni l’homme;
+ Tout offerte aux regards de l’air,
+ L’âme encore stupide, et comme
+ Interdite au seuil de la chair.
+
+ O masse de béatitude,
+ Tu es si belle, juste prix
+ De la toute sollicitude
+ Des bons et des meilleurs esprits!
+ Pour qu’à tes lèvres ils soient pris
+ Il leur suffit que tu soupires!
+ Les plus purs s’y penchent les pires,
+ Les plus durs sont les plus meurtris...
+ Jusques à moi, tu m’attendris,
+ De qui relèvent les vampires!
+
+ Oui! De mon poste de feuillage,
+ Reptile aux extases d’oiseau,
+ Cependant que mon babillage
+ Tissait de ruses le réseau,
+ Je te buvais, ô belle sourde!
+ Calme, claire, de charmes lourde,
+ Je dominais furtivement,
+ L’œil dans l’or ardent de ta laine.
+ Ta nuque énigmatique et pleine
+ Des secrets de ton mouvement!
+
+ J’étais présent comme une odeur.
+ Comme l’arome d’une idée
+ Dont ne puisse être élucidée
+ L’insidieuse profondeur!
+ Et je t’inquiétais, candeur,
+ O chair mollement décidée,
+ Sans que je t’eusse intimidée,
+ A chanceler dans la splendeur!
+ Bientôt, je t’aurai, je parie.
+ Déjà ta nuance varie!
+
+ (La superbe simplicité
+ Demande d’immenses égards!
+ Sa transparence de regards,
+ Sottise, orgueil, félicité,
+ Gardent bien la belle cité!
+ Sachons lui créer des hasards,
+ Et par ce plus rare des arts,
+ Soit le cœur pur sollicité;
+ C’est là mon fort, c’est là mon fin,
+ A moi les moyens de ma fin!)
+
+ Or, d’une éblouissante bave,
+ Filons les systèmes légers
+ Où l’oisive et l’Ève suave
+ S’engage en de vagues dangers!
+ Que sous une charge de soie,
+ Tremble la peau de cette proie
+ Accoutumée au seul azur!...
+ Mais de gaze point de subtile.
+ Ni de fil invisible et sûr,
+ Plus qu’une trame de mon style!
+
+ Dore, langue! dore-lui les
+ Plus doux des dits que tu connaisses!
+ Allusions, fables, finesses,
+ Mille silences ciselés,
+ Use de tout ce qui lui nuise:
+ Rien qui ne flatte et ne l’induise
+ A se perdre dans mes desseins,
+ Docile à ces pentes qui rendent
+ Aux profondeurs des bleus bassins
+ Les ruisseaux qui des cieux descendent!
+
+ O quelle prose non pareille,
+ Que d’esprit n’ai-je pas jeté
+ Dans le dédale duveté
+ De cette merveilleuse oreille!
+ Là, pensais-je, rien de perdu;
+ Tout profite au cœur suspendu!
+ Sûr triomphe! si ma parole,
+ De l’âme obsédant le trésor,
+ Comme une abeille une corolle
+ Ne quitte plus l’oreille d’or!
+
+ «Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr
+ Que la parole divine, Ève!
+ Une science vive crève
+ L’énormité de ce fruit mûr!
+ N’écoute l’Être vieil et pur
+ Qui maudit la morsure brève!
+ Que si ta bouche fait un rêve,
+ Cette soif qui songe à la sève,
+ Ce délice à demi futur,
+ C’est l’éternité fondante, Ève!»
+
+ Elle buvait mes petits mots
+ Qui bâtissaient une œuvre étrange;
+ Son œil, parfois, perdait un ange
+ Pour revenir à mes rameaux.
+ Le plus rusé des animaux
+ Qui te raille d’être si dure,
+ O perfide et grosse de maux,
+ N’est qu’une voix dans la verdure!
+ --Mais sérieuse l’Ève était
+ Qui sous la branche l’écoutait!
+
+ «Ame, disais-je, doux séjour
+ De toute extase prohibée,
+ Sens-tu la sinueuse amour
+ Que j’ai du Père dérobée?
+ Je l’ai, cette essence du Ciel,
+ A des fins plus douces que miel
+ Délicatement ordonnée...
+ Prends de ce fruit... Dresse ton bras
+ Pour cueillir ce que tu voudras
+ Ta belle main te fut donnée!»
+
+ Quel silence battu d’un cil!
+ Mais quel souffle sous le sein sombre
+ Que mordait l’Arbre de son ombre!
+ L’autre brillait comme un pistil!
+ --_Siffle, siffle!_ me chantait-il!
+ Et je sentais frémir le nombre,
+ Tout le long de mon fouet subtil,
+ De ces replis dont je m’encombre:
+ Ils roulaient depuis le béryl
+ De ma crête, jusqu’au péril!
+
+ Génie! O longue impatience!
+ A la fin, les temps sont venus,
+ Qu’un pas vers la neuve Science
+ Va donc jaillir de ces pieds nus!
+ Le marbre aspire, l’or se cambre!
+ Ces blondes bases d’ombre et d’ambre
+ Tremblent au bord du mouvement!...
+ Elle chancelle, la grande urne
+ D’où va fuir le consentement
+ De l’apparente taciturne!
+
+ Du plaisir que tu te proposes
+ Cède, cher corps, cède aux appâts!
+ Que ta soif de métamorphoses
+ Autour de l’Arbre du Trépas
+ Engendre une chaîne de poses!
+ Viens sans venir! Forme des pas
+ Vaguement comme lourds de roses...
+ Danse, cher corps... Ne pense pas!
+ Ici les délices sont causes
+ Suffisantes au cours des choses!...
+
+ O follement que je m’offrais
+ Cette infertile jouissance:
+ Voir le long pur d’un dos si frais
+ Frémir la désobéissance!...
+ Déjà délivrant son essence
+ De sagesse et d’illusions,
+ Tout l’Arbre de la Connaissance
+ Échevelé de visions,
+ Agitait son grand corps qui plonge
+ Au soleil, et suce le songe!
+
+ Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,
+ Irrésistible Arbre des arbres,
+ Qui dans les faiblesses des marbres,
+ Poursuis des sucs délicieux,
+ Toi qui pousses tels labyrinthes
+ Par qui les ténèbres étreintes
+ S’iront perdre dans le saphir
+ De l’éternelle matinée,
+ Douce perte, arome ou zéphir,
+ Ou colombe prédestinée,
+
+ O Chanteur, ô secret buveur
+ Des plus profondes pierreries,
+ Berceau du reptile rêveur
+ Qui jeta l’Ève en rêveries,
+ Grand Être agité de savoir,
+ Qui toujours, comme pour mieux voir,
+ Grandis à l’appel de ta cime,
+ Toi qui dans l’or très pur promeus
+ Tes bras durs, tes rameaux fumeux,
+ D’autre part, creusant vers l’abîme,
+
+ Tu peux repousser l’infini
+ Qui n’est fait que de ta croissance,
+ Et de la tombe jusqu’au nid
+ Te sentir toute Connaissance!
+ Mais ce vieil amateur d’échecs,
+ Dans l’or oisif des soleils secs,
+ Sur ton branchage vient se tordre;
+ Ses yeux font frémir ton trésor.
+ Il en cherra des fruits de mort,
+ De désespoir et de désordre!
+
+ Beau serpent, bercé dans le bleu,
+ Je siffle, avec délicatesse,
+ Offrant à la gloire de Dieu
+ Le triomphe de ma tristesse...
+ Il me suffit que dans les airs,
+ L’immense espoir de fruits amers
+ Affole les fils de la fange...
+ --Cette soif qui te fit géant,
+ Jusqu’à l’Être exalte l’étrange
+ Toute-Puissance du Néant!
+
+
+
+
+LES GRENADES
+
+
+ Dures grenades entr’ouvertes
+ Cédant à l’excès de vos grains,
+ Je crois voir des fronts souverains
+ Éclatés de leurs découvertes!
+
+ Si les soleils par vous subis,
+ O grenades entrebâillées,
+ Vous ont fait d’orgueil travaillées,
+ Craquer les cloisons de rubis,
+
+ Et que si l’or sec de l’écorce
+ A la demande d’une force
+ Crève en gemmes rouges de jus,
+
+ Cette lumineuse rupture
+ Fait rêver une âme que j’eus
+ De sa secrète architecture.
+
+
+
+
+LE VIN PERDU
+
+
+ J’ai, quelque jour, dans l’Océan,
+ (Mais je ne sais plus sous quels cieux),
+ Jeté, comme offrande au néant,
+ Tout un peu de vin précieux...
+
+ Qui voulut ta perte, ô liqueur?
+ J’obéis peut-être au devin?
+ Peut-être au souci de mon cœur,
+ Songeant au sang, versant le vin?
+
+ Sa transparence accoutumée
+ Après une rose fumée
+ Reprit aussi pure la mer...
+
+ Perdu ce vin, ivres les ondes!...
+ J’ai vu bondir dans l’air amer
+ Les figures les plus profondes...
+
+
+
+
+INTÉRIEUR
+
+
+ Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes
+ Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,
+ Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs;
+ Elle met une femme au milieu de ces murs,
+ Qui dans ma rêverie errant avec décence,
+ Passe entre mes regards sans briser leur absence,
+ Comme passe le verre au travers du soleil,
+ Et de la raison pure épargne l’appareil.
+
+
+
+
+LE CIMETIÈRE MARIN
+
+ Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον σπεῦδε,
+ τὰν δ’ἐμπρᾳκτον ἄντλει μαχαναν.
+
+ Pindare, Pythiques III.
+
+
+ Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
+ Entre les pins palpite, entre les tombes;
+ Midi le juste y compose de feux
+ La mer, la mer, toujours recommencée!
+ O récompense après une pensée
+ Qu’un long regard sur le calme des dieux!
+
+ Quel pur travail de fins éclairs consume
+ Maint diamant d’imperceptible écume,
+ Et quelle paix semble se concevoir!
+ Quand sur l’abîme un soleil se repose,
+ Ouvrages purs d’une éternelle cause,
+ Le temps scintille et le songe est savoir.
+
+ Stable trésor, temple simple à Minerve,
+ Masse de calme, et visible réserve,
+ Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
+ Tant de sommeil sous un voile de flamme,
+ O mon silence!... Édifice dans l’âme,
+ Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!
+
+ Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
+ A ce point pur je monte et m’accoutume,
+ Tout entouré de mon regard marin;
+ Et comme aux dieux mon offrande suprême,
+ La scintillation sereine sème
+ Sur l’altitude un dédain souverain.
+
+ Comme le fruit se fond en jouissance,
+ Comme en délice, il change son absence
+ Dans une bouche où sa forme se meurt,
+ Je hume ici ma future fumée,
+ Et le ciel chante à l’âme consumée
+ Le changement des rives en rumeur.
+
+ Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
+ Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
+ Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
+ Je m’abandonne à ce brillant espace,
+ Sur les maisons des morts mon ombre passe
+ Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.
+
+ L’âme exposée aux torches du solstice,
+ Je te soutiens, admirable justice
+ De la lumière aux armes sans pitié!
+ Je te rends pure à ta place première,
+ Regarde-toi!... Mais rendre la lumière
+ Suppose d’ombre une morne moitié.
+
+ O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
+ Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
+ Entre le vide et l’événement pur,
+ J’attends l’écho de ma grandeur interne,
+ Amère, sombre et sonore citerne,
+ Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!
+
+ Sais-tu, fausse captive des feuillages,
+ Golfe mangeur de ces maigres grillages,
+ Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
+ Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
+ Quel front l’attire à cette terre osseuse?
+ Une étincelle y pense à mes absents.
+
+ Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
+ Fragment terrestre offert à la lumière,
+ Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux.
+ Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
+ Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
+ La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!
+
+ Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
+ Quand solitaire au sourire de pâtre,
+ Je pais longtemps, moutons mystérieux,
+ Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
+ Éloignes-en les prudentes colombes,
+ Les songes vains, les anges curieux!
+
+ Ici venu, l’avenir est paresse.
+ L’insecte net gratte la sécheresse;
+ Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
+ A je ne sais quelle sévère essence...
+ La vie est vaste, étant ivre d’absence,
+ Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
+
+ Les morts cachés sont bien dans cette terre
+ Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
+ Midi là-haut, Midi sans mouvement
+ En soi se pense et convient à soi-même...
+ Tête complète et parfait diadème,
+ Je suis en toi le secret changement.
+
+ Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
+ Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
+ Sont le défaut de ton grand diamant!...
+ Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
+ Un peuple vague aux racines des arbres
+ A pris déjà ton parti lentement.
+
+ Ils ont fondu dans une absence épaisse,
+ L’argile rouge a bu la blanche espèce,
+ Le don de vivre a passé dans les fleurs!
+ Où sont des morts les phrases familières,
+ L’art personnel, les âmes singulières?
+ La larve file où se formaient les pleurs.
+
+ Les cris aigus des filles chatouillées,
+ Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
+ Le sein charmant qui joue avec le feu,
+ Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
+ Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
+ Tout va sous terre et rentre dans le jeu!
+
+ Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
+ Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
+ Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
+ Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
+ Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
+ La sainte impatience meurt aussi!
+
+ Maigre immortalité noire et dorée,
+ Consolatrice affreusement laurée,
+ Qui de la mort fais un sein maternel.
+ Le beau mensonge et la pieuse ruse!
+ Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
+ Ce crâne vide et ce rire éternel!
+
+ Pères profonds, têtes inhabitées,
+ Qui sous le poids de tant de pelletées
+ Êtes la terre et confondez nos pas,
+ Le vrai rongeur, le ver irréfutable
+ N’est point pour vous qui dormez sous la table.
+ Il vit de vie, il ne me quitte pas!
+
+ Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
+ Sa dent secrète est de moi si prochaine
+ Que tous les noms lui peuvent convenir!
+ Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
+ Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
+ A ce vivant je vis d’appartenir!
+
+ Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Élée!
+ M’as-tu percé de cette flèche ailée
+ Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
+ Le son m’enfante et la flèche me tue!
+ Ah! le Soleil... Quelle ombre de tortue
+ Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!
+
+ Non, non!... Debout! Dans l’ère successive!
+ Brisez, mon corps, cette forme pensive!
+ Buvez, mon sein, la naissance du vent!
+ Une fraîcheur, de la mer exhalée,
+ Me rend mon âme... O puissance salée!
+ Courons à l’onde en rejaillir vivant!
+
+ Oui! Grande mer de délires douée,
+ Peau de panthère et chlamyde trouée
+ De mille et mille idoles du soleil,
+ Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
+ Qui te remords l’étincelante queue
+ Dans un tumulte au silence pareil,
+
+ Le vent se lève!... Il faut tenter de vivre!
+ L’air immense ouvre et referme mon livre,
+ La vague en poudre ose jaillir des rocs!
+ Envolez-vous, pages tout éblouies!
+ Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
+ Ce toit tranquille où picoraient des focs!
+
+
+
+
+ODE SECRÈTE
+
+
+ Chute superbe, fin si douce,
+ Oubli des luttes, quel délice
+ Que d’étendre à même la mousse
+ Après la danse, le corps lisse!
+
+ Jamais une telle lueur
+ Que ces étincelles d’été
+ Sur un front semé de sueur
+ N’avait la victoire fêté!
+
+ Mais touché par le Crépuscule,
+ Ce grand corps qui fit tant de choses,
+ Qui dansait, qui rompit Hercule,
+ N’est plus qu’une masse de roses!
+
+ Dormez, sous les pas sidéraux,
+ Vainqueur lentement désuni,
+ Car l’Hydre inhérente au héros
+ S’est éployée à l’infini...
+
+ O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,
+ Quels objets de victoire énorme,
+ Quand elle entre aux temps sans ressource
+ L’âme extraordinaire forme!
+
+ Fin suprême, étincellement
+ Qui par les monstres et les dieux,
+ Proclame universellement
+ Les grands actes qui sont aux Cieux!
+
+
+
+
+LE RAMEUR
+
+ A André Lebey
+
+
+ Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames
+ M’arrachent à regret aux riants environs;
+ Ame aux pesantes mains, pleines des avirons,
+ Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.
+
+ Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,
+ Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,
+ Je veux à larges coups rompre l’illustre monde
+ De feuilles et de feu que je chante tout bas.
+
+ Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,
+ Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,
+ Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli
+ Qui coure du grand calme abolir la mémoire.
+
+ Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont
+ Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense:
+ Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,
+ Je remonte à la source où cesse même un nom.
+
+ En vain toute la nymphe énorme et continue
+ Empêche de bras purs mes membres harassés;
+ Je romprai lentement mille liens glacés
+ Et les barbes d’argent de sa puissance nue.
+
+ Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement
+ Place mes jours dorés sous un bandeau de soie;
+ Rien plus aveuglément n’use l’antique joie
+ Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.
+
+ Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,
+ Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,
+ Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,
+ Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.
+
+ Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux
+ Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,
+ Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,
+ Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.
+
+
+
+
+PALME
+
+ A Jeannie
+
+
+ De sa grâce redoutable
+ Voilant à peine l’éclat,
+ Un ange met sur ma table
+ Le pain tendre, le lait plat;
+ Il me fait de la paupière
+ Le signe d’une prière
+ Qui parle à ma vision:
+ --Calme, calme, reste calme!
+ Connais le poids d’une palme
+ Portant sa profusion!
+
+ Pour autant qu’elle se plie
+ A l’abondance des biens,
+ Sa figure est accomplie,
+ Ses fruits lourds sont ses liens.
+ Admire comme elle vibre,
+ Et comme une lente fibre
+ Qui divise le moment,
+ Départage sans mystère
+ L’attirance de la terre
+ Et le poids du firmament!
+
+ Ce bel arbitre mobile
+ Entre l’ombre et le soleil,
+ Simule d’une sibylle
+ La sagesse et le sommeil.
+ Autour d’une même place
+ L’ample palme ne se lasse
+ Des appels ni des adieux...
+ Qu’elle est noble, qu’elle est tendre
+ Qu’elle est digne de s’attendre
+ A la seule main des dieux!
+
+ L’or léger qu’elle murmure
+ Sonne au simple doigt de l’air,
+ Et d’une soyeuse armure
+ Charge l’âme du désert.
+ Une voix impérissable
+ Qu’elle rend au vent de sable
+ Qui l’arrose de ses grains,
+ A soi-même sert d’oracle,
+ Et se flatte du miracle
+ Que se chantent les chagrins.
+
+ Cependant qu’elle s’ignore
+ Entre le sable et le ciel,
+ Chaque jour qui luit encore
+ Lui compose un peu de miel.
+ Sa douceur est mesurée
+ Par la divine durée
+ Qui ne compte pas les jours,
+ Mais bien qui les dissimule
+ Dans un suc où s’accumule
+ Tout l’arome des amours.
+
+ Parfois si l’on désespère,
+ Si l’adorable rigueur
+ Malgré tes larmes n’opère
+ Que sous ombre de langueur,
+ N’accuse pas d’être avare
+ Une Sage qui prépare
+ Tant d’or et d’autorité:
+ Par la sève solennelle
+ Une espérance éternelle
+ Monte à la maturité!
+
+ Ces jours qui te semblent vides
+ Et perdus pour l’univers
+ Ont des racines avides
+ Qui travaillent les déserts.
+ La substance chevelue
+ Par les ténèbres élue
+ Ne peut s’arrêter jamais
+ Jusqu’aux entrailles du monde,
+ De poursuivre l’eau profonde
+ Que demandent les sommets.
+
+ Patience, patience,
+ Patience dans l’azur!
+ Chaque atome de silence
+ Est la chance d’un fruit mûr!
+ Viendra l’heureuse surprise:
+ Une colombe, la brise,
+ L’ébranlement le plus doux,
+ Une femme qui s’appuie,
+ Feront tomber cette pluie
+ Où l’on se jette à genoux!
+
+ Qu’un peuple à présent s’écroule,
+ Palme!... irrésistiblement!
+ Dans la poudre qu’il se roule
+ Sur les fruits du firmament!
+ Tu n’as pas perdu ces heures,
+ Si légère tu demeures
+ Après ces beaux abandons;
+ Pareille à celui qui pense
+ Et dont l’âme se dépense
+ A s’accroître de ses dons!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ AURORE 7
+ Au Platane 12
+ Air de Sémiramis 17
+ Cantique des colonnes 24
+
+ FRAGMENTS DU NARCISSE 29
+ L’Abeille 49
+ Poésie 50
+ Les Pas 54
+ La Ceinture 56
+ La Dormeuse 57
+
+ LA PYTHIE 59
+ Le Sylphe 74
+ L’Insinuant 76
+ La fausse Morte 78
+
+ ÉBAUCHE D’UN SERPENT 79
+ Les Grenades 97
+ Le Vin perdu 99
+ Intérieur 101
+
+ LE CIMETIÈRE MARIN 105
+ Ode Secrète 114
+ Le Rameur 116
+
+ PALME 119
+
+
+
+
+ CE LIVRE
+ A ÉTÉ IMPRIMÉ
+ PAR
+ MAURICE DARANTIERE
+ A DIJON
+ EN DÉCEMBRE
+ M.CM.XXVI
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARMES ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
+United States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase “Project
+Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg™ License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
+Gutenberg™ electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
+person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
+1.E.8.
+
+1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg™ License when
+you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work
+on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
+phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+ most other parts of the world at no cost and with almost no
+ restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
+ under the terms of the Project Gutenberg License included with this
+ eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
+ United States, you will have to check the laws of the country where
+ you are located before using this eBook.
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
+Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg™.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg™ License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format
+other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg™ website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
+Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works
+provided that:
+
+• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.”
+
+• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
+ works.
+
+• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+
+• You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg™ works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
+of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you “AS-IS”, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
+
+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™'s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/71062-0.zip b/71062-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f739c21 --- /dev/null +++ b/71062-0.zip diff --git a/71062-h.zip b/71062-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bc6938c --- /dev/null +++ b/71062-h.zip diff --git a/71062-h/71062-h.htm b/71062-h/71062-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3798c34 --- /dev/null +++ b/71062-h/71062-h.htm @@ -0,0 +1,2824 @@ +<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Charmes | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; text-indent: 0; font-size: 200%;
+ font-weight: bold; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; text-indent: 0; font-size: 140%;
+ font-weight: bold; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+h3, .h3 { text-align: center; text-indent: 0; font-size: 120%;
+ font-weight: bold; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+small { font-size: 80%; }
+
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em, .rm { font-style: normal; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
+.i1 { text-indent: -2em; }
+.i2 { text-indent: -1em; }
+.i3 { text-indent: 0; }
+.i4 { text-indent: 1em; }
+.i5 { text-indent: 2em; }
+.i7 { text-indent: 4em; }
+.i8 { text-indent: 5em; }
+.i13 { text-indent: 9em; }
+.i21 { text-indent: 15em; }
+
+
+
+p.r { text-align: right; text-indent: 0; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+.dedic { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 95%;
+ font-style: italic; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
+
+li { list-style: none; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; }
+td.utop { padding-top: .3em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; text-align: left; }
+
+
+a { text-decoration: none; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div lang='en' xml:lang='en'>
+<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Charmes</span>, by Paul Valéry</p>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+</div>
+
+<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Charmes</span></p>
+<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Paul Valéry</p>
+<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 27, 2023 [eBook #71062]</p>
+<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
+ <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>CHARMES</span> ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="large">PAUL VALÉRY</span><br>
+<span class="sc">de l’Académie Française</span></p>
+
+<h1>CHARMES</h1>
+
+<p class="c i small">nouvelle édition revue</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+Librairie Gallimard<br>
+ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br>
+3, rue de Grenelle (<small>VI</small><sup>me</sup>)</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top2em i">Il a été tiré de la présente édition six mille deux
+cent quatre vingt quatorze exemplaires savoir :</p>
+
+<p class="i">soixante quatorze exemplaires sur Roma Tiziano, dont
+vingt quatre exemplaires hors commerce numérotés de
+<span class="rm"><span class="small">HC</span>. 1</span> à <span class="rm"><span class="small">HC</span>. 24</span>,
+et cinquante exemplaires numérotés de <span class="small rm">I</span> à <span class="small rm">L</span>.</p>
+
+<p class="i">deux cent vingt exemplaires sur vélin pur fil du
+Marais, dont vingt exemplaires hors commerce numérotés de
+<span class="rm"><span class="small">HC</span>. 25</span> à
+<span class="rm"><span class="small">HC</span>. 44</span>
+et deux cents exemplaires numérotés de <span class="small rm">LI</span> à
+<span class="small rm">CCL</span>.</p>
+
+<p class="i">et six mille exemplaires sur vélin, numérotés de <span class="rm">1</span> à
+<span class="rm">6.000</span>.</p>
+
+<p class="c">Exemplaire numéro</p>
+
+
+<p class="c gap i">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous les pays y compris la Russie.<br>
+Copyright by Librairie Gallimard, <span class="rm">1926</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">AURORE</h2>
+
+<p class="dedic">A Paul Poujaud</p>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La confusion morose</div>
+<div class="verse">Qui me servait de sommeil,</div>
+<div class="verse">Se dissipe dès la rose</div>
+<div class="verse">Apparence du soleil.</div>
+<div class="verse">Dans mon âme je m’avance,</div>
+<div class="verse">Tout ailé de confiance :</div>
+<div class="verse">C’est la première oraison !</div>
+<div class="verse">A peine sorti des sables,</div>
+<div class="verse">Je fais des pas admirables</div>
+<div class="verse">Dans les pas de ma raison.</div>
+
+<div class="verse stanza">Salut ! encore endormies</div>
+<div class="verse">A vos sourires jumeaux,</div>
+<div class="verse">Similitudes amies</div>
+<div class="verse">Qui brillez parmi les mots !</div>
+<div class="verse">Au vacarme des abeilles</div>
+<div class="verse">Je vous aurai par corbeilles,</div>
+<div class="verse">Et sur l’échelon tremblant</div>
+<div class="verse">De mon échelle dorée</div>
+<div class="verse">Ma prudence évaporée</div>
+<div class="verse">Déjà pose son pied blanc.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quelle aurore sur ces croupes</div>
+<div class="verse">Qui commencent de frémir !</div>
+<div class="verse">Déjà s’étirent par groupes</div>
+<div class="verse">Telles qui semblaient dormir :</div>
+<div class="verse">L’une brille, l’autre bâille ;</div>
+<div class="verse">Et sur un peigne d’écaille,</div>
+<div class="verse">Égarant ses vagues doigts,</div>
+<div class="verse">Du songe encore prochaine,</div>
+<div class="verse">La paresseuse l’enchaîne</div>
+<div class="verse">Aux prémisses de sa voix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quoi ! c’est vous, mal déridées !</div>
+<div class="verse">Que fîtes-vous, cette nuit,</div>
+<div class="verse">Maîtresses de l’âme, Idées,</div>
+<div class="verse">Courtisanes par ennui ?</div>
+<div class="verse">— Toujours sages, disent-elles,</div>
+<div class="verse">Nos présences immortelles</div>
+<div class="verse">Jamais n’ont trahi ton toit !</div>
+<div class="verse">Nous étions non éloignées,</div>
+<div class="verse">Mais secrètes araignées</div>
+<div class="verse">Dans les ténèbres de toi !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ne seras-tu pas de joie</div>
+<div class="verse">Ivre ! à voir de l’ombre issus</div>
+<div class="verse">Cent mille soleils de soie</div>
+<div class="verse">Sur tes énigmes tissus ?</div>
+<div class="verse">Regarde ce que nous fîmes :</div>
+<div class="verse">Nous avons sur tes abîmes</div>
+<div class="verse">Tendu nos fils primitifs,</div>
+<div class="verse">Et pris la nature nue</div>
+<div class="verse">Dans une trame ténue</div>
+<div class="verse">De tremblants préparatifs…</div>
+
+<div class="verse stanza">Leur toile spirituelle,</div>
+<div class="verse">Je la brise, et vais cherchant</div>
+<div class="verse">Dans ma forêt sensuelle</div>
+<div class="verse">Les oracles de mon chant.</div>
+<div class="verse">Être !… Universelle oreille !</div>
+<div class="verse">Toute l’âme s’appareille</div>
+<div class="verse">A l’extrême du désir…</div>
+<div class="verse">Elle s’écoute qui tremble</div>
+<div class="verse">Et parfois ma lèvre semble</div>
+<div class="verse">Son frémissement saisir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Voici mes vignes ombreuses.</div>
+<div class="verse">Les berceaux de mes hasards !</div>
+<div class="verse">Les images sont nombreuses</div>
+<div class="verse">A l’égal de mes regards…</div>
+<div class="verse">Toute feuille me présente</div>
+<div class="verse">Une source complaisante</div>
+<div class="verse">Où je bois ce frêle bruit…</div>
+<div class="verse">Tout m’est pulpe, tout amande,</div>
+<div class="verse">Tout calice me demande</div>
+<div class="verse">Que j’attende pour son fruit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je ne crains pas les épines !</div>
+<div class="verse">L’éveil est bon, même dur !</div>
+<div class="verse">Ces idéales rapines</div>
+<div class="verse">Ne veulent pas qu’on soit sûr :</div>
+<div class="verse">Il n’est pour ravir un monde</div>
+<div class="verse">De blessure si profonde</div>
+<div class="verse">Qui ne soit au ravisseur</div>
+<div class="verse">Une féconde blessure,</div>
+<div class="verse">Et son propre sang l’assure</div>
+<div class="verse">D’être le vrai possesseur.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’approche la transparence</div>
+<div class="verse">De l’invisible bassin</div>
+<div class="verse">Où nage mon Espérance</div>
+<div class="verse">Que l’eau porte par le sein.</div>
+<div class="verse">Son col coupe le temps vague</div>
+<div class="verse">Et soulève cette vague</div>
+<div class="verse">Que fait un col sans pareil…</div>
+<div class="verse">Elle sent sous l’onde unie</div>
+<div class="verse">La profondeur infinie,</div>
+<div class="verse">Et frémit depuis l’orteil.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">AU PLATANE</h3>
+
+<p class="dedic">A André Fontainas</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,</div>
+<div class="verse i3">Blanc comme un jeune Scythe,</div>
+<div class="verse">Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu</div>
+<div class="verse i3">Par la force du site.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ombre retentissante en qui le même azur</div>
+<div class="verse i3">Qui t’emporte, s’apaise,</div>
+<div class="verse">La noire mère astreint ce pied natal et pur</div>
+<div class="verse i3">A qui la fange pèse.</div>
+
+<div class="verse stanza">De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;</div>
+<div class="verse i3">La terre tendre et sombre,</div>
+<div class="verse">O Platane, jamais ne laissera d’un pas</div>
+<div class="verse i3">S’émerveiller ton ombre !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux</div>
+<div class="verse i3">Où la sève l’exalte ;</div>
+<div class="verse">Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds</div>
+<div class="verse i3">De l’éternelle halte !</div>
+
+<div class="verse stanza">Pressens autour de toi d’autres vivants liés</div>
+<div class="verse i3">Par l’hydre vénérable ;</div>
+<div class="verse">Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,</div>
+<div class="verse i3">De l’yeuse à l’érable,</div>
+
+<div class="verse stanza">Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés</div>
+<div class="verse i3">Dans la confuse cendre,</div>
+<div class="verse">Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés</div>
+<div class="verse i3">Le cours léger descendre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé</div>
+<div class="verse i3">De quatre jeunes femmes,</div>
+<div class="verse">Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,</div>
+<div class="verse i3">Vêtus en vain de rames.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils vivent séparés, ils pleurent confondus</div>
+<div class="verse i3">Dans une seule absence,</div>
+<div class="verse">Et leurs membres d’argent sont vainement fendus</div>
+<div class="verse i3">A leur douce naissance.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir</div>
+<div class="verse i3">Vers l’Aphrodite monte,</div>
+<div class="verse">La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,</div>
+<div class="verse i3">Toute chaude de honte.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir</div>
+<div class="verse i3">A ce tendre présage</div>
+<div class="verse">Qu’une présente chair tourne vers l’avenir</div>
+<div class="verse i3">Par un jeune visage…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,</div>
+<div class="verse i3">Toi qui dans l’or les plonges,</div>
+<div class="verse">Toi qui formes au jour le fantôme des maux</div>
+<div class="verse i3">Que le sommeil fait songes,</div>
+
+<div class="verse stanza">Haute profusion de feuilles, trouble fier</div>
+<div class="verse i3">Quand l’âpre tramontane</div>
+<div class="verse">Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver</div>
+<div class="verse i3">Sur tes harpes, Platane,</div>
+
+<div class="verse stanza">Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,</div>
+<div class="verse i3">Te tordre, te détordre,</div>
+<div class="verse">Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix</div>
+<div class="verse i3">Qu’ils cherchent en désordre !</div>
+
+<div class="verse stanza">Flagelle-toi !… Parais l’impatient martyr</div>
+<div class="verse i3">Qui soi-même s’écorche,</div>
+<div class="verse">Et dispute à la flamme impuissante à partir</div>
+<div class="verse i3">Ses retours vers la torche !</div>
+
+<div class="verse stanza">Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,</div>
+<div class="verse i3">Et que le pur de l’âme</div>
+<div class="verse">Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc</div>
+<div class="verse i3">Qui rêve de la flamme,</div>
+
+<div class="verse stanza">Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,</div>
+<div class="verse i3">Ivre de ton tangage,</div>
+<div class="verse">Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,</div>
+<div class="verse i3">De lui rendre un langage !</div>
+
+<div class="verse stanza">O qu’amoureusement des Dryades rival,</div>
+<div class="verse i3">Le seul poète puisse</div>
+<div class="verse">Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval</div>
+<div class="verse i3">L’ambitieuse cuisse !…</div>
+
+<div class="verse stanza">— Non, dit l’Arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement</div>
+<div class="verse i3">De sa tête superbe,</div>
+<div class="verse">Que la tempête traite universellement</div>
+<div class="verse i3">Comme elle fait une herbe !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">AIR DE SÉMIRAMIS</h3>
+
+<p class="c">(fragment d’un ancien poème)</p>
+
+<p class="dedic">A Camille Mauclair</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !</div>
+<div class="verse">A peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort</div>
+<div class="verse">Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre</div>
+<div class="verse">L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…</div>
+
+
+<hr>
+
+
+
+<div class="verse stanza">… « Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,</div>
+<div class="verse">O grande âme, il est temps que tu formes un corps !</div>
+<div class="verse">Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,</div>
+<div class="verse">Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors !</div>
+
+<div class="verse stanza">Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette !</div>
+<div class="verse">Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;</div>
+<div class="verse">L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,</div>
+<div class="verse">Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !</div>
+
+<div class="verse stanza">Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,</div>
+<div class="verse">Et comme du nageur, dans le plein de la mer,</div>
+<div class="verse">Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,</div>
+<div class="verse">Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,</div>
+
+<div class="verse stanza">Traverse sans retard ses invicibles trames,</div>
+<div class="verse">Épuise l’infini de l’effort impuissant,</div>
+<div class="verse">Et débarrasse-toi d’un désordre de drames</div>
+<div class="verse">Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’accours de l’Orient suffire à ton caprice !</div>
+<div class="verse">Et je te viens offrir mes plus purs aliments ;</div>
+<div class="verse">Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse !</div>
+<div class="verse">Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !</div>
+<div class="verse">Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,</div>
+<div class="verse">Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,</div>
+<div class="verse">Il m’emporte !… Je vole au-devant du soleil !</div>
+
+<div class="verse stanza">Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flèche</div>
+<div class="verse">Au flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…</div>
+<div class="verse">Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche</div>
+<div class="verse">Altitude m’appelle, et je lui tends les bras !</div>
+
+<div class="verse stanza">Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire</div>
+<div class="verse">Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !</div>
+<div class="verse">Ton œil impérial a soif du grand empire</div>
+<div class="verse">A qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur…</div>
+
+<div class="verse stanza">Ose l’abîme !… Passe un dernier pont de roses !</div>
+<div class="verse">Je t’approche, péril ! Orgueil plus irrité !</div>
+<div class="verse">Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,</div>
+<div class="verse">Ces chemins sont les traits de mon autorité !</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est une vaste peau fauve que mon royaume !</div>
+<div class="verse">J’ai tué le lion qui portait cette peau ;</div>
+<div class="verse">Mais toujours le fumet du féroce fantôme</div>
+<div class="verse">Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau !</div>
+
+<div class="verse stanza">Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !</div>
+<div class="verse">Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !</div>
+<div class="verse">De ma fragilité je goûte les alarmes</div>
+<div class="verse">Entre le double appel de la terre et des cieux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Repas de ma puissance, intelligible orgie,</div>
+<div class="verse">Quel parvis vaporeux de toits et de forêts</div>
+<div class="verse">Place au pied de la pure et divine vigie,</div>
+<div class="verse">Ce calme éloignement d’événements secrets !</div>
+
+<div class="verse stanza">L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !</div>
+<div class="verse">O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur</div>
+<div class="verse">Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures</div>
+<div class="verse">Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Anxieuse d’azur, de gloire consumée,</div>
+<div class="verse">Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,</div>
+<div class="verse">Aspire cet encens d’âmes et de fumée</div>
+<div class="verse">Qui monte d’une ville analogue à la mer !</div>
+
+<div class="verse stanza">Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !</div>
+<div class="verse">L’intense et sans repos Babylone bruit,</div>
+<div class="verse">Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches</div>
+<div class="verse">Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,</div>
+<div class="verse">Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,</div>
+<div class="verse">Et ces gémissements de marbres et de câbles</div>
+<div class="verse">Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,</div>
+<div class="verse">Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;</div>
+<div class="verse">Il semble de soi-même au ciel monter par ondes</div>
+<div class="verse">Sous le bouillonnement des actes indistincts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,</div>
+<div class="verse">Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !</div>
+<div class="verse">Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine</div>
+<div class="verse">Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Plate, elle me murmure une musique telle</div>
+<div class="verse">Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,</div>
+<div class="verse">Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelle</div>
+<div class="verse">Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.</div>
+
+<div class="verse stanza">En vain j’entends monter contre ma face auguste</div>
+<div class="verse">Ce murmure de crainte et de férocité :</div>
+<div class="verse">A l’image des dieux la grande âme est injuste</div>
+<div class="verse">Tant elle s’appareille à la nécessité !</div>
+
+<div class="verse stanza">Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée,</div>
+<div class="verse">Pourtant nulle tendresse et nuls apaisements</div>
+<div class="verse">Ne me laissent captive et victime couchée</div>
+<div class="verse">Dans les puissants liens du sommeil des amants.</div>
+
+<div class="verse stanza">Baisers, baves d’amour, basses béatitudes !</div>
+<div class="verse">O mouvements marins des amants confondus,</div>
+<div class="verse">Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes</div>
+<div class="verse">Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus</div>
+
+<div class="verse stanza">Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre</div>
+<div class="verse">Et qu’en dépit des pleurs des mortels les plus beaux,</div>
+<div class="verse">A mes roses, la main qui touche tombe en poudre ;</div>
+<div class="verse">Mes plus chers souvenirs bâtissent des tombeaux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante</div>
+<div class="verse">Quand tiré lentement du songe de mes seins</div>
+<div class="verse">Je vois un monument de masse triomphante</div>
+<div class="verse">Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins !</div>
+
+<div class="verse stanza">Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,</div>
+<div class="verse">Et roses palpitant sur ma pure paroi !</div>
+<div class="verse">Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,</div>
+<div class="verse">Sage Sémiramis, enchanteresse et roi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">CANTIQUE DES COLONNES</h3>
+
+<p class="dedic">A Léon-Paul Fargue</p>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Douces colonnes, aux</div>
+<div class="verse">Chapeaux garnis de jour,</div>
+<div class="verse">Ornés de vrais oiseaux</div>
+<div class="verse">Qui marchent sur le tour,</div>
+
+<div class="verse stanza">Douces colonnes, ô</div>
+<div class="verse">L’orchestre de fuseaux !</div>
+<div class="verse">Chacun immole son</div>
+<div class="verse">Silence à l’unisson.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Que portez-vous si haut,</div>
+<div class="verse">Égales radieuses ?</div>
+<div class="verse">— Au désir sans défaut</div>
+<div class="verse">Nos grâces studieuses !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous chantons à la fois</div>
+<div class="verse">Que nous portons les cieux !</div>
+<div class="verse">O seule et sage voix</div>
+<div class="verse">Qui chantes pour les yeux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Vois quels hymnes candides !</div>
+<div class="verse">Quelle sonorité</div>
+<div class="verse">Nos éléments limpides</div>
+<div class="verse">Tirent de la clarté !</div>
+
+<div class="verse stanza">Si froides et dorées</div>
+<div class="verse">Nous fûmes de nos lits</div>
+<div class="verse">Par le ciseau tirées,</div>
+<div class="verse">Pour devenir ces lys !</div>
+
+<div class="verse stanza">De nos lits de cristal</div>
+<div class="verse">Nous fûmes éveillées,</div>
+<div class="verse">Des griffes de métal</div>
+<div class="verse">Nous ont appareillées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pour affronter la lune,</div>
+<div class="verse">La lune et le soleil,</div>
+<div class="verse">On nous polit chacune</div>
+<div class="verse">Comme ongle de l’orteil !</div>
+
+<div class="verse stanza">Servantes sans genoux,</div>
+<div class="verse">Sourires sans figures,</div>
+<div class="verse">La belle devant nous</div>
+<div class="verse">Se sent les jambes pures,</div>
+
+<div class="verse stanza">Pieusement pareilles,</div>
+<div class="verse">Le nez sous le bandeau</div>
+<div class="verse">Et nos riches oreilles</div>
+<div class="verse">Sourdes au blanc fardeau,</div>
+
+<div class="verse stanza">Un temple sur les yeux</div>
+<div class="verse">Noirs pour l’éternité,</div>
+<div class="verse">Nous allons sans les dieux</div>
+<div class="verse">A la divinité !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nos antiques jeunesses,</div>
+<div class="verse">Chair mate et belles ombres,</div>
+<div class="verse">Sont fières des finesses</div>
+<div class="verse">Qui naissent par les nombres !</div>
+
+<div class="verse stanza">Filles des nombres d’or,</div>
+<div class="verse">Fortes des lois du ciel,</div>
+<div class="verse">Sur nous tombe et s’endort</div>
+<div class="verse">Un Dieu couleur de miel.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il dort content, le jour,</div>
+<div class="verse">Que chaque jour offrons</div>
+<div class="verse">Sur la table d’amour</div>
+<div class="verse">Étale sur nos fronts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Incorruptibles sœurs,</div>
+<div class="verse">Mi-brûlantes, mi-fraîches,</div>
+<div class="verse">Nous prîmes pour danseurs</div>
+<div class="verse">Brises et feuilles sèches,</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les siècles par dix,</div>
+<div class="verse">Et les peuples passés,</div>
+<div class="verse">C’est un profond jadis,</div>
+<div class="verse">Jadis jamais assez !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous nos mêmes amours</div>
+<div class="verse">Plus lourdes que le monde</div>
+<div class="verse">Nous traversons les jours</div>
+<div class="verse">Comme une pierre l’onde !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous marchons dans le temps</div>
+<div class="verse">Et nos corps éclatants</div>
+<div class="verse">Ont des pas ineffables</div>
+<div class="verse">Qui marquent dans les fables…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">FRAGMENTS DU NARCISSE</h2>
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p class="dedic" lang="la" xml:lang="la">Cur aliquid vidi ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que tu brilles enfin, terme pur de ma course !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce soir, comme d’un cerf, la fuite vers la source</div>
+<div class="verse">Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux,</div>
+<div class="verse">Ma soif me vient abattre au bord même des eaux.</div>
+<div class="verse">Mais, pour désaltérer cette amour curieuse,</div>
+<div class="verse">Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse :</div>
+<div class="verse">Nymphes ! si vous m’aimez, il faut toujours dormir !</div>
+<div class="verse">La moindre âme dans l’air vous fait toutes frémir ;</div>
+<div class="verse">Même, dans sa faiblesse, aux ombres échappée,</div>
+<div class="verse">Si la feuille éperdue effleure la napée,</div>
+<div class="verse">Elle suffit à rompre un univers dormant…</div>
+<div class="verse">Votre sommeil importe à mon enchantement,</div>
+<div class="verse">Il craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge !</div>
+<div class="verse">Gardez-moi longuement ce visage pour songe</div>
+<div class="verse">Qu’une absence divine est seule à concevoir !</div>
+<div class="verse">Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir !</div>
+<div class="verse">Rêvez, rêvez de moi !… Sans vous, belles fontaines,</div>
+<div class="verse">Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines.</div>
+<div class="verse">Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher,</div>
+<div class="verse">Sa tendresse confuse étonnerait ma chair,</div>
+<div class="verse">Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,</div>
+<div class="verse">A d’autres que moi-même adresseraient leurs larmes…</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs,</div>
+<div class="verse">Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs,</div>
+<div class="verse">Et de l’incorruptible altitude hantées,</div>
+<div class="verse">O Nymphes !… Mais docile aux pentes enchantées</div>
+<div class="verse">Qui me firent vers vous d’invincibles chemins,</div>
+<div class="verse">Souffrez ce beau reflet des désordres humains !</div>
+<div class="verse">Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Je suis seul !… Si les Dieux, les échos et les ondes</div>
+<div class="verse">Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit !</div>
+<div class="verse">Seul !… Mais encor celui qui s’approche de soi</div>
+<div class="verse">Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage…</div>
+<div class="verse i1">Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage ;</div>
+<div class="verse">La voix des sources change, et me parle du soir ;</div>
+<div class="verse">Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.</div>
+<div class="verse">J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte,</div>
+<div class="verse">Et la lune perfide élève son miroir</div>
+<div class="verse">Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte…</div>
+<div class="verse">Jusque dans les secrets que je crains de savoir,</div>
+<div class="verse">Jusque dans le repli de l’amour de soi-même,</div>
+<div class="verse">Rien ne peut échapper au silence du soir…</div>
+<div class="verse">La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime.</div>
+<div class="verse">Sa voix fraîche à mes vœux tremble de consentir ;</div>
+<div class="verse">A peine, dans la brise, elle semble mentir,</div>
+<div class="verse">Tant le frémissement de son temple tacite</div>
+<div class="verse">Conspire au spacieux silence d’un tel site.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">O douceur de survivre à la force du jour,</div>
+<div class="verse">Quand elle se retire, enfin rose d’amour,</div>
+<div class="verse">Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée,</div>
+<div class="verse">Et de tant de trésors tendrement accablée</div>
+<div class="verse">Par de tels souvenirs qu’ils empourprent sa mort,</div>
+<div class="verse">Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or,</div>
+<div class="verse">Puis s’étendre, se fondre, et perdre sa vendange</div>
+<div class="verse">Et s’éteindre en un songe en qui le soir se change.</div>
+<div class="verse i1">Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu !</div>
+<div class="verse">L’âme, jusqu’à périr, s’y penche pour un Dieu</div>
+<div class="verse">Qu’elle demande à l’onde, onde déserte, et digne</div>
+<div class="verse">Sur son lustre, du lisse effacement d’un cygne…</div>
+
+<div class="verse stanza">A cette onde jamais ne burent les troupeaux !</div>
+<div class="verse">D’autres, ici perdus, trouveraient le repos,</div>
+<div class="verse">Et dans la sombre terre, un clair tombeau qui s’ouvre…</div>
+<div class="verse">Mais ce n’est pas le calme, hélas ! que j’y découvre !</div>
+<div class="verse">Quand l’opaque délice où dort cette clarté,</div>
+<div class="verse">Cède à mon corps l’horreur du feuillage écarté,</div>
+<div class="verse">Alors, vainqueur de l’ombre, ô mon corps tyrannique,</div>
+<div class="verse">Repoussant aux forêts leur épaisseur panique,</div>
+<div class="verse">Tu regrettes bientôt leur éternelle nuit !</div>
+<div class="verse">Pour l’inquiet Narcisse, il n’est ici qu’ennui !</div>
+<div class="verse">Tout m’appelle et m’enchaîne à la chair lumineuse</div>
+<div class="verse">Que m’oppose des eaux la paix vertigineuse !</div>
+<div class="verse">Que je déplore ton éclat fatal et pur,</div>
+<div class="verse">Si mollement de moi, fontaine environnée,</div>
+<div class="verse">Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur</div>
+<div class="verse">Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée !</div>
+
+<div class="verse stanza">Profondeur, profondeur, songes qui me voyez,</div>
+<div class="verse i2">Comme ils verraient une autre vie,</div>
+<div class="verse">Dites, ne suis-je pas celui que vous croyez,</div>
+<div class="verse i2">Votre corps vous fait-il envie ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Cessez, sombres esprits, cet ouvrage anxieux</div>
+<div class="verse i2">Qui se fait dans l’âme qui veille ;</div>
+<div class="verse">Ne cherchez pas en vous, n’allez surprendre aux cieux</div>
+<div class="verse i2">Le malheur d’être une merveille :</div>
+<div class="verse">Trouvez dans la fontaine un corps délicieux…</div>
+
+<div class="verse stanza">Prenant à vos regards cette parfaite proie,</div>
+<div class="verse">Du monstre de s’aimer faites-vous un captif ;</div>
+<div class="verse">Dans les errants filets de vos longs cils de soie</div>
+<div class="verse">Son gracieux éclat vous retienne pensif.</div>
+<div class="verse">Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire.</div>
+<div class="verse i2">Ce cristal est son vrai séjour ;</div>
+<div class="verse i2">Les efforts mêmes de l’amour</div>
+<div class="verse">Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire…</div>
+
+<div class="verse stanza"><i>Pire.</i></div>
+<div class="verse i3">Pire ?…</div>
+<div class="verse i7">Quelqu’un redit : <i>Pire…</i> O moqueur !</div>
+<div class="verse">Écho lointaine est prompte à rendre son oracle !</div>
+<div class="verse">De son rire enchanté, le roc brise mon cœur,</div>
+<div class="verse i2">Et le silence, par miracle,</div>
+<div class="verse">Cesse !… parle, renaît, sur la face des eaux…</div>
+<div class="verse">Pire ?…</div>
+<div class="verse i4">Pire destin !… Vous le dites, roseaux,</div>
+<div class="verse">Qui reprîtes des vents ma plainte vagabonde !</div>
+<div class="verse">Antres, qui me rendez mon âme plus profonde,</div>
+<div class="verse">Vous renflez de votre ombre une voix qui se meurt…</div>
+<div class="verse">Vous me le murmurez, ramures !… O rumeur</div>
+<div class="verse">Déchirante, et docile aux souffles sans figure,</div>
+<div class="verse">Votre or léger s’agite, et joue avec l’augure…</div>
+<div class="verse">Tout se mêle de moi, brutes divinités !</div>
+<div class="verse">Mes secrets dans les airs sonnent ébruités,</div>
+<div class="verse">Le roc rit ; l’arbre pleure ; et par sa voix charmante,</div>
+<div class="verse">Je ne puis jusqu’aux cieux que je ne me lamente</div>
+<div class="verse">D’appartenir sans force à d’éternels attraits !</div>
+<div class="verse">Hélas ! entre les bras qui naissent des forêts,</div>
+<div class="verse">Une tendre lueur d’heure ambiguë existe…</div>
+<div class="verse">Là, d’un reste du jour, se forme un fiancé,</div>
+<div class="verse">Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste,</div>
+<div class="verse">Délicieux démon désirable et glacé !</div>
+
+<div class="verse stanza">Te voici, mon doux corps de lune et de rosée,</div>
+<div class="verse">O forme obéissante à mes vœux opposée !</div>
+<div class="verse">Qu’ils sont beaux de mes bras les dons vastes et vains !</div>
+<div class="verse">Mes lentes mains, dans l’or adorable se lassent</div>
+<div class="verse">D’appeler ce captif que les feuilles enlacent ;</div>
+<div class="verse">Mon cœur jette aux échos l’éclat des noms divins !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème !</div>
+<div class="verse">O semblable !… Et pourtant, plus parfait que moi-même,</div>
+<div class="verse">Éphémère immortel, si clair devant mes yeux,</div>
+<div class="verse">Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux,</div>
+<div class="verse">Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse,</div>
+<div class="verse">Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,</div>
+<div class="verse">Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !</div>
+<div class="verse">Qu’as-tu ?</div>
+<div class="verse i5">Ma plainte même est funeste ?…</div>
+<div class="verse i21">Le bruit</div>
+<div class="verse">Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double,</div>
+<div class="verse">Sur la limpide lame a fait courir un trouble !…</div>
+<div class="verse">Tu trembles !… Mais ces mots que j’expire à genoux</div>
+<div class="verse">Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous,</div>
+<div class="verse">Entre ce front si pur et ma lourde mémoire…</div>
+<div class="verse">Je suis si près de toi que je pourrais te boire,</div>
+<div class="verse">O visage !… Ma soif est un esclave nu…</div>
+<div class="verse i1">Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu,</div>
+<div class="verse">Et je ne savais pas me chérir et me joindre !</div>
+<div class="verse">Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre</div>
+<div class="verse">Des ombres dans mon cœur se fuyant à regret,</div>
+<div class="verse">Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret,</div>
+<div class="verse">Voir, ô merveille, voir ! ma bouche nuancée</div>
+<div class="verse">Trahir… peindre sur l’onde une fleur de pensée,</div>
+<div class="verse">Et quels événements étinceler dans l’œil !</div>
+<div class="verse">J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil,</div>
+<div class="verse">Que nulle vierge enfant échappée au satyre,</div>
+<div class="verse">Nulle ! aux fuites habile, aux chutes sans émoi,</div>
+<div class="verse">Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire</div>
+<div class="verse">Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p class="h3">II</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i1">Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente,</div>
+<div class="verse">Douce aux purs animaux, aux humains complaisante</div>
+<div class="verse">Qui d’eux-mêmes tentés, suivent au fond la mort,</div>
+<div class="verse">Tout est songes pour toi, sœur tranquille du sort !</div>
+<div class="verse">A peine en souvenir change-t-il un présage,</div>
+<div class="verse">Que pareille sans cesse à son fuyant visage,</div>
+<div class="verse">Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis.</div>
+<div class="verse">Mais si pure tu sois des êtres que tu vis,</div>
+<div class="verse">Onde sur qui les ans passent comme les nues,</div>
+<div class="verse">Que de choses pourtant doivent t’être connues,</div>
+<div class="verse">Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours !</div>
+<div class="verse i1">Claire, mais si profonde, une nymphe toujours</div>
+<div class="verse">Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche,</div>
+<div class="verse">Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche,</div>
+<div class="verse">A l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois.</div>
+<div class="verse">Elle sait à jamais les choses d’une fois…</div>
+<div class="verse i1">O présence pensive, eau calme qui recueilles</div>
+<div class="verse">Tout un sombre trésor de fables et de feuilles,</div>
+<div class="verse">L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus,</div>
+<div class="verse">Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus,</div>
+<div class="verse">Tu consommes en toi leur perte solennelle ;</div>
+<div class="verse">Mais, sur la pureté de ta face éternelle,</div>
+<div class="verse">L’amour passe et périt…</div>
+
+<div class="verse i13 stanza">Quand le feuillage épars</div>
+<div class="verse">Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts,</div>
+<div class="verse">Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente,</div>
+<div class="verse">L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante,</div>
+<div class="verse">Vaincre l’âme… Et tu sais selon quelle douceur</div>
+<div class="verse">Sa main puissante passe à travers l’épaisseur</div>
+<div class="verse">Des tresses que répand la nuque précieuse,</div>
+<div class="verse">S’y repose, et se sent forte et mystérieuse ;</div>
+<div class="verse">Elle parle à l’épaule et règne sur la chair.</div>
+<div class="verse i1">Alors les yeux fermés à l’éternel éther</div>
+<div class="verse">Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières ;</div>
+<div class="verse">Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières</div>
+<div class="verse">D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment.</div>
+<div class="verse">Ils gémissent… La Terre appelle doucement</div>
+<div class="verse">Ces grands corps chancelants qui luttent bouche à bouche,</div>
+<div class="verse">Et qui, du vierge sable osant battre la couche,</div>
+<div class="verse">Composeront d’amour un monstre qui se meurt…</div>
+<div class="verse">Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur,</div>
+<div class="verse">L’âme croit respirer l’âme toute prochaine,</div>
+<div class="verse">Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine,</div>
+<div class="verse">Quels fruits forment toujours ces moments enchantés !</div>
+<div class="verse i1">Car, à peine les cœurs calmes et contentés</div>
+<div class="verse">D’une ardente alliance expirée en délices,</div>
+<div class="verse">Des amants détachés tu mires les malices,</div>
+<div class="verse">Tu vois poindre des jours de mensonges tissus,</div>
+<div class="verse">Et naître mille maux trop tendrement conçus !</div>
+<div class="verse i1">Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même,</div>
+<div class="verse">Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime</div>
+<div class="verse">Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs !</div>
+<div class="verse">Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs…</div>
+<div class="verse">Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse,</div>
+<div class="verse">Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse</div>
+<div class="verse">Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux,</div>
+<div class="verse">Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux…</div>
+<div class="verse">« Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre ! »</div>
+<div class="verse">« L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre,</div>
+<div class="verse">« Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer ! »</div>
+<div class="verse">Hélas ! la rose même est amère dans l’air…</div>
+<div class="verse">Moins amers les parfums des suprêmes fumées</div>
+<div class="verse">Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées !…</div>
+<div class="verse i1">Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir,</div>
+<div class="verse">Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir…</div>
+<div class="verse">O marche lente, prompte, et pareille aux pensées</div>
+<div class="verse">Qui parlent tour à tour aux têtes insensées !</div>
+<div class="verse">La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains,</div>
+<div class="verse">Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins,</div>
+<div class="verse">Lutte, et retient à soi son espérance étreinte.</div>
+<div class="verse">Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe</div>
+<div class="verse">Où s’égare celui qui maudit le soleil !</div>
+<div class="verse">Leur folle solitude, à l’égal du sommeil,</div>
+<div class="verse">Peuple et trompe l’absence ; et leur secrète oreille</div>
+<div class="verse">Partout place une voix qui n’a point de pareille.</div>
+<div class="verse">Rien ne peut dissiper leurs songes absolus ;</div>
+<div class="verse">Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus !</div>
+<div class="verse">Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres,</div>
+<div class="verse">Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres</div>
+<div class="verse">Plus chères à jamais que tous les feux du jour !</div>
+<div class="verse">Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour,</div>
+<div class="verse">Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse</div>
+<div class="verse">Brûle un secret baiser qui la rend furieuse…</div>
+<div class="verse">Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux</div>
+<div class="verse i3">Que de ma seule essence ;</div>
+<div class="verse">Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,</div>
+<div class="verse i3">Tout autre n’est qu’absence.</div>
+<div class="verse">O mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !</div>
+<div class="verse">Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…</div>
+
+<div class="verse i1 stanza">Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,</div>
+<div class="verse">De toute une forêt qui se consume, ceinte,</div>
+<div class="verse">Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?</div>
+<div class="verse">Est-il don plus divin de la faveur des eaux,</div>
+<div class="verse">Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage</div>
+<div class="verse">Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?</div>
+<div class="verse">Naisse donc entre nous que la lumière unit</div>
+<div class="verse">De grâce et de silence un échange infini !</div>
+<div class="verse">Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,</div>
+<div class="verse">Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !</div>
+<div class="verse">Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir</div>
+<div class="verse">Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !</div>
+<div class="verse i1">O qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable !</div>
+<div class="verse">Mais la fragilité vous fait inviolable,</div>
+<div class="verse">Vous n’êtes que lumière, adorable moitié</div>
+<div class="verse">D’une amour trop pareille à la faible amitié !</div>
+<div class="verse i1">Hélas ! la nymphe même a séparé nos charmes !</div>
+<div class="verse">Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes ?</div>
+<div class="verse">Se surprendre soi-même et soi-même saisir,</div>
+<div class="verse">Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire,</div>
+<div class="verse">Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire,</div>
+<div class="verse">La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos,</div>
+<div class="verse">Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots</div>
+<div class="verse">Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre…</div>
+<div class="verse i1">Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre,</div>
+<div class="verse">Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant,</div>
+<div class="verse">Tout orné de mes biens que la nymphe défend…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p class="h3">III</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">… Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire ?</div>
+<div class="verse">De quelle profondeur songes-tu de m’instruire,</div>
+<div class="verse">Habitant de l’abîme, hôte si spécieux</div>
+<div class="verse">D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux ?…</div>
+<div class="verse i1">O le frais ornement de ma triste tendance</div>
+<div class="verse">Qu’un sourire si proche, et plein de confidence,</div>
+<div class="verse">Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger</div>
+<div class="verse">Jusqu’à me faire craindre un désir étranger !</div>
+<div class="verse">Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose !…</div>
+<div class="verse"><i>J’aime… J’aime !…</i> Et qui donc peut aimer autre chose</div>
+<div class="verse">Que soi-même ?…</div>
+<div class="verse i8">Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,</div>
+<div class="verse">Je t’aime, unique objet qui me défends des morts !</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence,</div>
+<div class="verse">Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour,</div>
+<div class="verse">Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour !…</div>
+<div class="verse">Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes,</div>
+<div class="verse">Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes</div>
+<div class="verse">Que des songes du soir, votre sceptre reprit,</div>
+<div class="verse">Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit,</div>
+<div class="verse">Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles,</div>
+<div class="verse">Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles,</div>
+<div class="verse">Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid.</div>
+<div class="verse">Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi,</div>
+<div class="verse">Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce…</div>
+<div class="verse">Oh ! te saisir, enfin !… Prendre ce calme torse</div>
+<div class="verse">Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits…</div>
+<div class="verse">Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis,</div>
+<div class="verse">Où je vis… Car je vis sur tes lèvres avares !…</div>
+<div class="verse i1">O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares</div>
+<div class="verse">De ma divinité, je voudrais apaiser</div>
+<div class="verse">Votre bouche… Et bientôt, je briserais, baiser,</div>
+<div class="verse">Ce peu qui nous défend de l’extrême existence,</div>
+<div class="verse">Cette tremblante, frêle, et pieuse distance</div>
+<div class="verse">Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux !…</div>
+<div class="verse i1">Adieu… Sens-tu frémir mille flottants adieux ?</div>
+<div class="verse">Bientôt va frissonner le désordre des ombres !</div>
+<div class="verse">L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,</div>
+<div class="verse">Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…</div>
+<div class="verse">Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,</div>
+<div class="verse">Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…</div>
+<div class="verse">L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,</div>
+<div class="verse">Elle se fait immense et ne rencontre rien…</div>
+<div class="verse">Entre la mort et soi, quel regard est le sien !</div>
+<div class="verse i1">Dieux ! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste</div>
+<div class="verse">Va des jours consumés joindre le sort funeste ;</div>
+<div class="verse">Il s’abîme aux enfers du profond souvenir !</div>
+<div class="verse">Hélas ! corps misérable, il est temps de s’unir…</div>
+<div class="verse">Penche-toi… Baise-toi. Tremble de tout ton être !</div>
+<div class="verse">L’insaisissable amour que tu me vins promettre</div>
+<div class="verse">Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6">L’ABEILLE</h3>
+
+<p class="dedic">A Francis de Miomandre</p>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quelle, et si fine, et si mortelle,</div>
+<div class="verse">Que soit ta pointe, blonde abeille,</div>
+<div class="verse">Je n’ai, sur ma tendre corbeille,</div>
+<div class="verse">Jeté qu’un songe de dentelle.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pique du sein la gourde belle,</div>
+<div class="verse">Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,</div>
+<div class="verse">Qu’un peu de moi-même vermeille</div>
+<div class="verse">Vienne à la chair ronde et rebelle !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’ai grand besoin d’un prompt tourment :</div>
+<div class="verse">Un mal vif et bien terminé</div>
+<div class="verse">Vaut mieux qu’un supplice dormant !</div>
+
+<div class="verse stanza">Soit donc mon sens illuminé</div>
+<div class="verse">Par cette infime alerte d’or</div>
+<div class="verse">Sans qui l’Amour meurt et s’endort !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">POÉSIE</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Par la surprise saisie,</div>
+<div class="verse">Une bouche qui buvait</div>
+<div class="verse">Au sein de la Poésie</div>
+<div class="verse">En sépare son duvet :</div>
+
+<div class="verse stanza">— O ma mère Intelligence,</div>
+<div class="verse">De qui la douceur coulait,</div>
+<div class="verse">Quelle est cette négligence</div>
+<div class="verse">Qui laisse tarir son lait !</div>
+
+<div class="verse stanza">A peine, sur ta poitrine,</div>
+<div class="verse">Accablé de blancs liens,</div>
+<div class="verse">Me berçait l’onde marine</div>
+<div class="verse">De ton cœur chargé de biens ;</div>
+
+<div class="verse stanza">A peine, dans ton ciel sombre,</div>
+<div class="verse">Abattu sur ta beauté,</div>
+<div class="verse">Je sentais, à boire l’ombre,</div>
+<div class="verse">M’envahir une clarté,</div>
+
+<div class="verse stanza">Dieu perdu dans ton essence,</div>
+<div class="verse">Et délicieusement</div>
+<div class="verse">Docile à la connaissance</div>
+<div class="verse">Du suprême apaisement,</div>
+
+<div class="verse stanza">Je touchais à la nuit pure,</div>
+<div class="verse">Je ne savais plus mourir,</div>
+<div class="verse">Car un fleuve sans coupure</div>
+<div class="verse">Me semblait me parcourir…</div>
+
+<div class="verse stanza">Dis, par quelle crainte vaine,</div>
+<div class="verse">Par quelle ombre de dépit,</div>
+<div class="verse">Cette merveilleuse veine</div>
+<div class="verse">A mes lèvres se rompit ?</div>
+
+<div class="verse stanza">O rigueur, tu m’es un signe</div>
+<div class="verse">Qu’à mon âme je déplus !</div>
+<div class="verse">Le silence au vol de cygne</div>
+<div class="verse">Entre nous ne règne plus !</div>
+
+<div class="verse stanza">Immortelle, ta paupière</div>
+<div class="verse">Me refuse mes trésors,</div>
+<div class="verse">Et la chair s’est faite pierre</div>
+<div class="verse">Qui fut tendre sous mon corps !</div>
+
+<div class="verse stanza">Des cieux même tu me sèvres,</div>
+<div class="verse">Par quel injuste retour ?</div>
+<div class="verse">Que seras-tu sans mes lèvres ?</div>
+<div class="verse">Que serai-je sans amour ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais la Source suspendue</div>
+<div class="verse">Lui répond sans dureté :</div>
+<div class="verse">— Si fort vous m’avez mordue</div>
+<div class="verse">Que mon cœur s’est arrêté !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">LES PAS</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tes pas, enfants de mon silence,</div>
+<div class="verse">Saintement, lentement placés,</div>
+<div class="verse">Vers le lit de ma vigilance</div>
+<div class="verse">Procèdent muets et glacés.</div>
+
+<div class="verse stanza">Personne pure, ombre divine,</div>
+<div class="verse">Qu’ils sont doux, tes pas retenus !</div>
+<div class="verse">Dieux !… tous les dons que je devine</div>
+<div class="verse">Viennent à moi sur ces pieds nus !</div>
+
+<div class="verse stanza">Si, de tes lèvres avancées,</div>
+<div class="verse">Tu prépares pour l’apaiser,</div>
+<div class="verse">A l’habitant de mes pensées</div>
+<div class="verse">La nourriture d’un baiser,</div>
+
+<div class="verse stanza">Ne hâte pas cet acte tendre,</div>
+<div class="verse">Douceur d’être et de n’être pas,</div>
+<div class="verse">Car j’ai vécu de vous attendre,</div>
+<div class="verse">Et mon cœur n’était que vos pas.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c9">LA CEINTURE</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand le ciel couleur d’une joue</div>
+<div class="verse">Laisse enfin les yeux le chérir,</div>
+<div class="verse">Et qu’au point doré de périr</div>
+<div class="verse">Dans les roses le temps se joue,</div>
+
+<div class="verse stanza">Devant le muet de plaisir</div>
+<div class="verse">Qu’enchaîne une telle peinture,</div>
+<div class="verse">Danse une Ombre à libre ceinture</div>
+<div class="verse">Que le soir est près de saisir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Cette ceinture vagabonde</div>
+<div class="verse">Fait dans le souffle aérien</div>
+<div class="verse">Frémir le suprême lien</div>
+<div class="verse">De mon silence avec ce monde…</div>
+
+<div class="verse stanza">Absent, présent… Je suis bien seul,</div>
+<div class="verse">Et sombre, ô suave linceul !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10">LA DORMEUSE</h3>
+
+<p class="dedic">A Lucien Fabre</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,</div>
+<div class="verse">Ame par le doux masque aspirant une fleur ?</div>
+<div class="verse">De quels vains aliments sa naïve chaleur</div>
+<div class="verse">Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Souffle, songes, silence, invincible accalmie,</div>
+<div class="verse">Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,</div>
+<div class="verse">Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur</div>
+<div class="verse">Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,</div>
+<div class="verse">Ton repos redoutable est chargé de tels dons,</div>
+<div class="verse">O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,</div>
+
+<div class="verse stanza">Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,</div>
+<div class="verse">Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,</div>
+<div class="verse">Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">LA PYTHIE</h2>
+
+<p class="dedic">A Pierre Louÿs</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La Pythie exhalant la flamme</div>
+<div class="verse">De naseaux durcis par l’encens,</div>
+<div class="verse">Haletante, ivre, hurle !… l’âme</div>
+<div class="verse">Affreuse, et les flancs mugissants !</div>
+<div class="verse">Pâle, profondément mordue,</div>
+<div class="verse">Et la prunelle suspendue</div>
+<div class="verse">Au point le plus haut de l’horreur,</div>
+<div class="verse">Le regard qui manque à son masque</div>
+<div class="verse">S’arrache vivant à la vasque</div>
+<div class="verse">A la fumée, à la fureur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur le mur, son ombre démente</div>
+<div class="verse">Où domine un démon majeur,</div>
+<div class="verse">Parmi l’odorante tourmente</div>
+<div class="verse">Prodigue un fantôme nageur,</div>
+<div class="verse">De qui la transe colossale,</div>
+<div class="verse">Rompant les aplombs de la salle,</div>
+<div class="verse">Si la folle tarde à hennir,</div>
+<div class="verse">Mime de noirs enthousiasmes,</div>
+<div class="verse">Hâte les dieux, presse les spasmes</div>
+<div class="verse">De s’achever dans l’avenir !</div>
+
+<div class="verse stanza">Cette martyre en sueurs froides,</div>
+<div class="verse">Ses doigts sur ses doigts se crispant,</div>
+<div class="verse">Vocifère entre les ruades</div>
+<div class="verse">D’un trépied qu’étrangle un serpent :</div>
+<div class="verse">— Ah ! maudite !… Quels maux je souffre</div>
+<div class="verse">Toute ma nature est un gouffre !</div>
+<div class="verse">Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,</div>
+<div class="verse">J’ai perdu mon propre mystère !…</div>
+<div class="verse">Une Intelligence adultère</div>
+<div class="verse">Exerce un corps qu’elle a compris !</div>
+
+<div class="verse stanza">Don cruel !… Maître immonde, cesse</div>
+<div class="verse">Vite, vite, ô divin ferment,</div>
+<div class="verse">De feindre une vaine grossesse</div>
+<div class="verse">Dans ce pur ventre sans amant !</div>
+<div class="verse">Fais finir cette horrible scène !</div>
+<div class="verse">Vois de tout mon corps l’arc obscène</div>
+<div class="verse">Tendre à se rompre pour darder</div>
+<div class="verse">Comme son trait le plus infâme,</div>
+<div class="verse">Implacablement au ciel l’âme</div>
+<div class="verse">Que mon sein ne peut plus garder !</div>
+
+<div class="verse stanza">Qui me parle, à ma place même ?</div>
+<div class="verse">Quel écho me répond : Tu mens !</div>
+<div class="verse">Qui m’illumine ?… Qui blasphème ?</div>
+<div class="verse">Et qui, de ces mots écumants,</div>
+<div class="verse">Dont les éclats hachent ma langue,</div>
+<div class="verse">La fait brandir une harangue</div>
+<div class="verse">Brisant la bave et les cheveux</div>
+<div class="verse">Que mâche et trame le désordre</div>
+<div class="verse">D’une bouche qui veut se mordre</div>
+<div class="verse">Et se reprendre ses aveux ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Dieu ! Je ne me connais de crime</div>
+<div class="verse">Que d’avoir à peine vécu !…</div>
+<div class="verse">Mais si tu me prends pour victime</div>
+<div class="verse">Et sur l’autel d’un corps vaincu</div>
+<div class="verse">Si tu courbes un monstre, tue</div>
+<div class="verse">Ce monstre, et la bête abattue,</div>
+<div class="verse">Le col tranché, le chef produit</div>
+<div class="verse">Par les crins qui tirent les tempes,</div>
+<div class="verse">Que cette plus pâle des lampes</div>
+<div class="verse">Saisisse de marbre la nuit !</div>
+
+<div class="verse stanza">Alors, par cette vagabonde</div>
+<div class="verse">Morte, errante, et lune à jamais,</div>
+<div class="verse">Soit l’eau des mers surprise, et l’onde</div>
+<div class="verse">Astreinte à d’éternels sommets !</div>
+<div class="verse">Que soient les humains faits statues,</div>
+<div class="verse">Les cœurs figés, les âmes tues,</div>
+<div class="verse">Et par les glaces de mon œil,</div>
+<div class="verse">Puisse un peuple de leurs paroles</div>
+<div class="verse">Durcir en un peuple d’idoles</div>
+<div class="verse">Muet de sottise et d’orgueil !</div>
+
+<div class="verse stanza">Eh ! Quoi !… Devenir la vipère</div>
+<div class="verse">Dont tout le ressort de frissons</div>
+<div class="verse">Surprend la chair que désespère</div>
+<div class="verse">Sa multitude de tronçons !…</div>
+<div class="verse">Reprendre une lutte insensée !…</div>
+<div class="verse">Tourne donc plutôt ta pensée</div>
+<div class="verse">Vers la joie enfuie, et reviens,</div>
+<div class="verse">O mémoire, à cette magie</div>
+<div class="verse">Qui ne tirait son énergie</div>
+<div class="verse">D’autres arcanes que des tiens !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon cher corps !… Forme préférée,</div>
+<div class="verse">Fraîcheur par qui ne fut jamais</div>
+<div class="verse">Aphrodite désaltérée,</div>
+<div class="verse">Intacte nuit, tendres sommets,</div>
+<div class="verse">Et vos partages indicibles</div>
+<div class="verse">D’une argile en îles sensibles,</div>
+<div class="verse">Douce matière de mon sort,</div>
+<div class="verse">Quelle alliance nous vécûmes,</div>
+<div class="verse">Avant que le don des écumes</div>
+<div class="verse">Ait fait de toi ce corps de mort !</div>
+
+<div class="verse stanza">Toi, mon épaule, où l’or se joue</div>
+<div class="verse">D’une fontaine de noirceur,</div>
+<div class="verse">J’aimais de te joindre ma joue</div>
+<div class="verse">Fondue à sa même douceur !…</div>
+<div class="verse">Ou, soulevée à mes narines.</div>
+<div class="verse">Ouverte aux distances marines,</div>
+<div class="verse">Les mains pleines de seins vivants,</div>
+<div class="verse">Entre mes bras aux belles anses</div>
+<div class="verse">Mon abîme a bu les immenses</div>
+<div class="verse">Profondeurs qu’apportent les vents !</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! ô roses, toute lyre</div>
+<div class="verse">Contient la modulation !</div>
+<div class="verse">Un soir, de mon triste délire</div>
+<div class="verse">Parut la constellation !</div>
+<div class="verse">Le temple se change dans l’antre,</div>
+<div class="verse">Et l’ouragan des songes entre</div>
+<div class="verse">Au même ciel qui fut si beau !</div>
+<div class="verse">Il faut gémir, il faut atteindre</div>
+<div class="verse">Je ne sais quelle extase, et ceindre</div>
+<div class="verse">Ma chevelure d’un lambeau !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils m’ont connue aux bleus stigmates</div>
+<div class="verse">Apparus sur ma pauvre peau ;</div>
+<div class="verse">Ils m’assoupirent d’aromates</div>
+<div class="verse">Laineux et doux comme un troupeau ;</div>
+<div class="verse">Ils ont, pour vivant amulette,</div>
+<div class="verse">Touché ma gorge qui halète</div>
+<div class="verse">Sous les ornements vipérins ;</div>
+<div class="verse">Étourdie, ivre d’empyreumes,</div>
+<div class="verse">Ils m’ont au murmure des neumes,</div>
+<div class="verse">Rendu des honneurs souterrains.</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’ai-je donc fait qui me condamne</div>
+<div class="verse">Pure, à ces rites odieux ?</div>
+<div class="verse">Une sombre carcasse d’âne</div>
+<div class="verse">Eût bien servi de ruche aux dieux !</div>
+<div class="verse">Mais une vierge consacrée,</div>
+<div class="verse">Une conque neuve et nacrée</div>
+<div class="verse">Ne doit à la divinité</div>
+<div class="verse">Que sacrifice et que silence,</div>
+<div class="verse">Et cette intime violence</div>
+<div class="verse">Que se fait la virginité !</div>
+
+<div class="verse stanza">Pourquoi, Puissance Créatrice,</div>
+<div class="verse">Auteur du mystère animal,</div>
+<div class="verse">Dans cette vierge pour matrice,</div>
+<div class="verse">Semer les merveilles du mal ?</div>
+<div class="verse">Sont-ce les dons que tu m’accordes ?</div>
+<div class="verse">Crois-tu, quand se brisent les cordes</div>
+<div class="verse">Que le son jaillisse plus beau ?</div>
+<div class="verse">Ton plectre a frappé sur mon torse,</div>
+<div class="verse">Mais tu ne lui laisses la force</div>
+<div class="verse">Que de sonner comme un tombeau !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sois clémente, sois sans oracles !</div>
+<div class="verse">Et de tes merveilleuses mains,</div>
+<div class="verse">Change en caresses les miracles,</div>
+<div class="verse">Retiens les présents surhumains !</div>
+<div class="verse">C’est en vain que tu communiques</div>
+<div class="verse">A nos faibles tiges, d’uniques</div>
+<div class="verse">Commotions de ta splendeur !</div>
+<div class="verse">L’eau tranquille est plus transparente</div>
+<div class="verse">Que toute tempête parente</div>
+<div class="verse">D’une confuse profondeur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Va, la lumière la divine</div>
+<div class="verse">N’est pas l’épouvantable éclair</div>
+<div class="verse">Qui nous devance et nous devine</div>
+<div class="verse">Comme un songe cruel et clair !</div>
+<div class="verse">Il éclate !… Il va nous instruire !…</div>
+<div class="verse">Non !… La solitude vient luire</div>
+<div class="verse">Dans la plaie immense des airs</div>
+<div class="verse">Où nulle pâle architecture</div>
+<div class="verse">Mais la déchirante rupture</div>
+<div class="verse">Nous imprime de purs déserts !</div>
+
+<div class="verse stanza">N’allez donc, mains universelles,</div>
+<div class="verse">Tirer de mon front orageux</div>
+<div class="verse">Quelques suprêmes étincelles !</div>
+<div class="verse">Les hasards font les mêmes jeux !</div>
+<div class="verse">Le passé, l’avenir sont frères</div>
+<div class="verse">Et par leurs visages contraires</div>
+<div class="verse">Une seule tête pâlit</div>
+<div class="verse">De ne voir où qu’elle regarde</div>
+<div class="verse">Qu’une même absence hagarde</div>
+<div class="verse">D’îles plus belles que l’oubli.</div>
+
+<div class="verse stanza">Noirs témoins de tant de lumières</div>
+<div class="verse">Ne cherchez plus… pleurez, mes yeux !…</div>
+<div class="verse">O pleurs dont les sources premières</div>
+<div class="verse">Sont trop profondes dans les cieux !…</div>
+<div class="verse">Jamais plus amère demande !…</div>
+<div class="verse">Mais la prunelle la plus grande</div>
+<div class="verse">De ténèbres se doit nourrir !</div>
+<div class="verse">Tenant notre race atterrée,</div>
+<div class="verse">La distance désespérée</div>
+<div class="verse">Nous laisse le temps de mourir !</div>
+
+<div class="verse stanza">Entends, mon âme, entends ces fleuves !…</div>
+<div class="verse">Quelles cavernes sont ici ?</div>
+<div class="verse">Est-ce mon sang ?… Sont-ce les neuves</div>
+<div class="verse">Rumeurs des ondes sans merci ?</div>
+<div class="verse">Mes secrets sonnent leurs aurores !</div>
+<div class="verse">Tristes airains, tempes sonores,</div>
+<div class="verse">Que dites-vous de l’avenir !</div>
+<div class="verse">Frappez, frappez, dans une roche,</div>
+<div class="verse">Abattez l’heure la plus proche…</div>
+<div class="verse">Mes deux natures vont s’unir !</div>
+
+<div class="verse stanza">O formidablement gravie,</div>
+<div class="verse">Et sur d’effrayants échelons,</div>
+<div class="verse">Je sens dans l’arbre de ma vie</div>
+<div class="verse">La mort monter de mes talons !</div>
+<div class="verse">Le long de ma ligne frileuse,</div>
+<div class="verse">Le doigt mouillé de la fileuse</div>
+<div class="verse">Trace une atroce volonté !</div>
+<div class="verse">Et par sanglots grimpe la crise</div>
+<div class="verse">Jusque dans ma nuque où se brise</div>
+<div class="verse">Une cime de volupté !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! brise les portes vivantes !</div>
+<div class="verse">Fais craquer les vains scellements,</div>
+<div class="verse">Épais troupeau des épouvantes,</div>
+<div class="verse">Hérissé d’étincellements !</div>
+<div class="verse">Surgis des étables funèbres</div>
+<div class="verse">Où te nourrissaient mes ténèbres</div>
+<div class="verse">De leur fabuleuse foison !</div>
+<div class="verse">Bondis, de rêves trop repue,</div>
+<div class="verse">O horde épineuse et crépue,</div>
+<div class="verse">Et viens fumer dans l’or, Toison !</div>
+
+
+<hr>
+
+
+
+<div class="verse stanza">Telle, toujours plus tourmentée</div>
+<div class="verse">Déraisonne, râle et rugit</div>
+<div class="verse">La prophétesse fomentée</div>
+<div class="verse">Par les souffles de l’or rougi.</div>
+<div class="verse">Mais enfin le Ciel se déclare !</div>
+<div class="verse">L’oreille du pontife hilare</div>
+<div class="verse">S’aventure dans le futur :</div>
+<div class="verse">Une attente sainte la penche,</div>
+<div class="verse">Car une voix nouvelle et blanche</div>
+<div class="verse">Échappe de ce corps impur :</div>
+
+
+<hr>
+
+
+
+<div class="verse stanza">Honneur des Hommes, Saint Langage,</div>
+<div class="verse">Discours prophétique et paré,</div>
+<div class="verse">Belles chaînes en qui s’engage</div>
+<div class="verse">Le dieu dans la chair égaré,</div>
+<div class="verse">Illumination, largesse !</div>
+<div class="verse">Voici parler une Sagesse</div>
+<div class="verse">Et sonner cette auguste Voix</div>
+<div class="verse">Qui se connaît quand elle sonne</div>
+<div class="verse">N’être plus la voix de personne</div>
+<div class="verse">Tant que des ondes et des bois !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12">LE SYLPHE</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ni vu ni connu</div>
+<div class="verse">Je suis le parfum</div>
+<div class="verse">Vivant et défunt</div>
+<div class="verse">Dans le vent venu !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ni vu ni connu,</div>
+<div class="verse">Hasard ou génie ?</div>
+<div class="verse">A peine venu</div>
+<div class="verse">La tâche est finie !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ni lu ni compris ?</div>
+<div class="verse">Aux meilleurs esprits</div>
+<div class="verse">Que d’erreurs promises !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ni vu ni connu,</div>
+<div class="verse">Le temps d’un sein nu</div>
+<div class="verse">Entre deux chemises !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c13">L’INSINUANT</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O Courbes, méandre,</div>
+<div class="verse">Secrets du menteur,</div>
+<div class="verse">Est-il art plus tendre</div>
+<div class="verse">Que cette lenteur ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Je sais où je vais,</div>
+<div class="verse">Je t’y veux conduire,</div>
+<div class="verse">Mon dessein mauvais</div>
+<div class="verse">N’est pas de te nuire…</div>
+
+<div class="verse stanza">(Quoique souriante,</div>
+<div class="verse">En pleine fierté,</div>
+<div class="verse">Tant de liberté</div>
+<div class="verse">La désoriente !)</div>
+
+<div class="verse stanza">O Courbes, méandre,</div>
+<div class="verse">Secrets du menteur,</div>
+<div class="verse">Je veux faire attendre</div>
+<div class="verse">Le mot le plus tendre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c14">LA FAUSSE MORTE</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant,</div>
+<div class="verse i2">Sur l’insensible monument,</div>
+<div class="verse">Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée,</div>
+<div class="verse i2">Forme ta grâce fatiguée,</div>
+<div class="verse">Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais à peine abattu sur le sépulcre bas,</div>
+<div class="verse">Dont la close étendue aux cendres me convie,</div>
+<div class="verse">Cette mort apparente en qui revient la vie,</div>
+<div class="verse">Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord,</div>
+<div class="verse">Et m’arrache toujours une nouvelle mort</div>
+<div class="verse i2">Plus précieuse que la vie.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">ÉBAUCHE D’UN SERPENT</h2>
+
+<p class="dedic">A Henri Ghéon</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Parmi l’arbre, la brise berce</div>
+<div class="verse">La vipère que je vêtis ;</div>
+<div class="verse">Un sourire, que la dent perce</div>
+<div class="verse">Et qu’elle éclaire d’appétits,</div>
+<div class="verse">Sur le Jardin se risque et rôde,</div>
+<div class="verse">Et mon triangle d’émeraude</div>
+<div class="verse">Tire sa langue à double fil…</div>
+<div class="verse">Bête je suis, mais bête aiguë,</div>
+<div class="verse">De qui le venin quoique vil</div>
+<div class="verse">Laisse loin la sage ciguë !</div>
+
+<div class="verse stanza">Suave est ce temps de plaisance !</div>
+<div class="verse">Tremblez, mortels ! Je suis bien fort</div>
+<div class="verse">Quand jamais à ma suffisance,</div>
+<div class="verse">Je bâille à briser le ressort !</div>
+<div class="verse">La splendeur de l’azur aiguise</div>
+<div class="verse">Cette guivre qui me déguise</div>
+<div class="verse">D’animale simplicité ;</div>
+<div class="verse">Venez à moi, race étourdie !</div>
+<div class="verse">Je suis debout et dégourdie,</div>
+<div class="verse">Pareille à la nécessité !</div>
+
+<div class="verse stanza">Soleil, soleil !… Faute éclatante !</div>
+<div class="verse">Toi qui masques la mort, Soleil,</div>
+<div class="verse">Sous l’azur et l’or d’une tente</div>
+<div class="verse">Où les fleurs tiennent leur conseil ;</div>
+<div class="verse">Par d’impénétrables délices,</div>
+<div class="verse">Toi, le plus fier de mes complices,</div>
+<div class="verse">Et de mes pièges le plus haut,</div>
+<div class="verse">Tu gardes les cœurs de connaître</div>
+<div class="verse">Que l’univers n’est qu’un défaut</div>
+<div class="verse">Dans la pureté du Non-être !</div>
+
+<div class="verse stanza">Grand Soleil, qui sonnes l’éveil</div>
+<div class="verse">A l’être, et de feux l’accompagnes,</div>
+<div class="verse">Toi qui l’enfermes d’un sommeil</div>
+<div class="verse">Trompeusement peint de campagnes,</div>
+<div class="verse">Fauteur des fantômes joyeux</div>
+<div class="verse">Qui rendent sujette des yeux</div>
+<div class="verse">La présence obscure de l’âme,</div>
+<div class="verse">Toujours le mensonge m’a plu</div>
+<div class="verse">Que tu répands sur l’absolu</div>
+<div class="verse">O Roi des ombres fait de flamme !</div>
+
+<div class="verse stanza">Verse-moi ta brute chaleur,</div>
+<div class="verse">Où vient ma paresse glacée</div>
+<div class="verse">Rêvasser de quelque malheur</div>
+<div class="verse">Selon ma nature enlacée…</div>
+<div class="verse">Ce lieu charmant qui vit la chair</div>
+<div class="verse">Choir et se joindre m’est très cher !</div>
+<div class="verse">Ma fureur, ici, se fait mûre.</div>
+<div class="verse">Je la conseille et la recuis,</div>
+<div class="verse">Je m’écoute, et dans mes circuits,</div>
+<div class="verse">Ma méditation murmure…</div>
+
+<div class="verse stanza">O vanité ! Cause Première !</div>
+<div class="verse">Celui qui règne dans les Cieux,</div>
+<div class="verse">D’une voix qui fut la lumière</div>
+<div class="verse">Ouvrit l’univers spacieux.</div>
+<div class="verse">Comme las de son pur spectacle,</div>
+<div class="verse">Dieu lui-même a rompu l’obstacle</div>
+<div class="verse">De sa parfaite éternité ;</div>
+<div class="verse">Il se fit Celui qui dissipe</div>
+<div class="verse">En conséquences, son Principe,</div>
+<div class="verse">En étoiles, son Unité.</div>
+
+<div class="verse stanza">Cieux, son erreur ! Temps, sa ruine !</div>
+<div class="verse">Et l’abîme animal, béant !…</div>
+<div class="verse">Quelle chute dans l’origine</div>
+<div class="verse">Étincelle au lieu de néant !…</div>
+<div class="verse">Mais, le premier mot de son Verbe,</div>
+<div class="verse">MOI !… Des astres le plus superbe</div>
+<div class="verse">Qu’ait parlés le fou créateur,</div>
+<div class="verse">Je suis !… Je serai !… J’illumine</div>
+<div class="verse">La diminution divine</div>
+<div class="verse">De tous les feux du Séducteur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Objet radieux de ma haine,</div>
+<div class="verse">Vous que j’aimais éperdument,</div>
+<div class="verse">Vous qui dûtes de la géhenne</div>
+<div class="verse">Donner l’empire à cet amant,</div>
+<div class="verse">Regardez-vous dans ma ténèbre !</div>
+<div class="verse">Devant votre image funèbre,</div>
+<div class="verse">Orgueil de mon sombre miroir,</div>
+<div class="verse">Si profond fut votre malaise</div>
+<div class="verse">Que votre souffle sur la glaise</div>
+<div class="verse">Fut un soupir de désespoir !</div>
+
+<div class="verse stanza">En vain, Vous avez, dans la fange,</div>
+<div class="verse">Pétri de faciles enfants,</div>
+<div class="verse">Qui de Vos actes triomphants</div>
+<div class="verse">Tout le jour Vous fissent louange !</div>
+<div class="verse">Sitôt pétris, sitôt soufflés,</div>
+<div class="verse">Maître Serpent les a sifflés,</div>
+<div class="verse">Les beaux enfants que Vous créâtes !</div>
+<div class="verse">Holà ! dit-il, nouveaux venus !</div>
+<div class="verse">Vous êtes des hommes tout nus,</div>
+<div class="verse">O bêtes blanches et béates !</div>
+
+<div class="verse stanza">A la ressemblance exécrée,</div>
+<div class="verse">Vous fûtes faits, et je vous hais !</div>
+<div class="verse">Comme je hais le Nom qui crée</div>
+<div class="verse">Tant de prodiges imparfaits !</div>
+<div class="verse">Je suis Celui qui modifie,</div>
+<div class="verse">Je retouche au cœur qui s’y fie,</div>
+<div class="verse">D’un doigt sûr et mystérieux !…</div>
+<div class="verse">Nous changerons ces molles œuvres,</div>
+<div class="verse">Et ces évasives couleuvres</div>
+<div class="verse">En des reptiles furieux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon Innombrable Intelligence</div>
+<div class="verse">Touche dans l’âme des humains</div>
+<div class="verse">Un instrument de ma vengeance</div>
+<div class="verse">Qui fut assemblé de tes mains ;</div>
+<div class="verse">Et ta Paternité voilée,</div>
+<div class="verse">Quoique, dans sa chambre étoilée,</div>
+<div class="verse">Elle n’accueille que l’encens,</div>
+<div class="verse">Toutefois l’excès de mes charmes</div>
+<div class="verse">Pourra de lointaines alarmes</div>
+<div class="verse">Troubler ses desseins tout-puissants !</div>
+
+<div class="verse stanza">Je vais, je viens, je glisse, plonge,</div>
+<div class="verse">Je disparais dans un cœur pur !</div>
+<div class="verse">Fut-il jamais de sein si dur</div>
+<div class="verse">Qu’on n’y puisse loger un songe ?</div>
+<div class="verse">Qui que tu sois, ne suis-je point</div>
+<div class="verse">Cette complaisance qui poind</div>
+<div class="verse">Dans ton âme, lorsqu’elle s’aime ?</div>
+<div class="verse">Je suis au fond de sa faveur</div>
+<div class="verse">Cette inimitable saveur</div>
+<div class="verse">Que tu ne trouves qu’à toi-même !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ève, jadis, je la surpris,</div>
+<div class="verse">Parmi ses premières pensées,</div>
+<div class="verse">La lèvre entr’ouverte aux esprits</div>
+<div class="verse">Qui naissaient des roses bercées.</div>
+<div class="verse">Cette parfaite m’apparut,</div>
+<div class="verse">Son flanc vaste et d’or parcouru</div>
+<div class="verse">Ne craignant le soleil ni l’homme ;</div>
+<div class="verse">Tout offerte aux regards de l’air,</div>
+<div class="verse">L’âme encore stupide, et comme</div>
+<div class="verse">Interdite au seuil de la chair.</div>
+
+<div class="verse stanza">O masse de béatitude,</div>
+<div class="verse">Tu es si belle, juste prix</div>
+<div class="verse">De la toute sollicitude</div>
+<div class="verse">Des bons et des meilleurs esprits !</div>
+<div class="verse">Pour qu’à tes lèvres ils soient pris</div>
+<div class="verse">Il leur suffit que tu soupires !</div>
+<div class="verse">Les plus purs s’y penchent les pires,</div>
+<div class="verse">Les plus durs sont les plus meurtris…</div>
+<div class="verse">Jusques à moi, tu m’attendris,</div>
+<div class="verse">De qui relèvent les vampires !</div>
+
+<div class="verse stanza">Oui ! De mon poste de feuillage,</div>
+<div class="verse">Reptile aux extases d’oiseau,</div>
+<div class="verse">Cependant que mon babillage</div>
+<div class="verse">Tissait de ruses le réseau,</div>
+<div class="verse">Je te buvais, ô belle sourde !</div>
+<div class="verse">Calme, claire, de charmes lourde,</div>
+<div class="verse">Je dominais furtivement,</div>
+<div class="verse">L’œil dans l’or ardent de ta laine.</div>
+<div class="verse">Ta nuque énigmatique et pleine</div>
+<div class="verse">Des secrets de ton mouvement !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’étais présent comme une odeur.</div>
+<div class="verse">Comme l’arome d’une idée</div>
+<div class="verse">Dont ne puisse être élucidée</div>
+<div class="verse">L’insidieuse profondeur !</div>
+<div class="verse">Et je t’inquiétais, candeur,</div>
+<div class="verse">O chair mollement décidée,</div>
+<div class="verse">Sans que je t’eusse intimidée,</div>
+<div class="verse">A chanceler dans la splendeur !</div>
+<div class="verse">Bientôt, je t’aurai, je parie.</div>
+<div class="verse">Déjà ta nuance varie !</div>
+
+<div class="verse stanza">(La superbe simplicité</div>
+<div class="verse">Demande d’immenses égards !</div>
+<div class="verse">Sa transparence de regards,</div>
+<div class="verse">Sottise, orgueil, félicité,</div>
+<div class="verse">Gardent bien la belle cité !</div>
+<div class="verse">Sachons lui créer des hasards,</div>
+<div class="verse">Et par ce plus rare des arts,</div>
+<div class="verse">Soit le cœur pur sollicité ;</div>
+<div class="verse">C’est là mon fort, c’est là mon fin,</div>
+<div class="verse">A moi les moyens de ma fin !)</div>
+
+<div class="verse stanza">Or, d’une éblouissante bave,</div>
+<div class="verse">Filons les systèmes légers</div>
+<div class="verse">Où l’oisive et l’Ève suave</div>
+<div class="verse">S’engage en de vagues dangers !</div>
+<div class="verse">Que sous une charge de soie,</div>
+<div class="verse">Tremble la peau de cette proie</div>
+<div class="verse">Accoutumée au seul azur !…</div>
+<div class="verse">Mais de gaze point de subtile.</div>
+<div class="verse">Ni de fil invisible et sûr,</div>
+<div class="verse">Plus qu’une trame de mon style !</div>
+
+<div class="verse stanza">Dore, langue ! dore-lui les</div>
+<div class="verse">Plus doux des dits que tu connaisses !</div>
+<div class="verse">Allusions, fables, finesses,</div>
+<div class="verse">Mille silences ciselés,</div>
+<div class="verse">Use de tout ce qui lui nuise :</div>
+<div class="verse">Rien qui ne flatte et ne l’induise</div>
+<div class="verse">A se perdre dans mes desseins,</div>
+<div class="verse">Docile à ces pentes qui rendent</div>
+<div class="verse">Aux profondeurs des bleus bassins</div>
+<div class="verse">Les ruisseaux qui des cieux descendent !</div>
+
+<div class="verse stanza">O quelle prose non pareille,</div>
+<div class="verse">Que d’esprit n’ai-je pas jeté</div>
+<div class="verse">Dans le dédale duveté</div>
+<div class="verse">De cette merveilleuse oreille !</div>
+<div class="verse">Là, pensais-je, rien de perdu ;</div>
+<div class="verse">Tout profite au cœur suspendu !</div>
+<div class="verse">Sûr triomphe ! si ma parole,</div>
+<div class="verse">De l’âme obsédant le trésor,</div>
+<div class="verse">Comme une abeille une corolle</div>
+<div class="verse">Ne quitte plus l’oreille d’or !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr</div>
+<div class="verse">Que la parole divine, Ève !</div>
+<div class="verse">Une science vive crève</div>
+<div class="verse">L’énormité de ce fruit mûr !</div>
+<div class="verse">N’écoute l’Être vieil et pur</div>
+<div class="verse">Qui maudit la morsure brève !</div>
+<div class="verse">Que si ta bouche fait un rêve,</div>
+<div class="verse">Cette soif qui songe à la sève,</div>
+<div class="verse">Ce délice à demi futur,</div>
+<div class="verse">C’est l’éternité fondante, Ève ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle buvait mes petits mots</div>
+<div class="verse">Qui bâtissaient une œuvre étrange ;</div>
+<div class="verse">Son œil, parfois, perdait un ange</div>
+<div class="verse">Pour revenir à mes rameaux.</div>
+<div class="verse">Le plus rusé des animaux</div>
+<div class="verse">Qui te raille d’être si dure,</div>
+<div class="verse">O perfide et grosse de maux,</div>
+<div class="verse">N’est qu’une voix dans la verdure !</div>
+<div class="verse">— Mais sérieuse l’Ève était</div>
+<div class="verse">Qui sous la branche l’écoutait !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Ame, disais-je, doux séjour</div>
+<div class="verse">De toute extase prohibée,</div>
+<div class="verse">Sens-tu la sinueuse amour</div>
+<div class="verse">Que j’ai du Père dérobée ?</div>
+<div class="verse">Je l’ai, cette essence du Ciel,</div>
+<div class="verse">A des fins plus douces que miel</div>
+<div class="verse">Délicatement ordonnée…</div>
+<div class="verse">Prends de ce fruit… Dresse ton bras</div>
+<div class="verse">Pour cueillir ce que tu voudras</div>
+<div class="verse">Ta belle main te fut donnée ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Quel silence battu d’un cil !</div>
+<div class="verse">Mais quel souffle sous le sein sombre</div>
+<div class="verse">Que mordait l’Arbre de son ombre !</div>
+<div class="verse">L’autre brillait comme un pistil !</div>
+<div class="verse">— <i>Siffle, siffle !</i> me chantait-il !</div>
+<div class="verse">Et je sentais frémir le nombre,</div>
+<div class="verse">Tout le long de mon fouet subtil,</div>
+<div class="verse">De ces replis dont je m’encombre :</div>
+<div class="verse">Ils roulaient depuis le béryl</div>
+<div class="verse">De ma crête, jusqu’au péril !</div>
+
+<div class="verse stanza">Génie ! O longue impatience !</div>
+<div class="verse">A la fin, les temps sont venus,</div>
+<div class="verse">Qu’un pas vers la neuve Science</div>
+<div class="verse">Va donc jaillir de ces pieds nus !</div>
+<div class="verse">Le marbre aspire, l’or se cambre !</div>
+<div class="verse">Ces blondes bases d’ombre et d’ambre</div>
+<div class="verse">Tremblent au bord du mouvement !…</div>
+<div class="verse">Elle chancelle, la grande urne</div>
+<div class="verse">D’où va fuir le consentement</div>
+<div class="verse">De l’apparente taciturne !</div>
+
+<div class="verse stanza">Du plaisir que tu te proposes</div>
+<div class="verse">Cède, cher corps, cède aux appâts !</div>
+<div class="verse">Que ta soif de métamorphoses</div>
+<div class="verse">Autour de l’Arbre du Trépas</div>
+<div class="verse">Engendre une chaîne de poses !</div>
+<div class="verse">Viens sans venir ! Forme des pas</div>
+<div class="verse">Vaguement comme lourds de roses…</div>
+<div class="verse">Danse, cher corps… Ne pense pas !</div>
+<div class="verse">Ici les délices sont causes</div>
+<div class="verse">Suffisantes au cours des choses !…</div>
+
+<div class="verse stanza">O follement que je m’offrais</div>
+<div class="verse">Cette infertile jouissance :</div>
+<div class="verse">Voir le long pur d’un dos si frais</div>
+<div class="verse">Frémir la désobéissance !…</div>
+<div class="verse">Déjà délivrant son essence</div>
+<div class="verse">De sagesse et d’illusions,</div>
+<div class="verse">Tout l’Arbre de la Connaissance</div>
+<div class="verse">Échevelé de visions,</div>
+<div class="verse">Agitait son grand corps qui plonge</div>
+<div class="verse">Au soleil, et suce le songe !</div>
+
+<div class="verse stanza">Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,</div>
+<div class="verse">Irrésistible Arbre des arbres,</div>
+<div class="verse">Qui dans les faiblesses des marbres,</div>
+<div class="verse">Poursuis des sucs délicieux,</div>
+<div class="verse">Toi qui pousses tels labyrinthes</div>
+<div class="verse">Par qui les ténèbres étreintes</div>
+<div class="verse">S’iront perdre dans le saphir</div>
+<div class="verse">De l’éternelle matinée,</div>
+<div class="verse">Douce perte, arome ou zéphir,</div>
+<div class="verse">Ou colombe prédestinée,</div>
+
+<div class="verse stanza">O Chanteur, ô secret buveur</div>
+<div class="verse">Des plus profondes pierreries,</div>
+<div class="verse">Berceau du reptile rêveur</div>
+<div class="verse">Qui jeta l’Ève en rêveries,</div>
+<div class="verse">Grand Être agité de savoir,</div>
+<div class="verse">Qui toujours, comme pour mieux voir,</div>
+<div class="verse">Grandis à l’appel de ta cime,</div>
+<div class="verse">Toi qui dans l’or très pur promeus</div>
+<div class="verse">Tes bras durs, tes rameaux fumeux,</div>
+<div class="verse">D’autre part, creusant vers l’abîme,</div>
+
+<div class="verse stanza">Tu peux repousser l’infini</div>
+<div class="verse">Qui n’est fait que de ta croissance,</div>
+<div class="verse">Et de la tombe jusqu’au nid</div>
+<div class="verse">Te sentir toute Connaissance !</div>
+<div class="verse">Mais ce vieil amateur d’échecs,</div>
+<div class="verse">Dans l’or oisif des soleils secs,</div>
+<div class="verse">Sur ton branchage vient se tordre ;</div>
+<div class="verse">Ses yeux font frémir ton trésor.</div>
+<div class="verse">Il en cherra des fruits de mort,</div>
+<div class="verse">De désespoir et de désordre !</div>
+
+<div class="verse stanza">Beau serpent, bercé dans le bleu,</div>
+<div class="verse">Je siffle, avec délicatesse,</div>
+<div class="verse">Offrant à la gloire de Dieu</div>
+<div class="verse">Le triomphe de ma tristesse…</div>
+<div class="verse">Il me suffit que dans les airs,</div>
+<div class="verse">L’immense espoir de fruits amers</div>
+<div class="verse">Affole les fils de la fange…</div>
+<div class="verse">— Cette soif qui te fit géant,</div>
+<div class="verse">Jusqu’à l’Être exalte l’étrange</div>
+<div class="verse">Toute-Puissance du Néant !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16">LES GRENADES</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dures grenades entr’ouvertes</div>
+<div class="verse">Cédant à l’excès de vos grains,</div>
+<div class="verse">Je crois voir des fronts souverains</div>
+<div class="verse">Éclatés de leurs découvertes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Si les soleils par vous subis,</div>
+<div class="verse">O grenades entrebâillées,</div>
+<div class="verse">Vous ont fait d’orgueil travaillées,</div>
+<div class="verse">Craquer les cloisons de rubis,</div>
+
+<div class="verse stanza">Et que si l’or sec de l’écorce</div>
+<div class="verse">A la demande d’une force</div>
+<div class="verse">Crève en gemmes rouges de jus,</div>
+
+<div class="verse stanza">Cette lumineuse rupture</div>
+<div class="verse">Fait rêver une âme que j’eus</div>
+<div class="verse">De sa secrète architecture.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c17">LE VIN PERDU</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai, quelque jour, dans l’Océan,</div>
+<div class="verse">(Mais je ne sais plus sous quels cieux),</div>
+<div class="verse">Jeté, comme offrande au néant,</div>
+<div class="verse">Tout un peu de vin précieux…</div>
+
+<div class="verse stanza">Qui voulut ta perte, ô liqueur ?</div>
+<div class="verse">J’obéis peut-être au devin ?</div>
+<div class="verse">Peut-être au souci de mon cœur,</div>
+<div class="verse">Songeant au sang, versant le vin ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Sa transparence accoutumée</div>
+<div class="verse">Après une rose fumée</div>
+<div class="verse">Reprit aussi pure la mer…</div>
+
+<div class="verse stanza">Perdu ce vin, ivres les ondes !…</div>
+<div class="verse">J’ai vu bondir dans l’air amer</div>
+<div class="verse">Les figures les plus profondes…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c18">INTÉRIEUR</h3>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes</div>
+<div class="verse">Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,</div>
+<div class="verse">Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs ;</div>
+<div class="verse">Elle met une femme au milieu de ces murs,</div>
+<div class="verse">Qui dans ma rêverie errant avec décence,</div>
+<div class="verse">Passe entre mes regards sans briser leur absence,</div>
+<div class="verse">Comme passe le verre au travers du soleil,</div>
+<div class="verse">Et de la raison pure épargne l’appareil.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">LE CIMETIÈRE MARIN</h2>
+
+
+
+<p class="r">Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον σπεῦδε,<br>
+τὰν δ’ἐμπρᾳκτον ἄντλει μαχαναν.</p>
+
+<p class="sign">Pindare, Pythiques III.</p>
+
+
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce toit tranquille, où marchent des colombes,</div>
+<div class="verse">Entre les pins palpite, entre les tombes ;</div>
+<div class="verse">Midi le juste y compose de feux</div>
+<div class="verse">La mer, la mer, toujours recommencée !</div>
+<div class="verse">O récompense après une pensée</div>
+<div class="verse">Qu’un long regard sur le calme des dieux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Quel pur travail de fins éclairs consume</div>
+<div class="verse">Maint diamant d’imperceptible écume,</div>
+<div class="verse">Et quelle paix semble se concevoir !</div>
+<div class="verse">Quand sur l’abîme un soleil se repose,</div>
+<div class="verse">Ouvrages purs d’une éternelle cause,</div>
+<div class="verse">Le temps scintille et le songe est savoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Stable trésor, temple simple à Minerve,</div>
+<div class="verse">Masse de calme, et visible réserve,</div>
+<div class="verse">Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi</div>
+<div class="verse">Tant de sommeil sous un voile de flamme,</div>
+<div class="verse">O mon silence !… Édifice dans l’âme,</div>
+<div class="verse">Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !</div>
+
+<div class="verse stanza">Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,</div>
+<div class="verse">A ce point pur je monte et m’accoutume,</div>
+<div class="verse">Tout entouré de mon regard marin ;</div>
+<div class="verse">Et comme aux dieux mon offrande suprême,</div>
+<div class="verse">La scintillation sereine sème</div>
+<div class="verse">Sur l’altitude un dédain souverain.</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme le fruit se fond en jouissance,</div>
+<div class="verse">Comme en délice, il change son absence</div>
+<div class="verse">Dans une bouche où sa forme se meurt,</div>
+<div class="verse">Je hume ici ma future fumée,</div>
+<div class="verse">Et le ciel chante à l’âme consumée</div>
+<div class="verse">Le changement des rives en rumeur.</div>
+
+<div class="verse stanza">Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !</div>
+<div class="verse">Après tant d’orgueil, après tant d’étrange</div>
+<div class="verse">Oisiveté, mais pleine de pouvoir,</div>
+<div class="verse">Je m’abandonne à ce brillant espace,</div>
+<div class="verse">Sur les maisons des morts mon ombre passe</div>
+<div class="verse">Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’âme exposée aux torches du solstice,</div>
+<div class="verse">Je te soutiens, admirable justice</div>
+<div class="verse">De la lumière aux armes sans pitié !</div>
+<div class="verse">Je te rends pure à ta place première,</div>
+<div class="verse">Regarde-toi !… Mais rendre la lumière</div>
+<div class="verse">Suppose d’ombre une morne moitié.</div>
+
+<div class="verse stanza">O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,</div>
+<div class="verse">Auprès d’un cœur, aux sources du poème,</div>
+<div class="verse">Entre le vide et l’événement pur,</div>
+<div class="verse">J’attends l’écho de ma grandeur interne,</div>
+<div class="verse">Amère, sombre et sonore citerne,</div>
+<div class="verse">Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sais-tu, fausse captive des feuillages,</div>
+<div class="verse">Golfe mangeur de ces maigres grillages,</div>
+<div class="verse">Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,</div>
+<div class="verse">Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,</div>
+<div class="verse">Quel front l’attire à cette terre osseuse ?</div>
+<div class="verse">Une étincelle y pense à mes absents.</div>
+
+<div class="verse stanza">Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,</div>
+<div class="verse">Fragment terrestre offert à la lumière,</div>
+<div class="verse">Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux.</div>
+<div class="verse">Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,</div>
+<div class="verse">Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;</div>
+<div class="verse">La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Chienne splendide, écarte l’idolâtre !</div>
+<div class="verse">Quand solitaire au sourire de pâtre,</div>
+<div class="verse">Je pais longtemps, moutons mystérieux,</div>
+<div class="verse">Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,</div>
+<div class="verse">Éloignes-en les prudentes colombes,</div>
+<div class="verse">Les songes vains, les anges curieux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ici venu, l’avenir est paresse.</div>
+<div class="verse">L’insecte net gratte la sécheresse ;</div>
+<div class="verse">Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air</div>
+<div class="verse">A je ne sais quelle sévère essence…</div>
+<div class="verse">La vie est vaste, étant ivre d’absence,</div>
+<div class="verse">Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les morts cachés sont bien dans cette terre</div>
+<div class="verse">Qui les réchauffe et sèche leur mystère.</div>
+<div class="verse">Midi là-haut, Midi sans mouvement</div>
+<div class="verse">En soi se pense et convient à soi-même…</div>
+<div class="verse">Tête complète et parfait diadème,</div>
+<div class="verse">Je suis en toi le secret changement.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !</div>
+<div class="verse">Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes</div>
+<div class="verse">Sont le défaut de ton grand diamant !…</div>
+<div class="verse">Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,</div>
+<div class="verse">Un peuple vague aux racines des arbres</div>
+<div class="verse">A pris déjà ton parti lentement.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils ont fondu dans une absence épaisse,</div>
+<div class="verse">L’argile rouge a bu la blanche espèce,</div>
+<div class="verse">Le don de vivre a passé dans les fleurs !</div>
+<div class="verse">Où sont des morts les phrases familières,</div>
+<div class="verse">L’art personnel, les âmes singulières ?</div>
+<div class="verse">La larve file où se formaient les pleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les cris aigus des filles chatouillées,</div>
+<div class="verse">Les yeux, les dents, les paupières mouillées,</div>
+<div class="verse">Le sein charmant qui joue avec le feu,</div>
+<div class="verse">Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,</div>
+<div class="verse">Les derniers dons, les doigts qui les défendent,</div>
+<div class="verse">Tout va sous terre et rentre dans le jeu !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et vous, grande âme, espérez-vous un songe</div>
+<div class="verse">Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge</div>
+<div class="verse">Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?</div>
+<div class="verse">Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?</div>
+<div class="verse">Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,</div>
+<div class="verse">La sainte impatience meurt aussi !</div>
+
+<div class="verse stanza">Maigre immortalité noire et dorée,</div>
+<div class="verse">Consolatrice affreusement laurée,</div>
+<div class="verse">Qui de la mort fais un sein maternel.</div>
+<div class="verse">Le beau mensonge et la pieuse ruse !</div>
+<div class="verse">Qui ne connaît, et qui ne les refuse,</div>
+<div class="verse">Ce crâne vide et ce rire éternel !</div>
+
+<div class="verse stanza">Pères profonds, têtes inhabitées,</div>
+<div class="verse">Qui sous le poids de tant de pelletées</div>
+<div class="verse">Êtes la terre et confondez nos pas,</div>
+<div class="verse">Le vrai rongeur, le ver irréfutable</div>
+<div class="verse">N’est point pour vous qui dormez sous la table.</div>
+<div class="verse">Il vit de vie, il ne me quitte pas !</div>
+
+<div class="verse stanza">Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?</div>
+<div class="verse">Sa dent secrète est de moi si prochaine</div>
+<div class="verse">Que tous les noms lui peuvent convenir !</div>
+<div class="verse">Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !</div>
+<div class="verse">Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,</div>
+<div class="verse">A ce vivant je vis d’appartenir !</div>
+
+<div class="verse stanza">Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !</div>
+<div class="verse">M’as-tu percé de cette flèche ailée</div>
+<div class="verse">Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !</div>
+<div class="verse">Le son m’enfante et la flèche me tue !</div>
+<div class="verse">Ah ! le Soleil… Quelle ombre de tortue</div>
+<div class="verse">Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !</div>
+
+<div class="verse stanza">Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !</div>
+<div class="verse">Brisez, mon corps, cette forme pensive !</div>
+<div class="verse">Buvez, mon sein, la naissance du vent !</div>
+<div class="verse">Une fraîcheur, de la mer exhalée,</div>
+<div class="verse">Me rend mon âme… O puissance salée !</div>
+<div class="verse">Courons à l’onde en rejaillir vivant !</div>
+
+<div class="verse stanza">Oui ! Grande mer de délires douée,</div>
+<div class="verse">Peau de panthère et chlamyde trouée</div>
+<div class="verse">De mille et mille idoles du soleil,</div>
+<div class="verse">Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,</div>
+<div class="verse">Qui te remords l’étincelante queue</div>
+<div class="verse">Dans un tumulte au silence pareil,</div>
+
+<div class="verse stanza">Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !</div>
+<div class="verse">L’air immense ouvre et referme mon livre,</div>
+<div class="verse">La vague en poudre ose jaillir des rocs !</div>
+<div class="verse">Envolez-vous, pages tout éblouies !</div>
+<div class="verse">Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies</div>
+<div class="verse">Ce toit tranquille où picoraient des focs !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c20">ODE SECRÈTE</h3>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Chute superbe, fin si douce,</div>
+<div class="verse">Oubli des luttes, quel délice</div>
+<div class="verse">Que d’étendre à même la mousse</div>
+<div class="verse">Après la danse, le corps lisse !</div>
+
+<div class="verse stanza">Jamais une telle lueur</div>
+<div class="verse">Que ces étincelles d’été</div>
+<div class="verse">Sur un front semé de sueur</div>
+<div class="verse">N’avait la victoire fêté !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais touché par le Crépuscule,</div>
+<div class="verse">Ce grand corps qui fit tant de choses,</div>
+<div class="verse">Qui dansait, qui rompit Hercule,</div>
+<div class="verse">N’est plus qu’une masse de roses !</div>
+
+<div class="verse stanza">Dormez, sous les pas sidéraux,</div>
+<div class="verse">Vainqueur lentement désuni,</div>
+<div class="verse">Car l’Hydre inhérente au héros</div>
+<div class="verse">S’est éployée à l’infini…</div>
+
+<div class="verse stanza">O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,</div>
+<div class="verse">Quels objets de victoire énorme,</div>
+<div class="verse">Quand elle entre aux temps sans ressource</div>
+<div class="verse">L’âme extraordinaire forme !</div>
+
+<div class="verse stanza">Fin suprême, étincellement</div>
+<div class="verse">Qui par les monstres et les dieux,</div>
+<div class="verse">Proclame universellement</div>
+<div class="verse">Les grands actes qui sont aux Cieux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c21">LE RAMEUR</h3>
+
+<p class="dedic">A André Lebey</p>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames</div>
+<div class="verse">M’arrachent à regret aux riants environs ;</div>
+<div class="verse">Ame aux pesantes mains, pleines des avirons,</div>
+<div class="verse">Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,</div>
+<div class="verse">Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,</div>
+<div class="verse">Je veux à larges coups rompre l’illustre monde</div>
+<div class="verse">De feuilles et de feu que je chante tout bas.</div>
+
+<div class="verse stanza">Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,</div>
+<div class="verse">Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,</div>
+<div class="verse">Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli</div>
+<div class="verse">Qui coure du grand calme abolir la mémoire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont</div>
+<div class="verse">Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense :</div>
+<div class="verse">Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,</div>
+<div class="verse">Je remonte à la source où cesse même un nom.</div>
+
+<div class="verse stanza">En vain toute la nymphe énorme et continue</div>
+<div class="verse">Empêche de bras purs mes membres harassés ;</div>
+<div class="verse">Je romprai lentement mille liens glacés</div>
+<div class="verse">Et les barbes d’argent de sa puissance nue.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement</div>
+<div class="verse">Place mes jours dorés sous un bandeau de soie ;</div>
+<div class="verse">Rien plus aveuglément n’use l’antique joie</div>
+<div class="verse">Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,</div>
+<div class="verse">Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,</div>
+<div class="verse">Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,</div>
+<div class="verse">Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.</div>
+
+<div class="verse stanza">Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux</div>
+<div class="verse">Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,</div>
+<div class="verse">Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,</div>
+<div class="verse">Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">PALME</h2>
+
+<p class="dedic">A Jeannie</p>
+
+
+<div class="flex i">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De sa grâce redoutable</div>
+<div class="verse">Voilant à peine l’éclat,</div>
+<div class="verse">Un ange met sur ma table</div>
+<div class="verse">Le pain tendre, le lait plat ;</div>
+<div class="verse">Il me fait de la paupière</div>
+<div class="verse">Le signe d’une prière</div>
+<div class="verse">Qui parle à ma vision :</div>
+<div class="verse">— Calme, calme, reste calme !</div>
+<div class="verse">Connais le poids d’une palme</div>
+<div class="verse">Portant sa profusion !</div>
+
+<div class="verse stanza">Pour autant qu’elle se plie</div>
+<div class="verse">A l’abondance des biens,</div>
+<div class="verse">Sa figure est accomplie,</div>
+<div class="verse">Ses fruits lourds sont ses liens.</div>
+<div class="verse">Admire comme elle vibre,</div>
+<div class="verse">Et comme une lente fibre</div>
+<div class="verse">Qui divise le moment,</div>
+<div class="verse">Départage sans mystère</div>
+<div class="verse">L’attirance de la terre</div>
+<div class="verse">Et le poids du firmament !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce bel arbitre mobile</div>
+<div class="verse">Entre l’ombre et le soleil,</div>
+<div class="verse">Simule d’une sibylle</div>
+<div class="verse">La sagesse et le sommeil.</div>
+<div class="verse">Autour d’une même place</div>
+<div class="verse">L’ample palme ne se lasse</div>
+<div class="verse">Des appels ni des adieux…</div>
+<div class="verse">Qu’elle est noble, qu’elle est tendre</div>
+<div class="verse">Qu’elle est digne de s’attendre</div>
+<div class="verse">A la seule main des dieux !</div>
+
+<div class="verse stanza">L’or léger qu’elle murmure</div>
+<div class="verse">Sonne au simple doigt de l’air,</div>
+<div class="verse">Et d’une soyeuse armure</div>
+<div class="verse">Charge l’âme du désert.</div>
+<div class="verse">Une voix impérissable</div>
+<div class="verse">Qu’elle rend au vent de sable</div>
+<div class="verse">Qui l’arrose de ses grains,</div>
+<div class="verse">A soi-même sert d’oracle,</div>
+<div class="verse">Et se flatte du miracle</div>
+<div class="verse">Que se chantent les chagrins.</div>
+
+<div class="verse stanza">Cependant qu’elle s’ignore</div>
+<div class="verse">Entre le sable et le ciel,</div>
+<div class="verse">Chaque jour qui luit encore</div>
+<div class="verse">Lui compose un peu de miel.</div>
+<div class="verse">Sa douceur est mesurée</div>
+<div class="verse">Par la divine durée</div>
+<div class="verse">Qui ne compte pas les jours,</div>
+<div class="verse">Mais bien qui les dissimule</div>
+<div class="verse">Dans un suc où s’accumule</div>
+<div class="verse">Tout l’arome des amours.</div>
+
+<div class="verse stanza">Parfois si l’on désespère,</div>
+<div class="verse">Si l’adorable rigueur</div>
+<div class="verse">Malgré tes larmes n’opère</div>
+<div class="verse">Que sous ombre de langueur,</div>
+<div class="verse">N’accuse pas d’être avare</div>
+<div class="verse">Une Sage qui prépare</div>
+<div class="verse">Tant d’or et d’autorité :</div>
+<div class="verse">Par la sève solennelle</div>
+<div class="verse">Une espérance éternelle</div>
+<div class="verse">Monte à la maturité !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ces jours qui te semblent vides</div>
+<div class="verse">Et perdus pour l’univers</div>
+<div class="verse">Ont des racines avides</div>
+<div class="verse">Qui travaillent les déserts.</div>
+<div class="verse">La substance chevelue</div>
+<div class="verse">Par les ténèbres élue</div>
+<div class="verse">Ne peut s’arrêter jamais</div>
+<div class="verse">Jusqu’aux entrailles du monde,</div>
+<div class="verse">De poursuivre l’eau profonde</div>
+<div class="verse">Que demandent les sommets.</div>
+
+<div class="verse stanza">Patience, patience,</div>
+<div class="verse">Patience dans l’azur !</div>
+<div class="verse">Chaque atome de silence</div>
+<div class="verse">Est la chance d’un fruit mûr !</div>
+<div class="verse">Viendra l’heureuse surprise :</div>
+<div class="verse">Une colombe, la brise,</div>
+<div class="verse">L’ébranlement le plus doux,</div>
+<div class="verse">Une femme qui s’appuie,</div>
+<div class="verse">Feront tomber cette pluie</div>
+<div class="verse">Où l’on se jette à genoux !</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’un peuple à présent s’écroule,</div>
+<div class="verse">Palme !… irrésistiblement !</div>
+<div class="verse">Dans la poudre qu’il se roule</div>
+<div class="verse">Sur les fruits du firmament !</div>
+<div class="verse">Tu n’as pas perdu ces heures,</div>
+<div class="verse">Si légère tu demeures</div>
+<div class="verse">Après ces beaux abandons ;</div>
+<div class="verse">Pareille à celui qui pense</div>
+<div class="verse">Et dont l’âme se dépense</div>
+<div class="verse">A s’accroître de ses dons !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">AURORE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Au Platane</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Air de Sémiramis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Cantique des colonnes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">24</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap utop">FRAGMENTS DU NARCISSE</td>
+<td class="bot r utop"><div><a href="#c5">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">L’Abeille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Poésie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Les Pas</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">54</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">La Ceinture</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">56</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">La Dormeuse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap utop">LA PYTHIE</td>
+<td class="bot r utop"><div><a href="#c11">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Le Sylphe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">74</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">L’Insinuant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">76</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">La fausse Morte</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">78</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap utop">ÉBAUCHE D’UN SERPENT</td>
+<td class="bot r utop"><div><a href="#c15">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Les Grenades</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">97</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Le Vin perdu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">99</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Intérieur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap utop">LE CIMETIÈRE MARIN</td>
+<td class="bot r utop"><div><a href="#c19">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Ode Secrète</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">114</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Le Rameur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">116</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap utop">PALME</td>
+<td class="bot r utop"><div><a href="#c22">119</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em small">CE LIVRE<br>
+A ÉTÉ IMPRIMÉ<br>
+PAR<br>
+MAURICE DARANTIERE<br>
+A DIJON<br>
+EN DÉCEMBRE<br>
+M.CM.XXVI</p>
+
+
+
+<div lang='en' xml:lang='en'>
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>CHARMES</span> ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one—the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+</div>
+
+<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div>
+<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div>
+<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase “Project
+Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg™ License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg™ License when
+you share it without charge with others.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work
+on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
+phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+</div>
+
+<blockquote>
+ <div style='display:block; margin:1em 0'>
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+ at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+ are not located in the United States, you will have to check the laws
+ of the country where you are located before using this eBook.
+ </div>
+</blockquote>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
+Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg™.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg™ License.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format
+other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg™ website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
+Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.”
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg™ works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
+of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state’s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation’s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/71062-h/images/cover.jpg b/71062-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8dffec3 --- /dev/null +++ b/71062-h/images/cover.jpg |
